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diff --git a/old/13336.txt b/old/13336.txt new file mode 100644 index 0000000..8ff615e --- /dev/null +++ b/old/13336.txt @@ -0,0 +1,15433 @@ +The Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Clotilde Martory + +Author: Hector Malot + +Release Date: August 31, 2004 [EBook #13336] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + + +CLOTILDE MARTORY + +PAR HECTOR MALOT + + + +_AVERTISSEMENT_ + + +_M. Hector Malot qui a fait paraitre, le 20 mai 1859, son premier roman_ +"LES AMANTS", _va donner en octobre prochain son soixantieme volume_ +"COMPLICES"; _le moment est donc venu de reunir cette oeuvre +considerable en une collection complete, qui par son format, les soins +de son tirage, le choix de son papier, puisse prendre place dans une +bibliotheque, et par son prix modique soit accessible a toutes les +bourses, meme les petites._ + +_Pendant cette periode de plus de trente annees, Hector Malot a touche +a toutes les questions de son temps; sans se limiter a l'avance dans +un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borne, il a +promene le miroir du romancier sur tout ce qui merite d'etre etudie, +allant des petits aux grands, des heureux aux miserables, de Paris a la +Province, de la France a l'Etranger, traversant tous les mondes, celui +de la politique, du clerge, de l'armee, de la magistrature, de l'art, de +la science, de l'industrie, meritant que le poete Theodore de Banville +ecrivit de lui "que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime +de notre epoque devraient l'etudier dans son oeuvre"._ + +_Il nous a paru utile que cette oeuvre etendue, qui va du plus +dramatique au plus aimable, tantot douce ou tendre, tantot passionnee ou +justiciaire, mais toujours forte, toujours sincere, soit expliquee, +et qu'il lui soit meme ajoute une cle quand il en est besoin. C'est +pourquoi nous avons demande a l'auteur d'ecrire sur chaque roman une +notice que nous placerons a la fin du volume. Quand il ne prendra pas la +parole lui-meme, nous remplacerons cette notice par un article critique +sur le roman publie au moment ou il a paru, et qui nous paraitra +caracteriser le mieux le livre ou l'auteur._ + +_Jusqu'a l'achevement de cette collection, un volume sera mis en vente +tous les mois._ + +L'editeur, + +E.F._ + +CLOTILDE + +MARTORY + +I + + + +Quand on a passe six annees en Algerie a courir apres les Arabes, les +Kabyles et les Marocains, on eprouve une veritable beatitude a se +retrouver au milieu du monde civilise. + +C'est ce qui m'est arrive en debarquant a Marseille. Parti de France en +juin 1845, je revenais en juillet 1851. Il y avait donc six annees que +j'etais absent; et ces annees-la, prises de vingt-trois a vingt-neuf +ans, peuvent, il me semble, compter double. Je ne mets pas en doute la +legende des anachoretes, mais je me figure que ces sages avaient depasse +la trentaine, quand ils allaient chercher la solitude dans les deserts +de la Thebaide. S'il est un age ou l'on eprouve le besoin de s'ensevelir +dans la continuelle admiration des oeuvres divines, il en est un aussi +ou l'on prefere les distractions du monde aux pratiques de la penitence. +Je suis precisement dans celui-la. + +A peine a terre je courus a la Cannebiere. Il soufflait un mistral a +decorner les boeufs, et des nuages de poussiere passaient en tourbillons +pour aller se perdre dans le vieux port. Je ne m'en assis pas moins +devant un cafe et je restai plus de trois heures accoude sur ma table, +regardant, avec la joie du prisonnier echappe de sa cage, le mouvement +des passants qui defilaient devant mes yeux emerveilles. Le va-et-vient +des voitures tres-interessant; l'accent provencal harmonieux et doux; +les femmes, oh! toutes ravissantes; plus de visages voiles; des pieds +chausses de bottines souples, des mains finement gantees, des chignons, +c'etait charmant. + +Je ne connais pas de sentiment plus miserable que l'injustice, et +j'aurais vraiment honte d'oublier ce que je dois a l'Algerie; ma croix +d'abord et mon grade de capitaine, puis l'experience de la guerre avec +les emotions de la poursuite et de la bataille. + +Mais enfin tout n'est pas dit quand on est capitaine de chasseurs et +decore, et l'on n'a pas epuise toutes les emotions de la vie quand on a +eu le plaisir d'echanger quelques beaux coups de sabre avec les Arabes. +Oui, les nuits lumineuses du desert sont admirables. Oui, le _rapport_ +est interessant... quelquefois. Mais il y a encore autre chose au monde. + +Si comme toi, cher ami, j'avais le culte de la science; si comme toi +je m'etais jure de mener a bonne fin la triangulation de l'Algerie; +si comme toi j'avais parcouru pendant plusieurs annees l'Atlas dans +l'esperance d'apercevoir les montagnes de l'Espagne, afin de reprendre +et d'achever ainsi les travaux de Biot et d'Arago sur la mesure du +meridien, sans doute je serais desole d'abandonner l'Afrique. + +Quand on a un pareil but il n'y a plus de solitude, plus de deserts, on +marche porte par son idee et perdu en elle. Qu'importe que les villages +qu'on traverse soient habites par des guenons ou par des nymphes, ce +n'est ni des nymphes ni des guenons qu'on a souci. Est-ce que dans notre +expedition de Sidi-Brahim tu avais d'autre preoccupation que de savoir +si l'atmosphere serait assez pure pour te permettre de reconnaitre la +sierra de Grenade? Et cependant je crois que nous n'avons jamais ete en +plus serieux danger. Mais tu ne pensais ni au danger, ni a la faim, ni +a la soif, ni au chaud; et quand nous nous demandions avec une certaine +inquietude si nous reverrions jamais Oran, tu te demandais, toi, si la +brume se dissiperait. + +Malheureusement, tous les officiers de l'armee francaise, meme ceux de +l'etat-major, n'ont pas cette passion de la science, et au risque de +t'indigner j'avoue que j'ignore absolument les entrainements et les +delices de la triangulation; la mesure elle-meme du meridien me laisse +froid; et j'aurais pu, en restant deux jours de plus en Afrique, +prolonger l'arc francais jusqu'au grand desert que cela ne m'eut pas +retenu. + +--Cela est inepte, vas-tu dire, grossier et stupide. + +--Je ne m'en defends pas, mais que veux-tu, je suis ainsi. + +--Qu'es-tu alors? une exception, un monstre? + +--J'espere que non. + +--Si la guerre ne te suffit pas, si la science ne t'occupe pas, que te +faut-il? + +--Peu de chose. + +--Mais encore? + +La reponse a cet interrogatoire serait difficile a risquer en +tete-a-tete, et me causerait un certain embarras, peut-etre meme me +ferait-elle rougir, mais la plume en main est comme le sabre, elle donne +du courage aux timides. + +--Je suis... je suis un animal sentimental. + +Voila le grand mot lache, a lui seul il explique pourquoi j'ai ete si +heureux de quitter l'Afrique et de revenir en France. + +De la, il ne faut pas conclure que je vais me marier et que j'ai deja +fait choix d'une femme, dont le portrait va suivre. + +Ce serait aller beaucoup trop vite et beaucoup trop loin. Jusqu'a +present, je n'ai pense ni au mariage ni a la paternite, ni a la famille, +et ce n'est ni d'un enfant, ni d'un interieur que j'ai besoin pour me +sentir vivre. + +Le mariage, je n'en ai jamais eu souci; il en est de cette fatalite +comme de la mort, on y pense pour les autres et non pour soi; les autres +doivent mourir, les autres doivent se marier, nous, jamais. + +Les enfants n'ont ete jusqu'a ce jour, pour moi, que de jolies petites +betes roses et blondes, surtout les petites filles, qui sont vraiment +charmantes avec une robe blanche et une ceinture ecossaise: ca remplace +superieurement les kakatoes et les perruches. + +Quant a la famille, je ne l'accepterais que sans belle-mere, sans +beau-pere, sans beau-frere ou belle-soeur, sans cousin ni _cousine_, et +alors ces exclusions la reduisent si bien, qu'il n'en reste rien. + +Non, ce que je veux est beaucoup plus simple, ou tout au moins beaucoup +plus primitif,--je veux aimer, et, si cela est possible, je veux etre +aime. + +Je t'entends dire que pour cela je n'avais pas besoin de quitter +l'Afrique et que l'amour est de tous les pays, mais par hasard il se +trouve que cette verite, peut-etre generale, ne m'est pas applicable +puisque je suis un animal sentimental. Or, pour les animaux de cette +espece, l'amour n'est point une simple sensation d'epiderme, c'est +au contraire la grande affaire de leur vie, quelque chose comme la +metamorphose que subissent certains insectes pour arriver a leur complet +developpement. + +J'ai passe six annees en Algerie, et la femme qui pouvait m'inspirer un +amour de ce genre, je ne l'ai point rencontree. + +Sans doute, si je n'avais voulu demander a une maitresse que de la +beaute, j'aurais pu, tout aussi bien que tant d'autres, trouver ce que +je voulais. Mais, apres? Ces liaisons, qui n'ont pour but qu'un plaisir +de quelques instants, ne ressemblent en rien a l'amour que je desire. + +Maintenant que me voici en France, serai-je plus heureux? Je l'espere +et, a vrai dire meme, je le crois, car je ne me suis point fait un ideal +de femme impossible a realiser. Brune ou blonde, grande ou petite, peu +m'importe, pourvu qu'elle me fasse battre le coeur. + +Si ridicule que cela puisse paraitre, c'est la en effet ce que je veux. +Je conviens volontiers qu'un monsieur qui, en l'an de grace 1851, dans +un temps prosaique comme le notre, demande a ressentir "les orages du +coeur" est un personnage qui prete a la plaisanterie. + +Mais de cela je n'ai point souci. D'ailleurs, parmi ceux qui seraient +les premiers a rire de moi si je faisais une confession publique, +combien en trouverait-on qui ne se seraient jamais laisse entrainer par +les joies ou par les douleurs de la passion! Dieu merci, il y a encore +des gens en ce monde qui pensent que le coeur est autre chose qu'un +organe conoide creux et musculaire. + +Je suis de ceux-la, et je veux que ce coeur qui me bat sous le sein +gauche, ne me serve pas exclusivement a pousser le sang rouge dans mes +arteres et a recevoir le sang noir que lui rapportent mes veines. + +Mes desirs se realiseront-ils? Je n'en sais rien. + +Mais il suffit que cela soit maintenant possible, pour que deja je me +sente vivre. + +Ce qui arrivera, nous le verrons. Peut-etre rien. Peut-etre quelque +chose au contraire. Et j'ai comme un pressentiment que cela ne peut pas +tarder beaucoup. Donc, a bientot. + +Un voyage au pays du sentiment, pour toi cela doit etre un voyage +extraordinaire et fantastique,--en tous cas il me semble que cela doit +etre aussi curieux que la decouverte du Nil blanc. + +Le Nil, on connaitra un jour son cours; mais la femme, connaitra-t-on +jamais sa marche? Saura-t-on d'ou elle vient, ou elle va? + + + +II + +En me donnant Marseille pour lieu de garnison, le hasard m'a envoye en +pays ami, et nulle part assurement je n'aurais pu trouver des relations +plus faciles et plus agreables. + +Mon pere, en effet, a ete prefet des Bouches-du-Rhone pendant les +dernieres annees de la Restauration, et il a laisse a Marseille, comme +dans le departement, des souvenirs et des amities qui sont toujours +vivaces. + +Pendant les premiers jours de mon arrivee, chaque fois que j'avais a me +presenter ou a donner mon nom, on m'arretait par cette interrogation: + +--Est-ce que vous etes de la famille du comte de Saint-Neree qui a ete +notre prefet? + +Et quand je repondais que j'etais le fils de ce comte de Saint-Neree, +les mains se tendaient pour serrer la mienne. + +--Quel galant homme! + +--Et bon, et charmant. + +--Quel homme de coeur! + +Un veritable concert de louanges dans lequel tout le monde faisait sa +partie, les grands et les petits. + +Il est assez probable que mon pere ne me laissera pas autre chose que +cette reputation, car s'il a toujours ete l'homme aimable et loyal que +chacun prend plaisir a se rappeler, il ne s'est jamais montre, par +contre, bien soigneux de ses propres affaires, mais j'aime mieux cette +reputation et ce nom honore pour heritage que la plus belle fortune. Il +y a vraiment plaisir a etre le fils d'un honnete homme, et je crois que +dans les jours d'epreuves, ce doit etre une grande force qui soutient et +preserve. + +En attendant que ces jours arrivent, si toutefois la mauvaise chance +veut qu'ils arrivent pour moi, le nom de mon pere m'a ouvert les +maisons les plus agreables de Marseille et m'a fait retrouver enfin ces +relations et ces plaisirs du monde dont j'ai ete prive pendant six ans. +Depuis que je suis ici, chaque jour est pour moi un jour de fete, et je +connais deja presque toutes les villas du Prado, des Aygalades, de la +Rose. Pendant la belle saison, les riches commercants n'habitent pas +Marseille, ils viennent seulement en ville au milieu de la journee pour +leurs affaires; et leurs matinees et leurs soirees ils les passent a la +campagne avec leur famille. Celui qui ne connaitrait de Marseille +que Marseille, n'aurait qu'une idee bien incomplete des moeurs +marseillaises. C'est dans les riches chateaux, les villas, les bastides +de la banlieue qu'il faut voir le negociant et l'industriel; c'est dans +le cabanon qu'il faut voir le boutiquier et l'ouvrier. J'ai visite peu +de cabanons, mais j'ai ete recu dans les chateaux et les villas +et veritablement j'ai ete plus d'une fois ebloui du luxe de leur +organisation. Ce luxe, il faut le dire, n'est pas toujours de tres-bon +gout, mais le gout et l'harmonie n'est pas ce qu'on recherche. + +On veut parler aux yeux avant tout et parler fort. N'a de valeur que ce +qui coute cher. Volontiers on prend l'etranger par le bras, et avec une +apparente bonhomie, d'un air qui veut etre simple, on le conduit devant +un mur quelconque:--Voila un mur qui n'a l'air de rien et cependant il +m'a coute 14,000 francs; je n'ai economise sur rien. C'est comme pour +ma villa, je n'ai employe que les meilleurs ouvriers, je les payais 10 +francs par jour; rien qu'en ciment ils m'ont depense 42,000 francs. +Aussi tout a ete soigne et autant que possible amene a la perfection. Ce +parquet est en bois que j'ai fait venir par mes navires de Guatemala, de +la cote d'Afrique et des Indes; leur reunion produit une chose unique en +son genre; tandis que le salon de mon voisin Salary chez qui vous diniez +la semaine derniere lui coute 2 ou 3,000 francs parce qu'il est en +simple parqueterie de Suisse, le mien m'en coute plus de 20,000. + +Mais ce n'est pas pour te parler de l'ostentation marseillaise que je +t'ecris; il y aurait vraiment cruaute a detailler le luxe et le confort +de ces chateaux a un pauvre garcon comme toi vivant dans le desert et +couchant souvent sur la terre nue; c'est pour te parler de moi et d'un +fait qui pourrait bien avoir une influence decisive sur ma vie. + +Hier j'etais invite a la soiree donnee a l'occasion d'un mariage, le +mariage de mademoiselle Bedarrides, la fille du riche armateur, avec le +fils du maire de la ville. Bien que la villa Bedarrides soit une +des plus belles et des plus somptueuses (c'est elle qui montre +orgueilleusement ses 42,000 francs de ciment et son parquet de 20,000), +on avait eleve dans le jardin une vaste tente sous laquelle on devait +danser. Cette construction avait ete commandee par le nombre des invites +qui etait considerable. Il se composait d'abord de tout ce qui a un nom +dans le commerce marseillais, l'industrie et les affaires, c'etait la +le cote de la jeune femme et de sa famille, puis ensuite il comprenait +ainsi tout ce qui est en relations avec la municipalite--cote du mari. +En realite, c'etait le _tout-Marseille_ beaucoup plus complet que ce +qu'on est convenu d'appeler le _tout-Paris_ dans les journaux. Il +y avait la des banquiers, des armateurs, des negociants, des hauts +fonctionnaires, des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Turcs, des +Egyptiens meles a de petits employes et a des boutiquiers, dans une +confusion curieuse. + +Retenu par le general qui avait voulu que je vinsse avec lui, je +n'arrivai que tres-tard. Le bal etait dans tout son eclat, et le coup +d'oeil etait splendide: la tente etait ornee de fleurs et d'arbustes +au feuillage tropical et elle ouvrait ses bas cotes sur la mer qu'on +apercevait dans le lointain miroitant sous la lumiere argentee de la +lune. C'etait feerique avec quelque chose d'oriental qui parlait a +l'imagination. + +Mais je fus bien vite ramene a la realite par l'oncle de la mariee, M. +Bedarrides jeune, qui voulut bien me faire l'honneur de me prendre par +le bras, pour me promener avec lui. + +--Regardez, regardez, me dit-il, vous avez devant vous toute la fortune +de Marseille, et si nous etions encore au temps ou les corsaires +barbaresques faisaient des descentes sur nos cotes, ils pourraient +operer ici une razzia generale qui leur payerait facilement un milliard +pour se racheter. + +Je parvins a me soustraire a ces plaisanteries financieres et j'allai me +mettre dans un coin pour regarder la fete a mon gre, sans avoir a subir +des reflexions plus ou moins spirituelles. + +Qui sait? Parmi ces femmes qui passaient devant mes yeux se trouvait +peut-etre celle que je devais aimer. Laquelle? + +Cette idee avait a peine effleure mon esprit, quand j'apercus, a +quelques pas devant moi, une jeune fille d'une beaute saisissante. +Pres d'elle etait une femme de quarante ans, a la physionomie et a la +toilette vulgaires. Ma premiere pensee fut que c'etait sa mere. + +Mais a les bien regarder toutes deux, cette supposition devenait +improbable tant les contrastes entre elles etaient prononces. La jeune +fille, avec ses cheveux noirs, son teint mat, ses yeux profonds et +veloutes, ses epaules tombantes, etait la distinction meme; la vieille +femme, petite, replete et couperosee, n'etait rien qu'une vieille femme; +la toilette de la jeune fille etait charmante de simplicite et de bon +gout; celle de son chaperon etait ridicule dans le pretentieux et le +cherche. + +Je restai assez longtemps a la contempler, perdu dans une admiration +emue; puis, je m'approchai d'elle pour l'inviter. Mais force de faire un +detour, je fus prevenu par un grand jeune homme lourdaud et timide, gene +dans son habit (un commis de magasin assurement), qui l'emmena a l'autre +bout de la chambre. + +Je la suivis et la regardai danser. Si elle etait charmante au repos, +dansant elle etait plus charmante encore. Sa taille ronde avait une +souplesse d'une grace feline; elle eut marche sur les eaux tant sa +demarche etait legere. + +Quelle etait cette jeune fille? Par malheur, je n'avais pres de moi +personne qu'il me fut possible d'interroger. + +Lorsqu'elle revint a sa place, je me hatai de m'approcher et je +l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec le plus delicieux +sourire que j'aie jamais vu. + +Malheureusement, la valse est peu favorable a la conversation; et +d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant son haleine, +plongeant dans ses yeux, je ne pensai pas a parler et me laissai +emporter par l'ivresse de la danse. + +Lorsque je la quittai apres l'avoir ramenee, tout ce que je savais +d'elle, c'etait qu'elle n'etait point de Marseille, et qu'elle avait ete +amenee a cette soiree par une cousine, chez laquelle elle etait venue +passer quelques jours. + +Ce n'etait point assez pour ma curiosite impatiente. Je voulus savoir +qui elle etait, comment elle se nommait, quelle etait sa famille; et je +me mis a la recherche de Marius Bedarrides, le frere de la mariee, pour +qu'il me renseignat; puisque cette jeune fille etait invitee chez lui, +il devait la connaitre. + +Mais Marius Bedarrides, peu sensible au plaisir de la danse, etait au +jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut ensuite le detacher de sa +partie, ce qui fut long et difficile, car il avait la veine, et nous +revinmes dans la tente juste au moment ou la jeune fille sortait. + +--Je ne la connais pas, me dit Bedarrides, mais la dame qu'elle +accompagne est, il me semble, la femme d'un employe de la mairie. C'est +une invitation de mon beau-frere. Par lui nous en saurons plus demain; +mais il vous faut attendre jusqu'a demain, car nous ne pouvons pas +decemment, ce soir, aller interroger un jeune marie; il a autre chose a +faire qu'a nous repondre. Vous lui parleriez de votre jeune fille, +que, s'il vous repondait, il vous parlerait de ma soeur; ca ferait +un quiproquo impossible a debrouiller. Attendez donc a demain soir; +j'espere qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi. + +Il fallut s'en tenir a cela; c'etait peu; mais enfin c'etait quelque +chose. + + + +III + +Je quittai le bal; je n'avais rien a y faire, puisqu'elle n'etait plus +la. + +Je m'en revins a pied a Marseille, bien que la distance soit assez +grande. J'avais besoin de marcher, de respirer. J'etouffais. La nuit +etait splendide, douce et lumineuse, sans un souffle d'air qui fit +resonner le feuillage des grands roseaux immobiles et raides sur le bord +des canaux d'irrigation. De temps en temps, suivant les accidents du +terrain et les echappees de vue, j'apercevais au loin la mer qui, comme +un immense miroir argente, reflechissait la lune. + +Je marchais vite; je m'arretais; je me remettais en route machinalement, +sans trop savoir ce que je faisais. Je n'etais pas cependant insensible +a ce qui se passait autour de moi, et en ecrivant ces lignes, il me +semble respirer encore l'apre parfum qui s'exhalait des pinedes que je +traversais. Les ombres que les arbres projetaient sur la route blanche +me paraissaient avoir quelque chose de fantastique qui me troublait; +l'air qui m'enveloppait me semblait habite, et des plantes, des arbres, +des blocs de rochers sortaient des voix etranges qui me parlaient un +langage mysterieux. Une pomme de pin qui se detacha d'une branche +et tomba sur le sol, me souleva comme si j'avais recu une decharge +electrique. + +Que se passait-il donc en moi? Je tachai de m'interroger. Est-ce que +j'aimais cette jeune fille que je ne connaissais pas, et que je ne +devais peut-etre revoir jamais? + +Quelle folie! c'etait impossible. + +Mais alors pourquoi cette inquietude vague, ce trouble, cette emotion, +cette chaleur; pourquoi cette sensibilite nerveuse? Assurement, je +n'etais pas dans un etat normal. + +Elle etait charmante, cela etait incontestable, ravissante, adorable. +Mais ce n'etait pas la premiere femme adorable que je voyais sans +l'avoir adoree. + +Et puis enfin on n'adore pas ainsi une femme pour l'avoir vue dix +minutes et avoir fait quelques tours de valse avec elle. Ce serait +absurde, ce serait monstrueux. On aime une femme pour les qualites, les +seductions qui, les unes apres les autres, se revelent en elle dans une +frequentation plus ou moins longue. S'il en etait autrement, l'homme +serait a classer au meme rang que l'animal; l'amour ne serait rien de +plus que le desir. + +Pendant assez longtemps, je me repetai toutes ces verites pour me +persuader que ma jeune fille m'avait seulement paru charmante, et que +le sentiment qu'elle m'avait inspire etait un simple sentiment +d'admiration, sans rien de plus. + +Mais quand on est de bonne foi avec soi-meme, on ne se persuade pas par +des verites de tradition; la conviction monte du coeur aux levres et +ne descend pas des levres au coeur. Or, il y avait dans mon coeur un +trouble, une chaleur, une emotion, une joie qui ne me permettaient pas +de me tromper. + +Alors, par je ne sais quel enchainement d'idees, j'en vins a me rappeler +une scene du _Romeo et Juliette_ de Shakspeare qui projeta dans mon +esprit une lueur eblouissante. + +Romeo masque s'est introduit chez le vieux Capulet qui donne une fete. +Il a vu Juliette pendant dix minutes et il a echange quelques paroles +avec elle. Il part, car la fete touchait a sa fin lorsqu'il est entre. +Alors Juliette, s'adressant a sa nourrice, lui dit: "Quel est ce +gentilhomme qui n'a pas voulu danser? va demander son nom; s'il est +marie, mon cercueil pourrait bien etre mon lit nuptial." + +Ils se sont a peine vus et ils s'aiment, l'amour comme une flamme les +a envahis tous deux en meme temps et embrases. Et Shakspeare humain et +vrai ne disposait pas ses fictions, comme nos romanciers, pour le seul +effet pittoresque. Quelle curieuse ressemblance entre cette situation +qu'il a inventee et la mienne! c'est aussi dans une fete que nous nous +sommes rencontres, et volontiers comme Juliette je dirais: "Va demander +son nom; si elle est mariee, mon cercueil sera mon lit nuptial." + +Ce nom, il me fallut l'attendre jusqu'au surlendemain, car Marius +Bedarrides ne se trouva point au rendez-vous arrete entre nous. Ce fut +le soir du deuxieme jour seulement que je le vis arriver chez moi. +J'avais passe toute la matinee a le chercher, mais inutilement. + +Il voulut s'excuser de son retard; mais c'etait bien de ses excuses que +mon impatience exasperee avait affaire. + +--He bien? + +--Pardonnez-moi. + +--Son nom, son nom. + +--Je suis desole. + +--Son nom; ne l'avez-vous pas appris? + +--Si, mais je ne vous le dirai, que si vous me pardonnez de vous avoir +manque de parole hier. + +--Je vous pardonne dix fois, cent fois, autant que vous voudrez. + +--He bien, cher ami, je ne veux pas vous faire languir: connaissez-vous +le general Martory? + +--Non. + +--Vous n'avez jamais entendu parler de Martory, qui a commande en +Algerie pendant les premieres annees de l'occupation francaise? + +--Je connais le nom, mais je ne connais pas la personne. + +--Votre princesse est la fille du general; de son petit nom elle +s'appelle Clotilde; elle demeure avec son pere a Cassis, un petit port a +cinq lieues d'ici, avant d'arriver a la Ciotat. Elle est en ce moment a +Marseille, chez un parent, M. Lieutaud, employe a la mairie; M. Lieutaud +avait ete invite comme fonctionnaire, et mademoiselle Clotilde Martory +a accompagne sa cousine. J'espere que voila des renseignements precis; +maintenant, cher ami, si vous en voulez d'autres, interrogez, je suis +a votre disposition; je connais le general, je puis vous dire sur son +compte tout ce que je sais. Et comme c'est un personnage assez original, +cela vous amusera peut-etre. + +Marius Bedarrides, qui est un excellent garcon, serviable et devoue, a +un defaut ordinairement assez fatigant pour ses amis; il est bavard et +il passe son temps a faire des cancans; il faut qu'il sache ce que font +les gens les plus insignifiants, et aussitot qu'il l'a appris, il va +partout le racontant; mais dans les circonstances ou je me trouvais, ce +defaut devenait pour moi une qualite et une bonne fortune. Je n'eus qu'a +lui lacher la bride, il partit au galop. + +--Le general Martory est un soldat de fortune, un fils de paysans qui +s'est engage a dix-sept ou dix-huit ans; il a fait toutes les guerres de +la premiere Republique. + +--Comment cela? Mademoiselle Clotilde n'est donc que sa petite-fille? + +--C'est sa fille, sa propre fille; et en y reflechissant, vous verrez +tout de suite qu'il n'y a rien d'impossible a cela. Ne vers 1775 ou 76, +le general a aujourd'hui soixante-quinze ou soixante-seize ans; il s'est +marie tard, pendant les premieres annees du regne de Louis-Philippe, +avec une jeune femme de Cassis precisement, une demoiselle Lieutaud, +et de ce mariage est nee mademoiselle Clotilde Martory, qui doit avoir +aujourd'hui a peu pres dix-huit ans. Quand elle est venue au monde, son +pere avait donc cinquante-huit ou cinquante-neuf ans; ce n'est pas un +age ou il est interdit d'avoir des enfants, il me semble. + +--Assurement non. + +--Donc je reprends: L'empire trouva Martory simple lieutenant et en fit +successivement un capitaine, un chef de bataillon et un colonel. Sa +fermete et sa resistance dans la retraite de Russie ont ete, dit-on, +admirables; a Waterloo il eut trois chevaux tues sous lui et il fut +grievement blesse. Cela n'empecha pas la Restauration de le licencier, +et je ne sais trop comment il vecut de 1815 a 1830, car il n'avait pas +un sou de fortune. Louis-Philippe le remit en service actif et il devint +general en Algerie. Ce fut alors qu'il se maria. Bientot mis a la +retraite, il vint se fixer a Cassis, ou il est toujours reste. Il y +passe son temps a elever dans son jardin des monuments a Napoleon, qui +est son dieu. Ce jardin a la forme de la croix de la Legion d'honneur; +et au centre se dresse un buste de l'empereur, ombrage par un saule +pleureur dont la bouture a ete rapportee de Sainte-Helene: un saule +pleureur a Cassis dans un terrain sec comme la cendre, il faut voir ca. +Du mois de mai au mois d'octobre, le general consacre deux heures par +jour a l'arroser, et quand la secheresse est persistante, il achete de +porte en porte de l'eau a tous ses voisins. Quand le saule jaunit, le +general est menace de la jaunisse. + +--Mais c'est touchant ce que vous racontez la. + +--Vous pourrez voir ca; le general montre volontiers son monument; et +comme vous etes militaire, il vous invitera peut-etre a _dijuner_, ce +qui vous donnera l'occasion de l'entendre rappeler sa cuisiniere +a l'ordre, si par malheur elle a laisse bruler la sauce dans la +_casterole_. C'est la, en effet, sa facon de s'exprimer; car, pour +devenir general, il a depense plus de sang sur les champs de bataille +que d'encre sur le papier. En meme temps, vous ferez connaissance avec +un personnage interessant aussi a connaitre: le commandant de Solignac, +qui a figure dans les conspirations de Strasbourg et de Boulogne, et +qui est l'ami intime, le commensal du vieux Martory; celui-la est un +militaire d'un autre genre, le genre aventurier et conspirateur, et +nous pourrions bien lui voir jouer prochainement un role actif dans la +politique, si Louis-Napoleon voulait faire un coup d'Etat pour devenir +empereur. + +--Ce n'est pas l'ami du general Martory que je desire connaitre, c'est +sa fille. + +--J'aurais voulu vous en parler, mais je ne sais rien d'elle ou tout au +moins peu de chose. Elle a perdu sa mere quand elle etait enfant et +elle a ete elevee a Saint-Denis, d'ou elle est revenue l'annee derniere +seulement. Cependant, puisque nous sommes sur son sujet, je veux ajouter +un mot, un avis, meme un conseil si vous le permettez: Ne pensez pas a +Clotilde Martory, ne vous occupez pas d'elle. Ce n'est pas du tout la +femme qu'il vous faut: le general n'a pour toute fortune que sa pension +de retraite, et il est gene, meme endette. Si vous voulez vous marier, +nous vous trouverons une femme qui vous permettra de soutenir votre nom. +Nous avons tous, dans notre famille, beaucoup d'amitie pour vous, mon +cher Saint-Neree, et ce sera, pour une Bedarrides, un honneur et un +bonheur d'apporter sa fortune a un mari tel que vous. Ce que je vous dis +la n'est point paroles en l'air; elles sont reflechies, au contraire, et +concertees. Mademoiselle Martory a pu vous eblouir, elle ne doit point +vous fixer. + + + +IV + +Ce n'etait pas la premiere fois qu'on me parlait ce langage dans la +famille Bedarrides, et deja bien souvent on avait de differentes +manieres aborde avec moi ce sujet du mariage. + +--Il faut que nous mariions M. de Saint-Neree, disait madame Bedarrides +mere chaque fois que je la voyais. Qu'est-ce que nous lui proposerions +bien? + +Et l'on cherchait parmi les jeunes filles qui etaient a marier. Je me +defendais tant que je pouvais, en declarant que je ne me sentais aucune +disposition pour le mariage, mais cela n'arretait pas les projets qui +continuaient leur course fantaisiste. + +Les gens qui cherchent a vous convertir a leur foi religieuse ou a leurs +idees politiques deviennent heureusement de plus en plus rares chaque +jour, mais ceux qui veulent vous convertir a la pratique du mariage sont +toujours nombreux et empresses. + +Le plus souvent, ils vivent dans leur interieur comme chien et chat; +peu importe: ils vous vantent serieusement les douceurs et les joies du +mariage. Ils vous connaissent a peine, pourtant ils veulent vous marier, +et il faudrait que vous eussiez vraiment bien mauvais caractere pour +refuser celle a laquelle ils ont eu la complaisance de penser pour vous. +C'est pour votre bonheur; acceptez les yeux fermes, quand ce ne serait +que pour leur faire plaisir. + +On rit des annonces de celui qui a fait sanctionner le courtage +matrimonial et qui en a ete "l'initiateur et le propagateur;" le monde +cependant est plein de courtiers de ce genre qui font ce metier +pour rien, pour le plaisir. Ayez mal a une dent, tous ceux que vous +rencontrerez vous proposeront un remede excellent; soyez garcon, tous +ceux qui vous connaissent vous proposeront une femme parfaite. + +Ce fut la a peu pres la reponse que je fis a Marius Bedarrides, au moins +pour le fond; car pour la forme, je tachai de l'adoucir et de la rendre +a peu pres polie. Les intentions de ce brave garcon etaient excellentes, +et ce n'etait pas sa faute si la manie matrimoniale etait chez lui +hereditaire. + +--Je dois avouer, me dit-il d'un air legerement depite, que je ne sais +comment concilier la repulsion que vous temoignez pour le mariage avec +l'enthousiasme que vous ressentez pour mademoiselle Martory, car enfin +vous ne comptez pas, n'est-ce pas, faire de cette jeune fille votre.... + +--Ne prononcez pas le mot qui est sur vos levres, je vous prie; il me +blesserait. J'ai vu chez vous une jeune fille qui m'a paru admirable; +j'ai desire savoir qui elle etait; voila tout. Je n'ai pas ete plus loin +que ce simple desir, qui est bien innocent et en tous cas bien naturel. +Mon enthousiasme est celui d'un artiste qui voit une oeuvre splendide et +qui s'inquiete de son origine. + +--Parfaitement. Mais enfin il n'en est pas moins vrai que la rencontre +de mademoiselle Martory peut etre pour vous la source de grands +tourments. + +--Et comment cela, je vous prie? + +--Mais parce que si vous l'aimez, vous vous trouvez dans une situation +sans issue. + +--Je n'aime pas mademoiselle Martory! + +--Aujourd'hui; mais demain? Si vous l'aimez demain, que ferez-vous? D'un +cote, vous avez horreur du mariage; d'un autre, vous n'admettez pas la +realisation de la chose a laquelle vous n'avez pas voulu que je donne de +nom tout a l'heure. C'est la une situation qui me parait delicate. Vous +aimez, vous n'epousez pas, et vous ne vous faites pas aimer. Alors, +que devenez-vous? un amant platonique. A la longue, cet etat doit etre +fatigant. Voila pourquoi je vous repete: ne pensez pas a mademoiselle +Martory. + +--Je vous remercie du conseil, mais je vous engage a etre sans +inquietude sur mon avenir. Il est vrai que j'ai peu de dispositions pour +le mariage; cependant, si j'aimais mademoiselle Clotilde, il ne serait +pas impossible que ces dispositions prissent naissance en moi. + +--Faites-les naitre tout de suite, alors, et ecoutez mes propositions +qui sont serieuses, je vous en donne ma parole, et inspirees par une +vive estime, une sincere amitie pour vous. + +--Encore une fois merci, mais je ne puis accepter. Qu'on se marie +parce qu'un amour tout-puissant a surgi dans votre coeur, cela je le +comprends, c'est une fatalite qu'on subit; on epouse parce que l'on aime +et que c'est le seul moyen d'obtenir celle qui tient votre vie entre ses +mains. Mais qu'on se decide et qu'on s'engage a se marier, en se disant +que l'amour viendra plus tard, cela je ne le comprends pas. On aime, on +appartient a celle que l'on aime; on n'aime pas, on s'appartient. C'est +la mon cas et je ne veux pas aliener ma liberte; si je le fais un jour, +c'est qu'il me sera impossible de m'echapper. En un mot, montrez-moi +celle que vous avez la bonte de me destiner, que j'en devienne amoureux +a en perdre la raison et je me marie; jusque-la ne me parlez jamais +mariage, c'est exactement comme si vous me disiez: "Frere, il faut +mourir." Je le sais bien qu'il faut mourir, mais je n'aime pas a me +l'entendre dire et encore moins a le croire. + +L'entretien en resta la, et Marius Bedarrides s'en alla en secouent la +tete. + +--Je ne sais pas si vous devez mourir, dit-il en me serrant la main, +mais je crois que vous commencez a etre malade; si vous le permettez, je +viendrai prendre de vos nouvelles. + +--Ne vous derangez pas trop souvent, cher ami, la maladie n'est pas +dangereuse. + +Nous nous separames en riant, mais pour moi, je riais des levres +seulement, car, dans ce que je venais d'entendre, il y avait un fond de +verite que je ne pouvais pas me cacher a moi-meme, et qui n'etait rien +moins que rassurant. Oui, ce serait folie d'aimer Clotilde et, comme +le disait Marius Bedarrides, ce serait s'engager dans une impasse. Ou +pouvait me conduire cet amour? + +Pendant toute la nuit, j'examinai cette question, et, chaque fois que +j'arrivai a une conclusion, ce fut toujours a la meme: je ne devais plus +penser a cette jeune fille, je n'y penserais plus. Apres tout, cela ne +devait etre ni difficile ni penible, puisque je la connaissais a peine; +il n'y avait pas entre nous de liens solidement noues et je n'avais +assurement qu'a vouloir ne plus penser a elle pour l'oublier. Ce serait +une etoile filante qui aurait passe devant mes yeux,--le souvenir d'un +eblouissement. + +Mais les resolutions du matin ne sont pas toujours determinees par les +raisonnements de la nuit. Aussitot habille, je me decidai a aller a la +mairie, ou je demandai M. Lieutaud. On me repondit qu'il n'arrivait pas +de si bonne heure et qu'il etait encore chez lui. C'etait ce que j'avais +prevu. Je me montrai presse de le voir et je me fis donner son adresse; +il demeurait a une lieue de la ville, sur la route de la Rose,--la +bastide etait facile a trouver, au coin d'un chemin conduisant a +Saint-Joseph. + +Vers deux heures, je montai a cheval et m'allai promener sur la route +de la Rose. Qui sait? Je pourrais peut-etre apercevoir Clotilde dans le +jardin de son cousin. Je ne lui parlerais pas; je la verrais seulement; +a la lumiere du jour elle n'etait peut-etre pas d'une beaute aussi +resplendissante qu'a la clarte des bougies; le teint mat ne gagne pas a +etre eclaire par le soleil; et puis n'etant plus en toilette de bal +elle serait peut-etre tres-ordinaire. Ah! que le coeur est habile a se +tromper lui-meme et a se faire d'hypocrites concessions! Ce n'etait pas +pour trouver Clotilde moins seduisante, ce n'etait pas pour l'aimer +moins et decouvrir en elle quelque chose qui refroidit mon amour, que je +cherchais a la revoir. + +Il faisait une de ces journees de chaleur etouffante qui sont assez +ordinaires sur le littoral de la Provence; on rotissait au soleil, et, +si les arbres et les vignes n'avaient point ete couverts d'une couche de +poussiere blanche, ils auraient montre un feuillage roussi comme apres +un incendie. Mais cette poussiere les avait enfarines, du meme qu'elle +avait blanchi les toits des maisons, les chaperons des murs, les appuis, +les corniches des fenetres, et partout, dans les champs brules, dans les +villages desseches, le long des collines avides et pierreuses, on ne +voyait qu'une teinte blanche qui, reflechissant les rayons flamboyants +du soleil, eblouissait les yeux. + +Un Parisien, si amoureux qu'il eut ete, eut sans doute renonce a cette +promenade; mais il n'y avait pas la de quoi arreter un Africain comme +moi. Je mis mon cheval au trot, et je soulevai des tourbillons de +poussiere, qui allerent epaissir un peu plus la couche que quatre +mois de secheresse avait amassee, jour par jour, minute par minute, +continuellement. + +Les passants etaient rares sur la route; cependant, ayant apercu un +gamin etale tout de son long sur le ventre a l'ombre d'un mur, j'allai a +lui pour lui demander ou se trouvait la bastide de M. Lieutaud. + +--C'est celle devant laquelle un fiacre est arrete, dit-il sans se +lever. + +Devant une bastide aux volets verts, un cocher etait en train de charger +sur l'imperiale de la voiture une caisse de voyage. + +Qui donc partait? + +Au moment ou je me posais cette question, Clotilde parut sur le seuil du +jardin. Elle etait en toilette de ville et son chapeau etait cache par +un voile gris. + +C'etait elle qui retournait a Cassis; cela etait certain. + +Sans chercher a en savoir davantage, je tournai bride et revins grand +train a Marseille. En arrivant aux allees de Meilhan, je demandai a un +commissionnaire de m'indiquer le bureau des voitures de Cassis. + +En moins de cinq minutes, je trouvai ce bureau: un facteur etait assis +sur un petit banc, je lui donnai mon cheval a tenir et j'entrai. + +Ma voix tremblait quand je demandai si je pouvais avoir une place pour +Cassis. + +--Coupe ou banquette? + +Je restai un moment hesitant. + +--Si M. le capitaine veut fumer, il ferait peut-etre bien de prendre une +place de banquette; il y aura une demoiselle dans le coupe. + +Je n'hesitai plus. + +--Je ne fume pas en voiture; inscrivez-moi pour le coupe. + +--A quatre heures precises; nous n'attendrons pas. + +Il etait trois heures; j'avais une heure devant moi. + + + +V + +Depuis que j'avais apercu Clotilde se preparant a monter en voiture +jusqu'au moment ou j'avais arrete ma place pour Cassis, j'avais agi sous +la pression d'une force impulsive qui ne me laissait pas, pour ainsi +dire, la libre disposition de ma volonte. Je trouvais une occasion +inesperee de la voir, je saisissais cette occasion sans penser a rien +autre chose; cela etait instinctif et machinal, exactement comme le saut +du carnassier qui s'elance sur sa proie. J'allais la voir! + +Mais en sortant du bureau de la voiture et en revenant chez moi, je +compris combien mon idee etait folle. + +Que resulterait-il de ce voyage en tete-a-tete dans le coupe de cette +diligence? + +Ce n'etait point en quelques heures que je la persuaderais de la +sincerite de mon amour pour elle. Et d'ailleurs oserais-je lui parler de +mon amour, ne la veille, dans un tour de valse, et deja assez puissant +pour me faire risquer une pareille entreprise? Me laisserait-elle +parler? Si elle m'ecoutait, ne me rirait-elle pas au nez? Ou bien plutot +ne me fermerait-elle pas la bouche au premier mot, indignee de mon +audace, blessee dans son honneur et dans sa purete de jeune fille? Car +enfin c'etait une jeune fille, et non une femme aupres de laquelle on +pouvait compter sur les hasards et les surprises d'un tete-a-tete. + +Plus je tournai et retournai mon projet dans mon esprit, plus il me +parut reunir toutes les conditions de l'insanite et du ridicule. + +Je n'irais pas a Cassis, c'etait bien decide, et m'asseyant devant ma +table, je pris un livre que je mis a lire. Mais les lignes dansaient +devant mes yeux; je ne voyais que du blanc sur du noir. + +Apres tout, pourquoi ne pas tenter l'aventure? Qui pouvait savoir si +nous serions en tete-a-tete? Et puis, quand meme nous serions seuls +dans ce coupe, je n'etais pas oblige de lui parler de mon amour; elle +n'attendait pas mon aveu. Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui +se presentait si heureusement de la voir a mon aise? Est-ce que ce ne +serait pas deja du bonheur que de respirer le meme air qu'elle, d'etre +assis pres d'elle, d'entendre sa voix quand elle parlerait aux mendiants +de la route ou au conducteur de la voiture, de regarder le paysage +qu'elle regarderait? Pourquoi vouloir davantage? Dans une muette +contemplation, il n'y avait rien qui put la blesser: toute femme, meme +la plus pure, n'eprouve-t-elle pas une certaine joie a se sentir admiree +et adoree? c'est l'esperance et le desir qui font l'outrage. + +J'irais a Cassis. + +Pendant que je balancais disant non et disant oui, l'heure avait marche: +il etait trois heures cinquante-cinq minutes. Je descendis mon escalier +quatre a quatre et, en huit ou dix minutes, j'arrivai au bureau de +la voiture; en chemin j'avais bouscule deux braves commercants qui +causaient de leurs affaires, et je m'etais fait arroser par un +cantonnier qui m'avait inonde; mais ni les reproches des commercants, ni +les excuses du cantonnier ne m'avaient arrete. + +Il etait temps encore; au detour de la rue j'apercus la voiture rangee +devant le bureau, les chevaux atteles, la bache ficelee: Clotilde debout +sur le trottoir s'entretenait avec sa cousine. + +Je ralentis ma course pour ne pas faire une sotte entree. En +m'apercevant, madame Lieutaud s'approcha de Clotilde et lui parla a +l'oreille. Evidemment, mon arrivee produisait de l'effet. + +Lequel? Allait-elle renoncer a son voyage pour ne pas faire route avec +un capitaine de chasseurs? Ou bien allait-elle abandonner sa place de +coupe et monter dans l'interieur, ou deja heureusement cinq ou six +voyageurs etaient entasses les uns contre les autres? + +J'avais danse avec mademoiselle Martory, j'avais echange deux ou trois +mots avec la cousine, je devais, les rencontrant, les saluer. Je pris +l'air le plus surpris qu'il me fut possible, et je m'approchai d'elles. + +Mais a ce moment le conducteur s'avanca et me dit qu'on n'attendait plus +que moi pour partir. + +Qu'allait-elle faire? + +Madame Lieutaud paraissait disposee a la retenir, cela etait manifeste +dans son air inquiet et grognon; mais, d'un autre cote, Clotilde +paraissait decidee a monter en voiture. + +--Je vais ecrire un mot a ton pere; Francois le lui remettra en +arrivant, dit madame Lieutaud a voix basse. + +--Cela n'en vaut pas la peine, repliqua Clotilde, et pere ne serait pas +content. Adieu, cousine. + +Et sans attendre davantage, sans vouloir rien ecouter, elle monta dans +le coupe legerement, gracieusement. + +Je montai derriere elle, et l'on ferma la portiere. + +Enfin.... Je respirai. + +Mais nous ne partimes pas encore. Le conducteur, si presse tout a +l'heure, avait maintenant mille choses a faire. Les voyageurs enfermes +dans sa voiture, il etait tranquille. + +Madame Lieutaud fit le tour de la voiture et se haussant jusqu'a +la portiere occupee par Clotilde, elle engagea avec celle-ci une +conversation etouffee. Quelques mots seulement arrivaient jusqu'a moi. +L'une faisait serieusement et d'un air desole des recommandations, +auxquelles l'autre repondait en riant. + +Le conducteur monta sur son siege, madame Lieutaud abandonna la +portiere, les chevaux, excites par une batterie de coups de fouet, +partirent comme s'ils enlevaient la malle-poste. + +J'avais attendu ce moment avec une impatience nerveuse; lorsqu'il fut +arrive je me trouvai assez embarrasse. Il fallait parler, que dire? Je +me jetai a la nage. + +--Je ne savais pas avoir le bonheur de vous revoir sitot, mademoiselle, +et en vous quittant l'autre nuit chez madame Bedarrides, je n'esperais +pas que les circonstances nous feraient rencontrer, aujourd'hui, dans +cette voiture, sur la route de Cassis. + +Elle avait tourne la tete vers moi, et elle me regardait d'un air qui +me troublait; aussi, au lieu de chercher mes mots, qui se presentaient +difficilement, n'avais-je qu'une idee: me trouvait-elle dangereux ou +ridicule? + +Apres etre venu a bout de ma longue phrase, je m'etais tu; mais comme +elle ne repondait pas, je continuai sans avoir trop conscience de ce que +je disais: + +--C'est vraiment la un hasard curieux. + +--Pourquoi donc curieux? dit-elle avec un sourire railleur. + +--Mais il me semble.... + +--Il me semble qu'un vrai hasard a toujours quelque chose d'etonnant; +s'il a quelque chose de veritablement curieux, il est bien pres alors de +n'etre plus un hasard. + +J'etais touche: je ne repliquai point et, pendant quelques minutes, je +regardai les maisons de la Capelette, comme si, pour la premiere fois, +je voyais des maisons. Il etait bien certain qu'elle ne croyait pas a +une rencontre fortuite et qu'elle se moquait de moi. D'ordinaire j'aime +peu qu'on me raille, mais je ne me sentis nullement depite de son +sourire; il etait si charmant ce sourire qui entr'ouvrait ses levres et +faisait cligner ses yeux! + +D'ailleurs sa raillerie etait assez douce, et, puisqu'elle ne se +montrait pas autrement fachee de cette rencontre il me convenait qu'elle +crut que je l'avais arrangee: c'etait un aveu tacite de mon amour, et a +la facon dont elle accueillait cet aveu je pouvais croire qu'il n'avait +point deplu. Je continuai donc sur ce ton: + +--Je comprends que ce hasard n'ait rien de curieux pour vous, mais pour +moi il en est tout autrement. En effet, il y a deux heures je me doutais +si peu que j'irais aujourd'hui a Cassis, que c'etait a peine si je +connaissais le nom de ce pays. + +--Alors votre voyage est une inspiration; c'est une idee qui vous est +venue tout a coup... par hasard. + +--Bien mieux que cela, mademoiselle, ce voyage a ete decide par une +suggestion, par une intervention etrangere, par une volonte superieure +a la mienne; aussi je dirais volontiers de notre rencontre comme les +Arabes: "C'etait ecrit", et vous savez que rien ne peut empecher ce qui +est ecrit? + +--Ecrit sur la feuille de route de Francois, dit-elle en riant, mais qui +l'a fait ecrire? + +--La destinee. + +--Vraiment? + +J'avais ete assez loin; maintenant il me fallait une raison ou tout au +moins un pretexte pour expliquer mon voyage. + +--Il y a un fort a Cassis? dis-je. + +--Oh! oh! un fort. Peut-etre sous Henri IV ou Louis XIII cela etait-il +un fort, mais aujourd'hui je ne sais trop de quel nom on doit appeler +cette ruine. + +Une visite a ce fort etait le pretexte que j'avais voulu donner, +j'allais passer une journee avec un officier de mes amis en garnison +dans ce fort; mais cette reponse me deconcerta un moment. Heureusement +je me retournai assez vite, et avec moins de maladresse que je n'en mets +d'ordinaire a mentir: + +--C'est precisement cette ruine qui a decide mon voyage. J'ai recu une +lettre d'un membre de la commission de la defense des cotes qui me +demande de lui faire un dessin de ce fort, en lui expliquant d'une facon +exacte dans quel etat il se trouve aujourd'hui, quels sont ses avantages +et ses desavantages pour le pays. Vous me paraissez bien connaitre +Cassis, mademoiselle? + +--Oh! parfaitement. + +--Alors vous pouvez me rendre un veritable service. Le dessin, rien +ne m'est plus facile que de le faire. Mais de quelle utilite ce fort +peut-il etre pour la ville, voila ce qui est plus difficile. Il faudrait +pour me guider et m'eclairer quelqu'un du pays. Sans doute, je pourrais +m'adresser au commandant du fort, si toutefois il y a un commandant, ce +que j'ignore, mais c'est toujours un mauvais procede, dans une enquete +comme la mienne, de s'en tenir aux renseignements de ceux qui ont un +interet a les donner. Non, ce qu'il me faudrait, ce serait quelqu'un de +competent qui connut bien le pays, et qui en meme temps ne fut pas tout +a fait ignorant des choses de la guerre. Alors je pourrais envoyer a +Paris une reponse tout a fait satisfaisante. + +Elle me regarda un moment avec ce sourire indefinissable que j'avais +deja vu sur ses levres, puis se mettant a rire franchement: + +--C'est maintenant, dit-elle, que ce hasard que vous trouviez curieux +tout a l'heure devient vraiment merveilleux, car je puis vous mettre en +relation avec la seule personne qui precisement soit en etat de vous +bien renseigner; cette personne habite Cassis depuis quinze ans et elle +a une certaine competence dans la science de la guerre. + +--Et cette personne? dis-je en rougissant malgre moi. + +--C'est mon pere, le general Martory, qui sera tres-heureux de vous +guider, si vous voulez bien lui faire visite. + + + +VI + +La fin de ce voyage fut un emerveillement, et bien que je ne me rappelle +pas quels sont les pays que nous avons traverses, il me semble que ce +sont les plus beaux du monde. Sur cette route blanche je n'ai pas apercu +un grain de poussiere, et partout j'ai vu des arbres verts dans lesquels +des oiseaux chantaient une musique joyeuse. + +Cependant je dois prevenir ceux qui me croiraient sur parole que j'ai pu +me tromper. Peut-etre au contraire la route de Marseille a Aubagne et +d'Aubagne a Cassis est-elle poussiereuse; peut-etre n'a-t-elle pas les +frais ombrages que j'ai cru voir; peut-etre les oiseaux sont-ils aussi +rares sur ses arbres que dans toute la Provence, ou il n'y en a guere. +Tout est possible; pendant un certain espace de temps dont je n'ai pas +conscience, j'ai marche dans mon reve, et c'est l'impression de ce reve +delicieux qui m'est restee, ce n'est pas celle de la realite. + +Ce n'etait pas de la realite que j'avais souci d'ailleurs. Que +m'importait le paysage qui se deroulait devant nous, divers et changeant +a mesure que nous avancions? Que m'importaient les arbres et les +oiseaux? J'etais pres d'elle; et insensible aux choses de la terre +j'etais perdu en elle. + +En l'apercevant pour la premiere fois dans le bal j'avais ete +instantanement frappe par l'eclat de sa beaute qui m'avait ebloui comme +l'eut fait un eclair ou un rayon de soleil; maintenant c'etait un charme +plus doux, mais non moins puissant, qui m'envahissait et me penetrait +jusqu'au coeur; c'etait la seduction de son sourire, la fascination +troublante de son regard, la musique de sa voix; c'etait son geste plein +de grace, c'etait sa parole simple et joyeuse; c'etait le parfum qui se +degageait d'elle pour m'enivrer et m'exalter. + +Jamais temps ne m'a paru s'ecouler si vite, et je fus tout surpris +lorsque, etendant la main, elle me montra dans le lointain, au bas +d'une cote, un amas de maison sur le bord de la mer, et me dit que nous +arrivions. + +--Comment! nous arrivons. Je croyais que Cassis etait a quatre ou cinq +lieues de Marseille. Nous n'avons pas fait cinq lieues! + +--Nous en avons fait plus de dix, dit-elle en souriant. + +--Je ne suis donc pas dans la voiture de Cassis? + +--Vous y etes, et c'est Cassis que vous avez devant les yeux. + +Mon etonnement dut avoir quelque chose de grotesque, car elle partit +d'un eclat de rire si franc que je me mis a rire aussi; elle eut pleure, +j'aurais pleure: je n'etais plus moi. + +--Alors nous marchons de merveilleux en merveilleux. + +--Non, mais nous avons marche avec un detour; par la cote de Saint-Cyr, +Cassis est a quatre lieues de Marseille, mais nous sommes venus par +Aubagne, ce qui a augmente de beaucoup la distance. + +--Je n'ai pas trouve la distance trop longue; nous serions venus par +Toulon ou par Constantinople que je ne m'en serais pas plaint. + +--La masse sombre que vous apercevez devant vous, dit-elle sans repondre +a cette niaiserie, est le chateau qui a decide votre voyage a Cassis. +Plus bas aupres de l'eglise, ou vous voyez un arbre depasser les toits, +est le jardin de mon pere. + +--Un saule, je crois. + +--Non, un platane; ce qui ne ressemble guere a un saule. + +--Assurement, mais de loin la confusion est possible. + +--Dites que la distinction est impossible et vous serez mieux dans la +verite; aussi suis-je surprise que vous ayez cru voir un saule. + +Elle dit cela en me regardant fixement; mais je ne bronchai point, +car je ne voulais point qu'elle eut la preuve que j'avais pris des +renseignements sur elle et sur son pere. Qu'elle soupconnat que je +n'etais venu a Cassis que pour la voir, c'etait bien: mais qu'elle sut +que j'avais fait prealablement une sorte d'enquete, c'etait trop. + +--Il est vrai qu'il y a un saule dans notre jardin, continua-t-elle, un +saule dont la bouture a ete prise a Sainte-Helene, sur le tombeau de +l'empereur, mais il n'a encore que quelques metres de hauteur et nous ne +pouvons l'apercevoir d'ici. A propos de l'empereur, l'aimez-vous? + +Je restai interloque, ne sachant que repondre a cette question ainsi +posee, et ne pouvant repondre d'un mot d'ailleurs, car le sentiment que +m'inspire Napoleon est tres-complexe, compose de bon et de mauvais; +ce n'est ni de l'amour ni de la haine, et je n'ai a son egard ni les +superstitions du culte, ni les injustices de l'hostilite; ni Dieu, ni +monstre, mais un homme a glorifier parfois, a condamner souvent, a juger +toujours. + +--C'est que si vous voulez etre bien avec mon pere, dit-elle apres un +moment d'attente, il faut admirer et aimer l'empereur. La-dessus il +ne souffre pas la contradiction. Sa foi, je vous en previens, est +tres-intolerante; un mot de blame est pour lui une injure personnelle. +Mais tous les militaires admirent Napoleon. + +--Tous au moins admirent le vainqueur d'Austerlitz. + +--Eh bien, vous lui parlerez du vainqueur d'Austerlitz et vous vous +entendrez. Mon pere etait a Austerlitz; il pourra vous raconter sur +cette grande bataille des choses interessantes. Mon pere a fait toutes +les campagnes de l'empire et presque toutes celles de la Republique. + +--L'histoire a garde son nom dans la retraite de Russie et a Waterloo. + +--Ah! vous savez? dit-elle en m'examinant de nouveau. + +--Ce que tout le monde sait. + +Mes yeux se baisserent devant les siens. + +Apres un moment de silence, elle reprit: + +--Vous ne regardez donc pas Cassis? + +--Mais si. + +Nous descendions une cote, et a mesure que nous avancions, le village se +montrait plus distinct au bas de deux vallons qui se joignent au bord +de la mer. Au-dessus des toits et des cheminees, on apercevait quelques +mats de navires qui disaient qu'un petit port etait la. + +Si bien dispose que je fusse a trouver tout charmant, l'aspect de ces +vallons me parut triste et monotone: point d'arbres, et seulement ca et +la des oliviers au feuillage poussiereux qui s'elevaient tortueux et +rabougris dans un chaume de ble ou sur la cloture d'une vigne. + +Les collines qui descendent sur ces vallons ne sont guere plus +agreables; d'un cote, des roches crevassees entierement denudees; de +l'autre, des bois de pins chetifs. + +--He bien! me dit-elle, comment trouvez-vous ce pays? + +--Pittoresque. + +--Dites triste; je comprends cela; c'est la premiere impression qu'il +produit: mais, en le pratiquant, cette impression change. Si vous +restez ici quelques jours, allez vous promener a travers ces collines +pierreuses, et, en suivant le bord de la mer, vous trouverez le gouffre +de Portmiou ou viennent sourdre les eaux douces qui se perdent dans les +_paluns_ d'Aubagne. Gravissez cette montagne que nous avons sur notre +gauche, et, apres avoir depasse les bastides, vous trouverez de grands +bois ou la promenade est agreable. Ces bois vous conduiront au cap +Canaille et au cap de l'Aigle qui vous ouvriront d'immenses horizons +sur la Mediterranee et ses cotes. Meme en restant dans le village, vous +trouverez que le soleil, en se couchant, donnera a tout ce paysage +une beaute pure et sereine qui parle a l'esprit. C'est mon pays et je +l'aime. + +Une fadaise me vint sur les levres; elle la devina et l'arreta d'un +geste moqueur. + +--Nous arrivons, dit-elle, et pour faire le cicerone jusqu'au bout, +je dois vous indiquer un hotel. Descendez a la _Croix-Blanche_ et +faites-vous servir une bouillabaisse pour votre diner; c'est la gloire +de mon pays et l'on vient expres de Marseille et d'Aubagne pour manger +la bouillabaisse de Cassis. + +La voiture etait entree, en effet, dans le village, dont nous avions +depasse les premieres maisons. Bientot elle s'arreta devant une grande +porte. J'esperais que ce serait le general Martory lui-meme qui +viendrait au-devant de sa fille, et qu'ainsi la presentation pourrait se +faire tout de suite; mais mon attente fut trompee. Point de general. A +sa place, une vieille servante, qui recut Clotilde dans ses bras comme +elle eut fait pour son enfant, et qui l'embrassa. + +--Pere n'est point malade, n'est-ce pas? demanda Clotilde. + +--Malade? Voila qui serait drole; il a son rhumatisme, voila tout; et +puis il fait sa partie d'echecs avec le commandant, et vous savez, quand +il est a sa partie, un tremblement de terre ne le derangerait pas. + +J'aurais voulu l'accompagner jusqu'a sa porte, mais je n'osai pas, et +je dus me resigner a me separer d'elle apres l'avoir saluee +respectueusement. + +--A demain, dit-elle. + +Je restai immobile a la suivre des yeux, regardant encore dans la rue +longtemps apres qu'elle avait disparu. + +Le maitre de l'hotel me ramena dans la realite en venant me demander si +je voulais diner. + +--Diner? Certainement; et faites-moi preparer de la bouillabaisse; rien +que de la bouillabaisse. + +Ce fut le soir seulement, en me promenant au bord de la mer, que je +me retrouvai assez maitre de moi pour reflechir raisonnablement aux +incidents de cette journee et les apprecier. + +La nuit etait tiede et lumineuse, le ciel profond et etoile; la terre, +apres un jour de chaleur, s'etait endormie et, dans le silence du soir, +la mer seule, avec son clapotage monotone contre les rochers, faisait +entendre sa voix mysterieuse. + +Je restai longtemps, tres-longtemps couche sur les pierres du rivage, +examinant ce qui venait de se passer, m'examinant moi-meme. + +Le doute, les denegations, les mensonges de la conscience n'etaient plus +possibles; j'aimais cette jeune fille, et je l'aimais non d'un caprice +frivole, non d'un desir passager, mais d'un amour profond, irresistible, +qui m'avait envahi tout entier. Un eclair avait suffi, le rayonnement de +son regard, et elle avait pris ma vie. + +Qu'allait-elle en faire? La question meritait d'etre etudiee, au moins +pour moi; malheureusement la reponse que je pouvais lui faire dependait +d'une autre question que j'etais dans de mauvaises conditions pour +examiner et resoudre; quelle etait cette jeune fille? + +La, en effet, etait le point essentiel et decisif, car je n'etais plus +moi, j'etais elle; ce serait donc ce qu'elle voudrait, ce qu'elle ferait +elle-meme qui deciderait de ma vie. + +Adorable, seduisante, elle l'est autant que femme au monde, cela est +incontestable et saute aux yeux. Assurement, il y a un charme en elle, +une fascination qui, par son geste, le timbre de sa voix, un certain +mouvement de ses levres, surtout par ses yeux et son sourire, agit, pour +ainsi dire, magnetiquement et vous entraine. + +Mais apres? Tout n'est pas compris dans ce charme. Son ame, son esprit, +son caractere? Comment a-t-elle ete elevee? que doit-elle a la nature? +que doit-elle a l'education? Autant de mysteres que de mots. + +Ce n'est pas en quelques heures passees pres d'elle dans cette voiture +que j'ai pu la connaitre. Sous le charme, dans l'ivresse de la joie, je +n'ai meme pas pu l'etudier. + +A sa place, et dans les conditions ou nous nous trouvions, qu'eut ete +une autre jeune fille? La jeune fille honnete et pure, la jeune fille +ideale, par exemple? Et Clotilde n'avait-elle pas ete d'une facilite +inquietante pour l'avenir, d'une curiosite etrange, d'une coquetterie +effrayante? + +Ou est-il l'homme qui connait les jeunes filles? S'il existe, je ne suis +pas celui-la et n'ai pas sa science. Ce fut inutilement que pendant +plusieurs heures je tournai et retournai ces difficiles problemes dans +ma tete, et je rentrai a la _Croix-Blanche_ comme j'en etais parti: +j'aimais Clotilde, voila tout ce que je savais. + +Fatiguee de m'attendre, la servante de l'hotel s'etait endormie sur le +seuil de la porte, la tete reposant sur son bras replie. Je la secouai +doucement d'abord, plus fort ensuite, et apres quelques minutes je +parvins a la reveiller. En chancelant et en s'appuyant aux murs, elle me +conduisit a ma chambre. + + + +VII + +Quand j'ouvris les yeux le lendemain matin, ma chambre, dont les +fenetres etaient restees ouvertes, me parut teinte en rose. Je me levai +vivement et j'allai sur mon balcon; la mer et le ciel, du cote du +Levant, etaient roses aussi; partout, en bas, en haut, sur la terre, +dans l'air, sur les arbres et sur les maisons, une belle lueur rose. + +Je me frottai les yeux, me demandant si je revais ou si j'etais eveille. + +Puis je me mis a rire tout seul, me disant que decidement l'amour etait +un grand magicien, puisqu'il avait la puissance de nous faire voir tout +en rose. + +Mais ce n'etait point l'amour qui avait fait ce miracle, c'etait tout +simplement l'aurore "aux doigts de rose," la vieille aurore du bonhomme +Homere qui, sur ces cotes de la Provence, dans l'air limpide et +transparent du matin, a la meme jeunesse et la meme fraicheur que sous +le climat de la Grece. + +J'avais de longues heures devant moi avant de pouvoir me presenter chez +le general; pour les passer sans trop d'impatience, je resolus de les +employer a faire un croquis du fort. Puisque j'avais commence cette +histoire, il fallait maintenant la pousser jusqu'au bout en lui donnant +un certain cachet de vraisemblance, au moins pour le general, car, pour +Clotilde, il etait assez probable qu'elle n'en croyait pas un mot. Ses +questions a ce sujet, ses regards interrogateurs, son sourire incredule +m'avaient montre qu'elle avait des doutes sur le motif vrai qui avait +determine mon voyage a Cassis; si je voulais bien lui laisser ces doutes +qui servaient mon amour, je ne voulais point par contre qu'ils pussent +se presenter a l'esprit du general. Que Clotilde soupconnat mon amour, +c'etait parfait puisqu'elle le tolerait et meme l'encourageait d'une +facon tacite, mais le general, c'etait une autre affaire: les peres ont +le plus souvent, a l'egard de l'amour, des idees qui ne sont pas celles +des jeunes filles. + +Il ne me fallut pas un long examen du fort pour voir que le pretexte de +ma visite a Cassis etait aussi mal trouve que possible. Ce n'etait pas +un fort, en effet, mais une mauvaise bicoque, tout au plus bonne a +quelque chose a l'epoque de Henri IV ou de Louis XIII, comme me l'avait +dit Clotilde. Jamais, bien certainement, l'idee n'avait pu venir a +l'esprit d'un membre de la commission de la defense des cotes de se +preoccuper de ce fort, et j'aurais sans doute bien du mal a faire +accepter mon histoire par le general. + +Cependant, comme j'etais engage dans cette histoire et que je ne pouvais +pas maintenant la changer, je me mis au travail et commencai mon dessin. +C'etait ce dessin qui devait donner l'apparence de la verite a mon +mensonge: quand un homme arrive un morceau de papier a la main, il a des +chances pour qu'on l'ecoute et le prenne au serieux: le premier soin des +lanceurs de speculations n'est-il pas de faire imprimer avec tout le +luxe de la typographie et de la lithographie le livre a souche de leurs +actions? et le bon bourgeois, qui eut garde son argent pour une affaire +qui lui eut ete honnetement expliquee, l'echange avec empressement +contre un chiffon de papier rose qu'on lui montre. + +A dix heures, j'avais fait deux petits croquis qui etaient assez avances +pour que je pusse les laisser voir. Qui m'eut dit, il y a quinze ans, +lorsque je travaillais le dessin avec gout et plaisir, que je tirerais +un jour ce parti de ma facilite a manier le crayon? Mais tout sert en +ce monde, et l'homme qui sait deux metiers vaut deux hommes. Dans +les circonstances presentes, seul avec mon sabre, je serais reste +embarrasse; j'ai trouve un auxiliaire dans un dessinateur qui est mon +meilleur ami, et ce sera un fidele complice qui me rendra peut-etre plus +d'un service. + +Le coeur me battait fort quand je sonnai a la porte du general Martory. +La vieille servante qui s'etait trouvee la veille a l'arrivee de la +voiture vint m'ouvrir, et a la facon dont elle m'accueillit, il me +sembla qu'elle m'attendait. + +Neanmoins je lui remis ma carte en la priant de la porter au general et +de demander a celui-ci s'il voulait bien me recevoir. + +--Ce n'est pas la peine, me dit cette domestique aux moeurs primitives, +allez au bout du vestibule et entrez, vous trouverez le general qui est +en train de _sacrer_. + +Sacrer? Si mes levres ne demanderent point en quoi consistait cette +operation, mes yeux surpris parlerent pour moi. + +--C'est la douleur qui le fait jurer, continua la vieille servante; +elle a augmente de force cette nuit. Une visite lui fera du bien; ca le +distraira. + +Puisque c'etait la l'usage de la maison, je devais m'y conformer: je +suivis donc le vestibule dalle de larges plaques de pierre grise jusqu'a +la porte qui m'avait ete indiquee. Il etait d'une proprete anglaise, +ce vestibule, passe au sable chaque matin comme le pont d'un navire de +guerre, frotte, essuye, et partout sur les murailles brillantes, sur les +moulures luisantes de la boiserie on voyait qu'on etait dans une maison +ou les soins du menage etaient pousses a l'extreme. + +Arrive a la porte qui se trouvait a l'extremite de ce vestibule, je +frappai. J'avais espere que ce serait Clotilde qui me repondrait, car je +me flattais qu'elle serait avec son pere; mais, au lieu de la voix +douce que j'attendais, ce fut une voix rude et rauque qui me repondit: +"Entrez." + +Je poussai la porte, et avant d'avoir franchi le seuil, mon regard +chercha Clotilde; elle n'etait pas la. La seule personne que j'apercus +fut un vieillard a cheveux blancs qui se tenait assis dans un fauteuil, +la jambe etendue sur un tabouret, et lisant sans lunettes le dernier +volume de l'_Annuaire_. + +Je m'avancai et me presentai moi-meme. + +--Parfaitement, parfaitement, dit le general sans se lever et en me +rendant mon salut du bout de la main. Je vous attendais, capitaine, +et, pour ne rien cacher, j'ajouterai que je vous attendais avec une +curiosite impatiente, car il n'y a que vous pour m'expliquer ce que ma +fille m'a raconte hier soir. + +--C'est bien simple. + +--Je n'en doute pas, mais c'est le recit de ma fille qui n'est pas +simple, pour moi au moins. Il est vrai que je n'ai jamais rien compris +aux histoires de femmes; et vous, capitaine? Mais je suis naif de vous +poser cette question; vous etes a l'age ou les femmes ont toutes les +perfections. Moi, je n'ai jamais eu cet age heureux, mais j'ai vu des +camarades qui l'avaient. + +Ce langage, que je rapporte a peu pres textuellement, confirma en moi +l'impression que j'avais ressentie en apercevant le general. C'est, +en effet, un homme qu'on peut juger sans avoir besoin de l'etudier +longtemps. Apres l'avoir vu pendant deux minutes et l'avoir ecoute +pendant dix, on le connait, comme si l'on avait vecu des annees avec +lui. + +Au physique, un homme de taille moyenne, aux epaules larges et a la +poitrine puissante; un torse et une encolure de taureau; tous ses +cheveux, qu'il porte coupes, ras, et qui lui font comme une calotte +d'autant plus blanche que le front, les oreilles et le cou sont plus +rouges; toutes ses dents solidement plantees dans de fortes machoires +qui font saillie de chaque cote de la figure, comme celles d'un +carnassier; une voix sonore qui dans une bataille jetant le cri: "En +avant!" devait dominer le tapage des tambours battant la charge. Avec +cela, une tenue et une attitude regimentaires; un col de crin tenant la +tete droite; une redingote bleue boutonnee d'un seul rang de boutons +comme une tunique, et cousu, sur le drap meme, a la place du coeur, le +ruban de la Legion d'honneur. + +Au moral, deux mots l'expliqueront:--une culotte de peau, qui a ete un +sabreur. + +--C'est donc au mariage de mademoiselle Bedarrides que vous avez +rencontre ma fille? + +--Oui, general. + +--Bonnes gens, ces Bedarrides. Je les connais beaucoup; ca n'apprecie +que la fortune; ca se croit quelque chose parce que ca a des millions; +mais, malgre tout, bonnes gens qui rendent a l'officier ce qu'ils lui +doivent. + +--Pour moi, je leur suis reconnaissant de m'avoir fourni l'occasion de +faire la connaissance de mademoiselle votre fille, et par la la votre, +general. + +--Ma fille m'a dit que vous venez a Cassis pour visiter le fort et +savoir ce qu'on en peut tirer de bon; est-ce cela? + +--Precisement. + +--Mais ce n'est pas vraisemblable. + +Je fus un moment deconcerte; mais me remettant bientot, je tachai de +m'expliquer, et lui repetai la fable que j'avais deja debitee a sa +fille. + +--C'est bien la ce que Clotilde m'a dit, mais je ne voulais pas le +croire; comment, il y a dans la commission de la defense de nos cotes +des officiers assez betes pour s'occuper de ca; c'est un marin, n'est-ce +pas? ce n'est pas un militaire. + +J'evitai de repondre directement, car il ne me convenait pas de trop +preciser dans une affaire aussi sottement engagee. + +--Peut-etre veut-on transformer le fort en prison; peut-etre veut-on +vendre le terrain; je ne sais rien autre chose si ce n'est qu'on m'a +demande comme service, et en dehors de toute mission officielle, de +faire quelques dessins de ce fort et de les envoyer a Paris avec les +renseignements que je pourrais reunir sur son utilite ou son inutilite. + +--Maintenant que vous l'avez vu, je n'ai rien a vous en dire, n'est-ce +pas? vous en savez tout autant que moi puisque vous etes militaire. + +--J'en ai cependant fait deux croquis. + +Et je presentai mes dessins au general, car gene par le mensonge dans +lequel je m'etais embarque si legerement, et que j'avais ete oblige de +continuer, j'eprouvais le besoin de m'appuyer sur quelque chose qui me +soutint. + +--C'est bien ca, tout a fait ca, tres-gentil, et c'est vous qui avez +fait ces deux petites machines, capitaine? + +--Mais oui, mon general. + +--Je vous felicite; un officier qui sait faire ces petites choses-la +peut rendre des services a un general en campagne; c'est comme un +officier qui parle la langue du pays dans lequel on se trouve; cependant +pour moi je n'ai jamais su dessiner, et en Allemagne, en Egypte, en +Italie, en Espagne, en Russie, en Algerie, je n'ai jamais parle que ma +langue et je m'en suis tout de meme tire. + +Pendant que le general Martory m'exposait ainsi de cette facon naive ses +opinions sur les connaissances qui pouvaient etre utiles a l'officier en +campagne, je me demandais avec une inquietude qui croissait de minute en +minute, si je ne verrais pas Clotilde et si ma visite se passerait sans +qu'elle parut. + +Elle devait savoir que j'etais la, cependant, et elle ne venait pas; +mes belles esperances, dont je m'etais si delicieusement berce, ne +seraient-elles que des chimeres? + +A mesure que le temps s'ecoulait, le sentiment de la tromperie dont je +m'etais rendu coupable pour m'introduire dans cette maison m'etait de +plus en plus penible; c'etait pour la voir que j'avais persiste dans +cette fable ridicule, et je ne la voyais pas. Pres d'elle je n'aurais +probablement pense qu'a ma joie, mais en son absence je pensais a ma +position et j'en etais honteux. Car cela est triste a dire, le fardeau +d'une mauvaise action qui ne reussit pas est autrement lourd a porter +que le poids de celle qui reussit. + + + +VIII + +J'aurais voulu conduire mon entretien avec le general de maniere a lui +donner un certain interet qui fit passer le temps sans que nous en +eussions trop conscience, mais les yeux fixes sur la porte, je n'avais +qu'une idee dans l'esprit: cette porte s'ouvrirait-elle devant Clotilde? + +Cette preoccupation m'enlevait toute liberte et me faisait souvent +repondre a contre-sens aux questions du general. + +Enfin il arriva un moment ou, malgre tout mon desir de prolonger +indefiniment ma visite et d'attendre l'entree de Clotilde, je crus +devoir me lever. + +--He bien! qu'avez-vous donc? demanda le general. + +--Mais, mon general, je ne veux pas abuser davantage de votre temps. + +--Abuser de mon temps, est-ce que vous croyez qu'il est precieux, mon +temps? vous l'occupez, et cela faisant, vous me rendez service. En +attendant le _dijuner_, d'ailleurs, nous n'avons rien de mieux a faire +qu'a causer, puisque ce diable de rhumatisme me cloue sur cette chaise. + +--Mais, general.... + +--Pas d'objections, capitaine, je ne les accepte pas, ni le refus, ni +les politesses; cela est entendu, vous me faites le plaisir de _dijuner_ +avec moi ou plutot de diner, car j'ai garde les anciennes habitudes, je +dine a midi et je soupe le soir. + +Si heureux que je fusse de cette invitation, je voulus me defendre, mais +le general me coupa la parole. + +--Capitaine, vous n'etes pas ici chez un etranger, vous etes chez un +camarade, chez un frere; un simple soldat viendrait chez moi, je le +garderais a ma table; pour moi, c'est une obligation; ce n'est pas M. de +Saint-Neree que j'invite, c'est le soldat; quand les moines voyagent, +ils sont recus de couvent en couvent; je veux que quand un soldat passe +par Cassis, il trouve l'hospitalite chez le general Martory; c'est la +regle de la maison; obeissance a la regle, n'est-ce pas? + +La porte en s'ouvrant interrompit les instances du general. + +Enfin, c'etait elle. Ah! qu'elle etait charmante dans sa simple toilette +d'interieur; une robe de toile grise sans ornements sur laquelle se +detachaient des manchettes et un col de toile blanche. + +--J'ai fait servir le diner, dans la salle a manger, dit-elle en allant +a son pere, mais si tu ne veux pas te deranger, on peut apporter la +table ici. + +--Pas du tout; je marcherai bien jusqu'a la salle. Il ne faut pas +ecouter sa carcasse, qui se plaint toujours. Si je l'avais ecoutee en +Russie, je serais reste dans la neige avec les camarades; quand +elle gemissait, je criais plus fort qu'elle; alors elle tachait de +m'attendrir; je tapais dessus: "en Espagne, tu disais que tu avais trop +chaud, maintenant tu dis que tu as trop froid; tais-toi, femelle, et +marche," et elle marchait. Il n'y a qu'a vouloir. + +Cependant, bien qu'il voulut commander a son rhumatisme, il ne put +retenir un cri en posant sa jambe a terre; mais il n'en resta pas moins +debout, et repoussant sa fille qui lui tendait le bras, il se dirigea +tout seul vers la salle en grondant: + +--Vieillir! misere, misere. + +Je ne sais plus quel est la poete qui a dit qu'il ne fallait pas +voir manger la femme aimee. Pour moi, ce poete etait un poseur et +tres-probablement un ivrogne; en tout cas, il n'a jamais ete amoureux, +car alors il aurait senti que, quoi qu'elle fasse, la femme aimee est +toujours pleine d'un charme nouveau. Chaque mouvement, chaque geste qui +est une revelation est une seduction: j'aurais vu Clotilde laver la +vaisselle que bien certainement je l'aurais trouvee adorable dans cette +occupation, qui entre ses mains n'aurait plus eu rien de vulgaire ni de +repoussant. + +Je la vis croquer des olives du bout de ses dents blanches, tremper dans +son verre ses levres roses, egrener des raisins noirs dont les grains +murs tachaient le bout de ses doigts transparents, et je me levai de +table plus epris, plus charme que lorsque j'avais pris place a ce diner. + +En rentrant dans le salon, le general reprit sa place dans son fauteuil, +puis, apres avoir allume sa pipe a une allumette que sa fille lui +apporta, il se tourna vers moi: + +--A soixante-dix-sept ans, dit-il; on se laisse aller a des habitudes, +qui deviennent tyranniques. Ainsi, apres diner, je suis accoutume a +faire une sieste de quinze ou vingt minutes; ma fille me joue quelques +airs, et je m'endors. Ne m'en veuillez donc pas et, si cela vous est +possible, ne vous en allez pas. + +Clotilde se mit au piano. + +--J'aimerais mieux une belle sonnerie de trompette que le piano, +continua le general en riant, mais je ne pouvais pas demander a ma fille +d'apprendre la trompette; je lui ai demande seulement d'apprendre les +vieux airs qui m'ont fait defiler autrefois devant l'empereur et marcher +sur toutes les routes de l'Europe, et cela elle l'a bien voulu. + +Clotilde, sans attendre, jouait le _Veillons au salut de l'Empire_, +ensuite elle passa a la _Ronde du camp de Grandpre_, puis vinrent +successivement: _Allez-vous-en, gens de la noce_, _Elle aime a rire, +elle aime a boire_, et d'autres airs que je ne connais pas, mais qui +avaient le meme caractere. + +Etendu dans son fauteuil, la tete renversee, fumant doucement sa pipe, +le general marquait le mouvement de la main, et quelquefois, quand l'air +lui rappelait un souvenir plus vif ou plus agreable, il chantait les +paroles a mi-voix. + +Mais peu a peu le mouvement de la main se ralentit, il ne chanta plus et +sa tete s'abaissa sur sa poitrine; il s'etait endormi. + +Clotilde joua encore durant quelques instants, puis, se levant +doucement, elle me demanda si je voulais venir faire un tour de +promenade dans le jardin avec lequel le salon communique de plain-pied +par une porte vitree. + +--Mon pere est bien endormi, dit-elle, il ne se reveillera pas avant un +quart d'heure au moins. + +Ce qu'on appelle ordinairement un jardin sur ces cotes de la Provence, +est un petit terrain clos de murs, ou la chaleur du soleil se +concentrant comme dans une rotissoire, ne laisse vivre que quelques +touffes d'immortelle, des grenadiers, des capriers et des orangers qui +ne rapportent pas de fruits mangeables. Je fus surpris de trouver celui +dans lequel nous entrames verdoyant et touffu. Au fond s'eleve un beau +platane a la cime arrondie, et de chaque cote, les murs sont caches sous +des plantes grimpantes en fleurs, des bignonias, des passiflores. Au +centre se trouve une etoile a cinq rayons doubles emaillee de pourpiers +a fleurs blanches, et au milieu de ces rayons se dresse un buste en +bronze sur lequel retombent les rameaux delies d'un saule pleureur. Ce +buste est celui de Napoleon, vetu de la redingote grise et coiffe du +petit chapeau. + +--Voici l'autel de mon pere, me dit Clotilde, et son dieu, l'empereur. + +Puis, me regardant en face avec son sourire moqueur: + +--Je ne vous parle pas de l'arbre qui ombrage ce buste, car bien que cet +arbre ne soit pas encore arrive, malgre nos soins, a depasser les murs, +vous l'avez du haut de la montagne apercu et nomme; de pres vous le +reconnaissez, n'est-ce pas, c'est le saule pleureur que vous m'avez +montre hier. + +Je restai un moment sans repondre, puis prenant mon courage et ne +baissant plus les yeux: + +--Je vous remercie, mademoiselle, d'aborder ce sujet, car il me charge +d'un poids trop lourd. + +--Vous etes malheureux d'avoir pris un platane pour un saule; c'est trop +de susceptibilite botanique. + +--Ce n'est pas de la botanique qu'il s'agit, mais d'une chose serieuse. + +Il etait evident qu'elle voulait que l'entretien sur ce sujet n'allat +pas plus loin; mais, puisque nous etions engages, je voulais, moi, aller +jusqu'au bout. + +--Je vous en prie, mademoiselle, ecoutez-moi serieusement. + +--Il me semble cependant qu'il n'y a rien de serieux la dedans; j'ai +voulu plaisanter, et je vous assure que dans mes paroles, quelque sens +que vous leur pretiez, il n'y a pas la moindre intention de reproche ou +de blame. + +--Si le blame n'est pas en vous, il est en moi. + +--He bien alors, pardonnez-vous vous-meme, et n'en parlons plus. + +--Parlons-en au contraire, et je vous demande en grace de m'ecouter; +soyez convaincue que vous n'entendrez pas un mot qui ne soit +l'expression du respect le plus pur. + +Arrives au bout du jardin, nous allions revenir sur nos pas et deja elle +s'etait retournee, je me placai devant elle, et, de la main, du regard, +je la priai de s'arreter. + +--Hier, je vous ai dit, mademoiselle, que je venais a Cassis pour y +remplir une mission dont on m'avait charge, et sur cette parole vous +avez bien voulu m'ouvrir votre maison et me mettre en relation avec +monsieur votre pere; eh bien, cette parole etait fausse. + +Elle recula de deux pas, et me regardant d'une facon etrange ou il y +avait plus de curiosite que de colere: + +--Fausse? dit-elle. + +--Voici la verite. Apres avoir danse avec vous sans vous connaitre, +attire seulement pres de vous par une profonde sympathie et par une +vive admiration,--pardonnez-moi le mot, il est sincere,--j'ai demande a +Marius Bedarrides qui vous etiez. Alors il m'a parle de vous, du general +et de ce _saule_,--temoignage d'une pieuse reconnaissance. J'ai voulu +vous revoir, et en vous retrouvant dans le coupe de cette diligence, au +lieu de me taire ou de vous dire la verite, j'ai invente cette fable +ridicule d'une mission a Cassis. + +--Sinon ridicule, au moins etrange dans l'intention qui l'a inspiree. + +--Oh! l'intention, je la defendrai, car je vous fais le serment qu'elle +n'etait pas coupable. J'ai voulu vous revoir, voila tout. Et en me +retrouvant avec vous, j'ai ete amene, je ne sais trop comment, peut-etre +par crainte de paraitre avoir cherche et prepare cette rencontre, j'ai +ete entraine dans cette histoire qui s'est faite en sortant de mes +levres et qui depuis s'est compliquee d'incidents auxquels le hasard a +eu plus de part que moi. Mais en me voyant accueilli comme je l'ai ete +par vous et par monsieur votre pere, je ne peux pas persister plus +longtemps dans ce mensonge dont j'ai honte. + +Il y eut un moment de silence entre nous qui me parut mortel, car ce +qu'elle allait repondre deciderait de ma vie et l'angoisse m'etreignait +le coeur. Je ne regrettais pas d'avoir parle, mais j'avais peur d'avoir +mal parle, et ce que j'avais dit n'etait pas tout ce que j'aurais voulu +dire. + +--Et que voulez-vous que je reponde a cette confidence extraordinaire? +dit-elle enfin sans lever les yeux sur moi. + +--Rien qu'un mot, qui est que, sachant la verite, vous continuerez +d'etre ce que vous etiez alors que vous ne le saviez pas. + +J'attendais ce mot, et pendant plusieurs secondes, une minute peut-etre, +nous restames en face l'un de l'autre, moi les yeux fixes sur son visage +epiant le mouvement de ses levres, elle le regard attache sur le sable +de l'allee. + +--Allons rejoindre mon pere, dit-elle enfin, il doit etre maintenant +reveille. + +Ce n'etait pas la reponse que j'esperais, ce n'etait pas davantage celle +que je craignais, et cependant c'etait une reponse. + + + +IX + +Sans doute il est bon pour l'harmonie universelle que l'homme et la +femme n'aient point l'esprit fait de meme, mais dans les choses de la +vie cette diversite amene souvent des difficultes de s'entendre et de +se comprendre. L'homme, pour avoir voulu trop preciser, est accuse de +grossierete ou de durete par la femme; la femme, pour etre restee dans +une certaine indecision, voit l'homme lui reprocher ce qu'il appelle de +la duplicite et de la tromperie. + +C'etait precisement cette indecision que je reprochais a Clotilde en +marchant silencieux pres d'elle pour venir retrouver son pere. Qu'y +avait-il au juste dans sa reponse? On pouvait l'interpreter dans le sens +que l'on desirait, mais lui donner une forme nette et precise etait bien +difficile. + +Je n'eus pas le temps, au reste, d'etudier longuement ce point +d'interrogation qu'elle venait de me planter dans le coeur, car en +entrant dans le salon nous trouvames le general eveille et de fort +mauvaise humeur, grommelant, bougonnant et meme _sacrant_, comme disait +la vieille servante. + +--Comprends-tu ce qui se passe? s'ecria-t-il lorsqu'il vit sa fille +entrer, l'abbe Peyreuc me fait avertir qu'il lui est impossible de venir +faire ma partie, et comme Solignac ne reviendra de Marseille que demain, +me voila pour une journee entiere colle sur ce fauteuil avec mon sacre +rhumatisme pour toute distraction. Vieillir! misere, misere. + +--Si tu veux de moi? dit-elle. + +--La belle affaire, de jouer contre un partenaire tel que toi; +croiriez-vous, capitaine, qu'en jouant l'autre jour avec elle j'ai fait +l'echec du berger; une partie finie au quatrieme coup sans qu'aucune +piece ait ete enlevee, comme c'est amusant! Il faudrait jouer au _pion +coiffe_. + +Je n'osais profiter de l'occasion qui s'offrait a moi, car dans mon +incertitude sur le sens que je devais donner a la reponse de Clotilde +j'avais peur que celle-ci ne se fachat de ma proposition. Cependant je +finis par me risquer: + +--Si vous vouliez m'accepter, general? + +C'etait a Clotilde bien plus qu'au general que ces paroles +s'adressaient. + +Mais ce fut le general qui repondit: + +--Trop de complaisance, capitaine, vous n'etes pas venu a Cassis pour +jouer aux echecs. + +Je ne quittais pas Clotilde des yeux, elle me regarda et je sentis +qu'elle me disait d'insister: alors elle excusait donc ma tromperie? + +Cette esperance me rendit eloquent pour insister, et le general qui ne +demandait pas mieux que d'accepter, se laissa persuader que j'etais +heureux de faire sa partie. + +Et, de fait, je l'etais pleinement: l'esprit tranquillise par ma +confession, le coeur comble de joie par le regard de Clotilde, je me +voyais accueilli dans cette maison et, sans trop de folie, je pouvais +tout esperer. + +Je m'appliquai a jouer de mon mieux pour etre agreable au general. Mais +j'etais dans de mauvaises conditions pour ne pas commettre des fautes. +J'etais fremissant d'emotion et le regard de Clotilde que je rencontrais +souvent (car elle s'etait installee dans le salon), n'etait pas fait +pour me calmer. D'un autre cote, la facon de jouer du general me +deroutait. Pour lui, la partie etait une veritable bataille, et il y +apportait l'ardeur et l'entrainement qu'il montrait autrefois dans +les batailles d'hommes: je commandais les Russes, et lui commandait +naturellement les Francais; mon roi etait Alexandre, le sien etait +Napoleon, et chaque fois qu'il le faisait marcher il battait aux champs; +apres un succes il criait: Vive l'empereur! + +Ce qui devait arriver se produisit, je fus battu, mais apres une defense +assez convenable et assez longue pour que le general fut fier de sa +victoire. + +--Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant chaudement la +main, vous etes un brave; il y a de bons elements dans la jeune armee. + +--Voulez-vous me donner une revanche, general? + +--Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que vous reviendrez +a Cassis, car vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas? A propos de la +jeune armee, dites-moi donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la +situation politique dans votre regiment. + +--Nous arrivons d'Afrique et vous savez, la-bas, loin des villes, +n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de politique. + +--Je comprends ca, mais enfin on a cependant un sentiment, et c'est +ce sentiment que je vous demande: vous etes pour le retablissement de +l'empire, j'espere? + +L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout au moins genante, +car si je ne voulais pas blesser les opinions du general, d'un autre +cote il ne me convenait pas de donner un dementi aux miennes; c'etait +assez de mon premier mensonge. + +--Je serais assez embarrasse pour vous dire le sentiment de mes hommes, +car, a parler franchement, je crois qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu +parler d'une grande propagande socialiste qui se faisait dans l'armee et +encore plus d'une tres-grande propagande bonapartiste; mais chez nous ni +l'une ni l'autre n'a reussi. + +--Aupres des soldats, bien; mais aupres des officiers? Nous sommes +dans une situation ou les gens qui sont capables d'intelligence et de +raisonnement doivent prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le +prince Louis-Napoleon a ete nomme president de la Republique, qu'a-t-il +pu faire depuis ce temps-la pour la bonheur de la France? + +--Rien. + +--Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce qu'il est empeche +par les partis royalistes, qui ont l'influence dans l'Assemblee. Ces +partis font-ils eux-memes quelque chose d'utile? Rien que de se disputer +le pouvoir, sans avoir personne en etat de l'exercer. Incapables de +faire, ils n'ont de puissance que pour empecher de faire. Avec eux, tout +gouvernement est impossible: la Republique aussi bien que la monarchie. +Cela peut-il durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse; et +cela ne peut cesser que par le retablissement de l'empire. + +--Et que serait l'empire sans un empereur? Je ne crois pas qu'un homme +comme Napoleon se remplace. + +--Non; mais on peut le continuer en s'inspirant de ses idees, et son +neveu est son heritier. + +--Par droit de naissance, peut-etre; mais la naissance ne suffit pas +pour une tache aussi grande. + +--C'est la tentative de Strasbourg qui vous fait parler ainsi; je vous +concede que c'etait une affaire mal combinee, et cependant voyez quel +effet a produit cette tentative: des officiers qui ne connaissaient pas +ce jeune homme se sont laisse entrainer par l'influence de son nom, et +des soldats ont refuse de marcher contre lui parce qu'il etait le +neveu de l'empereur. Cela ne prouve-t-il pas la puissance du prestige +napoleonien? + +--Je ne nie pas ce prestige, et je crois qu'une partie de la nation le +subit, mais je doute que celui dont vous parlez soit de taille a le +porter et a l'exercer. + +--Je ne pense pas comme vous; en admettant que ce que vous dites ait +ete juste un moment, cela ne le serait plus maintenant, car precisement +l'affaire de Strasbourg aurait change cela en prouvant a ce jeune homme +qu'il portait dans sa personne ce prestige napoleonien. Cette affaire +qui n'a pas reussi immediatement lui a donc donne une grande force au +moins pour l'avenir, et s'il n'a pas encore demande a cette force de +produire tout ce qu'elle peut, c'est qu'il attend l'heure favorable. +Boulogne a produit le meme resultat: on a ri du petit chapeau et de +l'aigle.... + +--A-t-on eu tort? + +--Certes non, et, pour moi, c'est presque une profanation; mais pendant +qu'on riait, on ne voyait pas que des generaux etaient prets a se +rallier au pretendant et qu'un regiment etait gagne. C'etait la un fait +considerable; et s'il a pu se produire sous un gouvernement regulier, +qui en somme repondait dans une certaine mesure aux besoins du pays, que +doit-il arriver aujourd'hui avec un gouvernement comme celui que nous +avons! La France va se jeter dans l'empire comme une riviere se jette +dans la mer; nous avons vu la riviere se former a Strasbourg, grossir +a Boulogne, devenir irresistible le 10 decembre; aujourd'hui, elle n'a +plus qu'a arriver a la mer, et si ce n'est demain, ce sera apres demain. + +Je levai la main pour prendre la parole et repondre, mais Clotilde +posa son doigt sur ses levres, et devant ce geste qui etait une sorte +d'engagement et de complicite, j'eus la faiblesse de me taire: pourquoi +contrarier les opinions du general? + +--Qu'est-ce que l'empire, d'ailleurs, continua la general, qui +s'echauffait en parlant, si ce n'est la dictature au profit du peuple; +puisque le peuple ne peut pas encore faire ses affaires lui-meme, il +faut bien qu'il charge quelqu'un de ce soin; entre la monarchie et la +Republique il faut une transition, et c'est le sang de Napoleon se +mariant au sang de la France, qui seul peut nous faire traverser ce +passage difficile. Il n'y a qu'un nom populaire et puissant en France, +un nom capable de dominer les partis, c'est la nom de Napoleon. Et +pourquoi? Parce que Napoleon est tombe avec la France sur le champ de +bataille, les armes a la main; la France et lui, lui et la France ont +ete ecrases en meme temps par l'etranger, et Dieu merci, il y a assez de +patriotisme dans notre pays pour qu'on n'oublie pas ces choses-la. +Ah! s'il s'etait fait faire prisonnier miserablement sur un champ de +bataille ou le sang de tout le monde aurait coule excepte le sien; ou +bien s'il s'etait sauve honteusement dans un fiacre pour echapper a une +emeute, on l'aurait depuis longtemps oublie, et si l'on se souvenait de +lui encore ce serait pour le mepriser. Mais non, mais non, il est mort +dans le drapeau tricolore, martyr des tyrans de l'Europe, et voila +pourquoi la France crie "Vive l'empereur!" + +Malgre son rhumatisme, il se dressa sur ses deux jambes et, d'une voix +formidable qui fit trembler les vitres, il poussa trois fois ce cri. Des +larmes roulaient dans ses yeux. + +--Voila pourquoi j'attends le retablissement de l'empire avec tant +d'impatience et que je veux le voir avant de mourir. Je veux voir +l'empereur venge. Vous pensez bien, n'est-ce pas, que ce sera la +premiere chose que fera son neveu; ou bien alors il n'aurait pas +une goutte du sang des Napoleon dans les veines. Mais je suis sans +inquietude et je suis bien certain qu'il commencera par battre ces gueux +d'Anglais: il n'oubliera pas Wellington ni Sainte-Helene. C'est comme +si c'etait ecrit. Puis apres les Anglais ce sera le tour d'un autre. Il +debarrassera l'Allemagne des Prussiens; il nous rendra la frontiere du +Rhin, et nous verrons des prefets francais a Cologne et a Mayence +comme autrefois. La France est dans une situation admirable; il pourra +organiser la premiere armee du monde et il l'organisera, car ce n'est +pas sur l'armee qu'un Bonaparte ferait des economies; vous verrez quelle +armee nous aurons. Mais ce n'est pas seulement a l'etranger qu'il +relevera la France; a l'interieur, il nous delivrera du clerge, et comme +les Napoleon sont des honnetes gens, il remettra les financiers a leur +place et ne laissera pas la speculation corrompre le pays. Charge des +affaires du peuple, il gouvernera pour le peuple: et comme les Napoleon +sont les heritiers de la Revolution, il promenera le sabre de la +Revolution sur toute l'Europe pour rendre tous les peuples libres. + +Pensant au role de Napoleon Ier, je ne pus m'empecher de secouer la +tete. + +--Vous ne croyez pas ca? dit le general. C'est parce que je m'explique +mal. Mais venez diner un de ces jours; vous vous rencontrerez avec le +commandant Solignac, qui est l'ami de Louis-Napoleon. Il connait les +idees du prince, il vous les expliquera, il vous convertira. Voulez-vous +venir dimanche? + +Je n'avais aucune envie de connaitre les idees du prince, et ne voulais +pas etre converti par le commandant Solignac; mais je voulais voir +Clotilde, la voir encore, la voir toujours, j'acceptai avec bonheur. + + + +X + +Dans l'invitation du general Martory je n'avais vu tout d'abord qu'une +heureuse occasion de passer une journee avec Clotilde, mais la reflexion +ne tarda pas a me montrer qu'il y avait autre chose. + +Clotilde et son pere ne seraient pas seuls a ce diner, il s'y trouverait +aussi le commandant de Solignac qui introduirait entre nous un element +etranger,--la politique. + +Faire de la politique avec le general, c'etait bien ou plutot cela etait +indifferent; en realite, il s'agissait tout simplement de le laisser +parler et d'ecouter sa glorification de Napoleon. Il avait vu des choses +curieuses; sa vie etait un long recit; il y avait interet et souvent +meme profit a le laisser aller sans l'interrompre. Qu'importaient ses +opinions et ses sentiments? c'etait le representant d'un autre age. Je +ne suis point de ceux qui, en presence d'une foi sincere, haussent les +epaules parce que cette foi leur parait ridicule, ou bien qui partent en +guerre pour la combattre. Tant que nous resterions dans les limites de +la theorie de l'imperialisme et dans le domaine de la devotion a saint +Napoleon, je n'avais qu'a ouvrir les oreilles et a fermer les levres. + +Mais avec le commandant de Solignac, me serait-il possible de rester +toujours sur ce terrain et de m'y enfermer? + +Instinctivement et sans trop savoir pourquoi, ce commandant de Solignac +m'inquietait. + +Quel etait cet homme? + +Un ami du president de la Republique, disait le general Martory, un +confident de ses idees; un conspirateur de Strasbourg et de Boulogne, +m'avait dit Marius Bedarrides. + +Il n'y avait pas la de quoi me rassurer. + +Le president de la Republique, je ne le connais pas, mais ce que je sais +de lui n'est pas de nature a m'inspirer estime ou sympathie pour ses +amis et confidents. J'ai peur d'un prince qui, par sa naissance comme +par son education, n'a appris que le dedain de la moralite et le mepris +de l'humanite, et quand je vois qu'un tel homme trouve des amis, j'ai +peur de ses amis. + +Si a ce titre d'ami de ce prince on joint celui de conspirateur de +Strasbourg et de Boulogne, ma peur et ma defiance augmentent, car pour +s'etre lance dans de pareilles entreprises, il me semble qu'il fallait +etre le plus etourdi ou le moins scrupuleux des aventuriers. + +Revenu a Marseille je voulus avoir le coeur net de mon inquietude et +savoir un peu mieux ce qu'etait ce commandant de Solignac. Mais comme il +ne me convenait pas d'interroger ceux de mes camarades qui pouvaient le +connaitre, je m'en allai a la bibliotheque de la ville. Je trouverais +la sans doute des livres et des documents qui m'apprendraient le +role qu'avait joue le commandant dans les deux conspirations de +Louis-Napoleon. En faisant une sorte d'enquete parmi mes amis j'avais +des chances de tomber sur quelqu'un qui aurait eu autrefois des +relations avec le commandant de Solignac ou l'aurait approche d'assez +pres pour me dire qui il etait; mais ce moyen pouvait eveiller la +curiosite, et une fois la curiosite excitee on pouvait apprendre ma +visite a Cassis; et je ne le voulais pas, autant par respect pour +Clotilde que par jalousie, je ne voulais pas qu'on put soupconner mon +amour. + +Quand je fis ma demande au bibliothecaire, que j'avais rencontre chez un +ami commun et qui me connaissait, il me regarda en souriant. + +--Vous aussi, dit-il, vous voulez etudier les conspirations de +Louis-Napoleon? + +--Cela vous etonne? + +--Pas le moins du monde, car depuis deux ans plus de cent officiers sont +venus m'adresser la meme demande que vous. C'est une bonne fortune pour +notre bibliotheque qui n'etait point habituee a voir MM. les officiers +frequenter la salle de lecture. On prend ses precautions. + +--Croyez-vous que je veuille apprendre l'art de conspirer? + +--Nous ne nous inquietons des intentions de nos lecteurs, dit-il en +remontant ses lunettes par un geste moqueur, que lorsque nous avons +affaire a un collegien qui nous demande _la Captivite de Saint-Malo_ de +Lafontaine pour avoir les _Contes_, ou bien un Diderot complet pour lire +_les Bijoux indiscrets_ et _la Religieuse_ en place de l'_Essai sur +le Merite et la Vertu_. Mais avec un officier, nous ne sommes pas si +simples. + +--Pour moi, cher monsieur, vous ne l'etes point encore assez et vous +cherchez beaucoup trop loin les raisons d'une demande toute naturelle. + +--Je ne cherche rien, mon cher capitaine, je constate que vous etes le +cent unieme officier qui veut connaitre l'histoire des conspirations de +Louis-Napoleon, et je vous assure qu'il n'y a aucune mauvaise pensee +sous mes paroles. Pendant dix ans, les documents qui traitent de ces +conspirations n'ont point eu de lecteurs, maintenant ils sont a la mode; +voila tout. + +Blesse de voir qu'on pouvait me soupconner de chercher a apprendre +comment une conspiration militaire reussit ou echoue, je me departis de +ma reserve. + +--Les circonstances politiques, dis-je avec une certaine raideur, ont +fait rentrer dans l'armee des officiers qui ont pris part aux affaires +de Strasbourg et de Boulogne; nous sommes tous exposes a avoir un de ces +officiers pour chef ou pour camarade; nous voulons savoir quel role il a +joue dans cette affaire; voila ce qui explique notre curiosite. + +--Je n'ai jamais pretendu autre chose, dit le bibliothecaire en me +faisant apporter les livres qui pouvaient m'etre utiles. + +La lecture confirma l'opinion qui m'etait restee de ces equipees: rien +ne pouvait etre plus follement, plus maladroitement combine, et le role +que le prince Louis-Napoleon avait joue dans les deux me parut tout a +fait miserable, sans un seul de ces actes de courage temeraire, sans un +seul de ces sentiments romanesques, de ces mots chevaleresques qu'on +trouve si souvent dans la vie des aventuriers les plus vulgaires. + +D'un bout a l'autre la lecture de ces pieces revele la platitude la plus +absolue chez le chef de ces entreprises. Napoleon revenant de l'ile +d'Elbe a marche en triomphe sur Paris; comme il se dit l'heritier de +Napoleon, il doit marcher en triomphe de Strasbourg a Paris la premiere +fois, de Boulogne a Paris la seconde; son oncle avait un petit chapeau, +il aura un petit chapeau sur lequel il portera un morceau de viande pour +qu'un aigle, dresse a venir prendre la sa nourriture, vole au-dessus de +sa tete. + +Si tout cela n'avait pas le caractere de l'authenticite, on ne voudrait +pas le croire, et l'on dirait qu'on a affaire a un monomane, non a un +pretendant; et c'est ce monomane qu'on a accepte pour President de la +Republique, et dont on voudrait aujourd'hui faire un empereur! Pourquoi +le parti royaliste et le parti republicain ne repandent-ils pas ces deux +proces dans toute la France? il n'y a qu'a faire connaitre cet homme +pour qu'il devienne un sujet de risee: si les paysans veulent un +Napoleon, ils ne voudront pas un faux Napoleon; s'ils acceptent un +aigle, ils se moqueront d'un perroquet. + +Mais ce n'est pas du chef que j'ai souci, c'est du comparse; ce n'est +pas du prince Louis, c'est du commandant de Solignac. Et si nous +n'etions pas dans des circonstances politiques qui menacent de nous +conduire a une revolution militaire, je n'aurais bien certainement point +passe mon temps a etudier les antecedents judiciaires du futur empereur. + +Quant a ceux du commandant de Solignac, pour etre d'un autre genre +que ceux de son chef de troupe, ils n'en sont pas moins curieux et +interessants. Malheureusement, ils ne sont pas aussi complets qu'on +pourrait le desirer, car, dans ces deux conspirations, il parait n'avoir +occupe qu'un rang tres-secondaire. + +A l'audience, ses explications sont des plus simples: il a servi la +cause du prince Louis-Napoleon parce qu'il croit que c'est celle de la +France; pour lui, ses croyances, ses esperances se resument dans un nom: +"l'Empereur," et le prince Louis est l'heritier de l'empereur. Il a +ete entraine par la reconnaissance du souvenir et par la fidelite des +convictions; il le serait encore. Il ne se defend donc pas; il se +contente de repondre; on peut faire de lui ce qu'on voudra: une +condamnation sera la confirmation du devoir accompli. + +Une pareille attitude avait quelque chose de grand; il me semble que +c'eut ete celle du general Martory, s'il avait pris part a ces complots. +Par malheur pour le commandant de Solignac, il y a dans ses reponses des +inconsequences, et quand on les rapproche de celles de ses coaccuses, on +trouve des contradictions qui font douter de sa sincerite. + +Au lieu d'avoir ete un simple soldat de la conspiration, comme il veut +le faire croire, il parait avoir ete un de ses chefs; au lieu d'avoir +ete entraine, il semble qu'il a entraine les autres; au lieu d'avoir +obei a la voix de la France, il pourrait bien n'avoir ecoute que celle +de son interet et de son ambition. + +Mais ce sont plutot la des insinuations resultant de l'ensemble des deux +proces que des accusations nettement formulees, tant la conduite du +commandant a toujours ete habile et prudente: jamais il ne s'est avance, +jamais il ne s'est compromis au premier rang, et bien que l'on sente +partout son action, nulle part on ne peut le saisir en flagrant delit: +c'est un Bertrand malin qui se sert des pattes de Raton pour tirer du +feu les marrons qu'il doit croquer. + +Une seule chose plaide fortement contre lui, c'est l'etat de ses +affaires au moment ou il se fait le complice de son prince. Elles +etaient au plus bas, ces affaires, et telles qu'elles ne pouvaient etre +relevees que par un coup desespere. + +Ne en 1790, M. de Solignac fait les dernieres campagnes de l'empire; a +Waterloo il est capitaine. Bien que d'origine noble et apparente a de +bonnes familles, il avance difficilement sous la Restauration; et, en +1832, commandant la premiere circonscription de remonte, il donne sa +demission. Il y a de graves irregularites dans sa caisse, et un grand +nombre de paysans du Calvados se plaignent de ne pas avoir touche le +prix des chevaux qu'ils ont vendus, ces prix ayant ete encaisses par le +commandant. Il prend alors du service dans l'armee belge, mais pour peu +de temps, car bientot encore il donne sa demission. + +J'en etais la de mon etude quand je m'entendis appeler par mon nom. + +C'etait Vimard, le capitaine d'etat-major que tu as du connaitre quand +il etait a Oran; il s'etait assis en face de moi sans que je le visse +entrer. + +--On me dit que vous avez le volume de l'_Histoire de dix ans_ ou +se trouve le proces de Strasbourg; si vous ne vous en servez pas, +voulez-vous me le preter? + +Je le lui tendis et me remis a ma lecture. Decidement le bibliothecaire +ne m'avait pas trompe, ce proces etait a la mode. + +Jusqu'au moment de la fermeture de la bibliotheque, nous restames en +face l'un de l'autre, lisant tous deux et ne nous parlant pas. + +Mais en sortant Vimard me prit par le bras et cela me surprit jusqu'a +un certain point, car si nous sommes bien ensemble, nous ne sommes pas +cependant sur le pied de l'intimite. + +--Etes-vous presse de rentrer? me dit-il. + +--Nullement. + +--Alors, voulez-vous que nous allions jusqu'au Prado? + +--Et quoi faire au Prado? + +--Causer. + +--Il s'agit donc d'un complot? + +--Pouvez-vous me dire cela, a moi surtout! + +--Vous cherchez le silence et le mystere. + +--C'est qu'il s'agit d'une chose serieuse que je veux examiner avec +vous, sans qu'on nous ecoute et nous derange. + +--Allons, donc au Prado. + + + +XI + +De la bibliotheque au Prado la distance est assez longue; pendant le +temps que nous mimes a la franchir par le cours Julien et le cours +Lieutaud, Vimard garda un silence obstine, qui me laissa toute liberte +pour reflechir a sa demande d'entretien. + +Pourquoi cet entretien? + +Pourquoi ce mystere? + +Pourquoi nous etions-nous rencontres a la bibliotheque consultant l'un +et l'autre l'histoire des conspirations du prince Louis? + +Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait a peu pres desert, Vimard +se decida a parler. + +--Mon silence vous surprend, n'est-ce pas? + +--Beaucoup. + +--C'est que je ne desire pas que ce que j'ai a vous dire soit entendu, +et quand je suis sous l'impression d'une forte preoccupation, je ne peux +pas parler pour ne rien dire. + +--Maintenant, je serai seul a vous entendre. + +--J'aborde donc le sujet qui nous amene ici; et si je le fais +franchement, c'est parce que j'ai en vous toute confiance. + +Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de rapporter, et +apres que je l'eus remercie comme je le devais de la sympathie qu'il me +temoignait, il continua: + +--L'idee de m'ouvrir a vous m'est venue en vous trouvant a la +bibliotheque et en vous voyant etudier les proces de Strasbourg et de +Boulogne que je venais moi-meme lire. Il m'a paru qu'il y avait dans +cette rencontre quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que +si tous deux en meme temps nous nous occupions du meme sujet, c'etait +que tres-probablement nous avions les memes raisons pour le faire. Je +vais vous dire quelles sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous +me direz apres quelles sont les votres. Mais ce n'est pas un marche que +je vous propose et je ne vous dis pas: confidence pour confidence. Bien +entendu, vous restez maitre de votre secret. + +Que voulait-il? M'entrainer dans une conspiration? Cela n'etait guere +probable, etant donne son caractere honnete et droit. Mais alors, s'il +ne s'agissait pas de complot, que signifiaient ces precautions de +langage? Il ne pouvait pas avoir les memes raisons que moi pour vouloir +connaitre le commandant de Solignac. J'avoue que ma curiosite etait +vivement excitee. + +--Mon secret est bien simple, dis-je. + +--Je vous en felicite et je voudrais que la mien fut comme le votre, +mais il ne l'est pas et voila pourquoi je persiste dans mon idee de m'en +ouvrir a vous, afin que nous tenions a nous deux une sorte de petit +conseil de guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le +meme pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et l'autre les memes +raisons pour prendre une resolution. Mais bien que par le peu de mots +que vous venez de dire, je vois que vous n'etes pas dans une situation +identique a la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter. + +Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que je ne veux pas +rapporter, mais que je dois constater cependant pour expliquer la +confiance qu'il me temoignait. + +A la fin, toutes ses precautions oratoires etant prises, il abandonna le +langage obscur et entortille dont il s'etait jusque-la servi pour parler +plus clairement: + +--Si on venait vous tater, me dit-il, pour savoir de quel cote vous vous +rangeriez dans le cas d'un conflit entre le president de la Republique +et l'Assemblee, quelle serait votre reponse? + +--Elle serait simple et nette; je me rangerais du cote de celui qui +respecterait la loi et contre celui qui la violerait. Nous n'avons pas +autre chose a faire, nous autres soldats; notre route est tracee, nous +n'avons qu'a la suivre: c'est tres-facile. + +--Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde ne la voit pas +comme vous, et alors dans l'obscurite, il est bien permis d'hesiter et +de tatonner. + +--Qui fait cette obscurite? + +--Les circonstances politiques. + +--Et qui fait les circonstances politiques? + +--Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence. + +--Disons les hommes pour ne point nous perdre, et disons en meme temps +que les hommes dirigent ces circonstances suivant les besoins de leur +ambition. Si on a fait l'obscurite dans la situation politique, c'est +qu'on espere profiter de cette obscurite; l'ombre est propice aux +complots. + +--Vous croyez donc aux complots? + +--Et vous? + +Il hesita un moment, mais sa reserve ne dura que quelques secondes. + +--Moi, dit-il, je crois a un travail considerable qui se fait dans +l'armee. + +--Au profit de qui? + +--Au profit de Louis-Napoleon. + +--He bien, cela doit vous suffire pour eclairer votre route. Si +Louis-Napoleon travaille l'esprit de l'armee, c'est pour se l'attacher. +Dans quel but? Est-ce par amour platonique pour l'armee? Non, n'est-ce +pas, mais par interet, pour s'appuyer sur nous et se faire president a +vie ou empereur. He bien, dans ces conditions, je dis que notre voie est +indiquee. Nous ne sommes pas des pretoriens pour faire des empereurs de +notre choix. Nous sommes l'armee de la France et c'est a la France qu'il +appartient de choisir son gouvernement, ce n'est pas a nous de lui +imposer par la force de nos baionnettes celui qu'il nous plait de +prendre. Nous ne devons pas ecouter les emissaires du president; car le +jour ou celui-ci aura la conviction que l'armee le suivra, l'empire sera +fait par une revolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime +trop l'armee pour admettre qu'elle peut se charger de ce crime et de +cette honte. + +--Et cependant il y a dans l'armee des esprits honnetes, qui croient que +l'empire doit faire la grandeur de la France. + +--C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir le bonheur de la +France dans le retablissement de la monarchie legitime ou dans la +consolidation de la Republique. Mais ce que nous avons le droit de +penser n'est pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors +c'est la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je +soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a ete l'ami et l'officier +d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les princes d'Orleans; notre +chef d'escadron, qui est republicain, soutiendra la Republique; +Mazurier, qui aime le desordre et la canaille, soutiendra la canaille, +et nous nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres, ce qui +sera le triomphe de l'anarchie. Voila, mon cher, a quoi l'on arrive en +ecoutant ses sentiments personnels, ses opinions ou ses interets, au +lieu d'ecouter sa conscience. Et c'est la ce qui m'indigne contre +Louis-Napoleon qui, pour faire triompher son ambition, ne craint pas de +corrompre l'armee; est-ce que les autres partis, Henri V, les d'Orleans, +les republicains agissent comme lui? il est le seul a vouloir faire de +l'armee un instrument de revolution. S'il reussit, la France est perdue; +il n'y a plus d'armee; il n'y a plus d'honneur militaire. + +--Vous n'aimez pas Louis-Napoleon. + +--C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la repulsion qu'il +m'inspire n'est point causee par des preferences que j'aurais pour le +representant d'un autre parti. Je n'ai point de preferences politiques, +ou plutot je n'ai pas d'opinions exclusives. Par mes traditions de +famille, je devrais etre legitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas +davantage orleaniste ou republicain. + +--Alors qu'etes-vous donc? + +--Je suis ce que sont bien d'autres Francais; je suis du parti du +gouvernement adopte par le pays et qui s'exerce honnetement en +respectant les droits et la liberte de chacun. Je n'aurais peut-etre +pas choisi le gouvernement que nous avons en ce moment, mais c'est un +gouvernement legal et jamais je ne mettrai mon sabre, si leger +qu'il puisse etre, au service de ceux qui voudraient renverser ce +gouvernement. + +Vimard s'arreta, et me prenant la main qu'il me serra fortement: + +--Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis heureux de vous +entendre parler ainsi; dans ce temps de trouble ou nous vivons +d'incertitude et d'indecision, cela soutient de voir quelqu'un de ferme, +qui ne cherche pas son chemin. + +--Et cependant, l'on m'a reproche souvent mon indifference en matieres +politiques. Peut-etre, en effet, vaut-il mieux etre un homme de parti, +comme il vaut mieux peut-etre aussi etre un homme religieux. Les +convictions bien arretees sont, je crois, une grande force. Mais enfin +l'indifference politique, comme l'indifference religieuse, n'empeche pas +d'etre un honnete homme. Et pour en revenir au sujet de notre entretien, +je vous donne ma parole que, dans les circonstances presentes, quoi +qu'il arrive, je saurai rester un honnete soldat. + +Nous marchames pendant quelques instants, reflechissant l'un et l'autre; +Vimard a je ne sais trop quoi, moi a ce que cet entretien avait de +singulier; car venu au Prado pour ecouter les confidences et les secrets +de Vimard, j'avais parle presque seul. Il rompit le premier le silence. + +--Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures dans l'interet du +parti napoleonien? + +--Jamais. + +--He bien, je l'ai cru, en vous voyant a la bibliotheque, et c'est pour +savoir comment vous les aviez accueillies que je vous ai amene ici pour +tenir conseil et m'entendre avec vous. + +--On vous a donc fait ces ouvertures a vous? + +--Oui, a moi, comme a un grand nombre d'officiers. + +--Une conspiration? + +--Non, car s'il avait ete question d'une conspiration, on y aurait mis, +je pense, plus de reserve. + +--C'est tout haut qu'on vous demande si vous etes disposes a appuyer le +retablissement de l'empire. + +--He, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande, car, au premier +mot, beaucoup d'officiers, moins fermes que vous, tourneraient le dos +au negociateur. On nous represente seulement qu'un jour ou l'autre un +conflit eclatera entre le president de la Republique et l'Assemblee, et +l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour l'armee a se ranger du +cote de Louis-Napoleon; en meme temps on glisse quelques mots adroits +sur les avantages personnels qui resulteront pour les officiers disposes +a prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement, par un +homme qui est l'agent du bonapartisme dans le Midi, le commandant de +Solignac. + +En entendant ce nom, il m'echappa un mouvement involontaire. + +--Vous le connaissez? demanda Vimard. + +--Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans les proces de +Strasbourg et de Boulogne. + +--C'etait precisement pour savoir quel avait ete son role dans ces deux +affaires que je suis alle a la bibliotheque. Ici il se remue beaucoup, +et il n'y a pas d'officier qu'il n'ait vu a Marseille, a Toulon, a +Grenoble, a Montpellier; si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le +connaitriez aussi; c'est un homme que je crois tres-habile. + +--Le proces le montre tel. + +--S'il y a jamais un mouvement napoleonien, il tiendra tout le Midi dans +sa main, et c'est la un point tres-important, car la Provence entiere +est legitimiste ou republicaine, et l'on assure que la Societe des +montagnards y est tres-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette +action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce d'une facon +mysterieuse; on sent sa main partout, mais on ne la trouverait nulle +part, si l'on voulait la saisir. En apparence, il vit tranquillement a +Cassis, comme un vieux soldat retraite, et il parait n'avoir pas d'autre +occupation que de faire la partie du general Martory, une culotte de +peau, celui-la, et tout a fait inoffensif. Pour mieux tromper les +soupcons, il fait dire, ou tout au moins il laisse dire qu'il est au +mieux avec la fille du general. + +--C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory; c'est une jeune +fille charmante; un pareil propos sur son compte est une monstruosite. + +--Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je dis n'a donc aucune +importance a son egard, mais seulement a l'egard de Solignac. + +--Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac en a soixante. + +--Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes filles seduites +par des vieillards; Dieu vous garde, mon cher Saint-Neree, d'aimer +jamais une femme qui ait ete perdue par un vieux libertin. Toute femme +peut se relever, excepte quand elle a ete fletrie par un vieillard. +C'est l'experience de quelqu'un qui a souffert de ce mal affreux, qui +vous parle en ce moment. Enfin, je crois d'autant plus volontiers a +la faussete du bruit qui court sur mademoiselle Martory, que ce bruit +profite a Solignac. Mais puisque vous connaissez le general Martory, je +ne parle pas davantage du Solignac, car bien certainement un jour ou +l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra vous tater et vous +engager, vous verrez alors quel homme c'est. Parole d'honneur, je suis +content qu'il s'adresse a vous, il aura a qui parler. + +--Croyez bien qu'il a deja entendu plus d'une fois ce que je lui +repondrai: l'armee n'est pas si disposee a se livrer qu'on le veut dire. + + + +XII + +Si la presence de ce Solignac au diner du general Martory m'avait tout +d'abord inspire une certaine inquietude, maintenant elle me revoltait. A +la pensee de me trouver a la meme table que cet homme, je n'etais +plus maitre de moi; des bouffees de colere m'enflammaient le sang; +l'indignation me soulevait. + +Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait dit Vimard. +Pas meme pendant l'espace d'un millieme de seconde, je n'admis la +possibilite que ce propos infame eut quelque chose de fonde. C'etait +une immonde calomnie, une invention diabolique dont se servait le plus +miserable des hommes pour masquer ses cheminements souterrains. + +Mais enfin une blessure profonde m'avait ete portee; le souffle +empoisonne de cette calomnie avait passe sur mon amour naissant comme +un coup de mistral passe au premier printemps sur les campagnes de la +Provence: les plantes surprises dans leur eclosion garderont pour toute +leur vie la marque de ses brulures; sur leurs rameaux reverdis il +poussera de nouvelles feuilles, il s'epanouira d'autres fleurs, ce ne +seront point celles qui ont ete dessechees dans leur bouton. + +Et j'allais m'asseoir pres de cet homme; il me parlerait; je devrais lui +repondre. + +Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte s'ouvrait devant +moi, il me faudrait arranger mes reponses au gre du general, au gre meme +de Clotilde, qui partageait les idees de son pere, ou qui tout au moins +voulait qu'on ne les contrariat point. + +La situation etait delicate, difficile, et, quoi qu'il advint, elle +serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le coeur joyeux et +l'esprit tranquille que le dimanche matin je me mis en route pour +Cassis. + +Le general me recut comme si j'etais son ami depuis dix ans; quand +j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil pour venir au-devant de +moi et me serrer les mains. + +--Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le diner, nous allons +prendre un verre de _riquiqui_; je n'ai plus mon rhumatisme: vive +l'empereur! + +Il appela pour qu'on nous servit; mais, au lieu de la servante, ce fut +Clotilde qui parut. Elle aussi me recut comme un vieil ami, avec un doux +sourire elle me tendit la main. + +Les inquietudes et les craintes qui m'enveloppaient l'esprit se +dissiperent comme le brouillard sous les rayons du soleil, et +instantanement je vis le ciel bleu. + +Mais cette eclaircie splendide ne dura pas longtemps, le general me +ramena d'un mot dans la realite. + +--Puisque vous etes le premier arrive, dit-il, je veux vous faire +connaitre les convives avec lesquels vous allez vous trouver; quand on +est dans l'intimite comme ici, c'est une bonne precaution a prendre, ca +donne toute liberte dans la conversation sans qu'on craigne de casser +les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant de Solignac, dont +je vous ai deja assez parle pour que je n'aie rien a vous en dire +maintenant; un brave soldat qui eut ete un habile diplomate, un habile +financier, enfin, un homme que vous aurez plaisir a connaitre. + +Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me trahir. + +--Ensuite, continua le general, l'abbe Peyreuc. Que ca ne vous etonne +pas trop de voir un pretre chez un vieux bleu comme moi; l'abbe Peyreuc +n'est pas du tout cagot, c'est un ancien cure de Marseille qui s'est +retire a Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la +gaudriole, maintenant il entend tres-bien la plaisanterie. Pas besoin +de vous gener avec lui. Enfin, le troisieme convive, Cesar Garagnon, +negociant a Cassis, marchand de vin, marchand de pierre, marchand de +corail, marchand de tout ce qui se vend cher et s'achete bon marche, un +beau garcon en train de faire une belle fortune qu'il serait heureux +d'offrir a mademoiselle Clotilde Martory. Mais celle-ci n'en veut pas, +ce dont je l'approuve, car la fille d'un general n'est pas faite pour un +pekin de cette espece. + +Au moment ou le general prononcait ce dernier mot, la porte s'ouvrit +devant M. Cesar Garagnon lui-meme, et ma jalousie, qui s'eveillait deja, +se calma aussitot. Il pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il +ne serait jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec +toutes les qualites et les defauts qui constituent ce type, qu'il soit +Provencal ou Normand, Bourguignon ou Girondin. Puis arriva un pretre +gros, gras et court, la figure rouge, la physionomie souriante, marchant +a pas glisses avec des genuflexions, l'abbe Peyreuc, ce qu'on appelle +dans le monde "un bonhomme de cure." + +Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un pas rapide et +sautillant qui me resonna dans le coeur, et je vis entrer un homme +petit, mais vigoureux, maigre et vif, le visage noble et fait pour +inspirer confiance s'il n'avait point ete depare par des yeux percants +et mobiles qui ne regardaient jamais qu'a la derobee, sans se fixer sur +rien. Avec cela une rapidite de mouvements vraiment troublante, et en +tout la tournure d'un homme d'affaires intrigant et brouillon plutot que +celle d'un militaire; un vetement de jeune homme, la moustache et les +cheveux teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante et +fausse. + +Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de l'impression qui me +frappait, car il vint a moi amene par le general, et une presentation en +regle eut lieu. Il me semble qu'il me dit qu'il etait heureux de faire +ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais j'entendis a peine +ses paroles; en tous cas je n'y repondis que par une inclinaison de +tete. + +Comment allait-on nous placer a table? M. de Solignac serait-il a cote +de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour passer dans la salle a +manger? Ces interrogations m'obsedaient sans qu'il me fut possible +d'en detacher mon esprit. Deja je n'etais plus tout au bonheur de voir +Clotilde; malgre moi le souvenir des paroles de Vimard me pesait sur +le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac je me disais, je me +repetais que c'etait impossible, absolument impossible, et cependant je +les regardais, je les epiais. + +Heureusement rien de ce que je craignais ne se realisa: Clotilde entra +la premiere dans la salle a manger, et comme la femme n'etait rien dans +la maison du general, celui-ci placa a sa droite et a sa gauche l'abbe +Peyreuc et M. de Solignac. Assis pres de Clotilde, frolant sa robe, +je respirai. Pourvu qu'on n'entreprit pas ma conversion politique, je +pouvais etre pleinement heureux; apres le diner, si M. de Solignac +m'emmenait dans le jardin pour me catechiser, je saurais me defendre. +Mais un mot dit par hasard ou avec intention ne nous entrainerait-il pas +dans la politique pendant ce diner? la question etait la. + +Tout d'abord les choses marcherent a souhait pour moi, grace au general +et a l'abbe Peyreuc, qui s'engagerent dans une discussion sur "le +maigre." Le general, qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre, +racontait que celui-ci lui avait affirme et jure qu'au temps ou il etait +cuisinier au couvent des Chartreux, la regle traditionnelle dans cette +maison etait de faire des sauces maigres avec "du bon consomme et du +blond de veau." L'abbe Peyreuc soutenait que c'etait la une invention +voltairienne, et la querelle se continuait avec force droleries du cote +du general, qui tombait sur les moines, et contait, a l'appui de son +anecdote, toutes les plaisanteries plus ou moins grivoises qui avaient +cours a la fin du XVIIIe siecle. L'abbe Peyreuc se defendait et +defendait "la religion" serieusement. Tout le monde riait, surtout +le general, qui meprisait "la pretraille" et n'admettait le pretre +qu'individuellement "parce que, malgre tout, il y en a de bons: l'abbe, +par exemple, qui est bien le meilleur homme que je connaisse." + +Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit en l'air par le +negociant nous fit verser dans la politique, et instantanement nous y +fumes plonges jusqu'au cou. + +--Il parait qu'on a encore decouvert des complots, dit M. Garagnon. + +--On en decouvrira tant que nous n'aurons pas un gouvernement assure du +lendemain, repliqua M. de Solignac; tant que les partis ne se sentiront +pas impuissants, ils s'agiteront, surtout les republicains, qui croient +toujours qu'on veut leur voler leur Republique. Ces gens-la sont comme +ces meres de melodrame a qui l'on "a vole leur enfant." + +Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai en lui une +particularite qui me parut tout a fait caracteristique. C'etait a M. +Garagnon qu'il repondait et il s'etait tourne vers lui; mais, bien +que par ses paroles, par la direction de la tete, par les gestes, il +s'adressat au negociant, par ses regards circulaires, qui allaient +rapidement de l'un a l'autre, il s'adressait a tout le monde. Cette +facon de queter l'approbation me frappa. + +--Voila qui prouve, conclut le general, qu'il nous faut au plus vite le +retablissement de l'empire, ou bien nous retombons dans l'anarchie. + +--Je crois que la conclusion du general, reprit M. de Solignac, est +maintenant generalement adoptee; je ne dis pas qu'elle le soit par tout +le monde,--le regard circulaire s'arrondit jusqu'a moi,--mais elle l'est +par la majorite du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps. + +--Et comment croyez-vous que cela se produira? demanda l'abbe Peyreuc. + +--Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu importent la forme +et les moyens. Quand une idee est arrivee a point, elle se fait jour +fatalement; quelques obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour +eclore. + +--Vous prevoyez donc des obstacles? demanda l'abbe Peyreuc, qui +decidement tenait a pousser a fond la question. + +--Il faut toujours en prevoir. + +--C'est la ce qui fait le bon officier, dit le general; il voit la +resistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de maniere a l'enfoncer. + +--Dans le cas present, continua M. de Solignac, je ne vois pas d'ou +la resistance pourrait venir. On me repondra peut-etre,--le regard +circulaire s'arreta sur moi,--et l'armee? En effet, l'armee seule +pourrait, si elle le voulait, maintenir le semblant de gouvernement que +nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra pas. + +--Assurement, elle ne le voudra pas, affirma le general. + +--Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce que l'armee n'a +pas de politique. + +--Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris. + +--Je comprends que ce que je dis vous etonne; mais vous, negociant, vous +devez l'admettre mieux que personne. Je dis que l'armee en general n'a +pas de politique, mais je dis en meme temps qu'elle a des interets, et +c'est a ses interets qu'en fin de compte on obeit toujours en ce monde. + +Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans cette discussion, +je ne fus pas maitre de moi, et, en entendant cette theorie qui +atteignait l'armee dans son honneur, et par la m'atteignait +personnellement, je ne pensai plus a la reserve que je voulais garder et +levai la main pour repondre. + +Mais, en meme temps, je sentis un pied se poser doucement sur le mien. + +C'etait Clotilde qui me demandait de garder le silence. + +Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, eperdu, enivre, le bras +leve, les levres ouvertes et ne parla point. + + + +XIII + +Avec son habitude de regarder sans cesse autour de lui pour savoir qui +l'appuyait ou le desapprouvait, M. de Solignac avait parfaitement vu mon +mouvement. + +Il s'arreta et, me regardant en face pour une seconde: + +--M. de Saint-Neree veut parler, il me semble, dit-il. + +Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me taire. Mais le +pied de Clotilde me pressa plus fortement. J'hesitai un moment, quelques +secondes peut-etre. + +--Eh bien? demanda le general. + +Clotilde a son tour me regarda. + +--Je n'ai rien a dire, general. + +--Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac, j'ai mal vu: +j'ai de si mauvais yeux. + +--Vous vous adressiez a M. Garagnon, dit Clotilde. + +--Parfaitement, et je disais que l'armee, ni plus ni moins qu'un +individu, obeissait toujours a ses interets. Cela est bien naturel, +n'est-ce pas, monsieur Garagnon? + +--Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite. + +--Cela n'est pas chretien, dit l'abbe Peyreuc en souriant finement. + +--Non, mais cela est humain, et le genre humain existait avant le +christianisme, continua M. de Solignac; c'est pour cela sans doute qu'il +obeit si souvent a ses vieilles habitudes. Or, dans les circonstances +presentes, qui peut le mieux servir les interets de l'armee? Si nous +trouvons une reponse a cette question, nous aurons bien des chances +de savoir, ou, si l'on aime mieux,--le regard se glissa vers moi,--de +prevoir dans quelle balance l'armee doit deposer son epee. Ce n'est pas +le parti legitimiste, n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublie que nous +avons ete les brigands de la Loire. + +--Je m'en souviens, interrompit le general en frappant sur la table. + +--Ce n'est pas davantage le parti orleaniste, car, sous le gouvernement +de la bourgeoisie, l'armee est livree aux remplacants militaires. Ce +n'est pas davantage le parti republicain, qui demande la suppression des +armees permanentes. + +--Quelle stupidite! s'ecria la general. + +--Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armee, il en reste un qui +peut tout pour elle: le parti bonapartiste. C'est un Napoleon seul qui +peut donner a la France la revanche de Waterloo et dechirer les traites +de 1815. C'est sous le premier des Napoleon qu'on a vu le soldat devenir +marechal de France, duc et prince. L'armee est donc bonapartiste dans +ses chefs et dans ses soldats, et elle ne pourrait pas ne pas l'etre +quand meme elle le voudrait, puisque Napoleon est synonyme de victoire +et de gloire, les deux mots les plus entrainants pour les esprits +francais. + +--Bravo! cria le general, tres-bien, admirablement raisonne. C'est +evident. + +--Si l'armee ne s'oppose pas au retablissement de l'empire, qui s'y +opposera? Est-ce le clerge? Je ne le crois pas. Le clerge sait tres-bien +qu'il a plus a gagner avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V. + +--Hum! hum! dit le general en grommelant. + +--Je m'en rapporte a M. l'abbe. + +J'eus un moment d'esperance, croyant que l'abbe allait protester; il +n'etait pas retenu comme moi, et il pouvait parler au nom de la verite, +de la dignite et de la justice. + +--Le prince Louis-Napoleon parait vouloir respecter la liberte +religieuse, dit l'abbe Peyreuc. + +--J'etais certain que M. l'abbe Peyreuc ne me contredirait pas, +poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas besoin du clerge; le prince, +au contraire, en a besoin; voila pourquoi le clerge preferera le prince +a Henri V: il sera certain de se faire payer cher les services qu'il +rendra. Pas plus que le clerge, la bourgeoisie ne resistera, elle a +besoin d'un gouvernement stable. + +--Il nous faut un gouvernement fort, interrompit M. Garagnon, qui nous +laisse travailler et fasse nos affaires politiques a l'etranger pendant +que nous faisons nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins +celui-la que veulent les honnetes gens. Ceux qui s'occupent de politique +sont des "propres a rien" qui ont des effets en souffrance; ils comptent +sur les revolutions pour ne pas les payer. + +Celui-la aussi desertait a son tour, et je restais seul pour protester, +mais je ne protestai point. + +--Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au retablissement de +l'empire, qui est la continuation de 89. + +L'empire continuateur des idees de 89, l'empire qui a detourne le cours +de la Revolution et retabli a son profit les institutions de l'ancien +regime, c'etait vraiment bien fort, mais j'avais entendu deja trop de +choses de ce genre sans repliquer pour ne pas laisser passer encore +celle-la. Que m'importait apres tout, car bien que ce discours +s'adressat a moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me prenait pas +directement a partie? le mepris du silence etait un genre de reponse, +genre peu courageux, peu digne, il est vrai, mais je payais ma lachete +d'un plaisir trop doux pour me revolter contre elle. + +D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour peu de temps, le +diner touchait a sa fin. + +Mais un incident se presenta, qui vint me prouver que je m'etais flatte +trop tot, d'echapper au danger de me prononcer franchement et de me +montrer l'homme que j'etais. + +On avait apporte sur la table une vieille bouteille de vin du cap de +l'Aigle, dont l'aspect etait tout a fait venerable. + +--Le vin blanc que vous avez bu jusqu'a present, me dit le general, et +que vous avez trouve bon, n'est pas le seul produit de notre pays; nous +faisons aussi du vin de liqueur, et voici une vieille bouteille qui +merite d'etre degustee religieusement. Aussi je trouve que le meilleur +usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au souvenir de +Napoleon. + +Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en main. + +Alors le general, levant son verre de sa main droite et posant sa main +gauche sur son coeur: + +--A Napoleon, a l'empereur! + +Incontestablement j'aurais mieux aime boire mon vin tout simplement +sans y joindre cet accompagnement; mais enfin ce n'etait la qu'un toast +historique, et, pour etre agreable a Clotilde, je pouvais le porter sans +scrupule. + +Je levai donc mon verre et le choquai doucement contre celui de tous les +convives, en m'arrangeant cependant pour paraitre effleurer celui de M. +de Solignac, et, en realite, ne pas le toucher. + +Puis le vin bu, et il etait excellent, je me dis que j'en etait quitte a +bon compte; mais tout n'etait pas fini. + +--Puisque nous sommes ici tous unis dans une meme pensee, dit M. de +Solignac remplissant de nouveau son verre, je demande a porter un toast +qui completera celui du general: a l'heritier de Napoleon, a son neveu, +a Napoleon III. + +Cette fois, c'etait trop: Clotilde me tendit la bouteille, je la passai +a mon voisin sans emplir mon verre. + +Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien. + +--Ce vin ne vous parait pas bon? demanda le general. + +--Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je ne saurais en boire +un second. + +M. de Solignac etendit le bras. Je ne bougeai point. Rapidement le pied +de Clotilde se retira de dessus le mien. Je voulus le reprendre; je ne +le trouvai point. Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre +les autres. + +Heureusement on se leva bientot de table, et ce fut une distraction au +malaise que cette scene avait cause a tout le monde,--M. de Solignac +excepte. + +Le negociant etait un brave homme qui aimait la paix, il voulut nous +empecher de revenir a une discussion qui l'effrayait, et il proposa une +promenade en mer, qui fut acceptee avec empressement. + +Nous nous rendimes au port; mais malgre tous mes efforts pour rester +seul en arriere avec Clotilde, je ne pus y reussir. J'aurais voulu +m'expliquer, m'excuser, lui faire sentir que je me serais avili en +portant ce toast; mais elle ne parut pas comprendre mon desir, ou tout +au moins elle ne voulut pas le satisfaire. + +Nous nous embarquames dans le canot sans qu'il m'eut ete possible de lui +dire un seul mot en particulier. + +Le but de notre promenade etait le gouffre de Port-miou, qui se trouve a +une petite distance de Cassis; c'est une anse pittoresque s'ouvrant tout +a coup dans la ligne des montagnes blanchatres qui va jusqu'a Marseille; +la mer penetre dans cette anse par une etroite ouverture, puis, +s'elargissant, elle forme la un petit port encaisse dans de hauts +rochers dechiquetes; au milieu de ce port jaillissent plusieurs sources +d'eau douce. + +On aborda, et nous descendimes sur la terre, ou, plus justement, sur la +pierre, car sur ces cotes a l'aspect desole la terre vegetale n'etant +plus retenue par les racines des arbres ou des plantes, a ete lavee +et emportee a la mer, de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et +crevasse. Nous nous etions assis a l'ombre d'un grand rocher. Apres +quelques minutes, Clotilde se leva et se mit a sauter de pierre en +pierre. Peu de temps apres, je me levai a mon tour et la suivis. + +Quand je la rejoignis, elle etait sur la pointe d'un petit promontoire +et elle regardait au loin, droit devant elle, comme si, par ses yeux, +elle voulait s'enfoncer dans l'azur. + +--N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence? dit-elle en +entendant mon pas sur les rochers et en se tournant vers moi, mais +peut-etre n'aimez-vous pas la Provence comme je l'aime? + +--Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que j'ai voulu vous +suivre, c'est pour vous expliquer ce qui s'est passe a propos de ce +toast.... + +--Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu vous empecher de +prendre part a une discussion dangereuse; je n'ai pas reussi, c'est un +malheur. Je regrette de m'etre avancee si imprudemment; je suis punie +par ou j'ai peche. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon intention +cependant etait bonne, croyez-le. + +--C'est moi.... + +--De grace, brisons la; ce qui rappelle ce diner me blesse.... + +Et elle me tourna le dos pour s'avancer a l'extremite du promontoire; +elle alla si loin qu'elle etait comme suspendue au-dessus de la mer +brisant a vingt metres sous ses pieds. J'eus peur et je m'avancai pour +la retenir. Mais elle se retourna et revint de deux pas en arriere. + +Je voulus reprendre l'entretien ou elle l'avait interrompu, mais elle me +prevint: + +--Monsieur votre pere est l'ami de Henri V, n'est-ce pas? dit-elle +brusquement. + +--Mon pere a donne sa demission en 1830; mais il n'est pas en relations +suivies avec le roi. + +--Enfin il lui est reste fidele et devoue? + +--Assurement. + +--Et vous, vous etes l'ami du duc d'Aumale? + +--J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours temoigne une +grande bienveillance; mais je ne suis point son ami dans le sens que +vous donnez a ce mot. + +--Enfin cela suffit; cela explique tout. + +J'aurais mieux aime qu'elle comprit les veritables motifs de ma +repulsion pour Louis-Napoleon, et j'aurais voulu qu'elle ne se les +expliquat point par des questions de personne ou d'interet, mais enfin, +puisqu'elle acceptait cette explication et paraissait s'en contenter, +c'etait deja quelque chose; j'avais mieux a faire que de me jeter dans +la politique. + +--Puisque vous m'avez interroge, lui dis-je, permettez-moi de vous poser +aussi une question et faites-moi, je vous en supplie, la grace d'y +repondre: Partagez-vous les idees de monsieur votre pere? + +--Certainement. + +--Oui, mais enfin les avez-vous adoptees avec une foi aveugle, +exclusive, qui eleve une barriere entre vous et ceux qui ne partagent +pas ces idees? + +--Et que vous importe ce que je pense ou ne pense pas en politique et +meme si je pense quelque chose? + +Il fallait parler. + +--C'est que cette question est celle qui doit decider mon avenir, mon +bonheur, ma vie. Et si je vous la pose avec une si poignante angoisse, +la voix tremblante, fremissant comme vous me voyez, c'est que je vous +aime, chere Clotilde, c'est que je vous adore.... + +--Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous! + +--Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez, il faut que +vous sachiez.... + +Elle etendit vivement la main, et son geste fut si imperieux que je +m'arretai. + +--M. de Solignac, dit-elle a voix etouffee. + +C'etait en effet M. de Solignac qui nous rejoignait apres avoir escalade +les rochers par le lit d'un ravin. + +--Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours etendue; vous +allez nous departager: M. de Saint-Neree dit que le navire que vous +voyez la-bas manoeuvrant pour entrer a Marseille, est un vapeur; moi je +soutiens que c'est un bateau a voiles; et vous, que dites-vous? + + + +XIV + +Ma vie depuis deux mois a ete un enchantement. + +Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste le temps d'etre +heureux, et dans mes journees trop courtes il ne m'est pas reste une +minute pour conter mon bonheur. + +Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose definie et bornee. Malgre +les progres de la science, on n'est pas encore arrive a determiner d'une +maniere rigoureuse, par l'analyse, ses elements constitutifs: + + Amour, 1,730 + Gaite, 0,367 + Temperament, 0,001 + Divers, 0,415 + ----- + 2,513 + +Temperature variable, mais toujours au-dessus de zero. + +Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont je me suis servi +explique mieux que de longues phrases mon etat moral: j'ai vecu depuis +deux mois dans un reve delicieux. + +Reveille, racontez votre reve a quelqu'un, ou simplement +racontez-vous-le a vous-meme, et ce qui vous a charme ne sera plus que +peu de chose: il y a des sensations comme des sentiments que les paroles +humaines ne sauraient rendre. + +Il est vrai qu'il y a des poetes qui ont su parler du bonheur et qui +l'ont fait admirablement; c'etaient des poetes, je ne suis qu'un soldat: +ce que j'ai vu, je sais le dire tant bien que mal; ce que j'ai entendu, +je sais le rapporter plus ou moins fidelement, mais analyser des +sentiments, expliquer un caractere, resumer une serie d'incidents dans +un trait saillant, ce n'est point mon fait. + +Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquietude, mais elle a +ete terriblement longue et douloureuse. C'est celle qui a suivi notre +entretien au gouffre de Port-miou. + +Surpris par M. de Solignac nous avions du redescendre par le lit du +ravin sans qu'il nous fut possible d'echanger une seule parole en +particulier. On ne pouvait marcher qu'a la file dans ce ravin etroit +et raboteux: Clotilde etait passee la premiere, M. de Solignac l'avait +rapidement suivie et j'etais reste le dernier. Dans cette position il +nous etait impossible de nous dire un mot intime, et j'avais du me +contenter d'ecouter Clotilde parlant avec volubilite de la mer, du ciel, +des navires, de Marseille et de dix autres choses, ce qui en ce moment +n'etait pour moi qu'un vain bruit. + +J'esperais etre plus heureux en arrivant au rivage, mais la encore M. de +Solignac s'etait place entre nous, et de meme en bateau quand nous nous +etions rembarques. + +On a fait une comedie sur ce mot que, quand on dit aux gens qu'on +les aime, il faut au moins leur demander ce qu'ils en pensent. Cette +situation etait exactement la mienne; seulement au lieu de la prendre +par le cote comique, je la prenais par le cote tragique: la crainte +et l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit a Clotilde que je +l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que pensait-elle surtout de mon +aveu? + +Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier de me repondre, +je pouvais au moins l'interroger du regard. Ce fut le langage que je +parlai, en effet, toutes les fois que mes yeux purent rencontrer les +siens. + +Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude de ne +pas se tromper? Je n'ai point cette science. Chaque fois que le regard +de Clotilde se posait sur moi, il me sembla qu'il n'etait charge ni de +reproches ni de colere, mais qu'il etait trouble, au contraire, par +une emotion douce. Seulement, cela n'etait-il pas une illusion de +l'esperance? Le desir pour la realite? La question etait poignante pour +un esprit comme le mien, toujours tourmente du besoin de certitude, qui +voudrait que dans la vie tout se decidat par un oui ou par un non. + +Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eut ete doux au coeur! + +Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot, et il fallut +pendant huit jours rester a Marseille en proie au doute, a l'incertitude +et a l'impatience. + +Enfin, ces huit jours s'ecoulerent secondes apres secondes, heures apres +heures, et le dimanche arriva: je pouvais maintenant faire une visite au +general, je le devais. + +Je m'arrangeai pour arriver a Cassis au moment ou le general se leverait +de table. + +Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations de gronderie: + +--Voila un joli soldat qui se presente quand on sort de table; pourquoi +n'etes-vous pas venu pour _dijuner_? + +--Je suis venu pour faire votre partie et vous demander ma revanche. + +--Ca, c'est une excuse. + +Le regard de Clotilde que j'epiais parut m'approuver. + +Comme la premiere fois que j'avais dejeune a Cassis, le general +s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumee, il ecouta: "_Veillons +au salut de l'empire_" que lui joua sa fille. Puis bientot il +s'endormit. + +C'etait le moment que j'attendais. J'allais pouvoir parler, j'allais +savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si fort, meme lorsque j'ai charge +les Kabyles pour mon debut. + +Lors de mon premier dejeuner a Cassis, Clotilde, voyant son pere +endormi, m'avait propose une promenade au jardin. En serait-il de meme +cette fois? J'attendis. Puis, voyant qu'elle restait assise devant son +piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas venir dans le +jardin. + +Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en face, elle me dit a +voix basse: + +--Restons pres de mon pere. + +--Mais j'ai a vous parler; il faut que je vous parle; je vous en +supplie. + +--Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister, car il ne faut +pas que je vous ecoute. + +--Vous m'ecoutiez l'autre jour. + +--C'est un bonheur que vous ayez ete interrompu, et si vous ne l'aviez +pas ete, je vous aurais demande, comme je vous demande aujourd'hui, de +n'en pas dire davantage. + +--Eh quoi, c'etait la ce que vos regards disaient? + +Elle garda un moment le silence; mais bientot elle reprit d'une voix +etouffee: + +--A votre tour, ecoutez-moi; maintenant que vous connaissez les idees de +mon pere, croyez-vous qu'il ecouterait ce que vous voulez me dire? + +Je la regardai stupefait et ne repondis point. + +--Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et je vous ecoute; +si, au contraire, vous ne le croyez pas, epargnez-moi des paroles qui +seraient un outrage. + +Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans d'avance, et +quand je prevois que je me trouverai dans une situation difficile de +chercher les moyens pour en sortir. Cela me rend quelquefois service +mais le plus souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare +dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les avons disposees. +Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance. J'avais prevu que +Clotilde refuserait de venir dans le jardin et de m'ecouter, j'avais +prevu qu'elle y viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas +du tout prevu cette reponse. Aussi je restai un moment interdit, ne +comprenant meme pas tres-bien ce qu'elle m'avait dit, tant ma pensee +etait eloignee de cette conclusion. + +Mais, apres quelques secondes d'attention, la lumiere se fit dans mon +esprit. + +--Vous me defendez cette maison! m'ecriai-je sans moderer ma voix et +oubliant que le general dormait. + +--Voulez-vous donc eveiller mon pere? + +En effet, le general s'agita sur son fauteuil. + +Clotilde aussitot se remit a son piano, et bientot la respiration du +general montra qu'il s'etait rendormi. + +Pendant assez longtemps nous restames l'un et l'autre silencieux: je ne +sais ce qui se passait en elle; mais pour moi j'avais peur de reprendre +notre entretien qui, sur la voie ou il se trouvait engage, pouvait nous +entrainer trop loin. J'avais brusquement, emporte par une impatience +plus forte que ma volonte, avoue mon amour; mais si angoisse que je +fusse d'obtenir une reponse decisive, j'aimais mieux rester a jamais +dans l'incertitude que d'arriver a une rupture. + +Clotilde avait repondu d'une facon obscure; fallait-il maintenant +l'obliger a expliquer ce qui etait embarrasse et preciser ce qui etait +indecis? Deja, pour n'avoir pas voulu me contenter du regard qui +avait ete sa premiere reponse, j'avais vu ma situation devenir plus +perilleuse; maintenant, fallait-il insister encore et la pousser a bout? + +Etait-elle femme, d'ailleurs, a parler la langue nette et precise que je +voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas encore le moyen de donner a +sa pensee une forme qui permettrait toutes les interpretations? + +Ce fut elle qui rompit la premiere ce silence. + +--Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et ne trouve pas; vous +defendre cette maison, moi? + +--Il me semble.... + +--Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine de n'avoir +pas dit un mot de cela. + +--Si ce ne sont pas la vos propres paroles, c'est au moins leur sens +general. + +--Alors, je me suis bien mal expliquee: j'ai voulu vous prier de ne pas +revenir sur un sujet qui avait ete interrompu l'autre jour, et pour +cela je vous ai demande de considerer les sentiments de mon pere. Il me +semblait que ces sentiments devraient nous interdire des paroles comme +celles qui vous ont echappe a Portmiou. Voila ce que j'ai voulu dire; +cela seulement et rien de plus. Vous voyez bien qu'il n'a jamais ete +dans ma pensee de vous "defendre cette maison." + +--Et si malgre moi, entraine pas mon... par la violence de..., si je +reviens a ce sujet? + +--Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant vous savez qu'il ne +peut pas avoir de conclusion. + +--Jamais? + +--Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous aux mots une etendue +qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien long. Je parle d'aujourd'hui, de +demain. Qui sait ou nous allons, et ce que nous serons? Chez mon +pere, meme chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne se +modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon pere a pour vous +beaucoup de sympathie, je dirai meme de l'amitie, et vous pouvez pousser +ce mot a l'extreme, vous ne serez que dans la verite: laissez faire +cette amitie, laissez faire aussi le temps.... + +--Eh bien, que dites-vous donc? demanda le general en s'eveillant. + +--Je dis a M. de Saint-Neree que tu as pour lui une vive sympathie. + +--Tres-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de croire que ce qui +s'est passe l'autre jour ne diminue en rien mon estime pour vous. +J'aimerais mieux que nous fussions de la meme religion; mais un vieux +bleu comme moi sait ce que c'est que la liberte de conscience. + +On apporta les echecs et je me placai en face du general, pendant que +Clotilde s'installait a la porte qui ouvre sur le jardin. En levant +les yeux je la trouvais devant moi la tete inclinee sur sa tapisserie; +c'etait un admirable profil qui se dessinait avec nettete sur la fond de +verdure; de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir ou nous +en etions de notre partie, et alors nos regards se rencontraient, se +confondaient. + +Notre partie fut longuement debattue, et cette fois encore je la perdis +avec honneur. + +--Puisque vous n'etes pas venu diner, vous allez rester a souper, dit le +general; vous vous en retournerez a la fraiche. + +--Etes-vous a cheval ou en voiture? demanda Clotilde. + +--En voiture, mademoiselle. + +--Eh bien, alors je propose a pere de vous accompagner ce soir; la +nuit sera superbe; nous vous conduirons jusqu'a la Cardiolle et nous +reviendrons a pied. Cela te fera du bien de marcher, pere. + +Ce fut ainsi que, malgre notre diversite d'opinions, nous ne nous +trouvames pas separes. Je retournai a Cassis le dimanche suivant, puis +l'autre dimanche encore; puis enfin, il fut de regle que j'irais tous +les jeudis et tous les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour; +mais je pouvais aimer et j'aimais. + +M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait toute +liberte,--j'entends liberte de confiance. + + + +XV + +Je crus qu'il me fallait un pretexte aupres du general pour justifier +mes frequentes visites a Cassis, et je ne trouvai rien de mieux que de +le prier de me raconter ses campagnes. Bien souvent, dans le cours de +la conversation, il m'en avait dit des episodes, tantot l'un, tantot +l'autre, au hasard; mais ce n'etaient plus des extraits que je voulais, +c'etait un ensemble complet. + +Je dois avouer qu'en lui adressant cette demande, je pensais que +j'aurais quelquefois des moments durs a passer; tout ne serait pas d'un +interet saisissant dans cette biographie d'un soldat de la Republique et +de l'empire, mais j'aurais toujours Clotilde devant moi, et s'il fallait +fermer les oreilles, je pourrais au moins ouvrir les yeux. + +Mais en comptant que dans ces recits il faudrait faire une large part +aux redites et aux rabachages d'un vieux militaire, qui trouve une chose +digne d'etre rapportee en detail, par cela seul qu'il l'a faite ou +qu'il l'a vue,--j'avais pousse les previsions beaucoup trop loin. +Tres-curieux, au contraire, ces recits, pleins de faits que l'histoire +neglige, parce qu'ils ne sont pas nobles, mais qui seuls donnent bien la +physionomie et le caractere d'une epoque,--et quelle epoque que celle +qui voit finir le vieux monde et commencer le monde nouveau!--remplie, +largement remplie pour un soldat, la periode qui va de 1792 a 1815. + +Le general Martory est fils d'un homme qui a ete une illustration du +Midi, mais une des illustrations qui conduisaient autrefois a la potence +ou aux galeres, et non aux honneurs. Le pere Martory, Privat Martory, +etait en effet, sous Louis XV et Louis XVI, le plus celebre des +faux-sauniers des Pyrenees, et il parait que ses exploits sont encore +racontes de nos jours dans les anciens pays du Conflent, du Vallespire, +de la Cerdagne et du Caspir. Ses demeles et ses luttes avec ce qu'on +appelait alors la _justice bottee_ sont restes legendaires. + +Des l'age de neuf ans, le fils accompagna le pere dans ses expeditions, +et tout enfant il prit l'habitude de la marche, de la fatigue, des +privations et meme des coups de fusil. Depuis le port de Venasque +jusqu'au col de Pertus il n'est pas un passage des Pyrenees qu'il n'ait +traverse la nuit ou le jour avec une charge de sel ou de tabac sur le +dos. + +A pareille vie les muscles, la force, le caractere et le courage se +forment vite. Aussi, a quinze ans, le jeune Martory est-il un homme. + +Mais precisement au moment meme ou il va pouvoir prendre place a cote +de son pere et continuer les exploits de celui-ci, deux incidents se +presentent qui l'arretent dans sa carriere. Le premier est la mort de +Privat Martory, qui attrape une mauvaise balle dans une embuscade a la +frontiere. Le second est la loi du 10 mai 1790, qui supprime la gabelle. + +Le jeune Martory est fier, il ne veut pas rester simple paysan dans le +pays ou il a ete une sorte de heros, car les faux-sauniers etaient des +personnages au temps de la gabelle, ou ils devenaient une providence +pour les pauvres gens qui voulaient fumer une pipe et saler leur soupe. +Il quitte son village n'ayant pour tout patrimoine qu'une veste de cuir, +une culotte de velours et de bons souliers. + +Ou va-t-il? il n'en sait rien, droit devant lui, au hasard; il a de +bonnes jambes, de bons bras et l'inconnu l'attire. Avec cela, il n'a pas +peur de rester un jour ou deux sans manger; il en est quitte pour serrer +la ceinture de sa culotte, et quand une bonne chance se presente, il +dine pour deux. + +Apres six mois, il ne s'est pas encore beaucoup eloigne de son village; +car il s'est arrete de place en place, la ou le pays lui plaisait et ou +il trouvait a travailler, valet de ferme ici, domestique d'auberge la. +Au mois de novembre, il arrive a la montagne Noire, ce grand massif +escarpe qui commence les Cevennes. + +La saison est rude, le froid est vif, les jours sont courts, les nuits +sont longues, la terre est couverte de neige, et l'on ne trouve plus de +fruits aux arbres: la route devient penible pour les voyageurs et il +ferait bon trouver un nid quelque part pour passer l'hiver. Mais ou +s'arreter, le pays est pauvre, et nulle part on ne veut prendre un +garcon de quinze ans qui n'a pour tous merites qu'un magnifique appetit. + +Il faut marcher, marcher toujours comme le juif errant, sans avoir cinq +sous dans sa poche. + +Il marche donc jusqu'au jour ou ses jambes refusent de le porter, car +il arrive un jour ou lui, qui n'a jamais ete malade, se sent pris de +frisson avec de violentes douleurs dans la tete et dans les reins; il a +soif, le coeur lui manque, et grelottant, ne se soutenant plus, il est +oblige de demander l'hospitalite a un paysan. + +La nuit tombait, le vent soufflait glacial, on ne le repoussa point +et on le conduisit a une bergerie ou il put se coucher; la chaleur du +fumier et celle qui se degageait de cent cinquante moutons tasses les +uns contre les autres, l'empecha de mourir de froid, mais elle ne le +rechauffa point, et toute la nuit il trembla. + +Le lendemain matin, en entrant dans l'etable, le patre le trouva etendu +sur son fumier, incapable de faire un mouvement. Sa figure et ses mains +etaient couvertes de boutons rouges. C'etait la petite verole. + +On voulut tout d'abord le renvoyer; mais a la fin on eut pour lui la +pitie qu'on aurait eue pour un chien, et on le laissa dans le coin de +son etable. Malheureusement les gens chez lesquels le hasard l'avait +fait tomber etaient si pauvres, qu'ils ne pouvaient rien pour le +secourir, les moutons appartenant a un proprietaire dont ils n'etaient +que les fermiers. + +Pendant un mois, il resta dans cette etable, s'enfoncant dans le fumier +quand se faisait sentir le froid de la nuit, et n'ayant, pour se +soutenir, d'autre ressource que de teter les brebis qui venaient +d'agneler. + +Cependant il avait l'ame si solidement chevillee dans le corps, qu'il ne +mourut point. + +Ce fut quand il commenca a entrer en convalescence qu'il endura les plus +douloureuses souffrances,--celles de la faim, car les braves gens qui le +gardaient dans leur etable n'avaient pas de quoi le nourrir, et le lait +des brebis ne suffisait plus a son appetit feroce. + +Il faut que le visage tumefie et couvert de pustules il se remette en +route au milieu de la neige pour chercher un morceau de pain. La France +n'avait point alors des etablissements hospitaliers dans toutes les +villes. Presque toutes les portes se ferment devant lui; on le repousse +par peur de la contagion. + +A la fin, on veut bien l'employer a Castres comme terrassier pour vider +un puisard empoisonne et il est heureux de prendre ce travail que tous +les ouvriers du pays ont refuse. + +Il se retablit, et son esprit aventureux le pousse de pays en pays: +bucheron ici, chien de berger la, maquignon, marinier, etc. + +Pendant ce temps, la Revolution s'accomplit, la France est envahie, on +parle de patrie, d'ennemis, de bataille, de victoire; il a dix-sept ans, +il s'engage comme tambour. + +Enfin, il a trouve sa vocation, et il faut convenir qu'il a ete bien +prepare au dur metier de soldat de la Revolution et de l'empire; pendant +vingt-trois ans il parcourra l'Europe dans tous les sens, et les +fatigues pas plus que les maladies ne pourront l'arreter un seul jour; +il rotira dans les sables d'Egypte, il pourrira dans les boues de +la Pologne, il gelera dans la retraite de Russie, et toujours on le +trouvera debout le sabre en main. C'est avec ces hommes qui ont recu ce +rude apprentissage de la vie, que Napoleon accomplira des prodiges qui +paraissent invraisemblables aux militaires d'aujourd'hui. + +Pour son debut, il est enferme dans Mayence, ce qui est vraiment mal +commencer pour un beau mangeur; mais la famine qu'il endure a Mayence ne +ressemble en rien a la faim atroce dont il a souffert dans la montagne +Noire. Il en rit. + +En Vendee, il rit aussi de la guerre des chouans et de leurs ruses; il +en a vu bien d'autres dans les passages des Pyrenees, au temps ou il +etait faux-saunier. Ce n'est pas lui qui se fera canarder derriere une +haie ou cerner dans un chemin creux. + +Ou se bat-il, ou plutot ou ne se bat-il pas? Le recit en serait trop +long a faire ici, et bien que j'aie pris des notes pour l'ecrire un +jour, je retarde ce jour. Un trait seulement pris dans sa vie achevera +de le faire connaitre. + +En 1801, il y a dix ans qu'il est soldat, et il est toujours simple +soldat; il a un fusil d'honneur, mais il n'est pas grade. + +A la revue de l'armee d'Egypte, passee a Lyon par le premier consul, +celui-ci fait sortir des rangs le grenadier Martory. + +--Tu etais a Lodi? + +--Oui, general. + +--A Arcole? + +--Oui, general. + +--Tu as fait la campagne d'Egypte; tu as un fusil d'honneur; pourquoi +es-tu simple soldat? + +Martory hesite un moment, puis, pale de honte, il se decide a repondre a +voix basse: + +--Je ne sais pas lire. + +--Tu es donc un paresseux, car tes yeux me disent que tu es intelligent? + +--Je n'ai pas eu le temps d'apprendre. + +--Eh bien! il faut trouver ce temps, et quand tu sauras ecrire, tu +m'ecriras. Depeche-toi. + +--Oui, general. + +Et a vingt-six ans, il se met a apprendre a lire et a ecrire avec le +courage et l'acharnement qu'il a mis jusque-la aux choses de la guerre. + +La paix d'Amiens lui donne le temps qui, jusque-la, lui a manque; +l'ambition, d'ailleurs, commence a le mordre, il voudrait etre sergent; +et il travaille si bien, qu'au moment de la creation de la Legion +d'honneur, dont il fait partie de droit, ayant deja une arme d'honneur, +il peut signer son nom sur le grand-livre de l'ordre. + +C'est le plus beau jour de sa vie, et pour qu'il soit complet, il ecrit +le soir meme une lettre au premier consul; six lignes: + +"General premier consul, + +"Vous m'avez commande d'apprendre a ecrire; je vous ai obei; s'il vous +plait maintenant de me commander d'aller vous chercher la Lune, ce sera, +j'en suis certain, possible. + +"C'est vous dire, mon general, que je vous suis devoue jusqu'a la mort. + +"MARTORY, + +"Chevalier de la Legion d'honneur, grenadier a la garde consulaire." + +A partir de ce moment, le chemin des grades s'ouvre pour le grenadier: +caporal, sergent, sous-lieutenant, il franchit les divers etages en deux +ans et l'empire le trouve lieutenant. + +Pendant ces deux annees, il n'a dormi que cinq heures par nuit, et tout +le temps qu'il a pu prendre sur le service il l'a donne au travail de +l'esprit. + +Voila l'homme dont j'ai ri il y a quelques mois lorsque je l'ai entendu +m'inviter a _dijuner_. + +Et maintenant, quand je compare ce que je sais, moi qui n'ai eu que la +peine d'ouvrir les yeux et les oreilles pour recevoir l'instruction +qu'on me donnait toute preparee, quand je compare ce que je sais a ce +qu'a appris ce vieux soldat qui a commence par garder les moutons, je +suis saisi de respect pour la grandeur de sa volonte. Il peut parler de +_dijuner_ et de _casterolle_, je n'ai plus envie de rire. + +Combien parmi nous, chauffes pour l'examen de l'ecole, ont, depuis ce +jour-la, oublie de mois en mois, d'annee en annee, ce qui avait effleure +leur memoire, sans jamais se donner la peine d'apprendre rien de +nouveau, plus ignorants lorsqu'ils arrivent au grade de colonel que +lorsqu'ils sont partis du grade de sous-lieutenant. Lui, le miserable +paysan, a chaque grade gagne s'est rendu digne d'en obtenir un plus +eleve, et au prix de quel labeur! + +Quels hommes! et quelle seve bouillonnait en eux! + +Peut-etre, s'il n'etait pas le pere de Clotilde, ne provoquerait-il pas +en moi ces acces d'enthousiasme. Mais il est son pere, et je l'admire; +comme elle, je l'adore. + + + +XVI + +J'ai quitte Marseille pour Paris, et ce depart s'est accompli dans des +circonstances bien tristes pour moi. + +Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai recu une lettre de mon pere dans +laquelle celui-ci me disait qu'il etait souffrant depuis quelque temps, +meme malade, et qu'il desirait que je vinsse passer quelques jours +aupres de lui: je ne devais pas m'inquieter, mais cependant je devais ne +pas tarder et aussitot que possible partir pour Paris. + +A cette lettre en etait jointe une autre, qui m'etait ecrite par le +vieux valet de chambre que mon pere a a son service depuis trente-cinq +ans, Felix. + +Elle confirmait la premiere et meme elle l'aggravait: mon pere, depuis +un mois, avait ete chaque jour en s'affaiblissant, il ne quittait plus +la chambre, et, sans que le medecin donnat un nom particulier a sa +maladie, il en paraissait inquiet. + +Ces deux lettres m'epouvanterent, car j'avais vu mon pere a mon retour +d'Afrique a Marseille, et, bien qu'il m'eut paru amaigri avec les traits +legerement contractes, j'etais loin de prevoir qu'il fut dans un etat +maladif. + +Je n'avais qu'une chose a faire, partir aussitot, c'est-a-dire le soir +meme. Apres avoir ete retenir ma place a la diligence, je me rendis chez +le colonel pour lui demander une permission. + +D'ordinaire, notre colonel est tres-facile sur la question des +permissions, et il trouve tout naturel que de temps en temps un officier +s'en aille faire un tour a Paris,--ce qu'il appelle "une promenade a +Cythere;" il faut bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais +donc que ma demande si legitime passerait sans la moindre observation. +Il n'en fut rien. + +--Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne peux pas vous +refuser, mais je vous prie d'etre absent le moins longtemps possible. + +--C'est mon pere qui decide mon voyage, c'est sa maladie qui decidera +mon retour. + +--Je sais que nous ne commandons pas a la maladie, seulement je +vous prie de nous revenir aussitot que possible, et, bien que votre +permission soit de vingt jours, vous me ferez plaisir si vous pouvez ne +pas aller jusqu'a la fin. Prenez cette recommandation en bonne part, mon +cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter. Mais nous +sommes dans des circonstances ou un colonel tient a avoir ses bons +officiers sous la main. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il +arrive quelque chose, vous etes un homme sur lequel on peut compter. +Vous-meme d'ailleurs seriez fache de n'etre pas a votre poste s'il +fallait agir. + +Je n'etais pas dans des dispositions a soutenir une conversation +politique, et j'avais autre chose en tete que de repondre a ces +previsions pessimistes du colonel. Je me retirai et partis immediatement +pour Cassis. Je voulais faire mes adieux a Clotilde et ne pas m'eloigner +de Marseille sans l'avoir vue. + +--Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit le general quand je +lui annoncai mon voyage, vous auriez fait route avec Solignac. Voyez-le +a Paris, ou il restera peu de temps, et vous pourrez peut-etre revenir +ensemble: pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue de +Paris a Marseille. + +Je pus, a un moment donne, me trouver seul avec Clotilde pendant +quelques minutes dans le jardin. + +--Je ne sais pour combien de temps je vais etre separe de vous, lui +dis-je, car si mon pere est en danger, je ne le quitterai pas. + +N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restames pendant assez +longtemps les yeux dans les yeux. Il me sembla qu'elle m'encourageait a +parler. Je repris donc: + +--Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de vous voir deux fois +par semaine et de vivre de votre vie pour ainsi dire; car le temps +que je passe loin de vous, je le passe en realite pres de vous par la +pensee... par le coeur. + +Elle fit un geste de la main pour m'arreter, mais je continuai: + +--Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne voulez pas +entendre. C'est une priere que j'ai a vous adresser, et il me semble +que, si vous pensez a ce que va etre ma situation aupres de mon pere +malade, mourant peut-etre, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi +de vous ecrire. + +Elle recula vivement. + +--Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'ecrire. + +--Mais c'est impossible! + +--Il m'est impossible, a moi, de vivre loin de vous sans savoir ce que +vous faites, sans vous dire que je pense a vous. Ah! chere Clotilde.... + +Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais continuer, elle +prit la parole: + +--Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos lettres et que je ne +peux pas vous ecrire ostensiblement. + +--Qui vous empeche de jeter une lettre a la poste, soit ici, soit a +Marseille? personne ne le saura. + +--Cela, jamais. + +--Cependant.... + +--Laissez-moi chercher, car Dieu m'est temoin que je voudrais trouver un +moyen de ne pas ajouter un chagrin ou un tourment a ceux que vous allez +endurer. + +Pendant quelques secondes elle resta le front appuye dans ses mains, +puis laissant tomber son bras: + +--S'il vous est possible de sortir quand vous serez a Paris, dit-elle, +choisissez-moi une babiole, un rien, un souvenir, ce qui vous passera +par l'idee, et envoyez-le-moi ici tres-franchement, en vous servant +des Messageries. J'ouvrirai moi-meme votre envoi, qui me sera adresse +personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai. + +--Ah! Clotilde, Clotilde! + +--J'espere que je pourrai vous repondre pour vous remercier de votre +envoi. + +--Vous etes un ange. + +--Non, et ce que je fais la est mal, mais je ne peux pas, je ne veux pas +etre pour vous une cause de chagrin. Si je ne fais pas tout ce que vous +desirez, je fais au moins plus que je ne devrais, plus qu'il n'est +possible, et vous ne pourrez pas m'accuser. + +Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se tournant vers un +grand laurier rose dont quelques rameaux etaient encore fleuris, elle en +cassa une branche et me la tendant: + +--Si, en arrivant a Paris, vous mettez ce rameau dans un vase, dit-elle, +il se ranimera et restera longtemps vert, c'est mon souvenir que je vous +donne d'avance. + +Puis vivement et sans attendre ma reponse, elle rentra dans le salon ou +je la suivis. + +L'heure me pressait; il fallut se separer; le dernier mot du general +fut une recommandation d'aller voir M. de Solignac; le mien fut une +repetition de mon adresse ou plutot de celle de mon pere, n deg. 50, rue +de l'Universite; le dernier regard de Clotilde fut une promesse. Et je +m'eloignai plein de foi; elle penserait a moi. + +Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre a mesure que +j'approchais de Paris. En partant de Marseille, je me demandais avec +inquietude en quel etat j'allais trouver mon pere; en arrivant aux +portes de Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore. + +Bien que separe depuis longtemps de mon pere, par mon metier de soldat, +j'ai pour lui la tendresse la plus grande, une tendresse qui s'est +developpee dans une vie commune de quinze annees pendant lesquelles nous +ne nous sommes pas quittes un seul jour. + +Apres la mort de ma mere que je perdis dans ma cinquieme annee, mon pere +prit seul en main le soin de mon education et de mon instruction. Bien +qu'a cette epoque il fut prefet a Marseille, il trouvait chaque matin un +quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans la journee, apres +le dejeuner, il prenait encore une heure sur ses occupations et ses +travaux pour m'apprendre a lire. Jamais la femme de chambre qui m'a +eleve, ne m'a fait repeter une lecon. + +Convaincu que c'est notre premiere education qui fait notre vie, mon +pere n'a jamais voulu qu'une volonte autre que la sienne pesat sur mon +caractere; et ce que je sais, ce que je suis, c'est a lui que je le +dois. Bien veritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux +fois son fils. + +La Revolution de juillet lui ayant fait des loisirs forces, il se +donna a moi tout entier, et nous vinmes habiter cette meme rue de +l'Universite, dans la maison ou il demeure encore en ce moment. + +Mon pere etait un revolutionnaire en matiere d'education et il se +permettait de croire que les methodes en usage dans les classes etaient +le plus souvent faites pour la commodite des maitres et non pour celle +des eleves. Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles a mon usage, +soit qu'il les trouvat dans ses reflexions, soit qu'il les prit dans les +ouvrages pedagogiques dont il fit a cette epoque une etude approfondie. + +Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un abrege de geographie +dont je devrais lui repeter quinze ou vingt lignes tous les jours, il me +conduisit un matin sur le Mont-Valerien, d'ou nous vimes le soleil se +lever au dela de Paris. Sans definition, je compris ce que c'etait que +le Levant. Puis, la lecon continuant tout naturellement, je compris +aussi comment la Seine, genee tantot a droite, tantot a gauche par les +collines, avait ete obligee de s'inflechir de cote et d'autre pour +chercher un terrain bas dans lequel elle avait creuse son lit. Et sans +que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie +eussent ete prononces, j'eus une idee intelligente des sciences qu'ils +designent. + +Plus tard, ce fut le cours lui-meme de la Seine que nous suivimes +jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce qu'etait un confluent et je pris +en meme temps une lecon d'etymologie; a Pont-de-l'Arche, j'appris ce que +c'est que le flux et le reflux; a Rouen, je visitai des filatures de +coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de la jetee, a +l'endroit meme ou cette Seine se perd dans la mer, je vis entrer les +navires qui apportaient ce coton brut qu'ils avaient ete chercher a la +Nouvelle-Orleans ou a Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient +ce coton travaille aux peuples sauvages de la cote d'Afrique. + +Ce qu'il fit pour la geographie, il le fit pour tout; et quand, a +quatorze ans, je commencai a suivre les classes du college Saint-Louis, +il ne m'abandonna pas. En sortant apres chaque classe, je le trouvais +devant la porte, m'attendant patiemment. + +Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette education paternelle, si +douce, si attentive, et celle que le hasard, a la main rude, donna au +general Martory? + +Je ne sais si elle fera de moi un general comme elle en a fait un du +contrebandier des Pyrenees, mais ce qu'elle a fait jusqu'a present, c'a +a ete de me penetrer pour mon pere d'une reconnaissance profonde, d'une +ardente amitie. + +Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus d'une fois +fache contre la pesanteur de la diligence, et, a partir de Chalon, +contre la lenteur du chemin de fer. + +Pauvre pere! + + + +XVII + +Nous entrames dans la gare du chemin de fer de Lyon a dix heures +vingt-cinq minutes du soir; a onze heures j'etais rue de l'Universite. + +L'appartement de mon pere donne sur la rue. Des que je pus apercevoir la +maison, je regardai les fenetres. Toutes les persiennes etaient fermees +et sombres. Nulle part je ne vis de lumiere. Cela m'effraya, car mon +pere a toujours eu l'habitude de veiller tard dans la nuit. + +Je descendis vivement de voiture. + +Sous la porte cochere je me trouvai nez a nez avec Felix, le valet de +chambre de mon pere. + +--Mon pere? + +--Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis venu au-devant de +vous, c'est parce que M. le comte avait calcule que vous arriveriez a +cette heure-ci; il a voulu que je sois la pour vous rassurer. + +Je trouvai mon pere allonge dans un fauteuil, et comme je m'attendais a +le voir etendu dans son lit, je fus tout d'abord reconforte. Il n'etait +point si mal que j'avais craint. + +Mais apres quelques minutes d'examen, cette impression premiere +s'effaca; il etait bien amaigri, bien pali, et sous la lumiere de la +lampe concentree sur la table par un grand abat-jour, sa main decoloree +semblait transparente. + +--J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il; j'etais certain que +tu arriverais ce soir; j'avais etudie l'_Indicateur des chemins de fer_, +et j'avais fait mon calcul de Marseille a Lyon et de Lyon a Chalon; +seulement, je me demandais si a Lyon tu prendrais le bateau a vapeur ou +si tu continuerais en diligence. + +Ordinairement la voix de mon pere etait pleine, sonore et +harmonieusement soutenue; je fus frappe de l'alteration qu'elle avait +subie: elle etait chantante, aigue et, par intervalles, elle prenait des +intonations rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les levres +s'agitaient sans qu'il sortit aucun son; des syllabes etaient aussi +completement supprimees. + +Mon pere remarqua le mouvement de surprise douloureuse qui se produisit +en moi, et, me tendant affectueusement la main: + +--Il est vrai que je suis change, mon cher Guillaume, mais tout n'est +pas perdu. Tu verras le docteur demain, et il te repetera sans doute +ce qu'il m'affirme tous les jours, c'est-a-dire que je n'ai point de +veritable maladie: seulement une grande faiblesse. Avec des soins les +forces reviendront, et avec les forces la sante se retablira. + +Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de l'esperance, mais qu'il +ne croyait pas lui-meme a ses propres paroles. + +--Maintenant, dit-il, tu vas souper. + +Je voulus me defendre en disant que j'avais dine a Tonnerre; mais il ne +m'ecouta point, et il commanda a Felix de me servir. + +--Ne crains pas de me fatiguer, dit-il, au contraire tu me ranimes! +Je t'ai fait preparer un souper que tu aimais autrefois quand nous +revenions ensemble du theatre, et je me fais fete de te le voir manger. +Qu'aimais-tu autrefois? + +--La mayonnaise de volaille. + +--Eh bien! tu as pour ce soir une mayonnaise. Allons, mets-toi a table +et tache de retrouver ton bel appetit de quinze ans. + +Je me levai pour passer dans la salle a manger, mais il me retint: + +--Tu vas souper la, pres de moi; maintenant que je t'ai, je ne te laisse +plus aller. + +Felix m'apporta un gueridon tout servi et je me placai en face de mon +pere. En me voyant manger, il se prit a sourire: + +--C'est presque comme autrefois, dit-il; seulement, autrefois, tu avais +un mouvement d'attaque, en cassant ton pain, qui etait plus net; on +sentait que l'affaire serait serieuse. + +Je n'etais guere dispose a faire honneur a ce souper, car j'avais la +gorge serree par l'emotion; cependant, je m'efforcai a manger, et j'y +reussis assez bien pour que tout a coup mon pere appelat Felix. + +--Donne-moi un couvert, dit-il; je veux manger une feuille de salade +avec Guillaume. Il me semble que je retrouve la force et l'appetit. + +En effet, il s'assit sur son fauteuil et il mangea quelques feuilles de +salade; il n'etait plus le malade aneanti que j'avais trouve en entrant, +ses yeux s'etaient animes, sa voix s'etait affermie, le sang avait rougi +ses mains. + +--Decidement, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir appele a Paris et +je vois que j'aurais bien fait de m'y decider plus tot; tu es un grand +medecin, tu gueris sans remede, par le regard. + +--Et pourquoi ne m'avez-vous pas ecrit la verite plus tot? + +--Parce que, dans les circonstances ou nous sommes, je ne voulais +pas t'enlever a ton regiment; qu'aurais-tu dit, si a la veille d'une +expedition contre les Arabes, je t'avais demande de venir passer un mois +a Paris? + +--En Algerie, j'aurais jusqu'a un certain point compris cela, mais a +Marseille nous ne sommes pas exposes a partir en guerre d'un jour a +l'autre. + +--Qui sait? + +--Craignez-vous une revolution? + +--Je la crois imminente, pouvant eclater cette nuit, demain, dans +quelques jours. Et voila pourquoi, depuis trois semaines que je suis +malade, j'ai toujours remis a t'ecrire; je l'attendais d'un jour +a l'autre, et je voulais que tu fusses a ton poste au moment de +l'explosion. Un pere, plus politique que moi, eut peut-etre profite de +sa maladie pour garder son fils pres de lui et le soustraire ainsi au +danger de se prononcer pour tel ou tel parti. Mais de pareils calculs +sont indignes de nous, et jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser +la liberte de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnete +homme dans un regiment pour maintenir ce regiment tout entier. + +--Mon regiment n'a pas besoin d'etre maintenu et je vous assure que mes +camarades sont d'honnetes gens. + +--Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions entre vous. Mais si tu +n'as pas besoin de retourner a ton regiment pour lui, tu en as besoin +pour toi; il ne faut pas que plus tard on puisse dire que dans des +circonstances critiques, tu as eu l'habilete de te mettre a l'abri +pendant la tempete et d'attendre l'heure du succes pour te prononcer. + +--Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter; je ne le veux pas. + +--Aujourd'hui non, ni demain; mais j'espere que ta presence va continuer +de me rendre la force; tu vois ce qu'elle fait, je parle, je mange. + +--Je vous excite et je vous fatigue sans doute. + +--Pas du tout, tu me ranimes; aussi prochainement tu seras libre de +retourner a Marseille; de sorte que, si les circonstances l'exigent, +tu pourras engager bravement ta conscience. C'est ce que doit toujours +faire l'honnete homme, comme, dans la bataille, le soldat doit engager +sa personne; apres arrive que voudra; si on est tue ou broye, c'est +un malheur; au moins, l'honneur est sauf. Cette ligne de conduite a +toujours ete la mienne, et, bien que je sois reduit a vivre aujourd'hui +dans ce modeste appartement, sans avoir un sou a te laisser apres moi, +je te la conseille, pour la satisfaction morale qu'elle donne. Je +t'assure, mon cher enfant, que la mort n'a rien d'effrayant quand on +l'attend avec une conscience tranquille. + +--Oh pere! + +--Oui, tu as raison, ne parlons pas de cela; je vais me depecher de +reprendre des forces pour te renvoyer. Cela me donnerait la fievre de te +voir rester a Paris. + +--Avez-vous donc des raisons particulieres pour craindre une revolution +immediate? + +--Si je ne sors pas de cette chambre depuis un mois, je ne suis +cependant pas tout a fait isole du monde. Mon voisinage du +Palais-Bourbon fait que les deputes que je connais me visitent assez +volontiers; certains qu'ils sont de me trouver chez moi, ils entrent un +moment en allant a l'Assemblee ou en retournant chez eux. Plusieurs +des amis du general Bedeau, qui demeure dans la maison, sont aussi les +miens, et en venant chez le general ils montent jusqu'ici. De sorte que +cette chambre est une petite salle des Pas-Perdus ou une douzaine de +deputes d'opinions diverses se rencontrent. Eh bien! de tout ce que j'ai +entendu, il resulte pour moi la conviction que nous sommes a la veille +d'un coup d'Etat. + +--Il me semble qu'il ne faut pas croire aux coups d'Etat annonces a +l'avance; il y a longtemps qu'on en parle.... + +--Il y a longtemps qu'on veut le faire; et si on ne l'a pas encore +risque, c'est que toutes les dispositions n'etaient pas prises.... + +--Le president? + +--Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblee que viendra un coup d'Etat. +Il a ete un moment ou elle devait faire acte d'energie, c'etait quand, +apres les revues de Satory, dans lesquelles on a crie: Vive l'empereur! +le president et ses ministres en sont arrives a destituer le general +Changarnier. Alors, l'Assemblee devait mettre Louis-Napoleon en +accusation. Elle n'a pas ose parce que, si dans son sein il y a des gens +qui sachent parler et prevoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du cote +de Louis-Napoleon, on ne sait pas parler, on n'a pas non plus grande +capacite politique, mais on est pret a l'action, et le moment ou cette +notion va se manifester me parait venu. Les partis, par leur faute, ont +mis une force redoutable au profit de ce pretendant, qui se trouve ainsi +un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et la terreur rouge. +L'homme est mediocre, incapable de bien comme de mal, par cette +excellente raison qu'il ne sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal. +En dehors de sa personnalite, du but qu'il poursuit, de son interet +immediat, rien n'existe pour lui; et c'est la ce qui le rend puissant et +dangereux, car tous ceux qui n'ont pas de sens moral sont avec lui, et, +dans un coup d'Etat, ce sont ces gens-la qui sont redoutables; rien ne +les arrete. Si on avait su le comte de Chambord favorable aux coquins, +il y a longtemps qu'il serait sur le trone. On parle toujours de la +canaille qui attend les revolutions populaires avec impatience. Je l'ai +vue a l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, a cote de +celle-ci, il y en a une autre; a cote de la basse canaille, il y a la +haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers, de bohemiens, d'intrigants, de +declasses, de miserables, de coquins dans la finance, dans les affaires, +dans l'armee ont tourne leurs regards vers ce pretendant sans scrupule. +Voyant qu'il n'y avait rien a faire pour eux ni avec le comte de +Chambord, ni avec le duc d'Aumale, ni avec le general Cavaignac, ils ont +mis leurs esperances dans cet homme qui par certains cotes de sa vie +d'aventure leur promet un heureux regne. Il ne faut pas oublier que ce +qui a fait la force de Catilina c'est qu'il etait l'assassin de son +frere, de sa femme, de son fils et qu'il avait pour amis quiconque etait +poursuivi par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on a une pareille +troupe derriere soi, on peut tout oser et quelques centaines d'hommes +sans lendemain peuvent triompher dans un pays ou le luxe est en lutte +avec la faim, cette mauvaise conseillere (_malesuada fames_). Dans ces +conditions je tremble et je suis aussi assure d'un coup d'Etat que si +j'etais dans le complot. Quand eclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais +il est dans l'air; on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je +demande a la Providence pour le moment, c'est qu'il n'eclate pas avant +ton retour a Marseille. + +Pendant une heure encore, nous nous entretinmes, puis mon pere me +renvoya sans vouloir me permettre de rester aupres de lui. + +--Je ne garde meme pas Felix, me dit-il. Si j'ai besoin, je +t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma respiration, comme +autrefois j'entendais la tienne quand j'avais peur que tu ne fusses +malade. Va dormir. Tu retrouveras ta chambre d'ecolier avec les memes +cartes aux murailles, la sphere sur ton pupitre taillade et tes +dictionnaires taches d'encre. A demain, Guillaume. Maintenant que tu es +pres de moi, je vais me retablir. A demain. + + + +XVIII + +Nous vivons dans une epoque qui, quoi qu'on fasse pour resister, nous +entraine irresistiblement dans un tourbillon vertigineux. + +L'etat maladif de mon pere m'epouvante, mon eloignement de Cassis +m'irrite et cependant, si rempli que je sois de tourments et +d'angoisses, je ne me trouve pas encore a l'abri des inquietudes de la +politique. C'est que la politique, helas! en ce temps de trouble, nous +interesse tous tant que nous sommes et que sans parler du sentiment +patriotique, qui est bien quelque chose, elle nous domine et nous +asservit tous, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, par un cote ou par un +autre. + +Si Louis-Napoleon fait un coup d'Etat, je serai dans un camp oppose a +celui ou se trouvera le general Martory et Clotilde: quelle influence +cette situation exercera-t-elle sur notre amour? + +Cette question est serieuse pour moi, et bien faite pour m'inquieter, +car chaque jour que je passe a Paris me confirme de plus en plus dans +l'idee que ce coup d'Etat est certain et imminent. + +Comment l'Assemblee ne s'en apercoit-elle pas et ne prend-elle pas +des mesures pour y echapper, je n'en sais vraiment rien. Peut-etre, +entendant depuis longtemps parler de complots contre elle, s'est-elle +habituee a ces bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau venu a +Paris. Peut-etre aussi se sent-elle incapable d'organiser une resistance +efficace, et compte-t-elle sur le hasard et les evenements pour la +proteger. + +Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour ne pas voir que +dans un temps donne, d'un moment a l'autre peut-etre, un coup de force +sera tente pour mettre l'Assemblee a la porte. + +Ainsi les troupes qui composent la garnison de Paris ont ete tellement +augmentees, que les logements dans les casernes et dans les forts sont +devenus insuffisants et qu'il a fallu se servir des casemates. Ces +troupes sont chaque jour consignees jusqu'a midi et on leur fait la +theorie de la guerre des rues, on leur explique comment on attaque les +barricades, comment on se defend des coups de fusil qui partent des +caves, comment on chemine par les maisons. Les officiers ont du +parcourir les rues de Paris pour etudier les bonnes positions a prendre. + +Pour expliquer ces precautions, on dit qu'elles ne sont prises que +contre les societes secretes qui veulent descendre dans la rue, et +dans certains journaux, dans le public bourgeois, on parle beaucoup de +complots socialistes. Sans nier ces complots qui peuvent exister, je +crois qu'on exagere fort les craintes qu'ils inspirent et qu'on en fait +un epouvantail pour masquer d'autres complots plus serieux et plus +redoutables. + +Il n'y a qu'a ecouter le langage des officiers pour etre fixe a ce +sujet. Et bien que depuis mon arrivee a Paris j'aie peu quitte mon pere, +j'en ai assez entendu dans deux ou trois rencontres que j'ai faites pour +etre bien certain que l'armee est maintenant preparee et disposee a +prendre parti pour Louis-Napoleon. + +L'irritation contre l'Assemblee est des plus violentes; on la rend seule +responsable des difficultes de la situation; on accuse la droite de ne +penser qu'a nous ramener le drapeau blanc, la gauche de vouloir nous +donner le drapeau rouge avec le desordre et le pillage; entre ces deux +extremes il n'y a qu'un homme capable d'organiser un gouvernement qui +satisfasse les opinions du pays et ses besoins; c'est le president; il +faut donc soutenir Louis-Napoleon et lui donner les moyens, coute que +coute, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut pas tourner toujours +sur lui-meme sans avancer et sans faire un travail utile comme un +ecureuil en cage; si c'est la Constitution qui est cette cage, il faut +la briser. + +D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer que dans ces +accusations il y a du vrai, au moins en ce qu'elles s'appliquent a +l'aveuglement des partis qui usent leurs forces a se battre entre +eux, sans souci du troisieme larron), d'autres se sont rallies a +Louis-Napoleon parce qu'ils sont las d'etre commandes par des avocats et +des journalistes. + +--L'armee doit avoir pour chef un militaire, disent-ils, c'est humiliant +d'obeir a un pekin. + +Et si on leur fait observer que pour s'etre affuble de broderies et +de panaches, Louis-Napoleon n'est pas devenu militaire d'un instant a +l'autre, ils se fachent. Si on veut leur faire comprendre qu'un simple +pekin comme Thiers, par exemple, qui a etudie a fond l'histoire de +l'armee, nous connait mieux que leur prince empanache, ils vous tournent +le dos. + +C'est un officier de ce genre qui dernierement repondait a un depute, +son ami et son camarade: "Vous avez vote une loi pour mettre l'armee aux +ordres des questeurs, c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner +un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme; si tu veux que je +t'obeisse, montre-moi tes etoiles ou tes galons." + +On parle aussi de reunions qui auraient eu lieu a l'Elysee, et dans +lesquelles les colonels d'un cote, les generaux d'un autre, auraient +jure de soutenir le president, mais cela est tellement serieux que je ne +peux le croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne les ai +pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour montrer quel est l'esprit +de l'armee; sans qu'elle proteste ou s'indigne, elle laisse dire que +ses chefs vont se faire les complices d'un coup d'Etat et tout le monde +trouve cela naturel. + +Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a des officiers de +l'entourage de Louis-Napoleon qui annoncent ce coup d'Etat et qui en +fixent le moment a quelques jours pres. C'est ce qui m'est arrive avec +un de ces officiers, et cela me parait tellement caracteristique que je +veux le consigner ici. + +Tous ceux qui ont servi en Algerie, de 1842 a 1848, ont connu le +capitaine Poirier. Quand Poirier, engage volontaire, arriva au corps +en 1842, il etait precede par une formidable reputation aupres des +officiers qui avaient vecu de la vie parisienne; ses maitresses, ses +duels, ses dettes lui avaient fait une sorte de celebrite dans le monde +qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribue a augmenter cette +celebrite, c'etait l'origine de Poirier. Il etait fils, en effet, du +pere Poirier, le restaurateur, chez qui les jeunes generations de +l'Empire et de la Restauration ont dine de 1810 a 1835. A faire sauter +ses casseroles, le pere Poirier avait amasse une belle fortune, dont le +fils s'etait servi pour effacer rapidement le souvenir de son origine +roturiere. En quelques annees, le nom du fils avait tue le nom du pere, +et Poirier etait ainsi arrive a cette sorte de gloire que, lorsqu'on +prononcait son nom, on ne demandait point s'il etait "le fils du pere +Poirier"; mais bien s'il etait le beau Poirier, l'amant d'Alice, des +Varietes. Il s'etait conquis une personnalite. + +Malheureusement, ce genre de conquete coute cher. A vouloir etre l'amant +des lorettes a reputation; a jouer gros jeu; a ne jamais refuser un +billet de mille francs aux emprunteurs, de peur d'etre accuse de +lesinerie bourgeoise; a vivre de la vie des viveurs, la fortune +s'emiette vite. Celle qui avait ete lentement amassee par le pere +Poirier s'ecoula entre les doigts du fils comme une poignee de sable. +Et, un beau jour, Poirier se trouva en relations suivies avec les +usuriers et les huissiers. + +Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit mois, il fut +assez habile pour continuer de vivre, comme au temps ou il n'avait qu'a +plonger la main dans la caisse paternelle. + +Cependant, a la fin et apres une longue lutte qui revela chez Poirier +des ressources remarquables pour l'intrigue, il fallut se rendre: il +etait ruine et tous les usuriers de Paris etaient pour lui brules. En +cinq ans, il avait depense deux millions et amasse trois ou quatre cent +mille francs de dettes. + +Cependant tout n'avait pas ete perdu pour lui dans cette vie a outrance; +s'il avait dissipe la fortune paternelle, il avait acquis par contre une +amabilite de caractere, une aisance de manieres, une souplesse d'esprit +que son pere n'avait pas pu lui transmettre. En meme temps il s'etait +debarrasse de prejuges bourgeois qui n'etaient pas de mode dans le monde +ou il avait brille. C'etait ce qu'on est convenu d'appeler "un charmant +garcon," et il n'avait que des amis. + +Assurement, s'il lui fut reste quelques debris de sa fortune ou bien +s'il eut ete convenablement apparente, on lui aurait trouve une +situation au moment ou il etait contraint de renoncer a Paris,--une +sous-prefecture ou un consulat. Mais comment s'interesser au fils "du +pere Poirier," alors surtout qu'il etait completement ruine? + +Il avait fait ainsi une nouvelle experience qui lui avait ete cruelle, +et qui n'avait point dispose son coeur a la bienveillance et a la +douceur. + +Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement celui +qui etait a la mode a cette epoque, et en quelque sorte obligatoire +"pour un fils de famille;" il s'etait engage pour servir en Algerie. + +Son arrivee au regiment, ou il etait connu de quelques officiers, fut +une fete: on l'applaudit, on le caressa, et chacun s'employa a lui +faciliter ses debuts dans la vie militaire. + +Il montait a cheval admirablement, il avait la temerite d'un casse-cou, +il compta bientot parmi ses amis autant d'hommes qu'il y en avait dans +le regiment, officiers comme soldats, et les grades lui arriverent les +uns apres les autres avec une rapidite qui, chose rare, ne lui fit pas +d'envieux. + +Quand j'entrai au regiment, il etait lieutenant, et il voulut bien me +faire l'honneur de me prendre en amitie. Avec la naive assurance de la +jeunesse, j'attribuai cette sympathie de mon lieutenant a mes merites +personnels. Heureusement je ne tardai pas a deviner les veritables +motifs de cette sympathie: j'etais vicomte, et ce titre valait toutes +les qualites aupres "du fils du pere Poirier." + +Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais prefere etre aime pour +moi-meme plutot que pour un titre qui flattait la vanite de "mon ami." +En meme temps, quelques decouvertes que je fis en lui contribuerent a me +mettre sur mes gardes: il etait, en matiere de scrupules, beaucoup +trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries, spirituelles +d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait des "belles ames." + +Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour ainsi dire, a etre +amis. Poirier etait la bravoure meme, mais la bravoure poussee jusqu'a +la folie de la temerite; quand il se trouvait en face de l'ennemi, +il s'elancait dessus, sans rien calculer: "Il y a un grade a gagner, +disait-il en riant; en avant!" + +A la fin de 1846, lors d'une expedition sur la frontiere du Maroc, il +employa encore ce systeme, et son cheval ayant ete tue, lui-meme etant +blesse, j'eus la chance de le sauver, non sans peine et apres avoir recu +un coup de sabre a la cuisse, que les changements de temperature me +rappellent quelquefois. + +--Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est particulier, je vous +payerai ce que vous venez de faire pour moi. Si vous m'aviez sauve +l'honneur, je ne vous le pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous +voir sans penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez sauve la +vie dans des conditions heroiques pour nous deux, et je serai toujours +fier de m'en souvenir et de le rappeler devant tout le monde. + +En 1848, il revint a Paris, se mit a la disposition de Louis-Napoleon; +et lorsque celui-ci fut nomme president de la Republique, il l'attacha a +sa personne pour le remercier des services qu'il lui avait rendus. + +Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et par ce que j'ai vu +autour de lui, m'a convaincu que nous touchions a une crise decisive. + + + +XIX + +C'etait en sortant pour porter aux Messageries le souvenir et la lettre +que j'envoyais a Clotilde, que j'avais rencontre Poirier. Sur le +Pont-Royal j'avais entendu prononcer mon nom et j'avais apercu Poirier +qui descendait de la voiture dans laquelle il etait pour venir au-devant +de moi. + +--A Paris, vous, et vous n'etes pas meme venu me voir? + +Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amene et qui me retenaient +pres de mon pere. + +--Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je vous demande +que, si vous avez demain la meme liberte, vous veniez me voir. J'ai +absolument besoin d'un entretien avec vous: un service a me rendre; un +poids a m'oter de dessus la conscience. + +--Vous parlez donc de votre conscience, maintenant? + +--Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur, patrie, vertu, +justice, c'est le fonds de ma langue; j'en fais une telle consommation +qu'il ne doit plus en rester pour les autres. Mais assez plaisante; +serieusement, je vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n deg. +7, aussitot que vous pourrez, de onze heures a midi. Il s'agit d'une +affaire serieuse que je ne peux vous expliquer ici, car j'ai dans +ma voiture un personnage qui s'impatiente et que je dois menager. +Viendrez-vous? + +--Je tacherai. + +--Votre parole? + +--Vous n'y croyez pas. + +--Pas a la mienne; mais a la votre, c'est different. + +--Je ferai tout ce que je pourrai. + +Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le surlendemain, +assez curieux, je l'avoue, de savoir ce qu'il y avait sous cette +insistance. + +Arrive rue Royale, on m'introduisit dans un tres-bel appartement au +premier etage, et je fus surpris du luxe de l'ameublement, car je +croyais Poirier tres-gene dans ses affaires. Dans la salle a manger une +riche vaisselle plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon, +des bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou tout au moins +de l'aisance doree. + +--Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un heritage, dit Poirier +en m'entrainant dans son cabinet; non, cher ami, mais j'ai fait quelques +affaires; et d'ailleurs, si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la +tente, a Paris il me faut un certain confortable. Cependant, je suis +devenu raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs par an; +aujourd'hui, 80,000 me suffisent tres-bien. Mais ce n'est pas de moi +qu'il s'agit, et je vous prie de croire que je ne vous ai pas demande a +venir me voir pour vous montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si +je n'avais craint de vous deranger aupres de monsieur votre pere malade, +vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu la votre. Vous savez +que je suis votre ami, n'est-ce pas? + +Il me tendit la main, puis continuant: + +--Vous avez du apprendre ma position aupres du prince. Le prince, qui +n'a pas oublie que j'ai ete un des premiers a me mettre a son service, +alors qu'il arrivait en France isole, sans que personne allat au-devant +de lui, a un moment ou ses quelques partisans devoues en etaient reduits +a se reunir chez un bottier du passage des Panoramas, le prince me +temoigne une grande bienveillance dont j'ai resolu de vous faire +profiter. + +--Moi? + +--Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre, si vous vous +rappelez ce que je vous ai dit autrefois en Afrique. + +En entendant cette singuliere ouverture, je fus puni de ma curiosite, et +je me dis qu'au lieu de venir rue Royale pour ecouter les confidences de +Poirier, j'aurais beaucoup mieux fait d'aller me promener pendant une +heure aux Champ-Elysees. + +Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une reponse immediate; car, au +moment ou j'arrangeais mes paroles dans ma tete, nous fumes interrompus +par un grand bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix, +des portes qui se choquaient, des pietinements, tout le tapage d'une +altercation et d'une lutte. + +Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et dans sa +precipitation, il tira la porte avec tant de force, qu'apres avoir +frappe le chambranle, elle revint en arriere et resta entr'ouverte. + +--Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucee. + +--Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour cela: je ne suis +pas invisible, repliqua Poirier. + +--Si, monsieur, vous etes invisible, puisque vous vous cachez; il y a +trois heures que je suis ici et que je vous attends; vos domestiques +ont voulu me renvoyer, mais je ne me suis pas laisse prendre a leurs +mensonges. Tout a l'heure on a laisse entrer quelqu'un qu'on a fait +passer par la salle a manger, tandis que j'etais dans le vestibule. +Alors j'ai ete certain que vous etiez ici, j'ai voulu arriver jusqu'a +vous et j'y suis arrive malgre tout, malgre vos domestiques, qui m'ont +dechire, depouille. + +--Ils ont eu grand tort, et je les blame. + +--Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scene de M. Dimanche; je +la connais, j'ai vu jouer le _Festin de Pierre_, arretez les frais, pas +besoin de faire l'aimable avec moi; je ne partirai pas seduit par vos +manieres; ce n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent. +Oui ou non, en donnez-vous? + +--Je vous ai deja explique, la derniere fois que je vous ai vu, que +j'etais tout dispose a vous payer, mais que je ne le pouvais pas en ce +moment. + +--Oui, il y a trois mois. + +--Croyez-vous qu'il y ait trois mois? + +--Ne faites donc pas l'etonne; ce genre-la ne prend pas avec moi. Oui ou +non, payez-vous? + +--Aujourd'hui non, mais dans quelques jours. + +--Donnez-vous un a-compte? + +--Je vous repete qu'aujourd'hui cela m'est impossible, je n'attendais +pas votre visite; mais demain... + +--Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne faut pas croire +que les bourgeois d'aujourd'hui sont betes comme ceux d'autrefois; les +debiteurs de votre genre ont fait leur education. + +--Etes-vous venu chez moi pour me dire des insolences? + +--Je suis venu aujourd'hui, comme je suis deja venu cent fois, vous +demander de l'argent et vous dire que, si vous ne payez pas, je vous +poursuis a outrance. + +--Vous avez commence. + +--He bien, je finis! et vous verrez que si adroit que vous soyez a +manoeuvrer avec les huissiers, vous ne nous echapperez pas: il nous +reste encore des moyens de vous atteindre que vous ne soupconnez pas. Ne +faites donc pas le mechant. + +--Il me semble que si quelqu'un fait le mechant, ce n'est pas moi, c'est +vous. + +--Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un saint avec vos tours +d'anguille qu'on ne peut pas saisir? + +--Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en riant. + +Mais le creancier ne se laissa pas desarmer par cette plaisanterie, et +il reprit d'une voix que la colere faisait trembler: + +--Ecoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer des gens comme vous, +et je suis bien decide a ne plus me laisser rouler. De remise en remise, +j'ai attendu jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous etes plus +endette que vous ne l'etiez il y a trois mois, comme dans trois mois +vous le serez plus que vous ne l'etes aujourd'hui. Je connais votre +position mieux peut-etre que vous ne la connaissez vous-meme. Vos +chevaux sont a Montel, vos voitures a Glorieux; depuis un an vous n'avez +pas paye chez Durand, et depuis six mois chez Voisin; vous devez 30,000 +francs chez Mellerio, 5,000 francs a votre tailleur... + +--Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour payer? + +--Mais ou sont-elles, vos ressources? C'est la precisement ce que je +demande: prouvez-moi que vous pourrez me payer dans six mois, dans un +an, et j'attends. Allez-vous vous marier? c'est bien; avez-vous un +heritage a recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne +vous reste qu'a disparaitre de Paris et a aller vous faire tuer en +Afrique. + +--Vous croyez? + +--Vous parlez de vos ressources. + +--Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de vous payer +prochainement, tres-prochainement. + +--Vos amis, oui, parlons-en. Le president de la Republique, n'est-ce +pas? C'est votre ami, je ne dis pas non, mais ce n'est pas lui qui +payera vos dettes, puisqu'il ne paye pas les siennes. Depuis qu'il est +president, il n'a pas paye ses fournisseurs; il doit a son boucher, a +son fruitier; a son pharmacien, oui, a son pharmacien, c'est le mien, +j'en suis sur; il doit a tout le monde, et pour leur faire prendre +patience il leur promet qu'ils seront nommes "fournisseurs de +l'empereur" quand il sera empereur. Mais quand sera-t-il empereur? +Est-ce que s'il pouvait donner de l'argent a ses amis, il laisserait +vendre l'hotel de M. de Morny? + +--Il ne sera pas vendu. + +--Il n'est pas moins affiche judiciairement pour le moment, et celui-la +est de ses amis, de ses bons amis, n'est-ce pas? Il est meme mieux que +ca, et pourtant on va le vendre. + +--Ecoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot a dire: s'il ne +vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au contraire, il vous parait +raisonnable, pesez-le; c'est votre fortune que je vous offre; nous +sommes aujourd'hui le 25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 decembre, et +je vous donne ma parole que le 16, a midi, je vous paye le quart de ce +que je vous dois. + +--Vous me payez 12,545 francs? + +--Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas ainsi, faites ce que +vous voudrez; seulement, je vous previens que votre obstination pourra +vous couter cher, tres-cher. + +Le creancier se defendit encore pendant quelques instants, puis il finit +par partir et Poirier revint dans le cabinet. + +--Excusez-moi, cher ami, c'etait un creancier a congedier, car j'ai +encore quelques creanciers; reprenons notre entretien. Je disais que le +prince etait pour moi plein de bienveillance et que je vous offrais mon +appui pres de lui: je vous emmene donc a l'Elysee et je vous presente; +le prince est tres-sensible aux devouements de la premiere heure, j'en +suis un exemple. + +--Je vous remercie... + +--N'attendez pas que le succes ait fait la foule autour du prince, venez +et prenez date pendant qu'il en est temps encore; plus tard, vous ne +serez plus qu'un courtisan; aujourd'hui, vous serez un ami. + +--Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant de votre +proposition, mais je ne puis l'accepter. + +--Ne soyez pas "belle ame," mon cher Saint-Neree, et reflechissez que +le prince va etre maitre de la France et qu'il serait absurde de ne pas +profiter de l'occasion qui se presente. + +--Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la situation comme +vous. + +--Vous la voyez mal, le pays, c'est-a-dire la bourgeoisie, le peuple, le +clerge, l'armee sont pour le prince. + +--Vous croyez donc que Lamoriciere, Changarnier, Bedeau sont pour le +prince? + +--Il ne s'agit pas des vieux generaux, mais des nouveaux: de +Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey, Cotte, Renault, Cornemuse, qui +valent bien les anciens. Qu'est-ce que vous croyez avoir ete faire en +Kabylie? + +--Une promenade militaire. + +--Vous avez ete faire des generaux, c'est la une invention du commandant +Fleury, qui est tout simplement admirable. Par ces nouveaux generaux que +nous avons fait briller dans les journaux et qui nous sont devoues, nous +tenons l'armee. Allons, c'est dit, je vous emmene. + +Mais je me defendis de telle sorte que Poirier dut abandonner son +projet; il etait trop fin pour ne pas sentir que ma resistance serait +invincible. + +--Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne peux pas vous faire +violence; seulement, souvenez-vous plus tard que j'ai voulu vous payer +une dette et que vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur +que tous les creanciers ne soient pas comme vous! Bien entendu, je reste +votre debiteur; malheureusement, si vous reclamez votre dette plus tard, +je ne serai plus dans des conditions aussi favorables pour m'en liberer. + + + +XX + +Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier, de terribles +evenements se sont passes,--terribles pour tous et pour moi +particulierement: j'ai perdu mon pauvre pere et une revolution s'est +accomplie. + +Maintenant il me faut reprendre mon recit ou je l'ai interrompu et +revenir en arriere, dans la douleur et dans la honte. + +J'etais sorti de chez Poirier profondement trouble. + +He quoi, cette expedition qu'on venait d'entreprendre dans la Kabylie +n'avait ete qu'un jeu! On avait provoque les Kabyles qui vivaient +tranquilles chez eux, on avait fait naitre des motifs de querelles, et +apres avoir accuse ces malheureuses tribus de la province de Constantine +de revolte, on s'etait rue sur elles. Une forte colonne expeditionnaire +avait ete formee sous le commandement du general de Saint-Arnaud, qui +n'etait encore que general de brigade, et la guerre avait commence. + +On avait fait tuer des Francais; on avait massacre des Kabyles, brule, +pille, saccage des pays pour que ce general de brigade put devenir +general de division d'abord, ministre de la guerre ensuite, et, enfin, +instrument docile d'une revolte militaire. Les journaux trompes avaient +celebre comme un triomphe, comme une gloire pour la France cette +expedition qui, pour toute l'armee, n'avait ete qu'une cavalcade; dans +l'esprit du public, les vieux generaux africains Bedeau, Lamoriciere, +Changarnier, Cavaignac avaient ete eclipses par ce nouveau venu. Et +celui qu'on avait ete prendre ainsi pour en faire le rival d'honnetes et +braves soldats, au moyen d'une expedition de theatre et d'articles de +journaux, etait un homme qui deux fois avait quitte l'armee dans des +conditions dont on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient +racontaient de lui des choses invraisemblables; il avait ete comedien, +disait-on, a Paris et a Londres, commis voyageur, maitre d'armes en +Angleterre; sa reputation etait celle d'un aventurier. + +Roulant dans ma tete ce que Poirier venait de m'apprendre, je me laissai +presque rassurer par ce choix de Saint-Arnaud. Pour qu'on eut ete +chercher celui-la, il fallait qu'on eut ete bien certain d'avance du +refus de tous les autres. L'armee n'etait donc pas gagnee, comme on le +disait, et il n'etait pas a craindre qu'elle se laissat entrainer par +ce general qu'elle connaissait. Etait-il probable que d'honnetes gens +allaient se faire ses complices? La raison, l'honneur se refusaient a le +croire. + +Alors lorsque, revenu pres de mon pere, je lui racontai ma visite a +Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi. + +--Tu parles de Saint-Arnaud general, me dit-il, mais maintenant c'est de +Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et tu dois etre bien certain que les +opinions ont change sur son compte: le comedien, le maitre d'armes, le +geolier de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus en lui +que le ministre de la guerre, c'est-a-dire le maitre de l'avancement +comme de la disponibilite. Je trouve, au contraire, que l'affaire +est habilement combinee. On a mis a la tete de l'armee un homme sans +scrupules, pret a courir toutes les aventures, et je crains bien que +l'armee ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il voudra +la conduire. L'obeissance passive n'est-elle pas votre premiere regle? +Pour les prudents, pour les malins, pour ceux qui sont toujours disposes +a passer du cote du plus habile ou du plus fort, l'obeissance passive +sera un pretexte et une excuse. "Je suis soldat; je ne sais qu'une +chose, obeir." Vos anciens generaux ont eu grand tort d'abandonner +l'armee pour la politique; aujourd'hui ils sont deputes, diplomates, +vice-president de l'Assemblee, ils seraient mieux a la tete de leurs +regiments, ou leur prestige et leur honnetete auraient la puissance +morale necessaire pour retenir les indecis dans le devoir. Maintenant, +on a fait de jeunes generaux, suivant l'expression du capitaine Poirier, +et comme on a du les choisir parmi les officiers dont on se croyait sur, +ce seront ces jeunes generaux qui entraineront l'armee. Tout est si bien +combine qu'on peut fixer le jour precis ou l'affaire aura produit ses +fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a du prendre des +echeances pour le 15 decembre. Veux-tu repartir ce soir pour Marseille? + +Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je refusai en tachant +de ne pas inquieter mon pere. + +--Combien l'homme est fou de faire des combinaisons basees sur l'avenir! +dit-il en continuant. Ainsi, quand tout jeune, tu as manifeste le desir +d'etre soldat, j'en ai ete heureux. Et depuis, quand nous sommes restes +longtemps separes, et que je t'ai su expose aux dangers et aux fatigues +d'une campagne, je n'ai jamais regrette d'avoir cede a ta vocation, +parce que si j'etais tourmente d'un cote, j'etais au moins rassure d'un +autre. Quand on a vu comme moi cinq ou six revolutions dans le cours de +son existence, c'est un grand embarras que de choisir une position pour +son fils: ou trouver une place que le flot des revolutions n'atteigne +pas? Ce n'est assurement pas dans la magistrature, ni dans +l'administration, ni dans la diplomatie. J'avais cru que l'armee +t'offrirait ce port tranquille ou tu pourrais servir honnetement ton +pays sans avoir a t'inquieter d'ou venait le vent et surtout d'ou il +viendrait le lendemain. Mais voici que maintenant l'armee n'est plus a +l'abri de la politique. Ceci est nouveau et il fallait l'ambition de ce +pretendant besogneux pour introduire en France cette innovation. Jusqu'a +present on avait vu des gouvernements corrompre les deputes, les +magistrats, les membres du clerge, il etait reserve a un Bonaparte de +corrompre l'armee. Que deviendra-t-elle entre ses mains, et jusqu'ou ne +nous fera-t-il pas descendre? La royaute est morte, le clerge s'eteint, +l'armee seule, au milieu des revolutions, etait restee debout: elle +aussi va s'effondrer. + +--Quelques generaux, quelques officiers ne font pas l'armee. + +--Garde ta foi, mon cher enfant; je ne dirai pas un mot pour l'ebranler; +mais je ne peux pas la partager. + +Cette foi, autrefois ardente, etait maintenant bien affaiblie, et +c'etait plutot l'amour-propre professionnel qui protestait en moi que la +conviction. Comme mon pere, j'avais peur et, comme lui, j'etais desole. + +Mais, si vives que fussent mes apprehensions patriotiques, elles durent +s'effacer devant des craintes d'une autre nature plus immediates et plus +brutales. + +Le mieux qui s'etait manifeste dans l'etat de mon pere, apres mon +arrivee a Paris, ne se continua point, et la maladie reprit bien vite +son cours menacant. + +Cette maladie etait une anemie causee par des ulcerations de l'intestin, +et, apres l'avoir lentement et pas a pas amene a un etat de faiblesse +extreme, elle etait arrivee maintenant a son dernier periode. +L'abattement moral qui avait un moment cede a la joie de me revoir, +avait redouble et s'etait complique d'une sorte de stupeur, qui pour +n'etre pas continuelle n'en etait pas moins tres-inquietante dans +ses acces capricieux. Les douleurs nevralgiques etaient devenues +intolerables. Enfin il etait survenu de l'infiltration aux membres +inferieurs. + +Parvenue a ce point, la maladie avait marche a une terminaison fatale +avec une effrayante rapidite, et le vendredi soir, le medecin, apres sa +troisieme visite dans la meme journee, m'avait prevenu qu'il ne fallait +plus conserver d'esperance. + +Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment que ce coup +allait me frapper d'un moment a l'autre, il m'atteignait si profondement +qu'il me laissa durant quelques minutes aneanti, eperdu. Sous la parole +nette et precise du medecin qui ne permettait plus le doute, il s'etait +fait en moi un dechirement,--une corde s'etait cassee, et je m'etais +senti tomber dans la vide. + +Cependant, comme je devais revenir immediatement pres de mon pere pour +ne pas l'inquieter, j'avais fait effort pour me ressaisir, et j'etais +rentre dans sa chambre. + +Mais je n'avais pas pu le tromper. + +--Tu es bien pale, me dit-il, tes mains tremblent, tes levres sont +contractees, le docteur a parle, n'est-ce pas? He bien, mon pauvre fils, +il faut nous resigner tous deux; on ne lutte pas contre la mort. + +Je balbutiai quelques mots, mais j'etais incapable de me dominer. + +--Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous deux dans ce +moment terrible et ne cherchons point mutuellement a nous tromper; +puisque l'un et l'autre nous savons la verite, passons librement les +quelques heures qui nous restent a etre ensemble. Mets-toi la bien en +face de moi, dans la lumiere, et laisse-moi te regarder. + +Puis, apres un long moment de contemplation, pendant lequel ses yeux +alanguis ou deja flottait la mort, resterent fixes, attaches sur moi: + +--Comme tu me rappelles ta mere! Oh! tu es bien son fils! + +Ce souvenir amollit sa resignation, et une larme coula sur sa joue +amaigrie et decoloree. La voix, deja faible et haletante, s'arreta dans +sa gorge, et, durant quelques minutes, nous restames l'un et l'autre +silencieux. + +Il reprit le premier la parole. + +--Il y a une chose, dit-il, qui me pese sur la conscience, et que j'ai +souvent voulu traiter avec toi depuis que tu es ici. J'ai toujours +recule, pour ne point te peiner en parlant de notre separation; mais +maintenant ce scrupule n'est plus a observer. Je vais partir sans te +laisser un sou de fortune a recueillir. + +--Je vous en prie, ne parlons pas de cela en un pareil moment. + +--Parlons-en, au contraire, car cette pensee est pour moi lourde et +douloureuse et ce me sera peut-etre un soulagement de m'en expliquer +avec toi. Tu sais par quelle serie de circonstances malheureuses ma +fortune et celle de ta mere ont passe en d'autres mains que les notres. + +--J'aime mieux recueillir pour heritage le souvenir de votre +desinteressement dans ces circonstances, que la fortune elle-meme qu'il +vous a coute. + +--Je le pense; mais enfin le resultat materiel a ete de me laisser sans +autres ressources que ma pension de retraite et la rente viagere que me +devaient nos cousins d'Angers, en tout dix mille francs par an. Avec +la pension que j'ai eu le plaisir de te servir, avec mes depenses +personnelles, je n'ai point fait d'economies. Sans doute, j'aurais pu +diminuer mes depenses. + +--Ah! pere. + +--Oui, cela eut mieux valu et j'aurais un remords de moins aujourd'hui. +Mais je ne l'ai pas fait; j'ai ete entraine chaque annee, et pour +excuse, je me suis dit que tu serais colonel et richement marie quand je +te quitterais, et que les quelques mille francs amasses peniblement par +ton pere ne seraient rien pour toi. Je te quitte, tu n'es pas colonel, +tu n'es pas marie, je ne t'ai rien amasse et c'est a peine si tu +trouveras quelques centaines de francs dans ce tiroir. En tout autre +temps cela ne serait pas bien grave; mais maintenant que va-t-il se +passer? Pourras-tu rester soldat? Cette inquietude me torture et +m'empoisonne les derniers moments qui nous restent a passer ensemble. +Ces questions sont terribles pour un mourant, et plus pour moi que pour +tout autre peut-etre, car j'ai toujours eu horreur de l'incertitude. +Enfin, mon cher Guillaume, quoi qu'il arrive, n'hesite jamais entre +ton devoir et ton interet. La misere est facile a porter quand notre +conscience n'est pas chargee. Mon dernier mot, mon dernier conseil, ma +derniere priere s'adressent a ta conscience; n'obeis qu'a elle seule, et +quand tu seras dans une situation decisive, fais ce que tu dois; me le +promets-tu? + +--Je vous le jure. + +--Embrasse-moi. + +Il m'est impossible de faire le recit de ce qui se passa pendant les +deux jours suivants. Je n'ai pas pu encore regarder le portrait de +mon pere. Je ne peux pas revenir en ce moment sur ces deux journees; +peut-etre plus tard le souvenir m'en sera-t-il supportable, aujourd'hui +il m'exaspere. + +Mon pere mourut le 1er decembre au moment ou le jour se levait,--jour +lugubre pour moi succedant a une nuit affreuse. + + + +XXI + +Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner nos morts a +la garde d'etrangers. + +Qu'a donc la mort de si epouvantable en elle-meme qu'elle nous fait +fuir? Vivant, nous l'avons soigne, adore; il n'est plus depuis quelques +minutes a peine, son corps n'est pas encore refroidi, et nous nous +eloignons. + +Ces yeux ne voient plus, ces levres ne parlent plus, et cependant de +ce cadavre sort une voix mysterieuse qu'il est bon pour notre ame +d'entendre et de comprendre. C'est un dernier et supreme entretien dont +le souvenir se conserve toujours vivace au fond du coeur. + +Je veillai donc mon pere. + +Mais, derange a chaque instant pendant la journee par ces mille soins +que les convenances de la mort commandent, je fus bien peu maitre de ma +pensee. + +La nuit seulement je me trouvai tout a fait seul avec ce pauvre pere qui +m'avait tant aime. Je m'assis dans le fauteuil sur lequel il etait reste +etendu pendant sa maladie, et je me mis a lire la serie des lettres que +je lui avais ecrites depuis le jour ou j'avais su tenir une plume entre +mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient ete classees par lui et serrees +soigneusement dans un bureau ou je les avais trouvees. + +Pendant les premieres annees, elles etaient rares; car alors nous ne +nous etions pour ainsi dire pas quittes, et je n'avais eu que quelques +occasions de lui ecrire pendant de courtes absences qu'il faisait de +temps en temps. Mais a mesure que j'avais grandi, les separations +etaient devenues plus frequentes, puis enfin etait arrive le moment ou +la vie militaire m'avait enleve loin de Paris, et alors les lettres +s'etaient succede longues et suivies. + +C'etait l'histoire complete de notre vie a tous deux, de la sienne +autant que de la mienne; elles parlaient de lui autant que de moi, +n'etant point seulement un recit, un journal de ce que je faisais ou de +ce qui m'arrivait, mais etant encore, etant surtout des reponses a ce +qu'il me disait, des remerciments pour sa sollicitude et ses temoignages +de tendresse. + +Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il parfois +que je m'entretenais veritablement avec lui. La mort etait une illusion, +le corps que je voyais etendu sur sa couche funebre n'etait point un +cadavre et la realite etait que nous etions ensemble l'un pres de +l'autre, unis dans une meme pensee. + +Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table et, pendant de +longs instants, je restais perdu dans le passe, me le rappelant pas a +pas, le vivant par le souvenir. L'heure qui sonnait a une horloge, le +roulement d'une voiture sur le pave de la rue, le craquement d'un meuble +ou d'une boiserie, un bruit mysterieux, me ramenaient brusquement dans +la douloureuse realite. Helas! la mort n'etait pas une illusion, c'etait +le reve qui en etait une. + +Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait etre, mais +c'etait le matin, car le froid se faisait sentir; Felix entra doucement +dans la chambre. Lui aussi avait voulu veiller et il etait reste dans la +piece voisine. + +--Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il se passe quelque +chose d'extraordinaire dans la rue. + +--Que m'importe la rue? + +--Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la trottoir? + +--Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie. + +--Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regarde par la fenetre de la +salle a manger; j'ai vu des agents de police passer et repasser; il y en +a aussi d'autres au coin de la rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se +cacher. C'est la Revolution. + +J'etais peu dispose a me laisser distraire de mes tristes pensees; +cependant, cette insistance de Felix m'amena a la fenetre de la salle +a manger, et a la lueur des becs de gaz, je vis en effet des groupes +sombres qui paraissaient postes en observation. Bien qu'ils fussent +caches dans l'ombre, on pouvait reconnaitre des sergents de ville. +Plusieurs leverent la tete vers notre fenetre eclairee. Au coin de la +rue du Bac, un afficheur etait occupe a coller de grands placards dont +la blancheur brillait sous la lumiere du gaz. + +Il etait certain que ces agents etaient places la, dans cette rue +tranquille, pour accomplir quelque besogne mysterieuse. + +Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en etat d'examiner cette +question. Je rentrai dans la chambre et repris ma place pres de mon +pere. + +Au bout d'un certain temps Felix revint de nouveau, et comme je faisais +un geste d'impatience pour le renvoyer, il insista. + +--On assassine le general Bedeau, dit-il, ils sont entres dans la +maison. + +En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un bruit de pas +precipites et des eclats de voix. + +Assassiner le general Bedeau! Mon premier mouvement fut de me lever +precipitamment et de courir sur le palier. Mais je n'avais pas fait cinq +pas que la reflexion m'arreta. C'etait folie. Des agents de police ne +pouvaient pas s'etre introduits dans la maison pour porter la main sur +un homme comme le general. Felix etait affole par la peur. + +Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait redouble. J'ouvris +la porte du palier. + +--A la trahison! criait une voix forte. + +Puis, en meme temps, on entendait des pietinements, des fracas de +portes, le tumulte d'une troupe d'hommes, tout le bruit d'une lutte. + +Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison etaient sortis +comme moi; plusieurs portaient des lampes et des bougies qui eclairaient +l'escalier. + +--Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur, le general +Bedeau, vice-president de l'Assemblee, dit le general aux agents qui +l'entouraient? + +A ce moment le commissaire de police, qui etait a la tete des agents, se +jeta sur le general et le saisit au collet. + +Les agents suivirent l'exemple qui leur etait donne par leur chef et, se +ruant sur le general, le saisissant aux bras, le tirant, le poussant, +l'entrainerent au bas de l'escalier avec cette rapidite brutale que +connaissent seulement ceux qui ont vu operer la police. + +--A moi! a moi! criait le general. + +Descendant rapidement derriere les agents, j'etais arrive aux dernieres +marches de l'escalier comme ils s'engageaient sous le vestibule, je +voulus m'elancer au secours du general, mais deux agents se jeterent +devant moi et me barrerent le passage. + +--A l'aide! criait le general, se debattant toujours, a moi, a moi, je +suis le general Bedeau. + +--Mettez-lui donc un baillon, cria une voix. + +Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus me degager, +mais ils etaient vigoureux, et je ne pus me debarrasser de leur +etreinte. + +--Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous enleve aussi. + +Le general et le groupe qui l'entrainait etaient arrives dans la rue, et +l'on entendait toujours la voix du general, s'adressant sans doute aux +passants qui s'etaient arretes. + +--Au secours, citoyens! on arrete le vice-president de l'Assemblee; je +suis le general Bedeau. + +Je parvins a me degager en repoussant l'un des agents et en trainant +l'autre avec moi. + +Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la rue se referma +avec violence et en meme temps on entendit une voiture qui partait au +galop. + +Il etait trop tard, le general etait enleve. Mes deux agents s'etaient +jetes de nouveau sur moi. En entendant ce bruit, ils me lacherent. + +--Ca se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le poing. + +Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressee, ils se firent ouvrir la +porte, et s'en allerent sans m'emmener avec eux. + +Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de l'appartement +du general, je trouvai le domestique de celui-ci qui se lamentait au +milieu d'un groupe de curieux. + +--C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit! quand le +commissaire a sonne, je l'ai pris pour M. Valette, le secretaire de la +presidence de l'Assemblee, et je l'ai conduit a la chambre du general. +Ils vont le fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi! + +Ainsi le coup d'Etat s'accomplissait par la police, et c'etait en +faisant arreter les representants chez eux que Louis-Napoleon voulait +prendre le pouvoir. + +En reflechissant un moment, j'eus un soupir de soulagement egoiste: +l'armee ne se faisait pas la complice de Louis-Napoleon; l'honneur au +moins etait sauf. + +Le recueillement et la douleur sans emotions etrangeres n'etaient plus +possibles; les bruits de la rue montaient jusque dans cette chambre +funebre ou la lumiere du jour ne penetrait pas. + +A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'a moi quoi que je +fisse pour me boucher les oreilles. On avait arrete les questeurs de +l'Assemblee. Le palais Bourbon etait garde par les troupes. Les soldats +encombraient les quais et les places. + +Il n'y avait plus d'illusion a se faire: l'armee pretait son appui au +coup d'Etat, ou tout au moins une partie de l'armee; quelques regiments +gagnes a l'avance, sans doute. + +L'enterrement avait ete fixe a onze heures. Pourrait-il se faire au +milieu de cette revolution? La fusillade n'allait-elle pas eclater d'un +moment a l'autre, et les barricades n'allaient-elles pas se dresser au +coin de chaque rue? + +L'arrivee des employes des pompes funebres redoubla mon trouble: leurs +paroles etaient contradictoires; tout etait tranquille; au contraire on +se battait dans le faubourg Saint-Antoine, a l'Hotel de ville. + +Je ne savais a quel parti m'arreter; la venue de deux amis de mon pere +ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut tenir conseil avec eux pour +savoir si nous ne devions pas differer l'enterrement. L'un, M. le +marquis de Planfoy, voulait qu'il eut lieu immediatement; l'autre, M. +d'Aray, voulait qu'il fut retarde, et je dus discuter avec eux, ecouter +leurs raisons, prendre une decision et tout cela dans cette chambre ou +depuis deux jours nous n'osions pas parler haut. + +--Veux-tu exposer le corps de ton pere a servir de barricade? disait M. +d'Aray. Paris tout entier est souleve. Je viens de traverser la place de +l'Ecole-de-Medecine et j'ai trouve un rassemblement considerable forme +par les jeunes gens des ecoles. Il est vrai que ce rassemblement, +charge par les gardes municipaux a cheval, a ete dissipe, mais il va se +reformer; la lutte va s'engager, si elle n'est pas commencee. + +--Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y aura rien au +moins pour le moment. Je viens de traverser les Champs-Elysees et la +place de la Concorde; j'ai vu Louis-Napoleon a la tete d'un nombreux +etat-major passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si +bien disposees en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il veut; +ainsi, devant le palais de l'Assemblee, les gendarmes ayant crie +"Vive l'empereur!" il a fait repondre "Vive la Republique!" par +les cuirassiers de son escorte. Avant de tenter une resistance, on +reflechira. Les generaux africains et les chefs de l'Assemblee sont +arretes; il y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes devoues +a Louis-Napoleon dans Paris, et le peuple ne bouge pas; il lit les +affiches avec plus de curiosite que de colere; et comme on lui dit qu'il +s'agit de defendre la Republique contre l'Assemblee, qui voulait la +renverser, il le croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage +universel, on met a la porte la majorite royaliste, il ne voit pas plus +loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent mieux ce qui +se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie qui fait les barricades. +La garde nationale ne bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le +rappel. S'il y a resistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigne, +mais on est encore plus desoriente, car on n'avait rien prevu, rien +organise en vue de ce coup d'Etat que tout le monde attendait. Demain +on se retrouvera: on tentera peut-etre quelque chose, mais il sera trop +tard; Louis-Napoleon sauvera facilement la societe et l'empire n'en sera +que plus solidement etabli. Je t'engage, mon pauvre Guillaume, a ne pas +differer cette triste ceremonie. + +M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire resolu; il a ete +representant a la Constituante, il a le sentiment des choses politiques, +j'eus confiance en lui et me rangeai de son cote. + + + +XXII + +Mon pere, dans nos derniers entretiens, m'avait donne ses instructions +pour son enterrement et m'avait demande d'observer strictement sa +volonte. + +Il avait toujours eu horreur de la representation, et il trouvait que +les funerailles, telles qu'on les pratique dans notre monde, sont une +comedie au benefice des vivants, bien plus qu'un hommage rendu a la +memoire des morts. + +Partant de ces idees qui, chez lui, etaient rigoureuses, il avait arrete +la liste des personnes que je devrais inviter a son convoi, non par une +lettre banale imprimee suivant la formule, mais par un billet ecrit de +ma main. + +--Je ne veux pas qu'on m'accuse d'etre une cause de derangement, +m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus que ceux qui me suivront +jusqu'au cimetiere, trouvent dans cette promenade un pretexte a +causerie. Je ne veux derriere moi, pres de toi, que des amis dont le +chagrin soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les veritables +amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne comprendra que dix +amis sinceres et devoues. + +Je m'etais religieusement conforme a ces recommandations, et je n'avais +de mon cote invite personne. Ce n'etait pas d'un temoignage de sympathie +donne a ma personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu a mon +pere. + +A onze heures precises, huit des dix amis qui avaient ete prevenus +etaient arrives; les deux qui manquaient ne viendraient pas, ayant ete +arretes le matin et conduits a Mazas. + +Quand je fus dans la rue derriere le char, mon coeur se serra sous +le coup d'une horrible apprehension: pourrions-nous aller jusqu'au +Pere-Lachaise et traverser ainsi tout Paris, les abords de l'Hotel de +ville, la place de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir +des paroles de M. d'Aray m'etait revenu, il s'etait impose a mon esprit, +et je voyais partout des barricades: on nous arretait; on renversait le +char; on jetait le cercueil au milieu des paves; la lutte s'engageait, +c'etait une hallucination horrible. + +Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver a la rue son aspect +accoutume; les magasins etaient ouverts, les passants circulaient, les +voitures couraient, c'etait le Paris de tous les jours; je me rassurai, +M. de Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire que je +ne m'explique pas, je fus indigne de ce calme qui m'etait cependant +si favorable. He quoi! c'etait ainsi qu'on acceptait cette revolution +militaire! personne n'avait le courage de protester contre cet attentat! + +Mais a regarder plus attentivement, il me sembla que ce calme etait +plus apparent que reel: il y avait des groupes sur les trottoirs, dans +lesquels on causait avec animation; au coin des rues on lisait les +proclamations en gesticulant. Et d'ailleurs nous etions dans le faubourg +Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des resistances populaires; +il faudrait voir quand nous approcherions des faubourgs. + +Et j'avais la tete si troublee, si faible, qu'apres m'etre rassure sans +raison, je retombai dans mes craintes sans que rien qu'une apprehension +vague justifiat ces craintes. + +Le calme de l'eglise apaisa ces mouvements contradictoires qui me +poussaient d'un extreme a l'autre. Je pus revenir a mes pensees. Je +n'eus plus que mon pere present devant les yeux, mon pere qui m'allait +etre enleve pour jamais. + +Elle etait pleine de silence, cette eglise, et de recueillement. Soit +que les troubles du dehors n'eussent point penetre sous ses voutes, soit +qu'ils n'eussent point touche l'ame de ses pretres, les offices s'y +celebraient comme a l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue +chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres, il y avait +des femmes qui priaient. + +Sans la presence d'un horrible maitre des ceremonies qui tournait et +retournait autour de moi, me saluant, me faisant des reverences et des +signes mysterieux, j'aurais pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce +figurant ridicule me rejetait a chaque instant dans la realite, et quand +dans une genuflexion il ramenait les plis de son manteau, il me semblait +qu'il m'ouvrait un jour sur la rue,--ses emotions et ses troubles. + +Il fallut enfin quitter l'eglise et reprendre ma place derriere le char +en nous dirigeant vers le Pere-Lachaise. + +Avec quelle anxiete je regardais devant moi! A me voir, les passants +devaient se dire que j'avais une singuliere contenance. Et, de fait, a +chaque instant, je me penchais a droite ou a gauche pour regarder au +loin, si quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage. + +Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que j'avais deja +remarquee; mais en arrivant a un pont, je ne sais plus lequel, un corps +de troupe nous arreta. Les soldats, l'arme au pied, obstruaient le +passage; les tambours etaient assis sur leurs caisses, mangeant et +buvant; les officiers, reunis en groupe, causaient et riaient. + +La chaleur de l'indignation me monta au visage: c'etaient la mes +camarades, mes compagnons d'armes; ils riaient. + +La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortege et jusqu'au +cimetiere notre route se continua sans incident. Partout dans les rues +populeuses, dans les places, dans les faubourgs l'ordre et le calme des +jours ordinaires. + +Ce que fut la fin de cette lugubre ceremonie, je demande a ne pas le +raconter; je sens la-dessus comme les anciens, il est de certaines +choses qu'il ne faut pas nommer et dont il ne faut pas parler; c'est +bien assez d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes les +joies de la terre n'effaceront jamais. + +Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous le mien, c'etait +celui de M. de Planfoy. + +--Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, ou veux-tu aller? + +--Rentrer dans la maison de mon pere. + +--Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons, a pied. + +--Mais vous demeurez rue de Rouilly. + +--Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments ou il est bon de +marcher pour user la fievre et abattre sa force corporelle. + +Nous nous mimes en route a travers les tombes. Au tournant du chemin, +Paris nous apparut couche dans la brume. Tous deux, d'un meme mouvement, +nous nous arretames. + +De cette ville immense etalee a nos pieds, il ne s'echappait pas un +murmure qui fut le signe d'une emotion populaire. Les cheminees +des usines lancaient dans le ciel gris leurs colonnes de fumee. On +travaillait. + +--Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir une revolution +autrement grave que celle que voulait tenter Charles X. Les temps sont +changes. + +Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant de la Bastille, M. +de Planfoy fut salue par deux personnes qui l'aborderent. + +--Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez ou nous ont conduits +les folies de la majorite. + +Et ils se mirent a parler tous trois des evenements qui +s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui de l'armee, +de l'apathie du peuple. Je compris que c'etaient deux membres de +l'Assemblee appartenant au parti republicain. Nous arrivions sur la +place de la Bastille. Devant nous un groupe assez compacte etait masse +sur la voute du canal. + +--L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez, dit l'un des +representants; le peuple est trompe, mais deja il comprend la verite de +la situation. Vous voyez qu'il se rassemble et s'emeut. Je vais parler +a ces gens; ils m'ecouteront. C'est en divisant la resistance que +nous epuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de resistance pour +organiser une defense formidable. Si le faubourg se souleve, des quatre +coins de Paris on viendra se joindre a nous. + +Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe. + +Mais ce n'etait point le souci de la chose publique et de la patrie qui +l'avait forme: deux saltimbanques en maillot se promenaient gravement +pendant qu'un paillasse faisait la parade, demandant "quatre sous +encore, seulement quatre pauvres petits sous, avant de commencer." + +Le representant ne se decouragea point, et s'adressant d'une voix ferme +a ces badauds, il leur adressa quelques paroles vigoureuses et faites +pour les toucher. + +Mais une voix au timbre percant et criard couvrit la sienne. + +--Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empeches la parade; si tu +veux enfoncer le pitre, commence par etre plus drole que lui. + +Nous nous eloignames. + +--Voila l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je tort ce matin? +Il considere que tout cela ne le touche pas, et que c'est une querelle +entre les bonapartistes et les monarchistes dans laquelle il n'a rien +a faire. Et puis il n'est peut-etre pas fache de voir ecraser la +bourgeoisie, qui l'a battu aux journees de Juin. + +Dans la rue Saint-Antoine, a l'Hotel de ville, il n'y avait pas plus +d'emotion que sur la place de la Bastille. Decidement, les Parisiens +acceptaient le coup d'Etat qui se bornerait a l'arrestation de quelques +representants. + +Ca et la seulement on rencontrait des rassemblements de troupes qui +attendaient. + +Comme nous arrivions dans la rue de l'Universite, nous apercumes une +foule compacte et un spectacle que je n'oublierai jamais s'offrit a mes +yeux. + +Un long cortege descendait la rue. En tete marchaient le general Forey +et le capitaine Schmitz, son aide de camp; puis venait une colonne de +troupes, puis apres cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de +deux cents prisonniers. + +Ces prisonniers etaient les representants a l'Assemblee nationale, qu'on +venait d'arreter a la mairie du 10e arrondissement; a leur tete marchait +leur president, qu'un agent de police tenait au collet. + +Le passage de ces deputes, conduits entre des soldats comme des +malfaiteurs, provoquait quelques cris de: "Vive l'Assemblee," mais en +general il y avait plus d'etonnement dans la foule que d'indignation. Et +comme M. de Planfoy demandait a un boutiquier ou se rendait ce cortege: + +--A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez bien, tout +ca c'est pour la farce. + +En rentrant dans l'appartement de mon pere, je me laissai tomber sur une +chaise, j'etais aneanti, ecoeure. + +Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette prostration. +Elle etait de Clotilde, cependant. Mais j'etais dans une crise de +decouragement ou l'on est insensible a toute esperance. D'ailleurs, +les plaisanteries, les bavardages gais et legers de cette lettre, les +paroles de coquetterie qu'elle contenait n'etaient pas en rapport +avec ma situation presente, et elle me blessait plus qu'elle ne me +soulageait. + +--Tu vas retourner a Marseille? me demanda M. de Planfoy apres un long +temps de silence. + +--Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais auparavant +a remettre a quelques personnes des papiers importants dont mon pere +etait le depositaire: c'est un soin dont il m'a charge et qu'il m'a +recommande vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance +politique. + +--Alors hate-toi, car nous entrons dans une periode ou il faudra ne pas +se compromettre. Louis-Napoleon a debute par le ridicule et il voudra +sans doute effacer cette impression premiere par la terreur. Si tu ne +peux remettre ces papiers a ceux qui en sont proprietaires, et si tu +veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais a ton regiment. + +--Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon pere m'a demande; si +je ne peux pas reussir, j'aurai ensuite recours a vous, car il m'est +impossible de rester a Paris en ce moment. Je voudrais etre a Marseille, +et pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait si mon +regiment n'a pas fait comme l'armee de Paris? + +--Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers onze heures, et je +sortirai demain a huit heures. + +Il m'embrassa tendrement en me serrant a plusieurs reprises dans ses +bras, et je restai seul. + + + +XXIII + +Il etait trois heures: le train que je voulais prendre partait a huit +heures du soir, je n'avais donc que tres peu de temps a moi pour porter +ces papiers a leurs adresses; je me mis en route aussitot. + +J'avais quatre courses a faire; dans le quartier de l'Observatoire, aux +Champs-Elysees, dans la Chaussee-d'Antin et rue du Rocher. + +Je commencai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me fit n'etait pas de +nature a m'encourager a persister dans l'accomplissement de ma mission. + +La personne que j'allais chercher habite une de ces maisons assez +nombreuses dans ce quartier qui participent a la fois de la maison de +sante, de l'hotel meuble et du couvent. Elle me recut tout d'abord avec +une grande affabilite et me parla de mon pere en termes sympathiques, +mais quand je lui tendis la liasse de papiers qui portait son nom, elle +changea brusquement de physionomie, l'affabilite fut remplacee par la +durete, le calme par l'inquietude. + +--Comment, dit-elle, en me prenant vivement la liasse des mains, c'est +pour me remettre ces lettres insignifiantes que vous vous etes expose a +parcourir Paris un jour de revolution? + +--Mon pere m'avait charge de remettre ce paquet entre vos mains, et +comme je pars ce soir pour rejoindre mon regiment, je ne pouvais pas +choisir un autre jour. Au reste je n'ai couru aucun danger. + +--Vous avez couru celui d'etre arrete, fouille, et bien que ces lettres +n'aient aucune importance.... + +--J'ai cru, a la facon dont mon pere me les recommandait, qu'elles +avaient un interet pour vous. + +--Aucun; cependant, en ces temps de revolution, il eut ete mauvais +qu'elles tombassent aux mains de personnes etrangeres qui eussent pu les +interpreter faussement. + +Bien que ces lettres n'eussent aucun interet, aucune importance comme +on me le disait, on les comptait cependant attentivement et on les +examinait. + +--Il eut fallu que je fusse tue, dis-je avec une certaine raideur. + +--Ou simplement arrete, et les deux etaient possibles, cher monsieur; +tandis qu'en gardant ces papiers chez vous, vous supprimiez tout danger, +surtout en dechirant l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre pere +etait assurement un homme auquel on pouvait se fier en toute confiance, +mais peut-etre portait-il la precaution jusqu'a l'extreme. + +--Mon pere n'avait souci que de son devoir. + +--Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il y a des moments +pour faire son devoir. + +Je me levai vivement. + +--J'aurais ete peine que pour une liasse de documents insignifiants, +vous vous fussiez trouve pris dans des... complications desagreables, +pour vous d'abord et aussi pour ceux qui se seraient trouves entraines +avec vous, innocemment. + +Ce fut tout mon remerciment, et je me retirai sans repondre aux +genuflexions et aux pas glisses qui accompagnerent ma sortie. A la +Chaussee-d'Antin, l'accueil fut tout autre, et quand je tendis mon +paquet cachete, on me l'arracha des mains plutot qu'on ne me le prit. + +--Votre pere etait un bien brave homme, et vous, capitaine, vous +etes son digne fils; votre main, je vous prie, que je la serre avec +reconnaissance. + +Je tendis ma main. + +--Voila les hommes qu'on regrette; il a pense a vous charger de ces +papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le voir. Quand j'ai appris sa +maladie, j'ai eu l'idee d'aller lui rendre visite, mais on ne fait +pas ce qu'on veut. Nous vivons dans un temps bizarre ou il faut etre +prudent; cette nouvelle revolution est la preuve qu'il faut etre pret a +tout et ne pas encombrer sa route a l'avance. Cette demarche aupres de +moi n'est pas la seule dont vous avez ete charge, n'est-ce pas? + +--Mon pere s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes ses dispositions. + +--C'etait un homme precieux, en qui l'on pouvait se fier entierement; +il a eu bien des secrets entre les mains. Si jamais je puis vous etre +utile, je vous donne ma parole que je serai heureux de m'employer pour +vous. Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant que les +choses aient repris leur cours naturel et legitime, ce que je souhaite +aussi vivement que pouvait le souhaiter votre pauvre pere, je pourrai +peut-etre rendre quelques services a mes amis. Croyez que vous etes du +nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent, ne vous exposez +pas; demain, la ville sera probablement en feu. + +--Demain, je serai a Lyon. + +--A Lyon. Ah! tant mieux. + +Le paquet que j'avais a remettre rue du Rocher portait le nom d'une dame +que j'avais entendu prononcer chez mon pere, quand j'etais jeune. Il +etait beaucoup plus volumineux que les trois autres, et au toucher, il +paraissait renfermer autre chose que des lettres,--une boite, un etui. + +On me fit entrer dans un salon ou se trouvaient deux femmes, une vieille +et une jeune; la vieille paree comme pour un grand jour de grande +reception, la jeune remarquablement belle. + +Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole. + +--Vous etes le fils du comte de Saint-Neree? dit-elle en regardant ma +carte avec un lorgnon. + +--Oui, madame. + +Elle releva les yeux et me regarda: + +--En deuil! Ah! mon Dieu! + +J'etais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais suivi +l'enterrement. + +--Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame. + +Puis quand nous fumes seuls: + +--Votre pere? dit-elle. + +Je baissai la tete. + +--Ah! mon Dieu, s'ecria-t-elle, c'est affreux. + +Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je fus touche de +ces regrets donnes a la memoire de mon pere, et je regardai avec emotion +cette vieille femme qui pleurait celui que j'avais tant aime. Assurement +elle etait la grand'mere de la jeune femme qui venait de nous quitter et +elle avait du etre aussi belle que celle-ci, mais avec plus de grandeur +et de noblesse. + +--Quand? dit-elle les yeux baisses. + +--Nous l'avons conduit aujourd'hui au Pere-Lachaise. + +--Aujourd'hui, mon Dieu! + +--Pendant sa maladie, il m'a recommande de remettre en vos mains cette +liasse de lettres. + +--Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet, c'etait ainsi que +je devais apprendre sa mort. Votre pere etait un galant homme, monsieur +le comte.... + +Ce titre qu'on me donnait pour la premiere fois me fit frissonner. + +--C'etait un homme d'honneur, dit-elle en continuant, un homme de coeur, +et le meilleur voeu que puisse former un femme qui l'a bien... qui l'a +beaucoup connu, c'est de souhaiter que vous lui ressembliez en tout. + +Elle releva les yeux et me regarda longuement. + +--Vous avez son air, dit-elle, sa tournure a la Charles Ier. + +Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef en or qu'elle +portait suspendue a la chaine de son lorgnon, elle en tira un etui en +maroquin que le temps avait use et jauni. + +--Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet etui, voyez. + +Une miniature me montra mon pere sous l'aspect d'un homme de trente ans. + +--Avez-vous un portrait de votre pere jeune? me dit-elle. + +--Non, madame. + +--Eh bien! celui-la sera pour vous; je vous demande seulement de me le +laisser encore; je vais ecrire un mot derriere cette miniature pour +dire que je vous la donne; on vous la remettra quand je ne serai plus. +Guillaume est votre nom, n'est-ce pas? + +--Oui, madame. + +--Votre pere s'appelait Henri. + +Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut me retenir, mais +l'heure me pressait; je lui expliquai les raisons qui m'obligeaient a +partir. + +Alors elle appela la jeune femme qui s'etait retiree a mon arrivee, et +me presentant a elle: + +--Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Neree, de qui je +parle si souvent quand je veux citer un modele: si jamais tu rencontres +monsieur dans le monde, j'espere que la petite-fille aura pour le fils +un peu de l'amitie que la grand'mere avait pour le pere. + +Elle me reconduisit jusqu'a la porte, puis, comme je m'inclinais pour +prendre conge d'elle, elle me retint par la main. + +--Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant? + +Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa sur le front. + +--Soyez tranquille a Marseille, me dit-elle, il ne manquera pas de +fleurs. + +Je sortis profondement trouble et me dirigeai vers les Champs-Elysees. + +Jusque-la, j'avais ete assez heureux pour trouver chez elles les +personnes que j'avais besoin de voir; mais aux Champs-Elysees, cette +chance ne se continua point: le personnage politique auquel mon dernier +paquet etait adresse etait absent, et l'on ne savait ou je pourrais le +rencontrer. + +Je me decidai a attendre un moment et alors je fus temoin d'une scene +caracteristique, qui me prouva, une fois de plus, que l'armee de Paris +etait devouee au coup d'Etat. + +Deux regiments de carabiniers et deux de cuirassiers occupaient les +Champs-Elysees. Tout a coup, une immense clameur s'eleva de cette +troupe, des cris enthousiastes se melant au cliquetis des sabres et des +cuirasses: c'etait Louis-Napoleon qui passait devant ces regiments et +qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant empereur leur +general vainqueur, n'ont pousse plus de cris de triomphe. + +Le temps s'ecoula. J'attendis, la montre dans la main, suivant sur le +cadran la marche des aiguilles et me demandant ce que je devais faire: +Fallait-il partir pour Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il +le confier a M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon depart +jusqu'au lendemain matin? + +A tort ou a raison, je supposais que ce dernier paquet etait le plus +important de tous; et le nom du personnage a qui je devais le rendre, +son role dans les evenements politiques de ces vingt dernieres annees, +son caractere, ses relations avec des partis opposes me faisaient une +loi de ne pas agir a la legere. + +Je passai la une heure d'incertitude penible, decide a rester, decide a +partir, et trouvant alternativement autant de bonnes raisons pour une +resolution que pour l'autre. Mon devoir de soldat et mon amour me +poussaient vers Marseille; mon engagement envers mon pere me retenait a +Paris. + +Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze heures de retard +n'avaient pas grande importance maintenant. Que ferais-je a Marseille +trois jours apres que la nouvelle de la revolution y serait parvenue? +Mon regiment, mes camarades et mes soldats se seraient prononces depuis +longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde pesat sur moi +pour m'empecher de remplir la promesse que j'avais faite a mon pere. Ce +n'etait qu'un retard de quelques heures, que j'abregerais d'ailleurs en +prenant le lendemain matin le train de grande vitesse. + +J'attendis encore. Mais les heures s'ajouterent aux heures; a huit +heures du soir mon personnage n'etait pas de retour. + +Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la soiree et je +rentrai dans Paris. + +Chose bizarre et qui doit paraitre invraisemblable, les boulevards +n'etaient pas deserts et les magasins n'etaient pas fermes. Il y avait +foule au contraire sur les trottoirs et dans les restaurants; dans les +cafes on voyait le public habituel de ces etablissements. Aux fenetres +d'un de ces restaurants qui recoit ordinairement les noces de la petite +bourgeoisie, j'apercus une illumination eblouissante; on dansait, et +l'on entendait de la chaussee les grincements du violon et les notes +eclatantes du cornet a piston. + +C'etait a croire qu'on marchait endormi et qu'on revait. + +Ou donc etait Paris? + +A onze heures, je retournai aux Champs-Elysees; meme absence. J'attendis +de nouveau, cette fois jusqu'a une heure du matin. Enfin, a une heure, +je laissai une nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le +lendemain matin, a six heures. + + + +XXIV + +Etant donne le caractere du personnage que je devais voir, il fallait +conclure de son absence qu'il ne trouvait pas prudent de rentrer chez +lui, soit qu'il eut peur d'etre arrete comme tant de representants +l'avaient ete, soit, ce qui etait plus probable, qu'il craignit d'etre +entraine a se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant que ce +gouvernement fut solidement etabli. + +Dans ces conditions, j'etais expose a rester longtemps a Paris, car les +chances de Louis-Napoleon me paraissaient bien fragiles; la France, qui +s'etait unanimement soulevee contre Paris au moment des journees de +juin, ne serait pas moins energique contre cette revolution sans doute. +Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au jour ou il ne verrait +plus de danger a ressusciter, pour prendre parti. + +Je n'avais donc qu'une chose a faire, retourner aux Champs-Elysees, +comme je l'avais promis, et si je ne le trouvais pas, partir pour +Marseille, apres avoir remis mes papiers a M. de Planfoy. Par ce moyen, +tout me semblait concilie. + +J'arrivai un peu apres six heures aux Champs-Elysees, et ce qui m'avait +paru probable se trouva une realite; mon personnage n'etait pas rentre +et on l'attendait toujours, mais je dois le dire, sans inquietude +apparente. + +Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine, pour aller chez +M. de Planfoy, qui habite, rue de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois +"une petite maison" ou "une folie." Il a recu cette maison dans un +heritage, et comme il est peu fortune, il a trouve commode de l'habiter; +le jardin qui l'entoure est vaste, et pour Mme de Planfoy qui adore +ses enfants, c'est une consideration qui l'a fait passer sur les +inconvenients du quartier; ils vivent la un peu comme en province, mais +au moins ils ont de l'air et de l'espace. + +Quand je quittai les Champs-Elysees, le jour commencait a poindre, mais +sombre et pluvieux; cependant il etait assez clair pour que j'apercusse, +aussi loin que mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes: +infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les Champs-Elysees +et aux abords des Tuileries. + +Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les boulevards, curieux +de voir une derniere fois l'aspect de la ville. Paris semblait endormi +d'un sommeil de mort. + +Cependant, a mesure que j'avancais, je remarquai une certaine animation; +des groupes se formaient dans lesquels on discutait fievreusement, mais +sans crier. On s'arretait devant les affiches posees pendant la nuit, et +toutes ces affiches ne provenaient pas de la Prefecture de police; j'en +lus plusieurs qui appelaient le peuple aux armes; les unes annoncaient +que Louis-Napoleon etait mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen, +Strasbourg s'etaient souleves pour defendre la Constitution. Les agents +de police arrachaient ces affiches, mais on en trouvait cependant +partout, sur les volets, sur les portes, sur les troncs d'arbres. +Cela indiquait bien evidemment que des tentatives de resistance +s'organisaient. + +Mais que pourrait faire cette resistance? les precautions militaires +etaient prises et paraissaient redoutables; des maisons d'angle etaient +occupees par les soldats et a chaque instant on entendait les tambours +et les clairons des troupes qui defilaient pour aller occuper des +positions. Ainsi, a partir du boulevard des Filles-du-Calvaire, je +marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui venait s'etablir sur la +place de la Bastille. Devant ces troupes, les groupes qui occupaient les +boulevards se dispersaient et rentraient dans les rues laterales. + +Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation me parut plus +grande: des rassemblements d'ouvriers encombraient les trottoirs et ne +paraissaient pas disposes a entrer dans les ateliers; des individus +vetus en bourgeois allaient de groupes en groupes et paraissaient les +haranguer. En passant je m'arretai. + +--Voulez-vous donc laisser retablir l'empire? dit l'un de ces individus. + +--Napoleon est mort, repliqua un ouvrier. + +--Pourquoi nous avez-vous desarmes aux jours de juin? dit un autre avec +colere. + +--On retablit le suffrage universel, dit un troisieme. + +Mais a ce moment il se fit un bruit du cote de la Bastille, qui +interrompit ce colloque; des omnibus, escortes par quelques lanciers, +remontaient la rue. + +--Les representants qu'on emmene a Vincennes, cria une voix. + +Les groupes s'agiterent, un mouvement general se produisit, quelques +voix crierent: "Delivrons-les," et l'on vit quelques hommes courir a la +tete des chevaux. + +Le convoi s'arreta; que se passa-t-il alors, je ne le sais pas +precisement, car je n'entendis pas ce qui se dit; je vis seulement qu'un +colloque rapide s'engagea entre ceux qui avaient arrete les omnibus et +ceux qui se trouvaient dans ces omnibus. Puis, apres un court moment +d'attente, les voitures se mirent en route. + +--Ils ne veulent pas etre delivres, cria une voix. + +Alors des rires eclaterent dans la foule se melant a des huees, et le +souvenir du mot que j'avais entendu la veille en regardant defiler ces +representants me revint a la memoire: "Tout ca, c'est pour la farce." + +Je continuai mon chemin jusqu'a la rue de Reuilly, etrangement +impressionne. + +--Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer, je parie que +tu n'as pas trouve ceux que tu cherchais et que tu viens me demander de +garder les papiers que tu n'as pu remettre toi-meme. + +Je lui racontai mes visites aux Champs-Elysees. + +--Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant tristement; si +tu avais eu mon experience des choses et des hommes, tu serais parti +hier soir et tu n'aurais point repete ces visites inutiles. Les gens en +evidence qui couchent chez eux en temps de revolution sont des braves, +et dans le monde politique les braves sont rares. Hier, apres t'avoir +quitte, j'ai vu un personnage de ce monde qui le matin, en apprenant +l'arrestation bien reussie des deputes, a accepte de faire partie du +gouvernement; a une heure, quand il a su que les representants reunis a +la mairie du dixieme organisaient la resistance, il a fait dire qu'il +refusait; a quatre heures, quand les representants ont ete coffres a +la caserne du quai d'Orsay, il a accepte. Le tien appartient a cette +variete, seulement, plus habile, il se cache et ne rend point publiques +ses hesitations: il aura toujours ete de coeur avec le parti qui +finalement triomphera, empeche seulement par des circonstances +independantes de sa volonte de manifester hautement ses opinions et +ses desirs. Donne ton paquet; je le lui porterai. Quel malheur que ces +papiers ne m'appartiennent pas! je m'en servirais pour lui faire une +belle peur. + +Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai ma main. + +--Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonte de ton pere sera sacree +pour moi comme elle l'est pour toi; je ne voudrais pas plaisanter avec +son souvenir, si justifiable que fut la plaisanterie. Tu pars donc? + +--Dans une heure. + +--Eh bien! je vais te conduire quelques pas. + +Il etait en vareuse du matin, avec un foulard au cou; il se coiffa d'un +mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la porte. + +Au moment ou nous sortions, madame de Planfoy parut. + +--Est-ce que vous sortez? dit-elle a son mari. + +--Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue. + +--Soyez prudent, je vous en prie. + +Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun danger, je lui +racontai ce qui venait de se passer dans la rue du Faubourg, quand on +avait voulu delivrer les representants. + +Mais elle secoua la tete et reitera a M. de Planfoy ses recommandations. + +--Je reviens tout de suite. + +Nous avions fait a peine quelques pas dans la rue de Reuilly, quand +nous entendimes une clameur derriere nous, c'est-a-dire vers la rue du +Faubourg-Saint-Antoine; en nous retournant, nous apercumes des hommes +qui couraient. + +--Je ne suis pas aussi assure que toi, qu'il ne se passera rien de grave +aujourd'hui, me dit M. de Planfoy; il y a eu toute la nuit des allees +et venues dans le faubourg, et bien certainement on a du essayer +d'organiser une resistance; les revolutions populaires ne s'improvisent +pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours generalement, pour mettre +leurs combattants sur pied. Nous ne sommes qu'au deuxieme jour. + +Pendant qu'il me parlait ainsi, nous etions revenus en arriere: nous +eumes alors l'explication du tumulte que nous avions entendu. + +Une barricade etait commencee au coin des rues Cotte et +Sainte-Marguerite, et des representants ceints de leur echarpe +parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine en criant: "Aux armes! +vive la Republique!" + +Cette barricade n'avait aucune solidite; elle etait formee d'un omnibus +renverse et de deux charrettes, et c'etait a peine si elle obstruait le +milieu de la chaussee, assez large en cet endroit. + +Les defenseurs qui devaient combattre derriere ce mauvais abri n'etaient +pas non plus bien redoutables: c'etait a peine s'ils atteignaient le +nombre d'une centaine, et encore, dans cette centaine, en voyait-on +plusieurs qui ne paraissaient guere resolus, allant de ca de la, +causant, s'arretant, regardant au loin, tantot du cote de la Bastille, +tantot du cote de la barriere du Trone, comme s'ils avaient d'autres +preoccupations que de se battre. + +Au coin de chaque rue, des rassemblements assez compactes commencaient a +se masser; mais ils etaient composes de curieux et d'indifferents. + +Je n'avais jamais vu de revolution; en 1830, j'etais enfant, et, en +1848, j'etais en Afrique; je fus surpris de ce calme apathique, et il me +sembla que les representants et ceux qui les accompagnaient en criant: +"Aux armes!" s'adressaient a des sourds; ils criaient dans le vide, +leurs voix n'eveillaient aucun echo. + +Parmi ces representants se trouvait celui que nous avions vu la veille +sur la place de la Bastille et qui avait voulu entrainer le peuple. + +M. de Planfoy l'aborda. + +--Eh bien, dit-il, vous organisez la resistance? + +--Nous la tentons. + +--Serez-vous soutenus? + +--Vous voyez l'inertie du peuple. Nous esperons le galvaniser, car nous +ne comptons plus que sur lui. + +--Il parait bien froid. + +--Il est trompe. Depuis quelques mois il est travaille par les meneurs +de l'Elysee, et en retablissant le suffrage universel on nous enleve +notre force. D'autres raisons encore le retiennent. Cette nuit nous +avons eu une reunion a laquelle nous avions convoque les chefs des +associations ouvrieres. Nous leur avons explique qu'il fallait organiser +un centre de resistance; que dans ce centre tous les representants +restes libres viendraient se placer au milieu du peuple, et alors la +lutte pourrait commencer avec des chances serieuses. Savez-vous ce +qu'ils nous ont repondu! Le chef de ces associations, leur delegue +plutot, s'est avance et d'une voix honteuse:--"Nous ne pouvons vous +promettre notre appui, a-t-il dit, nous avons des commandes." + +--Et, malgre cela, vous entreprenez la lutte? + +--Nous le devons. + +Emu a la pensee que ces braves allaient se faire massacrer, je voulus +expliquer a ce representant que la place de leur barricade etait mal +choisie, et qu'ils ne pouvaient se defendre. En quelques mots, je lui +expliquai les raisons strategiques qui devaient faire abandonner cette +position. + +--Il ne s'agit pas de strategie, dit-il tristement; il s'agit d'un +devoir a accomplir; il s'agit de verser son sang pour la justice, et, +pour cela, toute place est bonne. + +Puis serrant la main de M. de Planfoy il rejoignit les autres +representants qui allaient et venaient, s'adressant aux ouvriers groupes +sur les trottoirs et s'efforcant d'allumer en eux une etincelle. + +--Voila un brave, dit M. de Planfoy, et s'il s'en trouve beaucoup comme +lui, tout n'est pas fini. + + + +XXV + +J'avais lu bien des recits d'insurrection, et ce qui se passait devant +mes yeux deroutait absolument les lecons que je tenais de la tradition. +Pour moi une insurrection etait quelque chose d'irresistible; c'etait +une explosion populaire, une eruption de paves; une barricade dans une +rue, toutes les rues devaient s'emplir de barricades. + +C'etait au moins ce que j'avais lu dans les livres et dans les journaux, +mais la realite ne ressemblait pas aux recits des livres. + +La barricade elevee au coin de la rue Sainte-Marguerite n'en avait point +fait jaillir d'autres; on parlait, il est vrai, d'une barricade qui +s'elevait dans le faubourg du cote de la barriere du Trone, mais cela +ne paraissait pas serieux. Ce qu'il y avait de certain et de visible, +c'etait qu'autour de ce chetif barrage improvise tant bien que mal dans +la rue, une centaine d'hommes s'agitaient comme des comediens devant des +spectateurs qui n'ont point a se meler a l'action. + +Ce qui rendait cette impression plus saisissante encore, c'etait +d'entendre les propos de ces spectateurs. + +--Ca une barricade, disait une vieille femme que j'avais a ma droite, si +ca ne fait pas suer! + +Et, de son aiguille a tricoter, elle montrait l'omnibus, en haussant les +epaules. + +Vetue d'une camisole d'indienne, coiffee d'une marmotte, chaussee de +savates eculees, avec cela des cheveux gris ebouriffes, de la barbe au +menton, le nez barbouille de tabac, la voix cassee, c'etait le type de +la terrible tricoteuse d'autrefois. + +--Une barricade, repliqua son interlocuteur, c'etait celle de juin. + +Celui-la etait un ouvrier de quarante-cinq a quarante-huit ans, que la +sciure du bois d'acajou avait teint en rouge. + +--Elle arrivait au troisieme etage des maisons et elle barrait l'entree +des trois rues du faubourg; c'etait de l'ouvrage propre; ca avait ete +fait avec amour; mais le peuple en etait. + +--Ah! voila. + +--Aujourd'hui c'est des bourgeois, et les bourgeois ca n'est bon a rien +par eux-memes, ca ne sait que faire travailler les autres. + +--Oui, mais il faut que les autres veuillent travailler. + +--Et au jour d'aujourd'hui, ils ne veulent pas. + +--Le faubourg n'a pas oublie les journees de juin. + +--Ca n'empeche pas que ca va etre drole quand la ligne va arriver. + +--Faut voir ca. + +--He allez donc. + +--Ou qu'elle est la ligne? + +--Sur la place. + +--Elle va arriver? + +--Pas encore; nous avons le temps de prendre un _mele_. + +--C'est moi qui vous l'offre, madame Isidore. + +Cependant, on avait travaille a consolider la barricade, mais sans +entrain; les gamins eux-memes faisaient defaut, et les quelques moellons +qui avaient ete apportes pour appuyer les voitures ne pouvaient pas etre +d'un grand secours. + +Ce qu'il y avait de lamentable, c'etait de voir d'un cote les efforts +des representants pour entrainer le peuple a la resistance, et de +l'autre l'inertie de ce peuple. Ils allaient de groupe en groupe, +d'homme en homme, et de loin on les voyait parler et gesticuler. + +A mesure qu'ils passaient devant nous, M. de Planfoy me les designait +et me nommait ceux qu'il connaissait: Bastide, l'ancien ministre des +affaires etrangeres; Charamaule, l'ancien depute; Schoelcher, Alphonse +Esquiros, Baudin, de Flotte, Bruckner, Versigny, Dulac, Malardier, +Bourzat, et d'autres dont je n'ai pas retenu les noms. + +Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui se preparaient a +combattre; bientot on apporta quelques fusils avec quelques cartouches +et j'entendis dire que les postes du Marche-Noir et de la rue de +Montreuil s'etaient laisse desarmer sans faire resistance. + +J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule, devait produire +un certain entrainement; mais il n'en fut rien et on eut grand'peine a +trouver des combattants pour les vingt fusils qui avaient ete apportes. + +Et, comme le representant Baudin tendait un de ces fusils a un ouvrier +qui se tenait sur le trottoir les mains dans ses poches, celui-ci haussa +les epaules et dit nonchalamment: + +--Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous garder vos vingt-cinq +francs. + +--Eh bien! restez la, dit Baudin sans colere et avec un sourire desole, +vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs. + +Depuis quelques instants, j'etais sous la poids d'une emotion +etouffante: l'heroisme de cette folie me gagnait. Ce mot m'entraina, +j'etendis la main pour prendre le fusil que l'ouvrier n'avait pas voulu, +mais M. de Planfoy me retint. + +--Tu n'es pas republicain, me dit-il a mi-voix. + +--C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-la vont se battre. + +--Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu envoye ta +demission a ton colonel? + +Pendant cette discussion, le fusil avait ete pris; je ne repliquai +point a M. de Planfoy; nos esprits n'etaient point en disposition de +s'entendre. + +D'ailleurs il s'etait fait du cote de la Bastille un bruit qui +commandait l'attention: la troupe approchait. + +Il y eut alors dans la foule un mouvement de retraite rapide qui en tout +autre moment m'eut fait bien rire: en quelques secondes la rue encombree +se vida, les portes et les volets se fermerent, mais comme la curiosite +ne perd jamais ses droits, des tetes apparurent aux fenetres se penchant +prudemment pour jouir, sans trop s'exposer, du spectacle de la rue. En +voyant venir la troupe, les representants s'etaient rapproches de la +barricade, et M. de Planfoy et moi nous nous etions colles contre les +maisons. + +--Eh bien, Schoelcher, dit Bastide a son ami en lui montrant les soldats +qui avancaient rapidement, qu'est-ce que tu penses de l'abolition de la +peine de mort? + +Schoelcher, soit qu'il n'eut point entendu, soit qu'il fut trop +preoccupe pour repliquer a cette plaisanterie, ne repondit pas et monta +vivement sur la barricade, suivi de cinq ou six autres representants. + +L'instant etait solennel; la troupe n'etait plus qu'a une courte +distance de la barricade: elle se composait de trois compagnies +d'infanterie et elle occupait toute la largeur de la chaussee. D'un +cote, une foret de baionnettes; de l'autre, vingt combattants attendant +la mort silencieusement derriere ce mauvais abri. + +Si la place etait dangereuse pour eux, elle l'etait aussi pour nous; +mais nous etions trop fortement emus pour penser a cela, et j'etais +immobile comme si mes pieds eussent ete fixes au sol. + +--Ne tirez pas, dirent les representants en s'adressant aux defenseurs +de la barricade, nous allons parler aux soldats. + +En effet, ils descendirent de dessus la barricade et s'avancerent +au-devant de la troupe. Dans ma vie de soldat, j'ai ete temoin de bien +des actes de calme et de courage, mais je n'ai jamais rien vu de plus +imposant que ces sept hommes s'avancant sur une meme ligne, lentement, +sans armes dans la main, n'ayant pour les proteger que leur echarpe de +representants deployee sur leur poitrine. + +Les soldats qui marchaient au pas accelere s'arreterent d'eux-memes, +instinctivement, sans qu'il eut ete fait de commandement: un capitaine +etait a leur tete. + +--Ecoutez-nous, dit un des representants, nous sommes representants du +peuple et nous defendons la loi, rangez-vous de notre cote. + +--Taisez-vous, dit le capitaine, je ne peux pas vous entendre; j'ai recu +des ordres que je dois executer. + +--Vous violez la loi. + +--Je ne connais que mes ordres: dispersez-vous. + +--Vous ne passerez pas. + +--Ne m'obligez pas a commander le feu; retirez-vous! + +--Vive la Republique! vive la Constitution! + +--Mais retirez-vous donc! s'ecria le capitaine d'une voix forte; vous +voyez bien que vous n'etes pas soutenus. + +Puis, se tournant vers ses soldats: + +--Appretez armes! + +A ce commandement les representants ne reculerent point et tous ensemble +pousserent de nouveau le cri de "Vive la Republique." + +Les soldats se mirent en marche et arriverent sur les representants +qu'ils pousserent devant eux en les bousculant. + +Ceux-ci voulurent resister et faire une barricade de leurs corps, pour +empecher les soldats d'aller plus loin. + +Mais ils n'etaient que sept au milieu de cette large chaussee; que +pouvaient-ils contre cette troupe qui les enveloppait et les debordait? + +Ils furent pousses jusqu'au pied de la barricade, tentant toujours avec +leurs mains portees en avant de s'opposer a cet envahissement. + +Quelques soldats abaisserent leurs armes, et l'un des representants fut +couche en joue: la pointe de la baionnette etait contre sa poitrine. Il +mit la main sur son echarpe, et d'une voix vibrante, il dit: + +--Tire donc, cochon, si tu l'oses! + +Le soldat releva son fusil et le coup partit en l'air. + +Mais un des defenseurs de la barricade, n'ayant pas vu, au milieu du +tumulte et de la bagarre, ce qui se passait, crut qu'on avait tire sur +les representants et il dechargea son arme sur la troupe. Un soldat +tomba. + +Alors, tous les fusils du premier rang s'abaisserent avec ensemble, +et sans que le commandement de faire feu eut ete donne, une decharge +generale se fit entendre. + +Un representant etait reste sur la barricade, Baudin; il fut renverse +par cette decharge, et un jeune homme qui se tenait a ses cotes tomba +avec lui. + +En moins d'une seconde la barricade fut escaladee par les soldats, et +ses defenseurs se disperserent. + +Dans la bagarre je fus separe de M. de Planfoy et entraine jusqu'a la +rue Cotte; un coup de baionnette m'effleura le bras et mon habit fut +troue. + +Ne trouvant pas de resistance serieuse, la troupe ne fit pas d'autre +decharge, et rapidement divisee, elle se lanca a la poursuite des +republicains dans les rues Cotte et Sainte-Marguerite pour les empecher +de se reformer. + +J'avais trouve un abri dans l'allee d'une maison dont la porte etait +restee ouverte; quand les soldats eurent defile, je revins sur le lieu +de la lutte pour chercher M. de Planfoy. + +Avait-il ete atteint dans la decharge? La barricade avait ete si +rapidement enlevee, et les soldats nous etaient tombes si brusquement +sur le dos, que je n'avais rien pu distinguer; j'avais ete entraine +par une avalanche et j'avais eu assez affaire de me garer des coups de +baionnette. + +Les soldats etaient occupes a relever le cadavre du representant Baudin; +l'autre victime, qui etait tombee avec lui, avait deja disparu. + +Qu'etait devenu M. de Planfoy? + +Avait-il ete entraine par les soldats? + +Avait-il pu gagner la rue de Reuilly et rentrer chez lui? + +Je restai un moment hesitant et perplexe; puis je me decidai a aller +rue de Reuilly; je ne pouvais pas rester dans l'incertitude. Si M. de +Planfoy n'etait pas chez lui, je devais le chercher et le trouver. + +Mon depart serait une fois encore retarde, je ne pouvais pas abandonner +M. de Planfoy. S'il avait ete arrete, sa situation devenait des plus +graves, car au moment ou je lui avais donne mes papiers, il les avait +mis dans la poche de sa vareuse; et ces papiers trouves sur lui +pouvaient le compromettre serieusement. + + + +XXVI + +J'avais a peine frappe a la porte de la rue de Reuilly qu'elle s'ouvrit +devant moi. + +--Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait ouvert. + +--Mon mari? ou est mon mari? s'ecria vivement madame de Planfoy. + +Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquietude; je n'avais +point pense a celle que j'allais allumer dans cette maison. + +--Mon mari, mon mari, repeta madame de Planfoy. + +Il fallait repondre. J'expliquai comment nous avions ete separes et +comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru qu'il etait rentre chez +lui. Ces explications, par malheur, n'etaient pas de nature a calmer +l'angoisse de madame de Planfoy; je ne le comprenais que trop a mesure +que j'entassais paroles sur paroles. + +--Il sera revenu a la barricade, dis-je enfin; je vais y retourner, le +retrouver et le ramener. + +--Je vais avec vous, dit-elle. + +Mais ses enfants se pendirent apres elle, et je parvins, grace a leur +aide, a l'empecher de sortir; je lui promis de ne pas prendre une minute +de repos avant d'avoir retrouve son mari, et je partis. + +Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai les representants +qui avaient ete au-devant des soldats: ceux-ci les ayant debordes, les +avaient laisses derriere eux; et les representants, sans perdre courage, +parcouraient le faubourg, en appelant le peuple aux armes. Mais leur +voix se perdait dans le vide; on les saluait en mettant la tete a +la fenetre, on criait quelquefois: Vive la Republique! mais on ne +descendait pas dans la rue pour les suivre et recommencer le combat. + +Apres le depart des soldats, les curieux qui s'etaient sauves un peu +partout etaient revenus aux abords de la barricade. Ce fut en vain que +je cherchai M. de Planfoy dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En +allant et venant, j'entendais raconter la mort du representant +Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation, provoquait +l'exasperation. Ceux qui n'avaient pas voulu se joindre a lui exaltaient +maintenant son courage: mutuellement, on s'accusait de l'avoir laisse +tuer sans le soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient +avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de Planfoy. Enfin, je +trouvai un gamin de dix ou onze ans qui repondit a mes questions. + +--Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon chapeau; le soleil ne +le brulera pas maintenant, il a eu trop de precaution, il est a l'ombre: +les soldats l'ont emmene. + +--Ou? + +--Peux pas savoir; quand les soldats ont escalade la barricade en +allongeant des coups de baionnette a droite et a gauche, le vieux au +chapeau s'est fache: "Vous voyez bien que cet homme ne se defend +pas!" qu'il a dit aux troupiers. Mais les troupiers n'etaient pas en +disposition de rire; ils ont empoigne le vieux, ils l'ont bouscule, et, +comme il se defendait, il l'ont emmene. + +--Ou l'ont-ils emmene? + +--Au poste, bien sur. + +--A quel poste? + +--Est-ce que je sais? mais, pour sur, ce n'est pas au poste de la rue +Sainte-Marguerite, parce que les soldats ont file. Quand ils ne sont pas +les plus forts, ils demenagent; quand ils sont en force, ils reviennent +et ils cognent. + +--Enfin, de quel cote se sont-ils diriges? + +--Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun pour soi; et puis +les soldats avaient saute sur le representant pour l'emporter, de peur +qu'on ne promene son cadavre, et la, vous comprenez, c'etait plus drole +que de suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous a la tete, les +os etaient casses, la cervelle sortait. + +Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu, me racontait +comment on avait enleve le cadavre du malheureux representant, +j'ecrivais deux lignes a madame de Planfoy pour la prevenir que je me +mettais a la recherche de son mari. + +--Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin. + +--S'il faut crier: Vive l'empereur! + +--Il faut porter ce papier rue de Reuilly, a deux pas d'ici, et raconter +comment tu as vu arreter le vieux monsieur. + +--Ca va, si vous payez d'avance. + +Au moment ou je lui remettais ses vingt sous, nous vimes arriver deux +obusiers. + +--Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire votre course; ca va +chauffer, faut voir ca. + +Je ne pus le decider qu'en changeant la piece de vingt sous en une piece +de cinq francs. + +--Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous previens donc que je +ne tirerai pas mon histoire en longueur. + +Et il partit en courant. + +C'etait quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait ete arrete, mais +ce n'etait pas tout, il fallait apprendre maintenant ou il avait ete +conduit et le faire mettre en liberte. + +Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient a la brigade qui +occupait la place de la Bastille; si, par hasard, je connaissais des +officiers dans les regiments qui formaient cette brigade, je pourrais, +par leur entremise, faire relacher M. de Planfoy. + +Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au carrefour de la rue +de Charonne, je trouvai deux obusiers pointes pour que l'un enfilat +la rue de Charonne et l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les +artilleurs, prets a manoeuvrer leurs pieces, etaient soutenus par une +compagnie du 44e de ligne. + +On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'a la place de la +Bastille, qui etait occupee militairement avec toutes les precautions en +usage dans une ville prise d'assaut: des pieces etaient pointees dans +diverses directions, commandant les grandes voies de communication; +toutes les maisons placees avantageusement pour pouvoir tirer etaient +pleines de soldats postes aux fenetres; sur la place, le long du canal, +sur le boulevard, les troupes etaient massees. L'aspect de ces forces +ainsi disposees etait fait pour inspirer la terreur a ceux qui +voudraient se soulever: on sentait qu'a la premiere tentative de +soulevement tout serait impitoyablement balaye; une demi-section du +genie etait la pour dire que, s'il le fallait, on cheminerait a travers +les maisons, et que la hache et la mine acheveraient ce que le canon +aurait commence. + +Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs, ont maintenant +assez l'experience de la guerre des rues pour comprendre que, dans +ces conditions, s'ils se soulevent, ils seront broyes. Aussi faut-il +peut-etre expliquer, par ces reflexions que chacun peut faire, l'inertie +du peuple; s'il y a apathie et indifference dans le grand nombre, il +doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le sentiment de l'impossibilite +et de l'impuissance. A quoi bon se faire tuer inutilement? les vrais +martyrs sont rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent +generalement s'exposer en vue d'un succes probable et pour un but +determine: mourir pour le succes est une chose, mourir pour le devoir en +est une autre, et celle-la ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est +la, selon moi, ce qui rend admirable la conduite de ces representants +qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas l'esperance, ils n'ont +que la foi. + +Si ces Parisiens dont je parle avaient pu entendre les propos des +soldats, ils auraient compris mieux encore combien la repression serait +terrible, s'il y avait insurrection. + +Tous ceux qui connaissent les soldats et qui ont assiste a une affaire, +savent que bien rarement les hommes sont excites avant le combat, c'est +pendant la lutte, c'est quand on a eu des amis frappes pres de soi, +c'est quand la poudre a parle que la colere et l'exaltation nous +enflamment. Dans les troupes de l'armee de Paris, il en est autrement: +avant l'engagement, ces troupes sont animees des passions brutales de la +guerre; les fusils brulent les doigts, ils ne demandent qu'a partir. + +--Les laches! disent les soldats en montrant le poing aux ouvriers qui +les regardent, ils ne bougeront donc pas, qu'on cogne un peu. + +Qui les a excites ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille de Juin +encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848 est bien loin, et la +rancune ordinairement n'enfonce pas de pareilles racines dans le coeur +francais. + +Un mot que j'ai entendu pourrait peut-etre repondre a cette question. + +Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un visage ami, un +regiment de cuirassiers arrive sur la place. + +--Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-la? dit un soldat, il n'y +en a que pour eux; tandis que nous n'avons eu que du veau, ils ont eu de +l'oie et du poulet. + +Mais je n'etais pas la pour ramasser des mots, si caracteristiques +qu'ils pussent etre, et ne trouvant personne de connaissance dans ces +regiments, je m'adressai au premier officier qui voulut bien se laisser +aborder. + +Si j'avais ete en uniforme rien n'eut ete plus facile, on m'eut ecoute +et on m'eut repondu; mais j'etais en costume civil, et c'etait ce +jour-la une mauvaise recommandation aupres des soldats, qui me +repoussaient et ne voulaient meme pas entendre mon premier mot. + +Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure militaire attirerent +l'attention d'un lieutenant qui voulut bien m'ecouter. Je lui expliquai +ce que je desirais en lui disant qui j'etais. + +--C'est une compagnie du 19e qui a ete engagee; il faudrait voir le +colonel du 19e ou bien le general. + +--Et ou est le general? + +--Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, a moins qu'il ne soit au +pont d'Austerlitz. Le plus sur est de l'attendre ici; il reviendra d'un +moment a l'autre. + +C'etait evidemment ce qu'il y avait de mieux a faire pour aborder +le general; mais, en attendant, l'angoisse de madame de Planfoy +s'accroissait; je ne pouvais donc attendre. + +Ce fut ce que j'expliquai a mon lieutenant, en lui demandant de me +donner un sergent pour me conduire au pont d'Austerlitz ou au carrefour +de Montreuil. Mais cela n'etait pas possible: un soldat seul au milieu +du faubourg pouvait etre desarme et massacre. + +--Attendez un peu, me dit mon lieutenant, l'agitation se calme, la mort +du representant aura produit le meilleur effet; ils ont peur, ils ne +bougeront pas. + +Sur ce mot je le quittai et me rendis au carrefour de Montreuil. Apres +dix tentatives, je parvins a approcher, non le general, mais un officier +de son etat-major, et je lui repetai mes explications et mes prieres. + +Mais, malgre toute la complaisance de cet officier, et elle fut grande, +quand il sut qu'il parlait a un camarade, il lui fut impossible de me +renseigner. Il n'avait point ete fait de prisonniers par la troupe, ou, +s'il en avait ete fait, ils avaient ete immediatement remis a la police. +C'etait a la police qu'il fallait s'adresser. + +Ou trouver la police? Cette question est facile a resoudre en temps +ordinaire, mais en temps d'emeute il en est autrement. La police devient +invisible. Les quelques agents que je pus interroger ne savaient rien de +precis; seulement ils affirmaient que si on avait fait des prisonniers +dans le faubourg, on avait du, par suite de l'abandon des postes, les +conduire a Vincennes. + +Je partis pour Vincennes, ou j'avais la chance de connaitre un officier. + +Mais Vincennes etait en emoi; on venait de recevoir les representants +arretes, et l'on ne savait ou les loger. Mon ami, charge de ce soin, +perdait la tete; il se voyait oblige de laisser ces prisonniers en +contact avec les troupes et les ouvriers civils employes dans le fort, +et il trouvait ce rapprochement impolitique et dangereux: en tous cas il +n'avait pas recu M. de Planfoy. + +Le temps s'ecoulait, et je tournais dans un cercle sans avancer. Je +pensai alors a m'adresser a Poirier, et je partis pour l'Elysee. Si je +n'avais pas voulu de sa protection pour ma fortune, je n'avais aucune +repugnance a la reclamer pour sauver un ami. Puisqu'il etait un des bras +du coup d'Etat, il aurait ce bras assez long sans doute pour me rendre +M. de Planfoy. + + + +XXVII + +Je marchais depuis six heures du matin sans m'etre arrete pour ainsi +dire, et je commencais a sentir la fatigue; mais une affiche que je lus +aux abords de l'Hotel de ville me donna des jambes. + +Quelques curieux rassembles devant cette affiche, qui venait d'etre +collee sur la muraille, poussaient des exclamations de colere et +d'indignation. + +Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait les habitants +de Paris qu'en vertu de l'etat de siege le ministre de la guerre +decretait que "tout individu pris construisant ou defendant une +barricade ou les armes a la main _serait fusille_." Cela etait signe +Saint-Arnaud et etait accompagne de considerations doucereuses pour +rassurer les bons citoyens. C'etait au nom de la societe et de la +famille menacees qu'on fusillerait ces ennemis de l'ordre "qui ne +combattaient pas contre le gouvernement, mais qui voulaient le pillage +et la destruction." + +Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses, mais je n'aurais +jamais suppose qu'un militaire francais put mettre son nom au-dessous +d'une pareille infamie; jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait +l'honneur de tenir une epee decreterait, en vertu d'une loi qui n'avait +jamais existe, qu'on ne ferait pas de prisonniers et qu'on fusillerait +ses ennemis desarmes. Les hommes du coup d'Etat avaient eu la main +heureuse: ils avaient trouve le ministre qu'il fallait a leurs desseins. + +Se trouverait-il dans l'armee un officier pour mettre a execution un +ordre aussi feroce? Deux jours avant le coup d'Etat je me serais fache +contre celui qui m'eut pose cette question; mais ce que j'avais vu avait +porte une rude atteinte a mes croyances. + +Le pauvre M. de Planfoy avait ete precisement pris derriere une +barricade, et peut-etre l'avait-on deja fusille. Il n'y avait pas un +instant a perdre. + +Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu. Je n'avais +pas pu passer par l'Hotel du ville a cause des troupes, et j'avais du +remonter jusqu'a la rue Rambuteau par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces +quartiers l'emotion et l'agitation etaient grandes. La mort de Baudin +n'avait pas produit "le meilleur effet," selon le mot de mon lieutenant, +et la proclamation de Saint-Arnaud achevait ce que le recit de cette +mort avait commence: on se revoltait, et de la conscience ou il avait +jusque-la gronde, ce mot passait dans l'action. + +On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les affiches de la +prefecture de police on en collait d'autres qui appelaient le peuple a +la resistance. + +Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin, de la rue +Saint-Denis, on elevait des barricades, et en arrivant aux halles, je +vis un gamin qui, monte sur une brouette, lisait tout haut la feroce +proclamation de Saint-Arnaud. Pres de lui sept ou huit hommes +s'occupaient a depaver la rue. + +--Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en arretant sa +lecture, ca vous empeche d'entendre le prix qu'on vous payera pour votre +travail. + +Et reprenant d'une voix percante, en detachant ses mots comme un crieur +public, il lut: + +"Tout individu pris construisant ou defendant une barricade, ou les +armes a la main, sera fusille." + +--Pas de difficultes pour le prix, n'est-ce pas? dit-il en riant, on +sera fusille, pas de pourboire. + +Un eclat de rire accueillit cette plaisanterie. Le gamin continua, +lisant toujours: + +"Restez calmes, habitants de Paris. Ne genez pas les mouvements des +braves soldats qui vous protegent de leurs baionnettes...." En attendant +qu'ils vous les enfoncent dans le ventre ou dans le dos, au gre des +amateurs. + +Arrive rue Royale, je montai chez Poirier: il n'etait pas chez lui, et +depuis deux nuits il couchait a l'Elysee. C'etait ce que j'avais prevu, +je ne fus pas desappointe. Seulement, comme je pouvais tres-bien etre +repousse de l'Elysee, je demandai au valet de chambre de Poirier de +m'accompagner. + +--Vous savez que je suis l'ami de votre maitre, lui dis-je, +conduisez-moi a l'Elysee, il s'agit d'une affaire de la plus haute +importance. + +--Les rues ne sont pas sures pour les honnetes gens. + +Ce mot dans une pareille bouche m'eut fait rire si j'avais eu le coeur +a la gaiete. Je parvins a le decider a sortir, et a l'Elysee, devant le +domestique du capitaine Poirier, les portes s'ouvrirent qui seraient +restees closes pour le capitaine de Saint-Neree. + +Mais Poirier n'etait pas a l'Elysee, on ne savait quand il rentrerait, +peut-etre d'un instant a l'autre, peut-etre dans une heure, seulement +on etait certain qu'il rentrerait. Il etait mon unique ressource. Je +demandai a l'attendre, et la toute-puissante protection de son valet de +chambre me fit introduire dans un petit salon ou l'on me laissa seul. + +A me trouver dans ce palais d'ou etaient partis les ordres qui mettaient +en ce moment la France a feu et a sang, j'eprouvai une impression +indefinissable. Tout etait calme, silencieux, et l'on pouvait se croire +dans l'hotel le plus honnete de Paris. A quelques centaines de pas +cependant le sang coulait pour l'ambition de celui qui jouissait de ce +calme: il avait choisi ses instruments, et maintenant il attendait plus +ou moins tranquillement le resultat du coup qu'il avait joue; s'il +gagnait, l'empire; s'il perdait, l'exil, d'ou il etait venu et ou il +retournerait. + +Je fus distrait de ces reflexions par une conversation qui s'engagea +dans l'antichambre: soit que mon attitude silencieuse eut fait oublier +ma presence dans le salon, soit que celui qui m'avait introduit ne fut +pas avec les interlocuteurs pour leur rappeler que par la porte ouverte +je pouvais entendre ce qui se disait, on causait librement. + +--Eh bien, comment ca va-t-il? + +--Mieux qu'hier. Il y a eu un moment dur a passer. C'a ete le matin +quand la cavalerie n'est pas arrivee. Il parait que la cavalerie de +Versailles et de Saint-Germain a ete prevenue en retard, et au lieu +d'arriver au petit jour comme c'etait convenu, elle n'a commence a +paraitre qu'a midi. On a cru qu'elle ne voulait pas appuyer le prince, +et les heures ont ete longues. Il y en a plus d'un ici qui a pense a +prendre ses precautions. + +--Dame! ca pouvait mal tourner si la cavalerie refusait son appui. + +--Pour moi, vous pensez bien que je n'ai pas attendu pour mettre a +l'abri ce qui m'appartient; je n'ai ici que l'habit que je porte sur le +dos; le reste est chez ma famille. + +--Quand on a vu des revolutions! + +--Le fait est que celle-la n'est pas la premiere, mais elle me parait +maintenant bien marcher. Hier, il n'est venu personne en visite. On +attendait beaucoup de monde; personne n'est venu; on aurait dit qu'il +y avait un mort dans la maison; on parlait bas, on regardait autour de +soi. Mais aujourd'hui il est venu des personnages qui n'avaient jamais +paru ici. + +--C'est bon signe. + +--Et puis il parait qu'on commence a faire des barricades. + +--Eh bien, alors? + +--Si les bourgeois n'ont pas peur, ils crieront; et si la troupe n'a +rien a faire, elle ne sera pas contente. Il faut donc des barricades. + +--Je comprends ca. Mais quand les barricades commencent, on ne peut pas +savoir ou et comment elles finiront. + +--On n'en laissera faire que juste ce qu'il faudra. + +Un nouvel arrivant interrompit ce colloque, et je retombai dans mes +reflexions. + +Je passai la deux heures dans une angoisse mortelle. Enfin Poirier +arriva. Des qu'il me reconnut, il vint a moi, souriant et les mains +tendues. + +--Vous voulez que je vous presente au prince? dit-il. + +--Vous me mepriseriez si j'avais attendu l'heure du succes pour me +decider a pareille demarche. + +--Je ne meprise que les imbeciles, et cette demarche serait d'un homme +intelligent et pratique; j'aime beaucoup les gens pratiques. Enfin, +puisque ce n'est pas de cela qu'il s'agit, que puis-je pour vous? + +Je lui expliquai le service que j'attendais de sa toute-puissance. + +--Si votre ami n'est pas deja fusille, ce que vous demandez est, je +crois, assez facile. Il faut s'adresser au prefet de police pour le +faire relacher. + +--Ne pouvez-vous pas demander sa liberte au prefet de police? + +--Assurement je le peux et il ne me la refusera pas. Seulement je ne +peux pas le faire tout de suite, car je suis charge par le prince d'une +mission qui ne souffre pas de retard. + +--La mise en liberte de M. de Planfoy ne souffre pas de retard non plus; +pendant chaque minute qui s'ecoule on peut le fusiller. + +--Sans doute, mais l'interet general doit passer avant l'interet +particulier; dans une heure je serai a la prefecture, allez m'attendre a +la porte du quai des Orfevres. + +Et comme j'insistais pour qu'il se hatat: + +--Voyez vous-meme si je peux faire plus. Le prince, convaincu que ce qui +perd souvent les troupes, c'est le manque de vivres et de soin, a voulu +que l'armee de Paris, qui se devoue en ce moment pour sauver la societe, +ne fut pas exposee a ce danger; il a transforme en argent tout ce qui +lui restait, vous entendez bien, _tout ce qui lui restait_, et c'est une +partie de cet argent que je dois distribuer homme par homme dans les +brigades qui m'ont ete confiees. J'ai encore deux regiments a visiter; +je viens chercher l'argent qui m'est necessaire; aussitot qu'il sera +distribue, je vous rejoins. Croyez-vous que je puisse retarder une +mission aussi belle, aussi noble, et tromper la generosite du prince, +meme pour sauver la vie d'un ami? + +Il n'y avait rien a repliquer; car j'en aurais eu trop a dire, et ce +n'etait pas dans les circonstances ou je me trouvais que je pouvais +m'expliquer franchement. Je refoulai les paroles qui du coeur me +montaient aux levres, et me rendis a la prefecture. + +C'etait donc avec de l'argent, avec des vivres, avec des boissons, qu'on +achetait le concours des soldats. Ah! l'honneur de l'armee francaise, +notre honneur a tous, l'honneur du pays! + +Poirier fut exact au rendez-vous, et, derriere lui, je penetrai dans le +cabinet du fonctionnaire qui tenait en ce moment la place du prefet de +police. + +--Eh bien, dit ce personnage, cela va mal: on se souleve au faubourg +Saint-Antoine et dans la quartier du Temple; Caussidiere et Mazzini +arrivent a Paris; le prince de Joinville est debarque a Cherbourg pour +entrainer la flotte; on construit partout des barricades. + +--Et vous n'etes pas content, dit Poirier en souriant, ce matin vous +vouliez des barricades, maintenant on vous en fait et vous vous +plaignez. + +Poirier eut un singulier sourire en prononcant les mots "on vous en +fait." + +--Je me plains que nous ne soyons pas soutenus: le peuple est contre +nous, la bourgeoisie n'est pas avec nous, nulle part nous ne rencontrons +de sympathie. + +--Et l'armee? + +--La est notre salut: la police, hier, par ses arrestations; l'armee, +aujourd'hui, par son attitude, ont jusqu'a present assure notre succes; +mais demain la guerre commence. + +--Demain l'armee imprimera une terreur salutaire, et apres-demain vous +pourrez vous reposer, soyez-en certain. Pour le moment, obligez-moi de +rendre service a mon ami, je vous prie. + +Et il expliqua en peu de mots ce que je desirais. + +On me remit alors deux pieces, ainsi concues: la premiere: "Laissez +passer M. le capitaine de Saint-Neree, et donnez-lui protection en cas +de besoin;" la seconde: "Remettez entre les mains de M. le capitaine de +Saint-Neree, M. le marquis de Planfoy, partout ou on le trouvera, s'il +est encore en vie." + +Ces pieces etaient revetues de toutes les signatures et de tous les +cachets necessaires. + + + +XXVIII + +C'etait beaucoup d'avoir aux mains l'ordre de mise en liberte de M. de +Planfoy, mais ce n'etait pas tout. Il fallait maintenant savoir ou se +trouvait M. de Planfoy, et la etait le difficile. + +Ce fut ce que j'expliquai. On m'envoya dans un autre bureau de la +Prefecture, avec toutes les recommandations necessaires pour que l'on +fit les recherches utiles. + +Par respect pour ces recommandations, l'employe auquel je m'adressai me +recut convenablement, mais quand je lui exposai ma demande, c'est-a-dire +le desir de savoir ou se trouvait M. de Planfoy, il haussa les epaules +sans me repondre. Puis comme j'insistais en lui disant qu'a la +prefecture de police on devait savoir ou l'on enfermait les personnes +qu'on arretait: + +--Certainement, me dit-il, on doit le savoir et en temps ordinaire on +le sait, mais nous ne sommes pas en temps ordinaire, et ce que vous me +demandez, c'est de chercher une aiguille dans une botte de foin; encore +vous ne me dites pas ou est cette botte de foin. + +--Je vous le demande. + +--Et que voulez-vous que je vous reponde: tout le monde arrete depuis +deux jours; non-seulement ceux qui ont qualite pour le faire, +mais encore tous ceux qui veulent. La Prefecture a fait faire des +arrestations, et celles-la je peux vous en rendre compte. Mais, d'un +autre cote, les commissaires et les agents en font spontanement, en meme +temps que les generaux, les officiers, les sergents, les soldats en font +aussi. Comment diable voulez-vous que nous nous reconnaissions dans un +pareil gachis; tout cela se reglera plus tard. + +--Et ceux qui sont arretes injustement? + +--On les relachera. + +--Et ceux qui auront ete fusilles par erreur? + +--Sans doute cela sera tres-malheureux, et voila pourquoi on aurait du +laisser la Prefecture operer seule. Mais chacun se mele de la police. + +Cette idee le fit sortir du calme qu'il avait jusque-la garde. + +--Je dis que c'est de l'anarchie au premier chef, s'ecria-t-il. Cette +confusion des pouvoirs est deplorable. En temps ordinaire, tout le monde +accuse la police, en temps de crise chacun veut lui prendre sa besogne. +Je vous demande, monsieur le capitaine, est-ce que l'armee devrait faire +des arrestations? Ou allons-nous? Cela est d'un exemple pernicieux. +Ainsi je suis certain que votre ami aura ete arrete par la troupe, ce +qui, dans l'espece, se comprend, puisque c'est la troupe qui a prit la +barricade, mais enfin, votre ami arrete, il fallait nous le confier. +Nous l'aurions garde et nous saurions ou il est. Maintenant, du diable +si je me doute ou le chercher. + +--On met les prisonniers quelque part, sans doute. + +--Assurement; mais comme on est encombre dans les prisons, on en +met partout; dans les postes, dans les casernes, dans les forts, +au Mont-Valerien, a Ivry, Bicetre, a Vincennes. On a ete pris a +l'improviste. Et d'ailleurs on ne pouvait pas, a l'avance, preparer les +logements, cela eut donne l'eveil aux futurs prisonniers, et nous eut +empeche d'operer comme nous l'avons fait hier. On rendra justice a la +police un jour. Songez que nous n'avons ete prevenus que dans la nuit; +huit cents sergents de ville et les brigades de surete ont ete consignes +a la prefecture; a trois heures du matin, on a ete chercher les +officiers de paix et les quarante commissaires de police; a cinq heures, +tous les commissaires ont ete appeles un a un dans le cabinet de M. le +prefet, qui, avec une chaleur de coeur et un enthousiasme, un devouement +admirable, a enleve leur concours; il s'agissait d'arreter des generaux +celebres, d'anciens ministres, des hommes que la France etait habituee +a honorer: pas un seul commissaire n'a hesite un moment. Est-ce beau le +devoir? Ils sont partis aussitot, et a huit heures, tout etait fini; a +l'exception de l'Assemblee qui avait ete reservee au colonel Espinasse, +la police avait tout fait. + +A ce moment, un bruit de rumeurs vagues penetra du dehors et l'on +entendit quelques coups de fusils. + +--Nous sommes cernes, s'ecria mon personnage en bondissant sur son +fauteuil, on nous abandonne; nous n'avons pas d'artillerie, pas de +cavalerie; personne ne repond a nos requisitions. + +Il sortit en courant et me laissa seul. Cet effarement, succedant +brusquement a l'orgueil du triomphe, avait quelque chose de grotesque, +et ce qui le rendait plus risible encore, c'etait la cause qui le +provoquait. Ces rumeurs en effet etaient trop faibles, et les quelques +coups de fusils etaient trop eloignes pour faire croire que la +prefecture cernee allait etre prise d'assaut. + +Bientot mon homme revint. Il paraissait calme, et il n'etait plus +trouble que par le souvenir de son emotion et la rapidite de sa course. + +--Ce n'etait qu'une fausse alerte, dit-il; ce ne sera rien. Mais c'est +egal, quand on pense que la prefecture est a la merci d'un coup de main, +c'est effrayant. + +Un nouvel arrivant entra dans le cabinet. + +--Des canons, de la cavalerie, s'ecria vivement mon employe. Donnez-nous +donc ce qui nous est necessaire pour nous proteger; que deviendriez-vous +sans nous? + +--Vous pouvez vous coucher tranquillement, repondit celui a qui +s'adressaient ces demandes, tout va bien. + +--Mais on construit partout des barricades, rue Saint-Martin, rue +Saint-Denis, dans le quartier du Temple, dans le faubourg Saint-Martin; +la troupe laisse faire. + +--La troupe va rentrer dans ses quartiers, et on pourra faire autant de +barricades qu'on voudra; demain, a deux heures, les troupes, reposees +et bien nourries, commenceront leur mouvement general d'attaque, on +envahira par la terreur les quartiers ou la resistance sera concentree, +et en quelques heures tout sera fini. Vous pouvez donc pour ce soir +dormir en paix; la police doit maintenant laisser la parole a l'armee; +demain ou apres-demain, vous reprendrez votre role, et vous aurez fort a +faire; reposez-vous et prenez des forces. + +Tous ces incidents nous avaient distraits de notre sujet. Je rappelai +que M. de Planfoy etait en prison et que les minutes qui s'ecoulaient +etaient terribles pour lui et pour nous. + +--C'est tres-juste et je vous promets de faire ce que je pourrai. Je +vais donc donner des ordres pour qu'on le recherche partout. Vous, +de votre cote, cherchez-le aussi. Allez a Ivry, a Bicetre, avec les +recommandations dont vous etes porteur; on vous repondra. Si vous ne +le trouvez pas, revenez a la prefecture; je serai toujours a votre +disposition. + +Avant d'aller a Ivry, je voulus passer rue de Reuilly, car si mon +inquietude etait grande, combien devaient etre poignantes les angoisses +de cette pauvre femme qui pleurait son mari, et de ces enfants qui +attendaient leur pere! + +A mon inquietude d'ailleurs se melait une esperance bien faible, il est +vrai, mais enfin qui etait d'une realisation possible. Pourquoi M. de +Planfoy n'aurait-il pas ete relache? Pendant que je le cherchais, il +etait peut-etre chez lui; il avait pu se sauver; il avait pu aussi faire +reconnaitre son innocence; tout ce qu'on se dit quand on veut esperer. + +Mais aucune de ces heureuses hypotheses n'etait vraie. Madame de Planfoy +et ses enfants etaient dans les larmes, attendant toujours. + +Lorsqu'on me vit arriver seul, l'emotion redoubla: les affiches, portant +l'epouvantable proclamation de Saint-Arnaud, avaient ete apposees dans +le faubourg, et l'on ne parlait que de fusillade. + +--La verite, s'ecria madame de Planfoy lorsque j'entrai, la verite: je +meurs d'angoisse! + +--J'ai l'ordre de le faire mettre en liberte. + +--Ou est-il, l'avez-vous vu? + +Je fus oblige de dire la verite. + +--On ne sait pas ou il est, dit-elle avec un sanglot, en retombant de +l'esperance dans l'inquietude; mais qui vous assure qu'il est encore en +vie? + +Je lui dis tout ce que je pus trouver pour la rassurer; mais quelle +puissance peuvent avoir nos paroles lorsque c'est l'esprit qui les +arrange et non la foi qui les inspire? + +--Vous avez cet ordre? dit-elle, lorsque je fus arrive au bout de mon +recit. + +--C'est un ordre de liberation qui n'admet pas le refus ou la +resistance. + +Puis, comme je voulais changer l'entretien: + +--Voulez-vous me le montrer? dit-elle. + +Il etait impossible de refuser, sous peine de laisser croire que je +n'avais pas cet ordre. Je le donnai. + +--Vous voyez bien, s'ecria-t-elle desesperement: "s'il est encore en +vie;" eux-memes admettent qu'il a du etre fusille. Ah! mes pauvres +enfants! + +A ce cri, les enfants se jeterent au cou de leur mere, et ce fut une +scene dechirante; je savais ce qu'etait la perte d'un pere; leur douleur +raviva la mienne. + +Mais nous n'etions pas dans des conditions a nous abandonner librement a +nos emotions. Je me raidis contre ma faiblesse et j'expliquai a madame +de Planfoy que j'allais immediatement au fort d'Ivry ou j'avais des +chances de trouver M. de Planfoy. + +--Je vais avec vous, dit-elle. + +Il me fallut lutter pour lui faire comprendre que cela n'etait pas +possible. + +--Il n'y a aucune utilite, lui dis-je, a venir avec moi; soyez bien +convaincue que je ferai tout ce qui sera possible. + +--Je le sais, mais je ne peux pas me resigner a passer une nuit pareille +a ma journee; je ne peux pas rester dans cette maison a attendre; vous +ne savez pas ce qu'a ete cette horrible attente qui va recommencer. + +Enfin, je parvins a lui faire abandonner son idee. Il etait deja tard; +Ivry etait loin de Paris; nous ne pouvions y aller qu'a pied; elle me +retarderait, et dans la compagne elle pourrait m'etre un embarras et +un danger. Je partis donc seul par Bercy et la Gare: les rues de ces +quartiers etaient mornes et desertes; on eut pu se croire dans une ville +ensevelie; mes pas seuls troublaient le silence. + +A la barriere on m'arreta, et je fus oblige de donner des explications +aux hommes de police qui occupaient le poste: on ne sortait plus de +Paris librement. + +Je savais a peu pres ou se trouvait le fort d'Ivry, mais, dans la nuit, +j'etais assez embarrasse pour ne pas faire des pas inutiles; comme +j'hesitais a la croisee de deux routes, j'entendis une rumeur devant +moi. Je me hatai, et bientot je rejoignis un convoi en marche. + +C'etaient precisement des prisonniers que des chasseurs de Vincennes +conduisaient au fort; ils etaient au nombre d'une quarantaine, +enveloppes de soldats; en queue marchaient des agents de police; les +chasseurs criaient et causaient comme des gens excites par la boisson, +les prisonniers etaient silencieux. Dans la nuit, ce defile au milieu +des campagnes avait quelque chose de sinistre; il semblait qu'on +marchait vers un champ d'execution. + +J'abordai un agent de police, et apres m'etre fait reconnaitre, je lui +demandai d'ou venaient ces prisonniers. + +--D'un peu partout; on fait de la place dans les prisons pour demain; +c'est une bonne precaution. + +La nuit m'empechait de voir si M. de Planfoy etait dans ce convoi et je +ne pouvais m'approcher des prisonniers, je dus aller jusqu'au fort. + +La, sur la presentation que je fis des ordres de la prefecture de +police, on me permit d'assister a l'entree des prisonniers dans la +casemate ou ils devaient etre enfermes. + +A la lueur d'un falot, je les vis defiler un a un devant moi: toutes les +classes de la societe avaient des representants parmi ces malheureux: il +y avait des ouvriers avec leur costume de travail, et il y avait aussi +des bourgeois, des vieillards, des jeunes gens qui etaient presque des +enfants. + +Plus d'un en passant devant moi me lanca un regard de colere et de +mepris dans lequel le mot "mouchard" flamboyait; mais le plus grand +nombre garda une attitude accablee: on eut dit des boeufs ou des moutons +qu'on conduisait a la boucherie et qui se laissaient conduire. + +M. de Planfoy n'etait point parmi ces prisonniers, et il n'etait pas +davantage parmi ceux qui avaient ete deja amenes au fort. + +Je me remis en route pour Paris, et comme il m'etait impossible de +penetrer cette nuit dans Bicetre ou dans le Mont-Valerien, je rentrai +chez moi; j'etais accable de fatigue; je marchais sans repos depuis +dix-huit heures. + +Les rues etaient silencieuses, sans une seule voiture, sans un seul +passant attarde: deux fois seulement je rencontrai de fortes patrouilles +de cavalerie: Paris etait-il vaincu sans avoir combattu, ou bien se +preparait-il a la lutte? + + + +XXIX + +Le lendemain, c'est-a-dire le jeudi 4 decembre, avant le jour, je partis +pour Bicetre, mais, plus heureux que la veille, je pus trouver une +voiture dont le cocher voulut bien me conduire. + +Arrives au carrefour de Buci, nous fumes arretes par une barricade; rue +Dauphine nous en trouvames une seconde, rue de la Harpe une troisieme. +La nuit avait ete mise a profit pour la resistance. Quelques groupes +se montraient ca et la, et dans ces groupes on voyait briller quelques +fusils. Pas de troupes, pas de patrouilles, pas de rondes de police dans +les rues, la ville semblait livree a elle-meme. + +L'agitation d'un cote, le silence de l'autre produisaient une etrange +impression; en se rappelant ce qu'avait ete Paris la veille, on se +sentait malgre soi le coeur serre: qu'allait-il se passer? Ou les +troupes etaient-elles embusquees? Instinctivement on regardait au loin, +au bout des rues desertes, cherchant des canons pointes et des escadrons +formes en colonnes; les sentiments qu'on eprouvait doivent etre ceux du +gibier qui se sait pris dans un immense affut. + +Ma voiture etait un _milord_, et par suite des differents changements de +direction qui nous avaient ete imposes par les barricades, je m'etais +trouve souvent en communication avec le cocher qui se retournait sur son +siege et m'adressait ses observations. + +--Ca va chauffer, dit-il en montant la rue Mouffetard, le general +Neumayer arrive a la tete de ses troupes pour defendre l'Assemblee, +seulement le malheur c'est qu'on a deja fusille Bedeau et Charras, sans +compter les autres, car hier on a massacre tous les prisonniers. + +Il n'y avait aucune importance a attribuer a ces bruits, cependant, +malgre moi, j'en fus peniblement impressionne; que devait eprouver la +malheureuse madame de Planfoy si ces rumeurs arrivaient jusqu'a elle! + +A la barriere d'Italie on nous arreta, et des agents de police dirent au +cocher qu'il ne pourrait pas rentrer dans Paris. + +--Pourquoi? + +--Lisez l'affiche. + +Sur les murs des bureaux de l'octroi une proclamation venait d'etre +collee, elle prevenait les habitants de Paris que la circulation des +voitures etait interdite, et que le stationnement des pietons dans +les rues serait disperse par la force sans sommation: "les citoyens +paisibles devaient rester chez eux, car il y aurait peril a contrevenir +a ces dispositions." + +Les termes de cette proclamation n'etaient que trop clairs; ils disaient +que la ville appartenait a la troupe, et que la vraie bataille allait +commencer; la veille, c'etaient les prisonniers seulement qui devaient +etre fusilles, aujourd'hui, ceux qui se trouvaient dans la rue +s'exposaient a etre massacres sans sommations,--la sommation c'etait +cette proclamation du prefet de police Maupas qui continuait dignement +celle du ministre Saint-Arnaud. + +Mon cocher etait reste interloque en apprenant qu'il ne pourrait pas +rentrer dans Paris, je le decidai a me conduire a Bicetre en lui +promettant de le garder pour aller au Mont-Valerien si je ne trouvais +pas a Bicetre la personne que je cherchais: l'idee de travailler pendant +que tous les cochers de Paris se reposeraient le fit rire. + +En gravissant la rampe qui conduit au fort, nous depassames des femmes +qui marchaient en trainant leurs enfants par la main. A l'entree du +fort, d'autres femmes etaient assises sur le gazon humide. Quelles +etaient ces femmes? Venaient elles visiter leurs maris prisonniers? ou +bien voulaient-elles voir si parmi les prisonniers qu'on amenait ne se +trouvaient pas leurs maris ou leurs fils? Les malheureuses n'avaient +pas comme moi un talisman pour penetrer derriere ces murailles, et le +"passez au large" des factionnaires les tenait a distance. + +M. de Planfoy n'etait point a Bicetre et je me mis en route pour le +Mont-Valerien, sans grande esperance, il est vrai, mais decide a aller +jusqu'au bout et a ne pas m'arreter avant de l'avoir retrouve. + +Lorsque en temps ordinaire on se trouve sur une hauteur aux environs +de Paris, on entend une vague rumeur, quelque chose comme un profond +mugissement; c'est l'effort de la ville en travail, le bourdonnement +de cette ruche immense. Surpris de ne pas entendre le canon ou la +fusillade, je fis deux ou trois fois arreter la voiture; mais aucun +bruit n'arrivait jusqu'a nous, ni le roulement des voitures, ni le +ronflement des machines a vapeur: tout semblait frappe de mort dans +cette enorme agglomeration de maisons, et ce silence etait sinistre. + +De Bicetre au Mont-Valerien, la distance est longue, surtout pour un +cheval de fiacre; je laissai ma voiture au bas de la cote et montai au +fort. La aussi les prisonniers etaient nombreux; mais M. de Planfoy +n'etait point parmi eux. + +L'officier qui me repondit le fit avec beaucoup moins de complaisance +que ceux a qui j'avais eu affaire a Ivry et a Bicetre: il me croyait +evidemment un ami de la prefecture, et il ne se genait pas pour m'en +marquer son mepris. + +--Ils ne savent donc pas ce qu'ils font, me dit-il comme j'insistais +pour qu'on cherchat M. de Planfoy, ce n'est pas a moi de reconnaitre +leurs prisonniers; c'est bien assez de les garder. + +Ce mot de revolte etait le premier que j'entendais dans la bouche d'un +officier. Je m'expliquai franchement avec ce brave militaire, et nous +nous separames en nous serrant la main. + +J'etais a bout et ne savais plus a quelle porte frapper. Ou chercher +maintenant? a qui s'adresser? Je pensai a aller chez le personnage qui +m'avait offert sa protection lorsque je lui avais remis les lettres de +mon pere. Il connaissait M. de Planfoy, il consentirait peut-etre a +s'occuper de lui et a joindre ses demarches aux miennes. Apres +avoir quitte ma voiture a l'Arc-de-Triomphe, je me dirigeai vers la +Chaussee-d'Antin. + +Ceux-la seuls qui ont parcouru les Champs-Elysees a quatre ou cinq +heures du matin peuvent se faire une idee de leur aspect, le 4 decembre, +a une heure de l'apres-midi. L'etranger qui fut arrive a ce moment, ne +sachant rien de la revolution, eut cru assurement qu'il entrait dans une +ville morte, comme Pompei. + +Ce fut seulement en approchant de la place de la Concorde que je trouvai +une grande masse de troupes; on attendait toujours; la bataille n'avait +donc pas encore commence. + +Je me hatai vers la Chaussee-d'Antin, et a mesure que j'avancais, je +trouvais les curieux des jours precedents: on causait avec animation +dans les groupes, et tout haut on raillait les soldats et les agents de +police. + +Je ne m'arretai point pour ecouter ces propos, mais le peu que +j'entendis me surprit; on ne paraissait pas prendre la situation par le +cote serieux. + +La mauvaise fortune voulut que mon personnage ne fut point chez lui, et +je me trouvai deconcerte, comme il arrive dans les moments de detresse +quand on s'est cramponne a une derniere esperance, et que cette branche +vous casse dans la main. + +Il ne restait plus que la prefecture de police; je me dirigeai de ce +cote. En arrivant au boulevard, je trouvai le passage intercepte par des +troupes qui defilaient, infanterie et artillerie. La foule avait ete +refoulee dans la rue et elle regardait le defile, tandis qu'aux fenetres +s'entassaient des curieux. On criait: Vive la Constitution! a bas +Soulouque! a bas les pretoriens! Et les soldats passaient sans se +retourner. + +Tout a coup il se fit un brouhaha auquel se mela un tapage de ferraille; +c'etait une piece d'artillerie qui s'etait engagee sur le trottoir, les +chevaux s'etaient jetes dans les arbres et ne pouvaient se degager. Les +hommes criaient, juraient, claquaient; un cheval glissant sur l'asphalte +s'abattit. + +Cet incident, bien ordinaire cependant, avait mis la confusion dans la +batterie; on entendait les commandements, les jurons et les coups de +fouet qui se melaient dans une inextricable confusion. + +--Ils sont souls comme des grives, dit une voix dans la foule. + +Et de fait, plusieurs hommes chancelaient sur leurs chevaux; tous +avaient la figure allumee et les yeux brillants. + +Pendant que j'attendais que le passage fut devenu libre, j'apercus dans +la foule un de mes anciens camarades de classe; il me reconnut en meme +temps et s'approcha de moi. + +--En bourgeois, dit-il, tu n'es pas avec ces gens-la, tu me fais +plaisir; alors tu viens voir cette mascarade militaire. Quelle grotesque +comedie! ca va finir dans des sifflets comme la descente de la +Courtille; c'est aussi ridicule que Boulogne et ce n'est pas peu dire. + +--Tu crois? + +--Tu vois bien que tout cela n'est pas serieux; la foule n'est la que +pour blaguer les soldats qui se sauveraient honteusement si on ne les +avait pas soules. + +--Je suis beaucoup moins rassure que toi; tu n'as donc pas lu la +proclamation du prefet de police? + +--Ca, c'est une autre comedie, c'est ce qu'on peut appeler la blague +de la proclamation; hier, Saint-Arnaud qui veut qu'on fusille les +prisonniers; aujourd'hui, Maupas qui veut qu'on fusille les passants; +demain, nous aurons Morny qui nous menacera de quelque autre folie. +Ce sont les fantoches de l'intimidation. Il faut bien que ces gens-la +gagnent les vingt millions qu'ils ont fait prendre a la Banque et qu'ils +se sont partages: leur coup d'Etat n'a pas eu d'autre but; maintenant +qu'ils ont l'argent, ils vont filer avec la caisse. + +Et comme je me recriais contre ce scepticisme: + +--Va voir la barricade du boulevard Poissonniere, dit-il, c'est eux qui +l'ont faite avec le magasin d'accessoires du Gymnase, elle est en carton +et elle n'est a autres fins que d'intimider le bourgeois; de meme que +ces civieres qu'on promene partout avec des infirmiers et des soldats +qui portent a la main un ecriteau sur lequel on lit: "Service des +hopitaux militaires," crois-tu que c'est serieux? De la blague et de la +mise en scene. + +Les troupes ayant defile, nous suivimes le boulevard en discourant +ainsi. Deja, les curieux etaient revenus sur les trottoirs et a l'entree +de la rue Taitbout nous trouvames des groupes assez nombreux dans +lesquels il y avait des femmes et des enfants. + +Au moment ou j'allais quitter mon ancien camarade, nous vimes arriver un +regiment de cavalerie, le 1er de lanciers, commande par le colonel de +Rochefort, que je reconnus en tete de ses hommes et alors, au lieu de +traverser la chaussee du boulevard, je restai dans la rue. + +La tete de la colonne nous depassait de quelques metres a peine, lorsque +des groupes qui occupaient le trottoir partirent quelques cris de: Vive +la Constitution! et a bas le dictateur! + +Brusquement le colonel retourna son cheval, et lui faisant franchir les +chaises, il tomba au milieu des groupes; ses officiers se precipiterent +apres lui, suivis de quelques lanciers, et en moins de quelques secondes +ce fut un horrible pietinement de chevaux au milieu de cette foule; +on frappait du sabre et de la lance; les malheureux que les pieds des +chevaux epargnaient etaient perces a coups de lance. + +Le hasard permit que nous fussions au milieu meme de la rue; nous pumes +nous jeter en arriere et nous sauver devant cette attaque furieuse: dix +pas de moins ou dix pas de plus, nous etions ecrases contre les maisons +du boulevard, comme l'avaient ete ces malheureux. + +Une porte etait entr'ouverte, nous nous jetames dedans, et elle se +referma aussitot. Quelques personnes etaient entrees avant nous, elles +me parurent folles de terreur; elles allaient et venaient en tournoyant +et se jetaient contre les murs. Au dehors on entendait le galop des +chevaux et les coups de lances dans les portes et les fenetres. + +Puis tout a coup une terrible fusillade eclata. Contre qui pouvait-elle +etre dirigee: il n'y avait plus personne sur le boulevard? Un cliquetis +de verres casses tombant dans la rue fut la reponse a cette question. La +troupe tirait dans les fenetres. + +--Eh bien, dis-je a mon camarade, crois-tu a la proclamation de Maupas, +maintenant? + +--Oh! les monstres! + +Alors le souvenir des paroles qui avaient ete prononcees devant moi a la +prefecture de police me revint: c'etait la ce qu'on appelait "envahir un +quartier par la terreur." + + + +XXX + +La fusillade continuait toujours sur le boulevard; il y avait des feux +de peloton, des coups isoles, puis des courts intervalles de repos +pendant lesquels on entendait le tapage des carreaux qui tombaient. + +Dans la maison dont l'allee nous servait de refuge, ce tapage de vitres +se melait aux cris des locataires qui, eperdus de terreur, se sauvaient +dans les appartements interieurs ou dans l'escalier; ils s'appelaient +les uns les autres; puis tout a coup leurs cris etaient etouffes dans +une decharge generale qui dominait tous les bruits par son roulement +sinistre. + +Pourquoi cette fusillade continuait-elle? lui repondait-on des fenetres +du boulevard? Nous ne pouvions rien voir et nous en etions reduits a +attendre sans rien comprendre a ce qui se passait au dehors; chacun +faisait ses reflexions, donnait ses explications, toutes plus +deraisonnables les unes que les autres. + +--Les soldats se battent entre eux. + +--Ils sont cernes par les republicains. + +--Ils tirent a poudre. + +--Allons donc, a poudre; est-ce que les coups charges a poudre font ce +bruit strident? + +--Et les carreaux, est-ce la poudre qui les casse? + +Nous etions quatre ou cinq personnes ayant pu nous refugier dans la cour +de cette maison, et parmi nous se trouvait un jeune homme qui avait +recu un coup de sabre sur le bras. Mais il ne s'inquietait pas de sa +blessure, qui saignait abondamment, et il ne pensait qu'a se faire +ouvrir la porte. + +--Ou est ma mere? disait-il desesperement; laissez-moi aller la +chercher. + +--Vous etes entre malgre moi, disait le concierge; vous n'ouvrirez pas +malgre moi. + +Et tandis qu'il suppliait le concierge en repetant toujours d'une voix +desolee: "Ouvrez-moi! ouvrez-moi!" d'autres personnes criaient avec +colere "N'ouvrez pas, ou vous nous faites massacrer!" + +La fusillade ne se ralentissait pas et les carreaux continuaient a +tomber dans notre escalier, nous avertissant que notre maison etait un +but de tir. On entendait aussi les balles ricocher contre la grande +porte ou s'enfoncer dans le bois. + +Tout a coup, les personnes qui se trouvaient dans l'escalier se +precipiterent dans le vestibule, et trouvant une petite porte, +s'engouffrerent dans la cave; mais en ce moment deux ou trois +detonations eclaterent sous nos pieds. On tirait par les soupiraux. + +Alors il se produisit une confusion terrible; les personnes qui etaient +deja dans la cave remonterent precipitamment et se jeterent sur celles +qui descendaient; ce fut un tourbillon, les malheureux se poussaient, se +renversaient, marchaient les uns sur les autres; c'etait a croire qu'ils +etaient frappes d'une folie furieuse. + +Des coups de crosse retentirent a la porte, qui trembla dans ses +ferrures. + +--N'ouvrez pas! crierent quelques voix. + +--Ouvrez! ouvrez! criait-on du dehors, ou nous enfoncons la porte. + +Et, presque en meme temps, trois ou quatre coups de fusil furent tires +dans les serrures. + +Au milieu de ce desordre et de cette terreur affolee j'avais conserve +une certaine raison, et si je ne m'expliquais pas ce qui se passait sur +le boulevard, je comprenais tout le danger qu'il y avait a ne pas ouvrir +cette porte; les soldats allaient l'enfoncer et, se precipitant furieux +dans la maison, ils commenceraient par jouer de la baionnette. + +Ce fut ce que j'expliquai en quelques mots, et nous obligeames le +concierge a tirer son cordon. + +Des gendarmes se ruerent dans l'entree la baionnette baissee; vivement +j'allai au-devant d'eux; ils se jeterent sur moi et me collerent contre +le mur. + +--Vous avez tire, dit un sergent en me prenant les deux mains, qu'il +flaira. + +Si je ne sentais pas la poudre, il sentait, lui, terriblement +l'eau-de-vie. + +--Au mur! cria un gendarme en voulant m'entrainer dans la cour. + +--C'est un _gant jaune_, dit un autre, au mur! + +D'autres gendarmes, une quinzaine, une vingtaine peut-etre, s'etaient +precipites dans la maison, et tandis que les uns couraient dans la cour, +les autres montaient l'escalier; deux etaient restes a la porte la +baionnette basse pour nous empecher de sortir. + +--Au mur! repeta le gendarme qui me tenait par un bras. + +Je les aurais supplies de m'ecouter, j'aurais voulu m'expliquer avec +calme, tres-probablement j'aurais ete fusille, ce fut l'habitude du +commandement militaire qui me sauva. + +Je repoussai le gendarme qui m'avait pris par le bras, puis m'adressant +au sergent qui donnait des ordres a ses hommes, je lui dis: + +--Sergent, avancez ici. + +Il se retourna vers moi. + +--Vous m'accusez d'avoir tire? + +--On a tire de dedans les maisons; je ne dis pas que c'est vous; nous +cherchons qui. + +--En voila un, crierent deux ou trois gendarmes en poussant contre le +mur de la cour le jeune homme blesse, son fusil a creve dans sa main, il +saigne. + +Le pauvre garcon tomba sur les genoux et tendit vers les gendarmes un +bras suppliant; mais ceux-ci reculerent de quatre ou cinq pas, trois +fusils s'abaisserent, et le malheureux, fusille presque a bout portant, +tomba la face sur le pave. + +Cette scene horrible s'etait passee en moins de quelques secondes, +sans que personne de nous, tenu en respect par une baionnette, eut pu +intervenir. + +A ce moment un officier entra sous la porte, j'ecartai les baionnettes +qui me menacaient et courus a lui. + +--Lieutenant, il se passe ici des choses monstrueuses, vos hommes sont +fous; arretez-les. + +Et je lui montrai le cadavre etendu sur le pave de la cour. + +--Il avait tire, dit le lieutenant. + +--Mais non, il n'avait pas tire, pas plus que moi, pas plus que nous +tous. Je suis officier comme vous, je vous donne ma parole de soldat que +personne n'a tire ici. + +--Et qui me prouve cela? + +Le rouge me monta aux joues. + +--Ma parole. + +--Qui me prouve que vous etes soldat? + +Heureusement, je pensai au laisser-passer de la prefecture. Je le lui +montrai. Il me fit alors ses excuses et ecouta mes explications. + +--C'est possible pour cette maison; mais il n'en est pas moins vrai +qu'on a tire sur les lanciers; c'est un guet-apens. + +--J'etais sur le boulevard quand les lanciers ont paru, je vous affirme +qu'on n'a pas tire. + +--Des hommes sont tombes de cheval. + +--Cela est possible, mais ils ne sont point tombes frappes par une +balle; il est probable que dans un brusque mouvement pour suivre leur +colonel, ils auront ete desarconnes; vous avez du voir comme moi que +plusieurs etaient ivres. + +--Sergent, dit le lieutenant sans me repondre, appelez vos hommes. + +Puis, s'adressant au concierge: + +--Vous allez fermer votre porte, dit-il, et vous ne l'ouvrirez pour +personne; ceux qui seront trouves dans la rue seront fusilles. + +Pendant plus de deux heures nous restames ainsi enfermes, entendant le +canon dans le lointain, auquel se mela bientot le bruit d'une fusillade, +analogue a celle qui avait suivi la charge des lanciers: les feux de +peloton se succedaient sans relache et enflammerent tout le boulevard; +c'etait a croire que Paris etait en feu depuis la Madeleine jusqu'a la +Bastille. En realite il l'etait depuis la Chaussee-d'Antin jusqu'a la +porte Saint-Denis, car c'etait a ce moment qu'eclatait l'inexplicable +fusillade du boulevard Poissonniere qui a fait tant de victimes. + +Enfin le silence s'etablit, et nous pumes nous faire ouvrir la porte. +Les troupes defilaient sur le boulevard, qui presentait un aspect +horrible: les fenetres etaient brisees, les arbres etaient haches, les +maisons etaient rayees et dechiquetees par les balles; la poussiere de +la pierre et du platre poudrait les trottoirs, sur lesquels ca et la des +morts etaient etendus. + +Tortoni avait ete envahi par des soldats qui buvaient du champagne en +s'enfoncant dans le gosier le goulot des bouteilles: une ville prise +d'assaut et mise a sac. + +En descendant par les rues laterales jusqu'a la Madeleine, je pus gagner +les quais: deux ou trois fois je voulus traverser le boulevard; mais +je fus empeche par des sentinelles qui me mettaient en joue, ou par +d'honnetes bourgeois qui me prevenaient qu'on tirait sur tous ceux qui +voulaient passer. + +Enfin j'arrivai a la prefecture de police: on n'avait pas de nouvelles +de M. de Planfoy, et mon employe m'engagea charitablement a m'aller +coucher au plus vite, "les rues n'etant pas sures." Puis comme il vit +que je n'etais point dispose a suivre ce conseil et que je voulais +continuer mes recherches, il me dit que je ferais bien de visiter les +postes des casernes du quartier Saint-Antoine et du Temple. + +--Il aura ete garde probablement par les soldats, me dit-il, a la +Douane, a la Courtille, a Reuilly; puisque le coeur vous en dit, voyez +par la; seulement je vous previens que vous avez tort; l'insurrection +n'est pas finie et les balles pleuvent un peu partout: vous feriez mieux +de vous mettre au lit. + +La bataille, en effet, n'etait pas encore terminee, et l'on entendait +toujours le canon dans le quartier Saint-Martin. + +Pour gagner la caserne de la Douane, par laquelle je voulais commencer +mes dernieres recherches, j'inclinai du cote de l'Hotel de ville en +prenant par les rues etroites et ecartees. Partout les boutiques etaient +fermees, et bien qu'il n'y eut pas trace de lutte, les rares personnes +que j'apercevais paraissaient frappees de stupeur. + +Dans une rue, je croisai une forte patrouille de chasseurs de Vincennes; +le sergent qui marchait en tete criait d'une voix forte: "Ouvrez les +persiennes et fermez les fenetres!" et quand cet ordre n'etait pas +immediatement execute, on envoyait quelques balles dans les persiennes +closes. + +En arrivant dans une rue qui debouche sur le boulevard du Temple, un +soldat en vedette me coucha en joue; je lui fis un signe de la main et +m'arretai; mais il ne se contenta pas de cette marque de deference et +m'envoya son coup de fusil; la balle me siffla a l'oreille. + +Alors son camarade, qui gardait l'autre coin du boulevard, m'ajusta +aussi, et je n'eus que le temps de me jeter dans l'embrasure d'une +grande porte; la balle vint s'enfoncer dans l'angle oppose a celui ou je +m'etais blotti. + +Je frappai fortement a la porte en appelant et en sonnant. Mais on ne +m'ouvrit pas et on ne me repondit pas, bien que j'entendisse des bruits +de voix dans le vestibule. + +Ma situation etait delicate. Si je n'avais eu affaire qu'a un seul +soldat, j'aurais pu me sauver aussitot son coup decharge; mais ils +etaient deux, et quand le fusil de l'un etait vide, le fusil de l'autre +etait plein. + +Ce raisonnement me fut bientot confirme par leur facon de tirer; me +sachant refugie dans mon encoignure ils trouverent amusant de m'envoyer +leurs balles comme si j'avais ete un mannequin, et au lieu de tirer +ensemble, ils tirerent l'un apres l'autre avec regularite. + +Tantot les balles s'enfoncaient dans la porte, tantot elles frappaient +contre une colonne en pierre qui me protegeait, et, ricochant, elles +allaient tomber en face. + +Tant qu'ils se contenteraient de ce jeu, j'avais chance d'echapper et +j'en serais quitte probablement pour l'emotion, mais s'ils avancaient +d'une dizaine de pas, j'avais chance de n'etre plus masque par une +colonne, et alors j'etais mort. + +Je passai la cinq ou six minutes fort longues; enfin, j'entendis un +bruit de pas cadences dans la rue: c'etaient quatre hommes et un caporal +qui venaient me faire prisonnier. + +J'avoue que je respirai avec soulagement, et quand le caporal me mit +brutalement la main au collet, je trouvai sa main moins lourde que la +balle que j'attendais. + +Je m'etais tenu si droit et si raide dans mon embrasure que je fus +presque heureux de pouvoir remuer bras et jambes. + + + +XXXI + +--Ou me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me tenait toujours par le +collet de mon paletot. + +--Ca ne te regarde pas, marche droit et plus vite que ca. + +--Il fait bien le fier, celui-la, dit un grenadier en me menacant de la +crosse de son fusil. + +En passant aupres des deux sentinelles qui m'avaient canarde pendant +cinq minutes, j'ai remarque qu'elles marchaient en zigzag; sans leur +ivresse, elles ne m'auraient certainement pas manque. + +--Qu'est-ce que cet homme-la? demande un sergent. + +--Un bourgeois qui s'est sauve. + +--C'est bon, emmenez-le. + +Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats ivres je n'etais +nullement rassure. + +--Et ou voulez-vous qu'on me mene? dis-je au sergent. + +Le sergent me regarda d'un air hebete et haussa les epaules sans daigner +me repondre. + +--Allons, marche, dit le caporal. + +Et il me reprit durement au collet, tandis que ses hommes me poussaient +en avant. + +Je ne sais ce que doit eprouver un honnete bourgeois en butte aux +brutalites de soldats ivres. Je n'avais du bourgeois que le costume. En +me sentant tire par le bras et en recevant un coup de crosse dans le +dos, je perdis le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup +de poing me debarrassa du caporal et un coup de pied envoya rouler a +terre le grenadier qui me tirait par le bras. Les deux soldats qui +restaient debout croiserent la baionnette et marcherent sur moi. Si peu +solides qu'ils fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes +terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du gaz. + +Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arreta les soldats qui +m'ajustaient et s'approcha de moi. + +Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier avait fait avec +nous la campagne du Maroc, il me reconnut et au lieu de m'empoigner par +le collet comme son caporal, il me tendit la main. + +--Vous, Saint-Neree, sous ce costume? + +Cinq ou six soldats s'etaient avances et m'entouraient d'un cercle de +baionnettes menacantes. + +--C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous. + +Il y eut quelques protestations accompagnees de paroles grossieres; +mais, apres quelques moments d'hesitation, ils s'eloignerent en +grognant. + +--Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre moi; ces +gaillards-la seraient parfaitement capables de vous envoyer une balle... +partie par malheur. + +--Ils m'en ont deja envoye bien assez. + +--C'est donc sur vous qu'on tirait tout a l'heure? + +--Justement. + +--Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous a sortir dans Paris un +jour comme aujourd'hui? + +--Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosite, croyez-le bien. + +--Et en bourgeois encore: si je n'etais pas en uniforme, mes propres +soldats me fusilleraient; ils sont ivres, et ils font consciencieusement +ce qu'ils appellent la chasse au bourgeois. + +Je fus epouvante de ce mot qui caracterisait si tristement la situation. + +--L'armee en est la, dis-je accable. + +--Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver quand on lache la +bride a des soldats? Depuis six mois, ils etaient travailles, maintenant +ils sont grises, voila ou nous en sommes venus; ils trouvent amusant +de faire la chasse au bourgeois. Vous etes bien heureux d'avoir ete en +conge pendant cette funeste journee, et quand je pense qu'on portera +peut-etre sur mes etats de service "la campagne de Paris," je ne suis +pas tres-fier d'etre soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la +guerre civile et combien est vrai le mot latin qui dit que l'homme est +un loup pour l'homme! + +--Vous avez eu un engagement sanglant? + +--Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est la qu'est le mal, car +la lutte excuse bien des choses. Mais les armes avaient ete si +bien preparees, que pendant un quart d'heure, elles ont tire sans +commandement, sans volonte, d'elles-memes, pour ainsi dire. Pendant un +quart d'heure, nos hommes ont litteralement fusille Paris, pour rien, +pour le plaisir. Rien n'a pu les arreter, ni ordres, ni prieres, ni +supplications. J'ai vu un capitaine d'artillerie se jeter devant la +gueule de sa piece pour empecher ses hommes de tirer, et j'ai vu son +sergent l'ecarter violemment pour permettre au boulet d'aller faire des +victimes parmi les bourgeois. Mais assez la-dessus; il est des choses +dont il ne faut pas parler, car la memoire des mots s'ajoute a la +memoire des faits. + +Apres un moment de silence, il me demanda comment je me trouvais dans ce +quartier isole et je lui racontai mes recherches. + +Il secoua la tete avec decouragement. + +--Croyez-vous donc que mon ami ait ete fusille? + +Au lieu de repondre a ma question il m'en posa une autre: + +--Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce pas? me dit-il. +C'est vous exposer deraisonnablement: vous voyez a quel danger vous avez +echappe. Ne vous engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent +pas ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir ceux +qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en vedettes a l'angle des rues +font ce qu'ils veulent. + +Je n'avais pas besoin qu'on me montrat le danger qu'il y avait a +circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu d'assez pres ce danger +pour l'apprecier, mais je ne pouvais pas me laisser arreter par une +consideration de cette nature, et je persistai a aller a la caserne de +la Douane. + +--Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que possible; tant +que vous serez a l'abri de mon uniforme, vous serez au moins protege. + +Les maisons et les magasins du boulevard etaient fermes et l'on +ne rencontrait pas un seul passant: la chaussee et les trottoirs +appartenaient aux soldats, qui etaient en train de souper. + +Au debouche de chaque rue se trouvaient des pelotons de cavalerie qui +montaient la garde le pistolet au poing. + +Puis ca et la sur les trottoirs etaient dressees des tables autour +desquelles se pressaient les soldats: pour eclairer ces tables, on avait +fiche des bougies dans des bouteilles ou colle des chandelles sur la +planche. + +Les lumieres des bougies, les flammes du punch, les feux des bivouacs +contrastaient etrangement avec l'aspect sombre des maisons; de meme que +les cris et les chants des soldats contrastaient lugubrement avec le +silence qui regnait dans les rues. + +Mon ami ne pouvait pas s'eloigner de sa compagnie; nous nous separames +bientot et je continuai ma route sans accident. Plusieurs fois les +vedettes m'arreterent; plus d'une fois je vis la pointe d'une lance +ou le bout d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je +n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en fus +quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition de mon +laissez-passer. + +--Des prisonniers, me repondit l'officier aupres duquel on me conduisit, +nous en avons, mais je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms. + +--Ne puis-je pas les voir? + +--Ce n'est pas facile, car ils sont enfermes dans une salle qui n'est +pas eclairee et ou il ne serait pas prudent de penetrer. + +--Ne puis-je pas au moins me presenter a la porte et crier le nom de +celui que je viens delivrer? + +--Ca c'est possible, et je vais vous donner un homme pour vous conduire. + +Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi jusqu'au fond d'un +vestibule ou se tenaient deux sentinelles l'arme au bras; derriere nous +venaient quatre hommes de garde. + +--Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la baionnette, et s'il +y en a un qui veut sortir, foncez dessus. + +Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante nous souffla +au visage: on ne voyait rien dans cette piece sombre comme un puits, +mais on entendait les bruits et les rumeurs d'une agglomeration. + +--Silence la dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il appela M. de +Planfoy. + +Avant qu'on eut pu repondre, trois ou quatre hommes c'etaient precipites +a la porte. + +--Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse paraitre devant +un commissaire, et ce fut une confusion de paroles dans lesquelles il +etait difficile de distinguer les voix et les cris. + +--Taisez-vous donc! cria le sergent. + +Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour appeler a mon +tour M. de Planfoy de toute la force de mes poumons, et alors il me +sembla qu'il se produisait un mouvement distinct dans ce grouillement +humain. + +--Le voila! cria une voix. + +Presque aussitot M. de Planfoy m'apparut eclaire par la lumiere de la +lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce trou noir. + +--Ah! mon cher enfant, s'ecria M. de Planfoy, je savais bien que tu me +retrouverais; laisse-moi respirer: on etouffe la dedans. + +La porte etait deja refermee, et au-dessus des clameurs confuses, on +n'entendait plus qu'une voix puissante qui criait "Vive la Republique." + +--Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy. + +Je le rassurai et nous nous mimes en route pour la rue de Reuilly par +les rues detournees du quartier Popincourt, car, apres avoir arrache +M. de Planfoy a la prison, je ne voulais pas l'exposer a recevoir une +balle. + +En marchant, il me raconte comment il a ete arrete et ce qu'il a +souffert depuis deux jours. + +--Quand les soldats ont escalade la barricade, me dit-il, j'ai voulu les +empecher de se jeter sur les malheureux qui ne se defendaient pas. Mal +m'en a pris. Ils se sont jetes alors sur moi et m'ont entraine a la +caserne de Reuilly, ou ils m'ont laisse apres m'avoir signale comme +combattant pris sur la barricade. Etre a Reuilly, a deux pas de chez +moi, ce n'etait pas tres-inquietant, et je me dis que je pourrais +envoyer un mot a ma femme qui saurait bien trouver moyen de me faire +relacher. Mais ce mot, il fallait l'envoyer, et quand je fis cette +demande, on me repondit en me fermant la porte de la prison sur le nez. +Je restai enferme jusqu'au soir et je commencai a faire des reflexions +serieuses. Pour ne pas compliquer ma situation deja assez grave, je +dechirai en morceaux microscopiques les papiers que vous m'aviez remis, +trouvant plus prudent de les aneantir que de les laisser tomber aux +mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien. + +--Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi comme vous. + +--Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un peloton qui +m'attendait.--"Si vous voulez vous sauver ou si vous criez, me dit le +sergent, ordre de tirer." Les soldats m'entourerent et je les suivis. On +prit la direction de la bastille, et je crus qu'on me conduisait a +la Prefecture de police. En route, mes soldats eurent une attention +delicate.--"Faut lui faire lire la proclamation du ministre," dit un +grenadier qui aimait a plaisanter. Et l'on m'arreta devant une affiche +qui disait que les individus pris sur les barricades seraient fusilles. +A la Bastille, mon escorte croisa une forte patrouille, et, apres +quelques mots que je n'entendis pas, on me remit a cette patrouille qui +m'amena a la caserne ou tu m'as trouve.--"Qu'est-ce qu'il a fait +ce vieux-la? demanda l'officier qui me recut.--Pris sur la +barricade.--C'est bon.--Au mur? demanda le sergent.--Sans doute." Et +l'officier me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'etaient que trop +clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci voulut bien +m'ecouter. Le resultat de cet entretien fut de me faire envoyer dans la +salle d'ou tu viens de me tirer. + +Nous arrivames enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul pour eviter a +madame de Planfoy et aux enfants le coup foudroyant de la joie. + +Mais deja la famille etait avertie de son bonheur: un petit chien +s'etait jete sur la porte et poussait des aboiements percants. + +--C'est pere, c'est pere, criaient les enfants, Jap l'a senti. + +J'eus ma part des embrassements. + + + +XXXII + +Il etait trop tard pour partir le soir meme. Je couchai rue de Reuilly. +Et le lendemain matin je pris le train de Chalon. M. de Planfoy voulut +me conduire au chemin de fer, mais au grand contentement de madame de +Planfoy, je le fis renoncer a cette idee. Notre premiere promenade +n'avait pas ete assez heureuse pour en risquer une seconde. Dans le +lointain, on entendait encore quelques coups de fusil du cote de la rive +gauche et vers le faubourg Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien +serieux, mais c'en etait assez cependant pour un homme qui avait ete si +pres "du mur," le mur contre lequel on fusille, ne se risquat point dans +les rues. + +J'avais attendu l'heure de ce depart avec impatience, et autant qu'il +avait dependu de moi, je l'avais avancee. A chaque minute, pendant mes +recherches et mes voyages a travers Paris, je m'etais exaspere contre +leur lenteur, je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait +point ete en jeu, je me serais echappe de Paris quand meme. + +Je ne fus pas plutot installe dans mon wagon, que cette grande +impatience d'etre a Marseille fit place a une inquietude non moins +grande et non moins irritante. + +Ces sentiments divers qui se succedaient en moi etaient cependant +facilement explicables, malgre leur contradiction apparente. + +Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hate, c'etait pour +rejoindre mon regiment et me trouver au milieu de mes hommes au moment +ou il faudrait se prononcer et agir. + +Maintenant ce moment etait passe; maintenant, mes camarades avaient pris +parti, et je ne les rejoindrais que pour les imiter ou pour me separer +d'eux. + +Quel parti avaient-ils pris? et que s'etait-il passe a Marseille? + +Pendant ces deux journees de courses folles, je n'avais pas eu le temps +de lire les journaux; mais en montant en chemin de fer j'en avais +achete plusieurs. Je me mis a les etudier, en cherchant ce qui touchait +Marseille et le Midi. + +Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient pas encore eu le +temps d'arriver a Paris depuis le coup d'Etat, et l'on etait reduit aux +depeches transmises par les prefets. + +Ces depeches disaient que les mesures de salut public, prises si +courageusement par le President de la Republique, avaient ete +accueillies a Marseille avec enthousiasme. + +Cela etait-il vrai? cela etait-il faux? c'etait ce qu'on ne pouvait +savoir. Cependant, en lisant les depeches des Basses-Alpes et du Var, +on pouvait supposer que cet enthousiasme des populations du Midi etait +exagere, car dans ces deux departements on signalait une certaine +agitation "parmi les bandits et les socialistes." + +Ce qui contribua surtout a me faire douter de cet enthousiasme constate +officiellement, ce fut le recit des faits qui s'etaient passes au +boulevard des Italiens, et dont j'avais ete le temoin. + +Si l'on racontait en pareils termes a Paris, pour les Parisiens, ce qui +s'etait passe a Paris devant les Parisiens, on pouvait tres-bien n'etre +pas sincere pour ce qui s'etait passe a deux cents lieues de tout +controle. + +"Un incident malheureux, disait le journal, a signale la journee d'hier +sur le boulevard des Italiens. Au passage du 1er lanciers et de la +gendarmerie mobile, plusieurs coups de feu sont partis de differentes +maisons et plusieurs lanciers ont ete blesses. Le regiment a riposte et +des degats redoutables et naturels, mais necessaires, en sont resultes. +Les individus qui se trouvaient dans ces maisons ont ete plus ou moins +atteints par les coups de feu de la troupe." + +Ainsi c'etait la foule qui avait attaque les lanciers; ainsi le +malheureux jeune homme assassine dans la cour de la maison ou nous +avions trouve un abri, avait ete atteint par un coup de feu qui etait +"une riposte de la troupe;" ainsi les maisons criblees de balles, +les glaces, les fenetres brisees etaient "des degats naturels et +necessaires." + +Quand on a dans ses mains le telegraphe et qu'on n'est point gene par +les scrupules, on est bien fort pour mentir. + +L'enthousiasme des Marseillais pouvait etre tout aussi vrai que les +coups de fusil tires sur les lanciers. + +Je retombai dans mon inquietude, me demandant ce que je ferais en +arrivant a Marseille. + +Me separer de mes camarades, s'ils ont adhere au coup d'Etat, c'est +briser ma carriere et perdre mon avenir. J'aime la vie militaire. Depuis +dix ans des liens puissants m'ont attache a mon regiment, qui est devenu +une famille pour moi, et une famille d'autant plus chere que je n'en ai +plus d'autre. C'est la que sont mes affections, mes souvenirs et mes +esperances. Que ferai-je si je ne suis plus soldat? Quel metier puis-je +prendre pour gagner ma vie? car je serai oblige de travailler pour +vivre. Mon education a ete dirigee uniquement vers l'etat militaire, et +je n'ai etudie, je ne sais que les sciences et les choses qui touchent a +l'art de la guerre. A quoi est bon dans la vie civile un soldat qui n'a +plus son sabre en main? + +Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus douloureuse pour +le moment, que dira Clotilde d'une pareille determination? Comment me +recevra le general Martory, si je me presente devant lui en paletot et +non plus en veste d'uniforme? + +Bien que des paroles precises n'aient point ete echangees entre nous a +ce sujet, il est certain que si Clotilde devient ma femme un jour, c'est +l'officier qu'elle acceptera, le colonel et le general futur, et non +le comte de Saint-Neree, qui n'a d'autre patrimoine que son blason. +Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera pas +prendre a des chimeres ou a des esperances. D'ailleurs, quelles +esperances aurais-je a lui presenter? Comtesse, la belle affaire par le +temps qui court, la belle dot et la riche position! + +Lorsque de pareilles pensees s'agitent dans l'esprit, le temps passe +vite. J'arrivai a Tonnerre sans m'etre pour ainsi dire apercu du voyage. +Mais la, un compagnon de route m'arracha a mes reflexions pour me +rejeter dans la realite. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que +cette ville etait en pleine insurrection, que les paysans s'etaient +leves dans la Nievre et dans l'Yonne, et que la guerre civile avait +commence. + +Ce compagnon de route appartenait a l'espece des trembleurs, et, emporte +par ses craintes, il me representa cette insurrection comme formidable. + +La province n'acceptait donc pas le coup d'Etat avec l'enthousiasme +unanime que constataient les journaux. Que se passait-il a Marseille? + +A Macon, j'entendis dire aussi que la resistance s'organisait dans le +departement, et que des insurrections avaient eclate a Cluny et dans les +communes rurales. + +A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais a mesure que je +descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection devinrent plus forts. +On arretait notre diligence pour nous demander des nouvelles de Paris, +et a nos renseignements on repondait par d'autres renseignements sur +l'etat du pays. + +Les environs de Valence etaient dans une extreme agitation, et nous +depassames sur la route un detachement compose d'infanterie et +d'artillerie qui, nous dit-on, se rendait a Privas, menace par des +bandes nombreuses qui occupaient une grande partie du departement. + +A un certain moment ou nous longions le Rhone, nous entendimes une +fusillade assez vive sur la rive opposee, a laquelle succeda la +_Marseillaise_, chantee par trois ou quatre cents voix. + +Dans certain village, c'etait l'insurrection qui etait devenue +l'autorite, on montait la garde comme dans une place de guerre, et l'on +fondait des balles devant les corps de garde. + +A Loriol, on nous dit que les troupes avaient ete battues a Crest; dans +le lointain, nous entendimes sonner le tocsin, qui se repondait de +clochers en clochers. + +Nous etions en pleine insurrection, et en arrivant dans un gros village, +nous tombames au milieu d'une bande de plus de deux mille paysans qui +campaient dans les rues et sur la place principale. Dans cette foule +bigarree, il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des +souliers; l'armement etait aussi des plus varies: des fusils de chasse, +des faux, des fourches, des gaules terminees par des baionnettes. +C'etait l'heure du diner; des tables etaient dressees, et je dois dire +qu'elles ne ressemblaient pas a celles qui m'avaient si douloureusement +emu le 4 decembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats de +l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme qui fut ivre ou anime par +la boisson. + +On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne nous demanda rien, +si ce n'est des nouvelles de Valence et de l'artillerie. + +A Montelimar, notre colonne rejoignit une forte colonne d'infanterie +qui rentrait en ville. Les soldats marchaient en desordre: ils venaient +d'avoir un engagement avec les paysans et ils avaient ete repousses. +Il y avait des blesses qu'on portait sur des civieres et d'autres qui +suivaient difficilement. + +Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des depeches officielles et +ressemblait meme terriblement a une levee en masse. + +Aussi a chaque pas en avant, je me repetais ma question avec une anxiete +toujours croissante: que se passe-t-il a Marseille? Comme toujours +en pareilles circonstances, les nouvelles que nous obtenions etaient +contradictoires; selon les uns, Marseille et la Provence etaient calmes; +selon les autres, au contraire, l'insurrection y etait maitresse des +campagnes et d'un grand nombre de villes. + +Mais a mesure que nous avancames ces nouvelles se preciserent: Marseille +n'avait pas bouge, et le departement du Var seul s'etait insurge. + +A Aix, deux voyageurs monterent dans la diligence et purent me raconter +ce que je desirais si vivement apprendre. Tous deux habitaient +Marseille: l'un etait un ancien magistrat destitue en 1848 et inscrit, +depuis cette epoque, au tableau de l'ordre des avocats; l'autre etait +un riche commercant en grains: un proces les avait appeles a Aix et +ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres, et nos +relations avaient ete assez suivies pour qu'une entiere liberte de +parole regnat entre nous. + +Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'apres leur avoir fait le recit +de ce qui se passait a Paris. Vingt fois ils m'interrompirent par des +exclamations de colere et d'indignation; l'ancien magistrat protestant +au nom du droit et de la justice, la commercant au nom de la liberte et +de l'humanite. + +Ce fut seulement quand je fus arrive au bout de mon recit, qu'ils +m'apprirent comment Marseille avait accueilli le coup d'Etat. Le premier +jour, la population ouvriere s'etait formee en rassemblements menacants +et l'on avait pu croire a une revolution formidable. Mais cette +agitation s'etait bien vite apaisee, et les troupes n'avaient point eu +besoin d'intervenir: elles avaient occupe seulement quelques points +strategiques. + +--Ce n'est pas par l'insurrection armee qu'il faut repondre a un pareil +attentat, dit l'ancien magistrat: c'est par des moyens legaux. Nous +avons aux mains une arme plus puissante que les canons et qui renversera +surement Louis-Napoleon: c'est le vote. La France entiere se prononcant +contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y a qu'a faire autour de +lui ce que j'appellerai "la greve des honnetes gens." Abandonne par tout +le monde, il tombera sous le mepris general. + +--C'est evident, dit le commercant, et si un seul de mes amis accepte +une place ou une position d'une pareille main, je me fache avec lui, +quand meme ce serait mon frere. + +--S'il en etait autrement, ce serait a quitter la societe. + +Ces paroles me furent un soulagement; c'etaient la deux honnetes gens, +avec lesquels on etait heureux de se trouver en communion de sentiments. + +En arrivant chez moi, on me prevint que le colonel m'attendait; il +m'avait envoye chercher trois fois, et je devais me rendre pres de lui +aussitot mon retour, sans perdre une minute. + +Je ne pris pas meme le temps de changer de costume, et, assez inquiet de +cette insistance, je courus chez le colonel. + + + +XXXIII + +--Enfin vous voila! s'ecria le colonel en me voyant entrer, c'est +heureux. + +--Mais, colonel, mon conge n'expire qu'aujourd'hui, je ne suis pas en +retard. + +--Je le sais bien: seulement vous m'aviez ecrit apres la mort de votre +pere que vous partiez aussitot, et je vous attends depuis jeudi. + +En quelques mots je lui expliquait les raisons qui m'avaient retenu. + +--Sans doute vous avez bien fait, et par ce que vous me dites, je vois +qu'il s'est passe a Paris des choses graves, mais ici aussi nous sommes +dans une situation grave, et j'ai besoin de vous. + +--A Marseille? + +--Non, dans le Var et dans les Basses-Alpes. A Marseille, Dieu merci, le +danger est passe, mais, dans le Var, les paysans se sont souleves, ils +ont forme des bandes nombreuses qui saccagent le pays. Les troupes +de Toulon et de Draguignan ne sont pas en force pour les dissiper +rapidement; on nous demande des renforts, et comme maintenant nous +pouvons, sans compromettre la securite de Marseille, detacher quelques +hommes, il faut que vous partiez pour le Var. + +--Mais je suis mort de fatigue, mon colonel. + +--Comment c'est vous, capitaine, qui parlez de fatigue au moment de +monter a cheval? + +Il me regarda avec surprise et je baissai les yeux, mal a l'aise et +confus. + +--Vous avez raison d'etre etonne de ma reponse, dis-je enfin, car elle +n'est pas sincere. Vous avez toujours ete plein d'indulgence et de bonte +pour moi, colonel, et j'ai pour vous une profonde estime; permettez-moi +de m'expliquer en toute franchise et de vous parler non comme a un +colonel, mais comme a un pere. + +--Je vous ecoute, mon ami. + +--Comment voulez-vous que j'accepte le commandement d'un detachement qui +doit agir contre des hommes dont j'approuve les idees et la conduite? + +--Vous, Saint-Neree, vous approuvez ces paysans qui organisent la +jacquerie? + +--Ce n'est pas la jacquerie que j'approuve, c'est la resistance au coup +d'Etat, c'est la defense du droit et de la liberte; je ne peux donc pas +sabrer ceux qui levent ce drapeau: derriere la premiere barricade qui a +ete elevee, j'ai failli prendre un fusil pour la defense, et c'est le +hasard bien plus que la volonte qui m'en a empeche. + +Le colonel etait assis devant son bureau; il se leva, et arpentant le +salon a grands pas, les bras croises: + +--Ceux qui nous ont mis dans cette situation sont bien coupables! +s'ecria-t-il. + +--Si vous pensez ainsi, Colonel, comment me demandez-vous de prendre +parti pour eux? + +--Eh! ce n'est pas du president seulement que je parle, c'est aussi de +l'Assemblee, c'est de tout le monde, de celui-ci et de ceux-la. Pourquoi +l'Assemblee, par ses petites intrigues, ses rivalites de parti et son +impuissance nous a-t-elle amenes a avoir besoin d'un sauveur? Les +sauveurs sont toujours prets, ils surgissent de n'importe ou, ils +agissent, et a un certain moment, par la faute d'adversaires aveugles, +ils s'imposent irresistiblement. Voila notre situation, le sauveur s'est +presente et comme par suite des circonstances, on ne pouvait prendre +parti contre lui qu'en se jetant dans la guerre civile, on n'a point ose +le faire. + +--Ces paysans l'osent; ils ne raisonnent point avec subtilite, ils +agissent suivant les simples lois de la conscience. + +--Vous croyez que c'est la conscience qui commande de prendre des otages +pour les fusiller, de piller les caisses publiques, de saccager, de +bruler les proprietes privees. Eh bien, ma conscience de soldat me +commande, a moi, d'empecher ce desordre; mon devoir est trace, et je ne +m'en ecarterai pas; sans prendre parti pour celui-ci ou celui-la, je +crois que je dois me servir du sabre que j'ai a la main pour maintenir +l'ordre public. Et c'est ce que je vous demande de faire. + +--Ces paysans ont-ils fusille, pille et brule, et ne les accuse-t-on pas +de ces crimes, comme on a accuse les bourgeois de Paris d'avoir tire sur +l'armee? + +--Je ne sais pas ce qui s'est passe a Paris et j'aime mieux ne pas le +savoir. Je ne sais qu'une chose; je suis requis de faire respecter la +tranquillite, et la liberte, la vie des citoyens, et j'obeis. Quant a +la politique, ce n'est pas mon affaire, et le pays peut tres-bien la +decider sans prendre les armes. Il est appele a se prononcer par oui +et par non sur ce coup d'Etat; qu'il se prononce et j'obeirai a son +verdict. Voila le role du soldat tel que je le comprends dans ce moment +difficile, et je vous demande, je vous supplie, mon cher Saint-Neree, de +le comprendre comme moi. + +Il vint a moi et me prit la main. + +--Vous m'avez dit que vous m'estimiez? + +--De tout mon coeur, colonel. + +--Vous me croyez donc incapable de vous tromper, n'est-ce pas, et de +vous entrainer dans une mauvaise action! + +--Oh! colonel. + +--Eh bien! faites ce que je vous demande. Je ne vous commande pas de +vous mettre a la tete du detachement qui est pret a partir, je vous le +demande et vous prie de ne pas me refuser. C'est pour moi, c'est pour +l'honneur de mon regiment. + +Il approcha sa chaise et s'asseyant pres de moi: + +--Vous m'avez parle en toute franchise, dit-il a mi-voix, je veux vous +parler de meme. Si vous ne prenez pas le commandement de ce detachement, +il revient de droit a Mazurier, et je ne voudrais pas que ce fut +Mazurier qui fut a la tete de mes hommes dans ces circonstances. Je veux +un homme calme, raisonnable, qui ne se laisse pas entrainer; car ce +n'est pas la guerre que je veux que vous fassiez, c'est l'ordre que +je veux que vous retablissiez. Je crains que Mazurier n'ait pas ces +qualites de moderation et de prudence. + +Mazurier a parmi nous une detestable reputation: repousse par tout le +monde, n'ayant pas un ami ou un camarade, deteste des soldats, c'est un +officier dangereux. Republicain feroce en 1848, il est, depuis un an, +bonapartiste enrage. + +A l'idee qu'il pouvait diriger mes hommes dans cette guerre civile, +j'eus peur et compris combien devaient etre vives les apprehensions du +colonel. Mazurier voudrait faire du zele et sabrerait tout ce qui se +trouverait devant lui, hommes, femmes, enfants. + +--Maintenant, continua le colonel, vous comprenez n'est-ce pas, que j'ai +besoin de vous. Je ne peux pas refuser mes hommes et, d'un autre cote, +oblige de rester a Marseille, je ne peux pas les commander moi-meme. +Vous voyez, mon cher capitaine, que c'est l'honneur de notre regiment +qui est engage. + +Je restai assez longtemps sans repondre, profondement trouble par la +lutte douloureuse qui se livrait en moi. + +--Eh bien! vous ne me repondez pas. A quoi pensez-vous donc? + +--A me mettre la devant votre bureau, mon colonel, et a vous ecrire ma +demission. + +--Votre demission! Perdez-vous la tete, capitaine? + +--Malheureusement non, car je ne souffrirais plus. + +--Votre demission, vous qui serez chef d'escadron avant deux ans; vous +qui etes estime de vos chefs; votre demission en face de l'avenir qui +s'ouvre devant vous, ce serait de la folie. Vous n'aimez donc plus +l'armee? + +--Helas! l'armee n'est plus pour moi, aujourd'hui, ce qu'elle etait +hier. + +--Il fallait rester a Paris alors, et laisser passer les evenements. + +--Non; car c'eut ete une lachete de conscience; jamais je ne me mettrai +a l'abri d'une responsabilite en me cachant. Et c'est pour cela que +j'avais si grande hate de revenir. Je prevoyais que j'aurais une lutte +terrible a soutenir, mais je ne prevoyais pas ce qui arrive. + +--Et, qu'esperiez-vous donc? Pensiez-vous que, seul dans toute l'armee, +mon regiment se revolterait contre les ordres qu'il recevait? + +--Ne me demandez pas ce que je pensais ni ce que j'esperais, colonel: je +serais aussi embarrasse pour l'expliquer que mal a l'aise pour vous +le dire. Mais enfin je ne pensais pas etre oblige de commander le feu +contre des gens qui ont pour eux le droit et l'honneur. + +--Et qui parle de commander le feu? s'ecria le colonel, puisque c'est la +precisement ce que je vous demande de ne pas faire. Je sais tres-bien +que parmi ceux que nous sommes exposes a trouver devant nous il y en a +qui sont excites par ces idees de droit et d'honneur dont vous parlez; +mais combien d'autres, au contraire, obeissent a leurs mauvais +instincts, au meurtre, au vol, au pillage? Tout ce monde, bons et +mauvais, doit rentrer dans l'ordre. Mais, dans cette action repressive, +il ne faut pas que les bons et les mauvais soient confondus; en un mot, +il ne faut pas sabrer a tort et a travers. C'est une mission de justice +et d'humanite que je vous confie; parce que de tous mes officiers vous +etes celui que je juge le plus apte a la remplir. Je suis surpris, je +suis peine que vous ne me compreniez pas. Allons, capitaine; allons, mon +enfant. + +Mes hesitations et mes scrupules flechirent enfin. + +--Je vous obeis: quand faut-il partir? + +Il regarda la pendule. + +--Dans une heure. + +D'ordinaire je ne suis pas irresolu, et quand je me suis prononce, je +ne reviens pas sur ma determination. Mais en descendant l'escalier du +colonel, je m'arretai plus d'une fois, hesitant si je ne remonterais pas +pour signer ma demission. Oui, je pouvais empecher bien des crimes en +commandant le detachement qu'on me confiait, cela etait certain; mais +la question d'humanite devait-elle passer avant la question de justice! +Approuvant, au fond du coeur, ceux qui s'etaient souleves, m'etait-il +permis de paraitre les combattre? Si peu que je fusse, avais-je le droit +d'apporter mon concours a une oeuvre de repression que je blamais? +N'etait-ce point ainsi que se formaient des forces morales qui +entrainaient les faibles et noyaient les forts dans un deluge? + +Tout ce qu'on peut se dire en pareille circonstance, je me le dis. +Longtemps je plaidai le pour et le contre. Puis enfin, l'esprit trouble +bien plus que convaincu, le coeur desole, je me decidai a obeir. + +Mais, avant de quitter Marseille, je voulus faire savoir a Clotilde que +j'etais revenu pres d'elle. J'entrai chez un libraire et j'achetai un +volume, dans les pages duquel je glissai le billet suivant: + +"J'esperais vous voir demain, chere Clotilde; mais a peine descendu de +diligence, on m'envoie dans le Var et dans les Basses-Alpes contre les +paysans insurges. Il me faut partir. Je n'ai que le temps de vous ecrire +ces quelques mots pour vous demander de penser un peu a moi et pour vous +dire que je vous aime. Je ne sais ce que l'avenir nous reserve, mais +je vous assure en ce moment que, quoi qu'il arrive, je vous adorerai +toujours. Quand nous nous reverrons, je vous expliquerai le sens des +tristes pressentiments qui m'ecrasent. Sachez seulement que je suis +cruellement malheureux, et que ma seule esperance est en vous, en votre +bonte, en votre tendresse." + +Je portai le volume bien enveloppe et cachete a la voiture de Cassis, +puis je me hatai d'aller endosser mon uniforme. A l'heure convenue je +montais a cheval et partais de Marseille a la tete de mon detachement. + +La route que nous primes etait celle que j'avais parcourue quelques mois +auparavant avec Clotilde, quand j'etais revenu pres d'elle de Marseille +a Cassis. + +Combien j'etais loin de ce moment heureux! combien mes idees tristes et +inquietes etaient differentes de celles qui m'egayaient alors l'esprit +et m'echauffaient le coeur! + +J'aimais cependant, et je me sentais aime; mais qu'allait-il advenir de +notre amour? + +Si je n'avais pas aime Clotilde, si je n'avais pas craint de la perdre, +aurais-je accepte ce commandement? + +Le premier pas dans la faiblesse et la lachete etait fait, ou +m'arreterais-je maintenant? Qui l'emporterait en moi: le coeur ou la +conscience? + + + +XXXIV + +Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les rapports, etait en +pleine insurrection, ainsi que les villages environnants, Saint-Maximin, +Barjols, Seillon, Bras, Ollieres. + +Mais tant que nous restions dans le departement des Bouches-du-Rhone, +nous etions en pays tranquille, c'etait seulement aux confins du Var que +l'agitation avait degenere en resistance ouverte. + +Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le massif de la +Sainte-Baume je fis faire halte a mes hommes et je crus devoir leur +adresser un petit discours. + +Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait aucune des +qualites exigees par les Professeurs de rhetorique: pas d'exorde pour +eveiller l'attention des soldats, pas d'exposition, pas de confirmation +pour prouver les faits avances, pas de refutation, pas de peroraison. En +quelques mots je disais a mes hommes que nous n'etions plus en Afrique +et que ceux qui allaient se trouver devant nous n'etaient point des +Arabes qu'il fallait sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait +menager. + +En parlant, j'avais les yeux fixes sur Mazurier. Je le vis faire la +grimace, cela m'obligea a insister. Je leur dis donc tout ce que je crus +de nature a les emouvoir; puis, comme les verites generales ont +beaucoup moins d'influence sur des esprits primitifs que des verites +particulieres et personnelles, l'idee me vint de leur demander si parmi +eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce pays. + +--Moi, dit un brigadier nomme Brussanes, je suis ne a Cotignac, ou j'ai +ma famille. + +--Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme que vous aurez en +face de vous peut etre le pere, le frere de votre camarade Brussanes, et +cela retiendra, j'en suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes +en France, et tous nous sommes Francais, soldats aussi bien que paysans. + +On se remit en marche, et Mazurier tacha d'engager avec moi une +conversation plus intime que celles que nous avions ordinairement +ensemble. Au lieu de le tenir a distance comme j'en avais l'habitude, je +le laissai venir. + +--C'est une promenade militaire que nous entreprenons, dit-il. + +--Je l'espere. + +--Alors une troupe de missionnaires pour precher la paix dans chaque +village, eut mieux valu qu'une troupe de cavaliers. + +--C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de missionnaires sous la +main, on a pris des cavaliers; c'est a celui qui commande ces cavaliers +d'en faire des missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se +fera. + +--Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le fourreau que +de les faire sortir. + +--Peut-etre, mais quand les officiers le veulent, ils peuvent retenir +leurs hommes, et je compte sur vous. + +Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais desirer. Dans la +bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu; dans la sienne, elles +ne pouvaient me rassurer. J'etais presque certain que mes hommes me +comprendraient et m'obeiraient; depuis six ans, nous avions vecu de la +meme vie, nous avions partage les memes privations, les memes fatigues, +les memes dangers, et j'avais sur eux quelque chose de plus que +l'autorite d'un chef. Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si +j'etais soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de Mazurier +dit a propos pouvait tres-bien briser mon influence; une plaisanterie, +un geste meme suffisaient pour cela. Ce fut une inquietude nouvelle qui +s'ajouta a toutes celles qui me tourmentaient deja. + +C'etait aux confins des Bouches-du-Rhone et du Var que nous devions +trouver l'insurrection, et l'on m'avait signale Saint-Zacharie comme le +premier village dangereux. + +En approchant de ce village, bati dans les gorges de l'Huveaune, +au milieu d'une contree boisee et accidentee ou tout est obstacles +naturels, je craignis une resistance serieuse, qui eut singulierement +compromis l'attitude que je voulais garder. Cinquante paysans resolus +embusques dans les bois et dans les rochers pouvaient nous arreter en +nous faisant le plus grand mal. Comment alors retenir mes hommes et les +empecher de sabrer s'ils voyaient leurs camarades frappes aupres d'eux? + +Pour prevenir ce danger, je m'avancai seul avec un trompette, le sabre +au fourreau, decide a essayer sur les paysans la conciliation que +j'avais vu les representants tenter a Paris sur les soldats; les moyens +et les roles etaient renverses, mais le but etait le meme, empecher le +sang de couler. + +Mais je n'eus point de harangue a adresser aux paysans: en apprenant le +passage des troupes, le village, qui s'etait insurge depuis trois ou +quatre jours, s'etait immediatement calme; les hommes resolus s'etaient +replies sur Brignoles, ou ils avaient du rejoindre le gros de +l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et, sur le pas de +leurs portes, ils nous regardaient tranquillement defiler. On ne nous +faisait pas cortege, mais on ne nous adressait ni injures, ni mauvais +regards. + +Ce premier resultat me donna bonne esperance, et je commencai a croire +qu'un simple deploiement de forces suffirait pour retablir partout +le calme. Si on ne nous avait pas arretes dans les gorges de +Saint-Zacharie, ou la resistance etait si facile, c'est qu'on ne voulait +pas ou qu'on ne pouvait pas resister. + +A mesure que nous avancames, je me confirmai dans cette esperance; nulle +part nous ne trouvions de resistance; on nous disait, il est vrai, que +les hommes valides se retiraient devant nous dans les montagnes au dela +de Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exageration dans ces +renseignements qui nous etaient apportes par des trembleurs ou par +des adversaires que la passion politique entrainait: Brignoles etait +barricade, dix mille insurges occupaient la ville, les maisons etaient +crenelees, le pont etait mine, enfin tout ce que l'imagination affolee +par la terreur peut inventer. + +En realite, il n'y eut pas plus de resistance dans cette ville qu'il n'y +en avait eu dans les villages qui s'etaient deja rencontres sur notre +chemin: pas la plus petite barricade, pas la moindre maison crenelee, +pas un insurge arme d'un fusil. + +Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain fondement: ainsi, +on avait voulu se defendre; on avait propose de barricader la ville, on +avait parle de miner le pont; mais rien de tout cela ne s'etait realise, +et, a notre approche, ceux qui avaient voulu resister s'etaient retires +du cote de Draguignan. + +Cette perpetuelle retraite des insurges, rassurante pour le moment, +etait inquietante pour un avenir prochain: tous ces hommes qui +reculaient devant nous, a mesure que nous avancions, finiraient par +s'arreter lorsqu'ils se trouveraient en force, et alors un choc se +produirait. + +Ce qui donnait a cette situation une gravite imminente, c'etait la +position des troupes qui operaient contre les insurges. Mon petit +detachement n'etait pas seul a les poursuivre: au nord, ils etaient +menaces par le colonel de Sercey, qui avait sous ses ordres de +l'infanterie et de l'artillerie; au sud, ils l'etaient par une forte +colonne partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient +enveloppes? Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils la lutte? + +Ainsi ce qui avait ete tout d'abord pour moi un motif d'esperance +devenait maintenant un danger, car ce n'etait plus de desarmer +successivement quelques villages isoles qu'il s'agissait, c'etait d'une +rencontre, d'une bataille. + +Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection nous la +representaient comme formidable; elle occupait presque tout le pays qui +s'etend de la chaine des Maures a la Durance; son armee, disait-on, +etait forte de plus de six mille hommes, et ces hommes etaient +redoutables; pour la plupart c'etaient des bucherons, des charbonniers, +des ouvriers en liege, habitues a la rude vie des forets, et qui +n'avaient peur de rien, ni de la fatigue, ni des privations, ni des +dangers; a leur tete marchait une jeune et belle femme qui, coiffee du +bonnet phrygien, portait le drapeau rouge. + +Ce n'etaient pas la des paysans timides que la vue d'un escadron +s'avancant au galop devait disperser sans resistance. + +A en croire ces nouvelles, ils etaient deja organises militairement; +les bandes s'etaient formees par cantons, et elles avaient choisi des +officiers; l'une etait commandee par un chirurgien de marine, les autres +l'etaient par des gens resolus; un certain ordre regnait parmi tous ces +hommes, qui ne se rendaient nullement coupables de pillages, d'incendies +et d'assassinats, comme on l'avait dit. + +La seule accusation serieuse qu'on formulat contre eux etait de prendre +des otages dans chaque ville et chaque village qu'ils traversaient et de +les emmener prisonniers. Pour moi, c'etait la un crime qui me placait +a leur egard dans une situation toute differente de celle que j'aurais +voulu garder. + +Si d'un cote je voyais en eux des gens convaincus de leur droit et se +soulevant pour le defendre, ce qui dans les conditions ou nous nous +trouvions etait pour le moins excusable, d'un autre cote j'etais indigne +de la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant, ils avaient +la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils leur cause et la +deshonoraient-ils par cette lachete? + +Le soir qui suivit notre entree a Brignoles, je sentis mieux que par le +raisonnement, combien etait grave cette question des otages et combien +terrible elle pouvait devenir pour les insurges. + +Nous etions arrives dans un gros village ou nous devions passer la +nuit, et j'avais ete chercher gite au chateau avec Mazurier et quelques +hommes. + +Ce chateau etait en desarroi, et ses proprietaires etaient dans la +desolation: une bande d'insurges etait venue le matin arreter le chef +de la famille, qui n'avait commis d'autre crime que celui d'etre +legitimiste, et l'avait emmene comme otage. On ne lui avait point +fait violence, et comme il souffrait de douleurs qui l'empechaient de +marcher, on lui avait permis de monter en voiture, mais enfin on l'avait +emmene sans vouloir rien entendre. + +Lorsque nous arrivames, sa femme et ses enfants, deux fils de +vingt-trois a vingt-cinq ans, nous accueillirent comme des liberateurs; +il n'eut pas ete tard, je me serais mis immediatement a la poursuite +de cette bande, mais la nuit etait tombee depuis longtemps deja, nos +chevaux etaient morts de fatigue, et nous ne pouvions nous engager a +l'aventure dans ce pays accidente. Ce fut ce que je tachai de faire +comprendre a cette malheureuse famille, et je lui promis de partir le +lendemain matin aussitot que possible. + +Je donnai les ordres en consequence, et le lendemain, avant le jour, je +fus pret a monter a cheval. En arrivant dans la cour du chateau, je +fus surpris d'apercevoir cinq chevaux de selle aupres des notres. Je +demandais a un domestique a qui ils etaient destines, lorsque je vis +paraitre les deux fils suivis de trois autres jeunes gens. Tous les +cinq etaient armes. Ils portaient un fusil a deux coups suspendu en +bandouliere et a la ceinture un couteau de chasse. + +--Monsieur le capitaine, me dit l'aine des fils, nous vous demandons la +permission de vous accompagner et de vous servir de guides. Quand nous +rencontrerons l'ennemi, vous verrez que mes amis, mon frere et moi +nous sommes dignes de marcher avec vos soldats. Nous ne serons pas les +derniers a la charge. + +Je restai pendant quelques secondes cruellement embarrasse; la demande +de ces jeunes gens avait par malheur de puissantes raisons a faire +valoir: c'etait a la delivrance de leur pere qu'ils voulaient marcher; +c'etait leur pere qu'ils voulaient venger. + +Ce fut precisement ce cote personnel de la question qui me fit refuser +leur concours: ils mettraient une ardeur trop vive dans la poursuite, +une haine trop legitime dans la lutte, et ils pourraient entrainer mes +soldats a des represailles que je voudrais eviter. + +Je repoussai donc leur demande; il me fallut discuter, disputer presque, +mais je tins bon. + +--Je ne veux que l'un de vous, messieurs, dis-je en montant a cheval, et +encore celui qui viendra doit-il laisser ses armes ici; c'est un guide +que j'accepte, et non un soldat. + +A quelques propos de mes hommes que je saisis par bribes, je vis qu'ils +ne me comprenaient point et qu'ils me blamaient. + + + +XXXV + +Tous ceux qui ont fait campagne savent combien il est difficile de +rejoindre une troupe ennemie, lorsqu'on n'a pour se diriger que les +renseignements qu'on peut obtenir des paysans; celui-ci a vu qu'ils +allaient au nord, celui-la a vu qu'ils allaient au sud, un troisieme a +entendu dire qu'ils etaient passes par l'ouest, un quatrieme est certain +qu'ils n'ont ete ni au nord, ni au sud, ni a l'ouest, attendu qu'ils +n'ont pas paru dans le pays. + +Ce fut ce qui m'arriva lorsque je me mis a la poursuite de la bande qui +avait emmene comme otage le proprietaire du chateau dans lequel nous +avions passe la nuit, et jamais, en si peu de temps, on n'a pu, je +crois, recueillir plus de renseignements contradictoires; dans un +village, c'etait l'exces de zele qui nous trompait, dans un autre, +c'etait la malveillance qui nous egarait; de maison en maison, les +indications variaient comme les opinions et les sentiments: ici, nous +etions des bourreaux, la des sauveurs. + +Cependant, au milieu de cette confusion, se detachaient deux faits +principaux; nous etions sur le point de joindre les bandes qui s'etaient +reunies et cherchaient une bonne position pour resister; les autres +troupes envoyees entre elles commencaient a approcher: la lutte devenait +donc a chaque pas de plus en plus menacante; un hasard pouvait l'engager +d'un moment a l'autre. + +Ce qu'il y avait de particulierement grave pour moi dans cette +situation, c'etait l'esprit de mes hommes qui, depuis Marseille, avait +completement change: en entrant dans le Var, j'etais sur que les sabres +ne sortiraient pas du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices +certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre pour agir, et +que peut-etre meme on ne m'ecouterait pas. A la fievre de la poursuite, +toujours entrainante pour les esprits les plus calmes et les plus +pacifiques, s'etaient jointes les excitations passionnees des +populations au milieu desquelles nous nous trouvions: "Tuez-les, sabrez +tout, pas de prisonniers;" et tous ces mauvais conseils de gens qui, +apres avoir perdu la tete dans la peur, perdent la raison lorsqu'ils +sont rassures. + +Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village, la partie de +la population hostile a l'insurrection, qui s'etait prudemment condamnee +au calme ou cachee dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se +formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher derriere nous, et +l'esprit qui animait ces volontaires de la derniere heure n'etait point +la moderation et la justice; on etait d'autant plus exalte qu'on +avait ete plus timide; on voulait se venger de sa peur. Mes hommes +naturellement subissaient le contre-coup de cette exaltation; on les +attirait, on les entrainait, on les faisait boire, et je ne les avais +plus dans la main; apres avoir ecoute toutes les histoires plus ou moins +exagerees qu'on leur racontait, echange des poignees de main avec les +trembleurs, entendu les applaudissements des uns, les vociferations des +autres, ils en etaient arrives a croire qu'ils marchaient contre des +bandits coupables de tous les crimes. + +Comment les retenir et les moderer? Je commencai alors a regretter +d'avoir accepte le commandement que le colonel m'avait impose, car je ne +pourrais pas assurement me renfermer dans le role que je m'etais trace; +au moment de la rencontre, je ne commanderais pas a mes hommes, mais je +serais entraine par eux, et jusqu'ou n'iraient-ils pas? + +Mes hesitations, mes irresolutions, mes remords me reprirent: je +n'aurais pas du ceder aux prieres du colonel, et plutot que de me lancer +dans une expedition que je reprouvais, j'aurais mieux fait de persister +dans ma demission. + +Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi, semblait prendre a +coeur d'irriter mes craintes. + +--Il sera bien difficile de moderer nos hommes, me disait-il a chaque +instant. + +Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de recommencer ma +harangue de Saint-Zacharie. Mais le moment favorable aux bonnes paroles +etait passe, je ne voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon +autorite dans une maladresse: il me fallait au moins conserver sur mes +hommes l'influence du respect et de l'estime. + +Tant que je serais seul maitre de mon detachement, j'avais l'esperance +de conserver une partie de cette influence et, en fin de compte, +d'imposer toujours ma direction a mes hommes; s'ils n'obeissaient point +a la persuasion, ils obeiraient au moins a la discipline; mais le moment +arrivait ou j'allais devoir agir de concert avec les autres troupes qui +cernaient les insurges dans un cercle concentrique, et alors j'aurais a +obeir a une autre inspiration, a une autre volonte que la mienne. + +Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des officiers +avec lesquels j'allais operer? quels seraient les sentiments de leurs +troupes? sous les ordres de quel general, de quel colonel le hasard +allait-il me placer? aux requisitions de quel prefet me faudrait-il +obeir? + +Toutes ces questions venaient compliquer les dangers de ma situation. + +Mais ce qui les aggrava d'une facon plus facheuse encore, ce fut une +nouvelle que m'apprit le maire d'un village dans lequel nous arrivames. + +Aussitot qu'il nous vit paraitre, il accourut au-devant de moi pour +me prevenir que nous devions nous arreter dans sa commune, afin de +concerter notre mouvement avec les troupes qui occupaient les communes +environnantes; les differentes bandes s'etaient reunies en un seul +corps, et apres s'etre successivement emparees de Luc, de Vidauban, de +Lorgues et de Salernes, elles marchaient sur Draguignan. Le moment etait +venu de les attaquer; les troupes se concentraient; ordre etait donne +d'arreter les divers detachements de maniere a agir avec ensemble, et il +me communiqua cet ordre, qui etait signe "de Solignac." + +De Solignac! Je regardai attentivement la signature; mais l'erreur +n'etait pas possible, les lettres etaient formees avec une nettete +remarquable. + +Quel pouvait etre ce Solignac? J'interrogeai le maire pour savoir quel +etait le prefet du departement; il me repondit qu'il y en avait deux: un +ancien, M. de Romand, un nouveau, M. Pastoureau. + +--Et ce M. de Solignac? + +--Je ne sais pas; je crois que c'est un commissaire extraordinaire; au +reste, vous allez le voir bientot; il a passe par ici il y a deux heures +avec une escorte de gendarmes, et il doit revenir. + +Il n'y avait qu'a attendre; j'ordonnai la halte, et je fis reposer mes +hommes et mes chevaux. + +Ce Solignac etait-il l'ami du general Martory? Cela etait bien probable; +le signalement que me donnait le maire se rapportait a mon personnage, +et le devouement de celui-ci a la cause napoleonienne avait du en +faire un commissaire extraordinaire dans un departement insurge; cela +convenait au role qu'il jouait depuis six mois dans le Midi et le +completait; il n'avait point de position officielle, afin de pouvoir en +prendre une officieuse partout ou besoin serait. + +Comme j'agitais ces questions avec un certain effroi, car il ne me +convenait point d'etre place sous la direction de M. de Solignac,--au +moins du Solignac que je connaissais fanatique et implacable,--on +m'amena un paysan qu'on venait d'arreter. + +La foule l'accompagnait en vociferant, et ce n'etait pas trop de six +soldats pour le proteger; on criait: "A mort!" et on lui jetait des +pierres. + +C'etait un vieux bucheron aux traits fatigues, mais a l'attitude calme +et resolue; il etait vetu d'une blouse bleue, et l'un de mes soldats +portait un mauvais sabre rouille qu'on avait saisi sur lui. + +Je demandai quel etait son crime; on me repondit qu'on l'avait arrete au +moment ou il se sauvait pour rejoindre les insurges. + +La foule l'avait suivi et nous entourait en continuant de crier: "A +mort! a mort!" Des femmes et des enfants montraient le poing au vieux +bucheron qui, sans s'emouvoir de tout ce tapage, les regardait avec +placidite. + +Je le fis entrer dans la salle de la mairie pour l'interroger et je +fis entrer aussi les gens qui l'avaient arrete, car il me paraissait +impossible que l'exasperation de la foule n'eut pas un motif plus +serieux. On nous pressait tellement que je fus oblige de placer des +sentinelles a la porte la sabre en main. + +Je me fis d'abord raconter ce qui s'etait passe par les temoins ou les +acteurs de l'arrestation, et l'on me raconta ce qu'on m'avait deja dit: +ce vieux bonhomme, au lieu d'entrer dans le village, avait pris par les +champs, on l'avait vu courir et se cacher derriere les oliviers quand il +se croyait apercu; on s'etait mis a sa poursuite: on l'avait atteint, +arrete, et l'on avait trouve ce sabre qu'il cachait sous sa blouse. + +--C'est vrai ce qu'on raconte la? dis-je au bucheron. + +--Oui. + +--D'ou etes-vous? + +--De Salernes. + +--Ou allez-vous? + +--Je vas a Aups, rejoindre ceux qui veulent defendre la Republique. + +A cet aveu sincere, il y eut parmi les temoins un mouvement +d'indignation. + +--C'est mon droit, pour sur. + +--Si vous croyez etre dans votre droit, pourquoi vous etes-vous cache +et sauve? pourquoi, au lieu de traverser ce village, avez-vous pris les +champs? + +--Parce que ceux d'ici ne sont pas dans les memes idees que ceux +de Salernes, et qu'on s'en veut de pays a pays. S'ils m'avaient vu +traverser leur rue, comme ils avaient des cavaliers avec eux qui leur +donnaient du coeur, ils m'auraient arrete, et je voulais rejoindre les +amis. + +--Cela n'est pas vrai, dit un temoin en interrompant, les gens de +Salernes sont partis depuis hier, et si celui-la etait de Salernes, il +serait parti avec eux; il n'aurait pas attendu aujourd'hui: c'est un +incendiaire qui venait pour nous bruler. + +Sans se facher, le bucheron haussa les epaules, et se tourna vers moi +apres avoir regarde son accusateur avec mepris. + +--Si je ne suis pas parti hier avec les autres, dit-il, c'est que +j'etais dans la montagne a travailler. Quand on a appris la revolution +de Paris chez nous, tout le monde a ete heureux; on a cru que c'etait +pour etablir veritablement la Republique, la vraie, celle de tout le +monde, et comme a Salernes il n'y a que des republicains, on a ete +heureux, on a danse une farandole. Le lendemain matin je suis parti +pour la montagne ou je suis reste trois jours. Pendant ce temps-la on a +compris qu'on s'etait trompe; les gens de la Garde-Freynet sont arrives, +et puis d'autres, on s'est leve, et quand je suis redescendu a la +maison, j'ai trouve tout le monde parti, alors je suis parti aussi pour +les rejoindre. + +Les cris du dehors continuaient; ne voulant pas exasperer cette +exaltation meridionale, je donnai l'ordre d'enfermer mon bucheron dans +la prison de la mairie. + +Mais ce n'etait point assez pour satisfaire cette foule affolee; quand +on sut que j'avais fait conduire le bucheron en prison, les cris: "A +mort!" redoublerent. Je ne m'en inquietai point, j'avais une force +suffisante pour faire respecter mes ordres; lorsque je quitterais ce +village, j'emmenerais mon prisonnier. + +Il y avait a peine dix minutes que la porte de la prison etait refermee +sur ce pauvre vieux, quand il se fit un grand bruit de chevaux dans la +rue. + +C'etait M. de Solignac qui arrivait au galop, suivi de quelques +gendarmes,--ce Solignac etait bien le mien, c'est-a-dire celui de +Clotilde et du general. + +En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise et vint a moi la +main tendue. + +--Comment, mon cher capitaine, c'est vous! Que je suis heureux de vous +voir! Nous allons marcher ensemble. + +Puis, apres quelques paroles insignifiantes, il continua: + +--Vous avez un prisonnier, m'a-t-on dit, pris les armes a la main; +avez-vous commande le peloton? + +--Quel peloton? + +--Le peloton pour le fusiller. + + + +XXXVI + +Fusiller ce vieux bucheron! + +En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac; pres de lui se +tenait un autre personnage portant l'habit civil et decore de la Legion +d'honneur qui me fit un signe affirmatif comme pour confirmer et +souligner les paroles de M. de Solignac. + +--Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme? + +--Comment a-t-il ete arrete? + +Je racontai son arrestation. + +--Ainsi, de votre propre recit, il resulte qu'il se sauvait. + +--Parfaitement. + +--Il voulait se cacher? + +--Sans doute. + +--Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurges; son aveu est +formel. + +--Il n'a pas cache son intention. + +--Il doit donc etre considere comme etant en etat d'insurrection. + +--Je le crois, et c'est ce qui m'a oblige a le maintenir en arrestation; +en meme temps j'ai voulu le soustraire a l'exasperation de cette foule +affolee. + +--Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de cote, et occupons-nous +seulement de ce bucheron. C'est un insurge, n'est-ce pas? + +--Cela n'est pas contestable et lui-meme n'a pas envie de le contester; +il avoue tres-franchement son intention: il a voulu rejoindre ses amis +qui se sont souleves pour defendre le droit et la justice, ou tout au +moins ce qu'ils considerent comme tel. + +--Bien; c'est un insurge, vous le reconnaissez et lui-meme le reconnait +aussi. Voila un point d'etabli. Maintenant passons a un autre. Il a ete +pris les armes a la main. + +--C'est-a-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouille qui ne serait pas +bon pour couper des choux. + +--Eh bien, ce sabre caracterise son crime et devient la circonstance +aggravante qui vous oblige a le faire fusiller; l'ordre du ministre de +la guerre est notre loi; vous connaissez cet ordre: "Tout individu pris +les armes a la main sera fusille." + +--Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme a ce mauvais sabre, ce +n'est meme pas un joujou, dis-je en allant prendre le sabre qui etait +reste sur une table. + +Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant appel a son +singulier acolyte. Tous deux detournerent la tete. + +--Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots, dit enfin M. de +Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre du general Saint-Arnaud est +formel. + +--Mais cet ordre est... n'est pas executable. + +--En quoi donc? + +--Il vise une loi qui n'a jamais autorise pareille mesure. + +--Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici pour discuter, nous ne +sommes pas legislateurs et vous etes militaire. + +Malgre l'indignation qui me soulevait, je m'etais jusque-la assez bien +contenu; a ce mot, je ne fus plus maitre de moi. + +--C'est parce que je suis militaire, que je ne peux pas faire executer +un ordre aussi.... + +--Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de Solignac, que vous +n'avez pas a qualifier un ordre de votre superieur; il existe, et du +moment que vous le connaissez, vous n'avez qu'une chose a faire; un +soldat obeit, il ne discute pas. + +--Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous suis oblige de me le +faire comprendre, je ne discuterai donc pas davantage et je ferai ce que +mon devoir m'ordonne. + +--Je n'en ai jamais doute; seulement, on peut comprendre son devoir de +differentes manieres, et je vous prie de me permettre de vous demander +ce que votre devoir vous ordonne a l'egard de cet homme. + +--De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorites competentes. + +--Tres-bien; alors veuillez le faire remettre entre nos mains. + +Et comme j'avais laisse echapper un geste d'etonnement: + +--Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il; rien n'est plus juste: +precisement, nous sommes cette autorite competente que vous demandez, et +comme nous n'avons pas encore mis le departement en etat de siege, c'est +l'autorite civile qui commande. + +Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide ou les paroles +s'etaient heurtees comme dans un combat; je sentis que la situation du +vieux bucheron devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je +ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorite departementale, et +puisqu'ils reclamaient ce prisonnier qui n'etait pas le mien d'ailleurs, +mais celui des paysans, je ne pouvais pas prendre les armes pour le +defendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes hommes pour le faire +fusiller, s'ils persistaient dans cette epouvantable menace, et a cela +j'etais parfaitement decide. Ils ne le fusilleraient pas eux-memes. + +--Ce bucheron est dans la prison de la mairie, il vous appartient. + +--Tres-bien, dit M. de Solignac. + +--Tres-bien, repeta son acolyte. + +--Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous designer les hommes qui +doivent former le peloton d'execution? + +--Non, monsieur. + +--Vous refusez d'obeir a notre requisition? dit froidement M. de +Solignac. + +--Absolument. + +--Vous vous mettez en revolte contre l'ordre du ministre? + +--Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous ne sommes pas des +bourreaux; mes hommes ne fusillent pas les prisonniers. + +M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colere; il me regarda +durant quelques secondes, puis d'une voix qui tremblait legerement et +trahissait ainsi ce qui se passait en lui: + +--Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez pas compte de la +situation. Elle est grave, extremement grave. Tout le pays est souleve. +L'armee de l'insurrection est formidable; elle s'accroit d'heure en +heure. Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes, et +l'etat des troupes ne permet pas cette attaque aujourd'hui; il faudra la +differer jusqu'a demain, peut-etre meme jusqu'a apres-demain. Pendant +ce temps, les paysans de cette contree vont rejoindre les bandes +insurrectionnelles, et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir six ou +sept mille hommes devant nous, nous en aurons peut-etre douze mille, +peut-etre vingt mille; car les bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il +faut empecher cette levee en masse et cette reunion. Nous n'avons qu'un +moyen: la terreur; il faut que toute la contree soit envahie et domptee +par une force morale, puisqu'elle ne peut pas l'etre par une force +materielle. Quand on saura qu'un insurge pris les armes a la main a ete +fusille, cela produira une impression salutaire. Ceux des paysans qui +veulent se soulever, resteront chez eux, et beaucoup de ceux qui sont +deja incorpores dans les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt +mille hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou trois mille, et +encore beaucoup seront-ils ebranles. Au lieu d'avoir a soutenir une +lutte formidable qui ferait couler des torrents de sang, nous n'aurons +peut-etre qu'a paraitre pour disperser ces miserables. Vous voyez bien +que la mort de ce prisonnier est indispensable; il est condamne par la +necessite. Sans doute, cela est facheux pour lui, mais il est coupable. + +J'etais atterre par ce langage froidement raisonne: je restai sans +repondre, regardant M. de Solignac avec epouvante. + +--J'attends votre reponse, dit-il. + +--J'ai repondu. + +--Vous persistez dans votre refus? + +--Plus que jamais. + +--Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination, c'est de la +revolte, et dans des conditions terribles. + +--Terribles, en effet. + +--Pour vous, capitaine. + +M. de Solignac s'emportait; son second se pencha a son oreille et lui +dit quelques mots a voix basse. + +--C'est juste, repliqua M. de Solignac, allez. + +Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement raide et +mecanique comme un automate. Presque aussitot il rentra suivi de deux +gendarmes: un brigadier et un simple gendarme. + +--Brigadier, dit M. de Solignac, il y a la un prisonnier qui a ete pris +les armes a la main; vous allez le faire fusiller par vos hommes. + +Ces paroles me firent comprendre que le malheureux bucheron etait perdu. +L'insurrection avait exaspere les gendarmes; on les avait poursuivis, +maltraites, injuries, desarmes; dans certains villages on s'etait livre +sur eux, m'avait-on dit, a des actes de brutalite honteuse; ils +avaient a se venger, et pour beaucoup la repression etait une affaire +personnelle. Si ce brigadier etait dans ce cas, le prisonnier etait un +homme mort. + +En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier palit +affreusement, et il resta sans repondre regardant droit devant lui, une +main a la hauteur de la tete, l'autre collee sur son pantalon. + +--Eh bien? demanda M. de Solignac. + +Le brigadier ne bougea point, mais il palit encore. + +--Etes-vous sourd? + +Alors le gendarme qui etait pres de lui s'avanca de trois pas: il +portait un fusil de chasse a deux coups; un bandeau de soie noire lui +cachait la moitie du visage; une raie sanguinolente coulait sous ce +bandeau. + +--Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs hommes, je +le fusillerai tout seul; le brigand payera pour ceux qui m'ont creve +l'oeil. + +Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant pas l'empecher par +la force, je voulus au moins l'arreter. Dans la salle de la mairie ou +cette discussion avait lieu se trouvaient plusieurs personnes; le maire +de la commune, quelques notables et notre guide, c'est-a-dire le fils du +proprietaire qui avait ete emmene en otage. + +La vue de ce jeune homme qui marchait en long et en large, impatient de +tout ce retard, me suggera une idee, et tandis que la foule continuait +au dehors ses chants et ses vociferations, je revins sur M. de Solignac, +en meme temps que d'un geste j'arretais le gendarme qui allait sortir. + +--Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empecher l'effusion du sang et +vous oubliez que vous allez le faire couler. + +--Le sang de ce miserable ne vaut pas celui que je veux menager. + +--Ce n'est pas de ce miserable que je veux parler maintenant, c'est des +otages qui sont aux mains des insurges et qui peuvent devenir victimes +d'affreuses represailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille ses +prisonniers. + +Puis, m'adressant a mon jeune guide: + +--Parlez pour votre pere, monsieur; demandez sa vie a M. de Solignac, et +vous tous, messieurs, demandez celle de vos amis qui ont ete emmenes par +les insurges. + +On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se degagea, et d'une +voix ferme: + +--L'interet general est au-dessus de l'interet particulier, dit-il; il +faut que cette execution soit un exemple. + +--Mais mon pere, mon pere, s'ecria le jeune chatelain. + +--Nous le delivrerons. Gendarme, faites ce qui vous a ete ordonne. + +Alors, le maire s'avanca vers M. de Solignac; je crus qu'il voulait +interceder a son tour, et j'eus une lueur d'esperance. + +--Il faudrait accorder un pretre a ce miserable, dit-il. + +--C'est juste; qu'on aille chercher le cure. + +Une personne sortit, et comme elle avait sans doute sur son passage +annonce la condamnation du prisonnier, il s'eleva de la foule une +clameur furieuse: des huees, des cris, des chants: "A mort! a mort!" + +Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus bientot oblige de +changer de place, car j'avais en face de moi le gendarme au bandeau noir +et sa vue m'exasperait: il faisait craquer les batteries de son fusil +les unes apres les autres. + +Le pretre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui et le conduisit a +la prison en faisant signe au gendarme de le suivre. + +Dix minutes, un quart d'heure peut-etre s'ecoulerent; puis tout a coup +deux detonations retentirent dans la cour de la mairie, dominant le +tapage de la foule; puis, apres quelques secondes, ces deux detonations +furent suivies d'une autre moins forte: le coup de grace donne avec un +pistolet. + +Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra dans la salle. + + + +XXXVII + +Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'eviter, mais il +m'interpella directement, et je fus oblige de m'arreter. + +Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait horreur, et +j'avais peur de me laisser emporter par mon indignation. + +--Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez sur +Entrecastaux, ou vous attendrez des ordres; le village est important, +vous pourrez loger votre detachement chez l'habitant; vous veillerez a +ce que vos hommes soient bien soignes, la journee de demain sera rude. +Cependant j'espere que l'exemple que nous venons de faire aura facilite +notre tache. A demain. + +Puis, s'approchant de moi: + +--Je regrette, dit-il a mi-voix, que notre discussion ait eu des +temoins, mais j'espere qu'ils ne parleront point. + +--Et moi j'espere qu'ils parleront. + +--Alors comme vous voudrez. + +Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon qui marchait +sur ses talons, et du gendarme qui venait a cinq ou six pas derriere +eux, le fusil a la main, horriblement pale sous son bandeau noir. + +Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brise les liens qui +me retenaient, le voile qui m'enveloppait de ses ombres s'etait dechire, +je voyais mon devoir. + +Peu de temps apres que M. de Solignac eut disparu, je quittai la salle +de la mairie, ou j'etais reste seul. + +Le cadavre du malheureux bucheron etait etendu dans la cour, au pied du +mur contre lequel il avait ete fusille. Pres de lui, le pretre qu'on +avait ete chercher etait agenouille et priait. + +Au bruit que firent mes eperons sur les dalles sonores, il releva la +tete et me regarda. + +Je m'approchai; le cadavre etait couche la face contre terre; on ne +voyait pas comment il avait ete frappe; une seule blessure etait +apparente, celle qui avait ete faite par le pistolet. Le coup avait ete +tire a bout portant dans l'oreille; les cheveux etaient roussis. + +--Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit le pretre d'une +voix tremblante; cette execution est epouvantable. Je ne sais si cet +exemple etait necessaire comme on le dit; mais, je vous en prie, +monsieur le capitaine, au nom de Dieu, faites qu'il ne se repete pas. Ce +malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser personne. + +--Priez pour lui, monsieur le cure, c'est un martyr. + +Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des femmes, des enfants +qui couraient ca et la en criant; devant la fontaine, on avait amoncele +des sarments de vigne et des branches de pin qui formaient un immense +brasier petillant. On chantait et on se rejouissait. + +Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant avec les femmes et +les jeunes filles. + +J'allai a eux pour leur demander ou etait le lieutenant. Ils +m'envoyerent a l'auberge, ou je trouvai Mazurier, finissant son diner. + +Je lui repetai les ordres qui m'avaient ete donnes par M. de Solignac, +et lui dis de prendre le commandement du detachement. + +--Et vous, capitaine? + +--Moi, je reste ici. + +Il me regarda en dessous; mais malgre l'envie qu'il en avait, il n'osa +pas me poser la question qui etait sur ses levres. + +Je lui repetai les instructions du colonel et lui demandai de les suivre +exactement pendant tout le temps que le detachement serait sous ses +ordres. + +--J'aurai votre petit discours toujours present a l'esprit, me dit-il, +et s'il est besoin, je le repeterai a nos hommes; vous pouvez compter +sur moi. Puis-je vous demander qui vous gardez avec vous? + +--Personne. + +--Personne! s'ecria-t-il avec stupefaction. + +--Pas meme mon ordonnance. + +La surprise l'empecha de me poser une question incidente, et il n'osa +pas m'interroger directement. + +Le moment etait arrive de se preparer au depart, je le lui rappelai. Il +sortit pour donner ses ordres, et bientot j'entendis la sonnerie des +trompettes. + +Je vis les hommes courir, puis bientot apres j'entendis le trot des +chevaux sur le pave. Le chemin qui conduisait a Entrecastaux passait +devant l'auberge. + +Ils allaient arriver; je quittai la fenetre ou je me tenais +machinalement le nez colle contre les vitres, et, reculant de quelques +pas, je me placai derriere le rideau; de la rue on ne me voyait pas, +mais moi je voyais la rue. + +Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de mon cote, etait +l'Alsacien Zigang: il etait deja au regiment lorsque j'y etais arrive, +et il avait sonne la premiere fanfare qui m'avait salue. J'entends la +voix du commandant, disant: "Trompettes, fermez le ban;" et je vois au +milieu des eclairs des sabres le vieux Zigang sur son cheval blanc. + +Voici le marechal des logis Groual, qui m'a sauve la vie en Afrique, et +que, malgre toutes mes demarches, je n'ai pas encore pu faire decorer. + +Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats avec qui j'ai fait +campagne pendant six annees consecutives. + +Ce sont mes souvenirs qui defilent devant moi, mes souvenirs de +jeunesse, de gaiete, de bataille, de bonheur. Ils sont passes. Et sur +le pave de la rue, je n'entends plus qu'un bruit vague, qui bientot +s'evanouit au tournant du chemin. + +Un petit nuage de poussiere s'eleve; le vent l'emporte; c'est fini; je +ne vois plus rien, et une gouttelette chaude tombe de mes yeux sur ma +main: je ne suis plus soldat. + +L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait me servir, +m'arracha a mes tristes reflexions. + +Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis en route pour +Marseille. Mes soldats s'etaient diriges vers l'est; moi j'allais vers +l'ouest. Nous nous tournions le dos; ils entraient dans la bataille, moi +j'entrais dans le repos. + +Ces inquietudes qui me tourmentaient depuis plusieurs semaines, ces +irresolutions, ces luttes, m'avaient amene a ce resultat, de me separer +de mes hommes au moment du combat. + +Ah! pourquoi n'avais-je pas persiste dans ma demission lorsque j'avais +voulu la donner a mon colonel? Pourquoi etais-je revenu a Marseille? + +L'esprit est ingenieux a nous chercher des excuses, a inventer sans +relache de faciles justifications. Mais lorsque les circonstances qui +necessitent ces excuses sont passees, nous nous condamnons d'autant plus +severement que nous avons ete plus indulgents pour nous innocenter. + +Il ne s'agissait plus a cette heure de balancer une resolution et de +m'arreter a celle qui s'accommodait avec mes secrets desirs. Le moment +des compromis hypocrites etait passe, celui de la franchise etait +arrive. + +J'etais revenu a Marseille pour Clotilde, et c'etait pour Clotilde, pour +elle seule, que j'avais accepte le commandement qu'on m'avait donne. + +Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur de perdre ma +position, mensonge; la verite, c'etait la peur de compromettre mon amour +et de perdre Clotilde. + +Jusqu'ou n'avais-je pas ete entraine par cette faiblesse d'un coeur +lache? Maintenant, Dieu merci, l'irreparable etait accompli, et ma +conscience etait sauvee. + +Mais mon amour? mais Clotilde? + +L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas de mon cheval. +Malheureusement il etait fatigue, et la distance etait beaucoup trop +grande pour qu'il me fut possible de la franchir en une journee. Je +dus passer la nuit dans un petit village au dela de Brignoles, d'ou je +partis le lendemain matin au jour naissant. + +Je franchis les douze lieues qui me separaient de Cassis en quatre +heures, et, apres avoir mis a la _Croix-Blanche_ mon pauvre cheval qui +n'en pouvait plus, je courus chez le general Martory. + +Comme mon coeur battait! C'etait ma vie qui allait se decider. + +Le general etait sorti, mais Clotilde etait a la maison. Je priai la +vieille servante de la prevenir de mon arrivee. + +Elle accourut aussitot. + +--Vous! dit-elle en me tendant la main. + +Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins embrassee, mes +yeux perdus dans les siens, oubliant tout, perdu dans l'ivresse de +l'heure presente. + +Elle se degagea doucement et, m'abandonnant sa main, que je gardai dans +les miennes: + +--Comment etes-vous ici? demanda-t-elle. Que se passe-t-il? J'ai recu la +lettre par laquelle vous me disiez que vous partiez pour le Var. + +--C'est du Var que j'arrive. + +--Comme vous me dites cela! + +--C'est que dans ces mots, bien simples par eux-memes, mon bonheur est +renferme. + +--Votre bonheur! + +--Mon amour, chere Clotilde. + +Elle me regarda, et je me sentis faiblir. + +--Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander ce que vous +voulez faire de ma vie. Jusqu'a ce jour, des paroles decisives n'ont +point ete echangees entre nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour +vous demander d'etre ma femme, je n'attendais qu'une occasion propice. + +--Et maintenant.... + +--Non, je ne viens pas maintenant vous adresser cette demande, car je +n'ai rien et ne suis rien; je viens vous dire seulement que je vous +aime. + +Elle ne me retira point sa main, et ses yeux resterent poses sur les +miens avec une expression de tristesse attendrie. + +--Vous n'avez donc pas pense a moi? dit-elle. + +--J'ai pense que vous n'aimeriez pas un homme qui se serait deshonore. +La lutte a ete terrible entre la peur de vous perdre et le devoir. +Etes-vous perdue pour moi? + +--Ne prononcez donc pas de pareilles paroles. + +--Me permettez-vous de vous voir comme autrefois, de vous aimer comme +autrefois, ou me condamnez-vous a ne revenir jamais dans cette maison? + +--Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette maison? Croyez-vous +donc que c'etait votre uniforme qui faisait mes sentiments? + +--Chere Clotilde! + +Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit notre +entretien: c'etait le general qui rentrait pour dejeuner et faisait +resonner les roulements de sa canne. + +L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses paroles, m'avaient +rendu l'esperance, et avec elle la force. Mais ce n'etait pas tout. +Comment le general allait-il accepter mon recit? + +Je le recommencai long et circonstancie, en insistant surtout sur ma +demission que j'avais donnee au colonel, et que je n'avais reprise que +pour empecher le sang de couler; du moment que les fusillades que je +reprouvais etaient ordonnees malgre moi, je devais me retirer. + +Je suivais avec anxiete l'effet de ces explications. Le general resta +assez longtemps sans repondre, et j'eus un moment de cruelle angoisse. + +--J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aime votre demission quand +votre colonel a voulu vous donner le commandement du detachement envoye +dans le Var, cela eut ete plus net et plus crane. On ne peut pas obliger +un honnete homme a faire ce que ses opinions lui defendent. L'abandon +de votre commandement devant l'ennemi me plait moins: c'est presque une +desertion. Je comprends ce qui l'a amenee, mais enfin c'est grave. En +tout cas, il depend de Solignac de lui donner le caractere qu'il voudra, +et je me charge de lui ecrire la-dessus. + +--Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble. + +--Je vous en prie, laissez-moi agir a mon gre. J'ai mon idee. Et +maintenant, que comptez-vous faire, mon cher comte? + +--Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le moment. Ce +qui m'inquiete et me tourmente, c'est votre sentiment; vos opinions +m'epouvantent, j'ai peur de vous avoir blesse. + +--Blesse pour avoir obei a vos convictions, allons donc. Touchez la, +mon ami: vous etes un homme de coeur. J'aime l'armee, mais si la +Restauration ne m'avait pas mis a pied, je vous prie de croire que je +lui aurais... fichu ma demission, et plus vite que ca. On fait ce qu'on +croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais l'heure s'avance, +allons _dijuner_. Offrez votre bras a ma fille... Bayard. + + + +XXXVIII + +J'aurais voulu rester a Cassis toute la journee, afin de trouver une +occasion de reprendre avec Clotilde notre entretien au point ou il avait +ete interrompu. + +Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de vouloir toujours +plus que ce qu'il a obtenu. + +En accourant a Cassis, j'avais craint, mettant les choses au pire, que +Clotilde ne voulut plus me voir. + +En meme temps, et d'un autre cote, j'avais espere que s'il n'y avait pas +rupture complete, il y aurait engagement formel de sa part. + +Rien de cela ne s'etait accompli, ni rupture, ni engagement; les +craintes comme les esperances avaient ete au dela de la realite. + +Le present restait ce qu'avait ete le passe; mais que serait l'avenir? + +C'etait ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais eclairer, en +obligeant Clotilde a une reponse precise, en la forcant a sortir de ses +reponses vagues qui permettaient toutes les esperances et n'affirmaient +rien. + +Rendu exigeant par ce que j'avais deja obtenu, c'etait une affirmation +que je voulais maintenant. + +Le jour ou j'aurais une position a lui offrir, voudrait-elle etre ma +femme; m'attendrait-elle jusque-la; ferait-elle ce credit a mon amour? +C'etaient la les questions que je voulais lui poser, et auxquelles je +voulais qu'elle repondit franchement, sans detours, sans equivoque, par +oui ou par non. + +Le temps a marche depuis le moment ou je regardais le mariage comme +un malheur qui pouvait frapper mes amis, mais qui ne devait pas +m'atteindre. C'est qu'alors que je raisonnais ainsi, je n'aimais point, +j'etais insouciant de l'avenir, j'etais heureux du present, j'avais mon +pere, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant j'aime, je +n'ai plus mon pere, je ne suis plus rien et Clotilde est tout pour moi. + +Cependant, malgre mon desir de prolonger mon sejour a Cassis, cela ne +fut pas possible. + +--Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me dit le general, +lorsque nous nous levames de table, mais je vous engage a partir pour +Marseille. Il vaut mieux voir tout de suite votre colonel que plus tard. +La premiere impression est celle qui nous decide. Faites-lui votre recit +avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui vous-meme votre +affaire. Elle est bien assez grave comme cela sans la compliquer encore. +Quant a Solignac, il est entendu que je m'en charge; je vais lui ecrire +tout de suite. + +--Je voudrais que M. de Solignac ne parut pas dans tout ceci. + +--Pas de susceptibilite, mon cher ami; laissez-moi faire avec Solignac +ce que je crois utile et ne vous en melez en rien. J'agis pour moi, par +amitie pour vous, et arriere de vous. Vous ne cherchez pas un eclat, +n'est-ce pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que vous +avez quitte votre regiment parce que votre conscience vous defendait +d'executer les ordres du ministre? + +--Assurement non; je ne suis pas glorieux de ma resolution; je suis +desole d'avoir ete oblige de la prendre. + +--Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu, et revenez-nous +aussitot que possible. + +--Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la main. + +Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me regarda avec +stupefaction. + +--Vous, capitaine! s'ecria-t-il, qu'est-il arrive a votre escadron? + +--Rien. + +--Vous etes blesse? + +--Nous n'avons pas eu d'engagement. + +--Mais alors, parlez donc. + +--C'est ce que je desire, et je vous demande cinq minutes. + +Je lui racontai ce qui s'etait passe depuis notre depart de Marseille +jusqu'a l'execution du bucheron. + +--Et vous avez abandonne votre commandement; vous avez laisse mes hommes +sous les ordres de Mazurier! + +--Que pouvais-je faire? + +--Rester a votre poste et accomplir la mission que je vous avais +confiee. + +--Cette mission, telle que vous me l'avez expliquee, etait une mission +de paix, non d'assassinat. + +--Vous avez deserte votre poste. + +--C'est vrai, colonel, et je ne me defends pas contre cette accusation +qui n'est par malheur que trop juste. Celle que je repousse, c'est de +n'avoir pas accompli la mission que vous aviez cru devoir me confier. + +--Si vous ne pouviez pas la mener a bonne fin, il ne fallait pas +l'accepter, monsieur. + +--Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner ma demission? + +--Et vous ne l'avez pas donnee. + +--Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez jamais ma faiblesse +aussi severement que je l'ai condamnee moi-meme. Mais vous savez comment +j'ai ete entraine. Je ne voulais pas accepter ce commandement qui +m'obligeait a combattre des gens que j'approuvais. Vous m'avez +represente que ce que vous attendiez de moi, ce n'etait pas d'engager la +lutte, mais de l'empecher. Cette consideration m'a decide. Elle a ete +l'excuse que j'ai pu faire concorder avec mes desirs, car ce n'etait pas +de gaiete de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma demission. +Ce n'etait pas par degout de la vie militaire que je voulais la quitter. +Bien des liens me retenaient solides et resistants, plus resistants meme +que vous ne pouvez l'imaginer. + +--J'ai toujours cru que vous aimiez votre metier. + +--Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais. Si je m'etais +decide a y renoncer, c'etait apres une lutte douloureuse. Vos instances +et les considerations dont vous les appuyiez ont fait violence a ma +resolution. Vous m'avez montre ce qu'il y avait de bon dans cette +mission, et j'ai cesse de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant +qu'une occasion pour revenir sur une resolution qui me desesperait, +j'ai saisi celle que vous me presentiez. La est mon tort, colonel, ma +faiblesse et ma lachete. + +--Voulez-vous dire que je vous ai conseille une lachete, monsieur? + +--Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait en moi et vous +agissiez en vue du bien general, tandis que moi j'ai agi en vue de mon +propre interet, miserablement, avec egoisme. Et j'en ai ete puni comme +je le meritais. Si j'avais persiste dans ma demission comme je le +devais, nous ne serions point dans la facheuse position ou nous nous +trouvons tous par ma faute, vous, colonel, le regiment et moi-meme. + +Le colonel resta pendant assez longtemps sans repondre, arpentant son +cabinet en long et en large a grands pas, les bras croises, les sourcils +crispes. Enfin il s'arreta devant moi. + +--Voyons, dit-il, etes-vous homme a faire tout ce que vous pouvez pour +que nous sortions au mieux, le regiment et moi, de cette position +facheuse? + +--Tout, colonel, excepte cependant de reprendre ma demission. + +--Je ne vous demande pas cela; je vous demande seulement d'attendre +quelques jours pour la donner; pendant ces quelques jours, vous garderez +votre chambre et vous recevrez tous les matins la visite du major. + +Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je rentrai chez moi. + +Le dessein du colonel etait simple: il voulait me faire sortir du +regiment sans scandale; l'abandon de mon commandement, qui avait eu lieu +sans bruit, serait facilement explicable par la maladie, et la maladie +serait aussi la raison qui motiverait ma demission. Par ce moyen il se +mettait a l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas l'accuser +d'avoir confie un commandement a un officier mal pensant: le regiment +aurait fait son devoir; s'il y avait distribution de recompenses, il +aurait droit a en reclamer sa part. + +Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un singulier role; +mais je n'avais pas a me plaindre, puisque j'etais le coupable. Si je +n'avais pas eu la faiblesse d'accepter le commandement qu'on me donnait, +rien de tout cela ne serait arrive: le bucheron eut ete fusille par +l'ordre de Mazurier, au lieu de l'etre par le gendarme, voila tout. + +Quant a moi, je me serais epargne les hesitations et les hontes de ces +quelques jours. + +Je passai le temps de ma maladie en proie a des reflexions qui n'etaient +pas faites pour egayer mon emprisonnement, car je n'en avais pas fini +avec le tourment et l'incertitude. + +Si j'avais tranche la question de la demission, il m'en restait deux +autres qui me pesaient sur le coeur d'un poids lourd et penible: +c'etaient celles qui touchaient a Clotilde et a ma position; et la +l'incertitude et l'angoisse me reprenaient. + +Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme qui n'etait rien et +qui n'avait rien? C'etait folie de l'esperer, folie d'en avoir l'idee. + +Si j'avais hesite a parler de mon amour au general, alors que je n'etais +que capitaine, pouvais-je le faire maintenant que je n'etais rien? + +Quel pere donnerait sa fille a un homme qui n'avait pas de position, qui +n'avait pas un metier? + +Car telle etait la triste verite: je n'avais meme pas aux mains un outil +pouvant me faire gagner cent sous par jour. + +A quoi est bon dans la societe un homme que son education et sa +naissance rendent exigeant et qui pendant dix ans n'a appris qu'a +commander d'une voix claire: "Arme sur l'epaule, guide a droite;" et +autres manoeuvres fort utiles a la tete d'un regiment, mais tout a fait +superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a une chaise entre les +jambes? + +Cette question de position etait donc la premiere a examiner et a +resoudre; apres viendrait la question du mariage, si jamais elle pouvait +venir. + +Jusqu'a ce moment je devais donc me contenter de ce que Clotilde +m'accordait et avoir la sagesse de me tenir dans le vague ou elle avait +la prudence de vouloir rester. C'etait deja beaucoup d'avoir le present, +et, dans mon abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son +amour. + +J'examinai donc cette question de la position sous toutes ses faces, et, +apres l'avoir bien tournee, retournee, je m'arretai a la seule idee qui +me parut praticable: c'etait de demander une place dans les bureaux des +freres Bedarrides. + +Aussitot que l'affaire de ma demission fut terminee,--et elle le fut +conformement aux desirs du colonel,--j'allai frapper a la porte du +bureau de MM. Bedarrides. + +On me croyait toujours a Paris, on fut surpris de me voir, mais on le +fut bien plus encore quand j'eus explique l'objet de ma visite. + +--Votre demission! s'ecrierent les deux freres en levant les bras au +ciel, vous avez donne votre demission? + +Et ils me regarderent avec etonnement comme si l'homme qui donne sa +demission etait une curiosite ou un monstre. + +--Le fait est, dit l'aine apres un moment de reflexion, qu'on ne peut +pas fusiller les gens dont on partage les opinions. + +Mais le premier moment de surprise passe, ils examinerent ma demande +avec toute la bienveillance que j'etais certain de rencontrer en eux. + +La seule difficulte etait de savoir a quoi l'on pouvait m'employer, car, +apres m'avoir fait quelques questions sur les usages du commerce et la +navigation, ils s'etaient bien vite convaincus que j'etais, sur ces +sujets, d'une ignorance honteuse. + +--S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils, rien ne +serait plus facile; mais nous ne pouvons pas avoir chez nous comme +simple commis a 1,800 francs le fils de notre meilleur ami. + +--Je me contenterai tres-bien de 1,800 francs pour commencer. + +--Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de cela. Voyons, +Barthelemy, donne-moi une idee? + +--Je te fais la meme demande, Honore. + +J'etais vraiment touche de voir ces deux braves gens s'ingeniant a me +venir en aide. Mais ils avaient beau chercher, ils ne trouvaient pas. + +Ils m'avaient interroge sur ce que je savais, et mon fonds etait, helas! +celui de tout le monde; tout a coup, dans la conversation, je dis que +j'ecrivais et parlais l'espagnol comme le francais. + +--Et vous ne le disiez pas! s'ecrierent-ils; nous sommes sauves; nous +avons des affaires considerables avec l'Amerique espagnole; vous ferez +la correspondance. + +Me voila donc chez les freres Bedarrides charge de la correspondance +avec le Chili, le Perou, l'Equateur et le Mexique. + + + +XXXIX + +L'affaire de ma demission, compliquee des scrupules prudents de mon +colonel, m'avait amene a entretenir une correspondance active avec le +general Martory; tous les matins, pendant ma maladie officielle, je lui +avais ecrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journee, je lui +avais envoye une seconde lettre. + +Mais en sa qualite de vieux militaire qui meprise le papier blanc +et considere le travail de la correspondance comme une annexe du +menage,--le balayage ou le lavage de la vaisselle,--il avait charge +Clotilde de me repondre. + +Par ce moyen, nous avions trouve l'occasion d'echanger bien des pensees +qui n'avaient aucun rapport avec ma demission, mais qui nous touchaient +personnellement, nous et notre amour. + +J'avais ete assez gauche dans cette conversation par a peu pres; +Clotilde, au contraire, y avait revele d'admirables qualites; elle avait +un tour merveilleux pour effleurer les choses et en donner la sensation +sans les exprimer directement; ses lettres etaient des chefs-d'oeuvre +d'insinuation et d'allusion qui, pour un etranger, eussent ete +absolument incomprehensibles et qui, pour moi, etaient delicieuses; +chaque mot etait une promesse, chaque sous-entendu une caresse. + +Aussitot qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison Bedarrides, je +lui ecrivis cette bonne nouvelle, car elle etait alors a Toulon avec son +pere, et, a ma lettre, elle fit une reponse qui me remplit d'esperance. + +Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touche la veritable raison qui +m'avait fait rester a Marseille, elle insistait surtout dans sa reponse +sur cette raison, se montrant heureuse pour son pere et pour elle d'une +determination qui assurait la continuite de nos relations. Et la-dessus +elle rappelait ce qu'avaient ete ces relations depuis cinq mois, +marquant d'un trait precis ce qui pour nous deux etait des souvenirs +d'amour. + +Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse que je +commencai cette vie nouvelle si differente de celle pour laquelle je +m'etais prepare. + +Sans doute ma carriere militaire etait finie pour jamais; aucun des +chateaux en Espagne que j'avais batis autrefois dans mes heures de +reverie ambitieuse ne prendrait un corps; mes habitudes, mes amities +etaient brisees, et cela etait dur et cruel. + +Mais enfin, dans ce desastre qui s'etait abattu sur moi, je n'etais pas +englouti: une esperance me restait pour me guider et me donner la force +de lutter; si j'avais le courage perseverant, si je ne m'abandonnais +pas, un jour peut-etre j'approcherais du port et je pourrais saisir la +main qui se tendait vers moi; la distance etait longue, les fatigues +seraient grandes; qu'importe, je n'etais pas perdu dans la nuit noire +sur la mer immense; j'avais devant les yeux une etoile radieuse, +Clotilde. + +Aussi, quand madame Bedarrides revint sur certaines propositions dont +elle m'avait deja touche quelques mots a mon arrivee a Marseille, me +fut-il impossible d'y repondre dans le sens qu'elle desirait. + +Les Bedarrides, les deux freres, la femme de l'aine et Marius se +montraient tous d'une bonte exquise pour moi, et il n'etait sorte +d'attentions et de prevenances qu'ils ne me temoignassent. Avec une +delicatesse de coeur que n'ont pas toujours les gens d'argent, ils +s'ingeniaient a me servir, et a la lettre ils me traitaient comme si +j'avais ete leur fils. + +--Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour votre pere, +disaient-ils; c'est a lui que nous devons d'etre ce que nous sommes, et +nous aimons a payer nos dettes. + +--Capital et interets. + +--Et interets des interets. + +Le dimanche qui avait suivi mon entree dans les bureaux, j'avais ete +invite a venir passer la journee a la villa, et si peu dispose que je +fusse a paraitre dans le monde, je n'avais pu refuser. + +Comme tous les dimanches, il y avait grand diner, et a table on me placa +a cote d'une jeune fille de quatorze a quinze ans, que Marius me dit +etre sa cousine, c'est-a-dire la niece de MM. Bedarrides. Je ne fis +pas grande attention a cette jeune fille, que je traitai comme une +pensionnaire, ce qu'elle etait d'ailleurs, etant sortie de son couvent a +l'occasion des fetes de Noel. + +Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bedarrides m'appela dans un petit +salon, ou nous nous trouvames seuls. + +--Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle. + +--La grosse dame que j'avais a ma droite, ou la jeune fille qui etait a +gauche? + +--La petite fille. + +--Elle est charmante et je crois qu'elle sera tres-jolie dans deux ou +trois ans. + +--N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre niece; elle sera +l'heritiere de mon beau-frere, avec Marius et ma fille; et une heritiere +qui meritera attention. + +J'avais aborde cet entretien sans aucune defiance; mais ce mot m'eclaira +et me montra le but ou madame Bedarrides voulait me conduire: c'etait la +reprise de nos conversations d'autrefois. + +--Je crois qu'il faudra se sentir appuye par quelques millions pour la +demander en mariage. + +--Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans notre famille nous +sommes sensibles aux seuls avantages de la fortune; il en est d'autres +que nous savons reconnaitre et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi +elle ne deviendrait pas votre femme. + +--Moi, madame? + +--Pourquoi cet etonnement? C'est un projet que je caresse depuis +longtemps de vous marier. Je vous en ai parle lors de votre arrivee a +Marseille, et si je ne vous ai point fait connaitre Berthe a ce moment, +c'est qu'elle etait a son couvent, et qu'il n'y avait point urgence a +la faire venir. Vous avez alors repousse mon projet. Je le reprends +aujourd'hui. + +--Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils etaient alors. + +--Sans doute; vous etiez officier et vous ne l'etes plus; vous aviez un +bel avenir devant vous que vous n'avez plus. Mais ce n'etait pas a +votre grade de capitaine que notre sympathie et notre amitie etaient +attachees; c'etait a votre personne. Vous etes toujours le jeune homme +que nous aimions et ce que vous avez fait a redouble notre estime pour +vous. Vous voici maintenant dans notre maison. + +--Simple commis. + +--Mon mari et mon beau-frere ont ete plus petits commis que vous, et +ce n'est pas nous qui pouvons avoir des prejuges contre les commis; +d'ailleurs, quand on est comte, quand on est chevalier de la Legion +d'honneur, quand on a votre education, on n'est pas un commis ordinaire. +Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a du vous donner dans notre +maison restera toujours le votre. Qui sait, vous pouvez prendre gout +au commerce et arriver tres-facilement a avoir un interet dans notre +maison? + +--Ce n'est pas le gout qui me manquerait. + +--Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un fantome des +difficultes d'argent; on sort toujours des difficultes de ce genre et +l'on trouve toujours de l'argent; c'est meme ce qui se trouve le plus +facilement. Au reste, je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon +projet et c'est la ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frere +commencent a etre fatigues des affaires; ils seraient heureux de +pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans. Alors la maison de commerce +reviendra a Marius; mais elle est bien lourde pour un homme seul, et +nous verrions avec plaisir Marius prendre un associe. Si cet associe +etait le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot que +mon beau-frere donnera a sa niece, les choses s'arrangeraient +merveilleusement. N'est-ce point votre avis? + +J'etais vivement touche de cette proposition, car ce n'etait plus un +projet de mariage en l'air comme tant de gens s'amusent a en faire dans +le monde pour le plaisir de batir des romans avec un denoument reel. +C'etait un projet serieux qui avait un tout autre but que d'arriver a la +conclusion des comedies du Gymnase: "Le mariage de Leon et de Leonie." +Il ne s'agissait plus d'une jeune fille a laquelle on cherchait un mari; +il s'agissait de mon avenir, de ma position et de ma fortune. + +A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance, il n'etait pas +possible de repondre par une defaite polie ou par des paroles vagues, il +fallait la franchise et la sincerite. + +--Soyez persuadee, dis-je, que vous ne vous adressez pas a un ingrat et +que jamais je n'oublierai le temoignage d'amitie que vous venez de me +donner. Vous avez eu pour moi la generosite d'une mere. + +--Je voudrais en etre une pour vous, mon cher enfant, et c'est ce +sentiment maternel qui m'a inspire mon idee. + +--C'est ce sentiment maternel qui me penetre de gratitude, et c'est lui +qui me desole si profondement en ce moment. + +--Je vous desole? et pourquoi donc? + +--Parce que je ne puis accepter. + +--Ma niece ne vous plait point? dit-elle, avec un accent fache. + +--Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre niece, qui est charmante, +ni de votre famille a laquelle je serais heureux d'etre uni par des +liens plus etroits que ceux de l'amitie et de la reconnaissance; mais je +ne suis pas libre. + +--Vous aimez quelqu'un? + +--Oui, une jeune fille qui, j'espere, sera ma femme un jour. + +Madame Bedarrides baissa les yeux et pendant quelques minutes elle +garda le silence; elle etait blessee de ma reponse et evidemment elle +s'efforcait de ne pas laisser paraitre ce qui se passait en elle. Pour +moi, embarrasse, je ne trouvais rien a dire. A la fin elle se leva et +je la suivis pour rentrer dans le salon; mais pres de la porte elle +s'arreta: + +--C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle. + +--Permettez-moi de ne pas repondre a cette question, seulement je vous +promets que le jour ou mon mariage sera decide, vous serez la premiere +personne a qui j'en parlerai. + +--Je n'ai aucune curiosite, croyez-le. + +--Arrivez donc, dit M. Bedarrides aine, lorsque nous entrames dans le +grand salon ou tout le monde etait reuni, j'allais aller vous deranger. + +Puis s'adressant a sa femme: + +--Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux avant d'aller occuper +sa prefecture: il a recu sa nomination il y a deux heures. + +--Ah! vraiment, dit madame Bedarrides avec une surprise qu'elle ne sut +pas cacher. + +A sa place j'aurais peut-etre ete moins maitre de moi qu'elle ne l'avait +ete elle-meme, car ce M. Genson qui venait de recevoir sa nomination +de prefet, etait cet ancien magistrat avec lequel j'avais voyage a mon +retour de Paris et qui voulait qu'on fit autour de Louis-Napoleon "la +greve des honnetes gens." Comme il avait preche "sa greve" dans tous les +salons de Marseille, pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi +le coup d'Etat, on avait le droit d'etre etonne de cette nomination. + +--Votre surprise, dit-il a madame Bedarrides, ne sera jamais plus grande +que n'a ete la mienne, lorsque j'ai appris ma nomination de prefet, et +mon premier mouvement a ete de refuser. Mais il ne faut pas se montrer +plus severe pour le prince que ne l'a ete le pays, et puisque la France +vient de l'acclamer par sept millions de votants, je ne pouvais pas +avoir l'outrecuidance de me croire plus sage tout seul que ces sept +millions d'electeurs. D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la +pratique des affaires apportent leur concours a ce nouveau gouvernement +qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse autour de lui ce que +j'appellerai "le rempart des honnetes gens" pour le maintenir dans la +bonne voie. + +Puis, apres ce petit discours debite serieusement avec une voix que la +conviction rendait vibrante, "ce rempart des honnetes gens" fit le tour +du salon pour recevoir les felicitations dues a son abnegation. + +Je m'etais retire dans la salle de billard pour echapper a l'etreinte de +sa poignee de main, mais il vint m'y rejoindre. + +--Je vois que, vous aussi, vous etes etonne, dit-il, et de votre part, +je le comprends mieux que de tout autre, car vous avez donne votre +demission. Aussi je veux vous expliquer le veritable motif de mon +acceptation: c'est pour ma femme que l'ambition politique devore; car, +pour moi, je n'ai pas change dans mes idees; le droit est le droit; s'il +en etait autrement, ce serait a quitter la societe. Mais les femmes, les +femmes! Ah! jeune homme, n'apprenez jamais a connaitre les sacrifices +qu'elles imposent a notre conscience. + + + +XL + +Le sejour de Clotilde et de son pere a Toulon se prolongea pendant +plusieurs semaines. Enfin je recus une lettre qui m'apprenait leur +retour a Cassis et m'invitait a venir passer une journee avec eux. + +J'aurais voulu partir aussitot, mais je n'avait plus ma liberte +d'autrefois, mes journees etaient prises a mon bureau depuis huit heures +du matin jusqu'a sept heures du soir, et je ne pouvais plus disposer que +de mes seuls dimanches. + +Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la reception de cette lettre +ou plutot le samedi, car la voiture pour Cassis, partant de Marseille le +soir, a quatre heures, je ne pus me mettre en route que le samedi soir +apres mon bureau. Avec ma liberte, j'avais aussi perdu mon cheval et +c'etait quatre lieues a faire a pied. Mais il n'y avait pas la de quoi +m'effrayer et je franchis gaiement cette distance; la marche est bonne +pour les reveurs et les amoureux; en occupant le corps, elle active la +fantaisie de l'esprit qui s'echauffe et s'emporte. Le temps d'ailleurs +m'etait propice: la nuit etait douce et la lune, dans son premier +croissant, eclairait de sa pale lumiere un ciel bleu crible d'etoiles, +le silence mysterieux de la montagne deserte n'etait trouble que par +le bruit de la mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du +chemin. + +J'allai frapper a la porte de la _Croix-Blanche_, et, apres une station +assez longue, la servante, endormie comme a l'ordinaire, vint m'ouvrir. +Je ne me rappelle pas avoir passe une meilleure nuit: mon sommeil fut un +long reve dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena dans +une delicieuse feerie. + +Le lendemain matin, j'eus peine a attendre le moment du dejeuner; mais, +rendu prudent par l'espoir meme de mon amour, je m'imposai le devoir de +ne pas faire d'imprudence et de n'arriver chez le general qu'a une heure +convenable. C'etait un sacrifice que je faisais a Clotilde; elle me +saurait gre de lui laisser toute sa liberte et trouverait bien moyen de +me recompenser de cette attente irritante. + +Enfin l'heure sonna et au deuxieme coup je tirai la sonnette du general. + +Mais en entrant dans le salon je m'arretai frappe au coeur; assis pres +du general mais tourne vers Clotilde, a laquelle il s'adressait, se +tenait M. de Solignac. + +Comme je restais immobile, le general me tendit la main. + +--Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience, d'abord pour +vous serrer la main et puis ensuite pour deux mots d'explication qui me +paraissent inutiles, mais qu'on croit necessaires. + +--Cette explication, dit M. de Solignac en s'avancant de deux pas, c'est +moi qui tiens a vous la donner: Si, dans notre rencontre, j'ai montre +envers vous trop de vivacite, trop d'exigences, je vous en temoigne mes +vifs regrets. Nous etions dans des circonstances ou les paroles vont +souvent au dela de la volonte. Chacun de notre cote nous obeissions a +notre devoir, la est notre excuse. + +Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours auquel j'etais +loin de m'attendre, Clotilde tenait ses yeux fixes sur les miens, et +l'expression de son regard n'etait pas douteuse, je devais tendre la +main a M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait. + +--Les opinions ne doivent pas diviser les honnetes gens, dit le general, +il n'y a que l'honneur; mais l'honneur n'a rien a voir dans cette +affaire, ou vous avez fait, l'un et l'autre, ce que vous deviez. + +Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant, et litteralement +avec ses yeux elle prit ma main pour la mettre dans celle que M. de +Solignac me tendait. Mais le contact de cette main rompit ce charme +irresistible, tout mon etre se revolta dans une horripilation nerveuse, +comme a un attouchement immonde. + +Apres avoir salue le general, je revins a Clotilde et m'inclinai vers +elle. + +--Que m'avez-vous fait faire? dis-je a voix basse. + +--Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois mots qui me +brulerent. + +Toute la journee fut employee a chercher l'occasion de me trouver seul +un moment avec Clotilde; mais, bien qu'elle parut se preter a mon desir, +il nous fut impossible de rencontrer ce tete-a-tete. + +Rien de ce que nous preparions ne se realisa selon nos arrangements, et, +jusqu'au soir, M. de Solignac vint toujours se mettre entre nous. + +Humilie de ma lachete du matin, j'etais irrite par cette continuelle +surveillance au point d'en perdre toute prudence: heureusement Clotilde +veillait sur ma colere, et d'un regard ou d'un mot me rappelait a la +raison. + +Le soir s'approchait, et j'allais etre oblige de repartir sans avoir pu +lui parler, lorsque franchement et devant tout le monde elle m'appela +pres d'elle. + +--Messieurs, n'ecoutez pas, dit-elle a M. de Solignac, a l'abbe Peyreuc +et a son pere, j'ai deux mots a dire a M. de Saint-Neree; c'est un +secret que vous ne devez pas connaitre. + +--Un secret de petite fille, dit l'abbe en plaisantant. + +--Non, un secret de grande fille. + +Et, m'attirant dans un angle du salon: + +--Il faut que je vous parle, dit-elle a voix basse; ici c'est +impossible. Tachez de prendre un visage souriant en ecoutant ce que je +vais vous dire. Trouvez-vous apres-demain matin au cabanon; arrivez la +nuit par les bois, et faites en sorte de n'etre pas apercu. Vous vous +cacherez dans le hangar en m'attendant. Si a neuf heures je ne suis pas +arrivee, c'est qu'il me sera impossible de venir. Apportez toutes mes +lettres. + +--Eh bien! dit l'abbe Peyreuc, la confession est longue. + +--Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque vous etes +curieux, monsieur l'abbe, je peux vous la repeter si vous voulez; il n'y +a de secret que pour mon pere et M. de Solignac. + +--Y pensez-vous, chere enfant, repeter une confession? + +Ces quelques mots me permirent de me remettre et de prendre une +contenance. + +Je revins a Marseille profondement trouble, partage entre l'angoisse +et le bonheur. Me parler dans ce cabanon; pourquoi ce mystere et ces +precautions? Pourquoi m'avoir demande d'apporter ses lettres? + +Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi de maniere a +arriver a Cassis de bonne heure, car pour gagner le cabanon du general +bati a la limite des grands bois qui s'etendent jusqu'au cap de l'Aigle, +je devais traverser le village. + +J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et, comme la lune etait +couchee depuis plus d'une heure, je ne fis pas de rencontre dangereuse; +quelques chiens, eveilles par le bruit de mes pas sur les cailloux +roulants, me saluerent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient se +repetant et se repondant dans le lointain, mais ce fut tout. Assis dans +le hangar, sur une botte de roseaux, j'attendis. + +A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barriere grincant sur +ses gonds rouilles. C'etait Clotilde. Elle vint droit au hangar. + +Avant qu'elle eut pu dire un mot, elle fut dans mes bras, et longtemps +je la tins serree, embrassee, sans echanger une parole; nos coeurs, nos +regards se parlaient. + +Elle se degagea enfin; puis, reculant de quelques pas et me regardant +longuement: + +--Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une voix navree. + +Je fus epouvante de son accent et j'eus la sensation brutale d'un coup +mortel. + +--Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car ce que j'ai a +vous apprendre est terrible. + +--Parlez, parlez, chere Clotilde, cette angoisse est affreuse. + +--C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais avant de vous +porter de ma propre main le coup douloureux qui va vous atteindre, +il est d'autres paroles que je veux dire et que d'abord vous devez +entendre. Celles-la ne vous seront pas cruelles. + +En prononcant ces derniers mots son regard desole s'attendrit. + +--Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez parle de votre +amour et jamais je ne vous ai repondu d'une facon precise. Si j'ai agi +ainsi ce n'etait point par prudence ou par duplicite; ce n'etait pas non +plus parce que je restais insensible a votre amour. Non. Mais je voulais +que mon aveu, je voulais que le mot "je vous aime" ne sortit point des +levres de la jeune fille, mais fut dit par la femme a son mari. + +--Chere Clotilde, cher ange! + +--Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est demon, ou, plus justement, +c'est malheureuse, car cet aveu qui m'echappe maintenant dans cette +heure solennelle, c'est la jeune fille qui le fait, ce n'est pas la +femme. + +--Clotilde, mon Dieu! + +--Oui, tremblez, desolez-vous! Vos craintes, par malheur, resteront +toujours au-dessous de l'epouvantable verite; votre femme, je ne pourrai +l'etre jamais, car je vais devenir celle d'un autre. + +Elle se detourna vers le mur et cacha sa tete entre ses mains. Pour moi, +immobile devant elle, je restai partage entre la douleur la plus atroce +que j'aie ressentie jamais et la douleur folle. + +Apres un certain temps, elle reprit: + +--Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si vous voulez; la mort de +votre main me sera moins douloureuse que la vie que je dois accepter. + +Je baissai les yeux. + +--Il y a quelque temps, vous avez pris une resolution qui vous a ete +terriblement douloureuse. Et cependant vous n'avez pas hesite, et vous +vous etes sacrifie a votre devoir. Aujourd'hui, c'est a mon tour de +souffrir et de me sacrifier au mien. J'epouse M. de Solignac. + +A ce nom la fureur m'emporta et je me lancai sur elle; mais elle ne +recula point et ses yeux resterent fixes sur les miens; mes mains levees +pour l'etouffer s'abaisserent; je retombai aneanti contre les roseaux. + +--Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'ecoutiez, non pour que je me +justifie, mais pour que vous compreniez comment ce malheur, comment ce +crime est possible. Mon pere n'est pas riche, vous le savez, et meme ses +affaires sont fort embarrassees; en ces derniers temps, on lui avait +fait esperer que si les projets du prince reussissaient il serait nomme +senateur. Le senat c'etait pour lui la fortune et pour moi c'etait +l'independance; j'etais libre de devenir la femme de celui que j'aime; +mais cette esperance ne se realise pas: mon pere ne sera pas senateur, +et M. de Solignac l'est ou plutot il le sera dans quelques jours. +Comment ce changement s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y +ait la-dessous quelque machination infame, c'est possible. Je ne suis +sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un homme que je n'aime +pas, et que je ne peux pas aimer, car j'en aime un autre. + +--Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas accepter cet homme. + +--Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois. Puis-je laisser mon +pere dans la misere? puis-je lui demander d'attendre que vous vous soyez +refait une position? Vous savez bien qu'a son age on n'attend pas. +Et puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais, car +j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais mon pere! pensez a ce que +serait sa vieillesse dans les tracas d'affaires besogneuses. M'est-il +permis de lui imposer ces chagrins pour la satisfaction de mon amour? +C'est a moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne le fais pas +sans crier, et sans me plaindre, et voila pourquoi j'ai voulu vous voir +ici; c'est pour vous dire maintenant que je suis encore libre, le mot +que je ne pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous aime. + +Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais rien; mais nos +baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent dans une meme etreinte et +ses caresses se melerent a mes caresses. + +Eperdus, enivres par la joie, exaltes par la douleur, nous n'etions plus +maitres de nous. + +Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai doucement. Je +l'aimais trop pour pouvoir resister a mon amour; et, d'un autre cote, je +l'aimais trop aussi pour vouloir emporter de cette derniere entrevue un +souvenir deshonore. + +--Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne peux pas te +regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu. + +--Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi. + +Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous restames +longtemps embrasses. Mais, grace au ciel, je pus m'arracher a cette +etreinte, et, me bouchant les oreilles, fermant les yeux, je me sauvai +en courant. + + + +XLI + +Ce que furent les journees qui suivirent ce rendez-vous d'amour, notre +premier et notre dernier, je renonce a le dire. + +Tantot je voulais ecrire a Clotilde pour lui demander un nouveau +rendez-vous, sous le pretexte de lui rendre ses lettres que j'avais +gardees. Et alors, profitant de son emotion et de son trouble, je ferais +d'elle ma maitresse. Au lieu de m'arracher a ses etreintes, je les +provoquerais, et si elle me resistait, je saurais bien, par un moyen ou +par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa resistance. Une fois +qu'elle se serait donnee a moi, elle n'epouserait pas ce Solignac, et si +malgre cela elle persistait dans son dessein, j'aurais alors des droits +a faire valoir. + +Tantot je voulais quitter la France, et je demandai meme a M. Bedarrides +aine de m'envoyer au Perou. Malgre mes prieres, il ne voulut pas me +laisser partir, et comme j'insistais, il me regarda un moment avec +inquietude, cherchant a lire sur mon visage si j'etais devenu fou. + +Que ne l'etais-je reellement? On dit que les fous ne se souviennent pas +et qu'ils vivent dans leur reve. Peut-etre ce reve est-il douloureux, +mais il me semble qu'il ne peut pas l'etre autant que la realite, alors +que tout en nous, la raison, l'imagination, la memoire, se reunit pour +nous montrer notre malheur et nous le faire sentir. + +Oublier, ne plus penser, suspendre le cours de la vie morale, c'etait la +ce que je voulais, ce que je cherchais. Les efforts memes que je faisais +pour m'arracher a mon obsession, m'y ramenaient irresistiblement. + +Le travail de mon bureau, auquel je m'etais applique dans les premiers +temps, quand j'esperais qu'il me rapprocherait un jour de Clotilde, +n'etait pas de nature, maintenant que je n'avais plus d'esperance +d'aucune sorte, a retenir mon esprit captif. Je faisais ma besogne +parce que notre main nous obeit toujours; mais ma tete n'avait pas, par +malheur, la docilite de mes doigts, et les traductions que j'apportais +aux freres Bedarrides etaient pleines d'erreurs grossieres. Ils me +reprenaient doucement, sans se facher; ils s'inquietaient de ce qui se +passait en moi; et dans leur bienveillante indulgence, ils trouvaient +des raisons pour m'excuser: la mort de mon pere, ma demission qui +troublaient ma raison. + +M. de Solignac etait devenu un personnage dont les journaux +s'occupaient; un matin, en ouvrant le _Semaphore_, pour y chercher un +renseignement commercial, mes yeux furent attires par son nom qui, au +milieu des lettres noires, flamboya pour moi en caracteres de feu. Je +voulus ne pas lire, et vivement je repoussai le journal; mais bientot, +je le repris: un entrefilet annoncait le mariage de M. de Solignac, +senateur, avec mademoiselle Clotilde Martory, fille du general Martory. +"Ainsi, disait la note, vont se trouver reunies deux illustrations de +l'Empire..." Je ne pus en lire davantage, car le journal tremblait +dans mes mains comme une feuille secouee au bout d'une branche par une +bourrasque. + +Ce ne fut pas tout. Deux jours apres, je recus une lettre ecrite par le +general lui-meme. En deux lignes, il me demandait de venir a Cassis le +dimanche suivant, afin de diner d'abord, puis ensuite "pour entendre une +communication importante" qu'on avait a me faire. + +Mon premier mouvement fut de me mettre a l'abri d'une lachete du coeur +et je repondis qu'il m'etait, a mon grand regret, impossible d'accepter +cette invitation. + +Puis ce devoir envers moi-meme accompli, j'eus un peu de tranquillite, +au moins de tranquillite relative. + +Mais le samedi soir je me sentis moins ferme dans ma resolution, et +pendant toute la nuit je me dis que j'avais tort de ne pas vouloir +ecouter cette communication; sans doute, c'etait un moyen trouve par +Clotilde pour me voir. Qui pouvait dire ce qui resulterait de cette +entrevue? elle m'aimait, elle m'en avait fait l'aveu. Devais-je ceder +sans lutter jusqu'au bout? + +Le dimanche matin, je me mis en route pour Cassis. Mais en arrivant au +haut de la cote, a l'endroit ou la vue embrasse tout le village dans +son ensemble, un dernier effort de raison et de courage me retint. Je +m'arretai, et pendant plus d'une heure je restai assis sur un quartier +de roc. + +Devant moi s'etalait le village ramasse au bord de la mer, et par-dessus +le toit des maisons emergeait le grand platane que j'avais apercu tout +d'abord quand j'etais venu la premiere fois a Cassis. Comme ce temps +etait loin! + +Une petite colonne de fumee blanche montait dans les branches denudees +du platane et me marquait la place precise de sa maison. Elle etait la, +et peut-etre elle pensait a moi, peut-etre m'attendait-elle. + +Mais, qu'irais-je faire la? cet homme etait pres d'elle. Je ne pourrais +lui parler. Et d'ailleurs, quand je le pourrais, que lui dirais-je? Que +je l'aimais, que je souffrais. Et apres? Si la pensee de cet amour et de +ces souffrances ne l'avait pas arretee dans son projet, mes plaintes, +mes cris et mes larmes ne la feraient pas maintenant revenir en arriere. + +Peut-etre n'y avait-il pas autant de sacrifice dans ce mariage qu'elle +voulait bien le dire; sans doute, elle n'eut jamais epouse M. de +Solignac, simple commandant, mais le senateur! Et bien des propos +contre lesquels je m'etais fache me revinrent a la memoire, bien des +observations, bien des petits faits qui m'avaient blesse. + +Je repris la route de Marseille; mais, honteux de ma faiblesse et ne +voulant pas m'exposer a retomber dans une nouvelle, je lui renvoyai +toutes ses lettres dans un volume que je remis a la voiture de Cassis. +Ainsi, je n'aurais plus de pretexte pour vouloir la voir. + +Le lendemain, en arrivant au comptoir, M. Barthelemy Bedarrides m'appela +dans son bureau. + +--Vous m'avez demande a aller au Perou il y a quelque temps, me dit-il, +je n'ai point accepte cette proposition; aujourd'hui, voulez-vous aller +a Barcelone? Nous avons la une affaire embrouillee qui a besoin d'etre +traitee de vive voix. Cela nous rendrait service, si vous vouliez vous +en charger. En meme temps, je crois que ce petit voyage vous serait +salutaire; vous avez besoin de distraction, et cela se comprend, apres +les epreuves que vous venez de traverser. + +Evidemment on s'etait occupe de moi dans la famille Bedarrides pendant +la journee du dimanche. Les deux freres s'etaient plaints de mes +erreurs; madame Bedarrides avait parle; Marius avait raconte ce qu'il +savait, et l'on etait arrive a cette conclusion: qu'il fallait, pour me +guerir, m'eloigner de Marseille. De la cette proposition de voyage, car +on ne prend pas pour arranger une affaire embrouillee un negociateur tel +que moi. + +J'hesitai un moment, car, apres avoir voulu partir, j'avais presque peur +maintenant de m'eloigner; mais enfin j'acceptai, et, trois heures apres, +je m'embarquais sur le vapeur qui partait pour Barcelone. + +Je croyais n'etre que quelques jours absent, une semaine au plus. Mais, +a Barcelone, je recus une lettre de M. Bedarrides qui m'envoyait a +Alicante, d'Alicante on m'envoya a Carthagene, de Carthagene a Malaga, +et de Malaga a Cadix. Quand je rentrai a Marseille, il y avait six +semaines que j'en etais parti. + +Malheureusement, le voyage n'avait pas produit l'effet que les freres +Bedarrides esperaient; il avait occupe mon temps, il n'avait pas +distrait mon esprit. Pendant ces deux mois, je n'avais pas cesse une +minute de penser a Clotilde et de la voir. + +Le seul soulagement que j'y avais gagne avait ete de ne pas savoir le +moment precis de son mariage et de n'etre pas ainsi tente de courir +a Cassis, pour la voir a l'eglise mettre sa main dans celle de ce +Solignac. + +Pour etre juste, il faut dire que j'avais gagne autre chose encore: une +resolution, celle de quitter Marseille et d'aller a Paris. + +Quand je fis part de cette resolution aux freres Bedarrides, ils +pousserent les hauts cris. + +--Quitter Marseille! abandonner le commerce! j'etais donc fou: ils +etaient contents de moi; je me formais admirablement aux affaires; +je pouvais leur rendre de grands services, ils doubleraient mes +appointements a la fin de l'annee. + +Ni les reproches, ni les propositions ne purent m'ebranler, et je leur +expliquai que les raisons qui m'avaient fait entrer dans le commerce +n'existant plus, je ne pouvais pas y rester. + +Si bienveillant qu'on soit, il vient un moment ou l'on se fatigue de +s'occuper des gens qui refusent obstinement tout ce qu'on leur propose. +Ce fut ce qui arriva avec les freres Bedarrides: ils m'abandonnerent a +mon malheureux sort, desoles de mon entetement et regrettant de n'avoir +pas le droit de me faire soigner par un medecin alieniste. + +Avant de partir, je voulus faire une visite d'adieu a Cassis: Clotilde +etait a Paris avec M. de Solignac; je ne serais pas expose a la +rencontrer et je verrais au moins son pere: nous parlerions d'elle. + +Au temps ou je venais chaque semaine a Cassis, la maison du general +etait la plus coquette et la plus propre du pays: il y avait des fleurs +a toutes les fenetres, et les ferrures de la porte, frottees chaque +matin, brillaient comme les cuivres d'un navire de guerre. + +Je trouvai cette porte pleine de plaques de boue et les ferrures +rouillees; en tirant la chaine de la sonnette, je me rougis les mains. +Comme on ne me repondait point et que la porte etait entrebaillee, +j'entrai. Le vestibule, autrefois si brillant de proprete, etait dans +le meme etat de salete que la porte: les dalles etaient boueuses, des +souliers trainaient ca et la, et des vieux habits couverts d'une couche +de poussiere pelucheuse etaient accroches contre les murailles. + +J'avancai jusqu'au salon sans trouver personne; arrive la, j'entendis +des eclats de voix dans le jardin et je vis le general, un fusil de +munition a la main, faisant faire l'exercice a un grand paysan de +dix-huit a dix-neuf ans. + +--Au commandement: "Portez, arme!" criait le general, vous saisissez +vivement votre arme: une, deusse. + +Et il fit resonner son fusil sous sa main vigoureuse comme le meilleur +sergent instructeur. Mais a ce moment il m'apercut, et venant vivement a +moi, il me prit les deux mains. + +--Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me faites; nous allons +dejeuner ensemble, si toutefois il y a a manger, car maintenant ce +n'est plus comme autrefois. J'ai remplace ma vieille servante par ce +garcon-la, a qui j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est +pas fort sur la cuisine; mais a la guerre comme a la guerre. + +Nous nous mimes a table. + +--Cela rejouit le coeur, dit le general en me regardant, d'avoir une +honnete figure devant soi; car maintenant je suis toujours seul, ce qui +n'est pas gai. Garagnon ne vient plus, fache qu'il est, je crois, par le +mariage de Clotilde, et l'abbe a ses douleurs. Je suis seul, toujours +seul. On devait m'emmener a Paris; mais le mariage fait, monsieur mon +gendre a trouve que je le generais moins a Cassis et on m'a abandonne; +c'est un homme de volonte que monsieur mon gendre. Apres tout, mieux +vaut peut-etre que je reste ici que de vivre avec ma fille; je lui +serais un embarras: elle est deja a la mode a Paris et un vieux bonhomme +comme moi n'est pas amusant a trainer. + +Tant que dura le dejeuner, il se plaignit ainsi: cette separation +l'avait accable; la solitude surtout l'epouvantait. + +Apres le dejeuner, je lui proposai de faire sa sieste comme a +l'ordinaire, pendant que je me promenerais dans le jardin, mais il +secoua tristement la tete. + +--C'etait la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant, je n'ai plus +de musique puisque la musicienne est partie. + +--Si je la remplacais aujourd'hui? + +Je me mis au piano et lui chantai: + + Elle aime a rire, elle aime a boire. + +Ma voix tremblait en commencant, mais je me roidis contre mes emotions. + +Tout a coup j'entendis un gros soupir, et en me retournant je vis le +general qui pleurait. + +--Ah! dit-il en me tendant la main, c'etait un gendre comme vous qu'il +m'aurait fallu. Vous viendrez souvent, n'est-ce pas? Nous chanterons +ensemble, nous jouerons aux echecs; je vous raconterai Austerlitz et la +campagne d'Egypte et celle de Russie. + +--Helas! je pars ce soir pour Paris. + +--Vous aussi, vous m'abandonnez? Allons, les vieux restent trop +longtemps sur la terre. + +Je le quittai le soir meme, et le lendemain je partis pour Paris. + + + +XLII + +Me voici a Paris, a vingt-neuf ans, sans un sou de fortune et n'ayant +pas de metier aux mains. + +Que faire, non pour me creer une position ou pour me gagner une fortune, +mais pour vivre honnetement et librement? + +On a souvent raille l'officier qui va partout cherchant "l'Annuaire", et +qui, revant haut dans le cafe ou il s'est endormi, demande "l'Annuaire". +Jusqu'a un certain point la raillerie est fondee. Oui, l'officier vit +continuellement avec la preoccupation et le souci de son avancement. En +dehors de l'armee et de son regiment, il ne voit rien et ne s'interesse +a rien. Cela est ainsi, on doit en convenir, mais en meme temps il faut +dire qu'il ne peut pas en etre autrement. + +On demande au soldat de quitter son pays et sa famille, de vivre sans +foyer, sans affections, sans relations sociales, sans aucun des mobiles +qui poussent les hommes ou les soutiennent, et il se resigne a tous +ces sacrifices. Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en +ce monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie, on aime la +carriere dans laquelle on est entre, et le but qu'on propose a son +activite et a son intelligence, c'est l'avancement: lieutenant, on veut +etre capitaine; colonel, on veut etre general; c'est un devoir qu'on +accomplit, un droit qu'on poursuit. + +Voila pourquoi l'officier qui sort de l'armee, dans un age ou il doit +travailler encore, est un declasse. Il en est de lui comme du pretre qui +sort du clerge. Il n'y a rien a faire ni pour l'un ni pour l'autre dans +la societe; le monde n'est pas organise pour eux, pour leurs besoins, +pour leurs habitudes, et ils vont se choquant a des moeurs, a des +usages, a des idees qui ne sont pas les leurs. Partout genes, ils sont +partout genants; ils encombrent la vie sociale, et sans pitie on les +pousse, on les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-memes, et +comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent se diriger, ils +pietinent sur place... et surtout sans place. + +C'est la mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron que le hasard +aurait tout a coup pose au carrefour du boulevard et de la rue Vivienne: +ces gens qui l'entourent, courant a leurs affaires ou a leurs +plaisirs, l'etonnent sans l'interesser; c'est un homme qui regarde une +fourmiliere. + +En venant de Marseille a Paris, j'ai lu, pour me distraire de mes +pensees, un livre qui m'a donne a reflechir sur ce sujet; c'est un +roman de Balzac: _Un menage de garcon_. Le heros ou plus justement le +principal personnage de ce roman, car Balzac peint des hommes et non des +heros dessines en vue de plaire aux belles ames, le principal personnage +de ce roman est un officier qui, apres Waterloo, rentre dans la vie +sociale. + +Endurci par l'exercice de la force et du commandement, exaspere par les +deceptions de la defaite, corrompu par les autres autant que par sa +propre nature, il devient le type le plus complet qu'on puisse rever +du soudard et du brigand. Sa mere, il lui demande pour tout service de +"crever le plus tot possible". Sa nourrice, il la vole. Son oncle, il +l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de debauche. Ses amis, il les +trahit quand ils sont heureux, ou bien il les abandonne quand ils +sont malheureux. Les hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses +enfants, il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, "ou +bien ils ne seraient pas ses enfants". Si je devais etre un jour un +Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux a faire serait de me bruler +tout de suite la cervelle. + +J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idee, et que si je ne l'ai +point encore mise a execution, c'est que rien ne presse; je ne suis +point a bout de forces, et j'ai, je m'en flatte, bien du chemin a +parcourir avant d'arriver a la pente sur laquelle glissent les Brideau. + +Debarque a Paris, mon premier soin a ete de regler les affaires de mon +pere, dont je n'avais pas pu m'occuper encore. Ce reglement a ete des +plus simples; mais pour cela il n'en a pas moins ete tres-douloureux, +car il m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi etaient des +souvenirs. + +J'ai commence par prendre tout ce que j'ai pu entasser dans les deux +petites chambres que j'occupe au cinquieme etage d'une maison de la rue +Blanche; mais l'appartement de mon pere etait assez grand, tandis que +le mien est des plus exigus. J'ai ete vite deborde, et alors j'ai du me +debarrasser de bien des objets qui m'etaient precieux. La place se paye +cher a Paris, et, dans ma situation, je ne peux pas me charger d'un +loyer lourd; les cinq cents francs que coute le mien me sont deja assez +difficiles a payer. + +Cet emmenagement a occupe mes premieres semaines de sejour a Paris; et +comme je ne m'y suis point presse, il a dure assez longtemps. J'avais du +plaisir a revoir les gravures qui avaient appartenu a mon pere, et qui +me rappelaient le temps ou nous les feuilletions ensemble. J'avais +du bonheur a ranger ses livres, ou a chaque page je retrouvais ses +annotations et ses coups de crayon. + +Et puis, faut-il le dire, cette occupation qui prenait mon temps me +permettait de ne point aborder franchement la grande difficulte de ma +vie. + +--Quand j'aurai fini, me disais-je, nous verrons. + +Enfin, le moment arriva ou je n'avais plus d'excuse pour ne pas voir, et +ou il fallut bien se decider a prendre un parti. + +Ce que je voyais, c'etait que de l'heritage de mon pere, toutes charges +et dettes payees, il me restait un capital de quatre mille francs, +c'est-a-dire de quoi vivre pendant deux ans avec economie. Il fallait +donc qu'avant deux ans je fusse en etat de gagner quinze ou dix-huit +cents francs par an. + +Comment et a quoi? + +Un seul moyen se presentait: accepter une place de commis, si j'en +trouvais une. J'ecrivais assez proprement et je comptais assez vite +pour oser demander un emploi qui, pour etre rempli convenablement, +n'exigerait que la connaissance de la calligraphie et de l'arithmetique. + +Le tout maintenant etait donc d'obtenir un emploi de ce genre. + +Parmi mes anciens camarades avec lesquels j'avais continue des relations +d'amitie depuis le college se trouvait Paul Taupenot, le fils de Justin +Taupenot, le grand editeur. Paul etait maintenant l'associe de son pere; +il pourrait sans doute me trouver la place que je desirais, soit dans sa +maison, soit chez un de ses confreres. Je l'allai trouver. + +En m'entendant parler d'une place de quinze cents francs, il poussa des +exclamations de surprise comme les freres Bedarrides lorsque je leur +avais demande a entrer dans leurs bureaux. + +--Toi commis-libraire? allons donc, mon cher, tu n'y penses pas. + +--Et pourquoi n'y penserais-je pas? Que veux-tu que je fasse? Je n'ai +pas de metier, et pour tout capital j'ai quatre mille francs. Trouves-tu +le travail deshonorant? + +--Certes non. + +--Eh bien, alors donne-moi a travailler. Ce n'est pas une vocation +irresistible qui m'oblige a etre commis. En donnant ma demission de +capitaine, je ne me suis pas dit que j'allais enfin avoir le bonheur +d'etre employe dans ta maison, ce qui realiserait tous mes desirs et +tous mes reves. Force bien malgre moi a cette demission, j'ai su que +la vie ne me serait pas facile, mais enfin j'ai du faire ce que ma +conscience me commandait; maintenant tu peux m'adoucir ces difficultes, +et je m'adresse a ton amitie. + +--Sois bien certain qu'elle ne te manquera pas. Seulement laisse-moi +te dire que tu ne sais pas ce que tu me demandes. Tu es habitue a une +certaine independance d'action et a la liberte de l'esprit; pourras-tu +rester enferme dans un bureau pendant douze ou treize heures, sans +distraction, applique a un travail qui te paraitra fastidieux et qui le +sera reellement? Crois-tu qu'un bucheron ou un jardinier n'est pas plus +heureux qu'un commis qui toute la journee demeure penche sur son bureau +a faire des chiffres? + +--Je ne sais pas fendre un arbre, et je ne sais pas davantage ratisser +un jardin, tandis que je sais faire des chiffres. + +--Si je te parle ainsi, c'est qu'il me parait impossible qu'un homme +de ton age qui, pendant dix ans, a vecu a cheval, le sabre a la main, +puisse tout a coup remplacer son sabre par une plume et vivre enferme +dans un bureau. + +--Il le faut cependant. + +--Sans doute, mais comme je me figure que tu ne pourrais pas te plier +a ces nouvelles habitudes sans en beaucoup souffrir, je voudrais +t'epargner ces souffrances. + +--Si tu as un moyen de me faire gagner agreablement mes 1,500 francs, +dis-le; je te promets que je ne le repousserai pas. + +--Pourquoi ne nous ferais-tu pas des articles pour nos dictionnaires et +pour nos manuels? + +--C'est toujours une plume que tu me proposes. + +--Assurement, mais tu travaillerais a tes heures, tu ne serais pas +enferme dans un bureau, tu aurais ta liberte et tu pourrais facilement +gagner quinze ou vingt francs par jour, ce qui vaut mieux que quinze +cents francs par an. + +--Je ne sais pas ecrire. + +--De cela ne prends pas souci, le travail que je te propose n'a rien de +litteraire, c'est une besogne de compilation, et il faut vraiment +ta naivete pour me faire cette reponse. Nous avons des traites +d'agriculture qui se vendent ma foi tres-bien, et qui ont ete ecrits par +des savants incapables de distinguer en pleine campagne un champ de ble +d'avec un champ d'avoine. C'est ce qu'on appelle le savant en chambre, +et tu peux en augmenter le nombre deja considerable sans deshonneur. + +--J'aimerais mieux aligner dix regiments de cavalerie dans le +Champ-de-Mars que trois phrases dans un livre. Ecrire une lettre, +raconter ce que j'ai vu, c'est parfait, j'y vois franchement et +bravement; mais je sais trop ce qu'est l'art d'ecrire pour oser me faire +imprimer. + +--Tu refuses, alors? + +--Je ne peux pas accepter ce que je me sens incapable de faire +convenablement. + +--Eh bien, voyons autre chose, car je ne peux pas m'habituer a l'idee +que tu resterais impunement enferme derriere ce grillage, a l'abri de +ces rideaux verts. Tu serais pris par le spleen, et tu mourrais a +la peine. Quand nous etions au college, tu dessinais d'une facon +remarquable, et tu m'as envoye d'Afrique deux ou trois croquis +tres-reussis: tu ne dois donc pas avoir pour dessiner les scrupules que +tu as pour ecrire. + +--Mes croquis sont comme mes lettres, sans consequence. + +--Ce n'est pas mon sentiment, et je crois que de ce cote nous avons +chance d'arriver a un resultat. Nous preparons en ce moment un grand +dictionnaire des sciences militaires qui sera accompagne de cinq ou +six mille gravures representant les armes, les costumes, les objets +quelconques qui ont servi a la guerre chez tous les peuples depuis +l'antiquite jusqu'a nos jours. Veux-tu te charger d'un certain nombre +de ces dessins? Ne sois pas trop modeste, il ne s'agit pas de gravures +artistiques; ce qu'il nous faut surtout, c'est un dessin exact qui ne +soit pas enleve de _chic_ en sacrifiant tout a l'effet. L'effet n'est +rien pour un ouvrage comme le notre, qui veut des gravures tirees +d'originaux authentiques, et assez distinctes dans le detail pour donner +les points caracteristiques qui doivent appuyer le texte. Tu connais +les choses de la guerre, tu les aimes, tu dessines mieux qu'il n'est +necessaire, tu peux nous rendre service en acceptant ce travail. Si dans +le commencement tu as besoin de conseils, nous te ferons _recaler_ tes +premiers dessins, et tu arriveras bien vite a une habilete de main qui +te permettra de ne pas trop travailler. + +Evidemment cela etait de beaucoup preferable au bureau. Je remerciai +Taupenot comme je le devais, et je me mis en relation avec le directeur +de ce dictionnaire pour qu'il me guidat. + +Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se moqua ni de mon +ignorance ni de mon inexperience, et qui par ses conseils me facilita +singulierement mes premiers pas. + + + +XLIII + +S'endormir capitaine de cavalerie et se reveiller artiste, c'est croire +qu'on continue un reve commence. + +Cependant ce reve est pour moi une realite. Il est vrai que je suis bien +peu artiste, mais enfin si je ne le suis pas par le talent, je le suis +jusqu'a un certain point par le travail, par les habitudes et par les +relations. + +Mon cinquieme etage est divise en ateliers et mon logement est le seul +qui ne soit pas occupe par des peintres. Les hasards de la vie porte a +porte ont etabli des relations entre mes voisins et moi, et peu a peu il +en est resulte pour nous une sorte de camaraderie et d'amitie. + +Ce ne sont point des peintres ayant un nom et une reputation, mais des +jeunes gens qui m'ont recu parmi eux avec la confiance et la facilite de +la jeunesse. + +Tout d'abord ils ont bien ete un peu effrayes par ma decoration et ma +tournure militaire, mais la glace s'est insensiblement fondue quand ils +ont reconnu petit a petit que je n'etais pas si culotte de peau que j'en +avais l'air. + +Nous nous voyons le matin et je vais manger chez eux le dejeuner que +mon concierge me monte. Par la il ne faut pas entendre que je +vais m'attabler dans une salle a manger ou mon couvert serait mis +regulierement. + +Nous sommes plus simples et plus reserves dans nos habitudes, car les +uns et les autres nous sommes a peu pres egaux devant la fortune. +S'ils ont deja du talent (et c'est leur cas), ils n'ont pas encore de +notoriete et leurs tableaux se vendent peu ou tout ou moins se vendent +mal. Et pour moi qui ne fait pas de l'art, mais qui fais seulement du +metier, je suis loin de gagner ce que Taupenot m'avait fait esperer. Je +n'ai pas encore cette habitude du travail qui donne la facilite; Je ne +sais pas me mettre a ma table et enlever un dessin d'un coup, je me leve +dix fois par heure, je regarde ce que j'ai fait, je cherche ce que je +vais faire, j'ouvre un livre et, au lieu de m'en tenir au renseignement +qui m'est necessaire, je lis tout le passage qui m'interesse, celui-la +en amene un autre, je reve, je reflechis et n'avance pas. D'un autre +cote j'ai des scrupules et des exigences qui m'entrainent dans d'autres +lenteurs. De sorte que je mets quelquefois huit jours a faire un dessin +qu'un autre trouverait et terminerait en quelques heures. C'est par +la surtout que je suis un amateur travaillant avec fantaisie pour son +plaisir, et non un ouvrier ou un veritable artiste. Le resultat de ce +genre de travail est de rogner considerablement mes benefices et de les +reduire au strict necessaire. + +Nos dejeuners ne necessitent donc pas une table confortablement servie; +ils se composent d'un petit pain avec une tranche de jambon ou d'un +morceau de fromage que nous allons manger les uns chez les autres. Celui +qui recoit nous offre le liquide, et il en est quitte a bon marche; le +porteur d'eau fait tous les matins sa provision pour deux sous. + +C'est l'heure de la causerie: on regarde le tableau qui est en train, on +se conseille et l'on discute. C'est l'heure aussi ou je demande avis a +mes camarades qui, pour moi, sont des maitres, et, dans un mot, dans un +coup de crayon, j'en apprends plus que dans de longues heures de travail +et de reflexion. + +Puis apres une demi-heure de repos et d'intimite, chacun rentre chez +soi, tandis que je descends dans Paris pour aller faire les recherches +necessaires a mon travail, a la Bibliotheque ou au Cabinet des estampes. + +Le soir, nous nous retrouvons dans un restaurant de la rue Fontaine +(est-ce bien restaurant qu'il faut dire), enfin dans un endroit ou, +moyennant la somme de vingt a vingt-trois sous, on donne un diner +compose d'un potage et de deux plats de viande. Il en est de nos diners +comme des soupers de theatre, un dialogue vif et anime est la piece de +resistance; on pense a ce qui se dit et non a ce qu'on mange. + +Notre diner termine, nous rentrons chez nous, et le plus souvent c'est +dans ma chambre qu'on se reunit, car j'ai un luxe de chaises et de +meubles pour s'etendre que mes voisins ne possedent pas. + +On allume les pipes et la causerie reprend sur les sujets qui nous +occupent, le travail et la peinture; ou bien l'un de nous prend un +livre et lit haut, tandis que les autres cherchent une esquisse ou bien +suivent paresseusement les spirales de leur fumee. A onze heures on se +separe, pour recommencer le lendemain. + +Point de theatres, point de cafes, point de visites dans le monde; +nous sommes preserves de ces distractions couteuses par des raisons +toutes-puissantes dont on ne parle pas, mais auxquelles on obeit +discretement. + +Personne ne se plaint du present, car on a foi dans l'avenir: plus tard, +quand on sera quelqu'un. + +Quand je dis on, je ne me comprends pas, bien entendu, dans ce on, car +je n'ai pas d'avenir, et, comme mes camarades, je n'ai pas d'etoile pour +me guider; je ne serai jamais quelqu'un. + +Et Clotilde? + +Clotilde n'est plus l'avenir pour moi, mais j'avoue qu'elle est toujours +le present. Si je suis venu habiter la rue Blanche, c'est parce que +Clotilde demeure rue Moncey; si j'ai quitte Marseille, c'est pour +suivre Clotilde a Paris. Voila l'aveu que j'ai retarde jusqu'a present, +agissant un peu comme les femmes qui bavardent longuement pendant quatre +pages sans rien dire, et mettent leur pensee dans le dernier mot de leur +lettre. + +Mon dernier mot, vrai et franc, c'est que je l'aime toujours. + +Cela est lache, peut-etre, et meme je suis assez dispose a le +reconnaitre; mais apres, que puis-je a cela? Si la lachete du coeur est +honteuse, c'est un malheur pour moi. + +Si j'avais ete un homme fort, j'aurais du oublier Clotilde; cela j'en +conviens. Le jour ou elle m'a dit qu'elle devenait la femme de M. de +Solignac, je devais la regarder avec mepris, lui lancer un coup d'oeil +qui l'eut fait rougir, lui assener une epigramme pleine de finesse +et d'ironie, et, cela fait, me retirer dignement. Voila qui etait +convenable et correct. + +C'est ainsi, je crois, qu'eut agi un homme raisonnable ayant le respect +de soi-meme et des convenances. Puis, si cet homme bien equilibre eut +souffert de cet abandon, il eut probablement aime une autre femme; car +il est universellement reconnu que le meilleur remede pour guerir un +amour chronique, c'est un nouvel amour: cette espece de vaccination +opere presque toujours des cures remarquables. + +Malheureusement, je n'ai point agi suivant les regles precises de cette +sage methode. Apres avoir donne mon coeur a Clotilde, je ne l'ai point +repris pour le porter a une autre. Je l'ai aimee; j'ai continue de +l'aimer, plus peut-etre que je ne l'aimais avant sa trahison; car il est +des coeurs ainsi faits, que la douleur les attache plus fortement encore +que le bonheur. + +Elle etait indigne de mon amour. Cela aussi peut etre vrai, et je ne dis +pas qu'elle meritat ma tendresse et mon adoration. Mais depuis quand nos +sentiments se reglent-ils sur les qualites de celle qui nous inspire +ces sentiments? On n'aime pas une femme parce qu'elle est bonne, parce +qu'elle est tendre, on l'aime parce qu'on l'aime, et ses qualites comme +ses defauts ne sont pour rien dans notre amour. Quand je dis nous, je +ne veux pas parler des gens raisonnables, mais de quelques fous, +de quelques miserables comme moi, de ce qu'on appelle en riant les +passionnes. + +Oui, Clotilde m'a trompe. M'aimant, elle a consenti a epouser un homme +qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne pourrait jamais +aimer; car cet homme est vieux et meprisable. Assurement, cela n'est pas +beau et tout le monde la condamnera impitoyablement. + +Mais quand je me reunirais a tout le monde, cela ferait-il que je ne +l'aimerais plus? Helas! non. Les autres peuvent la regarder d'un oeil +froid et dur, moi je ne le peux pas, car je l'aime, et sa trahison, son +crime a mon egard n'effaceront jamais les cinq mois de bonheur dans +lesquels elle m'a fait vivre; a parler vrai, c'est sa trahison qui palit +et s'eteint devant le rayonnement de ces jours heureux. + +Pendant ces cinq mois, elle a enfante en moi un etre qui s'est developpe +sous le souffle de sa tendresse, et qui, maintenant, bien qu'abandonne, +ne peut pas mourir. + +C'est cet etre nouveau qui commande en moi a cette heure, qui me dirige +et qui m'inspire; c'est lui qui a impose silence a mon orgueil, a ma +dignite et a ma raison. Si je veux me revolter, et je le veux souvent, +je le veux toujours, il me courbe et me dompte. Nous luttons, mais il a +toujours le dernier mot. + +--Clotilde s'est donnee a un autre. + +--Apres? + +--Elle est meprisable. + +--Apres? + +--Je ne veux plus la voir, je veux ne plus penser a elle. + +--Pourquoi repeter sans cesse ce qui est impossible? A quoi bon dire "Je +veux" si la realite est je ne peux pas? Autrefois tu pouvais vouloir; +aujourd'hui ta volonte est paralysee par ta passion. Tu t'agites, mais +c'est la passion qui te mene et je suis ton maitre. Tu veux te detacher +de Clotilde; moi, je ne le veux pas. Tire sur la chaine qui te lie +a elle; tu verras si tu peux la rompre et si chaque secousse que tu +donneras ne te retentira pas douloureusement dans le coeur. C'est +Clotilde qui m'a fait naitre, et je ne veux pas mourir; c'est ma mere, +et je veux vivre par elle. + +Je l'aime donc toujours. + +Et c'est parce que je l'aime que j'ai quitte Marseille. + +C'est parce que je l'aime que j'ai pris ce logement de la rue Blanche +qui me permet de voir les fenetres de son hotel, et souvent meme de +l'apercevoir alors qu'elle se promene dans son jardin. + +L'hotel de M. de Solignac, en effet, occupe un assez grand terrain dans +la rue Moncey, et comme ma maison forme le cote de l'angle oppose au +sien, je me trouve ainsi avoir pleine vue sur ses appartements et sur +son jardin. La distance est assez longue, il est vrai, mais mes yeux +sont bons; et d'ailleurs le jardin arrive contre le mur de la cour de ma +maison. + +Forme d'une pelouse decouverte, ce jardin n'est boise que dans le +pourtour de l'allee circulaire, de sorte que dans un miroir que j'ai +dispose avec une inclinaison suffisante, je vois tout ce qui s'y passe; +ma fenetre ouverte, j'entends meme le murmure confus des voix et +toujours le bruit cristallin du jet d'eau retombant dans son petit +bassin de marbre; le matin, j'entends les merles chanter. + +Assurement, elle ne sait pas que je suis si pres d'elle. + +Pense-t-elle a moi? + +Je n'ai pas l'idee d'examiner cette question; etre pres d'elle me +suffit. + +Elle est toujours ce qu'elle etait jeune fille, moins simple seulement +dans sa toilette, qui est celle d'une femme a la mode. + +Elle me parait lancee dans le monde, au moins si j'en juge par les +visites qui se succedent chez elle le mercredi, qui est son jour de +reception. + +A l'exception de ce mercredi ou elle reste chez elle, tous ses autres +jours sont pris par les plaisirs du monde: les diners, les soirees, le +theatre. Et bien promptement je suis arrive a deviner, par le mouvement +des lumieres dans la nuit, d'ou elle revient. + +Beaucoup d'autres petites remarques me revelent aussi ce qu'est sa vie, +et je serais de son monde que je ne saurais pas mieux ce qu'elle fait. + +La premiere fois qu'elle est descendue dans son jardin, ou elle s'est +longtemps promenee seule en tournant sur elle-meme comme si elle +reflechissait tristement, j'ai eu la tentation de lui crier mon nom. +Mais ce n'a ete qu'un eclair de folie, qui depuis n'a jamais traverse +mon esprit. + +Je veux vivre ainsi sans qu'elle sache que je suis pres d'elle. Je la +vois et c'est assez pour mon amour. Ce n'etait certes pas la ce que +j'avais espere, mais c'est ce qu'elle a decide, et ce qu'a voulu--la +fatalite. + + + +XLIV + +Si bonne volonte que j'eusse, je ne pouvais pas etre assidu a mon +travail, comme mes camarades. Tant que le jour durait, ils restaient +devant leur chevalet, et une courte promenade apres diner, une flanerie +d'une heure dans les rues de notre quartier leur suffisait tres-bien; on +descendait par la Chaussee-d'Antin, on remontait par la rue Laffitte, +en s'arretant devant les expositions des marchands de tableaux, et tout +etait dit; on avait pris l'air et on avait fait de l'exercice. + +Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans ma vie active, +en plein air, des besoins et des habitudes que cette vie renfermee ne +pouvait contenter. Assurement, si j'avais du rester dans un bureau, +comme j'en avais ete menace un moment, je serais mort a la peine, +asphyxie, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins qu'une +locomotive dont on renverse la vapeur quand elle est lancee a grande +vitesse. J'etouffais dans mon logement encombre de meubles, comme un +oiseau mis brusquement en cage, et comme un poisson dans son bocal, +j'ouvrais betement la bouche pour respirer. J'enviais le sort des +charbonniers qui montaient des charges de bois au cinquieme etage, et +volontiers j'aurais ete m'offrir pour frotter les appartements de la +maison, afin de me degourdir les jambes. Dans la rue, je faisais +le moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce meuble +indispensable a la conservation de mon chapeau; mais cette arme +bourgeoise ne fatigue pas le bras comme un sabre, et c'etait la fatigue +que je cherchais, c'etait beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour +depenser ma force et bruler mon sang. + +Ce fut surtout au commencement du printemps que ces habitudes +sedentaires me devinrent tout a fait insupportables. + +La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de Clotilde, montait +jusqu'a ma chambre, m'etouffait: l'odeur de la seve et des giroflees +me grisait. A voir les oiseaux se poursuivre dans le jardin, allant, +venant, tourbillonnant sur eux-memes, sifflant, criant, se battant, je +pietinais sur place et mes jambes s'agitaient mecaniquement. J'avais +beau m'appliquer au travail, des mouvements de revolte me faisaient +jeter mon crayon, et alors je m'etirais les bras en baillant d'une facon +grotesque. Je ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur, +l'odeur du vin me donnait la nausee, et volontiers j'aurais ete me +promener a quatre pattes dans les pres et brouter l'herbe nouvelle. + +J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous venaient par notre +propre faute, de sorte que si nous voulions veiller aux desordres qui se +produisent dans la marche de notre machine, nous y pourrions remedier +facilement. Etre malade a Paris ne me convenait pas; en Afrique, a la +suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon, on subit les +coups de la fievre, et l'on s'en va a l'hopital avec les camarades; mais +a Paris etre malade parce que les merles chantent et que les feuilles +bourgeonnent, c'est trop bete. + +Sans aller consulter un medecin, qui m'eut probablement ri au nez, ou, +ce qui est tout aussi probable, m'eut interroge serieusement, ce qui +m'eut fait rire moi-meme, je resolus d'apporter un remede a cet etat +ridicule. + +Ma maladie etait causee par l'exces de la force et de la sante, je +cherchai un moyen pour user cette force, et tous les jours, en sortant +de la Bibliotheque ou des Estampes, je m'administrai une course rapide +de deux a trois heures. + +Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les Champs-Elysees, je +marchais raisonnablement, de maniere a ne pas attirer sur mes talons +les chiens et les gamins; mais une fois que j'avais gagne le bois de +Boulogne dans ses parties desertes, je prenais le pas gymnastique et je +me donnais une _suee_, exactement comme un cheval qu'on fait maigrir. + +Par malheur, la solitude devient difficile a rencontrer dans le bois de +Boulogne ou jamais on n'a vu autant de voitures que maintenant. C'est a +croire que les gens a equipages n'avaient pas ose sortir depuis 1848, et +que maintenant que "l'ordre est retabli," ils ont hate de regagner +le temps perdu. De quatre a six heures, les Champs-Elysees sont +veritablement encombres et Paris prend la une physionomie nouvelle. Il +y a trois mois que le coup d'Etat est accompli et maintenant que "les +mauvaises passions sont comprimees," on ose s'amuser: il y a une +explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle caracteristique et +qui meriterait d'etre etudie par un moraliste. + +Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistie +Louis-Napoleon. Elle lui est reconnaissante d'avoir assume sur sa +tete cette terrible responsabilite qui a assure au pays une securite +momentanee, et dont elle profite pour faire des affaires ou jouir de la +fortune. Le nombre est considerable des gens pour lesquels la vie se +resume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser; et le gouvernement +qui s'est etabli en decembre donne satisfaction a ces deux besoins. +C'est la ce qui fait sa force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de +ce qu'ils ont, et ceux qui veulent avoir pour jouir bientot. + +La fete a commence avec d'autant plus d'impetuosite, qu'on attendait +depuis longtemps: les affaires ont pris en quelques mois un +developpement qu'on dit prodigieux, et les plaisirs suivent les +affaires. + +Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent passer le +tourbillon et reflechissent tristement. + +Car il n'y a pas d'illusion possible, le succes du Deux-Decembre a +ecrase toute une generation. + +Quel sera notre role dans ce tourbillon? on agira et nous regarderons; +nous serons l'abstention. + +En est-il de plus triste, de plus miserable, quand on se sent au coeur +le courage et l'activite? On aurait pu faire quelque chose, on aurait pu +etre quelqu'un; on ne fera rien, on sera un impuissant. On attendra. + +Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours passent vite, et +si jamais l'heure sonne pour nous, il sera trop tard; l'age aura rendu +nos mains debiles. + +Nos enfants seront; nos peres auront ete; nous seuls resterons noyes +dans une epoque de transition, subissant la fatalite. + +Ces pensees peu consolantes sont celles qui trop souvent occupent +mon esprit dans mes longues promenades; car, par suite d'une bizarre +disposition de ma nature, plus ce qui m'entoure est rejouissant pour les +yeux, plus je m'enfonce dans une sombre melancolie. C'est au milieu des +bois verdoyants que ces tristes idees me tourmentent, et, au lieu de +regarder les aubepines qui commencent a fleurir, de respirer l'odeur des +violettes qui bleuissent les clairieres, d'ecouter les fauvettes et les +rossignols qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir +par des reflexions qui, autrefois, me faisaient rire et qui, +aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer. + +Avant-hier, m'en revenant a Paris par l'allee de Longchamps a ce moment +deserte, j'entendis derriere moi le trot de deux chevaux qui arrivaient +grand train. Machinalement je me retournai et a une petite distance +j'apercus un coupe: le cocher conduisait avec la tenue correcte d'un +Anglais, et les chevaux me parurent etre des betes de sang. + +En quelques secondes, le coupe se rapprocha et m'atteignit. Je reculai +contre le tronc d'un acacia pour le laisser passer et pour regarder les +chevaux qui trottaient avec une superbe allure: car bien que j'en sois +reduit maintenant a faire mes promenades a pied, je n'en ai pas moins +conserve mon gout pour les chevaux, et c'est ce gout qui m'a fait +choisir le bois de Boulogne comme le but ordinaire de mes promenades; +j'ai chance d'y voir de belles betes et de bons cavaliers qui savent +monter. + +J'etais tout a l'examen des chevaux, ne regardant ni le coupe ni ceux +qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une tete de femme se tourna de +mon cote. + +Clotilde! + +Elle me fit signe de la main. + +Ebloui comme si j'avais ete frappe par un eclair, je ne compris pas ce +qu'il signifiait: elle m'avait vu, voila seulement ce qu'il y avait de +certain dans ce signe. + +J'etais reste immobile au pied de l'acacia, regardant le coupe qui +s'eloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait l'allure de ses +chevaux comme pour les arreter. Je ne me trompais point. La voiture +s'arreta, la portiere s'ouvrit et Clotilde etant descendue vivement se +dirigea vers moi. + +Tout cela s'etait passe si vite que je n'en avais pas eu tres-bien +conscience. Mais en voyant Clotilde venir de mon cote, je reculai +instinctivement de deux pas et je pensai a me jeter dans le fourre: +j'avais peur d'un entretien; j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur +de moi. + +Mais je n'eus pas le temps de mettre a execution mon dessein; elle +s'etait avancee rapidement, et j'etais deja sous le charme de son +regard; a mon tour j'allai vers elle, irresistiblement attire. + +--Vous n'etes plus en Espagne, dit-elle en marchant; et depuis quand +etes-vous a Paris? + +--Depuis le mois de mars. + +Nous nous etions rejoints: elle me tendit les deux mains en me +regardant, et pendant plusieurs minutes je restai devant elle sans +pouvoir prononcer une seule parole. Ce fut elle qui continua: + +--Depuis le mois de mars, et vous n'etes pas venu me voir! + +--Moi, chez vous, chez M. de Solignac? + +--Non, mais chez madame de Solignac; vous avez donc oublie le passe? + +--C'est parce que je me le rappelle trop cruellement qu'il m'est +impossible d'aller maintenant chez vous. + +--Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je vous demande, c'est +de vous rappeler ce que vous me disiez autrefois. Vous souvenez-vous +qu'a la suite de plusieurs difficultes, vous m'aviez manifeste la +crainte de ne pas pouvoir venir chez mon pere et que toujours je vous ai +assure que rien ne devait alterer notre amitie; ne voulez-vous pas venir +chez moi maintenant, quand autrefois vous paraissiez si desireux de +venir chez mon pere? + +--Pouvez-vous comparer le present au passe! + +--Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui m'etait impose! + +--Par qui? Votre pere souffre de ce mariage. + +--Il en souffre, cela est vrai, mais il eut plus souffert encore s'il ne +s'etait pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai consenti a devenir la femme +de M. de Solignac, je ne croyais pas que sa conduite envers mon pere +serait ce qu'elle a ete. Ils avaient ete amis; ils avaient longtemps +vecu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y vivre encore. M. +de Solignac a pris d'autres dispositions, et ce ne sont pas les seules +dont j'ai a souffrir. Mais ne parlons pas de cela. Oubliez ce que je +vous ai dit et reconduisez-moi a ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre +bras? + +Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon bras, le coeur me +manqua, et je n'osai tourner mes yeux de son cote. + +--Ainsi, dit-elle apres quelques pas, vous ne voulez plus me voir? + +C'en etait trop. + +--Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arretant; vous croyez cela; +eh bien! ecoutez et ne vous en prenez qu'a vous de ce que vous allez +entendre. Hier, vous avez ete aux Italiens et vous etes rentree chez +vous a onze heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez ete +en soiree et vous etes rentree a deux heures. Jeudi, vous vous etes +promenee pendant une heure dans votre jardin, de dix a onze heures; vous +aviez pour robe un peignoir gris-perle. + +--Comment savez-vous... + +--Mercredi, vous avez recu depuis quatre heures jusqu'a sept. Et +maintenant vous voulez que je vous dise comment je sais tout cela. Je +le sais parce que j'ai voulu vous voir, et pour cela j'ai pris un +appartement dont les fenetres ouvrent sur votre hotel. + +Puis tout de suite je lui racontai comment je m'etais installe rue +Blanche, et comment, depuis le mois de mars, je la voyais chaque jour. +Nous nous etions arretes, et elle m'ecoutait les yeux fixes sur les +miens, sans m'interrompre par un mot ou par un regard. + +Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers sa voiture. + +--Il faut que nous nous separions, dit-elle; mais puisque vous +connaissez si bien ma vie, vous savez que le mercredi je suis chez moi. + +Et sans un mot de plus, mais apres m'avoir longuement serre la main, +elle monta dans son coupe qui partit rapidement, tandis que je restais +immobile sur la route, la suivant des yeux. + + + +XLV + +Je m'en revins lentement a Paris marchant dans un reve. + +Cette rencontre avait deroute toutes mes previsions, et maintenant je +n'allais plus pouvoir vivre aupres de Clotilde comme je l'avais voulu. +Mon amour discret etait fini. Je me reprochai d'avoir parle. Je n'aurais +pas du reveler ma presence rue Blanche: et puisque je m'etais laisse +entrainer a cet aveu, j'aurais du aller plus loin. + +Les choses telles qu'elles venaient de se passer me creaient une +situation qui bien certainement ne tarderait pas a devenir insoutenable +ou, si j'avais la force de la supporter, horriblement douloureuse. + +Lorsque Clotilde ignorait ma presence a Paris et me croyait en Espagne, +j'avais pu l'aimer de loin et me contenter du plaisir de la suivre a +distance; son apparition dans le jardin m'etait un bonheur; sa lampe a +sa fenetre au milieu de la nuit m'etait une joie. Mais maintenant me +serait-il possible de m'en tenir a ces satisfactions platoniques? Est-ce +que cent fois je n'avais ete oblige de me rejeter en arriere pour ne pas +lui crier: Je suis la, je t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait +maintenant dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses +fleurs, se leveraient vers mes fenetres, aurais-je la force de resister +a leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix me faudrait-il payer cette +resistance? Si je n'y parvenais pas, qu'arriverait-il? + +Je n'avais deja que trop parle. Bien que je n'eusse pas dit un mot de +mon amour, Clotilde savait mieux que par des paroles que je l'aimais +encore et que, malgre sa trahison, je n'avais pas cesse de l'aimer. De +cet aveu tacite, elle ne s'etait point fachee, elle ne s'etait meme pas +inquietee, et son dernier mot en me quittant avait ete le meme que celui +par lequel elle m'avait aborde, une invitation a l'aller voir chez elle. + +Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre vie devait +reprendre comme autrefois. Nous avions ete separes par la force des +circonstances, nous nous retrouvions, nous reprenions notre vie ou elle +avait ete interrompue, comme si rien ne s'etait passe d'extraordinaire. + +Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer ainsi dans +leur vie ce qui les gene et vouloir que par une convention tacite on +considere comme n'existant pas des gens qu'on a devant les yeux ou des +faits qui vous ont ecrase.--"Je suis mariee, c'est vrai, mais qu'importe +mon mariage si je suis toujours la Clotilde d'autrefois? Mon mariage, +il n'y faut pas penser; mon mari, il ne faut pas le voir. Nous avions +plaisir autrefois a etre ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes +journees. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois. Avez-vous donc +oublie? moi je me souviens toujours." + +Si telles n'avaient point ete les paroles de Clotilde, telle etait la +traduction fidele de notre entretien dans ce langage mysterieux ou les +regards, les serrements de main, les silences, les intonations, les +sourires ont bien plus d'importance que les mots, ou la musique est +tout, ou les paroles ne sont que peu de chose. + +Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant que je +l'aimais. + +Que resulterait-il de cette reunion? + +La conclusion n'etait pas difficile a tirer: ou elle resisterait a mon +amour et me rendrait effroyablement malheureux, ou elle cederait, et +alors je ferais de ma propre main des blessures a mon amour, qui, pour +etre autres, ne seraient pas moins douloureuses. + +Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis, et laisser +croire que le precepte "Tu ne desireras pas la femme de ton prochain," +tout-puissant sur moi, est capable de comprimer mes desirs ou de tuer +mon amour. J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas du +tout sacres. C'est un mari comme les autres, et qui meme a contre lui +dans cette circonstance particuliere d'etre mon ennemi et non mon ami. +Ce n'est donc pas sa position officielle et la protection legale dont le +Code l'entoure, qui peut m'eloigner de Clotilde. + +Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui touche la morale +sociale. + +Quand j'ai rencontre Clotilde au bal de la famille Bedarrides et me suis +pris a l'aimer, je ne savais qui elle etait: femme ou jeune fille. Quand +je me suis inquiete de le savoir, si j'avais appris qu'elle etait mariee +et que M. de Solignac etait son mari, cela tres-probablement n'eut +pas tue mon amour naissant. J'aurais continue de l'aimer, malgre son +mariage, malgre son mari, et tres-probablement aussi j'aurais essaye de +me faire aimer d'elle; j'aurais cherche le moyen de penetrer dans sa +maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour ou je serais +devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais ete l'homme le plus +heureux du monde. En se donnant a moi, Clotilde, au lieu de dechoir dans +mon coeur y eut monte, elle eut gagne toutes les qualites, toutes les +vertus de la femme passionnee qui cede a son amour et a son amant. + +Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passees. Celle que je +me suis pris a aimer si passionnement n'etait point une femme, c'etait +une jeune fille, c'etait Clotilde Martory. Pas de faussetes a s'imposer, +pas d'hypocrisie de conduite, pas de mari a tromper. Tout au grand jour, +honnetement, franchement. + +C'est ainsi que mon amour est ne, et en se developpant, il a garde le +caractere de purete qu'il tenait de sa naissance. + +Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me suis plu a la parer +de toutes les qualites qu'on reve chez celle qui sera la compagne de +notre vie et la mere de nos enfants. + +Point de desirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais, elle m'aimait, +nous etions pleinement heureux. + +Au moins moi je l'etais, et chaque jour j'ajoutais une grace nouvelle, +une perfection a la statue de marbre blanc que de mes propres mains +j'avais creee dans mon coeur, m'inspirant plus peut-etre de l'ideal que +de la realite, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la statue +existait, la sainte, la madone. + +Un jour, ce fut precisement le contraire de ce que j'avais espere qui se +realisa: Clotilde, au lieu de devenir ma femme, devint celle de M. de +Solignac. + +Mais cette trahison, si lourde qu'elle fut dans son choc terrible, ne +brisa point l'idole cependant: au lieu d'etre la statue de l'esperance +elle fut celle du souvenir. + +Elle est restee dans mon coeur a la place qu'elle occupait. Maintenant +vais-je porter la main sur elle et l'abattre de son piedestal? Sur le +marbre chaste et nu de la jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif +de la femme amoureuse? + +Si Clotilde cede maintenant a mon amour et au sien, ce ne sera point +pour monter plus haut dans mon coeur, mais au contraire pour y +descendre. Elle tuera la jeune fille et deviendra une femme comme les +autres. + +Et c'est cette jeune fille que j'aime. + +Bien d'autres a ma place n'auraient pas sans doute ces scrupules; et +comme le mariage n'a point defigure Clotilde, comme elle est toujours +belle et seduisante, ils profiteraient de l'occasion qui se presente. +C'est toujours la meme femme. + +Mais ceux-la aimeraient la femme et n'aimeraient pas leur amour. Or, +c'est mon amour que j'aime; c'est ma jeunesse, c'est mes souvenirs, +mes reves, mes esperances. Que me restera-t-il dans la vie, si je les +souille de ma propre main? Madame de Solignac ne peut etre que ma +maitresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde. + +Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de pareilles +dispositions morales, j'attendis douloureusement le mercredi. + +Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas? + +Dans la meme heure, dans la meme minute, je disais oui et je disais non, +ne sachant a quoi me resoudre, ne sachant surtout si j'aurais la force +de m'en tenir a la resolution que je prendrais. + +Le plus souvent, quand j'etais seul, je me decidais a ne pas y aller. +Mais quand je la voyais dans son jardin ou maintenant elle se promenait +dix fois par jour les yeux leves vers mes fenetres, je me disais que +je ne pourrais jamais resister a l'attraction toute-puissante qu'elle +exercait sur ma volonte. + +Et indecis, irresolu, ballotte, je passai dans de cruelles angoisses les +quatre jours qui nous separaient de ce mercredi. + +Le matin, a onze heures, Clotilde descendit dans le jardin, et pendant +vingt minutes elle tourna et retourna autour de la pelouse; lorsqu'elle +remonta les marches de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un +signe a peine perceptible. Etait-ce un adieu, etait-ce un appel? + +Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois heures, je me +decidai a aller chez elle et je m'habillai. A quatre heures, je me +decidai a rester. A cinq heures, je descendis mon escalier, mais, arrive +sur le trottoir, au lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue +Blanche et me sauvai comme un voleur sur les boulevards exterieurs. + +Vraiment voleur je n'aurais pas ete plus honteux que je ne l'etais. +Cette irresolution etait miserable, ces alternatives de volonte et de +faiblesse etaient le comble de la lachete. M'etait-il donc impossible de +savoir ce que je voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout? + +Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais subi ces +indecisions, et toujours je m'etais determine franchement; la passion +nous rend-elle lache a ce point? + +Je passai une nuit affreuse. + +Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au dernier moment +elle avait compte sur ma visite. Comment allait-elle considerer cette +absence? Une injure, une rupture. + +Alors, c'etait fini. + +A cette pensee, je devenais lache et me fachais contre moi-meme. + +C'etait a l'orgueil de l'amant trompe que j'avais obei: j'avais boude, +voila le tout; le beau role, vraiment, et comme il etait digne de mon +amour! + +Mon amour! M'etait-il permis de parler de mon amour? Est-ce que +j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aime j'aurais pu resister a +l'impulsion qui me poussait vers elle? Est-ce que l'homme qui aime +veritablement peut ecouter la voix de la raison? Est-ce que la passion +se comprime? N'eclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle pas +tout avec elle, honneur, dignite, famille! Les meres sacrifient leurs +enfants a leur amour, et moi j'avais sacrifie mon amour a mon reve. +J'avais donc soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir? +Insense que j'etais! + +Je me trouvai si accable, que je ne voulus pas sortir. Et puis Clotilde +n'avait pas paru dans son jardin a l'heure accoutumee et j'avais besoin +de la voir. + +Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il me fut impossible +de travailler, et je restai les yeux fixes sur le miroir qui me disait +ce qui se passait dans l'hotel Solignac. Mais rien ne se montra sur +la glace qui reflechissait seulement les allees vides et les fenetres +closes. + +Bien evidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais. + +Comme je m'enfoncais dans ces tristes pensees, il me sembla entendre +le bruissement d'une robe a ma porte. Mes voisins recevaient a chaque +instant la visite de leurs modeles; je ne pretais pas grande attention +a ce bruit; une femme qui se trompait sans doute, car jamais une femme +n'etait venue chez moi, et je n'en attendais pas. + +Mais on frappa deux petits coups. Sans me deranger, je repondis: +"Entrez." Et, levant les yeux, je vis la porte s'ouvrir. + +C'etait, elle, Clotilde! c'etait Clotilde. + +J'allai tomber a ses genoux, et, sans pouvoir dire un mot, je la serrai +longuement dans mes bras. Mais elle se degagea et me regardant avec un +doux sourire: + +--Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle, c'est +Clotilde Martory; voulez-vous etre pour moi aujourd'hui ce que vous +etiez autrefois? + +Je me relevai. + + + +XLVI + +J'etais si profondement emu que je ne pouvais parler; Clotilde, de son +cote, ne paraissait pas desireuse d'engager l'entretien. + +Pendant assez longtemps nous restames ainsi en face l'un de l'autre ne +disant rien, nous observant avec un trouble qui, loin de se dissiper, +allait en augmentant. + +Clotilde, la premiere, fit quelques pas en avant. Elle vint a ma table +de travail et regarda le dessin que j'avais esquisse. Puis elle examina +les gravures qui couvraient les murailles, et, tournant ainsi autour de +la piece, elle arriva a la fenetre qui ouvre sur son jardin. + +--Je comprends, dit-elle en souriant, vous etes chez moi. + +En revenant en arriere, ses yeux tomberent sur mon miroir dans lequel +elle vit se refleter ses fenetres. + +Je suivais sur son visage l'impression que cette decouverte allait +amener; pendant quelques secondes, elle regarda curieusement la +disposition du miroir et les effets de vision qui se produisaient sur sa +glace, puis, se tournant vers moi, elle se mit a sourire. + +--Cela est fort ingenieux, dit-elle, mais est-ce bien delicat? + +--Je ne sais pas, je n'ai pas pense a la delicatesse du procede, ni a +sa convenance, ni a sa discretion, je n'ai pense qu'a une chose, a une +seule, vous voir. J'aurais ete libre, je n'aurais pas eu besoin de +ce moyen, je serais reste du matin au soir a ma fenetre, attendant +l'occasion de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps est +occupe, il faut que je travaille. + +--C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant a ma table. + +--C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je dois faire les +gravures. Mais ne parlons pas de cela. + +--Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je sois indifferente a +ce qui vous touche? C'est un peu pour l'apprendre que je me suis decidee +a cette visite: puisque vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait +bien que je vinsse chez vous. + +--Chere Clotilde.... + +Mais elle m'arreta. + +--J'ai une heure a passer avec vous, dit-elle en riant, ne +m'offrirez-vous pas un siege? + +Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une chaise a cote +d'elle: + +--Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas? Je vous croyais en +Espagne, je vous retrouve a Paris; je vous croyais commercant, je vous +retrouve artiste; cela merite quelques mots d'explication, il me semble. + +Il etait evident qu'elle voulait diriger notre entretien, de maniere a +ne pas le laisser aller trop loin; et avec son habilete a effleurer +les sujets les plus dangereux sans les attaquer serieusement, avec +sa legerete de parole, son art des sous-entendus, avec son adresse a +attenuer ou a souligner du regard ce que ses levres avaient indique, +elle pouvait tres-bien se croire certaine de me maintenir dans la limite +qu'elle s'etait fixee. + +En tout autre moment il est probable qu'elle eut reussi a me conduire ou +il lui plaisait d'aller, mais nous n'etions pas dans des circonstances +ordinaires. Les sentiments que j'eprouvais en sa presence et sous le feu +de son regard ne ressemblaient en rien a ceux que je m'imposais loin +d'elle alors que je raisonnais froidement mon amour et le reglais +methodiquement. + +Elle m'etait apparue au moment meme ou je la croyais perdue a jamais, et +ce coup de foudre m'avait jete hors de moi-meme: les quelques secondes +pendant lesquelles je l'avais pressee dans mes bras m'avaient enivre. +Maintenant, elle etait chez moi, nous etions seuls, a deux pas l'un +de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main, mes bras, mes +levres, etaient irresistiblement attires vers elle, comme le fer l'est +par l'aimant, comme un corps l'est par un autre corps electrise: il y +avait la une force toute-puissante, une attraction mysterieuse qui me +soulevait pour me rapprocher d'elle. + +Il ne pouvait plus etre question de prudence, de raison, d'avenir, de +passe: le present parlait et commandait en maitre. + +--Vous savez pourquoi je m'etais decide a me faire commercant? lui +dis-je. C'etait pour me creer promptement une position qui me permit de +devenir votre mari. Vous n'avez pas voulu attendre. + +--Voulu.... + +--Mon intention n'est pas de recriminer; vous n'avez pas pu attendre. +Alors, je n'avais pas de raisons pour rester a Marseille et j'en avais +de puissantes pour venir a Paris: mon amour qui m'obligeait a vous +chercher, a vous trouver, a vous voir. + +Elle leva la main pour m'arreter, mais je ne la laissai point +m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai jusque contre elle, +et, tenant mes yeux attaches sur les siens, je continuai: + +--Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai pas, car ni +pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir sur ce passe horrible, mais, +si cruelles qu'aient ete ces souffrances, elles n'ont pas une minute +affaibli mon amour. Dans l'emportement de la colere, sous le coup de +l'exasperation, precipite du ciel dans l'enfer, brise par cette chute, +accable sous l'ecroulement de mes esperances, j'ai pu vous maudire, mais +je n'ai pas pu cesser de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que +je suis parti pour l'Espagne par crainte de ceder a un mouvement de +fureur folle, le jour de votre mariage. C'est parce que je vous aimais +que j'ai quitte Marseille pour venir ici vivre pres de vous. C'est parce +que je vous aime que je suis tremblant, attendant un mot, un regard +d'esperance. + +Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs fois aussi +elle avait voulu se degager de mon etreinte, mais je ne lui avais pas +laisse prendre la parole et n'avais pas abandonne sa main. + +--Ah! Guillaume, dit-elle en detournant la tete, epargnez-moi. + +--Ne detournez pas votre regard et n'essayez pas de retirer votre main. +J'ai commence de parler, vous devez m'entendre jusqu'au bout. + +--Et que voulez-vous donc que j'entende de plus? Que voulez-vous que je +vous reponde? + +--Je veux que ce que vous m'avez dit la derniere fois que nous nous +sommes vus, vous me le repetiez aujourd'hui. Alors, peut-etre, +j'oublierai le passe, et une vie nouvelle commencera pour moi, pour +nous, une vie de tendresse, d'amour, chere Clotilde. Tournez vos yeux +vers les miens; regardez-moi, la ainsi, comme il y a trois mois, et ce +mot que vous avez dit alors: "Guillaume, je vous aime," repetez-le, +Clotilde, chere Clotilde. + +En parlant, je m'etais insensiblement rapproche d'elle; je l'entourais; +je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se refermer, selon les +impressions qui la troublaient; sa respiration saccadee me brulait. +Elle ferma les paupieres et detourna la tete; sa main tremblait dans la +mienne. + +--Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah! Guillaume, vous etes +sans pitie! + +--Ce mot, ce mot. + +--Pourquoi m'obliger a le prononcer tout haut? Si je ne vous aimais pas, +Guillaume, serais-je ici? + +Je la saisis dans mes bras, mais elle se defendit et me repoussa. + +--Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi; ne me faites +pas regretter d'etre venue et d'avoir eu foi en vous. Souvenez-vous de +ce que vous avez ete a notre derniere entrevue. + +--C'est parce que je m'en souviens que je ne veux pas qu'il en soit +aujourd'hui comme il en a ete alors. Ne vous defendez pas, ne me +repoussez pas. Vous etes chez moi, vous etes a moi. + +--Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je vous jure, +Guillaume, que si vous n'ecoutez pas ma priere, vous ne me reverrez +jamais. Vous pouvez m'empecher de sortir d'ici mais vous ne pourrez +jamais m'obliger a y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus a vous +recevoir chez moi. + +Sans ouvrir mes bras, je reculai la tete pour la mieux voir, ses yeux +etaient pleins de resolution. + +--Vous dites que vous m'aimez. + +--L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre en ce moment +dans cette etreinte, c'est celui dont j'avais garde le souvenir, c'est +l'homme loyal qui savait ecouter les prieres et respecter la faiblesse +d'une femme. + +Je la laissai libre, elle s'eloigna de deux pas et s'appuyant sur la +table: + +--N'etes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que je sorte d'ici? + +--Restez. + +--Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous craindre? Ah! ce +n'etait pas ainsi que j'avais cru que vous recevriez ma visite. Mais +je suis la seule coupable; j'ai eu tort de la faire, et je comprends +maintenant que vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait +chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume. + +Fache contre elle autant que contre moi-meme, je n'etais pas en +disposition d'engager une discussion de ce genre. + +--Vous savez que je suis malhabile a comprendre ces subtilites de +langage, dis-je brutalement. Si vous voulez bien me donner les raisons +de cette visite, vous m'epargnerez des recherches et des soucis. + +--Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans ma position cette +demarche etait coupable, je le savais, et il a fallu une pression +irresistible sur mon coeur pour me l'imposer, mais je n'avais pas +imagine que vous puissiez lui donner de telles consequences. En vous +rencontrant au bois de Boulogne, mon premier mot a ete pour vous +demander comment vous n'etiez pas encore venu me voir, et mon dernier +pour vous prier de venir. Vous n'etes pas venu. + +--Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez vous, et je n'ai +pas eu la force de franchir la porte de l'hotel de votre mari. Si vous +voulez que je vous explique le sentiment qui ma retenu, je suis pret. + +--Je ne vous accuse pas. Vous n'etes pas venu, je me suis decidee a +venir. J'avais beaucoup a me faire pardonner; j'ai voulu que cette +visite, qui peut me perdre si elle est connue, fut une expiation envers +vous. J'ai cru que cette preuve d'amitie vous toucherait et vous +disposerait a l'indulgence. + +--Ne m'a-t-elle pas rendu heureux? + +--Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et le souvenir. Je ne +voudrais pas vous peiner, mon ami, mais enfin, il faut bien le dire, +puisque vous l'avez oublie: je suis mariee. + +--C'est vous qui avez la cruaute de me le rappeler. + +--J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que des lors vous ne +me demanderiez pas ce que je ne peux pas vous donner. Quelle femme +croyez-vous donc que je sois devenue, vous qui autrefois aviez tant de +respect pour celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect +que j'ai ete trompee. Si vous saviez le reve que j'avais fait!... + +--C'est notre malheur a tous deux de ne pas realiser les reves que nous +formons; moi aussi j'en avais fait un qui a eu un epouvantable reveil. + +--C'est ce reveil que je voulais adoucir; je me disais: Guillaume est un +coeur delicat, une ame elevee, il comprendra le sentiment qui m'amene +pres de lui et il se laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir +davantage. Assurement je ne serai pas pour lui la femme que je voudrais +etre, mais il sera assez genereux pour se contenter de ma tendresse et +de mon amitie. Puisque je ne peux pas etre sa femme, je serai sa soeur. +Puisque nous ne pouvons pas etre toujours ensemble, nous nous verrons +aussi souvent que nous pourrons, et dans cette intimite, dans cette +union de nos deux coeurs, il trouvera encore d'heureuses journees. Sa +vie ne sera plus attristee et moi j'aurai la joie de lui donner un +peu de bonheur. Voila mon reve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne +voulez-vous pas qu'il devienne la realite? ce serait si facile. + +--Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez comme je vous aime. + +--Alors je dois partir, et nous ne nous verrons plus. + +--Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je peux imposer +silence a mon amour. + +Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitte et je m'assis +en face d'elle, mais assez loin pour ne pas subir le contact de sa robe. +Puis, pour ne pas la voir, je me cachai la tete entre mes deux mains. +Pendant un quart d'heure, vingt minutes peut-etre, je restai ainsi. + +Tout a coup je sentis un souffle tiede sur mes mains: Clotilde s'etait +agenouillee devant moi. + +--Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante. + +Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans la sienne: + +--Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis a vous. + +Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux de ses levres: + +--Guillaume, dit-elle, je t'aime. + + + +XLVII + +Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent voir dans l'ame +de leurs personnages, et qui peuvent, d'une main sure, comme celle de +l'anatomiste, analyser et expliquer leurs sentiments. + +"Les levres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur au contraire +disait je ne t'aime pas." + +Ou le trouvent-ils ce coeur, et par quels procedes peuvent-ils lire ce +qui se passe dedans? C'est cet interieur qu'il est curieux et utile de +connaitre. + +Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout a fait comme +dans les romans, meme dans ceux qui s'approchent le plus de la verite +humaine. Les gens qu'on rencontre communement et avec lesquels on se +trouve en relations ne sont point des personnages typiques: ils ne se +montrent point dans une action habilement combinee pour arriver a la +revelation d'un caractere, ils ne prononcent point, a chaque instant de +ces mots qui dessinent une situation, expliquent une passion, eclairent +le _dedans_. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent sans +aucune de ces exagerations dans un sens ou dans un autre, en beau ou en +laid, en bien ou en mal, que la convention litteraire exige chez les +personnages que la fiction met dans les livres ou sur le theatre. + +De la une difficulte d'observation d'autant plus grande que pour +chercher et decouvrir le vrai, nous ne sommes pas des psychologues +extraordinaires armes de methodes infaillibles pour lire dans l'ame de +ceux que nous etudions. Tous nous sommes generalement coules dans le +moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les autres rien +d'excessif, nous restons en presence sans nous connaitre. + +Ces reflexions furent celles qui m'agiterent apres le depart de +Clotilde. + +Qu'etait veritablement cette femme qui emportait ma vie, qu'etait sa +nature, qu'etait son ame? + +Comment fallait-il l'etudier? Dans ses paroles ou dans ses actions? Par +ou fallait-il la juger? Ou etait le vrai, ou etait le faux? Y avait-il +en elle quelque chose qui fut faux et tout au contraire n'etait-il pas +sincere? + +A ne considerer que sa visite, je devais croire qu'elle etait resolue au +dernier sacrifice et que la passion etait maitresse de son coeur et +de sa raison. Une femme ne vient pas chez un homme dont elle connait +l'amour, sans etre prete a toutes les consequences de cette demarche. +Elle etait venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle n'avait pas pu +vaincre les sentiments qui l'entrainaient. Sa defense avait ete celle +d'une femme qui lutte jusqu'au bout et qui ne succombe que lorsqu'elle +a epuise tous les moyens de resistance. Si j'avais insiste, si j'avais +persiste, elle se serait rendue. + +Donc j'avais eu tort d'ecouter sa priere et de la laisser partir. + +Mais, d'un autre cote, si je cherchais a l'etudier d'apres ses paroles, +je ne trouvais plus la meme femme. Elle m'aimait, cela etait certain, +mais pas au point de sacrifier son honneur a son amour. Elle avait +regrette nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler, voila +tout. Si j'avais exige davantage, je n'aurais rien obtenu, et nous en +serions venus a une rupture absolue. Sure d'elle-meme, elle voulait +concilier son amour pour moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est +pas apres trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va +au-devant d'une faute et vient la chercher elle-meme. + +Donc, j'avais eu raison de ne pas ceder a ma passion. + +Mais je n'arrivais pas a une conclusion pour m'y tenir solidement, et je +passais de l'une a l'autre avec une mobilite vertigineuse. Oui, j'avais +eu raison. Non, j'avais eu tort; ou plutot j'avais eu tort et raison a +la fois. + +C'etait alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur +d'observation des romanciers, et de n'etre pas comme eux habile +psychologue. J'aurais lu dans l'ame de Clotilde comme dans un livre +ouvert et j'aurais trouve le ressort qui imprimait l'impulsion a sa +conduite; l'amour ou la coquetterie, la franchise ou la duplicite. + +Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma main malhabile, et +partout, en elle, en moi, autour de nous, je ne voyais que confusion et +contradiction. + +Apres avoir longuement tourne et retourne les difficultes de cette +situation sans percer l'obscurite qui l'enveloppait, j'en arrivai comme +toujours, en pareilles circonstances, a m'en remettre au temps et +au hasard pour l'eclairer. Le jour etait sombre, il n'y avait qu'a +attendre, le soleil se leverait et me montrerait ce que je ne savais pas +trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter et m'epuiser +a la recherche de l'impossible, je ferais mieux de jouir de l'heure +presente en ne lui demandant que les seules satisfactions qu'elle +pouvait donner. + +Il avait ete convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir une premiere +visite a l'hotel Solignac, je ne la ferais pas le mercredi, jour de +reception, ou j'etais presque certain de rencontrer M. de Solignac, mais +le vendredi, a un moment ou il n'etait jamais chez lui. J'etais cense +ignorer que le mercredi etait le jour ou on le trouvait. J'arrivais de +Cassis apportant des nouvelles du general, rien n'etait plus naturel +que cette premiere visite. Pour les autres, nous verrions et nous +arrangerions les choses a l'avance. + +Le vendredi, apres son dejeuner, Clotilde descendit au jardin et vint +s'installer, un livre a la main, sous un marronnier en fleurs. Elle se +placa de maniere a tourner le dos a l'hotel et par consequent en me +faisant face. Je ne sais si le livre pose sur ses genoux etait bien +interessant, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus +souvent ses yeux leves vers mes fenetres que baisses sur les feuillets +de ce livre. + +Pendant deux heures, elle resta la; puis, avant de quitter cette +place, elle me fit un signe pour me dire qu'elle rentrait chez elle et +m'attendait. + +Cinq minutes apres, je laissais retomber le marteau de l'hotel Solignac, +et l'on m'introduisait dans un petit salon d'attente. + +--Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique, je vais le +faire demander. + +Ce moment d'attente me permit de me remettre, car l'emotion m'etouffait. + +Quelques minutes s'ecoulerent, et le domestique m'ouvrit la porte du +salon de reception: Clotilde, debout devant la cheminee, me tendait les +deux mains. + +--Enfin, vous voila, dit-elle, apres m'avoir fait asseoir pres d'elle, +chez moi, et nous sommes ensemble, sans avoir a trembler ou a nous +cacher. Comme j'attendais ce moment avec impatience! Maintenant que nous +sommes reunis, rien ne nous separera plus. Mais, regardez-moi donc. + +Et comme je tenais les yeux baisses sur le tapis: + +--Pourquoi cette tristesse! vous n'etes donc pas heureux d'etre pres de +moi? + +--Vous ne pensez qu'au present; moi je suis dans le passe, et je ne peux +pas etre heureux en comparant ce present a mes esperances. Est-ce dans +la maison d'un autre, la femme d'un autre que je devais vous voir? Vous +n'aviez donc jamais bati de chateaux en Espagne? Si vous saviez la vie +que je m'etais arrangee avec vous! + +--Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle avec impatience, et +quel bonheur trouvez-vous a rappeler des souvenirs qui ne peuvent que +nous attrister tous deux? L'heure presente n'a-t-elle donc pas de joies +pour vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le chagrin. +Il y a quinze jours, esperiez-vous ce qui arrive aujourd'hui? Non, +n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain, dans quinze jours, nous aurons +d'autres bonheurs que nous ne pouvons pas prevoir en ce moment. Ayons +foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gatez pas la joie de cette +premiere visite. Faites qu'il m'en reste un souvenir qui me soutienne +et m'egaye dans mes heures de tristesse; car si vous avez des jours de +douleur, vous devez bien penser que j'en ai aussi. Vous etes seul, vous +etes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberte. Allons, +donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi votre sourire. + +Qui peut resister a la voix de la femme aimee? L'amertume qui me +gonflait le coeur lorsque j'etais entre, la colere, la jalousie se +dissiperent sous le charme de cette parole caressante. La seduction +qui se degageait de Clotilde m'enveloppa, m'etourdit, m'endormit et +m'emporta dans un paradis ideal. + +Cependant les heures en sonnant a la pendule me ramenerent a la realite. +Je regardai le cadran, il etait cinq heures, il y avait plus de deux +heures que j'etais pres d'elle. + +Elle devina que je pensais a me retirer. + +--Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous avertirai. + +--Nous reprimes notre causerie; mais enfin l'heure arriva ou je ne +pouvais plus prolonger ma visite. + +--Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps encore dans le +jardin; mais si vous me voyez, moi je ne vous vois pas, et je voudrais +cependant etre avec vous. Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par +l'esprit comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas dans votre +chambre le livre que je lis dans le jardin? Nous commencerions en meme +temps, nous tournerions les feuillets en meme temps, et en meme temps +aussi nous aurions les memes idees et les memes emotions. Voyons, quel +livre lirions-nous bien? + +Elle me prit par la main et me conduisit devant une etagere sur laquelle +etaient poses quelques volumes richement relies. Mais si les reliures +etaient belles, les livres etaient miserables: c'etaient des nouveautes +prises au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du moment. + +--Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle, que nous ne +connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le plaisir de creer ensemble +et en meme temps. + +--Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous donner cela. + +--Eh bien! prenons-en d'autres. + +--Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vous +_Francois le Champi_? + +--Non. + +--Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs romans de G. +Sand; je vais en acheter deux exemplaires. J'en garderai un et je vous +enverrai l'autre. + +--C'est cela; lire dans un livre donne par vous, le plaisir sera double; +vous ferez des marques sur votre exemplaire; j'en ferai de mon cote sur +le mien, et nous les echangerons apres. + +Cette premiere entrevue n'avait eu que des joies, mais maintenant il +fallait voir M. de Solignac, et c'etait la le douloureux. Il me fallait +du courage pour cette visite, mais ce n'est pas le courage qui me manque +d'ordinaire, c'est la resolution; une fois que mon parti est pris, +je vais de l'avant coute que coute; et mon parti etait pris, ou plus +justement il m'etait impose par Clotilde. + +Le mercredi suivant, a six heures, j'entrai dans le salon ou Clotilde +m'avait deja recu. Elle etait la, et deux personnes etrangeres +s'entretenaient avec M. de Solignac. + +J'allai a elle d'abord et elle me serra la main, en me lancant un regard +qui n'avait pas besoin de commentaire: jamais paroles n'avaient dit si +eloquemment: "Je t'aime." + +Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la main; il me fallut +avancer la mienne. + +Les personnes avec lesquelles il etait en conversation se leverent +bientot et sortirent. Nous restames seuls tous les trois. + +--J'ai regrette, me dit-il, de ne m'etre pas trouve chez moi quand vous +avez bien voulu venir voir madame de Solignac, je vous remercie d'avoir +renouvele votre visite pour moi. Vous avez vu le general; comment +est-il? + +J'etais tellement furieux contre moi que je voulus m'en venger sur M. de +Solignac. + +--Il se plaint beaucoup de la solitude, et a son age, il est vraiment +triste d'etre seul, ce qu'il appelle abandonne. + +--Sans doute; mais a son age il eut ete plus mauvais encore de changer +completement sa vie; c'est ce qui m'a empeche de le faire venir avec +nous, comme nous en avions l'intention. + +L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je pus me lever +pour partir. + +--Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac, j'espere que nous +nous verrons souvent; il est inutile de dire, n'est-ce pas, que ce sera +un bonheur pour madame de Solignac et pour moi. + +Trois jours apres cette visite, je recus une lettre de M. de Solignac, +qui m'invitait a diner pour le mercredi suivant. + + + +XLVIII + +Cette invitation a diner a l'hotel de Solignac n'etait pas faite pour me +plaire. + +C'etait la menace d'une intimite qui m'effrayait; car, si je pouvais +garder jusqu'a un certain point l'espoir d'eviter la presence de M. +de Solignac dans mes visites a Clotilde, j'allais maintenant subir +le supplice de l'avoir devant les yeux pendant plusieurs heures. Il +parlerait a _sa_ femme, elle lui repondrait, et je serais ainsi initie, +malgre moi, a des details d'interieur et de menage qui ne pouvaient etre +que tres-penibles pour mon amour. + +Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie qui +souffriraient dans cette intimite. + +J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule d'aimer Clotilde, +malgre qu'elle soit la femme d'un autre. Je l'aimais jeune fille, je +l'aime mariee, sans me considerer comme coupable envers son mari, et je +trouve que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enleve celle +que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le meprise et le hais. + +Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste avec M. de +Solignac dans les termes ou nous sommes. Si je vais chez lui, si je +mange a sa table, si je deviens le familier de la maison, les conditions +dans lesquelles je suis place se trouvent changees par mon fait; je n'ai +plus le droit de le hair et de le mepriser. Si je garde cette haine +et ce mepris au fond de mon coeur, je suis oblige a n'en laisser rien +paraitre et a afficher, au contraire, l'amitie ou tout au moins la +sympathie. + +La situation deviendra donc intolerable pour moi,--honteuse quand je +serai avec Clotilde et son mari,--cruelle quand je serai seul avec +moi-meme. + +Il y a une question que je me suis souvent posee: la perspicacite de +l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement dit, est-il bon, lorsque +nous nous trouvons en presence d'une resolution a prendre, de prevoir +les resultats que cette resolution amenera? + +Il est evident que si cet examen nous permet de prendre la route qui +conduit au bien et d'eviter celle qui nous conduirait au mal, c'est le +plus merveilleux instrument, la plus utile boussole que la nature nous +ait mise aux mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence +determinante sur notre direction, il n'a plus les memes qualites. +L'homme bien portant qui tombe ecrase sous un coup de tonnerre, n'a pas +l'agonie du malheureux poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamne +a une mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'echappera +pas a son sort. + +Le cas du poitrinaire a ete le mien: j'ai vu clairement, comme si je les +touchais du doigt, toutes les raisons qui me defendaient d'aller chez +M. de Solignac, et cependant j'y suis alle. Sachant d'avance a quels +dangers et a quels tourments ce diner m'exposerait, je n'ai pas eu la +force de resister a l'impulsion qui m'entrainait. Mon esprit me disait: +n'y va pas, et il me presentait mille raisons meilleures les unes que +les autres pour m'arreter. Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne +motivat son ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporte. + +Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon, me paya +ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de ces trois jours +d'incertitude. + +--J'etais inquiete de vous, me dit-elle en me serrant la main, votre +lettre me faisait craindre de ne pas vous avoir. + +--Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-meme de ne pouvoir pas venir. + +--Nous aurions ete desoles, dit M. de Solignac, intervenant, si vous +aviez ete empeche. + +Nous etions entoures et nous ne pouvions, Clotilde et moi, echanger un +seul mot en particulier, mais les paroles etaient inutiles entre nous; +dans son regard et dans la pression de sa main il y avait tout un +discours. + +J'etais curieux de voir le monde que Clotilde recevait; sortant du +cercle forme autour de la cheminee, j'allai m'asseoir sur un canape au +fond du salon. + +Quelques personnes etaient arrivees avant moi; je pus les examiner +librement. Les deux dames assises aupres de Clotilde presentaient entre +elles un contraste frappant: l'une etait jeune et fort belle, mais avec +quelque chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une mediocre +idee de sa naissance et de son education; l'autre, au contraire, etait +laide et vieille, mais avec une physionomie ouverte, des manieres +discretes, une toilette de bon gout qui inspiraient sinon le respect, au +moins la confiance et une certaine sympathie. On se sentait en presence +d'une honnete femme qui devait etre une bonne mere de famille. + +Les hommes n'avaient rien de frappant qui permit un jugement immediat +et certain: cependant l'ensemble n'etait pas satisfaisant; parmi eux +assurement il ne se trouvait pas une seule personnalite remarquable, +mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes affaires ou de la +haute finance, mais de la chicane et de la coulisse. + +On annonca "le baron Torlades" et je vis entrer un Portugais qui, a son +cou et a la boutonniere de son habit, portait toutes les croix de la +terre; "le comte Vanackere-Vanackere", un Belge majestueux; "sir Anthony +Partridge", un patriarche anglais; "le prince Mazzazoli", un Italien +presque aussi decore que le Portugais. + +C'etait a croire que M. de Solignac, ministre des affaires etrangeres, +recevait a diner le corps diplomatique: allions-nous remanier la carte +de l'Europe? + +Au milieu de ces convives qui parlaient tous un francais de fantaisie, +Clotilde montrait une aisance parfaite; pour chacun elle avait un mot de +politesse particuliere, et a la voir libre, legere, charmante, jouant +admirablement son role de maitresse de maison, on n'eut jamais suppose +que son education s'etait faite en repetant ce role avec quelques +pauvres comparses de province dont j'etais le jeune premier, le general, +le pere noble, et M. de Solignac, le financier. + +Je me trouvais fort depayse au milieu de ces etrangers et restais isole +sur mon canape quand la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer un +convive qu'on n'annonca pas. C'etait un artiste, un pianiste, Emmanuel +Treyve, que je connaissais pour avoir dine plusieurs fois avec lui a +notre restaurant. + +Apres avoir salue la maitresse et le maitre de la maison, il promena un +regard circulaire dans le salon et, m'apercevant, il vint vivement a +moi. + +--En voila une bonne fortune de vous trouver la, me dit-il a mi-voix; +au milieu de ces magots decores, le diner n'eut pas ete drole. Quelles +tetes! Regardez donc ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait +fendre le nez pour y passer une croix... ou une bague? + +--C'est un Portugais, le baron Torlades. + +--Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au Palais-Royal! + +Clotilde vint a nous. + +--Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte de Saint-Neree, +dit-elle au pianiste; je vais vous faire mettre a cote l'un de l'autre, +vous pourrez causer. + +Puis elle nous quitta. + +--C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air etonne. + +--Quoi donc? + +--Vous n'etes pas un comte de Batignolles? Vous etes un vrai comte? +Pourquoi vous en cachez-vous? + +--Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare pas non plus. Ne +serait-il pas plaisant que la bonne de notre gargote me servit en +disant: "La portion de M. le comte de Saint-Neree!" + +--Eh bien! vous savez, votre noblesse me fache tout a fait. + +--Parce que? + +--Parce que, en vous apercevant, je me suis flatte que vous etiez invite +dans cette honorable maison pour faire le quatorzieme a table, tandis +que je l'etais, moi, pour mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut +perdre cette illusion, c'est moi le quatorzieme. + +--Ou voyez-vous cela? nous sommes treize precisement. + +--Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un; vous verrez que tout +a l'heure nous serons quatorze. Ah! mon cher, nous sommes dans un drole +de monde. + +Treyve se montrait bien leger, bien etourdi, et j'etais blesse de ses +propos qui atteignaient Clotilde jusqu'a un certain point; cependant je +ne pus m'empecher de lui demander quel etait ce monde qu'il paraissait +si bien connaitre. + +--Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues oreilles, il y en a +peut-etre de fines. + +Ses previsions quant au quatorzieme se realiserent, on annonca "le +colonel Poirier" et je vis paraitre mon ancien camarade, le nez au vent, +les epaules effacees, la moustache en croc, en vainqueur qui connait ses +merites et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements sur +son passage: le succes lui avait donne des ailes; il planait, et s'il +voulut bien serrer les mains qui se tendaient vers lui, ce fut avec une +majeste souveraine. + +Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et, quand il +m'apercut, il ecarta le venerable Partridge qui lui barrait le passage, +planta la le Portugais qui s'attachait a lui, ne repondit pas au prince +Mazzazoli qui lui insinuait un compliment et vint jusqu'a mon canape les +deux mains tendues. + +L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement produit +aucun effet, mais celui de Poirier me fit considerer comme un +personnage. Personne ne m'avait regarde, tout le monde se tourna de mon +cote. + +--Vous connaissez M. le comte de Saint-Neree? demanda M. de Solignac. + +--Si je connais Saint-Neree, s'ecria Poirier, mais vous ne savez donc +pas que je lui dois la vie? + +Et il se mit a raconter comment j'avais ete le chercher au milieu des +Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti d'un service rendu avec cette +superbe jactance: j'etais un heros, mais Poirier! + +On passa dans la salle a manger. Poirier, bien entendu, offrit son bras +a la maitresse de la maison, et a table il s'assit a sa droite, tandis +que le venerable Partridge prenait place a sa gauche. + +J'avais pour voisins Treyve, d'un cote, et de l'autre, un jeune homme a +la figure chafouine qui me menacait d'un entretien suivi. + +Apres le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant a mi-voix, en +machant ses paroles de maniere a les rendre a peu pres inintelligibles: + +--Voulez-vous le menu du diner? dit-il. Le potage m'annonce d'ou il +vient: c'est signe Potel et Chabot. Nous allons voir sur cette table ce +qu'on sert a cette heure dans dix autres maisons: la meme sauce noire, +la meme sauce blanche, la meme poularde truffee, le meme foie gras, les +memes asperges en branches. J'ai deja vu dix fois cet hiver les pommes +d'api qui sont devant nous. Je vais en marquer une et je suis certain +de la retrouver la semaine prochaine dans une autre maison du genre de +celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais, tout +est de Batignolles; ca manque d'originalite. + +Mais la conversation generale etouffa les reflexions desagreables du +pianiste. + +--Il n'y a qu'a _Parisss_ qu'on _s'amouse_, dit le baron portugais. +_Parisss_ provoque _l'emoulation_ du monde entier. + +--Si Paris est redevenu ce qu'il etait autrefois, dit le prince italien, +et s'il promet de prendre un essor nouveau, il ne faut pas oublier que +nous le devons aux amis fideles, aux devoues collaborateurs du prince +Louis-Napoleon. + +Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier. + +--Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas de politique, je +vous en prie; nous avons ici un representant de la vieille noblesse +francaise, un grand nom de notre pays--il se tourna vers moi en +souriant--qui a quitte l'armee pour ne pas s'associer a l'oeuvre du +prince. Respectons toutes les opinions. + +--Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde. + +--Decidement, me dit Treyve, apres un moment de silence, je suis bien le +quatorzieme a table; vous, vous etes "un grand nom de notre pays." Nous +faisons chacun notre partie dans ce diner; moi, je rassure ces etrangers +superstitieux, en apportant a cette table mon unite; vous, vous les +eblouissez en apportant "votre vieille noblesse francaise." Quel drole +de monde! C'est egal, le sauterne est bon; je vous engage a en prendre. + + + +XLIX + +Si je ne disais pas, a chaque instant, comme le pianiste: "Quel drole de +monde," je n'en faisais pas moins mes reflexions sur les convives de M. +de Solignac. + +Bien souvent, dans les premieres annees de ma vie de soldat, alors que +je parcourais les garnisons de la France, il m'etait arrive de diner +chez des fonctionnaires dont les convives reunis par le hasard se +connaissaient assez peu pour qu'il y eut a table une certaine reserve, +melee quelquefois d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant ne +ressemblait en rien a ce que j'avais vu alors. + +Evidemment les invites de M. de Solignac avaient eux aussi ete reunis +par le hasard, mais ce n'etait point de l'embarras qui regnait entre +eux, c'etait plutot de la defiance; a l'exception de Treyve qui s'etait +ouvert a moi en toute liberte, chacun semblait se garder de son voisin; +c'etait a croire que ces gens qui paraissaient ne pas se connaitre, +se connaissaient au contraire parfaitement et se craignaient ou se +meprisaient les uns les autres. Quand on prononcait le nom du baron +Torlades, le prince Mazzazoli avait un sourire indefinissable, et quand +le Portugais s'adressait a l'Italien, il avait une maniere d'insister +sur le titre de prince qui promettait de curieuses revelations a celui +qui eut voulu les provoquer. + +N'y avait-il la que des princes, des barons et des comtes de fantaisie? +La question pouvait tres-bien se presenter a l'esprit. En tous cas, que +ceux qui prenaient ces titres en fussent ou n'en fussent pas legitimes +proprietaires, il y avait une chose qui sautait aux yeux, c'est qu'ils +avaient tous l'air de parfaits aventuriers, meme le patriarche anglais +dont la respectabilite, les cheveux blancs, les gestes benisseurs +appartenaient a un comedien "qui s'est fait une tete." + +La politique bannie de la conversation on se rabattit sur les affaires +et tous ces nobles convives revelerent une veritable competence dans +tout ce qui touchait le commerce de l'argent. + +Si curieux que je fusse de connaitre les relations de M. de Solignac par +ces conversations, et d'eclaircir ainsi plus d'un point obscur dans sa +vie, je me laissai distraire par Clotilde. + +Tout d'abord je m'etais contente d'echanger avec elle un furtif regard, +mais bientot je remarquai qu'elle etait engagee avec Poirier dans une +conversation intime qui a la longue me tourmenta. + +Pendant que le venerable Partridge repliquait au baron portugais ou un +comte flamand, Clotilde penchee vers Poirier s'entretenait avec lui dans +une conversation animee. De temps en temps ils tournaient les yeux, a +la derobee, de mon cote, et bien que la distance m'empechat d'entendre +leurs paroles, je sentais qu'il etait question de moi. + +Que disaient-ils? Pourquoi s'occupaient-ils de moi? Quand leurs regards +rencontraient le mien, il est vrai qu'ils me souriaient l'un et l'autre, +mais il n'y avait pas la de quoi me rassurer, bien au contraire. Ceux +qui ont aime comprendront par quels sentiments je passais. + +--Nous parlons de vous, me dit Clotilde repondant a un coup d'oeil. + +--Et que dites-vous de moi? + +--Du bien, cher ami, repliqua Poirier en levant son verre. + +--Et du mal, continua Clotilde en me souriant tendrement. + +--Mais enfin? + +--Plus tard, plus tard, repondit Poirier en riant; vous etes trop +ardent; il faut savoir attendre et ne pas toujours prendre la vie au +tragique. + +--La vie est une comedie, dit sentencieusement le prince italien. + +--Un melodrame, dit le baron portugais, ou le rire se mele aux larmes. + +Il n'etait pas possible de continuer sur ce ton. Il fallut attendre. + +Le plus tard de Poirier arriva apres le diner; lorsque nous fumes +rentres dans le salon il vint me prendre par le bras et m'emmena dans le +jardin pour fumer un cigare. + +--Vous etes curieux de savoir ce que nous disions de vous, n'est-ce pas? + +--Cela est vrai. + +--Vos yeux me l'ont dit. Ils sont eloquents vos yeux. Peut-etre meme le +sont-ils trop. + +--Comment cela? + +--En disant des choses qu'il ne serait pas bon que tout le monde +entendit. Heureusement je ne suis pas tout le monde, et je n'ai pas +l'habitude de raconter ce que j'apprends ou devine. + +L'entretien sur ce ton ne pouvait pas aller plus loin, je voulus le +couper nettement. + +--Vous avez beaucoup trop d'imagination, mon cher Poirier, et vous lisez +mieux ce qui se passe en vous que ce qui se passe au dehors. + +--Toujours la tragedie; vous vous fachez, vous avez tort, car je vous +donne ma parole que je ne trouve pas mauvais du tout que madame de +Solignac vous ait touche au coeur: elle est assez charmante pour cela, +et Solignac de son cote est assez laid et assez vieux pour expliquer les +caprices de sa femme. + +--Est-ce pour cela que vous m'avez amene dans ce jardin? + +--C'est "expliquer" qui vous blesse, mettons "justifier" et n'en parlons +plus. + +--N'en parlons plus, c'est ce que je demande pour moi autant que pour +madame de Solignac. + +--Vous etes plus begueule qu'elle ne l'est elle-meme; car je vous assure +que, pendant tout le diner, elle a eu plaisir a me parler de vous. + +--Et que vous disait-elle? + +--Elle m'a raconte comment vous etiez devenu l'ami de son pere, et... +le sien. Si je me trompe dans l'ordre des faits, reprenez-moi, je vous +prie; faut-il dire que vous etes devenu d'abord l'ami de mademoiselle +Martory et ensuite celui du general, ou bien faut-il dire que vous avez +commence par le general et fini par mademoiselle Martory; mais peu vous +importe, n'est-ce pas? + +--Parfaitement. + +--Je m'en doutais. Je continue donc. Apres m'avoir parle de votre +intimite, elle m'a dit comment vous aviez donne votre demission, et +c'est la ce qui a singulierement allonge notre entretien, car j'avoue +que bien que vous m'ayez prouve que nous ne jugions pas les choses de ce +monde de la meme maniere, j'etais loin de m'attendre a ce qu'elle m'a +appris. Comment diable, si vous desapprouviez le coup d'Etat, et je +comprends cela de votre part, n'etes-vous pas reste a Paris et pourquoi +etes-vous retourne a Marseille ou vous etiez expose a marcher avec votre +regiment? + +--Vous avez donne la raison de ma determination tout a l'heure, je ne +juge pas les choses de ce monde comme vous. + +--Enfin, vous vous etes mis dans la necessite d'abandonner votre +detachement, pour ne pas faire fusiller vos amis par vos soldats. + +--C'est cela meme. + +--Savez-vous que vous vous etes tire de cette affaire tres-heureusement +pour vous; il y a des officiers detenus dans la citadelle de Lille pour +en avoir fait beaucoup moins que vous, car ils ont simplement refuse de +preter serment. + +--Je n'ai rien demande, et je serais alle au chateau d'If sans me +plaindre, s'il avait plu au general de m'y envoyer. + +--Dieu merci, cela n'est point arrive; mais enfin il n'en est pas moins +vrai que vous voici sorti de l'armee, ce qui n'est pas gai pour un +officier comme vous, amoureux de son metier. J'ai ete a peu pres dans +cette position pendant un moment et je sais ce qu'elle a de triste. + +--Il ne fallait pas faire le 2 Decembre; sans votre coup d'Etat je +serais toujours capitaine. + +--L'interet du pays. + +--Il n'y a rien a dire a cela; aussi je ne dis rien. + +--Sans doute, mais vos amis disent pour vous. + +--Mes amis parlent trop. + +--Vos amis repondent aux questions d'un autre ami qui les interroge. +Croyez-vous que je n'ai pas presse de questions madame de Solignac quand +j'ai su que vous aviez donne votre demission? Croyez-vous qu'il ne me +desolait point de ne pouvoir pas vous etre utile, alors que dans ma +position, il me serait si facile de vous servir? + +--Je vous remercie, mais vous savez que je ne peux rien demander a votre +gouvernement et que je ne pourrais meme en rien accepter, alors qu'il me +ferait des avances. + +--Je ne le sais que trop. Aussi je ne veux pas vous faire des +propositions que vous ne pouvez pas ecouter. Non, ce n'est pas cela qui +me preoccupe; c'est votre situation. Madame de Solignac m'a dit que vous +faisiez des dessins, des illustrations pour la maison Taupenot. Cela +n'est pas digne de vous. + +--Et pourquoi? + +--Je ne veux pas dire que vous n'etes point digne d'etre artiste, je me +rappelle des dessins de vous qui etaient tres-remarquables et que je +vous ai vu faire avec une facilite etonnante. Ce que je veux dire c'est +que cela ne peut vous conduire a rien. + +--Cela me conduit a vivre, ce qui est quelque chose, il me semble. + +--Mais apres? + +--Apres ces illustrations d'autres, a moins cependant que je ne.... + +--Ah! ne vous arretez pas; a moins que vous ne soyez reintegre dans +votre grade par le gouvernement qui remplacera celui-ci, n'est-ce +pas? c'est la ce que vous voulez dire et ce que vous ne dites pas par +politesse. Eh bien! moi, je serai moins poli, et je vous dirai que ce +gouvernement en a au moins pour quinze ou vingt ans, ce qui est la +moyenne des gouvernements en France. Dans vingt ans, vous aurez +cinquante ans et vous ne quitterez pas le crayon pour reprendre le +sabre. Voila pourquoi je voudrais vous voir le quitter tout de suite. + +--Pour prendre quoi? + +--Avec quoi, croyez-vous, que M. de Solignac entretienne le train qu'il +mene? Ce n'est pas avec ses appointements de senateur, n'est-ce pas? Un +hotel comme celui-ci, trois voitures sous les remises, cinq chevaux dans +les ecuries, un personnel convenable de domestiques, tout cela, sans +compter les toilettes de madame et les depenses de monsieur, ne se +paye pas, vous le savez bien, avec trente mille francs. Ajoutons que +mademoiselle Martory s'est mariee sans dot, et que Solignac etait +bas perce, extremement bas il y a quelques mois. Vous ne croyez pas, +n'est-ce pas, que Solignac ait recu du prince quelques-uns des nombreux +millions voles par nous a la Banque? Non. Eh bien! le mot de ce mystere +est tout simplement qu'il fait des affaires. Un age nouveau a commence +pour la France, c'est celui des affaires et de la speculation. Solignac +l'a compris, et il s'est mis a la tete de ce mouvement qui va prendre +un essor irresistible. Aujourd'hui, vous avez vu a sa table un prince +Mazzazoli, un baron Torlades, un comte Vanackere, un Partridge, et deux +ou trois autres personnages qui valent ceux-la. Et cette reunion de +convives ne vous a pas, j'en suis certain, inspire une bien grande +confiance. Vous vous etes dit que c'etaient la des aventuriers, des +intrigants, des fruits secs des gouvernements anterieurs. + +--Je me suis trompe? + +--Je ne dis pas cela; mais revenez diner ici dans un an, jour pour jour, +et, a la place de ces aventuriers cosmopolites, vous verrez les rois de +la finance qui ecouteront bouche ouverte les moindres mots de Solignac. +Qui aura fait ce miracle? L'experience. Aujourd'hui Solignac en est +reduit a se servir de gens qui, j'en conviens, ne meritent pas l'estime +des puritains; il debute et il n'a pas le droit d'etre bien exigeant. +Mais dans un an, tout le monde saura qu'il a fait attribuer des +concessions de chemin de fer, de mines, de travaux, a ces aventuriers, +et l'on comptera avec lui. Je vous assure que M. de Solignac est un +homme habile qui deviendra une puissance dans l'Etat. Rien que son +mariage prouve sa force. Pour la reussite de ses projets, il avait +besoin d'une femme jeune et belle qui lui permit d'avoir un salon et +surtout une salle a manger. A son age et dans sa position, cela etait +difficile. Cependant il a su en trouver une qui reunit toutes les +qualites exigees pour le role qu'il lui destinait: jeunesse, beaute, +naissance, seduction; n'est-ce pas votre avis? + +Je fis un signe affirmatif. + +--Eh bien, mon cher, servez-vous de Solignac, faites des affaires avec +lui, cela vaudra mieux que de faire des dessins. Vous avez un beau nom, +vous etes decore, vous exercerez un prestige sur l'actionnaire, et +Solignac sera heureux de vous avoir avec lui. + +--Il vous l'a dit? + +--Non, mais avec la connaissance que j'ai de lui, j'en suis certain; +dans deux ou trois ans, vous serez a la tete de la finance, et alors si +certaines circonstances se presentent, par exemple si vous voulez vous +marier, vous pourrez epouser la femme que vous voudrez. C'est un conseil +d'ami, un bon conseil. + + + +L + +Il est inutile de rapporter la reponse que je fis a Poirier; elle fut ce +qu'elle devait etre. + +Mon nom, s'il avait une valeur, "un prestige sur l'actionnaire," comme +disait Poirier, devait m'empecher de faire des bassesses, il ne devait +pas m'aider a en commettre. C'est la, il me semble, ce qu'il y a de +meilleur dans les titres hereditaires; si par malheur nous sommes trop +faibles, dans des circonstances critiques, pour nous decider nous-memes, +nous pouvons etre tres-utilement influences par le souvenir de +nos aieux, par notre nom. On ne devient pas un coquin ou un lache +facilement, quand on se souvient qu'on a eu un pere honnete ou brave. + +Alors meme que je n'aurais pas eu cette raison pour fermer l'oreille aux +propositions de Poirier, j'en aurais eu dix autres. + +Il est certain que le pays est en proie a la fievre des affaires. +Pendant les quinze annees de la Restauration et les dix-huit annees de +regne de Louis-Philippe, la richesse publique s'est considerablement +accrue: la bourgeoisie a gagne beaucoup et le paysan a commence a +amasser. Il y a une epargne qui ne demande qu'a etre mise en mouvement. + +Jusqu'a present cette epargne est restee dans les armoires et au fond +des vieux bas de laine, parce qu'on n'a pas su aller la chercher et +qu'elle etait trop timide pour venir elle-meme s'offrir aux hauts barons +de la finance. On l'employait prudemment en placements a 4-1/2 sur +premiere hypotheque, ou bien en achats de terre, et ces placements +faits on recommencait a economiser sou a sou jusqu'au jour ou une somme +nouvelle etait amassee. + +Mais ce mode de proceder a change. Aux barons de la finance, qui +restaient tranquillement chez eux, attendant qu'on leur apportat +l'argent qu'ils daignaient a peine accepter, sont venus se joindre des +speculateurs moins paresseux. + +Le coup d'Etat a amene sur l'eau un tas de gens qui pataugeaient dans +la boue et qui comprennent les affaires autrement que les financiers +majestueux du gouvernement de Juillet. Ils ont prete leur argent et +leurs bras a l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un bon +chef de troupe, et maintenant que cet homme, pousse par eux, est arrive, +ils demandent le payement de leur argent et de leur devouement. Il est +bien probable que Louis-Napoleon serait heureux de se debarrasser de ses +complices exigeants; mais, grace a Dieu, le chatiment de ceux qui ont eu +recours a l'intrigue est d'etre toujours exploites par l'intrigue. Vous +vous etes servi des gredins, les gredins a leur tour se serviront de +vous et ne vous lacheront plus. L'appui que vous leur avez demande en +un jour de detresse, vous serez condamne a le leur rendre pendant vos +annees de prosperite. + +Ces gens sont d'autant plus presses de profiter de la position qu'ils +ont su conquerir brusquement et inesperement, qu'ils ont attendu plus +longtemps. Ils ne sont point, comme leurs devanciers, restes derriere le +grillage de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet pour +ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris la peine d'aller +eux-memes a la recherche de cet argent, et tous les moyens, toutes les +amorces, tous les appats leur ont ete bons pour le faire sortir. La +revolution de 1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui +donnant le suffrage universel, le coup d'Etat le fait entrer dans la +speculation. + +Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je sois +terriblement irrite contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse +d'absoudre l'auteur du Deux-Decembre, mais, la speculation universelle, +je n'en veux a aucun prix, et je n'irai pas me faire un de ses agents et +de ses courtiers. Le beau resultat quand la contagion des affaires aura +penetre jusque dans les villages et quand le paysan lui-meme aura souci +de la cote de la Bourse: la fievre de l'or est la maladie la plus +effroyable qui puisse fondre sur un peuple. + +Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce sujet et s'il ne +croit pas, au contraire, que les meilleurs gouvernements sont ceux qui +developpent la fortune publique. Mais peu importe; il suffit que mon +sentiment sur l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empecher de m'associer +a ses speculations pour la part la plus minime, alors meme que j'aurais +la preuve de l'honnetete parfaite du speculateur. + +L'associe de M. de Solignac, moi! + +Cette idee seule me fait monter le sang de la honte au front. + +L'associe d'un homme que je meprise et que je hais: divises par notre +amour, reunis par notre interet. + +C'est deja trop de honte pour moi que la lachete de ma passion me fasse +aller chez lui et m'oblige a lui serrer la main, a manger a sa table, a +l'ecouter, a lui sourire. + +Mon amour m'est jusqu'a un certain point une excuse; mais l'interet? + +Pendant que Poirier m'exposait son plan, je me demandais comment il en +avait eu l'idee, s'il en etait le seul auteur, et si Clotilde ne le lui +avait point suggere. Je voulus l'interroger a ce sujet, mais je n'osai +le faire directement, et mes questions timides n'eurent d'autre resultat +que d'amener chez mon ancien camarade une chaleureuse protestation de +devouement: il avait voulu m'etre utile, et son experience de la vie en +meme temps que son amitie pour moi lui avaient inspire ce moyen. + +Je fus heureux de cette reponse et m'en voulus presque d'avoir pu croire +Clotilde capable d'une pareille idee; incontestablement elle n'avait pu +naitre que dans l'esprit d'un homme comme Poirier, absolument debarrasse +de tous prejuges, qui, dans la vie, ne voit que des interets, et ne +s'inquiete plus depuis longtemps des moyens par lesquels on arrive a les +satisfaire. + +La reflexion me confirma dans cette croyance. Aussi je fus bien surpris +le mercredi suivant lorsque Clotilde me demanda tout a coup si j'avais +pense aux conseils du colonel Poirier. + +Afin d'etre seul avec elle, j'etais arrive de bonne heure pour lui faire +ma visite, et ce fut pour ainsi dire son premier mot. + +Je la regardai un moment sans repondre tant j'etais etonne de sa +question. + +--Ainsi, c'est vous qui avez eu cette idee? dis-je a la fin. + +--Cela vous etonne? + +--Je l'avoue. + +--Vous croyez donc que je ne pense pas a vous et que je ne fais pas +sans cesse des projets auxquels je tache de me rattacher par un lien +quelconque. C'est la ce qui m'a inspire cette idee. + +--De l'intention, je suis vivement touche, chere Clotilde, car elle est +une preuve de tendresse; mais l'idee? + +--Eh bien, qu'a de mauvais cette idee? Elle vous blesse dans votre +fierte de gentilhomme? J'avoue que je n'avais pas pense a cela. Je +savais que vous ne pensiez pas comme ces hobereaux qui se croiraient +deshonores s'ils se servaient de leurs dix doigts ou de leur +intelligence pour faire oeuvre de travail. Vous travaillez; passez-moi +le mot: "Vous gagnez votre vie," qu'importe que ce soit en faisant +des dessins ou que ce soit en faisant des affaires; c'est toujours +travailler. Seulement les dessins vous obligent a travailler vous-meme +pour gagner peu, tandis que les affaires vous permettent de faire +travailler les autres pour gagner beaucoup, voila tout. + +--Vous n'avez vu que cela dans votre idee? + +--J'ai vu encore autre chose, et je suis surprise que vous ne le voyez +pas vous-meme. J'ai vu un moyen d'etre reunis sans avoir rien a craindre +de personne. Si vous etiez interesse dans les affaires de M. de +Solignac, vous seriez en relations quotidiennes avec lui. Au lieu de +venir ici une fois par hasard en visite ou pour diner, vous y viendriez +tous les jours, amene par de bonnes raisons qui defieraient les +insinuations et les calomnies. Je voudrais tant vous avoir sans cesse +pres de moi; je serais si heureuse de vous voir toujours, a chaque +instant, toute la journee, du matin au soir. Tout d'abord, j'avais eu un +autre projet. Faut-il vous le dire et ne vous en facherez-vous pas? + +--Du projet peut-etre, mais en tout cas je suis bien certain que je +n'aurai qu'a vous remercier de l'intention. + +--Puisque vous le voulez, je me confesse. Quand vous m'avez dit que vous +aviez ete force d'accepter ce travail de dessinateur, l'idee m'est venue +de vous proposer un autre genre de travail qui serait moins penible et +qui aurait le grand avantage de nous reunir. Pourquoi ne serait-il pas +le secretaire de M. de Solignac? me suis-je dit. + +--Moi! vous avez pu penser? + +--Laissez-moi vous dire ce que j'ai pense et dans l'ordre ou je l'ai +pense. D'abord, je n'ai songe qu'a une chose: notre reunion. Je vous +voyais tous les matins, je descendais dans le cabinet de M. de Solignac +pendant votre travail; je vous voyais dans la journee, je vous voyais le +soir. Peut-etre meme etait-il possible de vous organiser un appartement +dans le pavillon. Nous ne nous quittions plus. + +--Et votre mari! + +--Mon mari aurait ete tres sensible a l'honneur d'avoir pour secretaire +un homme comme vous; cela fait bien de dire: "Le comte de Saint-Neree, +mon secretaire." D'ailleurs, M. de Solignac n'est pas jaloux. Il a +pu autrefois vous paraitre genant par sa surveillance; mais alors +je n'etais pas sa femme et il avait peur que je devinsse la votre; +maintenant qu'il est mon mari, il ne s'inquiete plus de moi et ne me +demande qu'une chose: diriger sa maison comme il veut qu'elle aille +pour le bien de ses affaires; je suis pour lui une sorte de maitre de +ceremonies, et pourvu que chez lui on me trouve paree dans ce salon, +pourvu que dans le monde je fasse mon entree a son bras, il ne me +demande rien de plus. Ce n'est donc pas lui qui a arrete mon projet, +c'est vous. J'ai craint de vous blesser. Je me suis dit que votre fierte +ne pourrait pas se plier. J'ai cru que votre amour ne serait pas assez +grand pour me faire ce sacrifice, et alors je me suis rabattue sur cette +idee qui vous etonne. + +--Ce qui m'etonne, c'est que vous n'ayez pas pense a ce qu'il y a +d'odieux et de honteux dans ce role que vous me destinez. + +--Vous seul pouviez le rendre honteux; si vous m'aimiez comme je vous +aime et veux toujours vous aimer, si a votre amour vous ne meliez pas de +mauvaises esperances, ce role ne serait pas ce que vous dites. + +--Pour ma dignite, je vous en supplie, Clotilde, ne m'obligez pas a des +relations suivies avec M. de Solignac. + +--Vous pensez a votre dignite, moi je ne pense qu'a mon amour, et vous +dites que vous m'aimez. + +Notre discussion menacait de prendre une tournure dangereuse lorsqu'elle +fut interrompue par l'arrivee de M. de Solignac. + +--Je suis heureux de vous voir, dit-il, apres les premieres politesses +et j'allais monter chez vous. Vous connaissez bien la province d'Oran, +n'est-ce pas? + +--Je l'ai parcourue pendant cinq ans jour et nuit. + +--Vous pouvez me rendre un grand service. + +Alors il m'expliqua qu'il etait en train de fonder une affaire pour +construire des barrages sur les principales rivieres de la province: +Chelif, Mina, Habra, Sig, afin de fournir de l'eau aux irrigations, et +il me demanda tout ce que je savais sur le cours de ces rivieres, sur +les plaines et sur les villages qu'elles traversent. Puis, comme il +y avait des questions techniques sur le debit d'eau, l'altitude, le +sous-sol, que je ne pouvais pas resoudre, il me pria de t'ecrire. + +--Quelques mots de l'officier de l'etat-major qui releve ces contrees, +me dit-il, me fortifieront aupres de nos ingenieurs. + +Et sous sa dictee, pour ainsi dire, je t'ecrivis la lettre geographique +a laquelle tu as repondu, sans te douter bien certainement des +conditions dans lesquelles je me trouvais, en te questionnant ainsi +brusquement, sur un sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter. + +Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui ecrire une lettre dans +laquelle je consignerais tout ce que je savais sur cette question. + +J'etais pris de telle sorte qu'il m'etait impossible de refuser; je +fis donc ma lettre en m'attachant surtout a m'enfermer dans une verite +rigoureuse, puis je ne pensai plus a cette affaire. + +Mais hier je recus la visite de M. de Solignac; il m'apportait un long +rapport sur ces barrages et, dans ce rapport, se trouvaient ma lettre et +la tienne, "lettres emanant de deux officiers, disait une note, qui, +a des titres differents, ont toute autorite pour parler de cette +question." + +Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulierement quand M. de +Solignac m'offrit un paquet d'actions liberees de sa compagnie. + +Bien entendu, je ne les ai point acceptees. Mais le refus a ete dur et +la discussion difficile. + + + +LI + +Dans les anciens fabliaux, il y a un sujet qui revient souvent sous +la plume des trouveres, a savoir si un amant peut etre heureux en +respectant la purete de sa dame. + +Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues dissertations +plaintives, mais combien sont legeres les impressions de la lecture, a +cote de celles que donne la realite. + +Depuis que je suis pres de Clotilde ou plus justement depuis qu'elle +me sait pres d'elle, je vis continuellement dans le trouble et dans la +fievre. + +Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en resultent, la +vie que je m'etais arrangee a ete bouleversee. + +Comme je suis contraint par la necessite de faire un certain nombre de +dessins par semaine, et que je n'ai plus, comme autrefois, toute ma +journee pour travailler, je me leve a cinq heures tous les matins et je +travaille jusqu'a dix ou onze heures avec toute l'activite dont je suis +capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune frayeur du +papier blanc; cependant ce procede de travail que j'ai ete contraint +d'adopter m'est penible et fatigant. + +Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas regulier, n'est pas +un exercice bien penible, on jouit de la route et on en profite; si l'on +rencontre un site agreable, on peut meme s'arreter pour l'examiner +a loisir; au contraire, faire douze lieues en six heures, au pas +gymnastique, demande une depense de forces qui, a la longue, lasse +et epuise. C'est le pas gymnastique que j'ai du introduire dans mon +travail, et c'est par lui que j'ai remplace la promenade qui m'etait si +agreable. + +Je ne _lache_ pas mes dessins, comme on dit en style d'atelier, et +j'espere bien n'en jamais arriver la, mais enfin je n'ai plus le plaisir +de les caresser; au lieu d'attendre que les idees me viennent doucement, +je vais les chercher avec les fers et les amene de force. Je n'ai que +cinq heures a moi et il faut qu'a onze heures mes yeux soient plus +souvent sur mon miroir que sur mon papier, car c'est le moment ou +Clotilde se leve, et ou elle parait a la fenetre de sa chambre en +attendant qu'elle descende dans le jardin. + +Je suis la et nous echangeons un regard; c'est alors que se decide ma +journee, qui, bien entendu, est reglee sur celle de Clotilde. + +Pour cela nous avons adopte un systeme de telegraphie qui nous est +particulier et qui nous permet de nous entendre au moins sur quelques +points principaux. + +Comme je n'ai aucune direction, aucune volonte dans l'arrangement de +cette journee et que je me conforme a ce que Clotilde m'indique, je ne +parais pas a ma fenetre pendant tout le temps qu'elle me transmet sa +depeche. Apres que nous nous sommes regardes un moment, je rentre dans +ma chambre et, me placant devant mon miroir que je dispose pour qu'il +recoive tous les mouvements de Clotilde, suivant qu'elle est a sa +fenetre ou dans le jardin, je note ses signaux. + +Si elle leve le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle va le soir a +un theatre de musique; le bras leve une fois, c'est l'Opera; deux fois, +les Italiens; trois fois, l'Opera Comique. Si c'est le bras gauche qui +transmet le signal, cela veut dire que c'est a un theatre de genre +qu'elle ira, une fois les Francais, deux fois le Gymnase, trois fois le +Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue a l'avance, a prevu +les theatres les plus impossibles. + +Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade a droite, cela +signifie qu'elle ira au bois de Boulogne; si elle s'arrete a moitie +chemin et revient sur ses pas, elle s'arretera dans la journee a +l'Arc-de-Triomphe et reviendra dans les Champs-Elysees. + +Si elle se coiffe avec une natte relevee sur la tete, ainsi qu'elle se +coiffait autrefois a Cassis, c'est que M. de Solignac sera absent durant +la journee entiere et qu'elle sera toute a moi. Un livre a la main, elle +restera seule et ne recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire +visite. + +Quelquefois les signaux sont longs et compliques, et je dois les ecrire +pour ne pas les brouiller dans ma memoire; car, si precis que soit ce +langage faconne a notre usage, il ne vaut pas la parole, et la necessite +de la traduction m'entrainerait facilement a des erreurs. + +Sur cette depeche, j'arrange ma journee. + +Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans les +Champs-Elysees, je vais a l'avance m'asseoir au pied d'un orme, et je +reste la au milieu des badauds et des etrangers venus pour jouir du +Paris mondain qui defile dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je +la salue, elle me sourit, nos regards s'embrassent. + +Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre, et +quelquefois elle me fait la grace de descendre de voiture pour se +promener pendant cinq minutes en s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons +un sentier ecarte, et doucement serres l'un contre l'autre, nous +jouissons delicieusement de ce court moment. + +Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous mettent a la +discretion d'un passant curieux ou d'un valet bavard; et chaque fois je +suis le premier a representer a Clotilde combien elles sont dangereuses. +Que faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de Solignac ou +du monde, et comment ne le sont-elles pas deja? + +--Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce pas? dit-elle en +souriant. + +--Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait moindre. + +--Peut-etre. Mais si je retournais chez vous une seconde fois, je +devrais bientot y retourner une troisieme, puis une quatrieme, puis +toujours, car je ne saurais pas resister a vos prieres. C'est beaucoup +trop d'y avoir ete une premiere. + +--Vous le regrettez? + +--Non, mais voyez ou cela nous a entraines. Et cependant, si loin que +nous soyons arrives, je ne regrette pas cette visite, comme vous me le +reprochez. C'etait un devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli +m'ait chargee d'une faute lourde pour le present et menacante pour +l'avenir, je la ferais encore si c'etait a recommencer. Mais pour ne pas +augmenter le poids de cette faute, pour me l'alleger, il faut que vous +n'insistiez pas ainsi sans cesse, et a propos de tout, sur votre desir +de me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais que les +chances d'etre rencontree seraient moins grandes qu'ici, mais ici j'ai +une derniere ressource que je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer. +Que M. de Solignac apprenne que nous nous sommes promenes dans cette +allee, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une explication que je +n'aurais pas chez vous. Nous nous sommes rencontres; le hasard a tout +fait. Mais le hasard ne peut pas me faire monter vos cinq etages. +J'allais chez vous pour vous; une femme peut-elle se resoudre a un +pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins laissez-moi la +liberte de choisir celle a laquelle je peux m'exposer. + +--Si on decouvre ces promenades, nous ne nous verrons plus. + +--Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous verrions ailleurs, rien +ne serait perdu. Pourquoi prendre toujours ainsi les choses par le plus +mauvais cote et les pousser a l'extreme? Pourquoi ne pas esperer et s'en +fier a la chance? C'est une facheuse disposition de votre caractere de +vouloir que tout soit regle methodiquement dans votre vie; pour etre +tranquille et confiant, vous auriez besoin de savoir ce que vous ferez +d'aujourd'hui en dix ans; si nous nous promenerons dans cette allee; si +je vous aimerai. + +--Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans comme je vous aime +aujourd'hui; s'il y a un changement dans mon amour, ce sera en plus et +non en moins, car vous m'etes de plus en plus chere, aujourd'hui plus +que vous ne l'etiez hier, hier plus que vous ne l'etiez il y a un mois. + +--Qui est certain du lendemain, vous excepte, mon ami? Laissez aller +la vie, et prenons en riant les bonnes fortunes qu'elle nous envoie. +L'imprevu n'a donc pas de charme pour vous? + +--L'incertitude m'epouvante. + +--Je comprendrais cette peur de l'imprevu si vous ne me saviez pas +disposee a profiter de toutes les occasions qu'il nous offre, et meme +a les faire naitre; ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser, +n'est-ce pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin au soir, +ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-meme comment je travaille a +notre reunion. + +--A notre reunion en public, oui, mais dans l'intimite, dans le +tete-a-tete.... + +--Et que voulez-vous que je fasse? + +--Si vous vouliez. + +--Dites si je pouvais, ou plutot ne dites rien, et ne revenons pas sur +un sujet qui ne peut que nous peiner tous deux. + +Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'etaient nos +rencontres fortuites, et la verite est qu'elles se produisaient presque +chaque jour et meme plusieurs fois par jour. + +Partout ou se reunissaient trois personnes a la mode, il etait certain +qu'elle ferait la quatrieme: aux expositions de peinture, aux sermons de +charite, aux courses, aux premieres representations. + +J'aurais voulu ne voir la qu'un empressement a chercher les occasions +d'etre ensemble; par malheur, si bien dispose que je fusse a croire +tout ce qui pouvait caresser mon amour, je ne pouvais me faire cette +illusion. + +En se montrant ainsi partout, Clotilde obeit un peu a son gout pour le +plaisir, un peu aussi au desir de me rencontrer, mais surtout elle se +conforme aux intentions de son mari qui veut qu'elle soit a la mode. Ce +n'est pas pour lui qu'il a epouse une femme jeune et belle, c'est pour +le monde; de meme que c'est pour le monde qu'il a de beaux chevaux et +qu'il tache d'avoir une bonne table. Il faut qu'on parle de lui, et tout +ce qui peut augmenter sa notoriete et, en fin de compte, servir ses +affaires, lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme a de certains +dangers, il n'en a souci; son ambition n'est pas qu'on ecrive sur sa +tombe: "Il fut bon pere et bon epoux." S'il a jamais eu le sens de la +famille, il y a longtemps qu'il l'a perdu. A son age, il est presse de +jouir, et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui font +le bonheur du commun des mortels. + +Quand je rencontre Clotilde au theatre ou aux courses, nous avons la +aussi, bien entendu, un langage muet pour nous entendre. + +Si elle porte la main gauche a sa joue en me regardant, je peux +m'approcher; si, au contraire, elle ne me fait aucun signe, je dois +rester eloigne d'elle; enfin, si, pendant ma visite, elle arrange ses +cheveux de la main droite, je dois aussitot la quitter. + +C'est la une de mes grandes souffrances, la plus poignante, la plus +exasperante peut-etre. Dans sa position, jeune, charmante, mariee a un +vieillard qui ne montre aucune jalousie et laisse toute liberte a sa +femme, elle doit etre entouree et courtisee. Elle l'est en effet. Tous +les hommes de son monde s'empressent autour d'elle, et meme beaucoup +d'autres, qui, s'ils n'etaient attires par sa seduction, n'auraient +jamais salue M. de Solignac et qui pour obtenir un sourire de la femme +se font les flatteurs du mari. + +C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis oblige de la +quitter. On la presse, on la complimente, on fait la roue devant elle, +j'enrage dans le coin ou je me suis retire; elle porte la main droite a +ses cheveux, je me leve, je la salue et je pars. + +Je ne dis pas un mot, mais je m'eloigne la colere dans le coeur, furieux +contre elle, qui sourit a ces hommages, furieux contre ce mari qui les +supporte, furieux contre ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids, +intelligents ou betes, qui la souillent de leurs desirs. + +Redescendu a ma place, je braque ma lorgnette sur la scene, mais mes +yeux, au lieu de regarder dans les tubes noircis, regardent du cote de +sa loge. Je la vois rire et plaisanter; je la vois ecouter ceux qui lui +parlent; je la vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes; +puis, quand la toile est levee, je suis avec angoisse la direction de la +lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle? Qui occupe sa pensee, son +souvenir ou son caprice? + +Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou dans le +vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflee dans sa +pelisse, souriant a tous ceux qui la saluent; elle me fait une +inclination de tete, un signe a peine perceptible, et c'est fini. + +Je n'ai plus qu'a rentrer, a regarder la fenetre de sa chambre et a me +coucher bien vite pour me lever le lendemain a cinq heures dispos au +travail. + + + +LII + +Et qui vous force a supporter cette vie? me diraient les gens +raisonnables, si je les prenais pour confidents de ma folie. Vous n'etes +point heureux, allez-vous-en. Vous avez a vous plaindre de celle que +vous aimez, ne l'aimez plus; et s'il vous faut absolument un amour au +coeur, aimez-en une autre. + +Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement c'est +celui que je donnerais a l'ami qui me conterait des peines semblables +aux miennes. + +--Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre volonte et votre +dignite d'homme. Il n'y a que le premier effort qui soit douloureux. +C'est une dent a arracher, rien de plus; l'os de la machoire casse, la +dent vient facilement, et l'on est heureux d'en etre debarrasse. Un peu +de poigne. + +Voila bien le malheur; on se fait arracher les dents dont on souffre: +on ne se les arrache pas soi-meme. Le dentiste qui deploie une belle +solidite de poigne sur votre machoire serait beaucoup moins ferme sur la +sienne propre; au premier craquement, il lacherait la clef de Garangeot. + +C'est ce qui m'est arrive chaque fois que j'ai voulu m'arracher +mon amour; j'etais bien decide; je saisissais solidement la clef, +j'appliquais le crochet; mais au moment ou il s'agissait de faire operer +le mouvement de bascule, la douleur etait plus forte que la volonte et +je n'allais pas jusqu'au bout. + +Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manque pourtant; car, bien +que je n'aie pas parle de mon amour et n'aie point pris mes camarades +pour confidents, ceux-ci se sont bien vite apercus des changements qui +se faisaient dans ma vie, tout d'abord si reguliere et si calme. + +Le jour meme de la visite de Clotilde, ils m'ont raille pendant le diner +sur ce qu'ils ont appele en riant mon devergondage. + +--Vous savez qu'il est arrive aujourd'hui un fait tres-grave; une femme +a passe sur notre palier, et comme elle n'est pas venue chez moi.... + +--Ni chez moi. + +--Elle est allee chez Saint-Neree; j'ai entendu le frou-frou de sa robe +a son arrivee et a son depart. + +--C'etait peut-etre la grand'mere de notre ami. + +--Ou sa soeur. + +--Notre ami n'a ni grand'mere, ni soeur, mais il a un caractere +sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie, oeil sentimental, +oreilles rouges et pas de maitresse, c'etait invraisemblable. Pendant +plusieurs mois, il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la +verite; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler. + +Comme je ne repondis rien a ces plaisanteries, elles n'allerent pas +plus loin ce jour-la; mais elles recommencerent bientot. Puis, quand on +m'entendit rentrer a une heure presque toutes les nuits et me mettre au +travail des cinq heures; quand on me vit exagerer les economies de mon +diner deja si maigre, les plaisanteries se changerent en avertissements +discrets, et l'on me reprocha doucement de trop travailler. + +--Vous n'y resisterez pas, me dit-on, l'homme qui travaille de l'esprit +a besoin de plus de sommeil que celui qui ne travaille que des jambes: +il faut que la tete se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait. +Travaillez moins le matin, ou plutot amusez-vous moins le soir. + +Le conseil etait bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je rentrais tard, +c'etait pour rester avec Clotilde, et si je me levais tot, c'etait pour +faire un plus grand nombre de dessins. Les fauteuils d'orchestre coutent +cher; les gants blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes +depenses, si econome que je fusse, excedaient mes recettes. + +Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y prirent d'une +autre maniere. Nous etions en ete, et depuis assez longtemps mes +camarades parlaient d'aller faire des etudes en province. La veille de +leur depart, je vis entrer dans mon atelier, a sept heures du matin, +Gabriel Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours temoigne le plus +de sympathie. + +--Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je viens au nom de nos +camarades vous proposer de partir avec nous. Au lieu de rester a vous +ennuyer ici tout seul, vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera +peut-etre pas inutile. + +Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient a Paris. + +--Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je vous assure que +je n'en veux pas provoquer, pas plus que je ne veux etre indiscret. +Cependant, laissez-moi vous dire que vous avez tort de repousser ma +proposition. Vous souffrez, et d'un autre cote, vous travaillez beaucoup +trop; vous vous userez dans cette double peine. Venez avec nous; nous +vous distrairons. + +Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me decider, mais +naturellement ses efforts furent inutiles, je ne quittai point Paris, +et n'ayant plus personne autour de moi pour me distraire, je m'enfoncai +plus profondement dans ma passion et m'y enfermai etroitement. + +Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre pleinement heureux +aupres d'une jeune fille qu'on aime et de se contenter des joies +immaterielles d'un amour pur. Je ne veux meme pas dire qu'il n'y ait pas +des femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de ce genre. + +Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde n'est plus cette +jeune fille et qu'elle n'est pas cette femme. Dans sa beaute vigoureuse, +dans son regard ardent, dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa +personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue que celle de +l'ame. Malgre qu'on veuille et qu'on fasse, on ne peut pas rester pres +d'elle sans etre entraine dans un tourbillon d'idees ou ce n'est pas +l'esprit qui commande en maitre. + +Quand j'ai passe une heure dans sa loge, quand son pied s'est pose sur +le mien, quand sa main a cherche et serre la mienne dans une furtive +caresse, quand, sous pretexte de me dire un mot a l'oreille, ses +levres ont effleure ma joue, je ne suis point dans des dispositions a +m'agenouiller devant elle et a l'adorer de loin respectueusement. + +Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de la trouver +seule; quand je l'ai tenue serree dans une longue etreinte, mes yeux sur +ses yeux, son souffle mele au mien; quand de sa voix vibrante, en me +regardant jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot qu'elle +me repete souvent: "Suis-je votre femme, Guillaume, est-ce comme votre +femme que vous m'aimez et m'estimez?" quand, pendant ces visites qui se +prolongent longtemps, chaque mot a ete un mot d'amour, chaque regard une +caresse, chaque sourire une promesse; quand, pendant de longs silences, +la main dans la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restes +fremissants, enivres, lies puissamment l'un a l'autre par ce courant +magnetique que la chair degage et transmet, je ne peux pas rentrer +calme chez moi, et me mettre tranquillement au travail en me disant que +Clotilde est un ange. + +Femme au contraire; femme ou demon: c'est la femme que j'aime; c'est le +demon qui allume la fievre dans mes veines, que j'adore et que je desire +ardemment. Je ne suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et, +comme dit Lindet, je suis un officier de cavalerie. + +Malgre tout, les choses eussent pu durer longtemps ainsi, sans un +incident qui tout d'abord semblait devoir desesperer mon amour et qui au +contraire fit son bonheur. + +L'ete arrive, M. de Solignac avait trouve qu'il ne pouvait pas rester a +Paris. Ce n'etait pas qu'il eut des gouts bucoliques qui l'obligeassent +a aller respirer l'air pur des champs. Ce n'etait pas non plus que +Clotilde aimat beaucoup la campagne, car, ainsi que presque toutes les +femmes qui ont ete menacees de vivre a la campagne, elle adorait Paris. +Mais les lois du monde commandaient, et il etait inconvenant de rester a +Paris quand les gens marquants etaient dans leurs terres. + +N'ayant ni terre ni chateau hereditaire, M. de Solignac avait loue une +maison sur le coteau qui s'etend entre Andilly et Montmorency, et il +avait fait aux convenances le sacrifice de s'etablir pour trois mois, +dans cette maison, une des plus charmantes de ce charmant pays. + +Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais ete desole. Comment +vivre pendant trois mois sans voir Clotilde chaque matin! Comment rompre +mes habitudes de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois, +c'etait impossible! + +Pour m'adoucir cette desolation, Clotilde m'avait fait inviter a diner +tous les mercredis a Andilly; et comme je n'etais plus au temps ou +certains scrupules m'arretaient, j'avais accepte avec bonheur. + +Le troisieme mercredi qui suivit cette installation a la campagne, je +vis venir Clotilde au-devant de moi quand j'entrai dans le jardin. Elle +etait souriante, et il y avait dans son regard quelque chose de gai qui +me frappa. + +--Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main, nous sommes +libres, nous sommes seuls. M. de Solignac est parti hier a l'improviste +pour Londres. Je devais vous en prevenir; _j'aurai_ oublie. Nous +avons deux heures avant le diner: que veux-tu en faire? Tu es maitre, +commande. + +--D'abord je veux ton bras. + +Elle se serra contre moi. + +--Comme cela? + +--Tes yeux. + +Elle pencha sa tete en arriere et me regarda longuement. + +--Comme cela? + +--Maintenant, allons droit devant nous. + +--J'avais prevu ton desir, j'ai la clef du bois. + +Et par la porte qui ouvre sur la foret, nous sortimes. Ce que fut cette +promenade en plein bois, seuls, libres, serres l'un contre l'autre, +parlant sans retenir notre voix, nous regardant sans souci des importuns +ou des jaloux,--un emerveillement, un reve. Comme le soleil etait +radieux; comme l'ombre etait fraiche; comme la musique de la brise +dans le feuillage des trembles etait douce, se melant aux chants des +fauvettes qui voletaient ca et la sous les taillis! + +Ces deux heures passerent comme un eclair, et Clotilde, qui n'avait pas +perdu au meme degre que moi le sentiment de la vie ordinaire, me ramena +a la maison. + +--Et diner! dit-elle. Comme je _devais_ etre seule, je n'ai pas pu +ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant, tout en commandant un +diner pour moi, je crois que je suis arrivee a le faire faire au gout de +mon ami. Nous allons voir si j'ai reussi. + +Le couvert etait mis sous une veranda qui prolonge la salle a manger +jusque dans le jardin. + +--Suis-je madame de Saint-Neree? me dit-elle a voix basse en nous +asseyant. + +Et pendant tout le temps que dura le diner, elle prit plaisir a jouer +ce role; et ce qu'il y eut de particulier, c'est que, par des nuances +pleines de finesse, elle sut tres-bien preciser cette situation: elle ne +fut pas madame de Solignac, elle fut madame de Saint-Neree: j'etais son +mari, elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens qui +reprochent la tromperie aux femmes! + +La soiree comme la journee s'ecoula avec une rapidite terrible, et, a +mesure que l'heure marcha, la tristesse m'envahit. + +--Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle. + +--Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez. + +--Faut-il donc que vous attristiez cette journee de bonheur, et +voulez-vous me faire repentir de ma confiance en vous? + +A dix heures, on vint me prevenir que la voiture m'attendait pour me +conduire a la station d'Ermont. Je partis. + +Mais a Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin de fer, je revins +rapidement a Andilly et j'entrai dans le jardin par le saut de loup que +j'escaladai. Doucement et a pas etouffes je me dirigeai vers la maison. +Une lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur le jardin +par une porte-fenetre. + +Je m'approchai avec les precautions d'un voleur. Assise dans l'ouverture +de la porte, Clotilde respirait la fraicheur du soir: la nuit etait +admirable, douce et sereine, l'air etait charge du parfum des roses et +des heliotropes. + +Je restai longtemps a la contempler; puis, irresistiblement attire, je +sortis de la charmille ou je m'etais tenu cache. + +--C'est vous, Pierre? dit-elle. + +D'un bond, je fus pres d'elle et la pris dans mon bras, tandis que, de +l'autre main, j'eteignais la lampe. + +Malgre mon etreinte, elle put se degager et elle me supplia de +m'eloigner. Elle se jeta a mes genoux, et tout ce qu'une femme peut +dire, elle le trouva: prieres, menaces, caresses. La lutte fut longue; +mais comme toujours, elle triompha. + +Je fis quelques pas pour m'eloigner. + +--Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu m'epargnes; tu pars; +eh bien! reste. + +Et elle se jeta dans mes bras. + + + +LIII + +Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux troubles qui +la porte, et longtemps encore sans doute il m'eut entraine dans son +courant, si tout a coup je ne m'etais brusquement trouve arrete et force +de revenir en arriere, au moins par la pensee, en mesurant le chemin +parcouru. + +Le gouvernement imperial, apres avoir fait la guerre de Crimee pour +rehabiliter l'armee et noyer dans la gloire militaire les souvenirs de +Decembre, avait entrepris la guerre d'Italie. + +Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au moment ou +l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait vers la gare de Lyon +pour aller prendre le commandement des troupes. J'avais accompagne son +cortege et j'avais vu l'enthousiasme de la foule. + +Assis dans une caleche decouverte, ayant l'imperatrice pres de lui, il +avait ete acclame sur tout son passage. En petite tenue de general de +division, il saluait le peuple, et jamais souverain, je crois, n'a +recueilli plus d'applaudissements. Les maisons etaient pavoisees de +drapeaux francais et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient +unis dans une meme pensee d'esperance et de confiance: l'armee de la +France allait affranchir un peuple. + +La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais vues pendant +les journees de Decembre mornes et ensanglantees, etaient encombrees +d'une population enthousiaste qui battait des mains et qui, du balcon, +des fenetres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses saluts +celui qui, quelques annees auparavant, l'avait fait mitrailler. + +Comme ces souvenirs de Decembre etaient loin! Qui se les rappelait en +cette belle soiree de mai, si ce n'est Napoleon lui-meme peut-etre, et +aussi sans doute quelques-uns de ceux qui avaient ete ecrases par le +coup d'Etat et rejetes en dehors de la vie de leur pays? + +J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant interet, +non-seulement comme un Francais qui pense a sa patrie, mais encore +comme un soldat qui est de coeur avec son ancien regiment: les sabres +brillaient au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi, +dans mon atelier, courbe sur mon papier blanc, je maniais le crayon. + +J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne, en lisant les +bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta, de Melegnano, j'eus des +moments cruels de doute. Plus d'une fois le journal m'echappa des mains +et je restai pendant de longues heures plonge dans des reflexions +douloureuses. + +Qui avait eu raison? Mes camarades qui etaient restes a l'armee, ou moi +qui l'avais quittee? Ils se battaient pour la liberte d'une nation, ils +etaient a la gloire, et moi j'interrogeais ma conscience, ne sachant +meme pas ou etait le bien et ou etait le mal. La France avait absous +l'homme du coup d'Etat; la France s'etait-elle trompee dans son +indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine et dans leur +rancune ne se trompaient-ils pas? + +La paix de Villafranca vint dissiper ces inquietudes qui, pendant deux +mois, m'avaient oppresse, et me rendre moins amers mes regrets de +n'avoir point pris part a cette campagne. Cette guerre, qui m'avait +paru entreprise pour une noble cause, n'avait ete, en realite, qu'une +nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient deja ete +poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui fut propre, l'Empire +avait ete oblige d'agir; et il s'etait laisse embarquer sur le principe +des nationalites sans trop savoir ou cela le conduirait. + +Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous peine de +mourir; il avait fait la guerre en parant son ambition personnelle d'un +principe qu'il etait incapable de comprendre et d'appliquer. Puis, +lorsqu'il avait eu assez de gloire pour redorer son prestige, il s'etait +subitement arrete sans souci de ses engagements ou de son principe. Il +avait gagne deux grandes batailles, de plus il avait acquis Nice et la +Savoie, que lui importait le reste? Il y avait danger a aller plus +loin, mieux valait revenir en arriere. Il n'y a que les idees qui nous +entrainent aux extremes, les interets savent raisonner et ne faire que +le strict necessaire; l'idee avait ete le pretexte dans cette guerre, +l'interet dynastique la realite. + +Je voulus cependant assister a la rentree triomphale des troupes dans +Paris, car, si desillusionne que je fusse par cette paix malheureuse, je +n'en etais pas moins fier de l'armee: ce n'etait pas l'armee qui avait +fait cette politique tortueuse, et ce n'etait pas elle qui avait demande +a s'arreter avant d'avoir atteint l'Adriatique. + +Dans les dispositions morales ou je me trouvais, j'aurais aime a +assister seul a cette entree des troupes victorieuses, mais celle qui +est maitresse de ma vie et de ma volonte en disposa autrement. + +--Je pense que vous voudrez voir le defile des troupes, me dit-elle. + +--Sans doute. + +--Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un appartement sur +les boulevards. + +--N'avez-vous pas une place reservee dans les tribunes du monde +officiel? + +--Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai retenu une fenetre +sur le boulevard, a un premier etage, et j'ai pense qu'il vous serait +agreable de m'accompagner. + +Nous n'etions plus au temps ou je ne pouvais que difficilement +l'approcher; maintenant, le monde parisien est habitue a me voir presque +partout a ses cotes, cela est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en +pense, car on n'a jamais ose m'en parler, mais enfin personne ne s'en +etonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le defile des troupes, +nous allames occuper le balcon que Clotilde avait retenu. + +D'instinct je deteste tout ce qui est theatre et mise en scene. +Cependant, quand je vis s'avancer les blesses trainant la jambe, le +bras en echarpe, la tete bandee, j'oubliai les mats venitiens, les +oriflammes, les arcs de triomphe en toile peinte, les larmes me +monterent aux yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains. + +Pendant mes dix annees passees dans l'armee je m'etais naturellement +trouve en relation avec bien des officiers; mes chefs, mes camarades, +mes amis. J'en vis un grand nombre defiler devant moi et mes souvenirs +de jeunesse allerent les chercher et les reconnaitre en tete ou dans les +rangs de leurs soldats. Les uns etaient devenus generaux ou colonels +et j'etais heureux de leurs succes; les autres etaient restes dans des +grades inferieurs et je me demandais les raisons de cette injustice ou +de cet oubli. + +Les drapeaux passaient noircis par la poudre et dechiquetes par les +balles, les musiques jouaient, les tambours-majors jetaient leur canne +en l'air, et au milieu des applaudissements et des cris d'orgueil de +la foule, les regiments se succedaient regulierement, les uns en grand +uniforme comme pour la parade, les autres en tenue de campagne, portant +dans leurs tuniques trouees et leurs kepis poussiereux les traces +glorieuses de la fatigue et de la bataille. + +Tout a coup, une commotion me frappa au coeur: au milieu des eclairs des +sabres, au loin, j'avais vu paraitre un regiment dont l'uniforme m'etait +bien connu,--le mien. + +Clotilde posa sa main sur mon bras. + +--Voyez-vous la-bas? dit-elle. Cet uniforme vous parle-t-il au coeur? +C'etait celui que vous portiez quand nous nous sommes rencontres. + +Pour la premiere fois, je restai insensible a ce souvenir d'amour; +d'autres souvenirs m'etreignaient, m'etouffaient. + +Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avancaient, et les uns apres +les autres je les retrouvais. Quelques-uns manquaient. Ou etaient-ils? +qu'etaient-ils devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment a-t-il +pu arriver a ce grade? Danglas n'est encore que capitaine et il n'est +meme pas decore. Comme les hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur +regiment de l'armee. + +Ils passent, ils sont passes. + +--Pourquoi n'etes-vous pas a leur tete? me dit Clotilde; vous seriez +leur colonel. + +Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jete au milieu du +tourbillon de mes souvenirs m'ecrasa. Je quittai le balcon et j'allai +m'asseoir dans un coin de la chambre; que m'importait ce defile +maintenant, je n'etais plus dans le present, j'etais dans le passe, +j'etais avec ceux au milieu desquels ma jeunesse s'etait ecoulee. +L'antiquite a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme s'attache +a la peau comme cette robe legendaire, et quoi qu'on fasse on ne peut +pas l'arracher. + +Je voulus les revoir, et, au lieu de rester a diner chez Clotilde, comme +je le devais, je m'en allai a Vincennes. + +Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le grand espace +denude compris entre le chateau et le fort de Gravelle. + +Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regarderent avec +indifference ou dedain ce pekin qui venait roder autour de leur +campement; mais les vieux voulurent bien me reconnaitre et me faire +fete. + +Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut: je m'etais +arrete devant lui; il me regarda d'un air goguenard en me lancant au +nez quelques bouffees de tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche +s'ouvrit, son visage s'epanouit; vivement, il retira sa pipe de ses +levres, et, portant la main a son kepi: + +--Hola, c'est le _gabidaine_. + +Que de choses s'etaient passees depuis que j'avais quitte le regiment! +Que de questions! Que de recits! + +La soiree s'ecoula vite; puis apres la soiree, une bonne partie de la +nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer a Paris, et je couchai sous la +tente roule dans une pelisse qu'on me preta. + +En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tete pleine de recits et +de souvenirs, le coeur emu, je revai que j'etais soldat et que je devais +dormir d'un sommeil leger pour etre pret a partir le lendemain matin en +expedition. + +Le froid de l'aube me reveilla, car j'avais perdu l'habitude de coucher +en plein air; mais mon reve se continua. + +Pourquoi ce reve ne serait-il pas la realite? Ils allaient partir, +pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique? Pourquoi ne pas +redevenir soldat? + +C'etait au regiment qu'etait le calme moral, la tranquillite de +l'esprit, la vie que j'aimais. + +Qu'etais-je a Paris? L'amant d'une femme qui m'avait trahi, rien de +plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais ete hier, son amant, rien de +plus. + +J'avais quitte l'armee pour obeir a ma conscience. Mais depuis, dans +combien de luttes cette conscience, fiere autrefois, lache maintenant, +avait-elle succombe, entrainee par les faiblesses de la passion! + +Et les unes apres les autres toutes ces faiblesses me revinrent. Chaque +fois, j'avais voulu resister et toujours j'avais succombe. + +Sacrifie ton honneur au mien avait ete le mot que chaque jour _elle_ +m'avait repete. + +Quel role que le mien dans le monde parisien ou je n'etais plus +"Guillaume de Saint-Neree," mais seulement "l'amant de madame de +Solignac." + +Mais la clarte du soleil levant dissipa les ombres de la reverie; je +quittai mes amis pour rentrer a Paris. + +J'avais reve. Avec le jour ma vie reprenait son cours. + + + +LIV + +Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son jardin, me fit le +signal qui me disait que je devais l'aller voir immediatement. Puis, au +lieu de se promener quelques instants, comme a l'ordinaire, elle rentra +vivement dans la maison. + +Elle paraissait troublee et marchait avec une excitation que je ne lui +avais jamais vue. + +Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal presse? + +Je l'avais quittee la veille a onze heures du soir, et notre soiree +s'etait passee comme de coutume, sans que rien fit prevoir qu'il devait +arriver quelque chose d'extraordinaire. + +Et cependant ce quelque chose s'etait assurement produit. + +Quoi? + +Nous ne sommes plus au temps ou nous nous inquietions d'un rien; +l'habitude nous a rendus indifferents au danger. D'ailleurs, quel danger +pouvait nous menacer? D'ou pouvait-il venir, de qui? + +Je ne restai point sous le coup de ces questions et je courus chez +Clotilde. + +L'hotel, ou regnait habituellement un ordre rigoureux, ou chaque chose +comme chaque personne etait strictement a sa place, me parut bouleverse. +Il n'y avait point de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge +m'annoncant, personne n'avait repondu. + +Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde elle-meme qui parut +dans le salon ou j'etais entre. + +--Que se passe-t-il donc? + +--M. de Solignac a ete rapporte hier soir dans un etat tres-grave. + +--Hier soir? + +--Aussitot apres votre depart, on est venu me prevenir que M. de +Solignac etait dans une voiture de place a moitie evanoui. Je l'ai fait +porter dans sa chambre et j'ai envoye chercher le docteur Horton. + +Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'etait pas celui que je +craignais, si veritablement je le craignais. + +--Qu'a dit Horton? + +--Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'etat etait fort grave. +Cependant M. de Solignac a bientot repris sa pleine connaissance. Ce +matin, M. Horton, qui vient de partir, a ete plus precis. M. de Solignac +avait ete frappe par une congestion au cerveau, ce qui avait amene son +evanouissement. + +--Est-ce une attaque d'apoplexie? + +--Je ne sais; Horton n'en a point parle. Il regarde cette congestion +comme une menace serieuse.... + +Elle s'arreta. Je la regardai pour lire dans ses yeux le mot qu'elle +n'avait pas prononce, mais elle tenait ses paupieres baissees et je ne +pus pas deviner sa pensee. Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la +patience d'attendre. + +--Ce danger est-il imminent? dis-je a voix basse. + +--Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de Solignac ne reste +pas dans un calme absolu et surtout s'il a conscience de son etat et du +danger qui le menace; une emotion vive peut le tuer. + +--Et qui lui donnera cette emotion? vous pouvez, il me semble, faire ce +calme autour de lui. + +--Moi, oui, et je le ferai assurement; mais le trouble peut venir du +dehors. + +--Vous etes maitresse chez vous, vous pouvez fermer votre porte. + +--Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il est d'usage que +l'empereur vienne dire adieu a ses amis mourants. Je ne pourrai pas +fermer ma porte, comme vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se +presente. + +--Il n'y a qu'a lui ecrire quelle est la situation de M. de Solignac, et +il ne viendra pas hater sa mort par une visite imprudente. Il me semble, +d'ailleurs, qu'il ne doit pas plus aimer a faire ces visites qu'on +n'aime a les recevoir. + +--J'ai pense a ecrire cette lettre, mais j'ai ete retenue par un danger +qui surgit d'un autre cote. Vous savez que M. de Solignac a entre +les mains des papiers importants qui interessent un grand nombre de +personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de Solignac peut mourir, +on voudra avoir ces papiers; si ce n'est pas l'empereur lui-meme qui +vient les chercher, ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que je +ne pourrai pas repousser. + +--En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous faire? + +--Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait pas qu'il est +malade, on ne s'inquietera pas de lui, on ne voudra pas le voir et il se +rassurera. Deja, depuis ce matin, il a demande plusieurs fois le nom de +ceux qui s'etaient presentes pour prendre des nouvelles de sa sante. Il +m'a dit qu'il voulait qu'on ecrivit regulierement le nom des personnes +qui se presenteraient. + +--Comment allez-vous faire alors, puisque precisement, par suite de vos +precautions, on ne se presentera pas? + +--Je vais faire dresser un livre de faux noms que je dicterai moi-meme, +car la situation est telle qu'il faut que personne ne sache la maladie +de M. de Solignac, alors que lui-meme croira que tout le monde en est +informe. Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir, j'arriverai +peut-etre a le tromper. On dira aux gens d'affaires qui voudront le voir +qu'il est indispose. + +--Mais si le secret est bien garde par vous et vos gens, des +indiscretions peuvent etre commises par les personnes chez lesquelles il +a ete frappe. Ou a-t-il eu cette congestion? + +--Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras, mais je ne sais pas +dans quelle maison et je ne peux pas le demander a M. de Solignac. Enfin +je vais faire tout ce que je pourrai pour etouffer le bruit de cette +maladie et je vous prie de n'en parler a personne. + +--Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en face. + +--Non, mon ami, puisque je m'ouvre a vous et vous explique les +consequences terribles qu'une indiscretion pourrait amener. Vous voyez +que je n'ai pas craint de mettre la vie de M. de Solignac entre vos +mains. Songez qu'il y a cinq ou six jours a peine, dimanche precisement, +parlant a table, il disait: "Pour moi, a moins d'etre tue par hasard ou +d'etre frappe d'apoplexie, je suis certain d'apprendre ma mort au moins +six ou huit heures a l'avance, car je recevrai une visite qui sera +plus sure que l'avertissement du medecin ou les consolations du cure." +Maintenant que nous nous sommes vus, laissez-moi retourner pres de lui. +Revenez dans la journee autant de fois que vous voudrez; je vais donner +des ordres pour qu'on vous recoive et me previenne aussitot. + +Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes. + +Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour ainsi dire a relever +ses paupieres qu'elle tenait obstinement baissees, et a fixer ses yeux +sur les miens, je lui dis ce seul mot: + +--Clotilde! + +Mais elle detourna la tete, et retirant doucement sa main de dedans les +miennes, elle sortit du salon sans se retourner. + +J'avais bien souvent pense a la mort de M. de Solignac. Mais ce qui +flotte indecis dans notre esprit ne ressemble en rien aux faits +materiels de la realite. + +M. de Solignac allait mourir. Quel resultat cette mort aurait-elle sur +ma vie? + +Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la certitude et la +preuve. Elle avait fait un mariage d'argent ou plutot de position, ce +qu'on appelle dans le monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait +voulu la fortune, et elle l'avait prise ou elle l'avait trouvee, sans +s'inquieter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait servi son +calcul. M. de Solignac, en dix annees, avait conquis une fortune qu'on +croyait considerable et qui lui avait cree une grande position dans la +speculation: il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eut mis les +mains. + +Les predictions de mon camarade Poirier s'etaient realisees, et M. de +Solignac etait rapidement devenu une puissance financiere avec qui +on avait du compter; en ces dernieres annees, ce n'etaient plus les +aventuriers qui dinaient a sa table, des Partridge, des Torlades, +mais les grands noms du monde des affaires. Et son habilete lui avait +toujours permis de se retirer les mains pleines la ou les autres +restaient les mains vides. + +Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde? + +J'etais en train de tourner et de retourner cette question, en suivant +la rue Moncey, pour rentrer chez moi, quand je me sentis saisir par le +bras. Je levai les yeux sur celui qui m'arretait, c'etait Treyve. + +--Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il, comment se trouve-t-il? + +--M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption, mais il va +bien. + +--Tout a fait bien; il ne se ressent donc pas de son attaque d'hier? + +--Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque. + +--Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu d'attaque hier, c'est +que vous avez vos raisons pour cela, et je ne me permets pas de les +deviner; seulement, quand je vous dis que M. de Solignac a eu une +attaque hier soir, il ne faut pas me repondre non. Je n'avance jamais +que ce dont je suis sur, et je suis sur de cette attaque; si vous ne la +connaissez pas, apprenez-la de ma bouche et faites-en votre profit, si +profit il peut y avoir pour vous. + +--Je vous repete ce que je viens d'apprendre; on m'a dit que M. de +Solignac, que je n'ai pas vu, etait indispose, voila tout. + +--Eh bien, mon cher, la legere indisposition de M. de Solignac n'est +rien moins qu'une bonne congestion au cerveau, qui a ete causee hier +soir, a onze heures, par un acces de colere. Vous voyez que je precise. + +--En effet, et je commence a croire que vous etes bien informe. + +--Comment vous commencez? mais vous etes donc le doute incarne. Eh bien, +je vais vous achever. Vous connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas? + +--J'en ai entendu parler. + +--Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu, beaucoup, +tendrement, en attendant que ce soit pas du tout. Lina a une niece, +mademoiselle Zulma, une adorable diablotine de quinze uns. Zulma connait +M. de Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en meme temps +elle connait un Arthur du nom de Polyte, qui lui veut du mal. La lutte +du bon et du mauvais principe s'est precisee hier a l'occasion d'une +lettre de cet aimable Polyte, qui est tombee entre les mains de M. de +Solignac. En se voyant trompe pour un pale voyou, car Polyte n'est, +helas! qu'un pale voyou, M. de Solignac a eu un acces de colere +terrible, et il a ete frappe d'une congestion chez Zulma, rue +Neuve-des-Mathurins. Frayeur de l'enfant qui perd la tete et s'adresse +en desespoir de cause a sa tante. On emballe M. de Solignac dans un +fiacre, car un illustre senateur, un celebre financier ne peut pas +mourir chez mademoiselle Zulma, et on l'expedie chez lui. Madame de +Solignac a du le recevoir franco, ou le cocher est un voleur. + +J'etais tellement frappe de ce recit, que je restai sans repondre. + +--Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que M. de Solignac passe +sans cesse d'une Zulma a une autre, et qu'il lui faut absolument des +pommes vertes. + +Mon parti etait pris. + +--Je crois, dis-je a Treyve, que vous ferez sagement de ne pas parler de +cette congestion. Si on cache la maladie de M. de Solignac, c'est qu'on +a interet a la cacher. Je peux meme vous dire que cet interet est +considerable. Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle +Lina, et obtenez, n'importe a quel prix, qu'elles ne parlent pas de +l'accident d'hier. Il y va de la fortune de M. de Solignac, meme de sa +vie. + +Treyve leva les bras au ciel. + +--Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire a Adrien Sebert; il +va l'arranger pour la mettre dans son journal. + +--Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert? + +--Un chroniqueur du _Courrier de Paris_. Comme l'histoire etait drole, +je la lui ai contee; elle sera ce soir dans son journal. + +--Il ne faut pas qu'elle y soit. Ou est M. Sebert? + +--Il m'a quitte pour aller a son journal. + +--Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller trouver; pour vous, +courez chez votre amie Lina et faites-lui comprendre qu'il ne faut pas +dire un mot de ce qui s'est passe hier. + +--Ca faisait une si belle reclame a sa niece. Enfin, je vous promets de +faire le possible et meme l'impossible. + +--Notez que le secret n'a d'importance que tant que M. de Solignac est +en vie; le jour de sa mort on pourra parler. + +--Et s'il ne meurt pas? + + + +LV + +S'il ne meurt pas. + +Ce fut le mot que je me repetai en allant aux bureaux du _Courrier de +Paris_. + +S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a ete depuis +plusieurs annees. + +S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je suis affranchi de +toutes les servitudes, de toutes les hontes que j'ai du m'imposer depuis +que je suis son ami. + +Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le monde je suis +"l'ami de la maison", aussi bien celui du mari que celui de la femme; et +le monde n'a pas tort. Par ma conduite, par mon attitude tout au moins +avec M. de Solignac, j'ai autorise toutes les insinuations, toutes les +accusations. Comment le monde, en me voyant sans cesse a ses cotes, en +apprenant certains services que je lui rendais, ou, ce qui est plus +grave encore, ceux que je me laissais rendre par lui; en trouvant nos +noms meles dans mille circonstances ou ils n'auraient pas du l'etre, +comment le monde eut-il pu supposer que les apparences etaient +mensongeres et qu'en realite, au fond du coeur, je n'avais pour cet +homme que de la haine et du mepris? + +Quel poids sa mort m'enleverait de dessus la conscience! plus +d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lachetes; Clotilde libre et moi +plus libre qu'elle. + +Je ne serais pas sincere si je n'avouais pas que bien souvent j'avais +pense a cette mort. Plus d'une fois je m'etais ecrie: "Je n'en serai +donc jamais delivre!" Mais il etait si solidement bati, si vigoureux, si +resistant, que cette mort ne m'etait jamais apparue que dans un lointain +brumeux. La realite avait ete plus vite que ma pensee. Maintenant il +etait mourant. + +Et pour qu'il mourut, pour que Clotilde fut libre, pour que je le fusse, +je n'avais qu'un mot a dire ou plutot a ne pas dire. + +J'etais arrive devant les bureaux du _Courrier de Paris_, je m'arretai +pour reflechir un moment; mais les passants qui allaient et venaient sur +le trottoir ne me permettaient pas d'etre maitre de ma pensee. Ou +plutot le trouble qui s'etait fait en moi ne me permettait pas de +peser froidement les idees qui s'agitaient confusement dans mon ame. +J'attribuais mon agitation aux distractions exterieures quand, en +realite, c'etait un bouleversement interieur qui m'empechait de me +recueillir. + +J'allai sur le boulevard; la aussi il y avait foule; on me coudoyait, on +me poussait; je me heurtais a des groupes que je ne voyais pas. + +Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonte et ma raison; +j'avais besoin de me recueillir. + +L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arreterent machinalement +me dit qu'il etait midi dix minutes; les journaux ne se publient +qu'apres la Bourse, j'avais du temps devant moi, je poussai jusqu'aux +Tuileries. + +Tout se heurtait si confusement dans mon cerveau qu'une idee a peine +formee etait effacee par une nouvelle, il me fallait le calme pour +descendre en moi, et avant de prendre une resolution savoir nettement ce +que j'allais faire. + +Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empeche les enfants et les +promeneurs de sortir; le jardin etait desert; je ne trouvai personne +sous les marronniers, dont l'epais feuillage retenait la pluie. + +Je n'etais plus distrait, je n'etais plus trouble, et cependant je ne +voyais pas plus clair en moi: j'etais dans un tourbillon, et mes pensees +tournoyaient dans ma tete comme les feuilles seches, alors que, saisies +par un vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux. + +Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant de la mort +pour l'empecher de frapper son dernier coup. + +Telle etait la situation; il fallait l'envisager avec calme et voir +quelle conduite elle devait m'inspirer. + +Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer a ma raison +chancelante. + +Cependant cette situation etait bien simple et je n'etais pour rien dans +les faits qui l'avaient amenee. Elle s'etait produite en dehors de moi, +a mon insu, sans que j'eusse rien fait pour la preparer. Ce n'etait pas +moi qui avais conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas moi +qui avais excite sa fureur, pas moi qui l'avais frappe d'une congestion +mortelle. S'il mourait de cette congestion, c'est que son heure etait +venue et que la Providence voulait qu'il mourut. + +De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence et lui? +Cela ne me regardait point. Etais-je le fils de M. de Solignac? son ami? + +Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il m'avait pris celle +que j'aimais, il m'avait reduit a cette vie miserable que je menais +depuis si longtemps. Il etait puni de ses infamies, et Dieu prenait +enfin pitie de mes souffrances. + +Et je voulais arreter la main de Dieu! Au moment ou j'allais atteindre +le but que j'avais si longtemps reve, je m'en eloignais. Et pourquoi? +Pour sauver un homme qui ne faisait que le mal sur la terre. + +Sans doute c'eut ete un crime a moi, sachant ce que Clotilde m'avait +appris, d'aller repeter partout: "M. de Solignac est dans un etat +desespere, et s'il apprend la verite de la situation, il peut en +mourir." Mais ce n'est point ainsi que les choses se presentent. + +Je n'ai dit a personne que M. de Solignac etait mourant, et j'ai eu meme +la generosite de demander a celui qui pouvait repandre cette nouvelle de +la cacher. + +C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal edite cette nouvelle, +si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont interet a la connaitre, et +par eux si elle penetre jusqu'a M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne +sera pas ma faute. + +Dieu l'aura voulu. + +Je n'avais rien a faire, je n'avais qu'a laisser faire, ce qui etait +bien different. + +Cette conclusion apaisa instantanement le tumulte qui m'avait si +profondement trouble. Je m'assis sur un banc. Rien ne pressait plus, +puisque je n'irais pas au journal. Je me mis a regarder des pigeons qui +roucoulaient dans les branches. + +Le jardin etait toujours desert et les oiseaux causaient en liberte. Au +loin on entendait le murmure de la ville. + +--Rien a faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra; s'il doit +guerir, il guerira; cela ne me regarde en rien. Les choses iront comme +elles doivent aller. + +Toute la question maintenant etait de savoir s'il vivrait ou s'il +mourrait. A son age une congestion devait etre mortelle. La mort etait +donc la probabilite. Clotilde serait veuve. Enfin! + +Mais a cette idee je ne sentis pas en moi la joie qui aurait du me +transporter; au contraire. + +Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus trouble peut-etre +qu'au moment ou je discutais ma resolution; et, cependant, cette +resolution etait prise, maintenant, elle avait ete raisonnee, pesee. +D'ou venait donc le tumulte qui soulevait ma conscience? + +--Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu que tu ne te +souviendras pas que tu avais aux mains un moyen pour empecher cette mort +et que tu as tenu tes mains fermees? Si cette visite dont on t'a parle +a lieu, si elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu +embrasseras ta Clotilde, qui maintenant sera bien _ta Clotilde_, un +fantome ne se dressera-t-il pas derriere elle? En racontant cette +nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle pouvait produire; toi, tu +le connais, cet effet, et cependant tu permets qu'on publie la nouvelle. +Tu appelles cela laisser aller les choses a la grace de Dieu. As-tu le +droit de laisser accomplir ce que tu peux empecher? Ne tendras-tu pas la +main a l'homme qui se noie et te diras-tu que c'est Dieu qui l'a voulu? +Cet homme est ton ennemi. Mais c'est la ce qui, precisement, aggrave ton +crime. Sa mort t'affranchit de tes lachetes de chaque jour; tu seras +libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords ne t'ecrasera-t-il +pas? + +J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette pensee se fut +precisee dans mon esprit, je n'hesitai plus, et, quittant aussitot les +Tuileries, je repris le chemin du _Courrier de Paris_. + +Deux heures sonnaient a l'horloge, ne serait-il pas trop tard? + +Je demandai M. Sebert; on me repondit qu'il etait parti apres avoir +corrige ses epreuves. Je n'avais pas prevu cela. Je demandai ou +je pourrais le trouver. On me repondit: a cinq heures au cafe du +Vaudeville. + +--Et a quelle heure parait le journal? + +--A trois heures et demie. + +Je restai un moment deconcerte. Si je ne pouvais voir le redacteur qu'a +cinq heures et si le journal paraissait a trois heures et demie, il +m'etait donc impossible d'empecher la nouvelle de paraitre. + +--Si c'est pour affaire de redaction, me dit le garcon de bureau, vous +pouvez voir le secretaire de la redaction. + +Assurement je devais le voir. J'entrai donc au bureau du secretaire et +lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais a sa complaisance pour +qu'il ne publiat point la nouvelle de l'accident qui etait arrive a M. +de Solignac. + +--Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son pince-nez pour +me regarder. + +--Tres-vrai. + +--Alors, monsieur, je suis desole de vous dire que je ne peux pas ne pas +le publier. + +--Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit votre journal ou +si quelqu'un lui parle de votre article. + +--Cela pourrait peut-etre arriver si l'article etait redige dans une +forme inquietante. Mais cela n'est pas. Nous nous contentons d'annoncer +le fait lui-meme. M. de Solignac sait bien qu'il a eprouve un accident. + +--Il faudrait qu'il fut seul a le savoir, tous les jours on se sent +malade et l'on ne s'inquiete que quand on est averti par ses amis. + +--M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais tout de suite +que je vais supprimer cette nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. Mieux +que personne, puisque vous etes l'ami de M. de Solignac, vous savez +quelle position il occupe. + +--Il ne faut pas s'exagerer l'importance de cette position; ce n'est pas +parce que M. de Solignac est malade, que l'Etat est en danger ou que la +Bourse va baisser. + +--La Bourse, non, c'est-a-dire la Rente, mais les affaires dont M. +de Solignac est le fondateur? C'est la ce qui donne une veritable +importance a cette nouvelle. La mort de M. de Solignac peut ruiner bien +des gens, car il est l'ame de ses entreprises. Excellentes tant qu'il +les dirige, ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour ou il ne +sera plus la. Vous voyez donc que, sachant la maladie de M. de Solignac, +il nous est impossible de n'en pas parler. On ne fait pas un journal +pour soi, on le fait pour le public, et c'est un devoir d'apprendre +au public tout ce qui peut l'interesser. La maladie de M. de Solignac +l'interesse, je la lui annonce. + +J'insistai; il ne se laissa point toucher. + +--Le redacteur en chef est absent pour le moment, me dit-il en maniere +de conclusion; je pense qu'il va rentrer avant la mise en pages; vous +lui expliquerez votre demande, et s'il consent a supprimer la nouvelle, +ce sera bien. + +--Et s'il ne rentre pas? + +--Je la publierai. + +J'attendis. Rentrerait-il a temps, ou rentrerait-il trop tard? + +--Si j'etais venu il y a deux heures, aurais-je trouve votre redacteur +en chef ici? demandai-je. + +--Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui. + +Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'ecoulerent. Le redacteur +en chef n'arrivait pas. Trois heures sonnerent, puis le quart, puis la +demie. Il ne viendrait pas. La nouvelle paraitrait. + +--On va serrer la troisieme page, dit un gamin coiffe d'un chapeau de +papier. + +--C'est celle ou se trouve le fait Solignac, me dit le secretaire de la +redaction. + +Decidement Dieu le voulait. J'avais fait le possible. + +A ce moment, la porte s'ouvrit. + +--Voici le redacteur en chef, dit le secretaire. Et il expliqua a +celui-ci ce que je demandais. + +--Vous tenez beaucoup a ce que cette nouvelle ne paraisse pas? me dit le +redacteur en chef. + +--Je tiens a faire tout ce que je pourrai pour l'empecher. + +--Eh bien! qu'on la supprime. + +Il me fallut le remercier. Je tachai de le faire de bonne grace. + +--Si vous voulez empecher cette nouvelle d'etre connue, me dit le +secretaire de la redaction, il faudrait voir Sebert; car il va la mettre +dans sa correspondance belge. Vous le trouverez au cafe du Vaudeville a +cinq heures. + +J'attendis M. Sebert jusqu'a cinq heures et demie, et une fois encore je +crus que malgre mes efforts la nouvelle serait publiee; mais enfin il +arriva; on me le designa et il me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout +d'abord il me refusa, j'insistai, il ceda. + +Je rentrai chez moi brise: je trouvai un mot de Clotilde: M. de Solignac +etait mort a cinq heures. + +Cette fois je respirai pleinement. + + + +LVI + +M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la premiere a me +parler de l'avenir. + +Cela pour moi resultait de nos deux positions: elle etait riche et +j'etais pauvre. + +Sa fortune, il est vrai, n'etait pas ce qu'on avait cru, car les +affaires de M. de Solignac etaient fort embrouillees ou plus justement +fort compliquees; mais leur liquidation, si mauvaise qu'elle fut, +promettait encore un magnifique reliquat. + +En tous cas cette fortune, alors meme qu'elle serait diminuee dans +des proportions improbables, serait toujours une grosse fortune en la +comparant a ce que je pouvais mettre a cote d'elle, puisque mon avoir se +reduit a rien. + +Bien souvent, pensant a la mort de M. de Solignac et l'escomptant, si +j'ose me servir de ce mot, je m'etais dit que, pour ce moment, il me +fallait une fortune ou tout au moins une position pour l'offrir a +Clotilde. + +Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point ainsi a volonte, et par +cette seule raison qu'on en a besoin. Tous les jours, il y a des gens de +bonne foi naive qui se disent en se levant que decidement le moment est +arrive pour eux de faire fortune, et qui cependant se couchent le soir +sans avoir pu realiser cette idee judicieuse. Comment aurais-je fait +fortune, d'ailleurs? Avec mes dessins, c'est a peine s'ils m'ont donne +le necessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent de l'argent, ce +sont ceux qui joignent au talent un travail regulier, et ce n'est pas +la mon cas. Je n'ai pas de talent, et je n'ai jamais pu travailler +regulierement, ce qui s'appelle travailler du matin au soir. + +La seule chose que j'aie pu faire avec regularite, avec emportement, +avec feu, c'a ete d'aimer. + +Par la, par ce cote seulement, j'ai ete un artiste. En ce temps de +calme, de bourgeoisie et d'effacement, ou l'amour ne semble plus etre +qu'une affaire comme les autres dans laquelle chacun cherche son +interet, j'ai aime. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire +d'une femme. Je me suis donne a elle tout entier, esprit, volonte, +conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un desir, elle, toujours +elle. + +Durant ces huit annees, la grande affaire, pour moi, n'a pas ete le +Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les elections de Paris, mais +simplement de savoir le lundi si Clotilde allait a l'Opera, et le mardi +si elle irait aux Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a ete +d'aller moi-meme a l'Opera ou aux Italiens. J'ai ete le satellite d'un +astre qui m'a entraine dans ses mouvements, ne m'en permettant pas +d'autres que ceux qu'il accomplissait lui-meme. + +Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'a vivre ainsi on ne fait +pas fortune? C'est ce qui est arrive pour moi. + +Pecuniairement, je suis exactement dans la meme situation qu'au moment +ou j'ai donne ma demission. Vingt fois, peut-etre cinquante fois, M. de +Solignac m'a offert des occasions superbes pour gagner sans peine de +grosses sommes qui, mises bout a bout et additionnees, eussent bien vite +forme une fortune. Mais, grace au ciel, je n'en ai jamais profite. Il +suffisait qu'elles me vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fut +impossible de les accepter. Quant a celles qui ont pu se presenter +autrement (et dans le monde ou je vivais elles ne m'ont pas manque), je +n'ai jamais eu le temps de m'en occuper. Je ne m'appartenais pas; mon +intelligence comme mon coeur etaient a Clotilde. + +Donc je n'avais rien et c'etait vraiment trop peu pour demander en +mariage une femme riche. + +Si vous etiez bon pour etre son amant, me dira-t-on, vous l'etiez encore +pour devenir son mari. Sans doute, cet argument serait tout-puissant +si le monde etait organise d'apres la loi naturelle; mais comme il est +regle par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout d'abord +parait excellent, se trouve en fin de compte n'avoir aucune valeur. + +Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose a faire: attendre que +Clotilde me parlat de ce mariage. + +Assez souvent elle m'avait dit: "Suis-je ta femme, m'aimes-tu comme ta +femme," pour me repeter ces paroles alors qu'elles pouvaient prendre une +signification immediate et devenir la realite. Il me semblait qu'elle +m'aimait assez pour venir au-devant de mes esperances. + +Cependant ce ne fut point cette question de mariage qu'elle aborda, mais +bien une autre a laquelle, je l'avoue, j'etais loin de penser. + +Pendant son mariage, Clotilde avait ete si peu la femme de M. de +Solignac, que je n'avais pas cru que la mort de celui dont elle portait +le nom dut amener le plus leger changement entre nous. Nous serions +un peu plus libres, voila tout, et cette liberte avait ete si grande, +qu'elle ne pouvait guere l'etre davantage, a moins que je n'allasse +demeurer chez elle. + +Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition? Que je +la connaissais peu! + +--Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps apres la mort de M. +de Solignac, le moment est venu de traiter entre nous une question +delicate. + +--Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez la premiere, et +je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous voir mettre tant +d'empressement a venir au-devant de mes desirs. + +Elle me regarda avec surprise; mais j'etais si bien convaincu qu'elle ne +pouvait que vouloir me parler de notre mariage, que je ne m'arretai pas +devant cet etonnement et je continuai: + +--Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez, mais ce que je +veux repeter, c'est que rien n'est au-dessus de mon amour pour vous; +c'est cet amour qui a fait ma vie, il la fera encore. Assurement, le +role que joue dans le monde un homme pauvre qui epouse une femme riche +est fort ridicule, et il l'expose a toutes sortes d'humiliations, a +toutes sortes d'accusations. Personne ne veut admettre la passion, tout +le monde croit a la speculation. Que cela ne vous arrete pas: aime par +vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations glisseront +sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y aura place en lui que pour la +joie. + +Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle m'arreta: + +--Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler, me dit-elle, nous +avons tout le temps de nous en occuper, c'est du present. La mort de M. +Solignac m'impose des convenances que nous devons respecter. + +--Ah! c'est de questions de convenances que vous voulez m'entretenir, +dis-je, tombant du reve dans la realite, rougissant de ma naivete, +humilie de ma sottise, profondement blesse dans ma confiance. + +--Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons pas garder maintenant +les habitudes que nous avions au temps de M. de Solignac. + +--Vraiment? + +--Oh! j'entends en public. Une veuve est obligee a une reserve dont une +femme est affranchie par l'usage. + +--L'usage est admirable. + +--Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas admirable; +il est, cela suffit pour que je desire lui obeir et pour que je vous +demande de me faciliter cette tache... penible. Si vous y consentez, +nous ne nous verrons donc que dans l'intimite la plus etroite. Si nous +etions maintenant ce que nous etions naguere, ce serait nous afficher +pour le present, et en meme temps ce serait donner de notre passe une +explication que le monde ne pardonnerait pas. + +Je n'avais rien a repondre a cette morale mondaine, ou plutot la +surprise, l'indignation et la douleur ne me permettaient pas de dire ce +que j'avais dans le coeur: les paroles seraient allees trop vite et trop +loin. + +Je me conformai a ce qu'elle exigeait, nous adoptames un genre de vie +qui devait respecter ses singuliers scrupules, et bien entendu il ne fut +pas question entre nous de mariage. Nous avions le temps, suivant +son expression; ce n'etait pas a moi maintenant qu'il appartenait de +s'occuper de notre avenir; l'experience du present m'etait une trop +cruelle lecon. + +Le temps s'ecoulait ainsi, lorsqu'un fait se presenta qui exaspera +encore ma reserve a ce sujet. Clotilde se trouva enceinte. + +De meme qu'elle m'avait souvent parle autrefois de son desir d'etre ma +femme, de meme elle m'avait parle souvent aussi de son desir d'avoir un +enfant. "Un enfant de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble, +qui porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?" Il semblait donc +que, ce souhait realise, elle devrait en etre heureuse. + +Ce fut la figure sombre et avec un veritable chagrin qu'elle m'annonca +cette nouvelle. + +Mon premier mouvement fut un transport de joie; mais je n'etais +malheureusement plus au temps ou je m'abandonnais a mon premier +mouvement. Avant de repondre par un mot ou par un regard de bonheur, +j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le son de sa voix +m'avait deja indique. + +Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue a cette situation, le +mariage. Mais telles etaient les conditions dans lesquelles nous nous +trouvions places que je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car +aussitot l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi pour forcer +un consentement qu'on ne donnait pas de bonne volonte. + +Je ne repondis pas. + +--Vous ne me repondez pas, dit-elle, en me regardant. + +--Vous etes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous m'apprenez me +donne la joie la plus grande que je puisse recevoir de vous; mais que +puis-je vous repondre? C'est a vous de parler. Que voulez-vous pour +nous? que voulez-vous pour cet enfant? que voulez-vous pour moi? + +Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse: + +--J'ai la tete troublee, dit-elle, je ne saurais prendre en ce moment +une resolution sur un sujet de cette importance; laissez-moi reflechir, +nous en reparlerons. + +Ce retard ne donnait que trop clairement a entendre ce que serait cette +resolution. Elle fut en effet d'attendre, attendre encore; un mariage +suivant de si pres la mort de M. de Solignac etait un aveu brutal. On +cacherait la grossesse, et pour cela nous irions a l'etranger. + +Ce fut ainsi que nous partimes pour l'Angleterre et que nous allames +nous etablir dans l'ile de Wight, a Ryde, ou, sous un faux nom, nous +occupames une villa de _Brigstoche Terrace_. + +J'aurais eu le coeur libre de toute preoccupation que les sept mois que +nous passames la auraient assurement ete les plus beaux de ma vie. Nous +etions libres, nous etions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme +n'ont vecu dans une plus etroite intimite. Pour tout le monde, en effet, +nous etions mari et femme, excepte pour nous, helas! + +Cependant ces sept mois s'ecoulerent vite dans cette ile charmante ou +chaque jour nous faisions de delicieuses promenades, et ou les jours +de pluie nous avions pour nous distraire la vue splendide qui de notre +terrasse s'etendait sur les cotes du Hampshire, le detroit du Solent et +les flottes de navires aux blanches voiles qui passent et repassent sans +cesse dans cette baie. + +Quand le terme fatal arriva, nous quittames l'ile de Wight pour Londres, +obeissant en cela a une nouvelle exigence de Clotilde. + +--Vous vous etes jusqu'a present conforme a mon desir, me dit-elle, +et je saurai un jour vous payer le sacrifice que vous m'avez fait si +genereusement. Maintenant, j'ai une nouvelle grace a vous demander. Il +faut que la naissance de notre enfant soit cachee. Ici, il serait trop +facile de la decouvrir. Allons a Londres. + +Nous allames a Londres ou elle donna naissance a une fille que j'appelai +Valentine, du nom de ma mere. + +--Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que je serai ta femme, +n'est-ce pas, et notre enfant doit te rassurer mieux que toutes les +promesses. Laisse-moi donc arranger notre vie pour assurer notre amour +sans rien compromettre. + +Au bout d'un mois, nous revinmes a Paris et j'allai conduire ma fille +chez une nourrice qui m'avait ete trouvee a Courtigis sur les bords de +l'Eure. La veuve d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel, habite +ce pays; c'est une tres-excellente et tres digne femme qui voulut bien +me promettre de veiller sur ma fille et d'etre pour elle une mere en +attendant le moment ou la mere veritable voudrait se faire connaitre. + + + +LVII + +La naissance de ma fille fit ce que les observations, les inductions, +les raisonnements n'avaient pu faire, elle me demontra jusqu'a +l'evidence que Clotilde ne voulait pas me prendre pour mari. + +Pourquoi? + +Un autre que moi examinant cette question eut trouve l'explication de sa +resistance dans des raisons personnelles, c'est-a-dire dans la fatigue +d'une liaison qui durait depuis trop longtemps. Seul peut-etre je ne +pouvais accepter cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves +certaines que son amour ne s'etait point affaibli et qu'il etait +maintenant ce qu'il avait ete pendant les premiers mois de notre +liaison. Seulement, la mort de Solignac ne lui avait pas fait faire un +pas decisif: Clotilde voulait bien etre aimee par moi, elle voulait bien +m'aimer, elle ne voulait pas plus. + +Ce n'etait donc pas dans des raisons personnelles qu'il fallait +chercher, mais dans des raisons professionnelles, si l'on peut +s'exprimer ainsi, c'est-a-dire que le motif determinant de son refus +etait dans ma position. Elle ne voulait pas prendre pour mari, un homme +qui n'etait rien et qui n'avait rien. En agissant ainsi, etait-elle +entrainee par l'interet? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le +supposer un instant; legataire de M. de Solignac, elle etait assez riche +pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un nouveau mariage. Ce qui la +dominait, c'etait l'opinion du monde. Elle ne voulait pas qu'on put dire +qu'elle avait epouse par amour un homme de rien. Que le monde, au temps +ou elle etait mariee, dit que cet homme etait son amant, elle n'en avait +eu souci. Mais qu'il dit maintenant que de cet amant elle faisait +son mari, c'etait ce qu'elle ne pouvait supporter. Etrange morale, +contradiction bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'etait ainsi; et +d'ailleurs, il ne serait peut-etre pas difficile de trouver d'autres +femmes qui aient agi de cette maniere. + +Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne pas voir +Clotilde venir au-devant de mes desirs en me donnant ce dernier +temoignage d'amour. Mais enfin, comme elle m'aimait, comme elle me +donnait d'autres marques de tendresse, comme rien n'etait change dans +notre vie intime, je m'etais resigne a rester dans cette situation tant +qu'elle voudrait la garder: pourvu que je la visse chaque jour; pourvu +qu'elle fut a moi, c'etait l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard, +s'il devait venir. J'avais son amour, et c'etait son amour seul que je +voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter que les joies de +l'interieur et du foyer. + +Mais la naissance de Valentine changeait completement la situation. Il +fallait qu'elle eut un pere, une mere, une famille, la chere petite. Et +le mariage, qui pour nous n'etait pas rigoureusement exige, le devenait +pour elle; il fallait qu'elle fut notre fille, pour elle d'abord, et +aussi pour nous. + +Arrive a cette conclusion, je me decidai a forcer le consentement de +Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, un seul, conquerir un nom +ou une fortune, et, ainsi arme, exiger ce qu'on ne m'offrait pas. + +Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une fortune du jour au +lendemain: il faut des conditions particulieres, du temps, des occasions +et encore bien d'autres choses. J'examinai le possible, et apres avoir +reconnu que j'etais absolument incapable de faire fortune, je m'arretai +a l'idee de tacher de me faire un nom dans la guerre d'Amerique. Il me +sembla que pour un homme determine qui connaissait la guerre, il y avait +la des occasions de se distinguer: les Americains avaient besoin +de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui se +presenteraient. + +Sans doute, pour realiser cette idee, il me fallait quitter Clotilde, +quitter ma fille, mais c'etait un sacrifice necessaire, et, si +douloureux qu'il put etre, je ne devais pas hesiter a me l'imposer. + +Avant de partir pour l'Amerique, je voulus m'y preparer un bon accueil +et m'entourer d'appuis et de recommandations, qui pouvaient m'etre +utiles. Pour cela, je songeai a m'adresser a mon ancien camarade +Poirier, qui, si souvent, m'avait fait des offres de service que je +n'avais pas pu accepter. + +Devenu general, Poirier etait maintenant un personnage dans l'Etat; il +avait l'oreille et la confiance de son maitre et tout le monde comptait +avec lui; il pouvait a peu pres ce qu'il voulait. Pour ce que je +desirais obtenir, cette toute-puissance n'eut pas pu cependant m'etre +d'une grande utilite; mais il avait epouse une riche Americaine, et je +savais que la famille de sa femme jouissait d'une influence considerable +aux Etats-Unis. + +Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous etions assez +souvent rencontres, et toujours il m'avait raille de ce qu'il appelait +"la fidelite de ma paresse;" dans les circonstances presentes, il +voudrait peut-etre m'aider a m'affranchir de cette "paresse." + +Je lui ecrivis pour lui demander un rendez-vous; il me repondit aussitot +qu'il me recevrait le lendemain matin, entre neuf et dix heures. A +neuf heures, je me presentai a l'hotel qu'il occupe au haut des +Champs-Elysees. + +Non content d'etre devenu general et d'occuper deux ou trois fonctions +de cour qui lui font une riche position, Poirier, comme M. de Solignac +et comme beaucoup d'autres, a profite de sa situation pour faire des +affaires, et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la +main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six speculateurs +que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. Je crus qu'il me +faudrait attendre et ne passer qu'apres eux, mais quand j'eus donne mon +nom, on me fit entrer aussitot dans le cabinet du general. + +En veston du matin, Poirier etait assis dans un fauteuil, et trois +enfants, dont l'aine n'avait pas cinq ans, jouaient autour de lui, l'un +lui grimpant aux jambes, les autres se roulant sur le tapis. + +--Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais je ne veux pas +deranger M. Number one. + +Et comme je le regardais: + +--Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai l'honneur de vous +le presenter; le voici, c'est mon fils aine. Maintenant, voici miss +Number two, ma fille; puis Number three, mon second fils; quant a miss +Number four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les noms de +mes enfants; j'ai trouve plus commode de les designer par un numero. Je +sais d'avance comment ils s'appelleront, car Number four n'est pas le +dernier. Un enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour qu'une +femme vous laisse tranquillite et liberte; elle s'occupe de sa famille, +elle se soigne elle-meme et elle ne peut pas faire de reproches a un +mari aussi... bon mari. Quant a doter ou a caser tout ce petit monde, +la France y pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous assure +qu'il est bon a suivre. Venez-vous m'annoncer votre mariage? + +--Je viens vous demander si vous pouvez me faire admettre dans l'armee +americaine avec mon grade de capitaine? + +--Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant? + +--Je suis arrive a un age ou il faut absolument que je me fasse une +position, et je viens vous prier de m'y aider. + +--Vous voulez une position et vous voulez en meme temps quitter la +France! pardonnez ma surprise, mais ce que vous me dites la est +tellement extraordinaire pour quelqu'un qui vous connait et qui vous +a suivi comme moi, que vous ne vous facherez pas, je l'espere, de mes +exclamations. + +--Nullement; vous avez le droit d'etre surpris d'une determination qui +ne peut pas etre plus etrange pour vous qu'elle ne l'est pour moi-meme. + +--Alors, tres-bien. Mais revenons a votre affaire. Vous voulez prendre +du service dans l'armee americaine. Dans laquelle, celle du Nord ou +celle du Sud? Mon beau-pere est pour le Nord et les oncles de ma femme +sont pour le Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti, +et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez un conseil, +je vous engagerai a ne prendre ni l'un ni l'autre. + +--Et pourquoi? + +--Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir d'avance +celui qui triomphera, et dans la guerre d'Amerique, la question, en ce +moment, est difficile. Le Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A +quoi vous servira de vous etre battu pour le Nord, si c'est le Sud qui +triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours s'arranger pour +etre un vainqueur; au moins, c'est ma regle de conduite, et je la crois +bonne. Je ne vous conseille donc pas de prendre du service en Amerique. + +--J'aurais bien des choses a repondre a votre theorie, mais ce que +je veux dire seulement, c'est que si l'idee m'est venue d'aller en +Amerique, c'est qu'il n'y a qu'en Amerique qu'on fasse la guerre en +ce moment, et comme c'est par la guerre seule que je peux gagner la +position que je veux, il faut bien que j'aille ou l'on se bat. + +--Alors nous pouvons nous entendre; des lors que c'est une affaire, une +bonne affaire que vous cherchez, j'ai mieux a vous proposer que ce que +vous avez en vue. Mais qui m'eut dit que vous seriez un jour ambitieux? +comme les hommes changent! + +--Helas! + +--Je ne dis pas helas comme vous, car comment gouverner un pays si tous +les hommes gardaient les illusions de la jeunesse? Enfin voici ce que +j'ai a vous offrir. S'il n'y a qu'aux Etats-Unis qu'on se batte en ce +moment, on pourrait bientot se battre ailleurs, c'est-a-dire au Mexique. +Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France ont des reclamations +a adresser a ce pays pour des dettes qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne +s'execute pas de bonne volonte, on l'executera par la force. Les choses +en sont la pour le moment, et ce qui rend une expedition assez probable, +c'est que dans les reclamations de la France, se trouve une creance qui +est une affaire personnelle pour l'un des maitres de notre gouvernement. +En un mot, un banquier de Mexico nomme Jecker demande au gouvernement +mexicain quinze millions de piastres, et sur cette somme il abandonnera +30 pour 100 a un de nos amis, si celui-ci parvient, par un moyen +quelconque, a le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que si un +tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer parti, et que, +coute que coute, il la poussera jusqu'au bout? + +--Jusqu'a faire la guerre? + +--Jusqu'a tout. Mais cette affaire n'est pas celle que je veux vous +proposer. Le puissant associe qu'a su trouver Jecker a eveille des +convoitises au Mexique. On a pense ne pas s'en tenir au recouvrement des +creances, et l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent +et de diamants dans deux provinces. Ces mines, parait-il, sont d'une +richesse extraordinaire, et elles pourraient etre la source d'une +immense fortune pour ceux qui les exploiteront. Je ne puis aller au +Mexique voir ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on me raconte: voulez-vous +y aller a ma place? + +--Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines. + +--Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous etes le seul homme en qui +j'aie une confiance absolue; d'avance, je suis certain que vous ne +tacherez pas de prendre pour vous seul l'affaire que je vous offre, et +que vous vous contenterez de la part qui vous sera faite, laquelle part, +bien entendu, sera considerable. Quant a ce qui est des mines, je vous +donnerai un ingenieur que vous dirigerez et qui vous renseignera sur la +partie technique de l'affaire. + +--Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que vous me proposez. + +--La guerre n'etait-elle pas pour vous une occasion de faire fortune? +prenez celle qui se presente, elle est moins dangereuse et plus sure. +Pour vous montrer une partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter +a ce que je vous ai dit que j'ai l'esperance de la faire accepter +par l'empereur. Deja il a ete question pour lui d'acheter la terre +d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon affaire est beaucoup +plus belle; je crois qu'elle pourra le tenter. Il a toujours eu les +yeux tournes vers le Mexique; autrefois, il a voulu percer l'isthme de +Tehuantepec et depuis il s'est enthousiasme pour le triomphe des races +latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraine dans mon +projet, c'est pour nous la fortune la plus considerable qu'on puisse +rever; c'est l'exploitation des mines du Mexique qui, pendant plusieurs +siecles, a fait la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75 +millions de notre ami. + +Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idee que je resume +dans ces quelques mots; puis il me donna jusqu'au lendemain pour lui +rapporter une reponse definitive. + + + +LVIII + +Il y a si longtemps que j'ai interrompu le recit de mes confidences, +que je ne sais trop ou je l'ai arrete. Tant de choses se sont passees +depuis, que les faits se brouillent dans ma memoire et que je ne sais +plus ce que j'ai dit ou n'ai pas dit. Il me semble que j'en etais reste +a ma premiere entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a propose +de venir au Mexique. C'est la que je vais reprendre mon recit. Si je me +repete, je reclame ton indulgence. + +Je sortis de chez Poirier fort trouble, perplexe et incertain sur ce que +je devais faire. Ce mirage des millions m'avait ebloui; je ne voyais +plus clair en moi. Sensible a l'argent, quelle chute et quelle honte! + +Mais en realite ce n'etait pas a l'argent que j'etais sensible, c'etait +au but qu'il me permettait d'atteindre promptement et surement. En +prenant du service dans l'armee americaine j'arriverais peut-etre a +conquerir un grade eleve. Mais il y avait un peut-etre, tandis que +dans la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'etait une +fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde et ma fille; en +quelques mois, j'obtenais la realisation assuree de mes desirs. A mon +retour du Mexique, je pouvais parler hautement, et Clotilde n'avait plus +de raisons pour se defendre et attendre. + +On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement honnete, quand +on ne s'est pas trouve mourant de faim, devant un pain qu'on pouvait +derober en allongeant la main. On devrait dire de meme qu'on ne sait pas +quelle est la solidite de la conscience, quand elle n'a eu a lutter que +pour resister a nos propres besoins et non a ceux des etres que nous +aimons. Se sacrifier a son devoir n'est pas bien difficile; ce qui +l'est, c'est de sacrifier sa femme, son enfant. + +Seul, j'avais donne ma demission pour ne pas servir le gouvernement du +coup d'Etat! Amant et pere, je balancais pour savoir si j'accepterais +ou refuserais de m'associer a l'auteur meme de ce coup d'Etat. Que +de distance parcourue en dix annees! Autrefois, la seule idee d'une +pareille association m'eut indigne; maintenant je la discutais et je +cherchais des raisons pour ne pas la repousser. + +Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant quand j'allai le soir +chez Clotilde, j'etais encore irresolu. + +Elle etait si bien habituee a lire sur mon visage ce qui se passait dans +mon ame ou dans mon esprit, que son premier mot fut pour me demander +quel sujet me preoccupait. + +--On m'a propose aujourd'hui d'aller au Mexique. + +--Au Mexique, vous? + +--Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune considerable. + +--Vous avez souci de la fortune maintenant. + +--J'ai souci de vous et de Valentine. + +--Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous nous gagniez une +fortune, et si votre voyage au Mexique n'a pas un autre but, vous pouvez +ne pas l'entreprendre. + +--Faut-il etre franc et ne m'en voudrez-vous pas si je vous dis toutes +les pensees qui ont traverse mon esprit inquiet? + +--Je vous en veux, ayant eu ces idees, de me les avoir cachees. + +--Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore realise le reve que +nous caressions tous deux autrefois, en un mot, que si vous n'aviez pas +encore decide notre mariage, c'est que vous aviez ete, c'est que +vous etiez arretee par des raisons de convenance qui resultent de ma +position. + +--De la notre, cela est vrai, mais non pas exclusivement de la votre. + +--Enfin j'ai cru que si au lieu d'etre ce que je suis, j'etais general +ou bien si j'avais une certaine situation financiere, ces raisons +perdraient singulierement de leur force. + +--A quels mobiles supposez-vous donc que j'obeisse en differant notre +mariage? + +--A la peur de certaines interpretations. Pour vous mettre a l'abri des +interpretations et pouvoir des lors faire valoir hardiment mes droits, +j'ai voulu obtenir cette situation, et je suis alle demander a Poirier +les moyens d'etre admis avec mon grade dans l'armee americaine. Au lieu +de m'aider a prendre du service aux Etats Unis, Poirier m'a propose de +m'associer a une grande entreprise pour une exploitation des mines +au Mexique; cette entreprise doit faire la fortune de ceux qui la +dirigeront. + +--Vous seriez force de rester au Mexique. + +--Si cette condition m'avait ete posee, vous ne me verriez pas hesitant; +j'aurais refuse tout de suite. Vous savez bien que je ne peux rester que +la ou vous etes; il s'agit seulement d'un voyage de quelques mois. + +--Et vous hesitez? + +--J'ai peur de m'eloigner; et puis j'ai honte d'entrer dans une affaire +ou se trouvent certains associes. + +Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier. + +--Vous m'avez demande a etre franc, dit-elle apres m'avoir attentivement +ecoute; a mon tour je veux etre franche aussi. Que vous alliez prendre +du service dans l'armee americaine, je m'y oppose, pour moi d'abord, +pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique dans les +conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien aise. Si votre +affaire reussit, il me sera agreable de recevoir de vous une fortune. Si +elle ne reussit pas, vous aurez par votre absence fait taire certains +bruits dont je m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus a ce mariage +que vous ne pouvez pas desirer plus vivement que je ne le desire +moi-meme. + +Engage dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne pouvait avoir +qu'un resultat: me decider a accepter les propositions de Poirier. Les +unes apres les autres, Clotilde combattit mes hesitations. Raison, +raillerie, tendresse, elle parla toutes les langues, et je dois le dire, +elle n'eut pas grand'peine a reduire au silence ma conscience troublee. +Je luttais plus par devoir que par conviction et je combattais pour +pouvoir me dire que j'avais combattu. Ma miserable resistance etait +celle de la femme entrainee par sa passion qui dit "non" des levres et +"oui" du coeur. + +--Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la nuit, ce que +sont les doutes qui nous torturent dans la separation. Au Mexique, loin +de moi, ne recevant pas les lettres que tu attendras, ton esprit jaloux +s'inquietera peut-etre et se forgera des chimeres qui te tourmenteront. +Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des souvenirs qui +te rassurent mieux que des paroles certaines: Je te jure donc qu'a ton +retour, que ce soit dans trois mois, que ce soit dans un an, tu me +retrouveras t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime depuis +que nous nous sommes vus pour la premiere fois. + +--Ma femme? + +--Oui, ta femme. + +Le lendemain matin j'etais chez Poirier pour lui annoncer mon +acceptation. + +--Du moment que vous ne me refusiez pas au premier mot, me dit-il avec +un sourire railleur, j'etais certain d'avance de la reponse que vous me +feriez aujourd'hui. C'est pour cela que je vous ai donne sans inquietude +le temps de la reflexion et du conseil. + +Il dit ce dernier mot en le soulignant. + +--Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'a arranger votre +depart; le plus tot sera le mieux. Je me suis occupe de l'ingenieur que +je dois vous adjoindre et je l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous +dire que vous serez le veritable chef de l'expedition; c'est a vous +qu'il aura affaire et non a moi; c'est en vous seul que je mets ma +confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques. Pour vous, +naturellement, vous m'adresserez tous les rapports que vous jugerez +utiles. Cependant, je dois vous prevenir qu'il serait bon que votre +correspondance avec moi eut un double caractere: l'un confidentiel, dans +lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre, dans lequel +vous pourriez vous en tenir aux generalites. + +Et comme je faisais un mouvement de surprise: + +--Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas d'alterer la verite et +de montrer le bon de notre entreprise en cachant le mauvais. Je ne pense +pas a cela; je sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition +de ce genre. Je pense a notre principal associe, qui aime la chimere. +Si vos lettres qui seront lues par lui etaient trop nettes et trop +affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au contraire, elles se tiennent +dans un certain vague en cotoyant l'irrealisable et l'impossible; si, en +meme temps, elles sont bourrees de considerations profondes sur le role +des races latines dans l'humanite, elles produiront un effet utile. Je +vous indique ce point de vue et vous prie de ne pas le negliger. + +Mon depart fut bien vite arrange, et Clotilde voulut me conduire +jusqu'a Southampton, ou je donnai rendez-vous a mon ingenieur pour nous +embarquer. + +Apres avoir ete a Courtigis embrasser ma fille et la recommander a +madame d'Arondel, nous partimes, Clotilde et moi, pour l'ile de Wight; +et en attendant mon embarquement pour Vera-Cruz, nous pumes passer +trois journees dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace. Ce sont +assurement les plus belles de ma vie, car, bien que je fusse a la veille +d'une separation qui serait longue peut-etre, je ne pensais qu'aux joies +de l'heure presente et au bonheur du retour. + +Le hasard permit que mon ingenieur eut un caractere qui sympathisat avec +le mien; nous fumes bien vite amis et il voulut bien employer le temps +de la traversee a faire mon education miniere: quand nous debarquames, +je savais ce que c'etait que le gypse, le basalte, le trapp, les +amygdaloides. + +Les mines que nous devions visiter se trouvent dans les Etats de +Guanaxuato et de Michoacan; leur richesse n'avait point ete surfaite +pour ce qui touchait la production de l'argent et de l'or; cette +production annuelle etait de 10 millions de piastres, et le benefice net +a 25 pour 100 donnait aux proprietaires des mines plus de 12 millions de +francs; le fonds social necessaire etant de 50 millions, on voit quelle +source de fortune elles pouvaient etre dans des mains habiles. C'etait a +donner le vertige. + +Quant aux terrains qui fournissaient les diamants et les pierres +precieuses, il en etait tout autrement. Des recherches nous firent +trouver, il est vrai, des diamants au grand etonnement de mon ingenieur, +qui soutenait qu'on ne pouvait pas en rencontrer dans des terrains de +cette nature. Mais des recherches d'un autre genre, que je fus assez +heureux pour diriger et mener a bonne fin, m'apprirent que nous avions +failli etre victimes d'une curieuse escroquerie. Ces terrains avaient +ete _sales_, c'est-a-dire qu'on y avait seme des diamants provenant de +l'Afrique meridionale, et cette operation du _salage_ avait ete importee +de la Californie au Mexique pour nous vendre des terres qui n'avaient +aucune valeur. En Californie, en effet, on ensemence souvent les +_claims_ de pepites d'or avant de les vendre aux mineurs qui, alleches +par ces pepites, ne trouvent plus rien quand ils se mettent au travail. + +Nous etions tout a la joie de cette decouverte et en plein dans +l'organisation de nos mines d'argent, lorsque nous fumes rappeles a +Vera-Cruz par l'arrivee de l'expedition francaise. Il fallait arreter +notre entreprise au moment ou elle allait reussir. + +Je croyais pouvoir revenir en France, mais a Vera-Cruz je trouvai une +lettre de Poirier qui me disait de rester au Mexique pour etre a meme de +reprendre notre affaire au moment ou un arrangement surviendrait entre +le Mexique et les allies. Puis, pour que je pusse defendre nos interets, +Poirier m'apprenait qu'il m'avait fait accepter comme "attache +militaire" par le general Prim. + +Comment du general Prim suis-je passe a l'etat-major francais? autant +demander comment le bras suit la main qui a ete prise dans un engrenage, +et comment le corps tout entier passe ou a passe la main. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que, venu au Mexique pour y surveiller +une affaire, je suis de pas en pas arrive a rentrer dans l'armee. + +Ce n'etait vraiment pas la peine d'en sortir franchement il y a dix ans, +pour y rentrer maintenant par la petite porte et la tete basse. + + + +LIX + +Rentre dans les rangs de l'armee, j'avais hate de reprendre un service +actif. + +Jouer le role de comparse ou de confident dans les negociations ne +pouvait pas me convenir; j'avais vu de pres les intrigues des premiers +mois de l'occupation et un tel spectacle n'etait pas fait pour +m'encourager. + +Je connais peu l'histoire de la diplomatie, mais je crois qu'on y +trouverait difficilement l'equivalent de ce qui s'est passe au Mexique +depuis le debarquement des troupes espagnoles jusqu'au moment ou notre +petit corps d'armee s'est mis en mouvement. + +Espagnols, Anglais, Francais, chacun tirait a soi; Prim, arrive au +Mexique avec des projets d'ambition personnelle, tachait d'arranger les +choses de maniere a se preparer un trone; les Francais, au contraire, +ou au moins certains negociateurs parmi les Francais, s'efforcaient de +rendre tout arrangement impossible de maniere a ce que la guerre fut +inevitable. + +Ce fut ainsi qu'au moment ou le Mexique etait dispose a donner toute +satisfaction aux allies et a mettre fin par la a l'expedition, +l'arrangement ne fut pas conclu parce que les plenipotentiaires francais +exigerent que le gouvernement mexicain executat pleinement le contrat +passe avec le banquier Jecker. + +Par ce que je t'ai deja dit, tu sais de qui ce banquier est l'associe, +et tu sais aussi qu'il a abandonne a cet associe 30 pour 100 sur le +montant des creances qu'il reclame au Mexique. Mais ce que tu ne sais +pas, c'est que cette creance reunie a quelques autres et qui s'eleve au +chiffre de 60 millions de francs, ne represente en realite qu'une somme +de 3 millions due veritablement au banquier Jecker. C'est donc pour +faire valoir les reclamations de ce banquier ou plutot celles de son +puissant associe (car M. Jecker, sujet suisse, n'eut jamais ete soutenu +par nous s'il avait ete seul), c'est pour faire gagner quelques millions +a M. Jecker et C^o que l'arrangement qu'on allait signer a ete repousse +par les plenipotentiaires francais. Et comme consequence de ce fait, +c'est pour des interets aussi respectables que la France s'est lancee +dans une guerre qui pourra nous entrainer beaucoup plus loin qu'on ne +pense, car ceux qui croient que le Mexique est une Chine qu'on soumettra +facilement avec quelques regiments se trompent etrangement. + +Quand on a ete dans la coulisse ou agissent les ficelles qui tiennent +des affaires de ce genre, quand on a vu les acteurs se preparer a leurs +roles, quand on a entendu leurs reflexions, on n'a qu'une envie: sortir +au plus vite de cette caverne ou l'on etouffe. + +Aussi, quand on commenca a parler de marcher en avant, ce fut avec +une joie de sous-lieutenant qui arrive a son regiment la veille d'une +bataille, que j'accueillis cette bonne nouvelle. + +J'allais donc pouvoir monter a cheval, je n'aurais plus de lettres, plus +de rapports a ecrire; je redevenais soldat. + +Sans doute cette declaration des hostilites retardait mon retour en +France, sans doute aussi elle compromettait gravement le succes de notre +entreprise financiere, mais je ne pensai pas a tout cela, pas plus que +je ne pensai au raisons qui faisaient entreprendre cette expedition; +comme le cheval de guerre qui a entendu la sonnerie des trompettes, je +courais prendre ma place dans les rangs pour marcher en avant: je ne +savais pas trop pourquoi je marchais, ni ou je devais marcher, mais je +devais aller de l'avant et cela suffisait pour m'entrainer. Ce n'est pas +impunement qu'on a ete soldat pendant dix ans et qu'on a respire l'odeur +de la poudre. + +Dans mon enivrement j'en vins jusqu'a me demander pourquoi j'avais donne +ma demission. J'avais alors ete peut-etre un peu jeune. Sans cette +demission j'aurais fait la campagne de Crimee, celle d'Italie, et me +trouvant maintenant au Mexique, ce serait avec une position nettement +definie, au lieu de me trainer a la suite de l'armee, sans trop bien +savoir moi-meme ce que je suis, moitie homme d'affaires, moitie soldat. + +Cette fausse situation m'a entraine dans une aventure qui m'a deja coute +cher et qui me coutera plus cher encore dans l'avenir probablement. +Voici comment. + +Quand j'appris que le general Lorencez pensait a marcher en avant pour +pousser sans doute jusqu'a Mexico, je fus veritablement desole de +n'avoir rien a faire dans cette expedition qui se preparait. Je voulus +me rendre utile a quelque chose et je me proposai pour eclairer la +route. Les hostilites n'etaient point encore commencees; avant de +s'aventurer dans un pays que nos officiers ne connaissaient pas, il +fallait savoir quel etait ce pays et voir quelles troupes on aurait a +combattre si toutefois on nous opposait de la resistance. On accepta +ma proposition et l'on me fixa une date a laquelle je devais etre de +retour, les hostilites ne devant pas commencer avant cette date. + +Me voila donc parti avec un guide mexicain. J'avais deja parcouru deux +fois la route de Vera-Cruz a Mexico, mais en simple curieux, qui +n'est attentif qu'au charme du paysage. Cette fois, je voyageais plus +serieusement, en officier qui fait une reconnaissance. + +J'allai jusqu'a Mexico et je revins sur mes pas. A mon retour des bruits +contradictoires que je recueillis ca et la me firent hater ma marche. On +disait que les troupes francaises avaient quitte leurs cantonnements et +qu'elles se dirigeaient sur Puebla. + +Tout d'abord, je refusai d'admettre cette nouvelle: la date qui m'avait +ete fixee n'etait point arrivee, et ce que je savais de l'organisation +de nos troupes, de leur approvisionnement en vivres et en munitions, ne +me permettait pas d'admettre qu'on se fut lance ainsi dans une aventure +qui pouvait offrir de serieuses difficultes. + +Cependant ces bruits se repetant et se confirmant, je commencai a +etre assez inquiet, et j'accelerai encore ma marche: les Mexicains +paraissaient decides a la resistance, et, en raison du petit nombre +de nos troupes, en raison surtout des difficultes de terrain que nous +aurions a traverser, ils pouvaient tres-bien nous faire eprouver un +echec. Il fallait que le general en chef fut prevenu. + +Aussi, en arrivant a Puebla, au lieu de coucher dans cette ville, comme +j'en avais eu tout d'abord l'intention, je continuai ma route tant que +nos chevaux purent aller, c'est-a-dire a trois ou quatre lieues au dela. + +Jusque-la, j'avais pu voyager sans etre inquiete; car dans ce pays, qui +etait menace d'une guerre par les Francais, on laissait les Francais +circuler et aller a leurs affaires sans la moindre difficulte. Mais dans +ce hameau, ou nous nous arretames, il me parut qu'il devait en etre +autrement. + +Bien que je ne parlasse que l'espagnol avec mon guide, il me sembla +qu'on me regardait d'un mauvais oeil, et pendant le souper il y eut des +allees et venues, des colloques a voix basse entre notre hote et deux ou +trois chenapans a figure sinistre qui n'etaient pas rassurants. + +Mon repas fini, je tirai mon guide a part et lui dis qu'il aurait a +coucher dans ma chambre, sans m'expliquer autrement. Mais il avait comme +moi fait ses remarques et il me repliqua que, bien qu'il ne crut pas que +nous fussions en danger, il fallait prendre ses precautions, que dans +ce but il se proposait de coucher a l'ecurie a cote de nos chevaux pour +veiller sur eux, car c'etait sans doute a nos betes qu'on en voulait et +non a nous; qu'en tout cas, si nous etions attaques, il nous fallait nos +chevaux pour nous sauver. + +L'observation avait du juste, je le laissai aller a l'ecurie et je +montai seul a ma chambre; a quoi d'ailleurs m'eut servi un Mexicain +peureux qu'il m'eut fallu defendre en meme temps que je me defendais +moi-meme? + +Ma chambre etait au premier etage de la maison et on y penetrait par une +porte qui me parut assez solide. J'ouvris la fenetre, elle donnait +sur une petite cour carree, fermee de deux cotes par des murs et du +troisieme par l'ecurie. Il faisait un faible clair de lune qui ne me +montra rien de suspect dans cette cour. + +Cependant, comme je voulais me tenir sur mes gardes, je commencai par +visiter mon revolver, la seule arme que j'eusse, puis je trainai le +lit devant la porte pour la barricader, et, cela fait, au lieu du me +coucher, je me roulai dans mon manteau et m'endormis. + +Par bonheur j'ai le sommeil leger, et plus je suis fatigue, plus je suis +dispose a m'eveiller facilement. + +Il y avait a peu pres deux heures que je dormais lorsque j'entendis un +leger bruit a ma porte. Je me redressai vivement. + +On la poussa franchement; mais le lit contre lequel je m'arc-boutai +resista. + +--Qui est la? + +--_Por Dios_, ouvrez. + +Au lieu d'ouvrir la porte, j'ouvris rapidement la fenetre. Mais a la +clarte de la lune, j'apercus cinq ou six hommes ranges le long des murs, +ils etaient enveloppes de leur sarape et armes de fusils. + +Deux me coucherent en joue et je n'eus que le temps de me jeter a terre; +deux coups de feu retentirent et j'entendis les balles me siffler +au-dessus de la tete. + +C'est dans des circonstances de ce genre qu'il est bon d'avoir ete +soldat et de s'etre habitue a la musique des balles. Un bourgeois eut +perdu la tete. Je ne me laissai point affoler et j'examinai rapidement +ma situation. + +Attendre, on enfoncerait la porte. + +Sortir, il faudrait lutter dans l'obscurite de l'escalier. + +Sauter par la fenetre, ce serait tomber au milieu de mes six chenapans +qui me fusilleraient a leur aise. + +Ce fut cependant a la fenetre que je demandai mon salut. + +Vivement, je pris les draps, la couverture et l'oreiller de mon lit et +les roulai dans mon manteau. A la rigueur et dans l'obscurite, un paquet +pouvait etre pris pour un homme. + +Je me baissai de maniere a ne pas depasser la fenetre, puis, soulevant +mon paquet, je le jetai dans la cour. Immediatement une decharge +retentit. Ma ruse avait reussi; mes chenapans avaient cru que j'etais +dans mon manteau et ils m'avaient fusille. + +Leurs fusils etaient vides. C'etait le moment de sauter a mon tour. Je +pris mon revolver de la main droite et me suspendant de la main gauche a +l'appui de la fenetre, je me laissai tomber dans la cour. + +Mes assaillants, qui me savaient seul dans ma chambre, et qui voyaient +deux hommes sauter par la fenetre, furent epouvantes de ce prodige. +Avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, je leur envoyai deux +coups de revolver. Pris d'une terreur folle, ils ouvrirent la porte de +la route et se sauverent. + +Je courus a l'ecurie; si mon guide avait ete la, je pouvais echapper; +mais j'eus beau appeler, personne ne repondit. Dans l'obscurite, trouver +mon cheval et le seller etait difficile. Je perdis du temps. + +Quand je sortis de la cour, mes brigands etaient revenus de leur +terreur; ils me saluerent d'une fusillade qui abattit mon cheval et me +cassa la jambe. + +Comment je ne fus pas massacre, je n'en sais rien. Je recus force coups; +puis, le matin, comme je n'etais pas mort, on me transporta a Puebla. Je +suis prisonnier a l'hopital, ou l'on soigne ma jambe cassee. + +Maintenant, que va-t-il arriver de moi? Je n'en sais vraiment rien. La +guerre est commencee. + +Le general Lorencez a ete repousse hier en attaquant les hauteurs de +Guadalupe, et on vient d'amener a l'hopital quelques-uns de nos soldats +blesses. + +On me dit qu'il y a en ville des officiers francais prisonniers. + +Cette aventure est deplorable, et quand on pense que le drapeau de la +France a ete ainsi engage pour une miserable question d'argent, on a le +coeur serre. + + + +LX + +Je suis reste a l'hopital de Puebla depuis le 4 mai jusqu'au +commencement du mois d'aout. Ce n'est pas qu'il faille d'ordinaire tant +de temps pour guerir une jambe cassee; mais a ma blessure se joignit une +belle attaque de typhus, qui pendant trois semaines me mit entre la vie +et la mort. Du 10 mai au 2 juin, il y a une lacune dans mon existence; +j'ai ete mort. + +Enfin je me retablis, et grace a la solidite de ma sante, grace aussi +aux bons soins dont je fus entoure, je fus assez vite sur pied. + +On fit pour moi ce qu'on avait fait pour les Francais blesses a +l'affaire de Lorette; lorsque je fus gueri on me rendit la liberte, et +le 8 aout j'arrivai a Orizaba ou j'apercus, avec une joie qui ne se +decrit pas, les pantalons rouges de nos soldats. + +Mes lettres, mes lettres de France, je n'en trouvai que deux de +Clotilde: l'une datee de la fin d'avril, l'autre du commencement de mai. +Comment depuis cette epoque ne m'avait-elle pas ecrit? Aussitot apres +mon accident, je lui avais ecrit, et si j'etais reste trois semaines +sans pouvoir tenir une plume, j'avais regagne le temps perdu aussitot +que j'etais entre en convalescence. Que signifiait ce silence? Mes +lettres ne lui etaient-elles pas parvenues? Etait-elle malade? Que se +passait-il? + +Une lettre de Poirier vint, jusqu'a un certain point, repondre a ces +questions. On m'avait cru mort; mon guide qui s'etait sauve avait +rapporte qu'il m'avait vu sauter par la fenetre et que j'avais ete +frappe de quatre coups de fusil; les journaux avaient raconte cette +histoire et enregistre ma mort. Ma lettre, ecrite a mon entree a +l'hopital de Puebla, n'etait pas parvenue a Poirier, et c'etait +seulement a celle qui datait des premiers jours de ma convalescence +qu'il repondait. + +Ce que Poirier avait pu faire etait possible pour Clotilde. Pourquoi ne +m'avait-elle pas repondu? Me croyait-elle mort? La pauvre femme, comme +elle devait souffrir! + +Dans sa lettre, Poirier me disait que si l'on me rendait la liberte +comme j'en avais manifeste l'esperance, je ferais bien de rester au +Mexique pour etre a meme de surveiller nos interets; et il insistait +vivement sur la necessite de ne pas rentrer en France. + +Mais je ne pouvais pas obeir a de pareilles instructions; l'angoisse que +me causait le silence de Clotilde m'eut bien vite renvoye a l'hopital; +Orizaba au lieu de Puebla, un major au lieu d'un medecin mexicain, toute +la difference eut ete la. D'ailleurs les medecins exigeaient que je +retournasse en France, et de ce retour ils faisaient une question de vie +ou de mort pour moi. + +Ils n'eurent pas besoin d'insister; je partis aussitot pour Vera-Cruz ou +je m'embarquai sur le paquebot de Saint-Nazaire. + +Les vingt-cinq jours de traversee me parurent terriblement longs, mais +ils me furent salutaires; l'air fortifiant de la mer me retablit tout +a fait; quand j'apercus les signaux de Belle-Isle, il me sembla que je +n'avais jamais ete malade et que j'avais vingt ans. + +En touchant le quai de Saint-Nazaire, je courus au telegraphe et +j'envoyai une depeche a Clotilde pour lui dire que j'arrivais en France +et que je serais a Paris a neuf heures du soir. + +A chaque station je m'impatientai contre le mecanicien qui perdait du +temps; les chefs de gare, les employes, les voyageurs etaient d'une +lenteur desesperante: nous aurions plus d'une heure de retard. A neuf +heures precises cependant nous entrames dans la gare d'Orleans: Clotilde +n'aurait pas a attendre. + +Je me dirigeai rapidement vers la sortie, mais tout a coup je m'arretai: +une femme s'avancait au-devant de moi. A la demarche, il me sembla que +c'etait Clotilde; mais un voile epais lui cachait le visage. Ce n'etait +pas elle assurement. Elle m'attendait chez elle et non dans cette gare. +Elle avait continue de s'avancer et je me m'etais remis en marche. Nous +nous joignimes. Elle s'arreta et vivement elle me prit le bras. Elle, +c'etait elle! + +Un eclair traversa ma joie: ma fille; c'etait sans doute pour m'avertir +d'une terrible nouvelle que Clotilde etait venue au-devant de moi. + +--Valentine? + +Elle me rassura d'un mot. Valentine etait chez sa nourrice. Elle +m'entraina. Une voiture nous attendait. Nous partimes. Elle etait dans +mes bras. + +--Toi, disait-elle, c'est toi, enfin! + +La voiture roula longtemps sans qu'il y eut d'autres paroles entre nous. +Enfin elle voulut m'interroger. Elle n'avait pas recu mes lettres et +c'etait par les journaux qu'elle avait appris ma mort, brusquement, un +soir. Quel coup! + +Et elle me serra dans une etreinte passionne. + +Pendant trois mois elle m'avait pleure. Ma depeche lui avait appris en +meme temps et ma vie et mon arrivee. + +Je la regardai et la lueur d'un bec de gaz devant lequel nous passions +me montra son visage pale qui gardait les traces de cette longue +angoisse. + +Je lui racontai alors comment je lui avais ecrit, comment j'avais ecrit +aussi a Poirier qui, lui, avait recu ma lettre et m'avait repondu. Mais +elle n'avait pas vu Poirier depuis mon depart. + +--Que de souffrances evitees, s'ecria-t-elle, si Poirier m'avait +communique ta lettre! + +Je crus qu'elle parlait de ses souffrances pendant ces trois mois, mais, +depuis, ce mot m'est revenu et j'ai compris sa cruelle signification. + +La voiture s'arreta: je regardai: nous etions devant ma porte. + +--Chez moi? + +--Cela te deplait donc, dit-elle en me serrant la main, que je vienne +chez toi? Je vais monter pendant que tu expliqueras a ton concierge que +tu n'es pas un revenant. + +Elle baissa son voile et entra la premiere. Bientot je la rejoignis. + +Quelle joie! Il y avait bientot un an que nous nous etions quittes. + +Enfin un peu de calme se fit en nous, en moi plutot. Malgre mon ivresse, +il m'avait deja semble remarquer qu'il y avait en Clotilde quelque chose +qui n'etait point ordinaire. Je l'examinai plus attentivement et la +pressai de parler. + +Elle se jeta a mes genoux et un flot de larmes jaillit de ses yeux: elle +suffoquait; elle me serrait dans ses bras; elle m'embrassait, elle ne +parlait point. + +--Eh bien, oui, s'ecria-t-elle, il faut parler, il faut tout dire, mais +la coup qui nous atteint est si horrible que je n'ose pas. + +Effraye, je cherchais de douces paroles pour la rassurer et la decider. + +--Tu sais comment j'ai appris ta mort, dit-elle. Alors, au milieu de ma +douleur, j'ai eu une pensee d'inquietude affreuse, non pour moi, ma vie +etait brisee, mais pour Valentine, pour notre fille, pour ta fille. +Que serait-elle la pauvre petite, une enfant sans nom; ta mort m'avait +montre la faute que nous avions faite en ne la reconnaissant pas. Un +homme, depuis longtemps, avait demande a m'epouser, un vieillard, je lui +ai dit la verite. Il a consenti a accepter Valentine comme sa fille. +Pour qu'elle eut un pere, j'ai cede. + +--Mariee! + +Elle baissa la tete. + +--Vous m'avez pris mon enfant, ma fille a moi, pour la donner a un +autre. + +Un poignard etait accroche a la muraille, devant moi. Je sautai dessus +et revins d'un bond sur Clotilde la main levee. Elle s'etait rejetee en +arriere, et son visage bouleverse, ses yeux, ses bras tendus imploraient +la pitie. + +Grace a Dieu, je ne frappai point; allant a la fenetre je jetai mon +poignard et revins vers elle. + +--C'est un mariage in extremis, dit-elle, M. de Torlades est vieux, il +n'a que quelques jours peut-etre. Je serai a toi, Guillaume, je te jure +que je t'aime. + +Mais je ne l'ecoutai point. Je la pris par les deux poignets et la +trainai vers la porte. Elle se defendit, elle m'implora. Je ne lui +repondis qu'un mot, toujours le meme. + +--Va-t'en, va-t'en. + +J'avais ouvert la porte et j'ai entraine Clotilde avec moi. Elle voulut +se cramponner a mes bras. Je la repoussai et rentrai dans ma chambre +dont je refermai la porte. + +Je tombai aneanti. Quel epouvantable ecroulement! Ma vie brisee, ma +dignite abaissee, ma fierte perdue, mon honneur fletri, dix annees de +sacrifices et de honte pour en arriver la! + +Tout cela n'etait rien cependant; elle m'avait oublie, sacrifie, trahi, +c'etait bien, c'etait ma faute, la juste expiation de mes faiblesses et +de mes lachetes. Tout se paye sur la terre, l'heure du payement avait +sonne pour moi. Mais, ma fille! + +Pendant toute la nuit, je marchai dans ma chambre. A cinq heures +du matin, j'etais a la gare Montparnasse. A neuf heures, j'etais a +Courtigis chez madame d'Arondel. + +Mais Valentine n'etait plus a Courtigis; sa mere etait venue la +chercher, et madame d'Arondel, qui me croyait mort, n'avait pas pu +s'opposer au depart de l'enfant. Ou etait-elle? Personne ne le savait. + +Je revins a Paris. Je voulais ma fille. Je courus chez Clotilde, chez +madame la baronne Torlades. + +Elle me recut. Elle etait calme, j'etais fou. + +--Je viens de Courtigis, je n'ai pas trouve ma fille, ou est-elle? Je +veux la voir, je la veux. + +--Je comprends votre desespoir, dit-elle; mais si vous parlez ainsi, je +ne peux pas vous ecouter. Il n'entre pas dans mes intentions de vous +empecher de voir votre fille. + +--Ou est-elle? + +--Je vous conduirai pres d'elle; mais vous ne la verrez pas sans moi; +nous la verrons ensemble. + +--Avec vous, jamais! + +Je sortis. Que faire? Elle n'avait pas pu faire prendre mon enfant pour +la donner a un autre. J'etais son pere. Mes droits etaient certains. +J'allai consulter un avocat de mes amis. Par malheur mes droits +n'existaient pas, puisque l'acte de naissance de ma fille ne portait pas +que j'etais son pere; elle n'etait pas a moi. M. et madame la baronne +Torlades avaient pu "la legitimer par mariage subsequent." + +Cette consultation et les delais necessaires pour que mon ami se +procurat cet acte de mariage donnerent le temps a ma fureur de +s'apaiser; le sentiment paternel l'emporta. + +J'ecrivis a madame la baronne Torlades que j'etais a sa disposition pour +faire la visite dont elle m'avait parle. Elle me repondit qu'elle serait +le lendemain a la gare du Nord a dix heures. + +Elle fut exacte au rendez-vous. Nous partimes pour Bernes, un village +aupres de Beaumont, et nous fimes la route sans echanger un seul mot. + +Je trouvai ma fille chez une fermiere. Mais apres nous avoir regardes +quelques secondes, elle ne fit plus attention a nous: elle ne +connaissait que sa nourrice. + +Le retour fut ce qu'avait ete l'aller. Je ne levai meme pas les yeux sur +cette femme que j'avais tant aimee, que j'aimais tant. + +--Quand vous voudrez voir Valentine, me dit-elle en arrivant dans la +gare, vous n'aurez qu'a m'avertir, car je dois vous dire que j'ai donne +des ordres pour qu'on ne puisse pu l'approcher sans moi. + +Je ne repondis pas et m'eloignai. + +Le soir meme, je prenais le train de Saint-Nazaire. + +Et c'est de ma cabine de la _Floride_ que je t'ecris cette lettre. + +Je retourne au Mexique. Arrive le 12, je repars le 20. Je suis reste +huit jours en France; les huit jours les plus douloureux de ma vie. + +Je t'ecrirai de la-bas si j'assiste a des choses interessantes, ce qui +est probable. + +On va se battre. Des renforts sont envoyes; la guerre va etre +vigoureusement poussee. Fasse le ciel que je puisse mourir sur le champ +de bataille, et que j'aie le temps de me voir mourir... pour mon pays. +J'ai besoin que ma mort rachete ma vie. + + + +FIN + + + + + +NOTICE SUR CLOTILDE MARTORY + +Au mois d'avril 1871, aller de Versailles a Fontenay-sous-Bois, etait +un voyage qui demandait plus de vingt-quatre heures, et qui, si +l'itineraire n'en etait pas choisi avec certaines precautions, pouvait +presenter des dangers puisque sur la ligne des fortifications qui +va d'Ivry a Asnieres, les troupes de la Commune et de Versailles se +battaient chaque jour du matin au soir, souvent meme une partie de la +nuit, et qu'il fallait faire un circuit assez large pour ne pas etre +pris dans la melee. + +Mais combien curieux aussi etait-il ce voyage, et lamentable, le long +des routes dont les arbres avaient ete coupes, et a travers les villages +devastes par cinq mois de guerre, aux murs des jardins creneles, aux +facades rayees par les balles, eventrees par les obus, avec ca et la des +trous noirs qui marquaient la place des maisons incendiees. Maintenant +la guerre civile succedait a la guerre etrangere, et la canonnade, +la fusillade, les defiles d'artillerie, les marches des troupes, les +sonneries de clairons, les batteries de tambours continuaient comme s'il +n'y avait rien de change. Mais ce que les paysans voyaient et n'avaient +pas vu pendant la guerre, c'etaient des cavalcades de gens du monde qui, +a cheval ou en break, venaient se donner le spectacle de la bataille +du haut des collines d'ou l'on a des vues sur Paris: le temps etait +generalement beau, l'eclosion du printemps s'accomplissait avec cette +immuable serenite de la nature qui ne connait ni les douleurs ni les +catastrophes humaines, et cet agreable deplacement etait un sport qui +remplacait Longchamps, cette annee-la ferme pour cause de bombardement; +dans les sous-bois, aux carrefours il y avait des haltes ou les claires +toilettes des femmes se melaient aux uniformes des officiers, en +jolis tableaux bien composes, tandis que sur les routes passaient et +repassaient a la file des omnibus charges de Parisiens qui allaient +de Versailles a Saint-Germain et de Saint-Germain a Versailles, +incessamment, toujours en mouvement comme des abeilles autour de leur +ruche envahie et devastee par un ennemi contre qui elles ne peuvent que +bourdonner effarees. + +Quand des lignes francaises on passait aux lignes ennemies, on ne +rencontrait plus ces cavalcades, mais l'aspect des villages etait le +meme: les troupes au lieu de marcher a la bataille s'en allaient a +l'exercice, et c'etait le defile successif de tous les uniformes de +l'armee allemande: Prussiens, Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, et ce +qui etait un etonnement c'etait de voir sur les murs blancs, souvent +sous les inscriptions d'etapes en langue allemande, un cri francais +ecrit sous l'oeil meme des vainqueurs: "Werder assassin." + +Parti de Versailles des le matin je devais passer par Marly, +Saint-Germain, Maisons, Argenteuil, Saint-Denis pour prendre a Pantin +le chemin de fer qui m'amenerait a Nogent, et j'esperais, en me hatant, +qu'il ne me faudrait pas plus d'une bonne journee pour faire cette +route, mais comme je n'arrivai a Saint-Denis qu'apres le soleil couche, +il me fut impossible de trouver une voiture, et je dus me decider a +passer la nuit dans un pauvre hotel pres de la gare. + +Bien qu'il ne fut guere attrayant ni meme engageant, il etait si bien +rempli de Parisiens attendant la naivement le moment de rentrer chez +eux, qu'on ne put me donner qu'un cabinet noir, sans fenetre, sous les +toits, et dans la salle a manger qu'une place a une petite table de cafe +deja occupee. + +Mon vis-a-vis etait un homme de cinquante ans environ, de grande taille, +au visage fin, a l'air distingue et de tournure militaire. Comme je le +regardais, curieusement surpris du contraste qu'il presentait avec les +gens dont nous etions environnes, il m'examinait aussi. + +--Nous n'avons pas trop l'air d'etre dans le meme commerce que ces +pistolets-la, me dit-il en souriant. + +Nos noms furent bientot echanges. + +Le hasard voulut qu'il connut le mien. + +Le sien etait celui d'un officier de l'aristocratie demissionnant +au coup d'Etat, dans des conditions qui avaient frappe l'attention +publique, et apres etre rentre dans l'armee au moment de la guerre du +Mexique s'etait signale de telle sorte que, pendant plusieurs annees, ce +nom avait rempli les journaux. + +On n'est pas romancier si l'on ne sait pas ecouter. + +J'aurais bien voulu savoir ce qu'il faisait alors a Saint-Denis, et ce +qu'il attendait dans cet hotel. + +Mais ce ne fut pas de cela qu'il me parla: ce fut de sa sortie de +l'armee et de ses luttes de conscience a ce moment, ce fut aussi du +Mexique. + +Notre soiree se passa: lui a parler, moi a ecouter, pendant qu'autour de +Paris, au sud et a l'ouest, une de ces fusillades folles comme il y en +eut plusieurs sous la Commune, emplissait le ciel d'eclairs fulgurants +que nous suivions sur les eaux noires du canal au bord duquel nous nous +promenions: l'orage le plus terrible n'eut pas mieux enflamme le ciel et +les eaux. + +Ce fut la, sous cette impression si forte et si poignante de la guerre +civile, que me vint l'idee de ce roman qui parut dans l'_Opinion +nationale_ sous le titre: _Le Roman d'une Conscience_, et ne prit celui +de _Clotilde Martory_ que lorsqu'apres un certain recul je sentis que +c'etait reellement Clotilde qui remplissait le premier role et non +Saint-Neree. + +H.M... + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY *** + +***** This file should be named 13336.txt or 13336.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/3/3/13336/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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