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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:41:28 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 ***
+
+HÉLIKA
+
+MEMOIRE D'UN VIEUX MAÎTRE D'ÉCOLE
+
+PAR LE
+
+Dr. CHS. DeGUISE
+
+
+
+
+
+
+
+LA RÉUNION D'AMIS.
+
+C'est en vain que nous chercherions à nouer des liens plus forts: et
+plus durables que ceux qui nous unissent à nos compagnons d'école, et à
+nos condisciples de collège. La vieille amitié d'autrefois a jeté dans
+nos coeurs des racines si profondes, que nous les sentons grandir avec
+le nombre de nos années.
+
+Lorsque rage à desséché notre veine, et que les blessures de la vie ont
+laissé sur chaque épine du chemin le reste de nos dernières illusions,
+elles viennent nous réjouir et nous consoler sous la riante et
+gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son espièglerie et son
+insouciance. Ses racines ont alors produit des fleurs précieuses que
+le vieil âge se plait à cueillir comme l'a fait l'auteur des "Anciens
+Canadiens."
+
+Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous sont restés
+plus sympathiques; parce qu'ils étaient d'un caractère plus conforme au
+nôtre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou espiègles, suivant,
+qu'ils ont pris eux-mêmes plus ou moins; de part dans nos escapades
+d'écoliers. Aussi quels francs éclats de rire, lorsque nous nous
+rencontrons et nous racontons nos réminiscences du passé, de notre vie
+d'école, et de nos années de collège.
+
+En parlant de la jeunesse, temps hélas, bien éloigné de moi aujourd'hui,
+il m'est revenu une narration, et la lecture d'un manuscrit, faite par
+un ancien maître d'école, qui sont encore l'une et l'autre dans un des
+replis de ma mémoire, comme un émouvant souvenir des temps passés.
+Ces souvenirs datent de loin, puisque je n'avais qu'à peine vingt ans
+lorsque je les entendis de la bouche du père d'Olbigny.
+
+Le père d'Olbigny était un vieux maître d'école.
+
+Il était un jour, arrivant on ne savait d'où, venu prendre possession de
+l'école de notre village.
+
+Après un examen passé devant le curé et les syndics, qui n'étaient
+malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait été décidé qu'il était
+capable de nous enseigner l'alphabet.
+
+Or, le père d'Olbigny était un homme instruit, profondément instruit.
+Il parlait, et écrivait correctement plusieurs langues anciennes et
+modernes; comme nous pûmes en juger plus tard.
+
+Son extérieur n'était rien moins que prévenant en sa faveur. Une balafre
+affreuse lui partageait transversalement la figure, et lui donnait une
+expression étrange; mais ses yeux étaient si bons, si doux et si chargés
+de tristesse; ses procédés à notre égard si affectueux et si paternels,
+que nous l'aimâmes à première vue et nous nous livrâmes à l'élude,
+crainte de lui faire de la peine. Il nous traitait tous avec la même
+bonté, mais il y avait une classe qui paraissait lui être privilégiée.
+Cette classe se composait de jeunes gens de mon âge et j'en faisais
+partie.
+
+Ce fut donc en pleurant qu'il reçut nos adieux, lorsque nous laissâmes
+l'école pour endosser la livrée de collégiens.
+
+Un soir, dix ans après, nous retrouvions les mêmes condisciples de cette
+classe, au coin du feu où nous avions été conviés par l'un de nous.
+Naturellement, nous vînmes à parler de notre temps d'enfance et de notre
+cher monsieur d'Olbigny. Il avait laissé nos endroits, et ce fut alors
+que l'un de nous, nous informa qu'il habitait une maison écartée à
+quelque distance du village de B...., et qu'il y vivait en véritable
+ermite.
+
+Nous décidâmes, séance tenante, d'aller passer une soirée avec lui.
+
+Il vivait, paraissait-il, dans un pénible état de gêne. Plusieurs de mes
+amis. étaient riches, une souscription fut ouverte et la bourse qui fut
+formée lui fut transmise sous forme de restitution. Il avait, reçu par
+ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, pendant deux ans.
+
+Au jour fixé, personne ne manqua à l'appel.
+
+Le père d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous reçut comme
+ses véritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que nous avions
+apportés le rendirent plus expansif. Il nous avoua qu'une main inconnue
+lui avait, fait une restitution; cette main, ajouta-t-il plaisamment, ne
+peut venir que du ciel, parce que je ne connais personne sur la terre
+qui me doive restitution. Ce fut après un toast pris à sa santé, et
+qu'il nous eut affectueusement remerciés, qu'il continua:
+
+Il fait bon, mes amis, d'être jeunes, de voir l'avenir se dérouler
+devant nous avec tous les rêves dorés que l'espérance nous fait
+entrevoir. Vous voir réunis autour de ma table, me rappelle une époque
+bien éloignée, et cependant à peu près analogue.
+
+Nous étions nous aussi, mes compagnons d'école et moi, autour de la
+table d'un professeur, qui avait autant de plaisir à nous recevoir que
+j'en éprouve aujourd'hui. Hélas! j'étais cette soirée-là bien gai, bien
+joyeux, et me doutais guère qu'elle aurait une si grande influence sur
+le reste de ma vie.
+
+Si je croyais que cette histoire put vous intéresser, je vous en
+raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un manuscrit,
+écrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur même d'un drame
+terrible de jalousie et de vengeance.
+
+Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutôt cette
+bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumèrent et ce fut
+avec un religieux silence que nous écoutâmes le palpitant récit qui va
+suivre:
+
+Il y a au delà de soixante ans que quelques amis et moi avions formé le
+même projet que vous exécutez, d'aller revoir notre ancien professeur.
+C'était un bon vieux curé qu'on appelait monsieur Fameux. Il habitait un
+village qui se trouvait presque sur la lisière des bois. Rien ne pouvait
+d'ailleurs mieux nous convenir. Nous avions décidé dans notre réunion,
+d'aller faire une partie de chasse et de pêche auprès d'un lac qui se
+trouvait à quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions
+qu'un faible détour à faire pour aller lui serrer la main. Outre le
+plaisir que nous éprouvions d'avance à revoir ce bon vieux père, nous
+espérions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous ferait connaître
+parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. Bien que l'heure du soir
+fut avancée, nous nous dirigeâmes vers le presbytère, et ce fut en nous
+pressant dans ses bras que monsieur Fameux nous reçut. Jamais nous ne
+pouvions arriver plus à propos, car il nous annonça au réveillon que
+lui-même partait le lendemain matin pour aller explorer des terres
+auprès du même lac, qu'on lui avait dit être très fertile, et où il
+avait intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
+sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards étendus sur le
+parquet, la tête sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par leurs
+ronflements capable de réveiller les morts. Voilà nos guides,
+ajouta-t-il.
+
+Enfin, après une intime causerie, nous récitâmes la prière et nous nous
+étendîmes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier d'entre nous
+s'endormit, le prêtre agenouillé priait encore.
+
+Le lendemain, le soleil radieux s'élevait à peine de l'horizon que nous
+étions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendîmes.
+
+Je ne sais quel charme cet homme de bien répandait sur tout ce qu'il
+faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions au dedans de
+nous un calme, une paix et un bonheur intimes que je n'ai peut-être
+jamais éprouvés depuis. Le déjeuner se se ressentit de notre disposition
+d'esprit, il fut gai et pétillant de bons mots; puis havre-sacs sur le
+dos, nous prîmes, en chantant de gais refrains, le chemin des grands
+bois.
+
+
+
+
+
+LE VOYAGE
+
+Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais à mesure
+que le soleil s'élevait, la chaleur devenait de plus en plus forte, et
+vers midi, l'air était suffocant. Les moustiques, cette journée-là,
+s'étaient liés pour soutirer le droit de passage; aussi, fallut-il que
+chacun du nous leur payât un tribut; à vrai dire, ils étaient encore
+plus avides que certains douaniers auxquels vous n'avez pas donné un
+bonus. Les enflures et les démangeaisons insupportables, que leurs
+piqûres nous causaient, faisaient presque regretter d'être venus si
+loin chercher le plaisir. De plus, les sources d'eau que nos guides
+s'attendaient à rencontrer sur notre route, étaient taries en
+conséquence de la sécheresse exceptionnelle de l'été.
+
+Vers quatre heures de l'après midi, nos gosiers étaient arides, nos
+palais desséchés et nos estomacs criaient famine. Depuis le matin, nous
+n'avions que grignoté par ci par là quelques morceaux de biscuits, tout
+en marchant. Malgré l'assurance que nos guides nous donnaient, que nous
+n'étions plus qu'à deux milles de la chute; nous allions faire halte,
+lorsque la grosse voix de Baptiste, notre premier guide, se fit
+entendre. Il avait pris les devants depuis quelque temps, et jamais
+refrain plus agréable parvint à nos oreilles. A boire, à boire, qui donc
+en voudra boire chantait-il en même temps qu'il se montra portant une
+énorme gourde bien remplie. Après que nous eûmes avidement vidé le
+contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques minutes de repos,
+nous nous remîmes en route rafraîchis et réconfortés. Les guides
+entonnèrent les gais chants des voyageurs canadiens, ensemble nous fîmes
+chorus. Point ai-je besoin de dire que ces chants n'eussent pas été
+admis au Conservatoire de Paris.
+
+Enfin haletants, fatigués, méconnaissables par l'enflure causée par les
+piqûres des mouches, nous arrivâmes sous la direction de Baptiste dans
+une charmante érablière où le bruit d'une forte chute d'eau se faisait
+entendre. C'était l'oasis désirée. Des hourras frénétiques la saluèrent.
+Nous allions nous élancer dans la direction de la chute, lorsqu'un
+sifflement aiguë et un signe énergique de Baptiste qui se tenait
+immobile au milieu du sentier, nous arrêta. Il nous montrait du doigt
+une magnifique famille de perdrix branchées sur un arbre du voisinage.
+Elles semblaient être venues s'offrir intentionnellement comme le menu
+du repas, aussi n'en fîmes nous pas fi. Quatre à cinq coups de feu
+jetèrent à nos pieds la bande emplumée. De grands battements de mains de
+la part de monsieur Fameux et des spectateurs furent la couronne de
+ce bel exploit. Notez que nous avions tiré les perdrix presqu'à bout
+portant.
+
+La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui était resté en
+arrière, arriva avec quatre beaux lièvres qu'il avait rencontrés;
+mais elle devint délirante quand nous aperçûmes bouillonner l'eau des
+cascades dont nous n'étions plus éloigné que de quelques pas.
+
+Une minute plus tard, nous étions sur les bords de la rivière et aux
+pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse contempler.
+Le spectacle était beau, grandiose, et bien digne eut-il été le seul
+de nous faire oublier les tourments de la soif et de la faim que nous
+avions endurés, mais ventre affamé n'a pas d'oreilles, c'était le temps
+ou jamais de le dire, car ce qui nous réjouit le plus et nous mit en
+belle humeur, ce fut lorsque des feux furent allumés et que les marmites
+commencèrent à bouillir. Pendant ce temps, tout le monde était à
+l'oeuvre. Les uns écorchaient les lièvres, d'autres préparaient les
+perdrix, on découpaient des tranches de lard et de jambon; quelques-uns
+enfin bûchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les
+assiettes avec des écorces de bouleau et faisait des micoines, des
+fourchettes de bois, bref enfin, tout le monde ainsi à l'oeuvre fit
+merveille, et une demi-heure après, le bruit des mâchoires eut dominé
+celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a de cela bien
+près de soixante ans et je ne crains pas de répéter aujourd'hui à la
+face du monde que jamais repas fut mieux cuit et mieux assaisonné avec
+plus grande sauce de l'appétit, que celui que nous prîmes on plutôt
+dévorâmes au pied de la chute de la décharge du Lac à la Truite. Enfin
+les appétits satisfaits, les pipes allumées, nous nous étendîmes avec
+délices sur les bords de la rivière.
+
+Il eut été difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le
+paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientôt s'enfoncer derrière
+le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage
+le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir; quelques petits écureuils,
+d'un air éveillé et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues
+coquettement retroussées, pour glaner quelques restes de notre repas;
+puis vifs comme l'éclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
+de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colère ou de plaisir.
+
+Mais la beauté qui ne pouvait être surpassée, était celle de la chute,
+avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les
+rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tout émaillés de
+diamants. L'arc-en-ciel brillait à leurs pieds de ses plus vives
+couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille
+d'abord, puis comme prise d'un accès subit de rage, se ruait un instant
+après frémissante et écumeuse de cascades en cascades, hérissant la
+crête de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colère de voir
+son cours intercepté.
+
+Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautés sauvages et
+primitives étaient égalés, surpassés peut-être par la grandeur de la
+chute elle-même.
+
+L'eau se précipitait d'une hauteur d'à peu près cinquante pieds; mais
+dans sa chute, elle rencontrait d'énormes rochers superposés les uns
+aux autres, bondissant de l'un à l'autre, elle s'élevait et retombait
+blanche et floconneuse comme la neige, pour se former un peu plus bas,
+en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce véritable peintre
+céleste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus éclatant
+coloris.
+
+La splendeur de ce tableau ne saurait être surpassée. Toutefois, un pic
+incliné d'une hauteur de cent pieds au dessus de la chute, et dont la
+base était minée par l'incessant travail de la rivière attirait notre
+attention dans ce moment. Nous en étions même à supputer, combien il lui
+faudrait de temps, avant que de parvenir à le précipiter dans l'abîme,
+lorsque sur une des pointes les plus élevées, survint une apparition
+presque fantastique.
+
+
+
+
+
+LE LAC.
+
+Cette apparition était celle d'une jeune fille mollement appuyée sur une
+légère carabine de chasse. Deux dogues énormes étaient à ses côtés. Le
+costume de cette jeune fille était demi-sauvage autant que nous en pûmes
+juger. Nous ne pouvions comme de raison, par l'éloignement, distinguer
+ses traits; mais à sa taille svelte et dégagée, au contour de ses
+épaules, et telle qu'elle nous apparut dans sa pose à la fois gracieuse
+et nonchalante, nous nous formâmes l'idée qui se confirma plus tard,
+qu'elle était admirablement belle.
+
+Monsieur Fameux la reconnut.--Adala seule, dit-il, où donc est le vieil
+Hélika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant à Baptiste, elle semble nous
+avoir reconnus tous les deux, et la voilà qui nous fait signe d'aller la
+rejoindre. Si Hélika, qui ne la laisse jamais d'un seul pas, n'est pas
+auprès d'elle; c'est qu'un malheur lui est arrivé ou qu'il gît sur son
+lit de mort. La jeune fille comprit sans doute le signe que Baptiste lui
+adressa, car elle s'assit dans une pose pleine de grâce et de tristesse,
+pendant que notre guide allait traverser la rivière plus loin dans un
+endroit guéable.
+
+Les chiens s'étaient étendus à ses pieds, comme deux vigilantes
+sentinelles. Nous aurions dû le dire déjà, Baptiste était le type du
+chasseur et du trappeur canadien. Il était par conséquent le commensal
+et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possédait la langue et les
+dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous pressâmes monsieur Fameux
+de questions. L'histoire de cette malheureuse enfant des bois est bien
+douloureuse, nous répondit-il d'une voix pleine d'émotion; mais elle ne
+m'appartient pas. C'était nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire
+plus long; mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme
+bien vous pensez ne firent que redoubler notre curiosité déjà bien
+surexcitée. Baptiste revînt au bout de quelque temps, sa bonne et
+honnête figure était empreinte de tristesse.
+
+Hélika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du secours.
+Nos coups de feu à la chasse de tantôt l'ont effrayée; elle a craint de
+rencontrer quelques pirates des bois; voilà, pourquoi elle s'est retirée
+sur l'autre rive et vous supplie d'arriver au plus vite. C'est Hélika
+qui l'envoie vous chercher; elle se fut rendue jusqu'à votre presbytère,
+si elle n'avait rencontré personne pour remplir son message auprès de
+vous. Hélika est gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il désire
+ardemment vous voir. Elle retourne immédiatement auprès de lui, avec
+l'espoir que nous la suivrons de près. Si vous n'êtes pas trop fatigué,
+mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre en marche, pendant
+que les autres guides dresseront des campements pour la nuit à vos
+jeunes compagnons. Demain, je les attendrai sur les bords du lac avec
+des canots. Le prêtre et Baptiste partirent immédiatement.
+
+La veillée se passa en conjectures. Cet incident nous avait
+singulièrement intrigués, parce qu'aucun des guides qui nous restaient
+ne pouvait donner des renseignements précis sur le nom et l'origine de
+la jeune fille. Tout ce qu'ils nous apprirent, ce fut qu'ils l'avaient
+bien souvent rencontrée dans les bois, toujours accompagnée d'un
+vieillard d'une haute stature, qui paraissait lui porter un amour et une
+sollicitude véritablement paternels. Bien plus, son attention pour elle,
+et ses soins étaient ceux de la mère la plus tendre. Ils ajoutaient
+aussi, qu'esclave de tous ses désirs, il venait de temps en temps dans
+le village, y séjourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y prenait
+les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient où
+recevaient, étaient celles de monsieur Fameux. Il la conduisait dans les
+magasins, ne regardait jamais au prix des étoffes qu'elle choisissait,
+suivant ses caprices, le prix en fut-il très élevé.
+
+L'un d'eux assurait même avoir entendu monsieur Fameux dire au père
+Hélika, tel était le nom du vieux sauvage: je suis heureux de voir
+combien vous vous donnez de peine pour former l'éducation de votre chère
+Adala, et combien elle répond admirablement à vos efforts, elle parle et
+écrit aujourd'hui parfaitement le Français.
+
+II y avait certes dans ces informations, matière plus que suffisante
+pour piquer notre curiosité déjà excitée à l'extrême. Malgré notre
+fatigue, nous mîmes longtemps avant de nous endormir tous, faisant des
+suppositions plus où moins ridicules ou extravagantes.
+
+De bonne heure, le lendemain matin, nos étions en route tout en
+discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours lorsqu'on est
+jeune, la gaîté nous était revenue Avec le repos; aussi ne mîmes-nous
+pas de temps à franchir les trois milles qui séparaient le lac du lieu
+de notre campement. Lorsque nous arrivâmes sur ses bords, deux beaux
+grands canots, creusés dans le tronc de gros pins, nous attendaient.
+Baptiste se promenait sur le rivage et du revers de sa main essuyait une
+larme.
+
+Hâtez-vous, messieurs, nous dit-il, le père Hélika désire vous voir. Il
+a paraît-il quelque confidence à vous faire, et le pauvre vieillard n'a
+plus bien longtemps à vivre. En peu d'instants nous fûmes installés dans
+les canots et pesâmes hardiment sur l'aviron.
+
+Le lac était beau ce matin là. Sa surface était plane et unie, pas une
+ride ne venait troubler le paisible miroir que nous avions devant les
+yeux. Quelques vapeurs humides s'élevaient ça et là des rochers ou de la
+masse d'eau. Elles nous apparaissaient comme les images fantastiques des
+fées de nos anciens contes. Les cris des huards se faisaient entendre de
+l'un ou l'autre rivage, tant l'atmosphère était calme. Parfois aussi, le
+martin-pêcheur nous envoyait des notes saccadées et stridentes, tantôt
+frémissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
+goujon. Les fleurs des glaïeuls, qui nageaient à la surface et
+s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser à un riche tapis de
+verdure émaillé de fleurs. Mais entre les rives et le pied des montagnes
+avoisinantes, de beaux grands arbres séculaires donnaient par les
+différentes nuances de leur feuillage un cadre magnifique au miroir qui
+s'étendait devant nous. Ces arbres avaient une grandeur et une majesté
+impossibles à décrire.
+
+Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment comme
+s'ils eussent voulu contempler leur beauté dans le cristal limpide de
+l'eau, tel que peut le faire une coquette jeune fille. D'autres au
+contraire élevaient leurs troncs énormes et secs, montrant ainsi leurs
+branches desséchées comme les membres d'un vieillard. Tandis qu'un
+bouquet verdoyant semblait, comme la tête d'un patriarche, avoir seul
+conservé un reste de sève et de vie. On voyait à ses pieds, des arbustes
+de différentes familles s'élever et sembler lui demander protection.
+
+Plus loin et du quatrième côté du lac, s'étendait une savane sombre et
+triste. Des arbres rabougris, une mousse épaisse, un terrain marécageux
+et rempli de fondrières donnaient à cet endroit un aspect solitaire
+et désolé. Il formait un contraste frappant qui faisait rassortir
+d'avantage la beauté des autres rives. Nous nageâmes en silence
+pendant quelque temps, absorbés dans la contemplation de la sauvage et
+pittoresque beauté de paysage, lorsqu'après avoir doublé un cap, nous
+aperçûmes un plateau élevé de quinze à vingt pieds qui dominait le lac
+et la rivière.
+
+
+
+
+
+HÉLIKA.
+
+Sur ce plateau qui pouvait avoir une étendue d'une dizaine d'arpents,
+trois grandes huttes se touchant les unes les autres avaient été
+élevées. L'une d'elles avait une apparence toute particulière. Bien que
+comme les autres, elle fut construite de matériaux grossiers, sa forme
+ressemblait à celle d'une chaumière, elle était plus spacieuse que
+les autres. Le houblon et quelques vignes sauvages, en la tapissant à
+l'extérieur, lui donnaient un air de fraîcheur et de bien-être. Des
+fenêtres l'éclairaient de tous côtés, les unes donnant sur le lac,
+les autres sur la rivière, Nous connaîtrons plus tard comment le
+propriétaire avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant
+la profondeur des forêts.
+
+De forts volets garnis de fer avaient été posés pour les protéger du
+dehors. Par ci par là, un trou ou plutôt une meurtrière était percée.
+Enfin, on voyait combien Hélika, puisque c'était sa demeure, était
+jaloux de veiller à la sûreté de ceux qui l'habitaient.
+
+Les deux autres étaient construites de gros morceaux de bois, superposés
+les uns aux autres, et encochées à chacune de leurs extrémités pour
+s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidité à cette construction
+toute primitive. Ce fut vers la première que Baptiste nous conduisit.
+La chambre d'entrée était spacieuse et parfaitement éclairée. Bien que
+l'ameublement en fut grossier, il offrait toutefois tout le confort
+désirable. Quelques fleurs sauvages de diverses familles y étaient
+cultivées avec le même soin que nous en prenons pour les fleurs
+exotiques. Des livres aussi étaient disposés sur quelques rayons. Mais
+ce qui frappa surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tombèrent sur un
+lit recouvert d'une peau d'ours où gisait un vieillard dont les traits
+portaient l'empreinte de la mort.
+
+Cet homme devait être bien vieux. Des rides profondes sillonnaient son
+front et ses joues en tous sens. Il avait plutôt l'air d'un spectre,
+aussi n'eut-on pas manqué de le considérer comme tel, si ses yeux noirs
+et enfoncés dans leur orbite n'eussent conservé un éclat extraordinaire.
+Ses sourcils étaient épars, son nez aquilin ressemblait au bec d'un
+oiseau de proie. Son front était haut et fuyant, ses lèvre minces et
+son menton proéminent, tout annonçait dans la figure de cet homme
+une indomptable énergie. L'ensemble de cette figure dénotait une si
+implacable férocité, qu'il eut fait frémir celui qui l'aurait rencontré
+un soir dans un chemin détourné ou sur la lisière d'un bois. Cependant,
+au moment où nous l'aperçûmes ses mains étaient jointes sur sa poitrine,
+ses lèvres s'agitaient et semblaient répéter les paroles d'une prière
+que monsieur Fameux disait à haute voix.
+
+Comme contraste, agenouillée auprès du lit, se tenait dans l'attitude de
+la prière la jeune fille de la veille. Son épaisse chevelure inondait
+ses épaules et descendait jusqu'à la ceinture. Elle avait le dos tourné
+vers la porte. C'était bien la taille que nous avions admirée le soir
+d'avant, elle offrait dans ses contours tout ce que nous avions pu
+imaginer dans nos rêves de jeune homme de plus gracieux et de plus
+parfait. Nous étions arrêtés sur le pas de la porte à contempler ce
+tableau, lorsque le bruit de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma
+vie, je n'ai vu aussi ravissante figure, nous en fûmes tous éblouis,
+fascinés. Murillo ou Raphaël eussent été heureux d'en faire la portrait
+et de le présenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
+était empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
+ses joues rehaussaient encore, s'il était possible, son angélique
+beauté. En nous apercevant, elle se retira timide et confuse dans un
+coin de la chambre; mais sur un signe du moribond elle disparut dans
+l'autre hutte. Celui-ci, après avoir jeté sur nous un regard perçant, et
+scrutateur, nous dit: "Vous devez avoir besoin, messieurs, de prendre un
+peu de nourriture et de repos, pendant que moi de mon côté, je vais avec
+ce saint homme terminer ma paix avec Dieu".
+
+Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisième cabane où un
+repas, composé de gibier et de poisson, nous avait été préparé. On
+s'était mis en frais pour nous y recevoir, car les lits, de sapin
+avaient été renouvelés. C'était, nous dit Baptiste, la maison que
+le père Hélika avait fait construire spécialement pour y exercer
+l'hospitalité, là, chasseurs canadiens ou sauvages y trouvaient toujours
+un gîte et la nourriture. Ils restèrent tous deux trois heures en tête
+à tête, et lorsqu'à l'appel de monsieur Fameux nous entrâmes dans la
+chambre du mourant, une transformation complète s'était faite sur son
+visage. Les yeux n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des
+larmes mêmes s'en échappaient. C'était bien encore la même figure
+énergique mais elle n'avait plus ce cachet de férocité, cet air empreint
+de trouble et de remords que nous avions d'abord remarqués; elle
+indiquait plutôt le calme et le recueillement intérieur qui ne
+paraissaient pas exister auparavant.
+
+Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture. Il le
+fit pour lui complaire. Le bon prêtre lui parla quelques instants à
+l'oreille; mais il secoua la tête et reprit tout haut: non Monsieur,
+c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader, ma confession doit être
+publique; puisse-t-elle être une légère expiation de mes crimes et
+servir d'exemple à ceux qui se laissent entraîner par la fougue de leurs
+passions. Un frisson involontaire parcourut les membres des assistants,
+nous pressentions quelque drame lugubre, sanguinaire peut-être, dont
+Hélika avait été le héros.
+
+Nous prîmes donc chacun une place autour de son lit, et c'est ainsi
+qu'il commença:
+
+
+
+
+
+LA CONFESSION.
+
+Plus de quatre-vingts ans ont passé sur ma tête, et la terre dans
+quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de misère qui
+devrait y être enfouie depuis mon enfance. On ne souffre pas dans le
+fond du cercueil après la mort; mais devrais-je sentir chacun des
+vers qui doivent dévorer mon cadavre, dussent-ils m'occasionner les
+souffrances les plus atroces, je remercierais Dieu de m'infliger des
+peines aussi légères; car quelques grandes qu'elles fussent, elles ne
+pourraient vous donner une idée des épouvantables tortures que les
+remords ont fait endurer à ma conscience depuis de longues bien longues
+années.
+
+Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton pénétré. Il m'a fait entendre sa
+grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai entendue,
+glacé de terreur depuis au delà de quinze ans dans le frizelis des
+feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre, je l'ai
+entendue dans le souffle léger de la brise comme dans les hurlements
+épouvantables de la tempête; et depuis le brin d'herbe jusqu'au grand
+chêne des bois; je l'ai vu dans la goutte d'eau dont je me désaltérais
+jusqu'au fruit savoureux que je voulais goûter. Je l'entendais, je le
+voyais, je le sentais en moi-même, ce vengeur inexorable des crimes que
+nous commettons et des souffrances que nous faisons endurer à nos frères
+de même que je l'ai éprouvé plus tard, sous le fouet du maître et dans
+les chaînes de l'esclavage.
+
+En prononçant ces paroles, bien que les membres du vieillard fussent
+glacés par le froid de la mort, nous voyions cependant un frémissement
+qui lui parcourait tout le corps. Sans doute qu'il remarqua notre
+surprise de l'entendre s'exprimer aussi bien, car il ajouta en
+continuant: Ne soyez pas surpris si je parle un français qui peut vous
+paraître bien pur pour un habitant des bois, mais j'appartiens à votre
+race, et c'est à une vengeance diabolique que je dois le triste état
+dans lequel vous me voyez aujourd'hui.
+
+Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux jours. Si
+vous saviez comme j'étais heureux lorsque je revenais chaque année dans
+ma famille pour y passer mes vacances. Nous étions plusieurs compagnons
+de collège de la même paroisse. Oh! que nous nous en promettions des
+parties de pêche et de chasse et comme alors nous avions le coeur léger,
+l'âme pure et tranquille. Il me semble encore voir ma vieille mère, mon
+père et mes soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour à tour
+dans leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais
+déposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour mes
+succès classiques. Puis le bon vieux curé que nous ne manquions jamais
+d'aller voir, il nous avait baptisés, fait faire notre première
+communion; de plus, il nous avait initiés aux premières notions de
+la langue latine. Il nous considérait donc comme ses enfants et nous
+recevait avec le plus grand plaisirs et la plus touchante affection. Son
+presbytère et sa table étaient toujours à notre disposition. Il était
+aussi fier de nos succès que si nous lui eussions appartenus.
+
+Nos jours de vacance se passaient en des parties de pêche et de chasse;
+mes bons parents refusant que je prisse part à leurs travaux crainte que
+je ne me fatiguasse. Le soir amenait les joyeuses veillées. Nous nous
+réunissions tantôt dans une maison, tantôt dans l'autre. Au son du
+violon nous dansions quelques rondes au milieu des rires de la plus
+folle gaîté; puis, dix heures sonnant, la voix de l'aïeule se faisait
+entendre, nous tombions à genoux et récitions en commun la prière du
+soir, et noua noua séparions en nous promettant bien de recommencer le
+lendemain.
+
+La voix du moribond à ces souvenirs se remplit d'émotion puis il ajouta
+comme se parlant à lui-même. Chers souvenirs des beaux jours du ma
+jeunesse, combien de fois avec celui des larmes de plaisir de mes bons
+parents n'êtes vous pas venus tomber sur mon coeur désespéré comme la
+rosée bienfaisante sur la fleur desséchée? Ah! pourquoi ai-je à jamais
+abandonné le sentier béni de la vertu avec ses joies si pures et si
+naïves pour céder à mon exécrable passion? Pourquoi ai-je perdu le
+touchant exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que
+me donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces
+réminiscences de son passé si fortuné, Hélika ferma les yeux comme pour
+savourer une dernière fois les délices des beaux jours de son enfance.
+Il parut se recueillir et garda le silence pendant quelque temps.
+
+Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de continuer
+son récit. "Non monsieur, répondit-il, je dois aller jusqu'au bout
+de mes forces, c'est un devoir que ma conscience m'impose, et je
+l'accomplis avec plaisir; ma résolution est inébranlable." Puis il
+demanda quelque chose pour se rafraîchir. Cette demande fut sans doute
+entendue de l'autre côté, car la même indienne dont nous avons déjà
+parlée, apporta une tisane d'une couleur verdâtre. Il but quelques
+gouttes de ce breuvage qui parut le ranimer. "Éloigne Adala, dit-il à la
+vieille, qu'elle n'entende pas ce qui me reste à dire."
+
+C'est peut-être mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur Fameux,
+mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon enfant jusqu'au
+dernier soupir, puis il reprit:
+
+Vers l'année 17... nous touchions aux vacances qui devaient commencer
+vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer aujourd'hui,
+était-ce un pressentiment qu'avec elles allaient s'éteindre pour
+toujours les joies de ma vie? Hélas! elles devaient être les dernières,
+car je terminais mon cours d'étude. Je me sentais triste et abattu. Il
+y a toujours quelque chose de solennel dans ce suprême adieu que nous
+faisons à nos belles années de collège. Le succès avait couronné mon
+travail au delà de mes espérances. Je remportai presque tous les
+premiers prix de ma classe. L'accueil que je reçus à la maison
+paternelle fut encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il était
+possible qu'il ne l'avait été les années précédentes.
+
+Mon père, ma mère et mes soeurs me reçurent avec les mêmes
+démonstrations de joie, j'étais le seul fils. Or sans être bien riche,
+ma famille jouissait d'une honnête aisance comme cultivateur. Après les
+premiers embrassements. "Il va falloir, me dit mon vieux père, bien te
+reposer mon enfant. Je t'ai acheté un beau fusil, un beau cheval est à
+l'écurie, j'ai quelques épargnes, amuses-toi, promènes-toi et surtout
+laisses là tes livres pour jouir de la vie dont tu ne connais pas encore
+les plaisirs".
+
+Puis ma mère et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle chambre
+qui avait été préparée avec tous les soins, la tendresse et l'affection
+qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement, avec quelle
+ingénieuse sollicitude on y avait déposé tous les objets qui pouvaient
+flatter mon goût et me procurer le plus grand confort.
+
+Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mère en m'embrassant,
+nous avons invité les voisins à souper, et j'espère que tu vas t'amuser
+dans la soirée puisque tous tes anciens compagnons d'enfance avec leur
+soeurs sont de la partie.
+
+En effet personne n'avait manqué à l'invitation. Les bons voisins avec
+leurs enfants étaient venus se réunir à cette fête, et je rougissais
+d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves gens venir me
+presser la main avec une considération qui tenait presque du respect; et
+me prodiguer des éloges sur mes succès, en présence des jeunes filles et
+de leurs frères.
+
+Le souper fut bien joyeux, les langues déliées par quelques verres de
+bon vieux rhum, débitaient mille et mille plaisanteries qui étaient
+saluées par des tonnerres d'éclats de rire. Les chants ensuite
+succédèrent aux bons mots, enfin la gaîté était au diapason, lorsque
+nous nous levâmes de table. Ma mère, par une délicate attention, m'avait
+fait placer auprès d'une jeune fille plus jolie, plus instruite et plus
+distinguée que ses compagnes. Cette jeune fille n'était pas précisément
+belle, elle n'était peut-être pas même jolie, tel qu'on l'entend dans
+l'acception du mot, mais sa figure était si sympathique, sa voix et son
+regard si caressants et si doux, qu'elle répandait autour d'elle un
+charme et un bonheur auxquels il était difficile de résister. Sa
+conversation était entraînante, et se ressentait de son caractère aimant
+et contemplatif, elle avait une teinte de mélancolie lorsque le sujet
+s'y prêtait, qui donnait à sa figure et à ses paroles quelque chose
+d'enivrant. Pendant le souper nous parlâmes de différentes choses, mais
+le sujet sur lequel je me surpris à l'écouter avec un indicible plaisir,
+ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautés de la nature. Ce n'était
+certes pas dans les livres qu'elle les avait étudiés, ce n'était pas non
+plus dans les ébouriffantes dissertations des romanciers; mais dans le
+grand livre de la nature, où chacun y puise les connaissances et la foi
+en celui qui a créé toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur
+et émotion, et, suspendue ses lèvres, j'écoutais les descriptions
+qu'elle me faisait. Elles débordaient, pittoresques et animées, comme
+une cascade de diamants.
+
+Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement de
+la fête, le sentiment supposé de ma supériorité, les vins qui avaient
+été versés à profusion, les éloges qu'on m'avait prodigués, tout enfin
+avait contribué à exalter mon cerveau. Mais lorsque je me levai de
+table, je sentis dans mon coeur quelque chose que je n'avais pas encore
+éprouvé.
+
+Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette jeune fille
+que je nommerai Marguerite, et quand la veillée fut finie, qu'elle
+fut partie avec ses parents, j'éprouvai un vide mêlé de charme et un
+sentiment de vague inquiétude indéfinissable. Il fallut m'avouer, que de
+l'avoir vue au bras d'un beau et loyal jeune homme, et échanger ensemble
+des paroles d'intimité en était la cause. Quelques regards que j'avais
+surpris produisirent dans mon être un bouleversement jusqu'alors
+inconnu. Ce jeune homme s'appelait Octave, il avait été mon condisciple
+de collège et jusqu'à ce temps mon ami. Il avait terminé ses études
+depuis deux ans, et était revenu prendre les travaux des champs sur
+la ferme de son père. Ça fut en vain cette nuit-li que je cherchai le
+sommeil, je la passai à me rouler sur mon lit, et, lorsque plus calme
+le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis de mon âme,
+je sentis que j'aimais éperdument Marguerite, et que le démon de la
+jalousie allait prendre possession de moi.
+
+Je formai donc la résolution du ne plus la revoir. Effectivement, bien
+des jours se passèrent, oui quinze longs jours s'écoulèrent avant que je
+la revisse, et cependant pas une heure, pas un instant au jour ou de
+la nuit sans que je pensasse, que je rêvasse à elle. Tout le monde me
+faisait des reproches sur mon air morne et abattu, j'avais perdu le
+sommeil et l'appétit. Mes parents étaient inquiets, ma bonne mère ne
+manquait pas de l'attribuer au travail excessif de mes études.
+
+Cependant il fallut céder aux obsessions et retourner aux soirées du
+village. Je croyais être assez fort pour pouvoir affronter le danger.
+J'y rencontrais fréquemment Marguerite et Octave et m'en revenais chaque
+soir de plus on plus éperdument amoureux et jaloux. Son nom m'arrivait
+sur les lèvres à chaque jeune fille dont j'apercevais dans le lointain
+la robe onduler sous les caresses de la brise. Je partais pour la chasse
+sans munitions, ni carnassière et allais m'asseoir sur le bord de la
+mer, et là, des journées entières je pensais à elle. La plainte de
+la vague gui venait tristement déferler sur la plage convenait à ma
+tristesse.
+
+Ainsi se passa ma première année chez mes parents. La demeure de
+Marguerite était presque voisine de la nôtre, nous nous visitions
+réciproquement et la voyais très fréquemment, Il était impossible
+qu'elle ne s'aperçut pas du feu qui me dévorait. Cependant sa conduite
+envers moi et ses paroles étaient toujours affectueuses et amicales,
+mais qu'étaient-elles ces marques d'amitié pour moi qui sentais au
+dedans de mon coeur un brasier dévorant? De ma fenêtre je voyais sa
+demeure, ses allées et venues et avec frémissement j'apercevais sa
+silhouette dans le lointain. Lorsqu'elle se rendait à l'église, je la
+suivais de loin et aurais été heureux de baiser les traces de ses pas
+dans la poussière du chemin.
+
+Vous pouvez juger de ce que j'éprouvais avec cet amour immense, quand je
+la voyais au bras d'Octave et avec quelle rage j'appris un jour qu'ils
+étaient fiancés. Elle devint désespoir, le jour ou je la rencontrai
+rougissante de bonheur et de plaisir, elle était amoureusement inclinée
+vers Octave et le main dans la sienne, ils se souriaient l'un à l'autre,
+Pendant que je passais ainsi toutes mes journées en folles rêveries
+amoureuses, Octave par son travail et avec l'aide de l'argent que son
+père lui avait donné s'était acquis une belle propriété, et moi je ne
+faisais rien. Ma famille était très occupée de voir la tournure que
+prenait mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne.
+Ma mère un jour à la suggestion de mon père m'en fit la remarque
+d'une manière douce et maternelle. Je lui répondis d'un ton bourru et
+grossier. La sainte femme m'écouta avec étonnement d'abord, comme si
+elle n'en pouvait croire ses oreilles ou comme si elle se fut éveillée
+d'un mauvais rêve, puis tout à coup elle fondit en larmes et m'entourant
+de ses bras elle me dit en m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres
+donc bien." Elle ne put ajouter un seul mot, les sanglots la
+suffoquèrent. Ces larmes de ma mère furent les premières qu'elle versa
+de chagrin, mais elles ne furent pas, hélas! les dernières que virent
+couler ses cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon
+ingratitude et ma méchanceté.
+
+Enfin le jour décisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux
+état.
+
+Un dimanche matin, Octave était absent, je revenais de l'église
+accompagnant Marguerite. Je résolus de profiter de l'occasion pour
+tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix émue les joies, les
+plaisirs de notre enfance, combien alors les journées étaient longues et
+ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer pour partager nos
+jeux et nos promenades. Je remontai ainsi jusqu'au temps présent. Elle
+m'écouta d'abord avec plaisir, ne sachant où je voulais en venir. Mais
+bientôt mes paroles devinrent plus significatives et plus pressantes.
+Lorsque je lui exprimai en termes brûlants combien je l'aimais, quels
+étaient mes rêves, le bonheur que j'avais fondés sur son amour et son
+union avec moi, elle rougit, puis pâlit au point que je crus qu'elle
+allait défaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances
+passées et de mon désespoir si elle refusait de se rendre à mes voeux.
+Alors des larmes abondantes glissèrent sur ses joues, mais elle ne me
+répondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon coeur, toute mon âme,
+tout mon amour passèrent dans mes paroles, elles devaient tomber sur son
+coeur de glace comme des gouttes de feu. Insensé, j'espérai un instant
+qu'elle aurait pitié de moi et se laisserait fléchir, mais ce ne fut
+qu'un éclair.
+
+Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains et
+m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me dit en
+pleurant: "Le ciel m'est à témoin que je donnerais la plus grande part
+du bonheur qu'il me destine pour vous savoir heureux. Mais pour vous
+appartenir je manquerais au serment que j'ai fait à un autre devant
+Dieu, je manquerais de plus aux cris de ma conscience et à la voix de
+mon coeur; car je ne vous cacherai pas je suis fiancée à Octave et que
+dans peu de jours nous serons irrévocablement unis." Je ne sais quelle
+transformation se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression
+des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux sur
+moi elle recula de quelques pas.
+
+"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du
+chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis faire, car
+elle sera plus que moi à la hauteur de votre intelligence et vous serez
+heureux avec elle. Octave et moi vous avons désigné une place au coin
+du feu où vous viendrez vous asseoir bien souvent, nous causerons, nous
+nous amuserons et nous nous occuperons de vous trouver une épouse digne
+de vous".
+
+Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant
+affectueusement la main. Elle était toute émue et tremblante, je la
+voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que nous
+nous quittâmes.
+
+Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et précédèrent
+leur union dans des transports de rage et de jalousie inexprimables. Mes
+parents crurent véritablement que je devenais fou furieux.
+
+Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours après, la tête
+brûlante, la figure affreusement contractée, j'entendis à l'abri d'un
+pilier de la petite église de notre paroisse le serment qu'Octave et
+Marguerite se firent de s'appartenir l'un à l'autre. J'aurais voulu voir
+le temple s'écrouler sur eux et les mettre en poussière. C'en était fait
+de moi, j'avais au fond du coeur tous les esprits du mal et tout ce
+que le coeur humain peut avoir de haine contre son semblable, je
+le ressentis pour eux. De tous les pores de ma peau sortait le cri
+vengeance, vengeance! Si elle m'eut aperçu lorsque sa robe vint me
+frôler au sortir de l'église, elle eut reculé, épouvantée comme à
+l'aspect d'un serpent.
+
+Fou, insensé, j'avais espéré jusqu'au moment solennel. Oui j'espérais
+qu'elle comprendrait toute l'immensité de mon amour et combien j'aurais
+travaillé à la rendre heureuse. Le dimanche même, malgré la publication
+des bancs, cet espoir m'enivrait encore.
+
+Vous êtes peut-être surpris qu'après tant d'années et en ce de moment
+solennel où il ne me reste que peu de temps à vivre, je vous parle avec
+autant de chaleur du passé; mais sur son lit de mort, le vieillard
+sent quelquefois son sang se réchauffer aux brûlants souvenirs de sa
+jeunesse: c'est la dernière lueur du flambeau qui va s'éteindre.
+
+Je laissai le cortège nuptial s'éloigner et m'élançai hors du temple. Je
+courus à la maison, fis un paquet de quelques hardes, me munis d'un bon
+sac de provisions et d'amples munitions, sifflai mon chien et répondant
+à peine aux douces paroles de ma mère qui pleurait en m'embrassant, je
+pris le chemin du bois.
+
+Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai appris par
+d'autres que mes deux soeurs avaient embrassé la vie religieuse dans un
+couvent des Soeurs de Charité; que mon père et ma mère joignaient leurs
+prières aux leurs pour celui qu'ils croyaient mort depuis longtemps.
+Hélas! leur fils dénaturé n'a pas été essuyer les pleurs de leurs vieux
+ans et leur fermer les yeux.
+
+
+
+
+
+DANS LES BOIS.
+
+Les forces du moribond étaient complètement épuisées. Ces souvenirs
+chargés de repentir avaient trop longtemps pesé sur son âme.
+
+Il indiqua à monsieur Fameux un endroit dans la chambre où il trouverait
+un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il nous demanda
+comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, de le publier même,
+si on le voulait, afin qu'il servit d'enseignement.
+
+Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny alla
+prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voilà, nous dit-il, qui
+complétera l'histoire d'Hélika, si elle vous présente quelqu'intérêt.
+Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses derniers moments."
+
+Il était donc évident que l'heure suprême était arrivée pour le
+vieillard, aussi le sentait-il lui-même. Il nous fit signer comme
+témoins, un testament olographe qu'il avait préparé, par lequel il
+instituait Adala, sa légatrice universelle, lui enjoignant toutefois de
+prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait monsieur
+Fameux son exécuteur testamentaire.
+
+Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le désir de rester
+encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces
+l'abandonnaient rapidement. Après un assez long entretien avec monsieur
+Fameux, sur sa demande nous rentrâmes dans la chambre. La jeune fille
+agenouillée, recevait toute en larmes la dernière bénédiction et les
+derniers baisers du mourant, pendant que la vieille indienne regardait
+d'un oeil sec et stoïque cet émouvant tableau.
+
+Bientôt après, nous nous mîmes à genoux et récitâmes les prières des
+agonisants; quelques heures plus tard, Hélika était devant Dieu. Le
+surlendemain, nous le déposâmess dans sa dernière demeure à l'endroit
+qu'il nous avait lui-même indiqué. La cérémonie fut touchante et bien
+propre à nous impressionner. La nature avait cette journée là une teinte
+morne et sombre. Le temps était couvert, le soleil voilé ne répandait
+qu'une lumière blanchâtre à travers les nuages qui le recouvraient. Une
+brise froide et glacée comme un vent d'automne, imprimait aux arbres
+des craquements et un balancement qui leur arrachaient des plaintes
+continues; elles faisaient écho aux lamentations la jeune orpheline,
+qui, la figure prosternée, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle
+reposait celui qu'elle avait aimé comme son père.
+
+Les plaintes du vent allaient s'éteindre dans les fourrés comme des
+sanglots. Le lac soulevé par la brise venait déferler ses vagues sur les
+galets du rivage avec de sourds gémissements.
+
+La cérémonie terminée, Adala toute en larmes se jeta dans les bras de
+monsieur Fameux. "Ma grand'mère et moi seules désormais sur la terre que
+deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous ne nous protégez".
+
+Tes parents, ma chère enfant, lui répondit-il d'une vois émue veillent
+sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et résignée, tant que Dieu
+me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place sur la terre;
+auprès de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient de rendre
+son âme à Dieu, t'a laissé de quoi compléter ton éducation et vivre
+richement. Bénis la Providence pour ce qu'elle a fait, car dans ses
+inscrutables desseins, elle donne en abondance d'une main ce qu'elle
+paraît ôter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, d'après l'ordre de
+ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, venir au sein de le
+civilisation, ou tu rencontreras plus de protection et te préparer à y
+remplir la mission que le ciel te destine.
+
+Ce fut avec une voix pleine d'émotion et de reconnaissance qu'Adala
+remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, après cet
+entretien, nous n'eûmes, au gré de nos désirs, que bien peu d'occasions
+de la revoir. Toujours sous la surveillance de la vieille sauvagesse;
+elle l'aidait à préparer nos repas, à renouveler le sapin de nos lits,
+pendant que nous passions nos journées à la chasse ou à la pêche et que
+le bon missionnaire explorait les terres.
+
+La journée finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et nous
+racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis l'heure du
+repos arrivée, nous donnions, dans nos prières, un souvenir au pauvre
+vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, quelque matinal que
+fut notre déjeuner, il était toujours prêt. La bonne indienne et Adala
+nous l'avaient préparé avec le plus grand soin.
+
+Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient céder aux
+attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum et la
+suavité d'une fleur sauvage, poussée sous l'ombrage des grands arbres
+de nos bosquets. Sa séduisante beauté et sa grâce naturelle étaient
+rehaussées encore s'il était possible, par la tristesse répandue sur ses
+traits et par ses habits de deuil.
+
+Est-il étonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. Bois
+Hébert, l'un de mes compagnons, se prit à l'aimer avec toute la force et
+l'ardeur du son tempérament de feu, et jamais dans le cours de sa vie
+son amour se ralentit un seul instant.
+
+Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cédai à l'entraînement, que je
+l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule fois dans la vie,
+c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon dernier amour. Bois
+Hébert était beau, riche et noble, brave comme un lion, il possédait
+de plus un caractère d'or et une générosité qui ne se démentit jamais;
+aussi obtint-il facilement la préférence sur moi, qui n'avais autre
+chose à lui offrir qu'un coeur dévoué.
+
+Ce qui vous surprendra peut-être encore plus, c'est que j'ai toujours
+été à l'un et à l'autre le plus sincère et intime ami, partageant avec
+Bois Hébert toutes les péripéties de sa vie aventureuse, et reprenant
+dans les temps de calme mes fonctions de précepteur auprès de ses
+enfants quand il eut épousé Adala.
+
+Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs qui
+coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur ces
+souvenirs qui m'émeuvent encore malgré moi. D'ailleurs, si quelqu'un
+d'entre nous en ressent le courage après la lecture de ces pages, il
+pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard de la Magdeleine".
+
+Je reprends la lecture du manuscrit, c'était, si vous vous en rappelez
+au sortir de l'église et après que Hélika eut reçu les embrassements de
+sa mère, pour prendre les grands bois.
+
+Où allais-je? où ai-je été? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. J'étais
+habitué au collège aux plus violents exercices. En gymnase j'étais de
+première habileté et l'on me considérait comme un très grand marcheur;
+ma force et ma vigueur étaient réputées extraordinaires.
+
+Lorsque la connaissance me revint, j'éprouvai une grande lassitude dans
+les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement automatique.
+Je devais être bien loin, mon pauvre chien ne me suivait plus que
+difficilement, et le soleil était monté sur les onze heures du matin.
+Mon front était brûlant et je frissonnais parce qu'une fièvre ardente me
+dévorait. J'étais auprès d'un petit ruisseau où coulait une eau fraîche
+et limpide; j'y trompai mon mouchoir et m'en enveloppai la tête; cette
+application me fit du bien. Je tirai ensuite de mon havre-sac quelques
+aliments, mais je ne pus pas même les approcher de ma bouche; je les
+jetai à mon chien qui les dévora. Quelques instants après, je dormais
+profondément, Je n'avais pas fermé l'oeil depuis longtemps et avais
+toujours marché depuis le matin de la veille. Grâce à ma forte
+constitution, lorsque je m'éveillai le lendemain, la fièvre avait
+disparu complètement et mes idées étaient parfaitement lucides.
+
+Le soleil s'était levé dans tout son éclat; un nid de fauvettes placé
+sur une branche auprès de moi, était balancé par la brise du matin. Le
+père secouant ses ailes toutes humides des gouttes de rosée, adressait
+au Créateur ses notes d'amour et de reconnaissance, pendant que la mère
+distribuait à la famiile la becquée du matin. Un instant, une seconde
+peut-être, je les contemplai avec plaisir; mais tout A coup, le démon de
+la jalousie me souffla le mot Marguerite, Marguerite, depuis deux
+jours et une nuit dans les bras d'Octave. Oh! alors je bondis dans un
+transport de rage inexprimable. Je saisis mon fusil, ajustai le musicien
+ailé et fis feu J'avais bien visé, le chantre qui m'avait éveillé par
+son ramage, tomba mort à mes pieds, la mère mortellement blessée roula
+un peu plus loin; tandis que je lançai le nid et la couvée par terre et
+les écrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaîté m'avaient paru une
+provocation dérisoire.
+
+Fou, furieux, je m'enfonçai encore plus avant dans la forêt. Ma
+conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec la
+vie honnête et et entrer dans la carrière du crime. Mais une autre voix
+me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, ce fut
+cette dernière qui l'emporta. Dès ce moment je n'eus donc plus qu'une
+idée fixe, inflexible, inexorable. Ce fut de tirer contre Octave et
+Marguerite, une vengeance terrible parce que dans ma folle méchanceté,
+je les accusais d'avoir empoisonné le bonheur de mon existence.
+
+Je l'avoue aujourd'hui, après cet acte de barbarie, j'eus peur de moi,
+quand je sondai l'abîme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. Jamais
+une créature vivante n'avait été mise à mort par moi, pour le seul
+plaisir de voir couler son sang ou par méchanceté. Mais de ce jour, le
+génie du mal s'empara de moi et se garda bien de lâcher sa proie; pour
+la première fois, je vis le sang avec une joie féroce.
+
+Je continuai donc ma marche en m'avançant du plus en plus dans la forêt;
+je marchai encore plusieurs jours, ne sachant où j'allais. Les étoiles
+et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient de boussole, et
+ma fureur, ma jalousie augmentaient à chaque pas. Tout en cheminant, je
+méditais, je m'ingéniais à trouver quelle pourrait être la plus grande
+souffrance que je pourrais leur infliger.
+
+Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se présentèrent bien à mon
+esprit, je tressaillis d'abord à cette idée, qu'Octave mort, je
+pourrais encore espérer de devenir le mari de Marguerite; mais en y
+réfléchissant, je songeai qu'elle n'était plus aujourd'huit cette chaste
+et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en augmenta
+encore s'il était possible. Pour la satisfaire, je sentis qu'il me
+fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient partager. Il
+me les fallait terribles mais incessantes.
+
+Depuis cinq jours que j'avais laissé la maison paternelle, j'errais à
+l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairière. Au
+milieu, une biche, nonchalamment couchée, suivait avec orgueil et amour
+les ébats d'un jeune faon qui folâtrait auprès d'elle. Ils étaient tous
+deux dans une parfaite sécurité. J'avais des provisions en abondance;
+mais l'instinct féroce déjà me dominait. J'ajustai donc le faon, le coup
+partit et il tomba à deux pas de sa mère. Un jet de sang s'échappa de sa
+poitrine. Surprise d'abord, la malheureuse biche regarda autour d'elle
+pour se rendre compte sans doute du lieu d'où venait le danger, puis
+ses regards se portèrent sur son petit. Il était étendu par terre, ses
+membres s'agitaient et se raidissaient sous l'étreinte d'une suprême
+agonie. D'un bond elle fut auprès de lui, et lorsqu'elle aperçut le flot
+de sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gémissement si
+triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri
+d'une inénarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles d'une
+mère, me réjouit cependant intérieurement, et ce fut avec plaisir
+que j'observai ce qui se passa. La pauvre mère, en continuant ses
+gémissements, se mit à lécher la blessure et à inonder son petit de
+son souffle, comme pour réchauffer ses membres que le froid de la mort
+saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait à soulever sa tête,
+puis s'éloignait ensuite de quelques pas comme pour l'engager à la
+suivre et à fuir avec elle. Elle revenait un instant après, recommençait
+encore à l'appeler comme elle avait dû faire bien des fois dans sa
+sollicitude maternelle, pour l'avertir d'éviter un danger; mais le
+faon ne bougeait pas, il était bien mort. A mesure que le faon se
+refroidissait et qu'elle voyait ses efforts de plus en plus inutiles,
+ses braiements devenaient plus désespérés et déchirants. Parfois elle
+courait à chaque coin de la clairière et faisait retentir les échos des
+bois de ses plaintes, comme si elle eut appelé au secours, puis elle
+revenait en toute hâte auprès de son petit, paraissant refuser de croire
+qu'un être fut assez méchant pour lui avoir donné la mort, Enfin,
+lorsqu'elle se fut assurée que tout espoir était perdu, elle s'arrêta
+morne et immobile auprès de lui, appuya ses narines sur les siennes.
+C'était le dernier baiser que donne la mère sur les lèvres glacées de
+son enfant. La clairière était d'une petite étendue, la biche avait
+la face tournée vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression
+d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en échappaient.
+
+Je le confesse, loin d'être touché de cette scène, j'y pris un froid
+et secret intérêt. Après l'avoir contemplée pendant quelque temps, je
+sortis soudain de ma cachette. Une idée diabolique venait de me frapper.
+Il ne me restait plus qu'à attendre pour la mettre à exécution. Ma
+figure devait être bien hideuse de méchanceté, car la pauvre mère
+en m'apercevant s'enfuit toute effarée en poussant de douloureux
+gémissements. Je passai auprès du faon et d'un brutal coup de pied, je
+le lançai à vingt pas plus loin. J'avais remarqué avec joie que la biche
+s'était retournée sur la lisière du bois et qu'elle m'observait. Puis je
+continuai ma route en sifflant joyeusement.
+
+
+
+
+
+DANS LA TRIBU.
+
+Je passai deux mois m'éloignant toujours des endroits où j'avais été
+autrefois si heureux, et jamais l'idée des angoisses que ma famille
+devait éprouver de mon absence ne se présenta à mon esprit. Je ne vivais
+plus depuis longtemps que de chasse et de pêche. Je m'étais ainsi
+habitué aux bruits des bois, et pouvais à mon oreille et à l'examen de
+la piste reconnaître quelle était la bête fauve, et quelquefois la tribu
+du sauvage qui avaient traversé les sentiers que je parcourais.
+
+Un soir j'étais occupé a préparer mon repas, j'avais décidé de passer la
+nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé. Depuis au delà de
+deux mois je n'avais point rencontré de créature humaine. J'étais tout
+occupé aux préparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs
+dans les bois, lorsque des craquements de branches inusités se firent
+entendre à quelques pas en arrière de moi. Je me retournai, deux yeux
+étincelants brillaient dans la demi obscurité, et mon feu faisait
+miroiter l'éclat de la lame d'un poignard déjà levé pour me percer.
+L'instinct de la conservation s'était réveillé en moi. Heureusement que
+mon fusil était sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur
+la poitrine du survenant. Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette
+ton poignard, m'écriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre,
+De mon côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et
+le conduisis auprès du feu. Gare à toi, lui dis-je, d'une voix tonnante,
+si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? Que cherches-tu ici? Il
+balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir
+en face de moi de manière que la lumière éclaira son visage. Que veux-tu
+lui demandai-je de nouveau? Il me répondit, j'ai faim, je veux manger.
+Et, certes, le gaillard m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti
+de force à lui résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il
+la dévora en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en
+donnai une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la même avidité,
+je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu.
+
+C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire. Bien que
+sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint hâve et
+amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim. Il était
+hideux, son visage reflétait toutes les mauvaises passions de son âme,
+et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était aussi laid au
+moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces races abâtardis de
+sauvages, qui ont pris tous les défauts et les vices des blancs, sans
+même en avoir conservé leurs rares qualités. Il me raconta avec un
+cynisme étrange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements
+sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis il
+confessa qu'il s'était échappé de la prison dans laquelle il avait été
+enfermé pour la troisième fois. Je compris d'après ses paroles, que ce
+n'était pas une évasion, mais le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât
+les autres prisonniers, fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait
+rejeter de son sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait
+que le jeune délinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les
+leçons des plus roués ou infâmes bandits.
+
+Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le
+dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma
+vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il
+allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait à quelques vingt
+lieues plus loin.
+
+Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta tribu?
+Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la troisième
+fois qu'ils m'ont chassé.
+
+Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton déterminé, mais malheur à eux quand
+je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger.
+
+Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux gouttes de sang
+que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe
+d'éternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus
+renégat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obéirait
+aveuglement.
+
+Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse, je
+suis toujours resté franchement l'ami de mon, pays.
+
+Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de
+lui obtenir son pardon.
+
+Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu
+nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein
+d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait
+parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait
+pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie française qui
+n'était alors, on le sait, que dans son enfance.
+
+Malgré sa répugnance il m'obéit.
+
+Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à leur
+chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était on ne peut
+plus favorable. Nous étions en 17.... L'histoire du Canada nous apprend
+combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutînmes
+contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis.
+
+J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand chef mais
+enfin il céda à mes instances et à l'assurance que je lui donnai que
+j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés.
+
+Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace
+qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que des
+affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers.
+
+Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un des
+principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi,
+et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que
+je désirasse ardemment de mourir, je voulais faire payer ma vie aussi
+chèrement que possible, je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai
+vus à mes pieds sans que la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes
+blessures nombreuses.
+
+Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. en
+misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action
+s'engageait; mais quand le feu était cessé, le premier il était à
+l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les blessés.
+
+Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel que mon
+nom Hélika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me donnait un
+ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait est que mon
+pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient aveuglement à
+mes ordres.
+
+Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire
+avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque nous apprîmes
+par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la
+paix. Nous la leur accordâmes aux conditions les plus avantageuses pour
+nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent volontiers.
+
+La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi plus
+terribles et plus inexorables les idées de vengeance. Le jour elles
+faisaient bouillonner mon sang et donnaient à ma figure une expression
+diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon sommeil et me
+faisaient entrevoir les jouissances des démons lorsqu'ils enlèvent une
+âme à leur Créateur.
+
+
+
+
+
+L'ENLÈVEMENT
+
+Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il devait
+être mon complice dans son exécution.
+
+Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades
+que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne, pour
+surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi; je me tenais cependant
+parfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs,
+d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour de la demeure
+d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il avait acheté à un mille
+du village une charmante propriété, où il jouissait avec Marguerite du
+plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors âgée de trois
+ans, était venue mettre le comble à leur félicité. Cette enfant, par sa
+rare beauté et sa gentillesse, faisait les délices de ses parents qui
+l'aimaient avec idolâtrie.
+
+Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils étaient si
+heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les faire souffrir à leur
+tour, le père et la mère d'abord et leur enfant ensuite était venu.
+Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette chère et innocente petite
+créature solidaire des tourments que j'endurais.
+
+Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo. Peu de
+jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai mon complice
+en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position,
+et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis
+d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir.
+
+Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi
+s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il avait
+su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et
+apprendre parfaitement la topographie des lieux.
+
+Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour guetter une
+occasion favorable et accomplir mon dessein.
+
+Elle était située sur une légère éminence, et dominait un agreste et
+beau paysage. Une rivière profonde l'une certaine largeur dont le cours
+était rapide, coulait à quelques arpents de sa porte. Cette rivière
+était traversée au moyen d'un bac.
+
+Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le
+temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière, de
+vastes prairies.
+
+Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il avait
+fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être engrangé le
+lendemain. Or, il fallait pour cette opération un grand nombre de bras,
+et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en réquisition,
+Cette circonstance secondait parfaitement l'exécution de mes projets.
+
+Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle,
+les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les deux figures
+hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords de ta maison,
+et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton enfant, tu serais
+morte d'épouvanté.
+
+Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi dans le
+voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.
+
+Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite et
+tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux travaux des
+champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler
+par sa mère, avait été confiée aux soins d'une vieille servante.
+
+La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois
+fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai
+à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation
+emportée par un courant rapide disparut bientôt de nos yeux, et alla se
+briser dans des cascades qui étaient à quelques milles plus loin. Au
+même moment, je remarquai que la veille servante était sortie et occupée
+pour un instant dans le jardin qui se trouvait à un demi arpent de la
+maison. Tout semblait concourir à assurer le succès de mes projets.
+
+Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était ouverte
+du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait
+du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre
+sollicitude sa mère avait orné sa couche, et rendu son lit aussi
+douillet qu'il était possible. Sur les meubles et le berceau étaient
+dispersés les jouets. Au moment où j'entrai dans la chambre, la petite
+avait quelques-uns de ces beaux rêves dorés où elle causait avec les
+anges que sa mère lui avait représentés comme de petites soeurs, car sa
+figure était épanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur
+ses lèvres. J'ai peine à me rendre compte aujourd'hui comment, malgré
+mon extrême scélératesse, je ne fus pas ému de ce touchant tableau.
+Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la
+fenêtre, et gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut
+pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader
+tellement vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un
+cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir
+en toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de
+l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre cri
+qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.
+
+Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui se
+passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs milles plus
+loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur
+permettre de traverser. Je vis les employés d'Octave et Marguerite les
+retenir pour les empêcher de se noyer, en voulant aller porter secours
+à leur enfant, sans qu'ils pussent eux-mêmes savoir quels dangers la
+menaçait.
+
+J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent
+à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres voiles dans la
+forêt, ma fuite était assurée.
+
+Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des chambres de la
+maison un brandon incendiaire, et était revenu me rejoindre tandis
+que que la vieille fille sur les bords de la rivière, s'arrachait les
+cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après elle aperçut la
+fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis courir à la maison, et
+quelques instants plus tard le feu était éteint, mais l'enfant déposée
+dans une hotte que j'avais préparée exprès était sur mes épaules, et je
+pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait
+les provisions.
+
+Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant
+qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite malheureuse,
+ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La troisième journée, nous
+devions avoir parcouru une distance considérable, et par les précautions
+que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage,
+nous étions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous
+fîmes halte, et je sortis pour la première fois l'enfant de sa hotte. La
+pauvre petite était affreusement changée, elle n'avait cessé depuis ïe
+moment de l'enlèvement de pleurer et d'appeler à grands cris sa
+mère, son père, tous ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque
+protection. La frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est
+encore présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux
+petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant
+encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui faire prendre
+quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusée.
+
+Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je
+revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient tour
+à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait étouffer des
+sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa
+mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus la férocité de lever la main sur
+elle et lui défendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom
+devant moi, puis je l'étendis sur un lit que j'avais fait préparer par
+Paulo, car véritablement je commençais à craindre que l'enfant ne mourut
+épuisée par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié
+satisfaite.
+
+Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs
+vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques heures
+après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda à manger.
+
+Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs
+aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car
+je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave,
+que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur un
+rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore au tiers
+satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le
+calice de la douleur jusqu'à la lie.
+
+Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la
+hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer une parole;
+mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à autre sur Paulo et
+sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes notre route allant vers
+le nord. Je présumais que la poursuite s'était plutôt dirigée au sud,
+parce qu'un parti d'Iroquois avait été aperçu quelques jours auparavant
+prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces
+sauvages d'ailleurs étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez
+les colons français.
+
+Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et
+arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient été
+nos alliés pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir;
+et leurs chefs me reçurent avec les plus grandes acclamations de joie.
+Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idolâtre qui avait
+conservé contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains
+que je déposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui
+promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre
+ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me
+revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu était très
+considérable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en
+argent. Cette femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas
+qu'entre ses mains l'enfant aurait tout à souffrir.
+
+Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre
+ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.
+
+Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était établi
+entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai comme guide
+conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le métier de
+trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant quatre années les
+sommes que j'avais amassées.
+
+
+
+
+
+PLAISIRS DE LA VENGEANCE
+
+Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous un
+déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de la demeure
+d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même si la douleur que je
+leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.
+
+Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un plus
+grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me
+causa la scène que je vais décrire.
+
+La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et demandai
+l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt après la vieille
+servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait
+été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine
+à reconnaître tant il était changé. Mais je refusai de manger et allai
+m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre
+chose à faire que de prendre de la nourriture.
+
+Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez lui une
+empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve et ses membres
+amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur
+sans bornes.
+
+La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai de l'autre
+coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques
+bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le
+nom d'Angeline se mêler à leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin
+des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chère
+petite fille?" Marguerite à ces paroles se levait sur son lit, et leur
+répondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie
+et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient
+emparés?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que
+monsieur le curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est
+Dieu qui l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille
+sur ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous
+sa main?"
+
+Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais différente
+du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment éternel d'être
+fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre vieille église. Oh! tu
+souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mère toutes les tortures
+les plus atroces, physiques et morales qu'un être humain puisse
+infliger. Elle était pâle, élevait parfois aussi vers le Ciel ses yeux
+baignés de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra
+notre chère petite Angeline?
+
+Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui
+voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur intime avant
+l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant tableau, je voyais les
+yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur
+désespoir, un seul mot leur eut donné une félicité suprême, mais je
+me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des délices de ma
+vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la
+pauvre mère s'adressant à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez
+sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques
+renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et
+demandai des explications.
+
+Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était
+passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure. Elle
+doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise, qui soumet
+aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je
+leur racontai quelles devaient être les souffrances qu'elle endurait
+entre leurs mains. En entendant ces détails les pauvres et malheureux
+parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants frémir et
+paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez pas plus loin.
+
+Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait
+tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et
+essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir
+de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir, elles
+étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent
+les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.
+
+
+
+
+
+AU LABRADOR.
+
+Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je
+m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis un an
+engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le
+Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis appeler
+et j'écoutai le récit de ses exploits.
+
+Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec
+un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus
+septentrionales de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador
+et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble de la chair de
+quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça et là.
+
+Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel
+d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient été
+dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait
+bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de glace qui
+leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une maladie des
+yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs d'entr'eux
+avaient déjà succombé à la faim et aux misères de toutes sortes; ils
+avaient été obligés d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs
+munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauvèrent des troupeaux de
+loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.
+
+Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva de la
+mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent avec eux dans
+leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques jours. Il y fut
+reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par la manière dont il me
+désigna l'endroit, je compris qu'il avait été, recueilli par la même
+tribu et dans le même village où j'avais été confier Angeline aux soins
+d'une vieille sauvagesse.
+
+Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille
+femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait
+battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant
+portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups
+qu'elle avait reçus.
+
+Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne doutai
+pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable avait
+reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les
+traitements qu'elle recevait.
+
+Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore qu'elle
+n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les
+Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte leur nom.
+Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des femmes et
+des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les pères Brébeuf et
+Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait fait précédemment le père
+Daniel dans les plus affreux tourments.
+
+C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés les
+Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des
+canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver
+les restes de leur tribu.
+
+Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes ennemis et
+cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.
+
+Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle au
+serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il était lâche, comme
+je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi le rôle de valet que je
+lui avais donné.
+
+Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où j'irais
+réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné à la vieille
+devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le lui avait dit.
+Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'être
+privé du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle
+avait été victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hâte de l'avoir
+auprès de moi, pour jouir au moins de ce que je lui réservais pour
+l'avenir.
+
+Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec,
+repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de la
+pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales,
+tout le monde sait que c'est aux derniers jours de décembre que les
+loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les
+glaces polaires, pour venir raser les côtes de l'Ile de Cumberland et
+celles du Labrador. C'était par conséquent vers ces endroits que la
+tribu des Montagnais s'était dirigée. Paulo me désigna dans notre route
+les endroits où plusieurs de ses anciens associés avaient trouvé la
+mort. La triste expérience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes
+gardes, aussi n'avais-je pas regardé aux dépenses pour m'assurer
+d'amples suppléments de provisions et un heureux retour.
+
+Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir,
+Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses,
+cependant ils espéraient des secours qui devaient leur venir d'un parti
+de chasseurs qui étaient allés plus loin.
+
+La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait
+souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état
+d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas frémi
+en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché cette enfant, si
+heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de
+cette marâtre. Je récompensai cette dernière en lui donnant de l'argent
+pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des
+endroits sûrs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumées
+dont je pouvais disposer, de sorte que j'étais certain de n'en pas
+manquer au retour.
+
+Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres
+et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand
+j'irais la présenter à ses parents sous un nom supposé.
+
+Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva toutes
+ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous ceux qui la
+voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte sauvage une teinte
+de tristesse et de timidité, qui donnait à sa figure un charme dont il
+était difficile de se défendre. Son caractère était sympathique, et sa
+sensibilité extrême, elle ressentait très profondément les injustices
+et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons
+procédés ne manquaient jamais de faire venir à ses yeux des larmes
+de gratitude accompagnées des plus touchants remercîments. Trois ans
+s'étaient écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je
+m'était chaque jour évertué à former son éducation et à développer son
+intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux leçons que
+je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je cultivais,
+elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une grâce et une
+délicatesse naturelle exquise.
+
+Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses
+beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque instant du jour
+de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je
+faire qui puisse t'être agréable? La manière dont elle me parlait
+semblait une supplication, une prière et faisait taire pour un moment
+mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prévenances
+et de soumission, mais le démon qui me dominait reprenait bien vite le
+dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il à l'oreille, comme ils
+devraient s'amuser de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A
+cette idée, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme
+aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'à
+Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur
+insensée, quel enivrement, quels délices de les voir souffrir avec usure
+des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas
+alors combien plus terribles et inexorables sont les châtiments que Dieu
+inflige à notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.
+
+En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma vie, les
+larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long de mes joues,
+il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment, anéanti sous le
+poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcillé aux tristes
+apprêts des bûchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un
+oeil indifférent les chairs palpitantes et dénudées des infortunés
+prisonniers de guerre, frémir sous les tisons ardents dans une dernière
+agonie.
+
+Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons
+traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides
+que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la haïssais
+de toutes les puissances de mon âme. De même que le cannibale engraisse
+son prisonnier pour le préparer à son repas de fête, ainsi ai-je fait
+d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'étais certain d'avance
+d'une obéissance aveugle envers moi.
+
+Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que par
+l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était tombée
+dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un jour le long
+d'une grande route déserte, que j'avais entendu les cris d'une toute
+jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés, elle aurait
+indubitablement servi de proie aux bêtes féroces, si je ne l'avais pas
+recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les misères
+de toutes sortes étaient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli
+pour elle le rôle de la Providence.
+
+A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait
+m'embrasser en me remerciant.
+
+Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans toutefois la
+faire reconnaître, était arrivé.
+
+Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh! qu'elle
+était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui
+avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis
+chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs informé que le
+temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Mes
+renseignements étaient bien précis, puisqu'en entrant dans la maison,
+cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne
+peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou même
+autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs
+souffrances, un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte
+l'année précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui
+y avaient mis le feu d'après mon ordre.
+
+Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter des dettes
+considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient subies; ils étaient
+donc devenus dans un état de gêne des plus apparentes. Au moment où
+nous arrivâmes, un prêtre avec une nombreuse assistance terminaient
+les derniers versets du _De Profondis_. Tout le monde était triste et
+recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous côtés, Octave venait
+d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au
+point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que
+c'était lui.
+
+La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si
+jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force
+et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles douleurs terribles les
+malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement de leur petite fille,
+quelles larmes de sang le désespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et
+Marguerite dans peu d'instants, elle aura été rejoindre Octave. Ils
+seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera terminé.
+
+Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite
+dans un autre appartement pour lui épargner la vue navrante des derniers
+moments d'Octave; le silence était parfait et nous l'entendions qui
+l'exhortait d'une voix émue et pleine d'onction à se résigner et à faire
+à Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins,
+il avait exigés d'elle. Si votre enfant est auprès des anges,
+réjouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle
+et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous
+veillerez tous deux sur elle, et dans le cas où elle serait entre les
+mains des méchants, vous la protégerez plus efficacement que vous
+n'auriez pu le faire ici-bas.
+
+Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave. On
+s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit dans la
+chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante, que
+je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant le jour de
+l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le plaça entre les
+deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les mêmes jouets que
+j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient encore là au pied de
+sa couche et comme a portée du sa main. Ils avaient été religieusement
+conservés, comme s'ils eussent espéré qu'un ange la leur ramènerait.
+Leur lustre seul avait été terni par les larmes et les baisera des
+parents désolés.
+
+Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour
+me recueillir et jouir intérieurement des ravages que la douleur et le
+désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant, je faillis pousser
+un cri de joie, mes plus extravagantes espérances étaient dépassées.
+Marguerite n'était plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni
+et collé sur des os.
+
+Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement
+effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de ceux sur
+lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte
+qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener avec
+indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.
+
+Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des voisins et de
+leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progrès du mal.
+
+Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent sur moi
+après avoir erré vaguement sur les personnes présentes. Un feu sombre et
+terrible les éclairait. C'était les derniers jets de lumière de la
+lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt une fixité
+extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis
+de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer les secrets. De plus en
+plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient auparavant, ils devenaient
+intelligents et perçants. Je ne sais ce qui se passait au dedans d'elle,
+mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle
+lisait au dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait
+sous ses prunelles me brûlait, me dévorait, et j'aurais donné tout le
+monde pour pouvoir m'y soustraire.
+
+Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, un
+frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré l'empire que
+j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante se répandit
+sur tout mon corps.
+
+Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui
+fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien que son regard
+n'eut pas été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il y avait eu dans ma
+conduite de méchanceté et de scélératesse. Je profitai toutefois de
+ce moment pour me réfugier dans un coin de la chambre d'où je pouvais
+l'observer sans qu'elle ne me vit.
+
+Pendant, ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul priait
+tout bas auprès de leurs chevets.
+
+Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna
+vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris ma place.
+Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais maintenant
+lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai décrire le
+changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce fut comme un rayon
+céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il
+passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle ferma de nouveau les yeux pour
+se recueillir encore un moment, et fit signe à la vieille servante
+d'approcher plus près d'elle, lui murmura quelques mots à l'oreille. Ces
+quelques mots que nous n'entendîmes pas nous parurent être un ordre.
+Celle-ci vint prendre Angélique qui fondait en larmes, et la conduisit
+auprès du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression
+que je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,
+d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa
+poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite: Mon enfant, ma
+chère Angeline, s'écria-t-elle, d'une voix impossible à rendre, merci,
+merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son
+enfant étroitement embrassée.
+
+À cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au bout d'une
+minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite ne souffrait plus,
+et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inondé la visage de la
+morte pendant que dans ses paroles à peine articulées, on entendait:
+ma mère, oh! ma mère...... Dieu avait permis qu'elles se reconnussent
+mutuellement.
+
+Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma joie
+féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce moment
+solennel et déchirant; je craignais que le bonheur que je ressentais
+dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en aperçut. Je
+saisis donc Angeline par la main et me précipitai vers la porte; A nous
+deux, à présent, lui dis-je, bien que la malheureuse victime répétât
+encore, ma mère, oh! ma mère, et qu'elle étouffa dans ses sanglots.
+
+
+
+
+
+LES YEUX DE MARGUERITE.
+
+Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupé que j'étais à
+poursuivre mes idées diaboliques de vengeance jusque sur Angeline, je
+n'avais pas remarqué un tout jeune homme qui avait observé avec une
+attention extraordinaire, comme je pus m'en convaincre plus tard, ce qui
+venait de se passer. Il était doué d'une perspicacité bien rare. Sans
+doute qu'il analysa tout ce qu'il y avait d'horreur et de reproches dans
+les terribles yeux de Marguerite lorsqu'ils se fixèrent sur moi, et
+qu'elle m'eut reconnu ainsi que son enfant.
+
+Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement
+dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce regard.
+Malgré tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que je fis pour
+le dissimuler, la terreur et l'épouvante qu'il me causa ne lui avaient
+pas échappé. Sans aucune défiance, je pris le chemin des bois,
+tressaillant de plaisir au souvenir des succès inespérés que j'avais
+obtenus, et méditant de nouveaux projets aussi exécrables contre
+Angeline. Une chose toutefois me revenait à l'esprit et me causait
+intérieurement un malaise indéfinissable, c'était ce regard si terrible
+qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.
+
+Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchâmes sans
+prendre un instant de repos et aussi vite qu'il était possible. Vers la
+fin de la journée, je fus obligé d'entreprendre de la porter jusqu'à une
+hutte que je savait être sur la lisière des bois et où j'avais décidé de
+passer la nuit.
+
+Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'était pas le même que
+j'avais suivi les jours précédents. Autant le premier était rempli de
+vie, de clarté et de fraîcheur sous le couvert des grands arbres,
+autant celui-ci était triste et désolé. Je l'avais préféré parce qu'il
+abrégeait notre route. Il serpentait à travers des savanes et des
+fondrières à perte de vue. Quelques mousses brûlées, quelques arbres
+rabougris épars ça et là, faisaient contraste avec les magnifiques
+chênes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres ou autres
+reptiles qui traversaient notre sentier, et se glissaient sous l'herbe
+desséchée, point de gaîté, point de chants des oiseaux. Seul parfois, un
+héron solitaire envoyait une ou deux notes gutturales et monotones, puis
+tout retombait dans le silence.
+
+Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De
+blafardes et épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient
+paraître comme entouré d'un cercle de fer chauffé à blanc. L'atmosphère
+était lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait sentir.
+Habitué par ma vie errante à observer les astres et les changements de
+température, il me fut aisé de prévoir l'approche d'un de ces terribles
+ouragans qui sont heureusement assez rares dans nos climats.
+
+La distance qui nous séparait du lieu où nous devions passer la nuit
+était encore considérable, il fallait doubler le pas si nous voulions
+y parvenir avant que l'orage éclatât, tel que tout dans la nature nous
+l'annonçait. Exaspéré moi-même par la fatigue et les mille passions qui
+me dominaient, je déposais Angeline de temps à autre et la forçais de
+marcher. Elle était épuisée; elle trébuchait à chaque pas, et malgré
+cela, je la brutalisais pour la faire avancer encore plus vite. Depuis
+plusieurs heures, je lui parlais d'une voix menaçante. J'étais le maître
+désormais, elle une victime orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu
+du sentier, puis joignant les mains et jetant sur moi un regard baigné
+de larmes, "Père, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinçai des
+dents et levai mon bâton sur elle, elle baissa la tête. "Tue moi si tu
+veux, je le mérite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je
+n'ai plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un
+éblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut assez
+long pour produire un tremblement dans tous mes membres. Marguerite avec
+son effroyable regard était entre son enfant et moi, pendant qu'à mon
+oreille résonnaient ces mots de menace et de défit "frappes si tu
+l'oses" en même temps que ses yeux jetaient des flammes.
+
+Je lançai au loin mon bâton, saisis Angeline dans mes bras et pris ma
+course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai haletant
+et épuisé à l'endroit où devait se trouver la cabane, il n'y avait plus
+qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de bois que l'incendie
+n'avait pu dévorer.
+
+Malgré mon extrême fatigue, je profitai des dernières lueurs du
+crépuscule pour chercher un gîte. Un rocher ayant un enfoncement qui
+pouvait donner abri à une seule personne, se présenta à ma vue. J'y fis
+entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et fermai l'ouverture avec
+les restes des pièces de bois que le feu avait épargnées; puis je
+me glissai sons un amas d'arbres que le vent avait renversés et qui
+formaient par leurs branches une toiture presque imperméable.
+
+Il était grand temps, car en ce moment la tempête éclatait dans toute sa
+fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir à voir le choc terrible que
+les éléments dans leur colère insensée se livrent entre eux. J'entendais
+alors sans crainte roulements du tonnerre, et je n'avais pas été ému en
+voyant la foudre écraser des arbres gigantesques à quelques pas de moi.
+Je croyais avoir vu en fait d'ouragans tout ce que la nature peut offrir
+de plus effroyable; mais jamais je n'avais été témoin d'un tumulte
+pareil, les éclats du tonnerre étaient accompagnés de torrents de grêle
+et de pluie. Le vent avec une rage indicible passait au travers des
+branches, s'enfonçait dans les anfractuosités des rochers avec des cris
+aigres et discordants qui vous glaçaient de terreur. Sous sa puissante
+étreinte, les arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gémissements.
+Il me semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour échapper à
+la force irrésistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination
+les péripéties de cette, lutte suprême; mais bientôt, un craquement
+prolongé m'annonça qu'un des géants de nos forêts venait de tomber,
+entraînant dans sa chute les arbres voisins qui n'avaient pu supporter
+son poids énorme. Pendant ce temps, les éclairs se succédaient sans
+interruption, le firmament était en feu, on eut dit du dernier jour.
+C'était un spectacle grandiose et effrayant à la fois.
+
+Jamais non plus la grande voix des éléments déchaînés ne s'était montrée
+aussi solennelle et ne m'avait empêché du fermer l'oeil; mais ce
+soir-là, je me sentais inquiet, mal à l'aise et malgré mon extrême
+fatigue, je ne pus pendant longtemps réussir à m'endormir. Toutes ces
+voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants produisaient
+sur moi l'effet de fanfares infernales.
+
+L'apparition de l'après-midi me revenait sans cesse à l'esprit et
+me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'était pas complète
+puisqu'Angeline me restait! D'un autre côté, il me semblait entendre
+encore le prêtre qui, en montrant le ciel à Marguerite, lui disait: "De
+là haut, vous et Octave protégerez votre enfant, si elle est au pouvoir
+des méchants."
+
+Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu'enfin je pus
+m'endormir, une fièvre ardente s'était emparée de moi et ma tête était
+brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J'étais au milieu d'un songe
+affreux, lorsqu'un éclat de tonnerre plus terrible que tous les autres
+vint abattre un chêne énorme à quelques pas de moi. Le bruit me fit
+ouvrir les yeux et que devins-je? en apercevant un spectre hideux penché
+sur moi! Son souffle glacé, comme le vent d'hiver m'inondait tout la
+corps. Bientôt un pétillement comme celui d'un incendie dans les bois se
+fit entendre. Des lueurs sombres et sinistres environnèrent le spectre.
+La figure s'en dégagea. Grand Dieu! que vis-je? C'était Marguerite telle
+que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le mien.
+Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette fois de même que
+dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur augmenta encore,
+lorsqu'approchant sa bouche décharnée de mon visage, elle me répéta de
+sa voix brève et sépulcrale: "Frappe si tu l'oses!" Et après ces mots,
+un autre spectre vint se placer à côté d'elle, c'était Octave, je le
+reconnus parfaitement. Ses traits à lui aussi avaient un caractère
+d'implacable sévérité. Angeline, je ne sais comment, se trouvait
+derrière eux et arrêtait leurs bras prêts à me précipiter dans un
+gouffre béant tout auprès de ma couche. Je demeurai foudroyé, anéanti
+par cette affreuse vision. Mes cheveux se dressèrent d'épouvante, une
+sueur froide et abondante s'échappa de chaque pore de ma peau; mes dents
+claquaient de terreur et pourtant malgré toutes les tentatives que
+je fis, je ne puis réussir à me soustraire à l'apparition. Vainement
+cherchai-je à l'éloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les
+bras pour la repousser, mais ils étaient rivés au sol. Ma langue ne put
+articuler un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que
+ce que je rapporte était l'effet d'un cerveau en délire; non certes,
+j'avais la fièvre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur
+souffle, j'aurais pu les toucher, si l'épouvante et la terreur n'eussent
+paralysé tout mon être. Mes chiens eux-mêmes, blottis et tremblant
+auprès moi, poussaient des gémissements plaintifs et semblaient me
+demander protection.
+
+Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais le dire.
+La force humaine a des limites: peut-être aussi l'idée d'une prière me
+vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de pitié; mais ce que je
+me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris plaintifs, que des flammes
+m'environnèrent et que je perdis connaissance.
+
+Quand je revins à moi, j'étais étendu sur un bon lit de sapins, un dôme
+de verdure me protégeait contre les rayons matinals du soleil. Les
+branches entrelacées laissent filtrer une douce lumière et la rosée du
+matin me représentaient avec les rayons du soleil qui les traversaient,
+comme un écrin de diamants.
+
+Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte de l'endroit
+où j'étais, et me rappeler ce qui s'était passé. Après un effort, je
+réussis à me mettre sur mon séant. Mes idées devinrent plus lucides.
+Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. "Où suis-je demandai-je
+d'une voix presqu'éteinte?" Au son de ma voix, elle poussa un cri de
+joie et vint m'embrasser: les mains; puis mettant un doigt mutin et
+discret sur sa bouche pour me défendre de parler, elle continua d'une
+voix émue; "Le bon Dieu nous a envoyé un grand secours! Après lui, c'est
+à une femme des bois et à son fils surtout, que tu dois de n'être pas
+brûlé vif, et moi morte de faim ou d'épuisement. Ils t'ont sauvé des
+flammes au moment ou un affreux incendie, allumé par le tonnerre,
+allait t'envelopper. Il était grand temps; crois-moi, les flammes
+t'entouraient, tes vêtements étaient en feu; Père, tu étais sans
+connaissance. Depuis bientôt dix jours, ils te soignent et nous donnent
+à tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;
+vois-tu ils m'ont défendu de te laisser parler et m'ont recommandé de te
+faire boire à ton réveil un peu de cette tisane."
+
+Enfin deux jours après je me trouvai beaucoup mieux et pus avoir
+quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien imparfaites,
+n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir à mes sauveurs inconnus
+l'expression de ma reconnaissance et les récompenses que je leur
+destinais. Ils s'obstinèrent longtemps sous un prétexte ou sous un
+autre à ne pas se montrer, mais enfin ils durent céder à mes demandes
+réitérées et je pus faire leur connaissance.
+
+Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'étaient trouvés chez Octave le jour
+de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient été pour le jeune homme et
+sa mère une véritable Providence.
+
+Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient
+mourir en proie à une fièvre ardente et ils leur avaient donné tous les
+soins possibles.
+
+Tous deux avaient donc voué à leurs protecteurs une reconnaissance sans
+bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer à leur sortie
+des bois.
+
+A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'étaient hâtés d'accourir.
+Ils avaient vu bien des fois le désespoir des malheureux parents au
+sujet de leur petite fille; mais appartenant à une autre tribu, ils
+ignoraient ce qu'elle était devenue.
+
+Aucun des incidents de la journée ne leur avait échappé. Ils avaient
+remarqué mon malaise indicible lorsque Marguerite avait fixé son regard
+sur moi et entendu le cri déchirant de la mère lorsqu'elle avait reconnu
+l'enfant. Ils avaient aussi soupçonné une partie de la vérité et
+s'étaient mis sur mes traces pour approfondir ce mystère et protéger au
+besoin la malheureuse orpheline.
+
+Cependant mes forcée se rétablirent bientôt et je pus reprendre en
+regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on à
+mesure que les forces me revenaient, l'idée de poursuivre ma vengeance
+se réveillait plus pressante, plus terrible que jamais; et malgré la
+terreur que m'inspirait encore le souvenir du la vision, je résolus
+fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque fussent les obligations
+que j'avais envers l'indienne et son fils je ne tardai pas à les prendre
+en haine. Je sentais instinctivement qu'ils allaient être de puissants
+protecteurs pour Angeline et je décidai de me soustraire à leur
+surveillance.
+
+Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mère avaient
+rejoint un parti de chasseurs et devaient être absents plusieurs
+semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des Chaleurs, sans
+que personne sut de quel côté j'allais. J'y passai cinq années au milieu
+des Abénakis, cultivant et développant, autant qu'il m'était possible,
+l'esprit et les sentiments de délicatesse de l'enfant, ne perdant durant
+ce temps aucune occasion de m'informer de Paulo et de tâcher de lui
+faire connaître l'endroit où je l'attendais, car il était indispensable
+à mes projets. Enfin un matin, il arriva tout dégradé, plus hideux et
+plus cynique encore qu'il ne l'était les dernières fois que je l'avais
+vu. Le fer rouge du bourreau lui avait imprimé sur le front le stigmate
+d'infamie. A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis mon
+hôte et mon commensal; il devint mon compagnon inséparable.
+
+Angeline pouvait alors avoir de quatorze à quinze ans, elle s'était
+admirablement développée. Sa figure était belle, son front respirait
+la douceur et la candeur. Elle m'était soumise et dévouée à l'extrême,
+s'évertuant à prévenir le moindre de mes désirs; et je savais qu'elle se
+mettrait à la torture pour me faire plaisir.
+
+Pour compléter ma vengeance, j'avais décidé de jeter cet ange de
+vertu et de bonté entre les bras du misérable Paulo. Il est facile de
+comprendre l'aversion et l'horreur que ce scélérat lui inspirait. Bien
+que je lui recommandasse de cacher ses débauches crapuleuses aux yeux de
+la jeune fille, sa scélératesse naturelle l'en empêchait. J'aurais mis
+mon projet, à exécution depuis longtemps si le regard de Marguerite ne
+m'eut encore poursuivi et n'était venu de temps en temps me faire frémir
+de terreur, lorsque surtout sa vox sépulcrale soufflait à mon oreille
+"frappe si tu l'oses."
+
+Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'à
+l'ordinaire, je me résolus à frapper le dernier coup. Je n'avais encore
+fait que des allusions détournées à Angeline quant à mon projet, et
+chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de dégoût au seul
+nom du monstre. Ce fut donc ce jour-là, après avoir pris un bon repas,
+qu'elle m'avait apprêté avec grand soin et pendant que Paulo d'après
+mes ordres, s'était absenté, que je lui signifiai formellement ce que
+j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un oeil doux et
+étonné comme pour s'assurer si j'étais sérieux, n'en pouvant croire ses
+oreilles, mais bientôt ma voix devint plus sèche et plus impérative, je
+pris le ton de la colère et l'informai que dans trois semaines, elle
+serait l'épouse de Paulo. A ces mots, elle tomba à mes pieds en les
+arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle tourna ses beaux
+grands yeux vers moi: "Oh! mon père, mon bon père, dit-elle d'une voix
+entrecoupée de sanglots, non! non! c'est impossible! Je veux toujours
+demeurer avec toi, je te soignerai dans tes vieux jours et tâcherai de
+ne jamais te donner aucune cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est
+si bon, car il faut que, sans intention, j'aie fait des choses bien
+mauvaise qui ont pu te déplaire, pour que tu veuilles me livrer à
+cet infâme. Si tu l'exiges, mon père, je laisserai la cabane et n'y
+reviendra que pour préparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu
+seras malade. Je ne te demande pour toute nourriture que de partager
+avec les chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai
+autant que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je
+m'étendrai à la porte de ton wigwam et serai toujours prête à répondre à
+ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste et à
+force du soins et de prévenances, je te ferai peut-être oublier le mal
+que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au nom de tout ce
+que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me livres pas, ne me donnes
+pas à ce misérable." En disant ces mots, la misérable enfant embrassait
+mes pieds et versait des larmes capables d'attendrir un rocher.
+
+Quels mépris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces lignes et
+quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans contre moi même
+au souvenir de cette scène déchirante. Non, dans ce moment je n'étais
+pas une créature de Dieu, je n'étais pas même un homme, j'étais un
+véritable démon incarné. Une joie féroce parcourut tout mon être et
+comme l'éclair, la rage et la jalousie que j'avais nourries depuis si
+longtemps éclatèrent plus effrayante que jamais.
+
+Au lieu d'être attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais lui
+briser la tête sur la pierre du foyer, lorsque l'éblouissement et la
+vision des yeux de Marguerite passèrent devant moi. En même temps mes
+deux bras se trouvèrent serrés comme dans un étau, cette fois encore,
+tous les objets disparurent à ma vue et les mots "frappe si tu l'oses"
+retentirent à mes oreilles.
+
+Mes terribles passions à force de violence avaient enfin fini par
+influer sur ma constitution. Un médecin que j'avais consulté dans une de
+mes excursions, m'avait prévenu que si je ne modérais pas la fougue de
+mes emportements, je ressentirais bientôt les atteintes du _Haut
+Mal_. Toujours est-il que dans le cours de la nuit, lorsque je repris
+connaissance, Angeline, agenouillée dans un coin de ma chambre, avait
+les mains élevées vers le ciel, elle récitait en pleurant, une fervente
+prière, demandait à Dieu de conserver mes jours, promettant bien de
+faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait d'être la cause de mon
+mal par le chagrin qu'elle me causait.
+
+Cependant, je sentais aux deux bras une douleur très-vive. Je relevai
+mes manches et aperçus les empreintes de doigts telles qu'en aurait
+pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la tribu, je le savais,
+n'aurait pu imprimer par sa force musculaire de semblables meurtrissures
+sur moi et ne l'aurait osé. Le souvenir de cette étreinte formidable me
+revint à l'esprit. Était-ce Octave ou un protecteur inconnu qui était
+venu sauver Angeline? On le saura.
+
+Ce fut alors et peut-être pour la première fois depuis bien des années,
+qu'en cherchant à répondre aux questions que je m'adressait, l'idée d'un
+Dieu vengeur se présenta à ma pensée, et pour la première fois aussi des
+larmes de repentir glissèrent sur mes joues, Pendant ce temps, Angeline
+priait toujours. Oh! comme dans ce moment, si je l'avais osé, je
+l'aurais interrompue pour lui demander pardon. Quand elle eut terminé
+sa fervente prière, elle s'approcha de moi, me prit la main d'un air
+timide; son regard était chargé de tristesse et de larmes. J'allais
+parler pour la consoler lorsque des pas se firent entendre de ma cabane.
+En même temps, un beau jeune indien à la taille herculéenne, aux traits
+mâles et francs s'arrêta sur le seuil. Il portait le costume d'une
+autre tribu sauvage, nos plus fidèles amis. Je remarquai de plus avec
+étonnement qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui
+parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrêta immobile et attendit,
+comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. Que veux
+mon jeune frère, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? Depuis quand
+est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu fumer le calumet avec
+l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me désignait parmi les indiens dans le
+wigwam du grand chef). Je suis venu, répondit-il, mais le mauvais génie
+s'était emparé de l'esprit du Grand Chef et au moment ou je suis entré,
+il allait écraser la tête d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris,
+ajouta-t-il d'un air dédaigneux, n'a-t-il donc plus assez de force pour
+combattre des hommes, puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes.
+Le Grand Chef de Stadaconé sera bien surpris, lorsque je lui dirai
+qu'Hélika qu'il m'a envoyé chercher pour réunir ses guerriers, je l'ai
+trouvé assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que
+diront aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler
+de ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le génie du mal fut parti
+du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un message
+pressé et important."
+
+Ces paroles étaient dites d'une voix ferme et pleine de mépris.
+
+Dès ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras étaient
+expliquées.
+
+Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de décacheter ce
+message. C'était effectivement un ordre du gouverneur de Québec qui
+m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers tribus alliées aux
+français, de se rendre immédiatement à un conseil de guerre. Il fallait,
+ajoutait le message, faire la plus grande diligence, car les anglais
+et les iroquois avaient déjà fait irruption sur notre territoire; des
+renseignements positifs le mettait à même d'affirmer que plusieurs des
+nôtres avaient été massacrés par ces derniers.
+
+Il n'y avait pas à balancer un seul instant. En peu de temps,
+j'assemblai la tribu et je réunis le grand conseil de guerre. Il fut
+unanimement décidé que nous irions porter secours à nos frères, et
+repousser, pour toujours, s'il était possible, ces puissants et barbares
+ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abénakis, et
+Montagnais se joignirent à nous et deux jour après l'arrivée du
+courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous la protection du
+grand _Esprit des visages pâles_, nous prîmes les sentiers de la guerre.
+
+Malgré l'activité fébrile que j'avais déployée, je n'avais pas oublié de
+pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernière nuit dont
+je vous ai parlé, une transformation complète s'était faite en moi.
+Était-ce l'effet de la peur, ou était-ce dû aux prières d'Angeline,
+peut-être aussi a une protection céleste? Je ne puis m'en rendre compte
+encore aujourd'hui; mais j'en avais fini avec mes idées de haine et de
+vengeance. Le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. J'avais usurpé
+ses droits, violé ses commandements, c'était à moi désormais qu'il
+appartenait de souffrir. La pauvre et chère enfant entendit avant
+mon départ les premières paroles de tendresse que je lui adressais
+sincèrement. Elle reçut avec avec une gratitude infinie l'assurance
+que je lui donnai que je travaillerais toujours, au retour de notre
+expédition, à la rendre heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille
+indienne qui nous avait déjà sauvé la vie et qui depuis deux jours était
+arrivée je ne savais d'où dans notre camp. Son fils Attenousse, car
+c'était bien lui qui était le porteur du message du Gouverneur, était
+reparti la veille de notre départ pour aller prendre le commandement
+d'une tribu Montagnaise dont il était le chef.
+
+Je remis de plus à la vieille des papiers importants qu'elle
+transmettrait à un missionnaire que je lui avais désigné et qui devait
+bientôt revenir, laissant une procuration à ce dernier et l'autorisait
+à retirer les fonds nécessaires afin de pourvoir amplement à la
+subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes fonds
+étaient déposés comme la chose se faisait alors, dans le Trésor Royal,
+et reçus en bonne forme m'en avaient été donnés. Toutes ces dispositions
+prises, j'étais tranquille sur le sort d'Angeline; c'était d'ailleurs
+un commencement de réparation qui lui était dû, ainsi qu'à ses parents
+dont j'avais été le persécuteur et le bourreau.
+
+Cet homme de bien auquel j'avais confié l'exécution de mes dernières
+volontés en partant, ce bon prêtre, dont la charité et les bonnes
+oeuvres étaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. Il me
+représentait l'ancien curé de ma paroisse si bon et si vénérable. Dans
+mon imprévoyance, je n'avais pas songé que si lui-même venait à manquer
+ou bien était forcé de s'éloigner sans avoir pu remplir la mission de
+pourvoyeur que je lui avais confiée, Angeline et la mère d'Attenousse
+se trouveraient toutes deux dans un complet dénûment comme la chose est
+arrivé. Cette vieille sauvagesse était la même qui s'était mise à ma
+piste le jour de la mort.
+
+
+
+
+
+_LA BRISE_
+
+Deux jours après, je partis si la tête de guerriers que j'avais plus
+d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'était
+plus la pensée, l'espoir ou plutôt le désespoir de rencontrer la mort
+qui me guidait, mais bien le ferme désir de faire à Angeline les
+jours aussi heureux que je les lui destinais misérables et tourmentés
+auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables
+vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute à l'autre me
+parlaient de plus en plus fort, désormais je n'étais plus le même homme;
+une transformation salutaire s'était opérée en moi.
+
+Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,
+dura, je vécus comparativement calme et tranquille, les succès que nous
+obtînmes dans les années de 1744 à 48 sont enregistrés dans les pages
+de l'histoire, et certes ils avaient été assez grands pour exalter nos
+cerveaux pleins d'amour et de patrie.
+
+M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Québec, avait admirablement
+combiné ses plans. Il avait divisé ses troupes en plusieurs endroits
+de manière à partager ainsi les forces de l'ennemi plus nombreux qu'il
+avait à rencontrer.
+
+Cinq mois après, j'étais revenu de Saratoga avec un des corps
+expéditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait été sanglante,
+et acharnée, mais je portais sur moi les témoignages de ma valeur, que
+j'avais gagnés sur les champs d'honneur. Enivré par le souffle des
+batailles ou plutôt par le désir de chercher dans une excitation
+extérieure, un calmant pour les remords qui me dévoraient, je résolus de
+me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay qui se dirigeait vers
+l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire sous cet habile général,
+combien nous réussîmes dans nos projets.
+
+Tous les officiers d'état-major m'avaient, tour à tour félicité sur la
+bravoure que j'avais déployée dans les combats que nous livrâmes dans
+cet endroit. Mais si mes idées ou mon ambition de gloire étaient
+satisfaites, mon désir de procurer de plus grandes richesses encore à ma
+malheureuse Angeline, était loin de l'être. J'aurais voulu pouvoir lui
+construire un palais d'or, la voir entourée de toute l'abondance et des
+jouissances que le monde peut produire. Je reconnais intérieurement que
+tous ces biens de la terre ne seraient rien en comparaison de ce que
+je lui avais fait perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donné à
+l'enfant, c'est de recevoir les caresses et les baisers de sa mère.
+
+J'appris donc un jour qu'à Louisbourg des corsaires avaient amassé des
+fortunes considérables par la prise de vaisseaux ennemis. Chacun de
+l'équipage avait sa part de prise. Bien que je pusse revenir paisible
+dans mes foyers, je résolus, après avoir choisi cinquante hommes des
+plus vigoureux et intelligents de la tribu, et leur avoir fait part de
+mes projets, d'aller offrir mes services à quelqu'un de ces corsaires.
+
+Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeâmes vers Port
+Royal.
+
+C'étaient des hommes forts et déterminés que ces braves que j'avais
+choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils se sont
+toujours battus comme des lions et n'ont jamais compté le nombre de
+leurs ennemis.
+
+Pendant dix-huit mois nous parcourûmes les mers de ces parages à bord de
+la corvette _La Brise_, commandée par le capitaine Le Blond, avec une
+chance sans égale pour ainsi dire. Nous fîmes des prises que nous
+dirigeâmes vers Québec et qui nous donnèrent encore des sommes
+considérables qui furent déposées en notre nom dans le Trésor Royal.
+J'y étais pour ma part de pas moins de vingt-cinq mille piastres, dont
+j'avais la reconnaissance. Cet argent devait être retiré par M. Odillon.
+le missionnaire dont, j'ai parlé plus haut.
+
+Enfin, mus par le désir de revoir nos foyers, rassasiés de gloire et de
+nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop qui nous
+servait d'éclaireur vint nous informer qu'un gros bâtiment anglais se
+dirigeait vers Boston. Son allure était lourde et sa marche bien lente.
+Il était à dix-neuf milles de la côte et paraissait faire force de
+voiles pour gagner sa destination. Unanimement nous décidâmes d'en faire
+notre proie.
+
+Nous levâmes l'ancre et nous nous mîmes à sa poursuite. Nous ne fûmes
+pas longtemps sans l'atteindre. Après vingt-quatre heures de course, nos
+vedettes perchées dans les hunes, nous apprirent qu'elles apercevaient
+les lumières du bâtiment que nous convoitions. Il était neuf heures du
+soir. Nous mîmes toute la toile disponible au vent et vers quatre heures
+du matin, le bâtiment n'était plus qu'à un demi-mille de nous. Nous
+étions alors au mois d'août et l'aurore est encore matinale dans les
+latitudes septentrionales.
+
+Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes carguer
+et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette
+manoeuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions déjà, et
+nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendants ce temps, nous l'avions
+approché à moins qu'à demi-portée de canon.
+
+Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour retarder
+la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible,
+il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient d'avancer. Il
+avait aussi masqué l'ouverture des sabords et abaissé la mâture des
+ses _hautes oeuvres_. Cette tactique lui réussit parfaitement.
+Malheureusement, nous avions affaire à une frégate de cinquante-six,
+montée par trois cents hommes d'équipage, plus un régiment de soldats
+qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous en aperçûmes que lorsqu'il était
+trop tard. Notre chère corvette ne portait qu'à peine vingt petites
+couleuvrines.
+
+Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la folie. A
+peine fûmes nous dans ses eaux qu'à un coup de sifflet, ses hunes et ses
+vergues se garnirent de matelot, les haches coupèrent les cordages qui
+retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la _Vigourous_
+tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de
+canons nous lancèrent des boulets qui abattirent deux de nos mâts,
+coupèrent les cordages; quelques-uns même d'entr'eux traversèrent de
+part en part la coque de notre malheureuse corvette. _La Brise_ était
+complètement désemparée. Peu d'instants après la frégate avait jeté ses
+grappins d'abordage. Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix
+tonnante et hourrah pour la France. Vaincre ou mourir répétâmes nous
+à l'unisson et hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte
+impossible.
+
+Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés recouvrirent
+notre pont, mais quand nous sentîmes _La Brise_ s'enfoncer et que nous
+n'étions plus que quatre hommes vivant auxquels il ne restait qu'un
+souffle de vie, car le sang s'échappait de nos nombreuses blessures, il
+fallut nous rendre on plutôt permettre qu'on nous transportât à bord du
+bâtiment anglais.
+
+Pauvre _Brise_! dix minutes après j'entendais les cris de triomphe
+de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les
+profondeurs de l'océan et je perdis connaissance.
+
+Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été pansées,
+je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des quatre marins
+qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent aux suites de
+leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi.
+
+Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline
+du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, après des
+dangers sans nombre et des peines infinies, réussit à s'évader. Je ne
+le revis que plusieurs années plus tard: il a été depuis mon hôte, mon
+commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.
+
+C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous servait de
+guide dans notre excursion au Lac à la Truite.
+
+
+
+
+
+ESCLAVAGE ET ÉVASION.
+
+Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme. C'était un
+nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il avait été vendu à
+ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux était lui aussi un
+prisonnier de guerre et venait d'arriver des côtes du Mozambique. Comme
+moi, il avait toujours été libre enfant des grands bois, aimant les
+fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les
+habitants du sol jouissent dans toute leur inappréciable liberté et
+indolence.
+
+Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des frères
+et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux
+parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse.
+
+Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes nous
+comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois passés dans les
+fers, à former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement.
+
+Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que
+nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant.
+
+Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées plus
+chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues ranimer mon
+courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les lanières du fouet
+du contre-maître, n'avons-nous pas versé des larmes amères en souvenir
+de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets
+d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes de les mettre à exécution, mais
+nos mesures étaient mal prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et
+si nous ne succombâmes pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié
+veillait sur nous et en avait décidé autrement.
+
+Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon âme un effet
+salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je
+les acceptai comme un juste châtiment et les offris en expiation de mes
+crimes.
+
+Enfin après cinq années de souffrances indicibles, la Providence qui se
+laisse toucher par les pleurs du pécheur pénitent, nous envoya un ange
+de délivrance sous la forme d'une toute jeune fille. Elle était l'enfant
+unique du planteur qui nous avait achetés.
+
+Dans la journée, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon et moi
+attachés au poteau infâme. Elle avait entendu le contre-maître ordonner
+à un espèce d'Hercule, monstre de férocité à face humaine, de nous
+administrer à chacun cinquante coups de fouet. Elle avait vu avec
+horreur le sang ruisseler de chacune des déchirures profondes que le
+fouet à neuf branches faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres
+se tordre dans des mouvements convulsifs sous ces inénarrables douleurs,
+elle résolut alors de nous sauver.
+
+Elle savait d'ailleurs que nous étions parfaitement innocents de la
+faute de larcin dont on nous accusait.
+
+C'était ostensiblement pour punition de cette faute que nous avions été
+flagellés, tout le monde savait bien aussi dans la plantation que la
+vraie raison était que le nègre et moi nous avions exprimé un sentiment
+d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, enfant du vendeur,
+exposée nue à la criée publique. Un acheteur d'esclaves menait
+l'enchère. C'était un vieillard aux regards lascifs et pleins de
+convoitise. La mère de cette jeune fille, élevée dans des sentiments
+catholiques, voyait avec désespoir le spectacle auquel on la forçait
+d'assister. On peut juger de ce qu'elle devait éprouver et de ce que
+j'éprouvais moi-même en songeant: Oh si c'était mon Angeline qui fut à
+la place de cette malheureuse!!
+
+Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard était l'acquéreur, elle
+était désormais son bien, sa propriété.
+
+Combien pourtant ne s'est-il pas trouvé d'hommes qui voyaient avec
+indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de l'esclavage.
+
+La mère, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en poussant
+des sanglots déchirants; elle la pressa sur son coeur et lui passa une
+croix autour du cou.
+
+Le contre-maître se précipita aussitôt vers elles, les sépara
+brutalement, envoya rouler par terre la malheureuse mère par un rude
+coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue
+au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa peau un
+sanglant sillon.
+
+Oh! si j'avais été libre et que j'eusse eu autour de moi mes braves
+sauvages, non, certes cet acte exécrable ne se fut pas accompli.
+
+J'allais m'élancer pour anéantir le contre-maître tant j'étais hors
+de moi, le nègre spontanément allait aussi en faire autant, mais nos
+chaînes infâmes nous retinrent. Le contre-maître vit sans doute le
+mouvement que nous fîmes, il comprit, à l'expression de nos figures,
+toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement recula-t-il
+de quelques pas. Le lendemain le nègre et moi étions attachés au poteau
+dont j'ai parlé.
+
+Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous étions fortement liés
+sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels reposaient nos
+chairs mises au vif par leurs affreuses cruautés, qu'accompagnée d'une
+jeune esclave, notre libératrice entra dans notre hutte. Elle portait
+une lanterne sourde, en dirigea la lumière vers son visage pour que nous
+vîmes le signe qu'elle nous faisait en mettant le doigt à sa bouche, de
+garder le silence.
+
+Elle s'approcha ensuite de nous, déposa des livres à notre portée,
+pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions et des
+vêtements convenables pour servir à notre déguisement. Elle dit ensuite
+quelques mois en espagnol que cette dernière nous traduisit: A un
+endroit qu'elle nous indiqua, un canot avait été disposé pour favoriser
+noire fuite. En descendant la rivière, nous n'aurions pas à craindre
+la poursuite des hommes ou des chiens. Un papier où la signature du
+planteur était contrefaite nous accordait un congé de deux semaines.
+Elle nous informa de plus que dans trois jours, dans le port de
+Charlestown, un bâtiment français devait mettre à la voile pour
+l'Europe.
+
+Pour comble de bienfaits notre libératrice nous remit deux bourses bien
+garnies et s'éloigna non sans que nous eussions eu le temps de voir
+son angélique figure inondée de pleurs. Nous suivîmes à la lettre les
+instructions de notre ange de salut. Le canot effectivement se trouvait
+à l'endroit désigné. Ce qu'il nous avait fallu déployer d'énergie, de
+forces morales et physiques pour réussir à briser nos liens et marcher
+jusque là est impossible à décrire, tant nous étions épuisés par les
+tortures de la veille.
+
+J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires
+anglais que les soldats obligés de subir des amputations capitales,
+disaient à l'opérateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les blessures et
+les amputations ne produisent jamais les souffrances que nous fait
+endurer le chat à neuf queues!
+
+Enfin la Providence sembla favoriser notre évasion, car la nuit était
+des plus sombres; tout faisait présager un orage prêt à éclater, ce fut
+effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous réussîmes avant que le
+crépuscule parut et que l'horizon s'éclaira, à mettre une bonne distance
+entre nous et ceux qui nous poursuivaient.
+
+Mon expérience dans la vie des bois m'avait fait connaître une plante
+dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin limier qui
+précède les dogues qu'on lance à la poursuite de l'esclave marron.
+
+Le jour, nous transportions à quelque distance dans les bois notre
+embarcation qui n'était rien autre chose qu'un canot d'écorce, puis, la
+nuit tombée, nous reprenions la rivière et notre frêle nacelle, poussée
+par le courant et nos énergiques efforts volait sur la surface des eaux
+avec la rapidité de l'alouette.
+
+Dans la nuit de la troisième journée, nous aspirâmes à pleins poumons
+les émanations salées de l'océan. Nous entrions dans la baie de
+Charlestown, Caroline du Sud. Là devaient commencer pour nous de
+nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre ce bâtiment français
+qui était eu partance? Nous résolûmes une dernière fois de risquer le
+tout pour le tout, et convînmes de nous donner la mort réciproquement
+si nous avions à tomber entre les mains de ces infâmes bourreaux qui
+s'appelaient des planteurs, possesseurs d'esclaves.
+
+Nous débarquâmes silencieusement dans un endroit écarté et prîmes une
+rue obscure. Nous errâmes longtemps dans cette rue bordée de tabagies de
+toute espèce, lorsqu'enfin, quelques accents français mêlés de jurons
+énergiques vinrent frapper mon oreille.
+
+Immédiatement, je donnai mes instructions au nègre, lui enjoignant de
+ne pas dire un seul mot, et de paraître dans un état complet d'ébriété.
+Nous entrâmes dans cette tabagie, nous heurtant l'un sur l'autre et
+d'une voix enrouée: "Moricaud disais-je, nous prenons une bordée; gare à
+nous! l'ancre n'est pas fixée dans les ports des Frères de la Côte."
+
+Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice
+nous avait fournis pour notre déguisement consistaient en chemise de
+toile, chapeau goudronné, vareuse de matelot.
+
+Oh! noble fille! sois à jamais bénie dans les tiens et tout ce que tu as
+de plus cher pour cette prévoyante attention......
+
+La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère chargée
+de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur de grog
+insupportable.
+
+Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une
+rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient
+absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment où
+nous arrivâmes, la discussion était vive, aussi les deux camps ne nous
+virent-ils entrer qu'avec dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un
+air délibéré, quoique titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où
+le nègre et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris
+quelques instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens
+des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement. Ce fut
+leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit que la guerre
+était finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, que les
+deux matelots récalcitrants avaient décidé de sa fixer dans le pays
+pour y cultiver des terres, que leurs engagements étaient terminés; ils
+étaient deux bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination
+et l'opiniâtreté. Le contre-maître leur avait offert des gages très
+élevés, mais ils refusaient parce que leurs fiancées avaient exigé
+qu'ils s'établissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de
+marins.
+
+Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et bachique,
+une chanson française de matelot en goguettes. Les premières stances
+finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maître qui parlait à un
+des matelots qui paraissait être son homme de de confiance, puis il
+s'approcha de moi d'un air aimable.
+
+--Hé! Hé! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement, il me
+vient à l'idée que tu as déjà bouliné dans des parages de la France!
+
+--Oui, lui répondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et moi nous
+en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.
+
+--Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui un
+véritable terrien. Je fis un geste d'indignation.
+
+--Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on
+n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères de la Côte!
+
+--J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes frères,
+buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions encore dans
+les mêmes eaux.
+
+--C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus enrouée,
+mais d'abord vos civilités; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant
+vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il ne peut plus
+parler.
+
+Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous étions en
+pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et cinglions à toutes
+voiles vers la France.
+
+Nons étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit inviter
+à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conservé
+le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme bien élevé et poli, du
+véritable capitaine français. Aimé et respecté des passagers de son
+bord, il l'était encore plus, s'il était possible, de ses matelots.
+
+Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie
+de guerrier où comme chef sauvage, j'avais combattu à côté des
+siens dans les colonies ou à bord de _La Brise_. Je lui montrai les
+témoignages de ma valeur que je possédais quand à l'assaut ou à
+l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait
+une idée vague du désastre de _La Brise_ et m'en fit redire les détails.
+Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures le mirent dans un
+état d'émotion considérable.
+
+A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et
+m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers et
+à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des preuves
+irrécusables.
+
+De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards de tout
+l'équipage, et si quelquefois le nègre et moi nous mîmes la main à la
+manoeuvre, c'était plutôt pour aider volontairement, car chacun,
+à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière tout-à-fait
+respectueuse et amicale.
+
+Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me séparer
+de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au capitaine tout
+l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnât l'assurance
+qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives
+de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'était
+parfaitement connu.
+
+Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers même
+l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux. Ainsi nous
+quittâmes après les plus affectueuses expressions d'amitié et de bons
+souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine
+me dit adieu, j'étais devenu son ami dans le voyage.
+
+J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une
+circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le
+même port de mer où j'étais, qu'il avait effectivement débarqué mon
+malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale.
+
+Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un
+de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et me
+témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied à terre,
+il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il avait été exilé,
+vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avait conduit, puis
+poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'élança vers les bois où ils
+le perdirent de vue!!
+
+Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques-uns des matelots
+qui avaient conduit le canot.
+
+Un mois après mon débarquement à Boston, j'étais aux Trois-Rivières.
+Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si
+tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le témoin.
+
+
+
+
+
+LE MEURTRE.
+
+En y débarquant, le premier homme que je rencontrai face à face poussa
+un wooh! de surprise, ses yeux s'arrêtèrent sur moi avec une terreur et
+un étonnement indicibles. Il allait prendre la fuite, peut-être, lorsque
+je l'arrêtai en l'appelant par son nom. C'était un chef sauvage, lui
+aussi d'une tribu Souriquoise, nos alliés, et était l'ami le plus
+intime et le frère d'armes d'Attenousse. L'Ours Gris, dit-il d'une voix
+frémissante, est-ce toi ou ton esprit que le génie du bien envoie
+pour sauver Attenousse? Oh! si c'est toi, notre frère n'a plus rien à
+craindre, car tu peux tout. Le Dieu des blancs est grand, plus fort
+que ceux que ma tribu vénérait avant l'arrivée du Père à la Robe Noire
+ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même.
+
+En prononçant ces paroles, Anakoui élevait ses yeux vers le ciel et
+versait des pleurs d'espérance.
+
+Hélas! les guerres sanglantes avaient laissé sur la figure de ce
+malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de notre
+civilisation; il avait la figure balafrée en tous sens et de plus, il
+avait perdu un bras.
+
+Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant les moyens
+de destruction que le siècle nous apporte, et combien doivent-être
+heureux ceux qui, nouveaux Caïns, ne demandent pas mieux que de tuer ou
+mutiler leurs frères!!!
+
+Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans un état
+de fiévreuse agitation. Véritablement, je crus qu'il était devenu fou,
+tant grande était son exaltation. Enfin, je le pris par la main et
+nous allâmes nous asseoir sous les grands arbres qui bordaient naguère
+encore, les charmants coteaux du rivage St. Laurent aux Trois Rivières.
+
+Ce fut alors, qu'après avoir donné cours à son émotion, exprimée par
+des paroles incohérentes, que j'entendis, avec stupeur, le récit des
+événements qui s'étaient passés pendant mon absence. En voici le résumé:
+
+Le désastre de _La Brise_ avait été publié à son de trompe par les
+vainqueurs. La nouvelle en était venue dans la colonie avec la rapidité
+et l'exactitude que comportent toujours un bruit fâcheux ou une mauvaise
+nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais celui-là était le seul,
+c'était un jeune canadien qui prétendait avoir fait partie de l'équipage
+de La Brise et avoir échappé vivant de cette malheureuse croisière avec
+un chef sauvage. Il ajoutait que ce chef et lui avaient été amenés en
+esclavage dans des directions diverses. Lui avait été dirigé sur une
+plantation au bord de la mer, et c'est à cette circonstance qu'il dût
+son évasion; s'étant jeté à la nage et ayant gagné un vaisseau européen
+qui était en partance. On sait qu'alors c'était un asile inviolable pour
+un blanc. Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que
+moi, il a été vendu à un bien plus haut prix et a été envoyé dans la
+profondeur des terres, il doit être mort depuis longtemps d'après le
+rapport de nègres marrons qui s'étaient échappés de la même plantation,
+car jamais maître plus féroce et plus barbare ne pouvait faire subir de
+plus mauvais traitements à ses esclaves, aussi en était-il réputé parmi
+eux comme un monstre odieux de cruauté.
+
+Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que Baptiste
+leur affirmait être vraie en tous points. Grand donc fut l'étonnement
+d'Anakoui, lorsqu'à mon tour, je lui assurai qu'elle était de la plus
+exacte vérité.
+
+Mais j'étais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre, crainte
+de blesser sa susceptibilité indienne. Quelles angoisses néanmoins ne
+ressentais-je pas à la pensée d'Angeline dont le souvenir était venu à
+chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser mon cerveau depuis cinq
+longues années.
+
+Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je,
+qu'est-elle donc devenue? je frémissais dans l'appréhension de sa
+réponse.
+
+--Assieds-toi, mon frère, me répondit Anakoui, je vais tout te dire: "Un
+des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons d'armes que tu
+as bien connu autrefois lorsque tu étais plus jeune, est revenu de la
+guerre trois mois après être parti à la tête de ses braves guerriers.
+Pas un seul d'entre eux n'est arrivé dans la tribu sans montrer avec
+orgueil d'honorables blessures.
+
+"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mère,
+avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima
+par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauvé la vie lors de
+l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il était
+bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvée des poursuites et des
+persécutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait été
+élevée par toi aux récits des actes de bravoure et d'héroïsme.
+
+"Le missionnaire, continua Anakoui, chargé par toi de retirer les fonds
+pour procurer le confort aux deux femmes laissées sans autres secours
+que la procuration que tu lui donnais, n'est pas revenu s'asseoir dans
+nos foyers. Elles ont donc manqué de tout et le père à la _Robe Noire_
+ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans la prison où il est venu
+d'après l'ordre de l'Évêque, son grand chef consoler et prendre soin des
+malheureux prisonniers."
+
+"Maintenant, mon frère, ne m'interromps pas, les moments sont précieux."
+
+"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyèrent toutes espèces
+de misères et de privations et ne durent leur subsistance qu'à la
+charité des sauvages dont les bras débiles ne pouvaient plus porter les
+armes et qui pourtant avaient été préposés aux soins des femmes et des
+enfants. Enfin, Attenousse arrivé, l'abondance régna dans leur cabane,
+il pourvut amplement à leur bien-être et ce ne fut que deux ans après
+ton départ, n'ayant reçu aucune nouvelle de toi, malgré les informations
+toujours infructueuses que nous apprîmes de toutes parts, que se
+trouvant seule, isolée et sans protection sur la terre, te croyant mort,
+Angeline consentit à épouser l'unique homme qu'elle eut jamais aimé
+après toi. Cet homme c'est Attenousse."
+
+Puis, comme s'il eût craint d'exciter ma colère, Anakoui ajouta:
+"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission
+et c'était pour se débarrasser des persécutions de l'infâme Paulo qui
+la tourmentait sans cesse dans les moments où Attenousse et sa mère
+s'absentaient."
+
+"Tout alla pour le mieux dans le jeune ménage. Deux ans et demi après
+leur union, une petite fille est venue prendre place auprès d'eux.
+Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient tour à tour pour
+l'embrasser. La mère, la grand'mère, la pressaient à tous moments dans
+leurs bras. Ils étaient alors heureux et rien ne venait troubler leur
+bonheur, Paulo étant disparu; mais le génie du mal dont il était
+l'instrument planait sur la demeure de nos amis."
+
+"Il y a, comme tu le sais, à une quinzaine de lieues du campement,
+une rivière qu'on appelle la Rivière aux Castor. Ses bords sont très
+giboyeux. La marte, le vison, le pékan et le loup-cervier s'y trouvent
+en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent se désaltérer
+dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs tout cela."
+
+"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, résolut d'aller y chasser
+pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient réciproquement et sans
+arrière-pensées."
+
+"Ils tendirent des pièges aussitôt arrivés dans cet endroit. La journée
+du lendemain se passa à choisir les places les plus avantageuses pour
+parcourir la forêt et à dresser un camp. Attenousse à bonne heure le
+surlendemain s'était levé pour aller examiner leurs trappes. Il lui
+fallait pour cela, parcourir une grande distance et son compagnon qui
+n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il partit."
+
+"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi à dépecer à
+son déjeuner quelques pièces de venaison; sur le manche était sa marque
+comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler, il oublia de le
+remettre dans sa gaine."
+
+"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un désordre affreux existait
+dans la cabane. Une lutte désespérée et sanglante avait dû avoir lieu,
+car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes fraîches."
+
+Son malheureux compagnon, étendu par terre, râlait les derniers soupirs
+de l'agonie. Un couteau était enfoncé dans sa poitrine. Attenousse
+s'élança aussitôt, arracha l'arme de la blessure et vit avec stupeur que
+c'était le sien. Au moment où il le rejetait avec horreur, des éclats
+de rire se firent entendre, en se retournant, il aperçut la figure de
+l'odieux Paulo avec deux autres figures également patibulaires qui le
+contemplaient en poussant des ricanements d'enfer.
+
+Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces du
+sang de leur victime. Ils en avaient mêmes les mains rougies.
+
+Attenousse demeurait anéanti.
+
+Pendant ce temps, un des scélérats s'avança, saisit le couteau, le
+retourna en tous sens, le montra à ses deux associés et tous trois
+sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques, proférant
+des paroles de menace et emportant avec eux l'arme fatale.
+
+Mais dans des natures fortes et énergiques comme était celle du mari
+d'Angeline, la réaction se fait vite.
+
+Il se mit à leur poursuite, après avoir suspendu toutefois le cadavre
+de son ami pour le mettre à l'abri des bêtes fauves en attendant que
+quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le déposer dans le cimetière
+de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps de mettre une bonne
+distance entre eux et lui.
+
+Grand fut l'émoi à la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces bons
+sauvages, car la victime était très estimée par tout le monde.
+
+On assembla un conseil, et il y fut décidé qu'un parti de chasseurs
+irait immédiatement chercher le corps du malheureux, tandis
+qu'Attenousse, accompagné de tout ce qu'il y avait de plus respectable
+dans la tribu, se rendrait faire sa déposition devant un juge de paix.
+
+
+
+
+
+LE JUGE DE PAIX.
+
+Était-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
+quelquefois, prescience chez l'homme? Voilà la question que je me suis
+posée depuis en pensant au récit, de mon ami Anakoui.
+
+Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa
+vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il
+ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées, des
+larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste et préoccupé en
+parlant.
+
+Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent
+immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils furent
+reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de tête, avec une
+bouche édentée et des manières grossières et impérieuses.
+
+--Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.
+
+--Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu sur le
+bord de la Rivière aux Castors.
+
+--Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement à Attenousse?
+
+Celui-ci se nomma sans défiance.
+
+--Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
+puisque tel est votre nom.
+
+Ce juge de paix s'appelait Justitia Bélandré. C'était un homme stupide
+et grossier comme nous l'avons dit, ignorant et fanatique au suprême
+degré et par là même bouffi d'orgueil.
+
+Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il
+s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
+élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justifia.
+Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi vil et
+méprisable que lui. C'était son rapporteur: son nom était José. Leur
+secrétaire à tous deux était un nommé Vergette.
+
+Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître
+Attenousse.
+
+Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout
+de quelque temps, escorté de sept à huit hommes.
+
+C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés et
+qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était si
+lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il prononça
+lentement,: "Attenousse, d'après des dépositions qui m'ont été faites ce
+matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous êtes accusé de
+meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui, à mon idée, sont
+innocents; je suis convaincu d'après leur témoignage, que vous êtes
+certainement le meurtrier. J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à
+la prison des Trois-Rivières, c'est en cet endroit où vous subirez votre
+procès, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont
+assignés par moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus
+et Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
+votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la plus
+forte qu'il puisse y avoir contre vous."
+
+"Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en
+promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à vous d'essayer
+à résister ou à fuir, car je vous fais lier pieds et poings."
+
+En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute à
+quel homme il avait affaire, car il haussa dédaigneusement les épaules
+en disant: "Pourquoi donc chercherais-je à fuir comme un vil assassin?
+Ce que je désire, c'est d'être confronté avec mes accusateurs." Les
+autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence
+d'Attenousse et certifier de son bon caractère, en en même temps qu'ils
+s'offraient de prouver la scélératesse de Paulo et de ses complices.
+D'un geste solennel et impérieux, le juge, comme on le pense bien, s'y
+refusa, leur ordonnant de laisser la salle et, commandant à ceux
+qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route
+immédiatement.
+
+Or dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un
+incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit
+d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander des
+hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et
+ces hommes devaient obéir sous peine d'une forte amende ou de la prison.
+
+Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances
+bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes qui
+étaient, nourris et payés aux dépens du gouvernement pour remettre le
+prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la plus rapprochée.
+
+Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société qui
+exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte
+d'instruction, avait été nommé à la charge de magistrat stipendiaire.
+
+Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due, mais aux
+intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut placées.
+
+On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient pas de
+s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le fleuve, gagner
+le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la pêche au lac St.
+Jean.
+
+La distance était à peu de différence près de cet endroit de Québec ou
+Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène que
+nous voyons.
+
+La ville des Trois-Rivieres était alors un entrepôt considérable pour le
+commerce de pelleteries; c'était le rendez-vous des trafiquants et des
+sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les canots chargés
+de fourrures y venaient chaque année, avait la tranquillité qu'elle
+a aujourd'hui, aussi l'arrivée d'un meurtrier comme Attenousse y
+produisit-elle grande sensation.
+
+Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant contre
+lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.
+
+Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre les
+imprécations de cette foule.
+
+Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au
+bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'affirmation du magistrat
+qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement pas à son
+premier meurtre.
+
+Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il
+y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que
+c'était un véritable démon incarné; aussi tremblait-on à l'idée qu'il
+pourrait s'échapper.
+
+Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature à
+préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi s'en
+ressentir dans leurs décisions.
+
+Il eut été difficile cette nuit là à tout étranger d'obtenir
+l'hospitalité dans la ville, tant les portes étaient solidement
+barricadées et tant la frayeur était grande.
+
+Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé depuis
+quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné à être
+pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures au matin;
+vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.
+
+Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
+avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je l'ai dit, je
+n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de l'après midi.
+
+Où est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me
+l'indique, je m'élançai l'oeil en feu, la figure empreinte d'anxiété
+vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder le pardon
+de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais
+lui dire quel était le caractère, de son infâme accusateur. Mon
+témoignage ne devait pas lui être suspect puisque je portais sur moi
+les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient donnés les premiers
+officiers français qui commandaient les armées où j'avais combattu pour
+ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur
+ma poitrine écrits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que
+j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les français et je croyais
+que sans doute, il m'écouterait.
+
+Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les rues,
+j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux ami
+l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès de ma
+démarche.
+
+Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance ou plutôt par
+la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un fou forcené.
+Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans cet état que je
+me présentai à la porte de la demeure du Gouverneur.
+
+Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée. Je veux voir
+le gouverneur, disais-je à toutes les objections qu'on me faisait et je
+m'avançais toujours.
+
+Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent; qu'avec
+les plus grands efforts.
+
+J'étais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
+s'avança sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause de ce
+vacarme.
+
+C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-être à
+votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'écriai-je, enjoignant
+les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui vient implorer
+quelques instants d'audience.
+
+Il veut vous tuer, s'écrièrent plusieurs voix et on se précipita nouveau
+sur moi.
+
+La surexcitation dans laquelle j'étais décuplait mes forces, je
+renversai les gardes et m'élançai sur le haut de l'escalier, là je
+m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
+contenir de sanglots, mon âme de supplications et de désespoir furent
+employés pour obtenir une entrevue ne dut-elle même durer que cinq
+minutes.
+
+Mais au moment où mes lamentations devaient être des plus déchirantes et
+des plus pressantes, pour toute réponse je fus saisi et garrotté.
+
+Alors mes forces m'abandonnèrent complètement et un affreux
+découragement s'empara de moi. Dans cet état, on me conduisit à la
+prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on m'enchaîna comme un
+misérable malfaiteur.
+
+Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de mon
+complet anéantissement, car depuis le palais jusqu'à la prison, j'avais
+perdu l'usage de tous mes sens.
+
+La fraîcheur du cachot me ramena aux sentiments de la réalité.
+
+La prison des Trois-Rivières, comme toutes celles de ces temps était une
+bâtisse à deux étages. La lumière ne filtrait dans les cellules que par
+un étroit soupirail grillé de niveau avec le plafond, elle ne pouvait
+se faire jour qu'à travers un épais rideau de poussière et de fils
+d'araignées. Les murs suintaient l'humidité de toutes parts, un monceau
+de paille pourrie répandait une odeur infecte quelques crampons de fer
+rivés aux murs auxquels étaient attachées de fortes chaînes avec des
+menottes qu'on me passa aux pieds et aux mains, tel était l'intérieur de
+tous les cachots. Tous rapports avec l'extérieur ne se faisaient que par
+un guichet d'une petite dimension par où le geôlier venait passer aux
+prisonniers l'écuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'étaient
+pas enchaînés; dans l'autre cas, ces aliments étaient déposés près
+d'eux, celui qui les apportait pénétrait dans la cellule ou plutôt
+dans le cachot. C'est à peine si cette nourriture pouvait soutenir ces
+pauvres malheureux pendant une quinzaine de jours.
+
+Voilà ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitôt les
+criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition avant que
+d'avoir subi leur procès.
+
+Toutes ces réflexions je les fis dans un instant, puis tout à coup se
+présenta à mon esprit l'exécution d'Attenousse, qui devait avoir lieu le
+lendemain et moi qui était si près de lui, moi dont la poitrine était
+couverte de blessures et dont la voix était si puissante, quand j'étais
+libre, auprès des officiers français et du Gouverneur en chef, qui tous
+me connaissaient particulièrement, je ne pouvais rien faire pour lui.
+Oh! alors je bondissais comme un lion dans sa cage, je faisais des
+efforts surhumains pour conquérir ma liberté, je m'élançais au bout de
+mes chaînes et faisais de telles tractions qu'elles ébranlaient presque
+le mur vermoulu de mon cachot. Je poussais des cris, des rugissements
+qui n'avaient rien d'humain et qui devaient retentir dans les recoins
+les plus éloignés de l'édifice, mais tout était inutile et l'heure
+fatale avançait avec une effroyable rapidité.
+
+Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
+morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment où l'idée d'une
+prière me vint à l'esprit.
+
+Je tombai à genoux et priai avec toute la ferveur dont mon âme était
+capable.
+
+Cette prière sans doute fut écoutée du Ciel, car bientôt des pas lents
+et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journée retentirent
+de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une fois d'un accent
+désespéré. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles de ceux à qui elle
+s'adressait. Les pas s'arrêtèrent à la porte de mon cachot et une voix
+pleine d'onction et de tristesse demanda à celui qui l'accompagnait qui
+appelait ainsi.
+
+Ces un fou furieux, répondit celui à qui la question était posée, il a
+voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.
+
+--Oh! non, non, m'écriai-je avec force. Qu'on veuille seulement
+m'entendre, mon témoignage peut sauver de la mort un innocent.
+
+--Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la même voix douce mais
+ferme cette fois.
+
+--N'en faites rien, monsieur l'Abbé, il est capable de vous tuer.
+
+--Ouvrez, répéta la voix plus fermement encore. La clef grinça dans la
+serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un prêtre vénérable
+dont la chevelure blanche comme la neige retombait en rouleau sur ses
+épaules. Il avait à la main un flambeau qu'il déposa près de moi d'un
+air calme et paternel. Sa figure portait un caractère de grandeur et de
+sérénité empreinte dans ce moment d'une indicible tristesse.
+
+A sa vue, je tombai à genoux et joignant les mains je m'écriai dans un
+état de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu, merci".
+
+Le prêtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, il
+s'avança encore plus près de moi et me prenant les deux mains avec bonté
+me dit d'une voix grave et sympathique:
+
+"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frère, ou vous souffrez encore
+beaucoup." Je ne pus lui répondre un seul mot, mais à l'altération de
+mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire se passait en
+moi. Il alla alors fermer la porte, ôta le léger manteau qui était jeté
+sur ses épaules, le plia en quatre, la déposa sur ma couche, s'assit
+lui-même à côté sur la paille humide et avec une douce autorité
+m'obligea de prendre place sur ce siège qu'il m'avait improvisé, puis,
+prenant une de mes mains, il me dit avec bonté: "Que puis-je faire pour
+vous mon frère? Une malheureuse victime innocente des lois humaines
+dort du sommeil du juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc
+demeurer quelques instants auprès de vous, parlez, en quoi puis-je vous
+être utile".
+
+Oh! c'est alors que je soulageai mon âme du poids énorme qui l'écrasait
+depuis si longtemps en lui faisant, aussi brièvement que possible, la
+confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
+qui avaient lié mon existence avec celles de Paulo, Angelina et
+d'Attenousse. Je fis la peinture des caractères de ces deux hommes, je
+m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui parlai des combats auxquels
+j'avais eu part et lui montrai, à l'appui de mes paroles, les cicatrices
+qui couvraient ma poitrine et tirai de mon sein les parchemins qui
+m'avaient été donnés.
+
+Quand j'eus fini de parler, le prêtre s'approcha de la lumière, examina
+mes parchemins un instant, puis, saisissant tout à coup le flambeau,
+il vint le présenter devant ma figure: Hélika! Monsieur Odillon! nous
+écriâmes-nous spontanément et nous tombâmes dans les bras l'un de
+l'autre. Je le suppliai alors, me mettant à ses genoux, de sauver
+Attenousse. Le bon prêtre m'embrassa avec effusion, je sentis ses larmes
+couler de mes joues, mais il me dit d'une voix profondément émue et en
+secouant la tète: "Hélas! je crains qu'il ne soit malheureusement trop
+tard, j'ai déjà fait tout ce qui était en mon pouvoir, car je le connais
+depuis longtemps et le sais parfaitement innocent, néanmoins je vais
+encore tenter l'impossible pour y parvenir."
+
+Au même moment, un des guichetiers vint doucement gratter à la porte du
+cachot, sur l'invitation du prêtre, il entra.
+
+Est-il éveillé? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondément
+affligée.
+
+Non, mon père, répondit celui-ci avec respect, je viens vous dire qu'il
+repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement ses lèvres
+se sont entr'ouvertes pour laisser échapper les noms de sa mère, de sa
+femme et de son enfant dont il nous a parlé si souvent depuis qu'il est
+ici; il a dit aussi ces mots: Oh! père Hélika! si tu vivais encore.
+
+Le prêtre tout ému se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, mes
+sanglots m'empêchaient d'articuler une seule syllabe; "Courage, me
+dit-il, priez et espérez. Soumettons-nous dans tous les cas aux
+inscrutables desseins de la Providence; dans une heure, je serai de
+retour."
+
+La lueur blafarde du crépuscule du matin scintillait péniblement, déjà
+depuis quelque temps, à travers le sombre vitreau grillé de mon cachot
+et l'exécution devait avoir, lieu à six heures.
+
+Les ouvriers qui avaient travaillé à dresser l'échafaud avaient; terminé
+leur tâche funèbre, car on n'entendait plus les coups de marteau. De
+plus, le murmure du dehors, comme celui d'une foule qui s'occupe
+avec indifférence des intérêts les plus mercenaires dans ces moments
+solennels, parfois même un éclat de rire mal étouffé arrivait à mon
+oreille attentive, aiguisée et inquiète; je frémissais en songeant que
+déjà on se rendait pour choisir la meilleure place afin de savourer plus
+longtemps les dernières palpitations d'un corps humain suspendu au bout
+d'une corde.
+
+Je supputai qu'il pouvait être alors quatre heures et demie.
+
+Jamais je ne saurais vous dépeindre les angoisses, les tortures, les
+inexprimables douleurs, les anxieuses espérances que chaque minute
+m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.
+
+Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
+cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
+était accompagné de deux tourne-clefs.
+
+J'ai enfin pu pénétrer auprès du Gouverneur après des peines sans nombre
+me dit-il tristement.
+
+Il paraît qu'il a failli être assassiné hier soir et il a noyé sa
+frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donné sa parole qu'il allait
+envoyer immédiatement l'ordre d'un sursis. Il a refusé de m'en charger
+tant il est encore abasourdi, mais il consent néanmoins à ce qu'on vous
+ôte vos fers et permet que vous communiquiez avec Attenousse?
+
+Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me délivrait de mes
+fers, qu'on met plus d'empressement souvent à condamner ses semblables
+qu'à sauver un innocent.
+
+Ce fut d'un pas défaillant qu'accompagné de monsieur Odillon et d'un
+guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque nous
+entrâmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas l'éveilla. En
+m'apercevant, il s'élança au bout de ses chaînes et nous nous tînmes
+longtemps embrassés. "Angeline, mon entant, et ma vieille mère, me
+demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont elles devenues?" Je ne pus
+lui répondre, je me sentais, étouffé sous le poids, de tant d'émotions.
+Alors monsieur Odillon vint à mon secours, il lui raconta en quelques
+mots les principaux incidents qui m'étaient advenus depuis mon départ à
+bord de la corvette, _La Brise_.
+
+Puis nous lui fîmes part de l'assurance que le Gouverneur avait donné de
+l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutâmes que peu de foi et que
+nous ne conservâmes nous-mêmes aucun espoir, Tout est bien fini pour le
+pauvre guerrier sauvage, nous répondit-il, en secouant tristement la
+tête.
+
+Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mère et son
+enfant, mais elles étaient là-haut, dans la demeure du Grand Esprit,
+c'est donc qu'il les reverra désormais.
+
+L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
+n'arrivait pas. Nous laissâmes tous le cachot à l'exception de monsieur
+Odillon qu'Attenousse désirait entretenir quelques instants.
+
+Dix minutes après, la porte s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer de
+nouveau. La figure de monsieur Odillon était empreinte de tristesse,
+celle d'Attenousse était calme et sérieuse.
+
+A fûmes nous auprès d'eux que la cloche de la prison se fit entendre.
+J'écoutai en frémissant: hélas! c'étaient des glas qui invitaient les
+âmes charitables à unir leurs prières à celles du prêtre qui allait
+offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'âme de celui qui devait
+mourir. En effet, quelques instants après, revêtu de sacerdotaux, il
+commençait une Messe de Requiem et sa voix émue s'arrêtait de temps en
+temps pour dominer son émotion pendant que les sanglots des assistants
+troublaient seuls le silence.
+
+Au moment de la communion, le prêtre voulu adresser quelques paroles,
+maïs il ne put le faire que difficilement à travers ses sanglots.
+
+Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par excellence a
+été mis à mon injustement, faites-lui donc généreusement le sacrifice
+de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, pour sauver les
+coupables. Voici mon frère, le pain des forts qui va vous soutenir dans
+le moment où Dieu va vous appeler à lui."
+
+Ce fut tout ce qu'il put dire.
+
+Attenousse reçut l'eucharistie avec une ferveur angélique, lui seul
+n'était pas ému.
+
+Après la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement de
+l'Extrême-Onction.
+
+Et le sursis n'arrivait pas.
+
+A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'était le bourreau
+qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prêtre regarda à sa
+montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris de suite que
+tout espoir était perdu.
+
+En trébuchant, je réussis à me jeter une dernière fois au cou de mon
+malheureux ami. Dans l'état d'extrême souffrance où j'étais, je ne pus
+que distinguer ces quelques paroles: "Père Hélika, je te confie ma
+vieille mère, ma pauvre femme et ma chère petite fille; sois leur
+protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au plus tôt mes
+derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."
+
+Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement supporté
+par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siège dans une autre
+chambre plus loin.
+
+Peu d'instants après, je fus tiré de mon état de torpeur par des bruits
+de pas dans le corridor. C'était le cortège funèbre qui défilait, je le
+suivis machinalement.
+
+La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'était le dernier glas.
+
+Attenousse, les mains liées derrière le dos et la corde au cou dont le
+bourreau tenait l'autre extrémité, s'avança, d'un air calme, jusque sur
+le bord de l'échafaud.
+
+La foule était immense, les rires et les chuchotements cessèrent, le
+spectacle allait commencer. Le condamné se mit à genoux, répéta les
+prières des agonisants après Monsieur Odillon, puis se levant, il dit
+d'une voix ferme: "Avant que de paraître devant Dieu, je déclare de la
+manière la plus solennelle que je suis entièrement innocent du crime
+pour lequel on m'ôte la vie. Je demande pardon à tous ceux à qui j'ai pu
+faire du mal sans le savoir et pardonne de tout coeur à ceux qui m'en on
+fait." Il ajouta en se tournant fièrement vers la foule: "le coeur du
+guerrier sauvage est inaccessible à la peur. Son chant de mort ne sera
+pas celui de ses pères, mais celui de la religion de sa femme et de son
+enfant qu'un missionnaire leur apprit à répéter à l'enterrement de leurs
+frères." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque beauté
+il entonna son _Libera_.
+
+Je crois encore, après quinze ans de ces événements, entendre chacune
+de ces notes qui retentissent dans mon âme avec le glas funèbre que la
+brise du matin nous apportait, du toutes les cloches de la ville.
+
+Son chant funèbre terminé, il se mit de nouveau à genoux, embrassa
+pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui présenta, le bonnet
+fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre. C'était
+la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant même, le cri "grâce"
+retentit. Un officier à cheval agitant un papier débouchait au coin de
+la prison.
+
+Ce cri produisit un choc électrique. La foule se précipita vers
+l'échafaud, la corde fut coupée par vingt couteaux, mais hélas!... il
+était trop tard... les vertèbres avaient été disloquées et la mort, par
+conséquent, instantanée!!!!......
+
+La justice des hommes comme on le dit généralement était
+satisfaite...........
+
+Des médecins furent appelés en toute hâte. Ce que l'art put tenter fut
+vainement employé pour lui rendre la vie. Pendant ce temps, la foule
+anxieuse, la tête découverte, consultait avec angoisse la figure
+des médecins pour tâcher de découvrir s'il n'y avait pas encore
+quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci déclarèrent qu'il était bien mort,
+que tout était fini, toutes les poitrines se soulevèrent, il y eut un
+long murmure de pitié et bien des yeux laisserent couler des larmes.
+
+Cependant au milieu du silence général, Anakoui s'approcha de Monsieur
+Odillon et désignant du doigt quatre hommes à figure imbécile, "voici,
+lui dit-il, quatre des jurés qui ont condamné à mort mon malheureux
+frère. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont pas acquitté quand des
+témoins ont déclaré avoir entendu les trois scélérats concerter leur
+plan d'accusation contre lui, les avoir vu de plus essayer à faire
+disparaître sur leurs habits et leurs mains des taches de sang; et
+qu'un autre du nos frères les avait vus sortir ensanglantés de la hutte
+quelque temps avant qu'Attenousse y soit entré."
+
+Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi
+dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la
+suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment
+il se faisait qu'ils eussent trouvé Attenousse coupable de meurtre quand
+le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé fortement sur cette
+partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement prouvé, qu'il
+s'était de plus étendu sur la crédibilité des témoins à décharge et sur
+leurs bons caractères attestés par tous ceux qui les connaissaient. Il
+avait ajouté que des témoignages non moins irrécusables affirmaient que
+les accusateurs n'étaient rien autre que des repris de justice.
+
+Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: Faites excuse,
+monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient les uns
+les autres.
+
+Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait
+dit; de là leur erreur.
+
+Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux mains
+avec découragement, par votre ignorance, vous êtes cause de la mort d'un
+innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous
+aviez à remplir et de la manière dont vous l'avez fait.
+
+Après ces mots, ils restèrent atterrés pendant quelque temps et des
+murmures de plus en plus menaçant commencèrent à s'élever dans la foule.
+Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-même avant le procès nous
+avait assuré qu'il était certainement coupable. Le voilà demandez-lui
+pourquoi il nous a mis sous cette impression?" Il désignait en même
+temps Bélandré qui allongeait le cou et essayait de saisir quelques
+paroles de ce qui se disait.
+
+Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
+assisté à l'exécution sortirent leurs couteaux et s'élancèrent dans la
+direction que le juré avait signalé. Bélandré comprit l'immensité du
+danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
+poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce à l'agilité de ses jambes
+et à la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps
+entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les
+portes du palais.
+
+Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
+alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue
+empoisonnée.
+
+Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un
+fort mauvais parti aux jurés.[1]
+
+
+[Note 1: N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de
+juré soit d'une date bien postérieure à celle où les évènements qui
+sont décrits sont sensés se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se
+permettre cet anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en
+considération du motif qui le lui a fait commettre. Sans être en aucune
+manière contre ces deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler
+qu'elles comportent parfois de graves inconvénients et occasionnent
+souvent d'irréparables malheurs. Il suffit d'assister à une séance d'une
+de ces cours de Juge de Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un
+homme, souvent dépourvu de toute éducation et quelquefois même du
+plus gros bon sens s'éveille un bon matin tout étonné de recevoir une
+commission de juge de paix. Il le doit quelquefois à l'appui qu'il a
+donné à un candidat heureux. De suite le voilà grand personnage, il
+devient un tyranneau de paroisse. Il y a bien assez souvent pourtant de
+graves difficultés, car à peine peut-il réussir quelquefois à signer son
+nom d'une manière lisible. Il est obligé de se faire lire la loi par un
+voisin complaisant, sauf à l'interpréter comme il l'entendra plus tard.
+Ces décisions, pour les parties lésées sont presqu'aussi sans appel que
+celles des commissaires pour les décisions des petites causes puisque le
+malheureux plaideur a à payer, le plus souvent, une somme au dessus
+de ses moyens pour lever un _certiorari_ et obtenir justice. Nous en
+connaissons même et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, qui ne
+voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des ressentiments
+personnels ou politiques, amené à leur tribunal. Ceux-là à coup sûr sont
+invariablement condamnés. Tous les Juges de Paix ne sont sans doute pas
+de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
+la Commission de la Paix ait besoin d'être révisée soigneusement. Les
+inconvénients qu'on rencontre dans l'institution de Juré sont plus
+grandes encore. En effet, si vous avez une cause d'une légère importance
+pour une affaire pécuniaire vous allez la confier à un avocat qui jouit
+de la plus haute considération et dont la science et le jugement sont
+parfaitement reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort
+vous êtes obligés de vous en rapporter aux jugement d'hommes préjugés
+quelquefois et, de plus, souvent dénués du plus gros bon sens. Joignez
+à cela l'esprit de nationalité, les traductions imparfaites au corps de
+juré, des témoignages rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas,
+la longueur des questions et transquestions posées aux témoins et vous
+aurez une idée du verdict que peuvent rendre ces hommes fatigués et
+ennuyés par la durée des plaidoyers. De plus, il est très rare, qu'aucun
+d'eux ne prenne des notes. Ils n'ont donc pour se guider dans leurs
+décisions que l'exposé du Juge qu'ils écoutent souvent d'une manière
+distraite et qui n'est que le résumé des témoignages contradictoires qui
+ont été donnés, ce qui souvent ne saurait jeter une grande lumière sur
+les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait rapporté plus haut soit
+purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat éminent, aujourd'hui
+sur le banc, qui disait avoir demandé à un juré qui avait déclaré
+coupable un de ses clients accusé de meurtre, pourquoi il en avait agi
+ainsi: grand nombre de témoins des plus respectables avaient prouvé
+l'alibi et le juge lui-même le leur avait expliqué dès que ces
+témoignages se trouvaient parfaitement corroborés. Le juré lui avoua
+alors franchement qu'ils avaient compris que corroboré était synonyme de
+contrecarré. Malheureusement lorsque l'avocat reçut cette déclaration,
+il était trop tard. C'est parce que nous croyons les rôles des grands
+et des petits jurés intervertis que nous nous permettons ces
+remarques.--Note de l'auteur.]
+
+Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des
+Trois-Rivières pour assister au service funèbre du malheureux
+Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusqu'à
+sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la
+tristesse et de la pitié. Parfois aussi un sanglot mal étouffé se
+faisait entendre.
+
+La cérémonie terminée, un officier vint me remettre un papier couvert de
+la signature du gouverneur par lequel il m'invitait à passer chez lui.
+Il avait entendu raconter tout ce qui était arrivé depuis la veille. On
+lui avait aussi redit dans les plus minutieux détails la scène aux pieds
+de l'échafaud et les déclarations des jurés, il en était profondément
+affecté. Il se reprochait amèrement de ne m'avoir pas donné audience la
+veille. Il s'accusait même d'être coupable de la mort de mon malheureux
+ami en ayant trop tardé à envoyer le sursis, mais il pensait que
+l'exécution n'aurait lieu qu'à sept heures. Il m'offrit ensuite comme
+compensation une forte somme d'argent pour qu'elle fut remise à la
+famille du supplicié. Je la refusai en leur nom de la manière la plus
+péremptoire et lui dis avec amertume en découvrant ma poitrine, que si
+les blessures dont j'étais couvert et le sang que j'avais versé pour
+la patrie n'avaient pas même pu me procurer une audience de quelques
+instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient servir à leur
+assurer le bien-être et le confort matériel, puisque j'avais amassé des
+sommes considérables que je leur destinais.
+
+Là dessus je pris congé de lui après qu'il m'eut assuré que par un édit
+qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.
+
+J'allai ensuite faire mes adieux à Monsieur Odillon. Il n'était pas
+encore remis des secousses qu'il avait éprouvées. Il put cependant
+trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, et ce fut,
+avec la plus grande émotion que nous nous séparâmes.
+
+
+
+
+
+ANGELINE.
+
+La voie qui me restait à suivre était désormais toute tracée. Réparer
+le mal que j'avais fait, tel était mon devoir et la détermination
+que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du témoignage de ma
+conscience qui me dit que je n'ai pas forfait à mon serment.
+
+Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui était
+venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chère, s'il était
+possible, car à l'amour paternel que je lui portais rejoignait un
+sentiment d'incommensurable pitié.
+
+Je passai le reste de la journée à acheter des provisions en abondance
+ainsi que des étoffes et des vêtements de toutes sortes. Le lendemain
+matin, accompagné de quatre hommes vigoureux que j'avais choisis et
+engagés, je me dirigeai vers le Lac St. Jean où je devais la rencontrer.
+Nous marchâmes pondant quatre jours et quatre nuits sans prendre que
+justement le temps nécessaire pour les repas et le repos qui nous
+étaient indispensables, j'avais hâte d'arriver et pourtant je redoutais
+le moment où elle me demanderait des nouvelles d'Attenousse, car je
+savais que ce serait la première question que sa mère et elle me
+poseraient.
+
+La quatrième nuit, du haut d'une éminence, par un beau clair de lune,
+je pus contempler le campement d'une partie de la tribu qui reposait
+paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumée qui s'échappait de
+chaque toit et s'élevait en ondoyant pour se perdre dans l'immensité des
+cieux.
+
+Je pressai alors ma poitrine à deux mains pour arrêter les palpitations
+de mon coeur qui semblait prêt à en sortir. Un des indiens qui
+m'accompagnait me désigna la demeure d'Angeline. Je sentais en
+descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir sous moi. Les
+chiens de garde poussaient des hurlements inquiets et plaintifs pour
+avertir leurs maîtres que des étrangers arrivaient, j'avançais toujours
+malgré la certitude où j'étais que j'allais porter le désespoir dans cet
+intérieur. Quelques sauvages sortirent pour se rendre compte de ce bruit
+insolite. Presque tous me reconnurent lorsque je passai devant eux, mais
+ils rentrèrent précipitamment, croyant que c'était plutôt mon esprit qui
+venait les visiter tant ils étaient certains de ma mort et tant était
+grande la superstition qui les dominait, malgré les lumières que le
+christianisme leur avait données.
+
+Enfin, je réussis à dominer quelque peu mon émotion et me dirigeai vers
+la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens que j'avais laissés
+avant mon départ et qui avaient toujours montré pour elle un attachement
+sans bornes, étaient étendus à la porte l'oeil et l'oreille au guet,
+comme deux vigilantes sentinelles. Lorsqu'ils entendirent le bruit de
+mes pas, ils se levèrent et poussèrent d'affreux hurlements auxquels
+répondirent tous les autres chiens de la tribu, puis dès qu'ils virent
+que nous nous avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement,
+ils s'élancèrent vers nous le poil hérissé, l'oeil ardent, nous montrant
+deux rangées de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous
+barrer le passage. Je me sentis touché de ce dévouement si vrai et si
+désintéressé; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent ma voix.
+D'un saut, ils furent auprès de moi, vinrent me lécher les mains, firent
+mille cabrioles en avant et autour de moi, allèrent japper joyeusement
+à la porte pour leur apprendre qu'un ami arrivait puis recommençaient
+leurs gambades tant leur joie était délirante.
+
+Je n'étais plus enfin qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque la
+porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une d'elles
+tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa poitrine.
+Toutes deux avaient été éveillées en sursaut par le bruit inusité et
+craignaient sans doute une attaque de quelques tribus ennemies, attaques
+qui n'étaient que trop fréquentes dans ces temps-là. Je les reconnus du
+premier coup d'oeil; c'étaient la mère d'Attenousse et mon Angeline.
+Mes forces voulurent m'abandonner, mais je réussis à prendre le
+dessus.--Hélika, s'écria la vieille en se reculant épouvantée pendant
+qu'Angeline s'élançant à ma rencontre venait jeter son enfant dans mes
+bras et me sauter au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon
+coeur.
+
+--Père, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientôt nous revenir?
+Elle n'osait prononcer le nom de son époux. Je pus alors, pressé de ses
+questions, me débarrasser de son étreinte et ordonner aux sauvages qui
+portaient mes effets de les déposer à la porte de la hutte et leur
+enjoignis de se retirer. Je leur avais expressément défendu de raconter
+la mort tragique d'Attenousse et je pouvais compter sur leur discrétion.
+Puis prenant Angeline et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait
+les deux jours qui avaient précédé mon départ, j'entrai dans la cabane
+et les assis sur mes genoux.
+
+Pendant, ce temps, la vieille mère disséquait chacun des traits de ma
+figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que j'allais
+leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.
+
+L'accablement dont mon âme était en proie ne put leur échapper, elles
+semblèrent comprendre qu'un grand malheur était arrivé, et les
+sanglots d'Angeline me tirèrent de l'abîme de douleurs où j'étais
+enfoncé.--"Angeline, ma bonne, ma chère enfant, lui dis-je en
+l'embrassant, ton mari était trop parfait pour la terre, il ne pouvait
+vivre au milieu des méchants qui rôdent autour de nous. Dieu a voulu
+qu'il me chargeât de te donner avec nous tous un rendez-vous dans le
+ciel, car il l'a appelé à lui. Une affreuse maladie l'a saisie à son
+arrivée aux Trois-Rivières, il un est mort entouré de tous les secours
+de la religion bénissant ton nom, celui de sa mère et faisant des voeux
+pour le bonheur de son enfant. Il m'a chargé de prendre soin de vous
+tous et je ne faillirai pas à l'engagement que j'ai contracté sur son
+lit de mort. Plutôt m'arracher le coeur que de me séparer de ton enfant
+à laquelle j'ai voué tout l'amour, que j'ai porté à la mère et que je
+ressens pour toi aujourd'hui."
+
+J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la vérité,
+les yeux baissés et l'esprit encore noyé dans le souvenir des scènes
+affreuses que j'avais vues se dérouler depuis mon arrivée dans la ville.
+
+Quand je levai la tête, Angeline ne pleurait plus, son regard était
+perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa pâleur était
+extrême. La mère continuait à m'examiner et malgré les efforts qu'elle
+faisait avec la stoïque énergie du sauvage pour dissimuler ce qu'elle
+éprouvait, je pus voir clairement qu'elle pressentait tout ce qui était
+arrivé.
+
+Je déposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, l'inondai
+de mes larmes et nous tentâmes, la mère et moi, tous les efforts
+possibles pour tâcher du la faire revenir à elle. Elle fut longtemps,
+bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses sens. Heureusement
+qu'une idée lumineuse me frappa. Je couchai auprès d'elle la petite
+Adala et lui ayant dit tout bas que sa mère allait mourir si elle
+n'essayait pas par ses caresses de la rappeler à la connaissance. Cette
+enfant était d'une intelligence bien supérieure à son âge, on eut dit
+qu'elle comprenait l'importance de ce que je lui avais dit et elle
+répéta les mots que je lui avais appris: "Maman si tu mourais que ferait
+Adala?" et elle l'embrassait à chacune de ses paroles. Ces accents naïfs
+qui peuvent faire surgir la mère de la tombe à la voix de son enfant
+premier-né eurent l'effet désiré.
+
+--Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules désormais
+sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline et ne comprends
+pas encore toute la perte que tu as faite en étant privée de l'appui
+de ton père, et des larmes abondantes inondèrent ses joues. Agenouillé
+auprès du lit, je suivais avec anxiété cette scène navrante; toutefois,
+j'augurai bien des larmes que versait Angeline, car il me semblait
+qu'elles devaient la sauver. Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit
+toute la vérité, mais quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une
+consolation est-elle possible dans cette vallée de larmes?
+
+Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes
+évènements?.....
+
+A force de bons soins, la santé d'Angeline parut se rétablir et chaque
+soir, une prière était dite en commun dans la tribu pour le repos de
+l'âme du malheureux Attenousse.
+
+Toutefois la position n'était guère tenable. D'un moment à l'autre, un
+mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre,
+car chacun savait ce qui s'était passé avant et après l'exécution, et je
+craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles d'Angeline et qu'on
+lui apprit de quelle manière Attenousse était mort. Je me décidai donc
+un jour de fuir ces endroits à jamais néfastes, d'amener avec moi mes
+infortunées protégées, d'aller demeurer dans un lieu ignoré, auprès d'un
+lac qui se trouve dans les profondeurs des bois, vis-à-vis Ste. Anne
+de la Pocatière, autrefois Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes
+préparatifs en conséquence: j'achetai un fort grand canot, engageai des
+hommes et le surlendemain, accompagnés d'une embarcation montée par
+de puissants rameurs qui devaient nous prêter secours au besoin, nous
+descendîmes le Saguenay et quelques jours après nous traversions le
+fleuve.
+
+Est-il besoin de vous dire que la veille de mon départ, j'avais visité
+plusieurs de mes amis et leur avais exposé le but et la raison qui me
+forçaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement, ces enfants
+de la nature, quel était le sentiment qui guidait ma conduite, ils
+voulurent même m'offrir des venaisons, fumées et des pelleteries dont
+j'aurais trouvé un avantageux débit. Je les remerciai avec effusion pour
+ces preuves d'amitié qu'ils me donnaient, et lorsque le lendemain, je
+doublai le cap qui les séparait à jamais de ma vue, je pus apercevoir
+leurs silhouettes mal effacées. Ils venaient nous dire adieu malgré
+l'heure matinale du départ, et tâchaient de se mettre à l'abri des
+rochers pour que nous ne les vissions pas, tant ils semblaient
+comprendre combien il nous était pénible de nous séparer d'eux. Je n'en
+ai revus que peu d'entre eux depuis que j'habite les bords du Lac à
+la Truite, ceux-là je les ai toujours reçus avec bonheur parce
+qu'ils m'apportaient l'expression sincère de l'amitié que tous nous
+conservaient.
+
+Nous débarquâmes donc à Ste. Anne à un endroit qu'on appelle encore
+aujourd'hui le Cap Martin. L'église se trouvait alors à une bien faible
+distance de ce lieu, montrant son clocher d'où trois fois par jour,
+comme c'est encore la coutume, la cloche invitait les fidèles à la
+prière.
+
+Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave habitant,
+moyennant rétribution, me céda une partie de sa maison. J'y installai
+Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu se séparer
+d'elles et je m'établis leur pourvoyeur. Chaque jour, je m'évertuais à
+trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire leurs goûts, car, en
+dépit de tous mes efforts, je voyais la santé d'Angeline faiblir d'un
+jour à l'autre malgré tous les soins que nous prenions d'elle. Pourtant
+elle parut se ranimer pendant quelque temps. Bien que plongée dans une
+affreuse tristesse dont je ne pouvais la tirer, j'avais réussi à lui
+faire prendre un peu d'exercice. La vieille indienne l'entourait de
+toute espèce de prévenances et me secondait dans ce que j'essayais pour
+la distraire. Je lui avais dit tout ce que j'avais caché à Angeline
+et par un accord tacite, jamais allusion n'avait été faite aux jours
+passés.
+
+Ainsi s'écoulèrent six mois non pas de bonheur, mais au moins de paix et
+de tranquillité; chacun dévorant sa peine en silence.
+
+Mais un jour arriva où, entraîné par le désir incessant de chasser,
+je m'éloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque je
+revins, la désolation était à son comble. Angeline, comme à l'ordinaire,
+avait été faire une promenade, elle avait rencontré dans sa course
+une de ces commères obséquieuses qui ont toujours la bouche pleine de
+nouvelles. Elle lui avait raconté dans tous ses détails le supplice
+qu'un sauvage avait enduré aux Trois-Rivières. elle lui avait rapporté
+toutes les atroces calomnies qui avaient pesées sur lui et auxquelles
+elle-même ajoutait foi. Elle tenait, disait-elle, tous ces détails d'un
+sien cousin qui était parti des Trois-Rivières la veille de l'exécution
+et qui les tenaient lui-même de trois sauvages qui avaient vu commettre
+le meurtre pour lequel l'indien avait été exécuté. Il avait ajouté de
+plus que ces trois hommes erraient dans les bois d'alentour.
+
+Ce coup devait être le dernier qui allait frapper Angeline. Nous la
+mîmes au lit le soir avec une fièvre considérable et dans un état de
+délire complet. La Providence dans ses décrets avait décidé qu'elle n'en
+sortirait plus vivante.
+
+Je glisse rapidement sur ces événements parce que je sens mon être se
+déchirer à chacune des péripéties que j'aurais à raconter dans les
+différentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers jours de mai,
+le bon médecin de campagne vint me presser la main, qu'il m'invita à le
+reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis, à l'émotion de sa voix,
+que je n'avais plus rien à espérer des secours des hommes. Il m'annonça
+donc que mon enfant bien aimée n'avait plus que peu de jours à
+appartenir à la terre. Sa constitution, ajouta-t-il, a été minée
+insensiblement par des causes que je ne puis comprendre; elle était née
+forte et vigoureuse. C'est à son tempérament et à vos bons soins qu'elle
+a dû de vivre jusqu'aujourd'hui. L'énergie de sa volonté a pu lui faire
+surmonter bien des crises causées par un mal moral, mais cette dernière
+a été au-dessus de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il
+en me prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un à
+ses souffrances.
+
+A cette désolante déclaration je sentis mes jambes fléchir sous moi
+heureusement que j'avais à ma portée un poteau auquel je pus me retenir,
+car j'allais choir. Je demeurai longtemps plongé dans l'abîme de ma
+douleur. Je ne sais depuis combien de temps j'étais là lorsqu'une main
+amicale vint se poser sur mon épaule. Je fis un soubresaut, comme quand
+on est soudainement éveillé au milieu d'un affreux cauchemar. C'était le
+bon curé qui venait faire sa visite quotidienne à ma chère malade. Le
+docteur était passé chez lui et lui avait raconté l'état de désespoir
+dans lequel il m'avait laissé. Il comprit que toutes ces consolations
+banales qu'on prodigue quelquefois à ceux qui pleurent étaient
+superflues, aussi nous acheminâmes nous en silence vers la maison. Avant
+que d'y entrer, le bon prêtre me fit promettre de n'y paraître que
+lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'altération de ma
+figure.
+
+Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline
+n'avaient plus rien qui appartint à la terre. Son regard était tourné
+vers les cieux et de ses lèvres s'échappait une fervente prière. Le
+bruit de mes pas la tira de cet état extatique. Elle me fit signe
+d'approcher, me tendit la main et me présenta son front à baiser comme
+elle avait coutume de le faire depuis mon retour.
+
+Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous exprimer
+les souffrances innombrables que j'ai éprouvées pendant les deux jours
+et deux nuits qui précédèrent sa mort. Bercé de temps en temps entre le
+découragement ou l'espérance, dès qu'une lueur d'amélioration se
+faisait entrevoir je redoublais, s'il était possible, mes soins et ma
+sollicitude. La mère et moi nous étions constamment à son chevet dans
+un morne silence troublé seulement par la respiration haletante de la
+mourante et le tic-tac de l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de
+l'inexorable destin nous montre à chaque seconde que nous avons fait un
+pas vers l'éternité.
+
+Les regards de la malheureuse mère, chargés de tristesse rencontraient
+parfois les miens et nous baissions la tête comme si nous eussions
+craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances auxquels nos
+coeurs étaient en proie.
+
+Le soir de la troisième journée tout parut renaître à l'espérance l'état
+de la malade nous semblait s'être considérablement amélioré. Tout
+joyeux, je me livrais à l'espoir et de suite j'envoyai quérir le
+médecin.
+
+Nous sommes toujours si heureux d'espérer même lorsque tout est perdu.
+
+Il arriva en toute hâte, prit le pouls de la malade, ausculta sa
+poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant signe
+de l'accompagner à la porte: "le soleil de demain, me dit-il, ne la
+trouvera pas vivante."
+
+Dans la soirée, elle reçut tous ses derniers sacrements. Vers minuit,
+je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un dernier devoir à
+remplir et je résolus de le faire avec toute l'énergie que j'avais mis
+autrefois à faire le mal. C'était un pardon que je voulais obtenir, car
+je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonné la voie du crime,
+c'était dû aux prières de mes bons parents, de mes soeurs et d'Angeline.
+
+Après que son action de grâces fut finie, je priai l'assistance de se
+retirer et prosterné, la face contre terre, je demandai pardon à mon
+enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer à elle-même, lui
+racontai l'histoire de son enlèvement et les souffrances atroces
+qu'enduraient ses parents par sa disparition.
+
+J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel qui
+doit recevoir sa sentence.
+
+--Père, me dit-elle après un moment de silence, viens, m'embrasser. Je
+remets entre tes mains Adala, c'est mon trésor, c'est ma vie que je le
+confie.
+
+Telles furent les dernières paroles que j'entendis de sa bouche
+angélique.
+
+Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante
+devenait de plus en plus oppressée, ses lèvres seules remuaient pour
+répondre aux prières des agonisants. Ses mains étaient jointes et ses
+yeux tournés vers le ciel. Un instant après que nous eûmes fini de
+prier, une légère teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y Vais,"
+prononça-t-elle comme si elle se fut adressée à quelqu'être surnaturel
+et ce fut tout!!!.......................................
+
+En ce moment, Adala s'éveilla en souriant et demanda sa mère, elle
+tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Hélas sa pauvre
+mère n'était plus qu'un cadavre!
+
+Deux jours après, Angeline fut déposée dans sa dernière demeure où elle
+dort encore aujourd'hui sous un gazon émaillé de fleurs sauvages en
+attendant le jour où nous nous réunirons. Une pauvre croix de pierre sur
+laquelle est gravé son nom, avertit le passant indifférent qui foule les
+tombes du cimetière, qu'elle repose là.
+
+Quand la cérémonie funèbre fut terminée, je pris Adala dans mes bras, la
+pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh non, mon Adala,
+tu ne resteras pas orpheline, car désormais tu seras ma seule richesse,
+mon seul bonheur."
+
+
+
+
+
+TROIS TRAPPEURS.--UNE VIEILLE CONNAISSANCE.
+
+J'avais adopté l'enfant comme la mienne et la grand'mère qui demeurait
+avec moi en prenait un soin tout particulier.
+
+L'intérêt de mon argent fournissait amplement aux besoins de la famille,
+et nous vivions heureux.
+
+Je passai tout l'été auprès de mes protégées, mais les premières bordées
+de neige firent renaître en moi un désir irrépressible de la chasse dans
+les endroits où ma vie s'était en partie écoulée.
+
+Adala avait, pendant ce temps, supporté les maladies auxquelles les
+enfants de son âge sont sujets; grâce aux bons soins du médecin et de
+ceux que nous lui prodiguâmes, elle était revenue à la santé.
+
+J'avais conçu des soupçons sur le caractère de la femme qui avait
+raconté à Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-là,
+dans toutes ces informations, une malveillance dictée par une
+intelligence plus forte que ne possédait la femme en question. Je fus
+aussi frappé de cette histoire du cousin qui l'avait mis parfaitement au
+fait d'une circonstance intime de notre vie.
+
+Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, après avoir
+rôdé longtemps dans les bois, étaient disparus subitement et sans qu'on
+sût quel côté ils avaient pris: de là, grande inquiétude parmi mes
+voisina, car ils s'étaient livrés à des vols, à des rapines, ils avaient
+même commis des actes d'outrages les plus criminels qui avaient attiré
+contre eux un juste sentiment d'indignation. Ces derniers actes
+mettaient le comble à leur scélératesse. Dernièrement encore, ils
+étaient entrés dans la demeure d'un brave citoyen alors absent et la
+femme ne put être à l'abri de leurs violences qu'en les menaçant de mon
+nom, car on savait dans la paroisse que j'étais un ancien chef sauvage.
+En m'entendant nommer celui qui paraissait les conduire, avait
+tressailli de surprise. Il avait pris des informations détaillées sur
+ma figure, l'endroit d'où je venais et le personnel de la maison que
+j'occupais; puis, sur les réponses de la femme, ils avaient échangé
+entre eux quelques paroles précipitées et avaient déserté sans ajouter
+rien de plus. La terreur qu'ils inspiraient était devenue universelle.
+Une battue générale avait été faite dans toutes les montagnes et les
+forêts d'alentour sans aucun résultat.
+
+Ce qui jusqu'alors n'avait été que soupçon pour moi devint certitude;
+plus moyen d'en douter, c'était Paulo et ses complices. Paulo
+connaissait mon lieu de retraite, peut-être savait-il aussi que je
+m'étais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il à exercer contre
+l'enfant d'Angeline la même vengeance que j'avais tirée de sa grand'mère
+de son refus de m'épouser.
+
+Ne pouvant tenir plus longtemps à cet état d'anxiété, qui soulevait
+d'avantage mon désir de gagner les bois pour me mettre à leur recherche,
+tout en chassant, je partis un bon jour après avoir mis Adala et sa
+grand'mère hors des atteintes d'un coup de main par lequel on aurait
+tenté quelque chose contre elles.
+
+Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au milieu de
+mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se dérouler les plus douloureux
+événements de ma vie et j'y retrouvais à chaque pas, auprès de leurs
+demeures, des souvenirs de mon enfance, de ma jeunesse, mais par-dessus
+tout de mes parents sans compter de cuisants remords. Il me semblait que
+seul encore, assis aux pieds des grands arbres où j'entendrais la voix
+toute-puissante de Dieu, je sentirais un peu de calme renaître en mon
+âme.
+
+Dans le recueillement des forêts on retrouve, au milieu de la privation
+de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils étaient pour moi
+si remplis de charmes que j'espérais les revoir encore dans le silence
+profond et l'isolement. Là j'y reverrais mon père conduisant péniblement
+sa charrue, mais tout joyeux à l'idée que c'étaient autant de sueurs
+épargnées au front de son enfant. J'y reverrais encore ma vieille et
+sainte mère travaillant pour moi et mes chères jeunes soeurs s'ingéniant
+à trouver ce qu'elles pouvaient faire pour me prouver leur amour et leur
+désir de m'être agréables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile
+fortuné se déteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons
+domestiques, les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y
+avait pas même jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma
+mémoire, qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes
+mais à jamais superflus. Ne pouvant résister à ce désir bien légitime de
+revoir encore quelques instants du passé, je résolus d'aller faire une
+excursion de quelques semaines auprès du Lac à la Truite. et j'espérais
+aussi retrouver les traces des trois brigands.
+
+Deux jours après mon départ, j'étais sur les bords de la rivière St.
+Jean qui coule sur les limites: du Canada et des États-Unis.
+
+Je n'avais pas encore rencontré une seule figure humaine, mais j'avais
+constaté des pistes différentes, les unes, sans aucun doute, appartenant
+à des chasseurs blancs et les autres à des indiens, tel qu'il était
+facile de les reconnaître aux moyens que prenaient les uns d'en cacher
+les vestiges et les autres à l'empreinte plus franche et par conséquent
+plus ferme sur la terre boueuse.
+
+Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pièce de venaison
+pour mon souper, je faisais un retour sur le passé et remontant le cours
+de ma vie criminelle, je sentais le désespoir me gagner en songeant à
+tout le mal que j'avais fait et aux moyens de le réparer.
+
+Mes pensées me reportèrent naturellement vers la soirée où l'âme
+gangrenée par l'idée d'une vengeance diabolique, j'avais partagé mon
+repas avec Paulo et l'avais associé à mes projets criminels.
+
+J'étais absorbé dans ces idées lorsque les plaintes de mes chiens me
+tirèrent de ma rêverie. Les pauvres bêtes n'avaient presque pas pris de
+nourriture depuis mon départ de Ste. Anne. Je détachai, les pièces de
+venaison qui étaient à la broche, et les leur abandonnai de grand coeur;
+je me sentais incapable de manger.
+
+Pendant que mes chiens dévoraient leur repas j'éteignis soigneusement
+mon feu, j'en fis disparaître les traces, comme c'est la coutume de ceux
+qui veulent cacher leurs campements.
+
+Toutes ces précautions prises, je me replongeai de nouveau; dans mes
+réflexions. Un bruit de voix me réveilla en sursaut et me fit sortir de
+cet état de somnolence.
+
+J'avais choisi pour gîte une clairière qui dominait la forêt. Des arbres
+vigoureux environnaient le plateau où j'avais fait cuire le repas
+qui n'avait servi qu'à mes chiens, les rochers qui le surplombaient
+laissaient des anfractuosités caverneuses, dans l'une desquelles je
+m'étais tapi pour la nuit.
+
+Mes chiens étaient parfaitement dressés, aussi lorsqu'ils voulurent
+élever la voix pour m'avertir de l'approche d'étrangers, je leur imposai
+silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus bouger que s'ils
+eussent été morts.
+
+De ma cachette j'aperçus une flamme vive s'élever au même endroit où
+j'avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais du lieu que
+j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrivés, eussent-ils été
+ceux de l'ennemi la plus rusé.
+
+Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec surprise
+trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l'étaient les trappeurs
+canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et vigoureux. L'un
+surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef,
+était d'une taille et de membrure à pouvoir lutter contre un lion. Un
+autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs n'avait pas même
+besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaître aisément par ses
+_sandédious_ et ses _cadédis_ pour un enfant des bords de la Garonne.
+
+Le troisième, également bien découpé, avait une certaine empreinte
+de mélancolie. Ses vêtements à celui-là, étaient d'une recherche
+prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le
+sourire, si toutefois on se trouvait hors de la porté de son oeil ferme
+et de son bras robuste.
+
+Pendant que le repas cuisait, j'écoutai leur conversation, ils en
+étaient aux facéties:
+
+--Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras
+jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que
+le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a été pris dans cet
+endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas
+être à une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous
+mettions à table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de
+perfectionner ton éducation, de te faire le récit de toute ma vie: Mon
+père était un grand industriel; chaque année nous avions à confectionner
+des articles d'art et de nécessité qui trouvaient toujours un prompt
+débit. Mon frère aîné lui était un _saigneur_, son cadet était marchand;
+pour moi j'étais dans le commerce des perles.
+
+Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu à une famille troussée.
+
+L'autre l'écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les yeux d'une
+façon démesurée.
+
+Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens de vivre
+je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui vrai dans
+tous ses détails car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien
+rares.
+
+Un franc éclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura un
+instant déconcerté.
+
+--Dès le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens détache sa langue
+du crochet de la vérité, on peut être sûr qu'à force de répéter des
+balourdises, il finit par les croire. Puisque ton père était un
+industriel que ne t'a-t-il intéressé dans son commerce?
+
+--Faites excuse, mon père confectionnait des sabots et le commerce
+n'était pas assez étendu pour qu'il eut besoin d'un associé!
+
+--Ton frère qui était seigneur aurait pu t'établir sur une de ses
+terres?
+
+--Quand je vous dis que mon frère était _saigneur_, c'est qu'il saignait
+les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. Il n'a jamais
+possédé de terre plus que j'en ai sous la main!
+
+--Et ton frère le marchand ne pouvait-il pas te donner une place dans
+son établissement et ton industrie dans le commerce des perles ne
+t'assurait-elle pas un belle existence?
+
+--Oh! pour ça quant à mon frère le marchand, il était en société avec la
+grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite bière le dimanche,
+à la porte de l'église; pour moi j'enfilais des grains du verre que je
+vendais pour des colliers de perles. Nos trois industries réunies ne
+rapportaient pas cinq francs chaque semaine pour faire bouillir la
+marmite. Voilà ce qui fait que le bonhomme, que nous appelions papa, a
+levé le pied un bon matin pour aller rejoindre, disait-il, la mère que
+nous n'avons jamais connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait
+bien que je changeasse de pays.
+
+Le rire qui suivit cette déclaration ébouriffante fut
+presqu'inextinguible de la part de deux auditeurs, mais, sans se
+déconcerter davantage, l'interlocuteur continua:
+
+--Trou de l'air, c'est tout d'même un fort beau pays que celui que
+j'ai laissé là _ousque_ l'eau que vous buvez ici est du vin dans nos
+rivières, même que chaque matin le soleil trouve cinq ou six gaillards
+qui ronflent à réveiller les morts rien que pour s'être assis sur ses
+bords.
+
+Ces dernières réflexions augmentèrent encore l'hilarité des deux autres.
+
+Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant à l'homme à
+l'air mélancolique, depuis six mois que nous chassons ensemble et que
+tu me promets de me faire connaître ton histoire pourquoi ne nous la
+dirais-tu pas aujourd'hui?
+
+Hélas! répondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne sera
+pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas de me
+donner ce nom puisque la terre où j'ai vu le jour se trouve dans la
+Normandie. Mon père était autrefois un riche fermier. Il avait acquis de
+grandes propriétés mais non content, de la jouissance de nos biens,
+il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre do noblesse au nom
+respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant quelques années, il
+fit de folles dépenses qui nous amenèrent dans un état, de gêne
+considérable. Pour compléter toutes ses sottises, il acheta un château
+en ruines qu'on appelait la Cocombière, il acheva d'éparpiller le peu
+qui nous restait pour te rendre presqu'habitable. Je ne sais quel
+mauvais drôle lui avait fait croire que par cette acquisition il
+devenait baron; aussi ne l'appelait-on plus si on ne voulait pas
+l'offenser, que le Baron de la Cocombière.
+
+Je passe brièvement sur les détails des toilettes extravagantes qu'il
+faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risées et des huées
+des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui, accoutré d'une
+manière aussi ridicule qu'il l'était lui-même, nous entendions les
+gamins s'écrier: Voilà Monsieur Concombre et son Cornichon qui passent.
+Nous recevions ces insultes avec un dédain superbe et sans sourciller.
+Pour ma part j'aurais tordu le cou à un de ces drôles, si mon père, se
+renfrognant dans sa dignité, ne m'en eût empêché en m'expliquant qu'il
+serait malséant pour moi et indigne du sang qui coulait dans nos veines
+de toucher à l'un de ces _vilains_.
+
+C'est avec ce genre d'éducation que j'atteignis mes vingt ans. Nos
+ressources pécuniaires étaient complètement épuisées et je songeais à
+chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin mon père arriva
+dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils, me dit-il, il va
+falloir endosser tes plus beaux habits et aller demander en mariage la
+fille du Marquis de Montreuil dont la domaine avoisine le nôtre. Je
+vais moi-même présider à ta toilette et voir à ce que le laquais qui
+t'accompagnera soit en grande tenue.
+
+Les ordres de mon père étaient pour moi sans appel. Une heure donc
+après, coiffé d'un chapeau à plumes, habit galonné en rouge bleu et vert
+sur toutes les coutures, bottes à l'écuyère toutes rapiécées, j'étais
+installé sur une rosse, pendant que le laquais espèce de jocrisse, qui
+devait me suivre à distance et enharnaché d'une manière aussi ridicule,
+avait en fourche un âne dont la maigreur l'avait obligé à mettre une
+demi-botte de foin pour se protéger des foulures. Ce foin d'ailleurs
+devait lui servir de selle.
+
+Ce fut dans cet état que je me présentai au château du Marquis, vieux
+noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien reçu et avant que je lui
+déclarasse le but de ma visite, le marquis m'invita à entrer au salon où
+sa fille, charmante personne bien élevée, exécutait un air de musique.
+Rougissant comme une pivoine j'entendis lire la pancarte que j'avais
+donnée sur laquelle étaient écrits d'une manière illisible mes noms,
+titres et qualités. Pendant cette longue énumération que mon père avait
+lui-même griffonnée je voyais la jeune fille se tordre en tous sens pour
+s'empêcher d'éclater. Cependant elle put se dominer et me montrant un
+fauteuil elle m'invita à m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais
+croyant qu'il était incivil de l'occuper tout entier je m'appuyai
+simplement sur un des bords. Malheureusement, h'avais mal calculé les
+lois de l'équilibre, le fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je
+fis pour me retenir, je renversai une table chargée de pots de fleur
+dont la terre et l'eau vinrent me couvrir entièrement la figure. Jamais
+de ma vie je n'ai entendu pareils éclats de rire. Je jugeai à propos
+de tenter un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes
+salutations de reculons et mes excuses les plus sincères, j'allai poser
+le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couché à peu de
+distance.
+
+Le caniche poussa des cris affreux, je le pris précieusement dans mes
+bras et le caressai pour tâcher de le consoler, le croiriez-vous la
+vilaine bête laissa _couler de l'eau_ qui m'humecta. La chaleur que
+me procura ce _bain improvisé_ me fit perdre complètement la tête, il
+m'échappa des mains et tomba lourdement par terre.
+
+De là redoublement de cris du chien, redoublement aussi d'éclats de rire
+de l'assistance.
+
+Tout confus, je saisis mon chapeau à plumes que j'avais déposé sur le
+plancher à coté de mon siège, tel que le cérémonial de mon père me
+l'avait ordonné, et je me retirai de reculons, saluant à droite et à
+gauche les valets et les cuisinières que je prenais pour le marquis et
+sa demoiselle qui s'étaient esquivés sans doute pour pour rire plus à
+leur aise.
+
+Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, je m'y
+dirigeai avec précipitation.
+
+En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'être incivil,
+je heurtai violemment une grosse fermière qui entrait. Elle portait sur
+sa tête un vase rempli de crème. Je ne sais comment la chose se fit,
+mais la fermière dont j'avais barré les jambes tomba sur moi et le pot
+de crème m'inonda la figure. Certes ce n'était pas un petit poids je
+vous prie de le croire, que celui de la fermière et lorsque je fus
+débarrassé de sa masse, grâce aux valets qui nous relevaient en
+étouffant de rire, j'enfourchai ma monture que mon laquais tenait à
+grand'peine.
+
+Je piquai des deux éperons les flancs de la rosse, elle partit à la
+course mais ce fut pour gagner l'étable ou il lui restait, sans doute un
+peu de picotin. En y entrant, malgré tous mes efforts pour l'arrêter,
+naturellement je fus désarçonné. J'étais tombé à la porte de l'écurie
+et lorsqu'on me ramena ma bête et les valets n'avaient pas encore fini
+d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui couvraient, la
+partie de mes habits sur laquelle j'étais tombé.
+
+Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'à force d'être poussé, battu par
+les valets et enfin grâce à une corde que mon laquais lui passa au cou
+pour la faire remorquer par son âne, que l'infâme Rossinante se décida à
+se mettre en marche. Je m'éloignai de ces endroits accompagné d'éclats
+de rire que je n'oublierai jamais de ma vie.
+
+Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitié du foin
+qui lui avait servi de selle pour s'empêcher de faire chorus avec la
+valetaille du château, tandis que son âne poussait des braiments comme
+contre-basse.
+
+En entendant raconter cette belle équipée, mon père en fit une maladie
+qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Après sa mort, tous nos
+biens furent vendus, et je m'éveillai un bon matin n'ayant pour tout
+partage que le chemin du roi.
+
+J'ai oublié de vous dire que ma mère était morte depuis un grand nombre
+d'années.
+
+J'étais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il
+leur montra sa carabine) que mon père m'avait donnée dans des jours
+meilleurs.
+
+Voilà pourquoi je me suis embarqué sur un bâtiment qui faisait voile
+pour le Canada et me suis fait trappeur.
+
+Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire réussit à m'arracher
+un rire que je n'avais pas connu depuis bien des années.
+
+Pour les deux autres qui l'avaient écouté avec un grand sérieux jusqu'à
+ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur hilarité était
+grande.
+
+Lorsqu'ils se furent calmés, Baptiste s'écria:
+
+--Sacrement de pénitence, c'était son juron favori, je veux que la
+corde qui servira tôt ou tard à pendre les trois coquins que nous avons
+rencontrés aujourd'hui m'étrangle si je crois un seul mot de ce que vous
+venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement avouer que comme moi
+vous êtes poussés comme des champignons, remettant votre appétit au
+lendemain quand vous n'aviez rien à manger la veille. Pour moi qui me
+connais en homme, je vous sais deux vigoureux gaillards, honnêtes et
+déterminés. Là franchement donnons-nous la main, ce sera entre nous à la
+vie et à la mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse
+sont du même niveau et sans frime après que nous aurons soupé, je vous
+raconterai la mienne.
+
+Ils échangèrent ensemble de cordiales poignées de mains et le silence ne
+fut bientôt troublé que par le pétillement du feu et le bruit de leurs
+mâchoires.
+
+Les appétits satisfaits, Baptiste commença sa narration: Son enfance
+avait été misérable comme celle de presque tous les enfants trouvés.
+Abandonné sur le bord du chemin, il avait été recueilli par une espèce
+de mégère qui l'avait élevé dans un but de spéculations Elle parcourait
+les villes et les villages, exploitant la pitié des personnes
+charitables par l'état de maigreur et de dénûment dans lequel elle le
+maintenait en le privant de nourriture et en vendant les hardes
+qu'on lui donnait pour en employer l'argent à acheter des liqueurs
+spiritueuses dont elle se gorgeait.
+
+Lorsqu'il eut atteint l'âge de sept ans, il avait déserté pour échapper
+à ses mauvais traitements et était venu rejoindre un campement de
+sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant partie de la tribu
+où j'étais chef, et au milieu de laquelle il avait passé une dizaine
+d'années. La guerre étant survenue, il s'était engagé comme volontaire
+dans le corps expéditionnaire du Commandant Ramsay qui partait pour
+l'Acadie.
+
+Les ennemis du sol une fois repousses, il s'était embarqué à bord d'une
+corvette française ayant nom _La Brise_. Pris comme corsaire et vendu en
+qualité d'esclave, en même temps que son chef sauvage qui commandait sur
+le même vaisseau à cinquante volontaires de sa nation, il était parvenu
+à s'échapper après des dangers sans nombre.
+
+Il avait depuis sillonné les mers en tous sens et était revenu se faire
+trappeur avec le dessein bien arrêté de revoir ses anciens amis.
+Comme il était certain que le chef devrait être mort dans les fers de
+l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il désirait surtout
+rencontrer la fille de ce même chef qui avait été une Providence pour
+lui avant son départ et la protéger dans le cas où elle serait dans la
+nécessité, en reconnaissance de ce qu'elle avait fait.
+
+On peut imaginer avec quel intérêt mêlé de surprise j'écoutai cette
+histoire. Elle était d'ailleurs de nature à m'intéresser à plus d'un
+titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double plaisir à
+revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'années et que c'était
+le même qui enfant, était, venu nous demander asile. En l'absence de
+Paulo, il était le commensal le plus assidu de ma cabane.
+
+Angeline lui avait voué une amitié toute fraternelle. Elle lui
+avait même donné des leçons de lecture et d'écriture qui avaient
+considérablement développé son intelligence déjà remarquable. Aussi le
+pauvre orphelin, peu habitué aux bons procédés, la traitait-il avec une
+déférence et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut que peu d'années
+de plus que lui. C'était elle, la chère ange, qui l'avait engagé a
+prendre du service à bord de _La Brise_ pour me porter secours au
+besoin. Ces derniers détails, je les ignorais entièrement.
+
+J'étais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien que j'eusse
+la certitude que je ne m'étais pas trompé sur les scélérats qui avaient
+commis les actes de brigandage à Ste. Anne, j'allais cependant éclaircir
+tous mes soupçons, car Baptiste connaissait parfaitement Paulo; aussi
+m'empressai-je de sortir de ma cachette.
+
+Malgré le peu de bruit que je fis, l'oreille exercée des trappeurs les
+avertit de l'approche d'un étranger. Croyant à une attaque subite, il
+disparurent derrière les arbres et je vis briller à la lueur du feu les
+canons de trois carabines. J'élevai la voix et continuai à avancer en
+disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et vigoureux comme
+vous l'êtes auriez peur d'un compagnon chasseur? Je m'approchai
+complètement désarmé jusqu'auprès du feu.
+
+A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte,
+l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un étonnement indicible.
+D'un saut, il fut auprès de moi, m'embrassa les mains, fit mille
+contorsions, mille gambades, tant était délirante la joie qu'il
+éprouvait de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec
+une surprise et un ébahissement non moins grand. Sans nul doute, ils
+crurent que leur chef devenait fou à lier.
+
+Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donné
+quelques explications, il me fallut répondre aux pressantes questions
+de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort et celui
+d'Angeline.
+
+Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon évasion et les derniers
+moments d'Angeline et d'Attenousse aussi brièvement que possible.
+
+On ne saurait voir une douleur plus réelle et des larmes plus sincères
+que celles qu'il versa en entendant ce récit. Sa rage contre Paulo était
+indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant à chaque instant, moi
+qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma carabine. Ah! si
+j'avais su, si j'avais su... mais les misérables ne perdent rien pour
+attendre".
+
+Attenousse avait été pour lui un ami et un protecteur.
+
+Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre les
+trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre parce qu'ils
+parlaient dans en langue iroquoise à laquelle ceux-ci étaient étrangers.
+
+Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient,
+il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlèvement; mais que
+l'entreprise qu'ils se proposaient devait être entourée de grands
+périls, car c'est à qui des trois ne l'exécuterait pas. Après avoir
+longtemps délibéré il fut facile à Baptiste de conclure, par les mots
+qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases décousues
+qu'ils étaient décidés de mettre leur projet à exécution le plus tôt
+possible. Ils étaient poussés par l'espoir d'une rançon que le chef
+paierait pour délivrer son enfant d'adoption.
+
+On peut concevoir l'impression que me fit cette révélation. C'était à
+n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; peut-être même
+étaient-ils déjà en marche. Ils avaient néanmoins compté sans leur
+hôte et, malheureusement pour eux, la partie était trop forte, ils ne
+devaient pas en recueillir le gain.
+
+Nous concertâmes nos plans de défense, Baptiste et ses deux amis
+devaient surveiller toutes les démarches des brigands et m'avertir quand
+ils les verraient tenter quelque chose de suspect. La surveillance de
+Baptiste méritait considération surtout, lorsqu'il était guidé par la
+reconnaissance comme dans cette occasion; ses compagnons par amitié pour
+lui s'étaient liés de tout coeur à moi et me juraient fidélité. Ils
+étaient guidés par l'esprit des aventures d'abord, puis par le courage
+que met tout honnête homme à prévenir un crime, et en prévenir ceux qui
+devaient en être les auteurs. C'était pour eux un stimulant plus que
+suffisant.
+
+Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma demeure bien
+décidé à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour défendre mes
+protégées.
+
+En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'étais sur
+les traces de ceux qui avaient jeté la consternation parmi eux. Je leur
+fis connaître la tentative qu'ils devaient faire pour enlever Adala. Il
+n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; tous s'offrirent
+de me prêter main forte et nous nous séparâmes après avoir convenu de
+faire bonne garde et de donner l'éveil dans le cas où un des trois
+misérables serait aperçu rôdant dans les environs.
+
+Quinze jours se passèrent dans une parfaite tranquillité et sans que
+j'eusse de renseignements sur mes nouveaux alliés. Je connaissais trop
+la perspicacité et le dévouement de Baptiste pour douter un instant
+qu'il ne remplit scrupuleusement le rôle important que je lui avais
+confié.
+
+Cependant ce calme apparent était bien loin de me faire prendre le
+change. J'étais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas voir
+dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus tard, aussi
+avais-je pris mes précautions en conséquence.
+
+Enfin le soir de la vingtième journée, j'étais assis sur le seuil de
+la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'était le
+signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai à la vieille
+de fermer les contrevents, de barricader les portes et de n'ouvrir qu'à
+ma voix; puis je me dirigeai précipitamment vers l'endroit d'où était
+parti le cri. Je ne m'étais pas trompé, ce signal venait d'un des
+compagnons de Baptiste. C'était le gascon qu'il m'expédiait. II
+m'informa que les trois bandits s'étaient occupés de chasse et de pêche,
+ils avaient, fumé les viandes et les poissons comme s'ils se fussent
+préparés à un long voyage. Ils avaient de plus confectionné un léger
+canot d'écorce sur la rivière St. Jean avaient déposé des provisions
+de distance en distance en descendant vers le village de Ste. Anne.
+Baptiste me faisait dire de plus qu'ils avaient préparé une hotte dont
+la destination était évidente, il était d'opinion que cette nuit même,
+ils frapperaient le coup décisif; puisqu'ils n'étaient qu'à deux lieues
+à peine des habitations. Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant
+qu'eux-mêmes ne seraient pas loin.
+
+Je fis prévenir six des hommes les plus déterminés et intelligents
+de mon voisinage et les disposai de manière que leur présence fut
+parfaitement dissimulée. D'après mes instructions, ils ne devaient tirer
+qu'au premier commandement.
+
+J'oubliai par malheur de faire la même recommandation au gascon éloigné
+d'environ trois cents verges de la maison ou je m'étais embusqué.
+
+
+
+
+
+TENTATIVE ET ATTAQUE.
+
+Une nuit des plus sombres enveloppa bientôt la demeure et tous les
+alentours. Un silence parfait régnait dans toute la campagne. Le temps
+était à l'orage; parfois un éclair illuminait la nue et venait en
+serpentant se perdre dans un endroit désert: Le tonnerre grondait dans
+le lointain et ses roulements nous arrivaient comme les détonations de
+mèches de canons.
+
+Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle eut été
+brisée sous les pas d'un homme retentit à mon oreille.
+
+Deux carabines bien chargées étaient auprès de moi; j'en saisis une et
+me tins prêt à tout événement. Je m'assurai aussi que mon couteau jouait
+parfaitement dans sa gaine.
+
+Mon oeil bien qu'exercé à l'obscurité dans les chasses à l'affût que
+je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les ténèbres qui
+m'environnaient.
+
+Heureusement qu'un éclair brilla un instant. Il disparut très vite, mais
+néanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe d'arbrisseaux qui
+se trouvait à trois arpents à peu près de la maison et qui n'y était
+certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection des lieux.
+
+Dix minutes après, un nouvel éclair apparut au firmament.
+
+J'avais toujours l'oeil fixé vers l'endroit où je venais de voir
+le buisson. Pendant ce laps de temps, il s'était considérablement
+rapproché. Il ne devait pas être a plus de vingt pieds du gascon.
+
+Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait pas
+qu'il y avait embûche et que l'ennemi s'avançait. En même temps, son
+chien qu'il ne retenait qu'avec peine réussit à s'échapper et s'élança
+dans la direction du buisson en poussant d'affreux hurlements.
+
+A peine y fut-il arrivé que ses furieux aboiements se changèrent en cris
+plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps. En deux
+bonds, il fut à l'endroit où les bandits abrités par le buisson
+s'avançaient vers ma demeure. Un détonation se fit entendre, un
+blasphème affreux y répondit et le craquement de branches qu'on ne
+cherchait plus à dissimuler nous avertit que quelqu'un s'échappait.
+
+Pendant ce temps le français faisait un bruit d'enfer. Les _sandédious_
+les _cadédis_, je te tiens _couquin_, étaient montés au plus fort
+diapason.
+
+Des torches que nous avions préparées furent allumées et nous
+accourûmes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'âme, la balle lui avait
+traversé le coeur. Le blasphème avait été son dernier adieu à la terre.
+
+Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang par une
+large blessure à la poitrine il se mit à l'embrasser pleurant et lui
+prodiguant les épithètes les plus tendres tandis que les _couchons_, les
+_voleurs_, les _canailles_, lui sortaient de la bouche par torrents à
+l'adresse de l'homme mort.
+
+Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois.
+Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.
+
+Le cadavre du brigand fut identifié par les chasseurs comme celui d'un
+des compagnons de Paulo. Sa figure était hideuse. Une hotte qui devait
+servir à transporter Adala était auprès de lui.
+
+Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble à la terreur des
+habitants. Éveillés par nos coupa de feu tous étaient accourus pour nous
+secourir; les uns armés du haches, les autres de fourches, etc.,
+etc., tant on craignait que nous eussions affaire à une bande plus
+considérable. On n'avait laissé aux maisons que le nombre d'hommes
+nécessaires en cas d'attaque.
+
+Nous décidâmes de suite de faire une nouvelle battue. Au point du jour
+le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour fouiller avec
+le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous espérions qu'un des
+malfaiteurs, peut-être tous les deux, auraient pu être atteints par les
+balles et auraient été dans l'impossibilité de fuir bien loin.
+
+Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle était chaque
+jour agrandi ne put nous faire découvrir d'autre trace qu'une ou deux
+gouttes de sang dans un fourré où bien probablement Paulo et compagnie
+s'étaient arrêtés.
+
+Ces démarches infructueuses mettaient Baptiste au désespoir à cause
+de l'intérêt extraordinaire qu'il portait à l'enfant d'Angeline et
+d'Attenousse.
+
+Le gascon de son côté était inconsolable de la perte de son chien: il
+n'en parlait qu'en jurant comme un païen. Il aurait voulu être le diable
+en personne pour faire griller le _couquin_, tant il redoutait la
+reconnaissance de sa Majesté Fourchue en faveur d'un misérable qui
+l'avait toujours si bien servi de son vivant.
+
+Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce qu'il était
+né un vendredi et sous une mauvaise étoile.
+
+Cependant j'étais dévoré d'inquiétude. Je connaissait trop bien la
+scélératesse de Paulo, son caractère haineux et vindicatif pour ne pas
+être assuré que tôt ou tard, il tenterait une revanche éclatante.
+
+Je n'osais donc plus m'éloigner de la maison et laisser Adala d'un seul
+pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalières. Si je
+sortais en voiture, je la faisais asseoir à côté de moi; La nuit, son
+petit lit était placé tout près du mien. Je passais des heures entières
+à la regarder dormir essayant à deviner, chacune de ses pensées. Quand
+je voyais ses lèvres roses s'agiter et laisser échapper un sourire, je
+me demandais si elle ne causait en songe avec sa mère ou avec les anges
+ses petits frères. J'ajustais ses couvertures de crainte qu'elle ne prit
+du froid et doucement bien doucement, j'embrassais son couvre-pieds pour
+ne pas l'éveiller par le contact de ma bouche.
+
+Elle avait à peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle rapidité
+son intelligence se développait. Tous ceux qui la connaissaient étaient
+aussi surpris de son étonnante précocité. Sa grand'mère et une bonne
+vigoureuse servante que j'avais engagée, l'aimaient presqu'autant que
+moi.
+
+L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillité. On n'avait
+pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et les rapines
+avaient cessé.
+
+Tout le monde se félicitait de l'idée qu'ils étaient pour toujours
+disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi à cette croyance
+devenue générale.
+
+Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien
+dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'étais certain qu'ils
+surveillaient notre homme de près et feraient tout en leur pouvoir
+pour détourner les projets malicieux que le traître et son complice
+tenteraient contre moi ou plutôt contre Adala. Ce à quoi mes associés et
+surtout Baptiste tenaient le plus, c'était de les prendre tous les deux
+vivants peut-être auraient-ils recruté quelques autres sauvages et ils
+jouissaient d'avance du plaisir de les livrer à la justice. Baptiste
+était rusé, mais il avait affaire à forte partie: Paulo de son côté ne
+manquait pas de finesse. Son intelligence naturelle, l'instinct de la
+conservation l'avertissaient qu'il était poursuivi. Aussi, comme je
+l'appris plus tard; fallait-il faire de rudes marches pour ne pas perdre
+sa piste. La route qu'ils suivaient était toujours directe et tendait
+évidemment à un but... mais n'anticipons pas les évènements.
+
+
+
+
+
+LA CAVERNE DES FÉES
+
+Ceux qui ont visité Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empêcher de
+remarquer une montagne allongée de douze à quinze arpents qui se trouve
+à une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit mollement en se
+prolongeant; elle n'est pas très élevée, mais assez pour que, du haut de
+son sommet, la vue domine le paysage magnifique qui l'environne.
+
+Rien de plus agréable que de contempler son versant nord, boisé d'arbres
+variés et magnifiques. Des crêtes de rochers qui partent du haut et
+viennent jusqu'au bas vous représentent les côtes d'un immense cétacé
+dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une de ces crêtes présente
+vers le milieu un aspect plus âpre, plus hérissé. Elle a un pic qui
+domine les beaux arbres bordant les flancs de la montagne. Ce pic est
+aride et dénudé. Vers la partie ouest, il est coupé perpendiculairement.
+Il forme un contraste saisissant avec les autres bandes de rochers
+parallèles qui sont à demi caché par une luxuriante végétation.
+
+Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une
+caverne profonde, creusée dans ce pic présentait dans son intérieur
+des dispositions tout à fait extraordinaires. Quelques-uns mêmes
+affirmaient, mais ceux-là, je suppose, n'étaient pas les plus hardis,
+que souvent des bruits étranges s'y faisaient entendre.
+
+Je décidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi un de
+ceux qui l'avait déjà visitée et qui lui prêtait dans son imagination le
+caractère le plus féerique.
+
+On y parvenait en gravissant une pente très abrupte. De grands arbres
+répandaient leur ombrage sur l'entrée spacieuse de la caverne. La
+chambre principale se trouvait éclairée par fissures de la voûte par
+lesqelles filtrait une douce lumière.
+
+Au centre, une énorme pierre carrée à surface unie semblait représenter
+une table. Cinq ou six pierres échappées de la voûte étaient disposées
+autour à la manière de tabourets. A deux pas plus loin une colonne de
+pierre, toute d'une pièce, s'élevait droite et perçait la voûte. Elle
+avait la forme des cheminées de nos habitations de campagne.
+
+Cette caverne était divisée en plusieurs compartiments. Deux dans le
+fond étaient éclairés par les rayons du soleil qui y pénétraient par des
+ouvertures naturelles. Cette lumière donnait la vie aux petites fleurs
+qui en tapissaient les parois. Quelques vignes sauvages grimpaient le
+long des rochers, montaient jusqu'aux interstices et s'échappaient au
+dehors comme pour aller demander plus de sève au soleil.
+
+A gauche, se trouvait un alcôve éclairé seulement par l'entrée. Au fond
+de cet alcôve et a angle droit on voyait un antre obscur, où il y avait
+un trou profond, circulaire, s'enfonçant tellement dans la montagne
+que j'essayai à le sonder avec une perche de dix-huit pieds sans aucun
+résultat. En approchant mon oreille de l'ouverture, j'entendis comme le
+bruit d'une forte chute d'eau.
+
+Quelques années plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec mon Adala
+à qui j'en avais parlé, l'intérieur en était complètement changé.
+
+Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la voûte. Ce
+n'était plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.
+
+Un jour, il y eut grand émoi dans le village. Deux hommes, en longeant
+le sentier au pied de la montagne, y avaient aperçu des flammes et une
+fumée qui s'en échappaient. On avait même vu deux ou trois ombres sur le
+sommet du rocher et ce ne pouvaient être des hommes. La frayeur était à
+son comble.
+
+Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude, et
+me racontèrent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.
+
+Tous ceux qui fréquentaient ma maison étaient de braves gens doués
+d'un esprit sain et de le plus grande honnêteté, de plus d'un courage
+éprouvé.
+
+Mais ce soir-là parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis trois
+à quatre jours, sous un prétexte ou sous un autre, venait me faire des
+visites fréquentes et fort assidues. Il habitait une cabane à quelque
+distance de chez moi. Elle était située sur la lisière immédiate des
+bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne Ronde.
+
+Cette montagne est ainsi nommée parce qu'elle ressemble à un pain de
+sucre dont le sommet aurait été arrondi.
+
+La renommée de cet individu était rien moins que recommandable. Les gens
+du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendié plusieurs granges
+et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa figure ne prévenait pas
+en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant, d'épais sourcils où se
+joignaient ensemble et semblaient tirer au cordeau. Ses yeux était
+louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient quelquefois et jetaient
+alors un éclat fauve. Son nez aquilin se recourbait sur une bouche dont
+les lèvres étaient tellement minces qu'on les eut dites coupées comme
+une incision faite dans une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou
+pouvait voir quelques dents rares mais aiguës comme celle d'un serpent.
+Les muscles de la mâchoire inférieure présentaient à son angle un
+gonflement tel qu'en possède le tigre et tous les animaux féroces.
+
+Ce soir là, il était en belle humeur et nous amusait par le récit d'un
+événement qui s'était passé chez lui dans la journée: Un fou était entré
+dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles sous
+prétexte de chercher une poule qu'il disait avoir été dérobée et qui
+devait s'y trouver. Il s'était parait-il, livré à mille extravagances
+tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricités du pauvre
+insensé telles que le "_louche_," ainsi nommerai-je l'individu, les
+rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.
+
+Il en était au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit.
+Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas délibéré vers la table,
+s'assit auprès, puis, tout en regardant l'assistance d'un air hébété, il
+demanda à manger en frappant du pied.
+
+J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il
+mangea avec avidité sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasié, il
+tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au louche,
+son plus proche voisin. Il y mit même beaucoup de persistance en le
+regardant fixement. Comme pour la forme seulement il vint à moi, la
+bouteille à la main, fit mine de me la présenter et se plaça de manière
+que la lumière se refléta sur sa figure, tout en tournant le dos aux
+autre, et mit un doigt sur sa bouche et me fit un clin d'oeil.
+
+Je tressaillis malgré moi; si je l'avais pu je lui aurais sauté au cou.
+C'était mon brave ami, mon fidèle Baptiste pour moi seulement, pour les
+autres c'était le fou dont la louche nous entretenait à son arrivée.
+
+Désappointé et comme insulté de ce que personne ne voulait prendre part
+à ses libations, il retourna auprès de la table et avala le contenu de
+sa bouteille. Dix minutes après, il était étendu sur le plancher tout
+auprès du louche et ronflait profondément.
+
+Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tête. Il ouvrit son oeil
+intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en même temps qu'un signe
+imperceptible aux autres, d'observer le louche.
+
+La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le compte du
+fou.
+
+Je compris que Baptiste nous ménageait quelque surprise. Effectivement
+pendant que le narrateur en était au plus beau de son récit, l'ivrogne,
+comme dans le milieu d'un rêve, d'une vois profondément avinée laissa
+échapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux que j'ai tués, malheur!"
+
+A ces mots le louche s'arrêta et l'examina, mais le mendiant ronflait
+déjà. Sa narration continua avec moins d'entrain.
+
+Néanmoins dix minutes après, de nouveaux souvenirs lui revenant, il
+recommença à parler et à rapporter encore des actions du fou lorsqu'un
+nom que celui-ci prononça attira son attention: "Paulo est mort, c'était
+mon complice." A ce nom, le louche, je ne savais pourquoi, fit un
+soubresaut comme s'il eût été piqué par une vipère. Je le vis pâlir
+et frissonner imperceptiblement, mais se remettant bientôt, d'un
+air dégagé, il alla prendre la chandelle sur la table et, tout en
+s'excusant, il l'approcha du mendiant et le regarda longtemps.
+
+Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'écume même lui
+sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumière à
+sa place, que le malheureux était malade, j'avais cru l'entendre se
+plaindre."
+
+Je remarquai toutefois que dès ce moment, le louche devint taciturne.
+Bien que l'heure ne fut pas très avance, il nous souhaita le bonsoir
+et partit. Peu d'instants après son départ, le mendiant se leva et se
+traînant après les meubles, le jarret pliant, d'un pas titubant; il se
+dirigea vers la porte que je fus obligé de lui ouvrir tant il n'y voyait
+rien. A peine était-il dehors qu'on entendit le cri du merle siffleur.
+Bientôt après, le fou rentra en trébuchant, se recoucha, en peu
+d'instant ses ronflements sonores recommencèrent.
+
+Mes voisins se retirèrent en nous disant bonne nuit à la vieille mère et
+à moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents, pendant
+que ma vieille indienne Aglaousse, éteignait les lumières trop vives.
+Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi seul avait pu le remarquer
+sur sa figure.
+
+Quand je rentrai, une entière transformation s'était faite chez le fou
+apparent. Il avait ôté sa perruque, fait disparaître une partie de ses
+haillons; il causait familièrement avec l'Indienne et n'était pas
+plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'était aussi ce que
+contenait la bouteille.
+
+Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et après quelques
+informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun
+danger pour Adala du moins pour quelques jours.
+
+Il me raconta le résultat de sa chasse à l'homme.
+
+Depuis au-delà de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son digne
+acolyte, il n'y avait eu que ruses et embûches des deux côtés. C'était à
+qui surprendrait et ne serait pas surpris.
+
+Les deux scélérats avaient pris tous les moyens possibles pour que leurs
+traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre leurs pistes, ils
+avaient souvent monté et redescendu dans le cours des ruisseaux des
+distances considérables. Aussi les chasseurs eurent-ils bien du mal
+avant que de pouvoir les retrouver.
+
+Enfin un jour, les sauvages se croyant à l'abri de toute poursuite
+avaient fait halte dans un endroit écarté pour prendre quelque
+nourriture, sans même avoir la précaution de dissimuler toute trace de
+passage.
+
+Les français et un trappeur canadien, qu'ils s'étaient adjoints,
+reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme
+fut-il sauvage ou blanc.
+
+D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche,
+imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caractéristique.
+
+Mes amis, en arrivant dans le lieu où le repas avait été pris,
+reconnurent d'une manière facile et certaine quels étaient ceux qui y
+avaient séjourné.
+
+Dès ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisément, connaissant la
+direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus même la peine de cacher.
+
+Ils se dirigeaient évidemment vers un campement composé de sept sauvages
+renégats chassés de leurs tribus pour leur mauvaise conduite.
+
+Il eut été difficile de trouver un homme plus énergique et plus
+déterminé que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient
+étaient aussi braves que rusés. Leur nouvel associé s'appelait Bidoune.
+
+Enfin, après une assez longue marche, ils arrivèrent auprès de ce
+campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y était
+installés. Comme ils étaient sans défiance, Baptiste, avec des
+précautions infinies réussit à s'approcher tout auprès et put saisir
+quelques mots de leur conversation.
+
+Ils discutaient vivement un projet d'enlèvement analogue au premier.
+Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rançon le chef paierait
+pour le rachat de son enfant. Leur plan était tout mûri: A un moment
+donné, ils devaient se rejoindre chez le _louche_ où des armes étaient
+déposées. C'est d'après ces renseignements que Baptiste avait cru devoir
+prendre le prétexte d'une poule perdue pour y faire des perquisitions.
+
+Comme l'enlèvement était plus facile par le fleuve, un canot serait mis
+dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant pendant qu'une
+bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants vers les bois.
+
+Leur intention était de se diriger vers les îles de Kamouraska où ils
+se tiendraient cachés pendant une quinzaine de jours pour détourner les
+soupçons, puis ils se rejoindraient à l'Islet aux Massacres.
+
+Ils devaient de plus incendier la demeure d'Hélika, saisir la vieille et
+le chef à qui, d'après les conventions, ils ne feraient aucun mal, les
+lier fortement tous les deux de manière à les mettre hors d'état de
+donner l'alarme.
+
+Au récit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne
+briller comme des tisons ardents à l'idée des outrages que sa petite
+fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports
+de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis voler la
+table en éclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de ma jeunesse se
+réveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au devant d'eux et les
+tuer comme de misérables chiens enragés. La vieille mère aussi s'offrait
+de s'armer d'une carabine et de venir avec moi à leur rencontre. Tous
+les deux nous étions exaspérés, mais Baptiste plus calme réussit à nous
+tranquilliser.
+
+Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous avions
+entendu pendant sa sortie de là soirée. Vous en saurez quelque chose
+demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi, elle est du gascon
+et du normand. Soyez sans aucune inquiétude, nous veillons sur vous
+tous.
+
+L'étoile du matin allait, paraître quand Baptiste, après nous avoir
+serré la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut été
+le génie.
+
+Quelque temps après son départ et avant que le bedeau vint sonner
+l'angélus, vous eussiez pu voir un homme agenouillé sur les degrés du
+perron de l'église attendant en grande hâte qu'elle fut ouverte pour
+y entrer. Cet homme était tout défait. Sa figure était pâle et
+cadavéreuse. Il regardait de tous côtés d'un oeil inquiet et
+inquisiteur. Lorsque le curé entra dans la sacristie pour dire la messe,
+il le supplia de vouloir bien le confesser.
+
+C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'était lui,
+avait vu et entendu des choses bien terribles.
+
+Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation,
+il passait à travers de grands arbres sombres et poussés entre deux
+rochers. Tout à coup, une boule de feu vint tomber à ses pieds. Il
+s'arrêta stupéfait, ses cheveux se dressèrent d'épouvante. A deux pas
+en face de lui un être étrange, diabolique, ayant des yeux rouges, une
+bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents de la longueur du
+doigt, était immobile au milieu du chemin. Il avait, en guise de mains
+des pattes ressemblant à celles d'un ours avec des griffes beaucoup plus
+longues qui s'étendaient vers lui. Il put voir cette apparition à la
+lueur que jetait le globe de feu.
+
+La tête du monstre était, surmontée de deux cornes énormes.
+
+Il entendit en même temps un bruit de chaînes. Il se tourna dans
+l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de feu tombait
+en arrière de lui. Un autre diable plus terrible encore, s'il était
+possible, que le premier, dont la bouche lançait des flammes, lui
+barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche énorme tandis
+qu'au-dessus de sa tête, un troisième globe de feu roulait dans les airs
+eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie d'étincelles.
+
+Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait à
+s'y méprendre à celle des enfants des bords de la Garonne, "Cadédious,
+mon bon, nous venons te chercher au nom de Satan. Tu as fait assez,
+de mal comme cela, tu nous appartiens corps et âme". L'autre voix en
+arrière reprenait: "Nous allons t'amener rejoindre Paulo en enfer,
+depuis une heure nous l'y avons conduit." On entendait une autre voix
+avec un rire sec qui disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous
+tous." Puis les deux autres diables s'approchaient de lui pendant que
+la boule de feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser
+lorsqu'il eu ressentit la chaleur. Se signant à la hâte, il s'élança
+d'un bond prodigieux en avant d'un des diables qui effrayé sans doute
+par le signe de croix lui avait, livré passage.
+
+Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur
+lévrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort vite et
+les boules de feu l'eurent bientôt rejoint, tantôt le précédant et le
+suivant. Pour les éviter, il faisait des sauts de bélier, poursuivi
+toujours par le même bruit de chaînes et les mêmes ricanements. Hors
+d'haleine, sentant ses jambes fléchir sous lui, il arriva enfin à sa
+cabane; mais à sa grande stupeur, elle était toute réduite en cendres.
+Il s'arrêta terrifié. Une détonation venant d'en haut lui fit lever les
+yeux. Il aperçut des globes de feu énormes et de toutes les couleurs qui
+menaçaient de lui tomber sur la tête. A cette vue, il reprit sa course
+désespérée poursuivi et toujours par les mêmes fanfares infernales.
+
+Enfin à force de se signer et de recommander son âme à Dieu, il put
+faire disparaître tous les diables. Il gagna le village toujours en
+courant et alla se réfugier, comme on l'a vu, sur le perron de l'église.
+
+Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici le
+résumé.
+
+Celui qui eut visité la caverne des fées le jours précédent aurait été
+étonné de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se livraient.
+
+Deux cousaient ensemble des morceaux d'écorce de bouleau percés de trous
+à l'endroit des yeux, de la bouche et ornés d'un nez énorme. De temps en
+temps, ils s'ajustaient ces masques sur la figure en riant de bon coeur
+à l'apparence qu'ils leur donnaient.
+
+Bidoune, d'un autre côté, (car le lecteur a sans doute reconnu que la
+mascarade qui avait causé une si grande terreur au louche, était une
+pure invention du gascon et de son ami pour débarrasser la paroisse de
+cet homme traître et méchant) adaptait au bout d'une perche un paquet
+d'étoupe. Des boules enduites de térébenthine étaient à côté de lui.
+
+Tout en travaillant, on se distribuait les rôles. Bidoune devait grimper
+dans le haut d'un arbre pour lancer à point nommé la seconde boule
+préalablement enflammée. La première était réservée au gascon qui la
+pousserait à coups de pieds en avant du louche pendant que Bidonne
+l'empêchait de retourner en arrière avec la sienne en poussant des
+rires homériques que le pauvre malheureux prenait pour des ricanements
+infernaux.
+
+Il est inutile de dire que l'étoupe que Bidoune faisait jouer au bout de
+sa perche et qui laissait tomber des étincelles constituait le globe de
+feu venant des airs. Une simple figure avait produit la détonation.
+
+La cabane avait été incendiée parce que Baptiste dans la recherche de
+sa poule y avait découvert les armes et les provisions nécessaires à
+l'enlèvement. Le canot, soigneusement caché dans les branches, les
+avirons, la hotte et des cordes y avaient été transportés et le tout
+avait brûlé ensemble.
+
+Leur plan avait réussi, jamais la louche ne reparut dans ces endroits.
+
+Les trois ombres de la Caverne des fées qui avaient causé tant d'effroi
+aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquées.
+
+
+
+
+
+L'HÔPITAL GÉNÉRAL
+
+La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer avec plus
+d'acharnement que jamais. J'avais espéré vainement que la leçon qu'il
+avait reçue, lors de sa première tentative d'enlèvement, lui aurait
+profité; mais puisqu'il redoublait de rage, c'était à moi de pourvoir
+au salut de mon enfant et de la mettre hors des atteintes de ce tigre à
+face humaine.
+
+Je dois l'avouer, si j'avais usé de ménagement envers lui, c'est c'est
+que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais donnés
+et dont il n'avait que trop profité; je lui avais fait dire, combien je
+regrettais mon fatal passé; je lui avais même envoyé de l'argent pour
+qu'il put vivre honnêtement et abandonner le sentier du crime. Il parut
+accepter ces conditions et garda la somme d'argent qu'il dépensa en
+orgies crapuleuses et à préparer des plans diaboliques.
+
+Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous étions
+seuls, je lui fis part du plan que j'avais conçu de mettre Adala et sa
+grand'mère on sûreté et de donner ensuite la chasse aux bandits. Il
+m'approuva du tout coeur.
+
+Ce qui me faisait hâter d'avantage c'est que la rumeur rapportait qu'un
+meurtre atroce avait été commis à une douzaine de lieues de l'endroit
+que j'habitais.
+
+En voici les détails: Deux sauvages étaient entrés dans la maison d'un
+riche et honnête cultivateur. C'était un Dimanche, et tout le monde
+assistait au service divin. La mère de famille était restée seule avec
+deux petits enfants dont l'aîné pouvait avoir sept ans et le plus jeune
+cinq.
+
+Cette jeune femme était très hospitalière et très charitable, aussi
+accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages avaient
+demandée en entrant.
+
+Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigèrent de l'argent.
+
+La pauvre mère comprit alors qu'elle avait affaire à des scélérats et
+qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha à gagner du
+temps espérant qu'on reviendrait bientôt de l'Église lui porter secours.
+
+Par malheur pour elle, la messe avait été beaucoup retardée, le curé
+ayant été obligé d'aller administrer les derniers sacrements à un homme
+mourant.
+
+C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en asséna un coup
+terrible sur la tête de l'infortunée qui tomba assommée. Deux crimes
+affreux furent accomplis ensuite.
+
+Les infâmes firent des recherches dans tous les coins de la maison et
+découvrirent une somme d'argent considérable qu'ils séparèrent entre eux
+puis ils disparurent.
+
+Les enfants avaient été enfermés dans un cabinet pendant
+l'accomplissement de ce drame odieux. Le complice de Paulo les avait
+menacés de sa hache avec des imprécations effroyables et jurait de leur
+fendre la tête s'ils proféraient une parole ou essayaient de sortir.
+
+Les pauvres petits s'étaient blottis l'un près de l'autre demi-morts de
+terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.
+
+Lorsque le bruit eut cessé, le plus âgé se décida à s'avancer tout
+doucement vers la fenêtre. Il aperçut les deux bandits qui fuyaient dans
+la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent
+la porte de l'appartement où ils avaient vu leur mère pour la dernière
+fois. Une mare de sang inondait le plancher. Hélas! la pauvre femme
+n'était plus qu'un cadavre.
+
+Je renonce à peindre la scène déchirante qui s'en suivit, les larmes et
+les cris de désespoir des malheureux enfants.
+
+Enfin la messe était terminée et le père revenait tout joyeux avec les
+autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrèrent dans l'avenue
+les deux enfants qui couraient éplorés en criant: "papa, papa, viens
+donc vite, maman est morte, il y a des hommes méchants qui l'ont tuée."
+Le père en ouvrant la porte ne connut que trop la triste verité.
+
+Cette nouvelle que je rapportai à Baptiste fut confirmée le lendemain
+par des document officiels et certains.
+
+Par la désignation que firent les enfants, je reconnus mon ancien
+complice.
+
+Ce récit expliqua à Baptiste pourquoi à pareille date, il avait perdu
+les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'était pour dépister
+leurs poursuivants qu'ils étaient revenus sur leurs pas jusqu'au lieu où
+ils avaient commis ce meurtre.
+
+Il n'y avait donc plus de temps à perdre. J'envoyai de suite Baptiste
+louer une barque et le même soir à neuf heures, Adala, Aglaousse et moi,
+nous voguions sur le fleuve poussés par un bon vent. Douze heures
+après, nous entrions dans la rivière St. Charles et débarquions près de
+l'Hôpital Général de Québec.
+
+Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon absence
+et se tenir prêts à tout évènement.
+
+Revenons à notre voyage. Nous allâmes frapper à la porte du parloir du
+couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais tant hâte de savoir
+si mon enfant y trouverait asile et confort que sans autre préambule je
+demandai la permission de visiter les salles, prétextant qu'il devait y
+avoir une de mes connaissances qui était là depuis plusieurs années.
+
+Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire.
+Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. Tout en
+causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-être qui y régnait. En
+approchant d'un lit où était étendue une vieille malade, je m'arrêtai
+malgré moi. Ses traits quoique portant les traces de l'idiotisme me
+frappèrent. Ils me rappelaient quelque vague souvenir de ma jeunesse.
+
+Ou l'avais-je vu?
+
+Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai à l'interroger mais elle ne
+me répondit que par quelques paroles incohérentes..
+
+Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu toute
+intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'éloigner un instant, la
+bonne soeur accéda volontiers a mon désir.
+
+Je m'approchai du lit de l'octogénaire. _Rosalie_ lui dis-je. Elle fit
+un soubresaut, me regarda d'un oeil étonné et quelque peu lumineux, puis
+son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à son oreille; elle
+parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son
+état d'hébètement.
+
+La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés
+attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois un
+peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donné de
+pareils signes de connaissance."
+
+Mes pressentiments ne m'avaient pas trompés, cette vieille fille était
+l'ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je désertai la
+maison paternelle.
+
+Nous continuâmes la visite des salles où j'admirai, comme je l'ai dis
+plus haut, l'ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit au
+parloir où m'attendaient la supérieure et la dépositaire qu'on avait
+fait prévenir. Je leur exposai le plan que j'avais formé de mettre Adala
+entre leurs mains pour qu'elle complétât son éducation. Je leur dis de
+plus à quels dangers elle était exposée. Pour attirer davantage leur
+sympathie en faveur de l'enfant et afin qu'elles ne la missent pas en
+évidence, je leur fis connaître son persécuteur. C'était l'accusateur
+de son père et l'assassin de l'homme pour lequel celui-ci avait subi le
+dernier supplice.
+
+Jusque là, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En levant
+les yeux sur elles, je m'aperçus que toutes deux pleuraient.
+
+Elles m'adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur répondre, je
+me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous la même impression
+où j'avais été au sujet de la vieille en visitant les salles.
+
+Étais-je donc cette journée-là sous l'effet d'une hallucination? Je ne
+pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais chacun
+des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les
+avais vues quelque part.
+
+Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un silence
+de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous croyez, sans doute,
+chef au milieu des grands bois, à l'affût de quelque gibier. En effet
+depuis un quart d'heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous
+répondre, vous nous examinez comme si vous étiez indécis sur laquelle de
+nous vous allez diriger votre coup de fusil."
+
+Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j'avais vécu
+dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines des bonnes
+religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs chéries que je
+croyais mortes et à qui j'avais causé tant de chagrin. Ces souvenirs me
+rendaient tout rêveur.
+
+--Pardon, madame, lui répondis-je, mais il me semblait retrouver en vos
+personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos traits me les
+rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.
+
+--Hélas! dit la supérieure, nous avions nous aussi un frère qui a
+déserté le toit paternel poussé par le désespoir et nous n'en avons
+jamais eu de nouvelles.
+
+A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. Elles se
+reculèrent instinctivement.--"N'êtes-vous pas, leur dis-je, du village
+de.....--" Elle parurent très surprises et me regardèrent toutes deux
+fixement.
+
+J'ai oublié de dire que je portais le costume et le tatouage d'un chef
+sauvage de premier ordre.
+
+Elles me répondirent affirmativement.--Encore une question, mesdames,
+s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Hélène et Marguerite D....?
+Oui, répondirent-elles en me regardant d'un air stupéfait--O Mon Dieu,
+m'écriai-je alors dans un élan de reconnaissance, Hélène et Marguerite!
+mes deux soeurs! je suis votre frère et je leur tendis les bras.
+
+Je crus réellement qu'elles allaient défaillir toutes deux à ces
+paroles.
+
+--Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frère n'était pas
+indien.
+
+En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre enfance
+et nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Elles riaient,
+pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se furent calmées,
+vous pensez bien avec quel empressement je demandai des détails sur mes
+bons parents.
+
+Elles me racontèrent que mon père, après s'être épuisé en recherches de
+toutes sortes, avait fini par croire fermement à ma mort; mais ma mère,
+la bonne et sainte femme, assurait que je reviendrais. Tous les soirs,
+une prière se faisait en commun pour mon retour et dans la journée, ma
+mère allait s'enfermer dans ma chambre où rien n'avait été changé depuis
+mon départ et là elle priait et pleurait des heures entières.
+
+Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son enfant et
+comment on m'avait soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement, ce que peu
+de personnes avaient cru. Elles ajoutèrent que la vieille était notre
+ancienne Rosalie, qui aussi avait pleuré sur mon sort.
+
+Enfin après plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis les
+adieux les plus touchants et je pris congé d'elles. Je leur donnai mes
+dernières instructions et leur laissai une forte somme d'argent pour
+pourvoir à la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette dernière
+dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de la somme
+qui me restait entre les mains pour l'aider à vivre pendant les années
+d'absence que je croyais nécessaires pour terminer l'éducation de mon
+enfant. Elle avait décidé d'aller demeurer chez le hurons à Lorette, se
+réservant toutefois le privilège de venir embrasser sa petite fille très
+souvent.
+
+Il fallut bien me décider à partir. Avant de gagner mon embarcation, je
+fus chez un notaire des plus respectables et fis mon testament en cas
+de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite que nous allions
+entreprendre contre Paulo allait être pleine de périls. J'étais
+fermement décidé de débarrasser la société d'un tel monstre et de
+délivrer Adala des dangers qui la menaceraient tant que le misérable
+existerait.
+
+J'instituai Adala ma légatrice universelle, lui nommai un homme de bien
+comme curateur, donnai une pension plus que suffisante à la vieille. Je
+laissai pour l'enfant une lettre que la supérieure lui donnerait si
+je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre bien soin de sa
+grand'mère et de ne pas oublier dans ses prières celui qui l'avait aimée
+autant qu'un père.
+
+Je me munis auprès des autorités de tous les papiers nécessaires me
+permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom de la loi,
+et de les mettre à mort s'il le fallait.
+
+Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.
+
+
+
+
+
+LA CHASSE A L'HOMME
+
+Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit où je devais rencontrer mes
+amis, je suivis tristement le sillon qu'elle traçait et me représentais
+combien était heureuses ces vagues qui paraissaient remonter, de se
+rapprocher des êtres chéris que je venais de quitter, pendant que je
+m'en éloignais peu-être pour toujours.
+
+C'était avec peine que je refoulais au fond de mon âme, les pleurs
+qui voulaient s'échapper de mes yeux au souvenir des adieux et de la
+séparation, séparation qui devait être bien longue.
+
+Pourtant après ces quelques instants d'attendrissement, mon énergie et
+ma force morale me revinrent.
+
+Ma détermination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa plus
+inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons, j'en étais sûr ne
+me mettraient pas moins d'acharnement que moi à leur poursuite. Plus je
+songeais à leurs affreux forfaits et plus je sentais un désir implacable
+du m'emparer d'eux vivants ou de les faire disparaître. Ce fut dans
+cette disposition d'esprit que j'abordai à Ste. Anne, à l'extrémité
+ouest du Cap Martin, dans une dans une petite anse qui se trouvait
+vis-à-vis de ma demeure. J'allai frapper à la porte et me fit
+reconnaître. Tout le monde était sur pied, certes mes amis faisaient
+bonne garde; ils avaient entendu mes pas.
+
+Nous passâmes le reste de la nuit à faire nos préparatifs de départ,
+pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il avait
+été convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions notre chasse
+immédiatement après mon arrivée.
+
+Tout le monde dans le village savait quelle était la nature de
+l'expédition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant à quels
+dangers nous allions être exposés, faisait-on des voeux pour notre
+succès, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prières étaient
+faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous ramenât sains
+et saufs.
+
+Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivée à mos bons amis,
+qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en quel lieu j'avais
+laissé mon enfant; le curé seul en était informé. A bonne heure le
+lendemain matin, une douzaine des habitants les plus aisés et les plus
+respectables, ayant le bon prêtre en tête vinrent et nous offrirent
+tout ce qu'ils croyaient nous être nécessaire pour notre excursion,
+provisions, habillements et munitions. Mais nous étions amplement
+pourvus de tout cela. Nous les remerciâmes avec effusion et nous prîmes
+le chemin des bois accompagnés de leurs souhaits et de leurs voeux.
+
+Il était facile au calme et à la détermination de nos figures de voir
+combien nous allions mettre de persévérance et de fermeté dans la chasse
+que nous entreprenions, bien que ceux que nous allions combattre fussent
+presque deux fois plus nombreux que notre parti, puisque Paulo et son
+ami avaient recruté les sept autres sauvages.
+
+J'avais pris le commandement de l'expédition.
+
+Un mot personnel sur ma petite troupe.
+
+Bidoune était un homme du six pieds trois pouces, brave et infatigable
+comme l'étaient les canadiens trappeurs de ce temps-là. Sa force était
+herculéenne. Quand une fois il était sorti de sa placidité ordinaire, il
+devenait furieux et indomptable comme un taureau blessé. Une fois déjà
+pris par cinq sauvages, il, s'était vu attaché au poteau du bûcher et
+grâce à sa force musculaire, il avait rompu ses liens, saisi une hache,
+engagé contre tous les cinq une lutte désespérée où trois étaient tombés
+sous ses coups, le quatrième mortellement blessé et le dernier avait
+pris la fuite. Ce qui lui donnait encore plus de désir de se joindre à
+nous c'est que ceux qui s'étaient emparés de lui et qui voulaient le
+brûler, faisaient partie de la bande où Paulo avait recruté ses nouveaux
+complices. Lorsque je lui avais communiqué mon plan d'attaque, Bidoune
+s'était frotté les mains avec délices.
+
+Les deux français eux aussi étaient de puissants et fermes auxiliaires.
+C'était deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc et loyal, braves
+et rusés, qui avaient été formés à l'école de Baptiste. Il m'est inutile
+de parler de ce dernier, le lecteur le connaît déjà.
+
+Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais décidé
+d'explorer était le lieu qui leur servait de repaire, lorsque Baptiste
+avait poursuivi Paulo.
+
+Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet endroit, plus
+nous nous convainquions que nous ne nous étions pas trompés dans nos
+prévisions, car les traces de leur passage devenaient de plus en plus
+évidentes.
+
+Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions les
+surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous séparer on deux
+bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous mettre sous le vent, de
+crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur
+donnassent l'éveil. De leur coté, nos ennemis avaient bien pris leurs
+mesures pour prévenir toute surprise, Ils comprenaient que si leur plan
+d'enlèvement avait été ainsi déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de
+la part du louche ou qu'ils avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé
+qu'eux.
+
+Nous pûmes approcher jusqu'à portée de fusil de leur cabane en nous
+glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.
+
+Malheureusement un chien éventa la mèche. Un coup de feu partit d'une
+sentinelle embusquée derrière un arbre et une balle vint frapper Bidoune
+à la jambe. La carabine de celui-ci retentit à son tour, le Peau Rouge
+fit un soubresaut et retomba inerte. Ces coups de feu avait jeté
+l'alarme dans le camp. La flamme qui brillait au milieu de leur wigwam
+fut en un instant dispersée.
+
+En même temps, trois coups partirent dans la direction d'où était venu
+celui qui avait blessé Bidonne. Les deux français tirèrent eux aussi
+du côté d'où venaient ces derniers, puis nous entendîmes des plaintes
+sourdes et des craquements de branches, comme en peuvent faire les bêtes
+fauves en fuite dans les bois.
+
+Il n'eut certes pas été prudent de nous avancer plus loin, cette
+nuit-là, car nos ennemis auraient pu s'être cachés et nous envoyer leurs
+balles à l'abri des rochers. Nous décidâmes donc d'attendre le jour pour
+juger de l'effet de nos coups.
+
+Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la
+reconnaissance pour voir ce qu'était devenu nos ennemis. Il choisit
+le Gascon pour l'accompagner. C'était un trappeur consommé en fait
+d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures après et
+nous informèrent qu'ils avaient relevé les pistes des fuyards et que
+Paulo formait l'arrière garde. Ils étaient encore six, nous le savions
+déjà, car nous avions examiné l'effet du premier coup qui avait été tiré
+par Bidonne. La balle avait traversé le coeur du sauvage. Quant aux
+autres coups tirés par les français, bien qu'au juger, ils avaient eux
+aussi parfaitement atteint leur but. L'un avait été tué instantanément,
+l'autre gisait mortellement blessé.
+
+Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande
+précaution, car malgré le sang qu'il avait perdu, le blessé avait appuyé
+son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait encore s'il
+ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un ennemi. Je lui en
+exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le canon de son arme et tirai;
+son fusil vola en éclats loin de lui; nous nous avançâmes alors en toute
+sûreté.
+
+Il était le chef des sept nouveaux associés de Paulo. Il me lança un
+regard de défi lorsque je fus près de lui, croyant que j'allais le
+torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manqué de le
+faire si nous fussions tombés entre ses mains. Aussi manifesta-t-il
+quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me fit
+un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.
+
+J'examinai alors sa blessure, la balle lui était entré dans le dos
+obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse
+opposée. Elle avait donc traversé les intestins; sa mort était certaine.
+
+Pendant la demi-heure qu'il survécut, nous essayâmes à soulager ses
+souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusâmes une
+fosse commune où nous déposâmes les trois cadavres. Nous les recouvrîmes
+de terre et même de pierres pour les protéger des atteintes des bêtes.
+
+Nous incendiâmes ensuite leur cabane et après un repos de quelques
+instants, nous nous mîmes à la poursuite des autres bandits qui avaient
+sur nous une avance de plus de trois heures. C'était là que commençaient
+les difficultés de la lâche que nous avions entreprise.
+
+Maintenant, l'éveil leur était donné. Sans doute qu'ils allaient.
+employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre à leur tour.
+
+Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps ensemble.
+L'attaque avait été si inattendue et leur fuite si précipitée qu'ils
+n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils devaient donc
+se séparer avant que d'avoir fait bien du chemin et c'était justement en
+que je voulais empêcher.
+
+Nous étions presque en nombre égal, il n'était donc pas prudent pour
+nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre à
+l'entrée où à la sortie d'un défilé et nous tirer à l'affût comme gibier
+de passage, aussi nous séparâmes-nous. Je pris avec Bidonne, l'avant
+garde, pour servir d'éclaireurs, pour que nous ne nous éloignâmes pas
+trop les uns des autres, afin de nous prêter un secours mutuel en cas de
+surprise.
+
+Nous étions en route depuis deux jours, lorsque nous découvrîmes des
+traces toutes fraîches de leurs pas. Comme dans la chasse que Baptiste
+avait donnée à Paulo, ils avaient encore cette fois pris toutes les
+peines du monde pour effacer les vestiges de leur passage. Ils avaient
+monté et redescendu les ruisseaux, choisi les terrains pierreux, fait un
+grand nombre de tours et de détours afin de nous donner le change, mais
+j'étais trop habitué A toutes ces ruses pour me laisser tromper. En
+partant de l'endroit où nous les avions surpris, ils s'étaient dirigés
+vers le sud puis marchant dans le cours d'un ruisseau, ils étaient
+revenus plusieurs milles en arrière.
+
+Nous pûmes constater qu'évidemment Paulo conduisait le parti.
+
+Enfin la nuit de la seconde journée, il faisait un clair de lune
+magnifique. Nous étions dispersés, les uns des autres, l'oeil et
+l'oreille au guet, lorsque tout à coup, une modulation d'abord, puis
+le cri du merle siffleur s'élevant à une petite distance arriva à mes
+oreilles. C'était le signal de ralliement, l'ennemi devait être en vue
+de quelqu'un de notre bande.
+
+Nous nous glissâmes avec des précautions infinies vers le lieu d'où
+était parti le cri. Nous aperçûmes effectivement dans un cran de rochers
+deux points lumineux et le canon d'une carabine qui brillait au rayon
+de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. Deux balles d'un autre côté
+vinrent siffler auprès de moi. Trois autres coups partis des nôtres
+répondirent aux deux premiers.
+
+J'avais bien recommandé à mes hommes de se tenir à l'abri des arbres et
+de se coucher à plat ventre sitôt qu'ils auraient tiré. C'est ce qu'ils
+firent. Ils durent à cette précaution de n'être pas atteints par les
+balles.
+
+Quelques secondes après, Je reconnu le son de la grosse carabine de
+Baptiste et j'aperçus en même temps un sauvage qui dégringolait du haut
+du rocher.
+
+A l'assaut m'écriai-je, sans leur donner le temps de recharger et le
+couteau aux dents, nous nous précipitâmes sur eux. Paulo comprit alors
+qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une lutte désespérée
+dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes qu'il commandait
+étaient bien propres à lui inspirer de la confiance. C'étaient des gens
+déterminés et dont les forces devaient être décuplées par l'idée que
+s'ils tombaient vivants entre nos mains, la potence les attendaient.
+
+Le coup de fusil de Baptiste seul avait porté, le mien avait fait voler
+en éclats la crosse de la carabine de la sentinelle.
+
+Nous étions cinq contre cinq, la partie était égale. Ce fut la crosse de
+nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les bandits étaient
+exercés à parer les coups. Les crosses volèrent en éclats et la lutte au
+couteau s'en suivit.
+
+Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une heure
+après, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille était inondé
+de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les convulsions de
+l'agonie. Deux autres blessés étaient un peu plus loin, mais ceux-là
+fortement liés. Trois de mes malheureux compagnons dont Baptiste et
+moi pansions les malheureuses blessures, nageaient dans leur sang. Le
+Normand, le Gascon, Bidoune étaient blessés plus sévèrement que nos
+ennemis qui se trouvaient être Paulo et son complice. Bidoune avait reçu
+un coup de couteau en pleine poitrine.
+
+Après avoir pansé les blessures du mieux que nous pûmes, Baptiste et moi
+qui n'avions reçu que de légères égratignures, nous nous mîmes à faire
+un abri, car il ne fallait pas songer à se mettre en route pour gagner
+les habitations dans l'état ou étaient nos amis.
+
+Lorsque le soleil du lendemain éclaira le lieu du carnage, je ne pus
+voir sans frémir les cadavres de ces hommes forts et braves, dont la
+vigueur et la jeunesse auraient pu être si utiles, si elles eussent été
+tournées au bien.
+
+Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grâce à la perte de sang qui
+avait diminué leurs forces, conservaient sur leurs figures pâlies,
+l'expression d'une sauvage férocité.
+
+Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement. Le nombre
+de blessés et de pansements que j'avais vus dans nos guerres m'avait
+donné quelqu'idée de chirurgie et quelques connaissances pratiques de
+médecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions sur le résultat de la
+blessure; lui-même de son côté pressentait sa fin prochaine. Cette
+blessure, il l'avait reçue après le combat de la manière la plus
+traîteuse.
+
+Comme je l'ai dit, Paulo avait été blessé grièvement sans toutefois
+l'avoir été dangereusement. Par compassion, on lui avait laissé un
+bras libre. Pendant que j'étais occupé à donner des soins à mes chers
+blessés, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien aller le
+trouver, prétextant qu'il avait quelque chose d'important à me
+communiquer. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps de me
+rendre auprès de lui pour le moment. Le canadien lui porta ma réponse,
+il le supplia de lui donner à boire, ce que celui-ci fit volontiers.
+Mais Paulo se prétendait trop faible pour pouvoir lever la tête, alors
+ce brave homme se mit à genoux auprès de lui, lui soulève la tête d'une
+main tandis que de l'autre il lui présentait de l'eau fraîche mêlée à
+quelques gouttes d'eau de vie qu'il avait tirées de sa gourde. Tout
+occupé à cet acte de charité, il ne remarqua pas le mouvement de Paulo.
+Il avait glissé sa main libre sous lui, avait saisi son poignard
+et l'avait enfoncé dans la poitrine de son bienfaiteur. Il allait
+redoubler, mais le canadien avait eu la force de se mettre hors de ses
+atteintes. Ce forfait avait été commis en moins de temps que je ne mets
+à le rapporter.
+
+Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible et
+saisissant son casse-tête il aurait fendu le crâne du misérable si je ne
+me fusse trouvé là, pour arrêter son bras. J'eus toutes les peines
+du monde à le détourner de son projet de tuer immédiatement le lâche
+assassin. Il ne céda qu'après que je lui eusse expliqué combien plus
+terrible serait sa punition d'agoniser dans les chaînes d'un cachot, en
+attendant le jour de son procès ou le moment de son exécution.
+
+Tout en lui parlant ainsi, j'avais retiré le poignard de la blessure et
+pratiquai une saignée qui arrêta le sang, mais la respiration continua
+à devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin, lorsque malgré
+nos soins tout espoir fut perdu et que lui-même m'eut avoué qu'il se
+sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait plus pour longtemps, il
+nous fit approcher, nous chargea de ses derniers embrassements auprès de
+sa vieille mère. Il nous fit détacher une ceinture remplie de grosses
+pièces d'or qu'il nous pria de lui remettre et me recommanda de ne pas
+l'abandonner dans le cas où elle aurait besoin.
+
+Il me demanda ensuite de faire une prière qu'il récita après moi d'une
+voix râlante et entrecoupée, fit une acte de contrition et recommanda
+son âme à Dieu puis, dégageant sa main des miennes, il eut la force de
+faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt et expira.
+
+Le croirait-on, les deux scélérats pendant ce triste spectacle riaient
+d'un rire satanique?
+
+Le lendemain, nous le déposâmes dans sa bière. Elle était formée au
+tronc d'un pin énorme dont l'âge avait tellement creusé le centre que
+nous pûmes facilement y placer le cadavre. Les reste rendus à la terre,
+nous dressâmes sur sa tombe un petit mausolée de pierre brute et nous le
+fîmes surmonter d'une croix de bois. Son nom y fut gravé avec ces trois
+mots "repose en paix".
+
+Nous creusâmes aussi une tombe commune à quelque distance de celle du
+canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices de Paulo.
+Les misérables avaient conservé jusqu'au moment où la terre les
+recouvrit leur air de défi et de férocité tel que nous l'avons décrit
+déjà plus haut.
+
+Il nous fallut passer au delà d'un mois dans les bois pour permettre à
+nos blessés de se guérir et de reprendre quelques forces avant que de
+nous mettre en route. Paulo et son digne séide étaient l'objet de notre
+part d'une extrême surveillance. Quatre à cinq fois, jour et nuit, leurs
+liens étaient minutieusement examinés et bien nous en prit, car plus
+d'une fois nous pûmes constater qu'il faisaient des efforts surhumains
+pour s'en délivrer. Quoique entièrement en notre pouvoir, jamais il
+ne perdaient une occasion de nous accabler de leurs insultes les
+plus ignobles, soit que nous leur donnassions à manger ou que nous
+pansassions leurs plaies.
+
+Enfin l'état des malades devint des plus satisfaisant, les blessures se
+guérirent comme par enchantement tant le mal avait peu de prise sur ces
+charpentes granitiques.
+
+Un mois après cette lutte gigantesque, où nous nous étions pris corps à
+corps avec de véritables lions pour la force et de vrais tigres pour la
+férocité, nous décidâmes de nous mettre en route.
+
+Avant que de partir, nous allâmes nous agenouiller sur la tombe de notre
+malheureux ami, puis nous fîmes nos préparatifs de voyage et nous prîmes
+le chemin des habitations.
+
+Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice, liés
+de manière à ce qu'ils ne pussent s'échapper ni faire aucune de leurs
+tentatives diaboliques contre nous, formait le centre avec le Gascon,
+j'étais à l'arrière-garde.
+
+Nous mîmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de Ste. Anne,
+la faiblesse des blessés ne nous permettait pas d'avancer plus vite.
+Enfin lorsque nous débouchâmes du bois, toute la paroisse était accourue
+pour nous recevoir.
+
+Ils avaient appris notre arrivée par un chasseur que nous avions
+rencontré et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins de
+gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont encore
+présents à ma mémoire. Leurs yeux se mouillèrent de larmes fil entendant
+le récit de la mort de notre malheureux ami et les circonstances dans
+lesquelles il avait reçu le coup fatal.
+
+Les victimes des deux monstres les identifièrent parfaitement et ce
+fut en frémissant qu'elles s'approchèrent d'eux pour les reconnaître.
+Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver près de ces
+êtres à figures patibulaires, pleines de défi et d'effronterie, leur
+adressant encore des propos cyniques et immondes.
+
+Nous confiâmes nos prisonniers à la garde, de cinq hommes robustes et
+déterminés, puis nous acceptâmes le repas et l'hospitalité qui nous
+furent donnés par les citoyens.
+
+C'était à qui nous entoureraient de plus de soins et de prévenances.
+
+Nous prîmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le Normand avaient
+surtout besoin. Nous transportâmes les prisonniers à bord de la même
+barque que j'avais louée pour mon voyage précédent. Ils refusèrent
+de marcher, il fallut donc les y porter, une fois qu'ils y furent
+installés, nous fûmes obligés de leur lier de nouveau les jambes pour
+nous mettre à l'abri de leur coup de pieds et de les attacher solidement
+au fond de la barque pour qu'ils se se jetassent pas à l'eau.
+
+Dans la journée du lendemain, nous les remîmes entre les mains des
+autorités et ils furent enchaînés dans un même cachot. Lorsque
+nous prîmes congé d'eux, ils nous accablèrent des plus affreuses
+malédictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs chaînes, ils
+se fussent précipités sur nous avec une rage infernale pour essayer à
+nous dévorer à belles dents.
+
+Cependant ce ne fut pas sans émotion que je jetai sur Paulo un dernier
+regard et lui dit qu'il n'avait plus rien à espérer de la clémence des
+hommes et qu'il devait se préparer par le repentir à comparaître devant
+un juge plus redoutable que ceux de la terre. Il me répondit par
+d'affreux blasphèmes et d'abominables imprécations.
+
+Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.
+
+Une fois hors de la prison, je sentis intérieurement un soulagement
+indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentée allait enfin prendre un
+cours plus calme, plus tranquille.
+
+
+
+
+
+DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS
+
+Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques rayons
+faibles qui percent à peine le dôme de feuillage jauni que la brise
+d'automne éparpille à mes pieds.
+
+Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquiétude, ce malaise
+dont je ne puis me débarrasser? En allant conduira Paulo et son complice
+à la prison de Québec je n'ai pas voulu aller voir mes soeurs, j'ai
+résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mère. Et
+pourtant, j'aurais été heureux d'embrasser ma chère enfant et de donner
+une bonne poignée de mains à mes soeurs ainsi qu'à Aglaousse. J'ai cru
+devoir en faire le sacrifice.
+
+Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie de
+toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras de sa
+mère. Peut-être une prière qu'elle m'eut adressée de revenir auprès
+d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouvé assez faible pour
+accéder à son désir.
+
+En agissant ainsi, j'ai cédé à la raison et au devoir.
+
+Il y a trois jours, j'étais agenouillé au pied d'une croix que j'ai fait
+ériger sur les bords du lac à la Truite.
+
+Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au
+travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. Dans
+leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir toutes les
+mauvaises passions qui m'avaient empêché comme tant d'autres de voir
+le flambeau religieux qui nous éclaire, et que nous n'apercevons que
+lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace
+pour se montrer.
+
+Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette
+croix et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise
+action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais
+aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et que
+demain à cette heure deux grands criminels vont du haut d'un gibet être
+lancés dans l'éternité. Et dans qu'elle état paraîtront-ils devant le
+juge suprême?
+
+La journée s'est passée dans de tristes réflexions. L'âme de Paulo et
+celle de son complice seront jugées. Mon Dieu vont-elles trouver grâce
+auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un
+regard de votre divine miséricorde.
+
+C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit de
+sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes pensées, je ne
+puis fermer l'oeil.
+
+Demain, j'en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété. Mon
+brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des nouvelles des
+derniers instants des malheureux, mais surtout m'apporter une lettre
+de mon Adala et de mes soeurs. Combien la journée et la nuit vont être
+longues.
+
+8 heures P. M. Non la journée n'a pas été aussi longue que je le
+craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane et m'a
+demandé l'hospitalité. Je lui presse la main et l'attire au dedans de
+mon wigwam. Je l'aurais embrassé, tant la solitude me pesait, car ce
+frère inconnu venait peupler mon désert. Tout en partageant mon repas,
+il me raconte son histoire et celle de sa famille.
+
+C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines. Il y
+possédait une belle propriété et vivait heureux au milieu des joies du
+foyer, lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et la France. Il
+s'était enrôlé volontaire, et après dix mois de guerre, quand l'ennemi
+avait été repoussé et poursuivi jusque dans son propre territoire, il
+était revenu tout joyeux. Hélas! ses champs avaient été dévastés, sa
+maison incendiée par les barbares envahisseurs. Sa pauvre femme et ses
+deux petits enfants avaient péri au milieu des flammes. A peine avait-il
+pu recueillir parmi les décombres quelques os calcinés de ces êtres
+chéris. Tel était le résumé de sa narration; à chaque phrase de cette
+triste et lamentable épopée, je sentais des pleurs inonder ma figure...
+
+Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme
+déterminé et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la
+part des autorités, car il est chargé de remettre au gouverneur de
+Québec d'importants documents. Il a pris la route des bois, c'est la
+plus courte et la plus sure.
+
+Cet homme qui se montra si énergique après de tels malheurs, a stimulé
+mon courage. Il m'a exprimé une profonde gratitude de mon hospitalité et
+remercié des provisions dont j'ai rempli son havresac. Entre lui et
+moi, désormais, c'est pour la vie que nous conserverons une réciproque
+amitié. Son nom est Marquette.
+
+A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre mon
+attente, a été assez paisible. Je rêve quelques instants, mais bientôt
+il me semble entendre des aboiements, mes chiens répondent. Je m'élance
+hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de faire irruption dans ma
+hutte.
+
+Mon bon et tendre ami ne saurait être loin avec ses deux braves et
+dévoués compagnons. Ils ont reçu ordre de se rendre tous les trois à
+Québec pour donner leur témoignage dans le procès de Paulo et de son
+complice. Je les ai priés d'attendre jusqu'après l'exécution et de se
+mettre en rapport avec monsieur Odillon qui doit leur remettre certains
+papiers pour moi.
+
+Pendant que je m'habille à la hâte, des pas se rapprochent, c'est
+Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours à leur rencontre et
+nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont exténués de fatigue.
+Heureusement, j'ai préparé pour eux la veille au soir, un copieux repas
+et j'ai renouvelé le sapin des lits.
+
+Je refuse d'écouter les détails des derniers jours et de l'exécution
+dont ils ont été témoins, parce que je veux les avoir succincts et bien
+minutieux.
+
+Chers amis, comment reconnaître leur dévouement? Ils n'ont pas perdu
+une seule minute pour que je reçusse au plus vite les lettres dont ils
+étaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur repas, tant ils
+dévorent les aliments avec avidité. Quand leur faim fut un peu apaisée,
+ils me racontèrent qu'ils étaient partis à cinq heures du soir dans un
+canot et quand leurs bras étaient trop fatigués pour faire glisser le
+canot sur les ondes, ils ont demandé du secours à leurs jambes et ont
+pris les chemins des bois. Ils ont devancé de beaucoup le postillon, ils
+avaient tant hâte de me revoir et de se distraire du spectacle horrible
+auquel ils avaient assisté.
+
+Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques détails feint d'être
+étouffé par ses bouchées qui, prétend-il, lui font venir les larmes aux
+yeux, ce qui lui fournit un prétexte de les essuyer. Le Gascon a besoin,
+parait-il, d'une eau plus fraîche et prend de là occasion de sortir,
+pour le Normand, il m'avoue que son excessive fatigue lui fait couler
+des sueurs qui se répandent sur ses joues. Ces sueurs ne sont pourtant
+que des larmes.
+
+Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur
+le sort d'hommes qui les auraient massacrés s'ils en avaient trouvé
+l'occasion.
+
+Je vais leur en épargner le récit, car Baptiste m'a remis deux lettres
+et un cahier; l'un est du geôlier, l'autre de monsieur Odillon.
+
+Avant que de partir de Québec, j'avais payé le geôlier libéralement pour
+qu'il donnât un accès aussi libre que possible au vénérable prêtre que
+j'ai prié instamment, par une lettre de se rendre auprès des prisonniers
+et de veiller au salut de leurs âmes. De Paulo surtout que je n'ai
+malheureusement que trop contribué à perdre. C'est une légère réparation
+et un dernier effort que je veux tenter pour le ramener au bien.
+
+Mon bon ami m'a répondu qu'il se mettait de suite en route et qu'il me
+tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison jusqu'au
+jour de l'exécution, suivant le désir que je lui en avais exprimé. En
+attendant son arrivée, le geôlier s'était engagé à me rendre un compte
+exact de la conduite et des dispositions des condamnés.
+
+Le repas terminé, j'invite mes amis à s'étendre sur leurs lits. Peu
+de minutes après le Gascon et le Normand ronflaient à pleins poumons,
+tandis que Baptiste se tourne de mon côté et semble se consulter
+intérieurement. Il a certainement quelque chose d'important à me dire,
+car il me regarde en pleine figure et balbutie quelques paroles sans
+suite.
+
+Enfin il se décide à s'approcher de moi en disant: "Ne me grondez pas
+trop fort, Père Hélika, mais avant que de revenir j'ai été LA voir et
+ELLE m'a reconnu. Oh! la chère enfant qu'elle est belle et comme elle
+ma demandé avec empressement de vos nouvelles. Puis sans me laisser
+le temps d'ajouter un mot! Et les bonnes religieuses, et la mère
+d'Attenousse qui se trouvait là, avec quelle anxiété elles se sont
+informées de vous! Nom d'un nom! Je ne suis pourtant pas une Madeleine,
+mais vrai, j'ai été trop bête pour leur répondre. J'étais, comment vous
+dirai-je, tenez aussi incapable de parler que quand ma pauvre mère me
+dit dans ses derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te
+laisser pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnête et
+religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes larmes,
+je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je m'agenouillai
+seulement pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain la sainte femme
+n'était plus. Elle était morte sans que j'aie pu lui donner l'assurance
+que je suivrais à la lettre ses dernières recommandations. Maintenant,
+je vous avouerai que, c'est ainsi que je me suis trouvé en entendant
+les belles paroles que la Dame Supérieure et l'Assistante me disaient.
+Stupide et pleurnichant comme une vieille femme, je sortis ne sachant
+où donner la tête. Un homme m'attendait à la porte et est venu me
+reconduire jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous
+envoyait sans doute."
+
+Baptiste à ces mots me présente ce sac que j'ouvre en sa présence. Il
+contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont fait remettre
+pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe dans laquelle il doit y
+avoir une charmante petite lettre. Elle est si mignonne et si gentille.
+
+--En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hôpital,
+rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le grand
+Chef, et je me rappelle à présent que pendant que je parlais avec les
+religieuses la petite avait dit: Je vais écrire à mon père Hélika.
+
+--Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si elle
+était heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?
+
+Je l'embrasse à ces paroles et je lui presse la main. C'était là, seule
+marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'étais si ému de
+ces témoignages d'amitié. J'insistai pour qu'il prit quelque repos, il
+s'étendit sur son lit et ne tarda pas à s'endormir.
+
+Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les rayons du
+soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver à moi. J'ouvre le
+cahier et je lis le rapport et la lettre du geôlier: La voici.
+
+Monsieur,
+
+"En réponse à la demande que vous m'en avez faite, je vous rends compte
+aujourd'hui de là manière dont les prisonniers se sont conduits depuis
+leur condamnation. Après le prononcé de leur jugement et l'assurance que
+la cour leur donna qu'ils n'avaient aucune miséricorde à espérer des
+hommes et qu'ils devaient se préparer à paraître devant Dieu le 20 du
+courant, ils ont échangé ensemble quelques mots de fureur que nous
+n'avons pu saisir parce qu'ils étaient dits dans une langue que personne
+ne comprend".
+
+"Du 12 au 13, ils ont passé une nuit affreuse de même que tous leurs
+jours et nuits depuis leur retour à la prison. Ils ont cherché à
+s'élancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage; un
+gardien de la prison s'est approché d'eux pour essayer à les apaiser,
+mais ils se sont précipités sur lui avec la férocité de tigres altérés
+de sang. Malheureusement il était à portée de leurs atteintes et sans le
+prompt secours d'autres gardiens, il eut été impitoyablement massacré
+par ces deux monstres. Leurs chaînes sont solides, Dieu merci, il ne
+peuvent s'atteindre, car ils s'éventreraient, tant grande est la fureur
+qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette d'avoir à ajouter que
+leur conduite loin de s'améliorer parait augmenter en férocité d'un
+instant à l'autre. L'aumônier de la prison est venu plusieurs fois
+tenter tout les efforts possibles pour les calmer. Il a essayé à leur
+faire entendre des paroles de paix, mais ils lui ont répondu par
+d'épouvantables imprécations. Le prêtre en est sorti chaque fois de plus
+en plus contristé."
+
+"Enfin, ce soir, le 14, le vénérable abbé dont vous m'avez parlé, est
+arrivé et de suite il s'est installé auprès des prisonniers. Il m'a prié
+de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle douceur
+se reflète sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et pleine d'une
+onction à laquelle il est difficile de résister. Il s'est approché d'eux
+en leur tendant la main avec bonté et en leur adressant à chacun des
+paroles de consolation, mais les monstres, au lieu d'embrasser avec
+vénération la main que ce saint apôtre leur tendait, se sont rués sur
+lui et l'ont envoyé rouler sur la muraille où sa tête à été se heurter.
+Il s'est relevé avec calme, a tiré son mouchoir de sa poche et a essuyé
+le sang qui ruisselait de son front sur sa figure par la blessure qu'il
+s'était fait en tombant. Pendant ce temps, les deux scélérats poussaient
+d'horribles ricanements. Nous comprîmes de suite, en les entendant
+qu'ils devaient avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous
+accourus à son aide, mais avec une douce autorité il nous a priés de
+nous retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard chargé de
+larmes il leur a adressé à tous deux dans leur langue des paroles
+d'une douceur ineffable, mais les démons ne voulurent seulement pas
+l'entendre. Alors le saint prêtre s'est agenouillé et à longtemps prié
+pour eux. Cette prière du juste devait monter vers le ciel comme un
+parfum céleste, ils avaient comblé sans doute la mesure de leurs crimes
+car Dieu a paru leur refuser les trésors de sa miséricorde".
+
+"Voilà, Chef, ce que j'ai à vous raconter de ce qui s'est passé jusqu'à
+l'arrivée de Mr. Odillon. Il m'a annoncé qu'il était chargé de continuer
+le journal que j'ai commencé. Il ne me reste plus qu'à ajouter que l'air
+de plus en plus abattu et découragé du saint homme, me fait augurer très
+mal du résultat de sa divine mission."
+
+"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez
+leur porter de l'intérêt, qu'ils sont loin de mériter, je vous l'assure,
+je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes préposés à la garde
+de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de toute espèce, nous n'avons
+rien rencontré qui peut approcher de la méchanceté et de la scélératesse
+de ces deux brigands."
+
+"Agréez, Chef, l'assurance de la haute considération avec laquelle,
+
+je suis votre dévoué."
+
+GASPARD
+
+Geôlier de la prison de Québec.
+
+(Québec, 14 Septembre.)
+
+
+Bien que je n'aie passé que peu de temps à causer avec le geôlier, j'ai
+reconnu en lui le type de l'honnête homme qui bien qu'énergique et ami
+de son devoir, sait tempérer les rigueurs de la prison par tous les
+moyens dont il peut disposer. Je le sais doué, de plus, d'un sens droit,
+d'un esprit expérimenté et observateur.
+
+Je ne puis donc me défendre d'un frémissement en songeant au dénouement
+du drame sinistre qui va se dérouler, et dont j'entrevois la fin
+affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le journal de
+monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse le jour de
+l'exécution.
+
+
+
+Septembre 20, A midi
+
+"Mon cher frère,
+
+"Enfin le drame est terminé! Il y a une heure, je voyais disparaître
+dans un coin reculé du cimetière, les restes mortels du malheureux Paulo
+et de son complice. C'est la mort dans l'âme et encore tout rempli
+d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans les derniers jours qui ont
+précédé l'exécution et au moment où leur âme devait paraître devant
+le juge suprême, que je remplis la promesse que je vous ai faite.
+Croyez-le, mon frère, il y a de tristes moments dans la vie. Dieu arrose
+quelquefois de larmes bien amères la carrière de ses ministres."
+
+"Jamais peut-être dans une vie qui compte aujourd'hui près de quarante
+cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de découragement
+que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne m'en plains pas puisque
+telle a été votre volonté. Non je ne me plains pas des pleurs que j'ai
+versés pour les souffrances morales que j'ai endurées, mais ce qui
+m'afflige profondément et jetterait peut-être le désespoir dans mon âme,
+si ma conscience ne me disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que
+tous mes efforts ont été infructueux et inutiles pour faire germer au
+coeur des deux grands pécheurs, une pensée ou un sentiment de repentir."
+
+"J'incline mon néant devant les insondables décrets du Très-Haut. Qui
+sait peut-être au moment où ils allaient être lancés dans l'éternité, un
+_peccavi_ que la corde ne leur a pas permis d'articuler, s'est-il élevé
+du fond de leur âme."
+
+"Frère, prions pour eux qu'ils aient trouvé grâce, priez aussi pour
+ce pauvre prêtre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il
+tentera de ramener à lui des âmes égarées."
+
+"Je suis avec estime, votre bien sincère ami."
+
+P. S.
+
+"ODILLON ptre."
+
+
+"J'oubliais de vous remercier de l'envoi généreux que vous m'avez fait.
+Cet argent sera distribué aux pauvres, et c'est sur votre tête et sur
+celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont les bénédictions
+qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de vos bienfaits."
+
+"ODILLON ptre."
+
+Septembre 17. "Je suis entré dans leur cachot vers six heures pour
+passer la nuit auprès des malheureux et essayer à verser dans leur coeur
+un peu de calme et de repentir. Ils étaient dans un état d'exaspération
+épouvantable. Leurs yeux étaient hors de tête, leurs figures sinistres
+et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains étaient couvertes du
+sang qui s'échappait des blessures que les fers leur avaient faites en
+essayant à s'élancer l'un sur l'autre pour se frapper et se déchirer. De
+leurs bouches s'échappaient une écume sanglante et d'affreux blasphèmes.
+Ma vue loin de les apaiser ne fit plutôt que redoubler leur rage. Ils
+parurent même la concentrer sur ma personne, car comme je m'approchais
+pour les calmer, ils se sont tous deux précipité sur moi et m'ont
+violemment repoussé. Toute la nuit s'est ainsi passée dans des
+paroxysmes de fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de
+raison."
+
+"La cause de cette haine frénétique qu'ils se portent, vient de ce que
+tous deux ont tenté de se rendre témoins du roi, avec l'assurance qu'ils
+voulaient faire donner aux autorités qu'on leur laisserait la vie sauve.
+A cette condition, ils auraient tout avoué."
+
+"Ces démarches, ils les avaient faites à l'insu l'un de l'autre et elles
+leur avaient été révélées le jour de leur procès. Or de tous les hommes
+celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils ne pardonnent
+jamais, c'est au délateur et au traître; aussi lorsqu'ils le tiennent en
+leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus horribles tortures."
+
+Sep: 18. "La journée ne s'est pas annoncée sous de meilleurs auspices.
+Je suis entré dans leur cachot au moment où ils prenaient leur déjeuner.
+Mon arrivée n'a fait aucune autre effet sur eux que de m'attirer à peine
+un coup d'oeil chargé de mépris, Tout en mangeant ils se sont lancé des
+regards farouches et pleins de menaces. Comment donc réussirai-je à
+faire entendre une parole de religion à ces hommes dont le coeur est si
+profondément gangrené par les plus exécrables passions?"
+
+"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur navré
+de tristesse. Mon Dieu, encore une journée et une partie de la nuit de
+perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent avoir d'autres
+résultats que de redoubler leur rage et leurs imprécations. Peut-être la
+Providence m'inspirera-t-elle demain de nouveaux moyens pour parvenir au
+but auquel j'aspire si ardemment. Le seul espoir que j'entretienne est
+de les ramener dans la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours
+qui fuient l'un après l'autre avec une incroyable rapidité et qui sont
+pour moi si pleins d'amertume."
+
+"Dans deux jours leur âme sera devant Dieu et je n'ai encore rien pu
+obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des hommes sera
+inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci à attendre ici bas. Deux
+jours seulement, c'est si peu pour se préparer à paraître devant le
+redoutable tribunal du Souverain Juge; devant ce regard inquisiteur
+qui fait dire au roi prophète dans un saint tremblement; _Ante faciem
+frigoris ejus quis sustinebit!!_ Je vais prier, la prière est un baume
+divin, peut-être m'inspirera-t-elle de nouvelles idées."
+
+Sept: 19. "Mon cher frère, je suis entré un peu plus tard dans la
+cellule aujourd'hui. J'ai dès le matin fait demander audience dans les
+maisons où l'on prie pour le salut de tous. Monseigneur l'Evêque de
+Québec, m'a offert ses services d'une manière spontanée. Il doit aller
+les visiter pendant que de mon côté j'implorerai les prières des âmes
+charitables en faveur des malheureux qui vont mourir demain, sur la
+potence, car pour le condamné, les jours qui suivent la condamnation
+sont toujours la veille du supplice."
+
+"Tous m'ont promis leur concours et j'espère encore les retrouver dans
+de meilleures dispositions."
+
+"Je vous écris ces pages de ma chambre et maintenant il me semble que ce
+poids énorme ne pèse pas sur mes seules épaules, On m'a promis partout
+que des prières seraient offertes à Dieu. Elles seront dites et répétées
+dans chaque communauté et par toutes les personnes pieuses."
+
+"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien différente des jours
+précédents. Je m'accuse d'avoir peut-être exprimé des paroles d'aigreur
+devant ces hommes qui pourraient être plus malheureux et ignorants
+que coupables. Je dirige mes pas vers la prison bien décidé à leur en
+demander pardon. Je pourrais prendre Dieu à témoin, que si je les ai
+offensés, c'est bien involontairement car je donnerais de grand coeur
+jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour leur être utile."
+
+"Je marche d'un pas plus léger, plus alerte car l'espérance a fait
+renaître mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degrés de la
+prison que je rencontre le saint Évêque. Il me tend la main, je la porte
+à mes lèvres avec respect, mais lui m'embrasse avec tendresse. Je n'ai
+pas le courage de l'interroger, son serrement de mains m'indique qu'à
+lui aussi était départie la part d'amertume comme aux bons autres
+prêtres qui ont tour à tour, mais en vain essayé d'obtenir d'eux une
+parole ou un signe de repentir."
+
+"Mon Dieu, j'ai pourtant bien prié dans les deux jours qui sont passés,
+je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer D'écrire."
+
+
+
+19 Sept, 11 heures P. M.
+
+"Pardonnez à mon écriture, ma main est tremblante et peut-être
+aurez-vous de la peine à déchiffrer le pauvre griffonnage que je fais.
+A peine quelques heures vont-elles s'écouler avant que la justice des
+hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La dernière nuit est
+épouvantable."
+
+"Quand la réponse à leur demande d'un sursis leur a été apportée, hier
+soir, et que l'expression formelle du refus leur a été signifiée, jamais
+scène plus déchirante n'a été vue."
+
+"D'abord, ils ont préludé aux apprêts de leur mort d'une manière
+différente, l'un par des chants féroces et sauvages, l'autre par
+d'exécrables obscénités, puis à minuit sonnant, comme par un accord
+mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice s'est
+enveloppé la tête de sa couverture et s'est mis à moduler un chant
+bizarre mais empreint d'une telle férocité que je ne pouvais m'empêcher
+de sentir un frisson qui parcourait tout mon être. Paulo au contraire
+est tombé dans un état d'inertie et d'abattement dont il n'a pas pu
+être relevé. Le premier a continué son chant étrange jusqu'au moment de
+l'exécution. Il ne s'y mêlait presque plus d'accents humains. Hélas! cet
+homme était plus misérable encore que je ne pensais. Il n'était pas même
+idolâtre, il était Athée."
+
+"Je compris dans son chant qu'il était heureux du rendre à la matière ce
+que la matière lui avait donné, le désir de jouissances matérielles, et
+trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils des plus odieux. Tel
+avait été le but de toute sa vie."
+
+"Je cherchai à réveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout
+d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignèrent seulement
+pas me répondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur présentai un
+crucifix qu'ils outragèrent par leurs crachats comme de nouveaux Judas."
+
+"Enfin Paulo vers lequel je tentai une dernière espérance, me fit peur,
+je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux était dans
+un délire complet, mais un de ces délires qui ne s'exprime pas par
+d'énergiques transports, mais par des paroles incohérentes, où le
+cynisme de la pensés le dispute à l'obscénité de la parole."
+
+"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son passé,
+il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un calme se
+faisait. J'essayai bien des fois à en profiter pour me faire entendre.
+Et alors c'était plus affreux encore. Il sortait de sa tranquillité
+apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait qui attendait
+à la porte du cachot que l'heure du supplice fut arrivée. Il croyait
+voir ses gestes d'impatience parce que le moment ne venait pas assez
+vite. Il décrivait les plis et replis de la corde qui devait l'étrangler
+et qu'il croyait déjà avoir autour du cou. Il se représentait les
+vociférations de la foule rendue furieuse par le nombre et l'énormité de
+ses forfaits. Puis un instant après, il élevait la voix, mais alors sur
+un ton de supplication il conjurait cette même foule d'attendre au
+moins que la brise imprimât à cette masse inerte, à ce cadavre et à ces
+membres pantelants, un balancement qui les ferait se heurter sur les
+poteaux du gibet comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."
+
+5 heures A. M. "Rodinus continue sa mélopée inconnue. A quelle divinité
+adresse-t-il ce chant? Oh! si c'était à ce Dieu qu'il affecte de ne pas
+connaître, au moins conserverais-je une lueur d'espoir sur son avenir,
+mais non c'est une glorification de ses forfaits. Il les passe en revue
+dans sa mémoire et regrette de ne pouvoir en savourer les délices plus
+longtemps."
+
+10 1/2 heures A. M. "Rien n'est changé dans l'attitude de Rodinus. Paulo
+a eu un accès de frénésie épouvantable. Il se croyait poursuivi par ses
+victimes. Il leur demandait pitié, miséricorde, comme elles-mêmes ont dû
+le faire lorsqu'ils les outrageait ou les mettait à mort. Ses cheveux se
+dressaient d'épouvante, il attendait, disait-il des ricanements d'enfer
+et les cris de joie des démons qui le conviaient à leur horrible fête.
+Il entrevoyait les tortures des damnés, il répétait leurs lamentations
+et leurs gémissements. Son oeil était hagard, il tremblait de tous ses
+membres. Son grincement de dents augmente encore l'horreur de tous les
+témoins de cette épouvantable scène. C'est bien là la peinture que
+l'écriture nous fait de la mort du pécheur impénitent. _Dentibus suis
+fremet et labescet_. Puis il est tombé dans un état de torpeur, il n'est
+plus qu'une masse inerte."
+
+"Le silence du cachot n'est troublé que par le bruit de sa respiration
+stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident et plus
+saccadé. C'est la ronde du jongleur qui évoque les esprits infernaux.
+Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"
+
+"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui entrent
+suivis des officiers de justice."
+
+"Je me précipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore dix
+minutes de répit. Un des officiers tire sa montre et dit en secouant
+tristement la tête qu'il a déjà différé l'exécution de quelques minutes
+et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet instant comment
+l'eussent-ils employé? Eussent-ils enfin dans ce moment suprême, tourné
+un regard de repentir et de supplication vers Dieu? Hélas! je n'ose plus
+rien espérer que dans l'immense miséricorde de la Divine Providence."
+
+"La seule chose que j'ai pu obtenir a été l'aveu complet que Paulo m'a
+fait, et dont je ne doutais pas, qu'il était avec ses deux complices les
+meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse pour lequel celui-ci
+avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait ourdi cette trame
+diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline ressentait pour lui.
+Les deux autres bandits l'avaient aidé dans l'exécution."
+
+"Pendant qu'on préside aux funèbres apprêts du supplice, je vais de l'un
+à l'autre, je les exhorte en pleurant à se préparer à paraître devant
+Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de contrition."
+
+"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est éteinte. Son
+oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration ou plutôt un
+râlement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend rien, il ne peut
+plus se mouvoir."
+
+"Rodinus détourne la tête avec dégoût quand je lui présente pour la
+seconde fois l'image du Dieu crucifié. Il l'aurait même souillé de
+nouveau par un crachat si je ne me fusse empressé de le retirer."
+
+"Enfin la toilette est terminée, leurs chaînes leur ont été enlevées,
+ils ont la corde au cou et les mains liées derrière le dos."
+
+"Le cortège se met en marche. Quatre aides portent Paulo toujours
+insensible et le déposent sur la trappe fatale, Rodinus l'a précédé. Il
+a toute la stoïque férocité du sauvage. La tête haute il jette d'abord
+un regard de défi sur la foule et regarde avec indifférence le bourreau
+qui passe l'extrémité de la corde dans le crochet. Il ne veut pas
+permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses yeux comme on vient de le
+faire à Paulo."
+
+"La foule est à genoux et prie. Moi, la figure prosternée sur le gibet,
+j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est ouverte et que
+deux âmes viennent de paraître devant le tribunal suprême, et quelles
+sont jugées!!!... Ah! puissent-ils avoir trouvé miséricorde auprès de
+Dieu!!!!!!"
+
+"Voilà, mon cher frère, les détails aussi exacts que possible, voilà
+aussi la fin déplorable de ces deux grands coupables. Pourtant, malgré
+toute l'apparence de l'inutilité de nos prières, redoublons cependant
+nos instances auprès du Très-Haut. Qui sait?"
+
+
+
+Je ferme en frissonnant ce journal, il m'échappe des mains. J'essuie les
+sueurs glacées qui inondent mon front.
+
+J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce monde
+invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la barrière.
+Ma pensée se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement les y
+attendait.
+
+Je ne sais combien d'heures j'ai passé dans ces pénibles réflexions mais
+tout à coup mes idées prennent un autre cours. Une figure angélique
+vient faire contraste avec les leurs que je crois entrevoir parmi celles
+des démons. Cette figure est celle d'Angeline, de la mère d'Adala. Il me
+semble entendre cette voix qui n'avait plus rien de terrestre à me
+dire, au moment où son âme allait s'envoler vers le ciel et après la
+confession que je lui avait faite: "Père viens m'embrasser. Je te confie
+mon enfant, mon Adala."
+
+Ce dernier nom a un effet magique. Il m'éveille comme d'un affreux
+cauchemar et la chère petite lettre d'Adala est là devant moi qui semble
+me sourire et m'inviter à l'ouvrir.
+
+Je la saisis avec émotion, je la tourne et retourne en tout sens avant
+que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa main a
+touché. Il faut que j'attende quelques instants avant que de pouvoir
+distinguer l'écriture, tant les larmes obscurcissent mes yeux.
+
+"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voilà déjà plus de quatre mois
+que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passé un seul instant sans
+penser à toi. Je me suis bien ennuyée et je m'ennuie encore beaucoup de
+ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et t'embrasser."
+
+"Je n'ai pas non plus oublié toutes les belles histoires que tu me
+racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient
+pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais de si
+drôles que j'en ris encore rien qu'à y penser."
+
+"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore
+aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se
+mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque chagrin
+que je te causais et tu étais trop bon pour me dire en quoi je
+t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne
+l'étais alors et j'ai bien hâte de te revoir pour te demander pardon."
+
+"J'espère, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon soin de ta
+santé car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut arrivé quelque
+malheur, je crois bien j'en mourrais."
+
+"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de ce que tu
+ne m'écris pas."
+
+"Je suis à présent une grande fille. Les bonnes religieuses me disent
+qu'elles sont très contentes de mes succès. Elles ont pour moi toute
+espèce de bontés."
+
+"La mère supérieure et l'assistante me font souvent venir dans leurs
+chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons, mais je ne sais
+pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles me parlent. Je
+n'ai pas besoin de rien demander, elles préviennent mes moindres désirs
+et me disent que c'est toi qui leur a donné l'argent pour y pourvoir."
+
+"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prévenances et
+je vais m'appliquer bien fort pour finir mes études au plus vite et
+aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu de ta petite
+fille."
+
+"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont été pendus
+ce matin. Toutes les bonnes religieuses étaient tristes nous aussi nous
+l'étions. C'est si terrible de penser que deux hommes vont être pendus,
+mais c'est plus affreux encore de songer qu'ils vont mourir sans s'être
+réconciliés avec Dieu. A dix heures trois quarts ce matin les glas des
+deux malheureux ont commencé à sonner. J'en frémis encore. Nous nous
+sommes rendues à la chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas osé
+demander s'ils ont fait leur paix avec Dieu."
+
+"Tu peux t'imaginer comme j'ai été contente de revoir mon ami Baptiste,
+aussi je l'ai embrassé bien fort."
+
+"Grand'mère vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte de ces
+beaux petits ouvrages en broderie sur écorce comme elle sait en faire.
+Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de toute espèce de
+fruits. J'aurais voulu que ma tante supérieure lui donna de l'argent,
+j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais elle m'a embrassée
+en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle n'en a besoin. Je t'en
+aimerais encore plus fort pour cela si j'en étais capable."
+
+"A présent je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi qui
+écris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes qui le
+fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."
+
+"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai écrire une
+lettre seule. Juges si je vais travailler."
+
+"Je t'embrasse mille et mille fois,
+
+Ta petite fille,"
+
+ADALA
+
+20 Septembre.
+
+
+
+La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me plus à
+savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette délicieuse
+rêverie et retourner dans ma cabane.
+
+Mes amis étaient éveillés. Je me fis raconter les derniers jours des
+bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient été plus diaboliques
+encore dans leurs actions que le bon prêtre ne me l'avait dit.
+
+Un jour un d'eux lui avait presque coupé un doigt avec ses dents pendant
+qu'il lui présentait à boire, comme il le lui avait demandé.
+
+Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes pendant
+qu'il avait le dos tourné.
+
+Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphèmes, d'obscénités de
+toutes sortes que ce saint prêtre n'eût entendus de leurs bouches et
+souffert avec une patience et une douceur angéliques.
+
+Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au plus vite à
+ma chère enfant.
+
+
+
+
+
+VIE INTIME
+
+Quoiqu'il m'en coûtât beaucoup d'être pour plusieurs années séparé
+d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par goût que
+par un besoin de distraction et de mouvement, je repris avec mes amis la
+vie de coureur des bois.
+
+J'étais parfaitement tranquille au sujet de ma fille chérie, je savais
+qu'elle trouverait, auprès de mes bonnes soeurs tout le bonheur
+possible. Pour lui éviter des chagrins que ma vue aurait pu lui causer,
+je résolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je me proposai de
+lui écrire deux fois par année quoique je fusse convaincu qu'elle était
+incapable de m'oublier.
+
+Nos préparatifs de départ ne furent pas longs et nous partîmes bien
+décidés à ne plus nous séparer et à partager à chaque retour au poste
+les profits de notre chasse.
+
+Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que tout
+le monde connaît. Qu'il me suffise de dire que nos chasses furent assez
+fructueuses et que je passai les cinq années qui suivirent dans un calme
+et une tranquillité d'esprit que je n'avais pas encore connus.
+
+Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beauté primitive, les
+courses dans les bois et la préparation de nos pelleteries faisaient le
+charme de nos journées. Puis le soir arrivé nous nous trouvions réunis
+autour d'un bon feu et les histoires et la gaîté intarissable du Normand
+et du Gascon, embellissaient nos soirées.
+
+Les trois années que je m'étais condamné à passer sans embrasser Adala,
+étaient expirées, je résolu de me rendre à Québec. Grande fut la joie de
+mes soeurs et de la petite en me voyant.
+
+L'enfant s'était admirablement développée, et avait considérablement
+grandi. Elle ne savait que faire pour me témoigner son bonheur. Elle
+riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes genoux et m'embrassait.
+Combien j'étais heureux de tous ces témoignages d'amour. Non je ne les
+eus pas changé pour tous les trésors de la terre.
+
+Je passai une semaine auprès d'elle, lui faisant visiter la ville et
+ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle éprouvait de voir tant de
+merveilles et de beautés qu'elle ne connaissait que par ouï dire.
+
+Il va sans dire que nous allâmes aussi chercher la grand'mère et
+l'installâmes auprès de nous pour qu'elle prit part à la joie commune.
+
+Ces huit jours furent de courte durée. Si la voix de la raison n'eut
+cédé à celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec moi.
+La vie de réclusion s'accordait peu avec le caractère d'Adala. Ce qu'il
+fallait à cette chère enfant c'était la vie libre et indépendante,
+indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle ressentait un
+entraînement véritable pour la vie demi sauvage. Mais il me fallut céder
+devant le devoir.
+
+Après l'avoir pressée plusieurs fois dans mes bras, je me séparai
+d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher et
+qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu'à la mort de l'un de nous.
+Aglaousse, de son côté, promit de venir nous rejoindra et de la visiter
+plus souvent encore d'ici à ce temps-là.
+
+Je dis adieu à mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant. Ces
+recommandations étaient bien superflues.
+
+Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'éloignant d'elles, et aussi
+longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un regard sur le
+toit qui recouvrait des êtres qui m'étaient plus chers que la vie.
+
+Jamais de ma vie, je n'ai éprouvé autant d'ennui que pendant les
+premiers mois qui suivirent cette séparation.
+
+Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient à un endroit désigné
+et nous reprîmes la vie active.
+
+Pendant la courte visite que j'avais faite à Adala, je lui avait souvent
+parlé du campement que nous avions établi auprès du Lac à la Truite. Je
+lui avais décrit le paysage si beau et les jouissances qu'on y trouvait.
+L'enfant avait écouté ces détails avec des larmes de plaisir. Elle me
+fit promettre en la laissant d'y construire un logement et que ce serait
+là que désormais nous habiterions.
+
+Ses désirs étaient pour moi des ordres impérieux, aussi vers la fin de
+la seconde année, nous construisîmes ces cabanes que je ne changerais
+pas pour le plus somptueux des palais.
+
+Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installés, nous goûtons un
+bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit venu assombrir
+notre ciel, a été la mort de mes deux soeurs qu'une épidémie a emportées
+successivement dans l'espace de deux mois Chères saintes femmes, elles
+se sont éteintes comme elles ont vécu, dans la paix du seigneur, après
+une carrière bien remplie d'années, mais encore plus de bonnes oeuvres.
+
+Vous ferai-je maintenant une description de la manière dont nous passons
+notre temps. Peut-être pourrait-elle vous intéresser.
+
+Le chant des oiseaux nous éveille dès le matin et souvent à ce chant
+s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agréable à mon oreille,
+c'est celui de mon Adala qui semble leur répondre. Elle a, pour ainsi
+dire, apprivoisé ces chers petits enfants des bois, car elle charme tout
+ce qui l'entoure.
+
+La culture des plantes, les broderies sur écorce, la couture et la
+lecture constituent ses occupations de la journée.
+
+Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d'été conduire
+son léger canot avec une adresse merveilleuse, sur les eaux tranquilles
+du lac. Puis quand tout est silencieux dans la nature, sa voix s'élève
+pure et argentine pour chanter un de ces, cantiques si touchants par
+leur naïve beauté, et qui sont une prière, une invocation.
+
+C'est alors que les échos des montagnes saisissent ces notes si
+fraîches, qu'ils les répètent et se les renvoient les uns aux autres
+comme s'ils voulaient se les graver profondément dans leur mémoire.
+
+Parfois aussi je l'amène à des expéditions de chasse, mais ces jours-là,
+je suis presque toujours certain de faire buisson creux. Il ne faut
+pas tirer sur ce pauvre lièvre qui ne nous fait aucun mal, dit-elle,
+n'abattez pas cette mère perdrix qui peut-être laisserait des enfants
+orphelins et personne alors pourvoirait à leur nourriture.
+
+Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se présente,
+oh! alors malheur à lui, car elle tire avec la plus grande précision.
+Elle aime beaucoup la légère carabine que je lui ai achetée et qui est
+du plus beau fini. Elle ne perd pas une occasion d'en faire admirer le
+mérite.
+
+Lorsqu'elle se promène sur les bords du lac, elle est suivi d'une
+marmotte devenue l'hôte de sa maison et sa compagne inséparable.
+Plusieurs couvées de canards sauvages qu'elle à réussi à apprivoiser
+et qui viennent manger tour à tour dans sa main, en poussant des cris
+assourdissants, lui font cortège.
+
+Rien de ses pas, de ces démarches, ni de ses actions, n'échappe aux
+regards ravis de sa grand'mère et des miens, nous en examinons tous les
+détails pour y trouver de nouveaux charmes, nous l'aimons tant.
+
+Son caractère est quelque peu fantasque et aventureux, mais d'après mes
+recommandations elle ne s'éloigne jamais seule de la maison. Deux dogues
+énormes, qui sauraient la protéger dans le cas d'une mauvaise rencontre,
+sont les gardes les plus sûrs.
+
+Le temps de chaque journée est ainsi réglé et les heures fuient avec une
+rapidité sans égale. Nous sommes loin de trouver le temps monotone et de
+vivre dans l'isolement. Chaque jour un chasseur ou un amateur de pêche
+vient nous demander un gîte. Nous avons aussi des nouvelles de tous
+cotés, car jamais ici le pain et l'hospitalité ne sont refusés.
+
+Bien souvent il y a surcroît de vie et de gaîté dans l'habitation, c'est
+qu'alors Baptiste et ses deux inséparables compagnons sont venus nous
+visiter et se reposer de leurs fatigues.
+
+Oh! ce sont ces jours-là de vrais dîners de _Gamache_ ou de
+_Sardanapale_. Tout ce que la forêt peut offrir de gibier à plumes ou
+à poil est mis à contribution. Quelle folle gaîté préside au repas, le
+Gascon et le Normand ont eu de quinze jours à un mois pour renouveler
+leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques. Adala rit
+aux larmes, la grand'mere et moi rions de la voir rire et à ce concert
+d'éclats de rire se joint comme basse la grosse voix de Baptiste.
+
+Des histoires on passe au chant, du chant à la danse, c'est Baptiste qui
+fait la musique. Il imite avec sa voix toute espèce d'instruments. Ses
+poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble, ses pieds marquent
+la mesure et les deux français exécutent des cabrioles, des pas, des
+sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire, assurent-ils dans tel
+ou tel pays où il n'ont pourtant jamais été, la petite de se tordre de
+rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces fêtes se prolongent deux à trois
+jours.
+
+Mais quand les froids d'hiver commencent à nous menacer, nous descendons
+au village pour laisser passer les mois les plus rigoureux.
+
+La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui
+s'obstine à ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais
+seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai soin
+avant de les laisser de pourvoir à tous leurs besoins. Nous leur faisons
+aussi de fréquentes visites dans le cours de l'hiver.
+
+Nous allons habiter des appartements confortables auprès de l'église du
+hameau. Quelques bons voisins viennent fréquemment nous visiter. Dans la
+journée nous faisons des courses de traîneau et le soir le curé vient
+s'asseoir au coin du feu et nous réjouir par une intime et charmante
+causerie.
+
+Telle est la vie que nous menons depuis sept années. Hélas! elles ont
+été bien courtes comparées à celles du passé, mais aujourd'hui un nuage
+de tristesse vient troubler mon bonheur, c'est une inquiétude bien
+naturelle, car je sens d'un jour à l'autre le poids des ans qui
+s'appesantit sur moi.
+
+J'éprouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que mon pied
+qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus rapides, ne se
+traîne plus que péniblement même sur un terrain uni.
+
+Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec
+tristesse que quand tous les deux nous aurons quitté la terre, ce qui ne
+saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chère petite fille?
+
+Je dissimule autant que je le puis les traces de ma décrépitude, mais
+Adala semble s'en être aperçue, elle m'entoure de plus de soins, de
+prévenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un seul instant,
+elle parait inquiète. Elle me regardait l'autre jour avec un oeil plein
+de tristesse, tout à coup une larme est venue glisser sur ses joues,
+elle s'est empressée de la faire disparaître et de me sourire. Je lui en
+ai demandé la cause. C'est une vilaine poussière m'a-t-elle répondu!
+
+Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu. Je
+voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses compagnons n'y
+sont pas.
+
+Les deux français sont partis pour une longue expédition de chasse.
+Baptiste a pour ainsi dire abandonné la vie des bois, il s'est mis à la
+culture et nous ne le voyons plus que rarement.
+
+Mon Dieu, comment pourrai-je faire prévenir Monsieur Fameux de l'état
+précaire où je me trouve.
+
+Je me suis ouvert à lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection
+pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mère quand je ne serai plus.
+Cette mission, il l'a acceptée, car il sait que je n'ai personne autre
+à qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je le visse avant de
+mourir.
+
+Adala s'est bien offerte pour aller le chercher.
+
+La vaillante enfant je l'ai refusée. La distance est si grande et je
+crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant elle
+a si fortement insisté que j'ai cédé à ses instances, car je sens que
+mes heures sont comptées.
+
+En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes sont
+tombées sur mes joues et m'ont réchauffé le coeur.
+
+Je profite de son absence pour écrire ces dernières lignes que ma main
+tracera:
+
+Que je te remercie, ma chère Adala, d'avoir égayé ma triste vieillesse
+par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais en esprit, le
+courant d'une vie tourmentée, je me sentais écrasé sous le poids des
+événements de mon existence, ta franche gaîté est venue m'arracher bien
+des fois l'amertume gui peut-être eut fini par s'emparer de moi.
+
+Tu as été dans la maison la lumière, la joie et la vie, car tu en étais
+l'âme bénie. Sois donc à jamais heureuse Adala pour tout le bonheur que
+tu m'as fait.
+
+Que ta vie soit aussi calme que la mienne à été tourmentée. Que le ciel
+t'accorde les trésors de jouissances que je n'ai pas connues. Enfin sois
+heureuse autant que mon coeur le désire.
+
+Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien soin. Tu sais
+combien elle s'est dévouée pour toi, mais je connais trop bien ton
+coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu l'aimeras autant
+qu'elle t'a aimée.
+
+Penses aussi quelquefois à ton vieil ami Hélika, donnes-lui un souvenir
+et quand ta voix se mêlera, le soir, à la prière des anges, demandes
+miséricorde pour lui!!!!
+
+Adieu, Adieu...
+
+HÉLIKA.
+
+
+Ici se terminait le manuscrit.
+
+Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le même jour que nous fîmes rencontre
+de cette charmante enfant à la décharge du Lac.
+
+Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux dernières
+phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondément émue. Nous
+respectâmes sa rêverie. Du revers de sa main il essuya une larme, puis
+avec un doux sourire il nous dit; si vous le voulez bien, Messieurs,
+nous allons déjeuner.
+
+Effectivement l'aurore paraissait, la nuit était passée sans que nous
+nous en fussions aperçus, tant ce récit nous avait intéressé.
+
+Et la jeune fille, demandâmes-nous tous ensemble, qu'est-elle devenue?
+
+Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de vous la
+raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus à bien des souvenirs de
+ma vie qu'il me serait pénible de rappeler en ce moment.
+
+Si cette narration vous a présenté quelqu'intérêt, je vous réserve
+l'autre partie pour l'occasion où j'aurai le plaisir de vous revoir.
+
+Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant.
+
+C. DeGUISE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Hélika, by Charles DeGuise
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 ***
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+ <title>HÉLIKA--Mémoire d'un vieux maître d'école.</title>
+ <meta name="author" content="Charles DeGuise">
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+
+
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 ***</div>
+
+<h1>HÉLIKA</h1>
+
+<h2>MEMOIRE D'UN VIEUX MAÎTRE D'ÉCOLE</h2>
+
+<h5>PAR LE</h5>
+
+<h3>Dr. CHS. DeGUISE</h3>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA RÉUNION D'AMIS.</h3>
+
+<p>C'est en vain que nous chercherions à nouer des liens plus forts:
+et plus durables que ceux qui nous unissent à nos compagnons
+d'école, et à nos condisciples de collège. La vieille amitié d'autrefois
+a jeté dans nos coeurs des racines si profondes, que nous les
+sentons grandir avec le nombre de nos années.</p>
+
+<p>Lorsque rage à desséché notre veine, et que les blessures de la
+vie ont laissé sur chaque épine du chemin le reste de nos dernières
+illusions, elles viennent nous réjouir et nous consoler sous la
+riante et gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son
+espièglerie et son insouciance. Ses racines ont alors produit des
+fleurs précieuses que le vieil âge se plait à cueillir comme l'a fait
+l'auteur des "Anciens Canadiens."</p>
+
+<p>Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous
+sont restés plus sympathiques; parce qu'ils étaient d'un caractère
+plus conforme au nôtre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou
+espiègles, suivant, qu'ils ont pris eux-mêmes plus ou moins; de part
+dans nos escapades d'écoliers. Aussi quels francs éclats de rire,
+lorsque nous nous rencontrons et nous racontons nos réminiscences
+du passé, de notre vie d'école, et de nos années de collège.</p>
+
+<p>En parlant de la jeunesse, temps hélas, bien éloigné de moi
+aujourd'hui, il m'est revenu une narration, et la lecture d'un
+manuscrit, faite par un ancien maître d'école, qui sont encore
+l'une et l'autre dans un des replis de ma mémoire, comme un
+émouvant souvenir des temps passés. Ces souvenirs datent de loin,
+puisque je n'avais qu'à peine vingt ans lorsque je les entendis de
+la bouche du père d'Olbigny.</p>
+
+<p>Le père d'Olbigny était un vieux maître d'école.</p>
+
+<p>Il était un jour, arrivant on ne savait d'où, venu prendre possession
+de l'école de notre village.</p>
+
+<p>Après un examen passé devant le curé et les syndics, qui n'étaient
+malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait été décidé qu'il
+était capable de nous enseigner l'alphabet.</p>
+
+<p>Or, le père d'Olbigny était un homme instruit, profondément
+instruit. Il parlait, et écrivait correctement plusieurs langues
+anciennes et modernes; comme nous pûmes en juger plus tard.</p>
+
+<p>Son extérieur n'était rien moins que prévenant en sa faveur.
+Une balafre affreuse lui partageait transversalement la figure, et
+lui donnait une expression étrange; mais ses yeux étaient si bons,
+si doux et si chargés de tristesse; ses procédés à notre égard si
+affectueux et si paternels, que nous l'aimâmes à première vue et
+nous nous livrâmes à l'élude, crainte de lui faire de la peine. Il
+nous traitait tous avec la même bonté, mais il y avait une classe
+qui paraissait lui être privilégiée. Cette classe se composait de
+jeunes gens de mon âge et j'en faisais partie.</p>
+
+<p>Ce fut donc en pleurant qu'il reçut nos adieux, lorsque nous
+laissâmes l'école pour endosser la livrée de collégiens.</p>
+
+<p>Un soir, dix ans après, nous retrouvions les mêmes condisciples
+de cette classe, au coin du feu où nous avions été conviés par l'un
+de nous. Naturellement, nous vînmes à parler de notre temps
+d'enfance et de notre cher monsieur d'Olbigny. Il avait laissé nos
+endroits, et ce fut alors que l'un de nous, nous informa qu'il
+habitait une maison écartée à quelque distance du village de B....,
+et qu'il y vivait en véritable ermite.</p>
+
+<p>Nous décidâmes, séance tenante, d'aller passer une soirée avec
+lui.</p>
+
+<p>Il vivait, paraissait-il, dans un pénible état de gêne. Plusieurs
+de mes amis. étaient riches, une souscription fut ouverte et la
+bourse qui fut formée lui fut transmise sous forme de restitution.
+Il avait, reçu par ce moyen de quoi vivre largement, comparativement,
+pendant deux ans.</p>
+
+<p>Au jour fixé, personne ne manqua à l'appel.</p>
+
+<p>Le père d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous reçut
+comme ses véritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que
+nous avions apportés le rendirent plus expansif. Il nous avoua
+qu'une main inconnue lui avait, fait une restitution; cette main,
+ajouta-t-il plaisamment, ne peut venir que du ciel, parce que je ne
+connais personne sur la terre qui me doive restitution. Ce fut
+après un toast pris à sa santé, et qu'il nous eut affectueusement
+remerciés, qu'il continua:</p>
+
+<p>Il fait bon, mes amis, d'être jeunes, de voir l'avenir se dérouler
+devant nous avec tous les rêves dorés que l'espérance nous fait
+entrevoir. Vous voir réunis autour de ma table, me rappelle une
+époque bien éloignée, et cependant à peu près analogue.</p>
+
+<p>Nous étions nous aussi, mes compagnons d'école et moi, autour
+de la table d'un professeur, qui avait autant de plaisir à nous recevoir
+que j'en éprouve aujourd'hui. Hélas! j'étais cette soirée-là
+bien gai, bien joyeux, et me doutais guère qu'elle aurait une si
+grande influence sur le reste de ma vie.</p>
+
+<p>Si je croyais que cette histoire put vous intéresser, je vous en
+raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un
+manuscrit, écrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur
+même d'un drame terrible de jalousie et de vengeance.</p>
+
+<p>Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutôt
+cette bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumèrent
+et ce fut avec un religieux silence que nous écoutâmes le
+palpitant récit qui va suivre:</p>
+
+<p>Il y a au delà de soixante ans que quelques amis et moi avions
+formé le même projet que vous exécutez, d'aller revoir notre
+ancien professeur. C'était un bon vieux curé qu'on appelait
+monsieur Fameux. Il habitait un village qui se trouvait presque
+sur la lisière des bois. Rien ne pouvait d'ailleurs mieux nous
+convenir. Nous avions décidé dans notre réunion, d'aller faire
+une partie de chasse et de pêche auprès d'un lac qui se trouvait à
+quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions qu'un
+faible détour à faire pour aller lui serrer la main. Outre le
+plaisir que nous éprouvions d'avance à revoir ce bon vieux père,
+nous espérions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous
+ferait connaître parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission.
+Bien que l'heure du soir fut avancée, nous nous dirigeâmes
+vers le presbytère, et ce fut en nous pressant dans ses bras que
+monsieur Fameux nous reçut. Jamais nous ne pouvions arriver
+plus à propos, car il nous annonça au réveillon que lui-même
+partait le lendemain matin pour aller explorer des terres auprès
+du même lac, qu'on lui avait dit être très fertile, et où il avait
+intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
+sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards étendus
+sur le parquet, la tête sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par
+leurs ronflements capable de réveiller les morts. Voilà nos
+guides, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Enfin, après une intime causerie, nous récitâmes la prière et
+nous nous étendîmes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier
+d'entre nous s'endormit, le prêtre agenouillé priait encore.</p>
+
+<p>Le lendemain, le soleil radieux s'élevait à peine de l'horizon
+que nous étions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendîmes.</p>
+
+<p>Je ne sais quel charme cet homme de bien répandait sur tout
+ce qu'il faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions
+au dedans de nous un calme, une paix et un bonheur intimes
+que je n'ai peut-être jamais éprouvés depuis. Le déjeuner se
+se ressentit de notre disposition d'esprit, il fut gai et pétillant de
+bons mots; puis havre-sacs sur le dos, nous prîmes, en chantant
+de gais refrains, le chemin des grands bois.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE VOYAGE</h3>
+
+<p>Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais
+à mesure que le soleil s'élevait, la chaleur devenait de plus en
+plus forte, et vers midi, l'air était suffocant. Les moustiques,
+cette journée-là, s'étaient liés pour soutirer le droit de passage;
+aussi, fallut-il que chacun du nous leur payât un tribut; à vrai
+dire, ils étaient encore plus avides que certains douaniers auxquels
+vous n'avez pas donné un bonus. Les enflures et les
+démangeaisons insupportables, que leurs piqûres nous causaient,
+faisaient presque regretter d'être venus si loin chercher le plaisir.
+De plus, les sources d'eau que nos guides s'attendaient à
+rencontrer sur notre route, étaient taries en conséquence de la
+sécheresse exceptionnelle de l'été.</p>
+
+<p>Vers quatre heures de l'après midi, nos gosiers étaient arides,
+nos palais desséchés et nos estomacs criaient famine. Depuis le
+matin, nous n'avions que grignoté par ci par là quelques morceaux
+de biscuits, tout en marchant. Malgré l'assurance que nos
+guides nous donnaient, que nous n'étions plus qu'à deux milles
+de la chute; nous allions faire halte, lorsque la grosse voix de
+Baptiste, notre premier guide, se fit entendre. Il avait pris les
+devants depuis quelque temps, et jamais refrain plus agréable
+parvint à nos oreilles. A boire, à boire, qui donc en voudra
+boire chantait-il en même temps qu'il se montra portant une
+énorme gourde bien remplie. Après que nous eûmes avidement
+vidé le contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques
+minutes de repos, nous nous remîmes en route rafraîchis et
+réconfortés. Les guides entonnèrent les gais chants des voyageurs
+canadiens, ensemble nous fîmes chorus. Point ai-je besoin
+de dire que ces chants n'eussent pas été admis au Conservatoire
+de Paris.</p>
+
+<p>Enfin haletants, fatigués, méconnaissables par l'enflure causée
+par les piqûres des mouches, nous arrivâmes sous la direction
+de Baptiste dans une charmante érablière où le bruit d'une forte
+chute d'eau se faisait entendre. C'était l'oasis désirée. Des
+hourras frénétiques la saluèrent. Nous allions nous élancer
+dans la direction de la chute, lorsqu'un sifflement aiguë et un
+signe énergique de Baptiste qui se tenait immobile au milieu du
+sentier, nous arrêta. Il nous montrait du doigt une magnifique
+famille de perdrix branchées sur un arbre du voisinage. Elles
+semblaient être venues s'offrir intentionnellement comme le
+menu du repas, aussi n'en fîmes nous pas fi. Quatre à cinq
+coups de feu jetèrent à nos pieds la bande emplumée. De grands
+battements de mains de la part de monsieur Fameux et des
+spectateurs furent la couronne de ce bel exploit. Notez que nous
+avions tiré les perdrix presqu'à bout portant.</p>
+
+<p>La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui était
+resté en arrière, arriva avec quatre beaux lièvres qu'il avait
+rencontrés; mais elle devint délirante quand nous aperçûmes
+bouillonner l'eau des cascades dont nous n'étions plus éloigné
+que de quelques pas.</p>
+
+<p>Une minute plus tard, nous étions sur les bords de la rivière
+et aux pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse
+contempler. Le spectacle était beau, grandiose, et bien digne
+eut-il été le seul de nous faire oublier les tourments de la soif et
+de la faim que nous avions endurés, mais ventre affamé n'a pas
+d'oreilles, c'était le temps ou jamais de le dire, car ce qui nous
+réjouit le plus et nous mit en belle humeur, ce fut lorsque des
+feux furent allumés et que les marmites commencèrent à bouillir.
+Pendant ce temps, tout le monde était à l'oeuvre. Les uns écorchaient
+les lièvres, d'autres préparaient les perdrix, on découpaient
+des tranches de lard et de jambon; quelques-uns enfin
+bûchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les assiettes
+avec des écorces de bouleau et faisait des micoines, des fourchettes
+de bois, bref enfin, tout le monde ainsi à l'oeuvre fit
+merveille, et une demi-heure après, le bruit des mâchoires eut
+dominé celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a
+de cela bien près de soixante ans et je ne crains pas de répéter
+aujourd'hui à la face du monde que jamais repas fut mieux cuit
+et mieux assaisonné avec plus grande sauce de l'appétit, que celui
+que nous prîmes on plutôt dévorâmes au pied de la chute de la
+décharge du Lac à la Truite. Enfin les appétits satisfaits, les
+pipes allumées, nous nous étendîmes avec délices sur les bords
+de la rivière.</p>
+
+<p>Il eut été difficile de choisir un plus beau moment pour contempler
+le paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientôt
+s'enfoncer derrière le rideau des grands arbres, les oiseaux dans
+leur suave et beau langage le saluaient et lui souhaitaient le
+bonsoir; quelques petits écureuils, d'un air éveillé et mutin,
+s'approchaient en sautillant, leurs queues coquettement retroussées,
+pour glaner quelques restes de notre repas; puis vifs
+comme l'éclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
+de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colère ou de
+plaisir.</p>
+
+<p>Mais la beauté qui ne pouvait être surpassée, était celle de la
+chute, avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant.
+Les rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi
+tout émaillés de diamants. L'arc-en-ciel brillait à leurs pieds de
+ses plus vives couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait
+au bas, tranquille d'abord, puis comme prise d'un accès
+subit de rage, se ruait un instant après frémissante et écumeuse
+de cascades en cascades, hérissant la crête de chacune de ses
+vagues, comme pour attester sa colère de voir son cours intercepté.</p>
+
+<p>Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautés sauvages
+et primitives étaient égalés, surpassés peut-être par la
+grandeur de la chute elle-même.</p>
+
+<p>L'eau se précipitait d'une hauteur d'à peu près cinquante
+pieds; mais dans sa chute, elle rencontrait d'énormes rochers
+superposés les uns aux autres, bondissant de l'un à l'autre, elle
+s'élevait et retombait blanche et floconneuse comme la neige,
+pour se former un peu plus bas, en gerbes de diamants auxquels
+le soleil couchant, ce véritable peintre céleste, imprimait ses
+plus magnifiques nuances et son plus éclatant coloris.</p>
+
+<p>La splendeur de ce tableau ne saurait être surpassée. Toutefois,
+un pic incliné d'une hauteur de cent pieds au dessus de la
+chute, et dont la base était minée par l'incessant travail de la
+rivière attirait notre attention dans ce moment. Nous en étions
+même à supputer, combien il lui faudrait de temps, avant que
+de parvenir à le précipiter dans l'abîme, lorsque sur une des
+pointes les plus élevées, survint une apparition presque fantastique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE LAC.</h3>
+
+<p>Cette apparition était celle d'une jeune fille mollement appuyée
+sur une légère carabine de chasse. Deux dogues énormes étaient
+à ses côtés. Le costume de cette jeune fille était demi-sauvage
+autant que nous en pûmes juger. Nous ne pouvions comme de
+raison, par l'éloignement, distinguer ses traits; mais à sa taille
+svelte et dégagée, au contour de ses épaules, et telle qu'elle nous
+apparut dans sa pose à la fois gracieuse et nonchalante, nous
+nous formâmes l'idée qui se confirma plus tard, qu'elle était
+admirablement belle.</p>
+
+<p>Monsieur Fameux la reconnut.&mdash;Adala seule, dit-il, où donc
+est le vieil Hélika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant à Baptiste,
+elle semble nous avoir reconnus tous les deux, et la voilà qui
+nous fait signe d'aller la rejoindre. Si Hélika, qui ne la laisse
+jamais d'un seul pas, n'est pas auprès d'elle; c'est qu'un malheur
+lui est arrivé ou qu'il gît sur son lit de mort. La jeune fille
+comprit sans doute le signe que Baptiste lui adressa, car elle s'assit
+dans une pose pleine de grâce et de tristesse, pendant que notre
+guide allait traverser la rivière plus loin dans un endroit guéable.</p>
+
+<p>Les chiens s'étaient étendus à ses pieds, comme deux vigilantes
+sentinelles. Nous aurions dû le dire déjà, Baptiste était le type
+du chasseur et du trappeur canadien. Il était par conséquent le
+commensal et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possédait
+la langue et les dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous
+pressâmes monsieur Fameux de questions. L'histoire de cette
+malheureuse enfant des bois est bien douloureuse, nous répondit-il
+d'une voix pleine d'émotion; mais elle ne m'appartient pas.
+C'était nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire plus long;
+mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme bien
+vous pensez ne firent que redoubler notre curiosité déjà bien
+surexcitée. Baptiste revînt au bout de quelque temps, sa bonne
+et honnête figure était empreinte de tristesse.</p>
+
+<p>Hélika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du
+secours. Nos coups de feu à la chasse de tantôt l'ont effrayée;
+elle a craint de rencontrer quelques pirates des bois; voilà,
+pourquoi elle s'est retirée sur l'autre rive et vous supplie d'arriver
+au plus vite. C'est Hélika qui l'envoie vous chercher; elle
+se fut rendue jusqu'à votre presbytère, si elle n'avait rencontré
+personne pour remplir son message auprès de vous. Hélika est
+gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il désire ardemment
+vous voir. Elle retourne immédiatement auprès de lui, avec
+l'espoir que nous la suivrons de près. Si vous n'êtes pas trop
+fatigué, mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre
+en marche, pendant que les autres guides dresseront des campements
+pour la nuit à vos jeunes compagnons. Demain, je les
+attendrai sur les bords du lac avec des canots. Le prêtre et
+Baptiste partirent immédiatement.</p>
+
+<p>La veillée se passa en conjectures. Cet incident nous avait
+singulièrement intrigués, parce qu'aucun des guides qui nous
+restaient ne pouvait donner des renseignements précis sur
+le nom et l'origine de la jeune fille. Tout ce qu'ils nous
+apprirent, ce fut qu'ils l'avaient bien souvent rencontrée dans
+les bois, toujours accompagnée d'un vieillard d'une haute stature,
+qui paraissait lui porter un amour et une sollicitude véritablement
+paternels. Bien plus, son attention pour elle, et ses soins
+étaient ceux de la mère la plus tendre. Ils ajoutaient aussi,
+qu'esclave de tous ses désirs, il venait de temps en temps dans le
+village, y séjourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y
+prenait les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient
+où recevaient, étaient celles de monsieur Fameux. Il la
+conduisait dans les magasins, ne regardait jamais au prix des
+étoffes qu'elle choisissait, suivant ses caprices, le prix en fut-il
+très élevé.</p>
+
+<p>L'un d'eux assurait même avoir entendu monsieur Fameux
+dire au père Hélika, tel était le nom du vieux sauvage: je suis heureux
+de voir combien vous vous donnez de peine pour former l'éducation
+de votre chère Adala, et combien elle répond admirablement
+à vos efforts, elle parle et écrit aujourd'hui parfaitement le
+Français.</p>
+
+<p>II y avait certes dans ces informations, matière plus que
+suffisante pour piquer notre curiosité déjà excitée à l'extrême.
+Malgré notre fatigue, nous mîmes longtemps avant de nous
+endormir tous, faisant des suppositions plus où moins ridicules
+ou extravagantes.</p>
+
+<p>De bonne heure, le lendemain matin, nos étions en route
+tout en discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours
+lorsqu'on est jeune, la gaîté nous était revenue Avec le repos;
+aussi ne mîmes-nous pas de temps à franchir les trois milles qui
+séparaient le lac du lieu de notre campement. Lorsque nous
+arrivâmes sur ses bords, deux beaux grands canots, creusés dans
+le tronc de gros pins, nous attendaient. Baptiste se promenait
+sur le rivage et du revers de sa main essuyait une larme.</p>
+
+<p>Hâtez-vous, messieurs, nous dit-il, le père Hélika désire vous
+voir. Il a paraît-il quelque confidence à vous faire, et le pauvre
+vieillard n'a plus bien longtemps à vivre. En peu d'instants nous
+fûmes installés dans les canots et pesâmes hardiment sur l'aviron.</p>
+
+<p>Le lac était beau ce matin là. Sa surface était plane et unie,
+pas une ride ne venait troubler le paisible miroir que nous
+avions devant les yeux. Quelques vapeurs humides s'élevaient
+ça et là des rochers ou de la masse d'eau. Elles nous apparaissaient
+comme les images fantastiques des fées de nos anciens
+contes. Les cris des huards se faisaient entendre de l'un ou l'autre
+rivage, tant l'atmosphère était calme. Parfois aussi, le martin-pêcheur
+nous envoyait des notes saccadées et stridentes, tantôt
+frémissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
+goujon. Les fleurs des glaïeuls, qui nageaient à la surface et
+s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser à un riche
+tapis de verdure émaillé de fleurs. Mais entre les rives et le pied
+des montagnes avoisinantes, de beaux grands arbres séculaires
+donnaient par les différentes nuances de leur feuillage un cadre
+magnifique au miroir qui s'étendait devant nous. Ces arbres
+avaient une grandeur et une majesté impossibles à décrire.</p>
+
+<p>Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment
+comme s'ils eussent voulu contempler leur beauté dans
+le cristal limpide de l'eau, tel que peut le faire une coquette
+jeune fille. D'autres au contraire élevaient leurs troncs énormes
+et secs, montrant ainsi leurs branches desséchées comme les
+membres d'un vieillard. Tandis qu'un bouquet verdoyant semblait,
+comme la tête d'un patriarche, avoir seul conservé un reste
+de sève et de vie. On voyait à ses pieds, des arbustes de différentes
+familles s'élever et sembler lui demander protection.</p>
+
+<p>Plus loin et du quatrième côté du lac, s'étendait une savane
+sombre et triste. Des arbres rabougris, une mousse épaisse, un
+terrain marécageux et rempli de fondrières donnaient à cet
+endroit un aspect solitaire et désolé. Il formait un contraste frappant
+qui faisait rassortir d'avantage la beauté des autres rives.
+Nous nageâmes en silence pendant quelque temps, absorbés
+dans la contemplation de la sauvage et pittoresque beauté de
+paysage, lorsqu'après avoir doublé un cap, nous aperçûmes
+un plateau élevé de quinze à vingt pieds qui dominait le lac et
+la rivière.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>HÉLIKA.</h3>
+
+<p>Sur ce plateau qui pouvait avoir une étendue d'une dizaine
+d'arpents, trois grandes huttes se touchant les unes les autres
+avaient été élevées. L'une d'elles avait une apparence toute
+particulière. Bien que comme les autres, elle fut construite de
+matériaux grossiers, sa forme ressemblait à celle d'une chaumière,
+elle était plus spacieuse que les autres. Le houblon et
+quelques vignes sauvages, en la tapissant à l'extérieur, lui donnaient
+un air de fraîcheur et de bien-être. Des fenêtres l'éclairaient
+de tous côtés, les unes donnant sur le lac, les autres sur la
+rivière, Nous connaîtrons plus tard comment le propriétaire
+avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant la
+profondeur des forêts.</p>
+
+<p>De forts volets garnis de fer avaient été posés pour les protéger
+du dehors. Par ci par là, un trou ou plutôt une meurtrière était
+percée. Enfin, on voyait combien Hélika, puisque c'était sa
+demeure, était jaloux de veiller à la sûreté de ceux qui l'habitaient.</p>
+
+<p>Les deux autres étaient construites de gros morceaux de bois,
+superposés les uns aux autres, et encochées à chacune de leurs
+extrémités pour s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidité
+à cette construction toute primitive. Ce fut vers la première que
+Baptiste nous conduisit. La chambre d'entrée était spacieuse et
+parfaitement éclairée. Bien que l'ameublement en fut grossier,
+il offrait toutefois tout le confort désirable. Quelques fleurs
+sauvages de diverses familles y étaient cultivées avec le même
+soin que nous en prenons pour les fleurs exotiques. Des livres
+aussi étaient disposés sur quelques rayons. Mais ce qui frappa
+surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tombèrent sur un lit
+recouvert d'une peau d'ours où gisait un vieillard dont les traits
+portaient l'empreinte de la mort.</p>
+
+<p>Cet homme devait être bien vieux. Des rides profondes sillonnaient
+son front et ses joues en tous sens. Il avait plutôt l'air
+d'un spectre, aussi n'eut-on pas manqué de le considérer comme
+tel, si ses yeux noirs et enfoncés dans leur orbite n'eussent conservé
+un éclat extraordinaire. Ses sourcils étaient épars, son
+nez aquilin ressemblait au bec d'un oiseau de proie. Son front
+était haut et fuyant, ses lèvre minces et son menton proéminent,
+tout annonçait dans la figure de cet homme une indomptable
+énergie. L'ensemble de cette figure dénotait une si implacable
+férocité, qu'il eut fait frémir celui qui l'aurait rencontré
+un soir dans un chemin détourné ou sur la lisière d'un bois.
+Cependant, au moment où nous l'aperçûmes ses mains étaient
+jointes sur sa poitrine, ses lèvres s'agitaient et semblaient
+répéter les paroles d'une prière que monsieur Fameux disait à
+haute voix.</p>
+
+<p>Comme contraste, agenouillée auprès du lit, se tenait dans
+l'attitude de la prière la jeune fille de la veille. Son épaisse chevelure
+inondait ses épaules et descendait jusqu'à la ceinture.
+Elle avait le dos tourné vers la porte. C'était bien la taille que
+nous avions admirée le soir d'avant, elle offrait dans ses contours
+tout ce que nous avions pu imaginer dans nos rêves de jeune
+homme de plus gracieux et de plus parfait. Nous étions arrêtés
+sur le pas de la porte à contempler ce tableau, lorsque le bruit
+de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma vie, je n'ai vu aussi
+ravissante figure, nous en fûmes tous éblouis, fascinés. Murillo
+ou Raphaël eussent été heureux d'en faire la portrait et de le
+présenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
+était empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
+ses joues rehaussaient encore, s'il était possible, son
+angélique beauté. En nous apercevant, elle se retira timide et
+confuse dans un coin de la chambre; mais sur un signe du
+moribond elle disparut dans l'autre hutte. Celui-ci, après avoir
+jeté sur nous un regard perçant, et scrutateur, nous dit: "Vous
+devez avoir besoin, messieurs, de prendre un peu de nourriture
+et de repos, pendant que moi de mon côté, je vais avec ce saint
+homme terminer ma paix avec Dieu".</p>
+
+<p>Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisième cabane
+où un repas, composé de gibier et de poisson, nous avait été
+préparé. On s'était mis en frais pour nous y recevoir, car les lits,
+de sapin avaient été renouvelés. C'était, nous dit Baptiste, la
+maison que le père Hélika avait fait construire spécialement
+pour y exercer l'hospitalité, là, chasseurs canadiens ou sauvages
+y trouvaient toujours un gîte et la nourriture. Ils restèrent tous
+deux trois heures en tête à tête, et lorsqu'à l'appel de monsieur
+Fameux nous entrâmes dans la chambre du mourant, une transformation
+complète s'était faite sur son visage. Les yeux
+n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des larmes mêmes
+s'en échappaient. C'était bien encore la même figure énergique
+mais elle n'avait plus ce cachet de férocité, cet air empreint de
+trouble et de remords que nous avions d'abord remarqués; elle
+indiquait plutôt le calme et le recueillement intérieur qui ne
+paraissaient pas exister auparavant.</p>
+
+<p>Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture.
+Il le fit pour lui complaire. Le bon prêtre lui parla quelques
+instants à l'oreille; mais il secoua la tête et reprit tout haut:
+non Monsieur, c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader,
+ma confession doit être publique; puisse-t-elle être une légère
+expiation de mes crimes et servir d'exemple à ceux qui se laissent
+entraîner par la fougue de leurs passions. Un frisson involontaire
+parcourut les membres des assistants, nous pressentions
+quelque drame lugubre, sanguinaire peut-être, dont Hélika avait
+été le héros.</p>
+
+<p>Nous prîmes donc chacun une place autour de son lit, et c'est
+ainsi qu'il commença:</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA CONFESSION.</h3>
+
+<p>Plus de quatre-vingts ans ont passé sur ma tête, et la terre
+dans quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de
+misère qui devrait y être enfouie depuis mon enfance. On ne
+souffre pas dans le fond du cercueil après la mort; mais devrais-je
+sentir chacun des vers qui doivent dévorer mon cadavre,
+dussent-ils m'occasionner les souffrances les plus atroces, je
+remercierais Dieu de m'infliger des peines aussi légères; car
+quelques grandes qu'elles fussent, elles ne pourraient vous
+donner une idée des épouvantables tortures que les remords ont
+fait endurer à ma conscience depuis de longues bien longues
+années.</p>
+
+<p>Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton pénétré. Il m'a fait entendre
+sa grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai
+entendue, glacé de terreur depuis au delà de quinze ans dans le
+frizelis des feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre,
+je l'ai entendue dans le souffle léger de la brise comme
+dans les hurlements épouvantables de la tempête; et depuis le
+brin d'herbe jusqu'au grand chêne des bois; je l'ai vu dans la
+goutte d'eau dont je me désaltérais jusqu'au fruit savoureux que
+je voulais goûter. Je l'entendais, je le voyais, je le sentais en
+moi-même, ce vengeur inexorable des crimes que nous commettons
+et des souffrances que nous faisons endurer à nos frères
+de même que je l'ai éprouvé plus tard, sous le fouet du maître et
+dans les chaînes de l'esclavage.</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles, bien que les membres du vieillard
+fussent glacés par le froid de la mort, nous voyions cependant
+un frémissement qui lui parcourait tout le corps. Sans doute
+qu'il remarqua notre surprise de l'entendre s'exprimer aussi
+bien, car il ajouta en continuant: Ne soyez pas surpris si je
+parle un français qui peut vous paraître bien pur pour un habitant
+des bois, mais j'appartiens à votre race, et c'est à une vengeance
+diabolique que je dois le triste état dans lequel vous me
+voyez aujourd'hui.</p>
+
+<p>Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux
+jours. Si vous saviez comme j'étais heureux lorsque je revenais
+chaque année dans ma famille pour y passer mes vacances. Nous
+étions plusieurs compagnons de collège de la même paroisse. Oh!
+que nous nous en promettions des parties de pêche et de chasse
+et comme alors nous avions le coeur léger, l'âme pure et tranquille.
+Il me semble encore voir ma vieille mère, mon père et mes
+soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour à tour dans
+leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais
+déposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour
+mes succès classiques. Puis le bon vieux curé que nous ne manquions
+jamais d'aller voir, il nous avait baptisés, fait faire notre
+première communion; de plus, il nous avait initiés aux premières
+notions de la langue latine. Il nous considérait donc
+comme ses enfants et nous recevait avec le plus grand plaisirs et
+la plus touchante affection. Son presbytère et sa table étaient
+toujours à notre disposition. Il était aussi fier de nos succès que
+si nous lui eussions appartenus.</p>
+
+<p>Nos jours de vacance se passaient en des parties de pêche et de
+chasse; mes bons parents refusant que je prisse part à leurs
+travaux crainte que je ne me fatiguasse. Le soir amenait les
+joyeuses veillées. Nous nous réunissions tantôt dans une maison,
+tantôt dans l'autre. Au son du violon nous dansions quelques
+rondes au milieu des rires de la plus folle gaîté; puis, dix
+heures sonnant, la voix de l'aïeule se faisait entendre, nous
+tombions à genoux et récitions en commun la prière du soir, et
+noua noua séparions en nous promettant bien de recommencer
+le lendemain.</p>
+
+<p>La voix du moribond à ces souvenirs se remplit d'émotion puis
+il ajouta comme se parlant à lui-même. Chers souvenirs des
+beaux jours du ma jeunesse, combien de fois avec celui des
+larmes de plaisir de mes bons parents n'êtes vous pas venus
+tomber sur mon coeur désespéré comme la rosée bienfaisante sur
+la fleur desséchée? Ah! pourquoi ai-je à jamais abandonné le
+sentier béni de la vertu avec ses joies si pures et si naïves pour
+céder à mon exécrable passion? Pourquoi ai-je perdu le touchant
+exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que me
+donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces
+réminiscences de son passé si fortuné, Hélika ferma les yeux
+comme pour savourer une dernière fois les délices des beaux jours
+de son enfance. Il parut se recueillir et garda le silence pendant
+quelque temps.</p>
+
+<p>Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de
+continuer son récit. "Non monsieur, répondit-il, je dois aller
+jusqu'au bout de mes forces, c'est un devoir que ma conscience
+m'impose, et je l'accomplis avec plaisir; ma résolution est inébranlable."
+Puis il demanda quelque chose pour se rafraîchir.
+Cette demande fut sans doute entendue de l'autre côté, car la même
+indienne dont nous avons déjà parlée, apporta une tisane d'une
+couleur verdâtre. Il but quelques gouttes de ce breuvage qui parut
+le ranimer. "Éloigne Adala, dit-il à la vieille, qu'elle n'entende
+pas ce qui me reste à dire."</p>
+
+<p>C'est peut-être mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur
+Fameux, mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon
+enfant jusqu'au dernier soupir, puis il reprit:</p>
+
+<p>Vers l'année 17... nous touchions aux vacances qui devaient
+commencer vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer
+aujourd'hui, était-ce un pressentiment qu'avec elles allaient
+s'éteindre pour toujours les joies de ma vie? Hélas! elles
+devaient être les dernières, car je terminais mon cours d'étude.
+Je me sentais triste et abattu. Il y a toujours quelque chose de
+solennel dans ce suprême adieu que nous faisons à nos belles
+années de collège. Le succès avait couronné mon travail au delà
+de mes espérances. Je remportai presque tous les premiers prix
+de ma classe. L'accueil que je reçus à la maison paternelle fut
+encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il était possible qu'il
+ne l'avait été les années précédentes.</p>
+
+<p>Mon père, ma mère et mes soeurs me reçurent avec les mêmes
+démonstrations de joie, j'étais le seul fils. Or sans être bien
+riche, ma famille jouissait d'une honnête aisance comme cultivateur.
+Après les premiers embrassements. "Il va falloir, me dit
+mon vieux père, bien te reposer mon enfant. Je t'ai acheté un
+beau fusil, un beau cheval est à l'écurie, j'ai quelques épargnes,
+amuses-toi, promènes-toi et surtout laisses là tes livres pour jouir
+de la vie dont tu ne connais pas encore les plaisirs".</p>
+
+<p>Puis ma mère et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle
+chambre qui avait été préparée avec tous les soins, la tendresse
+et l'affection qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement,
+avec quelle ingénieuse sollicitude on y avait déposé
+tous les objets qui pouvaient flatter mon goût et me procurer le
+plus grand confort.</p>
+
+<p>Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mère en m'embrassant,
+nous avons invité les voisins à souper, et j'espère que
+tu vas t'amuser dans la soirée puisque tous tes anciens compagnons
+d'enfance avec leur soeurs sont de la partie.</p>
+
+<p>En effet personne n'avait manqué à l'invitation. Les bons
+voisins avec leurs enfants étaient venus se réunir à cette fête, et
+je rougissais d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves
+gens venir me presser la main avec une considération qui tenait
+presque du respect; et me prodiguer des éloges sur mes succès,
+en présence des jeunes filles et de leurs frères.</p>
+
+<p>Le souper fut bien joyeux, les langues déliées par quelques
+verres de bon vieux rhum, débitaient mille et mille plaisanteries
+qui étaient saluées par des tonnerres d'éclats de rire. Les chants
+ensuite succédèrent aux bons mots, enfin la gaîté était au diapason,
+lorsque nous nous levâmes de table. Ma mère, par une
+délicate attention, m'avait fait placer auprès d'une jeune fille
+plus jolie, plus instruite et plus distinguée que ses compagnes.
+Cette jeune fille n'était pas précisément belle, elle n'était peut-être
+pas même jolie, tel qu'on l'entend dans l'acception du mot,
+mais sa figure était si sympathique, sa voix et son regard si
+caressants et si doux, qu'elle répandait autour d'elle un charme
+et un bonheur auxquels il était difficile de résister. Sa conversation
+était entraînante, et se ressentait de son caractère aimant et
+contemplatif, elle avait une teinte de mélancolie lorsque le sujet
+s'y prêtait, qui donnait à sa figure et à ses paroles quelque chose
+d'enivrant. Pendant le souper nous parlâmes de différentes
+choses, mais le sujet sur lequel je me surpris à l'écouter avec
+un indicible plaisir, ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautés de
+la nature. Ce n'était certes pas dans les livres qu'elle les avait
+étudiés, ce n'était pas non plus dans les ébouriffantes dissertations
+des romanciers; mais dans le grand livre de la nature, où
+chacun y puise les connaissances et la foi en celui qui a créé
+toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur et émotion,
+et, suspendue ses lèvres, j'écoutais les descriptions qu'elle me
+faisait. Elles débordaient, pittoresques et animées, comme une
+cascade de diamants.</p>
+
+<p>Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement
+de la fête, le sentiment supposé de ma supériorité, les vins
+qui avaient été versés à profusion, les éloges qu'on m'avait prodigués,
+tout enfin avait contribué à exalter mon cerveau. Mais
+lorsque je me levai de table, je sentis dans mon coeur quelque
+chose que je n'avais pas encore éprouvé.</p>
+
+<p>Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette
+jeune fille que je nommerai Marguerite, et quand la veillée fut
+finie, qu'elle fut partie avec ses parents, j'éprouvai un vide mêlé
+de charme et un sentiment de vague inquiétude indéfinissable.
+Il fallut m'avouer, que de l'avoir vue au bras d'un beau et loyal
+jeune homme, et échanger ensemble des paroles d'intimité en
+était la cause. Quelques regards que j'avais surpris produisirent
+dans mon être un bouleversement jusqu'alors inconnu. Ce jeune
+homme s'appelait Octave, il avait été mon condisciple de collège
+et jusqu'à ce temps mon ami. Il avait terminé ses études depuis
+deux ans, et était revenu prendre les travaux des champs sur la
+ferme de son père. Ça fut en vain cette nuit-li que je cherchai
+le sommeil, je la passai à me rouler sur mon lit, et, lorsque plus
+calme le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis
+de mon âme, je sentis que j'aimais éperdument Marguerite, et
+que le démon de la jalousie allait prendre possession de moi.</p>
+
+<p>Je formai donc la résolution du ne plus la revoir. Effectivement,
+bien des jours se passèrent, oui quinze longs jours s'écoulèrent
+avant que je la revisse, et cependant pas une heure, pas
+un instant au jour ou de la nuit sans que je pensasse, que je
+rêvasse à elle. Tout le monde me faisait des reproches sur mon
+air morne et abattu, j'avais perdu le sommeil et l'appétit. Mes
+parents étaient inquiets, ma bonne mère ne manquait pas de
+l'attribuer au travail excessif de mes études.</p>
+
+<p>Cependant il fallut céder aux obsessions et retourner aux soirées
+du village. Je croyais être assez fort pour pouvoir affronter
+le danger. J'y rencontrais fréquemment Marguerite et Octave et
+m'en revenais chaque soir de plus on plus éperdument amoureux
+et jaloux. Son nom m'arrivait sur les lèvres à chaque jeune
+fille dont j'apercevais dans le lointain la robe onduler sous les
+caresses de la brise. Je partais pour la chasse sans munitions, ni
+carnassière et allais m'asseoir sur le bord de la mer, et là, des
+journées entières je pensais à elle. La plainte de la vague gui
+venait tristement déferler sur la plage convenait à ma tristesse.</p>
+
+<p>Ainsi se passa ma première année chez mes parents. La
+demeure de Marguerite était presque voisine de la nôtre, nous
+nous visitions réciproquement et la voyais très fréquemment,
+Il était impossible qu'elle ne s'aperçut pas du feu qui me dévorait.
+Cependant sa conduite envers moi et ses paroles étaient toujours
+affectueuses et amicales, mais qu'étaient-elles ces marques
+d'amitié pour moi qui sentais au dedans de mon coeur un brasier
+dévorant? De ma fenêtre je voyais sa demeure, ses allées et
+venues et avec frémissement j'apercevais sa silhouette dans le
+lointain. Lorsqu'elle se rendait à l'église, je la suivais de loin et
+aurais été heureux de baiser les traces de ses pas dans la poussière
+du chemin.</p>
+
+<p>Vous pouvez juger de ce que j'éprouvais avec cet amour
+immense, quand je la voyais au bras d'Octave et avec quelle
+rage j'appris un jour qu'ils étaient fiancés. Elle devint désespoir,
+le jour ou je la rencontrai rougissante de bonheur et de plaisir,
+elle était amoureusement inclinée vers Octave et le main dans
+la sienne, ils se souriaient l'un à l'autre, Pendant que je passais
+ainsi toutes mes journées en folles rêveries amoureuses, Octave
+par son travail et avec l'aide de l'argent que son père lui avait
+donné s'était acquis une belle propriété, et moi je ne faisais rien.
+Ma famille était très occupée de voir la tournure que prenait
+mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne.
+Ma mère un jour à la suggestion de mon père m'en fit la remarque
+d'une manière douce et maternelle. Je lui répondis d'un
+ton bourru et grossier. La sainte femme m'écouta avec étonnement
+d'abord, comme si elle n'en pouvait croire ses oreilles ou
+comme si elle se fut éveillée d'un mauvais rêve, puis tout à coup
+elle fondit en larmes et m'entourant de ses bras elle me dit en
+m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres donc bien." Elle ne
+put ajouter un seul mot, les sanglots la suffoquèrent. Ces larmes
+de ma mère furent les premières qu'elle versa de chagrin, mais
+elles ne furent pas, hélas! les dernières que virent couler ses
+cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon ingratitude
+et ma méchanceté.</p>
+
+<p>Enfin le jour décisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux
+état.</p>
+
+<p>Un dimanche matin, Octave était absent, je revenais de l'église
+accompagnant Marguerite. Je résolus de profiter de l'occasion
+pour tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix émue
+les joies, les plaisirs de notre enfance, combien alors les journées
+étaient longues et ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer
+pour partager nos jeux et nos promenades. Je remontai
+ainsi jusqu'au temps présent. Elle m'écouta d'abord avec plaisir,
+ne sachant où je voulais en venir. Mais bientôt mes paroles
+devinrent plus significatives et plus pressantes. Lorsque je lui
+exprimai en termes brûlants combien je l'aimais, quels étaient
+mes rêves, le bonheur que j'avais fondés sur son amour et son
+union avec moi, elle rougit, puis pâlit au point que je crus qu'elle
+allait défaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances
+passées et de mon désespoir si elle refusait de se rendre à mes
+voeux. Alors des larmes abondantes glissèrent sur ses joues, mais
+elle ne me répondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon
+coeur, toute mon âme, tout mon amour passèrent dans mes
+paroles, elles devaient tomber sur son coeur de glace comme des
+gouttes de feu. Insensé, j'espérai un instant qu'elle aurait pitié
+de moi et se laisserait fléchir, mais ce ne fut qu'un éclair.</p>
+
+<p>Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains
+et m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me
+dit en pleurant: "Le ciel m'est à témoin que je donnerais la
+plus grande part du bonheur qu'il me destine pour vous savoir
+heureux. Mais pour vous appartenir je manquerais au serment
+que j'ai fait à un autre devant Dieu, je manquerais de plus aux
+cris de ma conscience et à la voix de mon coeur; car je ne vous
+cacherai pas je suis fiancée à Octave et que dans peu de
+jours nous serons irrévocablement unis." Je ne sais quelle transformation
+se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression
+des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux
+sur moi elle recula de quelques pas.</p>
+
+<p>"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du
+chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis
+faire, car elle sera plus que moi à la hauteur de votre intelligence
+et vous serez heureux avec elle. Octave et moi vous avons
+désigné une place au coin du feu où vous viendrez vous asseoir
+bien souvent, nous causerons, nous nous amuserons et nous nous
+occuperons de vous trouver une épouse digne de vous".</p>
+
+<p>Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant
+affectueusement la main. Elle était toute émue et tremblante, je
+la voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que
+nous nous quittâmes.</p>
+
+<p>Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et précédèrent
+leur union dans des transports de rage et de jalousie
+inexprimables. Mes parents crurent véritablement que je devenais
+fou furieux.</p>
+
+<p>Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours après, la tête
+brûlante, la figure affreusement contractée, j'entendis à l'abri
+d'un pilier de la petite église de notre paroisse le serment
+qu'Octave et Marguerite se firent de s'appartenir l'un à l'autre.
+J'aurais voulu voir le temple s'écrouler sur eux et les mettre en
+poussière. C'en était fait de moi, j'avais au fond du coeur tous les
+esprits du mal et tout ce que le coeur humain peut avoir de haine
+contre son semblable, je le ressentis pour eux. De tous les pores
+de ma peau sortait le cri vengeance, vengeance! Si elle m'eut
+aperçu lorsque sa robe vint me frôler au sortir de l'église, elle
+eut reculé, épouvantée comme à l'aspect d'un serpent.</p>
+
+<p>Fou, insensé, j'avais espéré jusqu'au moment solennel. Oui
+j'espérais qu'elle comprendrait toute l'immensité de mon amour
+et combien j'aurais travaillé à la rendre heureuse. Le dimanche
+même, malgré la publication des bancs, cet espoir m'enivrait
+encore.</p>
+
+<p>Vous êtes peut-être surpris qu'après tant d'années et en ce
+de moment solennel où il ne me reste que peu de temps à vivre, je
+vous parle avec autant de chaleur du passé; mais sur son lit de
+mort, le vieillard sent quelquefois son sang se réchauffer aux
+brûlants souvenirs de sa jeunesse: c'est la dernière lueur du
+flambeau qui va s'éteindre.</p>
+
+<p>Je laissai le cortège nuptial s'éloigner et m'élançai hors du
+temple. Je courus à la maison, fis un paquet de quelques hardes,
+me munis d'un bon sac de provisions et d'amples munitions,
+sifflai mon chien et répondant à peine aux douces paroles de ma
+mère qui pleurait en m'embrassant, je pris le chemin du bois.</p>
+
+<p>Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai
+appris par d'autres que mes deux soeurs avaient embrassé la vie
+religieuse dans un couvent des Soeurs de Charité; que mon père
+et ma mère joignaient leurs prières aux leurs pour celui qu'ils
+croyaient mort depuis longtemps. Hélas! leur fils dénaturé n'a
+pas été essuyer les pleurs de leurs vieux ans et leur fermer les
+yeux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DANS LES BOIS.</h3>
+
+<p>Les forces du moribond étaient complètement épuisées. Ces
+souvenirs chargés de repentir avaient trop longtemps pesé sur son
+âme.</p>
+
+<p>Il indiqua à monsieur Fameux un endroit dans la chambre où
+il trouverait un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie.
+Il nous demanda comme une faveur de vouloir en prendre connaissance,
+de le publier même, si on le voulait, afin qu'il servit
+d'enseignement.</p>
+
+<p>Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny
+alla prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voilà, nous
+dit-il, qui complétera l'histoire d'Hélika, si elle vous présente
+quelqu'intérêt. Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses
+derniers moments."</p>
+
+<p>Il était donc évident que l'heure suprême était arrivée pour le
+vieillard, aussi le sentait-il lui-même. Il nous fit signer comme
+témoins, un testament olographe qu'il avait préparé, par lequel il
+instituait Adala, sa légatrice universelle, lui enjoignant toutefois
+de prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait
+monsieur Fameux son exécuteur testamentaire.</p>
+
+<p>Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le désir de rester
+encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces
+l'abandonnaient rapidement. Après un assez long entretien avec
+monsieur Fameux, sur sa demande nous rentrâmes dans la chambre.
+La jeune fille agenouillée, recevait toute en larmes la dernière
+bénédiction et les derniers baisers du mourant, pendant que
+la vieille indienne regardait d'un oeil sec et stoïque cet émouvant
+tableau.</p>
+
+<p>Bientôt après, nous nous mîmes à genoux et récitâmes les prières
+des agonisants; quelques heures plus tard, Hélika était devant Dieu.
+Le surlendemain, nous le déposâmess dans sa dernière demeure
+à l'endroit qu'il nous avait lui-même indiqué. La cérémonie fut
+touchante et bien propre à nous impressionner. La nature avait
+cette journée là une teinte morne et sombre. Le temps était couvert,
+le soleil voilé ne répandait qu'une lumière blanchâtre à travers
+les nuages qui le recouvraient. Une brise froide et glacée
+comme un vent d'automne, imprimait aux arbres des craquements
+et un balancement qui leur arrachaient des plaintes continues;
+elles faisaient écho aux lamentations la jeune orpheline, qui, la
+figure prosternée, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle reposait
+celui qu'elle avait aimé comme son père.</p>
+
+<p>Les plaintes du vent allaient s'éteindre dans les fourrés
+comme des sanglots. Le lac soulevé par la brise venait déferler
+ses vagues sur les galets du rivage avec de sourds gémissements.</p>
+
+<p>La cérémonie terminée, Adala toute en larmes se jeta dans les
+bras de monsieur Fameux. "Ma grand'mère et moi seules désormais
+sur la terre que deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous
+ne nous protégez".</p>
+
+<p>Tes parents, ma chère enfant, lui répondit-il d'une vois émue
+veillent sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et résignée,
+tant que Dieu me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place
+sur la terre; auprès de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient
+de rendre son âme à Dieu, t'a laissé de quoi compléter ton éducation
+et vivre richement. Bénis la Providence pour ce qu'elle a
+fait, car dans ses inscrutables desseins, elle donne en abondance
+d'une main ce qu'elle paraît ôter de l'autre. Tu dois d'ailleurs,
+d'après l'ordre de ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois,
+venir au sein de le civilisation, ou tu rencontreras plus de
+protection et te préparer à y remplir la mission que le ciel te
+destine.</p>
+
+<p>Ce fut avec une voix pleine d'émotion et de reconnaissance
+qu'Adala remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous,
+après cet entretien, nous n'eûmes, au gré de nos désirs, que bien
+peu d'occasions de la revoir. Toujours sous la surveillance de la
+vieille sauvagesse; elle l'aidait à préparer nos repas, à renouveler
+le sapin de nos lits, pendant que nous passions nos journées à la
+chasse ou à la pêche et que le bon missionnaire explorait les
+terres.</p>
+
+<p>La journée finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et
+nous racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis
+l'heure du repos arrivée, nous donnions, dans nos prières, un souvenir
+au pauvre vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain,
+quelque matinal que fut notre déjeuner, il était toujours prêt. La
+bonne indienne et Adala nous l'avaient préparé avec le plus grand
+soin.</p>
+
+<p>Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient céder
+aux attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum
+et la suavité d'une fleur sauvage, poussée sous l'ombrage des
+grands arbres de nos bosquets. Sa séduisante beauté et sa grâce
+naturelle étaient rehaussées encore s'il était possible, par la tristesse
+répandue sur ses traits et par ses habits de deuil.</p>
+
+<p>Est-il étonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous.
+Bois Hébert, l'un de mes compagnons, se prit à l'aimer avec
+toute la force et l'ardeur du son tempérament de feu, et jamais
+dans le cours de sa vie son amour se ralentit un seul
+instant.</p>
+
+<p>Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cédai à l'entraînement,
+que je l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule
+fois dans la vie, c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon
+dernier amour. Bois Hébert était beau, riche et noble, brave
+comme un lion, il possédait de plus un caractère d'or et une générosité
+qui ne se démentit jamais; aussi obtint-il facilement
+la préférence sur moi, qui n'avais autre chose à lui offrir qu'un
+coeur dévoué.</p>
+
+<p>Ce qui vous surprendra peut-être encore plus, c'est que j'ai toujours
+été à l'un et à l'autre le plus sincère et intime ami, partageant
+avec Bois Hébert toutes les péripéties de sa vie aventureuse,
+et reprenant dans les temps de calme mes fonctions de précepteur
+auprès de ses enfants quand il eut épousé Adala.</p>
+
+<p>Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs
+qui coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur
+ces souvenirs qui m'émeuvent encore malgré moi. D'ailleurs, si
+quelqu'un d'entre nous en ressent le courage après la lecture de
+ces pages, il pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard
+de la Magdeleine".</p>
+
+<p>Je reprends la lecture du manuscrit, c'était, si vous vous en rappelez
+au sortir de l'église et après que Hélika eut reçu les embrassements
+de sa mère, pour prendre les grands bois.</p>
+
+<p>Où allais-je? où ai-je été? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien.
+J'étais habitué au collège aux plus violents exercices. En gymnase
+j'étais de première habileté et l'on me considérait comme un très
+grand marcheur; ma force et ma vigueur étaient réputées extraordinaires.</p>
+
+<p>Lorsque la connaissance me revint, j'éprouvai une grande lassitude
+dans les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement
+automatique. Je devais être bien loin, mon pauvre chien ne me
+suivait plus que difficilement, et le soleil était monté sur les onze
+heures du matin. Mon front était brûlant et je frissonnais parce
+qu'une fièvre ardente me dévorait. J'étais auprès d'un petit ruisseau
+où coulait une eau fraîche et limpide; j'y trompai mon mouchoir
+et m'en enveloppai la tête; cette application me fit du bien. Je
+tirai ensuite de mon havre-sac quelques aliments, mais je ne pus
+pas même les approcher de ma bouche; je les jetai à mon chien
+qui les dévora. Quelques instants après, je dormais profondément,
+Je n'avais pas fermé l'oeil depuis longtemps et avais toujours
+marché depuis le matin de la veille. Grâce à ma forte constitution,
+lorsque je m'éveillai le lendemain, la fièvre avait disparu complètement
+et mes idées étaient parfaitement lucides.</p>
+
+<p>Le soleil s'était levé dans tout son éclat; un nid de fauvettes
+placé sur une branche auprès de moi, était balancé par la brise du
+matin. Le père secouant ses ailes toutes humides des gouttes de
+rosée, adressait au Créateur ses notes d'amour et de reconnaissance,
+pendant que la mère distribuait à la famiile la becquée du matin.
+Un instant, une seconde peut-être, je les contemplai avec plaisir;
+mais tout A coup, le démon de la jalousie me souffla le mot Marguerite,
+Marguerite, depuis deux jours et une nuit dans les bras
+d'Octave. Oh! alors je bondis dans un transport de rage inexprimable.
+Je saisis mon fusil, ajustai le musicien ailé et fis feu
+J'avais bien visé, le chantre qui m'avait éveillé par son ramage,
+tomba mort à mes pieds, la mère mortellement blessée roula un
+peu plus loin; tandis que je lançai le nid et la couvée par terre et
+les écrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaîté m'avaient
+paru une provocation dérisoire.</p>
+
+<p>Fou, furieux, je m'enfonçai encore plus avant dans la forêt. Ma
+conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec
+la vie honnête et et entrer dans la carrière du crime. Mais une autre
+voix me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement,
+ce fut cette dernière qui l'emporta. Dès ce moment
+je n'eus donc plus qu'une idée fixe, inflexible, inexorable. Ce fut
+de tirer contre Octave et Marguerite, une vengeance terrible
+parce que dans ma folle méchanceté, je les accusais d'avoir empoisonné
+le bonheur de mon existence.</p>
+
+<p>Je l'avoue aujourd'hui, après cet acte de barbarie, j'eus peur de
+moi, quand je sondai l'abîme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer.
+Jamais une créature vivante n'avait été mise à mort par moi,
+pour le seul plaisir de voir couler son sang ou par méchanceté.
+Mais de ce jour, le génie du mal s'empara de moi et se garda bien
+de lâcher sa proie; pour la première fois, je vis le sang avec une
+joie féroce.</p>
+
+<p>Je continuai donc ma marche en m'avançant du plus en plus
+dans la forêt; je marchai encore plusieurs jours, ne sachant où
+j'allais. Les étoiles et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient
+de boussole, et ma fureur, ma jalousie augmentaient à chaque
+pas. Tout en cheminant, je méditais, je m'ingéniais à trouver
+quelle pourrait être la plus grande souffrance que je pourrais leur
+infliger.</p>
+
+<p>Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se présentèrent bien
+à mon esprit, je tressaillis d'abord à cette idée, qu'Octave mort, je
+pourrais encore espérer de devenir le mari de Marguerite; mais
+en y réfléchissant, je songeai qu'elle n'était plus aujourd'huit cette
+chaste et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en
+augmenta encore s'il était possible. Pour la satisfaire, je sentis
+qu'il me fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient
+partager. Il me les fallait terribles mais incessantes.</p>
+
+<p>Depuis cinq jours que j'avais laissé la maison paternelle, j'errais
+à l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairière.
+Au milieu, une biche, nonchalamment couchée, suivait avec
+orgueil et amour les ébats d'un jeune faon qui folâtrait auprès
+d'elle. Ils étaient tous deux dans une parfaite sécurité. J'avais des
+provisions en abondance; mais l'instinct féroce déjà me dominait.
+J'ajustai donc le faon, le coup partit et il tomba à deux pas de sa
+mère. Un jet de sang s'échappa de sa poitrine. Surprise d'abord,
+la malheureuse biche regarda autour d'elle pour se rendre compte
+sans doute du lieu d'où venait le danger, puis ses regards se portèrent
+sur son petit. Il était étendu par terre, ses membres s'agitaient
+et se raidissaient sous l'étreinte d'une suprême agonie.
+D'un bond elle fut auprès de lui, et lorsqu'elle aperçut le flot de
+sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gémissement si
+triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri
+d'une inénarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles
+d'une mère, me réjouit cependant intérieurement, et ce fut avec
+plaisir que j'observai ce qui se passa. La pauvre mère, en continuant
+ses gémissements, se mit à lécher la blessure et à inonder
+son petit de son souffle, comme pour réchauffer ses membres que
+le froid de la mort saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait
+à soulever sa tête, puis s'éloignait ensuite de quelques pas comme
+pour l'engager à la suivre et à fuir avec elle. Elle revenait un
+instant après, recommençait encore à l'appeler comme elle avait
+dû faire bien des fois dans sa sollicitude maternelle, pour l'avertir
+d'éviter un danger; mais le faon ne bougeait pas, il était bien
+mort. A mesure que le faon se refroidissait et qu'elle voyait ses
+efforts de plus en plus inutiles, ses braiements devenaient plus
+désespérés et déchirants. Parfois elle courait à chaque coin de la
+clairière et faisait retentir les échos des bois de ses plaintes, comme
+si elle eut appelé au secours, puis elle revenait en toute hâte
+auprès de son petit, paraissant refuser de croire qu'un être fut
+assez méchant pour lui avoir donné la mort, Enfin, lorsqu'elle se
+fut assurée que tout espoir était perdu, elle s'arrêta morne et
+immobile auprès de lui, appuya ses narines sur les siennes. C'était
+le dernier baiser que donne la mère sur les lèvres glacées de son
+enfant. La clairière était d'une petite étendue, la biche avait la
+face tournée vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression
+d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en échappaient.</p>
+
+<p>Je le confesse, loin d'être touché de cette scène, j'y pris un
+froid et secret intérêt. Après l'avoir contemplée pendant quelque
+temps, je sortis soudain de ma cachette. Une idée diabolique
+venait de me frapper. Il ne me restait plus qu'à attendre pour la
+mettre à exécution. Ma figure devait être bien hideuse de méchanceté,
+car la pauvre mère en m'apercevant s'enfuit toute effarée en
+poussant de douloureux gémissements. Je passai auprès du faon
+et d'un brutal coup de pied, je le lançai à vingt pas plus loin.
+J'avais remarqué avec joie que la biche s'était retournée sur la
+lisière du bois et qu'elle m'observait. Puis je continuai ma route
+en sifflant joyeusement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DANS LA TRIBU.</h3>
+
+<p>Je passai deux mois m'éloignant toujours des endroits où j'avais
+été autrefois si heureux, et jamais l'idée des angoisses que ma
+famille devait éprouver de mon absence ne se présenta à mon
+esprit. Je ne vivais plus depuis longtemps que de chasse et de
+pêche. Je m'étais ainsi habitué aux bruits des bois, et pouvais à
+mon oreille et à l'examen de la piste reconnaître quelle était la
+bête fauve, et quelquefois la tribu du sauvage qui avaient traversé
+les sentiers que je parcourais.</p>
+
+<p>Un soir j'étais occupé a préparer mon repas, j'avais décidé de
+passer la nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé.
+Depuis au delà de deux mois je n'avais point rencontré de créature
+humaine. J'étais tout occupé aux préparatifs du souper, qui
+d'ailleurs ne sont pas longs dans les bois, lorsque des craquements
+de branches inusités se firent entendre à quelques pas en arrière
+de moi. Je me retournai, deux yeux étincelants brillaient dans la
+demi obscurité, et mon feu faisait miroiter l'éclat de la lame d'un
+poignard déjà levé pour me percer. L'instinct de la conservation
+s'était réveillé en moi. Heureusement que mon fusil était sous ma
+main, je le saisis et en appuyai la gueule sur la poitrine du survenant.
+Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette ton poignard,
+m'écriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre, De mon
+côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et
+le conduisis auprès du feu. Gare à toi, lui dis-je, d'une voix
+tonnante, si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu?
+Que cherches-tu ici? Il balbutia alors quelques paroles que je ne
+compris pas. Je le fis asseoir en face de moi de manière que la
+lumière éclaira son visage. Que veux-tu lui demandai-je de nouveau?
+Il me répondit, j'ai faim, je veux manger. Et, certes, le gaillard
+m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti de force à lui
+résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il la dévora
+en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en donnai
+une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la même avidité,
+je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu.</p>
+
+<p>C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire.
+Bien que sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son
+teint hâve et amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim.
+Il était hideux, son visage reflétait toutes les mauvaises passions
+de son âme, et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était
+aussi laid au moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces
+races abâtardis de sauvages, qui ont pris tous les défauts et les
+vices des blancs, sans même en avoir conservé leurs rares qualités.
+Il me raconta avec un cynisme étrange ses vols et ses rapines,
+me nomma avec des ricanements sataniques les victimes qu'il
+avait faites en tous genres. Puis il confessa qu'il s'était échappé
+de la prison dans laquelle il avait été enfermé pour la troisième
+fois. Je compris d'après ses paroles, que ce n'était pas une évasion,
+mais le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât les autres prisonniers,
+fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait rejeter de son
+sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait que le jeune
+délinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les leçons
+des plus roués ou infâmes bandits.</p>
+
+<p>Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le
+dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument
+de ma vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit
+qu'il allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait à quelques
+vingt lieues plus loin.</p>
+
+<p>Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta
+tribu? Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la
+troisième fois qu'ils m'ont chassé.</p>
+
+<p>Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton déterminé, mais malheur à eux
+quand je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me
+venger.</p>
+
+<p>Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux
+gouttes de sang que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe
+d'un couteau, en signe d'éternelle alliance. C'est un serment que
+le sauvage, fut-il le plus renégat, n'oserait pas violer. Il convint de
+plus qu'il m'obéirait aveuglement.</p>
+
+<p>Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse,
+je suis toujours resté franchement l'ami de mon,
+pays.</p>
+
+<p>Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant
+fort de lui obtenir son pardon.</p>
+
+<p>Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu
+nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein d'intelligence
+et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait
+parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et
+aurait pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie
+française qui n'était alors, on le sait, que dans son
+enfance.</p>
+
+<p>Malgré sa répugnance il m'obéit.</p>
+
+<p>Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à
+leur chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était
+on ne peut plus favorable. Nous étions en 17.... L'histoire du
+Canada nous apprend combien furent longues et sanglantes les
+luttes que nous soutînmes contre les Iroquois, leurs plus mortels
+ennemis.</p>
+
+<p>J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand
+chef mais enfin il céda à mes instances et à l'assurance que je lui
+donnai que j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés.</p>
+
+<p>Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace
+qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que
+des affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers.</p>
+
+<p>Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un
+des principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour
+de moi, et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux
+ennemis. Bien que je désirasse ardemment de mourir, je voulais
+faire payer ma vie aussi chèrement que possible, je ne sais combien
+de monceaux de cadavres j'ai vus à mes pieds sans que
+la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes blessures nombreuses.</p>
+
+<p>Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo.
+en misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action
+s'engageait; mais quand le feu était cessé, le premier il était
+à l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les
+blessés.</p>
+
+<p>Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel
+que mon nom Hélika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me
+donnait un ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait
+est que mon pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient
+aveuglement à mes ordres.</p>
+
+<p>Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire
+avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque
+nous apprîmes par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur
+tribu demandait la paix. Nous la leur accordâmes aux conditions
+les plus avantageuses pour nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent
+volontiers.</p>
+
+<p>La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi plus
+terribles et plus inexorables les idées de vengeance. Le jour elles
+faisaient bouillonner mon sang et donnaient à ma figure une
+expression diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon
+sommeil et me faisaient entrevoir les jouissances des démons lorsqu'ils
+enlèvent une âme à leur Créateur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>L'ENLÈVEMENT</h3>
+
+<p>Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il
+devait être mon complice dans son exécution.</p>
+
+<p>Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades
+que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne,
+pour surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi; je me tenais
+cependant parfaitement au courant de ce qui se passait au village.
+Mes coureurs, d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour
+de la demeure d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il
+avait acheté à un mille du village une charmante propriété, où il
+jouissait avec Marguerite du plus grand bonheur domestique. Une
+petite fille, alors âgée de trois ans, était venue mettre le comble
+à leur félicité. Cette enfant, par sa rare beauté et sa gentillesse,
+faisait les délices de ses parents qui l'aimaient avec
+idolâtrie.</p>
+
+<p>Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils
+étaient si heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les
+faire souffrir à leur tour, le père et la mère d'abord et leur enfant
+ensuite était venu. Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette
+chère et innocente petite créature solidaire des tourments que j'endurais.</p>
+
+<p>Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo.
+Peu de jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai
+mon complice en exploration pour examiner les lieux, se
+rendre compte de la position, et prendre connaissance du personnel
+de la maison. Je lui enjoignis d'avoir bien soin de ne pas se
+laisser voir.</p>
+
+<p>Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi
+s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il
+avait su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de
+ses habitants, et apprendre parfaitement la topographie des
+lieux.</p>
+
+<p>Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour
+guetter une occasion favorable et accomplir mon dessein.</p>
+
+<p>Elle était située sur une légère éminence, et dominait un
+agreste et beau paysage. Une rivière profonde l'une certaine largeur
+dont le cours était rapide, coulait à quelques arpents de sa
+porte. Cette rivière était traversée au moyen d'un bac.</p>
+
+<p>Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le
+temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière,
+de vastes prairies.</p>
+
+<p>Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il
+avait fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être
+engrangé le lendemain. Or, il fallait pour cette opération un
+grand nombre de bras, et je compris que tous ceux de la ferme
+seraient mis en réquisition, Cette circonstance secondait parfaitement
+l'exécution de mes projets.</p>
+
+<p>Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je
+parle, les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les
+deux figures hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords
+de ta maison, et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton
+enfant, tu serais morte d'épouvanté.</p>
+
+<p>Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi
+dans le voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se
+passait.</p>
+
+<p>Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite
+et tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux
+travaux des champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais
+entendu appeler par sa mère, avait été confiée aux soins d'une
+vieille servante.</p>
+
+<p>La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou
+trois fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir,
+j'ordonnai à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac.
+L'embarcation emportée par un courant rapide disparut bientôt
+de nos yeux, et alla se briser dans des cascades qui étaient à quelques
+milles plus loin. Au même moment, je remarquai que la
+veille servante était sortie et occupée pour un instant dans le
+jardin qui se trouvait à un demi arpent de la maison. Tout semblait
+concourir à assurer le succès de mes projets.</p>
+
+<p>Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était
+ouverte du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son
+berceau, dormait du sommeil doux et calme de l'enfance. On
+voyait avec quelle tendre sollicitude sa mère avait orné sa couche,
+et rendu son lit aussi douillet qu'il était possible. Sur les meubles
+et le berceau étaient dispersés les jouets. Au moment où j'entrai
+dans la chambre, la petite avait quelques-uns de ces beaux rêves
+dorés où elle causait avec les anges que sa mère lui avait représentés
+comme de petites soeurs, car sa figure était épanouie, et un
+sourire d'un ineffable plaisir errait sur ses lèvres. J'ai peine à me
+rendre compte aujourd'hui comment, malgré mon extrême scélératesse,
+je ne fus pas ému de ce touchant tableau. Pourtant avec
+fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la fenêtre, et
+gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut pour moi
+l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader tellement
+vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un cri
+qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir en
+toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de
+l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre
+cri qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.</p>
+
+<p>Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui
+se passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs
+milles plus loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation
+qui put leur permettre de traverser. Je vis les employés
+d'Octave et Marguerite les retenir pour les empêcher de se noyer,
+en voulant aller porter secours à leur enfant, sans qu'ils pussent
+eux-mêmes savoir quels dangers la menaçait.</p>
+
+<p>J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils
+arrivassent à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres
+voiles dans la forêt, ma fuite était assurée.</p>
+
+<p>Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des
+chambres de la maison un brandon incendiaire, et était revenu
+me rejoindre tandis que que la vieille fille sur les bords de la rivière,
+s'arrachait les cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après
+elle aperçut la fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis
+courir à la maison, et quelques instants plus tard le feu était
+éteint, mais l'enfant déposée dans une hotte que j'avais préparée
+exprès était sur mes épaules, et je pris ma course vers la profondeurs
+des bois, Paulo me suivait et portait les provisions.</p>
+
+<p>Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant
+qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite
+malheureuse, ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La
+troisième journée, nous devions avoir parcouru une distance considérable,
+et par les précautions que nous avions prises de ne laisser
+aucun vestige da notre passage, nous étions hors de l'atteinte de
+ceux qui nous poursuivaient. Nous fîmes halte, et je sortis pour la
+première fois l'enfant de sa hotte. La pauvre petite était affreusement
+changée, elle n'avait cessé depuis ïe moment de l'enlèvement
+de pleurer et d'appeler à grands cris sa mère, son père, tous
+ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque protection. La
+frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est encore
+présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux
+petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant
+encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui
+faire prendre quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque
+toujours refusée.</p>
+
+<p>Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi.
+Je revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient
+tour à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui
+faisait étouffer des sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait
+que pour nous demander sa mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus
+la férocité de lever la main sur elle et lui défendis d'une voix
+terrible de ne jamais prononcer ce nom devant moi, puis je l'étendis
+sur un lit que j'avais fait préparer par Paulo, car véritablement je
+commençais à craindre que l'enfant ne mourut épuisée par ses
+larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié satisfaite.</p>
+
+<p>Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des
+soupirs vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques
+heures après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda
+à manger.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs
+aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car
+je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave,
+que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur
+un rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore
+au tiers satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir
+boire le calice de la douleur jusqu'à la lie.</p>
+
+<p>Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau
+dans la hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer
+une parole; mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à
+autre sur Paulo et sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes
+notre route allant vers le nord. Je présumais que la poursuite
+s'était plutôt dirigée au sud, parce qu'un parti d'Iroquois
+avait été aperçu quelques jours auparavant prenant cette direction,
+et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces sauvages d'ailleurs
+étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez les colons
+français.</p>
+
+<p>Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence,
+et arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages
+avaient été nos alliés pendant presque toute la guerre que nous
+venions de soutenir; et leurs chefs me reçurent avec les plus
+grandes acclamations de joie. Dans la tribu, je connaissait une
+vieille indienne idolâtre qui avait conservé contre les blancs une
+haine implacable. Ce fut entre ses mains que je déposai Angeline,
+en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui promettant le double
+se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre ans, je reviendrais
+la chercher. La part des pillages qui me revenait comme chef,
+dans les guerres qui avaient eu lieu était très considérable, leur
+vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en argent. Cette
+femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas qu'entre ses
+mains l'enfant aurait tout à souffrir.</p>
+
+<p>Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins
+rejoindre ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.</p>
+
+<p>Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était
+établi entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai
+comme guide conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais
+le métier de trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant
+quatre années les sommes que j'avais amassées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>PLAISIRS DE LA VENGEANCE</h3>
+
+<p>Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous
+un déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de
+la demeure d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même
+si la douleur que je leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine
+que je leur portais.</p>
+
+<p>Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un
+plus grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que
+me causa la scène que je vais décrire.</p>
+
+<p>La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et
+demandai l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt
+après la vieille servante que je reconnus pour celle aux soins de
+laquelle l'enfant avait été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave,
+que j'eus de la peine à reconnaître tant il était changé. Mais je
+refusai de manger et allai m'asseoir dans le coin le plus obscur de
+la salle: j'avais bien autre chose à faire que de prendre de la
+nourriture.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez
+lui une empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve
+et ses membres amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable
+et d'une douleur sans bornes.</p>
+
+<p>La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai
+de l'autre coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur
+son lit. Quelques bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec
+elle, et j'entendais le nom d'Angeline se mêler à leurs larmes.
+"Dieu, disait l'une, prend soin des petits enfants, pourquoi n'en
+ferait-il pas autant pour votre chère petite fille?" Marguerite à ces
+paroles se levait sur son lit, et leur répondait: "Pourquoi Dieu
+nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie et notre bonheur, et
+a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient emparés?" Vous
+avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que monsieur le
+curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est Dieu qui
+l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille sur
+ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous
+sa main?"</p>
+
+<p>Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais
+différente du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment
+éternel d'être fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre
+vieille église. Oh! tu souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de
+mère toutes les tortures les plus atroces, physiques et morales
+qu'un être humain puisse infliger. Elle était pâle, élevait
+parfois aussi vers le Ciel ses yeux baignés de larmes. Mon Dieu,
+mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra notre chère petite Angeline?</p>
+
+<p>Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins
+qui voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur
+intime avant l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant
+tableau, je voyais les yeux de chacun se baigner de larmes, et de
+mon coin je contemplais leur désespoir, un seul mot leur eut
+donné une félicité suprême, mais je me gardai bien de le prononcer,
+je jouissais trop des délices de ma vengeance. Ces jouissances
+devinrent plus effectives encore, lorsque la pauvre mère s'adressant
+à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez sans doute
+de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques renseignements
+sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et
+demandai des explications.</p>
+
+<p>Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était
+passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure.
+Elle doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise,
+qui soumet aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent
+aux blancs. Je leur racontai quelles devaient être les souffrances
+qu'elle endurait entre leurs mains. En entendant ces détails les
+pauvres et malheureux parents fondaient en larmes, je voyais tous
+les assistants frémir et paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez
+pas plus loin.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait
+tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme
+et essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable
+plaisir de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir,
+elles étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement.
+Tels furent les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>AU LABRADOR.</h3>
+
+<p>Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume,
+je m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis
+un an engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse
+dans le Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis
+appeler et j'écoutai le récit de ses exploits.</p>
+
+<p>Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec
+un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus septentrionales
+de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador
+et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble
+de la chair de quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça
+et là.</p>
+
+<p>Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel
+d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient
+été dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient
+fait bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de
+glace qui leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une
+maladie des yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs
+d'entr'eux avaient déjà succombé à la faim et aux misères
+de toutes sortes; ils avaient été obligés d'abandonner leur chasse,
+leurs pelleteries et leurs munitions, et c'est avec peine; qu'ils se
+sauvèrent des troupeaux de loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.</p>
+
+<p>Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva
+de la mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent
+avec eux dans leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques
+jours. Il y fut reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par
+la manière dont il me désigna l'endroit, je compris qu'il avait été,
+recueilli par la même tribu et dans le même village où j'avais
+été confier Angeline aux soins d'une vieille sauvagesse.</p>
+
+<p>Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille
+femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la
+voyait battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant
+portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des
+coups qu'elle avait reçus.</p>
+
+<p>Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne
+doutai pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable
+avait reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant
+les traitements qu'elle recevait.</p>
+
+<p>Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore
+qu'elle n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces
+contre les Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte
+leur nom. Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des
+femmes et des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les
+pères Brébeuf et Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait
+fait précédemment le père Daniel dans les plus affreux tourments.</p>
+
+<p>C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés
+les Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous
+l'abri des canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin
+pour conserver les restes de leur tribu.</p>
+
+<p>Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes
+ennemis et cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.</p>
+
+<p>Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle
+au serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il
+était lâche, comme je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi
+le rôle de valet que je lui avais donné.</p>
+
+<p>Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où
+j'irais réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné
+à la vieille devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le
+lui avait dit. Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop
+souffert d'être privé du plaisir de la voir endurer des tourments
+comme ceux dont elle avait été victime pendant ce temps, pour ne
+pas avoir hâte de l'avoir auprès de moi, pour jouir au moins de ce
+que je lui réservais pour l'avenir.</p>
+
+<p>Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec,
+repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de
+la pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales,
+tout le monde sait que c'est aux derniers jours de
+décembre que les loups-marins en troupeaux nombreux se laissent
+aller au courant sur les glaces polaires, pour venir raser les côtes
+de l'Ile de Cumberland et celles du Labrador. C'était par conséquent
+vers ces endroits que la tribu des Montagnais s'était dirigée.
+Paulo me désigna dans notre route les endroits où plusieurs de
+ses anciens associés avaient trouvé la mort. La triste expérience
+qu'il avait acquise m'avait mis sur mes gardes, aussi n'avais-je pas
+regardé aux dépenses pour m'assurer d'amples suppléments de
+provisions et un heureux retour.</p>
+
+<p>Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir,
+Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses,
+cependant ils espéraient des secours qui devaient leur
+venir d'un parti de chasseurs qui étaient allés plus loin.</p>
+
+<p>La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait
+souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état
+d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je
+pas frémi en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché
+cette enfant, si heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la
+remettre aux soins de cette marâtre. Je récompensai cette dernière
+en lui donnant de l'argent pour payer ses mauvais traitements.
+J'avais eu soin d'enfouir dans des endroits sûrs, le long du trajet,
+les provisions et les viandes fumées dont je pouvais disposer, de
+sorte que j'étais certain de n'en pas manquer au retour.</p>
+
+<p>Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus
+tendres et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que
+possible, quand j'irais la présenter à ses parents sous un nom
+supposé.</p>
+
+<p>Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva
+toutes ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous
+ceux qui la voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte
+sauvage une teinte de tristesse et de timidité, qui donnait à sa
+figure un charme dont il était difficile de se défendre. Son caractère
+était sympathique, et sa sensibilité extrême, elle ressentait
+très profondément les injustices et les mauvais traitements sans
+toutefois jamais se plaindre: les bons procédés ne manquaient
+jamais de faire venir à ses yeux des larmes de gratitude accompagnées
+des plus touchants remercîments. Trois ans s'étaient
+écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je m'était
+chaque jour évertué à former son éducation et à développer son
+intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux
+leçons que je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je
+cultivais, elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une
+grâce et une délicatesse naturelle exquise.</p>
+
+<p>Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait
+ses beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque
+instant du jour de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait)
+que puis-je faire qui puisse t'être agréable? La manière
+dont elle me parlait semblait une supplication, une prière et faisait
+taire pour un moment mes mauvaises passions, je me sentais
+attendri de tant de prévenances et de soumission, mais le démon
+qui me dominait reprenait bien vite le dessus. Octave et Marguerite,
+me soufflait-il à l'oreille, comme ils devraient s'amuser
+de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A cette idée,
+je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme
+aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde
+et jusqu'à Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je
+dans ma fureur insensée, quel enivrement, quels délices
+de les voir souffrir avec usure des tourments qu'ils m'ont fait
+endurer. Mais je ne connaissais pas alors combien plus terribles
+et inexorables sont les châtiments que Dieu inflige à notre conscience,
+lorsque nous enfreignons ses lois.</p>
+
+<p>En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma
+vie, les larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long
+de mes joues, il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment,
+anéanti sous le poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais
+sourcillé aux tristes apprêts des bûchers dans les guerres indiennes,
+lui qui voyait d'un oeil indifférent les chairs palpitantes et
+dénudées des infortunés prisonniers de guerre, frémir sous les
+tisons ardents dans une dernière agonie.</p>
+
+<p>Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons
+traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides
+que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite,
+je la haïssais de toutes les puissances de mon âme. De même que
+le cannibale engraisse son prisonnier pour le préparer à son repas
+de fête, ainsi ai-je fait d'Angeline; et sur une nature comme la
+sienne, j'étais certain d'avance d'une obéissance aveugle envers
+moi.</p>
+
+<p>Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que
+par l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était
+tombée dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un
+jour le long d'une grande route déserte, que j'avais entendu les
+cris d'une toute jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés,
+elle aurait indubitablement servi de proie aux bêtes féroces,
+si je ne l'avais pas recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la
+faim et les misères de toutes sortes étaient empreintes sur sa
+figure. J'avais ainsi rempli pour elle le rôle de la Providence.</p>
+
+<p>A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait
+m'embrasser en me remerciant.</p>
+
+<p>Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans
+toutefois la faire reconnaître, était arrivé.</p>
+
+<p>Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh!
+qu'elle était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage
+que je lui avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque
+je la conduisis chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs
+informé que le temps pressait, parce qu'il n'avait plus que
+quelques jours à vivre. Mes renseignements étaient bien précis,
+puisqu'en entrant dans la maison, cette fois j'eus presque peur de
+mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne peut infliger dans une
+paisible et heureuse demeure, plus ou même autant de douleurs
+que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs souffrances,
+un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte l'année
+précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui
+y avaient mis le feu d'après mon ordre.</p>
+
+<p>Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter
+des dettes considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient
+subies; ils étaient donc devenus dans un état de gêne des plus
+apparentes. Au moment où nous arrivâmes, un prêtre avec une
+nombreuse assistance terminaient les derniers versets du <i>De
+Profondis</i>. Tout le monde était triste et recueilli, et l'on entendait
+des sanglots de tous côtés, Octave venait d'expirer. Son cadavre
+gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au point que je ne
+l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que c'était lui.</p>
+
+<p>La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre
+Octave, si jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui,
+si plein de force et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles
+douleurs terribles les malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement
+de leur petite fille, quelles larmes de sang le désespoir
+ne leur a-t-il pas fait verser, et Marguerite dans peu d'instants, elle
+aura été rejoindre Octave. Ils seront tous deux bienheureux,
+alors leur martyr sera terminé.</p>
+
+<p>Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite
+dans un autre appartement pour lui épargner la vue
+navrante des derniers moments d'Octave; le silence était parfait
+et nous l'entendions qui l'exhortait d'une voix émue et pleine
+d'onction à se résigner et à faire à Dieu l'offrande des sacrifices
+que dans ses inscrutables desseins, il avait exigés d'elle.
+Si votre enfant est auprès des anges, réjouissez-vous, lui disait-il,
+dans peu d'instants vous serez avec elle et votre mari; si au
+contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous veillerez tous deux
+sur elle, et dans le cas où elle serait entre les mains des méchants,
+vous la protégerez plus efficacement que vous n'auriez pu le faire
+ici-bas.</p>
+
+<p>Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave.
+On s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit
+dans la chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante,
+que je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant
+le jour de l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le
+plaça entre les deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les
+mêmes jouets que j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient
+encore là au pied de sa couche et comme a portée du sa main. Ils
+avaient été religieusement conservés, comme s'ils eussent espéré
+qu'un ange la leur ramènerait. Leur lustre seul avait été terni
+par les larmes et les baisera des parents désolés.</p>
+
+<p>Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les
+yeux pour me recueillir et jouir intérieurement des ravages que
+la douleur et le désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant,
+je faillis pousser un cri de joie, mes plus extravagantes
+espérances étaient dépassées. Marguerite n'était plus qu'un squelette,
+recouvert d'un parchemin jauni et collé sur des os.</p>
+
+<p>Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement
+effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de
+ceux sur lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de
+crainte qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener
+avec indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.</p>
+
+<p>Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des
+voisins et de leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les
+progrès du mal.</p>
+
+<p>Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent
+sur moi après avoir erré vaguement sur les personnes présentes.
+Un feu sombre et terrible les éclairait. C'était les derniers jets de
+lumière de la lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt
+une fixité extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux
+derniers replis de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer
+les secrets. De plus en plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient
+auparavant, ils devenaient intelligents et perçants. Je ne sais ce
+qui se passait au dedans d'elle, mais je comprenais qu'il y avait
+quelque chose de surnaturel, et qu'elle lisait au dedans de moi
+comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait sous ses prunelles
+me brûlait, me dévorait, et j'aurais donné tout le monde pour
+pouvoir m'y soustraire.</p>
+
+<p>Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche,
+un frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré
+l'empire que j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante
+se répandit sur tout mon corps.</p>
+
+<p>Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais
+ce qui fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien
+que son regard n'eut pas été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il
+y avait eu dans ma conduite de méchanceté et de scélératesse. Je
+profitai toutefois de ce moment pour me réfugier dans un coin de
+la chambre d'où je pouvais l'observer sans qu'elle ne me vit.</p>
+
+<p>Pendant, ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul
+priait tout bas auprès de leurs chevets.</p>
+
+<p>Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les
+tourna vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris
+ma place. Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais
+maintenant lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai
+décrire le changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce
+fut comme un rayon céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis
+de bonheur ineffable, il passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle
+ferma de nouveau les yeux pour se recueillir encore un moment,
+et fit signe à la vieille servante d'approcher plus près d'elle, lui
+murmura quelques mots à l'oreille. Ces quelques mots que nous
+n'entendîmes pas nous parurent être un ordre. Celle-ci vint
+prendre Angélique qui fondait en larmes, et la conduisit auprès du
+lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression que
+je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,
+d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa
+poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite: Mon enfant,
+ma chère Angeline, s'écria-t-elle, d'une voix impossible à rendre,
+merci, merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant
+toujours son enfant étroitement embrassée.</p>
+
+<p>À cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au
+bout d'une minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite
+ne souffrait plus, et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait
+inondé la visage de la morte pendant que dans ses paroles à peine
+articulées, on entendait: ma mère, oh! ma mère...... Dieu avait
+permis qu'elles se reconnussent mutuellement.</p>
+
+<p>Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma
+joie féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce
+moment solennel et déchirant; je craignais que le bonheur que
+je ressentais dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne
+s'en aperçut. Je saisis donc Angeline par la main et me précipitai
+vers la porte; A nous deux, à présent, lui dis-je, bien que la malheureuse
+victime répétât encore, ma mère, oh! ma mère, et qu'elle
+étouffa dans ses sanglots.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LES YEUX DE MARGUERITE.</h3>
+
+<p>Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupé que j'étais
+à poursuivre mes idées diaboliques de vengeance jusque sur Angeline,
+je n'avais pas remarqué un tout jeune homme qui avait
+observé avec une attention extraordinaire, comme je pus m'en
+convaincre plus tard, ce qui venait de se passer. Il était doué
+d'une perspicacité bien rare. Sans doute qu'il analysa tout ce qu'il
+y avait d'horreur et de reproches dans les terribles yeux de Marguerite
+lorsqu'ils se fixèrent sur moi, et qu'elle m'eut reconnu
+ainsi que son enfant.</p>
+
+<p>Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement
+dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce
+regard. Malgré tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que
+je fis pour le dissimuler, la terreur et l'épouvante qu'il me causa
+ne lui avaient pas échappé. Sans aucune défiance, je pris le chemin
+des bois, tressaillant de plaisir au souvenir des succès inespérés que
+j'avais obtenus, et méditant de nouveaux projets aussi exécrables
+contre Angeline. Une chose toutefois me revenait à l'esprit et me
+causait intérieurement un malaise indéfinissable, c'était ce regard
+si terrible qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.</p>
+
+<p>Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchâmes
+sans prendre un instant de repos et aussi vite qu'il était possible.
+Vers la fin de la journée, je fus obligé d'entreprendre de la porter
+jusqu'à une hutte que je savait être sur la lisière des bois et où
+j'avais décidé de passer la nuit.</p>
+
+<p>Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'était pas le même
+que j'avais suivi les jours précédents. Autant le premier était
+rempli de vie, de clarté et de fraîcheur sous le couvert des grands
+arbres, autant celui-ci était triste et désolé. Je l'avais préféré parce
+qu'il abrégeait notre route. Il serpentait à travers des savanes et
+des fondrières à perte de vue. Quelques mousses brûlées, quelques
+arbres rabougris épars ça et là, faisaient contraste avec les magnifiques
+chênes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres
+ou autres reptiles qui traversaient notre sentier, et se
+glissaient sous l'herbe desséchée, point de gaîté, point de chants
+des oiseaux. Seul parfois, un héron solitaire envoyait une ou deux
+notes gutturales et monotones, puis tout retombait dans le silence.</p>
+
+<p>Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De
+blafardes et épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient
+paraître comme entouré d'un cercle de fer chauffé à blanc. L'atmosphère
+était lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait
+sentir. Habitué par ma vie errante à observer les astres et les
+changements de température, il me fut aisé de prévoir l'approche
+d'un de ces terribles ouragans qui sont heureusement assez rares
+dans nos climats.</p>
+
+<p>La distance qui nous séparait du lieu où nous devions passer la
+nuit était encore considérable, il fallait doubler le pas si nous
+voulions y parvenir avant que l'orage éclatât, tel que tout dans la
+nature nous l'annonçait. Exaspéré moi-même par la fatigue et les
+mille passions qui me dominaient, je déposais Angeline de temps
+à autre et la forçais de marcher. Elle était épuisée; elle trébuchait
+à chaque pas, et malgré cela, je la brutalisais pour la faire
+avancer encore plus vite. Depuis plusieurs heures, je lui parlais
+d'une voix menaçante. J'étais le maître désormais, elle une victime
+orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu du sentier, puis
+joignant les mains et jetant sur moi un regard baigné de larmes,
+"Père, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinçai des dents et
+levai mon bâton sur elle, elle baissa la tête. "Tue moi si tu veux,
+je le mérite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je n'ai
+plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un
+éblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut
+assez long pour produire un tremblement dans tous mes membres.
+Marguerite avec son effroyable regard était entre son enfant et
+moi, pendant qu'à mon oreille résonnaient ces mots de menace et
+de défit "frappes si tu l'oses" en même temps que ses yeux jetaient
+des flammes.</p>
+
+<p>Je lançai au loin mon bâton, saisis Angeline dans mes bras et
+pris ma course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai
+haletant et épuisé à l'endroit où devait se trouver la cabane, il n'y
+avait plus qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de
+bois que l'incendie n'avait pu dévorer.</p>
+
+<p>Malgré mon extrême fatigue, je profitai des dernières lueurs du
+crépuscule pour chercher un gîte. Un rocher ayant un enfoncement
+qui pouvait donner abri à une seule personne, se présenta à
+ma vue. J'y fis entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et
+fermai l'ouverture avec les restes des pièces de bois que le feu
+avait épargnées; puis je me glissai sons un amas d'arbres que le
+vent avait renversés et qui formaient par leurs branches une
+toiture presque imperméable.</p>
+
+<p>Il était grand temps, car en ce moment la tempête éclatait dans
+toute sa fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir à voir le choc
+terrible que les éléments dans leur colère insensée se livrent entre
+eux. J'entendais alors sans crainte roulements du tonnerre, et
+je n'avais pas été ému en voyant la foudre écraser des arbres gigantesques
+à quelques pas de moi. Je croyais avoir vu en fait d'ouragans
+tout ce que la nature peut offrir de plus effroyable; mais
+jamais je n'avais été témoin d'un tumulte pareil, les éclats du tonnerre
+étaient accompagnés de torrents de grêle et de pluie. Le vent
+avec une rage indicible passait au travers des branches, s'enfonçait
+dans les anfractuosités des rochers avec des cris aigres et discordants
+qui vous glaçaient de terreur. Sous sa puissante étreinte, les
+arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gémissements. Il me
+semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour échapper à
+la force irrésistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination
+les péripéties de cette, lutte suprême; mais bientôt, un
+craquement prolongé m'annonça qu'un des géants de nos forêts
+venait de tomber, entraînant dans sa chute les arbres voisins qui
+n'avaient pu supporter son poids énorme. Pendant ce temps, les
+éclairs se succédaient sans interruption, le firmament était en feu,
+on eut dit du dernier jour. C'était un spectacle grandiose et
+effrayant à la fois.</p>
+
+<p>Jamais non plus la grande voix des éléments déchaînés ne s'était
+montrée aussi solennelle et ne m'avait empêché du fermer l'oeil;
+mais ce soir-là, je me sentais inquiet, mal à l'aise et malgré mon
+extrême fatigue, je ne pus pendant longtemps réussir à m'endormir.
+Toutes ces voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants
+produisaient sur moi l'effet de fanfares infernales.</p>
+
+<p>L'apparition de l'après-midi me revenait sans cesse à l'esprit et
+me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'était pas complète
+puisqu'Angeline me restait! D'un autre côté, il me semblait entendre
+encore le prêtre qui, en montrant le ciel à Marguerite, lui
+disait: "De là haut, vous et Octave protégerez votre enfant, si elle
+est au pouvoir des méchants."</p>
+
+<p>Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu'enfin
+je pus m'endormir, une fièvre ardente s'était emparée de moi et
+ma tête était brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J'étais
+au milieu d'un songe affreux, lorsqu'un éclat de tonnerre plus terrible
+que tous les autres vint abattre un chêne énorme à quelques
+pas de moi. Le bruit me fit ouvrir les yeux et que devins-je? en
+apercevant un spectre hideux penché sur moi! Son souffle glacé,
+comme le vent d'hiver m'inondait tout la corps. Bientôt un pétillement
+comme celui d'un incendie dans les bois se fit entendre. Des
+lueurs sombres et sinistres environnèrent le spectre. La figure
+s'en dégagea. Grand Dieu! que vis-je? C'était Marguerite telle
+que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le
+mien. Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette fois de
+même que dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur
+augmenta encore, lorsqu'approchant sa bouche décharnée de mon
+visage, elle me répéta de sa voix brève et sépulcrale: "Frappe si
+tu l'oses!" Et après ces mots, un autre spectre vint se placer à
+côté d'elle, c'était Octave, je le reconnus parfaitement. Ses traits à
+lui aussi avaient un caractère d'implacable sévérité. Angeline, je
+ne sais comment, se trouvait derrière eux et arrêtait leurs bras
+prêts à me précipiter dans un gouffre béant tout auprès de ma
+couche. Je demeurai foudroyé, anéanti par cette affreuse vision.
+Mes cheveux se dressèrent d'épouvante, une sueur froide et abondante
+s'échappa de chaque pore de ma peau; mes dents claquaient
+de terreur et pourtant malgré toutes les tentatives que je fis, je ne
+puis réussir à me soustraire à l'apparition. Vainement cherchai-je
+à l'éloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les bras pour la
+repousser, mais ils étaient rivés au sol. Ma langue ne put articuler
+un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que ce
+que je rapporte était l'effet d'un cerveau en délire; non certes,
+j'avais la fièvre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur
+souffle, j'aurais pu les toucher, si l'épouvante et la terreur n'eussent
+paralysé tout mon être. Mes chiens eux-mêmes, blottis et
+tremblant auprès moi, poussaient des gémissements plaintifs
+et semblaient me demander protection.</p>
+
+<p>Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais
+le dire. La force humaine a des limites: peut-être aussi l'idée
+d'une prière me vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de
+pitié; mais ce que je me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris
+plaintifs, que des flammes m'environnèrent et que je perdis connaissance.</p>
+
+<p>Quand je revins à moi, j'étais étendu sur un bon lit de sapins,
+un dôme de verdure me protégeait contre les rayons matinals du
+soleil. Les branches entrelacées laissent filtrer une douce lumière
+et la rosée du matin me représentaient avec les rayons du soleil
+qui les traversaient, comme un écrin de diamants.</p>
+
+<p>Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte
+de l'endroit où j'étais, et me rappeler ce qui s'était passé. Après
+un effort, je réussis à me mettre sur mon séant. Mes idées devinrent
+plus lucides. Angeline au pied de mon lit pleurait et priait.
+"Où suis-je demandai-je d'une voix presqu'éteinte?" Au son de
+ma voix, elle poussa un cri de joie et vint m'embrasser: les mains;
+puis mettant un doigt mutin et discret sur sa bouche pour me défendre
+de parler, elle continua d'une voix émue; "Le bon Dieu
+nous a envoyé un grand secours! Après lui, c'est à une femme
+des bois et à son fils surtout, que tu dois de n'être pas brûlé vif, et
+moi morte de faim ou d'épuisement. Ils t'ont sauvé des flammes
+au moment ou un affreux incendie, allumé par le tonnerre, allait
+t'envelopper. Il était grand temps; crois-moi, les flammes t'entouraient,
+tes vêtements étaient en feu; Père, tu étais sans connaissance.
+Depuis bientôt dix jours, ils te soignent et nous donnent à
+tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;
+vois-tu ils m'ont défendu de te laisser parler et m'ont recommandé
+de te faire boire à ton réveil un peu de cette tisane."</p>
+
+<p>Enfin deux jours après je me trouvai beaucoup mieux et pus
+avoir quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien
+imparfaites, n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir à mes sauveurs
+inconnus l'expression de ma reconnaissance et les récompenses
+que je leur destinais. Ils s'obstinèrent longtemps sous un
+prétexte ou sous un autre à ne pas se montrer, mais enfin ils
+durent céder à mes demandes réitérées et je pus faire leur connaissance.</p>
+
+<p>Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'étaient trouvés chez Octave le
+jour de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient été pour le jeune
+homme et sa mère une véritable Providence.</p>
+
+<p>Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient
+mourir en proie à une fièvre ardente et ils leur avaient donné tous
+les soins possibles.</p>
+
+<p>Tous deux avaient donc voué à leurs protecteurs une reconnaissance
+sans bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer
+à leur sortie des bois.</p>
+
+<p>A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'étaient hâtés d'accourir.
+Ils avaient vu bien des fois le désespoir des malheureux
+parents au sujet de leur petite fille; mais appartenant à une autre
+tribu, ils ignoraient ce qu'elle était devenue.</p>
+
+<p>Aucun des incidents de la journée ne leur avait échappé. Ils
+avaient remarqué mon malaise indicible lorsque Marguerite avait
+fixé son regard sur moi et entendu le cri déchirant de la mère
+lorsqu'elle avait reconnu l'enfant. Ils avaient aussi soupçonné
+une partie de la vérité et s'étaient mis sur mes traces pour
+approfondir ce mystère et protéger au besoin la malheureuse
+orpheline.</p>
+
+<p>Cependant mes forcée se rétablirent bientôt et je pus reprendre
+en regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on
+à mesure que les forces me revenaient, l'idée de poursuivre ma
+vengeance se réveillait plus pressante, plus terrible que jamais;
+et malgré la terreur que m'inspirait encore le souvenir du la
+vision, je résolus fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque
+fussent les obligations que j'avais envers l'indienne et son fils je
+ne tardai pas à les prendre en haine. Je sentais instinctivement
+qu'ils allaient être de puissants protecteurs pour Angeline et je
+décidai de me soustraire à leur surveillance.</p>
+
+<p>Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mère
+avaient rejoint un parti de chasseurs et devaient être absents plusieurs
+semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des
+Chaleurs, sans que personne sut de quel côté j'allais. J'y passai
+cinq années au milieu des Abénakis, cultivant et développant,
+autant qu'il m'était possible, l'esprit et les sentiments de délicatesse
+de l'enfant, ne perdant durant ce temps aucune occasion de m'informer
+de Paulo et de tâcher de lui faire connaître l'endroit où je
+l'attendais, car il était indispensable à mes projets. Enfin un
+matin, il arriva tout dégradé, plus hideux et plus cynique encore
+qu'il ne l'était les dernières fois que je l'avais vu. Le fer rouge
+du bourreau lui avait imprimé sur le front le stigmate d'infamie.
+A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis
+mon hôte et mon commensal; il devint mon compagnon inséparable.</p>
+
+<p>Angeline pouvait alors avoir de quatorze à quinze ans, elle
+s'était admirablement développée. Sa figure était belle, son front
+respirait la douceur et la candeur. Elle m'était soumise et
+dévouée à l'extrême, s'évertuant à prévenir le moindre de mes
+désirs; et je savais qu'elle se mettrait à la torture pour me faire
+plaisir.</p>
+
+<p>Pour compléter ma vengeance, j'avais décidé de jeter cet ange
+de vertu et de bonté entre les bras du misérable Paulo. Il est facile
+de comprendre l'aversion et l'horreur que ce scélérat lui inspirait.
+Bien que je lui recommandasse de cacher ses débauches crapuleuses
+aux yeux de la jeune fille, sa scélératesse naturelle l'en
+empêchait. J'aurais mis mon projet, à exécution depuis longtemps
+si le regard de Marguerite ne m'eut encore poursuivi et n'était
+venu de temps en temps me faire frémir de terreur, lorsque surtout
+sa vox sépulcrale soufflait à mon oreille "frappe si tu l'oses."</p>
+
+<p>Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'à l'ordinaire,
+je me résolus à frapper le dernier coup. Je n'avais encore
+fait que des allusions détournées à Angeline quant à mon projet,
+et chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de dégoût au seul
+nom du monstre. Ce fut donc ce jour-là, après avoir pris un bon
+repas, qu'elle m'avait apprêté avec grand soin et pendant que Paulo
+d'après mes ordres, s'était absenté, que je lui signifiai formellement
+ce que j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un
+oeil doux et étonné comme pour s'assurer si j'étais sérieux, n'en
+pouvant croire ses oreilles, mais bientôt ma voix devint plus sèche
+et plus impérative, je pris le ton de la colère et l'informai que dans
+trois semaines, elle serait l'épouse de Paulo. A ces mots, elle tomba
+à mes pieds en les arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle
+tourna ses beaux grands yeux vers moi: "Oh! mon père, mon bon
+père, dit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, non! non! c'est
+impossible! Je veux toujours demeurer avec toi, je te soignerai
+dans tes vieux jours et tâcherai de ne jamais te donner aucune
+cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est si bon, car il faut que,
+sans intention, j'aie fait des choses bien mauvaise qui ont pu te
+déplaire, pour que tu veuilles me livrer à cet infâme. Si tu l'exiges,
+mon père, je laisserai la cabane et n'y reviendra que pour
+préparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu seras malade.
+Je ne te demande pour toute nourriture que de partager avec les
+chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai autant
+que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je m'étendrai
+à la porte de ton wigwam et serai toujours prête à répondre
+à ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste
+et à force du soins et de prévenances, je te ferai peut-être oublier
+le mal que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au
+nom de tout ce que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me
+livres pas, ne me donnes pas à ce misérable." En disant ces mots,
+la misérable enfant embrassait mes pieds et versait des larmes
+capables d'attendrir un rocher.</p>
+
+<p>Quels mépris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces
+lignes et quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans
+contre moi même au souvenir de cette scène déchirante. Non, dans
+ce moment je n'étais pas une créature de Dieu, je n'étais pas
+même un homme, j'étais un véritable démon incarné. Une joie
+féroce parcourut tout mon être et comme l'éclair, la rage et la
+jalousie que j'avais nourries depuis si longtemps éclatèrent plus
+effrayante que jamais.</p>
+
+<p>Au lieu d'être attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais
+lui briser la tête sur la pierre du foyer, lorsque l'éblouissement et
+la vision des yeux de Marguerite passèrent devant moi. En même
+temps mes deux bras se trouvèrent serrés comme dans un étau,
+cette fois encore, tous les objets disparurent à ma vue et les mots
+"frappe si tu l'oses" retentirent à mes oreilles.</p>
+
+<p>Mes terribles passions à force de violence avaient enfin fini par
+influer sur ma constitution. Un médecin que j'avais consulté dans
+une de mes excursions, m'avait prévenu que si je ne modérais
+pas la fougue de mes emportements, je ressentirais bientôt les
+atteintes du <i>Haut Mal</i>. Toujours est-il que dans le cours de la nuit,
+lorsque je repris connaissance, Angeline, agenouillée dans un coin
+de ma chambre, avait les mains élevées vers le ciel, elle récitait en
+pleurant, une fervente prière, demandait à Dieu de conserver mes
+jours, promettant bien de faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait
+d'être la cause de mon mal par le chagrin qu'elle me causait.</p>
+
+<p>Cependant, je sentais aux deux bras une douleur très-vive. Je
+relevai mes manches et aperçus les empreintes de doigts telles
+qu'en aurait pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la
+tribu, je le savais, n'aurait pu imprimer par sa force musculaire
+de semblables meurtrissures sur moi et ne l'aurait osé. Le souvenir
+de cette étreinte formidable me revint à l'esprit. Était-ce Octave
+ou un protecteur inconnu qui était venu sauver Angeline? On le
+saura.</p>
+
+<p>Ce fut alors et peut-être pour la première fois depuis bien des
+années, qu'en cherchant à répondre aux questions que je m'adressait,
+l'idée d'un Dieu vengeur se présenta à ma pensée, et pour la
+première fois aussi des larmes de repentir glissèrent sur mes joues,
+Pendant ce temps, Angeline priait toujours. Oh! comme dans ce
+moment, si je l'avais osé, je l'aurais interrompue pour lui demander
+pardon. Quand elle eut terminé sa fervente prière, elle s'approcha
+de moi, me prit la main d'un air timide; son regard était chargé
+de tristesse et de larmes. J'allais parler pour la consoler lorsque
+des pas se firent entendre de ma cabane. En même temps,
+un beau jeune indien à la taille herculéenne, aux traits mâles et
+francs s'arrêta sur le seuil. Il portait le costume d'une autre tribu
+sauvage, nos plus fidèles amis. Je remarquai de plus avec étonnement
+qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui
+parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrêta immobile et attendit,
+comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole.
+Que veux mon jeune frère, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit?
+Depuis quand est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu
+fumer le calumet avec l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me désignait
+parmi les indiens dans le wigwam du grand chef). Je suis venu,
+répondit-il, mais le mauvais génie s'était emparé de l'esprit du
+Grand Chef et au moment ou je suis entré, il allait écraser la tête
+d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris, ajouta-t-il d'un air dédaigneux,
+n'a-t-il donc plus assez de force pour combattre des hommes,
+puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes. Le Grand Chef de
+Stadaconé sera bien surpris, lorsque je lui dirai qu'Hélika qu'il
+m'a envoyé chercher pour réunir ses guerriers, je l'ai trouvé
+assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que diront
+aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler de
+ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le génie du mal fut parti
+du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un
+message pressé et important."</p>
+
+<p>Ces paroles étaient dites d'une voix ferme et pleine de mépris.</p>
+
+<p>Dès ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras
+étaient expliquées.</p>
+
+<p>Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de décacheter
+ce message. C'était effectivement un ordre du gouverneur de
+Québec qui m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers
+tribus alliées aux français, de se rendre immédiatement à un conseil
+de guerre. Il fallait, ajoutait le message, faire la plus grande
+diligence, car les anglais et les iroquois avaient déjà fait irruption
+sur notre territoire; des renseignements positifs le mettait à
+même d'affirmer que plusieurs des nôtres avaient été massacrés
+par ces derniers.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à balancer un seul instant. En peu de temps,
+j'assemblai la tribu et je réunis le grand conseil de guerre. Il fut
+unanimement décidé que nous irions porter secours à nos frères,
+et repousser, pour toujours, s'il était possible, ces puissants et
+barbares ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abénakis,
+et Montagnais se joignirent à nous et deux jour après
+l'arrivée du courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous
+la protection du grand <i>Esprit des visages pâles</i>, nous prîmes les
+sentiers de la guerre.</p>
+
+<p>Malgré l'activité fébrile que j'avais déployée, je n'avais pas
+oublié de pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernière
+nuit dont je vous ai parlé, une transformation complète
+s'était faite en moi. Était-ce l'effet de la peur, ou était-ce dû aux
+prières d'Angeline, peut-être aussi a une protection céleste? Je ne
+puis m'en rendre compte encore aujourd'hui; mais j'en avais fini
+avec mes idées de haine et de vengeance. Le bras de Dieu s'était
+appesanti sur moi. J'avais usurpé ses droits, violé ses commandements,
+c'était à moi désormais qu'il appartenait de souffrir. La
+pauvre et chère enfant entendit avant mon départ les premières
+paroles de tendresse que je lui adressais sincèrement. Elle reçut
+avec avec une gratitude infinie l'assurance que je lui donnai que je
+travaillerais toujours, au retour de notre expédition, à la rendre
+heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille indienne qui nous
+avait déjà sauvé la vie et qui depuis deux jours était arrivée je ne
+savais d'où dans notre camp. Son fils Attenousse, car c'était bien
+lui qui était le porteur du message du Gouverneur, était reparti la
+veille de notre départ pour aller prendre le commandement d'une
+tribu Montagnaise dont il était le chef.</p>
+
+<p>Je remis de plus à la vieille des papiers importants qu'elle transmettrait
+à un missionnaire que je lui avais désigné et qui devait
+bientôt revenir, laissant une procuration à ce dernier et l'autorisait
+à retirer les fonds nécessaires afin de pourvoir amplement à la
+subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes
+fonds étaient déposés comme la chose se faisait alors, dans le
+Trésor Royal, et reçus en bonne forme m'en avaient été donnés.
+Toutes ces dispositions prises, j'étais tranquille sur le sort d'Angeline;
+c'était d'ailleurs un commencement de réparation qui lui
+était dû, ainsi qu'à ses parents dont j'avais été le persécuteur et le
+bourreau.</p>
+
+<p>Cet homme de bien auquel j'avais confié l'exécution de mes
+dernières volontés en partant, ce bon prêtre, dont la charité et les
+bonnes oeuvres étaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon.
+Il me représentait l'ancien curé de ma paroisse si bon et si vénérable.
+Dans mon imprévoyance, je n'avais pas songé que si lui-même
+venait à manquer ou bien était forcé de s'éloigner sans avoir
+pu remplir la mission de pourvoyeur que je lui avais confiée, Angeline
+et la mère d'Attenousse se trouveraient toutes deux dans un
+complet dénûment comme la chose est arrivé. Cette vieille sauvagesse
+était la même qui s'était mise à ma piste le jour
+de la mort.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3><i>LA BRISE</i></h3>
+
+<p>Deux jours après, je partis si la tête de guerriers que j'avais plus
+d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'était
+plus la pensée, l'espoir ou plutôt le désespoir de rencontrer la mort
+qui me guidait, mais bien le ferme désir de faire à Angeline les
+jours aussi heureux que je les lui destinais misérables et tourmentés
+auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables
+vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute
+à l'autre me parlaient de plus en plus fort, désormais je n'étais
+plus le même homme; une transformation salutaire s'était opérée
+en moi.</p>
+
+<p>Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,
+dura, je vécus comparativement calme et tranquille, les succès
+que nous obtînmes dans les années de 1744 à 48 sont enregistrés
+dans les pages de l'histoire, et certes ils avaient été assez grands
+pour exalter nos cerveaux pleins d'amour et de patrie.</p>
+
+<p>M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Québec, avait admirablement
+combiné ses plans. Il avait divisé ses troupes en plusieurs
+endroits de manière à partager ainsi les forces de l'ennemi plus
+nombreux qu'il avait à rencontrer.</p>
+
+<p>Cinq mois après, j'étais revenu de Saratoga avec un des corps
+expéditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait été sanglante,
+et acharnée, mais je portais sur moi les témoignages de ma valeur,
+que j'avais gagnés sur les champs d'honneur. Enivré par le souffle
+des batailles ou plutôt par le désir de chercher dans une excitation
+extérieure, un calmant pour les remords qui me dévoraient, je
+résolus de me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay
+qui se dirigeait vers l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire
+sous cet habile général, combien nous réussîmes dans nos projets.</p>
+
+<p>Tous les officiers d'état-major m'avaient, tour à tour félicité sur
+la bravoure que j'avais déployée dans les combats que nous
+livrâmes dans cet endroit. Mais si mes idées ou mon ambition de
+gloire étaient satisfaites, mon désir de procurer de plus grandes
+richesses encore à ma malheureuse Angeline, était loin de l'être.
+J'aurais voulu pouvoir lui construire un palais d'or, la voir entourée
+de toute l'abondance et des jouissances que le monde peut
+produire. Je reconnais intérieurement que tous ces biens de la
+terre ne seraient rien en comparaison de ce que je lui avais fait
+perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donné à l'enfant, c'est
+de recevoir les caresses et les baisers de sa mère.</p>
+
+<p>J'appris donc un jour qu'à Louisbourg des corsaires avaient
+amassé des fortunes considérables par la prise de vaisseaux ennemis.
+Chacun de l'équipage avait sa part de prise. Bien que je
+pusse revenir paisible dans mes foyers, je résolus, après avoir
+choisi cinquante hommes des plus vigoureux et intelligents de la
+tribu, et leur avoir fait part de mes projets, d'aller offrir mes services
+à quelqu'un de ces corsaires.</p>
+
+<p>Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeâmes
+vers Port Royal.</p>
+
+<p>C'étaient des hommes forts et déterminés que ces braves que
+j'avais choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils
+se sont toujours battus comme des lions et n'ont jamais compté le
+nombre de leurs ennemis.</p>
+
+<p>Pendant dix-huit mois nous parcourûmes les mers de ces parages
+à bord de la corvette <i>La Brise</i>, commandée par le capitaine Le
+Blond, avec une chance sans égale pour ainsi dire. Nous fîmes
+des prises que nous dirigeâmes vers Québec et qui nous donnèrent
+encore des sommes considérables qui furent déposées en notre
+nom dans le Trésor Royal. J'y étais pour ma part de pas moins de
+vingt-cinq mille piastres, dont j'avais la reconnaissance. Cet argent
+devait être retiré par M. Odillon. le missionnaire dont, j'ai parlé
+plus haut.</p>
+
+<p>Enfin, mus par le désir de revoir nos foyers, rassasiés de gloire
+et de nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop
+qui nous servait d'éclaireur vint nous informer qu'un gros bâtiment
+anglais se dirigeait vers Boston. Son allure était lourde et
+sa marche bien lente. Il était à dix-neuf milles de la
+côte et paraissait faire force de voiles pour gagner sa destination.
+Unanimement nous décidâmes d'en faire notre proie.</p>
+
+<p>Nous levâmes l'ancre et nous nous mîmes à sa poursuite. Nous ne
+fûmes pas longtemps sans l'atteindre. Après vingt-quatre heures
+de course, nos vedettes perchées dans les hunes, nous apprirent
+qu'elles apercevaient les lumières du bâtiment que nous convoitions.
+Il était neuf heures du soir. Nous mîmes toute la toile
+disponible au vent et vers quatre heures du matin, le bâtiment
+n'était plus qu'à un demi-mille de nous. Nous étions alors au mois
+d'août et l'aurore est encore matinale dans les latitudes septentrionales.</p>
+
+<p>Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes
+carguer et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent
+cette manoeuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions
+déjà, et nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendants ce temps,
+nous l'avions approché à moins qu'à demi-portée de canon.</p>
+
+<p>Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour
+retarder la marche de son vaisseau et nous laisser approcher
+autant que possible, il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient
+d'avancer. Il avait aussi masqué l'ouverture des sabords
+et abaissé la mâture des ses <i>hautes oeuvres</i>. Cette tactique lui réussit
+parfaitement. Malheureusement, nous avions affaire à une frégate
+de cinquante-six, montée par trois cents hommes d'équipage, plus
+un régiment de soldats qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous
+en aperçûmes que lorsqu'il était trop tard. Notre chère corvette
+ne portait qu'à peine vingt petites couleuvrines.</p>
+
+<p>Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la
+folie. A peine fûmes nous dans ses eaux qu'à un coup de sifflet, ses
+hunes et ses vergues se garnirent de matelot, les haches coupèrent
+les cordages qui retenaient les sacs de sable et, vive comme un
+marsouin, la <i>Vigourous</i> tourna son flanc vers nous, ouvrit ses
+sabords, vingt-huit gueules de canons nous lancèrent des boulets
+qui abattirent deux de nos mâts, coupèrent les cordages; quelques-uns
+même d'entr'eux traversèrent de part en part la coque de notre
+malheureuse corvette. <i>La Brise</i> était complètement désemparée.
+Peu d'instants après la frégate avait jeté ses grappins d'abordage.
+Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix tonnante et hourrah
+pour la France. Vaincre ou mourir répétâmes nous à l'unisson et
+hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte impossible.</p>
+
+<p>Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés
+recouvrirent notre pont, mais quand nous sentîmes <i>La Brise</i> s'enfoncer
+et que nous n'étions plus que quatre hommes vivant auxquels
+il ne restait qu'un souffle de vie, car le sang s'échappait de
+nos nombreuses blessures, il fallut nous rendre on plutôt permettre
+qu'on nous transportât à bord du bâtiment anglais.</p>
+
+<p>Pauvre <i>Brise</i>! dix minutes après j'entendais les cris de triomphe
+de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les
+profondeurs de l'océan et je perdis connaissance.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été
+pansées, je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des
+quatre marins qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent
+aux suites de leurs blessures. Ce furent un autre canadien et
+moi.</p>
+
+<p>Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline
+du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune
+homme, après des dangers sans nombre et des peines infinies,
+réussit à s'évader. Je ne le revis que plusieurs années plus tard:
+il a été depuis mon hôte, mon commensal et mon ami. Il s'appelait
+Baptiste.</p>
+
+<p>C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous
+servait de guide dans notre excursion au Lac à la Truite.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>ESCLAVAGE ET ÉVASION.</h3>
+
+<p>Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme.
+C'était un nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il
+avait été vendu à ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux
+était lui aussi un prisonnier de guerre et venait d'arriver
+des côtes du Mozambique. Comme moi, il avait toujours été libre
+enfant des grands bois, aimant les fruits savoureux du cocotier et
+l'ombrage des palmiers dont les habitants du sol jouissent dans
+toute leur inappréciable liberté et indolence.</p>
+
+<p>Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des
+frères et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de
+vieux parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse.</p>
+
+<p>Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes
+nous comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois
+passés dans les fers, à former un langage dans lequel nous nous
+entendions parfaitement.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce
+boulet que nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant.</p>
+
+<p>Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées
+plus chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues
+ranimer mon courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les
+lanières du fouet du contre-maître, n'avons-nous pas versé des
+larmes amères en souvenir de notre patrie et de notre enfance
+tout en formant des projets d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes
+de les mettre à exécution, mais nos mesures étaient mal
+prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et si nous ne succombâmes
+pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié veillait sur
+nous et en avait décidé autrement.</p>
+
+<p>Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon
+âme un effet salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu
+qui me frappait, je les acceptai comme un juste châtiment et les
+offris en expiation de mes crimes.</p>
+
+<p>Enfin après cinq années de souffrances indicibles, la Providence
+qui se laisse toucher par les pleurs du pécheur pénitent, nous
+envoya un ange de délivrance sous la forme d'une toute jeune
+fille. Elle était l'enfant unique du planteur qui nous avait achetés.</p>
+
+<p>Dans la journée, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon
+et moi attachés au poteau infâme. Elle avait entendu le
+contre-maître ordonner à un espèce d'Hercule, monstre de férocité
+à face humaine, de nous administrer à chacun cinquante
+coups de fouet. Elle avait vu avec horreur le sang ruisseler de
+chacune des déchirures profondes que le fouet à neuf branches
+faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres se tordre dans
+des mouvements convulsifs sous ces inénarrables douleurs, elle
+résolut alors de nous sauver.</p>
+
+<p>Elle savait d'ailleurs que nous étions parfaitement innocents de
+la faute de larcin dont on nous accusait.</p>
+
+<p>C'était ostensiblement pour punition de cette faute que nous
+avions été flagellés, tout le monde savait bien aussi dans la plantation
+que la vraie raison était que le nègre et moi nous avions
+exprimé un sentiment d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne,
+enfant du vendeur, exposée nue à la criée publique. Un
+acheteur d'esclaves menait l'enchère. C'était un vieillard aux
+regards lascifs et pleins de convoitise. La mère de cette jeune
+fille, élevée dans des sentiments catholiques, voyait avec désespoir
+le spectacle auquel on la forçait d'assister. On peut juger de ce
+qu'elle devait éprouver et de ce que j'éprouvais moi-même en
+songeant: Oh si c'était mon Angeline qui fut à la place de cette
+malheureuse!!</p>
+
+<p>Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard était l'acquéreur,
+elle était désormais son bien, sa propriété.</p>
+
+<p>Combien pourtant ne s'est-il pas trouvé d'hommes qui voyaient
+avec indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de
+l'esclavage.</p>
+
+<p>La mère, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en
+poussant des sanglots déchirants; elle la pressa sur son coeur et
+lui passa une croix autour du cou.</p>
+
+<p>Le contre-maître se précipita aussitôt vers elles, les sépara brutalement,
+envoya rouler par terre la malheureuse mère par un rude
+coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue
+au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa
+peau un sanglant sillon.</p>
+
+<p>Oh! si j'avais été libre et que j'eusse eu autour de moi mes
+braves sauvages, non, certes cet acte exécrable ne se fut pas
+accompli.</p>
+
+<p>J'allais m'élancer pour anéantir le contre-maître tant j'étais hors
+de moi, le nègre spontanément allait aussi en faire autant, mais
+nos chaînes infâmes nous retinrent. Le contre-maître vit sans
+doute le mouvement que nous fîmes, il comprit, à l'expression de
+nos figures, toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement
+recula-t-il de quelques pas. Le lendemain le nègre et moi
+étions attachés au poteau dont j'ai parlé.</p>
+
+<p>Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous étions fortement
+liés sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels
+reposaient nos chairs mises au vif par leurs affreuses cruautés,
+qu'accompagnée d'une jeune esclave, notre libératrice entra dans
+notre hutte. Elle portait une lanterne sourde, en dirigea la lumière
+vers son visage pour que nous vîmes le signe qu'elle nous faisait
+en mettant le doigt à sa bouche, de garder le silence.</p>
+
+<p>Elle s'approcha ensuite de nous, déposa des livres à notre portée,
+pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions
+et des vêtements convenables pour servir à notre déguisement.
+Elle dit ensuite quelques mois en espagnol que cette dernière
+nous traduisit: A un endroit qu'elle nous indiqua, un canot
+avait été disposé pour favoriser noire fuite. En descendant la
+rivière, nous n'aurions pas à craindre la poursuite des hommes ou
+des chiens. Un papier où la signature du planteur était contrefaite
+nous accordait un congé de deux semaines. Elle nous informa
+de plus que dans trois jours, dans le port de Charlestown, un
+bâtiment français devait mettre à la voile pour l'Europe.</p>
+
+<p>Pour comble de bienfaits notre libératrice nous remit deux
+bourses bien garnies et s'éloigna non sans que nous eussions eu
+le temps de voir son angélique figure inondée de pleurs.
+Nous suivîmes à la lettre les instructions de notre ange de salut.
+Le canot effectivement se trouvait à l'endroit désigné. Ce qu'il
+nous avait fallu déployer d'énergie, de forces morales et physiques
+pour réussir à briser nos liens et marcher jusque là est impossible
+à décrire, tant nous étions épuisés par les tortures de la
+veille.</p>
+
+<p>J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires
+anglais que les soldats obligés de subir des amputations
+capitales, disaient à l'opérateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les
+blessures et les amputations ne produisent jamais les souffrances
+que nous fait endurer le chat à neuf queues!</p>
+
+<p>Enfin la Providence sembla favoriser notre évasion, car la nuit
+était des plus sombres; tout faisait présager un orage prêt à éclater,
+ce fut effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous réussîmes
+avant que le crépuscule parut et que l'horizon s'éclaira, à
+mettre une bonne distance entre nous et ceux qui nous poursuivaient.</p>
+
+<p>Mon expérience dans la vie des bois m'avait fait connaître une
+plante dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin
+limier qui précède les dogues qu'on lance à la poursuite de l'esclave
+marron.</p>
+
+<p>Le jour, nous transportions à quelque distance dans les bois
+notre embarcation qui n'était rien autre chose qu'un canot d'écorce,
+puis, la nuit tombée, nous reprenions la rivière et notre
+frêle nacelle, poussée par le courant et nos énergiques efforts
+volait sur la surface des eaux avec la rapidité de l'alouette.</p>
+
+<p>Dans la nuit de la troisième journée, nous aspirâmes à pleins
+poumons les émanations salées de l'océan. Nous entrions dans la
+baie de Charlestown, Caroline du Sud. Là devaient commencer
+pour nous de nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre
+ce bâtiment français qui était eu partance? Nous résolûmes une
+dernière fois de risquer le tout pour le tout, et convînmes de nous
+donner la mort réciproquement si nous avions à tomber entre les
+mains de ces infâmes bourreaux qui s'appelaient des planteurs,
+possesseurs d'esclaves.</p>
+
+<p>Nous débarquâmes silencieusement dans un endroit écarté et
+prîmes une rue obscure. Nous errâmes longtemps dans cette
+rue bordée de tabagies de toute espèce, lorsqu'enfin, quelques
+accents français mêlés de jurons énergiques vinrent frapper mon
+oreille.</p>
+
+<p>Immédiatement, je donnai mes instructions au nègre, lui enjoignant
+de ne pas dire un seul mot, et de paraître dans un état complet
+d'ébriété. Nous entrâmes dans cette tabagie, nous heurtant
+l'un sur l'autre et d'une voix enrouée: "Moricaud disais-je, nous
+prenons une bordée; gare à nous! l'ancre n'est pas fixée dans les
+ports des Frères de la Côte."</p>
+
+<p>Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice
+nous avait fournis pour notre déguisement consistaient en
+chemise de toile, chapeau goudronné, vareuse de matelot.</p>
+
+<p>Oh! noble fille! sois à jamais bénie dans les tiens et tout ce que
+tu as de plus cher pour cette prévoyante attention......</p>
+
+<p>La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère
+chargée de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur
+de grog insupportable.</p>
+
+<p>Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient
+engager une rixe contre deux autres compagnons d'une taille
+colossale qui refusaient absolument de s'embarquer de nouveau
+avec eux. Certes, au moment où nous arrivâmes, la discussion
+était vive, aussi les deux camps ne nous virent-ils entrer qu'avec
+dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un air délibéré, quoique
+titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où le nègre
+et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris quelques
+instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens
+des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement.
+Ce fut leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit
+que la guerre était finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre,
+que les deux matelots récalcitrants avaient décidé de sa
+fixer dans le pays pour y cultiver des terres, que leurs engagements
+étaient terminés; ils étaient deux bretons et certes ce n'est
+pas peu dire pour l'obstination et l'opiniâtreté. Le contre-maître
+leur avait offert des gages très élevés, mais ils refusaient parce
+que leurs fiancées avaient exigé qu'ils s'établissent sur des terres et
+qu'ils abandonnassent la vie de marins.</p>
+
+<p>Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et
+bachique, une chanson française de matelot en goguettes. Les
+premières stances finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maître
+qui parlait à un des matelots qui paraissait être son homme
+de de confiance, puis il s'approcha de moi d'un air aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Hé! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement,
+il me vient à l'idée que tu as déjà bouliné dans des parages de la
+France!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui répondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et
+moi nous en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui
+un véritable terrien. Je fis un geste d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le
+comptoir, on n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères
+de la Côte!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes
+frères, buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions
+encore dans les mêmes eaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus
+enrouée, mais d'abord vos civilités; pour le moricaud, ajoutais-je
+en me tournant vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il
+ne peut plus parler.</p>
+
+<p>Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous
+étions en pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et
+cinglions à toutes voiles vers la France.</p>
+
+<p>Nons étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me
+fit inviter à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux
+marin, avait conservé le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme
+bien élevé et poli, du véritable capitaine français. Aimé et respecté
+des passagers de son bord, il l'était encore plus, s'il était
+possible, de ses matelots.</p>
+
+<p>Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma
+vie de guerrier où comme chef sauvage, j'avais combattu à côté
+des siens dans les colonies ou à bord de <i>La Brise</i>. Je lui montrai
+les témoignages de ma valeur que je possédais quand à l'assaut
+ou à l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers.
+Il avait une idée vague du désastre de <i>La Brise</i> et m'en fit redire
+les détails. Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures
+le mirent dans un état d'émotion considérable.</p>
+
+<p>A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et
+m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers
+et à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des
+preuves irrécusables.</p>
+
+<p>De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards
+de tout l'équipage, et si quelquefois le nègre et moi nous mîmes
+la main à la manoeuvre, c'était plutôt pour aider volontairement,
+car chacun, à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière
+tout-à-fait respectueuse et amicale.</p>
+
+<p>Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me
+séparer de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au
+capitaine tout l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me
+donnât l'assurance qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait
+faire vers les rives de sa terre natale. Pour moi le chemin de
+Boston au Canada m'était parfaitement connu.</p>
+
+<p>Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers même
+l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux.
+Ainsi nous quittâmes après les plus affectueuses expressions
+d'amitié et de bons souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement
+la main que le capitaine me dit adieu, j'étais devenu son ami dans
+le voyage.</p>
+
+<p>J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une
+circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le
+même port de mer où j'étais, qu'il avait effectivement débarqué
+mon malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre
+natale.</p>
+
+<p>Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un
+de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et
+me témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le
+pied à terre, il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il
+avait été exilé, vint baiser la main de chacun des matelots qui
+l'avait conduit, puis poussant un cri d'un bonheur indicible, il
+s'élança vers les bois où ils le perdirent de vue!!</p>
+
+<p>Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques-uns des
+matelots qui avaient conduit le canot.</p>
+
+<p>Un mois après mon débarquement à Boston, j'étais aux Trois-Rivières.
+Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont
+ma vie si tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le
+témoin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE MEURTRE.</h3>
+
+<p>En y débarquant, le premier homme que je rencontrai face à
+face poussa un wooh! de surprise, ses yeux s'arrêtèrent sur moi
+avec une terreur et un étonnement indicibles. Il allait prendre la
+fuite, peut-être, lorsque je l'arrêtai en l'appelant par son nom.
+C'était un chef sauvage, lui aussi d'une tribu Souriquoise, nos
+alliés, et était l'ami le plus intime et le frère d'armes d'Attenousse.
+L'Ours Gris, dit-il d'une voix frémissante, est-ce toi ou ton esprit
+que le génie du bien envoie pour sauver Attenousse? Oh! si c'est
+toi, notre frère n'a plus rien à craindre, car tu peux tout. Le Dieu
+des blancs est grand, plus fort que ceux que ma tribu vénérait
+avant l'arrivée du Père à la Robe Noire ajouta-t-il, comme se parlant
+à lui-même.</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles, Anakoui élevait ses yeux vers le ciel
+et versait des pleurs d'espérance.</p>
+
+<p>Hélas! les guerres sanglantes avaient laissé sur la figure de ce
+malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de
+notre civilisation; il avait la figure balafrée en tous sens et de plus,
+il avait perdu un bras.</p>
+
+<p>Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant
+les moyens de destruction que le siècle nous apporte, et combien
+doivent-être heureux ceux qui, nouveaux Caïns, ne demandent pas
+mieux que de tuer ou mutiler leurs frères!!!</p>
+
+<p>Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans
+un état de fiévreuse agitation. Véritablement, je crus qu'il était
+devenu fou, tant grande était son exaltation. Enfin, je le pris par
+la main et nous allâmes nous asseoir sous les grands arbres qui
+bordaient naguère encore, les charmants coteaux du rivage St.
+Laurent aux Trois Rivières.</p>
+
+<p>Ce fut alors, qu'après avoir donné cours à son émotion, exprimée
+par des paroles incohérentes, que j'entendis, avec stupeur, le récit
+des événements qui s'étaient passés pendant mon absence. En voici
+le résumé:</p>
+
+<p>Le désastre de <i>La Brise</i> avait été publié à son de trompe par les
+vainqueurs. La nouvelle en était venue dans la colonie avec la
+rapidité et l'exactitude que comportent toujours un bruit fâcheux
+ou une mauvaise nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais
+celui-là était le seul, c'était un jeune canadien qui prétendait avoir
+fait partie de l'équipage de La Brise et avoir échappé vivant de
+cette malheureuse croisière avec un chef sauvage. Il ajoutait que
+ce chef et lui avaient été amenés en esclavage dans des directions
+diverses. Lui avait été dirigé sur une plantation au bord de
+la mer, et c'est à cette circonstance qu'il dût son évasion; s'étant
+jeté à la nage et ayant gagné un vaisseau européen qui était en
+partance. On sait qu'alors c'était un asile inviolable pour un blanc.
+Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que moi, il
+a été vendu à un bien plus haut prix et a été envoyé dans la profondeur
+des terres, il doit être mort depuis longtemps d'après le
+rapport de nègres marrons qui s'étaient échappés de la même
+plantation, car jamais maître plus féroce et plus barbare ne pouvait
+faire subir de plus mauvais traitements à ses esclaves, aussi
+en était-il réputé parmi eux comme un monstre odieux de cruauté.</p>
+
+<p>Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que
+Baptiste leur affirmait être vraie en tous points. Grand donc fut
+l'étonnement d'Anakoui, lorsqu'à mon tour, je lui assurai qu'elle
+était de la plus exacte vérité.</p>
+
+<p>Mais j'étais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre,
+crainte de blesser sa susceptibilité indienne. Quelles angoisses
+néanmoins ne ressentais-je pas à la pensée d'Angeline dont le souvenir
+était venu à chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser
+mon cerveau depuis cinq longues années.</p>
+
+<p>Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je,
+qu'est-elle donc devenue? je frémissais dans l'appréhension de sa
+réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi, mon frère, me répondit Anakoui, je vais tout te
+dire: "Un des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons
+d'armes que tu as bien connu autrefois lorsque tu étais plus jeune,
+est revenu de la guerre trois mois après être parti à la tête de ses
+braves guerriers. Pas un seul d'entre eux n'est arrivé dans la tribu
+sans montrer avec orgueil d'honorables blessures.</p>
+
+<p>"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mère,
+avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima
+par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauvé la vie lors de
+l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il
+était bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvée des poursuites
+et des persécutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait
+été élevée par toi aux récits des actes de bravoure et d'héroïsme.</p>
+
+<p>"Le missionnaire, continua Anakoui, chargé par toi de retirer
+les fonds pour procurer le confort aux deux femmes laissées sans
+autres secours que la procuration que tu lui donnais, n'est pas
+revenu s'asseoir dans nos foyers. Elles ont donc manqué de tout
+et le père à la <i>Robe Noire</i> ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans
+la prison où il est venu d'après l'ordre de l'Évêque, son grand chef
+consoler et prendre soin des malheureux prisonniers."</p>
+
+<p>"Maintenant, mon frère, ne m'interromps pas, les moments sont
+précieux."</p>
+
+<p>"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyèrent toutes
+espèces de misères et de privations et ne durent leur subsistance
+qu'à la charité des sauvages dont les bras débiles ne pouvaient plus
+porter les armes et qui pourtant avaient été préposés aux soins des
+femmes et des enfants. Enfin, Attenousse arrivé, l'abondance régna
+dans leur cabane, il pourvut amplement à leur bien-être et ce ne
+fut que deux ans après ton départ, n'ayant reçu aucune nouvelle
+de toi, malgré les informations toujours infructueuses que nous
+apprîmes de toutes parts, que se trouvant seule, isolée et sans protection
+sur la terre, te croyant mort, Angeline consentit à épouser
+l'unique homme qu'elle eut jamais aimé après toi. Cet homme
+c'est Attenousse."</p>
+
+<p>Puis, comme s'il eût craint d'exciter ma colère, Anakoui ajouta:
+"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission
+et c'était pour se débarrasser des persécutions de l'infâme
+Paulo qui la tourmentait sans cesse dans les moments où Attenousse
+et sa mère s'absentaient."</p>
+
+<p>"Tout alla pour le mieux dans le jeune ménage. Deux ans et
+demi après leur union, une petite fille est venue prendre place
+auprès d'eux. Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient
+tour à tour pour l'embrasser. La mère, la grand'mère, la pressaient
+à tous moments dans leurs bras. Ils étaient alors heureux et rien
+ne venait troubler leur bonheur, Paulo étant disparu; mais le
+génie du mal dont il était l'instrument planait sur la demeure de
+nos amis."</p>
+
+<p>"Il y a, comme tu le sais, à une quinzaine de lieues du campement,
+une rivière qu'on appelle la Rivière aux Castor. Ses bords
+sont très giboyeux. La marte, le vison, le pékan et le loup-cervier
+s'y trouvent en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent
+se désaltérer dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs
+tout cela."</p>
+
+<p>"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, résolut d'aller y chasser
+pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient réciproquement
+et sans arrière-pensées."</p>
+
+<p>"Ils tendirent des pièges aussitôt arrivés dans cet endroit. La
+journée du lendemain se passa à choisir les places les plus avantageuses
+pour parcourir la forêt et à dresser un camp. Attenousse à
+bonne heure le surlendemain s'était levé pour aller examiner leurs
+trappes. Il lui fallait pour cela, parcourir une grande distance et
+son compagnon qui n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il
+partit."</p>
+
+<p>"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi à dépecer
+à son déjeuner quelques pièces de venaison; sur le manche était
+sa marque comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler,
+il oublia de le remettre dans sa gaine."</p>
+
+<p>"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un désordre affreux
+existait dans la cabane. Une lutte désespérée et sanglante avait dû
+avoir lieu, car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes
+fraîches."</p>
+
+<p>Son malheureux compagnon, étendu par terre, râlait les derniers
+soupirs de l'agonie. Un couteau était enfoncé dans sa poitrine.
+Attenousse s'élança aussitôt, arracha l'arme de la blessure et vit
+avec stupeur que c'était le sien. Au moment où il le rejetait avec
+horreur, des éclats de rire se firent entendre, en se retournant, il
+aperçut la figure de l'odieux Paulo avec deux autres figures également
+patibulaires qui le contemplaient en poussant des ricanements
+d'enfer.</p>
+
+<p>Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces
+du sang de leur victime. Ils en avaient mêmes les mains rougies.</p>
+
+<p>Attenousse demeurait anéanti.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, un des scélérats s'avança, saisit le couteau, le
+retourna en tous sens, le montra à ses deux associés et tous trois
+sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques,
+proférant des paroles de menace et emportant avec eux l'arme
+fatale.</p>
+
+<p>Mais dans des natures fortes et énergiques comme était celle du
+mari d'Angeline, la réaction se fait vite.</p>
+
+<p>Il se mit à leur poursuite, après avoir suspendu toutefois le cadavre
+de son ami pour le mettre à l'abri des bêtes fauves en attendant
+que quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le déposer dans le
+cimetière de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps
+de mettre une bonne distance entre eux et lui.</p>
+
+<p>Grand fut l'émoi à la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces
+bons sauvages, car la victime était très estimée par tout le monde.</p>
+
+<p>On assembla un conseil, et il y fut décidé qu'un parti de chasseurs
+irait immédiatement chercher le corps du malheureux, tandis
+qu'Attenousse, accompagné de tout ce qu'il y avait de plus
+respectable dans la tribu, se rendrait faire sa déposition devant un
+juge de paix.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE JUGE DE PAIX.</h3>
+
+<p>Était-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
+quelquefois, prescience chez l'homme? Voilà la question que je
+me suis posée depuis en pensant au récit, de mon ami Anakoui.</p>
+
+<p>Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa
+vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti
+qu'il ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées,
+des larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste
+et préoccupé en parlant.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent
+immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils
+furent reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de
+tête, avec une bouche édentée et des manières grossières et impérieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu
+sur le bord de la Rivière aux Castors.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement à Attenousse?</p>
+
+<p>Celui-ci se nomma sans défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
+puisque tel est votre nom.</p>
+
+<p>Ce juge de paix s'appelait Justitia
+Bélandré. C'était un homme stupide et grossier comme nous
+l'avons dit, ignorant et fanatique au suprême degré et par là même
+bouffi d'orgueil.</p>
+
+<p>Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il
+s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
+élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justifia.
+Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi
+vil et méprisable que lui. C'était son rapporteur: son nom était
+José. Leur secrétaire à tous deux était un nommé Vergette.</p>
+
+<p>Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître
+Attenousse.</p>
+
+<p>Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au
+bout de quelque temps, escorté de sept à huit hommes.</p>
+
+<p>C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés
+et qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était
+si lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il
+prononça lentement,: "Attenousse, d'après des dépositions qui
+m'ont été faites ce matin, par trois hommes respectables de votre
+tribu, vous êtes accusé de meurtre pour lequel vous venez en
+accuser d'autres qui, à mon idée, sont innocents; je suis convaincu
+d'après leur témoignage, que vous êtes certainement le meurtrier.
+J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à la prison des Trois-Rivières,
+c'est en cet endroit où vous subirez votre procès, la cour
+devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont assignés par
+moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus et
+Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
+votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la
+plus forte qu'il puisse y avoir contre vous."</p>
+
+<p>"Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il
+en promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à
+vous d'essayer à résister ou à fuir, car je vous fais lier pieds et
+poings."</p>
+
+<p>En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans
+doute à quel homme il avait affaire, car il haussa dédaigneusement
+les épaules en disant: "Pourquoi donc chercherais-je à fuir
+comme un vil assassin? Ce que je désire, c'est d'être confronté avec
+mes accusateurs." Les autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent
+protester de l'innocence d'Attenousse et certifier de son bon
+caractère, en en même temps qu'ils s'offraient de prouver la scélératesse
+de Paulo et de ses complices. D'un geste solennel et impérieux,
+le juge, comme on le pense bien, s'y refusa, leur ordonnant de
+laisser la salle et, commandant à ceux qu'il avait choisi pour conduire
+Attenousse de se mettre en route immédiatement.</p>
+
+<p>Or dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un
+incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit
+d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander
+des hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain
+magistrat et ces hommes devaient obéir sous peine d'une forte
+amende ou de la prison.</p>
+
+<p>Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances
+bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes
+qui étaient, nourris et payés aux dépens du gouvernement pour
+remettre le prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la
+plus rapprochée.</p>
+
+<p>Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société
+qui exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une
+teinte d'instruction, avait été nommé à la charge de magistrat
+stipendiaire.</p>
+
+<p>Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due,
+mais aux intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut
+placées.</p>
+
+<p>On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient
+pas de s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le
+fleuve, gagner le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et
+la pêche au lac St. Jean.</p>
+
+<p>La distance était à peu de différence près de cet endroit de Québec
+ou Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène
+que nous voyons.</p>
+
+<p>La ville des Trois-Rivieres était alors un entrepôt considérable
+pour le commerce de pelleteries; c'était le rendez-vous des trafiquants
+et des sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les
+canots chargés de fourrures y venaient chaque année, avait la
+tranquillité qu'elle a aujourd'hui, aussi l'arrivée d'un meurtrier
+comme Attenousse y produisit-elle grande sensation.</p>
+
+<p>Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant
+contre lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.</p>
+
+<p>Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre
+les imprécations de cette foule.</p>
+
+<p>Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme
+au bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'affirmation du magistrat
+qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement
+pas à son premier meurtre.</p>
+
+<p>Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il
+y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres,
+que c'était un véritable démon incarné; aussi tremblait-on à l'idée
+qu'il pourrait s'échapper.</p>
+
+<p>Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature
+à préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi
+s'en ressentir dans leurs décisions.</p>
+
+<p>Il eut été difficile cette nuit là à tout étranger d'obtenir l'hospitalité
+dans la ville, tant les portes étaient solidement barricadées
+et tant la frayeur était grande.</p>
+
+<p>Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé
+depuis quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné
+à être pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures
+au matin; vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.</p>
+
+<p>Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
+avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je
+l'ai dit, je n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de
+l'après midi.</p>
+
+<p>Où est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond.
+Anakoui me l'indique, je m'élançai l'oeil en feu, la figure empreinte
+d'anxiété vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder
+le pardon de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice.
+Je voulais lui dire quel était le caractère, de son infâme
+accusateur. Mon témoignage ne devait pas lui être suspect puisque
+je portais sur moi les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient
+donnés les premiers officiers français qui commandaient les armées
+où j'avais combattu pour ma bravoure et les services que je leur
+avais rendus. Je les portais sur ma poitrine écrits sur parchemin.
+Je voulais de plus lui raconter ce que j'avais souffert dans l'esclavage
+pour servir les français et je croyais que sans doute, il
+m'écouterait.</p>
+
+<p>Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les
+rues, j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux
+ami l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès
+de ma démarche.</p>
+
+<p>Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance ou
+plutôt par la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un
+fou forcené. Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans
+cet état que je me présentai à la porte de la demeure du Gouverneur.</p>
+
+<p>Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée. Je veux
+voir le gouverneur, disais-je à toutes les objections qu'on me faisait
+et je m'avançais toujours.</p>
+
+<p>Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent;
+qu'avec les plus grands efforts.</p>
+
+<p>J'étais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
+s'avança sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause
+de ce vacarme.</p>
+
+<p>C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-être
+à votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'écriai-je,
+enjoignant les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui
+vient implorer quelques instants d'audience.</p>
+
+<p>Il veut vous tuer, s'écrièrent plusieurs voix et on se précipita
+nouveau sur moi.</p>
+
+<p>La surexcitation dans laquelle j'étais décuplait mes forces, je
+renversai les gardes et m'élançai sur le haut de l'escalier, là je
+m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
+contenir de sanglots, mon âme de supplications et de désespoir
+furent employés pour obtenir une entrevue ne dut-elle même
+durer que cinq minutes.</p>
+
+<p>Mais au moment où mes lamentations devaient être des plus
+déchirantes et des plus pressantes, pour toute réponse je fus saisi
+et garrotté.</p>
+
+<p>Alors mes forces m'abandonnèrent complètement et un affreux
+découragement s'empara de moi. Dans cet état, on me conduisit
+à la prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on
+m'enchaîna comme un misérable malfaiteur.</p>
+
+<p>Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de
+mon complet anéantissement, car depuis le palais jusqu'à la prison,
+j'avais perdu l'usage de tous mes sens.</p>
+
+<p>La fraîcheur du cachot me ramena aux sentiments de la réalité.</p>
+
+<p>La prison des Trois-Rivières, comme toutes celles de ces temps
+était une bâtisse à deux étages. La lumière ne filtrait dans les
+cellules que par un étroit soupirail grillé de niveau avec le plafond,
+elle ne pouvait se faire jour qu'à travers un épais rideau de
+poussière et de fils d'araignées. Les murs suintaient l'humidité
+de toutes parts, un monceau de paille pourrie répandait une odeur
+infecte quelques crampons de fer rivés aux murs auxquels étaient
+attachées de fortes chaînes avec des menottes qu'on me passa aux
+pieds et aux mains, tel était l'intérieur de tous les cachots. Tous
+rapports avec l'extérieur ne se faisaient que par un guichet d'une
+petite dimension par où le geôlier venait passer aux prisonniers
+l'écuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'étaient pas enchaînés;
+dans l'autre cas, ces aliments étaient déposés près d'eux, celui
+qui les apportait pénétrait dans la cellule ou plutôt dans le cachot.
+C'est à peine si cette nourriture pouvait soutenir ces pauvres malheureux
+pendant une quinzaine de jours.</p>
+
+<p>Voilà ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitôt
+les criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition
+avant que d'avoir subi leur procès.</p>
+
+<p>Toutes ces réflexions je les fis dans un instant, puis tout à coup
+se présenta à mon esprit l'exécution d'Attenousse, qui devait avoir
+lieu le lendemain et moi qui était si près de lui, moi dont la poitrine
+était couverte de blessures et dont la voix était si puissante,
+quand j'étais libre, auprès des officiers français et du Gouverneur
+en chef, qui tous me connaissaient particulièrement, je ne pouvais
+rien faire pour lui. Oh! alors je bondissais comme un lion dans
+sa cage, je faisais des efforts surhumains pour conquérir ma liberté,
+je m'élançais au bout de mes chaînes et faisais de telles tractions
+qu'elles ébranlaient presque le mur vermoulu de mon cachot. Je
+poussais des cris, des rugissements qui n'avaient rien d'humain et
+qui devaient retentir dans les recoins les plus éloignés de l'édifice,
+mais tout était inutile et l'heure fatale avançait avec une effroyable
+rapidité.</p>
+
+<p>Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
+morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment
+où l'idée d'une prière me vint à l'esprit.</p>
+
+<p>Je tombai à genoux et priai avec toute la ferveur dont mon âme
+était capable.</p>
+
+<p>Cette prière sans doute fut écoutée du Ciel, car bientôt des pas
+lents et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journée
+retentirent de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une
+fois d'un accent désespéré. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles
+de ceux à qui elle s'adressait. Les pas s'arrêtèrent à la porte de
+mon cachot et une voix pleine d'onction et de tristesse demanda
+à celui qui l'accompagnait qui appelait ainsi.</p>
+
+<p>Ces un fou furieux, répondit celui à qui la question était posée,
+il a voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, m'écriai-je avec force. Qu'on veuille seulement
+m'entendre, mon témoignage peut sauver de la mort un innocent.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la même voix douce mais
+ferme cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites rien, monsieur l'Abbé, il est capable de vous
+tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, répéta la voix plus fermement encore. La clef grinça
+dans la serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un
+prêtre vénérable dont la chevelure blanche comme la neige retombait
+en rouleau sur ses épaules. Il avait à la main un flambeau
+qu'il déposa près de moi d'un air calme et paternel.
+Sa figure portait un caractère de grandeur et de sérénité empreinte
+dans ce moment d'une indicible tristesse.</p>
+
+<p>A sa vue, je tombai à genoux et joignant les mains je m'écriai
+dans un état de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu,
+merci".</p>
+
+<p>Le prêtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation,
+il s'avança encore plus près de moi et me prenant les deux mains
+avec bonté me dit d'une voix grave et sympathique:</p>
+
+<p>"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frère, ou vous souffrez
+encore beaucoup." Je ne pus lui répondre un seul mot, mais à
+l'altération de mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire
+se passait en moi. Il alla alors fermer la porte, ôta le léger
+manteau qui était jeté sur ses épaules, le plia en quatre, la déposa
+sur ma couche, s'assit lui-même à côté sur la paille humide et
+avec une douce autorité m'obligea de prendre place sur ce siège
+qu'il m'avait improvisé, puis, prenant une de mes mains, il me dit
+avec bonté: "Que puis-je faire pour vous mon frère? Une malheureuse
+victime innocente des lois humaines dort du sommeil du
+juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc demeurer
+quelques instants auprès de vous, parlez, en quoi puis-je vous être
+utile".</p>
+
+<p>Oh! c'est alors que je soulageai mon âme du poids énorme qui
+l'écrasait depuis si longtemps en lui faisant, aussi brièvement que
+possible, la confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
+qui avaient lié mon existence avec celles de Paulo,
+Angelina et d'Attenousse. Je fis la peinture des caractères de
+ces deux hommes, je m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui
+parlai des combats auxquels j'avais eu part et lui montrai, à l'appui
+de mes paroles, les cicatrices qui couvraient ma poitrine et tirai
+de mon sein les parchemins qui m'avaient été donnés.</p>
+
+<p>Quand j'eus fini de parler, le prêtre s'approcha de la lumière,
+examina mes parchemins un instant, puis, saisissant tout à coup
+le flambeau, il vint le présenter devant ma figure: Hélika! Monsieur
+Odillon! nous écriâmes-nous spontanément et nous tombâmes
+dans les bras l'un de l'autre. Je le suppliai alors, me mettant
+à ses genoux, de sauver Attenousse. Le bon prêtre m'embrassa
+avec effusion, je sentis ses larmes couler de mes joues, mais il me
+dit d'une voix profondément émue et en secouant la tète: "Hélas!
+je crains qu'il ne soit malheureusement trop tard, j'ai déjà fait
+tout ce qui était en mon pouvoir, car je le connais depuis longtemps
+et le sais parfaitement innocent, néanmoins je vais encore tenter
+l'impossible pour y parvenir."</p>
+
+<p>Au même moment, un des guichetiers vint doucement gratter à
+la porte du cachot, sur l'invitation du prêtre, il entra.</p>
+
+<p>Est-il éveillé? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondément
+affligée.</p>
+
+<p>Non, mon père, répondit celui-ci avec respect, je viens vous dire
+qu'il repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement
+ses lèvres se sont entr'ouvertes pour laisser échapper les noms de
+sa mère, de sa femme et de son enfant dont il nous a parlé si souvent
+depuis qu'il est ici; il a dit aussi ces mots: Oh! père Hélika!
+si tu vivais encore.</p>
+
+<p>Le prêtre tout ému se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion,
+mes sanglots m'empêchaient d'articuler une seule syllabe;
+"Courage, me dit-il, priez et espérez. Soumettons-nous dans tous
+les cas aux inscrutables desseins de la Providence; dans une heure,
+je serai de retour."</p>
+
+<p>La lueur blafarde du crépuscule du matin scintillait péniblement,
+déjà depuis quelque temps, à travers le sombre vitreau
+grillé de mon cachot et l'exécution devait avoir, lieu à six
+heures.</p>
+
+<p>Les ouvriers qui avaient travaillé à dresser l'échafaud avaient;
+terminé leur tâche funèbre, car on n'entendait plus les coups de
+marteau. De plus, le murmure du dehors, comme celui d'une
+foule qui s'occupe avec indifférence des intérêts les plus mercenaires
+dans ces moments solennels, parfois même un éclat de rire
+mal étouffé arrivait à mon oreille attentive, aiguisée et inquiète;
+je frémissais en songeant que déjà on se rendait pour choisir
+la meilleure place afin de savourer plus longtemps les dernières
+palpitations d'un corps humain suspendu au bout d'une
+corde.</p>
+
+<p>Je supputai qu'il pouvait être alors quatre heures et demie.</p>
+
+<p>Jamais je ne saurais vous dépeindre les angoisses, les tortures,
+les inexprimables douleurs, les anxieuses espérances que chaque
+minute m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.</p>
+
+<p>Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
+cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
+était accompagné de deux tourne-clefs.</p>
+
+<p>J'ai enfin pu pénétrer auprès du Gouverneur après des peines
+sans nombre me dit-il tristement.</p>
+
+<p>Il paraît qu'il a failli être assassiné hier soir et il a noyé sa
+frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donné sa parole qu'il
+allait envoyer immédiatement l'ordre d'un sursis. Il a refusé de
+m'en charger tant il est encore abasourdi, mais il consent néanmoins
+à ce qu'on vous ôte vos fers et permet que vous communiquiez avec
+Attenousse?</p>
+
+<p>Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me délivrait
+de mes fers, qu'on met plus d'empressement souvent à condamner
+ses semblables qu'à sauver un innocent.</p>
+
+<p>Ce fut d'un pas défaillant qu'accompagné de monsieur Odillon
+et d'un guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque
+nous entrâmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas
+l'éveilla. En m'apercevant, il s'élança au bout de ses chaînes et
+nous nous tînmes longtemps embrassés. "Angeline, mon entant,
+et ma vieille mère, me demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont
+elles devenues?" Je ne pus lui répondre, je me sentais, étouffé sous
+le poids, de tant d'émotions. Alors monsieur Odillon vint à mon
+secours, il lui raconta en quelques mots les principaux incidents
+qui m'étaient advenus depuis mon départ à bord de la corvette, <i>La
+Brise</i>.</p>
+
+<p>Puis nous lui fîmes part de l'assurance que le Gouverneur avait
+donné de l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutâmes que
+peu de foi et que nous ne conservâmes nous-mêmes aucun espoir,
+Tout est bien fini pour le pauvre guerrier sauvage, nous répondit-il,
+en secouant tristement la tête.</p>
+
+<p>Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mère et
+son enfant, mais elles étaient là-haut, dans la demeure du Grand
+Esprit, c'est donc qu'il les reverra désormais.</p>
+
+<p>L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
+n'arrivait pas. Nous laissâmes tous le cachot à l'exception de
+monsieur Odillon qu'Attenousse désirait entretenir quelques instants.</p>
+
+<p>Dix minutes après, la porte s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer
+de nouveau. La figure de monsieur Odillon était empreinte de tristesse,
+celle d'Attenousse était calme et sérieuse.</p>
+
+<p>A fûmes nous auprès d'eux que la cloche de la prison se
+fit entendre. J'écoutai en frémissant: hélas! c'étaient des glas qui
+invitaient les âmes charitables à unir leurs prières à celles du
+prêtre qui allait offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'âme de
+celui qui devait mourir. En effet, quelques instants après, revêtu
+de sacerdotaux, il commençait une Messe de Requiem
+et sa voix émue s'arrêtait de temps en temps pour dominer son
+émotion pendant que les sanglots des assistants troublaient seuls
+le silence.</p>
+
+<p>Au moment de la communion, le prêtre voulu adresser quelques
+paroles, maïs il ne put le faire que difficilement à travers ses sanglots.</p>
+
+<p>Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par
+excellence a été mis à mon injustement, faites-lui donc généreusement
+le sacrifice de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre,
+pour sauver les coupables. Voici mon frère, le pain des forts
+qui va vous soutenir dans le moment où Dieu va vous appeler
+à lui."</p>
+
+<p>Ce fut tout ce qu'il put dire.</p>
+
+<p>Attenousse reçut l'eucharistie avec une ferveur angélique, lui
+seul n'était pas ému.</p>
+
+<p>Après la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement
+de l'Extrême-Onction.</p>
+
+<p>Et le sursis n'arrivait pas.</p>
+
+<p>A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'était le bourreau
+qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prêtre
+regarda à sa montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris
+de suite que tout espoir était perdu.</p>
+
+<p>En trébuchant, je réussis à me jeter une dernière fois au cou de
+mon malheureux ami. Dans l'état d'extrême souffrance où j'étais, je
+ne pus que distinguer ces quelques paroles: "Père Hélika, je te
+confie ma vieille mère, ma pauvre femme et ma chère petite fille;
+sois leur protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au
+plus tôt mes derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."</p>
+
+<p>Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement
+supporté par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siège dans
+une autre chambre plus loin.</p>
+
+<p>Peu d'instants après, je fus tiré de mon état de torpeur par des
+bruits de pas dans le corridor. C'était le cortège funèbre qui défilait,
+je le suivis machinalement.</p>
+
+<p>La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'était le dernier
+glas.</p>
+
+<p>Attenousse, les mains liées derrière le dos et la corde au cou dont
+le bourreau tenait l'autre extrémité, s'avança, d'un air calme, jusque
+sur le bord de l'échafaud.</p>
+
+<p>La foule était immense, les rires et les chuchotements cessèrent,
+le spectacle allait commencer. Le condamné se mit à genoux,
+répéta les prières des agonisants après Monsieur Odillon, puis se
+levant, il dit d'une voix ferme: "Avant que de paraître devant
+Dieu, je déclare de la manière la plus solennelle que je suis entièrement
+innocent du crime pour lequel on m'ôte la vie. Je demande
+pardon à tous ceux à qui j'ai pu faire du mal sans le savoir et pardonne
+de tout coeur à ceux qui m'en on fait." Il ajouta en se
+tournant fièrement vers la foule: "le coeur du guerrier sauvage
+est inaccessible à la peur. Son chant de mort ne sera pas celui de
+ses pères, mais celui de la religion de sa femme et de son enfant
+qu'un missionnaire leur apprit à répéter à l'enterrement de leurs
+frères." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque
+beauté il entonna son <i>Libera</i>.</p>
+
+<p>Je crois encore, après quinze ans de ces événements, entendre
+chacune de ces notes qui retentissent dans mon âme avec le
+glas funèbre que la brise du matin nous apportait, du toutes les
+cloches de la ville.</p>
+
+<p>Son chant funèbre terminé, il se mit de nouveau à genoux,
+embrassa pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui présenta,
+le bonnet fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre.
+C'était la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant même, le cri
+"grâce" retentit. Un officier à cheval agitant un papier débouchait
+au coin de la prison.</p>
+
+<p>Ce cri produisit un choc électrique. La foule se précipita vers
+l'échafaud, la corde fut coupée par vingt couteaux, mais hélas!...
+il était trop tard... les vertèbres avaient été disloquées et la mort,
+par conséquent, instantanée!!!!......</p>
+
+<p>La justice des hommes comme on le dit généralement était
+satisfaite...........</p>
+
+<p>Des médecins furent appelés en toute hâte. Ce que l'art put tenter
+fut vainement employé pour lui rendre la vie. Pendant ce
+temps, la foule anxieuse, la tête découverte, consultait avec angoisse
+la figure des médecins pour tâcher de découvrir s'il n'y avait pas
+encore quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci déclarèrent qu'il était
+bien mort, que tout était fini, toutes les poitrines se soulevèrent,
+il y eut un long murmure de pitié et bien des yeux laisserent
+couler des larmes.</p>
+
+<p>Cependant au milieu du silence général, Anakoui s'approcha de
+Monsieur Odillon et désignant du doigt quatre hommes à figure
+imbécile, "voici, lui dit-il, quatre des jurés qui ont condamné à mort
+mon malheureux frère. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont
+pas acquitté quand des témoins ont déclaré avoir entendu les trois
+scélérats concerter leur plan d'accusation contre lui, les avoir vu
+de plus essayer à faire disparaître sur leurs habits et leurs mains
+des taches de sang; et qu'un autre du nos frères les avait vus sortir
+ensanglantés de la hutte quelque temps avant qu'Attenousse y
+soit entré."</p>
+
+<p>Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi
+dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A
+la suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda
+comment il se faisait qu'ils eussent trouvé Attenousse coupable de
+meurtre quand le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé
+fortement sur cette partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement
+prouvé, qu'il s'était de plus étendu sur la crédibilité des
+témoins à décharge et sur leurs bons caractères attestés par tous
+ceux qui les connaissaient. Il avait ajouté que des témoignages
+non moins irrécusables affirmaient que les accusateurs n'étaient
+rien autre que des repris de justice.</p>
+
+<p>Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: Faites
+excuse, monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient
+les uns les autres.</p>
+
+<p>Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le
+juge avait dit; de là leur erreur.</p>
+
+<p>Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses
+deux mains avec découragement, par votre ignorance, vous êtes
+cause de la mort d'un innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander
+compte de la mission que vous aviez à remplir et de la manière
+dont vous l'avez fait.</p>
+
+<p>Après ces mots, ils restèrent atterrés pendant quelque temps et des
+murmures de plus en plus menaçant commencèrent à s'élever
+dans la foule. Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-même
+avant le procès nous avait assuré qu'il était certainement coupable.
+Le voilà demandez-lui pourquoi il nous a mis sous cette impression?"
+Il désignait en même temps Bélandré qui allongeait le cou
+et essayait de saisir quelques paroles de ce qui se disait.</p>
+
+<p>Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
+assisté à l'exécution sortirent leurs couteaux et s'élancèrent dans la
+direction que le juré avait signalé. Bélandré comprit l'immensité
+du danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
+poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce à l'agilité de
+ses jambes et à la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en
+peu de temps entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du
+gouverneur et les portes du palais.</p>
+
+<p>Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
+alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue
+empoisonnée.</p>
+
+<p>Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi
+fait un fort mauvais parti aux jurés.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de juré
+soit d'une date bien postérieure à celle où les évènements qui sont décrits
+sont sensés se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se permettre cet
+anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en considération du
+motif qui le lui a fait commettre. Sans être en aucune manière contre ces
+deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler qu'elles comportent
+parfois de graves inconvénients et occasionnent souvent d'irréparables
+malheurs. Il suffit d'assister à une séance d'une de ces cours de Juge de
+Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un homme, souvent dépourvu
+de toute éducation et quelquefois même du plus gros bon sens s'éveille un
+bon matin tout étonné de recevoir une commission de juge de paix.
+Il le doit quelquefois à l'appui qu'il a donné à un candidat heureux. De
+suite le voilà grand personnage, il devient un tyranneau de paroisse. Il y
+a bien assez souvent pourtant de graves difficultés, car à peine peut-il
+réussir quelquefois à signer son nom d'une manière lisible. Il est obligé
+de se faire lire la loi par un voisin complaisant, sauf à l'interpréter
+comme il l'entendra plus tard. Ces décisions, pour les parties lésées sont
+presqu'aussi sans appel que celles des commissaires pour les décisions des
+petites causes puisque le malheureux plaideur a à payer, le plus souvent,
+une somme au dessus de ses moyens pour lever un <i>certiorari</i> et obtenir
+justice. Nous en connaissons même et le nombre en est plus grand qu'on ne
+pense, qui ne voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des
+ressentiments personnels ou politiques, amené à leur tribunal. Ceux-là à
+coup sûr sont invariablement condamnés. Tous les Juges de Paix ne sont sans
+doute pas de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
+la Commission de la Paix ait besoin d'être révisée soigneusement. Les
+inconvénients qu'on rencontre dans l'institution de Juré sont plus grandes
+encore. En effet, si vous avez une cause d'une légère importance pour une
+affaire pécuniaire vous allez la confier à un avocat qui jouit de la plus
+haute considération et dont la science et le jugement sont parfaitement
+reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort vous êtes
+obligés de vous en rapporter aux jugement d'hommes préjugés quelquefois et,
+de plus, souvent dénués du plus gros bon sens. Joignez à cela l'esprit de
+nationalité, les traductions imparfaites au corps de juré, des témoignages
+rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas, la longueur des
+questions et transquestions posées aux témoins et vous aurez une idée du
+verdict que peuvent rendre ces hommes fatigués et ennuyés par la durée des
+plaidoyers. De plus, il est très rare, qu'aucun d'eux ne prenne des notes.
+Ils n'ont donc pour se guider dans leurs décisions que l'exposé du Juge
+qu'ils écoutent souvent d'une manière distraite et qui n'est que le résumé
+des témoignages contradictoires qui ont été donnés, ce qui souvent ne saurait
+jeter une grande lumière sur les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait
+rapporté plus haut soit purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat
+éminent, aujourd'hui sur le banc, qui disait avoir demandé à un juré qui
+avait déclaré coupable un de ses clients accusé de meurtre, pourquoi il en
+avait agi ainsi: grand nombre de témoins des plus respectables avaient
+prouvé l'alibi et le juge lui-même le leur avait expliqué dès que ces
+témoignages se trouvaient parfaitement corroborés. Le juré lui avoua
+alors franchement qu'ils avaient compris que corroboré était synonyme de
+contrecarré. Malheureusement lorsque l'avocat reçut cette déclaration, il
+était trop tard. C'est parce que nous croyons les rôles des grands et des
+petits jurés intervertis que nous nous permettons ces remarques.&mdash;Note de
+l'auteur.</blockquote>
+
+<p>Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des
+Trois-Rivières pour assister au service funèbre du malheureux
+Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusqu'à
+sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte
+de la tristesse et de la pitié. Parfois aussi un sanglot mal étouffé se
+faisait entendre.</p>
+
+<p>La cérémonie terminée, un officier vint me remettre un papier
+couvert de la signature du gouverneur par lequel il m'invitait à
+passer chez lui. Il avait entendu raconter tout ce qui était arrivé
+depuis la veille. On lui avait aussi redit dans les plus minutieux
+détails la scène aux pieds de l'échafaud et les déclarations des
+jurés, il en était profondément affecté. Il se reprochait amèrement
+de ne m'avoir pas donné audience la veille. Il s'accusait même
+d'être coupable de la mort de mon malheureux ami en ayant trop
+tardé à envoyer le sursis, mais il pensait que l'exécution n'aurait
+lieu qu'à sept heures. Il m'offrit ensuite comme compensation une
+forte somme d'argent pour qu'elle fut remise à la famille du supplicié.
+Je la refusai en leur nom de la manière la plus péremptoire
+et lui dis avec amertume en découvrant ma poitrine, que si les
+blessures dont j'étais couvert et le sang que j'avais versé pour la
+patrie n'avaient pas même pu me procurer une audience de quelques
+instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient
+servir à leur assurer le bien-être et le confort matériel, puisque
+j'avais amassé des sommes considérables que je leur destinais.</p>
+
+<p>Là dessus je pris congé de lui après qu'il m'eut assuré que par
+un édit qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.</p>
+
+<p>J'allai ensuite faire mes adieux à Monsieur Odillon. Il n'était
+pas encore remis des secousses qu'il avait éprouvées. Il put cependant
+trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement,
+et ce fut, avec la plus grande émotion que nous nous séparâmes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>ANGELINE.</h3>
+
+<p>La voie qui me restait à suivre était désormais toute tracée.
+Réparer le mal que j'avais fait, tel était mon devoir et la détermination
+que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du témoignage
+de ma conscience qui me dit que je n'ai pas forfait à mon serment.</p>
+
+<p>Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui
+était venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chère, s'il
+était possible, car à l'amour paternel que je lui portais rejoignait
+un sentiment d'incommensurable pitié.</p>
+
+<p>Je passai le reste de la journée à acheter des provisions en abondance
+ainsi que des étoffes et des vêtements de toutes sortes. Le
+lendemain matin, accompagné de quatre hommes vigoureux que
+j'avais choisis et engagés, je me dirigeai vers le Lac St. Jean où
+je devais la rencontrer. Nous marchâmes pondant quatre jours et
+quatre nuits sans prendre que justement le temps nécessaire pour
+les repas et le repos qui nous étaient indispensables, j'avais hâte
+d'arriver et pourtant je redoutais le moment où elle me demanderait
+des nouvelles d'Attenousse, car je savais que ce serait la première
+question que sa mère et elle me poseraient.</p>
+
+<p>La quatrième nuit, du haut d'une éminence, par un beau clair
+de lune, je pus contempler le campement d'une partie de la tribu
+qui reposait paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumée
+qui s'échappait de chaque toit et s'élevait en ondoyant pour se
+perdre dans l'immensité des cieux.</p>
+
+<p>Je pressai alors ma poitrine à deux mains pour arrêter les palpitations
+de mon coeur qui semblait prêt à en sortir. Un des indiens
+qui m'accompagnait me désigna la demeure d'Angeline. Je sentais
+en descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir
+sous moi. Les chiens de garde poussaient des hurlements inquiets
+et plaintifs pour avertir leurs maîtres que des étrangers arrivaient,
+j'avançais toujours malgré la certitude où j'étais que j'allais porter
+le désespoir dans cet intérieur. Quelques sauvages sortirent pour
+se rendre compte de ce bruit insolite. Presque tous me reconnurent
+lorsque je passai devant eux, mais ils rentrèrent précipitamment,
+croyant que c'était plutôt mon esprit qui venait les visiter
+tant ils étaient certains de ma mort et tant était grande la superstition
+qui les dominait, malgré les lumières que le christianisme
+leur avait données.</p>
+
+<p>Enfin, je réussis à dominer quelque peu mon émotion et me
+dirigeai vers la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens
+que j'avais laissés avant mon départ et qui avaient toujours
+montré pour elle un attachement sans bornes, étaient étendus à
+la porte l'oeil et l'oreille au guet, comme deux vigilantes sentinelles.
+Lorsqu'ils entendirent le bruit de mes pas, ils se levèrent
+et poussèrent d'affreux hurlements auxquels répondirent tous les
+autres chiens de la tribu, puis dès qu'ils virent que nous nous
+avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement, ils s'élancèrent
+vers nous le poil hérissé, l'oeil ardent, nous montrant deux
+rangées de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous
+barrer le passage. Je me sentis touché de ce dévouement si vrai
+et si désintéressé; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent
+ma voix. D'un saut, ils furent auprès de moi, vinrent me lécher
+les mains, firent mille cabrioles en avant et autour de moi, allèrent
+japper joyeusement à la porte pour leur apprendre qu'un ami
+arrivait puis recommençaient leurs gambades tant leur joie était
+délirante.</p>
+
+<p>Je n'étais plus enfin qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque
+la porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une
+d'elles tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa
+poitrine. Toutes deux avaient été éveillées en sursaut par le bruit
+inusité et craignaient sans doute une attaque de quelques tribus
+ennemies, attaques qui n'étaient que trop fréquentes dans ces temps-là.
+Je les reconnus du premier coup d'oeil; c'étaient la mère
+d'Attenousse et mon Angeline. Mes forces voulurent m'abandonner,
+mais je réussis à prendre le dessus.&mdash;Hélika, s'écria la
+vieille en se reculant épouvantée pendant qu'Angeline s'élançant
+à ma rencontre venait jeter son enfant dans mes bras et me sauter
+au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Père, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientôt nous
+revenir? Elle n'osait prononcer le nom de son époux. Je pus
+alors, pressé de ses questions, me débarrasser de son étreinte et
+ordonner aux sauvages qui portaient mes effets de les déposer à
+la porte de la hutte et leur enjoignis de se retirer. Je leur avais
+expressément défendu de raconter la mort tragique d'Attenousse
+et je pouvais compter sur leur discrétion. Puis prenant Angeline
+et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait les deux jours
+qui avaient précédé mon départ, j'entrai dans la cabane et les
+assis sur mes genoux.</p>
+
+<p>Pendant, ce temps, la vieille mère disséquait chacun des traits de
+ma figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que
+j'allais leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.</p>
+
+<p>L'accablement dont mon âme était en proie ne put leur échapper,
+elles semblèrent comprendre qu'un grand malheur était arrivé, et
+les sanglots d'Angeline me tirèrent de l'abîme de douleurs où
+j'étais enfoncé.&mdash;"Angeline, ma bonne, ma chère enfant, lui dis-je
+en l'embrassant, ton mari était trop parfait pour la terre, il ne
+pouvait vivre au milieu des méchants qui rôdent autour de nous.
+Dieu a voulu qu'il me chargeât de te donner avec nous tous un
+rendez-vous dans le ciel, car il l'a appelé à lui. Une affreuse maladie
+l'a saisie à son arrivée aux Trois-Rivières, il un est mort
+entouré de tous les secours de la religion bénissant ton nom, celui
+de sa mère et faisant des voeux pour le bonheur de son enfant. Il
+m'a chargé de prendre soin de vous tous et je ne faillirai pas à
+l'engagement que j'ai contracté sur son lit de mort. Plutôt m'arracher
+le coeur que de me séparer de ton enfant à laquelle j'ai
+voué tout l'amour, que j'ai porté à la mère et que je ressens pour
+toi aujourd'hui."</p>
+
+<p>J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la
+vérité, les yeux baissés et l'esprit encore noyé dans le souvenir
+des scènes affreuses que j'avais vues se dérouler depuis mon
+arrivée dans la ville.</p>
+
+<p>Quand je levai la tête, Angeline ne pleurait plus, son regard
+était perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa
+pâleur était extrême. La mère continuait à m'examiner et malgré
+les efforts qu'elle faisait avec la stoïque énergie du sauvage pour
+dissimuler ce qu'elle éprouvait, je pus voir clairement qu'elle
+pressentait tout ce qui était arrivé.</p>
+
+<p>Je déposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers,
+l'inondai de mes larmes et nous tentâmes, la mère et moi, tous
+les efforts possibles pour tâcher du la faire revenir à elle. Elle fut
+longtemps, bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses
+sens. Heureusement qu'une idée lumineuse me frappa. Je couchai
+auprès d'elle la petite Adala et lui ayant dit tout bas que sa mère
+allait mourir si elle n'essayait pas par ses caresses de la rappeler
+à la connaissance. Cette enfant était d'une intelligence bien supérieure
+à son âge, on eut dit qu'elle comprenait l'importance de ce
+que je lui avais dit et elle répéta les mots que je lui avais appris:
+"Maman si tu mourais que ferait Adala?" et elle l'embrassait à
+chacune de ses paroles. Ces accents naïfs qui peuvent faire surgir
+la mère de la tombe à la voix de son enfant premier-né eurent
+l'effet désiré.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules
+désormais sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline
+et ne comprends pas encore toute la perte que tu as faite en étant
+privée de l'appui de ton père, et des larmes abondantes inondèrent
+ses joues. Agenouillé auprès du lit, je suivais avec anxiété
+cette scène navrante; toutefois, j'augurai bien des larmes que
+versait Angeline, car il me semblait qu'elles devaient la sauver.
+Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit toute la vérité, mais
+quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une consolation est-elle
+possible dans cette vallée de larmes?</p>
+
+<p>Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes évènements?.....</p>
+
+<p>A force de bons soins, la santé d'Angeline parut se rétablir et
+chaque soir, une prière était dite en commun dans la tribu pour le
+repos de l'âme du malheureux Attenousse.</p>
+
+<p>Toutefois la position n'était guère tenable. D'un moment à l'autre,
+un mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre,
+car chacun savait ce qui s'était passé avant et après
+l'exécution, et je craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles
+d'Angeline et qu'on lui apprit de quelle manière Attenousse était
+mort. Je me décidai donc un jour de fuir ces endroits à jamais
+néfastes, d'amener avec moi mes infortunées protégées, d'aller
+demeurer dans un lieu ignoré, auprès d'un lac qui se trouve dans
+les profondeurs des bois, vis-à-vis Ste. Anne de la Pocatière, autrefois
+Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes préparatifs en conséquence:
+j'achetai un fort grand canot, engageai des hommes et
+le surlendemain, accompagnés d'une embarcation montée par de
+puissants rameurs qui devaient nous prêter secours au besoin,
+nous descendîmes le Saguenay et quelques jours après nous traversions
+le fleuve.</p>
+
+<p>Est-il besoin de vous dire que la veille de mon départ, j'avais
+visité plusieurs de mes amis et leur avais exposé le but et la raison
+qui me forçaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement,
+ces enfants de la nature, quel était le sentiment qui guidait ma
+conduite, ils voulurent même m'offrir des venaisons, fumées et des
+pelleteries dont j'aurais trouvé un avantageux débit. Je les remerciai
+avec effusion pour ces preuves d'amitié qu'ils me donnaient,
+et lorsque le lendemain, je doublai le cap qui les séparait à jamais
+de ma vue, je pus apercevoir leurs silhouettes mal effacées. Ils
+venaient nous dire adieu malgré l'heure matinale du départ, et
+tâchaient de se mettre à l'abri des rochers pour que nous ne les
+vissions pas, tant ils semblaient comprendre combien il nous était
+pénible de nous séparer d'eux. Je n'en ai revus que peu d'entre
+eux depuis que j'habite les bords du Lac à la Truite, ceux-là je
+les ai toujours reçus avec bonheur parce qu'ils m'apportaient l'expression
+sincère de l'amitié que tous nous conservaient.</p>
+
+<p>Nous débarquâmes donc à Ste. Anne à un endroit qu'on appelle
+encore aujourd'hui le Cap Martin. L'église se trouvait alors à une
+bien faible distance de ce lieu, montrant son clocher d'où trois
+fois par jour, comme c'est encore la coutume, la cloche invitait
+les fidèles à la prière.</p>
+
+<p>Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave
+habitant, moyennant rétribution, me céda une partie de sa maison.
+J'y installai Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu
+se séparer d'elles et je m'établis leur pourvoyeur. Chaque jour, je
+m'évertuais à trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire
+leurs goûts, car, en dépit de tous mes efforts, je voyais la santé
+d'Angeline faiblir d'un jour à l'autre malgré tous les soins que
+nous prenions d'elle. Pourtant elle parut se ranimer pendant
+quelque temps. Bien que plongée dans une affreuse tristesse dont
+je ne pouvais la tirer, j'avais réussi à lui faire prendre un peu
+d'exercice. La vieille indienne l'entourait de toute espèce de prévenances
+et me secondait dans ce que j'essayais pour la distraire.
+Je lui avais dit tout ce que j'avais caché à Angeline et par un
+accord tacite, jamais allusion n'avait été faite aux jours passés.</p>
+
+<p>Ainsi s'écoulèrent six mois non pas de bonheur, mais au moins
+de paix et de tranquillité; chacun dévorant sa peine en silence.</p>
+
+<p>Mais un jour arriva où, entraîné par le désir incessant de chasser,
+je m'éloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque
+je revins, la désolation était à son comble. Angeline, comme
+à l'ordinaire, avait été faire une promenade, elle avait rencontré
+dans sa course une de ces commères obséquieuses qui ont toujours
+la bouche pleine de nouvelles. Elle lui avait raconté dans tous ses
+détails le supplice qu'un sauvage avait enduré aux Trois-Rivières.
+elle lui avait rapporté toutes les atroces calomnies qui avaient
+pesées sur lui et auxquelles elle-même ajoutait foi. Elle tenait,
+disait-elle, tous ces détails d'un sien cousin qui était parti des
+Trois-Rivières la veille de l'exécution et qui les tenaient lui-même
+de trois sauvages qui avaient vu commettre le meurtre pour lequel
+l'indien avait été exécuté. Il avait ajouté de plus que ces trois
+hommes erraient dans les bois d'alentour.</p>
+
+<p>Ce coup devait être le dernier qui allait frapper Angeline. Nous
+la mîmes au lit le soir avec une fièvre considérable et dans un
+état de délire complet. La Providence dans ses décrets avait décidé
+qu'elle n'en sortirait plus vivante.</p>
+
+<p>Je glisse rapidement sur ces événements parce que je sens mon
+être se déchirer à chacune des péripéties que j'aurais à raconter
+dans les différentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers
+jours de mai, le bon médecin de campagne vint me presser la main,
+qu'il m'invita à le reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis,
+à l'émotion de sa voix, que je n'avais plus rien à espérer des secours
+des hommes. Il m'annonça donc que mon enfant bien aimée
+n'avait plus que peu de jours à appartenir à la terre. Sa constitution,
+ajouta-t-il, a été minée insensiblement par des causes que je
+ne puis comprendre; elle était née forte et vigoureuse. C'est à son
+tempérament et à vos bons soins qu'elle a dû de vivre jusqu'aujourd'hui.
+L'énergie de sa volonté a pu lui faire surmonter bien
+des crises causées par un mal moral, mais cette dernière a été au-dessus
+de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il en me
+prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un
+à ses souffrances.</p>
+
+<p>A cette désolante déclaration je sentis mes jambes fléchir sous
+moi heureusement que j'avais à ma portée un poteau auquel je
+pus me retenir, car j'allais choir. Je demeurai longtemps plongé
+dans l'abîme de ma douleur. Je ne sais depuis combien de temps
+j'étais là lorsqu'une main amicale vint se poser sur mon épaule.
+Je fis un soubresaut, comme quand on est soudainement éveillé
+au milieu d'un affreux cauchemar. C'était le bon curé qui venait
+faire sa visite quotidienne à ma chère malade. Le docteur était
+passé chez lui et lui avait raconté l'état de désespoir dans lequel
+il m'avait laissé. Il comprit que toutes ces consolations banales
+qu'on prodigue quelquefois à ceux qui pleurent étaient superflues,
+aussi nous acheminâmes nous en silence vers la maison. Avant
+que d'y entrer, le bon prêtre me fit promettre de n'y paraître que
+lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'altération de
+ma figure.</p>
+
+<p>Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline
+n'avaient plus rien qui appartint à la terre. Son regard était
+tourné vers les cieux et de ses lèvres s'échappait une fervente
+prière. Le bruit de mes pas la tira de cet état extatique. Elle me fit
+signe d'approcher, me tendit la main et me présenta son front à
+baiser comme elle avait coutume de le faire depuis mon retour.</p>
+
+<p>Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous
+exprimer les souffrances innombrables que j'ai éprouvées pendant
+les deux jours et deux nuits qui précédèrent sa mort. Bercé de
+temps en temps entre le découragement ou l'espérance, dès qu'une
+lueur d'amélioration se faisait entrevoir je redoublais, s'il était
+possible, mes soins et ma sollicitude. La mère et moi nous étions
+constamment à son chevet dans un morne silence troublé seulement
+par la respiration haletante de la mourante et le tic-tac de
+l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de l'inexorable destin
+nous montre à chaque seconde que nous avons fait un pas vers
+l'éternité.</p>
+
+<p>Les regards de la malheureuse mère, chargés de tristesse rencontraient
+parfois les miens et nous baissions la tête comme si nous
+eussions craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances
+auxquels nos coeurs étaient en proie.</p>
+
+<p>Le soir de la troisième journée tout parut renaître à l'espérance
+l'état de la malade nous semblait s'être considérablement amélioré.
+Tout joyeux, je me livrais à l'espoir et de suite j'envoyai quérir le
+médecin.</p>
+
+<p>Nous sommes toujours si heureux d'espérer même lorsque tout
+est perdu.</p>
+
+<p>Il arriva en toute hâte, prit le pouls de la malade, ausculta sa
+poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant
+signe de l'accompagner à la porte: "le soleil de demain, me dit-il,
+ne la trouvera pas vivante."</p>
+
+<p>Dans la soirée, elle reçut tous ses derniers sacrements. Vers
+minuit, je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un
+dernier devoir à remplir et je résolus de le faire avec toute l'énergie
+que j'avais mis autrefois à faire le mal. C'était un pardon que je
+voulais obtenir, car je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonné
+la voie du crime, c'était dû aux prières de mes bons parents,
+de mes soeurs et d'Angeline.</p>
+
+<p>Après que son action de grâces fut finie, je priai l'assistance de
+se retirer et prosterné, la face contre terre, je demandai pardon à
+mon enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer à elle-même,
+lui racontai l'histoire de son enlèvement et les souffrances atroces
+qu'enduraient ses parents par sa disparition.</p>
+
+<p>J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel
+qui doit recevoir sa sentence.</p>
+
+<p>&mdash;Père, me dit-elle après un moment de silence, viens, m'embrasser.
+Je remets entre tes mains Adala, c'est mon trésor, c'est
+ma vie que je le confie.</p>
+
+<p>Telles furent les dernières paroles que j'entendis de sa bouche
+angélique.</p>
+
+<p>Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante
+devenait de plus en plus oppressée, ses lèvres seules remuaient
+pour répondre aux prières des agonisants. Ses mains étaient jointes
+et ses yeux tournés vers le ciel. Un instant après que nous eûmes
+fini de prier, une légère teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y
+Vais," prononça-t-elle comme si elle se fut adressée à quelqu'être
+surnaturel et ce fut tout!!!.......................................</p>
+
+<p>En ce moment, Adala s'éveilla en souriant et demanda sa mère,
+elle tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Hélas sa
+pauvre mère n'était plus qu'un cadavre!</p>
+
+<p>Deux jours après, Angeline fut déposée dans sa dernière demeure
+où elle dort encore aujourd'hui sous un gazon émaillé de fleurs
+sauvages en attendant le jour où nous nous réunirons. Une pauvre
+croix de pierre sur laquelle est gravé son nom, avertit le passant
+indifférent qui foule les tombes du cimetière, qu'elle repose là.</p>
+
+<p>Quand la cérémonie funèbre fut terminée, je pris Adala dans
+mes bras, la pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh
+non, mon Adala, tu ne resteras pas orpheline, car désormais tu seras
+ma seule richesse, mon seul bonheur."</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>TROIS TRAPPEURS.&mdash;UNE VIEILLE CONNAISSANCE.</h3>
+
+<p>J'avais adopté l'enfant comme la mienne et la grand'mère qui
+demeurait avec moi en prenait un soin tout particulier.</p>
+
+<p>L'intérêt de mon argent fournissait amplement aux besoins de
+la famille, et nous vivions heureux.</p>
+
+<p>Je passai tout l'été auprès de mes protégées, mais les premières
+bordées de neige firent renaître en moi un désir irrépressible de
+la chasse dans les endroits où ma vie s'était en partie écoulée.</p>
+
+<p>Adala avait, pendant ce temps, supporté les maladies auxquelles
+les enfants de son âge sont sujets; grâce aux bons soins du médecin
+et de ceux que nous lui prodiguâmes, elle était revenue à la santé.</p>
+
+<p>J'avais conçu des soupçons sur le caractère de la femme qui
+avait raconté à Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-là,
+dans toutes ces informations, une malveillance dictée
+par une intelligence plus forte que ne possédait la femme en question.
+Je fus aussi frappé de cette histoire du cousin qui l'avait mis
+parfaitement au fait d'une circonstance intime de notre vie.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, après
+avoir rôdé longtemps dans les bois, étaient disparus subitement et
+sans qu'on sût quel côté ils avaient pris: de là, grande inquiétude
+parmi mes voisina, car ils s'étaient livrés à des vols, à des rapines,
+ils avaient même commis des actes d'outrages les plus criminels
+qui avaient attiré contre eux un juste sentiment d'indignation.
+Ces derniers actes mettaient le comble à leur scélératesse. Dernièrement
+encore, ils étaient entrés dans la demeure d'un brave
+citoyen alors absent et la femme ne put être à l'abri de leurs
+violences qu'en les menaçant de mon nom, car on savait dans la
+paroisse que j'étais un ancien chef sauvage. En m'entendant nommer
+celui qui paraissait les conduire, avait tressailli de surprise.
+Il avait pris des informations détaillées sur ma figure, l'endroit
+d'où je venais et le personnel de la maison que j'occupais; puis,
+sur les réponses de la femme, ils avaient échangé entre eux quelques
+paroles précipitées et avaient déserté sans ajouter rien de plus.
+La terreur qu'ils inspiraient était devenue universelle. Une battue
+générale avait été faite dans toutes les montagnes et les forêts d'alentour
+sans aucun résultat.</p>
+
+<p>Ce qui jusqu'alors n'avait été que soupçon pour moi devint certitude;
+plus moyen d'en douter, c'était Paulo et ses complices.
+Paulo connaissait mon lieu de retraite, peut-être savait-il aussi
+que je m'étais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il à exercer
+contre l'enfant d'Angeline la même vengeance que j'avais tirée de
+sa grand'mère de son refus de m'épouser.</p>
+
+<p>Ne pouvant tenir plus longtemps à cet état d'anxiété, qui soulevait
+d'avantage mon désir de gagner les bois pour me mettre à leur
+recherche, tout en chassant, je partis un bon jour après avoir mis
+Adala et sa grand'mère hors des atteintes d'un coup de main par
+lequel on aurait tenté quelque chose contre elles.</p>
+
+<p>Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au
+milieu de mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se dérouler les
+plus douloureux événements de ma vie et j'y retrouvais à chaque
+pas, auprès de leurs demeures, des souvenirs de mon enfance, de
+ma jeunesse, mais par-dessus tout de mes parents sans compter de
+cuisants remords. Il me semblait que seul encore, assis aux pieds
+des grands arbres où j'entendrais la voix toute-puissante de Dieu,
+je sentirais un peu de calme renaître en mon âme.</p>
+
+<p>Dans le recueillement des forêts on retrouve, au milieu de la
+privation de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils
+étaient pour moi si remplis de charmes que j'espérais les revoir
+encore dans le silence profond et l'isolement. Là j'y reverrais mon
+père conduisant péniblement sa charrue, mais tout joyeux à l'idée
+que c'étaient autant de sueurs épargnées au front de son enfant.
+J'y reverrais encore ma vieille et sainte mère travaillant pour moi
+et mes chères jeunes soeurs s'ingéniant à trouver ce qu'elles pouvaient
+faire pour me prouver leur amour et leur désir de m'être
+agréables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile fortuné se
+déteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons domestiques,
+les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y avait pas
+même jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma mémoire,
+qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes
+mais à jamais superflus. Ne pouvant résister à ce désir bien légitime
+de revoir encore quelques instants du passé, je résolus d'aller
+faire une excursion de quelques semaines auprès du Lac à la Truite.
+et j'espérais aussi retrouver les traces des trois brigands.</p>
+
+<p>Deux jours après mon départ, j'étais sur les bords de la rivière
+St. Jean qui coule sur les limites: du Canada et des États-Unis.</p>
+
+<p>Je n'avais pas encore rencontré une seule figure humaine, mais
+j'avais constaté des pistes différentes, les unes, sans aucun doute,
+appartenant à des chasseurs blancs et les autres à des indiens, tel
+qu'il était facile de les reconnaître aux moyens que prenaient les
+uns d'en cacher les vestiges et les autres à l'empreinte plus franche
+et par conséquent plus ferme sur la terre boueuse.</p>
+
+<p>Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pièce de
+venaison pour mon souper, je faisais un retour sur le passé et remontant
+le cours de ma vie criminelle, je sentais le désespoir me
+gagner en songeant à tout le mal que j'avais fait et aux moyens de
+le réparer.</p>
+
+<p>Mes pensées me reportèrent naturellement vers la soirée où
+l'âme gangrenée par l'idée d'une vengeance diabolique, j'avais
+partagé mon repas avec Paulo et l'avais associé à mes projets
+criminels.</p>
+
+<p>J'étais absorbé dans ces idées lorsque les plaintes de mes chiens
+me tirèrent de ma rêverie. Les pauvres bêtes n'avaient presque
+pas pris de nourriture depuis mon départ de Ste. Anne. Je détachai,
+les pièces de venaison qui étaient à la broche, et les leur
+abandonnai de grand coeur; je me sentais incapable de manger.</p>
+
+<p>Pendant que mes chiens dévoraient leur repas j'éteignis soigneusement
+mon feu, j'en fis disparaître les traces, comme c'est la coutume
+de ceux qui veulent cacher leurs campements.</p>
+
+<p>Toutes ces précautions prises, je me replongeai de nouveau; dans
+mes réflexions. Un bruit de voix me réveilla en sursaut et me fit
+sortir de cet état de somnolence.</p>
+
+<p>J'avais choisi pour gîte une clairière qui dominait la forêt. Des
+arbres vigoureux environnaient le plateau où j'avais fait cuire le
+repas qui n'avait servi qu'à mes chiens, les rochers qui le surplombaient
+laissaient des anfractuosités caverneuses, dans l'une desquelles
+je m'étais tapi pour la nuit.</p>
+
+<p>Mes chiens étaient parfaitement dressés, aussi lorsqu'ils voulurent
+élever la voix pour m'avertir de l'approche d'étrangers, je
+leur imposai silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus
+bouger que s'ils eussent été morts.</p>
+
+<p>De ma cachette j'aperçus une flamme vive s'élever au même
+endroit où j'avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais
+du lieu que j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux
+arrivés, eussent-ils été ceux de l'ennemi la plus rusé.</p>
+
+<p>Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec
+surprise trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l'étaient
+les trappeurs canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et
+vigoureux. L'un surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui
+paraissait le chef, était d'une taille et de membrure à pouvoir lutter
+contre un lion. Un autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs
+n'avait pas même besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaître
+aisément par ses <i>sandédious</i> et ses <i>cadédis</i> pour un enfant des
+bords de la Garonne.</p>
+
+<p>Le troisième, également bien découpé, avait une certaine empreinte
+de mélancolie. Ses vêtements à celui-là, étaient d'une recherche
+prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait
+naturellement le sourire, si toutefois on se trouvait hors de la
+porté de son oeil ferme et de son bras robuste.</p>
+
+<p>Pendant que le repas cuisait, j'écoutai leur conversation, ils en
+étaient aux facéties:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras
+jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai
+que le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a été pris
+dans cet endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne
+doit pas être à une grande distance, je me propose, en attendant
+que nous nous mettions à table, ce qui veut dire manger sous le
+pouce, afin de perfectionner ton éducation, de te faire le récit de
+toute ma vie: Mon père était un grand industriel; chaque année
+nous avions à confectionner des articles d'art et de nécessité qui
+trouvaient toujours un prompt débit. Mon frère aîné lui était un
+<i>saigneur</i>, son cadet était marchand; pour moi j'étais dans le commerce
+des perles.</p>
+
+<p>Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu à une famille troussée.</p>
+
+<p>L'autre l'écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les
+yeux d'une façon démesurée.</p>
+
+<p>Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens
+de vivre je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui
+vrai dans tous ses détails car je veux faire de toi un savant comme
+ils sont bien rares.</p>
+
+<p>Un franc éclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura
+un instant déconcerté.</p>
+
+<p>&mdash;Dès le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens détache
+sa langue du crochet de la vérité, on peut être sûr qu'à force de
+répéter des balourdises, il finit par les croire. Puisque ton père était
+un industriel que ne t'a-t-il intéressé dans son commerce?</p>
+
+<p>&mdash;Faites excuse, mon père confectionnait des sabots et le commerce
+n'était pas assez étendu pour qu'il eut besoin d'un associé!</p>
+
+<p>&mdash;Ton frère qui était seigneur aurait pu t'établir sur une de ses
+terres?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous dis que mon frère était <i>saigneur</i>, c'est qu'il
+saignait les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang.
+Il n'a jamais possédé de terre plus que j'en ai sous la main!</p>
+
+<p>&mdash;Et ton frère le marchand ne pouvait-il pas te donner une
+place dans son établissement et ton industrie dans le commerce
+des perles ne t'assurait-elle pas un belle existence?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour ça quant à mon frère le marchand, il était en
+société avec la grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite
+bière le dimanche, à la porte de l'église; pour moi j'enfilais des
+grains du verre que je vendais pour des colliers de perles. Nos
+trois industries réunies ne rapportaient pas cinq francs chaque
+semaine pour faire bouillir la marmite. Voilà ce qui fait que le
+bonhomme, que nous appelions papa, a levé le pied un bon matin
+pour aller rejoindre, disait-il, la mère que nous n'avons jamais
+connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait bien que je
+changeasse de pays.</p>
+
+<p>Le rire qui suivit cette déclaration ébouriffante fut presqu'inextinguible
+de la part de deux auditeurs, mais, sans se déconcerter
+davantage, l'interlocuteur continua:</p>
+
+<p>&mdash;Trou de l'air, c'est tout d'même un fort beau pays que celui
+que j'ai laissé là <i>ousque</i> l'eau que vous buvez ici est du vin dans
+nos rivières, même que chaque matin le soleil trouve cinq ou six
+gaillards qui ronflent à réveiller les morts rien que pour s'être
+assis sur ses bords.</p>
+
+<p>Ces dernières réflexions augmentèrent encore l'hilarité des deux
+autres.</p>
+
+<p>Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant à
+l'homme à l'air mélancolique, depuis six mois que nous chassons
+ensemble et que tu me promets de me faire connaître ton histoire
+pourquoi ne nous la dirais-tu pas aujourd'hui?</p>
+
+<p>Hélas! répondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne
+sera pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas
+de me donner ce nom puisque la terre où j'ai vu le jour se trouve
+dans la Normandie. Mon père était autrefois un riche fermier. Il
+avait acquis de grandes propriétés mais non content, de la jouissance
+de nos biens, il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre
+do noblesse au nom respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant
+quelques années, il fit de folles dépenses qui nous amenèrent
+dans un état, de gêne considérable. Pour compléter toutes ses
+sottises, il acheta un château en ruines qu'on appelait la Cocombière,
+il acheva d'éparpiller le peu qui nous restait pour te rendre
+presqu'habitable. Je ne sais quel mauvais drôle lui avait fait
+croire que par cette acquisition il devenait baron; aussi ne l'appelait-on
+plus si on ne voulait pas l'offenser, que le Baron de la
+Cocombière.</p>
+
+<p>Je passe brièvement sur les détails des toilettes extravagantes
+qu'il faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risées et des
+huées des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui,
+accoutré d'une manière aussi ridicule qu'il l'était lui-même, nous
+entendions les gamins s'écrier: Voilà Monsieur Concombre et son
+Cornichon qui passent. Nous recevions ces insultes avec un dédain
+superbe et sans sourciller. Pour ma part j'aurais tordu le cou à un
+de ces drôles, si mon père, se renfrognant dans sa dignité, ne m'en
+eût empêché en m'expliquant qu'il serait malséant pour moi et
+indigne du sang qui coulait dans nos veines de toucher à l'un de
+ces <i>vilains</i>.</p>
+
+<p>C'est avec ce genre d'éducation que j'atteignis mes vingt ans.
+Nos ressources pécuniaires étaient complètement épuisées et je
+songeais à chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin
+mon père arriva dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils,
+me dit-il, il va falloir endosser tes plus beaux habits et aller
+demander en mariage la fille du Marquis de Montreuil dont la
+domaine avoisine le nôtre. Je vais moi-même présider à ta toilette
+et voir à ce que le laquais qui t'accompagnera soit en grande
+tenue.</p>
+
+<p>Les ordres de mon père étaient pour moi sans appel. Une heure
+donc après, coiffé d'un chapeau à plumes, habit galonné en rouge
+bleu et vert sur toutes les coutures, bottes à l'écuyère toutes
+rapiécées, j'étais installé sur une rosse, pendant que le laquais
+espèce de jocrisse, qui devait me suivre à distance et enharnaché
+d'une manière aussi ridicule, avait en fourche un âne dont la maigreur
+l'avait obligé à mettre une demi-botte de foin pour se protéger
+des foulures. Ce foin d'ailleurs devait lui servir de selle.</p>
+
+<p>Ce fut dans cet état que je me présentai au château du Marquis,
+vieux noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien reçu et avant
+que je lui déclarasse le but de ma visite, le marquis m'invita à
+entrer au salon où sa fille, charmante personne bien élevée, exécutait
+un air de musique. Rougissant comme une pivoine j'entendis
+lire la pancarte que j'avais donnée sur laquelle étaient écrits d'une
+manière illisible mes noms, titres et qualités. Pendant cette longue
+énumération que mon père avait lui-même griffonnée je voyais la
+jeune fille se tordre en tous sens pour s'empêcher d'éclater. Cependant
+elle put se dominer et me montrant un fauteuil elle m'invita à
+m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais croyant qu'il était incivil
+de l'occuper tout entier je m'appuyai simplement sur un des bords.
+Malheureusement, h'avais mal calculé les lois de l'équilibre, le
+fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je fis pour me retenir,
+je renversai une table chargée de pots de fleur dont la terre et
+l'eau vinrent me couvrir entièrement la figure. Jamais de ma vie
+je n'ai entendu pareils éclats de rire. Je jugeai à propos de tenter
+un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes
+salutations de reculons et mes excuses les plus sincères, j'allai
+poser le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couché
+à peu de distance.</p>
+
+<p>Le caniche poussa des cris affreux, je le pris précieusement dans
+mes bras et le caressai pour tâcher de le consoler, le croiriez-vous
+la vilaine bête laissa <i>couler de l'eau</i> qui m'humecta. La chaleur
+que me procura ce <i>bain improvisé</i> me fit perdre complètement la
+tête, il m'échappa des mains et tomba lourdement par terre.</p>
+
+<p>De là redoublement de cris du chien, redoublement aussi
+d'éclats de rire de l'assistance.</p>
+
+<p>Tout confus, je saisis mon chapeau à plumes que j'avais déposé
+sur le plancher à coté de mon siège, tel que le cérémonial de mon
+père me l'avait ordonné, et je me retirai de reculons, saluant à
+droite et à gauche les valets et les cuisinières que je prenais pour
+le marquis et sa demoiselle qui s'étaient esquivés sans doute pour
+pour rire plus à leur aise.</p>
+
+<p>Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite,
+je m'y dirigeai avec précipitation.</p>
+
+<p>En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'être
+incivil, je heurtai violemment une grosse fermière qui entrait.
+Elle portait sur sa tête un vase rempli de crème. Je ne sais comment
+la chose se fit, mais la fermière dont j'avais barré les jambes
+tomba sur moi et le pot de crème m'inonda la figure. Certes ce
+n'était pas un petit poids je vous prie de le croire, que celui de la
+fermière et lorsque je fus débarrassé de sa masse, grâce aux valets
+qui nous relevaient en étouffant de rire, j'enfourchai ma monture
+que mon laquais tenait à grand'peine.</p>
+
+<p>Je piquai des deux éperons les flancs de la rosse, elle partit à la
+course mais ce fut pour gagner l'étable ou il lui restait, sans doute
+un peu de picotin. En y entrant, malgré tous mes efforts pour l'arrêter,
+naturellement je fus désarçonné. J'étais tombé à la porte de
+l'écurie et lorsqu'on me ramena ma bête et les valets n'avaient pas
+encore fini d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui
+couvraient, la partie de mes habits sur laquelle j'étais tombé.</p>
+
+<p>Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'à force d'être poussé,
+battu par les valets et enfin grâce à une corde que mon laquais
+lui passa au cou pour la faire remorquer par son âne, que l'infâme
+Rossinante se décida à se mettre en marche. Je m'éloignai de ces
+endroits accompagné d'éclats de rire que je n'oublierai jamais de
+ma vie.</p>
+
+<p>Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitié
+du foin qui lui avait servi de selle pour s'empêcher de faire chorus
+avec la valetaille du château, tandis que son âne poussait des braiments
+comme contre-basse.</p>
+
+<p>En entendant raconter cette belle équipée, mon père en fit une
+maladie qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Après sa
+mort, tous nos biens furent vendus, et je m'éveillai un bon matin
+n'ayant pour tout partage que le chemin du roi.</p>
+
+<p>J'ai oublié de vous dire que ma mère était morte depuis un
+grand nombre d'années.</p>
+
+<p>J'étais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il
+leur montra sa carabine) que mon père m'avait donnée dans des
+jours meilleurs.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi je me suis embarqué sur un bâtiment qui faisait
+voile pour le Canada et me suis fait trappeur.</p>
+
+<p>Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire réussit à
+m'arracher un rire que je n'avais pas connu depuis bien des années.</p>
+
+<p>Pour les deux autres qui l'avaient écouté avec un grand sérieux
+jusqu'à ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur
+hilarité était grande.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils se furent calmés, Baptiste s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Sacrement de pénitence, c'était son juron favori, je veux que
+la corde qui servira tôt ou tard à pendre les trois coquins que nous
+avons rencontrés aujourd'hui m'étrangle si je crois un seul mot
+de ce que vous venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement
+avouer que comme moi vous êtes poussés comme des champignons,
+remettant votre appétit au lendemain quand vous n'aviez rien à
+manger la veille. Pour moi qui me connais en homme, je vous
+sais deux vigoureux gaillards, honnêtes et déterminés. Là franchement
+donnons-nous la main, ce sera entre nous à la vie et à la
+mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse sont
+du même niveau et sans frime après que nous aurons soupé, je vous
+raconterai la mienne.</p>
+
+<p>Ils échangèrent ensemble de cordiales poignées de mains et le
+silence ne fut bientôt troublé que par le pétillement du feu et le
+bruit de leurs mâchoires.</p>
+
+<p>Les appétits satisfaits, Baptiste commença sa narration: Son
+enfance avait été misérable comme celle de presque tous les enfants
+trouvés. Abandonné sur le bord du chemin, il avait été recueilli par
+une espèce de mégère qui l'avait élevé dans un but de spéculations
+Elle parcourait les villes et les villages, exploitant la pitié des personnes
+charitables par l'état de maigreur et de dénûment dans
+lequel elle le maintenait en le privant de nourriture et en vendant
+les hardes qu'on lui donnait pour en employer l'argent à acheter
+des liqueurs spiritueuses dont elle se gorgeait.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut atteint l'âge de sept ans, il avait déserté pour
+échapper à ses mauvais traitements et était venu rejoindre un campement
+de sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant
+partie de la tribu où j'étais chef, et au milieu de laquelle il avait
+passé une dizaine d'années. La guerre étant survenue, il s'était
+engagé comme volontaire dans le corps expéditionnaire du Commandant
+Ramsay qui partait pour l'Acadie.</p>
+
+<p>Les ennemis du sol une fois repousses, il s'était embarqué à bord
+d'une corvette française ayant nom <i>La Brise</i>. Pris comme corsaire
+et vendu en qualité d'esclave, en même temps que son chef sauvage
+qui commandait sur le même vaisseau à cinquante volontaires
+de sa nation, il était parvenu à s'échapper après des dangers sans
+nombre.</p>
+
+<p>Il avait depuis sillonné les mers en tous sens et était revenu se
+faire trappeur avec le dessein bien arrêté de revoir ses anciens
+amis. Comme il était certain que le chef devrait être mort dans les
+fers de l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il désirait
+surtout rencontrer la fille de ce même chef qui avait été une Providence
+pour lui avant son départ et la protéger dans le cas où elle
+serait dans la nécessité, en reconnaissance de ce qu'elle avait
+fait.</p>
+
+<p>On peut imaginer avec quel intérêt mêlé de surprise j'écoutai
+cette histoire. Elle était d'ailleurs de nature à m'intéresser à plus
+d'un titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double
+plaisir à revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'années
+et que c'était le même qui enfant, était, venu nous demander asile.
+En l'absence de Paulo, il était le commensal le plus assidu de ma
+cabane.</p>
+
+<p>Angeline lui avait voué une amitié toute fraternelle. Elle lui
+avait même donné des leçons de lecture et d'écriture qui avaient
+considérablement développé son intelligence déjà remarquable.
+Aussi le pauvre orphelin, peu habitué aux bons procédés, la traitait-il
+avec une déférence et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut
+que peu d'années de plus que lui. C'était elle, la chère ange, qui
+l'avait engagé a prendre du service à bord de <i>La Brise</i> pour me
+porter secours au besoin. Ces derniers détails, je les ignorais entièrement.</p>
+
+<p>J'étais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien
+que j'eusse la certitude que je ne m'étais pas trompé sur les scélérats
+qui avaient commis les actes de brigandage à Ste. Anne, j'allais
+cependant éclaircir tous mes soupçons, car Baptiste connaissait parfaitement
+Paulo; aussi m'empressai-je de sortir de ma cachette.</p>
+
+<p>Malgré le peu de bruit que je fis, l'oreille exercée des trappeurs
+les avertit de l'approche d'un étranger. Croyant à une attaque
+subite, il disparurent derrière les arbres et je vis briller à la lueur
+du feu les canons de trois carabines. J'élevai la voix et continuai
+à avancer en disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et
+vigoureux comme vous l'êtes auriez peur d'un compagnon chasseur?
+Je m'approchai complètement désarmé jusqu'auprès du feu.</p>
+
+<p>A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte,
+l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un étonnement indicible.
+D'un saut, il fut auprès de moi, m'embrassa les mains, fit mille
+contorsions, mille gambades, tant était délirante la joie qu'il éprouvait
+de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec
+une surprise et un ébahissement non moins grand. Sans nul doute,
+ils crurent que leur chef devenait fou à lier.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donné
+quelques explications, il me fallut répondre aux pressantes questions
+de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort
+et celui d'Angeline.</p>
+
+<p>Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon évasion et les derniers moments
+d'Angeline et d'Attenousse aussi brièvement que
+possible.</p>
+
+<p>On ne saurait voir une douleur plus réelle et des larmes plus
+sincères que celles qu'il versa en entendant ce récit. Sa rage contre
+Paulo était indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant à chaque
+instant, moi qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma
+carabine. Ah! si j'avais su, si j'avais su... mais les misérables ne
+perdent rien pour attendre".</p>
+
+<p>Attenousse avait été pour lui un ami et un protecteur.</p>
+
+<p>Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre
+les trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre
+parce qu'ils parlaient dans en langue iroquoise à laquelle ceux-ci
+étaient étrangers.</p>
+
+<p>Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient,
+il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlèvement; mais que
+l'entreprise qu'ils se proposaient devait être entourée de grands
+périls, car c'est à qui des trois ne l'exécuterait pas. Après avoir
+longtemps délibéré il fut facile à Baptiste de conclure, par les
+mots qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases
+décousues qu'ils étaient décidés de mettre leur projet à exécution
+le plus tôt possible. Ils étaient poussés par l'espoir d'une rançon
+que le chef paierait pour délivrer son enfant d'adoption.</p>
+
+<p>On peut concevoir l'impression que me fit cette révélation.
+C'était à n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir;
+peut-être même étaient-ils déjà en marche. Ils avaient néanmoins
+compté sans leur hôte et, malheureusement pour eux, la partie
+était trop forte, ils ne devaient pas en recueillir le gain.</p>
+
+<p>Nous concertâmes nos plans de défense, Baptiste et ses deux
+amis devaient surveiller toutes les démarches des brigands et
+m'avertir quand ils les verraient tenter quelque chose de suspect.
+La surveillance de Baptiste méritait considération surtout, lorsqu'il
+était guidé par la reconnaissance comme dans cette occasion; ses
+compagnons par amitié pour lui s'étaient liés de tout coeur à moi
+et me juraient fidélité. Ils étaient guidés par l'esprit des aventures
+d'abord, puis par le courage que met tout honnête homme à
+prévenir un crime, et en prévenir ceux qui devaient en être les
+auteurs. C'était pour eux un stimulant plus que suffisant.</p>
+
+<p>Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma
+demeure bien décidé à verser jusqu'à la dernière goutte de mon
+sang pour défendre mes protégées.</p>
+
+<p>En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'étais
+sur les traces de ceux qui avaient jeté la consternation parmi eux.
+Je leur fis connaître la tentative qu'ils devaient faire pour enlever
+Adala. Il n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens;
+tous s'offrirent de me prêter main forte et nous nous séparâmes
+après avoir convenu de faire bonne garde et de donner l'éveil
+dans le cas où un des trois misérables serait aperçu rôdant dans
+les environs.</p>
+
+<p>Quinze jours se passèrent dans une parfaite tranquillité et sans
+que j'eusse de renseignements sur mes nouveaux alliés. Je connaissais
+trop la perspicacité et le dévouement de Baptiste pour
+douter un instant qu'il ne remplit scrupuleusement le rôle important
+que je lui avais confié.</p>
+
+<p>Cependant ce calme apparent était bien loin de me faire prendre
+le change. J'étais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas
+voir dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus
+tard, aussi avais-je pris mes précautions en conséquence.</p>
+
+<p>Enfin le soir de la vingtième journée, j'étais assis sur le seuil de
+la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'était le
+signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai à la
+vieille de fermer les contrevents, de barricader les portes et de
+n'ouvrir qu'à ma voix; puis je me dirigeai précipitamment vers
+l'endroit d'où était parti le cri. Je ne m'étais pas trompé, ce signal
+venait d'un des compagnons de Baptiste. C'était le gascon qu'il
+m'expédiait. II m'informa que les trois bandits s'étaient occupés de
+chasse et de pêche, ils avaient, fumé les viandes et les poissons
+comme s'ils se fussent préparés à un long voyage. Ils avaient de
+plus confectionné un léger canot d'écorce sur la rivière St. Jean
+avaient déposé des provisions de distance en distance en descendant
+vers le village de Ste. Anne. Baptiste me faisait dire de plus
+qu'ils avaient préparé une hotte dont la destination était évidente,
+il était d'opinion que cette nuit même, ils frapperaient le coup
+décisif; puisqu'ils n'étaient qu'à deux lieues à peine des habitations.
+Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant qu'eux-mêmes
+ne seraient pas loin.</p>
+
+<p>Je fis prévenir six des hommes les plus déterminés et intelligents
+de mon voisinage et les disposai de manière que leur présence
+fut parfaitement dissimulée. D'après mes instructions, ils ne
+devaient tirer qu'au premier commandement.</p>
+
+<p>J'oubliai par malheur de faire la même recommandation au
+gascon éloigné d'environ trois cents verges de la maison ou je
+m'étais embusqué.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>TENTATIVE ET ATTAQUE.</h3>
+
+<p>Une nuit des plus sombres enveloppa bientôt la demeure et tous
+les alentours. Un silence parfait régnait dans toute la campagne.
+Le temps était à l'orage; parfois un éclair illuminait la nue et
+venait en serpentant se perdre dans un endroit désert: Le tonnerre
+grondait dans le lointain et ses roulements nous arrivaient
+comme les détonations de mèches de canons.</p>
+
+<p>Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle
+eut été brisée sous les pas d'un homme retentit à mon oreille.</p>
+
+<p>Deux carabines bien chargées étaient auprès de moi; j'en saisis
+une et me tins prêt à tout événement. Je m'assurai aussi que mon
+couteau jouait parfaitement dans sa gaine.</p>
+
+<p>Mon oeil bien qu'exercé à l'obscurité dans les chasses à l'affût que
+je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les ténèbres qui
+m'environnaient.</p>
+
+<p>Heureusement qu'un éclair brilla un instant. Il disparut très
+vite, mais néanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe
+d'arbrisseaux qui se trouvait à trois arpents à peu près de la maison
+et qui n'y était certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection
+des lieux.</p>
+
+<p>Dix minutes après, un nouvel éclair apparut au firmament.</p>
+
+<p>J'avais toujours l'oeil fixé vers l'endroit où je venais de voir le
+buisson. Pendant ce laps de temps, il s'était considérablement
+rapproché. Il ne devait pas être a plus de vingt pieds du gascon.</p>
+
+<p>Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait
+pas qu'il y avait embûche et que l'ennemi s'avançait. En même
+temps, son chien qu'il ne retenait qu'avec peine réussit à s'échapper
+et s'élança dans la direction du buisson en poussant d'affreux
+hurlements.</p>
+
+<p>A peine y fut-il arrivé que ses furieux aboiements se changèrent
+en cris plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps.
+En deux bonds, il fut à l'endroit où les bandits abrités par le buisson
+s'avançaient vers ma demeure. Un détonation se fit entendre,
+un blasphème affreux y répondit et le craquement de branches
+qu'on ne cherchait plus à dissimuler nous avertit que quelqu'un
+s'échappait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le français faisait un bruit d'enfer. Les <i>sandédious</i>
+les <i>cadédis</i>, je te tiens <i>couquin</i>, étaient montés au plus fort
+diapason.</p>
+
+<p>Des torches que nous avions préparées furent allumées et nous
+accourûmes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'âme, la balle
+lui avait traversé le coeur. Le blasphème avait été son dernier
+adieu à la terre.</p>
+
+<p>Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang
+par une large blessure à la poitrine il se mit à l'embrasser pleurant
+et lui prodiguant les épithètes les plus tendres tandis que les
+<i>couchons</i>, les <i>voleurs</i>, les <i>canailles</i>, lui sortaient de la bouche par
+torrents à l'adresse de l'homme mort.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois.
+Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.</p>
+
+<p>Le cadavre du brigand fut identifié par les chasseurs comme
+celui d'un des compagnons de Paulo. Sa figure était hideuse. Une
+hotte qui devait servir à transporter Adala était auprès de lui.</p>
+
+<p>Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble à la
+terreur des habitants. Éveillés par nos coupa de feu tous étaient
+accourus pour nous secourir; les uns armés du haches, les autres
+de fourches, etc., etc., tant on craignait que nous eussions affaire à
+une bande plus considérable. On n'avait laissé aux maisons que
+le nombre d'hommes nécessaires en cas d'attaque.</p>
+
+<p>Nous décidâmes de suite de faire une nouvelle battue. Au point
+du jour le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour
+fouiller avec le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous espérions
+qu'un des malfaiteurs, peut-être tous les deux, auraient pu être
+atteints par les balles et auraient été dans l'impossibilité de fuir
+bien loin.</p>
+
+<p>Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle était
+chaque jour agrandi ne put nous faire découvrir d'autre trace
+qu'une ou deux gouttes de sang dans un fourré où bien probablement
+Paulo et compagnie s'étaient arrêtés.</p>
+
+<p>Ces démarches infructueuses mettaient Baptiste au désespoir à
+cause de l'intérêt extraordinaire qu'il portait à l'enfant d'Angeline
+et d'Attenousse.</p>
+
+<p>Le gascon de son côté était inconsolable de la perte de son chien:
+il n'en parlait qu'en jurant comme un païen. Il aurait voulu être
+le diable en personne pour faire griller le <i>couquin</i>, tant il redoutait
+la reconnaissance de sa Majesté Fourchue en faveur d'un misérable
+qui l'avait toujours si bien servi de son vivant.</p>
+
+<p>Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce
+qu'il était né un vendredi et sous une mauvaise étoile.</p>
+
+<p>Cependant j'étais dévoré d'inquiétude. Je connaissait trop bien
+la scélératesse de Paulo, son caractère haineux et vindicatif pour
+ne pas être assuré que tôt ou tard, il tenterait une revanche
+éclatante.</p>
+
+<p>Je n'osais donc plus m'éloigner de la maison et laisser Adala
+d'un seul pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalières.
+Si je sortais en voiture, je la faisais asseoir à côté de moi;
+La nuit, son petit lit était placé tout près du mien. Je passais des
+heures entières à la regarder dormir essayant à deviner, chacune
+de ses pensées. Quand je voyais ses lèvres roses s'agiter et laisser
+échapper un sourire, je me demandais si elle ne causait en songe
+avec sa mère ou avec les anges ses petits frères. J'ajustais ses couvertures
+de crainte qu'elle ne prit du froid et doucement bien doucement,
+j'embrassais son couvre-pieds pour ne pas l'éveiller par le
+contact de ma bouche.</p>
+
+<p>Elle avait à peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle
+rapidité son intelligence se développait. Tous ceux qui la connaissaient
+étaient aussi surpris de son étonnante précocité. Sa grand'mère
+et une bonne vigoureuse servante que j'avais engagée, l'aimaient
+presqu'autant que moi.</p>
+
+<p>L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillité. On
+n'avait pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et
+les rapines avaient cessé.</p>
+
+<p>Tout le monde se félicitait de l'idée qu'ils étaient pour toujours
+disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi à cette croyance
+devenue générale.</p>
+
+<p>Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien
+dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'étais certain qu'ils
+surveillaient notre homme de près et feraient tout en leur pouvoir
+pour détourner les projets malicieux que le traître et son complice
+tenteraient contre moi ou plutôt contre Adala. Ce à quoi mes associés
+et surtout Baptiste tenaient le plus, c'était de les prendre tous
+les deux vivants peut-être auraient-ils recruté quelques autres
+sauvages et ils jouissaient d'avance du plaisir de les livrer à la
+justice. Baptiste était rusé, mais il avait affaire à forte partie:
+Paulo de son côté ne manquait pas de finesse. Son intelligence
+naturelle, l'instinct de la conservation l'avertissaient qu'il était
+poursuivi. Aussi, comme je l'appris plus tard; fallait-il faire de
+rudes marches pour ne pas perdre sa piste. La route qu'ils suivaient
+était toujours directe et tendait évidemment à un but... mais
+n'anticipons pas les évènements.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA CAVERNE DES FÉES</h3>
+
+<p>Ceux qui ont visité Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empêcher
+de remarquer une montagne allongée de douze à quinze
+arpents qui se trouve à une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit
+mollement en se prolongeant; elle n'est pas très élevée,
+mais assez pour que, du haut de son sommet, la vue domine le
+paysage magnifique qui l'environne.</p>
+
+<p>Rien de plus agréable que de contempler son versant nord, boisé
+d'arbres variés et magnifiques. Des crêtes de rochers qui partent
+du haut et viennent jusqu'au bas vous représentent les côtes d'un
+immense cétacé dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une
+de ces crêtes présente vers le milieu un aspect plus âpre, plus
+hérissé. Elle a un pic qui domine les beaux arbres bordant les
+flancs de la montagne. Ce pic est aride et dénudé. Vers la partie
+ouest, il est coupé perpendiculairement. Il forme un contraste saisissant
+avec les autres bandes de rochers parallèles qui sont à demi
+caché par une luxuriante végétation.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une
+caverne profonde, creusée dans ce pic présentait dans son intérieur
+des dispositions tout à fait extraordinaires. Quelques-uns mêmes
+affirmaient, mais ceux-là, je suppose, n'étaient pas les plus hardis,
+que souvent des bruits étranges s'y faisaient entendre.</p>
+
+<p>Je décidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi
+un de ceux qui l'avait déjà visitée et qui lui prêtait dans son imagination
+le caractère le plus féerique.</p>
+
+<p>On y parvenait en gravissant une pente très abrupte. De grands
+arbres répandaient leur ombrage sur l'entrée spacieuse de la
+caverne. La chambre principale se trouvait éclairée par fissures
+de la voûte par lesqelles filtrait une douce lumière.</p>
+
+<p>Au centre, une énorme pierre carrée à surface unie semblait
+représenter une table. Cinq ou six pierres échappées de la voûte
+étaient disposées autour à la manière de tabourets. A deux pas
+plus loin une colonne de pierre, toute d'une pièce, s'élevait droite
+et perçait la voûte. Elle avait la forme des cheminées de nos habitations
+de campagne.</p>
+
+<p>Cette caverne était divisée en plusieurs compartiments. Deux
+dans le fond étaient éclairés par les rayons du soleil qui y pénétraient
+par des ouvertures naturelles. Cette lumière donnait la vie
+aux petites fleurs qui en tapissaient les parois. Quelques vignes
+sauvages grimpaient le long des rochers, montaient jusqu'aux interstices
+et s'échappaient au dehors comme pour aller demander
+plus de sève au soleil.</p>
+
+<p>A gauche, se trouvait un alcôve éclairé seulement par l'entrée.
+Au fond de cet alcôve et a angle droit on voyait un antre
+obscur, où il y avait un trou profond, circulaire, s'enfonçant tellement
+dans la montagne que j'essayai à le sonder avec une perche
+de dix-huit pieds sans aucun résultat. En approchant mon oreille
+de l'ouverture, j'entendis comme le bruit d'une forte chute d'eau.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec
+mon Adala à qui j'en avais parlé, l'intérieur en était complètement
+changé.</p>
+
+<p>Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la
+voûte. Ce n'était plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.</p>
+
+<p>Un jour, il y eut grand émoi dans le village. Deux hommes, en
+longeant le sentier au pied de la montagne, y avaient aperçu des
+flammes et une fumée qui s'en échappaient. On avait même vu
+deux ou trois ombres sur le sommet du rocher et ce ne pouvaient
+être des hommes. La frayeur était à son comble.</p>
+
+<p>Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude,
+et me racontèrent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.</p>
+
+<p>Tous ceux qui fréquentaient ma maison étaient de braves gens
+doués d'un esprit sain et de le plus grande honnêteté, de plus d'un
+courage éprouvé.</p>
+
+<p>Mais ce soir-là parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis
+trois à quatre jours, sous un prétexte ou sous un autre, venait me
+faire des visites fréquentes et fort assidues. Il habitait une cabane
+à quelque distance de chez moi. Elle était située sur la lisière
+immédiate des bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne
+Ronde.</p>
+
+<p>Cette montagne est ainsi nommée parce qu'elle ressemble à un
+pain de sucre dont le sommet aurait été arrondi.</p>
+
+<p>La renommée de cet individu était rien moins que recommandable.
+Les gens du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendié
+plusieurs granges et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa
+figure ne prévenait pas en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant,
+d'épais sourcils où se joignaient ensemble et semblaient tirer au
+cordeau. Ses yeux était louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient
+quelquefois et jetaient alors un éclat fauve. Son nez aquilin
+se recourbait sur une bouche dont les lèvres étaient tellement
+minces qu'on les eut dites coupées comme une incision faite dans
+une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou pouvait voir quelques
+dents rares mais aiguës comme celle d'un serpent. Les muscles de
+la mâchoire inférieure présentaient à son angle un gonflement tel
+qu'en possède le tigre et tous les animaux féroces.</p>
+
+<p>Ce soir là, il était en belle humeur et nous amusait par le récit
+d'un événement qui s'était passé chez lui dans la journée: Un fou
+était entré dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles
+sous prétexte de chercher une poule qu'il disait avoir été
+dérobée et qui devait s'y trouver. Il s'était parait-il, livré à mille
+extravagances tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricités
+du pauvre insensé telles que le "<i>louche</i>," ainsi nommerai-je
+l'individu, les rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.</p>
+
+<p>Il en était au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit.
+Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas délibéré vers la
+table, s'assit auprès, puis, tout en regardant l'assistance d'un air
+hébété, il demanda à manger en frappant du pied.</p>
+
+<p>J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il
+mangea avec avidité sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasié,
+il tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au
+louche, son plus proche voisin. Il y mit même beaucoup de persistance
+en le regardant fixement. Comme pour la forme seulement
+il vint à moi, la bouteille à la main, fit mine de me la présenter et
+se plaça de manière que la lumière se refléta sur sa figure, tout
+en tournant le dos aux autre, et mit un doigt sur sa bouche et me
+fit un clin d'oeil.</p>
+
+<p>Je tressaillis malgré moi; si je l'avais pu je lui aurais sauté au
+cou. C'était mon brave ami, mon fidèle Baptiste pour moi seulement,
+pour les autres c'était le fou dont la louche nous entretenait
+à son arrivée.</p>
+
+<p>Désappointé et comme insulté de ce que personne ne voulait
+prendre part à ses libations, il retourna auprès de la table et avala
+le contenu de sa bouteille. Dix minutes après, il était étendu sur
+le plancher tout auprès du louche et ronflait profondément.</p>
+
+<p>Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tête. Il ouvrit
+son oeil intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en même temps
+qu'un signe imperceptible aux autres, d'observer le louche.</p>
+
+<p>La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le
+compte du fou.</p>
+
+<p>Je compris que Baptiste nous ménageait quelque surprise. Effectivement
+pendant que le narrateur en était au plus beau de son
+récit, l'ivrogne, comme dans le milieu d'un rêve, d'une vois profondément
+avinée laissa échapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux
+que j'ai tués, malheur!"</p>
+
+<p>A ces mots le louche s'arrêta et l'examina, mais le mendiant
+ronflait déjà. Sa narration continua avec moins d'entrain.</p>
+
+<p>Néanmoins dix minutes après, de nouveaux souvenirs lui revenant,
+il recommença à parler et à rapporter encore des actions du
+fou lorsqu'un nom que celui-ci prononça attira son attention:
+"Paulo est mort, c'était mon complice." A ce nom, le louche, je
+ne savais pourquoi, fit un soubresaut comme s'il eût été piqué par
+une vipère. Je le vis pâlir et frissonner imperceptiblement, mais se
+remettant bientôt, d'un air dégagé, il alla prendre la chandelle sur
+la table et, tout en s'excusant, il l'approcha du mendiant et le
+regarda longtemps.</p>
+
+<p>Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'écume même
+lui sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumière à
+sa place, que le malheureux était malade, j'avais cru l'entendre se
+plaindre."</p>
+
+<p>Je remarquai toutefois que dès ce moment, le louche devint taciturne.
+Bien que l'heure ne fut pas très avance, il nous souhaita
+le bonsoir et partit. Peu d'instants après son départ, le mendiant
+se leva et se traînant après les meubles, le jarret pliant, d'un pas
+titubant; il se dirigea vers la porte que je fus obligé de lui ouvrir
+tant il n'y voyait rien. A peine était-il dehors qu'on entendit le cri
+du merle siffleur. Bientôt après, le fou rentra en trébuchant, se
+recoucha, en peu d'instant ses ronflements sonores recommencèrent.</p>
+
+<p>Mes voisins se retirèrent en nous disant bonne nuit à la vieille
+mère et à moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents,
+pendant que ma vieille indienne Aglaousse, éteignait les
+lumières trop vives. Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi
+seul avait pu le remarquer sur sa figure.</p>
+
+<p>Quand je rentrai, une entière transformation s'était faite chez le
+fou apparent. Il avait ôté sa perruque, fait disparaître une partie
+de ses haillons; il causait familièrement avec l'Indienne et n'était
+pas plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'était aussi
+ce que contenait la bouteille.</p>
+
+<p>Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et après quelques
+informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun
+danger pour Adala du moins pour quelques jours.</p>
+
+<p>Il me raconta le résultat de sa chasse à l'homme.</p>
+
+<p>Depuis au-delà de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son
+digne acolyte, il n'y avait eu que ruses et embûches des deux côtés.
+C'était à qui surprendrait et ne serait pas surpris.</p>
+
+<p>Les deux scélérats avaient pris tous les moyens possibles pour
+que leurs traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre
+leurs pistes, ils avaient souvent monté et redescendu dans le cours
+des ruisseaux des distances considérables. Aussi les chasseurs
+eurent-ils bien du mal avant que de pouvoir les retrouver.</p>
+
+<p>Enfin un jour, les sauvages se croyant à l'abri de toute poursuite
+avaient fait halte dans un endroit écarté pour prendre quelque
+nourriture, sans même avoir la précaution de dissimuler toute
+trace de passage.</p>
+
+<p>Les français et un trappeur canadien, qu'ils s'étaient adjoints,
+reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme
+fut-il sauvage ou blanc.</p>
+
+<p>D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche,
+imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caractéristique.</p>
+
+<p>Mes amis, en arrivant dans le lieu où le repas avait été pris,
+reconnurent d'une manière facile et certaine quels étaient ceux
+qui y avaient séjourné.</p>
+
+<p>Dès ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisément, connaissant
+la direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus même la
+peine de cacher.</p>
+
+<p>Ils se dirigeaient évidemment vers un campement composé de
+sept sauvages renégats chassés de leurs tribus pour leur mauvaise
+conduite.</p>
+
+<p>Il eut été difficile de trouver un homme plus énergique et plus
+déterminé que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient
+étaient aussi braves que rusés. Leur nouvel associé s'appelait
+Bidoune.</p>
+
+<p>Enfin, après une assez longue marche, ils arrivèrent auprès de
+ce campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y
+était installés. Comme ils étaient sans défiance, Baptiste, avec
+des précautions infinies réussit à s'approcher tout auprès et put
+saisir quelques mots de leur conversation.</p>
+
+<p>Ils discutaient vivement un projet d'enlèvement analogue au
+premier. Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rançon le chef
+paierait pour le rachat de son enfant. Leur plan était tout mûri:
+A un moment donné, ils devaient se rejoindre chez le <i>louche</i> où des
+armes étaient déposées. C'est d'après ces renseignements que Baptiste
+avait cru devoir prendre le prétexte d'une poule perdue pour
+y faire des perquisitions.</p>
+
+<p>Comme l'enlèvement était plus facile par le fleuve, un canot
+serait mis dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant
+pendant qu'une bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants
+vers les bois.</p>
+
+<p>Leur intention était de se diriger vers les îles de Kamouraska
+où ils se tiendraient cachés pendant une quinzaine de jours pour
+détourner les soupçons, puis ils se rejoindraient à l'Islet aux Massacres.</p>
+
+<p>Ils devaient de plus incendier la demeure d'Hélika, saisir la
+vieille et le chef à qui, d'après les conventions, ils ne feraient
+aucun mal, les lier fortement tous les deux de manière à les mettre
+hors d'état de donner l'alarme.</p>
+
+<p>Au récit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne
+briller comme des tisons ardents à l'idée des outrages que sa petite
+fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports
+de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis
+voler la table en éclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de
+ma jeunesse se réveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au
+devant d'eux et les tuer comme de misérables chiens enragés. La
+vieille mère aussi s'offrait de s'armer d'une carabine et de venir
+avec moi à leur rencontre. Tous les deux nous étions exaspérés,
+mais Baptiste plus calme réussit à nous tranquilliser.</p>
+
+<p>Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous
+avions entendu pendant sa sortie de là soirée. Vous en saurez
+quelque chose demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi,
+elle est du gascon et du normand. Soyez sans aucune inquiétude,
+nous veillons sur vous tous.</p>
+
+<p>L'étoile du matin allait, paraître quand Baptiste, après nous avoir
+serré la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut
+été le génie.</p>
+
+<p>Quelque temps après son départ et avant que le bedeau vint
+sonner l'angélus, vous eussiez pu voir un homme agenouillé sur
+les degrés du perron de l'église attendant en grande hâte qu'elle
+fut ouverte pour y entrer. Cet homme était tout défait. Sa figure
+était pâle et cadavéreuse. Il regardait de tous côtés d'un oeil inquiet
+et inquisiteur. Lorsque le curé entra dans la sacristie pour dire la
+messe, il le supplia de vouloir bien le confesser.</p>
+
+<p>C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'était lui,
+avait vu et entendu des choses bien terribles.</p>
+
+<p>Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation,
+il passait à travers de grands arbres sombres et poussés entre
+deux rochers. Tout à coup, une boule de feu vint tomber à ses
+pieds. Il s'arrêta stupéfait, ses cheveux se dressèrent d'épouvante.
+A deux pas en face de lui un être étrange, diabolique, ayant des
+yeux rouges, une bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents
+de la longueur du doigt, était immobile au milieu du chemin. Il
+avait, en guise de mains des pattes ressemblant à celles d'un ours
+avec des griffes beaucoup plus longues qui s'étendaient vers lui.
+Il put voir cette apparition à la lueur que jetait le globe de feu.</p>
+
+<p>La tête du monstre était, surmontée de deux cornes énormes.</p>
+
+<p>Il entendit en même temps un bruit de chaînes. Il se tourna
+dans l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de
+feu tombait en arrière de lui. Un autre diable plus terrible encore,
+s'il était possible, que le premier, dont la bouche lançait des
+flammes, lui barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche
+énorme tandis qu'au-dessus de sa tête, un troisième globe de feu
+roulait dans les airs eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie
+d'étincelles.</p>
+
+<p>Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait
+à s'y méprendre à celle des enfants des bords de la
+Garonne, "Cadédious, mon bon, nous venons te chercher au nom
+de Satan. Tu as fait assez, de mal comme cela, tu nous appartiens
+corps et âme". L'autre voix en arrière reprenait: "Nous allons
+t'amener rejoindre Paulo en enfer, depuis une heure nous l'y
+avons conduit." On entendait une autre voix avec un rire sec qui
+disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous tous." Puis les
+deux autres diables s'approchaient de lui pendant que la boule de
+feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser lorsqu'il eu
+ressentit la chaleur. Se signant à la hâte, il s'élança d'un bond prodigieux
+en avant d'un des diables qui effrayé sans doute par le
+signe de croix lui avait, livré passage.</p>
+
+<p>Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur
+lévrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort
+vite et les boules de feu l'eurent bientôt rejoint, tantôt le précédant
+et le suivant. Pour les éviter, il faisait des sauts de bélier, poursuivi
+toujours par le même bruit de chaînes et les mêmes ricanements.
+Hors d'haleine, sentant ses jambes fléchir sous lui, il arriva
+enfin à sa cabane; mais à sa grande stupeur, elle était toute réduite
+en cendres. Il s'arrêta terrifié. Une détonation venant d'en
+haut lui fit lever les yeux. Il aperçut des globes de feu énormes
+et de toutes les couleurs qui menaçaient de lui tomber sur la tête.
+A cette vue, il reprit sa course désespérée poursuivi et toujours par
+les mêmes fanfares infernales.</p>
+
+<p>Enfin à force de se signer et de recommander son âme à Dieu, il
+put faire disparaître tous les diables. Il gagna le village toujours
+en courant et alla se réfugier, comme on l'a vu, sur le perron de
+l'église.</p>
+
+<p>Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici
+le résumé.</p>
+
+<p>Celui qui eut visité la caverne des fées le jours précédent aurait
+été étonné de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se
+livraient.</p>
+
+<p>Deux cousaient ensemble des morceaux d'écorce de bouleau percés
+de trous à l'endroit des yeux, de la bouche et ornés d'un nez
+énorme. De temps en temps, ils s'ajustaient ces masques sur la
+figure en riant de bon coeur à l'apparence qu'ils leur donnaient.</p>
+
+<p>Bidoune, d'un autre côté, (car le lecteur a sans doute reconnu
+que la mascarade qui avait causé une si grande terreur au louche,
+était une pure invention du gascon et de son ami pour débarrasser
+la paroisse de cet homme traître et méchant) adaptait au bout
+d'une perche un paquet d'étoupe. Des boules enduites de térébenthine
+étaient à côté de lui.</p>
+
+<p>Tout en travaillant, on se distribuait les rôles. Bidoune devait
+grimper dans le haut d'un arbre pour lancer à point nommé la
+seconde boule préalablement enflammée. La première était réservée
+au gascon qui la pousserait à coups de pieds en avant du louche
+pendant que Bidonne l'empêchait de retourner en arrière avec la
+sienne en poussant des rires homériques que le pauvre malheureux
+prenait pour des ricanements infernaux.</p>
+
+<p>Il est inutile de dire que l'étoupe que Bidoune faisait jouer au
+bout de sa perche et qui laissait tomber des étincelles constituait
+le globe de feu venant des airs. Une simple figure avait produit
+la détonation.</p>
+
+<p>La cabane avait été incendiée parce que Baptiste dans la recherche
+de sa poule y avait découvert les armes et les provisions nécessaires
+à l'enlèvement. Le canot, soigneusement caché dans les
+branches, les avirons, la hotte et des cordes y avaient été transportés
+et le tout avait brûlé ensemble.</p>
+
+<p>Leur plan avait réussi, jamais la louche ne reparut dans ces
+endroits.</p>
+
+<p>Les trois ombres de la Caverne des fées qui avaient causé tant
+d'effroi aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>L'HÔPITAL GÉNÉRAL</h3>
+
+<p>La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer
+avec plus d'acharnement que jamais. J'avais espéré vainement
+que la leçon qu'il avait reçue, lors de sa première tentative d'enlèvement,
+lui aurait profité; mais puisqu'il redoublait de rage, c'était
+à moi de pourvoir au salut de mon enfant et de la mettre hors
+des atteintes de ce tigre à face humaine.</p>
+
+<p>Je dois l'avouer, si j'avais usé de ménagement envers lui, c'est
+c'est que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais
+donnés et dont il n'avait que trop profité; je lui avais fait dire, combien
+je regrettais mon fatal passé; je lui avais même envoyé de
+l'argent pour qu'il put vivre honnêtement et abandonner le sentier
+du crime. Il parut accepter ces conditions et garda la somme d'argent
+qu'il dépensa en orgies crapuleuses et à préparer des plans diaboliques.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous
+étions seuls, je lui fis part du plan que j'avais conçu de mettre
+Adala et sa grand'mère on sûreté et de donner ensuite la chasse
+aux bandits. Il m'approuva du tout coeur.</p>
+
+<p>Ce qui me faisait hâter d'avantage c'est que la rumeur rapportait
+qu'un meurtre atroce avait été commis à une douzaine de lieues
+de l'endroit que j'habitais.</p>
+
+<p>En voici les détails: Deux sauvages étaient entrés dans la maison
+d'un riche et honnête cultivateur. C'était un Dimanche, et
+tout le monde assistait au service divin. La mère de famille était
+restée seule avec deux petits enfants dont l'aîné pouvait avoir sept
+ans et le plus jeune cinq.</p>
+
+<p>Cette jeune femme était très hospitalière et très charitable, aussi
+accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages
+avaient demandée en entrant.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigèrent de l'argent.</p>
+
+<p>La pauvre mère comprit alors qu'elle avait affaire à des scélérats
+et qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha à
+gagner du temps espérant qu'on reviendrait bientôt de l'Église
+lui porter secours.</p>
+
+<p>Par malheur pour elle, la messe avait été beaucoup retardée, le
+curé ayant été obligé d'aller administrer les derniers sacrements à
+un homme mourant.</p>
+
+<p>C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en asséna un
+coup terrible sur la tête de l'infortunée qui tomba assommée.
+Deux crimes affreux furent accomplis ensuite.</p>
+
+<p>Les infâmes firent des recherches dans tous les coins de la maison
+et découvrirent une somme d'argent considérable qu'ils séparèrent
+entre eux puis ils disparurent.</p>
+
+<p>Les enfants avaient été enfermés dans un cabinet pendant l'accomplissement
+de ce drame odieux. Le complice de Paulo les
+avait menacés de sa hache avec des imprécations effroyables et jurait
+de leur fendre la tête s'ils proféraient une parole ou essayaient
+de sortir.</p>
+
+<p>Les pauvres petits s'étaient blottis l'un près de l'autre demi-morts
+de terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.</p>
+
+<p>Lorsque le bruit eut cessé, le plus âgé se décida à s'avancer tout
+doucement vers la fenêtre. Il aperçut les deux bandits qui fuyaient
+dans la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent
+la porte de l'appartement où ils avaient vu leur mère pour
+la dernière fois. Une mare de sang inondait le plancher. Hélas!
+la pauvre femme n'était plus qu'un cadavre.</p>
+
+<p>Je renonce à peindre la scène déchirante qui s'en suivit, les larmes
+et les cris de désespoir des malheureux enfants.</p>
+
+<p>Enfin la messe était terminée et le père revenait tout joyeux
+avec les autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrèrent
+dans l'avenue les deux enfants qui couraient éplorés en criant:
+"papa, papa, viens donc vite, maman est morte, il y a des hommes
+méchants qui l'ont tuée." Le père en ouvrant la porte ne connut
+que trop la triste verité.</p>
+
+<p>Cette nouvelle que je rapportai à Baptiste fut confirmée le lendemain
+par des document officiels et certains.</p>
+
+<p>Par la désignation que firent les enfants, je reconnus mon ancien
+complice.</p>
+
+<p>Ce récit expliqua à Baptiste pourquoi à pareille date, il avait perdu
+les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'était pour dépister
+leurs poursuivants qu'ils étaient revenus sur leurs pas jusqu'au
+lieu où ils avaient commis ce meurtre.</p>
+
+<p>Il n'y avait donc plus de temps à perdre. J'envoyai de suite
+Baptiste louer une barque et le même soir à neuf heures, Adala,
+Aglaousse et moi, nous voguions sur le fleuve poussés par un bon
+vent. Douze heures après, nous entrions dans la rivière St. Charles
+et débarquions près de l'Hôpital Général de Québec.</p>
+
+<p>Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon
+absence et se tenir prêts à tout évènement.</p>
+
+<p>Revenons à notre voyage. Nous allâmes frapper à la porte du
+parloir du couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais
+tant hâte de savoir si mon enfant y trouverait asile et confort que
+sans autre préambule je demandai la permission de visiter les
+salles, prétextant qu'il devait y avoir une de mes connaissances qui
+était là depuis plusieurs années.</p>
+
+<p>Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire.
+Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait.
+Tout en causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-être qui
+y régnait. En approchant d'un lit où était étendue une vieille
+malade, je m'arrêtai malgré moi. Ses traits quoique portant les
+traces de l'idiotisme me frappèrent. Ils me rappelaient quelque
+vague souvenir de ma jeunesse.</p>
+
+<p>Ou l'avais-je vu?</p>
+
+<p>Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai à l'interroger mais
+elle ne me répondit que par quelques paroles incohérentes..</p>
+
+<p>Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu
+toute intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'éloigner un
+instant, la bonne soeur accéda volontiers a mon désir.</p>
+
+<p>Je m'approchai du lit de l'octogénaire. <i>Rosalie</i> lui dis-je. Elle fit
+un soubresaut, me regarda d'un oeil étonné et quelque peu lumineux,
+puis son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à
+son oreille; elle parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle
+retomba dans son état d'hébètement.</p>
+
+<p>La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés
+attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois
+un peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donné
+de pareils signes de connaissance."</p>
+
+<p>Mes pressentiments ne m'avaient pas trompés, cette vieille fille
+était l'ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je
+désertai la maison paternelle.</p>
+
+<p>Nous continuâmes la visite des salles où j'admirai, comme je l'ai
+dis plus haut, l'ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit
+au parloir où m'attendaient la supérieure et la dépositaire qu'on
+avait fait prévenir. Je leur exposai le plan que j'avais formé de
+mettre Adala entre leurs mains pour qu'elle complétât son éducation.
+Je leur dis de plus à quels dangers elle était exposée. Pour
+attirer davantage leur sympathie en faveur de l'enfant et afin
+qu'elles ne la missent pas en évidence, je leur fis connaître son
+persécuteur. C'était l'accusateur de son père et l'assassin de l'homme
+pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice.</p>
+
+<p>Jusque là, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En
+levant les yeux sur elles, je m'aperçus que toutes deux pleuraient.</p>
+
+<p>Elles m'adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur
+répondre, je me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous
+la même impression où j'avais été au sujet de la vieille en visitant
+les salles.</p>
+
+<p>Étais-je donc cette journée-là sous l'effet d'une hallucination? Je
+ne pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais
+chacun des traits des deux religieuses et plus je me convainquais
+que je les avais vues quelque part.</p>
+
+<p>Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un
+silence de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous
+croyez, sans doute, chef au milieu des grands bois, à l'affût de
+quelque gibier. En effet depuis un quart d'heure que nous vous
+interrogeons, au lieu de nous répondre, vous nous examinez comme
+si vous étiez indécis sur laquelle de nous vous allez diriger votre
+coup de fusil."</p>
+
+<p>Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j'avais
+vécu dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines
+des bonnes religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs
+chéries que je croyais mortes et à qui j'avais causé tant de chagrin.
+Ces souvenirs me rendaient tout rêveur.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, lui répondis-je, mais il me semblait retrouver
+en vos personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos
+traits me les rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit la supérieure, nous avions nous aussi un frère qui
+a déserté le toit paternel poussé par le désespoir et nous n'en avons
+jamais eu de nouvelles.</p>
+
+<p>A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles.
+Elles se reculèrent instinctivement.&mdash;"N'êtes-vous pas, leur dis-je,
+du village de.....&mdash;" Elle parurent très surprises et me regardèrent
+toutes deux fixement.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire que je portais le costume et le tatouage d'un
+chef sauvage de premier ordre.</p>
+
+<p>Elles me répondirent affirmativement.&mdash;Encore une question,
+mesdames, s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Hélène et Marguerite D....?
+Oui, répondirent-elles en me regardant d'un air
+stupéfait&mdash;O Mon Dieu, m'écriai-je alors dans un élan de reconnaissance,
+Hélène et Marguerite! mes deux soeurs! je suis votre
+frère et je leur tendis les bras.</p>
+
+<p>Je crus réellement qu'elles allaient défaillir toutes deux à ces
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frère n'était
+pas indien.</p>
+
+<p>En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre
+enfance et nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Elles
+riaient, pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se
+furent calmées, vous pensez bien avec quel empressement je
+demandai des détails sur mes bons parents.</p>
+
+<p>Elles me racontèrent que mon père, après s'être épuisé en
+recherches de toutes sortes, avait fini par croire fermement à ma
+mort; mais ma mère, la bonne et sainte femme, assurait que je
+reviendrais. Tous les soirs, une prière se faisait en commun pour
+mon retour et dans la journée, ma mère allait s'enfermer dans ma
+chambre où rien n'avait été changé depuis mon départ et là elle
+priait et pleurait des heures entières.</p>
+
+<p>Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son
+enfant et comment on m'avait soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement,
+ce que peu de personnes avaient cru. Elles ajoutèrent
+que la vieille était notre ancienne Rosalie, qui aussi avait pleuré
+sur mon sort.</p>
+
+<p>Enfin après plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis
+les adieux les plus touchants et je pris congé d'elles. Je leur donnai
+mes dernières instructions et leur laissai une forte somme d'argent
+pour pourvoir à la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette
+dernière dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de
+la somme qui me restait entre les mains pour l'aider à vivre pendant
+les années d'absence que je croyais nécessaires pour terminer
+l'éducation de mon enfant. Elle avait décidé d'aller demeurer chez
+le hurons à Lorette, se réservant toutefois le privilège de venir
+embrasser sa petite fille très souvent.</p>
+
+<p>Il fallut bien me décider à partir. Avant de gagner mon
+embarcation, je fus chez un notaire des plus respectables et fis mon
+testament en cas de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite
+que nous allions entreprendre contre Paulo allait être pleine
+de périls. J'étais fermement décidé de débarrasser la société d'un
+tel monstre et de délivrer Adala des dangers qui la menaceraient
+tant que le misérable existerait.</p>
+
+<p>J'instituai Adala ma légatrice universelle, lui nommai un homme
+de bien comme curateur, donnai une pension plus que suffisante
+à la vieille. Je laissai pour l'enfant une lettre que la supérieure lui
+donnerait si je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre
+bien soin de sa grand'mère et de ne pas oublier dans ses prières
+celui qui l'avait aimée autant qu'un père.</p>
+
+<p>Je me munis auprès des autorités de tous les papiers nécessaires
+me permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom
+de la loi, et de les mettre à mort s'il le fallait.</p>
+
+<p>Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA CHASSE A L'HOMME</h3>
+
+<p>Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit où je devais rencontrer
+mes amis, je suivis tristement le sillon qu'elle traçait et me
+représentais combien était heureuses ces vagues qui paraissaient
+remonter, de se rapprocher des êtres chéris que je venais de quitter,
+pendant que je m'en éloignais peu-être pour toujours.</p>
+
+<p>C'était avec peine que je refoulais au fond de mon âme, les
+pleurs qui voulaient s'échapper de mes yeux au souvenir des adieux
+et de la séparation, séparation qui devait être bien longue.</p>
+
+<p>Pourtant après ces quelques instants d'attendrissement, mon
+énergie et ma force morale me revinrent.</p>
+
+<p>Ma détermination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa
+plus inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons,
+j'en étais sûr ne me mettraient pas moins d'acharnement que moi à
+leur poursuite. Plus je songeais à leurs affreux forfaits et plus je
+sentais un désir implacable du m'emparer d'eux vivants ou de
+les faire disparaître. Ce fut dans cette disposition d'esprit que
+j'abordai à Ste. Anne, à l'extrémité ouest du Cap Martin, dans une
+dans une petite anse qui se trouvait vis-à-vis de ma demeure.
+J'allai frapper à la porte et me fit reconnaître. Tout le monde
+était sur pied, certes mes amis faisaient bonne garde; ils avaient
+entendu mes pas.</p>
+
+<p>Nous passâmes le reste de la nuit à faire nos préparatifs de départ,
+pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il
+avait été convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions
+notre chasse immédiatement après mon arrivée.</p>
+
+<p>Tout le monde dans le village savait quelle était la nature de
+l'expédition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant à
+quels dangers nous allions être exposés, faisait-on des voeux pour
+notre succès, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prières
+étaient faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous
+ramenât sains et saufs.</p>
+
+<p>Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivée à mos
+bons amis, qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en
+quel lieu j'avais laissé mon enfant; le curé seul en était informé.
+A bonne heure le lendemain matin, une douzaine des habitants les
+plus aisés et les plus respectables, ayant le bon prêtre en tête
+vinrent et nous offrirent tout ce qu'ils croyaient nous être nécessaire
+pour notre excursion, provisions, habillements et munitions. Mais
+nous étions amplement pourvus de tout cela. Nous les remerciâmes
+avec effusion et nous prîmes le chemin des bois accompagnés de
+leurs souhaits et de leurs voeux.</p>
+
+<p>Il était facile au calme et à la détermination de nos figures de
+voir combien nous allions mettre de persévérance et de fermeté
+dans la chasse que nous entreprenions, bien que ceux que nous
+allions combattre fussent presque deux fois plus nombreux que
+notre parti, puisque Paulo et son ami avaient recruté les sept
+autres sauvages.</p>
+
+<p>J'avais pris le commandement de l'expédition.</p>
+
+<p>Un mot personnel sur ma petite troupe.</p>
+
+<p>Bidoune était un homme du six pieds trois pouces, brave et
+infatigable comme l'étaient les canadiens trappeurs de ce temps-là.
+Sa force était herculéenne. Quand une fois il était sorti de sa placidité
+ordinaire, il devenait furieux et indomptable comme un taureau
+blessé. Une fois déjà pris par cinq sauvages, il, s'était vu
+attaché au poteau du bûcher et grâce à sa force musculaire, il avait
+rompu ses liens, saisi une hache, engagé contre tous les cinq une
+lutte désespérée où trois étaient tombés sous ses coups, le quatrième
+mortellement blessé et le dernier avait pris la fuite. Ce qui lui
+donnait encore plus de désir de se joindre à nous c'est que ceux
+qui s'étaient emparés de lui et qui voulaient le brûler, faisaient
+partie de la bande où Paulo avait recruté ses nouveaux complices.
+Lorsque je lui avais communiqué mon plan d'attaque, Bidoune
+s'était frotté les mains avec délices.</p>
+
+<p>Les deux français eux aussi étaient de puissants et fermes auxiliaires.
+C'était deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc
+et loyal, braves et rusés, qui avaient été formés à l'école de
+Baptiste. Il m'est inutile de parler de ce dernier, le lecteur le
+connaît déjà.</p>
+
+<p>Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais
+décidé d'explorer était le lieu qui leur servait de repaire, lorsque
+Baptiste avait poursuivi Paulo.</p>
+
+<p>Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet
+endroit, plus nous nous convainquions que nous ne nous étions pas
+trompés dans nos prévisions, car les traces de leur passage devenaient
+de plus en plus évidentes.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions
+les surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous
+séparer on deux bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous
+mettre sous le vent, de crainte que les chiens ne sentissent notre
+approche et qu'ils ne leur donnassent l'éveil. De leur coté, nos ennemis
+avaient bien pris leurs mesures pour prévenir toute surprise,
+Ils comprenaient que si leur plan d'enlèvement avait été ainsi
+déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de la part du louche ou qu'ils
+avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé qu'eux.</p>
+
+<p>Nous pûmes approcher jusqu'à portée de fusil de leur cabane
+en nous glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.</p>
+
+<p>Malheureusement un chien éventa la mèche. Un coup de feu
+partit d'une sentinelle embusquée derrière un arbre et une balle
+vint frapper Bidoune à la jambe. La carabine de celui-ci retentit
+à son tour, le Peau Rouge fit un soubresaut et retomba inerte.
+Ces coups de feu avait jeté l'alarme dans le camp. La flamme qui
+brillait au milieu de leur wigwam fut en un instant dispersée.</p>
+
+<p>En même temps, trois coups partirent dans la direction d'où était
+venu celui qui avait blessé Bidonne. Les deux français tirèrent
+eux aussi du côté d'où venaient ces derniers, puis nous entendîmes
+des plaintes sourdes et des craquements de branches, comme en
+peuvent faire les bêtes fauves en fuite dans les bois.</p>
+
+<p>Il n'eut certes pas été prudent de nous avancer plus loin, cette
+nuit-là, car nos ennemis auraient pu s'être cachés et nous envoyer
+leurs balles à l'abri des rochers. Nous décidâmes donc d'attendre
+le jour pour juger de l'effet de nos coups.</p>
+
+<p>Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la reconnaissance
+pour voir ce qu'était devenu nos ennemis. Il choisit le
+Gascon pour l'accompagner. C'était un trappeur consommé en fait
+d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures après
+et nous informèrent qu'ils avaient relevé les pistes des fuyards et
+que Paulo formait l'arrière garde. Ils étaient encore six, nous le
+savions déjà, car nous avions examiné l'effet du premier coup
+qui avait été tiré par Bidonne. La balle avait traversé le coeur du
+sauvage. Quant aux autres coups tirés par les français, bien qu'au
+juger, ils avaient eux aussi parfaitement atteint leur but. L'un
+avait été tué instantanément, l'autre gisait mortellement blessé.</p>
+
+<p>Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande
+précaution, car malgré le sang qu'il avait perdu, le blessé avait
+appuyé son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait
+encore s'il ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un
+ennemi. Je lui en exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le
+canon de son arme et tirai; son fusil vola en éclats loin de lui;
+nous nous avançâmes alors en toute sûreté.</p>
+
+<p>Il était le chef des sept nouveaux associés de Paulo. Il me lança
+un regard de défi lorsque je fus près de lui, croyant que j'allais le
+torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manqué de
+le faire si nous fussions tombés entre ses mains. Aussi manifesta-t-il
+quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me
+fit un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.</p>
+
+<p>J'examinai alors sa blessure, la balle lui était entré dans le dos
+obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse
+opposée. Elle avait donc traversé les intestins; sa mort était certaine.</p>
+
+<p>Pendant la demi-heure qu'il survécut, nous essayâmes à soulager
+ses souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusâmes
+une fosse commune où nous déposâmes les trois cadavres.
+Nous les recouvrîmes de terre et même de pierres pour les protéger
+des atteintes des bêtes.</p>
+
+<p>Nous incendiâmes ensuite leur cabane et après un repos de
+quelques instants, nous nous mîmes à la poursuite des autres bandits
+qui avaient sur nous une avance de plus de trois heures. C'était
+là que commençaient les difficultés de la lâche que nous avions
+entreprise.</p>
+
+<p>Maintenant, l'éveil leur était donné. Sans doute qu'ils allaient.
+employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre à leur tour.</p>
+
+<p>Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps
+ensemble. L'attaque avait été si inattendue et leur fuite si précipitée
+qu'ils n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils
+devaient donc se séparer avant que d'avoir fait bien du chemin
+et c'était justement en que je voulais empêcher.</p>
+
+<p>Nous étions presque en nombre égal, il n'était donc pas prudent
+pour nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre
+à l'entrée où à la sortie d'un défilé et nous tirer à l'affût
+comme gibier de passage, aussi nous séparâmes-nous. Je pris avec
+Bidonne, l'avant garde, pour servir d'éclaireurs, pour que nous ne
+nous éloignâmes pas trop les uns des autres, afin de nous prêter
+un secours mutuel en cas de surprise.</p>
+
+<p>Nous étions en route depuis deux jours, lorsque nous découvrîmes
+des traces toutes fraîches de leurs pas. Comme dans la
+chasse que Baptiste avait donnée à Paulo, ils avaient encore cette
+fois pris toutes les peines du monde pour effacer les vestiges de
+leur passage. Ils avaient monté et redescendu les ruisseaux, choisi
+les terrains pierreux, fait un grand nombre de tours et de détours
+afin de nous donner le change, mais j'étais trop habitué A toutes
+ces ruses pour me laisser tromper. En partant de l'endroit où nous
+les avions surpris, ils s'étaient dirigés vers le sud puis marchant dans
+le cours d'un ruisseau, ils étaient revenus plusieurs milles en
+arrière.</p>
+
+<p>Nous pûmes constater qu'évidemment Paulo conduisait le parti.</p>
+
+<p>Enfin la nuit de la seconde journée, il faisait un clair de lune
+magnifique. Nous étions dispersés, les uns des autres, l'oeil et
+l'oreille au guet, lorsque tout à coup, une modulation d'abord, puis
+le cri du merle siffleur s'élevant à une petite distance arriva à mes
+oreilles. C'était le signal de ralliement, l'ennemi devait être en
+vue de quelqu'un de notre bande.</p>
+
+<p>Nous nous glissâmes avec des précautions infinies vers le lieu
+d'où était parti le cri. Nous aperçûmes effectivement dans un
+cran de rochers deux points lumineux et le canon d'une carabine
+qui brillait au rayon de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu.
+Deux balles d'un autre côté vinrent siffler auprès de moi. Trois
+autres coups partis des nôtres répondirent aux deux premiers.</p>
+
+<p>J'avais bien recommandé à mes hommes de se tenir à l'abri des
+arbres et de se coucher à plat ventre sitôt qu'ils auraient tiré.
+C'est ce qu'ils firent. Ils durent à cette précaution de n'être pas
+atteints par les balles.</p>
+
+<p>Quelques secondes après, Je reconnu le son de la grosse carabine
+de Baptiste et j'aperçus en même temps un sauvage qui dégringolait
+du haut du rocher.</p>
+
+<p>A l'assaut m'écriai-je, sans leur donner le temps de recharger
+et le couteau aux dents, nous nous précipitâmes sur eux. Paulo
+comprit alors qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une
+lutte désespérée dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes
+qu'il commandait étaient bien propres à lui inspirer de la
+confiance. C'étaient des gens déterminés et dont les forces
+devaient être décuplées par l'idée que s'ils tombaient vivants entre
+nos mains, la potence les attendaient.</p>
+
+<p>Le coup de fusil de Baptiste seul avait porté, le mien avait
+fait voler en éclats la crosse de la carabine de la sentinelle.</p>
+
+<p>Nous étions cinq contre cinq, la partie était égale. Ce fut la
+crosse de nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les
+bandits étaient exercés à parer les coups. Les crosses volèrent en
+éclats et la lutte au couteau s'en suivit.</p>
+
+<p>Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une
+heure après, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille
+était inondé de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les
+convulsions de l'agonie. Deux autres blessés étaient un peu plus
+loin, mais ceux-là fortement liés. Trois de mes malheureux compagnons
+dont Baptiste et moi pansions les malheureuses blessures,
+nageaient dans leur sang. Le Normand, le Gascon, Bidoune
+étaient blessés plus sévèrement que nos ennemis qui se trouvaient
+être Paulo et son complice. Bidoune avait reçu un coup de couteau
+en pleine poitrine.</p>
+
+<p>Après avoir pansé les blessures du mieux que nous pûmes, Baptiste
+et moi qui n'avions reçu que de légères égratignures, nous
+nous mîmes à faire un abri, car il ne fallait pas songer à se mettre
+en route pour gagner les habitations dans l'état ou étaient nos amis.</p>
+
+<p>Lorsque le soleil du lendemain éclaira le lieu du carnage, je
+ne pus voir sans frémir les cadavres de ces hommes forts et braves,
+dont la vigueur et la jeunesse auraient pu être si utiles, si elles
+eussent été tournées au bien.</p>
+
+<p>Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grâce à la perte de
+sang qui avait diminué leurs forces, conservaient sur leurs
+figures pâlies, l'expression d'une sauvage férocité.</p>
+
+<p>Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement.
+Le nombre de blessés et de pansements que j'avais vus dans nos
+guerres m'avait donné quelqu'idée de chirurgie et quelques connaissances
+pratiques de médecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions
+sur le résultat de la blessure; lui-même de son côté pressentait
+sa fin prochaine. Cette blessure, il l'avait reçue après le
+combat de la manière la plus traîteuse.</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit, Paulo avait été blessé grièvement sans toutefois
+l'avoir été dangereusement. Par compassion, on lui avait laissé
+un bras libre. Pendant que j'étais occupé à donner des soins à
+mes chers blessés, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien
+aller le trouver, prétextant qu'il avait quelque chose d'important à
+me communiquer. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps
+de me rendre auprès de lui pour le moment. Le canadien lui porta
+ma réponse, il le supplia de lui donner à boire, ce que celui-ci
+fit volontiers. Mais Paulo se prétendait trop faible pour pouvoir
+lever la tête, alors ce brave homme se mit à genoux auprès de
+lui, lui soulève la tête d'une main tandis que de l'autre il lui présentait
+de l'eau fraîche mêlée à quelques gouttes d'eau de vie qu'il
+avait tirées de sa gourde. Tout occupé à cet acte de charité, il ne
+remarqua pas le mouvement de Paulo. Il avait glissé sa main
+libre sous lui, avait saisi son poignard et l'avait enfoncé dans la
+poitrine de son bienfaiteur. Il allait redoubler, mais le canadien
+avait eu la force de se mettre hors de ses atteintes. Ce forfait
+avait été commis en moins de temps que je ne mets à le rapporter.</p>
+
+<p>Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible
+et saisissant son casse-tête il aurait fendu le crâne du misérable si
+je ne me fusse trouvé là, pour arrêter son bras. J'eus toutes les
+peines du monde à le détourner de son projet de tuer immédiatement
+le lâche assassin. Il ne céda qu'après que je lui eusse expliqué
+combien plus terrible serait sa punition d'agoniser dans les
+chaînes d'un cachot, en attendant le jour de son procès ou le
+moment de son exécution.</p>
+
+<p>Tout en lui parlant ainsi, j'avais retiré le poignard de la blessure
+et pratiquai une saignée qui arrêta le sang, mais la respiration
+continua à devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin,
+lorsque malgré nos soins tout espoir fut perdu et que lui-même
+m'eut avoué qu'il se sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait
+plus pour longtemps, il nous fit approcher, nous chargea de ses
+derniers embrassements auprès de sa vieille mère. Il nous fit
+détacher une ceinture remplie de grosses pièces d'or qu'il nous pria
+de lui remettre et me recommanda de ne pas l'abandonner dans
+le cas où elle aurait besoin.</p>
+
+<p>Il me demanda ensuite de faire une prière qu'il récita après
+moi d'une voix râlante et entrecoupée, fit une acte de contrition et
+recommanda son âme à Dieu puis, dégageant sa main des miennes,
+il eut la force de faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt
+et expira.</p>
+
+<p>Le croirait-on, les deux scélérats pendant ce triste spectacle riaient
+d'un rire satanique?</p>
+
+<p>Le lendemain, nous le déposâmes dans sa bière. Elle était formée
+au tronc d'un pin énorme dont l'âge avait tellement creusé le
+centre que nous pûmes facilement y placer le cadavre. Les
+reste rendus à la terre, nous dressâmes sur sa tombe un petit mausolée
+de pierre brute et nous le fîmes surmonter d'une croix de
+bois. Son nom y fut gravé avec ces trois mots "repose en paix".</p>
+
+<p>Nous creusâmes aussi une tombe commune à quelque distance
+de celle du canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices
+de Paulo. Les misérables avaient conservé jusqu'au moment
+où la terre les recouvrit leur air de défi et de férocité tel que nous
+l'avons décrit déjà plus haut.</p>
+
+<p>Il nous fallut passer au delà d'un mois dans les bois pour permettre
+à nos blessés de se guérir et de reprendre quelques forces avant
+que de nous mettre en route. Paulo et son digne séide étaient
+l'objet de notre part d'une extrême surveillance. Quatre à cinq fois,
+jour et nuit, leurs liens étaient minutieusement examinés et bien
+nous en prit, car plus d'une fois nous pûmes constater qu'il faisaient
+des efforts surhumains pour s'en délivrer. Quoique entièrement
+en notre pouvoir, jamais il ne perdaient une occasion de nous
+accabler de leurs insultes les plus ignobles, soit que nous leur donnassions
+à manger ou que nous pansassions leurs plaies.</p>
+
+<p>Enfin l'état des malades devint des plus satisfaisant, les blessures
+se guérirent comme par enchantement tant le mal avait peu
+de prise sur ces charpentes granitiques.</p>
+
+<p>Un mois après cette lutte gigantesque, où nous nous étions pris
+corps à corps avec de véritables lions pour la force et de vrais
+tigres pour la férocité, nous décidâmes de nous mettre en route.</p>
+
+<p>Avant que de partir, nous allâmes nous agenouiller sur la tombe
+de notre malheureux ami, puis nous fîmes nos préparatifs de
+voyage et nous prîmes le chemin des habitations.</p>
+
+<p>Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice,
+liés de manière à ce qu'ils ne pussent s'échapper ni faire
+aucune de leurs tentatives diaboliques contre nous, formait le
+centre avec le Gascon, j'étais à l'arrière-garde.</p>
+
+<p>Nous mîmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de
+Ste. Anne, la faiblesse des blessés ne nous permettait pas d'avancer
+plus vite. Enfin lorsque nous débouchâmes du bois, toute la
+paroisse était accourue pour nous recevoir.</p>
+
+<p>Ils avaient appris notre arrivée par un chasseur que nous avions
+rencontré et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins
+de gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont
+encore présents à ma mémoire. Leurs yeux se mouillèrent de
+larmes fil entendant le récit de la mort de notre malheureux ami
+et les circonstances dans lesquelles il avait reçu le coup fatal.</p>
+
+<p>Les victimes des deux monstres les identifièrent parfaitement et
+ce fut en frémissant qu'elles s'approchèrent d'eux pour les reconnaître.
+Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver
+près de ces êtres à figures patibulaires, pleines de défi et d'effronterie,
+leur adressant encore des propos cyniques et immondes.</p>
+
+<p>Nous confiâmes nos prisonniers à la garde, de cinq hommes
+robustes et déterminés, puis nous acceptâmes le repas et l'hospitalité
+qui nous furent donnés par les citoyens.</p>
+
+<p>C'était à qui nous entoureraient de plus de soins et de prévenances.</p>
+
+<p>Nous prîmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le
+Normand avaient surtout besoin. Nous transportâmes les prisonniers
+à bord de la même barque que j'avais louée pour mon voyage
+précédent. Ils refusèrent de marcher, il fallut donc les y porter,
+une fois qu'ils y furent installés, nous fûmes obligés de leur lier
+de nouveau les jambes pour nous mettre à l'abri de leur coup de
+pieds et de les attacher solidement au fond de la barque pour qu'ils
+se se jetassent pas à l'eau.</p>
+
+<p>Dans la journée du lendemain, nous les remîmes entre les mains
+des autorités et ils furent enchaînés dans un même cachot.
+Lorsque nous prîmes congé d'eux, ils nous accablèrent des plus
+affreuses malédictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs
+chaînes, ils se fussent précipités sur nous avec une rage infernale
+pour essayer à nous dévorer à belles dents.</p>
+
+<p>Cependant ce ne fut pas sans émotion que je jetai sur Paulo un
+dernier regard et lui dit qu'il n'avait plus rien à espérer de la
+clémence des hommes et qu'il devait se préparer par le repentir à
+comparaître devant un juge plus redoutable que ceux de la terre.
+Il me répondit par d'affreux blasphèmes et d'abominables imprécations.</p>
+
+<p>Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.</p>
+
+<p>Une fois hors de la prison, je sentis intérieurement un soulagement
+indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentée allait enfin prendre
+un cours plus calme, plus tranquille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS</h3>
+
+<p>Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques
+rayons faibles qui percent à peine le dôme de feuillage jauni que
+la brise d'automne éparpille à mes pieds.</p>
+
+<p>Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquiétude,
+ce malaise dont je ne puis me débarrasser? En allant conduira
+Paulo et son complice à la prison de Québec je n'ai pas voulu aller
+voir mes soeurs, j'ai résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa
+pauvre vieille mère. Et pourtant, j'aurais été heureux d'embrasser
+ma chère enfant et de donner une bonne poignée de mains à mes
+soeurs ainsi qu'à Aglaousse. J'ai cru devoir en faire le sacrifice.</p>
+
+<p>Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie
+de toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras
+de sa mère. Peut-être une prière qu'elle m'eut adressée de
+revenir auprès d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouvé
+assez faible pour accéder à son désir.</p>
+
+<p>En agissant ainsi, j'ai cédé à la raison et au devoir.</p>
+
+<p>Il y a trois jours, j'étais agenouillé au pied d'une croix que j'ai
+fait ériger sur les bords du lac à la Truite.</p>
+
+<p>Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles
+au travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace.
+Dans leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir
+toutes les mauvaises passions qui m'avaient empêché comme tant
+d'autres de voir le flambeau religieux qui nous éclaire, et que nous
+n'apercevons que lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence,
+lui laisse un espace pour se montrer.</p>
+
+<p>Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette
+croix et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise
+action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais
+aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et
+que demain à cette heure deux grands criminels vont du haut
+d'un gibet être lancés dans l'éternité. Et dans qu'elle état paraîtront-ils
+devant le juge suprême?</p>
+
+<p>La journée s'est passée dans de tristes réflexions. L'âme de Paulo
+et celle de son complice seront jugées. Mon Dieu vont-elles trouver
+grâce auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments
+implorer un regard de votre divine miséricorde.</p>
+
+<p>C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit
+de sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes
+pensées, je ne puis fermer l'oeil.</p>
+
+<p>Demain, j'en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété.
+Mon brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des
+nouvelles des derniers instants des malheureux, mais surtout
+m'apporter une lettre de mon Adala et de mes soeurs. Combien la
+journée et la nuit vont être longues.</p>
+
+<p>8 heures P. M. Non la journée n'a pas été aussi longue que je le
+craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane
+et m'a demandé l'hospitalité. Je lui presse la main et l'attire au
+dedans de mon wigwam. Je l'aurais embrassé, tant la solitude
+me pesait, car ce frère inconnu venait peupler mon désert. Tout
+en partageant mon repas, il me raconte son histoire et celle de sa
+famille.</p>
+
+<p>C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines.
+Il y possédait une belle propriété et vivait heureux au milieu
+des joies du foyer, lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et
+la France. Il s'était enrôlé volontaire, et après dix mois de guerre,
+quand l'ennemi avait été repoussé et poursuivi jusque dans son
+propre territoire, il était revenu tout joyeux. Hélas! ses champs
+avaient été dévastés, sa maison incendiée par les barbares envahisseurs.
+Sa pauvre femme et ses deux petits enfants avaient péri
+au milieu des flammes. A peine avait-il pu recueillir parmi les
+décombres quelques os calcinés de ces êtres chéris. Tel était le
+résumé de sa narration; à chaque phrase de cette triste et lamentable
+épopée, je sentais des pleurs inonder ma figure...</p>
+
+<p>Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme
+déterminé et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la
+part des autorités, car il est chargé de remettre au gouverneur
+de Québec d'importants documents. Il a pris la route des bois,
+c'est la plus courte et la plus sure.</p>
+
+<p>Cet homme qui se montra si énergique après de tels malheurs,
+a stimulé mon courage. Il m'a exprimé une profonde gratitude
+de mon hospitalité et remercié des provisions dont j'ai rempli son
+havresac. Entre lui et moi, désormais, c'est pour la vie que nous
+conserverons une réciproque amitié. Son nom est Marquette.</p>
+
+<p>A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre
+mon attente, a été assez paisible. Je rêve quelques instants, mais
+bientôt il me semble entendre des aboiements, mes chiens répondent.
+Je m'élance hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de
+faire irruption dans ma hutte.</p>
+
+<p>Mon bon et tendre ami ne saurait être loin avec ses deux braves
+et dévoués compagnons. Ils ont reçu ordre de se rendre tous les
+trois à Québec pour donner leur témoignage dans le procès de
+Paulo et de son complice. Je les ai priés d'attendre jusqu'après
+l'exécution et de se mettre en rapport avec monsieur Odillon qui
+doit leur remettre certains papiers pour moi.</p>
+
+<p>Pendant que je m'habille à la hâte, des pas se rapprochent, c'est
+Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours à leur rencontre
+et nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont exténués
+de fatigue. Heureusement, j'ai préparé pour eux la veille au
+soir, un copieux repas et j'ai renouvelé le sapin des lits.</p>
+
+<p>Je refuse d'écouter les détails des derniers jours et de l'exécution
+dont ils ont été témoins, parce que je veux les avoir succincts et
+bien minutieux.</p>
+
+<p>Chers amis, comment reconnaître leur dévouement? Ils n'ont
+pas perdu une seule minute pour que je reçusse au plus vite les
+lettres dont ils étaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur
+repas, tant ils dévorent les aliments avec avidité. Quand leur faim
+fut un peu apaisée, ils me racontèrent qu'ils étaient partis à cinq
+heures du soir dans un canot et quand leurs bras étaient trop
+fatigués pour faire glisser le canot sur les ondes, ils ont demandé
+du secours à leurs jambes et ont pris les chemins des bois. Ils ont
+devancé de beaucoup le postillon, ils avaient tant hâte de me
+revoir et de se distraire du spectacle horrible auquel ils avaient
+assisté.</p>
+
+<p>Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques détails feint
+d'être étouffé par ses bouchées qui, prétend-il, lui font venir les
+larmes aux yeux, ce qui lui fournit un prétexte de les essuyer. Le
+Gascon a besoin, parait-il, d'une eau plus fraîche et prend de là
+occasion de sortir, pour le Normand, il m'avoue que son excessive
+fatigue lui fait couler des sueurs qui se répandent sur ses joues.
+Ces sueurs ne sont pourtant que des larmes.</p>
+
+<p>Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur
+le sort d'hommes qui les auraient massacrés s'ils en avaient trouvé
+l'occasion.</p>
+
+<p>Je vais leur en épargner le récit, car Baptiste m'a remis deux
+lettres et un cahier; l'un est du geôlier, l'autre de monsieur
+Odillon.</p>
+
+<p>Avant que de partir de Québec, j'avais payé le geôlier libéralement
+pour qu'il donnât un accès aussi libre que possible au vénérable
+prêtre que j'ai prié instamment, par une lettre de se rendre
+auprès des prisonniers et de veiller au salut de leurs âmes. De
+Paulo surtout que je n'ai malheureusement que trop contribué à
+perdre. C'est une légère réparation et un dernier effort que je
+veux tenter pour le ramener au bien.</p>
+
+<p>Mon bon ami m'a répondu qu'il se mettait de suite en route et
+qu'il me tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison
+jusqu'au jour de l'exécution, suivant le désir que je lui en avais
+exprimé. En attendant son arrivée, le geôlier s'était engagé à me
+rendre un compte exact de la conduite et des dispositions des condamnés.</p>
+
+<p>Le repas terminé, j'invite mes amis à s'étendre sur leurs lits.
+Peu de minutes après le Gascon et le Normand ronflaient à pleins
+poumons, tandis que Baptiste se tourne de mon côté et semble
+se consulter intérieurement. Il a certainement quelque chose
+d'important à me dire, car il me regarde en pleine figure et balbutie
+quelques paroles sans suite.</p>
+
+<p>Enfin il se décide à s'approcher de moi en disant: "Ne me
+grondez pas trop fort, Père Hélika, mais avant que de revenir j'ai
+été LA voir et ELLE m'a reconnu. Oh! la chère enfant qu'elle est
+belle et comme elle ma demandé avec empressement de vos nouvelles.
+Puis sans me laisser le temps d'ajouter un mot! Et les
+bonnes religieuses, et la mère d'Attenousse qui se trouvait là, avec
+quelle anxiété elles se sont informées de vous! Nom d'un nom!
+Je ne suis pourtant pas une Madeleine, mais vrai, j'ai été trop bête
+pour leur répondre. J'étais, comment vous dirai-je, tenez aussi
+incapable de parler que quand ma pauvre mère me dit dans ses
+derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te laisser
+pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnête et
+religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes
+larmes, je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je
+m'agenouillai seulement pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain
+la sainte femme n'était plus. Elle était morte sans que j'aie
+pu lui donner l'assurance que je suivrais à la lettre ses dernières
+recommandations. Maintenant, je vous avouerai que, c'est ainsi
+que je me suis trouvé en entendant les belles paroles que la Dame
+Supérieure et l'Assistante me disaient. Stupide et pleurnichant
+comme une vieille femme, je sortis ne sachant où donner la tête.
+Un homme m'attendait à la porte et est venu me reconduire
+jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous
+envoyait sans doute."</p>
+
+<p>Baptiste à ces mots me présente ce sac que j'ouvre en sa présence.
+Il contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont
+fait remettre pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe
+dans laquelle il doit y avoir une charmante petite lettre. Elle est
+si mignonne et si gentille.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hôpital,
+rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le
+grand Chef, et je me rappelle à présent que pendant que je parlais
+avec les religieuses la petite avait dit: Je vais écrire à mon père
+Hélika.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si
+elle était heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?</p>
+
+<p>Je l'embrasse à ces paroles et je lui presse la main. C'était là,
+seule marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'étais
+si ému de ces témoignages d'amitié. J'insistai pour qu'il prit
+quelque repos, il s'étendit sur son lit et ne tarda pas à s'endormir.</p>
+
+<p>Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les
+rayons du soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver
+à moi. J'ouvre le cahier et je lis le rapport et la lettre du geôlier:
+La voici.</p>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+<p>"En réponse à la demande que vous m'en avez faite, je vous
+rends compte aujourd'hui de là manière dont les prisonniers se
+sont conduits depuis leur condamnation. Après le prononcé de
+leur jugement et l'assurance que la cour leur donna qu'ils n'avaient
+aucune miséricorde à espérer des hommes et qu'ils devaient se
+préparer à paraître devant Dieu le 20 du courant, ils ont échangé
+ensemble quelques mots de fureur que nous n'avons pu saisir
+parce qu'ils étaient dits dans une langue que personne ne comprend".</p>
+
+<p>"Du 12 au 13, ils ont passé une nuit affreuse de même que tous
+leurs jours et nuits depuis leur retour à la prison. Ils ont cherché
+à s'élancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage;
+un gardien de la prison s'est approché d'eux pour essayer à les
+apaiser, mais ils se sont précipités sur lui avec la férocité de tigres
+altérés de sang. Malheureusement il était à portée de leurs atteintes
+et sans le prompt secours d'autres gardiens, il eut été impitoyablement
+massacré par ces deux monstres. Leurs chaînes sont solides,
+Dieu merci, il ne peuvent s'atteindre, car ils s'éventreraient, tant
+grande est la fureur qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette
+d'avoir à ajouter que leur conduite loin de s'améliorer parait
+augmenter en férocité d'un instant à l'autre. L'aumônier de la
+prison est venu plusieurs fois tenter tout les efforts possibles
+pour les calmer. Il a essayé à leur faire entendre des paroles de
+paix, mais ils lui ont répondu par d'épouvantables imprécations.
+Le prêtre en est sorti chaque fois de plus en plus contristé."</p>
+
+<p>"Enfin, ce soir, le 14, le vénérable abbé dont vous m'avez parlé,
+est arrivé et de suite il s'est installé auprès des prisonniers. Il m'a
+prié de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle
+douceur se reflète sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et
+pleine d'une onction à laquelle il est difficile de résister. Il s'est
+approché d'eux en leur tendant la main avec bonté et en leur
+adressant à chacun des paroles de consolation, mais les monstres,
+au lieu d'embrasser avec vénération la main que ce saint apôtre
+leur tendait, se sont rués sur lui et l'ont envoyé rouler sur la
+muraille où sa tête à été se heurter. Il s'est relevé avec calme, a
+tiré son mouchoir de sa poche et a essuyé le sang qui ruisselait de
+son front sur sa figure par la blessure qu'il s'était fait en tombant.
+Pendant ce temps, les deux scélérats poussaient d'horribles ricanements.
+Nous comprîmes de suite, en les entendant qu'ils devaient
+avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous accourus
+à son aide, mais avec une douce autorité il nous a priés de nous
+retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard chargé de
+larmes il leur a adressé à tous deux dans leur langue des paroles
+d'une douceur ineffable, mais les démons ne voulurent seulement
+pas l'entendre. Alors le saint prêtre s'est agenouillé et à longtemps
+prié pour eux. Cette prière du juste devait monter vers le ciel
+comme un parfum céleste, ils avaient comblé sans doute la mesure
+de leurs crimes car Dieu a paru leur refuser les trésors de sa miséricorde".</p>
+
+<p>"Voilà, Chef, ce que j'ai à vous raconter de ce qui s'est passé
+jusqu'à l'arrivée de Mr. Odillon. Il m'a annoncé qu'il était chargé
+de continuer le journal que j'ai commencé. Il ne me reste plus
+qu'à ajouter que l'air de plus en plus abattu et découragé du saint
+homme, me fait augurer très mal du résultat de sa divine mission."</p>
+
+<p>"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez
+leur porter de l'intérêt, qu'ils sont loin de mériter, je vous
+l'assure, je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes
+préposés à la garde de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de
+toute espèce, nous n'avons rien rencontré qui peut approcher de
+la méchanceté et de la scélératesse de ces deux brigands."</p>
+
+<p>"Agréez, Chef, l'assurance de la haute considération avec laquelle,</p>
+
+<p>je suis votre dévoué."</p>
+
+<p>GASPARD</p>
+
+<p>Geôlier de la prison de Québec.</p>
+
+<p>(Québec, 14 Septembre.)</p>
+<br><br>
+
+<p>Bien que je n'aie passé que peu de temps à causer avec le
+geôlier, j'ai reconnu en lui le type de l'honnête homme qui bien
+qu'énergique et ami de son devoir, sait tempérer les rigueurs de
+la prison par tous les moyens dont il peut disposer. Je le sais doué,
+de plus, d'un sens droit, d'un esprit expérimenté et observateur.</p>
+
+<p>Je ne puis donc me défendre d'un frémissement en songeant
+au dénouement du drame sinistre qui va se dérouler, et dont j'entrevois
+la fin affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le
+journal de monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse
+le jour de l'exécution.</p>
+<br><br>
+
+
+<p>Septembre 20, A midi</p>
+
+<p>"Mon cher frère,</p>
+
+<p>"Enfin le drame est terminé! Il y a une heure, je voyais disparaître
+dans un coin reculé du cimetière, les restes mortels du
+malheureux Paulo et de son complice. C'est la mort dans l'âme
+et encore tout rempli d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans
+les derniers jours qui ont précédé l'exécution et au moment où
+leur âme devait paraître devant le juge suprême, que je remplis la
+promesse que je vous ai faite. Croyez-le, mon frère, il y a de tristes
+moments dans la vie. Dieu arrose quelquefois de larmes bien
+amères la carrière de ses ministres."</p>
+
+<p>"Jamais peut-être dans une vie qui compte aujourd'hui près de
+quarante cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de
+découragement que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne
+m'en plains pas puisque telle a été votre volonté. Non je ne me
+plains pas des pleurs que j'ai versés pour les souffrances morales
+que j'ai endurées, mais ce qui m'afflige profondément et jetterait
+peut-être le désespoir dans mon âme, si ma conscience ne me
+disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que tous mes efforts ont été
+infructueux et inutiles pour faire germer au coeur des deux grands
+pécheurs, une pensée ou un sentiment de repentir."</p>
+
+<p>"J'incline mon néant devant les insondables décrets du Très-Haut.
+Qui sait peut-être au moment où ils allaient être lancés dans l'éternité,
+un <i>peccavi</i> que la corde ne leur a pas permis d'articuler,
+s'est-il élevé du fond de leur âme."</p>
+
+<p>"Frère, prions pour eux qu'ils aient trouvé grâce, priez aussi pour
+ce pauvre prêtre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il
+tentera de ramener à lui des âmes égarées."</p>
+
+<p>"Je suis avec estime, votre bien sincère ami."</p>
+
+<p>P. S.</p>
+
+<p>"ODILLON ptre."</p>
+
+
+<p>"J'oubliais de vous remercier de l'envoi généreux que vous
+m'avez fait. Cet argent sera distribué aux pauvres, et c'est sur
+votre tête et sur celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont
+les bénédictions qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de
+vos bienfaits."</p>
+
+<p>"ODILLON ptre."</p>
+
+<p>Septembre 17. "Je suis entré dans leur cachot vers six heures
+pour passer la nuit auprès des malheureux et essayer à verser dans
+leur coeur un peu de calme et de repentir. Ils étaient dans un état
+d'exaspération épouvantable. Leurs yeux étaient hors de tête, leurs
+figures sinistres et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains
+étaient couvertes du sang qui s'échappait des blessures que les fers
+leur avaient faites en essayant à s'élancer l'un sur l'autre pour se
+frapper et se déchirer. De leurs bouches s'échappaient une écume
+sanglante et d'affreux blasphèmes. Ma vue loin de les apaiser ne
+fit plutôt que redoubler leur rage. Ils parurent même la concentrer
+sur ma personne, car comme je m'approchais pour les calmer,
+ils se sont tous deux précipité sur moi et m'ont violemment
+repoussé. Toute la nuit s'est ainsi passée dans des paroxysmes de
+fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de raison."</p>
+
+<p>"La cause de cette haine frénétique qu'ils se portent, vient de ce
+que tous deux ont tenté de se rendre témoins du roi, avec l'assurance
+qu'ils voulaient faire donner aux autorités qu'on leur laisserait
+la vie sauve. A cette condition, ils auraient tout avoué."</p>
+
+<p>"Ces démarches, ils les avaient faites à l'insu l'un de l'autre et
+elles leur avaient été révélées le jour de leur procès. Or de tous
+les hommes celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils
+ne pardonnent jamais, c'est au délateur et au traître; aussi lorsqu'ils
+le tiennent en leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus
+horribles tortures."</p>
+
+<p>Sep: 18. "La journée ne s'est pas annoncée sous de meilleurs
+auspices. Je suis entré dans leur cachot au moment où ils prenaient
+leur déjeuner. Mon arrivée n'a fait aucune autre effet sur
+eux que de m'attirer à peine un coup d'oeil chargé de mépris,
+Tout en mangeant ils se sont lancé des regards farouches et pleins
+de menaces. Comment donc réussirai-je à faire entendre une
+parole de religion à ces hommes dont le coeur est si profondément
+gangrené par les plus exécrables passions?"</p>
+
+<p>"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur
+navré de tristesse. Mon Dieu, encore une journée et une partie
+de la nuit de perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent
+avoir d'autres résultats que de redoubler leur rage et leurs imprécations.
+Peut-être la Providence m'inspirera-t-elle demain de
+nouveaux moyens pour parvenir au but auquel j'aspire si ardemment.
+Le seul espoir que j'entretienne est de les ramener dans
+la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours qui fuient l'un
+après l'autre avec une incroyable rapidité et qui sont pour moi si
+pleins d'amertume."</p>
+
+<p>"Dans deux jours leur âme sera devant Dieu et je n'ai encore
+rien pu obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des
+hommes sera inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci à
+attendre ici bas. Deux jours seulement, c'est si peu pour se préparer
+à paraître devant le redoutable tribunal du Souverain Juge;
+devant ce regard inquisiteur qui fait dire au roi prophète dans un
+saint tremblement; <i>Ante faciem frigoris ejus quis sustinebit!!</i> Je vais
+prier, la prière est un baume divin, peut-être m'inspirera-t-elle de
+nouvelles idées."</p>
+
+<p>Sept: 19. "Mon cher frère, je suis entré un peu plus tard
+dans la cellule aujourd'hui. J'ai dès le matin fait demander
+audience dans les maisons où l'on prie pour le salut de tous.
+Monseigneur l'Evêque de Québec, m'a offert ses services d'une
+manière spontanée. Il doit aller les visiter pendant que de mon
+côté j'implorerai les prières des âmes charitables en faveur des
+malheureux qui vont mourir demain, sur la potence, car pour le
+condamné, les jours qui suivent la condamnation sont toujours la
+veille du supplice."</p>
+
+<p>"Tous m'ont promis leur concours et j'espère encore les retrouver
+dans de meilleures dispositions."</p>
+
+<p>"Je vous écris ces pages de ma chambre et maintenant il me
+semble que ce poids énorme ne pèse pas sur mes seules épaules,
+On m'a promis partout que des prières seraient offertes à Dieu.
+Elles seront dites et répétées dans chaque communauté et par
+toutes les personnes pieuses."</p>
+
+<p>"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien différente des
+jours précédents. Je m'accuse d'avoir peut-être exprimé des
+paroles d'aigreur devant ces hommes qui pourraient être plus
+malheureux et ignorants que coupables. Je dirige mes pas vers
+la prison bien décidé à leur en demander pardon. Je pourrais
+prendre Dieu à témoin, que si je les ai offensés, c'est bien involontairement
+car je donnerais de grand coeur jusqu'à la dernière
+goutte de mon sang pour leur être utile."</p>
+
+<p>"Je marche d'un pas plus léger, plus alerte car l'espérance a fait
+renaître mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degrés de
+la prison que je rencontre le saint Évêque. Il me tend la main,
+je la porte à mes lèvres avec respect, mais lui m'embrasse avec
+tendresse. Je n'ai pas le courage de l'interroger, son serrement de
+mains m'indique qu'à lui aussi était départie la part d'amertume
+comme aux bons autres prêtres qui ont tour à tour, mais en vain
+essayé d'obtenir d'eux une parole ou un signe de repentir."</p>
+
+<p>"Mon Dieu, j'ai pourtant bien prié dans les deux jours qui sont
+passés, je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer
+D'écrire."</p>
+
+<br><br>
+
+<p>19 Sept, 11 heures P. M.</p>
+
+<p>"Pardonnez à mon écriture, ma main est tremblante et peut-être
+aurez-vous de la peine à déchiffrer le pauvre griffonnage que je
+fais. A peine quelques heures vont-elles s'écouler avant que la
+justice des hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La
+dernière nuit est épouvantable."</p>
+
+<p>"Quand la réponse à leur demande d'un sursis leur a été apportée,
+hier soir, et que l'expression formelle du refus leur a été signifiée,
+jamais scène plus déchirante n'a été vue."</p>
+
+<p>"D'abord, ils ont préludé aux apprêts de leur mort d'une manière
+différente, l'un par des chants féroces et sauvages, l'autre par
+d'exécrables obscénités, puis à minuit sonnant, comme par un
+accord mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice
+s'est enveloppé la tête de sa couverture et s'est mis à moduler
+un chant bizarre mais empreint d'une telle férocité que je ne pouvais
+m'empêcher de sentir un frisson qui parcourait tout mon être.
+Paulo au contraire est tombé dans un état d'inertie et d'abattement
+dont il n'a pas pu être relevé. Le premier a continué son chant
+étrange jusqu'au moment de l'exécution. Il ne s'y mêlait presque
+plus d'accents humains. Hélas! cet homme était plus misérable
+encore que je ne pensais. Il n'était pas même idolâtre, il était
+Athée."</p>
+
+<p>"Je compris dans son chant qu'il était heureux du rendre à la
+matière ce que la matière lui avait donné, le désir de jouissances
+matérielles, et trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils
+des plus odieux. Tel avait été le but de toute sa vie."</p>
+
+<p>"Je cherchai à réveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout
+d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignèrent seulement
+pas me répondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur
+présentai un crucifix qu'ils outragèrent par leurs crachats comme
+de nouveaux Judas."</p>
+
+<p>"Enfin Paulo vers lequel je tentai une dernière espérance, me
+fit peur, je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux
+était dans un délire complet, mais un de ces délires qui ne
+s'exprime pas par d'énergiques transports, mais par des paroles
+incohérentes, où le cynisme de la pensés le dispute à l'obscénité
+de la parole."</p>
+
+<p>"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son
+passé, il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un
+calme se faisait. J'essayai bien des fois à en profiter pour me faire
+entendre. Et alors c'était plus affreux encore. Il sortait de sa
+tranquillité apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait
+qui attendait à la porte du cachot que l'heure du supplice fut
+arrivée. Il croyait voir ses gestes d'impatience parce que le moment
+ne venait pas assez vite. Il décrivait les plis et replis de la corde qui
+devait l'étrangler et qu'il croyait déjà avoir autour du cou. Il se
+représentait les vociférations de la foule rendue furieuse par le
+nombre et l'énormité de ses forfaits. Puis un instant après, il
+élevait la voix, mais alors sur un ton de supplication il conjurait
+cette même foule d'attendre au moins que la brise imprimât à
+cette masse inerte, à ce cadavre et à ces membres pantelants, un
+balancement qui les ferait se heurter sur les poteaux du gibet
+comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."</p>
+
+<p>5 heures A. M. "Rodinus continue sa mélopée inconnue.
+A quelle divinité adresse-t-il ce chant? Oh! si c'était à ce
+Dieu qu'il affecte de ne pas connaître, au moins conserverais-je une
+lueur d'espoir sur son avenir, mais non c'est une glorification de
+ses forfaits. Il les passe en revue dans sa mémoire et regrette de
+ne pouvoir en savourer les délices plus longtemps."</p>
+
+<p>10 1/2 heures A. M. "Rien n'est changé dans l'attitude de
+Rodinus. Paulo a eu un accès de frénésie épouvantable. Il se
+croyait poursuivi par ses victimes. Il leur demandait pitié, miséricorde,
+comme elles-mêmes ont dû le faire lorsqu'ils les outrageait
+ou les mettait à mort. Ses cheveux se dressaient d'épouvante, il attendait,
+disait-il des ricanements d'enfer et les cris de joie des démons
+qui le conviaient à leur horrible fête. Il entrevoyait les tortures
+des damnés, il répétait leurs lamentations et leurs gémissements.
+Son oeil était hagard, il tremblait de tous ses membres. Son grincement
+de dents augmente encore l'horreur de tous les témoins
+de cette épouvantable scène. C'est bien là la peinture que l'écriture
+nous fait de la mort du pécheur impénitent. <i>Dentibus suis
+fremet et labescet</i>. Puis il est tombé dans un état de torpeur, il
+n'est plus qu'une masse inerte."</p>
+
+<p>"Le silence du cachot n'est troublé que par le bruit de sa respiration
+stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident
+et plus saccadé. C'est la ronde du jongleur qui évoque les esprits
+infernaux. Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"</p>
+
+<p>"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui
+entrent suivis des officiers de justice."</p>
+
+<p>"Je me précipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore
+dix minutes de répit. Un des officiers tire sa montre et dit en
+secouant tristement la tête qu'il a déjà différé l'exécution de quelques
+minutes et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet
+instant comment l'eussent-ils employé? Eussent-ils enfin dans ce
+moment suprême, tourné un regard de repentir et de supplication
+vers Dieu? Hélas! je n'ose plus rien espérer que dans l'immense
+miséricorde de la Divine Providence."</p>
+
+<p>"La seule chose que j'ai pu obtenir a été l'aveu complet que
+Paulo m'a fait, et dont je ne doutais pas, qu'il était avec ses deux
+complices les meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse
+pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait
+ourdi cette trame diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline
+ressentait pour lui. Les deux autres bandits l'avaient aidé
+dans l'exécution."</p>
+
+<p>"Pendant qu'on préside aux funèbres apprêts du supplice, je vais
+de l'un à l'autre, je les exhorte en pleurant à se préparer à paraître
+devant Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de
+contrition."</p>
+
+<p>"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est
+éteinte. Son oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration
+ou plutôt un râlement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend
+rien, il ne peut plus se mouvoir."</p>
+
+<p>"Rodinus détourne la tête avec dégoût quand je lui présente
+pour la seconde fois l'image du Dieu crucifié. Il l'aurait même
+souillé de nouveau par un crachat si je ne me fusse empressé de
+le retirer."</p>
+
+<p>"Enfin la toilette est terminée, leurs chaînes leur ont été
+enlevées, ils ont la corde au cou et les mains liées derrière le dos."</p>
+
+<p>"Le cortège se met en marche. Quatre aides portent Paulo
+toujours insensible et le déposent sur la trappe fatale, Rodinus
+l'a précédé. Il a toute la stoïque férocité du sauvage. La tête haute
+il jette d'abord un regard de défi sur la foule et regarde avec
+indifférence le bourreau qui passe l'extrémité de la corde dans le
+crochet. Il ne veut pas permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses
+yeux comme on vient de le faire à Paulo."</p>
+
+<p>"La foule est à genoux et prie. Moi, la figure prosternée sur le
+gibet, j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est
+ouverte et que deux âmes viennent de paraître devant le tribunal
+suprême, et quelles sont jugées!!!... Ah! puissent-ils avoir trouvé
+miséricorde auprès de Dieu!!!!!!"</p>
+
+<p>"Voilà, mon cher frère, les détails aussi exacts que possible,
+voilà aussi la fin déplorable de ces deux grands coupables. Pourtant,
+malgré toute l'apparence de l'inutilité de nos prières, redoublons
+cependant nos instances auprès du Très-Haut. Qui sait?"</p>
+<br><br>
+
+
+<p>Je ferme en frissonnant ce journal, il m'échappe des mains.
+J'essuie les sueurs glacées qui inondent mon front.</p>
+
+<p>J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce
+monde invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la
+barrière. Ma pensée se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement
+les y attendait.</p>
+
+<p>Je ne sais combien d'heures j'ai passé dans ces pénibles
+réflexions mais tout à coup mes idées prennent un autre cours. Une
+figure angélique vient faire contraste avec les leurs que je crois
+entrevoir parmi celles des démons. Cette figure est celle d'Angeline,
+de la mère d'Adala. Il me semble entendre cette voix qui n'avait
+plus rien de terrestre à me dire, au moment où son âme allait
+s'envoler vers le ciel et après la confession que je lui avait faite:
+"Père viens m'embrasser. Je te confie mon enfant, mon Adala."</p>
+
+<p>Ce dernier nom a un effet magique. Il m'éveille comme d'un
+affreux cauchemar et la chère petite lettre d'Adala est là devant
+moi qui semble me sourire et m'inviter à l'ouvrir.</p>
+
+<p>Je la saisis avec émotion, je la tourne et retourne en tout sens
+avant que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa
+main a touché. Il faut que j'attende quelques instants avant que
+de pouvoir distinguer l'écriture, tant les larmes obscurcissent mes
+yeux.</p>
+
+<p>"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voilà déjà plus de
+quatre mois que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passé un seul
+instant sans penser à toi. Je me suis bien ennuyée et je m'ennuie
+encore beaucoup de ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et
+t'embrasser."</p>
+
+<p>"Je n'ai pas non plus oublié toutes les belles histoires que tu me
+racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient
+pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais
+de si drôles que j'en ris encore rien qu'à y penser."</p>
+
+<p>"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore
+aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se
+mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque
+chagrin que je te causais et tu étais trop bon pour me dire en quoi
+je t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne
+l'étais alors et j'ai bien hâte de te revoir pour te demander pardon."</p>
+
+<p>"J'espère, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon
+soin de ta santé car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut
+arrivé quelque malheur, je crois bien j'en mourrais."</p>
+
+<p>"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de
+ce que tu ne m'écris pas."</p>
+
+<p>"Je suis à présent une grande fille. Les bonnes religieuses me
+disent qu'elles sont très contentes de mes succès. Elles ont pour
+moi toute espèce de bontés."</p>
+
+<p>"La mère supérieure et l'assistante me font souvent venir dans
+leurs chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons,
+mais je ne sais pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles
+me parlent. Je n'ai pas besoin de rien demander, elles préviennent
+mes moindres désirs et me disent que c'est toi qui leur a donné
+l'argent pour y pourvoir."</p>
+
+<p>"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prévenances
+et je vais m'appliquer bien fort pour finir mes études au
+plus vite et aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu
+de ta petite fille."</p>
+
+<p>"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont
+été pendus ce matin. Toutes les bonnes religieuses étaient tristes
+nous aussi nous l'étions. C'est si terrible de penser que deux hommes
+vont être pendus, mais c'est plus affreux encore de songer
+qu'ils vont mourir sans s'être réconciliés avec Dieu. A dix heures
+trois quarts ce matin les glas des deux malheureux ont commencé
+à sonner. J'en frémis encore. Nous nous sommes rendues à la
+chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas osé demander s'ils ont
+fait leur paix avec Dieu."</p>
+
+<p>"Tu peux t'imaginer comme j'ai été contente de revoir mon
+ami Baptiste, aussi je l'ai embrassé bien fort."</p>
+
+<p>"Grand'mère vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte
+de ces beaux petits ouvrages en broderie sur écorce comme elle
+sait en faire. Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de
+toute espèce de fruits. J'aurais voulu que ma tante supérieure lui
+donna de l'argent, j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais
+elle m'a embrassée en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle
+n'en a besoin. Je t'en aimerais encore plus fort pour cela si j'en
+étais capable."</p>
+
+<p>"A présent je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi
+qui écris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes
+qui le fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."</p>
+
+<p>"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai
+écrire une lettre seule. Juges si je vais travailler."</p>
+
+<p>"Je t'embrasse mille et mille fois,</p>
+
+<p>Ta petite fille,"</p>
+
+<p>ADALA</p>
+
+<p>20 Septembre.</p>
+<br><br>
+
+
+<p>La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me
+plus à savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette
+délicieuse rêverie et retourner dans ma cabane.</p>
+
+<p>Mes amis étaient éveillés. Je me fis raconter les derniers jours
+des bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient été plus
+diaboliques encore dans leurs actions que le bon prêtre ne me l'avait
+dit.</p>
+
+<p>Un jour un d'eux lui avait presque coupé un doigt avec ses dents
+pendant qu'il lui présentait à boire, comme il le lui avait demandé.</p>
+
+<p>Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes
+pendant qu'il avait le dos tourné.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphèmes, d'obscénités
+de toutes sortes que ce saint prêtre n'eût entendus de leurs bouches
+et souffert avec une patience et une douceur angéliques.</p>
+
+<p>Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au
+plus vite à ma chère enfant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>VIE INTIME</h3>
+
+<p>Quoiqu'il m'en coûtât beaucoup d'être pour plusieurs années
+séparé d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par
+goût que par un besoin de distraction et de mouvement, je repris
+avec mes amis la vie de coureur des bois.</p>
+
+<p>J'étais parfaitement tranquille au sujet de ma fille chérie, je
+savais qu'elle trouverait, auprès de mes bonnes soeurs tout le bonheur
+possible. Pour lui éviter des chagrins que ma vue aurait pu
+lui causer, je résolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je
+me proposai de lui écrire deux fois par année quoique je fusse
+convaincu qu'elle était incapable de m'oublier.</p>
+
+<p>Nos préparatifs de départ ne furent pas longs et nous partîmes
+bien décidés à ne plus nous séparer et à partager à chaque retour
+au poste les profits de notre chasse.</p>
+
+<p>Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que
+tout le monde connaît. Qu'il me suffise de dire que nos chasses
+furent assez fructueuses et que je passai les cinq années qui suivirent
+dans un calme et une tranquillité d'esprit que je n'avais pas
+encore connus.</p>
+
+<p>Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beauté primitive,
+les courses dans les bois et la préparation de nos pelleteries
+faisaient le charme de nos journées. Puis le soir arrivé nous
+nous trouvions réunis autour d'un bon feu et les histoires et la
+gaîté intarissable du Normand et du Gascon, embellissaient nos
+soirées.</p>
+
+<p>Les trois années que je m'étais condamné à passer sans embrasser
+Adala, étaient expirées, je résolu de me rendre à Québec. Grande
+fut la joie de mes soeurs et de la petite en me voyant.</p>
+
+<p>L'enfant s'était admirablement développée, et avait considérablement
+grandi. Elle ne savait que faire pour me témoigner son
+bonheur. Elle riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes
+genoux et m'embrassait. Combien j'étais heureux de tous ces
+témoignages d'amour. Non je ne les eus pas changé pour tous les
+trésors de la terre.</p>
+
+<p>Je passai une semaine auprès d'elle, lui faisant visiter la ville et
+ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle éprouvait de voir tant
+de merveilles et de beautés qu'elle ne connaissait que par ouï dire.</p>
+
+<p>Il va sans dire que nous allâmes aussi chercher la grand'mère
+et l'installâmes auprès de nous pour qu'elle prit part à la joie
+commune.</p>
+
+<p>Ces huit jours furent de courte durée. Si la voix de la raison n'eut
+cédé à celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec
+moi. La vie de réclusion s'accordait peu avec le caractère d'Adala.
+Ce qu'il fallait à cette chère enfant c'était la vie libre et indépendante,
+indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle
+ressentait un entraînement véritable pour la vie demi sauvage.
+Mais il me fallut céder devant le devoir.</p>
+
+<p>Après l'avoir pressée plusieurs fois dans mes bras, je me séparai
+d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher
+et qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu'à la mort de l'un de
+nous. Aglaousse, de son côté, promit de venir nous rejoindra et
+de la visiter plus souvent encore d'ici à ce temps-là.</p>
+
+<p>Je dis adieu à mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant.
+Ces recommandations étaient bien superflues.</p>
+
+<p>Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'éloignant d'elles, et
+aussi longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un
+regard sur le toit qui recouvrait des êtres qui m'étaient plus chers
+que la vie.</p>
+
+<p>Jamais de ma vie, je n'ai éprouvé autant d'ennui que pendant
+les premiers mois qui suivirent cette séparation.</p>
+
+<p>Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient à un endroit
+désigné et nous reprîmes la vie active.</p>
+
+<p>Pendant la courte visite que j'avais faite à Adala, je lui avait
+souvent parlé du campement que nous avions établi auprès du
+Lac à la Truite. Je lui avais décrit le paysage si beau et les jouissances
+qu'on y trouvait. L'enfant avait écouté ces détails avec des
+larmes de plaisir. Elle me fit promettre en la laissant d'y construire
+un logement et que ce serait là que désormais nous habiterions.</p>
+
+<p>Ses désirs étaient pour moi des ordres impérieux, aussi vers la
+fin de la seconde année, nous construisîmes ces cabanes que je ne
+changerais pas pour le plus somptueux des palais.</p>
+
+<p>Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installés, nous goûtons
+un bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit
+venu assombrir notre ciel, a été la mort de mes deux soeurs qu'une
+épidémie a emportées successivement dans l'espace de deux mois
+Chères saintes femmes, elles se sont éteintes comme elles ont vécu,
+dans la paix du seigneur, après une carrière bien remplie d'années,
+mais encore plus de bonnes oeuvres.</p>
+
+<p>Vous ferai-je maintenant une description de la manière dont nous
+passons notre temps. Peut-être pourrait-elle vous intéresser.</p>
+
+<p>Le chant des oiseaux nous éveille dès le matin et souvent à ce
+chant s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agréable à mon
+oreille, c'est celui de mon Adala qui semble leur répondre. Elle
+a, pour ainsi dire, apprivoisé ces chers petits enfants des bois, car
+elle charme tout ce qui l'entoure.</p>
+
+<p>La culture des plantes, les broderies sur écorce, la couture et la
+lecture constituent ses occupations de la journée.</p>
+
+<p>Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d'été
+conduire son léger canot avec une adresse merveilleuse, sur les
+eaux tranquilles du lac. Puis quand tout est silencieux dans la
+nature, sa voix s'élève pure et argentine pour chanter un de ces,
+cantiques si touchants par leur naïve beauté, et qui sont une
+prière, une invocation.</p>
+
+<p>C'est alors que les échos des montagnes saisissent ces notes si
+fraîches, qu'ils les répètent et se les renvoient les uns aux autres
+comme s'ils voulaient se les graver profondément dans leur
+mémoire.</p>
+
+<p>Parfois aussi je l'amène à des expéditions de chasse, mais ces
+jours-là, je suis presque toujours certain de faire buisson creux.
+Il ne faut pas tirer sur ce pauvre lièvre qui ne nous fait aucun
+mal, dit-elle, n'abattez pas cette mère perdrix qui peut-être laisserait
+des enfants orphelins et personne alors pourvoirait à leur nourriture.</p>
+
+<p>Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se
+présente, oh! alors malheur à lui, car elle tire avec la plus grande
+précision. Elle aime beaucoup la légère carabine que je lui ai
+achetée et qui est du plus beau fini. Elle ne perd pas une
+occasion d'en faire admirer le mérite.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se promène sur les bords du lac, elle est suivi d'une
+marmotte devenue l'hôte de sa maison et sa compagne inséparable.
+Plusieurs couvées de canards sauvages qu'elle à réussi à apprivoiser
+et qui viennent manger tour à tour dans sa main, en poussant
+des cris assourdissants, lui font cortège.</p>
+
+<p>Rien de ses pas, de ces démarches, ni de ses actions, n'échappe
+aux regards ravis de sa grand'mère et des miens, nous en examinons
+tous les détails pour y trouver de nouveaux charmes, nous
+l'aimons tant.</p>
+
+<p>Son caractère est quelque peu fantasque et aventureux, mais
+d'après mes recommandations elle ne s'éloigne jamais seule de la
+maison. Deux dogues énormes, qui sauraient la protéger dans le
+cas d'une mauvaise rencontre, sont les gardes les plus sûrs.</p>
+
+<p>Le temps de chaque journée est ainsi réglé et les heures fuient
+avec une rapidité sans égale. Nous sommes loin de trouver le
+temps monotone et de vivre dans l'isolement. Chaque jour un
+chasseur ou un amateur de pêche vient nous demander un gîte.
+Nous avons aussi des nouvelles de tous cotés, car jamais ici le
+pain et l'hospitalité ne sont refusés.</p>
+
+<p>Bien souvent il y a surcroît de vie et de gaîté dans l'habitation,
+c'est qu'alors Baptiste et ses deux inséparables compagnons sont
+venus nous visiter et se reposer de leurs fatigues.</p>
+
+<p>Oh! ce sont ces jours-là de vrais dîners de <i>Gamache</i> ou de <i>Sardanapale</i>.
+Tout ce que la forêt peut offrir de gibier à plumes ou à
+poil est mis à contribution. Quelle folle gaîté préside au repas,
+le Gascon et le Normand ont eu de quinze jours à un mois pour
+renouveler leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques.
+Adala rit aux larmes, la grand'mere et moi rions de la
+voir rire et à ce concert d'éclats de rire se joint comme basse la
+grosse voix de Baptiste.</p>
+
+<p>Des histoires on passe au chant, du chant à la danse, c'est Baptiste
+qui fait la musique. Il imite avec sa voix toute espèce d'instruments.
+Ses poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble,
+ses pieds marquent la mesure et les deux français exécutent des
+cabrioles, des pas, des sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire,
+assurent-ils dans tel ou tel pays où il n'ont pourtant jamais été, la
+petite de se tordre de rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces fêtes
+se prolongent deux à trois jours.</p>
+
+<p>Mais quand les froids d'hiver commencent à nous menacer, nous
+descendons au village pour laisser passer les mois les plus
+rigoureux.</p>
+
+<p>La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui
+s'obstine à ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais
+seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai
+soin avant de les laisser de pourvoir à tous leurs besoins. Nous
+leur faisons aussi de fréquentes visites dans le cours de l'hiver.</p>
+
+<p>Nous allons habiter des appartements confortables auprès de
+l'église du hameau. Quelques bons voisins viennent fréquemment
+nous visiter. Dans la journée nous faisons des courses de traîneau
+et le soir le curé vient s'asseoir au coin du feu et nous réjouir par
+une intime et charmante causerie.</p>
+
+<p>Telle est la vie que nous menons depuis sept années. Hélas!
+elles ont été bien courtes comparées à celles du passé, mais
+aujourd'hui un nuage de tristesse vient troubler mon bonheur,
+c'est une inquiétude bien naturelle, car je sens d'un jour à l'autre
+le poids des ans qui s'appesantit sur moi.</p>
+
+<p>J'éprouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que
+mon pied qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus
+rapides, ne se traîne plus que péniblement même sur un terrain uni.</p>
+
+<p>Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec
+tristesse que quand tous les deux nous aurons quitté la terre, ce
+qui ne saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chère petite
+fille?</p>
+
+<p>Je dissimule autant que je le puis les traces de ma décrépitude,
+mais Adala semble s'en être aperçue, elle m'entoure de plus de
+soins, de prévenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un
+seul instant, elle parait inquiète. Elle me regardait l'autre jour
+avec un oeil plein de tristesse, tout à coup une larme est venue
+glisser sur ses joues, elle s'est empressée de la faire disparaître et
+de me sourire. Je lui en ai demandé la cause. C'est une vilaine
+poussière m'a-t-elle répondu!</p>
+
+<p>Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu.
+Je voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses
+compagnons n'y sont pas.</p>
+
+<p>Les deux français sont partis pour une longue expédition de
+chasse. Baptiste a pour ainsi dire abandonné la vie des bois, il
+s'est mis à la culture et nous ne le voyons plus que rarement.</p>
+
+<p>Mon Dieu, comment pourrai-je faire prévenir Monsieur Fameux
+de l'état précaire où je me trouve.</p>
+
+<p>Je me suis ouvert à lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection
+pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mère quand je
+ne serai plus. Cette mission, il l'a acceptée, car il sait que je n'ai
+personne autre à qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je
+le visse avant de mourir.</p>
+
+<p>Adala s'est bien offerte pour aller le chercher.</p>
+
+<p>La vaillante enfant je l'ai refusée. La distance est si grande et
+je crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant
+elle a si fortement insisté que j'ai cédé à ses instances, car je sens
+que mes heures sont comptées.</p>
+
+<p>En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes
+sont tombées sur mes joues et m'ont réchauffé le coeur.</p>
+
+<p>Je profite de son absence pour écrire ces dernières lignes que
+ma main tracera:</p>
+
+<p>Que je te remercie, ma chère Adala, d'avoir égayé ma triste
+vieillesse par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais
+en esprit, le courant d'une vie tourmentée, je me sentais
+écrasé sous le poids des événements de mon existence, ta franche
+gaîté est venue m'arracher bien des fois l'amertume gui peut-être
+eut fini par s'emparer de moi.</p>
+
+<p>Tu as été dans la maison la lumière, la joie et la vie, car tu en
+étais l'âme bénie. Sois donc à jamais heureuse Adala pour tout le
+bonheur que tu m'as fait.</p>
+
+<p>Que ta vie soit aussi calme que la mienne à été tourmentée.
+Que le ciel t'accorde les trésors de jouissances que je n'ai pas connues.
+Enfin sois heureuse autant que mon coeur le désire.</p>
+
+<p>Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien
+soin. Tu sais combien elle s'est dévouée pour toi, mais je connais
+trop bien ton coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu
+l'aimeras autant qu'elle t'a aimée.</p>
+
+<p>Penses aussi quelquefois à ton vieil ami Hélika, donnes-lui un
+souvenir et quand ta voix se mêlera, le soir, à la prière des anges,
+demandes miséricorde pour lui!!!!</p>
+
+<p>Adieu, Adieu...</p>
+
+<p>HÉLIKA.</p>
+
+
+<p>Ici se terminait le manuscrit.</p>
+
+<p>Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le même jour que nous fîmes
+rencontre de cette charmante enfant à la décharge du Lac.</p>
+
+<p>Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux
+dernières phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondément
+émue. Nous respectâmes sa rêverie. Du revers de sa main
+il essuya une larme, puis avec un doux sourire il nous dit; si vous
+le voulez bien, Messieurs, nous allons déjeuner.</p>
+
+<p>Effectivement l'aurore paraissait, la nuit était passée sans que
+nous nous en fussions aperçus, tant ce récit nous avait intéressé.</p>
+
+<p>Et la jeune fille, demandâmes-nous tous ensemble, qu'est-elle
+devenue?</p>
+
+<p>Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de
+vous la raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus à bien des
+souvenirs de ma vie qu'il me serait pénible de rappeler en ce
+moment.</p>
+
+<p>Si cette narration vous a présenté quelqu'intérêt, je vous réserve
+l'autre partie pour l'occasion où j'aurai le plaisir de vous revoir.</p>
+
+<p>Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant.</p>
+
+C. DeGUISE.
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #13149 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13149)
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+The Project Gutenberg EBook of Hélika, by Charles DeGuise
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Hélika
+
+Author: Charles DeGuise
+
+Release Date: August 10, 2004 [EBook #13149]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HÉLIKA ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and La bibliothèque Nationale du Québec
+
+
+
+
+HÉLIKA
+
+MEMOIRE D'UN VIEUX MAÎTRE D'ÉCOLE
+
+PAR LE
+
+Dr. CHS. DeGUISE
+
+
+
+
+
+
+
+LA RÉUNION D'AMIS.
+
+C'est en vain que nous chercherions à nouer des liens plus forts: et
+plus durables que ceux qui nous unissent à nos compagnons d'école, et à
+nos condisciples de collège. La vieille amitié d'autrefois a jeté dans
+nos coeurs des racines si profondes, que nous les sentons grandir avec
+le nombre de nos années.
+
+Lorsque rage à desséché notre veine, et que les blessures de la vie ont
+laissé sur chaque épine du chemin le reste de nos dernières illusions,
+elles viennent nous réjouir et nous consoler sous la riante et
+gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son espièglerie et son
+insouciance. Ses racines ont alors produit des fleurs précieuses que
+le vieil âge se plait à cueillir comme l'a fait l'auteur des "Anciens
+Canadiens."
+
+Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous sont restés
+plus sympathiques; parce qu'ils étaient d'un caractère plus conforme au
+nôtre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou espiègles, suivant,
+qu'ils ont pris eux-mêmes plus ou moins; de part dans nos escapades
+d'écoliers. Aussi quels francs éclats de rire, lorsque nous nous
+rencontrons et nous racontons nos réminiscences du passé, de notre vie
+d'école, et de nos années de collège.
+
+En parlant de la jeunesse, temps hélas, bien éloigné de moi aujourd'hui,
+il m'est revenu une narration, et la lecture d'un manuscrit, faite par
+un ancien maître d'école, qui sont encore l'une et l'autre dans un des
+replis de ma mémoire, comme un émouvant souvenir des temps passés.
+Ces souvenirs datent de loin, puisque je n'avais qu'à peine vingt ans
+lorsque je les entendis de la bouche du père d'Olbigny.
+
+Le père d'Olbigny était un vieux maître d'école.
+
+Il était un jour, arrivant on ne savait d'où, venu prendre possession de
+l'école de notre village.
+
+Après un examen passé devant le curé et les syndics, qui n'étaient
+malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait été décidé qu'il était
+capable de nous enseigner l'alphabet.
+
+Or, le père d'Olbigny était un homme instruit, profondément instruit.
+Il parlait, et écrivait correctement plusieurs langues anciennes et
+modernes; comme nous pûmes en juger plus tard.
+
+Son extérieur n'était rien moins que prévenant en sa faveur. Une balafre
+affreuse lui partageait transversalement la figure, et lui donnait une
+expression étrange; mais ses yeux étaient si bons, si doux et si chargés
+de tristesse; ses procédés à notre égard si affectueux et si paternels,
+que nous l'aimâmes à première vue et nous nous livrâmes à l'élude,
+crainte de lui faire de la peine. Il nous traitait tous avec la même
+bonté, mais il y avait une classe qui paraissait lui être privilégiée.
+Cette classe se composait de jeunes gens de mon âge et j'en faisais
+partie.
+
+Ce fut donc en pleurant qu'il reçut nos adieux, lorsque nous laissâmes
+l'école pour endosser la livrée de collégiens.
+
+Un soir, dix ans après, nous retrouvions les mêmes condisciples de cette
+classe, au coin du feu où nous avions été conviés par l'un de nous.
+Naturellement, nous vînmes à parler de notre temps d'enfance et de notre
+cher monsieur d'Olbigny. Il avait laissé nos endroits, et ce fut alors
+que l'un de nous, nous informa qu'il habitait une maison écartée à
+quelque distance du village de B...., et qu'il y vivait en véritable
+ermite.
+
+Nous décidâmes, séance tenante, d'aller passer une soirée avec lui.
+
+Il vivait, paraissait-il, dans un pénible état de gêne. Plusieurs de mes
+amis. étaient riches, une souscription fut ouverte et la bourse qui fut
+formée lui fut transmise sous forme de restitution. Il avait, reçu par
+ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, pendant deux ans.
+
+Au jour fixé, personne ne manqua à l'appel.
+
+Le père d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous reçut comme
+ses véritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que nous avions
+apportés le rendirent plus expansif. Il nous avoua qu'une main inconnue
+lui avait, fait une restitution; cette main, ajouta-t-il plaisamment, ne
+peut venir que du ciel, parce que je ne connais personne sur la terre
+qui me doive restitution. Ce fut après un toast pris à sa santé, et
+qu'il nous eut affectueusement remerciés, qu'il continua:
+
+Il fait bon, mes amis, d'être jeunes, de voir l'avenir se dérouler
+devant nous avec tous les rêves dorés que l'espérance nous fait
+entrevoir. Vous voir réunis autour de ma table, me rappelle une époque
+bien éloignée, et cependant à peu près analogue.
+
+Nous étions nous aussi, mes compagnons d'école et moi, autour de la
+table d'un professeur, qui avait autant de plaisir à nous recevoir que
+j'en éprouve aujourd'hui. Hélas! j'étais cette soirée-là bien gai, bien
+joyeux, et me doutais guère qu'elle aurait une si grande influence sur
+le reste de ma vie.
+
+Si je croyais que cette histoire put vous intéresser, je vous en
+raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un manuscrit,
+écrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur même d'un drame
+terrible de jalousie et de vengeance.
+
+Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutôt cette
+bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumèrent et ce fut
+avec un religieux silence que nous écoutâmes le palpitant récit qui va
+suivre:
+
+Il y a au delà de soixante ans que quelques amis et moi avions formé le
+même projet que vous exécutez, d'aller revoir notre ancien professeur.
+C'était un bon vieux curé qu'on appelait monsieur Fameux. Il habitait un
+village qui se trouvait presque sur la lisière des bois. Rien ne pouvait
+d'ailleurs mieux nous convenir. Nous avions décidé dans notre réunion,
+d'aller faire une partie de chasse et de pêche auprès d'un lac qui se
+trouvait à quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions
+qu'un faible détour à faire pour aller lui serrer la main. Outre le
+plaisir que nous éprouvions d'avance à revoir ce bon vieux père, nous
+espérions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous ferait connaître
+parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. Bien que l'heure du soir
+fut avancée, nous nous dirigeâmes vers le presbytère, et ce fut en nous
+pressant dans ses bras que monsieur Fameux nous reçut. Jamais nous ne
+pouvions arriver plus à propos, car il nous annonça au réveillon que
+lui-même partait le lendemain matin pour aller explorer des terres
+auprès du même lac, qu'on lui avait dit être très fertile, et où il
+avait intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
+sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards étendus sur le
+parquet, la tête sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par leurs
+ronflements capable de réveiller les morts. Voilà nos guides,
+ajouta-t-il.
+
+Enfin, après une intime causerie, nous récitâmes la prière et nous nous
+étendîmes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier d'entre nous
+s'endormit, le prêtre agenouillé priait encore.
+
+Le lendemain, le soleil radieux s'élevait à peine de l'horizon que nous
+étions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendîmes.
+
+Je ne sais quel charme cet homme de bien répandait sur tout ce qu'il
+faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions au dedans de
+nous un calme, une paix et un bonheur intimes que je n'ai peut-être
+jamais éprouvés depuis. Le déjeuner se se ressentit de notre disposition
+d'esprit, il fut gai et pétillant de bons mots; puis havre-sacs sur le
+dos, nous prîmes, en chantant de gais refrains, le chemin des grands
+bois.
+
+
+
+
+
+LE VOYAGE
+
+Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais à mesure
+que le soleil s'élevait, la chaleur devenait de plus en plus forte, et
+vers midi, l'air était suffocant. Les moustiques, cette journée-là,
+s'étaient liés pour soutirer le droit de passage; aussi, fallut-il que
+chacun du nous leur payât un tribut; à vrai dire, ils étaient encore
+plus avides que certains douaniers auxquels vous n'avez pas donné un
+bonus. Les enflures et les démangeaisons insupportables, que leurs
+piqûres nous causaient, faisaient presque regretter d'être venus si
+loin chercher le plaisir. De plus, les sources d'eau que nos guides
+s'attendaient à rencontrer sur notre route, étaient taries en
+conséquence de la sécheresse exceptionnelle de l'été.
+
+Vers quatre heures de l'après midi, nos gosiers étaient arides, nos
+palais desséchés et nos estomacs criaient famine. Depuis le matin, nous
+n'avions que grignoté par ci par là quelques morceaux de biscuits, tout
+en marchant. Malgré l'assurance que nos guides nous donnaient, que nous
+n'étions plus qu'à deux milles de la chute; nous allions faire halte,
+lorsque la grosse voix de Baptiste, notre premier guide, se fit
+entendre. Il avait pris les devants depuis quelque temps, et jamais
+refrain plus agréable parvint à nos oreilles. A boire, à boire, qui donc
+en voudra boire chantait-il en même temps qu'il se montra portant une
+énorme gourde bien remplie. Après que nous eûmes avidement vidé le
+contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques minutes de repos,
+nous nous remîmes en route rafraîchis et réconfortés. Les guides
+entonnèrent les gais chants des voyageurs canadiens, ensemble nous fîmes
+chorus. Point ai-je besoin de dire que ces chants n'eussent pas été
+admis au Conservatoire de Paris.
+
+Enfin haletants, fatigués, méconnaissables par l'enflure causée par les
+piqûres des mouches, nous arrivâmes sous la direction de Baptiste dans
+une charmante érablière où le bruit d'une forte chute d'eau se faisait
+entendre. C'était l'oasis désirée. Des hourras frénétiques la saluèrent.
+Nous allions nous élancer dans la direction de la chute, lorsqu'un
+sifflement aiguë et un signe énergique de Baptiste qui se tenait
+immobile au milieu du sentier, nous arrêta. Il nous montrait du doigt
+une magnifique famille de perdrix branchées sur un arbre du voisinage.
+Elles semblaient être venues s'offrir intentionnellement comme le menu
+du repas, aussi n'en fîmes nous pas fi. Quatre à cinq coups de feu
+jetèrent à nos pieds la bande emplumée. De grands battements de mains de
+la part de monsieur Fameux et des spectateurs furent la couronne de
+ce bel exploit. Notez que nous avions tiré les perdrix presqu'à bout
+portant.
+
+La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui était resté en
+arrière, arriva avec quatre beaux lièvres qu'il avait rencontrés;
+mais elle devint délirante quand nous aperçûmes bouillonner l'eau des
+cascades dont nous n'étions plus éloigné que de quelques pas.
+
+Une minute plus tard, nous étions sur les bords de la rivière et aux
+pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse contempler.
+Le spectacle était beau, grandiose, et bien digne eut-il été le seul
+de nous faire oublier les tourments de la soif et de la faim que nous
+avions endurés, mais ventre affamé n'a pas d'oreilles, c'était le temps
+ou jamais de le dire, car ce qui nous réjouit le plus et nous mit en
+belle humeur, ce fut lorsque des feux furent allumés et que les marmites
+commencèrent à bouillir. Pendant ce temps, tout le monde était à
+l'oeuvre. Les uns écorchaient les lièvres, d'autres préparaient les
+perdrix, on découpaient des tranches de lard et de jambon; quelques-uns
+enfin bûchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les
+assiettes avec des écorces de bouleau et faisait des micoines, des
+fourchettes de bois, bref enfin, tout le monde ainsi à l'oeuvre fit
+merveille, et une demi-heure après, le bruit des mâchoires eut dominé
+celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a de cela bien
+près de soixante ans et je ne crains pas de répéter aujourd'hui à la
+face du monde que jamais repas fut mieux cuit et mieux assaisonné avec
+plus grande sauce de l'appétit, que celui que nous prîmes on plutôt
+dévorâmes au pied de la chute de la décharge du Lac à la Truite. Enfin
+les appétits satisfaits, les pipes allumées, nous nous étendîmes avec
+délices sur les bords de la rivière.
+
+Il eut été difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le
+paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientôt s'enfoncer derrière
+le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage
+le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir; quelques petits écureuils,
+d'un air éveillé et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues
+coquettement retroussées, pour glaner quelques restes de notre repas;
+puis vifs comme l'éclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
+de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colère ou de plaisir.
+
+Mais la beauté qui ne pouvait être surpassée, était celle de la chute,
+avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les
+rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tout émaillés de
+diamants. L'arc-en-ciel brillait à leurs pieds de ses plus vives
+couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille
+d'abord, puis comme prise d'un accès subit de rage, se ruait un instant
+après frémissante et écumeuse de cascades en cascades, hérissant la
+crête de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colère de voir
+son cours intercepté.
+
+Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautés sauvages et
+primitives étaient égalés, surpassés peut-être par la grandeur de la
+chute elle-même.
+
+L'eau se précipitait d'une hauteur d'à peu près cinquante pieds; mais
+dans sa chute, elle rencontrait d'énormes rochers superposés les uns
+aux autres, bondissant de l'un à l'autre, elle s'élevait et retombait
+blanche et floconneuse comme la neige, pour se former un peu plus bas,
+en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce véritable peintre
+céleste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus éclatant
+coloris.
+
+La splendeur de ce tableau ne saurait être surpassée. Toutefois, un pic
+incliné d'une hauteur de cent pieds au dessus de la chute, et dont la
+base était minée par l'incessant travail de la rivière attirait notre
+attention dans ce moment. Nous en étions même à supputer, combien il lui
+faudrait de temps, avant que de parvenir à le précipiter dans l'abîme,
+lorsque sur une des pointes les plus élevées, survint une apparition
+presque fantastique.
+
+
+
+
+
+LE LAC.
+
+Cette apparition était celle d'une jeune fille mollement appuyée sur une
+légère carabine de chasse. Deux dogues énormes étaient à ses côtés. Le
+costume de cette jeune fille était demi-sauvage autant que nous en pûmes
+juger. Nous ne pouvions comme de raison, par l'éloignement, distinguer
+ses traits; mais à sa taille svelte et dégagée, au contour de ses
+épaules, et telle qu'elle nous apparut dans sa pose à la fois gracieuse
+et nonchalante, nous nous formâmes l'idée qui se confirma plus tard,
+qu'elle était admirablement belle.
+
+Monsieur Fameux la reconnut.--Adala seule, dit-il, où donc est le vieil
+Hélika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant à Baptiste, elle semble nous
+avoir reconnus tous les deux, et la voilà qui nous fait signe d'aller la
+rejoindre. Si Hélika, qui ne la laisse jamais d'un seul pas, n'est pas
+auprès d'elle; c'est qu'un malheur lui est arrivé ou qu'il gît sur son
+lit de mort. La jeune fille comprit sans doute le signe que Baptiste lui
+adressa, car elle s'assit dans une pose pleine de grâce et de tristesse,
+pendant que notre guide allait traverser la rivière plus loin dans un
+endroit guéable.
+
+Les chiens s'étaient étendus à ses pieds, comme deux vigilantes
+sentinelles. Nous aurions dû le dire déjà, Baptiste était le type du
+chasseur et du trappeur canadien. Il était par conséquent le commensal
+et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possédait la langue et les
+dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous pressâmes monsieur Fameux
+de questions. L'histoire de cette malheureuse enfant des bois est bien
+douloureuse, nous répondit-il d'une voix pleine d'émotion; mais elle ne
+m'appartient pas. C'était nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire
+plus long; mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme
+bien vous pensez ne firent que redoubler notre curiosité déjà bien
+surexcitée. Baptiste revînt au bout de quelque temps, sa bonne et
+honnête figure était empreinte de tristesse.
+
+Hélika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du secours.
+Nos coups de feu à la chasse de tantôt l'ont effrayée; elle a craint de
+rencontrer quelques pirates des bois; voilà, pourquoi elle s'est retirée
+sur l'autre rive et vous supplie d'arriver au plus vite. C'est Hélika
+qui l'envoie vous chercher; elle se fut rendue jusqu'à votre presbytère,
+si elle n'avait rencontré personne pour remplir son message auprès de
+vous. Hélika est gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il désire
+ardemment vous voir. Elle retourne immédiatement auprès de lui, avec
+l'espoir que nous la suivrons de près. Si vous n'êtes pas trop fatigué,
+mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre en marche, pendant
+que les autres guides dresseront des campements pour la nuit à vos
+jeunes compagnons. Demain, je les attendrai sur les bords du lac avec
+des canots. Le prêtre et Baptiste partirent immédiatement.
+
+La veillée se passa en conjectures. Cet incident nous avait
+singulièrement intrigués, parce qu'aucun des guides qui nous restaient
+ne pouvait donner des renseignements précis sur le nom et l'origine de
+la jeune fille. Tout ce qu'ils nous apprirent, ce fut qu'ils l'avaient
+bien souvent rencontrée dans les bois, toujours accompagnée d'un
+vieillard d'une haute stature, qui paraissait lui porter un amour et une
+sollicitude véritablement paternels. Bien plus, son attention pour elle,
+et ses soins étaient ceux de la mère la plus tendre. Ils ajoutaient
+aussi, qu'esclave de tous ses désirs, il venait de temps en temps dans
+le village, y séjourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y prenait
+les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient où
+recevaient, étaient celles de monsieur Fameux. Il la conduisait dans les
+magasins, ne regardait jamais au prix des étoffes qu'elle choisissait,
+suivant ses caprices, le prix en fut-il très élevé.
+
+L'un d'eux assurait même avoir entendu monsieur Fameux dire au père
+Hélika, tel était le nom du vieux sauvage: je suis heureux de voir
+combien vous vous donnez de peine pour former l'éducation de votre chère
+Adala, et combien elle répond admirablement à vos efforts, elle parle et
+écrit aujourd'hui parfaitement le Français.
+
+II y avait certes dans ces informations, matière plus que suffisante
+pour piquer notre curiosité déjà excitée à l'extrême. Malgré notre
+fatigue, nous mîmes longtemps avant de nous endormir tous, faisant des
+suppositions plus où moins ridicules ou extravagantes.
+
+De bonne heure, le lendemain matin, nos étions en route tout en
+discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours lorsqu'on est
+jeune, la gaîté nous était revenue Avec le repos; aussi ne mîmes-nous
+pas de temps à franchir les trois milles qui séparaient le lac du lieu
+de notre campement. Lorsque nous arrivâmes sur ses bords, deux beaux
+grands canots, creusés dans le tronc de gros pins, nous attendaient.
+Baptiste se promenait sur le rivage et du revers de sa main essuyait une
+larme.
+
+Hâtez-vous, messieurs, nous dit-il, le père Hélika désire vous voir. Il
+a paraît-il quelque confidence à vous faire, et le pauvre vieillard n'a
+plus bien longtemps à vivre. En peu d'instants nous fûmes installés dans
+les canots et pesâmes hardiment sur l'aviron.
+
+Le lac était beau ce matin là. Sa surface était plane et unie, pas une
+ride ne venait troubler le paisible miroir que nous avions devant les
+yeux. Quelques vapeurs humides s'élevaient ça et là des rochers ou de la
+masse d'eau. Elles nous apparaissaient comme les images fantastiques des
+fées de nos anciens contes. Les cris des huards se faisaient entendre de
+l'un ou l'autre rivage, tant l'atmosphère était calme. Parfois aussi, le
+martin-pêcheur nous envoyait des notes saccadées et stridentes, tantôt
+frémissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
+goujon. Les fleurs des glaïeuls, qui nageaient à la surface et
+s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser à un riche tapis de
+verdure émaillé de fleurs. Mais entre les rives et le pied des montagnes
+avoisinantes, de beaux grands arbres séculaires donnaient par les
+différentes nuances de leur feuillage un cadre magnifique au miroir qui
+s'étendait devant nous. Ces arbres avaient une grandeur et une majesté
+impossibles à décrire.
+
+Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment comme
+s'ils eussent voulu contempler leur beauté dans le cristal limpide de
+l'eau, tel que peut le faire une coquette jeune fille. D'autres au
+contraire élevaient leurs troncs énormes et secs, montrant ainsi leurs
+branches desséchées comme les membres d'un vieillard. Tandis qu'un
+bouquet verdoyant semblait, comme la tête d'un patriarche, avoir seul
+conservé un reste de sève et de vie. On voyait à ses pieds, des arbustes
+de différentes familles s'élever et sembler lui demander protection.
+
+Plus loin et du quatrième côté du lac, s'étendait une savane sombre et
+triste. Des arbres rabougris, une mousse épaisse, un terrain marécageux
+et rempli de fondrières donnaient à cet endroit un aspect solitaire
+et désolé. Il formait un contraste frappant qui faisait rassortir
+d'avantage la beauté des autres rives. Nous nageâmes en silence
+pendant quelque temps, absorbés dans la contemplation de la sauvage et
+pittoresque beauté de paysage, lorsqu'après avoir doublé un cap, nous
+aperçûmes un plateau élevé de quinze à vingt pieds qui dominait le lac
+et la rivière.
+
+
+
+
+
+HÉLIKA.
+
+Sur ce plateau qui pouvait avoir une étendue d'une dizaine d'arpents,
+trois grandes huttes se touchant les unes les autres avaient été
+élevées. L'une d'elles avait une apparence toute particulière. Bien que
+comme les autres, elle fut construite de matériaux grossiers, sa forme
+ressemblait à celle d'une chaumière, elle était plus spacieuse que
+les autres. Le houblon et quelques vignes sauvages, en la tapissant à
+l'extérieur, lui donnaient un air de fraîcheur et de bien-être. Des
+fenêtres l'éclairaient de tous côtés, les unes donnant sur le lac,
+les autres sur la rivière, Nous connaîtrons plus tard comment le
+propriétaire avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant
+la profondeur des forêts.
+
+De forts volets garnis de fer avaient été posés pour les protéger du
+dehors. Par ci par là, un trou ou plutôt une meurtrière était percée.
+Enfin, on voyait combien Hélika, puisque c'était sa demeure, était
+jaloux de veiller à la sûreté de ceux qui l'habitaient.
+
+Les deux autres étaient construites de gros morceaux de bois, superposés
+les uns aux autres, et encochées à chacune de leurs extrémités pour
+s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidité à cette construction
+toute primitive. Ce fut vers la première que Baptiste nous conduisit.
+La chambre d'entrée était spacieuse et parfaitement éclairée. Bien que
+l'ameublement en fut grossier, il offrait toutefois tout le confort
+désirable. Quelques fleurs sauvages de diverses familles y étaient
+cultivées avec le même soin que nous en prenons pour les fleurs
+exotiques. Des livres aussi étaient disposés sur quelques rayons. Mais
+ce qui frappa surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tombèrent sur un
+lit recouvert d'une peau d'ours où gisait un vieillard dont les traits
+portaient l'empreinte de la mort.
+
+Cet homme devait être bien vieux. Des rides profondes sillonnaient son
+front et ses joues en tous sens. Il avait plutôt l'air d'un spectre,
+aussi n'eut-on pas manqué de le considérer comme tel, si ses yeux noirs
+et enfoncés dans leur orbite n'eussent conservé un éclat extraordinaire.
+Ses sourcils étaient épars, son nez aquilin ressemblait au bec d'un
+oiseau de proie. Son front était haut et fuyant, ses lèvre minces et
+son menton proéminent, tout annonçait dans la figure de cet homme
+une indomptable énergie. L'ensemble de cette figure dénotait une si
+implacable férocité, qu'il eut fait frémir celui qui l'aurait rencontré
+un soir dans un chemin détourné ou sur la lisière d'un bois. Cependant,
+au moment où nous l'aperçûmes ses mains étaient jointes sur sa poitrine,
+ses lèvres s'agitaient et semblaient répéter les paroles d'une prière
+que monsieur Fameux disait à haute voix.
+
+Comme contraste, agenouillée auprès du lit, se tenait dans l'attitude de
+la prière la jeune fille de la veille. Son épaisse chevelure inondait
+ses épaules et descendait jusqu'à la ceinture. Elle avait le dos tourné
+vers la porte. C'était bien la taille que nous avions admirée le soir
+d'avant, elle offrait dans ses contours tout ce que nous avions pu
+imaginer dans nos rêves de jeune homme de plus gracieux et de plus
+parfait. Nous étions arrêtés sur le pas de la porte à contempler ce
+tableau, lorsque le bruit de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma
+vie, je n'ai vu aussi ravissante figure, nous en fûmes tous éblouis,
+fascinés. Murillo ou Raphaël eussent été heureux d'en faire la portrait
+et de le présenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
+était empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
+ses joues rehaussaient encore, s'il était possible, son angélique
+beauté. En nous apercevant, elle se retira timide et confuse dans un
+coin de la chambre; mais sur un signe du moribond elle disparut dans
+l'autre hutte. Celui-ci, après avoir jeté sur nous un regard perçant, et
+scrutateur, nous dit: "Vous devez avoir besoin, messieurs, de prendre un
+peu de nourriture et de repos, pendant que moi de mon côté, je vais avec
+ce saint homme terminer ma paix avec Dieu".
+
+Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisième cabane où un
+repas, composé de gibier et de poisson, nous avait été préparé. On
+s'était mis en frais pour nous y recevoir, car les lits, de sapin
+avaient été renouvelés. C'était, nous dit Baptiste, la maison que
+le père Hélika avait fait construire spécialement pour y exercer
+l'hospitalité, là, chasseurs canadiens ou sauvages y trouvaient toujours
+un gîte et la nourriture. Ils restèrent tous deux trois heures en tête
+à tête, et lorsqu'à l'appel de monsieur Fameux nous entrâmes dans la
+chambre du mourant, une transformation complète s'était faite sur son
+visage. Les yeux n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des
+larmes mêmes s'en échappaient. C'était bien encore la même figure
+énergique mais elle n'avait plus ce cachet de férocité, cet air empreint
+de trouble et de remords que nous avions d'abord remarqués; elle
+indiquait plutôt le calme et le recueillement intérieur qui ne
+paraissaient pas exister auparavant.
+
+Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture. Il le
+fit pour lui complaire. Le bon prêtre lui parla quelques instants à
+l'oreille; mais il secoua la tête et reprit tout haut: non Monsieur,
+c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader, ma confession doit être
+publique; puisse-t-elle être une légère expiation de mes crimes et
+servir d'exemple à ceux qui se laissent entraîner par la fougue de leurs
+passions. Un frisson involontaire parcourut les membres des assistants,
+nous pressentions quelque drame lugubre, sanguinaire peut-être, dont
+Hélika avait été le héros.
+
+Nous prîmes donc chacun une place autour de son lit, et c'est ainsi
+qu'il commença:
+
+
+
+
+
+LA CONFESSION.
+
+Plus de quatre-vingts ans ont passé sur ma tête, et la terre dans
+quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de misère qui
+devrait y être enfouie depuis mon enfance. On ne souffre pas dans le
+fond du cercueil après la mort; mais devrais-je sentir chacun des
+vers qui doivent dévorer mon cadavre, dussent-ils m'occasionner les
+souffrances les plus atroces, je remercierais Dieu de m'infliger des
+peines aussi légères; car quelques grandes qu'elles fussent, elles ne
+pourraient vous donner une idée des épouvantables tortures que les
+remords ont fait endurer à ma conscience depuis de longues bien longues
+années.
+
+Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton pénétré. Il m'a fait entendre sa
+grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai entendue,
+glacé de terreur depuis au delà de quinze ans dans le frizelis des
+feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre, je l'ai
+entendue dans le souffle léger de la brise comme dans les hurlements
+épouvantables de la tempête; et depuis le brin d'herbe jusqu'au grand
+chêne des bois; je l'ai vu dans la goutte d'eau dont je me désaltérais
+jusqu'au fruit savoureux que je voulais goûter. Je l'entendais, je le
+voyais, je le sentais en moi-même, ce vengeur inexorable des crimes que
+nous commettons et des souffrances que nous faisons endurer à nos frères
+de même que je l'ai éprouvé plus tard, sous le fouet du maître et dans
+les chaînes de l'esclavage.
+
+En prononçant ces paroles, bien que les membres du vieillard fussent
+glacés par le froid de la mort, nous voyions cependant un frémissement
+qui lui parcourait tout le corps. Sans doute qu'il remarqua notre
+surprise de l'entendre s'exprimer aussi bien, car il ajouta en
+continuant: Ne soyez pas surpris si je parle un français qui peut vous
+paraître bien pur pour un habitant des bois, mais j'appartiens à votre
+race, et c'est à une vengeance diabolique que je dois le triste état
+dans lequel vous me voyez aujourd'hui.
+
+Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux jours. Si
+vous saviez comme j'étais heureux lorsque je revenais chaque année dans
+ma famille pour y passer mes vacances. Nous étions plusieurs compagnons
+de collège de la même paroisse. Oh! que nous nous en promettions des
+parties de pêche et de chasse et comme alors nous avions le coeur léger,
+l'âme pure et tranquille. Il me semble encore voir ma vieille mère, mon
+père et mes soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour à tour
+dans leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais
+déposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour mes
+succès classiques. Puis le bon vieux curé que nous ne manquions jamais
+d'aller voir, il nous avait baptisés, fait faire notre première
+communion; de plus, il nous avait initiés aux premières notions de
+la langue latine. Il nous considérait donc comme ses enfants et nous
+recevait avec le plus grand plaisirs et la plus touchante affection. Son
+presbytère et sa table étaient toujours à notre disposition. Il était
+aussi fier de nos succès que si nous lui eussions appartenus.
+
+Nos jours de vacance se passaient en des parties de pêche et de chasse;
+mes bons parents refusant que je prisse part à leurs travaux crainte que
+je ne me fatiguasse. Le soir amenait les joyeuses veillées. Nous nous
+réunissions tantôt dans une maison, tantôt dans l'autre. Au son du
+violon nous dansions quelques rondes au milieu des rires de la plus
+folle gaîté; puis, dix heures sonnant, la voix de l'aïeule se faisait
+entendre, nous tombions à genoux et récitions en commun la prière du
+soir, et noua noua séparions en nous promettant bien de recommencer le
+lendemain.
+
+La voix du moribond à ces souvenirs se remplit d'émotion puis il ajouta
+comme se parlant à lui-même. Chers souvenirs des beaux jours du ma
+jeunesse, combien de fois avec celui des larmes de plaisir de mes bons
+parents n'êtes vous pas venus tomber sur mon coeur désespéré comme la
+rosée bienfaisante sur la fleur desséchée? Ah! pourquoi ai-je à jamais
+abandonné le sentier béni de la vertu avec ses joies si pures et si
+naïves pour céder à mon exécrable passion? Pourquoi ai-je perdu le
+touchant exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que
+me donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces
+réminiscences de son passé si fortuné, Hélika ferma les yeux comme pour
+savourer une dernière fois les délices des beaux jours de son enfance.
+Il parut se recueillir et garda le silence pendant quelque temps.
+
+Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de continuer
+son récit. "Non monsieur, répondit-il, je dois aller jusqu'au bout
+de mes forces, c'est un devoir que ma conscience m'impose, et je
+l'accomplis avec plaisir; ma résolution est inébranlable." Puis il
+demanda quelque chose pour se rafraîchir. Cette demande fut sans doute
+entendue de l'autre côté, car la même indienne dont nous avons déjà
+parlée, apporta une tisane d'une couleur verdâtre. Il but quelques
+gouttes de ce breuvage qui parut le ranimer. "Éloigne Adala, dit-il à la
+vieille, qu'elle n'entende pas ce qui me reste à dire."
+
+C'est peut-être mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur Fameux,
+mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon enfant jusqu'au
+dernier soupir, puis il reprit:
+
+Vers l'année 17... nous touchions aux vacances qui devaient commencer
+vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer aujourd'hui,
+était-ce un pressentiment qu'avec elles allaient s'éteindre pour
+toujours les joies de ma vie? Hélas! elles devaient être les dernières,
+car je terminais mon cours d'étude. Je me sentais triste et abattu. Il
+y a toujours quelque chose de solennel dans ce suprême adieu que nous
+faisons à nos belles années de collège. Le succès avait couronné mon
+travail au delà de mes espérances. Je remportai presque tous les
+premiers prix de ma classe. L'accueil que je reçus à la maison
+paternelle fut encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il était
+possible qu'il ne l'avait été les années précédentes.
+
+Mon père, ma mère et mes soeurs me reçurent avec les mêmes
+démonstrations de joie, j'étais le seul fils. Or sans être bien riche,
+ma famille jouissait d'une honnête aisance comme cultivateur. Après les
+premiers embrassements. "Il va falloir, me dit mon vieux père, bien te
+reposer mon enfant. Je t'ai acheté un beau fusil, un beau cheval est à
+l'écurie, j'ai quelques épargnes, amuses-toi, promènes-toi et surtout
+laisses là tes livres pour jouir de la vie dont tu ne connais pas encore
+les plaisirs".
+
+Puis ma mère et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle chambre
+qui avait été préparée avec tous les soins, la tendresse et l'affection
+qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement, avec quelle
+ingénieuse sollicitude on y avait déposé tous les objets qui pouvaient
+flatter mon goût et me procurer le plus grand confort.
+
+Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mère en m'embrassant,
+nous avons invité les voisins à souper, et j'espère que tu vas t'amuser
+dans la soirée puisque tous tes anciens compagnons d'enfance avec leur
+soeurs sont de la partie.
+
+En effet personne n'avait manqué à l'invitation. Les bons voisins avec
+leurs enfants étaient venus se réunir à cette fête, et je rougissais
+d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves gens venir me
+presser la main avec une considération qui tenait presque du respect; et
+me prodiguer des éloges sur mes succès, en présence des jeunes filles et
+de leurs frères.
+
+Le souper fut bien joyeux, les langues déliées par quelques verres de
+bon vieux rhum, débitaient mille et mille plaisanteries qui étaient
+saluées par des tonnerres d'éclats de rire. Les chants ensuite
+succédèrent aux bons mots, enfin la gaîté était au diapason, lorsque
+nous nous levâmes de table. Ma mère, par une délicate attention, m'avait
+fait placer auprès d'une jeune fille plus jolie, plus instruite et plus
+distinguée que ses compagnes. Cette jeune fille n'était pas précisément
+belle, elle n'était peut-être pas même jolie, tel qu'on l'entend dans
+l'acception du mot, mais sa figure était si sympathique, sa voix et son
+regard si caressants et si doux, qu'elle répandait autour d'elle un
+charme et un bonheur auxquels il était difficile de résister. Sa
+conversation était entraînante, et se ressentait de son caractère aimant
+et contemplatif, elle avait une teinte de mélancolie lorsque le sujet
+s'y prêtait, qui donnait à sa figure et à ses paroles quelque chose
+d'enivrant. Pendant le souper nous parlâmes de différentes choses, mais
+le sujet sur lequel je me surpris à l'écouter avec un indicible plaisir,
+ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautés de la nature. Ce n'était
+certes pas dans les livres qu'elle les avait étudiés, ce n'était pas non
+plus dans les ébouriffantes dissertations des romanciers; mais dans le
+grand livre de la nature, où chacun y puise les connaissances et la foi
+en celui qui a créé toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur
+et émotion, et, suspendue ses lèvres, j'écoutais les descriptions
+qu'elle me faisait. Elles débordaient, pittoresques et animées, comme
+une cascade de diamants.
+
+Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement de
+la fête, le sentiment supposé de ma supériorité, les vins qui avaient
+été versés à profusion, les éloges qu'on m'avait prodigués, tout enfin
+avait contribué à exalter mon cerveau. Mais lorsque je me levai de
+table, je sentis dans mon coeur quelque chose que je n'avais pas encore
+éprouvé.
+
+Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette jeune fille
+que je nommerai Marguerite, et quand la veillée fut finie, qu'elle
+fut partie avec ses parents, j'éprouvai un vide mêlé de charme et un
+sentiment de vague inquiétude indéfinissable. Il fallut m'avouer, que de
+l'avoir vue au bras d'un beau et loyal jeune homme, et échanger ensemble
+des paroles d'intimité en était la cause. Quelques regards que j'avais
+surpris produisirent dans mon être un bouleversement jusqu'alors
+inconnu. Ce jeune homme s'appelait Octave, il avait été mon condisciple
+de collège et jusqu'à ce temps mon ami. Il avait terminé ses études
+depuis deux ans, et était revenu prendre les travaux des champs sur
+la ferme de son père. Ça fut en vain cette nuit-li que je cherchai le
+sommeil, je la passai à me rouler sur mon lit, et, lorsque plus calme
+le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis de mon âme,
+je sentis que j'aimais éperdument Marguerite, et que le démon de la
+jalousie allait prendre possession de moi.
+
+Je formai donc la résolution du ne plus la revoir. Effectivement, bien
+des jours se passèrent, oui quinze longs jours s'écoulèrent avant que je
+la revisse, et cependant pas une heure, pas un instant au jour ou de
+la nuit sans que je pensasse, que je rêvasse à elle. Tout le monde me
+faisait des reproches sur mon air morne et abattu, j'avais perdu le
+sommeil et l'appétit. Mes parents étaient inquiets, ma bonne mère ne
+manquait pas de l'attribuer au travail excessif de mes études.
+
+Cependant il fallut céder aux obsessions et retourner aux soirées du
+village. Je croyais être assez fort pour pouvoir affronter le danger.
+J'y rencontrais fréquemment Marguerite et Octave et m'en revenais chaque
+soir de plus on plus éperdument amoureux et jaloux. Son nom m'arrivait
+sur les lèvres à chaque jeune fille dont j'apercevais dans le lointain
+la robe onduler sous les caresses de la brise. Je partais pour la chasse
+sans munitions, ni carnassière et allais m'asseoir sur le bord de la
+mer, et là, des journées entières je pensais à elle. La plainte de
+la vague gui venait tristement déferler sur la plage convenait à ma
+tristesse.
+
+Ainsi se passa ma première année chez mes parents. La demeure de
+Marguerite était presque voisine de la nôtre, nous nous visitions
+réciproquement et la voyais très fréquemment, Il était impossible
+qu'elle ne s'aperçut pas du feu qui me dévorait. Cependant sa conduite
+envers moi et ses paroles étaient toujours affectueuses et amicales,
+mais qu'étaient-elles ces marques d'amitié pour moi qui sentais au
+dedans de mon coeur un brasier dévorant? De ma fenêtre je voyais sa
+demeure, ses allées et venues et avec frémissement j'apercevais sa
+silhouette dans le lointain. Lorsqu'elle se rendait à l'église, je la
+suivais de loin et aurais été heureux de baiser les traces de ses pas
+dans la poussière du chemin.
+
+Vous pouvez juger de ce que j'éprouvais avec cet amour immense, quand je
+la voyais au bras d'Octave et avec quelle rage j'appris un jour qu'ils
+étaient fiancés. Elle devint désespoir, le jour ou je la rencontrai
+rougissante de bonheur et de plaisir, elle était amoureusement inclinée
+vers Octave et le main dans la sienne, ils se souriaient l'un à l'autre,
+Pendant que je passais ainsi toutes mes journées en folles rêveries
+amoureuses, Octave par son travail et avec l'aide de l'argent que son
+père lui avait donné s'était acquis une belle propriété, et moi je ne
+faisais rien. Ma famille était très occupée de voir la tournure que
+prenait mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne.
+Ma mère un jour à la suggestion de mon père m'en fit la remarque
+d'une manière douce et maternelle. Je lui répondis d'un ton bourru et
+grossier. La sainte femme m'écouta avec étonnement d'abord, comme si
+elle n'en pouvait croire ses oreilles ou comme si elle se fut éveillée
+d'un mauvais rêve, puis tout à coup elle fondit en larmes et m'entourant
+de ses bras elle me dit en m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres
+donc bien." Elle ne put ajouter un seul mot, les sanglots la
+suffoquèrent. Ces larmes de ma mère furent les premières qu'elle versa
+de chagrin, mais elles ne furent pas, hélas! les dernières que virent
+couler ses cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon
+ingratitude et ma méchanceté.
+
+Enfin le jour décisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux
+état.
+
+Un dimanche matin, Octave était absent, je revenais de l'église
+accompagnant Marguerite. Je résolus de profiter de l'occasion pour
+tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix émue les joies, les
+plaisirs de notre enfance, combien alors les journées étaient longues et
+ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer pour partager nos
+jeux et nos promenades. Je remontai ainsi jusqu'au temps présent. Elle
+m'écouta d'abord avec plaisir, ne sachant où je voulais en venir. Mais
+bientôt mes paroles devinrent plus significatives et plus pressantes.
+Lorsque je lui exprimai en termes brûlants combien je l'aimais, quels
+étaient mes rêves, le bonheur que j'avais fondés sur son amour et son
+union avec moi, elle rougit, puis pâlit au point que je crus qu'elle
+allait défaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances
+passées et de mon désespoir si elle refusait de se rendre à mes voeux.
+Alors des larmes abondantes glissèrent sur ses joues, mais elle ne me
+répondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon coeur, toute mon âme,
+tout mon amour passèrent dans mes paroles, elles devaient tomber sur son
+coeur de glace comme des gouttes de feu. Insensé, j'espérai un instant
+qu'elle aurait pitié de moi et se laisserait fléchir, mais ce ne fut
+qu'un éclair.
+
+Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains et
+m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me dit en
+pleurant: "Le ciel m'est à témoin que je donnerais la plus grande part
+du bonheur qu'il me destine pour vous savoir heureux. Mais pour vous
+appartenir je manquerais au serment que j'ai fait à un autre devant
+Dieu, je manquerais de plus aux cris de ma conscience et à la voix de
+mon coeur; car je ne vous cacherai pas je suis fiancée à Octave et que
+dans peu de jours nous serons irrévocablement unis." Je ne sais quelle
+transformation se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression
+des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux sur
+moi elle recula de quelques pas.
+
+"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du
+chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis faire, car
+elle sera plus que moi à la hauteur de votre intelligence et vous serez
+heureux avec elle. Octave et moi vous avons désigné une place au coin
+du feu où vous viendrez vous asseoir bien souvent, nous causerons, nous
+nous amuserons et nous nous occuperons de vous trouver une épouse digne
+de vous".
+
+Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant
+affectueusement la main. Elle était toute émue et tremblante, je la
+voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que nous
+nous quittâmes.
+
+Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et précédèrent
+leur union dans des transports de rage et de jalousie inexprimables. Mes
+parents crurent véritablement que je devenais fou furieux.
+
+Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours après, la tête
+brûlante, la figure affreusement contractée, j'entendis à l'abri d'un
+pilier de la petite église de notre paroisse le serment qu'Octave et
+Marguerite se firent de s'appartenir l'un à l'autre. J'aurais voulu voir
+le temple s'écrouler sur eux et les mettre en poussière. C'en était fait
+de moi, j'avais au fond du coeur tous les esprits du mal et tout ce
+que le coeur humain peut avoir de haine contre son semblable, je
+le ressentis pour eux. De tous les pores de ma peau sortait le cri
+vengeance, vengeance! Si elle m'eut aperçu lorsque sa robe vint me
+frôler au sortir de l'église, elle eut reculé, épouvantée comme à
+l'aspect d'un serpent.
+
+Fou, insensé, j'avais espéré jusqu'au moment solennel. Oui j'espérais
+qu'elle comprendrait toute l'immensité de mon amour et combien j'aurais
+travaillé à la rendre heureuse. Le dimanche même, malgré la publication
+des bancs, cet espoir m'enivrait encore.
+
+Vous êtes peut-être surpris qu'après tant d'années et en ce de moment
+solennel où il ne me reste que peu de temps à vivre, je vous parle avec
+autant de chaleur du passé; mais sur son lit de mort, le vieillard
+sent quelquefois son sang se réchauffer aux brûlants souvenirs de sa
+jeunesse: c'est la dernière lueur du flambeau qui va s'éteindre.
+
+Je laissai le cortège nuptial s'éloigner et m'élançai hors du temple. Je
+courus à la maison, fis un paquet de quelques hardes, me munis d'un bon
+sac de provisions et d'amples munitions, sifflai mon chien et répondant
+à peine aux douces paroles de ma mère qui pleurait en m'embrassant, je
+pris le chemin du bois.
+
+Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai appris par
+d'autres que mes deux soeurs avaient embrassé la vie religieuse dans un
+couvent des Soeurs de Charité; que mon père et ma mère joignaient leurs
+prières aux leurs pour celui qu'ils croyaient mort depuis longtemps.
+Hélas! leur fils dénaturé n'a pas été essuyer les pleurs de leurs vieux
+ans et leur fermer les yeux.
+
+
+
+
+
+DANS LES BOIS.
+
+Les forces du moribond étaient complètement épuisées. Ces souvenirs
+chargés de repentir avaient trop longtemps pesé sur son âme.
+
+Il indiqua à monsieur Fameux un endroit dans la chambre où il trouverait
+un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il nous demanda
+comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, de le publier même,
+si on le voulait, afin qu'il servit d'enseignement.
+
+Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny alla
+prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voilà, nous dit-il, qui
+complétera l'histoire d'Hélika, si elle vous présente quelqu'intérêt.
+Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses derniers moments."
+
+Il était donc évident que l'heure suprême était arrivée pour le
+vieillard, aussi le sentait-il lui-même. Il nous fit signer comme
+témoins, un testament olographe qu'il avait préparé, par lequel il
+instituait Adala, sa légatrice universelle, lui enjoignant toutefois de
+prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait monsieur
+Fameux son exécuteur testamentaire.
+
+Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le désir de rester
+encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces
+l'abandonnaient rapidement. Après un assez long entretien avec monsieur
+Fameux, sur sa demande nous rentrâmes dans la chambre. La jeune fille
+agenouillée, recevait toute en larmes la dernière bénédiction et les
+derniers baisers du mourant, pendant que la vieille indienne regardait
+d'un oeil sec et stoïque cet émouvant tableau.
+
+Bientôt après, nous nous mîmes à genoux et récitâmes les prières des
+agonisants; quelques heures plus tard, Hélika était devant Dieu. Le
+surlendemain, nous le déposâmess dans sa dernière demeure à l'endroit
+qu'il nous avait lui-même indiqué. La cérémonie fut touchante et bien
+propre à nous impressionner. La nature avait cette journée là une teinte
+morne et sombre. Le temps était couvert, le soleil voilé ne répandait
+qu'une lumière blanchâtre à travers les nuages qui le recouvraient. Une
+brise froide et glacée comme un vent d'automne, imprimait aux arbres
+des craquements et un balancement qui leur arrachaient des plaintes
+continues; elles faisaient écho aux lamentations la jeune orpheline,
+qui, la figure prosternée, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle
+reposait celui qu'elle avait aimé comme son père.
+
+Les plaintes du vent allaient s'éteindre dans les fourrés comme des
+sanglots. Le lac soulevé par la brise venait déferler ses vagues sur les
+galets du rivage avec de sourds gémissements.
+
+La cérémonie terminée, Adala toute en larmes se jeta dans les bras de
+monsieur Fameux. "Ma grand'mère et moi seules désormais sur la terre que
+deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous ne nous protégez".
+
+Tes parents, ma chère enfant, lui répondit-il d'une vois émue veillent
+sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et résignée, tant que Dieu
+me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place sur la terre;
+auprès de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient de rendre
+son âme à Dieu, t'a laissé de quoi compléter ton éducation et vivre
+richement. Bénis la Providence pour ce qu'elle a fait, car dans ses
+inscrutables desseins, elle donne en abondance d'une main ce qu'elle
+paraît ôter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, d'après l'ordre de
+ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, venir au sein de le
+civilisation, ou tu rencontreras plus de protection et te préparer à y
+remplir la mission que le ciel te destine.
+
+Ce fut avec une voix pleine d'émotion et de reconnaissance qu'Adala
+remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, après cet
+entretien, nous n'eûmes, au gré de nos désirs, que bien peu d'occasions
+de la revoir. Toujours sous la surveillance de la vieille sauvagesse;
+elle l'aidait à préparer nos repas, à renouveler le sapin de nos lits,
+pendant que nous passions nos journées à la chasse ou à la pêche et que
+le bon missionnaire explorait les terres.
+
+La journée finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et nous
+racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis l'heure du
+repos arrivée, nous donnions, dans nos prières, un souvenir au pauvre
+vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, quelque matinal que
+fut notre déjeuner, il était toujours prêt. La bonne indienne et Adala
+nous l'avaient préparé avec le plus grand soin.
+
+Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient céder aux
+attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum et la
+suavité d'une fleur sauvage, poussée sous l'ombrage des grands arbres
+de nos bosquets. Sa séduisante beauté et sa grâce naturelle étaient
+rehaussées encore s'il était possible, par la tristesse répandue sur ses
+traits et par ses habits de deuil.
+
+Est-il étonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. Bois
+Hébert, l'un de mes compagnons, se prit à l'aimer avec toute la force et
+l'ardeur du son tempérament de feu, et jamais dans le cours de sa vie
+son amour se ralentit un seul instant.
+
+Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cédai à l'entraînement, que je
+l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule fois dans la vie,
+c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon dernier amour. Bois
+Hébert était beau, riche et noble, brave comme un lion, il possédait
+de plus un caractère d'or et une générosité qui ne se démentit jamais;
+aussi obtint-il facilement la préférence sur moi, qui n'avais autre
+chose à lui offrir qu'un coeur dévoué.
+
+Ce qui vous surprendra peut-être encore plus, c'est que j'ai toujours
+été à l'un et à l'autre le plus sincère et intime ami, partageant avec
+Bois Hébert toutes les péripéties de sa vie aventureuse, et reprenant
+dans les temps de calme mes fonctions de précepteur auprès de ses
+enfants quand il eut épousé Adala.
+
+Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs qui
+coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur ces
+souvenirs qui m'émeuvent encore malgré moi. D'ailleurs, si quelqu'un
+d'entre nous en ressent le courage après la lecture de ces pages, il
+pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard de la Magdeleine".
+
+Je reprends la lecture du manuscrit, c'était, si vous vous en rappelez
+au sortir de l'église et après que Hélika eut reçu les embrassements de
+sa mère, pour prendre les grands bois.
+
+Où allais-je? où ai-je été? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. J'étais
+habitué au collège aux plus violents exercices. En gymnase j'étais de
+première habileté et l'on me considérait comme un très grand marcheur;
+ma force et ma vigueur étaient réputées extraordinaires.
+
+Lorsque la connaissance me revint, j'éprouvai une grande lassitude dans
+les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement automatique.
+Je devais être bien loin, mon pauvre chien ne me suivait plus que
+difficilement, et le soleil était monté sur les onze heures du matin.
+Mon front était brûlant et je frissonnais parce qu'une fièvre ardente me
+dévorait. J'étais auprès d'un petit ruisseau où coulait une eau fraîche
+et limpide; j'y trompai mon mouchoir et m'en enveloppai la tête; cette
+application me fit du bien. Je tirai ensuite de mon havre-sac quelques
+aliments, mais je ne pus pas même les approcher de ma bouche; je les
+jetai à mon chien qui les dévora. Quelques instants après, je dormais
+profondément, Je n'avais pas fermé l'oeil depuis longtemps et avais
+toujours marché depuis le matin de la veille. Grâce à ma forte
+constitution, lorsque je m'éveillai le lendemain, la fièvre avait
+disparu complètement et mes idées étaient parfaitement lucides.
+
+Le soleil s'était levé dans tout son éclat; un nid de fauvettes placé
+sur une branche auprès de moi, était balancé par la brise du matin. Le
+père secouant ses ailes toutes humides des gouttes de rosée, adressait
+au Créateur ses notes d'amour et de reconnaissance, pendant que la mère
+distribuait à la famiile la becquée du matin. Un instant, une seconde
+peut-être, je les contemplai avec plaisir; mais tout A coup, le démon de
+la jalousie me souffla le mot Marguerite, Marguerite, depuis deux
+jours et une nuit dans les bras d'Octave. Oh! alors je bondis dans un
+transport de rage inexprimable. Je saisis mon fusil, ajustai le musicien
+ailé et fis feu J'avais bien visé, le chantre qui m'avait éveillé par
+son ramage, tomba mort à mes pieds, la mère mortellement blessée roula
+un peu plus loin; tandis que je lançai le nid et la couvée par terre et
+les écrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaîté m'avaient paru une
+provocation dérisoire.
+
+Fou, furieux, je m'enfonçai encore plus avant dans la forêt. Ma
+conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec la
+vie honnête et et entrer dans la carrière du crime. Mais une autre voix
+me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, ce fut
+cette dernière qui l'emporta. Dès ce moment je n'eus donc plus qu'une
+idée fixe, inflexible, inexorable. Ce fut de tirer contre Octave et
+Marguerite, une vengeance terrible parce que dans ma folle méchanceté,
+je les accusais d'avoir empoisonné le bonheur de mon existence.
+
+Je l'avoue aujourd'hui, après cet acte de barbarie, j'eus peur de moi,
+quand je sondai l'abîme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. Jamais
+une créature vivante n'avait été mise à mort par moi, pour le seul
+plaisir de voir couler son sang ou par méchanceté. Mais de ce jour, le
+génie du mal s'empara de moi et se garda bien de lâcher sa proie; pour
+la première fois, je vis le sang avec une joie féroce.
+
+Je continuai donc ma marche en m'avançant du plus en plus dans la forêt;
+je marchai encore plusieurs jours, ne sachant où j'allais. Les étoiles
+et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient de boussole, et
+ma fureur, ma jalousie augmentaient à chaque pas. Tout en cheminant, je
+méditais, je m'ingéniais à trouver quelle pourrait être la plus grande
+souffrance que je pourrais leur infliger.
+
+Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se présentèrent bien à mon
+esprit, je tressaillis d'abord à cette idée, qu'Octave mort, je
+pourrais encore espérer de devenir le mari de Marguerite; mais en y
+réfléchissant, je songeai qu'elle n'était plus aujourd'huit cette chaste
+et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en augmenta
+encore s'il était possible. Pour la satisfaire, je sentis qu'il me
+fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient partager. Il
+me les fallait terribles mais incessantes.
+
+Depuis cinq jours que j'avais laissé la maison paternelle, j'errais à
+l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairière. Au
+milieu, une biche, nonchalamment couchée, suivait avec orgueil et amour
+les ébats d'un jeune faon qui folâtrait auprès d'elle. Ils étaient tous
+deux dans une parfaite sécurité. J'avais des provisions en abondance;
+mais l'instinct féroce déjà me dominait. J'ajustai donc le faon, le coup
+partit et il tomba à deux pas de sa mère. Un jet de sang s'échappa de sa
+poitrine. Surprise d'abord, la malheureuse biche regarda autour d'elle
+pour se rendre compte sans doute du lieu d'où venait le danger, puis
+ses regards se portèrent sur son petit. Il était étendu par terre, ses
+membres s'agitaient et se raidissaient sous l'étreinte d'une suprême
+agonie. D'un bond elle fut auprès de lui, et lorsqu'elle aperçut le flot
+de sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gémissement si
+triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri
+d'une inénarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles d'une
+mère, me réjouit cependant intérieurement, et ce fut avec plaisir
+que j'observai ce qui se passa. La pauvre mère, en continuant ses
+gémissements, se mit à lécher la blessure et à inonder son petit de
+son souffle, comme pour réchauffer ses membres que le froid de la mort
+saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait à soulever sa tête,
+puis s'éloignait ensuite de quelques pas comme pour l'engager à la
+suivre et à fuir avec elle. Elle revenait un instant après, recommençait
+encore à l'appeler comme elle avait dû faire bien des fois dans sa
+sollicitude maternelle, pour l'avertir d'éviter un danger; mais le
+faon ne bougeait pas, il était bien mort. A mesure que le faon se
+refroidissait et qu'elle voyait ses efforts de plus en plus inutiles,
+ses braiements devenaient plus désespérés et déchirants. Parfois elle
+courait à chaque coin de la clairière et faisait retentir les échos des
+bois de ses plaintes, comme si elle eut appelé au secours, puis elle
+revenait en toute hâte auprès de son petit, paraissant refuser de croire
+qu'un être fut assez méchant pour lui avoir donné la mort, Enfin,
+lorsqu'elle se fut assurée que tout espoir était perdu, elle s'arrêta
+morne et immobile auprès de lui, appuya ses narines sur les siennes.
+C'était le dernier baiser que donne la mère sur les lèvres glacées de
+son enfant. La clairière était d'une petite étendue, la biche avait
+la face tournée vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression
+d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en échappaient.
+
+Je le confesse, loin d'être touché de cette scène, j'y pris un froid
+et secret intérêt. Après l'avoir contemplée pendant quelque temps, je
+sortis soudain de ma cachette. Une idée diabolique venait de me frapper.
+Il ne me restait plus qu'à attendre pour la mettre à exécution. Ma
+figure devait être bien hideuse de méchanceté, car la pauvre mère
+en m'apercevant s'enfuit toute effarée en poussant de douloureux
+gémissements. Je passai auprès du faon et d'un brutal coup de pied, je
+le lançai à vingt pas plus loin. J'avais remarqué avec joie que la biche
+s'était retournée sur la lisière du bois et qu'elle m'observait. Puis je
+continuai ma route en sifflant joyeusement.
+
+
+
+
+
+DANS LA TRIBU.
+
+Je passai deux mois m'éloignant toujours des endroits où j'avais été
+autrefois si heureux, et jamais l'idée des angoisses que ma famille
+devait éprouver de mon absence ne se présenta à mon esprit. Je ne vivais
+plus depuis longtemps que de chasse et de pêche. Je m'étais ainsi
+habitué aux bruits des bois, et pouvais à mon oreille et à l'examen de
+la piste reconnaître quelle était la bête fauve, et quelquefois la tribu
+du sauvage qui avaient traversé les sentiers que je parcourais.
+
+Un soir j'étais occupé a préparer mon repas, j'avais décidé de passer la
+nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé. Depuis au delà de
+deux mois je n'avais point rencontré de créature humaine. J'étais tout
+occupé aux préparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs
+dans les bois, lorsque des craquements de branches inusités se firent
+entendre à quelques pas en arrière de moi. Je me retournai, deux yeux
+étincelants brillaient dans la demi obscurité, et mon feu faisait
+miroiter l'éclat de la lame d'un poignard déjà levé pour me percer.
+L'instinct de la conservation s'était réveillé en moi. Heureusement que
+mon fusil était sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur
+la poitrine du survenant. Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette
+ton poignard, m'écriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre,
+De mon côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et
+le conduisis auprès du feu. Gare à toi, lui dis-je, d'une voix tonnante,
+si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? Que cherches-tu ici? Il
+balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir
+en face de moi de manière que la lumière éclaira son visage. Que veux-tu
+lui demandai-je de nouveau? Il me répondit, j'ai faim, je veux manger.
+Et, certes, le gaillard m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti
+de force à lui résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il
+la dévora en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en
+donnai une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la même avidité,
+je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu.
+
+C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire. Bien que
+sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint hâve et
+amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim. Il était
+hideux, son visage reflétait toutes les mauvaises passions de son âme,
+et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était aussi laid au
+moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces races abâtardis de
+sauvages, qui ont pris tous les défauts et les vices des blancs, sans
+même en avoir conservé leurs rares qualités. Il me raconta avec un
+cynisme étrange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements
+sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis il
+confessa qu'il s'était échappé de la prison dans laquelle il avait été
+enfermé pour la troisième fois. Je compris d'après ses paroles, que ce
+n'était pas une évasion, mais le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât
+les autres prisonniers, fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait
+rejeter de son sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait
+que le jeune délinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les
+leçons des plus roués ou infâmes bandits.
+
+Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le
+dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma
+vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il
+allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait à quelques vingt
+lieues plus loin.
+
+Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta tribu?
+Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la troisième
+fois qu'ils m'ont chassé.
+
+Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton déterminé, mais malheur à eux quand
+je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger.
+
+Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux gouttes de sang
+que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe
+d'éternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus
+renégat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obéirait
+aveuglement.
+
+Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse, je
+suis toujours resté franchement l'ami de mon, pays.
+
+Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de
+lui obtenir son pardon.
+
+Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu
+nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein
+d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait
+parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait
+pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie française qui
+n'était alors, on le sait, que dans son enfance.
+
+Malgré sa répugnance il m'obéit.
+
+Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à leur
+chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était on ne peut
+plus favorable. Nous étions en 17.... L'histoire du Canada nous apprend
+combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutînmes
+contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis.
+
+J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand chef mais
+enfin il céda à mes instances et à l'assurance que je lui donnai que
+j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés.
+
+Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace
+qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que des
+affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers.
+
+Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un des
+principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi,
+et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que
+je désirasse ardemment de mourir, je voulais faire payer ma vie aussi
+chèrement que possible, je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai
+vus à mes pieds sans que la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes
+blessures nombreuses.
+
+Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. en
+misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action
+s'engageait; mais quand le feu était cessé, le premier il était à
+l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les blessés.
+
+Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel que mon
+nom Hélika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me donnait un
+ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait est que mon
+pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient aveuglement à
+mes ordres.
+
+Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire
+avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque nous apprîmes
+par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la
+paix. Nous la leur accordâmes aux conditions les plus avantageuses pour
+nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent volontiers.
+
+La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi plus
+terribles et plus inexorables les idées de vengeance. Le jour elles
+faisaient bouillonner mon sang et donnaient à ma figure une expression
+diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon sommeil et me
+faisaient entrevoir les jouissances des démons lorsqu'ils enlèvent une
+âme à leur Créateur.
+
+
+
+
+
+L'ENLÈVEMENT
+
+Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il devait
+être mon complice dans son exécution.
+
+Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades
+que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne, pour
+surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi; je me tenais cependant
+parfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs,
+d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour de la demeure
+d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il avait acheté à un mille
+du village une charmante propriété, où il jouissait avec Marguerite du
+plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors âgée de trois
+ans, était venue mettre le comble à leur félicité. Cette enfant, par sa
+rare beauté et sa gentillesse, faisait les délices de ses parents qui
+l'aimaient avec idolâtrie.
+
+Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils étaient si
+heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les faire souffrir à leur
+tour, le père et la mère d'abord et leur enfant ensuite était venu.
+Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette chère et innocente petite
+créature solidaire des tourments que j'endurais.
+
+Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo. Peu de
+jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai mon complice
+en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position,
+et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis
+d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir.
+
+Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi
+s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il avait
+su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et
+apprendre parfaitement la topographie des lieux.
+
+Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour guetter une
+occasion favorable et accomplir mon dessein.
+
+Elle était située sur une légère éminence, et dominait un agreste et
+beau paysage. Une rivière profonde l'une certaine largeur dont le cours
+était rapide, coulait à quelques arpents de sa porte. Cette rivière
+était traversée au moyen d'un bac.
+
+Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le
+temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière, de
+vastes prairies.
+
+Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il avait
+fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être engrangé le
+lendemain. Or, il fallait pour cette opération un grand nombre de bras,
+et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en réquisition,
+Cette circonstance secondait parfaitement l'exécution de mes projets.
+
+Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle,
+les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les deux figures
+hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords de ta maison,
+et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton enfant, tu serais
+morte d'épouvanté.
+
+Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi dans le
+voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.
+
+Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite et
+tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux travaux des
+champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler
+par sa mère, avait été confiée aux soins d'une vieille servante.
+
+La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois
+fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai
+à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation
+emportée par un courant rapide disparut bientôt de nos yeux, et alla se
+briser dans des cascades qui étaient à quelques milles plus loin. Au
+même moment, je remarquai que la veille servante était sortie et occupée
+pour un instant dans le jardin qui se trouvait à un demi arpent de la
+maison. Tout semblait concourir à assurer le succès de mes projets.
+
+Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était ouverte
+du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait
+du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre
+sollicitude sa mère avait orné sa couche, et rendu son lit aussi
+douillet qu'il était possible. Sur les meubles et le berceau étaient
+dispersés les jouets. Au moment où j'entrai dans la chambre, la petite
+avait quelques-uns de ces beaux rêves dorés où elle causait avec les
+anges que sa mère lui avait représentés comme de petites soeurs, car sa
+figure était épanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur
+ses lèvres. J'ai peine à me rendre compte aujourd'hui comment, malgré
+mon extrême scélératesse, je ne fus pas ému de ce touchant tableau.
+Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la
+fenêtre, et gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut
+pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader
+tellement vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un
+cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir
+en toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de
+l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre cri
+qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.
+
+Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui se
+passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs milles plus
+loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur
+permettre de traverser. Je vis les employés d'Octave et Marguerite les
+retenir pour les empêcher de se noyer, en voulant aller porter secours
+à leur enfant, sans qu'ils pussent eux-mêmes savoir quels dangers la
+menaçait.
+
+J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent
+à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres voiles dans la
+forêt, ma fuite était assurée.
+
+Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des chambres de la
+maison un brandon incendiaire, et était revenu me rejoindre tandis
+que que la vieille fille sur les bords de la rivière, s'arrachait les
+cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après elle aperçut la
+fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis courir à la maison, et
+quelques instants plus tard le feu était éteint, mais l'enfant déposée
+dans une hotte que j'avais préparée exprès était sur mes épaules, et je
+pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait
+les provisions.
+
+Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant
+qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite malheureuse,
+ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La troisième journée, nous
+devions avoir parcouru une distance considérable, et par les précautions
+que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage,
+nous étions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous
+fîmes halte, et je sortis pour la première fois l'enfant de sa hotte. La
+pauvre petite était affreusement changée, elle n'avait cessé depuis ïe
+moment de l'enlèvement de pleurer et d'appeler à grands cris sa
+mère, son père, tous ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque
+protection. La frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est
+encore présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux
+petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant
+encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui faire prendre
+quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusée.
+
+Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je
+revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient tour
+à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait étouffer des
+sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa
+mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus la férocité de lever la main sur
+elle et lui défendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom
+devant moi, puis je l'étendis sur un lit que j'avais fait préparer par
+Paulo, car véritablement je commençais à craindre que l'enfant ne mourut
+épuisée par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié
+satisfaite.
+
+Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs
+vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques heures
+après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda à manger.
+
+Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs
+aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car
+je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave,
+que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur un
+rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore au tiers
+satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le
+calice de la douleur jusqu'à la lie.
+
+Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la
+hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer une parole;
+mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à autre sur Paulo et
+sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes notre route allant vers
+le nord. Je présumais que la poursuite s'était plutôt dirigée au sud,
+parce qu'un parti d'Iroquois avait été aperçu quelques jours auparavant
+prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces
+sauvages d'ailleurs étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez
+les colons français.
+
+Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et
+arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient été
+nos alliés pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir;
+et leurs chefs me reçurent avec les plus grandes acclamations de joie.
+Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idolâtre qui avait
+conservé contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains
+que je déposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui
+promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre
+ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me
+revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu était très
+considérable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en
+argent. Cette femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas
+qu'entre ses mains l'enfant aurait tout à souffrir.
+
+Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre
+ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.
+
+Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était établi
+entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai comme guide
+conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le métier de
+trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant quatre années les
+sommes que j'avais amassées.
+
+
+
+
+
+PLAISIRS DE LA VENGEANCE
+
+Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous un
+déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de la demeure
+d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même si la douleur que je
+leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.
+
+Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un plus
+grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me
+causa la scène que je vais décrire.
+
+La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et demandai
+l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt après la vieille
+servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait
+été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine
+à reconnaître tant il était changé. Mais je refusai de manger et allai
+m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre
+chose à faire que de prendre de la nourriture.
+
+Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez lui une
+empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve et ses membres
+amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur
+sans bornes.
+
+La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai de l'autre
+coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques
+bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le
+nom d'Angeline se mêler à leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin
+des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chère
+petite fille?" Marguerite à ces paroles se levait sur son lit, et leur
+répondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie
+et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient
+emparés?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que
+monsieur le curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est
+Dieu qui l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille
+sur ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous
+sa main?"
+
+Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais différente
+du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment éternel d'être
+fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre vieille église. Oh! tu
+souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mère toutes les tortures
+les plus atroces, physiques et morales qu'un être humain puisse
+infliger. Elle était pâle, élevait parfois aussi vers le Ciel ses yeux
+baignés de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra
+notre chère petite Angeline?
+
+Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui
+voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur intime avant
+l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant tableau, je voyais les
+yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur
+désespoir, un seul mot leur eut donné une félicité suprême, mais je
+me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des délices de ma
+vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la
+pauvre mère s'adressant à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez
+sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques
+renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et
+demandai des explications.
+
+Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était
+passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure. Elle
+doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise, qui soumet
+aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je
+leur racontai quelles devaient être les souffrances qu'elle endurait
+entre leurs mains. En entendant ces détails les pauvres et malheureux
+parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants frémir et
+paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez pas plus loin.
+
+Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait
+tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et
+essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir
+de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir, elles
+étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent
+les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.
+
+
+
+
+
+AU LABRADOR.
+
+Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je
+m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis un an
+engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le
+Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis appeler
+et j'écoutai le récit de ses exploits.
+
+Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec
+un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus
+septentrionales de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador
+et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble de la chair de
+quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça et là.
+
+Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel
+d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient été
+dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait
+bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de glace qui
+leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une maladie des
+yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs d'entr'eux
+avaient déjà succombé à la faim et aux misères de toutes sortes; ils
+avaient été obligés d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs
+munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauvèrent des troupeaux de
+loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.
+
+Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva de la
+mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent avec eux dans
+leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques jours. Il y fut
+reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par la manière dont il me
+désigna l'endroit, je compris qu'il avait été, recueilli par la même
+tribu et dans le même village où j'avais été confier Angeline aux soins
+d'une vieille sauvagesse.
+
+Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille
+femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait
+battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant
+portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups
+qu'elle avait reçus.
+
+Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne doutai
+pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable avait
+reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les
+traitements qu'elle recevait.
+
+Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore qu'elle
+n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les
+Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte leur nom.
+Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des femmes et
+des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les pères Brébeuf et
+Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait fait précédemment le père
+Daniel dans les plus affreux tourments.
+
+C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés les
+Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des
+canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver
+les restes de leur tribu.
+
+Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes ennemis et
+cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.
+
+Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle au
+serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il était lâche, comme
+je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi le rôle de valet que je
+lui avais donné.
+
+Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où j'irais
+réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné à la vieille
+devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le lui avait dit.
+Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'être
+privé du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle
+avait été victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hâte de l'avoir
+auprès de moi, pour jouir au moins de ce que je lui réservais pour
+l'avenir.
+
+Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec,
+repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de la
+pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales,
+tout le monde sait que c'est aux derniers jours de décembre que les
+loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les
+glaces polaires, pour venir raser les côtes de l'Ile de Cumberland et
+celles du Labrador. C'était par conséquent vers ces endroits que la
+tribu des Montagnais s'était dirigée. Paulo me désigna dans notre route
+les endroits où plusieurs de ses anciens associés avaient trouvé la
+mort. La triste expérience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes
+gardes, aussi n'avais-je pas regardé aux dépenses pour m'assurer
+d'amples suppléments de provisions et un heureux retour.
+
+Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir,
+Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses,
+cependant ils espéraient des secours qui devaient leur venir d'un parti
+de chasseurs qui étaient allés plus loin.
+
+La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait
+souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état
+d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas frémi
+en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché cette enfant, si
+heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de
+cette marâtre. Je récompensai cette dernière en lui donnant de l'argent
+pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des
+endroits sûrs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumées
+dont je pouvais disposer, de sorte que j'étais certain de n'en pas
+manquer au retour.
+
+Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres
+et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand
+j'irais la présenter à ses parents sous un nom supposé.
+
+Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva toutes
+ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous ceux qui la
+voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte sauvage une teinte
+de tristesse et de timidité, qui donnait à sa figure un charme dont il
+était difficile de se défendre. Son caractère était sympathique, et sa
+sensibilité extrême, elle ressentait très profondément les injustices
+et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons
+procédés ne manquaient jamais de faire venir à ses yeux des larmes
+de gratitude accompagnées des plus touchants remercîments. Trois ans
+s'étaient écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je
+m'était chaque jour évertué à former son éducation et à développer son
+intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux leçons que
+je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je cultivais,
+elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une grâce et une
+délicatesse naturelle exquise.
+
+Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses
+beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque instant du jour
+de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je
+faire qui puisse t'être agréable? La manière dont elle me parlait
+semblait une supplication, une prière et faisait taire pour un moment
+mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prévenances
+et de soumission, mais le démon qui me dominait reprenait bien vite le
+dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il à l'oreille, comme ils
+devraient s'amuser de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A
+cette idée, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme
+aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'à
+Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur
+insensée, quel enivrement, quels délices de les voir souffrir avec usure
+des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas
+alors combien plus terribles et inexorables sont les châtiments que Dieu
+inflige à notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.
+
+En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma vie, les
+larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long de mes joues,
+il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment, anéanti sous le
+poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcillé aux tristes
+apprêts des bûchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un
+oeil indifférent les chairs palpitantes et dénudées des infortunés
+prisonniers de guerre, frémir sous les tisons ardents dans une dernière
+agonie.
+
+Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons
+traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides
+que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la haïssais
+de toutes les puissances de mon âme. De même que le cannibale engraisse
+son prisonnier pour le préparer à son repas de fête, ainsi ai-je fait
+d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'étais certain d'avance
+d'une obéissance aveugle envers moi.
+
+Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que par
+l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était tombée
+dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un jour le long
+d'une grande route déserte, que j'avais entendu les cris d'une toute
+jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés, elle aurait
+indubitablement servi de proie aux bêtes féroces, si je ne l'avais pas
+recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les misères
+de toutes sortes étaient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli
+pour elle le rôle de la Providence.
+
+A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait
+m'embrasser en me remerciant.
+
+Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans toutefois la
+faire reconnaître, était arrivé.
+
+Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh! qu'elle
+était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui
+avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis
+chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs informé que le
+temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Mes
+renseignements étaient bien précis, puisqu'en entrant dans la maison,
+cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne
+peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou même
+autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs
+souffrances, un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte
+l'année précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui
+y avaient mis le feu d'après mon ordre.
+
+Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter des dettes
+considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient subies; ils étaient
+donc devenus dans un état de gêne des plus apparentes. Au moment où
+nous arrivâmes, un prêtre avec une nombreuse assistance terminaient
+les derniers versets du _De Profondis_. Tout le monde était triste et
+recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous côtés, Octave venait
+d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au
+point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que
+c'était lui.
+
+La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si
+jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force
+et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles douleurs terribles les
+malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement de leur petite fille,
+quelles larmes de sang le désespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et
+Marguerite dans peu d'instants, elle aura été rejoindre Octave. Ils
+seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera terminé.
+
+Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite
+dans un autre appartement pour lui épargner la vue navrante des derniers
+moments d'Octave; le silence était parfait et nous l'entendions qui
+l'exhortait d'une voix émue et pleine d'onction à se résigner et à faire
+à Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins,
+il avait exigés d'elle. Si votre enfant est auprès des anges,
+réjouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle
+et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous
+veillerez tous deux sur elle, et dans le cas où elle serait entre les
+mains des méchants, vous la protégerez plus efficacement que vous
+n'auriez pu le faire ici-bas.
+
+Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave. On
+s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit dans la
+chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante, que
+je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant le jour de
+l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le plaça entre les
+deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les mêmes jouets que
+j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient encore là au pied de
+sa couche et comme a portée du sa main. Ils avaient été religieusement
+conservés, comme s'ils eussent espéré qu'un ange la leur ramènerait.
+Leur lustre seul avait été terni par les larmes et les baisera des
+parents désolés.
+
+Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour
+me recueillir et jouir intérieurement des ravages que la douleur et le
+désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant, je faillis pousser
+un cri de joie, mes plus extravagantes espérances étaient dépassées.
+Marguerite n'était plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni
+et collé sur des os.
+
+Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement
+effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de ceux sur
+lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte
+qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener avec
+indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.
+
+Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des voisins et de
+leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progrès du mal.
+
+Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent sur moi
+après avoir erré vaguement sur les personnes présentes. Un feu sombre et
+terrible les éclairait. C'était les derniers jets de lumière de la
+lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt une fixité
+extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis
+de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer les secrets. De plus en
+plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient auparavant, ils devenaient
+intelligents et perçants. Je ne sais ce qui se passait au dedans d'elle,
+mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle
+lisait au dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait
+sous ses prunelles me brûlait, me dévorait, et j'aurais donné tout le
+monde pour pouvoir m'y soustraire.
+
+Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, un
+frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré l'empire que
+j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante se répandit
+sur tout mon corps.
+
+Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui
+fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien que son regard
+n'eut pas été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il y avait eu dans ma
+conduite de méchanceté et de scélératesse. Je profitai toutefois de
+ce moment pour me réfugier dans un coin de la chambre d'où je pouvais
+l'observer sans qu'elle ne me vit.
+
+Pendant, ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul priait
+tout bas auprès de leurs chevets.
+
+Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna
+vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris ma place.
+Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais maintenant
+lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai décrire le
+changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce fut comme un rayon
+céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il
+passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle ferma de nouveau les yeux pour
+se recueillir encore un moment, et fit signe à la vieille servante
+d'approcher plus près d'elle, lui murmura quelques mots à l'oreille. Ces
+quelques mots que nous n'entendîmes pas nous parurent être un ordre.
+Celle-ci vint prendre Angélique qui fondait en larmes, et la conduisit
+auprès du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression
+que je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,
+d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa
+poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite: Mon enfant, ma
+chère Angeline, s'écria-t-elle, d'une voix impossible à rendre, merci,
+merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son
+enfant étroitement embrassée.
+
+À cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au bout d'une
+minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite ne souffrait plus,
+et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inondé la visage de la
+morte pendant que dans ses paroles à peine articulées, on entendait:
+ma mère, oh! ma mère...... Dieu avait permis qu'elles se reconnussent
+mutuellement.
+
+Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma joie
+féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce moment
+solennel et déchirant; je craignais que le bonheur que je ressentais
+dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en aperçut. Je
+saisis donc Angeline par la main et me précipitai vers la porte; A nous
+deux, à présent, lui dis-je, bien que la malheureuse victime répétât
+encore, ma mère, oh! ma mère, et qu'elle étouffa dans ses sanglots.
+
+
+
+
+
+LES YEUX DE MARGUERITE.
+
+Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupé que j'étais à
+poursuivre mes idées diaboliques de vengeance jusque sur Angeline, je
+n'avais pas remarqué un tout jeune homme qui avait observé avec une
+attention extraordinaire, comme je pus m'en convaincre plus tard, ce qui
+venait de se passer. Il était doué d'une perspicacité bien rare. Sans
+doute qu'il analysa tout ce qu'il y avait d'horreur et de reproches dans
+les terribles yeux de Marguerite lorsqu'ils se fixèrent sur moi, et
+qu'elle m'eut reconnu ainsi que son enfant.
+
+Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement
+dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce regard.
+Malgré tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que je fis pour
+le dissimuler, la terreur et l'épouvante qu'il me causa ne lui avaient
+pas échappé. Sans aucune défiance, je pris le chemin des bois,
+tressaillant de plaisir au souvenir des succès inespérés que j'avais
+obtenus, et méditant de nouveaux projets aussi exécrables contre
+Angeline. Une chose toutefois me revenait à l'esprit et me causait
+intérieurement un malaise indéfinissable, c'était ce regard si terrible
+qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.
+
+Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchâmes sans
+prendre un instant de repos et aussi vite qu'il était possible. Vers la
+fin de la journée, je fus obligé d'entreprendre de la porter jusqu'à une
+hutte que je savait être sur la lisière des bois et où j'avais décidé de
+passer la nuit.
+
+Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'était pas le même que
+j'avais suivi les jours précédents. Autant le premier était rempli de
+vie, de clarté et de fraîcheur sous le couvert des grands arbres,
+autant celui-ci était triste et désolé. Je l'avais préféré parce qu'il
+abrégeait notre route. Il serpentait à travers des savanes et des
+fondrières à perte de vue. Quelques mousses brûlées, quelques arbres
+rabougris épars ça et là, faisaient contraste avec les magnifiques
+chênes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres ou autres
+reptiles qui traversaient notre sentier, et se glissaient sous l'herbe
+desséchée, point de gaîté, point de chants des oiseaux. Seul parfois, un
+héron solitaire envoyait une ou deux notes gutturales et monotones, puis
+tout retombait dans le silence.
+
+Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De
+blafardes et épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient
+paraître comme entouré d'un cercle de fer chauffé à blanc. L'atmosphère
+était lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait sentir.
+Habitué par ma vie errante à observer les astres et les changements de
+température, il me fut aisé de prévoir l'approche d'un de ces terribles
+ouragans qui sont heureusement assez rares dans nos climats.
+
+La distance qui nous séparait du lieu où nous devions passer la nuit
+était encore considérable, il fallait doubler le pas si nous voulions
+y parvenir avant que l'orage éclatât, tel que tout dans la nature nous
+l'annonçait. Exaspéré moi-même par la fatigue et les mille passions qui
+me dominaient, je déposais Angeline de temps à autre et la forçais de
+marcher. Elle était épuisée; elle trébuchait à chaque pas, et malgré
+cela, je la brutalisais pour la faire avancer encore plus vite. Depuis
+plusieurs heures, je lui parlais d'une voix menaçante. J'étais le maître
+désormais, elle une victime orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu
+du sentier, puis joignant les mains et jetant sur moi un regard baigné
+de larmes, "Père, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinçai des
+dents et levai mon bâton sur elle, elle baissa la tête. "Tue moi si tu
+veux, je le mérite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je
+n'ai plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un
+éblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut assez
+long pour produire un tremblement dans tous mes membres. Marguerite avec
+son effroyable regard était entre son enfant et moi, pendant qu'à mon
+oreille résonnaient ces mots de menace et de défit "frappes si tu
+l'oses" en même temps que ses yeux jetaient des flammes.
+
+Je lançai au loin mon bâton, saisis Angeline dans mes bras et pris ma
+course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai haletant
+et épuisé à l'endroit où devait se trouver la cabane, il n'y avait plus
+qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de bois que l'incendie
+n'avait pu dévorer.
+
+Malgré mon extrême fatigue, je profitai des dernières lueurs du
+crépuscule pour chercher un gîte. Un rocher ayant un enfoncement qui
+pouvait donner abri à une seule personne, se présenta à ma vue. J'y fis
+entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et fermai l'ouverture avec
+les restes des pièces de bois que le feu avait épargnées; puis je
+me glissai sons un amas d'arbres que le vent avait renversés et qui
+formaient par leurs branches une toiture presque imperméable.
+
+Il était grand temps, car en ce moment la tempête éclatait dans toute sa
+fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir à voir le choc terrible que
+les éléments dans leur colère insensée se livrent entre eux. J'entendais
+alors sans crainte roulements du tonnerre, et je n'avais pas été ému en
+voyant la foudre écraser des arbres gigantesques à quelques pas de moi.
+Je croyais avoir vu en fait d'ouragans tout ce que la nature peut offrir
+de plus effroyable; mais jamais je n'avais été témoin d'un tumulte
+pareil, les éclats du tonnerre étaient accompagnés de torrents de grêle
+et de pluie. Le vent avec une rage indicible passait au travers des
+branches, s'enfonçait dans les anfractuosités des rochers avec des cris
+aigres et discordants qui vous glaçaient de terreur. Sous sa puissante
+étreinte, les arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gémissements.
+Il me semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour échapper à
+la force irrésistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination
+les péripéties de cette, lutte suprême; mais bientôt, un craquement
+prolongé m'annonça qu'un des géants de nos forêts venait de tomber,
+entraînant dans sa chute les arbres voisins qui n'avaient pu supporter
+son poids énorme. Pendant ce temps, les éclairs se succédaient sans
+interruption, le firmament était en feu, on eut dit du dernier jour.
+C'était un spectacle grandiose et effrayant à la fois.
+
+Jamais non plus la grande voix des éléments déchaînés ne s'était montrée
+aussi solennelle et ne m'avait empêché du fermer l'oeil; mais ce
+soir-là, je me sentais inquiet, mal à l'aise et malgré mon extrême
+fatigue, je ne pus pendant longtemps réussir à m'endormir. Toutes ces
+voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants produisaient
+sur moi l'effet de fanfares infernales.
+
+L'apparition de l'après-midi me revenait sans cesse à l'esprit et
+me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'était pas complète
+puisqu'Angeline me restait! D'un autre côté, il me semblait entendre
+encore le prêtre qui, en montrant le ciel à Marguerite, lui disait: "De
+là haut, vous et Octave protégerez votre enfant, si elle est au pouvoir
+des méchants."
+
+Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu'enfin je pus
+m'endormir, une fièvre ardente s'était emparée de moi et ma tête était
+brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J'étais au milieu d'un songe
+affreux, lorsqu'un éclat de tonnerre plus terrible que tous les autres
+vint abattre un chêne énorme à quelques pas de moi. Le bruit me fit
+ouvrir les yeux et que devins-je? en apercevant un spectre hideux penché
+sur moi! Son souffle glacé, comme le vent d'hiver m'inondait tout la
+corps. Bientôt un pétillement comme celui d'un incendie dans les bois se
+fit entendre. Des lueurs sombres et sinistres environnèrent le spectre.
+La figure s'en dégagea. Grand Dieu! que vis-je? C'était Marguerite telle
+que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le mien.
+Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette fois de même que
+dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur augmenta encore,
+lorsqu'approchant sa bouche décharnée de mon visage, elle me répéta de
+sa voix brève et sépulcrale: "Frappe si tu l'oses!" Et après ces mots,
+un autre spectre vint se placer à côté d'elle, c'était Octave, je le
+reconnus parfaitement. Ses traits à lui aussi avaient un caractère
+d'implacable sévérité. Angeline, je ne sais comment, se trouvait
+derrière eux et arrêtait leurs bras prêts à me précipiter dans un
+gouffre béant tout auprès de ma couche. Je demeurai foudroyé, anéanti
+par cette affreuse vision. Mes cheveux se dressèrent d'épouvante, une
+sueur froide et abondante s'échappa de chaque pore de ma peau; mes dents
+claquaient de terreur et pourtant malgré toutes les tentatives que
+je fis, je ne puis réussir à me soustraire à l'apparition. Vainement
+cherchai-je à l'éloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les
+bras pour la repousser, mais ils étaient rivés au sol. Ma langue ne put
+articuler un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que
+ce que je rapporte était l'effet d'un cerveau en délire; non certes,
+j'avais la fièvre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur
+souffle, j'aurais pu les toucher, si l'épouvante et la terreur n'eussent
+paralysé tout mon être. Mes chiens eux-mêmes, blottis et tremblant
+auprès moi, poussaient des gémissements plaintifs et semblaient me
+demander protection.
+
+Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais le dire.
+La force humaine a des limites: peut-être aussi l'idée d'une prière me
+vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de pitié; mais ce que je
+me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris plaintifs, que des flammes
+m'environnèrent et que je perdis connaissance.
+
+Quand je revins à moi, j'étais étendu sur un bon lit de sapins, un dôme
+de verdure me protégeait contre les rayons matinals du soleil. Les
+branches entrelacées laissent filtrer une douce lumière et la rosée du
+matin me représentaient avec les rayons du soleil qui les traversaient,
+comme un écrin de diamants.
+
+Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte de l'endroit
+où j'étais, et me rappeler ce qui s'était passé. Après un effort, je
+réussis à me mettre sur mon séant. Mes idées devinrent plus lucides.
+Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. "Où suis-je demandai-je
+d'une voix presqu'éteinte?" Au son de ma voix, elle poussa un cri de
+joie et vint m'embrasser: les mains; puis mettant un doigt mutin et
+discret sur sa bouche pour me défendre de parler, elle continua d'une
+voix émue; "Le bon Dieu nous a envoyé un grand secours! Après lui, c'est
+à une femme des bois et à son fils surtout, que tu dois de n'être pas
+brûlé vif, et moi morte de faim ou d'épuisement. Ils t'ont sauvé des
+flammes au moment ou un affreux incendie, allumé par le tonnerre,
+allait t'envelopper. Il était grand temps; crois-moi, les flammes
+t'entouraient, tes vêtements étaient en feu; Père, tu étais sans
+connaissance. Depuis bientôt dix jours, ils te soignent et nous donnent
+à tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;
+vois-tu ils m'ont défendu de te laisser parler et m'ont recommandé de te
+faire boire à ton réveil un peu de cette tisane."
+
+Enfin deux jours après je me trouvai beaucoup mieux et pus avoir
+quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien imparfaites,
+n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir à mes sauveurs inconnus
+l'expression de ma reconnaissance et les récompenses que je leur
+destinais. Ils s'obstinèrent longtemps sous un prétexte ou sous un
+autre à ne pas se montrer, mais enfin ils durent céder à mes demandes
+réitérées et je pus faire leur connaissance.
+
+Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'étaient trouvés chez Octave le jour
+de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient été pour le jeune homme et
+sa mère une véritable Providence.
+
+Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient
+mourir en proie à une fièvre ardente et ils leur avaient donné tous les
+soins possibles.
+
+Tous deux avaient donc voué à leurs protecteurs une reconnaissance sans
+bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer à leur sortie
+des bois.
+
+A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'étaient hâtés d'accourir.
+Ils avaient vu bien des fois le désespoir des malheureux parents au
+sujet de leur petite fille; mais appartenant à une autre tribu, ils
+ignoraient ce qu'elle était devenue.
+
+Aucun des incidents de la journée ne leur avait échappé. Ils avaient
+remarqué mon malaise indicible lorsque Marguerite avait fixé son regard
+sur moi et entendu le cri déchirant de la mère lorsqu'elle avait reconnu
+l'enfant. Ils avaient aussi soupçonné une partie de la vérité et
+s'étaient mis sur mes traces pour approfondir ce mystère et protéger au
+besoin la malheureuse orpheline.
+
+Cependant mes forcée se rétablirent bientôt et je pus reprendre en
+regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on à
+mesure que les forces me revenaient, l'idée de poursuivre ma vengeance
+se réveillait plus pressante, plus terrible que jamais; et malgré la
+terreur que m'inspirait encore le souvenir du la vision, je résolus
+fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque fussent les obligations
+que j'avais envers l'indienne et son fils je ne tardai pas à les prendre
+en haine. Je sentais instinctivement qu'ils allaient être de puissants
+protecteurs pour Angeline et je décidai de me soustraire à leur
+surveillance.
+
+Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mère avaient
+rejoint un parti de chasseurs et devaient être absents plusieurs
+semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des Chaleurs, sans
+que personne sut de quel côté j'allais. J'y passai cinq années au milieu
+des Abénakis, cultivant et développant, autant qu'il m'était possible,
+l'esprit et les sentiments de délicatesse de l'enfant, ne perdant durant
+ce temps aucune occasion de m'informer de Paulo et de tâcher de lui
+faire connaître l'endroit où je l'attendais, car il était indispensable
+à mes projets. Enfin un matin, il arriva tout dégradé, plus hideux et
+plus cynique encore qu'il ne l'était les dernières fois que je l'avais
+vu. Le fer rouge du bourreau lui avait imprimé sur le front le stigmate
+d'infamie. A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis mon
+hôte et mon commensal; il devint mon compagnon inséparable.
+
+Angeline pouvait alors avoir de quatorze à quinze ans, elle s'était
+admirablement développée. Sa figure était belle, son front respirait
+la douceur et la candeur. Elle m'était soumise et dévouée à l'extrême,
+s'évertuant à prévenir le moindre de mes désirs; et je savais qu'elle se
+mettrait à la torture pour me faire plaisir.
+
+Pour compléter ma vengeance, j'avais décidé de jeter cet ange de
+vertu et de bonté entre les bras du misérable Paulo. Il est facile de
+comprendre l'aversion et l'horreur que ce scélérat lui inspirait. Bien
+que je lui recommandasse de cacher ses débauches crapuleuses aux yeux de
+la jeune fille, sa scélératesse naturelle l'en empêchait. J'aurais mis
+mon projet, à exécution depuis longtemps si le regard de Marguerite ne
+m'eut encore poursuivi et n'était venu de temps en temps me faire frémir
+de terreur, lorsque surtout sa vox sépulcrale soufflait à mon oreille
+"frappe si tu l'oses."
+
+Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'à
+l'ordinaire, je me résolus à frapper le dernier coup. Je n'avais encore
+fait que des allusions détournées à Angeline quant à mon projet, et
+chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de dégoût au seul
+nom du monstre. Ce fut donc ce jour-là, après avoir pris un bon repas,
+qu'elle m'avait apprêté avec grand soin et pendant que Paulo d'après
+mes ordres, s'était absenté, que je lui signifiai formellement ce que
+j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un oeil doux et
+étonné comme pour s'assurer si j'étais sérieux, n'en pouvant croire ses
+oreilles, mais bientôt ma voix devint plus sèche et plus impérative, je
+pris le ton de la colère et l'informai que dans trois semaines, elle
+serait l'épouse de Paulo. A ces mots, elle tomba à mes pieds en les
+arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle tourna ses beaux
+grands yeux vers moi: "Oh! mon père, mon bon père, dit-elle d'une voix
+entrecoupée de sanglots, non! non! c'est impossible! Je veux toujours
+demeurer avec toi, je te soignerai dans tes vieux jours et tâcherai de
+ne jamais te donner aucune cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est
+si bon, car il faut que, sans intention, j'aie fait des choses bien
+mauvaise qui ont pu te déplaire, pour que tu veuilles me livrer à
+cet infâme. Si tu l'exiges, mon père, je laisserai la cabane et n'y
+reviendra que pour préparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu
+seras malade. Je ne te demande pour toute nourriture que de partager
+avec les chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai
+autant que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je
+m'étendrai à la porte de ton wigwam et serai toujours prête à répondre à
+ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste et à
+force du soins et de prévenances, je te ferai peut-être oublier le mal
+que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au nom de tout ce
+que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me livres pas, ne me donnes
+pas à ce misérable." En disant ces mots, la misérable enfant embrassait
+mes pieds et versait des larmes capables d'attendrir un rocher.
+
+Quels mépris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces lignes et
+quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans contre moi même
+au souvenir de cette scène déchirante. Non, dans ce moment je n'étais
+pas une créature de Dieu, je n'étais pas même un homme, j'étais un
+véritable démon incarné. Une joie féroce parcourut tout mon être et
+comme l'éclair, la rage et la jalousie que j'avais nourries depuis si
+longtemps éclatèrent plus effrayante que jamais.
+
+Au lieu d'être attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais lui
+briser la tête sur la pierre du foyer, lorsque l'éblouissement et la
+vision des yeux de Marguerite passèrent devant moi. En même temps mes
+deux bras se trouvèrent serrés comme dans un étau, cette fois encore,
+tous les objets disparurent à ma vue et les mots "frappe si tu l'oses"
+retentirent à mes oreilles.
+
+Mes terribles passions à force de violence avaient enfin fini par
+influer sur ma constitution. Un médecin que j'avais consulté dans une de
+mes excursions, m'avait prévenu que si je ne modérais pas la fougue de
+mes emportements, je ressentirais bientôt les atteintes du _Haut
+Mal_. Toujours est-il que dans le cours de la nuit, lorsque je repris
+connaissance, Angeline, agenouillée dans un coin de ma chambre, avait
+les mains élevées vers le ciel, elle récitait en pleurant, une fervente
+prière, demandait à Dieu de conserver mes jours, promettant bien de
+faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait d'être la cause de mon
+mal par le chagrin qu'elle me causait.
+
+Cependant, je sentais aux deux bras une douleur très-vive. Je relevai
+mes manches et aperçus les empreintes de doigts telles qu'en aurait
+pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la tribu, je le savais,
+n'aurait pu imprimer par sa force musculaire de semblables meurtrissures
+sur moi et ne l'aurait osé. Le souvenir de cette étreinte formidable me
+revint à l'esprit. Était-ce Octave ou un protecteur inconnu qui était
+venu sauver Angeline? On le saura.
+
+Ce fut alors et peut-être pour la première fois depuis bien des années,
+qu'en cherchant à répondre aux questions que je m'adressait, l'idée d'un
+Dieu vengeur se présenta à ma pensée, et pour la première fois aussi des
+larmes de repentir glissèrent sur mes joues, Pendant ce temps, Angeline
+priait toujours. Oh! comme dans ce moment, si je l'avais osé, je
+l'aurais interrompue pour lui demander pardon. Quand elle eut terminé
+sa fervente prière, elle s'approcha de moi, me prit la main d'un air
+timide; son regard était chargé de tristesse et de larmes. J'allais
+parler pour la consoler lorsque des pas se firent entendre de ma cabane.
+En même temps, un beau jeune indien à la taille herculéenne, aux traits
+mâles et francs s'arrêta sur le seuil. Il portait le costume d'une
+autre tribu sauvage, nos plus fidèles amis. Je remarquai de plus avec
+étonnement qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui
+parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrêta immobile et attendit,
+comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. Que veux
+mon jeune frère, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? Depuis quand
+est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu fumer le calumet avec
+l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me désignait parmi les indiens dans le
+wigwam du grand chef). Je suis venu, répondit-il, mais le mauvais génie
+s'était emparé de l'esprit du Grand Chef et au moment ou je suis entré,
+il allait écraser la tête d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris,
+ajouta-t-il d'un air dédaigneux, n'a-t-il donc plus assez de force pour
+combattre des hommes, puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes.
+Le Grand Chef de Stadaconé sera bien surpris, lorsque je lui dirai
+qu'Hélika qu'il m'a envoyé chercher pour réunir ses guerriers, je l'ai
+trouvé assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que
+diront aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler
+de ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le génie du mal fut parti
+du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un message
+pressé et important."
+
+Ces paroles étaient dites d'une voix ferme et pleine de mépris.
+
+Dès ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras étaient
+expliquées.
+
+Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de décacheter ce
+message. C'était effectivement un ordre du gouverneur de Québec qui
+m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers tribus alliées aux
+français, de se rendre immédiatement à un conseil de guerre. Il fallait,
+ajoutait le message, faire la plus grande diligence, car les anglais
+et les iroquois avaient déjà fait irruption sur notre territoire; des
+renseignements positifs le mettait à même d'affirmer que plusieurs des
+nôtres avaient été massacrés par ces derniers.
+
+Il n'y avait pas à balancer un seul instant. En peu de temps,
+j'assemblai la tribu et je réunis le grand conseil de guerre. Il fut
+unanimement décidé que nous irions porter secours à nos frères, et
+repousser, pour toujours, s'il était possible, ces puissants et barbares
+ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abénakis, et
+Montagnais se joignirent à nous et deux jour après l'arrivée du
+courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous la protection du
+grand _Esprit des visages pâles_, nous prîmes les sentiers de la guerre.
+
+Malgré l'activité fébrile que j'avais déployée, je n'avais pas oublié de
+pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernière nuit dont
+je vous ai parlé, une transformation complète s'était faite en moi.
+Était-ce l'effet de la peur, ou était-ce dû aux prières d'Angeline,
+peut-être aussi a une protection céleste? Je ne puis m'en rendre compte
+encore aujourd'hui; mais j'en avais fini avec mes idées de haine et de
+vengeance. Le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. J'avais usurpé
+ses droits, violé ses commandements, c'était à moi désormais qu'il
+appartenait de souffrir. La pauvre et chère enfant entendit avant
+mon départ les premières paroles de tendresse que je lui adressais
+sincèrement. Elle reçut avec avec une gratitude infinie l'assurance
+que je lui donnai que je travaillerais toujours, au retour de notre
+expédition, à la rendre heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille
+indienne qui nous avait déjà sauvé la vie et qui depuis deux jours était
+arrivée je ne savais d'où dans notre camp. Son fils Attenousse, car
+c'était bien lui qui était le porteur du message du Gouverneur, était
+reparti la veille de notre départ pour aller prendre le commandement
+d'une tribu Montagnaise dont il était le chef.
+
+Je remis de plus à la vieille des papiers importants qu'elle
+transmettrait à un missionnaire que je lui avais désigné et qui devait
+bientôt revenir, laissant une procuration à ce dernier et l'autorisait
+à retirer les fonds nécessaires afin de pourvoir amplement à la
+subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes fonds
+étaient déposés comme la chose se faisait alors, dans le Trésor Royal,
+et reçus en bonne forme m'en avaient été donnés. Toutes ces dispositions
+prises, j'étais tranquille sur le sort d'Angeline; c'était d'ailleurs
+un commencement de réparation qui lui était dû, ainsi qu'à ses parents
+dont j'avais été le persécuteur et le bourreau.
+
+Cet homme de bien auquel j'avais confié l'exécution de mes dernières
+volontés en partant, ce bon prêtre, dont la charité et les bonnes
+oeuvres étaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. Il me
+représentait l'ancien curé de ma paroisse si bon et si vénérable. Dans
+mon imprévoyance, je n'avais pas songé que si lui-même venait à manquer
+ou bien était forcé de s'éloigner sans avoir pu remplir la mission de
+pourvoyeur que je lui avais confiée, Angeline et la mère d'Attenousse
+se trouveraient toutes deux dans un complet dénûment comme la chose est
+arrivé. Cette vieille sauvagesse était la même qui s'était mise à ma
+piste le jour de la mort.
+
+
+
+
+
+_LA BRISE_
+
+Deux jours après, je partis si la tête de guerriers que j'avais plus
+d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'était
+plus la pensée, l'espoir ou plutôt le désespoir de rencontrer la mort
+qui me guidait, mais bien le ferme désir de faire à Angeline les
+jours aussi heureux que je les lui destinais misérables et tourmentés
+auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables
+vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute à l'autre me
+parlaient de plus en plus fort, désormais je n'étais plus le même homme;
+une transformation salutaire s'était opérée en moi.
+
+Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,
+dura, je vécus comparativement calme et tranquille, les succès que nous
+obtînmes dans les années de 1744 à 48 sont enregistrés dans les pages
+de l'histoire, et certes ils avaient été assez grands pour exalter nos
+cerveaux pleins d'amour et de patrie.
+
+M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Québec, avait admirablement
+combiné ses plans. Il avait divisé ses troupes en plusieurs endroits
+de manière à partager ainsi les forces de l'ennemi plus nombreux qu'il
+avait à rencontrer.
+
+Cinq mois après, j'étais revenu de Saratoga avec un des corps
+expéditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait été sanglante,
+et acharnée, mais je portais sur moi les témoignages de ma valeur, que
+j'avais gagnés sur les champs d'honneur. Enivré par le souffle des
+batailles ou plutôt par le désir de chercher dans une excitation
+extérieure, un calmant pour les remords qui me dévoraient, je résolus de
+me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay qui se dirigeait vers
+l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire sous cet habile général,
+combien nous réussîmes dans nos projets.
+
+Tous les officiers d'état-major m'avaient, tour à tour félicité sur la
+bravoure que j'avais déployée dans les combats que nous livrâmes dans
+cet endroit. Mais si mes idées ou mon ambition de gloire étaient
+satisfaites, mon désir de procurer de plus grandes richesses encore à ma
+malheureuse Angeline, était loin de l'être. J'aurais voulu pouvoir lui
+construire un palais d'or, la voir entourée de toute l'abondance et des
+jouissances que le monde peut produire. Je reconnais intérieurement que
+tous ces biens de la terre ne seraient rien en comparaison de ce que
+je lui avais fait perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donné à
+l'enfant, c'est de recevoir les caresses et les baisers de sa mère.
+
+J'appris donc un jour qu'à Louisbourg des corsaires avaient amassé des
+fortunes considérables par la prise de vaisseaux ennemis. Chacun de
+l'équipage avait sa part de prise. Bien que je pusse revenir paisible
+dans mes foyers, je résolus, après avoir choisi cinquante hommes des
+plus vigoureux et intelligents de la tribu, et leur avoir fait part de
+mes projets, d'aller offrir mes services à quelqu'un de ces corsaires.
+
+Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeâmes vers Port
+Royal.
+
+C'étaient des hommes forts et déterminés que ces braves que j'avais
+choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils se sont
+toujours battus comme des lions et n'ont jamais compté le nombre de
+leurs ennemis.
+
+Pendant dix-huit mois nous parcourûmes les mers de ces parages à bord de
+la corvette _La Brise_, commandée par le capitaine Le Blond, avec une
+chance sans égale pour ainsi dire. Nous fîmes des prises que nous
+dirigeâmes vers Québec et qui nous donnèrent encore des sommes
+considérables qui furent déposées en notre nom dans le Trésor Royal.
+J'y étais pour ma part de pas moins de vingt-cinq mille piastres, dont
+j'avais la reconnaissance. Cet argent devait être retiré par M. Odillon.
+le missionnaire dont, j'ai parlé plus haut.
+
+Enfin, mus par le désir de revoir nos foyers, rassasiés de gloire et de
+nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop qui nous
+servait d'éclaireur vint nous informer qu'un gros bâtiment anglais se
+dirigeait vers Boston. Son allure était lourde et sa marche bien lente.
+Il était à dix-neuf milles de la côte et paraissait faire force de
+voiles pour gagner sa destination. Unanimement nous décidâmes d'en faire
+notre proie.
+
+Nous levâmes l'ancre et nous nous mîmes à sa poursuite. Nous ne fûmes
+pas longtemps sans l'atteindre. Après vingt-quatre heures de course, nos
+vedettes perchées dans les hunes, nous apprirent qu'elles apercevaient
+les lumières du bâtiment que nous convoitions. Il était neuf heures du
+soir. Nous mîmes toute la toile disponible au vent et vers quatre heures
+du matin, le bâtiment n'était plus qu'à un demi-mille de nous. Nous
+étions alors au mois d'août et l'aurore est encore matinale dans les
+latitudes septentrionales.
+
+Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes carguer
+et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette
+manoeuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions déjà, et
+nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendants ce temps, nous l'avions
+approché à moins qu'à demi-portée de canon.
+
+Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour retarder
+la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible,
+il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient d'avancer. Il
+avait aussi masqué l'ouverture des sabords et abaissé la mâture des
+ses _hautes oeuvres_. Cette tactique lui réussit parfaitement.
+Malheureusement, nous avions affaire à une frégate de cinquante-six,
+montée par trois cents hommes d'équipage, plus un régiment de soldats
+qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous en aperçûmes que lorsqu'il était
+trop tard. Notre chère corvette ne portait qu'à peine vingt petites
+couleuvrines.
+
+Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la folie. A
+peine fûmes nous dans ses eaux qu'à un coup de sifflet, ses hunes et ses
+vergues se garnirent de matelot, les haches coupèrent les cordages qui
+retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la _Vigourous_
+tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de
+canons nous lancèrent des boulets qui abattirent deux de nos mâts,
+coupèrent les cordages; quelques-uns même d'entr'eux traversèrent de
+part en part la coque de notre malheureuse corvette. _La Brise_ était
+complètement désemparée. Peu d'instants après la frégate avait jeté ses
+grappins d'abordage. Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix
+tonnante et hourrah pour la France. Vaincre ou mourir répétâmes nous
+à l'unisson et hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte
+impossible.
+
+Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés recouvrirent
+notre pont, mais quand nous sentîmes _La Brise_ s'enfoncer et que nous
+n'étions plus que quatre hommes vivant auxquels il ne restait qu'un
+souffle de vie, car le sang s'échappait de nos nombreuses blessures, il
+fallut nous rendre on plutôt permettre qu'on nous transportât à bord du
+bâtiment anglais.
+
+Pauvre _Brise_! dix minutes après j'entendais les cris de triomphe
+de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les
+profondeurs de l'océan et je perdis connaissance.
+
+Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été pansées,
+je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des quatre marins
+qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent aux suites de
+leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi.
+
+Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline
+du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, après des
+dangers sans nombre et des peines infinies, réussit à s'évader. Je ne
+le revis que plusieurs années plus tard: il a été depuis mon hôte, mon
+commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.
+
+C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous servait de
+guide dans notre excursion au Lac à la Truite.
+
+
+
+
+
+ESCLAVAGE ET ÉVASION.
+
+Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme. C'était un
+nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il avait été vendu à
+ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux était lui aussi un
+prisonnier de guerre et venait d'arriver des côtes du Mozambique. Comme
+moi, il avait toujours été libre enfant des grands bois, aimant les
+fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les
+habitants du sol jouissent dans toute leur inappréciable liberté et
+indolence.
+
+Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des frères
+et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux
+parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse.
+
+Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes nous
+comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois passés dans les
+fers, à former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement.
+
+Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que
+nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant.
+
+Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées plus
+chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues ranimer mon
+courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les lanières du fouet
+du contre-maître, n'avons-nous pas versé des larmes amères en souvenir
+de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets
+d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes de les mettre à exécution, mais
+nos mesures étaient mal prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et
+si nous ne succombâmes pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié
+veillait sur nous et en avait décidé autrement.
+
+Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon âme un effet
+salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je
+les acceptai comme un juste châtiment et les offris en expiation de mes
+crimes.
+
+Enfin après cinq années de souffrances indicibles, la Providence qui se
+laisse toucher par les pleurs du pécheur pénitent, nous envoya un ange
+de délivrance sous la forme d'une toute jeune fille. Elle était l'enfant
+unique du planteur qui nous avait achetés.
+
+Dans la journée, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon et moi
+attachés au poteau infâme. Elle avait entendu le contre-maître ordonner
+à un espèce d'Hercule, monstre de férocité à face humaine, de nous
+administrer à chacun cinquante coups de fouet. Elle avait vu avec
+horreur le sang ruisseler de chacune des déchirures profondes que le
+fouet à neuf branches faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres
+se tordre dans des mouvements convulsifs sous ces inénarrables douleurs,
+elle résolut alors de nous sauver.
+
+Elle savait d'ailleurs que nous étions parfaitement innocents de la
+faute de larcin dont on nous accusait.
+
+C'était ostensiblement pour punition de cette faute que nous avions été
+flagellés, tout le monde savait bien aussi dans la plantation que la
+vraie raison était que le nègre et moi nous avions exprimé un sentiment
+d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, enfant du vendeur,
+exposée nue à la criée publique. Un acheteur d'esclaves menait
+l'enchère. C'était un vieillard aux regards lascifs et pleins de
+convoitise. La mère de cette jeune fille, élevée dans des sentiments
+catholiques, voyait avec désespoir le spectacle auquel on la forçait
+d'assister. On peut juger de ce qu'elle devait éprouver et de ce que
+j'éprouvais moi-même en songeant: Oh si c'était mon Angeline qui fut à
+la place de cette malheureuse!!
+
+Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard était l'acquéreur, elle
+était désormais son bien, sa propriété.
+
+Combien pourtant ne s'est-il pas trouvé d'hommes qui voyaient avec
+indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de l'esclavage.
+
+La mère, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en poussant
+des sanglots déchirants; elle la pressa sur son coeur et lui passa une
+croix autour du cou.
+
+Le contre-maître se précipita aussitôt vers elles, les sépara
+brutalement, envoya rouler par terre la malheureuse mère par un rude
+coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue
+au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa peau un
+sanglant sillon.
+
+Oh! si j'avais été libre et que j'eusse eu autour de moi mes braves
+sauvages, non, certes cet acte exécrable ne se fut pas accompli.
+
+J'allais m'élancer pour anéantir le contre-maître tant j'étais hors
+de moi, le nègre spontanément allait aussi en faire autant, mais nos
+chaînes infâmes nous retinrent. Le contre-maître vit sans doute le
+mouvement que nous fîmes, il comprit, à l'expression de nos figures,
+toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement recula-t-il
+de quelques pas. Le lendemain le nègre et moi étions attachés au poteau
+dont j'ai parlé.
+
+Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous étions fortement liés
+sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels reposaient nos
+chairs mises au vif par leurs affreuses cruautés, qu'accompagnée d'une
+jeune esclave, notre libératrice entra dans notre hutte. Elle portait
+une lanterne sourde, en dirigea la lumière vers son visage pour que nous
+vîmes le signe qu'elle nous faisait en mettant le doigt à sa bouche, de
+garder le silence.
+
+Elle s'approcha ensuite de nous, déposa des livres à notre portée,
+pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions et des
+vêtements convenables pour servir à notre déguisement. Elle dit ensuite
+quelques mois en espagnol que cette dernière nous traduisit: A un
+endroit qu'elle nous indiqua, un canot avait été disposé pour favoriser
+noire fuite. En descendant la rivière, nous n'aurions pas à craindre
+la poursuite des hommes ou des chiens. Un papier où la signature du
+planteur était contrefaite nous accordait un congé de deux semaines.
+Elle nous informa de plus que dans trois jours, dans le port de
+Charlestown, un bâtiment français devait mettre à la voile pour
+l'Europe.
+
+Pour comble de bienfaits notre libératrice nous remit deux bourses bien
+garnies et s'éloigna non sans que nous eussions eu le temps de voir
+son angélique figure inondée de pleurs. Nous suivîmes à la lettre les
+instructions de notre ange de salut. Le canot effectivement se trouvait
+à l'endroit désigné. Ce qu'il nous avait fallu déployer d'énergie, de
+forces morales et physiques pour réussir à briser nos liens et marcher
+jusque là est impossible à décrire, tant nous étions épuisés par les
+tortures de la veille.
+
+J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires
+anglais que les soldats obligés de subir des amputations capitales,
+disaient à l'opérateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les blessures et
+les amputations ne produisent jamais les souffrances que nous fait
+endurer le chat à neuf queues!
+
+Enfin la Providence sembla favoriser notre évasion, car la nuit était
+des plus sombres; tout faisait présager un orage prêt à éclater, ce fut
+effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous réussîmes avant que le
+crépuscule parut et que l'horizon s'éclaira, à mettre une bonne distance
+entre nous et ceux qui nous poursuivaient.
+
+Mon expérience dans la vie des bois m'avait fait connaître une plante
+dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin limier qui
+précède les dogues qu'on lance à la poursuite de l'esclave marron.
+
+Le jour, nous transportions à quelque distance dans les bois notre
+embarcation qui n'était rien autre chose qu'un canot d'écorce, puis, la
+nuit tombée, nous reprenions la rivière et notre frêle nacelle, poussée
+par le courant et nos énergiques efforts volait sur la surface des eaux
+avec la rapidité de l'alouette.
+
+Dans la nuit de la troisième journée, nous aspirâmes à pleins poumons
+les émanations salées de l'océan. Nous entrions dans la baie de
+Charlestown, Caroline du Sud. Là devaient commencer pour nous de
+nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre ce bâtiment français
+qui était eu partance? Nous résolûmes une dernière fois de risquer le
+tout pour le tout, et convînmes de nous donner la mort réciproquement
+si nous avions à tomber entre les mains de ces infâmes bourreaux qui
+s'appelaient des planteurs, possesseurs d'esclaves.
+
+Nous débarquâmes silencieusement dans un endroit écarté et prîmes une
+rue obscure. Nous errâmes longtemps dans cette rue bordée de tabagies de
+toute espèce, lorsqu'enfin, quelques accents français mêlés de jurons
+énergiques vinrent frapper mon oreille.
+
+Immédiatement, je donnai mes instructions au nègre, lui enjoignant de
+ne pas dire un seul mot, et de paraître dans un état complet d'ébriété.
+Nous entrâmes dans cette tabagie, nous heurtant l'un sur l'autre et
+d'une voix enrouée: "Moricaud disais-je, nous prenons une bordée; gare à
+nous! l'ancre n'est pas fixée dans les ports des Frères de la Côte."
+
+Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice
+nous avait fournis pour notre déguisement consistaient en chemise de
+toile, chapeau goudronné, vareuse de matelot.
+
+Oh! noble fille! sois à jamais bénie dans les tiens et tout ce que tu as
+de plus cher pour cette prévoyante attention......
+
+La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère chargée
+de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur de grog
+insupportable.
+
+Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une
+rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient
+absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment où
+nous arrivâmes, la discussion était vive, aussi les deux camps ne nous
+virent-ils entrer qu'avec dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un
+air délibéré, quoique titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où
+le nègre et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris
+quelques instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens
+des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement. Ce fut
+leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit que la guerre
+était finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, que les
+deux matelots récalcitrants avaient décidé de sa fixer dans le pays
+pour y cultiver des terres, que leurs engagements étaient terminés; ils
+étaient deux bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination
+et l'opiniâtreté. Le contre-maître leur avait offert des gages très
+élevés, mais ils refusaient parce que leurs fiancées avaient exigé
+qu'ils s'établissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de
+marins.
+
+Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et bachique,
+une chanson française de matelot en goguettes. Les premières stances
+finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maître qui parlait à un
+des matelots qui paraissait être son homme de de confiance, puis il
+s'approcha de moi d'un air aimable.
+
+--Hé! Hé! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement, il me
+vient à l'idée que tu as déjà bouliné dans des parages de la France!
+
+--Oui, lui répondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et moi nous
+en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.
+
+--Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui un
+véritable terrien. Je fis un geste d'indignation.
+
+--Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on
+n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères de la Côte!
+
+--J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes frères,
+buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions encore dans
+les mêmes eaux.
+
+--C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus enrouée,
+mais d'abord vos civilités; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant
+vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il ne peut plus
+parler.
+
+Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous étions en
+pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et cinglions à toutes
+voiles vers la France.
+
+Nons étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit inviter
+à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conservé
+le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme bien élevé et poli, du
+véritable capitaine français. Aimé et respecté des passagers de son
+bord, il l'était encore plus, s'il était possible, de ses matelots.
+
+Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie
+de guerrier où comme chef sauvage, j'avais combattu à côté des
+siens dans les colonies ou à bord de _La Brise_. Je lui montrai les
+témoignages de ma valeur que je possédais quand à l'assaut ou à
+l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait
+une idée vague du désastre de _La Brise_ et m'en fit redire les détails.
+Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures le mirent dans un
+état d'émotion considérable.
+
+A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et
+m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers et
+à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des preuves
+irrécusables.
+
+De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards de tout
+l'équipage, et si quelquefois le nègre et moi nous mîmes la main à la
+manoeuvre, c'était plutôt pour aider volontairement, car chacun,
+à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière tout-à-fait
+respectueuse et amicale.
+
+Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me séparer
+de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au capitaine tout
+l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnât l'assurance
+qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives
+de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'était
+parfaitement connu.
+
+Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers même
+l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux. Ainsi nous
+quittâmes après les plus affectueuses expressions d'amitié et de bons
+souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine
+me dit adieu, j'étais devenu son ami dans le voyage.
+
+J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une
+circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le
+même port de mer où j'étais, qu'il avait effectivement débarqué mon
+malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale.
+
+Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un
+de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et me
+témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied à terre,
+il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il avait été exilé,
+vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avait conduit, puis
+poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'élança vers les bois où ils
+le perdirent de vue!!
+
+Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques-uns des matelots
+qui avaient conduit le canot.
+
+Un mois après mon débarquement à Boston, j'étais aux Trois-Rivières.
+Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si
+tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le témoin.
+
+
+
+
+
+LE MEURTRE.
+
+En y débarquant, le premier homme que je rencontrai face à face poussa
+un wooh! de surprise, ses yeux s'arrêtèrent sur moi avec une terreur et
+un étonnement indicibles. Il allait prendre la fuite, peut-être, lorsque
+je l'arrêtai en l'appelant par son nom. C'était un chef sauvage, lui
+aussi d'une tribu Souriquoise, nos alliés, et était l'ami le plus
+intime et le frère d'armes d'Attenousse. L'Ours Gris, dit-il d'une voix
+frémissante, est-ce toi ou ton esprit que le génie du bien envoie
+pour sauver Attenousse? Oh! si c'est toi, notre frère n'a plus rien à
+craindre, car tu peux tout. Le Dieu des blancs est grand, plus fort
+que ceux que ma tribu vénérait avant l'arrivée du Père à la Robe Noire
+ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même.
+
+En prononçant ces paroles, Anakoui élevait ses yeux vers le ciel et
+versait des pleurs d'espérance.
+
+Hélas! les guerres sanglantes avaient laissé sur la figure de ce
+malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de notre
+civilisation; il avait la figure balafrée en tous sens et de plus, il
+avait perdu un bras.
+
+Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant les moyens
+de destruction que le siècle nous apporte, et combien doivent-être
+heureux ceux qui, nouveaux Caïns, ne demandent pas mieux que de tuer ou
+mutiler leurs frères!!!
+
+Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans un état
+de fiévreuse agitation. Véritablement, je crus qu'il était devenu fou,
+tant grande était son exaltation. Enfin, je le pris par la main et
+nous allâmes nous asseoir sous les grands arbres qui bordaient naguère
+encore, les charmants coteaux du rivage St. Laurent aux Trois Rivières.
+
+Ce fut alors, qu'après avoir donné cours à son émotion, exprimée par
+des paroles incohérentes, que j'entendis, avec stupeur, le récit des
+événements qui s'étaient passés pendant mon absence. En voici le résumé:
+
+Le désastre de _La Brise_ avait été publié à son de trompe par les
+vainqueurs. La nouvelle en était venue dans la colonie avec la rapidité
+et l'exactitude que comportent toujours un bruit fâcheux ou une mauvaise
+nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais celui-là était le seul,
+c'était un jeune canadien qui prétendait avoir fait partie de l'équipage
+de La Brise et avoir échappé vivant de cette malheureuse croisière avec
+un chef sauvage. Il ajoutait que ce chef et lui avaient été amenés en
+esclavage dans des directions diverses. Lui avait été dirigé sur une
+plantation au bord de la mer, et c'est à cette circonstance qu'il dût
+son évasion; s'étant jeté à la nage et ayant gagné un vaisseau européen
+qui était en partance. On sait qu'alors c'était un asile inviolable pour
+un blanc. Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que
+moi, il a été vendu à un bien plus haut prix et a été envoyé dans la
+profondeur des terres, il doit être mort depuis longtemps d'après le
+rapport de nègres marrons qui s'étaient échappés de la même plantation,
+car jamais maître plus féroce et plus barbare ne pouvait faire subir de
+plus mauvais traitements à ses esclaves, aussi en était-il réputé parmi
+eux comme un monstre odieux de cruauté.
+
+Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que Baptiste
+leur affirmait être vraie en tous points. Grand donc fut l'étonnement
+d'Anakoui, lorsqu'à mon tour, je lui assurai qu'elle était de la plus
+exacte vérité.
+
+Mais j'étais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre, crainte
+de blesser sa susceptibilité indienne. Quelles angoisses néanmoins ne
+ressentais-je pas à la pensée d'Angeline dont le souvenir était venu à
+chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser mon cerveau depuis cinq
+longues années.
+
+Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je,
+qu'est-elle donc devenue? je frémissais dans l'appréhension de sa
+réponse.
+
+--Assieds-toi, mon frère, me répondit Anakoui, je vais tout te dire: "Un
+des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons d'armes que tu
+as bien connu autrefois lorsque tu étais plus jeune, est revenu de la
+guerre trois mois après être parti à la tête de ses braves guerriers.
+Pas un seul d'entre eux n'est arrivé dans la tribu sans montrer avec
+orgueil d'honorables blessures.
+
+"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mère,
+avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima
+par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauvé la vie lors de
+l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il était
+bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvée des poursuites et des
+persécutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait été
+élevée par toi aux récits des actes de bravoure et d'héroïsme.
+
+"Le missionnaire, continua Anakoui, chargé par toi de retirer les fonds
+pour procurer le confort aux deux femmes laissées sans autres secours
+que la procuration que tu lui donnais, n'est pas revenu s'asseoir dans
+nos foyers. Elles ont donc manqué de tout et le père à la _Robe Noire_
+ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans la prison où il est venu
+d'après l'ordre de l'Évêque, son grand chef consoler et prendre soin des
+malheureux prisonniers."
+
+"Maintenant, mon frère, ne m'interromps pas, les moments sont précieux."
+
+"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyèrent toutes espèces
+de misères et de privations et ne durent leur subsistance qu'à la
+charité des sauvages dont les bras débiles ne pouvaient plus porter les
+armes et qui pourtant avaient été préposés aux soins des femmes et des
+enfants. Enfin, Attenousse arrivé, l'abondance régna dans leur cabane,
+il pourvut amplement à leur bien-être et ce ne fut que deux ans après
+ton départ, n'ayant reçu aucune nouvelle de toi, malgré les informations
+toujours infructueuses que nous apprîmes de toutes parts, que se
+trouvant seule, isolée et sans protection sur la terre, te croyant mort,
+Angeline consentit à épouser l'unique homme qu'elle eut jamais aimé
+après toi. Cet homme c'est Attenousse."
+
+Puis, comme s'il eût craint d'exciter ma colère, Anakoui ajouta:
+"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission
+et c'était pour se débarrasser des persécutions de l'infâme Paulo qui
+la tourmentait sans cesse dans les moments où Attenousse et sa mère
+s'absentaient."
+
+"Tout alla pour le mieux dans le jeune ménage. Deux ans et demi après
+leur union, une petite fille est venue prendre place auprès d'eux.
+Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient tour à tour pour
+l'embrasser. La mère, la grand'mère, la pressaient à tous moments dans
+leurs bras. Ils étaient alors heureux et rien ne venait troubler leur
+bonheur, Paulo étant disparu; mais le génie du mal dont il était
+l'instrument planait sur la demeure de nos amis."
+
+"Il y a, comme tu le sais, à une quinzaine de lieues du campement,
+une rivière qu'on appelle la Rivière aux Castor. Ses bords sont très
+giboyeux. La marte, le vison, le pékan et le loup-cervier s'y trouvent
+en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent se désaltérer
+dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs tout cela."
+
+"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, résolut d'aller y chasser
+pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient réciproquement et sans
+arrière-pensées."
+
+"Ils tendirent des pièges aussitôt arrivés dans cet endroit. La journée
+du lendemain se passa à choisir les places les plus avantageuses pour
+parcourir la forêt et à dresser un camp. Attenousse à bonne heure le
+surlendemain s'était levé pour aller examiner leurs trappes. Il lui
+fallait pour cela, parcourir une grande distance et son compagnon qui
+n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il partit."
+
+"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi à dépecer à
+son déjeuner quelques pièces de venaison; sur le manche était sa marque
+comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler, il oublia de le
+remettre dans sa gaine."
+
+"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un désordre affreux existait
+dans la cabane. Une lutte désespérée et sanglante avait dû avoir lieu,
+car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes fraîches."
+
+Son malheureux compagnon, étendu par terre, râlait les derniers soupirs
+de l'agonie. Un couteau était enfoncé dans sa poitrine. Attenousse
+s'élança aussitôt, arracha l'arme de la blessure et vit avec stupeur que
+c'était le sien. Au moment où il le rejetait avec horreur, des éclats
+de rire se firent entendre, en se retournant, il aperçut la figure de
+l'odieux Paulo avec deux autres figures également patibulaires qui le
+contemplaient en poussant des ricanements d'enfer.
+
+Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces du
+sang de leur victime. Ils en avaient mêmes les mains rougies.
+
+Attenousse demeurait anéanti.
+
+Pendant ce temps, un des scélérats s'avança, saisit le couteau, le
+retourna en tous sens, le montra à ses deux associés et tous trois
+sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques, proférant
+des paroles de menace et emportant avec eux l'arme fatale.
+
+Mais dans des natures fortes et énergiques comme était celle du mari
+d'Angeline, la réaction se fait vite.
+
+Il se mit à leur poursuite, après avoir suspendu toutefois le cadavre
+de son ami pour le mettre à l'abri des bêtes fauves en attendant que
+quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le déposer dans le cimetière
+de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps de mettre une bonne
+distance entre eux et lui.
+
+Grand fut l'émoi à la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces bons
+sauvages, car la victime était très estimée par tout le monde.
+
+On assembla un conseil, et il y fut décidé qu'un parti de chasseurs
+irait immédiatement chercher le corps du malheureux, tandis
+qu'Attenousse, accompagné de tout ce qu'il y avait de plus respectable
+dans la tribu, se rendrait faire sa déposition devant un juge de paix.
+
+
+
+
+
+LE JUGE DE PAIX.
+
+Était-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
+quelquefois, prescience chez l'homme? Voilà la question que je me suis
+posée depuis en pensant au récit, de mon ami Anakoui.
+
+Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa
+vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il
+ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées, des
+larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste et préoccupé en
+parlant.
+
+Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent
+immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils furent
+reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de tête, avec une
+bouche édentée et des manières grossières et impérieuses.
+
+--Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.
+
+--Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu sur le
+bord de la Rivière aux Castors.
+
+--Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement à Attenousse?
+
+Celui-ci se nomma sans défiance.
+
+--Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
+puisque tel est votre nom.
+
+Ce juge de paix s'appelait Justitia Bélandré. C'était un homme stupide
+et grossier comme nous l'avons dit, ignorant et fanatique au suprême
+degré et par là même bouffi d'orgueil.
+
+Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il
+s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
+élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justifia.
+Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi vil et
+méprisable que lui. C'était son rapporteur: son nom était José. Leur
+secrétaire à tous deux était un nommé Vergette.
+
+Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître
+Attenousse.
+
+Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout
+de quelque temps, escorté de sept à huit hommes.
+
+C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés et
+qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était si
+lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il prononça
+lentement,: "Attenousse, d'après des dépositions qui m'ont été faites ce
+matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous êtes accusé de
+meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui, à mon idée, sont
+innocents; je suis convaincu d'après leur témoignage, que vous êtes
+certainement le meurtrier. J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à
+la prison des Trois-Rivières, c'est en cet endroit où vous subirez votre
+procès, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont
+assignés par moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus
+et Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
+votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la plus
+forte qu'il puisse y avoir contre vous."
+
+"Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en
+promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à vous d'essayer
+à résister ou à fuir, car je vous fais lier pieds et poings."
+
+En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute à
+quel homme il avait affaire, car il haussa dédaigneusement les épaules
+en disant: "Pourquoi donc chercherais-je à fuir comme un vil assassin?
+Ce que je désire, c'est d'être confronté avec mes accusateurs." Les
+autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence
+d'Attenousse et certifier de son bon caractère, en en même temps qu'ils
+s'offraient de prouver la scélératesse de Paulo et de ses complices.
+D'un geste solennel et impérieux, le juge, comme on le pense bien, s'y
+refusa, leur ordonnant de laisser la salle et, commandant à ceux
+qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route
+immédiatement.
+
+Or dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un
+incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit
+d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander des
+hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et
+ces hommes devaient obéir sous peine d'une forte amende ou de la prison.
+
+Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances
+bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes qui
+étaient, nourris et payés aux dépens du gouvernement pour remettre le
+prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la plus rapprochée.
+
+Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société qui
+exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte
+d'instruction, avait été nommé à la charge de magistrat stipendiaire.
+
+Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due, mais aux
+intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut placées.
+
+On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient pas de
+s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le fleuve, gagner
+le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la pêche au lac St.
+Jean.
+
+La distance était à peu de différence près de cet endroit de Québec ou
+Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène que
+nous voyons.
+
+La ville des Trois-Rivieres était alors un entrepôt considérable pour le
+commerce de pelleteries; c'était le rendez-vous des trafiquants et des
+sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les canots chargés
+de fourrures y venaient chaque année, avait la tranquillité qu'elle
+a aujourd'hui, aussi l'arrivée d'un meurtrier comme Attenousse y
+produisit-elle grande sensation.
+
+Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant contre
+lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.
+
+Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre les
+imprécations de cette foule.
+
+Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au
+bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'affirmation du magistrat
+qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement pas à son
+premier meurtre.
+
+Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il
+y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que
+c'était un véritable démon incarné; aussi tremblait-on à l'idée qu'il
+pourrait s'échapper.
+
+Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature à
+préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi s'en
+ressentir dans leurs décisions.
+
+Il eut été difficile cette nuit là à tout étranger d'obtenir
+l'hospitalité dans la ville, tant les portes étaient solidement
+barricadées et tant la frayeur était grande.
+
+Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé depuis
+quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné à être
+pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures au matin;
+vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.
+
+Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
+avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je l'ai dit, je
+n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de l'après midi.
+
+Où est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me
+l'indique, je m'élançai l'oeil en feu, la figure empreinte d'anxiété
+vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder le pardon
+de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais
+lui dire quel était le caractère, de son infâme accusateur. Mon
+témoignage ne devait pas lui être suspect puisque je portais sur moi
+les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient donnés les premiers
+officiers français qui commandaient les armées où j'avais combattu pour
+ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur
+ma poitrine écrits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que
+j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les français et je croyais
+que sans doute, il m'écouterait.
+
+Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les rues,
+j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux ami
+l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès de ma
+démarche.
+
+Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance ou plutôt par
+la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un fou forcené.
+Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans cet état que je
+me présentai à la porte de la demeure du Gouverneur.
+
+Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée. Je veux voir
+le gouverneur, disais-je à toutes les objections qu'on me faisait et je
+m'avançais toujours.
+
+Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent; qu'avec
+les plus grands efforts.
+
+J'étais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
+s'avança sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause de ce
+vacarme.
+
+C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-être à
+votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'écriai-je, enjoignant
+les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui vient implorer
+quelques instants d'audience.
+
+Il veut vous tuer, s'écrièrent plusieurs voix et on se précipita nouveau
+sur moi.
+
+La surexcitation dans laquelle j'étais décuplait mes forces, je
+renversai les gardes et m'élançai sur le haut de l'escalier, là je
+m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
+contenir de sanglots, mon âme de supplications et de désespoir furent
+employés pour obtenir une entrevue ne dut-elle même durer que cinq
+minutes.
+
+Mais au moment où mes lamentations devaient être des plus déchirantes et
+des plus pressantes, pour toute réponse je fus saisi et garrotté.
+
+Alors mes forces m'abandonnèrent complètement et un affreux
+découragement s'empara de moi. Dans cet état, on me conduisit à la
+prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on m'enchaîna comme un
+misérable malfaiteur.
+
+Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de mon
+complet anéantissement, car depuis le palais jusqu'à la prison, j'avais
+perdu l'usage de tous mes sens.
+
+La fraîcheur du cachot me ramena aux sentiments de la réalité.
+
+La prison des Trois-Rivières, comme toutes celles de ces temps était une
+bâtisse à deux étages. La lumière ne filtrait dans les cellules que par
+un étroit soupirail grillé de niveau avec le plafond, elle ne pouvait
+se faire jour qu'à travers un épais rideau de poussière et de fils
+d'araignées. Les murs suintaient l'humidité de toutes parts, un monceau
+de paille pourrie répandait une odeur infecte quelques crampons de fer
+rivés aux murs auxquels étaient attachées de fortes chaînes avec des
+menottes qu'on me passa aux pieds et aux mains, tel était l'intérieur de
+tous les cachots. Tous rapports avec l'extérieur ne se faisaient que par
+un guichet d'une petite dimension par où le geôlier venait passer aux
+prisonniers l'écuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'étaient
+pas enchaînés; dans l'autre cas, ces aliments étaient déposés près
+d'eux, celui qui les apportait pénétrait dans la cellule ou plutôt
+dans le cachot. C'est à peine si cette nourriture pouvait soutenir ces
+pauvres malheureux pendant une quinzaine de jours.
+
+Voilà ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitôt les
+criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition avant que
+d'avoir subi leur procès.
+
+Toutes ces réflexions je les fis dans un instant, puis tout à coup se
+présenta à mon esprit l'exécution d'Attenousse, qui devait avoir lieu le
+lendemain et moi qui était si près de lui, moi dont la poitrine était
+couverte de blessures et dont la voix était si puissante, quand j'étais
+libre, auprès des officiers français et du Gouverneur en chef, qui tous
+me connaissaient particulièrement, je ne pouvais rien faire pour lui.
+Oh! alors je bondissais comme un lion dans sa cage, je faisais des
+efforts surhumains pour conquérir ma liberté, je m'élançais au bout de
+mes chaînes et faisais de telles tractions qu'elles ébranlaient presque
+le mur vermoulu de mon cachot. Je poussais des cris, des rugissements
+qui n'avaient rien d'humain et qui devaient retentir dans les recoins
+les plus éloignés de l'édifice, mais tout était inutile et l'heure
+fatale avançait avec une effroyable rapidité.
+
+Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
+morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment où l'idée d'une
+prière me vint à l'esprit.
+
+Je tombai à genoux et priai avec toute la ferveur dont mon âme était
+capable.
+
+Cette prière sans doute fut écoutée du Ciel, car bientôt des pas lents
+et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journée retentirent
+de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une fois d'un accent
+désespéré. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles de ceux à qui elle
+s'adressait. Les pas s'arrêtèrent à la porte de mon cachot et une voix
+pleine d'onction et de tristesse demanda à celui qui l'accompagnait qui
+appelait ainsi.
+
+Ces un fou furieux, répondit celui à qui la question était posée, il a
+voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.
+
+--Oh! non, non, m'écriai-je avec force. Qu'on veuille seulement
+m'entendre, mon témoignage peut sauver de la mort un innocent.
+
+--Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la même voix douce mais
+ferme cette fois.
+
+--N'en faites rien, monsieur l'Abbé, il est capable de vous tuer.
+
+--Ouvrez, répéta la voix plus fermement encore. La clef grinça dans la
+serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un prêtre vénérable
+dont la chevelure blanche comme la neige retombait en rouleau sur ses
+épaules. Il avait à la main un flambeau qu'il déposa près de moi d'un
+air calme et paternel. Sa figure portait un caractère de grandeur et de
+sérénité empreinte dans ce moment d'une indicible tristesse.
+
+A sa vue, je tombai à genoux et joignant les mains je m'écriai dans un
+état de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu, merci".
+
+Le prêtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, il
+s'avança encore plus près de moi et me prenant les deux mains avec bonté
+me dit d'une voix grave et sympathique:
+
+"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frère, ou vous souffrez encore
+beaucoup." Je ne pus lui répondre un seul mot, mais à l'altération de
+mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire se passait en
+moi. Il alla alors fermer la porte, ôta le léger manteau qui était jeté
+sur ses épaules, le plia en quatre, la déposa sur ma couche, s'assit
+lui-même à côté sur la paille humide et avec une douce autorité
+m'obligea de prendre place sur ce siège qu'il m'avait improvisé, puis,
+prenant une de mes mains, il me dit avec bonté: "Que puis-je faire pour
+vous mon frère? Une malheureuse victime innocente des lois humaines
+dort du sommeil du juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc
+demeurer quelques instants auprès de vous, parlez, en quoi puis-je vous
+être utile".
+
+Oh! c'est alors que je soulageai mon âme du poids énorme qui l'écrasait
+depuis si longtemps en lui faisant, aussi brièvement que possible, la
+confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
+qui avaient lié mon existence avec celles de Paulo, Angelina et
+d'Attenousse. Je fis la peinture des caractères de ces deux hommes, je
+m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui parlai des combats auxquels
+j'avais eu part et lui montrai, à l'appui de mes paroles, les cicatrices
+qui couvraient ma poitrine et tirai de mon sein les parchemins qui
+m'avaient été donnés.
+
+Quand j'eus fini de parler, le prêtre s'approcha de la lumière, examina
+mes parchemins un instant, puis, saisissant tout à coup le flambeau,
+il vint le présenter devant ma figure: Hélika! Monsieur Odillon! nous
+écriâmes-nous spontanément et nous tombâmes dans les bras l'un de
+l'autre. Je le suppliai alors, me mettant à ses genoux, de sauver
+Attenousse. Le bon prêtre m'embrassa avec effusion, je sentis ses larmes
+couler de mes joues, mais il me dit d'une voix profondément émue et en
+secouant la tète: "Hélas! je crains qu'il ne soit malheureusement trop
+tard, j'ai déjà fait tout ce qui était en mon pouvoir, car je le connais
+depuis longtemps et le sais parfaitement innocent, néanmoins je vais
+encore tenter l'impossible pour y parvenir."
+
+Au même moment, un des guichetiers vint doucement gratter à la porte du
+cachot, sur l'invitation du prêtre, il entra.
+
+Est-il éveillé? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondément
+affligée.
+
+Non, mon père, répondit celui-ci avec respect, je viens vous dire qu'il
+repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement ses lèvres
+se sont entr'ouvertes pour laisser échapper les noms de sa mère, de sa
+femme et de son enfant dont il nous a parlé si souvent depuis qu'il est
+ici; il a dit aussi ces mots: Oh! père Hélika! si tu vivais encore.
+
+Le prêtre tout ému se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, mes
+sanglots m'empêchaient d'articuler une seule syllabe; "Courage, me
+dit-il, priez et espérez. Soumettons-nous dans tous les cas aux
+inscrutables desseins de la Providence; dans une heure, je serai de
+retour."
+
+La lueur blafarde du crépuscule du matin scintillait péniblement, déjà
+depuis quelque temps, à travers le sombre vitreau grillé de mon cachot
+et l'exécution devait avoir, lieu à six heures.
+
+Les ouvriers qui avaient travaillé à dresser l'échafaud avaient; terminé
+leur tâche funèbre, car on n'entendait plus les coups de marteau. De
+plus, le murmure du dehors, comme celui d'une foule qui s'occupe
+avec indifférence des intérêts les plus mercenaires dans ces moments
+solennels, parfois même un éclat de rire mal étouffé arrivait à mon
+oreille attentive, aiguisée et inquiète; je frémissais en songeant que
+déjà on se rendait pour choisir la meilleure place afin de savourer plus
+longtemps les dernières palpitations d'un corps humain suspendu au bout
+d'une corde.
+
+Je supputai qu'il pouvait être alors quatre heures et demie.
+
+Jamais je ne saurais vous dépeindre les angoisses, les tortures, les
+inexprimables douleurs, les anxieuses espérances que chaque minute
+m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.
+
+Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
+cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
+était accompagné de deux tourne-clefs.
+
+J'ai enfin pu pénétrer auprès du Gouverneur après des peines sans nombre
+me dit-il tristement.
+
+Il paraît qu'il a failli être assassiné hier soir et il a noyé sa
+frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donné sa parole qu'il allait
+envoyer immédiatement l'ordre d'un sursis. Il a refusé de m'en charger
+tant il est encore abasourdi, mais il consent néanmoins à ce qu'on vous
+ôte vos fers et permet que vous communiquiez avec Attenousse?
+
+Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me délivrait de mes
+fers, qu'on met plus d'empressement souvent à condamner ses semblables
+qu'à sauver un innocent.
+
+Ce fut d'un pas défaillant qu'accompagné de monsieur Odillon et d'un
+guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque nous
+entrâmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas l'éveilla. En
+m'apercevant, il s'élança au bout de ses chaînes et nous nous tînmes
+longtemps embrassés. "Angeline, mon entant, et ma vieille mère, me
+demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont elles devenues?" Je ne pus
+lui répondre, je me sentais, étouffé sous le poids, de tant d'émotions.
+Alors monsieur Odillon vint à mon secours, il lui raconta en quelques
+mots les principaux incidents qui m'étaient advenus depuis mon départ à
+bord de la corvette, _La Brise_.
+
+Puis nous lui fîmes part de l'assurance que le Gouverneur avait donné de
+l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutâmes que peu de foi et que
+nous ne conservâmes nous-mêmes aucun espoir, Tout est bien fini pour le
+pauvre guerrier sauvage, nous répondit-il, en secouant tristement la
+tête.
+
+Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mère et son
+enfant, mais elles étaient là-haut, dans la demeure du Grand Esprit,
+c'est donc qu'il les reverra désormais.
+
+L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
+n'arrivait pas. Nous laissâmes tous le cachot à l'exception de monsieur
+Odillon qu'Attenousse désirait entretenir quelques instants.
+
+Dix minutes après, la porte s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer de
+nouveau. La figure de monsieur Odillon était empreinte de tristesse,
+celle d'Attenousse était calme et sérieuse.
+
+A fûmes nous auprès d'eux que la cloche de la prison se fit entendre.
+J'écoutai en frémissant: hélas! c'étaient des glas qui invitaient les
+âmes charitables à unir leurs prières à celles du prêtre qui allait
+offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'âme de celui qui devait
+mourir. En effet, quelques instants après, revêtu de sacerdotaux, il
+commençait une Messe de Requiem et sa voix émue s'arrêtait de temps en
+temps pour dominer son émotion pendant que les sanglots des assistants
+troublaient seuls le silence.
+
+Au moment de la communion, le prêtre voulu adresser quelques paroles,
+maïs il ne put le faire que difficilement à travers ses sanglots.
+
+Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par excellence a
+été mis à mon injustement, faites-lui donc généreusement le sacrifice
+de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, pour sauver les
+coupables. Voici mon frère, le pain des forts qui va vous soutenir dans
+le moment où Dieu va vous appeler à lui."
+
+Ce fut tout ce qu'il put dire.
+
+Attenousse reçut l'eucharistie avec une ferveur angélique, lui seul
+n'était pas ému.
+
+Après la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement de
+l'Extrême-Onction.
+
+Et le sursis n'arrivait pas.
+
+A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'était le bourreau
+qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prêtre regarda à sa
+montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris de suite que
+tout espoir était perdu.
+
+En trébuchant, je réussis à me jeter une dernière fois au cou de mon
+malheureux ami. Dans l'état d'extrême souffrance où j'étais, je ne pus
+que distinguer ces quelques paroles: "Père Hélika, je te confie ma
+vieille mère, ma pauvre femme et ma chère petite fille; sois leur
+protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au plus tôt mes
+derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."
+
+Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement supporté
+par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siège dans une autre
+chambre plus loin.
+
+Peu d'instants après, je fus tiré de mon état de torpeur par des bruits
+de pas dans le corridor. C'était le cortège funèbre qui défilait, je le
+suivis machinalement.
+
+La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'était le dernier glas.
+
+Attenousse, les mains liées derrière le dos et la corde au cou dont le
+bourreau tenait l'autre extrémité, s'avança, d'un air calme, jusque sur
+le bord de l'échafaud.
+
+La foule était immense, les rires et les chuchotements cessèrent, le
+spectacle allait commencer. Le condamné se mit à genoux, répéta les
+prières des agonisants après Monsieur Odillon, puis se levant, il dit
+d'une voix ferme: "Avant que de paraître devant Dieu, je déclare de la
+manière la plus solennelle que je suis entièrement innocent du crime
+pour lequel on m'ôte la vie. Je demande pardon à tous ceux à qui j'ai pu
+faire du mal sans le savoir et pardonne de tout coeur à ceux qui m'en on
+fait." Il ajouta en se tournant fièrement vers la foule: "le coeur du
+guerrier sauvage est inaccessible à la peur. Son chant de mort ne sera
+pas celui de ses pères, mais celui de la religion de sa femme et de son
+enfant qu'un missionnaire leur apprit à répéter à l'enterrement de leurs
+frères." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque beauté
+il entonna son _Libera_.
+
+Je crois encore, après quinze ans de ces événements, entendre chacune
+de ces notes qui retentissent dans mon âme avec le glas funèbre que la
+brise du matin nous apportait, du toutes les cloches de la ville.
+
+Son chant funèbre terminé, il se mit de nouveau à genoux, embrassa
+pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui présenta, le bonnet
+fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre. C'était
+la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant même, le cri "grâce"
+retentit. Un officier à cheval agitant un papier débouchait au coin de
+la prison.
+
+Ce cri produisit un choc électrique. La foule se précipita vers
+l'échafaud, la corde fut coupée par vingt couteaux, mais hélas!... il
+était trop tard... les vertèbres avaient été disloquées et la mort, par
+conséquent, instantanée!!!!......
+
+La justice des hommes comme on le dit généralement était
+satisfaite...........
+
+Des médecins furent appelés en toute hâte. Ce que l'art put tenter fut
+vainement employé pour lui rendre la vie. Pendant ce temps, la foule
+anxieuse, la tête découverte, consultait avec angoisse la figure
+des médecins pour tâcher de découvrir s'il n'y avait pas encore
+quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci déclarèrent qu'il était bien mort,
+que tout était fini, toutes les poitrines se soulevèrent, il y eut un
+long murmure de pitié et bien des yeux laisserent couler des larmes.
+
+Cependant au milieu du silence général, Anakoui s'approcha de Monsieur
+Odillon et désignant du doigt quatre hommes à figure imbécile, "voici,
+lui dit-il, quatre des jurés qui ont condamné à mort mon malheureux
+frère. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont pas acquitté quand des
+témoins ont déclaré avoir entendu les trois scélérats concerter leur
+plan d'accusation contre lui, les avoir vu de plus essayer à faire
+disparaître sur leurs habits et leurs mains des taches de sang; et
+qu'un autre du nos frères les avait vus sortir ensanglantés de la hutte
+quelque temps avant qu'Attenousse y soit entré."
+
+Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi
+dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la
+suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment
+il se faisait qu'ils eussent trouvé Attenousse coupable de meurtre quand
+le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé fortement sur cette
+partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement prouvé, qu'il
+s'était de plus étendu sur la crédibilité des témoins à décharge et sur
+leurs bons caractères attestés par tous ceux qui les connaissaient. Il
+avait ajouté que des témoignages non moins irrécusables affirmaient que
+les accusateurs n'étaient rien autre que des repris de justice.
+
+Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: Faites excuse,
+monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient les uns
+les autres.
+
+Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait
+dit; de là leur erreur.
+
+Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux mains
+avec découragement, par votre ignorance, vous êtes cause de la mort d'un
+innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous
+aviez à remplir et de la manière dont vous l'avez fait.
+
+Après ces mots, ils restèrent atterrés pendant quelque temps et des
+murmures de plus en plus menaçant commencèrent à s'élever dans la foule.
+Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-même avant le procès nous
+avait assuré qu'il était certainement coupable. Le voilà demandez-lui
+pourquoi il nous a mis sous cette impression?" Il désignait en même
+temps Bélandré qui allongeait le cou et essayait de saisir quelques
+paroles de ce qui se disait.
+
+Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
+assisté à l'exécution sortirent leurs couteaux et s'élancèrent dans la
+direction que le juré avait signalé. Bélandré comprit l'immensité du
+danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
+poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce à l'agilité de ses jambes
+et à la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps
+entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les
+portes du palais.
+
+Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
+alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue
+empoisonnée.
+
+Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un
+fort mauvais parti aux jurés.[1]
+
+
+[Note 1: N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de
+juré soit d'une date bien postérieure à celle où les évènements qui
+sont décrits sont sensés se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se
+permettre cet anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en
+considération du motif qui le lui a fait commettre. Sans être en aucune
+manière contre ces deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler
+qu'elles comportent parfois de graves inconvénients et occasionnent
+souvent d'irréparables malheurs. Il suffit d'assister à une séance d'une
+de ces cours de Juge de Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un
+homme, souvent dépourvu de toute éducation et quelquefois même du
+plus gros bon sens s'éveille un bon matin tout étonné de recevoir une
+commission de juge de paix. Il le doit quelquefois à l'appui qu'il a
+donné à un candidat heureux. De suite le voilà grand personnage, il
+devient un tyranneau de paroisse. Il y a bien assez souvent pourtant de
+graves difficultés, car à peine peut-il réussir quelquefois à signer son
+nom d'une manière lisible. Il est obligé de se faire lire la loi par un
+voisin complaisant, sauf à l'interpréter comme il l'entendra plus tard.
+Ces décisions, pour les parties lésées sont presqu'aussi sans appel que
+celles des commissaires pour les décisions des petites causes puisque le
+malheureux plaideur a à payer, le plus souvent, une somme au dessus
+de ses moyens pour lever un _certiorari_ et obtenir justice. Nous en
+connaissons même et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, qui ne
+voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des ressentiments
+personnels ou politiques, amené à leur tribunal. Ceux-là à coup sûr sont
+invariablement condamnés. Tous les Juges de Paix ne sont sans doute pas
+de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
+la Commission de la Paix ait besoin d'être révisée soigneusement. Les
+inconvénients qu'on rencontre dans l'institution de Juré sont plus
+grandes encore. En effet, si vous avez une cause d'une légère importance
+pour une affaire pécuniaire vous allez la confier à un avocat qui jouit
+de la plus haute considération et dont la science et le jugement sont
+parfaitement reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort
+vous êtes obligés de vous en rapporter aux jugement d'hommes préjugés
+quelquefois et, de plus, souvent dénués du plus gros bon sens. Joignez
+à cela l'esprit de nationalité, les traductions imparfaites au corps de
+juré, des témoignages rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas,
+la longueur des questions et transquestions posées aux témoins et vous
+aurez une idée du verdict que peuvent rendre ces hommes fatigués et
+ennuyés par la durée des plaidoyers. De plus, il est très rare, qu'aucun
+d'eux ne prenne des notes. Ils n'ont donc pour se guider dans leurs
+décisions que l'exposé du Juge qu'ils écoutent souvent d'une manière
+distraite et qui n'est que le résumé des témoignages contradictoires qui
+ont été donnés, ce qui souvent ne saurait jeter une grande lumière sur
+les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait rapporté plus haut soit
+purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat éminent, aujourd'hui
+sur le banc, qui disait avoir demandé à un juré qui avait déclaré
+coupable un de ses clients accusé de meurtre, pourquoi il en avait agi
+ainsi: grand nombre de témoins des plus respectables avaient prouvé
+l'alibi et le juge lui-même le leur avait expliqué dès que ces
+témoignages se trouvaient parfaitement corroborés. Le juré lui avoua
+alors franchement qu'ils avaient compris que corroboré était synonyme de
+contrecarré. Malheureusement lorsque l'avocat reçut cette déclaration,
+il était trop tard. C'est parce que nous croyons les rôles des grands
+et des petits jurés intervertis que nous nous permettons ces
+remarques.--Note de l'auteur.]
+
+Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des
+Trois-Rivières pour assister au service funèbre du malheureux
+Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusqu'à
+sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la
+tristesse et de la pitié. Parfois aussi un sanglot mal étouffé se
+faisait entendre.
+
+La cérémonie terminée, un officier vint me remettre un papier couvert de
+la signature du gouverneur par lequel il m'invitait à passer chez lui.
+Il avait entendu raconter tout ce qui était arrivé depuis la veille. On
+lui avait aussi redit dans les plus minutieux détails la scène aux pieds
+de l'échafaud et les déclarations des jurés, il en était profondément
+affecté. Il se reprochait amèrement de ne m'avoir pas donné audience la
+veille. Il s'accusait même d'être coupable de la mort de mon malheureux
+ami en ayant trop tardé à envoyer le sursis, mais il pensait que
+l'exécution n'aurait lieu qu'à sept heures. Il m'offrit ensuite comme
+compensation une forte somme d'argent pour qu'elle fut remise à la
+famille du supplicié. Je la refusai en leur nom de la manière la plus
+péremptoire et lui dis avec amertume en découvrant ma poitrine, que si
+les blessures dont j'étais couvert et le sang que j'avais versé pour
+la patrie n'avaient pas même pu me procurer une audience de quelques
+instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient servir à leur
+assurer le bien-être et le confort matériel, puisque j'avais amassé des
+sommes considérables que je leur destinais.
+
+Là dessus je pris congé de lui après qu'il m'eut assuré que par un édit
+qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.
+
+J'allai ensuite faire mes adieux à Monsieur Odillon. Il n'était pas
+encore remis des secousses qu'il avait éprouvées. Il put cependant
+trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, et ce fut,
+avec la plus grande émotion que nous nous séparâmes.
+
+
+
+
+
+ANGELINE.
+
+La voie qui me restait à suivre était désormais toute tracée. Réparer
+le mal que j'avais fait, tel était mon devoir et la détermination
+que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du témoignage de ma
+conscience qui me dit que je n'ai pas forfait à mon serment.
+
+Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui était
+venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chère, s'il était
+possible, car à l'amour paternel que je lui portais rejoignait un
+sentiment d'incommensurable pitié.
+
+Je passai le reste de la journée à acheter des provisions en abondance
+ainsi que des étoffes et des vêtements de toutes sortes. Le lendemain
+matin, accompagné de quatre hommes vigoureux que j'avais choisis et
+engagés, je me dirigeai vers le Lac St. Jean où je devais la rencontrer.
+Nous marchâmes pondant quatre jours et quatre nuits sans prendre que
+justement le temps nécessaire pour les repas et le repos qui nous
+étaient indispensables, j'avais hâte d'arriver et pourtant je redoutais
+le moment où elle me demanderait des nouvelles d'Attenousse, car je
+savais que ce serait la première question que sa mère et elle me
+poseraient.
+
+La quatrième nuit, du haut d'une éminence, par un beau clair de lune,
+je pus contempler le campement d'une partie de la tribu qui reposait
+paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumée qui s'échappait de
+chaque toit et s'élevait en ondoyant pour se perdre dans l'immensité des
+cieux.
+
+Je pressai alors ma poitrine à deux mains pour arrêter les palpitations
+de mon coeur qui semblait prêt à en sortir. Un des indiens qui
+m'accompagnait me désigna la demeure d'Angeline. Je sentais en
+descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir sous moi. Les
+chiens de garde poussaient des hurlements inquiets et plaintifs pour
+avertir leurs maîtres que des étrangers arrivaient, j'avançais toujours
+malgré la certitude où j'étais que j'allais porter le désespoir dans cet
+intérieur. Quelques sauvages sortirent pour se rendre compte de ce bruit
+insolite. Presque tous me reconnurent lorsque je passai devant eux, mais
+ils rentrèrent précipitamment, croyant que c'était plutôt mon esprit qui
+venait les visiter tant ils étaient certains de ma mort et tant était
+grande la superstition qui les dominait, malgré les lumières que le
+christianisme leur avait données.
+
+Enfin, je réussis à dominer quelque peu mon émotion et me dirigeai vers
+la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens que j'avais laissés
+avant mon départ et qui avaient toujours montré pour elle un attachement
+sans bornes, étaient étendus à la porte l'oeil et l'oreille au guet,
+comme deux vigilantes sentinelles. Lorsqu'ils entendirent le bruit de
+mes pas, ils se levèrent et poussèrent d'affreux hurlements auxquels
+répondirent tous les autres chiens de la tribu, puis dès qu'ils virent
+que nous nous avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement,
+ils s'élancèrent vers nous le poil hérissé, l'oeil ardent, nous montrant
+deux rangées de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous
+barrer le passage. Je me sentis touché de ce dévouement si vrai et si
+désintéressé; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent ma voix.
+D'un saut, ils furent auprès de moi, vinrent me lécher les mains, firent
+mille cabrioles en avant et autour de moi, allèrent japper joyeusement
+à la porte pour leur apprendre qu'un ami arrivait puis recommençaient
+leurs gambades tant leur joie était délirante.
+
+Je n'étais plus enfin qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque la
+porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une d'elles
+tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa poitrine.
+Toutes deux avaient été éveillées en sursaut par le bruit inusité et
+craignaient sans doute une attaque de quelques tribus ennemies, attaques
+qui n'étaient que trop fréquentes dans ces temps-là. Je les reconnus du
+premier coup d'oeil; c'étaient la mère d'Attenousse et mon Angeline.
+Mes forces voulurent m'abandonner, mais je réussis à prendre le
+dessus.--Hélika, s'écria la vieille en se reculant épouvantée pendant
+qu'Angeline s'élançant à ma rencontre venait jeter son enfant dans mes
+bras et me sauter au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon
+coeur.
+
+--Père, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientôt nous revenir?
+Elle n'osait prononcer le nom de son époux. Je pus alors, pressé de ses
+questions, me débarrasser de son étreinte et ordonner aux sauvages qui
+portaient mes effets de les déposer à la porte de la hutte et leur
+enjoignis de se retirer. Je leur avais expressément défendu de raconter
+la mort tragique d'Attenousse et je pouvais compter sur leur discrétion.
+Puis prenant Angeline et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait
+les deux jours qui avaient précédé mon départ, j'entrai dans la cabane
+et les assis sur mes genoux.
+
+Pendant, ce temps, la vieille mère disséquait chacun des traits de ma
+figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que j'allais
+leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.
+
+L'accablement dont mon âme était en proie ne put leur échapper, elles
+semblèrent comprendre qu'un grand malheur était arrivé, et les
+sanglots d'Angeline me tirèrent de l'abîme de douleurs où j'étais
+enfoncé.--"Angeline, ma bonne, ma chère enfant, lui dis-je en
+l'embrassant, ton mari était trop parfait pour la terre, il ne pouvait
+vivre au milieu des méchants qui rôdent autour de nous. Dieu a voulu
+qu'il me chargeât de te donner avec nous tous un rendez-vous dans le
+ciel, car il l'a appelé à lui. Une affreuse maladie l'a saisie à son
+arrivée aux Trois-Rivières, il un est mort entouré de tous les secours
+de la religion bénissant ton nom, celui de sa mère et faisant des voeux
+pour le bonheur de son enfant. Il m'a chargé de prendre soin de vous
+tous et je ne faillirai pas à l'engagement que j'ai contracté sur son
+lit de mort. Plutôt m'arracher le coeur que de me séparer de ton enfant
+à laquelle j'ai voué tout l'amour, que j'ai porté à la mère et que je
+ressens pour toi aujourd'hui."
+
+J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la vérité,
+les yeux baissés et l'esprit encore noyé dans le souvenir des scènes
+affreuses que j'avais vues se dérouler depuis mon arrivée dans la ville.
+
+Quand je levai la tête, Angeline ne pleurait plus, son regard était
+perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa pâleur était
+extrême. La mère continuait à m'examiner et malgré les efforts qu'elle
+faisait avec la stoïque énergie du sauvage pour dissimuler ce qu'elle
+éprouvait, je pus voir clairement qu'elle pressentait tout ce qui était
+arrivé.
+
+Je déposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, l'inondai
+de mes larmes et nous tentâmes, la mère et moi, tous les efforts
+possibles pour tâcher du la faire revenir à elle. Elle fut longtemps,
+bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses sens. Heureusement
+qu'une idée lumineuse me frappa. Je couchai auprès d'elle la petite
+Adala et lui ayant dit tout bas que sa mère allait mourir si elle
+n'essayait pas par ses caresses de la rappeler à la connaissance. Cette
+enfant était d'une intelligence bien supérieure à son âge, on eut dit
+qu'elle comprenait l'importance de ce que je lui avais dit et elle
+répéta les mots que je lui avais appris: "Maman si tu mourais que ferait
+Adala?" et elle l'embrassait à chacune de ses paroles. Ces accents naïfs
+qui peuvent faire surgir la mère de la tombe à la voix de son enfant
+premier-né eurent l'effet désiré.
+
+--Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules désormais
+sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline et ne comprends
+pas encore toute la perte que tu as faite en étant privée de l'appui
+de ton père, et des larmes abondantes inondèrent ses joues. Agenouillé
+auprès du lit, je suivais avec anxiété cette scène navrante; toutefois,
+j'augurai bien des larmes que versait Angeline, car il me semblait
+qu'elles devaient la sauver. Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit
+toute la vérité, mais quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une
+consolation est-elle possible dans cette vallée de larmes?
+
+Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes
+évènements?.....
+
+A force de bons soins, la santé d'Angeline parut se rétablir et chaque
+soir, une prière était dite en commun dans la tribu pour le repos de
+l'âme du malheureux Attenousse.
+
+Toutefois la position n'était guère tenable. D'un moment à l'autre, un
+mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre,
+car chacun savait ce qui s'était passé avant et après l'exécution, et je
+craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles d'Angeline et qu'on
+lui apprit de quelle manière Attenousse était mort. Je me décidai donc
+un jour de fuir ces endroits à jamais néfastes, d'amener avec moi mes
+infortunées protégées, d'aller demeurer dans un lieu ignoré, auprès d'un
+lac qui se trouve dans les profondeurs des bois, vis-à-vis Ste. Anne
+de la Pocatière, autrefois Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes
+préparatifs en conséquence: j'achetai un fort grand canot, engageai des
+hommes et le surlendemain, accompagnés d'une embarcation montée par
+de puissants rameurs qui devaient nous prêter secours au besoin, nous
+descendîmes le Saguenay et quelques jours après nous traversions le
+fleuve.
+
+Est-il besoin de vous dire que la veille de mon départ, j'avais visité
+plusieurs de mes amis et leur avais exposé le but et la raison qui me
+forçaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement, ces enfants
+de la nature, quel était le sentiment qui guidait ma conduite, ils
+voulurent même m'offrir des venaisons, fumées et des pelleteries dont
+j'aurais trouvé un avantageux débit. Je les remerciai avec effusion pour
+ces preuves d'amitié qu'ils me donnaient, et lorsque le lendemain, je
+doublai le cap qui les séparait à jamais de ma vue, je pus apercevoir
+leurs silhouettes mal effacées. Ils venaient nous dire adieu malgré
+l'heure matinale du départ, et tâchaient de se mettre à l'abri des
+rochers pour que nous ne les vissions pas, tant ils semblaient
+comprendre combien il nous était pénible de nous séparer d'eux. Je n'en
+ai revus que peu d'entre eux depuis que j'habite les bords du Lac à
+la Truite, ceux-là je les ai toujours reçus avec bonheur parce
+qu'ils m'apportaient l'expression sincère de l'amitié que tous nous
+conservaient.
+
+Nous débarquâmes donc à Ste. Anne à un endroit qu'on appelle encore
+aujourd'hui le Cap Martin. L'église se trouvait alors à une bien faible
+distance de ce lieu, montrant son clocher d'où trois fois par jour,
+comme c'est encore la coutume, la cloche invitait les fidèles à la
+prière.
+
+Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave habitant,
+moyennant rétribution, me céda une partie de sa maison. J'y installai
+Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu se séparer
+d'elles et je m'établis leur pourvoyeur. Chaque jour, je m'évertuais à
+trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire leurs goûts, car, en
+dépit de tous mes efforts, je voyais la santé d'Angeline faiblir d'un
+jour à l'autre malgré tous les soins que nous prenions d'elle. Pourtant
+elle parut se ranimer pendant quelque temps. Bien que plongée dans une
+affreuse tristesse dont je ne pouvais la tirer, j'avais réussi à lui
+faire prendre un peu d'exercice. La vieille indienne l'entourait de
+toute espèce de prévenances et me secondait dans ce que j'essayais pour
+la distraire. Je lui avais dit tout ce que j'avais caché à Angeline
+et par un accord tacite, jamais allusion n'avait été faite aux jours
+passés.
+
+Ainsi s'écoulèrent six mois non pas de bonheur, mais au moins de paix et
+de tranquillité; chacun dévorant sa peine en silence.
+
+Mais un jour arriva où, entraîné par le désir incessant de chasser,
+je m'éloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque je
+revins, la désolation était à son comble. Angeline, comme à l'ordinaire,
+avait été faire une promenade, elle avait rencontré dans sa course
+une de ces commères obséquieuses qui ont toujours la bouche pleine de
+nouvelles. Elle lui avait raconté dans tous ses détails le supplice
+qu'un sauvage avait enduré aux Trois-Rivières. elle lui avait rapporté
+toutes les atroces calomnies qui avaient pesées sur lui et auxquelles
+elle-même ajoutait foi. Elle tenait, disait-elle, tous ces détails d'un
+sien cousin qui était parti des Trois-Rivières la veille de l'exécution
+et qui les tenaient lui-même de trois sauvages qui avaient vu commettre
+le meurtre pour lequel l'indien avait été exécuté. Il avait ajouté de
+plus que ces trois hommes erraient dans les bois d'alentour.
+
+Ce coup devait être le dernier qui allait frapper Angeline. Nous la
+mîmes au lit le soir avec une fièvre considérable et dans un état de
+délire complet. La Providence dans ses décrets avait décidé qu'elle n'en
+sortirait plus vivante.
+
+Je glisse rapidement sur ces événements parce que je sens mon être se
+déchirer à chacune des péripéties que j'aurais à raconter dans les
+différentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers jours de mai,
+le bon médecin de campagne vint me presser la main, qu'il m'invita à le
+reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis, à l'émotion de sa voix,
+que je n'avais plus rien à espérer des secours des hommes. Il m'annonça
+donc que mon enfant bien aimée n'avait plus que peu de jours à
+appartenir à la terre. Sa constitution, ajouta-t-il, a été minée
+insensiblement par des causes que je ne puis comprendre; elle était née
+forte et vigoureuse. C'est à son tempérament et à vos bons soins qu'elle
+a dû de vivre jusqu'aujourd'hui. L'énergie de sa volonté a pu lui faire
+surmonter bien des crises causées par un mal moral, mais cette dernière
+a été au-dessus de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il
+en me prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un à
+ses souffrances.
+
+A cette désolante déclaration je sentis mes jambes fléchir sous moi
+heureusement que j'avais à ma portée un poteau auquel je pus me retenir,
+car j'allais choir. Je demeurai longtemps plongé dans l'abîme de ma
+douleur. Je ne sais depuis combien de temps j'étais là lorsqu'une main
+amicale vint se poser sur mon épaule. Je fis un soubresaut, comme quand
+on est soudainement éveillé au milieu d'un affreux cauchemar. C'était le
+bon curé qui venait faire sa visite quotidienne à ma chère malade. Le
+docteur était passé chez lui et lui avait raconté l'état de désespoir
+dans lequel il m'avait laissé. Il comprit que toutes ces consolations
+banales qu'on prodigue quelquefois à ceux qui pleurent étaient
+superflues, aussi nous acheminâmes nous en silence vers la maison. Avant
+que d'y entrer, le bon prêtre me fit promettre de n'y paraître que
+lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'altération de ma
+figure.
+
+Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline
+n'avaient plus rien qui appartint à la terre. Son regard était tourné
+vers les cieux et de ses lèvres s'échappait une fervente prière. Le
+bruit de mes pas la tira de cet état extatique. Elle me fit signe
+d'approcher, me tendit la main et me présenta son front à baiser comme
+elle avait coutume de le faire depuis mon retour.
+
+Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous exprimer
+les souffrances innombrables que j'ai éprouvées pendant les deux jours
+et deux nuits qui précédèrent sa mort. Bercé de temps en temps entre le
+découragement ou l'espérance, dès qu'une lueur d'amélioration se
+faisait entrevoir je redoublais, s'il était possible, mes soins et ma
+sollicitude. La mère et moi nous étions constamment à son chevet dans
+un morne silence troublé seulement par la respiration haletante de la
+mourante et le tic-tac de l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de
+l'inexorable destin nous montre à chaque seconde que nous avons fait un
+pas vers l'éternité.
+
+Les regards de la malheureuse mère, chargés de tristesse rencontraient
+parfois les miens et nous baissions la tête comme si nous eussions
+craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances auxquels nos
+coeurs étaient en proie.
+
+Le soir de la troisième journée tout parut renaître à l'espérance l'état
+de la malade nous semblait s'être considérablement amélioré. Tout
+joyeux, je me livrais à l'espoir et de suite j'envoyai quérir le
+médecin.
+
+Nous sommes toujours si heureux d'espérer même lorsque tout est perdu.
+
+Il arriva en toute hâte, prit le pouls de la malade, ausculta sa
+poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant signe
+de l'accompagner à la porte: "le soleil de demain, me dit-il, ne la
+trouvera pas vivante."
+
+Dans la soirée, elle reçut tous ses derniers sacrements. Vers minuit,
+je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un dernier devoir à
+remplir et je résolus de le faire avec toute l'énergie que j'avais mis
+autrefois à faire le mal. C'était un pardon que je voulais obtenir, car
+je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonné la voie du crime,
+c'était dû aux prières de mes bons parents, de mes soeurs et d'Angeline.
+
+Après que son action de grâces fut finie, je priai l'assistance de se
+retirer et prosterné, la face contre terre, je demandai pardon à mon
+enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer à elle-même, lui
+racontai l'histoire de son enlèvement et les souffrances atroces
+qu'enduraient ses parents par sa disparition.
+
+J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel qui
+doit recevoir sa sentence.
+
+--Père, me dit-elle après un moment de silence, viens, m'embrasser. Je
+remets entre tes mains Adala, c'est mon trésor, c'est ma vie que je le
+confie.
+
+Telles furent les dernières paroles que j'entendis de sa bouche
+angélique.
+
+Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante
+devenait de plus en plus oppressée, ses lèvres seules remuaient pour
+répondre aux prières des agonisants. Ses mains étaient jointes et ses
+yeux tournés vers le ciel. Un instant après que nous eûmes fini de
+prier, une légère teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y Vais,"
+prononça-t-elle comme si elle se fut adressée à quelqu'être surnaturel
+et ce fut tout!!!.......................................
+
+En ce moment, Adala s'éveilla en souriant et demanda sa mère, elle
+tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Hélas sa pauvre
+mère n'était plus qu'un cadavre!
+
+Deux jours après, Angeline fut déposée dans sa dernière demeure où elle
+dort encore aujourd'hui sous un gazon émaillé de fleurs sauvages en
+attendant le jour où nous nous réunirons. Une pauvre croix de pierre sur
+laquelle est gravé son nom, avertit le passant indifférent qui foule les
+tombes du cimetière, qu'elle repose là.
+
+Quand la cérémonie funèbre fut terminée, je pris Adala dans mes bras, la
+pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh non, mon Adala,
+tu ne resteras pas orpheline, car désormais tu seras ma seule richesse,
+mon seul bonheur."
+
+
+
+
+
+TROIS TRAPPEURS.--UNE VIEILLE CONNAISSANCE.
+
+J'avais adopté l'enfant comme la mienne et la grand'mère qui demeurait
+avec moi en prenait un soin tout particulier.
+
+L'intérêt de mon argent fournissait amplement aux besoins de la famille,
+et nous vivions heureux.
+
+Je passai tout l'été auprès de mes protégées, mais les premières bordées
+de neige firent renaître en moi un désir irrépressible de la chasse dans
+les endroits où ma vie s'était en partie écoulée.
+
+Adala avait, pendant ce temps, supporté les maladies auxquelles les
+enfants de son âge sont sujets; grâce aux bons soins du médecin et de
+ceux que nous lui prodiguâmes, elle était revenue à la santé.
+
+J'avais conçu des soupçons sur le caractère de la femme qui avait
+raconté à Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-là,
+dans toutes ces informations, une malveillance dictée par une
+intelligence plus forte que ne possédait la femme en question. Je fus
+aussi frappé de cette histoire du cousin qui l'avait mis parfaitement au
+fait d'une circonstance intime de notre vie.
+
+Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, après avoir
+rôdé longtemps dans les bois, étaient disparus subitement et sans qu'on
+sût quel côté ils avaient pris: de là, grande inquiétude parmi mes
+voisina, car ils s'étaient livrés à des vols, à des rapines, ils avaient
+même commis des actes d'outrages les plus criminels qui avaient attiré
+contre eux un juste sentiment d'indignation. Ces derniers actes
+mettaient le comble à leur scélératesse. Dernièrement encore, ils
+étaient entrés dans la demeure d'un brave citoyen alors absent et la
+femme ne put être à l'abri de leurs violences qu'en les menaçant de mon
+nom, car on savait dans la paroisse que j'étais un ancien chef sauvage.
+En m'entendant nommer celui qui paraissait les conduire, avait
+tressailli de surprise. Il avait pris des informations détaillées sur
+ma figure, l'endroit d'où je venais et le personnel de la maison que
+j'occupais; puis, sur les réponses de la femme, ils avaient échangé
+entre eux quelques paroles précipitées et avaient déserté sans ajouter
+rien de plus. La terreur qu'ils inspiraient était devenue universelle.
+Une battue générale avait été faite dans toutes les montagnes et les
+forêts d'alentour sans aucun résultat.
+
+Ce qui jusqu'alors n'avait été que soupçon pour moi devint certitude;
+plus moyen d'en douter, c'était Paulo et ses complices. Paulo
+connaissait mon lieu de retraite, peut-être savait-il aussi que je
+m'étais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il à exercer contre
+l'enfant d'Angeline la même vengeance que j'avais tirée de sa grand'mère
+de son refus de m'épouser.
+
+Ne pouvant tenir plus longtemps à cet état d'anxiété, qui soulevait
+d'avantage mon désir de gagner les bois pour me mettre à leur recherche,
+tout en chassant, je partis un bon jour après avoir mis Adala et sa
+grand'mère hors des atteintes d'un coup de main par lequel on aurait
+tenté quelque chose contre elles.
+
+Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au milieu de
+mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se dérouler les plus douloureux
+événements de ma vie et j'y retrouvais à chaque pas, auprès de leurs
+demeures, des souvenirs de mon enfance, de ma jeunesse, mais par-dessus
+tout de mes parents sans compter de cuisants remords. Il me semblait que
+seul encore, assis aux pieds des grands arbres où j'entendrais la voix
+toute-puissante de Dieu, je sentirais un peu de calme renaître en mon
+âme.
+
+Dans le recueillement des forêts on retrouve, au milieu de la privation
+de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils étaient pour moi
+si remplis de charmes que j'espérais les revoir encore dans le silence
+profond et l'isolement. Là j'y reverrais mon père conduisant péniblement
+sa charrue, mais tout joyeux à l'idée que c'étaient autant de sueurs
+épargnées au front de son enfant. J'y reverrais encore ma vieille et
+sainte mère travaillant pour moi et mes chères jeunes soeurs s'ingéniant
+à trouver ce qu'elles pouvaient faire pour me prouver leur amour et leur
+désir de m'être agréables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile
+fortuné se déteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons
+domestiques, les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y
+avait pas même jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma
+mémoire, qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes
+mais à jamais superflus. Ne pouvant résister à ce désir bien légitime de
+revoir encore quelques instants du passé, je résolus d'aller faire une
+excursion de quelques semaines auprès du Lac à la Truite. et j'espérais
+aussi retrouver les traces des trois brigands.
+
+Deux jours après mon départ, j'étais sur les bords de la rivière St.
+Jean qui coule sur les limites: du Canada et des États-Unis.
+
+Je n'avais pas encore rencontré une seule figure humaine, mais j'avais
+constaté des pistes différentes, les unes, sans aucun doute, appartenant
+à des chasseurs blancs et les autres à des indiens, tel qu'il était
+facile de les reconnaître aux moyens que prenaient les uns d'en cacher
+les vestiges et les autres à l'empreinte plus franche et par conséquent
+plus ferme sur la terre boueuse.
+
+Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pièce de venaison
+pour mon souper, je faisais un retour sur le passé et remontant le cours
+de ma vie criminelle, je sentais le désespoir me gagner en songeant à
+tout le mal que j'avais fait et aux moyens de le réparer.
+
+Mes pensées me reportèrent naturellement vers la soirée où l'âme
+gangrenée par l'idée d'une vengeance diabolique, j'avais partagé mon
+repas avec Paulo et l'avais associé à mes projets criminels.
+
+J'étais absorbé dans ces idées lorsque les plaintes de mes chiens me
+tirèrent de ma rêverie. Les pauvres bêtes n'avaient presque pas pris de
+nourriture depuis mon départ de Ste. Anne. Je détachai, les pièces de
+venaison qui étaient à la broche, et les leur abandonnai de grand coeur;
+je me sentais incapable de manger.
+
+Pendant que mes chiens dévoraient leur repas j'éteignis soigneusement
+mon feu, j'en fis disparaître les traces, comme c'est la coutume de ceux
+qui veulent cacher leurs campements.
+
+Toutes ces précautions prises, je me replongeai de nouveau; dans mes
+réflexions. Un bruit de voix me réveilla en sursaut et me fit sortir de
+cet état de somnolence.
+
+J'avais choisi pour gîte une clairière qui dominait la forêt. Des arbres
+vigoureux environnaient le plateau où j'avais fait cuire le repas
+qui n'avait servi qu'à mes chiens, les rochers qui le surplombaient
+laissaient des anfractuosités caverneuses, dans l'une desquelles je
+m'étais tapi pour la nuit.
+
+Mes chiens étaient parfaitement dressés, aussi lorsqu'ils voulurent
+élever la voix pour m'avertir de l'approche d'étrangers, je leur imposai
+silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus bouger que s'ils
+eussent été morts.
+
+De ma cachette j'aperçus une flamme vive s'élever au même endroit où
+j'avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais du lieu que
+j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrivés, eussent-ils été
+ceux de l'ennemi la plus rusé.
+
+Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec surprise
+trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l'étaient les trappeurs
+canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et vigoureux. L'un
+surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef,
+était d'une taille et de membrure à pouvoir lutter contre un lion. Un
+autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs n'avait pas même
+besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaître aisément par ses
+_sandédious_ et ses _cadédis_ pour un enfant des bords de la Garonne.
+
+Le troisième, également bien découpé, avait une certaine empreinte
+de mélancolie. Ses vêtements à celui-là, étaient d'une recherche
+prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le
+sourire, si toutefois on se trouvait hors de la porté de son oeil ferme
+et de son bras robuste.
+
+Pendant que le repas cuisait, j'écoutai leur conversation, ils en
+étaient aux facéties:
+
+--Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras
+jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que
+le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a été pris dans cet
+endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas
+être à une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous
+mettions à table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de
+perfectionner ton éducation, de te faire le récit de toute ma vie: Mon
+père était un grand industriel; chaque année nous avions à confectionner
+des articles d'art et de nécessité qui trouvaient toujours un prompt
+débit. Mon frère aîné lui était un _saigneur_, son cadet était marchand;
+pour moi j'étais dans le commerce des perles.
+
+Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu à une famille troussée.
+
+L'autre l'écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les yeux d'une
+façon démesurée.
+
+Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens de vivre
+je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui vrai dans
+tous ses détails car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien
+rares.
+
+Un franc éclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura un
+instant déconcerté.
+
+--Dès le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens détache sa langue
+du crochet de la vérité, on peut être sûr qu'à force de répéter des
+balourdises, il finit par les croire. Puisque ton père était un
+industriel que ne t'a-t-il intéressé dans son commerce?
+
+--Faites excuse, mon père confectionnait des sabots et le commerce
+n'était pas assez étendu pour qu'il eut besoin d'un associé!
+
+--Ton frère qui était seigneur aurait pu t'établir sur une de ses
+terres?
+
+--Quand je vous dis que mon frère était _saigneur_, c'est qu'il saignait
+les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. Il n'a jamais
+possédé de terre plus que j'en ai sous la main!
+
+--Et ton frère le marchand ne pouvait-il pas te donner une place dans
+son établissement et ton industrie dans le commerce des perles ne
+t'assurait-elle pas un belle existence?
+
+--Oh! pour ça quant à mon frère le marchand, il était en société avec la
+grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite bière le dimanche,
+à la porte de l'église; pour moi j'enfilais des grains du verre que je
+vendais pour des colliers de perles. Nos trois industries réunies ne
+rapportaient pas cinq francs chaque semaine pour faire bouillir la
+marmite. Voilà ce qui fait que le bonhomme, que nous appelions papa, a
+levé le pied un bon matin pour aller rejoindre, disait-il, la mère que
+nous n'avons jamais connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait
+bien que je changeasse de pays.
+
+Le rire qui suivit cette déclaration ébouriffante fut
+presqu'inextinguible de la part de deux auditeurs, mais, sans se
+déconcerter davantage, l'interlocuteur continua:
+
+--Trou de l'air, c'est tout d'même un fort beau pays que celui que
+j'ai laissé là _ousque_ l'eau que vous buvez ici est du vin dans nos
+rivières, même que chaque matin le soleil trouve cinq ou six gaillards
+qui ronflent à réveiller les morts rien que pour s'être assis sur ses
+bords.
+
+Ces dernières réflexions augmentèrent encore l'hilarité des deux autres.
+
+Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant à l'homme à
+l'air mélancolique, depuis six mois que nous chassons ensemble et que
+tu me promets de me faire connaître ton histoire pourquoi ne nous la
+dirais-tu pas aujourd'hui?
+
+Hélas! répondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne sera
+pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas de me
+donner ce nom puisque la terre où j'ai vu le jour se trouve dans la
+Normandie. Mon père était autrefois un riche fermier. Il avait acquis de
+grandes propriétés mais non content, de la jouissance de nos biens,
+il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre do noblesse au nom
+respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant quelques années, il
+fit de folles dépenses qui nous amenèrent dans un état, de gêne
+considérable. Pour compléter toutes ses sottises, il acheta un château
+en ruines qu'on appelait la Cocombière, il acheva d'éparpiller le peu
+qui nous restait pour te rendre presqu'habitable. Je ne sais quel
+mauvais drôle lui avait fait croire que par cette acquisition il
+devenait baron; aussi ne l'appelait-on plus si on ne voulait pas
+l'offenser, que le Baron de la Cocombière.
+
+Je passe brièvement sur les détails des toilettes extravagantes qu'il
+faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risées et des huées
+des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui, accoutré d'une
+manière aussi ridicule qu'il l'était lui-même, nous entendions les
+gamins s'écrier: Voilà Monsieur Concombre et son Cornichon qui passent.
+Nous recevions ces insultes avec un dédain superbe et sans sourciller.
+Pour ma part j'aurais tordu le cou à un de ces drôles, si mon père, se
+renfrognant dans sa dignité, ne m'en eût empêché en m'expliquant qu'il
+serait malséant pour moi et indigne du sang qui coulait dans nos veines
+de toucher à l'un de ces _vilains_.
+
+C'est avec ce genre d'éducation que j'atteignis mes vingt ans. Nos
+ressources pécuniaires étaient complètement épuisées et je songeais à
+chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin mon père arriva
+dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils, me dit-il, il va
+falloir endosser tes plus beaux habits et aller demander en mariage la
+fille du Marquis de Montreuil dont la domaine avoisine le nôtre. Je
+vais moi-même présider à ta toilette et voir à ce que le laquais qui
+t'accompagnera soit en grande tenue.
+
+Les ordres de mon père étaient pour moi sans appel. Une heure donc
+après, coiffé d'un chapeau à plumes, habit galonné en rouge bleu et vert
+sur toutes les coutures, bottes à l'écuyère toutes rapiécées, j'étais
+installé sur une rosse, pendant que le laquais espèce de jocrisse, qui
+devait me suivre à distance et enharnaché d'une manière aussi ridicule,
+avait en fourche un âne dont la maigreur l'avait obligé à mettre une
+demi-botte de foin pour se protéger des foulures. Ce foin d'ailleurs
+devait lui servir de selle.
+
+Ce fut dans cet état que je me présentai au château du Marquis, vieux
+noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien reçu et avant que je lui
+déclarasse le but de ma visite, le marquis m'invita à entrer au salon où
+sa fille, charmante personne bien élevée, exécutait un air de musique.
+Rougissant comme une pivoine j'entendis lire la pancarte que j'avais
+donnée sur laquelle étaient écrits d'une manière illisible mes noms,
+titres et qualités. Pendant cette longue énumération que mon père avait
+lui-même griffonnée je voyais la jeune fille se tordre en tous sens pour
+s'empêcher d'éclater. Cependant elle put se dominer et me montrant un
+fauteuil elle m'invita à m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais
+croyant qu'il était incivil de l'occuper tout entier je m'appuyai
+simplement sur un des bords. Malheureusement, h'avais mal calculé les
+lois de l'équilibre, le fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je
+fis pour me retenir, je renversai une table chargée de pots de fleur
+dont la terre et l'eau vinrent me couvrir entièrement la figure. Jamais
+de ma vie je n'ai entendu pareils éclats de rire. Je jugeai à propos
+de tenter un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes
+salutations de reculons et mes excuses les plus sincères, j'allai poser
+le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couché à peu de
+distance.
+
+Le caniche poussa des cris affreux, je le pris précieusement dans mes
+bras et le caressai pour tâcher de le consoler, le croiriez-vous la
+vilaine bête laissa _couler de l'eau_ qui m'humecta. La chaleur que
+me procura ce _bain improvisé_ me fit perdre complètement la tête, il
+m'échappa des mains et tomba lourdement par terre.
+
+De là redoublement de cris du chien, redoublement aussi d'éclats de rire
+de l'assistance.
+
+Tout confus, je saisis mon chapeau à plumes que j'avais déposé sur le
+plancher à coté de mon siège, tel que le cérémonial de mon père me
+l'avait ordonné, et je me retirai de reculons, saluant à droite et à
+gauche les valets et les cuisinières que je prenais pour le marquis et
+sa demoiselle qui s'étaient esquivés sans doute pour pour rire plus à
+leur aise.
+
+Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, je m'y
+dirigeai avec précipitation.
+
+En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'être incivil,
+je heurtai violemment une grosse fermière qui entrait. Elle portait sur
+sa tête un vase rempli de crème. Je ne sais comment la chose se fit,
+mais la fermière dont j'avais barré les jambes tomba sur moi et le pot
+de crème m'inonda la figure. Certes ce n'était pas un petit poids je
+vous prie de le croire, que celui de la fermière et lorsque je fus
+débarrassé de sa masse, grâce aux valets qui nous relevaient en
+étouffant de rire, j'enfourchai ma monture que mon laquais tenait à
+grand'peine.
+
+Je piquai des deux éperons les flancs de la rosse, elle partit à la
+course mais ce fut pour gagner l'étable ou il lui restait, sans doute un
+peu de picotin. En y entrant, malgré tous mes efforts pour l'arrêter,
+naturellement je fus désarçonné. J'étais tombé à la porte de l'écurie
+et lorsqu'on me ramena ma bête et les valets n'avaient pas encore fini
+d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui couvraient, la
+partie de mes habits sur laquelle j'étais tombé.
+
+Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'à force d'être poussé, battu par
+les valets et enfin grâce à une corde que mon laquais lui passa au cou
+pour la faire remorquer par son âne, que l'infâme Rossinante se décida à
+se mettre en marche. Je m'éloignai de ces endroits accompagné d'éclats
+de rire que je n'oublierai jamais de ma vie.
+
+Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitié du foin
+qui lui avait servi de selle pour s'empêcher de faire chorus avec la
+valetaille du château, tandis que son âne poussait des braiments comme
+contre-basse.
+
+En entendant raconter cette belle équipée, mon père en fit une maladie
+qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Après sa mort, tous nos
+biens furent vendus, et je m'éveillai un bon matin n'ayant pour tout
+partage que le chemin du roi.
+
+J'ai oublié de vous dire que ma mère était morte depuis un grand nombre
+d'années.
+
+J'étais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il
+leur montra sa carabine) que mon père m'avait donnée dans des jours
+meilleurs.
+
+Voilà pourquoi je me suis embarqué sur un bâtiment qui faisait voile
+pour le Canada et me suis fait trappeur.
+
+Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire réussit à m'arracher
+un rire que je n'avais pas connu depuis bien des années.
+
+Pour les deux autres qui l'avaient écouté avec un grand sérieux jusqu'à
+ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur hilarité était
+grande.
+
+Lorsqu'ils se furent calmés, Baptiste s'écria:
+
+--Sacrement de pénitence, c'était son juron favori, je veux que la
+corde qui servira tôt ou tard à pendre les trois coquins que nous avons
+rencontrés aujourd'hui m'étrangle si je crois un seul mot de ce que vous
+venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement avouer que comme moi
+vous êtes poussés comme des champignons, remettant votre appétit au
+lendemain quand vous n'aviez rien à manger la veille. Pour moi qui me
+connais en homme, je vous sais deux vigoureux gaillards, honnêtes et
+déterminés. Là franchement donnons-nous la main, ce sera entre nous à la
+vie et à la mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse
+sont du même niveau et sans frime après que nous aurons soupé, je vous
+raconterai la mienne.
+
+Ils échangèrent ensemble de cordiales poignées de mains et le silence ne
+fut bientôt troublé que par le pétillement du feu et le bruit de leurs
+mâchoires.
+
+Les appétits satisfaits, Baptiste commença sa narration: Son enfance
+avait été misérable comme celle de presque tous les enfants trouvés.
+Abandonné sur le bord du chemin, il avait été recueilli par une espèce
+de mégère qui l'avait élevé dans un but de spéculations Elle parcourait
+les villes et les villages, exploitant la pitié des personnes
+charitables par l'état de maigreur et de dénûment dans lequel elle le
+maintenait en le privant de nourriture et en vendant les hardes
+qu'on lui donnait pour en employer l'argent à acheter des liqueurs
+spiritueuses dont elle se gorgeait.
+
+Lorsqu'il eut atteint l'âge de sept ans, il avait déserté pour échapper
+à ses mauvais traitements et était venu rejoindre un campement de
+sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant partie de la tribu
+où j'étais chef, et au milieu de laquelle il avait passé une dizaine
+d'années. La guerre étant survenue, il s'était engagé comme volontaire
+dans le corps expéditionnaire du Commandant Ramsay qui partait pour
+l'Acadie.
+
+Les ennemis du sol une fois repousses, il s'était embarqué à bord d'une
+corvette française ayant nom _La Brise_. Pris comme corsaire et vendu en
+qualité d'esclave, en même temps que son chef sauvage qui commandait sur
+le même vaisseau à cinquante volontaires de sa nation, il était parvenu
+à s'échapper après des dangers sans nombre.
+
+Il avait depuis sillonné les mers en tous sens et était revenu se faire
+trappeur avec le dessein bien arrêté de revoir ses anciens amis.
+Comme il était certain que le chef devrait être mort dans les fers de
+l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il désirait surtout
+rencontrer la fille de ce même chef qui avait été une Providence pour
+lui avant son départ et la protéger dans le cas où elle serait dans la
+nécessité, en reconnaissance de ce qu'elle avait fait.
+
+On peut imaginer avec quel intérêt mêlé de surprise j'écoutai cette
+histoire. Elle était d'ailleurs de nature à m'intéresser à plus d'un
+titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double plaisir à
+revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'années et que c'était
+le même qui enfant, était, venu nous demander asile. En l'absence de
+Paulo, il était le commensal le plus assidu de ma cabane.
+
+Angeline lui avait voué une amitié toute fraternelle. Elle lui
+avait même donné des leçons de lecture et d'écriture qui avaient
+considérablement développé son intelligence déjà remarquable. Aussi le
+pauvre orphelin, peu habitué aux bons procédés, la traitait-il avec une
+déférence et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut que peu d'années
+de plus que lui. C'était elle, la chère ange, qui l'avait engagé a
+prendre du service à bord de _La Brise_ pour me porter secours au
+besoin. Ces derniers détails, je les ignorais entièrement.
+
+J'étais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien que j'eusse
+la certitude que je ne m'étais pas trompé sur les scélérats qui avaient
+commis les actes de brigandage à Ste. Anne, j'allais cependant éclaircir
+tous mes soupçons, car Baptiste connaissait parfaitement Paulo; aussi
+m'empressai-je de sortir de ma cachette.
+
+Malgré le peu de bruit que je fis, l'oreille exercée des trappeurs les
+avertit de l'approche d'un étranger. Croyant à une attaque subite, il
+disparurent derrière les arbres et je vis briller à la lueur du feu les
+canons de trois carabines. J'élevai la voix et continuai à avancer en
+disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et vigoureux comme
+vous l'êtes auriez peur d'un compagnon chasseur? Je m'approchai
+complètement désarmé jusqu'auprès du feu.
+
+A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte,
+l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un étonnement indicible.
+D'un saut, il fut auprès de moi, m'embrassa les mains, fit mille
+contorsions, mille gambades, tant était délirante la joie qu'il
+éprouvait de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec
+une surprise et un ébahissement non moins grand. Sans nul doute, ils
+crurent que leur chef devenait fou à lier.
+
+Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donné
+quelques explications, il me fallut répondre aux pressantes questions
+de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort et celui
+d'Angeline.
+
+Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon évasion et les derniers
+moments d'Angeline et d'Attenousse aussi brièvement que possible.
+
+On ne saurait voir une douleur plus réelle et des larmes plus sincères
+que celles qu'il versa en entendant ce récit. Sa rage contre Paulo était
+indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant à chaque instant, moi
+qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma carabine. Ah! si
+j'avais su, si j'avais su... mais les misérables ne perdent rien pour
+attendre".
+
+Attenousse avait été pour lui un ami et un protecteur.
+
+Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre les
+trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre parce qu'ils
+parlaient dans en langue iroquoise à laquelle ceux-ci étaient étrangers.
+
+Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient,
+il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlèvement; mais que
+l'entreprise qu'ils se proposaient devait être entourée de grands
+périls, car c'est à qui des trois ne l'exécuterait pas. Après avoir
+longtemps délibéré il fut facile à Baptiste de conclure, par les mots
+qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases décousues
+qu'ils étaient décidés de mettre leur projet à exécution le plus tôt
+possible. Ils étaient poussés par l'espoir d'une rançon que le chef
+paierait pour délivrer son enfant d'adoption.
+
+On peut concevoir l'impression que me fit cette révélation. C'était à
+n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; peut-être même
+étaient-ils déjà en marche. Ils avaient néanmoins compté sans leur
+hôte et, malheureusement pour eux, la partie était trop forte, ils ne
+devaient pas en recueillir le gain.
+
+Nous concertâmes nos plans de défense, Baptiste et ses deux amis
+devaient surveiller toutes les démarches des brigands et m'avertir quand
+ils les verraient tenter quelque chose de suspect. La surveillance de
+Baptiste méritait considération surtout, lorsqu'il était guidé par la
+reconnaissance comme dans cette occasion; ses compagnons par amitié pour
+lui s'étaient liés de tout coeur à moi et me juraient fidélité. Ils
+étaient guidés par l'esprit des aventures d'abord, puis par le courage
+que met tout honnête homme à prévenir un crime, et en prévenir ceux qui
+devaient en être les auteurs. C'était pour eux un stimulant plus que
+suffisant.
+
+Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma demeure bien
+décidé à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour défendre mes
+protégées.
+
+En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'étais sur
+les traces de ceux qui avaient jeté la consternation parmi eux. Je leur
+fis connaître la tentative qu'ils devaient faire pour enlever Adala. Il
+n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; tous s'offrirent
+de me prêter main forte et nous nous séparâmes après avoir convenu de
+faire bonne garde et de donner l'éveil dans le cas où un des trois
+misérables serait aperçu rôdant dans les environs.
+
+Quinze jours se passèrent dans une parfaite tranquillité et sans que
+j'eusse de renseignements sur mes nouveaux alliés. Je connaissais trop
+la perspicacité et le dévouement de Baptiste pour douter un instant
+qu'il ne remplit scrupuleusement le rôle important que je lui avais
+confié.
+
+Cependant ce calme apparent était bien loin de me faire prendre le
+change. J'étais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas voir
+dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus tard, aussi
+avais-je pris mes précautions en conséquence.
+
+Enfin le soir de la vingtième journée, j'étais assis sur le seuil de
+la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'était le
+signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai à la vieille
+de fermer les contrevents, de barricader les portes et de n'ouvrir qu'à
+ma voix; puis je me dirigeai précipitamment vers l'endroit d'où était
+parti le cri. Je ne m'étais pas trompé, ce signal venait d'un des
+compagnons de Baptiste. C'était le gascon qu'il m'expédiait. II
+m'informa que les trois bandits s'étaient occupés de chasse et de pêche,
+ils avaient, fumé les viandes et les poissons comme s'ils se fussent
+préparés à un long voyage. Ils avaient de plus confectionné un léger
+canot d'écorce sur la rivière St. Jean avaient déposé des provisions
+de distance en distance en descendant vers le village de Ste. Anne.
+Baptiste me faisait dire de plus qu'ils avaient préparé une hotte dont
+la destination était évidente, il était d'opinion que cette nuit même,
+ils frapperaient le coup décisif; puisqu'ils n'étaient qu'à deux lieues
+à peine des habitations. Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant
+qu'eux-mêmes ne seraient pas loin.
+
+Je fis prévenir six des hommes les plus déterminés et intelligents
+de mon voisinage et les disposai de manière que leur présence fut
+parfaitement dissimulée. D'après mes instructions, ils ne devaient tirer
+qu'au premier commandement.
+
+J'oubliai par malheur de faire la même recommandation au gascon éloigné
+d'environ trois cents verges de la maison ou je m'étais embusqué.
+
+
+
+
+
+TENTATIVE ET ATTAQUE.
+
+Une nuit des plus sombres enveloppa bientôt la demeure et tous les
+alentours. Un silence parfait régnait dans toute la campagne. Le temps
+était à l'orage; parfois un éclair illuminait la nue et venait en
+serpentant se perdre dans un endroit désert: Le tonnerre grondait dans
+le lointain et ses roulements nous arrivaient comme les détonations de
+mèches de canons.
+
+Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle eut été
+brisée sous les pas d'un homme retentit à mon oreille.
+
+Deux carabines bien chargées étaient auprès de moi; j'en saisis une et
+me tins prêt à tout événement. Je m'assurai aussi que mon couteau jouait
+parfaitement dans sa gaine.
+
+Mon oeil bien qu'exercé à l'obscurité dans les chasses à l'affût que
+je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les ténèbres qui
+m'environnaient.
+
+Heureusement qu'un éclair brilla un instant. Il disparut très vite, mais
+néanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe d'arbrisseaux qui
+se trouvait à trois arpents à peu près de la maison et qui n'y était
+certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection des lieux.
+
+Dix minutes après, un nouvel éclair apparut au firmament.
+
+J'avais toujours l'oeil fixé vers l'endroit où je venais de voir
+le buisson. Pendant ce laps de temps, il s'était considérablement
+rapproché. Il ne devait pas être a plus de vingt pieds du gascon.
+
+Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait pas
+qu'il y avait embûche et que l'ennemi s'avançait. En même temps, son
+chien qu'il ne retenait qu'avec peine réussit à s'échapper et s'élança
+dans la direction du buisson en poussant d'affreux hurlements.
+
+A peine y fut-il arrivé que ses furieux aboiements se changèrent en cris
+plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps. En deux
+bonds, il fut à l'endroit où les bandits abrités par le buisson
+s'avançaient vers ma demeure. Un détonation se fit entendre, un
+blasphème affreux y répondit et le craquement de branches qu'on ne
+cherchait plus à dissimuler nous avertit que quelqu'un s'échappait.
+
+Pendant ce temps le français faisait un bruit d'enfer. Les _sandédious_
+les _cadédis_, je te tiens _couquin_, étaient montés au plus fort
+diapason.
+
+Des torches que nous avions préparées furent allumées et nous
+accourûmes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'âme, la balle lui avait
+traversé le coeur. Le blasphème avait été son dernier adieu à la terre.
+
+Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang par une
+large blessure à la poitrine il se mit à l'embrasser pleurant et lui
+prodiguant les épithètes les plus tendres tandis que les _couchons_, les
+_voleurs_, les _canailles_, lui sortaient de la bouche par torrents à
+l'adresse de l'homme mort.
+
+Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois.
+Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.
+
+Le cadavre du brigand fut identifié par les chasseurs comme celui d'un
+des compagnons de Paulo. Sa figure était hideuse. Une hotte qui devait
+servir à transporter Adala était auprès de lui.
+
+Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble à la terreur des
+habitants. Éveillés par nos coupa de feu tous étaient accourus pour nous
+secourir; les uns armés du haches, les autres de fourches, etc.,
+etc., tant on craignait que nous eussions affaire à une bande plus
+considérable. On n'avait laissé aux maisons que le nombre d'hommes
+nécessaires en cas d'attaque.
+
+Nous décidâmes de suite de faire une nouvelle battue. Au point du jour
+le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour fouiller avec
+le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous espérions qu'un des
+malfaiteurs, peut-être tous les deux, auraient pu être atteints par les
+balles et auraient été dans l'impossibilité de fuir bien loin.
+
+Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle était chaque
+jour agrandi ne put nous faire découvrir d'autre trace qu'une ou deux
+gouttes de sang dans un fourré où bien probablement Paulo et compagnie
+s'étaient arrêtés.
+
+Ces démarches infructueuses mettaient Baptiste au désespoir à cause
+de l'intérêt extraordinaire qu'il portait à l'enfant d'Angeline et
+d'Attenousse.
+
+Le gascon de son côté était inconsolable de la perte de son chien: il
+n'en parlait qu'en jurant comme un païen. Il aurait voulu être le diable
+en personne pour faire griller le _couquin_, tant il redoutait la
+reconnaissance de sa Majesté Fourchue en faveur d'un misérable qui
+l'avait toujours si bien servi de son vivant.
+
+Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce qu'il était
+né un vendredi et sous une mauvaise étoile.
+
+Cependant j'étais dévoré d'inquiétude. Je connaissait trop bien la
+scélératesse de Paulo, son caractère haineux et vindicatif pour ne pas
+être assuré que tôt ou tard, il tenterait une revanche éclatante.
+
+Je n'osais donc plus m'éloigner de la maison et laisser Adala d'un seul
+pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalières. Si je
+sortais en voiture, je la faisais asseoir à côté de moi; La nuit, son
+petit lit était placé tout près du mien. Je passais des heures entières
+à la regarder dormir essayant à deviner, chacune de ses pensées. Quand
+je voyais ses lèvres roses s'agiter et laisser échapper un sourire, je
+me demandais si elle ne causait en songe avec sa mère ou avec les anges
+ses petits frères. J'ajustais ses couvertures de crainte qu'elle ne prit
+du froid et doucement bien doucement, j'embrassais son couvre-pieds pour
+ne pas l'éveiller par le contact de ma bouche.
+
+Elle avait à peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle rapidité
+son intelligence se développait. Tous ceux qui la connaissaient étaient
+aussi surpris de son étonnante précocité. Sa grand'mère et une bonne
+vigoureuse servante que j'avais engagée, l'aimaient presqu'autant que
+moi.
+
+L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillité. On n'avait
+pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et les rapines
+avaient cessé.
+
+Tout le monde se félicitait de l'idée qu'ils étaient pour toujours
+disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi à cette croyance
+devenue générale.
+
+Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien
+dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'étais certain qu'ils
+surveillaient notre homme de près et feraient tout en leur pouvoir
+pour détourner les projets malicieux que le traître et son complice
+tenteraient contre moi ou plutôt contre Adala. Ce à quoi mes associés et
+surtout Baptiste tenaient le plus, c'était de les prendre tous les deux
+vivants peut-être auraient-ils recruté quelques autres sauvages et ils
+jouissaient d'avance du plaisir de les livrer à la justice. Baptiste
+était rusé, mais il avait affaire à forte partie: Paulo de son côté ne
+manquait pas de finesse. Son intelligence naturelle, l'instinct de la
+conservation l'avertissaient qu'il était poursuivi. Aussi, comme je
+l'appris plus tard; fallait-il faire de rudes marches pour ne pas perdre
+sa piste. La route qu'ils suivaient était toujours directe et tendait
+évidemment à un but... mais n'anticipons pas les évènements.
+
+
+
+
+
+LA CAVERNE DES FÉES
+
+Ceux qui ont visité Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empêcher de
+remarquer une montagne allongée de douze à quinze arpents qui se trouve
+à une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit mollement en se
+prolongeant; elle n'est pas très élevée, mais assez pour que, du haut de
+son sommet, la vue domine le paysage magnifique qui l'environne.
+
+Rien de plus agréable que de contempler son versant nord, boisé d'arbres
+variés et magnifiques. Des crêtes de rochers qui partent du haut et
+viennent jusqu'au bas vous représentent les côtes d'un immense cétacé
+dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une de ces crêtes présente
+vers le milieu un aspect plus âpre, plus hérissé. Elle a un pic qui
+domine les beaux arbres bordant les flancs de la montagne. Ce pic est
+aride et dénudé. Vers la partie ouest, il est coupé perpendiculairement.
+Il forme un contraste saisissant avec les autres bandes de rochers
+parallèles qui sont à demi caché par une luxuriante végétation.
+
+Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une
+caverne profonde, creusée dans ce pic présentait dans son intérieur
+des dispositions tout à fait extraordinaires. Quelques-uns mêmes
+affirmaient, mais ceux-là, je suppose, n'étaient pas les plus hardis,
+que souvent des bruits étranges s'y faisaient entendre.
+
+Je décidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi un de
+ceux qui l'avait déjà visitée et qui lui prêtait dans son imagination le
+caractère le plus féerique.
+
+On y parvenait en gravissant une pente très abrupte. De grands arbres
+répandaient leur ombrage sur l'entrée spacieuse de la caverne. La
+chambre principale se trouvait éclairée par fissures de la voûte par
+lesqelles filtrait une douce lumière.
+
+Au centre, une énorme pierre carrée à surface unie semblait représenter
+une table. Cinq ou six pierres échappées de la voûte étaient disposées
+autour à la manière de tabourets. A deux pas plus loin une colonne de
+pierre, toute d'une pièce, s'élevait droite et perçait la voûte. Elle
+avait la forme des cheminées de nos habitations de campagne.
+
+Cette caverne était divisée en plusieurs compartiments. Deux dans le
+fond étaient éclairés par les rayons du soleil qui y pénétraient par des
+ouvertures naturelles. Cette lumière donnait la vie aux petites fleurs
+qui en tapissaient les parois. Quelques vignes sauvages grimpaient le
+long des rochers, montaient jusqu'aux interstices et s'échappaient au
+dehors comme pour aller demander plus de sève au soleil.
+
+A gauche, se trouvait un alcôve éclairé seulement par l'entrée. Au fond
+de cet alcôve et a angle droit on voyait un antre obscur, où il y avait
+un trou profond, circulaire, s'enfonçant tellement dans la montagne
+que j'essayai à le sonder avec une perche de dix-huit pieds sans aucun
+résultat. En approchant mon oreille de l'ouverture, j'entendis comme le
+bruit d'une forte chute d'eau.
+
+Quelques années plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec mon Adala
+à qui j'en avais parlé, l'intérieur en était complètement changé.
+
+Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la voûte. Ce
+n'était plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.
+
+Un jour, il y eut grand émoi dans le village. Deux hommes, en longeant
+le sentier au pied de la montagne, y avaient aperçu des flammes et une
+fumée qui s'en échappaient. On avait même vu deux ou trois ombres sur le
+sommet du rocher et ce ne pouvaient être des hommes. La frayeur était à
+son comble.
+
+Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude, et
+me racontèrent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.
+
+Tous ceux qui fréquentaient ma maison étaient de braves gens doués
+d'un esprit sain et de le plus grande honnêteté, de plus d'un courage
+éprouvé.
+
+Mais ce soir-là parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis trois
+à quatre jours, sous un prétexte ou sous un autre, venait me faire des
+visites fréquentes et fort assidues. Il habitait une cabane à quelque
+distance de chez moi. Elle était située sur la lisière immédiate des
+bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne Ronde.
+
+Cette montagne est ainsi nommée parce qu'elle ressemble à un pain de
+sucre dont le sommet aurait été arrondi.
+
+La renommée de cet individu était rien moins que recommandable. Les gens
+du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendié plusieurs granges
+et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa figure ne prévenait pas
+en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant, d'épais sourcils où se
+joignaient ensemble et semblaient tirer au cordeau. Ses yeux était
+louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient quelquefois et jetaient
+alors un éclat fauve. Son nez aquilin se recourbait sur une bouche dont
+les lèvres étaient tellement minces qu'on les eut dites coupées comme
+une incision faite dans une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou
+pouvait voir quelques dents rares mais aiguës comme celle d'un serpent.
+Les muscles de la mâchoire inférieure présentaient à son angle un
+gonflement tel qu'en possède le tigre et tous les animaux féroces.
+
+Ce soir là, il était en belle humeur et nous amusait par le récit d'un
+événement qui s'était passé chez lui dans la journée: Un fou était entré
+dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles sous
+prétexte de chercher une poule qu'il disait avoir été dérobée et qui
+devait s'y trouver. Il s'était parait-il, livré à mille extravagances
+tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricités du pauvre
+insensé telles que le "_louche_," ainsi nommerai-je l'individu, les
+rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.
+
+Il en était au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit.
+Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas délibéré vers la table,
+s'assit auprès, puis, tout en regardant l'assistance d'un air hébété, il
+demanda à manger en frappant du pied.
+
+J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il
+mangea avec avidité sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasié, il
+tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au louche,
+son plus proche voisin. Il y mit même beaucoup de persistance en le
+regardant fixement. Comme pour la forme seulement il vint à moi, la
+bouteille à la main, fit mine de me la présenter et se plaça de manière
+que la lumière se refléta sur sa figure, tout en tournant le dos aux
+autre, et mit un doigt sur sa bouche et me fit un clin d'oeil.
+
+Je tressaillis malgré moi; si je l'avais pu je lui aurais sauté au cou.
+C'était mon brave ami, mon fidèle Baptiste pour moi seulement, pour les
+autres c'était le fou dont la louche nous entretenait à son arrivée.
+
+Désappointé et comme insulté de ce que personne ne voulait prendre part
+à ses libations, il retourna auprès de la table et avala le contenu de
+sa bouteille. Dix minutes après, il était étendu sur le plancher tout
+auprès du louche et ronflait profondément.
+
+Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tête. Il ouvrit son oeil
+intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en même temps qu'un signe
+imperceptible aux autres, d'observer le louche.
+
+La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le compte du
+fou.
+
+Je compris que Baptiste nous ménageait quelque surprise. Effectivement
+pendant que le narrateur en était au plus beau de son récit, l'ivrogne,
+comme dans le milieu d'un rêve, d'une vois profondément avinée laissa
+échapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux que j'ai tués, malheur!"
+
+A ces mots le louche s'arrêta et l'examina, mais le mendiant ronflait
+déjà. Sa narration continua avec moins d'entrain.
+
+Néanmoins dix minutes après, de nouveaux souvenirs lui revenant, il
+recommença à parler et à rapporter encore des actions du fou lorsqu'un
+nom que celui-ci prononça attira son attention: "Paulo est mort, c'était
+mon complice." A ce nom, le louche, je ne savais pourquoi, fit un
+soubresaut comme s'il eût été piqué par une vipère. Je le vis pâlir
+et frissonner imperceptiblement, mais se remettant bientôt, d'un
+air dégagé, il alla prendre la chandelle sur la table et, tout en
+s'excusant, il l'approcha du mendiant et le regarda longtemps.
+
+Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'écume même lui
+sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumière à
+sa place, que le malheureux était malade, j'avais cru l'entendre se
+plaindre."
+
+Je remarquai toutefois que dès ce moment, le louche devint taciturne.
+Bien que l'heure ne fut pas très avance, il nous souhaita le bonsoir
+et partit. Peu d'instants après son départ, le mendiant se leva et se
+traînant après les meubles, le jarret pliant, d'un pas titubant; il se
+dirigea vers la porte que je fus obligé de lui ouvrir tant il n'y voyait
+rien. A peine était-il dehors qu'on entendit le cri du merle siffleur.
+Bientôt après, le fou rentra en trébuchant, se recoucha, en peu
+d'instant ses ronflements sonores recommencèrent.
+
+Mes voisins se retirèrent en nous disant bonne nuit à la vieille mère et
+à moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents, pendant
+que ma vieille indienne Aglaousse, éteignait les lumières trop vives.
+Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi seul avait pu le remarquer
+sur sa figure.
+
+Quand je rentrai, une entière transformation s'était faite chez le fou
+apparent. Il avait ôté sa perruque, fait disparaître une partie de ses
+haillons; il causait familièrement avec l'Indienne et n'était pas
+plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'était aussi ce que
+contenait la bouteille.
+
+Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et après quelques
+informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun
+danger pour Adala du moins pour quelques jours.
+
+Il me raconta le résultat de sa chasse à l'homme.
+
+Depuis au-delà de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son digne
+acolyte, il n'y avait eu que ruses et embûches des deux côtés. C'était à
+qui surprendrait et ne serait pas surpris.
+
+Les deux scélérats avaient pris tous les moyens possibles pour que leurs
+traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre leurs pistes, ils
+avaient souvent monté et redescendu dans le cours des ruisseaux des
+distances considérables. Aussi les chasseurs eurent-ils bien du mal
+avant que de pouvoir les retrouver.
+
+Enfin un jour, les sauvages se croyant à l'abri de toute poursuite
+avaient fait halte dans un endroit écarté pour prendre quelque
+nourriture, sans même avoir la précaution de dissimuler toute trace de
+passage.
+
+Les français et un trappeur canadien, qu'ils s'étaient adjoints,
+reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme
+fut-il sauvage ou blanc.
+
+D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche,
+imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caractéristique.
+
+Mes amis, en arrivant dans le lieu où le repas avait été pris,
+reconnurent d'une manière facile et certaine quels étaient ceux qui y
+avaient séjourné.
+
+Dès ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisément, connaissant la
+direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus même la peine de cacher.
+
+Ils se dirigeaient évidemment vers un campement composé de sept sauvages
+renégats chassés de leurs tribus pour leur mauvaise conduite.
+
+Il eut été difficile de trouver un homme plus énergique et plus
+déterminé que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient
+étaient aussi braves que rusés. Leur nouvel associé s'appelait Bidoune.
+
+Enfin, après une assez longue marche, ils arrivèrent auprès de ce
+campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y était
+installés. Comme ils étaient sans défiance, Baptiste, avec des
+précautions infinies réussit à s'approcher tout auprès et put saisir
+quelques mots de leur conversation.
+
+Ils discutaient vivement un projet d'enlèvement analogue au premier.
+Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rançon le chef paierait
+pour le rachat de son enfant. Leur plan était tout mûri: A un moment
+donné, ils devaient se rejoindre chez le _louche_ où des armes étaient
+déposées. C'est d'après ces renseignements que Baptiste avait cru devoir
+prendre le prétexte d'une poule perdue pour y faire des perquisitions.
+
+Comme l'enlèvement était plus facile par le fleuve, un canot serait mis
+dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant pendant qu'une
+bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants vers les bois.
+
+Leur intention était de se diriger vers les îles de Kamouraska où ils
+se tiendraient cachés pendant une quinzaine de jours pour détourner les
+soupçons, puis ils se rejoindraient à l'Islet aux Massacres.
+
+Ils devaient de plus incendier la demeure d'Hélika, saisir la vieille et
+le chef à qui, d'après les conventions, ils ne feraient aucun mal, les
+lier fortement tous les deux de manière à les mettre hors d'état de
+donner l'alarme.
+
+Au récit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne
+briller comme des tisons ardents à l'idée des outrages que sa petite
+fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports
+de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis voler la
+table en éclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de ma jeunesse se
+réveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au devant d'eux et les
+tuer comme de misérables chiens enragés. La vieille mère aussi s'offrait
+de s'armer d'une carabine et de venir avec moi à leur rencontre. Tous
+les deux nous étions exaspérés, mais Baptiste plus calme réussit à nous
+tranquilliser.
+
+Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous avions
+entendu pendant sa sortie de là soirée. Vous en saurez quelque chose
+demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi, elle est du gascon
+et du normand. Soyez sans aucune inquiétude, nous veillons sur vous
+tous.
+
+L'étoile du matin allait, paraître quand Baptiste, après nous avoir
+serré la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut été
+le génie.
+
+Quelque temps après son départ et avant que le bedeau vint sonner
+l'angélus, vous eussiez pu voir un homme agenouillé sur les degrés du
+perron de l'église attendant en grande hâte qu'elle fut ouverte pour
+y entrer. Cet homme était tout défait. Sa figure était pâle et
+cadavéreuse. Il regardait de tous côtés d'un oeil inquiet et
+inquisiteur. Lorsque le curé entra dans la sacristie pour dire la messe,
+il le supplia de vouloir bien le confesser.
+
+C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'était lui,
+avait vu et entendu des choses bien terribles.
+
+Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation,
+il passait à travers de grands arbres sombres et poussés entre deux
+rochers. Tout à coup, une boule de feu vint tomber à ses pieds. Il
+s'arrêta stupéfait, ses cheveux se dressèrent d'épouvante. A deux pas
+en face de lui un être étrange, diabolique, ayant des yeux rouges, une
+bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents de la longueur du
+doigt, était immobile au milieu du chemin. Il avait, en guise de mains
+des pattes ressemblant à celles d'un ours avec des griffes beaucoup plus
+longues qui s'étendaient vers lui. Il put voir cette apparition à la
+lueur que jetait le globe de feu.
+
+La tête du monstre était, surmontée de deux cornes énormes.
+
+Il entendit en même temps un bruit de chaînes. Il se tourna dans
+l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de feu tombait
+en arrière de lui. Un autre diable plus terrible encore, s'il était
+possible, que le premier, dont la bouche lançait des flammes, lui
+barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche énorme tandis
+qu'au-dessus de sa tête, un troisième globe de feu roulait dans les airs
+eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie d'étincelles.
+
+Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait à
+s'y méprendre à celle des enfants des bords de la Garonne, "Cadédious,
+mon bon, nous venons te chercher au nom de Satan. Tu as fait assez,
+de mal comme cela, tu nous appartiens corps et âme". L'autre voix en
+arrière reprenait: "Nous allons t'amener rejoindre Paulo en enfer,
+depuis une heure nous l'y avons conduit." On entendait une autre voix
+avec un rire sec qui disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous
+tous." Puis les deux autres diables s'approchaient de lui pendant que
+la boule de feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser
+lorsqu'il eu ressentit la chaleur. Se signant à la hâte, il s'élança
+d'un bond prodigieux en avant d'un des diables qui effrayé sans doute
+par le signe de croix lui avait, livré passage.
+
+Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur
+lévrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort vite et
+les boules de feu l'eurent bientôt rejoint, tantôt le précédant et le
+suivant. Pour les éviter, il faisait des sauts de bélier, poursuivi
+toujours par le même bruit de chaînes et les mêmes ricanements. Hors
+d'haleine, sentant ses jambes fléchir sous lui, il arriva enfin à sa
+cabane; mais à sa grande stupeur, elle était toute réduite en cendres.
+Il s'arrêta terrifié. Une détonation venant d'en haut lui fit lever les
+yeux. Il aperçut des globes de feu énormes et de toutes les couleurs qui
+menaçaient de lui tomber sur la tête. A cette vue, il reprit sa course
+désespérée poursuivi et toujours par les mêmes fanfares infernales.
+
+Enfin à force de se signer et de recommander son âme à Dieu, il put
+faire disparaître tous les diables. Il gagna le village toujours en
+courant et alla se réfugier, comme on l'a vu, sur le perron de l'église.
+
+Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici le
+résumé.
+
+Celui qui eut visité la caverne des fées le jours précédent aurait été
+étonné de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se livraient.
+
+Deux cousaient ensemble des morceaux d'écorce de bouleau percés de trous
+à l'endroit des yeux, de la bouche et ornés d'un nez énorme. De temps en
+temps, ils s'ajustaient ces masques sur la figure en riant de bon coeur
+à l'apparence qu'ils leur donnaient.
+
+Bidoune, d'un autre côté, (car le lecteur a sans doute reconnu que la
+mascarade qui avait causé une si grande terreur au louche, était une
+pure invention du gascon et de son ami pour débarrasser la paroisse de
+cet homme traître et méchant) adaptait au bout d'une perche un paquet
+d'étoupe. Des boules enduites de térébenthine étaient à côté de lui.
+
+Tout en travaillant, on se distribuait les rôles. Bidoune devait grimper
+dans le haut d'un arbre pour lancer à point nommé la seconde boule
+préalablement enflammée. La première était réservée au gascon qui la
+pousserait à coups de pieds en avant du louche pendant que Bidonne
+l'empêchait de retourner en arrière avec la sienne en poussant des
+rires homériques que le pauvre malheureux prenait pour des ricanements
+infernaux.
+
+Il est inutile de dire que l'étoupe que Bidoune faisait jouer au bout de
+sa perche et qui laissait tomber des étincelles constituait le globe de
+feu venant des airs. Une simple figure avait produit la détonation.
+
+La cabane avait été incendiée parce que Baptiste dans la recherche de
+sa poule y avait découvert les armes et les provisions nécessaires à
+l'enlèvement. Le canot, soigneusement caché dans les branches, les
+avirons, la hotte et des cordes y avaient été transportés et le tout
+avait brûlé ensemble.
+
+Leur plan avait réussi, jamais la louche ne reparut dans ces endroits.
+
+Les trois ombres de la Caverne des fées qui avaient causé tant d'effroi
+aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquées.
+
+
+
+
+
+L'HÔPITAL GÉNÉRAL
+
+La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer avec plus
+d'acharnement que jamais. J'avais espéré vainement que la leçon qu'il
+avait reçue, lors de sa première tentative d'enlèvement, lui aurait
+profité; mais puisqu'il redoublait de rage, c'était à moi de pourvoir
+au salut de mon enfant et de la mettre hors des atteintes de ce tigre à
+face humaine.
+
+Je dois l'avouer, si j'avais usé de ménagement envers lui, c'est c'est
+que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais donnés
+et dont il n'avait que trop profité; je lui avais fait dire, combien je
+regrettais mon fatal passé; je lui avais même envoyé de l'argent pour
+qu'il put vivre honnêtement et abandonner le sentier du crime. Il parut
+accepter ces conditions et garda la somme d'argent qu'il dépensa en
+orgies crapuleuses et à préparer des plans diaboliques.
+
+Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous étions
+seuls, je lui fis part du plan que j'avais conçu de mettre Adala et sa
+grand'mère on sûreté et de donner ensuite la chasse aux bandits. Il
+m'approuva du tout coeur.
+
+Ce qui me faisait hâter d'avantage c'est que la rumeur rapportait qu'un
+meurtre atroce avait été commis à une douzaine de lieues de l'endroit
+que j'habitais.
+
+En voici les détails: Deux sauvages étaient entrés dans la maison d'un
+riche et honnête cultivateur. C'était un Dimanche, et tout le monde
+assistait au service divin. La mère de famille était restée seule avec
+deux petits enfants dont l'aîné pouvait avoir sept ans et le plus jeune
+cinq.
+
+Cette jeune femme était très hospitalière et très charitable, aussi
+accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages avaient
+demandée en entrant.
+
+Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigèrent de l'argent.
+
+La pauvre mère comprit alors qu'elle avait affaire à des scélérats et
+qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha à gagner du
+temps espérant qu'on reviendrait bientôt de l'Église lui porter secours.
+
+Par malheur pour elle, la messe avait été beaucoup retardée, le curé
+ayant été obligé d'aller administrer les derniers sacrements à un homme
+mourant.
+
+C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en asséna un coup
+terrible sur la tête de l'infortunée qui tomba assommée. Deux crimes
+affreux furent accomplis ensuite.
+
+Les infâmes firent des recherches dans tous les coins de la maison et
+découvrirent une somme d'argent considérable qu'ils séparèrent entre eux
+puis ils disparurent.
+
+Les enfants avaient été enfermés dans un cabinet pendant
+l'accomplissement de ce drame odieux. Le complice de Paulo les avait
+menacés de sa hache avec des imprécations effroyables et jurait de leur
+fendre la tête s'ils proféraient une parole ou essayaient de sortir.
+
+Les pauvres petits s'étaient blottis l'un près de l'autre demi-morts de
+terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.
+
+Lorsque le bruit eut cessé, le plus âgé se décida à s'avancer tout
+doucement vers la fenêtre. Il aperçut les deux bandits qui fuyaient dans
+la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent
+la porte de l'appartement où ils avaient vu leur mère pour la dernière
+fois. Une mare de sang inondait le plancher. Hélas! la pauvre femme
+n'était plus qu'un cadavre.
+
+Je renonce à peindre la scène déchirante qui s'en suivit, les larmes et
+les cris de désespoir des malheureux enfants.
+
+Enfin la messe était terminée et le père revenait tout joyeux avec les
+autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrèrent dans l'avenue
+les deux enfants qui couraient éplorés en criant: "papa, papa, viens
+donc vite, maman est morte, il y a des hommes méchants qui l'ont tuée."
+Le père en ouvrant la porte ne connut que trop la triste verité.
+
+Cette nouvelle que je rapportai à Baptiste fut confirmée le lendemain
+par des document officiels et certains.
+
+Par la désignation que firent les enfants, je reconnus mon ancien
+complice.
+
+Ce récit expliqua à Baptiste pourquoi à pareille date, il avait perdu
+les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'était pour dépister
+leurs poursuivants qu'ils étaient revenus sur leurs pas jusqu'au lieu où
+ils avaient commis ce meurtre.
+
+Il n'y avait donc plus de temps à perdre. J'envoyai de suite Baptiste
+louer une barque et le même soir à neuf heures, Adala, Aglaousse et moi,
+nous voguions sur le fleuve poussés par un bon vent. Douze heures
+après, nous entrions dans la rivière St. Charles et débarquions près de
+l'Hôpital Général de Québec.
+
+Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon absence
+et se tenir prêts à tout évènement.
+
+Revenons à notre voyage. Nous allâmes frapper à la porte du parloir du
+couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais tant hâte de savoir
+si mon enfant y trouverait asile et confort que sans autre préambule je
+demandai la permission de visiter les salles, prétextant qu'il devait y
+avoir une de mes connaissances qui était là depuis plusieurs années.
+
+Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire.
+Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. Tout en
+causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-être qui y régnait. En
+approchant d'un lit où était étendue une vieille malade, je m'arrêtai
+malgré moi. Ses traits quoique portant les traces de l'idiotisme me
+frappèrent. Ils me rappelaient quelque vague souvenir de ma jeunesse.
+
+Ou l'avais-je vu?
+
+Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai à l'interroger mais elle ne
+me répondit que par quelques paroles incohérentes..
+
+Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu toute
+intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'éloigner un instant, la
+bonne soeur accéda volontiers a mon désir.
+
+Je m'approchai du lit de l'octogénaire. _Rosalie_ lui dis-je. Elle fit
+un soubresaut, me regarda d'un oeil étonné et quelque peu lumineux, puis
+son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à son oreille; elle
+parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son
+état d'hébètement.
+
+La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés
+attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois un
+peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donné de
+pareils signes de connaissance."
+
+Mes pressentiments ne m'avaient pas trompés, cette vieille fille était
+l'ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je désertai la
+maison paternelle.
+
+Nous continuâmes la visite des salles où j'admirai, comme je l'ai dis
+plus haut, l'ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit au
+parloir où m'attendaient la supérieure et la dépositaire qu'on avait
+fait prévenir. Je leur exposai le plan que j'avais formé de mettre Adala
+entre leurs mains pour qu'elle complétât son éducation. Je leur dis de
+plus à quels dangers elle était exposée. Pour attirer davantage leur
+sympathie en faveur de l'enfant et afin qu'elles ne la missent pas en
+évidence, je leur fis connaître son persécuteur. C'était l'accusateur
+de son père et l'assassin de l'homme pour lequel celui-ci avait subi le
+dernier supplice.
+
+Jusque là, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En levant
+les yeux sur elles, je m'aperçus que toutes deux pleuraient.
+
+Elles m'adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur répondre, je
+me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous la même impression
+où j'avais été au sujet de la vieille en visitant les salles.
+
+Étais-je donc cette journée-là sous l'effet d'une hallucination? Je ne
+pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais chacun
+des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les
+avais vues quelque part.
+
+Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un silence
+de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous croyez, sans doute,
+chef au milieu des grands bois, à l'affût de quelque gibier. En effet
+depuis un quart d'heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous
+répondre, vous nous examinez comme si vous étiez indécis sur laquelle de
+nous vous allez diriger votre coup de fusil."
+
+Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j'avais vécu
+dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines des bonnes
+religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs chéries que je
+croyais mortes et à qui j'avais causé tant de chagrin. Ces souvenirs me
+rendaient tout rêveur.
+
+--Pardon, madame, lui répondis-je, mais il me semblait retrouver en vos
+personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos traits me les
+rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.
+
+--Hélas! dit la supérieure, nous avions nous aussi un frère qui a
+déserté le toit paternel poussé par le désespoir et nous n'en avons
+jamais eu de nouvelles.
+
+A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. Elles se
+reculèrent instinctivement.--"N'êtes-vous pas, leur dis-je, du village
+de.....--" Elle parurent très surprises et me regardèrent toutes deux
+fixement.
+
+J'ai oublié de dire que je portais le costume et le tatouage d'un chef
+sauvage de premier ordre.
+
+Elles me répondirent affirmativement.--Encore une question, mesdames,
+s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Hélène et Marguerite D....?
+Oui, répondirent-elles en me regardant d'un air stupéfait--O Mon Dieu,
+m'écriai-je alors dans un élan de reconnaissance, Hélène et Marguerite!
+mes deux soeurs! je suis votre frère et je leur tendis les bras.
+
+Je crus réellement qu'elles allaient défaillir toutes deux à ces
+paroles.
+
+--Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frère n'était pas
+indien.
+
+En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre enfance
+et nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Elles riaient,
+pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se furent calmées,
+vous pensez bien avec quel empressement je demandai des détails sur mes
+bons parents.
+
+Elles me racontèrent que mon père, après s'être épuisé en recherches de
+toutes sortes, avait fini par croire fermement à ma mort; mais ma mère,
+la bonne et sainte femme, assurait que je reviendrais. Tous les soirs,
+une prière se faisait en commun pour mon retour et dans la journée, ma
+mère allait s'enfermer dans ma chambre où rien n'avait été changé depuis
+mon départ et là elle priait et pleurait des heures entières.
+
+Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son enfant et
+comment on m'avait soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement, ce que peu
+de personnes avaient cru. Elles ajoutèrent que la vieille était notre
+ancienne Rosalie, qui aussi avait pleuré sur mon sort.
+
+Enfin après plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis les
+adieux les plus touchants et je pris congé d'elles. Je leur donnai mes
+dernières instructions et leur laissai une forte somme d'argent pour
+pourvoir à la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette dernière
+dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de la somme
+qui me restait entre les mains pour l'aider à vivre pendant les années
+d'absence que je croyais nécessaires pour terminer l'éducation de mon
+enfant. Elle avait décidé d'aller demeurer chez le hurons à Lorette, se
+réservant toutefois le privilège de venir embrasser sa petite fille très
+souvent.
+
+Il fallut bien me décider à partir. Avant de gagner mon embarcation, je
+fus chez un notaire des plus respectables et fis mon testament en cas
+de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite que nous allions
+entreprendre contre Paulo allait être pleine de périls. J'étais
+fermement décidé de débarrasser la société d'un tel monstre et de
+délivrer Adala des dangers qui la menaceraient tant que le misérable
+existerait.
+
+J'instituai Adala ma légatrice universelle, lui nommai un homme de bien
+comme curateur, donnai une pension plus que suffisante à la vieille. Je
+laissai pour l'enfant une lettre que la supérieure lui donnerait si
+je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre bien soin de sa
+grand'mère et de ne pas oublier dans ses prières celui qui l'avait aimée
+autant qu'un père.
+
+Je me munis auprès des autorités de tous les papiers nécessaires me
+permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom de la loi,
+et de les mettre à mort s'il le fallait.
+
+Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.
+
+
+
+
+
+LA CHASSE A L'HOMME
+
+Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit où je devais rencontrer mes
+amis, je suivis tristement le sillon qu'elle traçait et me représentais
+combien était heureuses ces vagues qui paraissaient remonter, de se
+rapprocher des êtres chéris que je venais de quitter, pendant que je
+m'en éloignais peu-être pour toujours.
+
+C'était avec peine que je refoulais au fond de mon âme, les pleurs
+qui voulaient s'échapper de mes yeux au souvenir des adieux et de la
+séparation, séparation qui devait être bien longue.
+
+Pourtant après ces quelques instants d'attendrissement, mon énergie et
+ma force morale me revinrent.
+
+Ma détermination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa plus
+inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons, j'en étais sûr ne
+me mettraient pas moins d'acharnement que moi à leur poursuite. Plus je
+songeais à leurs affreux forfaits et plus je sentais un désir implacable
+du m'emparer d'eux vivants ou de les faire disparaître. Ce fut dans
+cette disposition d'esprit que j'abordai à Ste. Anne, à l'extrémité
+ouest du Cap Martin, dans une dans une petite anse qui se trouvait
+vis-à-vis de ma demeure. J'allai frapper à la porte et me fit
+reconnaître. Tout le monde était sur pied, certes mes amis faisaient
+bonne garde; ils avaient entendu mes pas.
+
+Nous passâmes le reste de la nuit à faire nos préparatifs de départ,
+pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il avait
+été convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions notre chasse
+immédiatement après mon arrivée.
+
+Tout le monde dans le village savait quelle était la nature de
+l'expédition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant à quels
+dangers nous allions être exposés, faisait-on des voeux pour notre
+succès, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prières étaient
+faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous ramenât sains
+et saufs.
+
+Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivée à mos bons amis,
+qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en quel lieu j'avais
+laissé mon enfant; le curé seul en était informé. A bonne heure le
+lendemain matin, une douzaine des habitants les plus aisés et les plus
+respectables, ayant le bon prêtre en tête vinrent et nous offrirent
+tout ce qu'ils croyaient nous être nécessaire pour notre excursion,
+provisions, habillements et munitions. Mais nous étions amplement
+pourvus de tout cela. Nous les remerciâmes avec effusion et nous prîmes
+le chemin des bois accompagnés de leurs souhaits et de leurs voeux.
+
+Il était facile au calme et à la détermination de nos figures de voir
+combien nous allions mettre de persévérance et de fermeté dans la chasse
+que nous entreprenions, bien que ceux que nous allions combattre fussent
+presque deux fois plus nombreux que notre parti, puisque Paulo et son
+ami avaient recruté les sept autres sauvages.
+
+J'avais pris le commandement de l'expédition.
+
+Un mot personnel sur ma petite troupe.
+
+Bidoune était un homme du six pieds trois pouces, brave et infatigable
+comme l'étaient les canadiens trappeurs de ce temps-là. Sa force était
+herculéenne. Quand une fois il était sorti de sa placidité ordinaire, il
+devenait furieux et indomptable comme un taureau blessé. Une fois déjà
+pris par cinq sauvages, il, s'était vu attaché au poteau du bûcher et
+grâce à sa force musculaire, il avait rompu ses liens, saisi une hache,
+engagé contre tous les cinq une lutte désespérée où trois étaient tombés
+sous ses coups, le quatrième mortellement blessé et le dernier avait
+pris la fuite. Ce qui lui donnait encore plus de désir de se joindre à
+nous c'est que ceux qui s'étaient emparés de lui et qui voulaient le
+brûler, faisaient partie de la bande où Paulo avait recruté ses nouveaux
+complices. Lorsque je lui avais communiqué mon plan d'attaque, Bidoune
+s'était frotté les mains avec délices.
+
+Les deux français eux aussi étaient de puissants et fermes auxiliaires.
+C'était deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc et loyal, braves
+et rusés, qui avaient été formés à l'école de Baptiste. Il m'est inutile
+de parler de ce dernier, le lecteur le connaît déjà.
+
+Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais décidé
+d'explorer était le lieu qui leur servait de repaire, lorsque Baptiste
+avait poursuivi Paulo.
+
+Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet endroit, plus
+nous nous convainquions que nous ne nous étions pas trompés dans nos
+prévisions, car les traces de leur passage devenaient de plus en plus
+évidentes.
+
+Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions les
+surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous séparer on deux
+bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous mettre sous le vent, de
+crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur
+donnassent l'éveil. De leur coté, nos ennemis avaient bien pris leurs
+mesures pour prévenir toute surprise, Ils comprenaient que si leur plan
+d'enlèvement avait été ainsi déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de
+la part du louche ou qu'ils avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé
+qu'eux.
+
+Nous pûmes approcher jusqu'à portée de fusil de leur cabane en nous
+glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.
+
+Malheureusement un chien éventa la mèche. Un coup de feu partit d'une
+sentinelle embusquée derrière un arbre et une balle vint frapper Bidoune
+à la jambe. La carabine de celui-ci retentit à son tour, le Peau Rouge
+fit un soubresaut et retomba inerte. Ces coups de feu avait jeté
+l'alarme dans le camp. La flamme qui brillait au milieu de leur wigwam
+fut en un instant dispersée.
+
+En même temps, trois coups partirent dans la direction d'où était venu
+celui qui avait blessé Bidonne. Les deux français tirèrent eux aussi
+du côté d'où venaient ces derniers, puis nous entendîmes des plaintes
+sourdes et des craquements de branches, comme en peuvent faire les bêtes
+fauves en fuite dans les bois.
+
+Il n'eut certes pas été prudent de nous avancer plus loin, cette
+nuit-là, car nos ennemis auraient pu s'être cachés et nous envoyer leurs
+balles à l'abri des rochers. Nous décidâmes donc d'attendre le jour pour
+juger de l'effet de nos coups.
+
+Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la
+reconnaissance pour voir ce qu'était devenu nos ennemis. Il choisit
+le Gascon pour l'accompagner. C'était un trappeur consommé en fait
+d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures après et
+nous informèrent qu'ils avaient relevé les pistes des fuyards et que
+Paulo formait l'arrière garde. Ils étaient encore six, nous le savions
+déjà, car nous avions examiné l'effet du premier coup qui avait été tiré
+par Bidonne. La balle avait traversé le coeur du sauvage. Quant aux
+autres coups tirés par les français, bien qu'au juger, ils avaient eux
+aussi parfaitement atteint leur but. L'un avait été tué instantanément,
+l'autre gisait mortellement blessé.
+
+Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande
+précaution, car malgré le sang qu'il avait perdu, le blessé avait appuyé
+son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait encore s'il
+ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un ennemi. Je lui en
+exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le canon de son arme et tirai;
+son fusil vola en éclats loin de lui; nous nous avançâmes alors en toute
+sûreté.
+
+Il était le chef des sept nouveaux associés de Paulo. Il me lança un
+regard de défi lorsque je fus près de lui, croyant que j'allais le
+torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manqué de le
+faire si nous fussions tombés entre ses mains. Aussi manifesta-t-il
+quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me fit
+un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.
+
+J'examinai alors sa blessure, la balle lui était entré dans le dos
+obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse
+opposée. Elle avait donc traversé les intestins; sa mort était certaine.
+
+Pendant la demi-heure qu'il survécut, nous essayâmes à soulager ses
+souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusâmes une
+fosse commune où nous déposâmes les trois cadavres. Nous les recouvrîmes
+de terre et même de pierres pour les protéger des atteintes des bêtes.
+
+Nous incendiâmes ensuite leur cabane et après un repos de quelques
+instants, nous nous mîmes à la poursuite des autres bandits qui avaient
+sur nous une avance de plus de trois heures. C'était là que commençaient
+les difficultés de la lâche que nous avions entreprise.
+
+Maintenant, l'éveil leur était donné. Sans doute qu'ils allaient.
+employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre à leur tour.
+
+Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps ensemble.
+L'attaque avait été si inattendue et leur fuite si précipitée qu'ils
+n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils devaient donc
+se séparer avant que d'avoir fait bien du chemin et c'était justement en
+que je voulais empêcher.
+
+Nous étions presque en nombre égal, il n'était donc pas prudent pour
+nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre à
+l'entrée où à la sortie d'un défilé et nous tirer à l'affût comme gibier
+de passage, aussi nous séparâmes-nous. Je pris avec Bidonne, l'avant
+garde, pour servir d'éclaireurs, pour que nous ne nous éloignâmes pas
+trop les uns des autres, afin de nous prêter un secours mutuel en cas de
+surprise.
+
+Nous étions en route depuis deux jours, lorsque nous découvrîmes des
+traces toutes fraîches de leurs pas. Comme dans la chasse que Baptiste
+avait donnée à Paulo, ils avaient encore cette fois pris toutes les
+peines du monde pour effacer les vestiges de leur passage. Ils avaient
+monté et redescendu les ruisseaux, choisi les terrains pierreux, fait un
+grand nombre de tours et de détours afin de nous donner le change, mais
+j'étais trop habitué A toutes ces ruses pour me laisser tromper. En
+partant de l'endroit où nous les avions surpris, ils s'étaient dirigés
+vers le sud puis marchant dans le cours d'un ruisseau, ils étaient
+revenus plusieurs milles en arrière.
+
+Nous pûmes constater qu'évidemment Paulo conduisait le parti.
+
+Enfin la nuit de la seconde journée, il faisait un clair de lune
+magnifique. Nous étions dispersés, les uns des autres, l'oeil et
+l'oreille au guet, lorsque tout à coup, une modulation d'abord, puis
+le cri du merle siffleur s'élevant à une petite distance arriva à mes
+oreilles. C'était le signal de ralliement, l'ennemi devait être en vue
+de quelqu'un de notre bande.
+
+Nous nous glissâmes avec des précautions infinies vers le lieu d'où
+était parti le cri. Nous aperçûmes effectivement dans un cran de rochers
+deux points lumineux et le canon d'une carabine qui brillait au rayon
+de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. Deux balles d'un autre côté
+vinrent siffler auprès de moi. Trois autres coups partis des nôtres
+répondirent aux deux premiers.
+
+J'avais bien recommandé à mes hommes de se tenir à l'abri des arbres et
+de se coucher à plat ventre sitôt qu'ils auraient tiré. C'est ce qu'ils
+firent. Ils durent à cette précaution de n'être pas atteints par les
+balles.
+
+Quelques secondes après, Je reconnu le son de la grosse carabine de
+Baptiste et j'aperçus en même temps un sauvage qui dégringolait du haut
+du rocher.
+
+A l'assaut m'écriai-je, sans leur donner le temps de recharger et le
+couteau aux dents, nous nous précipitâmes sur eux. Paulo comprit alors
+qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une lutte désespérée
+dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes qu'il commandait
+étaient bien propres à lui inspirer de la confiance. C'étaient des gens
+déterminés et dont les forces devaient être décuplées par l'idée que
+s'ils tombaient vivants entre nos mains, la potence les attendaient.
+
+Le coup de fusil de Baptiste seul avait porté, le mien avait fait voler
+en éclats la crosse de la carabine de la sentinelle.
+
+Nous étions cinq contre cinq, la partie était égale. Ce fut la crosse de
+nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les bandits étaient
+exercés à parer les coups. Les crosses volèrent en éclats et la lutte au
+couteau s'en suivit.
+
+Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une heure
+après, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille était inondé
+de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les convulsions de
+l'agonie. Deux autres blessés étaient un peu plus loin, mais ceux-là
+fortement liés. Trois de mes malheureux compagnons dont Baptiste et
+moi pansions les malheureuses blessures, nageaient dans leur sang. Le
+Normand, le Gascon, Bidoune étaient blessés plus sévèrement que nos
+ennemis qui se trouvaient être Paulo et son complice. Bidoune avait reçu
+un coup de couteau en pleine poitrine.
+
+Après avoir pansé les blessures du mieux que nous pûmes, Baptiste et moi
+qui n'avions reçu que de légères égratignures, nous nous mîmes à faire
+un abri, car il ne fallait pas songer à se mettre en route pour gagner
+les habitations dans l'état ou étaient nos amis.
+
+Lorsque le soleil du lendemain éclaira le lieu du carnage, je ne pus
+voir sans frémir les cadavres de ces hommes forts et braves, dont la
+vigueur et la jeunesse auraient pu être si utiles, si elles eussent été
+tournées au bien.
+
+Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grâce à la perte de sang qui
+avait diminué leurs forces, conservaient sur leurs figures pâlies,
+l'expression d'une sauvage férocité.
+
+Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement. Le nombre
+de blessés et de pansements que j'avais vus dans nos guerres m'avait
+donné quelqu'idée de chirurgie et quelques connaissances pratiques de
+médecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions sur le résultat de la
+blessure; lui-même de son côté pressentait sa fin prochaine. Cette
+blessure, il l'avait reçue après le combat de la manière la plus
+traîteuse.
+
+Comme je l'ai dit, Paulo avait été blessé grièvement sans toutefois
+l'avoir été dangereusement. Par compassion, on lui avait laissé un
+bras libre. Pendant que j'étais occupé à donner des soins à mes chers
+blessés, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien aller le
+trouver, prétextant qu'il avait quelque chose d'important à me
+communiquer. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps de me
+rendre auprès de lui pour le moment. Le canadien lui porta ma réponse,
+il le supplia de lui donner à boire, ce que celui-ci fit volontiers.
+Mais Paulo se prétendait trop faible pour pouvoir lever la tête, alors
+ce brave homme se mit à genoux auprès de lui, lui soulève la tête d'une
+main tandis que de l'autre il lui présentait de l'eau fraîche mêlée à
+quelques gouttes d'eau de vie qu'il avait tirées de sa gourde. Tout
+occupé à cet acte de charité, il ne remarqua pas le mouvement de Paulo.
+Il avait glissé sa main libre sous lui, avait saisi son poignard
+et l'avait enfoncé dans la poitrine de son bienfaiteur. Il allait
+redoubler, mais le canadien avait eu la force de se mettre hors de ses
+atteintes. Ce forfait avait été commis en moins de temps que je ne mets
+à le rapporter.
+
+Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible et
+saisissant son casse-tête il aurait fendu le crâne du misérable si je ne
+me fusse trouvé là, pour arrêter son bras. J'eus toutes les peines
+du monde à le détourner de son projet de tuer immédiatement le lâche
+assassin. Il ne céda qu'après que je lui eusse expliqué combien plus
+terrible serait sa punition d'agoniser dans les chaînes d'un cachot, en
+attendant le jour de son procès ou le moment de son exécution.
+
+Tout en lui parlant ainsi, j'avais retiré le poignard de la blessure et
+pratiquai une saignée qui arrêta le sang, mais la respiration continua
+à devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin, lorsque malgré
+nos soins tout espoir fut perdu et que lui-même m'eut avoué qu'il se
+sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait plus pour longtemps, il
+nous fit approcher, nous chargea de ses derniers embrassements auprès de
+sa vieille mère. Il nous fit détacher une ceinture remplie de grosses
+pièces d'or qu'il nous pria de lui remettre et me recommanda de ne pas
+l'abandonner dans le cas où elle aurait besoin.
+
+Il me demanda ensuite de faire une prière qu'il récita après moi d'une
+voix râlante et entrecoupée, fit une acte de contrition et recommanda
+son âme à Dieu puis, dégageant sa main des miennes, il eut la force de
+faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt et expira.
+
+Le croirait-on, les deux scélérats pendant ce triste spectacle riaient
+d'un rire satanique?
+
+Le lendemain, nous le déposâmes dans sa bière. Elle était formée au
+tronc d'un pin énorme dont l'âge avait tellement creusé le centre que
+nous pûmes facilement y placer le cadavre. Les reste rendus à la terre,
+nous dressâmes sur sa tombe un petit mausolée de pierre brute et nous le
+fîmes surmonter d'une croix de bois. Son nom y fut gravé avec ces trois
+mots "repose en paix".
+
+Nous creusâmes aussi une tombe commune à quelque distance de celle du
+canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices de Paulo.
+Les misérables avaient conservé jusqu'au moment où la terre les
+recouvrit leur air de défi et de férocité tel que nous l'avons décrit
+déjà plus haut.
+
+Il nous fallut passer au delà d'un mois dans les bois pour permettre à
+nos blessés de se guérir et de reprendre quelques forces avant que de
+nous mettre en route. Paulo et son digne séide étaient l'objet de notre
+part d'une extrême surveillance. Quatre à cinq fois, jour et nuit, leurs
+liens étaient minutieusement examinés et bien nous en prit, car plus
+d'une fois nous pûmes constater qu'il faisaient des efforts surhumains
+pour s'en délivrer. Quoique entièrement en notre pouvoir, jamais il
+ne perdaient une occasion de nous accabler de leurs insultes les
+plus ignobles, soit que nous leur donnassions à manger ou que nous
+pansassions leurs plaies.
+
+Enfin l'état des malades devint des plus satisfaisant, les blessures se
+guérirent comme par enchantement tant le mal avait peu de prise sur ces
+charpentes granitiques.
+
+Un mois après cette lutte gigantesque, où nous nous étions pris corps à
+corps avec de véritables lions pour la force et de vrais tigres pour la
+férocité, nous décidâmes de nous mettre en route.
+
+Avant que de partir, nous allâmes nous agenouiller sur la tombe de notre
+malheureux ami, puis nous fîmes nos préparatifs de voyage et nous prîmes
+le chemin des habitations.
+
+Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice, liés
+de manière à ce qu'ils ne pussent s'échapper ni faire aucune de leurs
+tentatives diaboliques contre nous, formait le centre avec le Gascon,
+j'étais à l'arrière-garde.
+
+Nous mîmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de Ste. Anne,
+la faiblesse des blessés ne nous permettait pas d'avancer plus vite.
+Enfin lorsque nous débouchâmes du bois, toute la paroisse était accourue
+pour nous recevoir.
+
+Ils avaient appris notre arrivée par un chasseur que nous avions
+rencontré et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins de
+gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont encore
+présents à ma mémoire. Leurs yeux se mouillèrent de larmes fil entendant
+le récit de la mort de notre malheureux ami et les circonstances dans
+lesquelles il avait reçu le coup fatal.
+
+Les victimes des deux monstres les identifièrent parfaitement et ce
+fut en frémissant qu'elles s'approchèrent d'eux pour les reconnaître.
+Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver près de ces
+êtres à figures patibulaires, pleines de défi et d'effronterie, leur
+adressant encore des propos cyniques et immondes.
+
+Nous confiâmes nos prisonniers à la garde, de cinq hommes robustes et
+déterminés, puis nous acceptâmes le repas et l'hospitalité qui nous
+furent donnés par les citoyens.
+
+C'était à qui nous entoureraient de plus de soins et de prévenances.
+
+Nous prîmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le Normand avaient
+surtout besoin. Nous transportâmes les prisonniers à bord de la même
+barque que j'avais louée pour mon voyage précédent. Ils refusèrent
+de marcher, il fallut donc les y porter, une fois qu'ils y furent
+installés, nous fûmes obligés de leur lier de nouveau les jambes pour
+nous mettre à l'abri de leur coup de pieds et de les attacher solidement
+au fond de la barque pour qu'ils se se jetassent pas à l'eau.
+
+Dans la journée du lendemain, nous les remîmes entre les mains des
+autorités et ils furent enchaînés dans un même cachot. Lorsque
+nous prîmes congé d'eux, ils nous accablèrent des plus affreuses
+malédictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs chaînes, ils
+se fussent précipités sur nous avec une rage infernale pour essayer à
+nous dévorer à belles dents.
+
+Cependant ce ne fut pas sans émotion que je jetai sur Paulo un dernier
+regard et lui dit qu'il n'avait plus rien à espérer de la clémence des
+hommes et qu'il devait se préparer par le repentir à comparaître devant
+un juge plus redoutable que ceux de la terre. Il me répondit par
+d'affreux blasphèmes et d'abominables imprécations.
+
+Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.
+
+Une fois hors de la prison, je sentis intérieurement un soulagement
+indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentée allait enfin prendre un
+cours plus calme, plus tranquille.
+
+
+
+
+
+DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS
+
+Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques rayons
+faibles qui percent à peine le dôme de feuillage jauni que la brise
+d'automne éparpille à mes pieds.
+
+Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquiétude, ce malaise
+dont je ne puis me débarrasser? En allant conduira Paulo et son complice
+à la prison de Québec je n'ai pas voulu aller voir mes soeurs, j'ai
+résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mère. Et
+pourtant, j'aurais été heureux d'embrasser ma chère enfant et de donner
+une bonne poignée de mains à mes soeurs ainsi qu'à Aglaousse. J'ai cru
+devoir en faire le sacrifice.
+
+Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie de
+toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras de sa
+mère. Peut-être une prière qu'elle m'eut adressée de revenir auprès
+d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouvé assez faible pour
+accéder à son désir.
+
+En agissant ainsi, j'ai cédé à la raison et au devoir.
+
+Il y a trois jours, j'étais agenouillé au pied d'une croix que j'ai fait
+ériger sur les bords du lac à la Truite.
+
+Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au
+travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. Dans
+leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir toutes les
+mauvaises passions qui m'avaient empêché comme tant d'autres de voir
+le flambeau religieux qui nous éclaire, et que nous n'apercevons que
+lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace
+pour se montrer.
+
+Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette
+croix et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise
+action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais
+aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et que
+demain à cette heure deux grands criminels vont du haut d'un gibet être
+lancés dans l'éternité. Et dans qu'elle état paraîtront-ils devant le
+juge suprême?
+
+La journée s'est passée dans de tristes réflexions. L'âme de Paulo et
+celle de son complice seront jugées. Mon Dieu vont-elles trouver grâce
+auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un
+regard de votre divine miséricorde.
+
+C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit de
+sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes pensées, je ne
+puis fermer l'oeil.
+
+Demain, j'en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété. Mon
+brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des nouvelles des
+derniers instants des malheureux, mais surtout m'apporter une lettre
+de mon Adala et de mes soeurs. Combien la journée et la nuit vont être
+longues.
+
+8 heures P. M. Non la journée n'a pas été aussi longue que je le
+craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane et m'a
+demandé l'hospitalité. Je lui presse la main et l'attire au dedans de
+mon wigwam. Je l'aurais embrassé, tant la solitude me pesait, car ce
+frère inconnu venait peupler mon désert. Tout en partageant mon repas,
+il me raconte son histoire et celle de sa famille.
+
+C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines. Il y
+possédait une belle propriété et vivait heureux au milieu des joies du
+foyer, lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et la France. Il
+s'était enrôlé volontaire, et après dix mois de guerre, quand l'ennemi
+avait été repoussé et poursuivi jusque dans son propre territoire, il
+était revenu tout joyeux. Hélas! ses champs avaient été dévastés, sa
+maison incendiée par les barbares envahisseurs. Sa pauvre femme et ses
+deux petits enfants avaient péri au milieu des flammes. A peine avait-il
+pu recueillir parmi les décombres quelques os calcinés de ces êtres
+chéris. Tel était le résumé de sa narration; à chaque phrase de cette
+triste et lamentable épopée, je sentais des pleurs inonder ma figure...
+
+Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme
+déterminé et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la
+part des autorités, car il est chargé de remettre au gouverneur de
+Québec d'importants documents. Il a pris la route des bois, c'est la
+plus courte et la plus sure.
+
+Cet homme qui se montra si énergique après de tels malheurs, a stimulé
+mon courage. Il m'a exprimé une profonde gratitude de mon hospitalité et
+remercié des provisions dont j'ai rempli son havresac. Entre lui et
+moi, désormais, c'est pour la vie que nous conserverons une réciproque
+amitié. Son nom est Marquette.
+
+A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre mon
+attente, a été assez paisible. Je rêve quelques instants, mais bientôt
+il me semble entendre des aboiements, mes chiens répondent. Je m'élance
+hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de faire irruption dans ma
+hutte.
+
+Mon bon et tendre ami ne saurait être loin avec ses deux braves et
+dévoués compagnons. Ils ont reçu ordre de se rendre tous les trois à
+Québec pour donner leur témoignage dans le procès de Paulo et de son
+complice. Je les ai priés d'attendre jusqu'après l'exécution et de se
+mettre en rapport avec monsieur Odillon qui doit leur remettre certains
+papiers pour moi.
+
+Pendant que je m'habille à la hâte, des pas se rapprochent, c'est
+Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours à leur rencontre et
+nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont exténués de fatigue.
+Heureusement, j'ai préparé pour eux la veille au soir, un copieux repas
+et j'ai renouvelé le sapin des lits.
+
+Je refuse d'écouter les détails des derniers jours et de l'exécution
+dont ils ont été témoins, parce que je veux les avoir succincts et bien
+minutieux.
+
+Chers amis, comment reconnaître leur dévouement? Ils n'ont pas perdu
+une seule minute pour que je reçusse au plus vite les lettres dont ils
+étaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur repas, tant ils
+dévorent les aliments avec avidité. Quand leur faim fut un peu apaisée,
+ils me racontèrent qu'ils étaient partis à cinq heures du soir dans un
+canot et quand leurs bras étaient trop fatigués pour faire glisser le
+canot sur les ondes, ils ont demandé du secours à leurs jambes et ont
+pris les chemins des bois. Ils ont devancé de beaucoup le postillon, ils
+avaient tant hâte de me revoir et de se distraire du spectacle horrible
+auquel ils avaient assisté.
+
+Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques détails feint d'être
+étouffé par ses bouchées qui, prétend-il, lui font venir les larmes aux
+yeux, ce qui lui fournit un prétexte de les essuyer. Le Gascon a besoin,
+parait-il, d'une eau plus fraîche et prend de là occasion de sortir,
+pour le Normand, il m'avoue que son excessive fatigue lui fait couler
+des sueurs qui se répandent sur ses joues. Ces sueurs ne sont pourtant
+que des larmes.
+
+Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur
+le sort d'hommes qui les auraient massacrés s'ils en avaient trouvé
+l'occasion.
+
+Je vais leur en épargner le récit, car Baptiste m'a remis deux lettres
+et un cahier; l'un est du geôlier, l'autre de monsieur Odillon.
+
+Avant que de partir de Québec, j'avais payé le geôlier libéralement pour
+qu'il donnât un accès aussi libre que possible au vénérable prêtre que
+j'ai prié instamment, par une lettre de se rendre auprès des prisonniers
+et de veiller au salut de leurs âmes. De Paulo surtout que je n'ai
+malheureusement que trop contribué à perdre. C'est une légère réparation
+et un dernier effort que je veux tenter pour le ramener au bien.
+
+Mon bon ami m'a répondu qu'il se mettait de suite en route et qu'il me
+tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison jusqu'au
+jour de l'exécution, suivant le désir que je lui en avais exprimé. En
+attendant son arrivée, le geôlier s'était engagé à me rendre un compte
+exact de la conduite et des dispositions des condamnés.
+
+Le repas terminé, j'invite mes amis à s'étendre sur leurs lits. Peu
+de minutes après le Gascon et le Normand ronflaient à pleins poumons,
+tandis que Baptiste se tourne de mon côté et semble se consulter
+intérieurement. Il a certainement quelque chose d'important à me dire,
+car il me regarde en pleine figure et balbutie quelques paroles sans
+suite.
+
+Enfin il se décide à s'approcher de moi en disant: "Ne me grondez pas
+trop fort, Père Hélika, mais avant que de revenir j'ai été LA voir et
+ELLE m'a reconnu. Oh! la chère enfant qu'elle est belle et comme elle
+ma demandé avec empressement de vos nouvelles. Puis sans me laisser
+le temps d'ajouter un mot! Et les bonnes religieuses, et la mère
+d'Attenousse qui se trouvait là, avec quelle anxiété elles se sont
+informées de vous! Nom d'un nom! Je ne suis pourtant pas une Madeleine,
+mais vrai, j'ai été trop bête pour leur répondre. J'étais, comment vous
+dirai-je, tenez aussi incapable de parler que quand ma pauvre mère me
+dit dans ses derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te
+laisser pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnête et
+religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes larmes,
+je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je m'agenouillai
+seulement pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain la sainte femme
+n'était plus. Elle était morte sans que j'aie pu lui donner l'assurance
+que je suivrais à la lettre ses dernières recommandations. Maintenant,
+je vous avouerai que, c'est ainsi que je me suis trouvé en entendant
+les belles paroles que la Dame Supérieure et l'Assistante me disaient.
+Stupide et pleurnichant comme une vieille femme, je sortis ne sachant
+où donner la tête. Un homme m'attendait à la porte et est venu me
+reconduire jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous
+envoyait sans doute."
+
+Baptiste à ces mots me présente ce sac que j'ouvre en sa présence. Il
+contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont fait remettre
+pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe dans laquelle il doit y
+avoir une charmante petite lettre. Elle est si mignonne et si gentille.
+
+--En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hôpital,
+rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le grand
+Chef, et je me rappelle à présent que pendant que je parlais avec les
+religieuses la petite avait dit: Je vais écrire à mon père Hélika.
+
+--Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si elle
+était heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?
+
+Je l'embrasse à ces paroles et je lui presse la main. C'était là, seule
+marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'étais si ému de
+ces témoignages d'amitié. J'insistai pour qu'il prit quelque repos, il
+s'étendit sur son lit et ne tarda pas à s'endormir.
+
+Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les rayons du
+soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver à moi. J'ouvre le
+cahier et je lis le rapport et la lettre du geôlier: La voici.
+
+Monsieur,
+
+"En réponse à la demande que vous m'en avez faite, je vous rends compte
+aujourd'hui de là manière dont les prisonniers se sont conduits depuis
+leur condamnation. Après le prononcé de leur jugement et l'assurance que
+la cour leur donna qu'ils n'avaient aucune miséricorde à espérer des
+hommes et qu'ils devaient se préparer à paraître devant Dieu le 20 du
+courant, ils ont échangé ensemble quelques mots de fureur que nous
+n'avons pu saisir parce qu'ils étaient dits dans une langue que personne
+ne comprend".
+
+"Du 12 au 13, ils ont passé une nuit affreuse de même que tous leurs
+jours et nuits depuis leur retour à la prison. Ils ont cherché à
+s'élancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage; un
+gardien de la prison s'est approché d'eux pour essayer à les apaiser,
+mais ils se sont précipités sur lui avec la férocité de tigres altérés
+de sang. Malheureusement il était à portée de leurs atteintes et sans le
+prompt secours d'autres gardiens, il eut été impitoyablement massacré
+par ces deux monstres. Leurs chaînes sont solides, Dieu merci, il ne
+peuvent s'atteindre, car ils s'éventreraient, tant grande est la fureur
+qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette d'avoir à ajouter que
+leur conduite loin de s'améliorer parait augmenter en férocité d'un
+instant à l'autre. L'aumônier de la prison est venu plusieurs fois
+tenter tout les efforts possibles pour les calmer. Il a essayé à leur
+faire entendre des paroles de paix, mais ils lui ont répondu par
+d'épouvantables imprécations. Le prêtre en est sorti chaque fois de plus
+en plus contristé."
+
+"Enfin, ce soir, le 14, le vénérable abbé dont vous m'avez parlé, est
+arrivé et de suite il s'est installé auprès des prisonniers. Il m'a prié
+de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle douceur
+se reflète sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et pleine d'une
+onction à laquelle il est difficile de résister. Il s'est approché d'eux
+en leur tendant la main avec bonté et en leur adressant à chacun des
+paroles de consolation, mais les monstres, au lieu d'embrasser avec
+vénération la main que ce saint apôtre leur tendait, se sont rués sur
+lui et l'ont envoyé rouler sur la muraille où sa tête à été se heurter.
+Il s'est relevé avec calme, a tiré son mouchoir de sa poche et a essuyé
+le sang qui ruisselait de son front sur sa figure par la blessure qu'il
+s'était fait en tombant. Pendant ce temps, les deux scélérats poussaient
+d'horribles ricanements. Nous comprîmes de suite, en les entendant
+qu'ils devaient avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous
+accourus à son aide, mais avec une douce autorité il nous a priés de
+nous retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard chargé de
+larmes il leur a adressé à tous deux dans leur langue des paroles
+d'une douceur ineffable, mais les démons ne voulurent seulement pas
+l'entendre. Alors le saint prêtre s'est agenouillé et à longtemps prié
+pour eux. Cette prière du juste devait monter vers le ciel comme un
+parfum céleste, ils avaient comblé sans doute la mesure de leurs crimes
+car Dieu a paru leur refuser les trésors de sa miséricorde".
+
+"Voilà, Chef, ce que j'ai à vous raconter de ce qui s'est passé jusqu'à
+l'arrivée de Mr. Odillon. Il m'a annoncé qu'il était chargé de continuer
+le journal que j'ai commencé. Il ne me reste plus qu'à ajouter que l'air
+de plus en plus abattu et découragé du saint homme, me fait augurer très
+mal du résultat de sa divine mission."
+
+"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez
+leur porter de l'intérêt, qu'ils sont loin de mériter, je vous l'assure,
+je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes préposés à la garde
+de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de toute espèce, nous n'avons
+rien rencontré qui peut approcher de la méchanceté et de la scélératesse
+de ces deux brigands."
+
+"Agréez, Chef, l'assurance de la haute considération avec laquelle,
+
+je suis votre dévoué."
+
+GASPARD
+
+Geôlier de la prison de Québec.
+
+(Québec, 14 Septembre.)
+
+
+Bien que je n'aie passé que peu de temps à causer avec le geôlier, j'ai
+reconnu en lui le type de l'honnête homme qui bien qu'énergique et ami
+de son devoir, sait tempérer les rigueurs de la prison par tous les
+moyens dont il peut disposer. Je le sais doué, de plus, d'un sens droit,
+d'un esprit expérimenté et observateur.
+
+Je ne puis donc me défendre d'un frémissement en songeant au dénouement
+du drame sinistre qui va se dérouler, et dont j'entrevois la fin
+affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le journal de
+monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse le jour de
+l'exécution.
+
+
+
+Septembre 20, A midi
+
+"Mon cher frère,
+
+"Enfin le drame est terminé! Il y a une heure, je voyais disparaître
+dans un coin reculé du cimetière, les restes mortels du malheureux Paulo
+et de son complice. C'est la mort dans l'âme et encore tout rempli
+d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans les derniers jours qui ont
+précédé l'exécution et au moment où leur âme devait paraître devant
+le juge suprême, que je remplis la promesse que je vous ai faite.
+Croyez-le, mon frère, il y a de tristes moments dans la vie. Dieu arrose
+quelquefois de larmes bien amères la carrière de ses ministres."
+
+"Jamais peut-être dans une vie qui compte aujourd'hui près de quarante
+cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de découragement
+que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne m'en plains pas puisque
+telle a été votre volonté. Non je ne me plains pas des pleurs que j'ai
+versés pour les souffrances morales que j'ai endurées, mais ce qui
+m'afflige profondément et jetterait peut-être le désespoir dans mon âme,
+si ma conscience ne me disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que
+tous mes efforts ont été infructueux et inutiles pour faire germer au
+coeur des deux grands pécheurs, une pensée ou un sentiment de repentir."
+
+"J'incline mon néant devant les insondables décrets du Très-Haut. Qui
+sait peut-être au moment où ils allaient être lancés dans l'éternité, un
+_peccavi_ que la corde ne leur a pas permis d'articuler, s'est-il élevé
+du fond de leur âme."
+
+"Frère, prions pour eux qu'ils aient trouvé grâce, priez aussi pour
+ce pauvre prêtre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il
+tentera de ramener à lui des âmes égarées."
+
+"Je suis avec estime, votre bien sincère ami."
+
+P. S.
+
+"ODILLON ptre."
+
+
+"J'oubliais de vous remercier de l'envoi généreux que vous m'avez fait.
+Cet argent sera distribué aux pauvres, et c'est sur votre tête et sur
+celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont les bénédictions
+qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de vos bienfaits."
+
+"ODILLON ptre."
+
+Septembre 17. "Je suis entré dans leur cachot vers six heures pour
+passer la nuit auprès des malheureux et essayer à verser dans leur coeur
+un peu de calme et de repentir. Ils étaient dans un état d'exaspération
+épouvantable. Leurs yeux étaient hors de tête, leurs figures sinistres
+et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains étaient couvertes du
+sang qui s'échappait des blessures que les fers leur avaient faites en
+essayant à s'élancer l'un sur l'autre pour se frapper et se déchirer. De
+leurs bouches s'échappaient une écume sanglante et d'affreux blasphèmes.
+Ma vue loin de les apaiser ne fit plutôt que redoubler leur rage. Ils
+parurent même la concentrer sur ma personne, car comme je m'approchais
+pour les calmer, ils se sont tous deux précipité sur moi et m'ont
+violemment repoussé. Toute la nuit s'est ainsi passée dans des
+paroxysmes de fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de
+raison."
+
+"La cause de cette haine frénétique qu'ils se portent, vient de ce que
+tous deux ont tenté de se rendre témoins du roi, avec l'assurance qu'ils
+voulaient faire donner aux autorités qu'on leur laisserait la vie sauve.
+A cette condition, ils auraient tout avoué."
+
+"Ces démarches, ils les avaient faites à l'insu l'un de l'autre et elles
+leur avaient été révélées le jour de leur procès. Or de tous les hommes
+celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils ne pardonnent
+jamais, c'est au délateur et au traître; aussi lorsqu'ils le tiennent en
+leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus horribles tortures."
+
+Sep: 18. "La journée ne s'est pas annoncée sous de meilleurs auspices.
+Je suis entré dans leur cachot au moment où ils prenaient leur déjeuner.
+Mon arrivée n'a fait aucune autre effet sur eux que de m'attirer à peine
+un coup d'oeil chargé de mépris, Tout en mangeant ils se sont lancé des
+regards farouches et pleins de menaces. Comment donc réussirai-je à
+faire entendre une parole de religion à ces hommes dont le coeur est si
+profondément gangrené par les plus exécrables passions?"
+
+"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur navré
+de tristesse. Mon Dieu, encore une journée et une partie de la nuit de
+perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent avoir d'autres
+résultats que de redoubler leur rage et leurs imprécations. Peut-être la
+Providence m'inspirera-t-elle demain de nouveaux moyens pour parvenir au
+but auquel j'aspire si ardemment. Le seul espoir que j'entretienne est
+de les ramener dans la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours
+qui fuient l'un après l'autre avec une incroyable rapidité et qui sont
+pour moi si pleins d'amertume."
+
+"Dans deux jours leur âme sera devant Dieu et je n'ai encore rien pu
+obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des hommes sera
+inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci à attendre ici bas. Deux
+jours seulement, c'est si peu pour se préparer à paraître devant le
+redoutable tribunal du Souverain Juge; devant ce regard inquisiteur
+qui fait dire au roi prophète dans un saint tremblement; _Ante faciem
+frigoris ejus quis sustinebit!!_ Je vais prier, la prière est un baume
+divin, peut-être m'inspirera-t-elle de nouvelles idées."
+
+Sept: 19. "Mon cher frère, je suis entré un peu plus tard dans la
+cellule aujourd'hui. J'ai dès le matin fait demander audience dans les
+maisons où l'on prie pour le salut de tous. Monseigneur l'Evêque de
+Québec, m'a offert ses services d'une manière spontanée. Il doit aller
+les visiter pendant que de mon côté j'implorerai les prières des âmes
+charitables en faveur des malheureux qui vont mourir demain, sur la
+potence, car pour le condamné, les jours qui suivent la condamnation
+sont toujours la veille du supplice."
+
+"Tous m'ont promis leur concours et j'espère encore les retrouver dans
+de meilleures dispositions."
+
+"Je vous écris ces pages de ma chambre et maintenant il me semble que ce
+poids énorme ne pèse pas sur mes seules épaules, On m'a promis partout
+que des prières seraient offertes à Dieu. Elles seront dites et répétées
+dans chaque communauté et par toutes les personnes pieuses."
+
+"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien différente des jours
+précédents. Je m'accuse d'avoir peut-être exprimé des paroles d'aigreur
+devant ces hommes qui pourraient être plus malheureux et ignorants
+que coupables. Je dirige mes pas vers la prison bien décidé à leur en
+demander pardon. Je pourrais prendre Dieu à témoin, que si je les ai
+offensés, c'est bien involontairement car je donnerais de grand coeur
+jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour leur être utile."
+
+"Je marche d'un pas plus léger, plus alerte car l'espérance a fait
+renaître mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degrés de la
+prison que je rencontre le saint Évêque. Il me tend la main, je la porte
+à mes lèvres avec respect, mais lui m'embrasse avec tendresse. Je n'ai
+pas le courage de l'interroger, son serrement de mains m'indique qu'à
+lui aussi était départie la part d'amertume comme aux bons autres
+prêtres qui ont tour à tour, mais en vain essayé d'obtenir d'eux une
+parole ou un signe de repentir."
+
+"Mon Dieu, j'ai pourtant bien prié dans les deux jours qui sont passés,
+je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer D'écrire."
+
+
+
+19 Sept, 11 heures P. M.
+
+"Pardonnez à mon écriture, ma main est tremblante et peut-être
+aurez-vous de la peine à déchiffrer le pauvre griffonnage que je fais.
+A peine quelques heures vont-elles s'écouler avant que la justice des
+hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La dernière nuit est
+épouvantable."
+
+"Quand la réponse à leur demande d'un sursis leur a été apportée, hier
+soir, et que l'expression formelle du refus leur a été signifiée, jamais
+scène plus déchirante n'a été vue."
+
+"D'abord, ils ont préludé aux apprêts de leur mort d'une manière
+différente, l'un par des chants féroces et sauvages, l'autre par
+d'exécrables obscénités, puis à minuit sonnant, comme par un accord
+mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice s'est
+enveloppé la tête de sa couverture et s'est mis à moduler un chant
+bizarre mais empreint d'une telle férocité que je ne pouvais m'empêcher
+de sentir un frisson qui parcourait tout mon être. Paulo au contraire
+est tombé dans un état d'inertie et d'abattement dont il n'a pas pu
+être relevé. Le premier a continué son chant étrange jusqu'au moment de
+l'exécution. Il ne s'y mêlait presque plus d'accents humains. Hélas! cet
+homme était plus misérable encore que je ne pensais. Il n'était pas même
+idolâtre, il était Athée."
+
+"Je compris dans son chant qu'il était heureux du rendre à la matière ce
+que la matière lui avait donné, le désir de jouissances matérielles, et
+trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils des plus odieux. Tel
+avait été le but de toute sa vie."
+
+"Je cherchai à réveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout
+d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignèrent seulement
+pas me répondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur présentai un
+crucifix qu'ils outragèrent par leurs crachats comme de nouveaux Judas."
+
+"Enfin Paulo vers lequel je tentai une dernière espérance, me fit peur,
+je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux était dans
+un délire complet, mais un de ces délires qui ne s'exprime pas par
+d'énergiques transports, mais par des paroles incohérentes, où le
+cynisme de la pensés le dispute à l'obscénité de la parole."
+
+"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son passé,
+il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un calme se
+faisait. J'essayai bien des fois à en profiter pour me faire entendre.
+Et alors c'était plus affreux encore. Il sortait de sa tranquillité
+apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait qui attendait
+à la porte du cachot que l'heure du supplice fut arrivée. Il croyait
+voir ses gestes d'impatience parce que le moment ne venait pas assez
+vite. Il décrivait les plis et replis de la corde qui devait l'étrangler
+et qu'il croyait déjà avoir autour du cou. Il se représentait les
+vociférations de la foule rendue furieuse par le nombre et l'énormité de
+ses forfaits. Puis un instant après, il élevait la voix, mais alors sur
+un ton de supplication il conjurait cette même foule d'attendre au
+moins que la brise imprimât à cette masse inerte, à ce cadavre et à ces
+membres pantelants, un balancement qui les ferait se heurter sur les
+poteaux du gibet comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."
+
+5 heures A. M. "Rodinus continue sa mélopée inconnue. A quelle divinité
+adresse-t-il ce chant? Oh! si c'était à ce Dieu qu'il affecte de ne pas
+connaître, au moins conserverais-je une lueur d'espoir sur son avenir,
+mais non c'est une glorification de ses forfaits. Il les passe en revue
+dans sa mémoire et regrette de ne pouvoir en savourer les délices plus
+longtemps."
+
+10 1/2 heures A. M. "Rien n'est changé dans l'attitude de Rodinus. Paulo
+a eu un accès de frénésie épouvantable. Il se croyait poursuivi par ses
+victimes. Il leur demandait pitié, miséricorde, comme elles-mêmes ont dû
+le faire lorsqu'ils les outrageait ou les mettait à mort. Ses cheveux se
+dressaient d'épouvante, il attendait, disait-il des ricanements d'enfer
+et les cris de joie des démons qui le conviaient à leur horrible fête.
+Il entrevoyait les tortures des damnés, il répétait leurs lamentations
+et leurs gémissements. Son oeil était hagard, il tremblait de tous ses
+membres. Son grincement de dents augmente encore l'horreur de tous les
+témoins de cette épouvantable scène. C'est bien là la peinture que
+l'écriture nous fait de la mort du pécheur impénitent. _Dentibus suis
+fremet et labescet_. Puis il est tombé dans un état de torpeur, il n'est
+plus qu'une masse inerte."
+
+"Le silence du cachot n'est troublé que par le bruit de sa respiration
+stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident et plus
+saccadé. C'est la ronde du jongleur qui évoque les esprits infernaux.
+Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"
+
+"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui entrent
+suivis des officiers de justice."
+
+"Je me précipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore dix
+minutes de répit. Un des officiers tire sa montre et dit en secouant
+tristement la tête qu'il a déjà différé l'exécution de quelques minutes
+et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet instant comment
+l'eussent-ils employé? Eussent-ils enfin dans ce moment suprême, tourné
+un regard de repentir et de supplication vers Dieu? Hélas! je n'ose plus
+rien espérer que dans l'immense miséricorde de la Divine Providence."
+
+"La seule chose que j'ai pu obtenir a été l'aveu complet que Paulo m'a
+fait, et dont je ne doutais pas, qu'il était avec ses deux complices les
+meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse pour lequel celui-ci
+avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait ourdi cette trame
+diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline ressentait pour lui.
+Les deux autres bandits l'avaient aidé dans l'exécution."
+
+"Pendant qu'on préside aux funèbres apprêts du supplice, je vais de l'un
+à l'autre, je les exhorte en pleurant à se préparer à paraître devant
+Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de contrition."
+
+"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est éteinte. Son
+oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration ou plutôt un
+râlement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend rien, il ne peut
+plus se mouvoir."
+
+"Rodinus détourne la tête avec dégoût quand je lui présente pour la
+seconde fois l'image du Dieu crucifié. Il l'aurait même souillé de
+nouveau par un crachat si je ne me fusse empressé de le retirer."
+
+"Enfin la toilette est terminée, leurs chaînes leur ont été enlevées,
+ils ont la corde au cou et les mains liées derrière le dos."
+
+"Le cortège se met en marche. Quatre aides portent Paulo toujours
+insensible et le déposent sur la trappe fatale, Rodinus l'a précédé. Il
+a toute la stoïque férocité du sauvage. La tête haute il jette d'abord
+un regard de défi sur la foule et regarde avec indifférence le bourreau
+qui passe l'extrémité de la corde dans le crochet. Il ne veut pas
+permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses yeux comme on vient de le
+faire à Paulo."
+
+"La foule est à genoux et prie. Moi, la figure prosternée sur le gibet,
+j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est ouverte et que
+deux âmes viennent de paraître devant le tribunal suprême, et quelles
+sont jugées!!!... Ah! puissent-ils avoir trouvé miséricorde auprès de
+Dieu!!!!!!"
+
+"Voilà, mon cher frère, les détails aussi exacts que possible, voilà
+aussi la fin déplorable de ces deux grands coupables. Pourtant, malgré
+toute l'apparence de l'inutilité de nos prières, redoublons cependant
+nos instances auprès du Très-Haut. Qui sait?"
+
+
+
+Je ferme en frissonnant ce journal, il m'échappe des mains. J'essuie les
+sueurs glacées qui inondent mon front.
+
+J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce monde
+invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la barrière.
+Ma pensée se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement les y
+attendait.
+
+Je ne sais combien d'heures j'ai passé dans ces pénibles réflexions mais
+tout à coup mes idées prennent un autre cours. Une figure angélique
+vient faire contraste avec les leurs que je crois entrevoir parmi celles
+des démons. Cette figure est celle d'Angeline, de la mère d'Adala. Il me
+semble entendre cette voix qui n'avait plus rien de terrestre à me
+dire, au moment où son âme allait s'envoler vers le ciel et après la
+confession que je lui avait faite: "Père viens m'embrasser. Je te confie
+mon enfant, mon Adala."
+
+Ce dernier nom a un effet magique. Il m'éveille comme d'un affreux
+cauchemar et la chère petite lettre d'Adala est là devant moi qui semble
+me sourire et m'inviter à l'ouvrir.
+
+Je la saisis avec émotion, je la tourne et retourne en tout sens avant
+que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa main a
+touché. Il faut que j'attende quelques instants avant que de pouvoir
+distinguer l'écriture, tant les larmes obscurcissent mes yeux.
+
+"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voilà déjà plus de quatre mois
+que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passé un seul instant sans
+penser à toi. Je me suis bien ennuyée et je m'ennuie encore beaucoup de
+ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et t'embrasser."
+
+"Je n'ai pas non plus oublié toutes les belles histoires que tu me
+racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient
+pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais de si
+drôles que j'en ris encore rien qu'à y penser."
+
+"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore
+aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se
+mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque chagrin
+que je te causais et tu étais trop bon pour me dire en quoi je
+t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne
+l'étais alors et j'ai bien hâte de te revoir pour te demander pardon."
+
+"J'espère, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon soin de ta
+santé car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut arrivé quelque
+malheur, je crois bien j'en mourrais."
+
+"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de ce que tu
+ne m'écris pas."
+
+"Je suis à présent une grande fille. Les bonnes religieuses me disent
+qu'elles sont très contentes de mes succès. Elles ont pour moi toute
+espèce de bontés."
+
+"La mère supérieure et l'assistante me font souvent venir dans leurs
+chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons, mais je ne sais
+pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles me parlent. Je
+n'ai pas besoin de rien demander, elles préviennent mes moindres désirs
+et me disent que c'est toi qui leur a donné l'argent pour y pourvoir."
+
+"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prévenances et
+je vais m'appliquer bien fort pour finir mes études au plus vite et
+aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu de ta petite
+fille."
+
+"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont été pendus
+ce matin. Toutes les bonnes religieuses étaient tristes nous aussi nous
+l'étions. C'est si terrible de penser que deux hommes vont être pendus,
+mais c'est plus affreux encore de songer qu'ils vont mourir sans s'être
+réconciliés avec Dieu. A dix heures trois quarts ce matin les glas des
+deux malheureux ont commencé à sonner. J'en frémis encore. Nous nous
+sommes rendues à la chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas osé
+demander s'ils ont fait leur paix avec Dieu."
+
+"Tu peux t'imaginer comme j'ai été contente de revoir mon ami Baptiste,
+aussi je l'ai embrassé bien fort."
+
+"Grand'mère vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte de ces
+beaux petits ouvrages en broderie sur écorce comme elle sait en faire.
+Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de toute espèce de
+fruits. J'aurais voulu que ma tante supérieure lui donna de l'argent,
+j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais elle m'a embrassée
+en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle n'en a besoin. Je t'en
+aimerais encore plus fort pour cela si j'en étais capable."
+
+"A présent je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi qui
+écris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes qui le
+fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."
+
+"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai écrire une
+lettre seule. Juges si je vais travailler."
+
+"Je t'embrasse mille et mille fois,
+
+Ta petite fille,"
+
+ADALA
+
+20 Septembre.
+
+
+
+La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me plus à
+savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette délicieuse
+rêverie et retourner dans ma cabane.
+
+Mes amis étaient éveillés. Je me fis raconter les derniers jours des
+bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient été plus diaboliques
+encore dans leurs actions que le bon prêtre ne me l'avait dit.
+
+Un jour un d'eux lui avait presque coupé un doigt avec ses dents pendant
+qu'il lui présentait à boire, comme il le lui avait demandé.
+
+Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes pendant
+qu'il avait le dos tourné.
+
+Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphèmes, d'obscénités de
+toutes sortes que ce saint prêtre n'eût entendus de leurs bouches et
+souffert avec une patience et une douceur angéliques.
+
+Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au plus vite à
+ma chère enfant.
+
+
+
+
+
+VIE INTIME
+
+Quoiqu'il m'en coûtât beaucoup d'être pour plusieurs années séparé
+d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par goût que
+par un besoin de distraction et de mouvement, je repris avec mes amis la
+vie de coureur des bois.
+
+J'étais parfaitement tranquille au sujet de ma fille chérie, je savais
+qu'elle trouverait, auprès de mes bonnes soeurs tout le bonheur
+possible. Pour lui éviter des chagrins que ma vue aurait pu lui causer,
+je résolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je me proposai de
+lui écrire deux fois par année quoique je fusse convaincu qu'elle était
+incapable de m'oublier.
+
+Nos préparatifs de départ ne furent pas longs et nous partîmes bien
+décidés à ne plus nous séparer et à partager à chaque retour au poste
+les profits de notre chasse.
+
+Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que tout
+le monde connaît. Qu'il me suffise de dire que nos chasses furent assez
+fructueuses et que je passai les cinq années qui suivirent dans un calme
+et une tranquillité d'esprit que je n'avais pas encore connus.
+
+Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beauté primitive, les
+courses dans les bois et la préparation de nos pelleteries faisaient le
+charme de nos journées. Puis le soir arrivé nous nous trouvions réunis
+autour d'un bon feu et les histoires et la gaîté intarissable du Normand
+et du Gascon, embellissaient nos soirées.
+
+Les trois années que je m'étais condamné à passer sans embrasser Adala,
+étaient expirées, je résolu de me rendre à Québec. Grande fut la joie de
+mes soeurs et de la petite en me voyant.
+
+L'enfant s'était admirablement développée, et avait considérablement
+grandi. Elle ne savait que faire pour me témoigner son bonheur. Elle
+riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes genoux et m'embrassait.
+Combien j'étais heureux de tous ces témoignages d'amour. Non je ne les
+eus pas changé pour tous les trésors de la terre.
+
+Je passai une semaine auprès d'elle, lui faisant visiter la ville et
+ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle éprouvait de voir tant de
+merveilles et de beautés qu'elle ne connaissait que par ouï dire.
+
+Il va sans dire que nous allâmes aussi chercher la grand'mère et
+l'installâmes auprès de nous pour qu'elle prit part à la joie commune.
+
+Ces huit jours furent de courte durée. Si la voix de la raison n'eut
+cédé à celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec moi.
+La vie de réclusion s'accordait peu avec le caractère d'Adala. Ce qu'il
+fallait à cette chère enfant c'était la vie libre et indépendante,
+indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle ressentait un
+entraînement véritable pour la vie demi sauvage. Mais il me fallut céder
+devant le devoir.
+
+Après l'avoir pressée plusieurs fois dans mes bras, je me séparai
+d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher et
+qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu'à la mort de l'un de nous.
+Aglaousse, de son côté, promit de venir nous rejoindra et de la visiter
+plus souvent encore d'ici à ce temps-là.
+
+Je dis adieu à mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant. Ces
+recommandations étaient bien superflues.
+
+Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'éloignant d'elles, et aussi
+longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un regard sur le
+toit qui recouvrait des êtres qui m'étaient plus chers que la vie.
+
+Jamais de ma vie, je n'ai éprouvé autant d'ennui que pendant les
+premiers mois qui suivirent cette séparation.
+
+Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient à un endroit désigné
+et nous reprîmes la vie active.
+
+Pendant la courte visite que j'avais faite à Adala, je lui avait souvent
+parlé du campement que nous avions établi auprès du Lac à la Truite. Je
+lui avais décrit le paysage si beau et les jouissances qu'on y trouvait.
+L'enfant avait écouté ces détails avec des larmes de plaisir. Elle me
+fit promettre en la laissant d'y construire un logement et que ce serait
+là que désormais nous habiterions.
+
+Ses désirs étaient pour moi des ordres impérieux, aussi vers la fin de
+la seconde année, nous construisîmes ces cabanes que je ne changerais
+pas pour le plus somptueux des palais.
+
+Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installés, nous goûtons un
+bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit venu assombrir
+notre ciel, a été la mort de mes deux soeurs qu'une épidémie a emportées
+successivement dans l'espace de deux mois Chères saintes femmes, elles
+se sont éteintes comme elles ont vécu, dans la paix du seigneur, après
+une carrière bien remplie d'années, mais encore plus de bonnes oeuvres.
+
+Vous ferai-je maintenant une description de la manière dont nous passons
+notre temps. Peut-être pourrait-elle vous intéresser.
+
+Le chant des oiseaux nous éveille dès le matin et souvent à ce chant
+s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agréable à mon oreille,
+c'est celui de mon Adala qui semble leur répondre. Elle a, pour ainsi
+dire, apprivoisé ces chers petits enfants des bois, car elle charme tout
+ce qui l'entoure.
+
+La culture des plantes, les broderies sur écorce, la couture et la
+lecture constituent ses occupations de la journée.
+
+Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d'été conduire
+son léger canot avec une adresse merveilleuse, sur les eaux tranquilles
+du lac. Puis quand tout est silencieux dans la nature, sa voix s'élève
+pure et argentine pour chanter un de ces, cantiques si touchants par
+leur naïve beauté, et qui sont une prière, une invocation.
+
+C'est alors que les échos des montagnes saisissent ces notes si
+fraîches, qu'ils les répètent et se les renvoient les uns aux autres
+comme s'ils voulaient se les graver profondément dans leur mémoire.
+
+Parfois aussi je l'amène à des expéditions de chasse, mais ces jours-là,
+je suis presque toujours certain de faire buisson creux. Il ne faut
+pas tirer sur ce pauvre lièvre qui ne nous fait aucun mal, dit-elle,
+n'abattez pas cette mère perdrix qui peut-être laisserait des enfants
+orphelins et personne alors pourvoirait à leur nourriture.
+
+Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se présente,
+oh! alors malheur à lui, car elle tire avec la plus grande précision.
+Elle aime beaucoup la légère carabine que je lui ai achetée et qui est
+du plus beau fini. Elle ne perd pas une occasion d'en faire admirer le
+mérite.
+
+Lorsqu'elle se promène sur les bords du lac, elle est suivi d'une
+marmotte devenue l'hôte de sa maison et sa compagne inséparable.
+Plusieurs couvées de canards sauvages qu'elle à réussi à apprivoiser
+et qui viennent manger tour à tour dans sa main, en poussant des cris
+assourdissants, lui font cortège.
+
+Rien de ses pas, de ces démarches, ni de ses actions, n'échappe aux
+regards ravis de sa grand'mère et des miens, nous en examinons tous les
+détails pour y trouver de nouveaux charmes, nous l'aimons tant.
+
+Son caractère est quelque peu fantasque et aventureux, mais d'après mes
+recommandations elle ne s'éloigne jamais seule de la maison. Deux dogues
+énormes, qui sauraient la protéger dans le cas d'une mauvaise rencontre,
+sont les gardes les plus sûrs.
+
+Le temps de chaque journée est ainsi réglé et les heures fuient avec une
+rapidité sans égale. Nous sommes loin de trouver le temps monotone et de
+vivre dans l'isolement. Chaque jour un chasseur ou un amateur de pêche
+vient nous demander un gîte. Nous avons aussi des nouvelles de tous
+cotés, car jamais ici le pain et l'hospitalité ne sont refusés.
+
+Bien souvent il y a surcroît de vie et de gaîté dans l'habitation, c'est
+qu'alors Baptiste et ses deux inséparables compagnons sont venus nous
+visiter et se reposer de leurs fatigues.
+
+Oh! ce sont ces jours-là de vrais dîners de _Gamache_ ou de
+_Sardanapale_. Tout ce que la forêt peut offrir de gibier à plumes ou
+à poil est mis à contribution. Quelle folle gaîté préside au repas, le
+Gascon et le Normand ont eu de quinze jours à un mois pour renouveler
+leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques. Adala rit
+aux larmes, la grand'mere et moi rions de la voir rire et à ce concert
+d'éclats de rire se joint comme basse la grosse voix de Baptiste.
+
+Des histoires on passe au chant, du chant à la danse, c'est Baptiste qui
+fait la musique. Il imite avec sa voix toute espèce d'instruments. Ses
+poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble, ses pieds marquent
+la mesure et les deux français exécutent des cabrioles, des pas, des
+sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire, assurent-ils dans tel
+ou tel pays où il n'ont pourtant jamais été, la petite de se tordre de
+rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces fêtes se prolongent deux à trois
+jours.
+
+Mais quand les froids d'hiver commencent à nous menacer, nous descendons
+au village pour laisser passer les mois les plus rigoureux.
+
+La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui
+s'obstine à ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais
+seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai soin
+avant de les laisser de pourvoir à tous leurs besoins. Nous leur faisons
+aussi de fréquentes visites dans le cours de l'hiver.
+
+Nous allons habiter des appartements confortables auprès de l'église du
+hameau. Quelques bons voisins viennent fréquemment nous visiter. Dans la
+journée nous faisons des courses de traîneau et le soir le curé vient
+s'asseoir au coin du feu et nous réjouir par une intime et charmante
+causerie.
+
+Telle est la vie que nous menons depuis sept années. Hélas! elles ont
+été bien courtes comparées à celles du passé, mais aujourd'hui un nuage
+de tristesse vient troubler mon bonheur, c'est une inquiétude bien
+naturelle, car je sens d'un jour à l'autre le poids des ans qui
+s'appesantit sur moi.
+
+J'éprouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que mon pied
+qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus rapides, ne se
+traîne plus que péniblement même sur un terrain uni.
+
+Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec
+tristesse que quand tous les deux nous aurons quitté la terre, ce qui ne
+saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chère petite fille?
+
+Je dissimule autant que je le puis les traces de ma décrépitude, mais
+Adala semble s'en être aperçue, elle m'entoure de plus de soins, de
+prévenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un seul instant,
+elle parait inquiète. Elle me regardait l'autre jour avec un oeil plein
+de tristesse, tout à coup une larme est venue glisser sur ses joues,
+elle s'est empressée de la faire disparaître et de me sourire. Je lui en
+ai demandé la cause. C'est une vilaine poussière m'a-t-elle répondu!
+
+Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu. Je
+voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses compagnons n'y
+sont pas.
+
+Les deux français sont partis pour une longue expédition de chasse.
+Baptiste a pour ainsi dire abandonné la vie des bois, il s'est mis à la
+culture et nous ne le voyons plus que rarement.
+
+Mon Dieu, comment pourrai-je faire prévenir Monsieur Fameux de l'état
+précaire où je me trouve.
+
+Je me suis ouvert à lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection
+pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mère quand je ne serai plus.
+Cette mission, il l'a acceptée, car il sait que je n'ai personne autre
+à qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je le visse avant de
+mourir.
+
+Adala s'est bien offerte pour aller le chercher.
+
+La vaillante enfant je l'ai refusée. La distance est si grande et je
+crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant elle
+a si fortement insisté que j'ai cédé à ses instances, car je sens que
+mes heures sont comptées.
+
+En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes sont
+tombées sur mes joues et m'ont réchauffé le coeur.
+
+Je profite de son absence pour écrire ces dernières lignes que ma main
+tracera:
+
+Que je te remercie, ma chère Adala, d'avoir égayé ma triste vieillesse
+par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais en esprit, le
+courant d'une vie tourmentée, je me sentais écrasé sous le poids des
+événements de mon existence, ta franche gaîté est venue m'arracher bien
+des fois l'amertume gui peut-être eut fini par s'emparer de moi.
+
+Tu as été dans la maison la lumière, la joie et la vie, car tu en étais
+l'âme bénie. Sois donc à jamais heureuse Adala pour tout le bonheur que
+tu m'as fait.
+
+Que ta vie soit aussi calme que la mienne à été tourmentée. Que le ciel
+t'accorde les trésors de jouissances que je n'ai pas connues. Enfin sois
+heureuse autant que mon coeur le désire.
+
+Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien soin. Tu sais
+combien elle s'est dévouée pour toi, mais je connais trop bien ton
+coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu l'aimeras autant
+qu'elle t'a aimée.
+
+Penses aussi quelquefois à ton vieil ami Hélika, donnes-lui un souvenir
+et quand ta voix se mêlera, le soir, à la prière des anges, demandes
+miséricorde pour lui!!!!
+
+Adieu, Adieu...
+
+HÉLIKA.
+
+
+Ici se terminait le manuscrit.
+
+Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le même jour que nous fîmes rencontre
+de cette charmante enfant à la décharge du Lac.
+
+Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux dernières
+phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondément émue. Nous
+respectâmes sa rêverie. Du revers de sa main il essuya une larme, puis
+avec un doux sourire il nous dit; si vous le voulez bien, Messieurs,
+nous allons déjeuner.
+
+Effectivement l'aurore paraissait, la nuit était passée sans que nous
+nous en fussions aperçus, tant ce récit nous avait intéressé.
+
+Et la jeune fille, demandâmes-nous tous ensemble, qu'est-elle devenue?
+
+Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de vous la
+raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus à bien des souvenirs de
+ma vie qu'il me serait pénible de rappeler en ce moment.
+
+Si cette narration vous a présenté quelqu'intérêt, je vous réserve
+l'autre partie pour l'occasion où j'aurai le plaisir de vous revoir.
+
+Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant.
+
+C. DeGUISE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Hélika, by Charles DeGuise
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HÉLIKA ***
+
+***** This file should be named 13149-8.txt or 13149-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/1/4/13149/
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+Produced by Renald Levesque and La bibliothèque Nationale du Québec
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+works. See paragraph 1.E below.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>HÉLIKA--Mémoire d'un vieux maître d'école.</title>
+ <meta name="author" content="Charles DeGuise">
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Hélika, by Charles DeGuise
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Hélika
+
+Author: Charles DeGuise
+
+Release Date: August 10, 2004 [EBook #13149]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HÉLIKA ***
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+Produced by Renald Levesque and La bibliothèque Nationale du Québec
+
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+
+
+<h1>HÉLIKA</h1>
+
+<h2>MEMOIRE D'UN VIEUX MAÎTRE D'ÉCOLE</h2>
+
+<h5>PAR LE</h5>
+
+<h3>Dr. CHS. DeGUISE</h3>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA RÉUNION D'AMIS.</h3>
+
+<p>C'est en vain que nous chercherions à nouer des liens plus forts:
+et plus durables que ceux qui nous unissent à nos compagnons
+d'école, et à nos condisciples de collège. La vieille amitié d'autrefois
+a jeté dans nos coeurs des racines si profondes, que nous les
+sentons grandir avec le nombre de nos années.</p>
+
+<p>Lorsque rage à desséché notre veine, et que les blessures de la
+vie ont laissé sur chaque épine du chemin le reste de nos dernières
+illusions, elles viennent nous réjouir et nous consoler sous la
+riante et gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son
+espièglerie et son insouciance. Ses racines ont alors produit des
+fleurs précieuses que le vieil âge se plait à cueillir comme l'a fait
+l'auteur des "Anciens Canadiens."</p>
+
+<p>Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous
+sont restés plus sympathiques; parce qu'ils étaient d'un caractère
+plus conforme au nôtre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou
+espiègles, suivant, qu'ils ont pris eux-mêmes plus ou moins; de part
+dans nos escapades d'écoliers. Aussi quels francs éclats de rire,
+lorsque nous nous rencontrons et nous racontons nos réminiscences
+du passé, de notre vie d'école, et de nos années de collège.</p>
+
+<p>En parlant de la jeunesse, temps hélas, bien éloigné de moi
+aujourd'hui, il m'est revenu une narration, et la lecture d'un
+manuscrit, faite par un ancien maître d'école, qui sont encore
+l'une et l'autre dans un des replis de ma mémoire, comme un
+émouvant souvenir des temps passés. Ces souvenirs datent de loin,
+puisque je n'avais qu'à peine vingt ans lorsque je les entendis de
+la bouche du père d'Olbigny.</p>
+
+<p>Le père d'Olbigny était un vieux maître d'école.</p>
+
+<p>Il était un jour, arrivant on ne savait d'où, venu prendre possession
+de l'école de notre village.</p>
+
+<p>Après un examen passé devant le curé et les syndics, qui n'étaient
+malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait été décidé qu'il
+était capable de nous enseigner l'alphabet.</p>
+
+<p>Or, le père d'Olbigny était un homme instruit, profondément
+instruit. Il parlait, et écrivait correctement plusieurs langues
+anciennes et modernes; comme nous pûmes en juger plus tard.</p>
+
+<p>Son extérieur n'était rien moins que prévenant en sa faveur.
+Une balafre affreuse lui partageait transversalement la figure, et
+lui donnait une expression étrange; mais ses yeux étaient si bons,
+si doux et si chargés de tristesse; ses procédés à notre égard si
+affectueux et si paternels, que nous l'aimâmes à première vue et
+nous nous livrâmes à l'élude, crainte de lui faire de la peine. Il
+nous traitait tous avec la même bonté, mais il y avait une classe
+qui paraissait lui être privilégiée. Cette classe se composait de
+jeunes gens de mon âge et j'en faisais partie.</p>
+
+<p>Ce fut donc en pleurant qu'il reçut nos adieux, lorsque nous
+laissâmes l'école pour endosser la livrée de collégiens.</p>
+
+<p>Un soir, dix ans après, nous retrouvions les mêmes condisciples
+de cette classe, au coin du feu où nous avions été conviés par l'un
+de nous. Naturellement, nous vînmes à parler de notre temps
+d'enfance et de notre cher monsieur d'Olbigny. Il avait laissé nos
+endroits, et ce fut alors que l'un de nous, nous informa qu'il
+habitait une maison écartée à quelque distance du village de B....,
+et qu'il y vivait en véritable ermite.</p>
+
+<p>Nous décidâmes, séance tenante, d'aller passer une soirée avec
+lui.</p>
+
+<p>Il vivait, paraissait-il, dans un pénible état de gêne. Plusieurs
+de mes amis. étaient riches, une souscription fut ouverte et la
+bourse qui fut formée lui fut transmise sous forme de restitution.
+Il avait, reçu par ce moyen de quoi vivre largement, comparativement,
+pendant deux ans.</p>
+
+<p>Au jour fixé, personne ne manqua à l'appel.</p>
+
+<p>Le père d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous reçut
+comme ses véritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que
+nous avions apportés le rendirent plus expansif. Il nous avoua
+qu'une main inconnue lui avait, fait une restitution; cette main,
+ajouta-t-il plaisamment, ne peut venir que du ciel, parce que je ne
+connais personne sur la terre qui me doive restitution. Ce fut
+après un toast pris à sa santé, et qu'il nous eut affectueusement
+remerciés, qu'il continua:</p>
+
+<p>Il fait bon, mes amis, d'être jeunes, de voir l'avenir se dérouler
+devant nous avec tous les rêves dorés que l'espérance nous fait
+entrevoir. Vous voir réunis autour de ma table, me rappelle une
+époque bien éloignée, et cependant à peu près analogue.</p>
+
+<p>Nous étions nous aussi, mes compagnons d'école et moi, autour
+de la table d'un professeur, qui avait autant de plaisir à nous recevoir
+que j'en éprouve aujourd'hui. Hélas! j'étais cette soirée-là
+bien gai, bien joyeux, et me doutais guère qu'elle aurait une si
+grande influence sur le reste de ma vie.</p>
+
+<p>Si je croyais que cette histoire put vous intéresser, je vous en
+raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un
+manuscrit, écrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur
+même d'un drame terrible de jalousie et de vengeance.</p>
+
+<p>Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutôt
+cette bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumèrent
+et ce fut avec un religieux silence que nous écoutâmes le
+palpitant récit qui va suivre:</p>
+
+<p>Il y a au delà de soixante ans que quelques amis et moi avions
+formé le même projet que vous exécutez, d'aller revoir notre
+ancien professeur. C'était un bon vieux curé qu'on appelait
+monsieur Fameux. Il habitait un village qui se trouvait presque
+sur la lisière des bois. Rien ne pouvait d'ailleurs mieux nous
+convenir. Nous avions décidé dans notre réunion, d'aller faire
+une partie de chasse et de pêche auprès d'un lac qui se trouvait à
+quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions qu'un
+faible détour à faire pour aller lui serrer la main. Outre le
+plaisir que nous éprouvions d'avance à revoir ce bon vieux père,
+nous espérions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous
+ferait connaître parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission.
+Bien que l'heure du soir fut avancée, nous nous dirigeâmes
+vers le presbytère, et ce fut en nous pressant dans ses bras que
+monsieur Fameux nous reçut. Jamais nous ne pouvions arriver
+plus à propos, car il nous annonça au réveillon que lui-même
+partait le lendemain matin pour aller explorer des terres auprès
+du même lac, qu'on lui avait dit être très fertile, et où il avait
+intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
+sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards étendus
+sur le parquet, la tête sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par
+leurs ronflements capable de réveiller les morts. Voilà nos
+guides, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Enfin, après une intime causerie, nous récitâmes la prière et
+nous nous étendîmes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier
+d'entre nous s'endormit, le prêtre agenouillé priait encore.</p>
+
+<p>Le lendemain, le soleil radieux s'élevait à peine de l'horizon
+que nous étions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendîmes.</p>
+
+<p>Je ne sais quel charme cet homme de bien répandait sur tout
+ce qu'il faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions
+au dedans de nous un calme, une paix et un bonheur intimes
+que je n'ai peut-être jamais éprouvés depuis. Le déjeuner se
+se ressentit de notre disposition d'esprit, il fut gai et pétillant de
+bons mots; puis havre-sacs sur le dos, nous prîmes, en chantant
+de gais refrains, le chemin des grands bois.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE VOYAGE</h3>
+
+<p>Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais
+à mesure que le soleil s'élevait, la chaleur devenait de plus en
+plus forte, et vers midi, l'air était suffocant. Les moustiques,
+cette journée-là, s'étaient liés pour soutirer le droit de passage;
+aussi, fallut-il que chacun du nous leur payât un tribut; à vrai
+dire, ils étaient encore plus avides que certains douaniers auxquels
+vous n'avez pas donné un bonus. Les enflures et les
+démangeaisons insupportables, que leurs piqûres nous causaient,
+faisaient presque regretter d'être venus si loin chercher le plaisir.
+De plus, les sources d'eau que nos guides s'attendaient à
+rencontrer sur notre route, étaient taries en conséquence de la
+sécheresse exceptionnelle de l'été.</p>
+
+<p>Vers quatre heures de l'après midi, nos gosiers étaient arides,
+nos palais desséchés et nos estomacs criaient famine. Depuis le
+matin, nous n'avions que grignoté par ci par là quelques morceaux
+de biscuits, tout en marchant. Malgré l'assurance que nos
+guides nous donnaient, que nous n'étions plus qu'à deux milles
+de la chute; nous allions faire halte, lorsque la grosse voix de
+Baptiste, notre premier guide, se fit entendre. Il avait pris les
+devants depuis quelque temps, et jamais refrain plus agréable
+parvint à nos oreilles. A boire, à boire, qui donc en voudra
+boire chantait-il en même temps qu'il se montra portant une
+énorme gourde bien remplie. Après que nous eûmes avidement
+vidé le contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques
+minutes de repos, nous nous remîmes en route rafraîchis et
+réconfortés. Les guides entonnèrent les gais chants des voyageurs
+canadiens, ensemble nous fîmes chorus. Point ai-je besoin
+de dire que ces chants n'eussent pas été admis au Conservatoire
+de Paris.</p>
+
+<p>Enfin haletants, fatigués, méconnaissables par l'enflure causée
+par les piqûres des mouches, nous arrivâmes sous la direction
+de Baptiste dans une charmante érablière où le bruit d'une forte
+chute d'eau se faisait entendre. C'était l'oasis désirée. Des
+hourras frénétiques la saluèrent. Nous allions nous élancer
+dans la direction de la chute, lorsqu'un sifflement aiguë et un
+signe énergique de Baptiste qui se tenait immobile au milieu du
+sentier, nous arrêta. Il nous montrait du doigt une magnifique
+famille de perdrix branchées sur un arbre du voisinage. Elles
+semblaient être venues s'offrir intentionnellement comme le
+menu du repas, aussi n'en fîmes nous pas fi. Quatre à cinq
+coups de feu jetèrent à nos pieds la bande emplumée. De grands
+battements de mains de la part de monsieur Fameux et des
+spectateurs furent la couronne de ce bel exploit. Notez que nous
+avions tiré les perdrix presqu'à bout portant.</p>
+
+<p>La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui était
+resté en arrière, arriva avec quatre beaux lièvres qu'il avait
+rencontrés; mais elle devint délirante quand nous aperçûmes
+bouillonner l'eau des cascades dont nous n'étions plus éloigné
+que de quelques pas.</p>
+
+<p>Une minute plus tard, nous étions sur les bords de la rivière
+et aux pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse
+contempler. Le spectacle était beau, grandiose, et bien digne
+eut-il été le seul de nous faire oublier les tourments de la soif et
+de la faim que nous avions endurés, mais ventre affamé n'a pas
+d'oreilles, c'était le temps ou jamais de le dire, car ce qui nous
+réjouit le plus et nous mit en belle humeur, ce fut lorsque des
+feux furent allumés et que les marmites commencèrent à bouillir.
+Pendant ce temps, tout le monde était à l'oeuvre. Les uns écorchaient
+les lièvres, d'autres préparaient les perdrix, on découpaient
+des tranches de lard et de jambon; quelques-uns enfin
+bûchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les assiettes
+avec des écorces de bouleau et faisait des micoines, des fourchettes
+de bois, bref enfin, tout le monde ainsi à l'oeuvre fit
+merveille, et une demi-heure après, le bruit des mâchoires eut
+dominé celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a
+de cela bien près de soixante ans et je ne crains pas de répéter
+aujourd'hui à la face du monde que jamais repas fut mieux cuit
+et mieux assaisonné avec plus grande sauce de l'appétit, que celui
+que nous prîmes on plutôt dévorâmes au pied de la chute de la
+décharge du Lac à la Truite. Enfin les appétits satisfaits, les
+pipes allumées, nous nous étendîmes avec délices sur les bords
+de la rivière.</p>
+
+<p>Il eut été difficile de choisir un plus beau moment pour contempler
+le paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientôt
+s'enfoncer derrière le rideau des grands arbres, les oiseaux dans
+leur suave et beau langage le saluaient et lui souhaitaient le
+bonsoir; quelques petits écureuils, d'un air éveillé et mutin,
+s'approchaient en sautillant, leurs queues coquettement retroussées,
+pour glaner quelques restes de notre repas; puis vifs
+comme l'éclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
+de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colère ou de
+plaisir.</p>
+
+<p>Mais la beauté qui ne pouvait être surpassée, était celle de la
+chute, avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant.
+Les rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi
+tout émaillés de diamants. L'arc-en-ciel brillait à leurs pieds de
+ses plus vives couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait
+au bas, tranquille d'abord, puis comme prise d'un accès
+subit de rage, se ruait un instant après frémissante et écumeuse
+de cascades en cascades, hérissant la crête de chacune de ses
+vagues, comme pour attester sa colère de voir son cours intercepté.</p>
+
+<p>Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautés sauvages
+et primitives étaient égalés, surpassés peut-être par la
+grandeur de la chute elle-même.</p>
+
+<p>L'eau se précipitait d'une hauteur d'à peu près cinquante
+pieds; mais dans sa chute, elle rencontrait d'énormes rochers
+superposés les uns aux autres, bondissant de l'un à l'autre, elle
+s'élevait et retombait blanche et floconneuse comme la neige,
+pour se former un peu plus bas, en gerbes de diamants auxquels
+le soleil couchant, ce véritable peintre céleste, imprimait ses
+plus magnifiques nuances et son plus éclatant coloris.</p>
+
+<p>La splendeur de ce tableau ne saurait être surpassée. Toutefois,
+un pic incliné d'une hauteur de cent pieds au dessus de la
+chute, et dont la base était minée par l'incessant travail de la
+rivière attirait notre attention dans ce moment. Nous en étions
+même à supputer, combien il lui faudrait de temps, avant que
+de parvenir à le précipiter dans l'abîme, lorsque sur une des
+pointes les plus élevées, survint une apparition presque fantastique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE LAC.</h3>
+
+<p>Cette apparition était celle d'une jeune fille mollement appuyée
+sur une légère carabine de chasse. Deux dogues énormes étaient
+à ses côtés. Le costume de cette jeune fille était demi-sauvage
+autant que nous en pûmes juger. Nous ne pouvions comme de
+raison, par l'éloignement, distinguer ses traits; mais à sa taille
+svelte et dégagée, au contour de ses épaules, et telle qu'elle nous
+apparut dans sa pose à la fois gracieuse et nonchalante, nous
+nous formâmes l'idée qui se confirma plus tard, qu'elle était
+admirablement belle.</p>
+
+<p>Monsieur Fameux la reconnut.&mdash;Adala seule, dit-il, où donc
+est le vieil Hélika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant à Baptiste,
+elle semble nous avoir reconnus tous les deux, et la voilà qui
+nous fait signe d'aller la rejoindre. Si Hélika, qui ne la laisse
+jamais d'un seul pas, n'est pas auprès d'elle; c'est qu'un malheur
+lui est arrivé ou qu'il gît sur son lit de mort. La jeune fille
+comprit sans doute le signe que Baptiste lui adressa, car elle s'assit
+dans une pose pleine de grâce et de tristesse, pendant que notre
+guide allait traverser la rivière plus loin dans un endroit guéable.</p>
+
+<p>Les chiens s'étaient étendus à ses pieds, comme deux vigilantes
+sentinelles. Nous aurions dû le dire déjà, Baptiste était le type
+du chasseur et du trappeur canadien. Il était par conséquent le
+commensal et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possédait
+la langue et les dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous
+pressâmes monsieur Fameux de questions. L'histoire de cette
+malheureuse enfant des bois est bien douloureuse, nous répondit-il
+d'une voix pleine d'émotion; mais elle ne m'appartient pas.
+C'était nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire plus long;
+mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme bien
+vous pensez ne firent que redoubler notre curiosité déjà bien
+surexcitée. Baptiste revînt au bout de quelque temps, sa bonne
+et honnête figure était empreinte de tristesse.</p>
+
+<p>Hélika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du
+secours. Nos coups de feu à la chasse de tantôt l'ont effrayée;
+elle a craint de rencontrer quelques pirates des bois; voilà,
+pourquoi elle s'est retirée sur l'autre rive et vous supplie d'arriver
+au plus vite. C'est Hélika qui l'envoie vous chercher; elle
+se fut rendue jusqu'à votre presbytère, si elle n'avait rencontré
+personne pour remplir son message auprès de vous. Hélika est
+gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il désire ardemment
+vous voir. Elle retourne immédiatement auprès de lui, avec
+l'espoir que nous la suivrons de près. Si vous n'êtes pas trop
+fatigué, mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre
+en marche, pendant que les autres guides dresseront des campements
+pour la nuit à vos jeunes compagnons. Demain, je les
+attendrai sur les bords du lac avec des canots. Le prêtre et
+Baptiste partirent immédiatement.</p>
+
+<p>La veillée se passa en conjectures. Cet incident nous avait
+singulièrement intrigués, parce qu'aucun des guides qui nous
+restaient ne pouvait donner des renseignements précis sur
+le nom et l'origine de la jeune fille. Tout ce qu'ils nous
+apprirent, ce fut qu'ils l'avaient bien souvent rencontrée dans
+les bois, toujours accompagnée d'un vieillard d'une haute stature,
+qui paraissait lui porter un amour et une sollicitude véritablement
+paternels. Bien plus, son attention pour elle, et ses soins
+étaient ceux de la mère la plus tendre. Ils ajoutaient aussi,
+qu'esclave de tous ses désirs, il venait de temps en temps dans le
+village, y séjourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y
+prenait les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient
+où recevaient, étaient celles de monsieur Fameux. Il la
+conduisait dans les magasins, ne regardait jamais au prix des
+étoffes qu'elle choisissait, suivant ses caprices, le prix en fut-il
+très élevé.</p>
+
+<p>L'un d'eux assurait même avoir entendu monsieur Fameux
+dire au père Hélika, tel était le nom du vieux sauvage: je suis heureux
+de voir combien vous vous donnez de peine pour former l'éducation
+de votre chère Adala, et combien elle répond admirablement
+à vos efforts, elle parle et écrit aujourd'hui parfaitement le
+Français.</p>
+
+<p>II y avait certes dans ces informations, matière plus que
+suffisante pour piquer notre curiosité déjà excitée à l'extrême.
+Malgré notre fatigue, nous mîmes longtemps avant de nous
+endormir tous, faisant des suppositions plus où moins ridicules
+ou extravagantes.</p>
+
+<p>De bonne heure, le lendemain matin, nos étions en route
+tout en discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours
+lorsqu'on est jeune, la gaîté nous était revenue Avec le repos;
+aussi ne mîmes-nous pas de temps à franchir les trois milles qui
+séparaient le lac du lieu de notre campement. Lorsque nous
+arrivâmes sur ses bords, deux beaux grands canots, creusés dans
+le tronc de gros pins, nous attendaient. Baptiste se promenait
+sur le rivage et du revers de sa main essuyait une larme.</p>
+
+<p>Hâtez-vous, messieurs, nous dit-il, le père Hélika désire vous
+voir. Il a paraît-il quelque confidence à vous faire, et le pauvre
+vieillard n'a plus bien longtemps à vivre. En peu d'instants nous
+fûmes installés dans les canots et pesâmes hardiment sur l'aviron.</p>
+
+<p>Le lac était beau ce matin là. Sa surface était plane et unie,
+pas une ride ne venait troubler le paisible miroir que nous
+avions devant les yeux. Quelques vapeurs humides s'élevaient
+ça et là des rochers ou de la masse d'eau. Elles nous apparaissaient
+comme les images fantastiques des fées de nos anciens
+contes. Les cris des huards se faisaient entendre de l'un ou l'autre
+rivage, tant l'atmosphère était calme. Parfois aussi, le martin-pêcheur
+nous envoyait des notes saccadées et stridentes, tantôt
+frémissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
+goujon. Les fleurs des glaïeuls, qui nageaient à la surface et
+s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser à un riche
+tapis de verdure émaillé de fleurs. Mais entre les rives et le pied
+des montagnes avoisinantes, de beaux grands arbres séculaires
+donnaient par les différentes nuances de leur feuillage un cadre
+magnifique au miroir qui s'étendait devant nous. Ces arbres
+avaient une grandeur et une majesté impossibles à décrire.</p>
+
+<p>Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment
+comme s'ils eussent voulu contempler leur beauté dans
+le cristal limpide de l'eau, tel que peut le faire une coquette
+jeune fille. D'autres au contraire élevaient leurs troncs énormes
+et secs, montrant ainsi leurs branches desséchées comme les
+membres d'un vieillard. Tandis qu'un bouquet verdoyant semblait,
+comme la tête d'un patriarche, avoir seul conservé un reste
+de sève et de vie. On voyait à ses pieds, des arbustes de différentes
+familles s'élever et sembler lui demander protection.</p>
+
+<p>Plus loin et du quatrième côté du lac, s'étendait une savane
+sombre et triste. Des arbres rabougris, une mousse épaisse, un
+terrain marécageux et rempli de fondrières donnaient à cet
+endroit un aspect solitaire et désolé. Il formait un contraste frappant
+qui faisait rassortir d'avantage la beauté des autres rives.
+Nous nageâmes en silence pendant quelque temps, absorbés
+dans la contemplation de la sauvage et pittoresque beauté de
+paysage, lorsqu'après avoir doublé un cap, nous aperçûmes
+un plateau élevé de quinze à vingt pieds qui dominait le lac et
+la rivière.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>HÉLIKA.</h3>
+
+<p>Sur ce plateau qui pouvait avoir une étendue d'une dizaine
+d'arpents, trois grandes huttes se touchant les unes les autres
+avaient été élevées. L'une d'elles avait une apparence toute
+particulière. Bien que comme les autres, elle fut construite de
+matériaux grossiers, sa forme ressemblait à celle d'une chaumière,
+elle était plus spacieuse que les autres. Le houblon et
+quelques vignes sauvages, en la tapissant à l'extérieur, lui donnaient
+un air de fraîcheur et de bien-être. Des fenêtres l'éclairaient
+de tous côtés, les unes donnant sur le lac, les autres sur la
+rivière, Nous connaîtrons plus tard comment le propriétaire
+avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant la
+profondeur des forêts.</p>
+
+<p>De forts volets garnis de fer avaient été posés pour les protéger
+du dehors. Par ci par là, un trou ou plutôt une meurtrière était
+percée. Enfin, on voyait combien Hélika, puisque c'était sa
+demeure, était jaloux de veiller à la sûreté de ceux qui l'habitaient.</p>
+
+<p>Les deux autres étaient construites de gros morceaux de bois,
+superposés les uns aux autres, et encochées à chacune de leurs
+extrémités pour s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidité
+à cette construction toute primitive. Ce fut vers la première que
+Baptiste nous conduisit. La chambre d'entrée était spacieuse et
+parfaitement éclairée. Bien que l'ameublement en fut grossier,
+il offrait toutefois tout le confort désirable. Quelques fleurs
+sauvages de diverses familles y étaient cultivées avec le même
+soin que nous en prenons pour les fleurs exotiques. Des livres
+aussi étaient disposés sur quelques rayons. Mais ce qui frappa
+surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tombèrent sur un lit
+recouvert d'une peau d'ours où gisait un vieillard dont les traits
+portaient l'empreinte de la mort.</p>
+
+<p>Cet homme devait être bien vieux. Des rides profondes sillonnaient
+son front et ses joues en tous sens. Il avait plutôt l'air
+d'un spectre, aussi n'eut-on pas manqué de le considérer comme
+tel, si ses yeux noirs et enfoncés dans leur orbite n'eussent conservé
+un éclat extraordinaire. Ses sourcils étaient épars, son
+nez aquilin ressemblait au bec d'un oiseau de proie. Son front
+était haut et fuyant, ses lèvre minces et son menton proéminent,
+tout annonçait dans la figure de cet homme une indomptable
+énergie. L'ensemble de cette figure dénotait une si implacable
+férocité, qu'il eut fait frémir celui qui l'aurait rencontré
+un soir dans un chemin détourné ou sur la lisière d'un bois.
+Cependant, au moment où nous l'aperçûmes ses mains étaient
+jointes sur sa poitrine, ses lèvres s'agitaient et semblaient
+répéter les paroles d'une prière que monsieur Fameux disait à
+haute voix.</p>
+
+<p>Comme contraste, agenouillée auprès du lit, se tenait dans
+l'attitude de la prière la jeune fille de la veille. Son épaisse chevelure
+inondait ses épaules et descendait jusqu'à la ceinture.
+Elle avait le dos tourné vers la porte. C'était bien la taille que
+nous avions admirée le soir d'avant, elle offrait dans ses contours
+tout ce que nous avions pu imaginer dans nos rêves de jeune
+homme de plus gracieux et de plus parfait. Nous étions arrêtés
+sur le pas de la porte à contempler ce tableau, lorsque le bruit
+de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma vie, je n'ai vu aussi
+ravissante figure, nous en fûmes tous éblouis, fascinés. Murillo
+ou Raphaël eussent été heureux d'en faire la portrait et de le
+présenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
+était empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
+ses joues rehaussaient encore, s'il était possible, son
+angélique beauté. En nous apercevant, elle se retira timide et
+confuse dans un coin de la chambre; mais sur un signe du
+moribond elle disparut dans l'autre hutte. Celui-ci, après avoir
+jeté sur nous un regard perçant, et scrutateur, nous dit: "Vous
+devez avoir besoin, messieurs, de prendre un peu de nourriture
+et de repos, pendant que moi de mon côté, je vais avec ce saint
+homme terminer ma paix avec Dieu".</p>
+
+<p>Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisième cabane
+où un repas, composé de gibier et de poisson, nous avait été
+préparé. On s'était mis en frais pour nous y recevoir, car les lits,
+de sapin avaient été renouvelés. C'était, nous dit Baptiste, la
+maison que le père Hélika avait fait construire spécialement
+pour y exercer l'hospitalité, là, chasseurs canadiens ou sauvages
+y trouvaient toujours un gîte et la nourriture. Ils restèrent tous
+deux trois heures en tête à tête, et lorsqu'à l'appel de monsieur
+Fameux nous entrâmes dans la chambre du mourant, une transformation
+complète s'était faite sur son visage. Les yeux
+n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des larmes mêmes
+s'en échappaient. C'était bien encore la même figure énergique
+mais elle n'avait plus ce cachet de férocité, cet air empreint de
+trouble et de remords que nous avions d'abord remarqués; elle
+indiquait plutôt le calme et le recueillement intérieur qui ne
+paraissaient pas exister auparavant.</p>
+
+<p>Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture.
+Il le fit pour lui complaire. Le bon prêtre lui parla quelques
+instants à l'oreille; mais il secoua la tête et reprit tout haut:
+non Monsieur, c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader,
+ma confession doit être publique; puisse-t-elle être une légère
+expiation de mes crimes et servir d'exemple à ceux qui se laissent
+entraîner par la fougue de leurs passions. Un frisson involontaire
+parcourut les membres des assistants, nous pressentions
+quelque drame lugubre, sanguinaire peut-être, dont Hélika avait
+été le héros.</p>
+
+<p>Nous prîmes donc chacun une place autour de son lit, et c'est
+ainsi qu'il commença:</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA CONFESSION.</h3>
+
+<p>Plus de quatre-vingts ans ont passé sur ma tête, et la terre
+dans quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de
+misère qui devrait y être enfouie depuis mon enfance. On ne
+souffre pas dans le fond du cercueil après la mort; mais devrais-je
+sentir chacun des vers qui doivent dévorer mon cadavre,
+dussent-ils m'occasionner les souffrances les plus atroces, je
+remercierais Dieu de m'infliger des peines aussi légères; car
+quelques grandes qu'elles fussent, elles ne pourraient vous
+donner une idée des épouvantables tortures que les remords ont
+fait endurer à ma conscience depuis de longues bien longues
+années.</p>
+
+<p>Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton pénétré. Il m'a fait entendre
+sa grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai
+entendue, glacé de terreur depuis au delà de quinze ans dans le
+frizelis des feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre,
+je l'ai entendue dans le souffle léger de la brise comme
+dans les hurlements épouvantables de la tempête; et depuis le
+brin d'herbe jusqu'au grand chêne des bois; je l'ai vu dans la
+goutte d'eau dont je me désaltérais jusqu'au fruit savoureux que
+je voulais goûter. Je l'entendais, je le voyais, je le sentais en
+moi-même, ce vengeur inexorable des crimes que nous commettons
+et des souffrances que nous faisons endurer à nos frères
+de même que je l'ai éprouvé plus tard, sous le fouet du maître et
+dans les chaînes de l'esclavage.</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles, bien que les membres du vieillard
+fussent glacés par le froid de la mort, nous voyions cependant
+un frémissement qui lui parcourait tout le corps. Sans doute
+qu'il remarqua notre surprise de l'entendre s'exprimer aussi
+bien, car il ajouta en continuant: Ne soyez pas surpris si je
+parle un français qui peut vous paraître bien pur pour un habitant
+des bois, mais j'appartiens à votre race, et c'est à une vengeance
+diabolique que je dois le triste état dans lequel vous me
+voyez aujourd'hui.</p>
+
+<p>Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux
+jours. Si vous saviez comme j'étais heureux lorsque je revenais
+chaque année dans ma famille pour y passer mes vacances. Nous
+étions plusieurs compagnons de collège de la même paroisse. Oh!
+que nous nous en promettions des parties de pêche et de chasse
+et comme alors nous avions le coeur léger, l'âme pure et tranquille.
+Il me semble encore voir ma vieille mère, mon père et mes
+soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour à tour dans
+leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais
+déposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour
+mes succès classiques. Puis le bon vieux curé que nous ne manquions
+jamais d'aller voir, il nous avait baptisés, fait faire notre
+première communion; de plus, il nous avait initiés aux premières
+notions de la langue latine. Il nous considérait donc
+comme ses enfants et nous recevait avec le plus grand plaisirs et
+la plus touchante affection. Son presbytère et sa table étaient
+toujours à notre disposition. Il était aussi fier de nos succès que
+si nous lui eussions appartenus.</p>
+
+<p>Nos jours de vacance se passaient en des parties de pêche et de
+chasse; mes bons parents refusant que je prisse part à leurs
+travaux crainte que je ne me fatiguasse. Le soir amenait les
+joyeuses veillées. Nous nous réunissions tantôt dans une maison,
+tantôt dans l'autre. Au son du violon nous dansions quelques
+rondes au milieu des rires de la plus folle gaîté; puis, dix
+heures sonnant, la voix de l'aïeule se faisait entendre, nous
+tombions à genoux et récitions en commun la prière du soir, et
+noua noua séparions en nous promettant bien de recommencer
+le lendemain.</p>
+
+<p>La voix du moribond à ces souvenirs se remplit d'émotion puis
+il ajouta comme se parlant à lui-même. Chers souvenirs des
+beaux jours du ma jeunesse, combien de fois avec celui des
+larmes de plaisir de mes bons parents n'êtes vous pas venus
+tomber sur mon coeur désespéré comme la rosée bienfaisante sur
+la fleur desséchée? Ah! pourquoi ai-je à jamais abandonné le
+sentier béni de la vertu avec ses joies si pures et si naïves pour
+céder à mon exécrable passion? Pourquoi ai-je perdu le touchant
+exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que me
+donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces
+réminiscences de son passé si fortuné, Hélika ferma les yeux
+comme pour savourer une dernière fois les délices des beaux jours
+de son enfance. Il parut se recueillir et garda le silence pendant
+quelque temps.</p>
+
+<p>Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de
+continuer son récit. "Non monsieur, répondit-il, je dois aller
+jusqu'au bout de mes forces, c'est un devoir que ma conscience
+m'impose, et je l'accomplis avec plaisir; ma résolution est inébranlable."
+Puis il demanda quelque chose pour se rafraîchir.
+Cette demande fut sans doute entendue de l'autre côté, car la même
+indienne dont nous avons déjà parlée, apporta une tisane d'une
+couleur verdâtre. Il but quelques gouttes de ce breuvage qui parut
+le ranimer. "Éloigne Adala, dit-il à la vieille, qu'elle n'entende
+pas ce qui me reste à dire."</p>
+
+<p>C'est peut-être mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur
+Fameux, mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon
+enfant jusqu'au dernier soupir, puis il reprit:</p>
+
+<p>Vers l'année 17... nous touchions aux vacances qui devaient
+commencer vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer
+aujourd'hui, était-ce un pressentiment qu'avec elles allaient
+s'éteindre pour toujours les joies de ma vie? Hélas! elles
+devaient être les dernières, car je terminais mon cours d'étude.
+Je me sentais triste et abattu. Il y a toujours quelque chose de
+solennel dans ce suprême adieu que nous faisons à nos belles
+années de collège. Le succès avait couronné mon travail au delà
+de mes espérances. Je remportai presque tous les premiers prix
+de ma classe. L'accueil que je reçus à la maison paternelle fut
+encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il était possible qu'il
+ne l'avait été les années précédentes.</p>
+
+<p>Mon père, ma mère et mes soeurs me reçurent avec les mêmes
+démonstrations de joie, j'étais le seul fils. Or sans être bien
+riche, ma famille jouissait d'une honnête aisance comme cultivateur.
+Après les premiers embrassements. "Il va falloir, me dit
+mon vieux père, bien te reposer mon enfant. Je t'ai acheté un
+beau fusil, un beau cheval est à l'écurie, j'ai quelques épargnes,
+amuses-toi, promènes-toi et surtout laisses là tes livres pour jouir
+de la vie dont tu ne connais pas encore les plaisirs".</p>
+
+<p>Puis ma mère et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle
+chambre qui avait été préparée avec tous les soins, la tendresse
+et l'affection qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement,
+avec quelle ingénieuse sollicitude on y avait déposé
+tous les objets qui pouvaient flatter mon goût et me procurer le
+plus grand confort.</p>
+
+<p>Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mère en m'embrassant,
+nous avons invité les voisins à souper, et j'espère que
+tu vas t'amuser dans la soirée puisque tous tes anciens compagnons
+d'enfance avec leur soeurs sont de la partie.</p>
+
+<p>En effet personne n'avait manqué à l'invitation. Les bons
+voisins avec leurs enfants étaient venus se réunir à cette fête, et
+je rougissais d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves
+gens venir me presser la main avec une considération qui tenait
+presque du respect; et me prodiguer des éloges sur mes succès,
+en présence des jeunes filles et de leurs frères.</p>
+
+<p>Le souper fut bien joyeux, les langues déliées par quelques
+verres de bon vieux rhum, débitaient mille et mille plaisanteries
+qui étaient saluées par des tonnerres d'éclats de rire. Les chants
+ensuite succédèrent aux bons mots, enfin la gaîté était au diapason,
+lorsque nous nous levâmes de table. Ma mère, par une
+délicate attention, m'avait fait placer auprès d'une jeune fille
+plus jolie, plus instruite et plus distinguée que ses compagnes.
+Cette jeune fille n'était pas précisément belle, elle n'était peut-être
+pas même jolie, tel qu'on l'entend dans l'acception du mot,
+mais sa figure était si sympathique, sa voix et son regard si
+caressants et si doux, qu'elle répandait autour d'elle un charme
+et un bonheur auxquels il était difficile de résister. Sa conversation
+était entraînante, et se ressentait de son caractère aimant et
+contemplatif, elle avait une teinte de mélancolie lorsque le sujet
+s'y prêtait, qui donnait à sa figure et à ses paroles quelque chose
+d'enivrant. Pendant le souper nous parlâmes de différentes
+choses, mais le sujet sur lequel je me surpris à l'écouter avec
+un indicible plaisir, ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautés de
+la nature. Ce n'était certes pas dans les livres qu'elle les avait
+étudiés, ce n'était pas non plus dans les ébouriffantes dissertations
+des romanciers; mais dans le grand livre de la nature, où
+chacun y puise les connaissances et la foi en celui qui a créé
+toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur et émotion,
+et, suspendue ses lèvres, j'écoutais les descriptions qu'elle me
+faisait. Elles débordaient, pittoresques et animées, comme une
+cascade de diamants.</p>
+
+<p>Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement
+de la fête, le sentiment supposé de ma supériorité, les vins
+qui avaient été versés à profusion, les éloges qu'on m'avait prodigués,
+tout enfin avait contribué à exalter mon cerveau. Mais
+lorsque je me levai de table, je sentis dans mon coeur quelque
+chose que je n'avais pas encore éprouvé.</p>
+
+<p>Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette
+jeune fille que je nommerai Marguerite, et quand la veillée fut
+finie, qu'elle fut partie avec ses parents, j'éprouvai un vide mêlé
+de charme et un sentiment de vague inquiétude indéfinissable.
+Il fallut m'avouer, que de l'avoir vue au bras d'un beau et loyal
+jeune homme, et échanger ensemble des paroles d'intimité en
+était la cause. Quelques regards que j'avais surpris produisirent
+dans mon être un bouleversement jusqu'alors inconnu. Ce jeune
+homme s'appelait Octave, il avait été mon condisciple de collège
+et jusqu'à ce temps mon ami. Il avait terminé ses études depuis
+deux ans, et était revenu prendre les travaux des champs sur la
+ferme de son père. Ça fut en vain cette nuit-li que je cherchai
+le sommeil, je la passai à me rouler sur mon lit, et, lorsque plus
+calme le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis
+de mon âme, je sentis que j'aimais éperdument Marguerite, et
+que le démon de la jalousie allait prendre possession de moi.</p>
+
+<p>Je formai donc la résolution du ne plus la revoir. Effectivement,
+bien des jours se passèrent, oui quinze longs jours s'écoulèrent
+avant que je la revisse, et cependant pas une heure, pas
+un instant au jour ou de la nuit sans que je pensasse, que je
+rêvasse à elle. Tout le monde me faisait des reproches sur mon
+air morne et abattu, j'avais perdu le sommeil et l'appétit. Mes
+parents étaient inquiets, ma bonne mère ne manquait pas de
+l'attribuer au travail excessif de mes études.</p>
+
+<p>Cependant il fallut céder aux obsessions et retourner aux soirées
+du village. Je croyais être assez fort pour pouvoir affronter
+le danger. J'y rencontrais fréquemment Marguerite et Octave et
+m'en revenais chaque soir de plus on plus éperdument amoureux
+et jaloux. Son nom m'arrivait sur les lèvres à chaque jeune
+fille dont j'apercevais dans le lointain la robe onduler sous les
+caresses de la brise. Je partais pour la chasse sans munitions, ni
+carnassière et allais m'asseoir sur le bord de la mer, et là, des
+journées entières je pensais à elle. La plainte de la vague gui
+venait tristement déferler sur la plage convenait à ma tristesse.</p>
+
+<p>Ainsi se passa ma première année chez mes parents. La
+demeure de Marguerite était presque voisine de la nôtre, nous
+nous visitions réciproquement et la voyais très fréquemment,
+Il était impossible qu'elle ne s'aperçut pas du feu qui me dévorait.
+Cependant sa conduite envers moi et ses paroles étaient toujours
+affectueuses et amicales, mais qu'étaient-elles ces marques
+d'amitié pour moi qui sentais au dedans de mon coeur un brasier
+dévorant? De ma fenêtre je voyais sa demeure, ses allées et
+venues et avec frémissement j'apercevais sa silhouette dans le
+lointain. Lorsqu'elle se rendait à l'église, je la suivais de loin et
+aurais été heureux de baiser les traces de ses pas dans la poussière
+du chemin.</p>
+
+<p>Vous pouvez juger de ce que j'éprouvais avec cet amour
+immense, quand je la voyais au bras d'Octave et avec quelle
+rage j'appris un jour qu'ils étaient fiancés. Elle devint désespoir,
+le jour ou je la rencontrai rougissante de bonheur et de plaisir,
+elle était amoureusement inclinée vers Octave et le main dans
+la sienne, ils se souriaient l'un à l'autre, Pendant que je passais
+ainsi toutes mes journées en folles rêveries amoureuses, Octave
+par son travail et avec l'aide de l'argent que son père lui avait
+donné s'était acquis une belle propriété, et moi je ne faisais rien.
+Ma famille était très occupée de voir la tournure que prenait
+mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne.
+Ma mère un jour à la suggestion de mon père m'en fit la remarque
+d'une manière douce et maternelle. Je lui répondis d'un
+ton bourru et grossier. La sainte femme m'écouta avec étonnement
+d'abord, comme si elle n'en pouvait croire ses oreilles ou
+comme si elle se fut éveillée d'un mauvais rêve, puis tout à coup
+elle fondit en larmes et m'entourant de ses bras elle me dit en
+m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres donc bien." Elle ne
+put ajouter un seul mot, les sanglots la suffoquèrent. Ces larmes
+de ma mère furent les premières qu'elle versa de chagrin, mais
+elles ne furent pas, hélas! les dernières que virent couler ses
+cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon ingratitude
+et ma méchanceté.</p>
+
+<p>Enfin le jour décisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux
+état.</p>
+
+<p>Un dimanche matin, Octave était absent, je revenais de l'église
+accompagnant Marguerite. Je résolus de profiter de l'occasion
+pour tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix émue
+les joies, les plaisirs de notre enfance, combien alors les journées
+étaient longues et ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer
+pour partager nos jeux et nos promenades. Je remontai
+ainsi jusqu'au temps présent. Elle m'écouta d'abord avec plaisir,
+ne sachant où je voulais en venir. Mais bientôt mes paroles
+devinrent plus significatives et plus pressantes. Lorsque je lui
+exprimai en termes brûlants combien je l'aimais, quels étaient
+mes rêves, le bonheur que j'avais fondés sur son amour et son
+union avec moi, elle rougit, puis pâlit au point que je crus qu'elle
+allait défaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances
+passées et de mon désespoir si elle refusait de se rendre à mes
+voeux. Alors des larmes abondantes glissèrent sur ses joues, mais
+elle ne me répondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon
+coeur, toute mon âme, tout mon amour passèrent dans mes
+paroles, elles devaient tomber sur son coeur de glace comme des
+gouttes de feu. Insensé, j'espérai un instant qu'elle aurait pitié
+de moi et se laisserait fléchir, mais ce ne fut qu'un éclair.</p>
+
+<p>Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains
+et m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me
+dit en pleurant: "Le ciel m'est à témoin que je donnerais la
+plus grande part du bonheur qu'il me destine pour vous savoir
+heureux. Mais pour vous appartenir je manquerais au serment
+que j'ai fait à un autre devant Dieu, je manquerais de plus aux
+cris de ma conscience et à la voix de mon coeur; car je ne vous
+cacherai pas je suis fiancée à Octave et que dans peu de
+jours nous serons irrévocablement unis." Je ne sais quelle transformation
+se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression
+des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux
+sur moi elle recula de quelques pas.</p>
+
+<p>"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du
+chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis
+faire, car elle sera plus que moi à la hauteur de votre intelligence
+et vous serez heureux avec elle. Octave et moi vous avons
+désigné une place au coin du feu où vous viendrez vous asseoir
+bien souvent, nous causerons, nous nous amuserons et nous nous
+occuperons de vous trouver une épouse digne de vous".</p>
+
+<p>Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant
+affectueusement la main. Elle était toute émue et tremblante, je
+la voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que
+nous nous quittâmes.</p>
+
+<p>Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et précédèrent
+leur union dans des transports de rage et de jalousie
+inexprimables. Mes parents crurent véritablement que je devenais
+fou furieux.</p>
+
+<p>Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours après, la tête
+brûlante, la figure affreusement contractée, j'entendis à l'abri
+d'un pilier de la petite église de notre paroisse le serment
+qu'Octave et Marguerite se firent de s'appartenir l'un à l'autre.
+J'aurais voulu voir le temple s'écrouler sur eux et les mettre en
+poussière. C'en était fait de moi, j'avais au fond du coeur tous les
+esprits du mal et tout ce que le coeur humain peut avoir de haine
+contre son semblable, je le ressentis pour eux. De tous les pores
+de ma peau sortait le cri vengeance, vengeance! Si elle m'eut
+aperçu lorsque sa robe vint me frôler au sortir de l'église, elle
+eut reculé, épouvantée comme à l'aspect d'un serpent.</p>
+
+<p>Fou, insensé, j'avais espéré jusqu'au moment solennel. Oui
+j'espérais qu'elle comprendrait toute l'immensité de mon amour
+et combien j'aurais travaillé à la rendre heureuse. Le dimanche
+même, malgré la publication des bancs, cet espoir m'enivrait
+encore.</p>
+
+<p>Vous êtes peut-être surpris qu'après tant d'années et en ce
+de moment solennel où il ne me reste que peu de temps à vivre, je
+vous parle avec autant de chaleur du passé; mais sur son lit de
+mort, le vieillard sent quelquefois son sang se réchauffer aux
+brûlants souvenirs de sa jeunesse: c'est la dernière lueur du
+flambeau qui va s'éteindre.</p>
+
+<p>Je laissai le cortège nuptial s'éloigner et m'élançai hors du
+temple. Je courus à la maison, fis un paquet de quelques hardes,
+me munis d'un bon sac de provisions et d'amples munitions,
+sifflai mon chien et répondant à peine aux douces paroles de ma
+mère qui pleurait en m'embrassant, je pris le chemin du bois.</p>
+
+<p>Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai
+appris par d'autres que mes deux soeurs avaient embrassé la vie
+religieuse dans un couvent des Soeurs de Charité; que mon père
+et ma mère joignaient leurs prières aux leurs pour celui qu'ils
+croyaient mort depuis longtemps. Hélas! leur fils dénaturé n'a
+pas été essuyer les pleurs de leurs vieux ans et leur fermer les
+yeux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DANS LES BOIS.</h3>
+
+<p>Les forces du moribond étaient complètement épuisées. Ces
+souvenirs chargés de repentir avaient trop longtemps pesé sur son
+âme.</p>
+
+<p>Il indiqua à monsieur Fameux un endroit dans la chambre où
+il trouverait un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie.
+Il nous demanda comme une faveur de vouloir en prendre connaissance,
+de le publier même, si on le voulait, afin qu'il servit
+d'enseignement.</p>
+
+<p>Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny
+alla prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voilà, nous
+dit-il, qui complétera l'histoire d'Hélika, si elle vous présente
+quelqu'intérêt. Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses
+derniers moments."</p>
+
+<p>Il était donc évident que l'heure suprême était arrivée pour le
+vieillard, aussi le sentait-il lui-même. Il nous fit signer comme
+témoins, un testament olographe qu'il avait préparé, par lequel il
+instituait Adala, sa légatrice universelle, lui enjoignant toutefois
+de prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait
+monsieur Fameux son exécuteur testamentaire.</p>
+
+<p>Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le désir de rester
+encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces
+l'abandonnaient rapidement. Après un assez long entretien avec
+monsieur Fameux, sur sa demande nous rentrâmes dans la chambre.
+La jeune fille agenouillée, recevait toute en larmes la dernière
+bénédiction et les derniers baisers du mourant, pendant que
+la vieille indienne regardait d'un oeil sec et stoïque cet émouvant
+tableau.</p>
+
+<p>Bientôt après, nous nous mîmes à genoux et récitâmes les prières
+des agonisants; quelques heures plus tard, Hélika était devant Dieu.
+Le surlendemain, nous le déposâmess dans sa dernière demeure
+à l'endroit qu'il nous avait lui-même indiqué. La cérémonie fut
+touchante et bien propre à nous impressionner. La nature avait
+cette journée là une teinte morne et sombre. Le temps était couvert,
+le soleil voilé ne répandait qu'une lumière blanchâtre à travers
+les nuages qui le recouvraient. Une brise froide et glacée
+comme un vent d'automne, imprimait aux arbres des craquements
+et un balancement qui leur arrachaient des plaintes continues;
+elles faisaient écho aux lamentations la jeune orpheline, qui, la
+figure prosternée, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle reposait
+celui qu'elle avait aimé comme son père.</p>
+
+<p>Les plaintes du vent allaient s'éteindre dans les fourrés
+comme des sanglots. Le lac soulevé par la brise venait déferler
+ses vagues sur les galets du rivage avec de sourds gémissements.</p>
+
+<p>La cérémonie terminée, Adala toute en larmes se jeta dans les
+bras de monsieur Fameux. "Ma grand'mère et moi seules désormais
+sur la terre que deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous
+ne nous protégez".</p>
+
+<p>Tes parents, ma chère enfant, lui répondit-il d'une vois émue
+veillent sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et résignée,
+tant que Dieu me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place
+sur la terre; auprès de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient
+de rendre son âme à Dieu, t'a laissé de quoi compléter ton éducation
+et vivre richement. Bénis la Providence pour ce qu'elle a
+fait, car dans ses inscrutables desseins, elle donne en abondance
+d'une main ce qu'elle paraît ôter de l'autre. Tu dois d'ailleurs,
+d'après l'ordre de ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois,
+venir au sein de le civilisation, ou tu rencontreras plus de
+protection et te préparer à y remplir la mission que le ciel te
+destine.</p>
+
+<p>Ce fut avec une voix pleine d'émotion et de reconnaissance
+qu'Adala remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous,
+après cet entretien, nous n'eûmes, au gré de nos désirs, que bien
+peu d'occasions de la revoir. Toujours sous la surveillance de la
+vieille sauvagesse; elle l'aidait à préparer nos repas, à renouveler
+le sapin de nos lits, pendant que nous passions nos journées à la
+chasse ou à la pêche et que le bon missionnaire explorait les
+terres.</p>
+
+<p>La journée finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et
+nous racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis
+l'heure du repos arrivée, nous donnions, dans nos prières, un souvenir
+au pauvre vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain,
+quelque matinal que fut notre déjeuner, il était toujours prêt. La
+bonne indienne et Adala nous l'avaient préparé avec le plus grand
+soin.</p>
+
+<p>Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient céder
+aux attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum
+et la suavité d'une fleur sauvage, poussée sous l'ombrage des
+grands arbres de nos bosquets. Sa séduisante beauté et sa grâce
+naturelle étaient rehaussées encore s'il était possible, par la tristesse
+répandue sur ses traits et par ses habits de deuil.</p>
+
+<p>Est-il étonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous.
+Bois Hébert, l'un de mes compagnons, se prit à l'aimer avec
+toute la force et l'ardeur du son tempérament de feu, et jamais
+dans le cours de sa vie son amour se ralentit un seul
+instant.</p>
+
+<p>Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cédai à l'entraînement,
+que je l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule
+fois dans la vie, c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon
+dernier amour. Bois Hébert était beau, riche et noble, brave
+comme un lion, il possédait de plus un caractère d'or et une générosité
+qui ne se démentit jamais; aussi obtint-il facilement
+la préférence sur moi, qui n'avais autre chose à lui offrir qu'un
+coeur dévoué.</p>
+
+<p>Ce qui vous surprendra peut-être encore plus, c'est que j'ai toujours
+été à l'un et à l'autre le plus sincère et intime ami, partageant
+avec Bois Hébert toutes les péripéties de sa vie aventureuse,
+et reprenant dans les temps de calme mes fonctions de précepteur
+auprès de ses enfants quand il eut épousé Adala.</p>
+
+<p>Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs
+qui coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur
+ces souvenirs qui m'émeuvent encore malgré moi. D'ailleurs, si
+quelqu'un d'entre nous en ressent le courage après la lecture de
+ces pages, il pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard
+de la Magdeleine".</p>
+
+<p>Je reprends la lecture du manuscrit, c'était, si vous vous en rappelez
+au sortir de l'église et après que Hélika eut reçu les embrassements
+de sa mère, pour prendre les grands bois.</p>
+
+<p>Où allais-je? où ai-je été? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien.
+J'étais habitué au collège aux plus violents exercices. En gymnase
+j'étais de première habileté et l'on me considérait comme un très
+grand marcheur; ma force et ma vigueur étaient réputées extraordinaires.</p>
+
+<p>Lorsque la connaissance me revint, j'éprouvai une grande lassitude
+dans les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement
+automatique. Je devais être bien loin, mon pauvre chien ne me
+suivait plus que difficilement, et le soleil était monté sur les onze
+heures du matin. Mon front était brûlant et je frissonnais parce
+qu'une fièvre ardente me dévorait. J'étais auprès d'un petit ruisseau
+où coulait une eau fraîche et limpide; j'y trompai mon mouchoir
+et m'en enveloppai la tête; cette application me fit du bien. Je
+tirai ensuite de mon havre-sac quelques aliments, mais je ne pus
+pas même les approcher de ma bouche; je les jetai à mon chien
+qui les dévora. Quelques instants après, je dormais profondément,
+Je n'avais pas fermé l'oeil depuis longtemps et avais toujours
+marché depuis le matin de la veille. Grâce à ma forte constitution,
+lorsque je m'éveillai le lendemain, la fièvre avait disparu complètement
+et mes idées étaient parfaitement lucides.</p>
+
+<p>Le soleil s'était levé dans tout son éclat; un nid de fauvettes
+placé sur une branche auprès de moi, était balancé par la brise du
+matin. Le père secouant ses ailes toutes humides des gouttes de
+rosée, adressait au Créateur ses notes d'amour et de reconnaissance,
+pendant que la mère distribuait à la famiile la becquée du matin.
+Un instant, une seconde peut-être, je les contemplai avec plaisir;
+mais tout A coup, le démon de la jalousie me souffla le mot Marguerite,
+Marguerite, depuis deux jours et une nuit dans les bras
+d'Octave. Oh! alors je bondis dans un transport de rage inexprimable.
+Je saisis mon fusil, ajustai le musicien ailé et fis feu
+J'avais bien visé, le chantre qui m'avait éveillé par son ramage,
+tomba mort à mes pieds, la mère mortellement blessée roula un
+peu plus loin; tandis que je lançai le nid et la couvée par terre et
+les écrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaîté m'avaient
+paru une provocation dérisoire.</p>
+
+<p>Fou, furieux, je m'enfonçai encore plus avant dans la forêt. Ma
+conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec
+la vie honnête et et entrer dans la carrière du crime. Mais une autre
+voix me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement,
+ce fut cette dernière qui l'emporta. Dès ce moment
+je n'eus donc plus qu'une idée fixe, inflexible, inexorable. Ce fut
+de tirer contre Octave et Marguerite, une vengeance terrible
+parce que dans ma folle méchanceté, je les accusais d'avoir empoisonné
+le bonheur de mon existence.</p>
+
+<p>Je l'avoue aujourd'hui, après cet acte de barbarie, j'eus peur de
+moi, quand je sondai l'abîme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer.
+Jamais une créature vivante n'avait été mise à mort par moi,
+pour le seul plaisir de voir couler son sang ou par méchanceté.
+Mais de ce jour, le génie du mal s'empara de moi et se garda bien
+de lâcher sa proie; pour la première fois, je vis le sang avec une
+joie féroce.</p>
+
+<p>Je continuai donc ma marche en m'avançant du plus en plus
+dans la forêt; je marchai encore plusieurs jours, ne sachant où
+j'allais. Les étoiles et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient
+de boussole, et ma fureur, ma jalousie augmentaient à chaque
+pas. Tout en cheminant, je méditais, je m'ingéniais à trouver
+quelle pourrait être la plus grande souffrance que je pourrais leur
+infliger.</p>
+
+<p>Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se présentèrent bien
+à mon esprit, je tressaillis d'abord à cette idée, qu'Octave mort, je
+pourrais encore espérer de devenir le mari de Marguerite; mais
+en y réfléchissant, je songeai qu'elle n'était plus aujourd'huit cette
+chaste et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en
+augmenta encore s'il était possible. Pour la satisfaire, je sentis
+qu'il me fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient
+partager. Il me les fallait terribles mais incessantes.</p>
+
+<p>Depuis cinq jours que j'avais laissé la maison paternelle, j'errais
+à l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairière.
+Au milieu, une biche, nonchalamment couchée, suivait avec
+orgueil et amour les ébats d'un jeune faon qui folâtrait auprès
+d'elle. Ils étaient tous deux dans une parfaite sécurité. J'avais des
+provisions en abondance; mais l'instinct féroce déjà me dominait.
+J'ajustai donc le faon, le coup partit et il tomba à deux pas de sa
+mère. Un jet de sang s'échappa de sa poitrine. Surprise d'abord,
+la malheureuse biche regarda autour d'elle pour se rendre compte
+sans doute du lieu d'où venait le danger, puis ses regards se portèrent
+sur son petit. Il était étendu par terre, ses membres s'agitaient
+et se raidissaient sous l'étreinte d'une suprême agonie.
+D'un bond elle fut auprès de lui, et lorsqu'elle aperçut le flot de
+sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gémissement si
+triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri
+d'une inénarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles
+d'une mère, me réjouit cependant intérieurement, et ce fut avec
+plaisir que j'observai ce qui se passa. La pauvre mère, en continuant
+ses gémissements, se mit à lécher la blessure et à inonder
+son petit de son souffle, comme pour réchauffer ses membres que
+le froid de la mort saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait
+à soulever sa tête, puis s'éloignait ensuite de quelques pas comme
+pour l'engager à la suivre et à fuir avec elle. Elle revenait un
+instant après, recommençait encore à l'appeler comme elle avait
+dû faire bien des fois dans sa sollicitude maternelle, pour l'avertir
+d'éviter un danger; mais le faon ne bougeait pas, il était bien
+mort. A mesure que le faon se refroidissait et qu'elle voyait ses
+efforts de plus en plus inutiles, ses braiements devenaient plus
+désespérés et déchirants. Parfois elle courait à chaque coin de la
+clairière et faisait retentir les échos des bois de ses plaintes, comme
+si elle eut appelé au secours, puis elle revenait en toute hâte
+auprès de son petit, paraissant refuser de croire qu'un être fut
+assez méchant pour lui avoir donné la mort, Enfin, lorsqu'elle se
+fut assurée que tout espoir était perdu, elle s'arrêta morne et
+immobile auprès de lui, appuya ses narines sur les siennes. C'était
+le dernier baiser que donne la mère sur les lèvres glacées de son
+enfant. La clairière était d'une petite étendue, la biche avait la
+face tournée vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression
+d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en échappaient.</p>
+
+<p>Je le confesse, loin d'être touché de cette scène, j'y pris un
+froid et secret intérêt. Après l'avoir contemplée pendant quelque
+temps, je sortis soudain de ma cachette. Une idée diabolique
+venait de me frapper. Il ne me restait plus qu'à attendre pour la
+mettre à exécution. Ma figure devait être bien hideuse de méchanceté,
+car la pauvre mère en m'apercevant s'enfuit toute effarée en
+poussant de douloureux gémissements. Je passai auprès du faon
+et d'un brutal coup de pied, je le lançai à vingt pas plus loin.
+J'avais remarqué avec joie que la biche s'était retournée sur la
+lisière du bois et qu'elle m'observait. Puis je continuai ma route
+en sifflant joyeusement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DANS LA TRIBU.</h3>
+
+<p>Je passai deux mois m'éloignant toujours des endroits où j'avais
+été autrefois si heureux, et jamais l'idée des angoisses que ma
+famille devait éprouver de mon absence ne se présenta à mon
+esprit. Je ne vivais plus depuis longtemps que de chasse et de
+pêche. Je m'étais ainsi habitué aux bruits des bois, et pouvais à
+mon oreille et à l'examen de la piste reconnaître quelle était la
+bête fauve, et quelquefois la tribu du sauvage qui avaient traversé
+les sentiers que je parcourais.</p>
+
+<p>Un soir j'étais occupé a préparer mon repas, j'avais décidé de
+passer la nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé.
+Depuis au delà de deux mois je n'avais point rencontré de créature
+humaine. J'étais tout occupé aux préparatifs du souper, qui
+d'ailleurs ne sont pas longs dans les bois, lorsque des craquements
+de branches inusités se firent entendre à quelques pas en arrière
+de moi. Je me retournai, deux yeux étincelants brillaient dans la
+demi obscurité, et mon feu faisait miroiter l'éclat de la lame d'un
+poignard déjà levé pour me percer. L'instinct de la conservation
+s'était réveillé en moi. Heureusement que mon fusil était sous ma
+main, je le saisis et en appuyai la gueule sur la poitrine du survenant.
+Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette ton poignard,
+m'écriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre, De mon
+côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et
+le conduisis auprès du feu. Gare à toi, lui dis-je, d'une voix
+tonnante, si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu?
+Que cherches-tu ici? Il balbutia alors quelques paroles que je ne
+compris pas. Je le fis asseoir en face de moi de manière que la
+lumière éclaira son visage. Que veux-tu lui demandai-je de nouveau?
+Il me répondit, j'ai faim, je veux manger. Et, certes, le gaillard
+m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti de force à lui
+résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il la dévora
+en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en donnai
+une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la même avidité,
+je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu.</p>
+
+<p>C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire.
+Bien que sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son
+teint hâve et amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim.
+Il était hideux, son visage reflétait toutes les mauvaises passions
+de son âme, et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était
+aussi laid au moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces
+races abâtardis de sauvages, qui ont pris tous les défauts et les
+vices des blancs, sans même en avoir conservé leurs rares qualités.
+Il me raconta avec un cynisme étrange ses vols et ses rapines,
+me nomma avec des ricanements sataniques les victimes qu'il
+avait faites en tous genres. Puis il confessa qu'il s'était échappé
+de la prison dans laquelle il avait été enfermé pour la troisième
+fois. Je compris d'après ses paroles, que ce n'était pas une évasion,
+mais le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât les autres prisonniers,
+fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait rejeter de son
+sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait que le jeune
+délinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les leçons
+des plus roués ou infâmes bandits.</p>
+
+<p>Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le
+dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument
+de ma vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit
+qu'il allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait à quelques
+vingt lieues plus loin.</p>
+
+<p>Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta
+tribu? Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la
+troisième fois qu'ils m'ont chassé.</p>
+
+<p>Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton déterminé, mais malheur à eux
+quand je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me
+venger.</p>
+
+<p>Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux
+gouttes de sang que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe
+d'un couteau, en signe d'éternelle alliance. C'est un serment que
+le sauvage, fut-il le plus renégat, n'oserait pas violer. Il convint de
+plus qu'il m'obéirait aveuglement.</p>
+
+<p>Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse,
+je suis toujours resté franchement l'ami de mon,
+pays.</p>
+
+<p>Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant
+fort de lui obtenir son pardon.</p>
+
+<p>Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu
+nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein d'intelligence
+et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait
+parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et
+aurait pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie
+française qui n'était alors, on le sait, que dans son
+enfance.</p>
+
+<p>Malgré sa répugnance il m'obéit.</p>
+
+<p>Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à
+leur chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était
+on ne peut plus favorable. Nous étions en 17.... L'histoire du
+Canada nous apprend combien furent longues et sanglantes les
+luttes que nous soutînmes contre les Iroquois, leurs plus mortels
+ennemis.</p>
+
+<p>J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand
+chef mais enfin il céda à mes instances et à l'assurance que je lui
+donnai que j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés.</p>
+
+<p>Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace
+qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que
+des affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers.</p>
+
+<p>Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un
+des principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour
+de moi, et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux
+ennemis. Bien que je désirasse ardemment de mourir, je voulais
+faire payer ma vie aussi chèrement que possible, je ne sais combien
+de monceaux de cadavres j'ai vus à mes pieds sans que
+la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes blessures nombreuses.</p>
+
+<p>Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo.
+en misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action
+s'engageait; mais quand le feu était cessé, le premier il était
+à l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les
+blessés.</p>
+
+<p>Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel
+que mon nom Hélika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me
+donnait un ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait
+est que mon pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient
+aveuglement à mes ordres.</p>
+
+<p>Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire
+avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque
+nous apprîmes par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur
+tribu demandait la paix. Nous la leur accordâmes aux conditions
+les plus avantageuses pour nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent
+volontiers.</p>
+
+<p>La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi plus
+terribles et plus inexorables les idées de vengeance. Le jour elles
+faisaient bouillonner mon sang et donnaient à ma figure une
+expression diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon
+sommeil et me faisaient entrevoir les jouissances des démons lorsqu'ils
+enlèvent une âme à leur Créateur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>L'ENLÈVEMENT</h3>
+
+<p>Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il
+devait être mon complice dans son exécution.</p>
+
+<p>Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades
+que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne,
+pour surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi; je me tenais
+cependant parfaitement au courant de ce qui se passait au village.
+Mes coureurs, d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour
+de la demeure d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il
+avait acheté à un mille du village une charmante propriété, où il
+jouissait avec Marguerite du plus grand bonheur domestique. Une
+petite fille, alors âgée de trois ans, était venue mettre le comble
+à leur félicité. Cette enfant, par sa rare beauté et sa gentillesse,
+faisait les délices de ses parents qui l'aimaient avec
+idolâtrie.</p>
+
+<p>Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils
+étaient si heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les
+faire souffrir à leur tour, le père et la mère d'abord et leur enfant
+ensuite était venu. Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette
+chère et innocente petite créature solidaire des tourments que j'endurais.</p>
+
+<p>Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo.
+Peu de jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai
+mon complice en exploration pour examiner les lieux, se
+rendre compte de la position, et prendre connaissance du personnel
+de la maison. Je lui enjoignis d'avoir bien soin de ne pas se
+laisser voir.</p>
+
+<p>Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi
+s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il
+avait su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de
+ses habitants, et apprendre parfaitement la topographie des
+lieux.</p>
+
+<p>Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour
+guetter une occasion favorable et accomplir mon dessein.</p>
+
+<p>Elle était située sur une légère éminence, et dominait un
+agreste et beau paysage. Une rivière profonde l'une certaine largeur
+dont le cours était rapide, coulait à quelques arpents de sa
+porte. Cette rivière était traversée au moyen d'un bac.</p>
+
+<p>Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le
+temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière,
+de vastes prairies.</p>
+
+<p>Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il
+avait fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être
+engrangé le lendemain. Or, il fallait pour cette opération un
+grand nombre de bras, et je compris que tous ceux de la ferme
+seraient mis en réquisition, Cette circonstance secondait parfaitement
+l'exécution de mes projets.</p>
+
+<p>Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je
+parle, les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les
+deux figures hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords
+de ta maison, et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton
+enfant, tu serais morte d'épouvanté.</p>
+
+<p>Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi
+dans le voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se
+passait.</p>
+
+<p>Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite
+et tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux
+travaux des champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais
+entendu appeler par sa mère, avait été confiée aux soins d'une
+vieille servante.</p>
+
+<p>La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou
+trois fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir,
+j'ordonnai à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac.
+L'embarcation emportée par un courant rapide disparut bientôt
+de nos yeux, et alla se briser dans des cascades qui étaient à quelques
+milles plus loin. Au même moment, je remarquai que la
+veille servante était sortie et occupée pour un instant dans le
+jardin qui se trouvait à un demi arpent de la maison. Tout semblait
+concourir à assurer le succès de mes projets.</p>
+
+<p>Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était
+ouverte du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son
+berceau, dormait du sommeil doux et calme de l'enfance. On
+voyait avec quelle tendre sollicitude sa mère avait orné sa couche,
+et rendu son lit aussi douillet qu'il était possible. Sur les meubles
+et le berceau étaient dispersés les jouets. Au moment où j'entrai
+dans la chambre, la petite avait quelques-uns de ces beaux rêves
+dorés où elle causait avec les anges que sa mère lui avait représentés
+comme de petites soeurs, car sa figure était épanouie, et un
+sourire d'un ineffable plaisir errait sur ses lèvres. J'ai peine à me
+rendre compte aujourd'hui comment, malgré mon extrême scélératesse,
+je ne fus pas ému de ce touchant tableau. Pourtant avec
+fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la fenêtre, et
+gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut pour moi
+l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader tellement
+vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un cri
+qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir en
+toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de
+l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre
+cri qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.</p>
+
+<p>Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui
+se passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs
+milles plus loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation
+qui put leur permettre de traverser. Je vis les employés
+d'Octave et Marguerite les retenir pour les empêcher de se noyer,
+en voulant aller porter secours à leur enfant, sans qu'ils pussent
+eux-mêmes savoir quels dangers la menaçait.</p>
+
+<p>J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils
+arrivassent à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres
+voiles dans la forêt, ma fuite était assurée.</p>
+
+<p>Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des
+chambres de la maison un brandon incendiaire, et était revenu
+me rejoindre tandis que que la vieille fille sur les bords de la rivière,
+s'arrachait les cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après
+elle aperçut la fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis
+courir à la maison, et quelques instants plus tard le feu était
+éteint, mais l'enfant déposée dans une hotte que j'avais préparée
+exprès était sur mes épaules, et je pris ma course vers la profondeurs
+des bois, Paulo me suivait et portait les provisions.</p>
+
+<p>Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant
+qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite
+malheureuse, ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La
+troisième journée, nous devions avoir parcouru une distance considérable,
+et par les précautions que nous avions prises de ne laisser
+aucun vestige da notre passage, nous étions hors de l'atteinte de
+ceux qui nous poursuivaient. Nous fîmes halte, et je sortis pour la
+première fois l'enfant de sa hotte. La pauvre petite était affreusement
+changée, elle n'avait cessé depuis ïe moment de l'enlèvement
+de pleurer et d'appeler à grands cris sa mère, son père, tous
+ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque protection. La
+frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est encore
+présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux
+petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant
+encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui
+faire prendre quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque
+toujours refusée.</p>
+
+<p>Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi.
+Je revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient
+tour à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui
+faisait étouffer des sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait
+que pour nous demander sa mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus
+la férocité de lever la main sur elle et lui défendis d'une voix
+terrible de ne jamais prononcer ce nom devant moi, puis je l'étendis
+sur un lit que j'avais fait préparer par Paulo, car véritablement je
+commençais à craindre que l'enfant ne mourut épuisée par ses
+larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié satisfaite.</p>
+
+<p>Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des
+soupirs vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques
+heures après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda
+à manger.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs
+aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car
+je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave,
+que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur
+un rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore
+au tiers satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir
+boire le calice de la douleur jusqu'à la lie.</p>
+
+<p>Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau
+dans la hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer
+une parole; mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à
+autre sur Paulo et sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes
+notre route allant vers le nord. Je présumais que la poursuite
+s'était plutôt dirigée au sud, parce qu'un parti d'Iroquois
+avait été aperçu quelques jours auparavant prenant cette direction,
+et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces sauvages d'ailleurs
+étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez les colons
+français.</p>
+
+<p>Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence,
+et arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages
+avaient été nos alliés pendant presque toute la guerre que nous
+venions de soutenir; et leurs chefs me reçurent avec les plus
+grandes acclamations de joie. Dans la tribu, je connaissait une
+vieille indienne idolâtre qui avait conservé contre les blancs une
+haine implacable. Ce fut entre ses mains que je déposai Angeline,
+en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui promettant le double
+se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre ans, je reviendrais
+la chercher. La part des pillages qui me revenait comme chef,
+dans les guerres qui avaient eu lieu était très considérable, leur
+vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en argent. Cette
+femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas qu'entre ses
+mains l'enfant aurait tout à souffrir.</p>
+
+<p>Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins
+rejoindre ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.</p>
+
+<p>Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était
+établi entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai
+comme guide conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais
+le métier de trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant
+quatre années les sommes que j'avais amassées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>PLAISIRS DE LA VENGEANCE</h3>
+
+<p>Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous
+un déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de
+la demeure d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même
+si la douleur que je leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine
+que je leur portais.</p>
+
+<p>Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un
+plus grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que
+me causa la scène que je vais décrire.</p>
+
+<p>La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et
+demandai l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt
+après la vieille servante que je reconnus pour celle aux soins de
+laquelle l'enfant avait été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave,
+que j'eus de la peine à reconnaître tant il était changé. Mais je
+refusai de manger et allai m'asseoir dans le coin le plus obscur de
+la salle: j'avais bien autre chose à faire que de prendre de la
+nourriture.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez
+lui une empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve
+et ses membres amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable
+et d'une douleur sans bornes.</p>
+
+<p>La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai
+de l'autre coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur
+son lit. Quelques bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec
+elle, et j'entendais le nom d'Angeline se mêler à leurs larmes.
+"Dieu, disait l'une, prend soin des petits enfants, pourquoi n'en
+ferait-il pas autant pour votre chère petite fille?" Marguerite à ces
+paroles se levait sur son lit, et leur répondait: "Pourquoi Dieu
+nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie et notre bonheur, et
+a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient emparés?" Vous
+avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que monsieur le
+curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est Dieu qui
+l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille sur
+ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous
+sa main?"</p>
+
+<p>Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais
+différente du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment
+éternel d'être fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre
+vieille église. Oh! tu souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de
+mère toutes les tortures les plus atroces, physiques et morales
+qu'un être humain puisse infliger. Elle était pâle, élevait
+parfois aussi vers le Ciel ses yeux baignés de larmes. Mon Dieu,
+mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra notre chère petite Angeline?</p>
+
+<p>Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins
+qui voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur
+intime avant l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant
+tableau, je voyais les yeux de chacun se baigner de larmes, et de
+mon coin je contemplais leur désespoir, un seul mot leur eut
+donné une félicité suprême, mais je me gardai bien de le prononcer,
+je jouissais trop des délices de ma vengeance. Ces jouissances
+devinrent plus effectives encore, lorsque la pauvre mère s'adressant
+à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez sans doute
+de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques renseignements
+sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et
+demandai des explications.</p>
+
+<p>Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était
+passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure.
+Elle doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise,
+qui soumet aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent
+aux blancs. Je leur racontai quelles devaient être les souffrances
+qu'elle endurait entre leurs mains. En entendant ces détails les
+pauvres et malheureux parents fondaient en larmes, je voyais tous
+les assistants frémir et paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez
+pas plus loin.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait
+tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme
+et essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable
+plaisir de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir,
+elles étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement.
+Tels furent les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>AU LABRADOR.</h3>
+
+<p>Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume,
+je m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis
+un an engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse
+dans le Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis
+appeler et j'écoutai le récit de ses exploits.</p>
+
+<p>Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec
+un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus septentrionales
+de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador
+et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble
+de la chair de quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça
+et là.</p>
+
+<p>Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel
+d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient
+été dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient
+fait bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de
+glace qui leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une
+maladie des yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs
+d'entr'eux avaient déjà succombé à la faim et aux misères
+de toutes sortes; ils avaient été obligés d'abandonner leur chasse,
+leurs pelleteries et leurs munitions, et c'est avec peine; qu'ils se
+sauvèrent des troupeaux de loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.</p>
+
+<p>Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva
+de la mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent
+avec eux dans leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques
+jours. Il y fut reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par
+la manière dont il me désigna l'endroit, je compris qu'il avait été,
+recueilli par la même tribu et dans le même village où j'avais
+été confier Angeline aux soins d'une vieille sauvagesse.</p>
+
+<p>Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille
+femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la
+voyait battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant
+portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des
+coups qu'elle avait reçus.</p>
+
+<p>Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne
+doutai pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable
+avait reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant
+les traitements qu'elle recevait.</p>
+
+<p>Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore
+qu'elle n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces
+contre les Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte
+leur nom. Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des
+femmes et des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les
+pères Brébeuf et Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait
+fait précédemment le père Daniel dans les plus affreux tourments.</p>
+
+<p>C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés
+les Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous
+l'abri des canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin
+pour conserver les restes de leur tribu.</p>
+
+<p>Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes
+ennemis et cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.</p>
+
+<p>Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle
+au serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il
+était lâche, comme je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi
+le rôle de valet que je lui avais donné.</p>
+
+<p>Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où
+j'irais réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné
+à la vieille devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le
+lui avait dit. Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop
+souffert d'être privé du plaisir de la voir endurer des tourments
+comme ceux dont elle avait été victime pendant ce temps, pour ne
+pas avoir hâte de l'avoir auprès de moi, pour jouir au moins de ce
+que je lui réservais pour l'avenir.</p>
+
+<p>Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec,
+repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de
+la pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales,
+tout le monde sait que c'est aux derniers jours de
+décembre que les loups-marins en troupeaux nombreux se laissent
+aller au courant sur les glaces polaires, pour venir raser les côtes
+de l'Ile de Cumberland et celles du Labrador. C'était par conséquent
+vers ces endroits que la tribu des Montagnais s'était dirigée.
+Paulo me désigna dans notre route les endroits où plusieurs de
+ses anciens associés avaient trouvé la mort. La triste expérience
+qu'il avait acquise m'avait mis sur mes gardes, aussi n'avais-je pas
+regardé aux dépenses pour m'assurer d'amples suppléments de
+provisions et un heureux retour.</p>
+
+<p>Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir,
+Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses,
+cependant ils espéraient des secours qui devaient leur
+venir d'un parti de chasseurs qui étaient allés plus loin.</p>
+
+<p>La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait
+souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état
+d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je
+pas frémi en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché
+cette enfant, si heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la
+remettre aux soins de cette marâtre. Je récompensai cette dernière
+en lui donnant de l'argent pour payer ses mauvais traitements.
+J'avais eu soin d'enfouir dans des endroits sûrs, le long du trajet,
+les provisions et les viandes fumées dont je pouvais disposer, de
+sorte que j'étais certain de n'en pas manquer au retour.</p>
+
+<p>Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus
+tendres et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que
+possible, quand j'irais la présenter à ses parents sous un nom
+supposé.</p>
+
+<p>Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva
+toutes ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous
+ceux qui la voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte
+sauvage une teinte de tristesse et de timidité, qui donnait à sa
+figure un charme dont il était difficile de se défendre. Son caractère
+était sympathique, et sa sensibilité extrême, elle ressentait
+très profondément les injustices et les mauvais traitements sans
+toutefois jamais se plaindre: les bons procédés ne manquaient
+jamais de faire venir à ses yeux des larmes de gratitude accompagnées
+des plus touchants remercîments. Trois ans s'étaient
+écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je m'était
+chaque jour évertué à former son éducation et à développer son
+intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux
+leçons que je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je
+cultivais, elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une
+grâce et une délicatesse naturelle exquise.</p>
+
+<p>Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait
+ses beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque
+instant du jour de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait)
+que puis-je faire qui puisse t'être agréable? La manière
+dont elle me parlait semblait une supplication, une prière et faisait
+taire pour un moment mes mauvaises passions, je me sentais
+attendri de tant de prévenances et de soumission, mais le démon
+qui me dominait reprenait bien vite le dessus. Octave et Marguerite,
+me soufflait-il à l'oreille, comme ils devraient s'amuser
+de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A cette idée,
+je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme
+aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde
+et jusqu'à Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je
+dans ma fureur insensée, quel enivrement, quels délices
+de les voir souffrir avec usure des tourments qu'ils m'ont fait
+endurer. Mais je ne connaissais pas alors combien plus terribles
+et inexorables sont les châtiments que Dieu inflige à notre conscience,
+lorsque nous enfreignons ses lois.</p>
+
+<p>En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma
+vie, les larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long
+de mes joues, il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment,
+anéanti sous le poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais
+sourcillé aux tristes apprêts des bûchers dans les guerres indiennes,
+lui qui voyait d'un oeil indifférent les chairs palpitantes et
+dénudées des infortunés prisonniers de guerre, frémir sous les
+tisons ardents dans une dernière agonie.</p>
+
+<p>Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons
+traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides
+que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite,
+je la haïssais de toutes les puissances de mon âme. De même que
+le cannibale engraisse son prisonnier pour le préparer à son repas
+de fête, ainsi ai-je fait d'Angeline; et sur une nature comme la
+sienne, j'étais certain d'avance d'une obéissance aveugle envers
+moi.</p>
+
+<p>Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que
+par l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était
+tombée dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un
+jour le long d'une grande route déserte, que j'avais entendu les
+cris d'une toute jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés,
+elle aurait indubitablement servi de proie aux bêtes féroces,
+si je ne l'avais pas recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la
+faim et les misères de toutes sortes étaient empreintes sur sa
+figure. J'avais ainsi rempli pour elle le rôle de la Providence.</p>
+
+<p>A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait
+m'embrasser en me remerciant.</p>
+
+<p>Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans
+toutefois la faire reconnaître, était arrivé.</p>
+
+<p>Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh!
+qu'elle était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage
+que je lui avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque
+je la conduisis chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs
+informé que le temps pressait, parce qu'il n'avait plus que
+quelques jours à vivre. Mes renseignements étaient bien précis,
+puisqu'en entrant dans la maison, cette fois j'eus presque peur de
+mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne peut infliger dans une
+paisible et heureuse demeure, plus ou même autant de douleurs
+que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs souffrances,
+un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte l'année
+précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui
+y avaient mis le feu d'après mon ordre.</p>
+
+<p>Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter
+des dettes considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient
+subies; ils étaient donc devenus dans un état de gêne des plus
+apparentes. Au moment où nous arrivâmes, un prêtre avec une
+nombreuse assistance terminaient les derniers versets du <i>De
+Profondis</i>. Tout le monde était triste et recueilli, et l'on entendait
+des sanglots de tous côtés, Octave venait d'expirer. Son cadavre
+gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au point que je ne
+l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que c'était lui.</p>
+
+<p>La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre
+Octave, si jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui,
+si plein de force et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles
+douleurs terribles les malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement
+de leur petite fille, quelles larmes de sang le désespoir
+ne leur a-t-il pas fait verser, et Marguerite dans peu d'instants, elle
+aura été rejoindre Octave. Ils seront tous deux bienheureux,
+alors leur martyr sera terminé.</p>
+
+<p>Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite
+dans un autre appartement pour lui épargner la vue
+navrante des derniers moments d'Octave; le silence était parfait
+et nous l'entendions qui l'exhortait d'une voix émue et pleine
+d'onction à se résigner et à faire à Dieu l'offrande des sacrifices
+que dans ses inscrutables desseins, il avait exigés d'elle.
+Si votre enfant est auprès des anges, réjouissez-vous, lui disait-il,
+dans peu d'instants vous serez avec elle et votre mari; si au
+contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous veillerez tous deux
+sur elle, et dans le cas où elle serait entre les mains des méchants,
+vous la protégerez plus efficacement que vous n'auriez pu le faire
+ici-bas.</p>
+
+<p>Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave.
+On s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit
+dans la chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante,
+que je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant
+le jour de l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le
+plaça entre les deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les
+mêmes jouets que j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient
+encore là au pied de sa couche et comme a portée du sa main. Ils
+avaient été religieusement conservés, comme s'ils eussent espéré
+qu'un ange la leur ramènerait. Leur lustre seul avait été terni
+par les larmes et les baisera des parents désolés.</p>
+
+<p>Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les
+yeux pour me recueillir et jouir intérieurement des ravages que
+la douleur et le désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant,
+je faillis pousser un cri de joie, mes plus extravagantes
+espérances étaient dépassées. Marguerite n'était plus qu'un squelette,
+recouvert d'un parchemin jauni et collé sur des os.</p>
+
+<p>Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement
+effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de
+ceux sur lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de
+crainte qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener
+avec indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.</p>
+
+<p>Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des
+voisins et de leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les
+progrès du mal.</p>
+
+<p>Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent
+sur moi après avoir erré vaguement sur les personnes présentes.
+Un feu sombre et terrible les éclairait. C'était les derniers jets de
+lumière de la lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt
+une fixité extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux
+derniers replis de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer
+les secrets. De plus en plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient
+auparavant, ils devenaient intelligents et perçants. Je ne sais ce
+qui se passait au dedans d'elle, mais je comprenais qu'il y avait
+quelque chose de surnaturel, et qu'elle lisait au dedans de moi
+comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait sous ses prunelles
+me brûlait, me dévorait, et j'aurais donné tout le monde pour
+pouvoir m'y soustraire.</p>
+
+<p>Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche,
+un frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré
+l'empire que j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante
+se répandit sur tout mon corps.</p>
+
+<p>Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais
+ce qui fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien
+que son regard n'eut pas été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il
+y avait eu dans ma conduite de méchanceté et de scélératesse. Je
+profitai toutefois de ce moment pour me réfugier dans un coin de
+la chambre d'où je pouvais l'observer sans qu'elle ne me vit.</p>
+
+<p>Pendant, ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul
+priait tout bas auprès de leurs chevets.</p>
+
+<p>Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les
+tourna vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris
+ma place. Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais
+maintenant lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai
+décrire le changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce
+fut comme un rayon céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis
+de bonheur ineffable, il passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle
+ferma de nouveau les yeux pour se recueillir encore un moment,
+et fit signe à la vieille servante d'approcher plus près d'elle, lui
+murmura quelques mots à l'oreille. Ces quelques mots que nous
+n'entendîmes pas nous parurent être un ordre. Celle-ci vint
+prendre Angélique qui fondait en larmes, et la conduisit auprès du
+lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression que
+je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,
+d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa
+poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite: Mon enfant,
+ma chère Angeline, s'écria-t-elle, d'une voix impossible à rendre,
+merci, merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant
+toujours son enfant étroitement embrassée.</p>
+
+<p>À cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au
+bout d'une minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite
+ne souffrait plus, et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait
+inondé la visage de la morte pendant que dans ses paroles à peine
+articulées, on entendait: ma mère, oh! ma mère...... Dieu avait
+permis qu'elles se reconnussent mutuellement.</p>
+
+<p>Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma
+joie féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce
+moment solennel et déchirant; je craignais que le bonheur que
+je ressentais dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne
+s'en aperçut. Je saisis donc Angeline par la main et me précipitai
+vers la porte; A nous deux, à présent, lui dis-je, bien que la malheureuse
+victime répétât encore, ma mère, oh! ma mère, et qu'elle
+étouffa dans ses sanglots.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LES YEUX DE MARGUERITE.</h3>
+
+<p>Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupé que j'étais
+à poursuivre mes idées diaboliques de vengeance jusque sur Angeline,
+je n'avais pas remarqué un tout jeune homme qui avait
+observé avec une attention extraordinaire, comme je pus m'en
+convaincre plus tard, ce qui venait de se passer. Il était doué
+d'une perspicacité bien rare. Sans doute qu'il analysa tout ce qu'il
+y avait d'horreur et de reproches dans les terribles yeux de Marguerite
+lorsqu'ils se fixèrent sur moi, et qu'elle m'eut reconnu
+ainsi que son enfant.</p>
+
+<p>Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement
+dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce
+regard. Malgré tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que
+je fis pour le dissimuler, la terreur et l'épouvante qu'il me causa
+ne lui avaient pas échappé. Sans aucune défiance, je pris le chemin
+des bois, tressaillant de plaisir au souvenir des succès inespérés que
+j'avais obtenus, et méditant de nouveaux projets aussi exécrables
+contre Angeline. Une chose toutefois me revenait à l'esprit et me
+causait intérieurement un malaise indéfinissable, c'était ce regard
+si terrible qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.</p>
+
+<p>Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchâmes
+sans prendre un instant de repos et aussi vite qu'il était possible.
+Vers la fin de la journée, je fus obligé d'entreprendre de la porter
+jusqu'à une hutte que je savait être sur la lisière des bois et où
+j'avais décidé de passer la nuit.</p>
+
+<p>Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'était pas le même
+que j'avais suivi les jours précédents. Autant le premier était
+rempli de vie, de clarté et de fraîcheur sous le couvert des grands
+arbres, autant celui-ci était triste et désolé. Je l'avais préféré parce
+qu'il abrégeait notre route. Il serpentait à travers des savanes et
+des fondrières à perte de vue. Quelques mousses brûlées, quelques
+arbres rabougris épars ça et là, faisaient contraste avec les magnifiques
+chênes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres
+ou autres reptiles qui traversaient notre sentier, et se
+glissaient sous l'herbe desséchée, point de gaîté, point de chants
+des oiseaux. Seul parfois, un héron solitaire envoyait une ou deux
+notes gutturales et monotones, puis tout retombait dans le silence.</p>
+
+<p>Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De
+blafardes et épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient
+paraître comme entouré d'un cercle de fer chauffé à blanc. L'atmosphère
+était lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait
+sentir. Habitué par ma vie errante à observer les astres et les
+changements de température, il me fut aisé de prévoir l'approche
+d'un de ces terribles ouragans qui sont heureusement assez rares
+dans nos climats.</p>
+
+<p>La distance qui nous séparait du lieu où nous devions passer la
+nuit était encore considérable, il fallait doubler le pas si nous
+voulions y parvenir avant que l'orage éclatât, tel que tout dans la
+nature nous l'annonçait. Exaspéré moi-même par la fatigue et les
+mille passions qui me dominaient, je déposais Angeline de temps
+à autre et la forçais de marcher. Elle était épuisée; elle trébuchait
+à chaque pas, et malgré cela, je la brutalisais pour la faire
+avancer encore plus vite. Depuis plusieurs heures, je lui parlais
+d'une voix menaçante. J'étais le maître désormais, elle une victime
+orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu du sentier, puis
+joignant les mains et jetant sur moi un regard baigné de larmes,
+"Père, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinçai des dents et
+levai mon bâton sur elle, elle baissa la tête. "Tue moi si tu veux,
+je le mérite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je n'ai
+plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un
+éblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut
+assez long pour produire un tremblement dans tous mes membres.
+Marguerite avec son effroyable regard était entre son enfant et
+moi, pendant qu'à mon oreille résonnaient ces mots de menace et
+de défit "frappes si tu l'oses" en même temps que ses yeux jetaient
+des flammes.</p>
+
+<p>Je lançai au loin mon bâton, saisis Angeline dans mes bras et
+pris ma course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai
+haletant et épuisé à l'endroit où devait se trouver la cabane, il n'y
+avait plus qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de
+bois que l'incendie n'avait pu dévorer.</p>
+
+<p>Malgré mon extrême fatigue, je profitai des dernières lueurs du
+crépuscule pour chercher un gîte. Un rocher ayant un enfoncement
+qui pouvait donner abri à une seule personne, se présenta à
+ma vue. J'y fis entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et
+fermai l'ouverture avec les restes des pièces de bois que le feu
+avait épargnées; puis je me glissai sons un amas d'arbres que le
+vent avait renversés et qui formaient par leurs branches une
+toiture presque imperméable.</p>
+
+<p>Il était grand temps, car en ce moment la tempête éclatait dans
+toute sa fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir à voir le choc
+terrible que les éléments dans leur colère insensée se livrent entre
+eux. J'entendais alors sans crainte roulements du tonnerre, et
+je n'avais pas été ému en voyant la foudre écraser des arbres gigantesques
+à quelques pas de moi. Je croyais avoir vu en fait d'ouragans
+tout ce que la nature peut offrir de plus effroyable; mais
+jamais je n'avais été témoin d'un tumulte pareil, les éclats du tonnerre
+étaient accompagnés de torrents de grêle et de pluie. Le vent
+avec une rage indicible passait au travers des branches, s'enfonçait
+dans les anfractuosités des rochers avec des cris aigres et discordants
+qui vous glaçaient de terreur. Sous sa puissante étreinte, les
+arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gémissements. Il me
+semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour échapper à
+la force irrésistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination
+les péripéties de cette, lutte suprême; mais bientôt, un
+craquement prolongé m'annonça qu'un des géants de nos forêts
+venait de tomber, entraînant dans sa chute les arbres voisins qui
+n'avaient pu supporter son poids énorme. Pendant ce temps, les
+éclairs se succédaient sans interruption, le firmament était en feu,
+on eut dit du dernier jour. C'était un spectacle grandiose et
+effrayant à la fois.</p>
+
+<p>Jamais non plus la grande voix des éléments déchaînés ne s'était
+montrée aussi solennelle et ne m'avait empêché du fermer l'oeil;
+mais ce soir-là, je me sentais inquiet, mal à l'aise et malgré mon
+extrême fatigue, je ne pus pendant longtemps réussir à m'endormir.
+Toutes ces voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants
+produisaient sur moi l'effet de fanfares infernales.</p>
+
+<p>L'apparition de l'après-midi me revenait sans cesse à l'esprit et
+me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'était pas complète
+puisqu'Angeline me restait! D'un autre côté, il me semblait entendre
+encore le prêtre qui, en montrant le ciel à Marguerite, lui
+disait: "De là haut, vous et Octave protégerez votre enfant, si elle
+est au pouvoir des méchants."</p>
+
+<p>Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu'enfin
+je pus m'endormir, une fièvre ardente s'était emparée de moi et
+ma tête était brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J'étais
+au milieu d'un songe affreux, lorsqu'un éclat de tonnerre plus terrible
+que tous les autres vint abattre un chêne énorme à quelques
+pas de moi. Le bruit me fit ouvrir les yeux et que devins-je? en
+apercevant un spectre hideux penché sur moi! Son souffle glacé,
+comme le vent d'hiver m'inondait tout la corps. Bientôt un pétillement
+comme celui d'un incendie dans les bois se fit entendre. Des
+lueurs sombres et sinistres environnèrent le spectre. La figure
+s'en dégagea. Grand Dieu! que vis-je? C'était Marguerite telle
+que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le
+mien. Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette fois de
+même que dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur
+augmenta encore, lorsqu'approchant sa bouche décharnée de mon
+visage, elle me répéta de sa voix brève et sépulcrale: "Frappe si
+tu l'oses!" Et après ces mots, un autre spectre vint se placer à
+côté d'elle, c'était Octave, je le reconnus parfaitement. Ses traits à
+lui aussi avaient un caractère d'implacable sévérité. Angeline, je
+ne sais comment, se trouvait derrière eux et arrêtait leurs bras
+prêts à me précipiter dans un gouffre béant tout auprès de ma
+couche. Je demeurai foudroyé, anéanti par cette affreuse vision.
+Mes cheveux se dressèrent d'épouvante, une sueur froide et abondante
+s'échappa de chaque pore de ma peau; mes dents claquaient
+de terreur et pourtant malgré toutes les tentatives que je fis, je ne
+puis réussir à me soustraire à l'apparition. Vainement cherchai-je
+à l'éloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les bras pour la
+repousser, mais ils étaient rivés au sol. Ma langue ne put articuler
+un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que ce
+que je rapporte était l'effet d'un cerveau en délire; non certes,
+j'avais la fièvre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur
+souffle, j'aurais pu les toucher, si l'épouvante et la terreur n'eussent
+paralysé tout mon être. Mes chiens eux-mêmes, blottis et
+tremblant auprès moi, poussaient des gémissements plaintifs
+et semblaient me demander protection.</p>
+
+<p>Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais
+le dire. La force humaine a des limites: peut-être aussi l'idée
+d'une prière me vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de
+pitié; mais ce que je me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris
+plaintifs, que des flammes m'environnèrent et que je perdis connaissance.</p>
+
+<p>Quand je revins à moi, j'étais étendu sur un bon lit de sapins,
+un dôme de verdure me protégeait contre les rayons matinals du
+soleil. Les branches entrelacées laissent filtrer une douce lumière
+et la rosée du matin me représentaient avec les rayons du soleil
+qui les traversaient, comme un écrin de diamants.</p>
+
+<p>Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte
+de l'endroit où j'étais, et me rappeler ce qui s'était passé. Après
+un effort, je réussis à me mettre sur mon séant. Mes idées devinrent
+plus lucides. Angeline au pied de mon lit pleurait et priait.
+"Où suis-je demandai-je d'une voix presqu'éteinte?" Au son de
+ma voix, elle poussa un cri de joie et vint m'embrasser: les mains;
+puis mettant un doigt mutin et discret sur sa bouche pour me défendre
+de parler, elle continua d'une voix émue; "Le bon Dieu
+nous a envoyé un grand secours! Après lui, c'est à une femme
+des bois et à son fils surtout, que tu dois de n'être pas brûlé vif, et
+moi morte de faim ou d'épuisement. Ils t'ont sauvé des flammes
+au moment ou un affreux incendie, allumé par le tonnerre, allait
+t'envelopper. Il était grand temps; crois-moi, les flammes t'entouraient,
+tes vêtements étaient en feu; Père, tu étais sans connaissance.
+Depuis bientôt dix jours, ils te soignent et nous donnent à
+tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;
+vois-tu ils m'ont défendu de te laisser parler et m'ont recommandé
+de te faire boire à ton réveil un peu de cette tisane."</p>
+
+<p>Enfin deux jours après je me trouvai beaucoup mieux et pus
+avoir quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien
+imparfaites, n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir à mes sauveurs
+inconnus l'expression de ma reconnaissance et les récompenses
+que je leur destinais. Ils s'obstinèrent longtemps sous un
+prétexte ou sous un autre à ne pas se montrer, mais enfin ils
+durent céder à mes demandes réitérées et je pus faire leur connaissance.</p>
+
+<p>Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'étaient trouvés chez Octave le
+jour de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient été pour le jeune
+homme et sa mère une véritable Providence.</p>
+
+<p>Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient
+mourir en proie à une fièvre ardente et ils leur avaient donné tous
+les soins possibles.</p>
+
+<p>Tous deux avaient donc voué à leurs protecteurs une reconnaissance
+sans bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer
+à leur sortie des bois.</p>
+
+<p>A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'étaient hâtés d'accourir.
+Ils avaient vu bien des fois le désespoir des malheureux
+parents au sujet de leur petite fille; mais appartenant à une autre
+tribu, ils ignoraient ce qu'elle était devenue.</p>
+
+<p>Aucun des incidents de la journée ne leur avait échappé. Ils
+avaient remarqué mon malaise indicible lorsque Marguerite avait
+fixé son regard sur moi et entendu le cri déchirant de la mère
+lorsqu'elle avait reconnu l'enfant. Ils avaient aussi soupçonné
+une partie de la vérité et s'étaient mis sur mes traces pour
+approfondir ce mystère et protéger au besoin la malheureuse
+orpheline.</p>
+
+<p>Cependant mes forcée se rétablirent bientôt et je pus reprendre
+en regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on
+à mesure que les forces me revenaient, l'idée de poursuivre ma
+vengeance se réveillait plus pressante, plus terrible que jamais;
+et malgré la terreur que m'inspirait encore le souvenir du la
+vision, je résolus fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque
+fussent les obligations que j'avais envers l'indienne et son fils je
+ne tardai pas à les prendre en haine. Je sentais instinctivement
+qu'ils allaient être de puissants protecteurs pour Angeline et je
+décidai de me soustraire à leur surveillance.</p>
+
+<p>Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mère
+avaient rejoint un parti de chasseurs et devaient être absents plusieurs
+semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des
+Chaleurs, sans que personne sut de quel côté j'allais. J'y passai
+cinq années au milieu des Abénakis, cultivant et développant,
+autant qu'il m'était possible, l'esprit et les sentiments de délicatesse
+de l'enfant, ne perdant durant ce temps aucune occasion de m'informer
+de Paulo et de tâcher de lui faire connaître l'endroit où je
+l'attendais, car il était indispensable à mes projets. Enfin un
+matin, il arriva tout dégradé, plus hideux et plus cynique encore
+qu'il ne l'était les dernières fois que je l'avais vu. Le fer rouge
+du bourreau lui avait imprimé sur le front le stigmate d'infamie.
+A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis
+mon hôte et mon commensal; il devint mon compagnon inséparable.</p>
+
+<p>Angeline pouvait alors avoir de quatorze à quinze ans, elle
+s'était admirablement développée. Sa figure était belle, son front
+respirait la douceur et la candeur. Elle m'était soumise et
+dévouée à l'extrême, s'évertuant à prévenir le moindre de mes
+désirs; et je savais qu'elle se mettrait à la torture pour me faire
+plaisir.</p>
+
+<p>Pour compléter ma vengeance, j'avais décidé de jeter cet ange
+de vertu et de bonté entre les bras du misérable Paulo. Il est facile
+de comprendre l'aversion et l'horreur que ce scélérat lui inspirait.
+Bien que je lui recommandasse de cacher ses débauches crapuleuses
+aux yeux de la jeune fille, sa scélératesse naturelle l'en
+empêchait. J'aurais mis mon projet, à exécution depuis longtemps
+si le regard de Marguerite ne m'eut encore poursuivi et n'était
+venu de temps en temps me faire frémir de terreur, lorsque surtout
+sa vox sépulcrale soufflait à mon oreille "frappe si tu l'oses."</p>
+
+<p>Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'à l'ordinaire,
+je me résolus à frapper le dernier coup. Je n'avais encore
+fait que des allusions détournées à Angeline quant à mon projet,
+et chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de dégoût au seul
+nom du monstre. Ce fut donc ce jour-là, après avoir pris un bon
+repas, qu'elle m'avait apprêté avec grand soin et pendant que Paulo
+d'après mes ordres, s'était absenté, que je lui signifiai formellement
+ce que j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un
+oeil doux et étonné comme pour s'assurer si j'étais sérieux, n'en
+pouvant croire ses oreilles, mais bientôt ma voix devint plus sèche
+et plus impérative, je pris le ton de la colère et l'informai que dans
+trois semaines, elle serait l'épouse de Paulo. A ces mots, elle tomba
+à mes pieds en les arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle
+tourna ses beaux grands yeux vers moi: "Oh! mon père, mon bon
+père, dit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, non! non! c'est
+impossible! Je veux toujours demeurer avec toi, je te soignerai
+dans tes vieux jours et tâcherai de ne jamais te donner aucune
+cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est si bon, car il faut que,
+sans intention, j'aie fait des choses bien mauvaise qui ont pu te
+déplaire, pour que tu veuilles me livrer à cet infâme. Si tu l'exiges,
+mon père, je laisserai la cabane et n'y reviendra que pour
+préparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu seras malade.
+Je ne te demande pour toute nourriture que de partager avec les
+chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai autant
+que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je m'étendrai
+à la porte de ton wigwam et serai toujours prête à répondre
+à ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste
+et à force du soins et de prévenances, je te ferai peut-être oublier
+le mal que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au
+nom de tout ce que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me
+livres pas, ne me donnes pas à ce misérable." En disant ces mots,
+la misérable enfant embrassait mes pieds et versait des larmes
+capables d'attendrir un rocher.</p>
+
+<p>Quels mépris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces
+lignes et quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans
+contre moi même au souvenir de cette scène déchirante. Non, dans
+ce moment je n'étais pas une créature de Dieu, je n'étais pas
+même un homme, j'étais un véritable démon incarné. Une joie
+féroce parcourut tout mon être et comme l'éclair, la rage et la
+jalousie que j'avais nourries depuis si longtemps éclatèrent plus
+effrayante que jamais.</p>
+
+<p>Au lieu d'être attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais
+lui briser la tête sur la pierre du foyer, lorsque l'éblouissement et
+la vision des yeux de Marguerite passèrent devant moi. En même
+temps mes deux bras se trouvèrent serrés comme dans un étau,
+cette fois encore, tous les objets disparurent à ma vue et les mots
+"frappe si tu l'oses" retentirent à mes oreilles.</p>
+
+<p>Mes terribles passions à force de violence avaient enfin fini par
+influer sur ma constitution. Un médecin que j'avais consulté dans
+une de mes excursions, m'avait prévenu que si je ne modérais
+pas la fougue de mes emportements, je ressentirais bientôt les
+atteintes du <i>Haut Mal</i>. Toujours est-il que dans le cours de la nuit,
+lorsque je repris connaissance, Angeline, agenouillée dans un coin
+de ma chambre, avait les mains élevées vers le ciel, elle récitait en
+pleurant, une fervente prière, demandait à Dieu de conserver mes
+jours, promettant bien de faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait
+d'être la cause de mon mal par le chagrin qu'elle me causait.</p>
+
+<p>Cependant, je sentais aux deux bras une douleur très-vive. Je
+relevai mes manches et aperçus les empreintes de doigts telles
+qu'en aurait pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la
+tribu, je le savais, n'aurait pu imprimer par sa force musculaire
+de semblables meurtrissures sur moi et ne l'aurait osé. Le souvenir
+de cette étreinte formidable me revint à l'esprit. Était-ce Octave
+ou un protecteur inconnu qui était venu sauver Angeline? On le
+saura.</p>
+
+<p>Ce fut alors et peut-être pour la première fois depuis bien des
+années, qu'en cherchant à répondre aux questions que je m'adressait,
+l'idée d'un Dieu vengeur se présenta à ma pensée, et pour la
+première fois aussi des larmes de repentir glissèrent sur mes joues,
+Pendant ce temps, Angeline priait toujours. Oh! comme dans ce
+moment, si je l'avais osé, je l'aurais interrompue pour lui demander
+pardon. Quand elle eut terminé sa fervente prière, elle s'approcha
+de moi, me prit la main d'un air timide; son regard était chargé
+de tristesse et de larmes. J'allais parler pour la consoler lorsque
+des pas se firent entendre de ma cabane. En même temps,
+un beau jeune indien à la taille herculéenne, aux traits mâles et
+francs s'arrêta sur le seuil. Il portait le costume d'une autre tribu
+sauvage, nos plus fidèles amis. Je remarquai de plus avec étonnement
+qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui
+parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrêta immobile et attendit,
+comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole.
+Que veux mon jeune frère, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit?
+Depuis quand est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu
+fumer le calumet avec l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me désignait
+parmi les indiens dans le wigwam du grand chef). Je suis venu,
+répondit-il, mais le mauvais génie s'était emparé de l'esprit du
+Grand Chef et au moment ou je suis entré, il allait écraser la tête
+d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris, ajouta-t-il d'un air dédaigneux,
+n'a-t-il donc plus assez de force pour combattre des hommes,
+puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes. Le Grand Chef de
+Stadaconé sera bien surpris, lorsque je lui dirai qu'Hélika qu'il
+m'a envoyé chercher pour réunir ses guerriers, je l'ai trouvé
+assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que diront
+aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler de
+ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le génie du mal fut parti
+du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un
+message pressé et important."</p>
+
+<p>Ces paroles étaient dites d'une voix ferme et pleine de mépris.</p>
+
+<p>Dès ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras
+étaient expliquées.</p>
+
+<p>Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de décacheter
+ce message. C'était effectivement un ordre du gouverneur de
+Québec qui m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers
+tribus alliées aux français, de se rendre immédiatement à un conseil
+de guerre. Il fallait, ajoutait le message, faire la plus grande
+diligence, car les anglais et les iroquois avaient déjà fait irruption
+sur notre territoire; des renseignements positifs le mettait à
+même d'affirmer que plusieurs des nôtres avaient été massacrés
+par ces derniers.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à balancer un seul instant. En peu de temps,
+j'assemblai la tribu et je réunis le grand conseil de guerre. Il fut
+unanimement décidé que nous irions porter secours à nos frères,
+et repousser, pour toujours, s'il était possible, ces puissants et
+barbares ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abénakis,
+et Montagnais se joignirent à nous et deux jour après
+l'arrivée du courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous
+la protection du grand <i>Esprit des visages pâles</i>, nous prîmes les
+sentiers de la guerre.</p>
+
+<p>Malgré l'activité fébrile que j'avais déployée, je n'avais pas
+oublié de pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernière
+nuit dont je vous ai parlé, une transformation complète
+s'était faite en moi. Était-ce l'effet de la peur, ou était-ce dû aux
+prières d'Angeline, peut-être aussi a une protection céleste? Je ne
+puis m'en rendre compte encore aujourd'hui; mais j'en avais fini
+avec mes idées de haine et de vengeance. Le bras de Dieu s'était
+appesanti sur moi. J'avais usurpé ses droits, violé ses commandements,
+c'était à moi désormais qu'il appartenait de souffrir. La
+pauvre et chère enfant entendit avant mon départ les premières
+paroles de tendresse que je lui adressais sincèrement. Elle reçut
+avec avec une gratitude infinie l'assurance que je lui donnai que je
+travaillerais toujours, au retour de notre expédition, à la rendre
+heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille indienne qui nous
+avait déjà sauvé la vie et qui depuis deux jours était arrivée je ne
+savais d'où dans notre camp. Son fils Attenousse, car c'était bien
+lui qui était le porteur du message du Gouverneur, était reparti la
+veille de notre départ pour aller prendre le commandement d'une
+tribu Montagnaise dont il était le chef.</p>
+
+<p>Je remis de plus à la vieille des papiers importants qu'elle transmettrait
+à un missionnaire que je lui avais désigné et qui devait
+bientôt revenir, laissant une procuration à ce dernier et l'autorisait
+à retirer les fonds nécessaires afin de pourvoir amplement à la
+subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes
+fonds étaient déposés comme la chose se faisait alors, dans le
+Trésor Royal, et reçus en bonne forme m'en avaient été donnés.
+Toutes ces dispositions prises, j'étais tranquille sur le sort d'Angeline;
+c'était d'ailleurs un commencement de réparation qui lui
+était dû, ainsi qu'à ses parents dont j'avais été le persécuteur et le
+bourreau.</p>
+
+<p>Cet homme de bien auquel j'avais confié l'exécution de mes
+dernières volontés en partant, ce bon prêtre, dont la charité et les
+bonnes oeuvres étaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon.
+Il me représentait l'ancien curé de ma paroisse si bon et si vénérable.
+Dans mon imprévoyance, je n'avais pas songé que si lui-même
+venait à manquer ou bien était forcé de s'éloigner sans avoir
+pu remplir la mission de pourvoyeur que je lui avais confiée, Angeline
+et la mère d'Attenousse se trouveraient toutes deux dans un
+complet dénûment comme la chose est arrivé. Cette vieille sauvagesse
+était la même qui s'était mise à ma piste le jour
+de la mort.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3><i>LA BRISE</i></h3>
+
+<p>Deux jours après, je partis si la tête de guerriers que j'avais plus
+d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'était
+plus la pensée, l'espoir ou plutôt le désespoir de rencontrer la mort
+qui me guidait, mais bien le ferme désir de faire à Angeline les
+jours aussi heureux que je les lui destinais misérables et tourmentés
+auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables
+vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute
+à l'autre me parlaient de plus en plus fort, désormais je n'étais
+plus le même homme; une transformation salutaire s'était opérée
+en moi.</p>
+
+<p>Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,
+dura, je vécus comparativement calme et tranquille, les succès
+que nous obtînmes dans les années de 1744 à 48 sont enregistrés
+dans les pages de l'histoire, et certes ils avaient été assez grands
+pour exalter nos cerveaux pleins d'amour et de patrie.</p>
+
+<p>M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Québec, avait admirablement
+combiné ses plans. Il avait divisé ses troupes en plusieurs
+endroits de manière à partager ainsi les forces de l'ennemi plus
+nombreux qu'il avait à rencontrer.</p>
+
+<p>Cinq mois après, j'étais revenu de Saratoga avec un des corps
+expéditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait été sanglante,
+et acharnée, mais je portais sur moi les témoignages de ma valeur,
+que j'avais gagnés sur les champs d'honneur. Enivré par le souffle
+des batailles ou plutôt par le désir de chercher dans une excitation
+extérieure, un calmant pour les remords qui me dévoraient, je
+résolus de me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay
+qui se dirigeait vers l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire
+sous cet habile général, combien nous réussîmes dans nos projets.</p>
+
+<p>Tous les officiers d'état-major m'avaient, tour à tour félicité sur
+la bravoure que j'avais déployée dans les combats que nous
+livrâmes dans cet endroit. Mais si mes idées ou mon ambition de
+gloire étaient satisfaites, mon désir de procurer de plus grandes
+richesses encore à ma malheureuse Angeline, était loin de l'être.
+J'aurais voulu pouvoir lui construire un palais d'or, la voir entourée
+de toute l'abondance et des jouissances que le monde peut
+produire. Je reconnais intérieurement que tous ces biens de la
+terre ne seraient rien en comparaison de ce que je lui avais fait
+perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donné à l'enfant, c'est
+de recevoir les caresses et les baisers de sa mère.</p>
+
+<p>J'appris donc un jour qu'à Louisbourg des corsaires avaient
+amassé des fortunes considérables par la prise de vaisseaux ennemis.
+Chacun de l'équipage avait sa part de prise. Bien que je
+pusse revenir paisible dans mes foyers, je résolus, après avoir
+choisi cinquante hommes des plus vigoureux et intelligents de la
+tribu, et leur avoir fait part de mes projets, d'aller offrir mes services
+à quelqu'un de ces corsaires.</p>
+
+<p>Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeâmes
+vers Port Royal.</p>
+
+<p>C'étaient des hommes forts et déterminés que ces braves que
+j'avais choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils
+se sont toujours battus comme des lions et n'ont jamais compté le
+nombre de leurs ennemis.</p>
+
+<p>Pendant dix-huit mois nous parcourûmes les mers de ces parages
+à bord de la corvette <i>La Brise</i>, commandée par le capitaine Le
+Blond, avec une chance sans égale pour ainsi dire. Nous fîmes
+des prises que nous dirigeâmes vers Québec et qui nous donnèrent
+encore des sommes considérables qui furent déposées en notre
+nom dans le Trésor Royal. J'y étais pour ma part de pas moins de
+vingt-cinq mille piastres, dont j'avais la reconnaissance. Cet argent
+devait être retiré par M. Odillon. le missionnaire dont, j'ai parlé
+plus haut.</p>
+
+<p>Enfin, mus par le désir de revoir nos foyers, rassasiés de gloire
+et de nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop
+qui nous servait d'éclaireur vint nous informer qu'un gros bâtiment
+anglais se dirigeait vers Boston. Son allure était lourde et
+sa marche bien lente. Il était à dix-neuf milles de la
+côte et paraissait faire force de voiles pour gagner sa destination.
+Unanimement nous décidâmes d'en faire notre proie.</p>
+
+<p>Nous levâmes l'ancre et nous nous mîmes à sa poursuite. Nous ne
+fûmes pas longtemps sans l'atteindre. Après vingt-quatre heures
+de course, nos vedettes perchées dans les hunes, nous apprirent
+qu'elles apercevaient les lumières du bâtiment que nous convoitions.
+Il était neuf heures du soir. Nous mîmes toute la toile
+disponible au vent et vers quatre heures du matin, le bâtiment
+n'était plus qu'à un demi-mille de nous. Nous étions alors au mois
+d'août et l'aurore est encore matinale dans les latitudes septentrionales.</p>
+
+<p>Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes
+carguer et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent
+cette manoeuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions
+déjà, et nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendants ce temps,
+nous l'avions approché à moins qu'à demi-portée de canon.</p>
+
+<p>Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour
+retarder la marche de son vaisseau et nous laisser approcher
+autant que possible, il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient
+d'avancer. Il avait aussi masqué l'ouverture des sabords
+et abaissé la mâture des ses <i>hautes oeuvres</i>. Cette tactique lui réussit
+parfaitement. Malheureusement, nous avions affaire à une frégate
+de cinquante-six, montée par trois cents hommes d'équipage, plus
+un régiment de soldats qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous
+en aperçûmes que lorsqu'il était trop tard. Notre chère corvette
+ne portait qu'à peine vingt petites couleuvrines.</p>
+
+<p>Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la
+folie. A peine fûmes nous dans ses eaux qu'à un coup de sifflet, ses
+hunes et ses vergues se garnirent de matelot, les haches coupèrent
+les cordages qui retenaient les sacs de sable et, vive comme un
+marsouin, la <i>Vigourous</i> tourna son flanc vers nous, ouvrit ses
+sabords, vingt-huit gueules de canons nous lancèrent des boulets
+qui abattirent deux de nos mâts, coupèrent les cordages; quelques-uns
+même d'entr'eux traversèrent de part en part la coque de notre
+malheureuse corvette. <i>La Brise</i> était complètement désemparée.
+Peu d'instants après la frégate avait jeté ses grappins d'abordage.
+Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix tonnante et hourrah
+pour la France. Vaincre ou mourir répétâmes nous à l'unisson et
+hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte impossible.</p>
+
+<p>Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés
+recouvrirent notre pont, mais quand nous sentîmes <i>La Brise</i> s'enfoncer
+et que nous n'étions plus que quatre hommes vivant auxquels
+il ne restait qu'un souffle de vie, car le sang s'échappait de
+nos nombreuses blessures, il fallut nous rendre on plutôt permettre
+qu'on nous transportât à bord du bâtiment anglais.</p>
+
+<p>Pauvre <i>Brise</i>! dix minutes après j'entendais les cris de triomphe
+de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les
+profondeurs de l'océan et je perdis connaissance.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été
+pansées, je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des
+quatre marins qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent
+aux suites de leurs blessures. Ce furent un autre canadien et
+moi.</p>
+
+<p>Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline
+du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune
+homme, après des dangers sans nombre et des peines infinies,
+réussit à s'évader. Je ne le revis que plusieurs années plus tard:
+il a été depuis mon hôte, mon commensal et mon ami. Il s'appelait
+Baptiste.</p>
+
+<p>C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous
+servait de guide dans notre excursion au Lac à la Truite.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>ESCLAVAGE ET ÉVASION.</h3>
+
+<p>Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme.
+C'était un nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il
+avait été vendu à ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux
+était lui aussi un prisonnier de guerre et venait d'arriver
+des côtes du Mozambique. Comme moi, il avait toujours été libre
+enfant des grands bois, aimant les fruits savoureux du cocotier et
+l'ombrage des palmiers dont les habitants du sol jouissent dans
+toute leur inappréciable liberté et indolence.</p>
+
+<p>Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des
+frères et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de
+vieux parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse.</p>
+
+<p>Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes
+nous comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois
+passés dans les fers, à former un langage dans lequel nous nous
+entendions parfaitement.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce
+boulet que nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant.</p>
+
+<p>Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées
+plus chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues
+ranimer mon courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les
+lanières du fouet du contre-maître, n'avons-nous pas versé des
+larmes amères en souvenir de notre patrie et de notre enfance
+tout en formant des projets d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes
+de les mettre à exécution, mais nos mesures étaient mal
+prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et si nous ne succombâmes
+pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié veillait sur
+nous et en avait décidé autrement.</p>
+
+<p>Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon
+âme un effet salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu
+qui me frappait, je les acceptai comme un juste châtiment et les
+offris en expiation de mes crimes.</p>
+
+<p>Enfin après cinq années de souffrances indicibles, la Providence
+qui se laisse toucher par les pleurs du pécheur pénitent, nous
+envoya un ange de délivrance sous la forme d'une toute jeune
+fille. Elle était l'enfant unique du planteur qui nous avait achetés.</p>
+
+<p>Dans la journée, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon
+et moi attachés au poteau infâme. Elle avait entendu le
+contre-maître ordonner à un espèce d'Hercule, monstre de férocité
+à face humaine, de nous administrer à chacun cinquante
+coups de fouet. Elle avait vu avec horreur le sang ruisseler de
+chacune des déchirures profondes que le fouet à neuf branches
+faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres se tordre dans
+des mouvements convulsifs sous ces inénarrables douleurs, elle
+résolut alors de nous sauver.</p>
+
+<p>Elle savait d'ailleurs que nous étions parfaitement innocents de
+la faute de larcin dont on nous accusait.</p>
+
+<p>C'était ostensiblement pour punition de cette faute que nous
+avions été flagellés, tout le monde savait bien aussi dans la plantation
+que la vraie raison était que le nègre et moi nous avions
+exprimé un sentiment d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne,
+enfant du vendeur, exposée nue à la criée publique. Un
+acheteur d'esclaves menait l'enchère. C'était un vieillard aux
+regards lascifs et pleins de convoitise. La mère de cette jeune
+fille, élevée dans des sentiments catholiques, voyait avec désespoir
+le spectacle auquel on la forçait d'assister. On peut juger de ce
+qu'elle devait éprouver et de ce que j'éprouvais moi-même en
+songeant: Oh si c'était mon Angeline qui fut à la place de cette
+malheureuse!!</p>
+
+<p>Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard était l'acquéreur,
+elle était désormais son bien, sa propriété.</p>
+
+<p>Combien pourtant ne s'est-il pas trouvé d'hommes qui voyaient
+avec indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de
+l'esclavage.</p>
+
+<p>La mère, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en
+poussant des sanglots déchirants; elle la pressa sur son coeur et
+lui passa une croix autour du cou.</p>
+
+<p>Le contre-maître se précipita aussitôt vers elles, les sépara brutalement,
+envoya rouler par terre la malheureuse mère par un rude
+coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue
+au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa
+peau un sanglant sillon.</p>
+
+<p>Oh! si j'avais été libre et que j'eusse eu autour de moi mes
+braves sauvages, non, certes cet acte exécrable ne se fut pas
+accompli.</p>
+
+<p>J'allais m'élancer pour anéantir le contre-maître tant j'étais hors
+de moi, le nègre spontanément allait aussi en faire autant, mais
+nos chaînes infâmes nous retinrent. Le contre-maître vit sans
+doute le mouvement que nous fîmes, il comprit, à l'expression de
+nos figures, toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement
+recula-t-il de quelques pas. Le lendemain le nègre et moi
+étions attachés au poteau dont j'ai parlé.</p>
+
+<p>Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous étions fortement
+liés sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels
+reposaient nos chairs mises au vif par leurs affreuses cruautés,
+qu'accompagnée d'une jeune esclave, notre libératrice entra dans
+notre hutte. Elle portait une lanterne sourde, en dirigea la lumière
+vers son visage pour que nous vîmes le signe qu'elle nous faisait
+en mettant le doigt à sa bouche, de garder le silence.</p>
+
+<p>Elle s'approcha ensuite de nous, déposa des livres à notre portée,
+pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions
+et des vêtements convenables pour servir à notre déguisement.
+Elle dit ensuite quelques mois en espagnol que cette dernière
+nous traduisit: A un endroit qu'elle nous indiqua, un canot
+avait été disposé pour favoriser noire fuite. En descendant la
+rivière, nous n'aurions pas à craindre la poursuite des hommes ou
+des chiens. Un papier où la signature du planteur était contrefaite
+nous accordait un congé de deux semaines. Elle nous informa
+de plus que dans trois jours, dans le port de Charlestown, un
+bâtiment français devait mettre à la voile pour l'Europe.</p>
+
+<p>Pour comble de bienfaits notre libératrice nous remit deux
+bourses bien garnies et s'éloigna non sans que nous eussions eu
+le temps de voir son angélique figure inondée de pleurs.
+Nous suivîmes à la lettre les instructions de notre ange de salut.
+Le canot effectivement se trouvait à l'endroit désigné. Ce qu'il
+nous avait fallu déployer d'énergie, de forces morales et physiques
+pour réussir à briser nos liens et marcher jusque là est impossible
+à décrire, tant nous étions épuisés par les tortures de la
+veille.</p>
+
+<p>J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires
+anglais que les soldats obligés de subir des amputations
+capitales, disaient à l'opérateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les
+blessures et les amputations ne produisent jamais les souffrances
+que nous fait endurer le chat à neuf queues!</p>
+
+<p>Enfin la Providence sembla favoriser notre évasion, car la nuit
+était des plus sombres; tout faisait présager un orage prêt à éclater,
+ce fut effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous réussîmes
+avant que le crépuscule parut et que l'horizon s'éclaira, à
+mettre une bonne distance entre nous et ceux qui nous poursuivaient.</p>
+
+<p>Mon expérience dans la vie des bois m'avait fait connaître une
+plante dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin
+limier qui précède les dogues qu'on lance à la poursuite de l'esclave
+marron.</p>
+
+<p>Le jour, nous transportions à quelque distance dans les bois
+notre embarcation qui n'était rien autre chose qu'un canot d'écorce,
+puis, la nuit tombée, nous reprenions la rivière et notre
+frêle nacelle, poussée par le courant et nos énergiques efforts
+volait sur la surface des eaux avec la rapidité de l'alouette.</p>
+
+<p>Dans la nuit de la troisième journée, nous aspirâmes à pleins
+poumons les émanations salées de l'océan. Nous entrions dans la
+baie de Charlestown, Caroline du Sud. Là devaient commencer
+pour nous de nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre
+ce bâtiment français qui était eu partance? Nous résolûmes une
+dernière fois de risquer le tout pour le tout, et convînmes de nous
+donner la mort réciproquement si nous avions à tomber entre les
+mains de ces infâmes bourreaux qui s'appelaient des planteurs,
+possesseurs d'esclaves.</p>
+
+<p>Nous débarquâmes silencieusement dans un endroit écarté et
+prîmes une rue obscure. Nous errâmes longtemps dans cette
+rue bordée de tabagies de toute espèce, lorsqu'enfin, quelques
+accents français mêlés de jurons énergiques vinrent frapper mon
+oreille.</p>
+
+<p>Immédiatement, je donnai mes instructions au nègre, lui enjoignant
+de ne pas dire un seul mot, et de paraître dans un état complet
+d'ébriété. Nous entrâmes dans cette tabagie, nous heurtant
+l'un sur l'autre et d'une voix enrouée: "Moricaud disais-je, nous
+prenons une bordée; gare à nous! l'ancre n'est pas fixée dans les
+ports des Frères de la Côte."</p>
+
+<p>Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice
+nous avait fournis pour notre déguisement consistaient en
+chemise de toile, chapeau goudronné, vareuse de matelot.</p>
+
+<p>Oh! noble fille! sois à jamais bénie dans les tiens et tout ce que
+tu as de plus cher pour cette prévoyante attention......</p>
+
+<p>La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère
+chargée de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur
+de grog insupportable.</p>
+
+<p>Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient
+engager une rixe contre deux autres compagnons d'une taille
+colossale qui refusaient absolument de s'embarquer de nouveau
+avec eux. Certes, au moment où nous arrivâmes, la discussion
+était vive, aussi les deux camps ne nous virent-ils entrer qu'avec
+dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un air délibéré, quoique
+titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où le nègre
+et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris quelques
+instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens
+des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement.
+Ce fut leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit
+que la guerre était finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre,
+que les deux matelots récalcitrants avaient décidé de sa
+fixer dans le pays pour y cultiver des terres, que leurs engagements
+étaient terminés; ils étaient deux bretons et certes ce n'est
+pas peu dire pour l'obstination et l'opiniâtreté. Le contre-maître
+leur avait offert des gages très élevés, mais ils refusaient parce
+que leurs fiancées avaient exigé qu'ils s'établissent sur des terres et
+qu'ils abandonnassent la vie de marins.</p>
+
+<p>Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et
+bachique, une chanson française de matelot en goguettes. Les
+premières stances finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maître
+qui parlait à un des matelots qui paraissait être son homme
+de de confiance, puis il s'approcha de moi d'un air aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Hé! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement,
+il me vient à l'idée que tu as déjà bouliné dans des parages de la
+France!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui répondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et
+moi nous en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui
+un véritable terrien. Je fis un geste d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le
+comptoir, on n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères
+de la Côte!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes
+frères, buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions
+encore dans les mêmes eaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus
+enrouée, mais d'abord vos civilités; pour le moricaud, ajoutais-je
+en me tournant vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il
+ne peut plus parler.</p>
+
+<p>Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous
+étions en pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et
+cinglions à toutes voiles vers la France.</p>
+
+<p>Nons étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me
+fit inviter à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux
+marin, avait conservé le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme
+bien élevé et poli, du véritable capitaine français. Aimé et respecté
+des passagers de son bord, il l'était encore plus, s'il était
+possible, de ses matelots.</p>
+
+<p>Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma
+vie de guerrier où comme chef sauvage, j'avais combattu à côté
+des siens dans les colonies ou à bord de <i>La Brise</i>. Je lui montrai
+les témoignages de ma valeur que je possédais quand à l'assaut
+ou à l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers.
+Il avait une idée vague du désastre de <i>La Brise</i> et m'en fit redire
+les détails. Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures
+le mirent dans un état d'émotion considérable.</p>
+
+<p>A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et
+m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers
+et à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des
+preuves irrécusables.</p>
+
+<p>De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards
+de tout l'équipage, et si quelquefois le nègre et moi nous mîmes
+la main à la manoeuvre, c'était plutôt pour aider volontairement,
+car chacun, à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière
+tout-à-fait respectueuse et amicale.</p>
+
+<p>Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me
+séparer de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au
+capitaine tout l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me
+donnât l'assurance qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait
+faire vers les rives de sa terre natale. Pour moi le chemin de
+Boston au Canada m'était parfaitement connu.</p>
+
+<p>Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers même
+l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux.
+Ainsi nous quittâmes après les plus affectueuses expressions
+d'amitié et de bons souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement
+la main que le capitaine me dit adieu, j'étais devenu son ami dans
+le voyage.</p>
+
+<p>J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une
+circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le
+même port de mer où j'étais, qu'il avait effectivement débarqué
+mon malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre
+natale.</p>
+
+<p>Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un
+de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et
+me témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le
+pied à terre, il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il
+avait été exilé, vint baiser la main de chacun des matelots qui
+l'avait conduit, puis poussant un cri d'un bonheur indicible, il
+s'élança vers les bois où ils le perdirent de vue!!</p>
+
+<p>Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques-uns des
+matelots qui avaient conduit le canot.</p>
+
+<p>Un mois après mon débarquement à Boston, j'étais aux Trois-Rivières.
+Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont
+ma vie si tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le
+témoin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE MEURTRE.</h3>
+
+<p>En y débarquant, le premier homme que je rencontrai face à
+face poussa un wooh! de surprise, ses yeux s'arrêtèrent sur moi
+avec une terreur et un étonnement indicibles. Il allait prendre la
+fuite, peut-être, lorsque je l'arrêtai en l'appelant par son nom.
+C'était un chef sauvage, lui aussi d'une tribu Souriquoise, nos
+alliés, et était l'ami le plus intime et le frère d'armes d'Attenousse.
+L'Ours Gris, dit-il d'une voix frémissante, est-ce toi ou ton esprit
+que le génie du bien envoie pour sauver Attenousse? Oh! si c'est
+toi, notre frère n'a plus rien à craindre, car tu peux tout. Le Dieu
+des blancs est grand, plus fort que ceux que ma tribu vénérait
+avant l'arrivée du Père à la Robe Noire ajouta-t-il, comme se parlant
+à lui-même.</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles, Anakoui élevait ses yeux vers le ciel
+et versait des pleurs d'espérance.</p>
+
+<p>Hélas! les guerres sanglantes avaient laissé sur la figure de ce
+malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de
+notre civilisation; il avait la figure balafrée en tous sens et de plus,
+il avait perdu un bras.</p>
+
+<p>Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant
+les moyens de destruction que le siècle nous apporte, et combien
+doivent-être heureux ceux qui, nouveaux Caïns, ne demandent pas
+mieux que de tuer ou mutiler leurs frères!!!</p>
+
+<p>Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans
+un état de fiévreuse agitation. Véritablement, je crus qu'il était
+devenu fou, tant grande était son exaltation. Enfin, je le pris par
+la main et nous allâmes nous asseoir sous les grands arbres qui
+bordaient naguère encore, les charmants coteaux du rivage St.
+Laurent aux Trois Rivières.</p>
+
+<p>Ce fut alors, qu'après avoir donné cours à son émotion, exprimée
+par des paroles incohérentes, que j'entendis, avec stupeur, le récit
+des événements qui s'étaient passés pendant mon absence. En voici
+le résumé:</p>
+
+<p>Le désastre de <i>La Brise</i> avait été publié à son de trompe par les
+vainqueurs. La nouvelle en était venue dans la colonie avec la
+rapidité et l'exactitude que comportent toujours un bruit fâcheux
+ou une mauvaise nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais
+celui-là était le seul, c'était un jeune canadien qui prétendait avoir
+fait partie de l'équipage de La Brise et avoir échappé vivant de
+cette malheureuse croisière avec un chef sauvage. Il ajoutait que
+ce chef et lui avaient été amenés en esclavage dans des directions
+diverses. Lui avait été dirigé sur une plantation au bord de
+la mer, et c'est à cette circonstance qu'il dût son évasion; s'étant
+jeté à la nage et ayant gagné un vaisseau européen qui était en
+partance. On sait qu'alors c'était un asile inviolable pour un blanc.
+Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que moi, il
+a été vendu à un bien plus haut prix et a été envoyé dans la profondeur
+des terres, il doit être mort depuis longtemps d'après le
+rapport de nègres marrons qui s'étaient échappés de la même
+plantation, car jamais maître plus féroce et plus barbare ne pouvait
+faire subir de plus mauvais traitements à ses esclaves, aussi
+en était-il réputé parmi eux comme un monstre odieux de cruauté.</p>
+
+<p>Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que
+Baptiste leur affirmait être vraie en tous points. Grand donc fut
+l'étonnement d'Anakoui, lorsqu'à mon tour, je lui assurai qu'elle
+était de la plus exacte vérité.</p>
+
+<p>Mais j'étais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre,
+crainte de blesser sa susceptibilité indienne. Quelles angoisses
+néanmoins ne ressentais-je pas à la pensée d'Angeline dont le souvenir
+était venu à chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser
+mon cerveau depuis cinq longues années.</p>
+
+<p>Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je,
+qu'est-elle donc devenue? je frémissais dans l'appréhension de sa
+réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi, mon frère, me répondit Anakoui, je vais tout te
+dire: "Un des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons
+d'armes que tu as bien connu autrefois lorsque tu étais plus jeune,
+est revenu de la guerre trois mois après être parti à la tête de ses
+braves guerriers. Pas un seul d'entre eux n'est arrivé dans la tribu
+sans montrer avec orgueil d'honorables blessures.</p>
+
+<p>"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mère,
+avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima
+par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauvé la vie lors de
+l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il
+était bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvée des poursuites
+et des persécutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait
+été élevée par toi aux récits des actes de bravoure et d'héroïsme.</p>
+
+<p>"Le missionnaire, continua Anakoui, chargé par toi de retirer
+les fonds pour procurer le confort aux deux femmes laissées sans
+autres secours que la procuration que tu lui donnais, n'est pas
+revenu s'asseoir dans nos foyers. Elles ont donc manqué de tout
+et le père à la <i>Robe Noire</i> ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans
+la prison où il est venu d'après l'ordre de l'Évêque, son grand chef
+consoler et prendre soin des malheureux prisonniers."</p>
+
+<p>"Maintenant, mon frère, ne m'interromps pas, les moments sont
+précieux."</p>
+
+<p>"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyèrent toutes
+espèces de misères et de privations et ne durent leur subsistance
+qu'à la charité des sauvages dont les bras débiles ne pouvaient plus
+porter les armes et qui pourtant avaient été préposés aux soins des
+femmes et des enfants. Enfin, Attenousse arrivé, l'abondance régna
+dans leur cabane, il pourvut amplement à leur bien-être et ce ne
+fut que deux ans après ton départ, n'ayant reçu aucune nouvelle
+de toi, malgré les informations toujours infructueuses que nous
+apprîmes de toutes parts, que se trouvant seule, isolée et sans protection
+sur la terre, te croyant mort, Angeline consentit à épouser
+l'unique homme qu'elle eut jamais aimé après toi. Cet homme
+c'est Attenousse."</p>
+
+<p>Puis, comme s'il eût craint d'exciter ma colère, Anakoui ajouta:
+"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission
+et c'était pour se débarrasser des persécutions de l'infâme
+Paulo qui la tourmentait sans cesse dans les moments où Attenousse
+et sa mère s'absentaient."</p>
+
+<p>"Tout alla pour le mieux dans le jeune ménage. Deux ans et
+demi après leur union, une petite fille est venue prendre place
+auprès d'eux. Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient
+tour à tour pour l'embrasser. La mère, la grand'mère, la pressaient
+à tous moments dans leurs bras. Ils étaient alors heureux et rien
+ne venait troubler leur bonheur, Paulo étant disparu; mais le
+génie du mal dont il était l'instrument planait sur la demeure de
+nos amis."</p>
+
+<p>"Il y a, comme tu le sais, à une quinzaine de lieues du campement,
+une rivière qu'on appelle la Rivière aux Castor. Ses bords
+sont très giboyeux. La marte, le vison, le pékan et le loup-cervier
+s'y trouvent en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent
+se désaltérer dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs
+tout cela."</p>
+
+<p>"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, résolut d'aller y chasser
+pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient réciproquement
+et sans arrière-pensées."</p>
+
+<p>"Ils tendirent des pièges aussitôt arrivés dans cet endroit. La
+journée du lendemain se passa à choisir les places les plus avantageuses
+pour parcourir la forêt et à dresser un camp. Attenousse à
+bonne heure le surlendemain s'était levé pour aller examiner leurs
+trappes. Il lui fallait pour cela, parcourir une grande distance et
+son compagnon qui n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il
+partit."</p>
+
+<p>"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi à dépecer
+à son déjeuner quelques pièces de venaison; sur le manche était
+sa marque comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler,
+il oublia de le remettre dans sa gaine."</p>
+
+<p>"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un désordre affreux
+existait dans la cabane. Une lutte désespérée et sanglante avait dû
+avoir lieu, car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes
+fraîches."</p>
+
+<p>Son malheureux compagnon, étendu par terre, râlait les derniers
+soupirs de l'agonie. Un couteau était enfoncé dans sa poitrine.
+Attenousse s'élança aussitôt, arracha l'arme de la blessure et vit
+avec stupeur que c'était le sien. Au moment où il le rejetait avec
+horreur, des éclats de rire se firent entendre, en se retournant, il
+aperçut la figure de l'odieux Paulo avec deux autres figures également
+patibulaires qui le contemplaient en poussant des ricanements
+d'enfer.</p>
+
+<p>Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces
+du sang de leur victime. Ils en avaient mêmes les mains rougies.</p>
+
+<p>Attenousse demeurait anéanti.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, un des scélérats s'avança, saisit le couteau, le
+retourna en tous sens, le montra à ses deux associés et tous trois
+sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques,
+proférant des paroles de menace et emportant avec eux l'arme
+fatale.</p>
+
+<p>Mais dans des natures fortes et énergiques comme était celle du
+mari d'Angeline, la réaction se fait vite.</p>
+
+<p>Il se mit à leur poursuite, après avoir suspendu toutefois le cadavre
+de son ami pour le mettre à l'abri des bêtes fauves en attendant
+que quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le déposer dans le
+cimetière de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps
+de mettre une bonne distance entre eux et lui.</p>
+
+<p>Grand fut l'émoi à la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces
+bons sauvages, car la victime était très estimée par tout le monde.</p>
+
+<p>On assembla un conseil, et il y fut décidé qu'un parti de chasseurs
+irait immédiatement chercher le corps du malheureux, tandis
+qu'Attenousse, accompagné de tout ce qu'il y avait de plus
+respectable dans la tribu, se rendrait faire sa déposition devant un
+juge de paix.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE JUGE DE PAIX.</h3>
+
+<p>Était-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
+quelquefois, prescience chez l'homme? Voilà la question que je
+me suis posée depuis en pensant au récit, de mon ami Anakoui.</p>
+
+<p>Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa
+vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti
+qu'il ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées,
+des larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste
+et préoccupé en parlant.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent
+immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils
+furent reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de
+tête, avec une bouche édentée et des manières grossières et impérieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu
+sur le bord de la Rivière aux Castors.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement à Attenousse?</p>
+
+<p>Celui-ci se nomma sans défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
+puisque tel est votre nom.</p>
+
+<p>Ce juge de paix s'appelait Justitia
+Bélandré. C'était un homme stupide et grossier comme nous
+l'avons dit, ignorant et fanatique au suprême degré et par là même
+bouffi d'orgueil.</p>
+
+<p>Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il
+s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
+élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justifia.
+Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi
+vil et méprisable que lui. C'était son rapporteur: son nom était
+José. Leur secrétaire à tous deux était un nommé Vergette.</p>
+
+<p>Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître
+Attenousse.</p>
+
+<p>Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au
+bout de quelque temps, escorté de sept à huit hommes.</p>
+
+<p>C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés
+et qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était
+si lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il
+prononça lentement,: "Attenousse, d'après des dépositions qui
+m'ont été faites ce matin, par trois hommes respectables de votre
+tribu, vous êtes accusé de meurtre pour lequel vous venez en
+accuser d'autres qui, à mon idée, sont innocents; je suis convaincu
+d'après leur témoignage, que vous êtes certainement le meurtrier.
+J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à la prison des Trois-Rivières,
+c'est en cet endroit où vous subirez votre procès, la cour
+devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont assignés par
+moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus et
+Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
+votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la
+plus forte qu'il puisse y avoir contre vous."</p>
+
+<p>"Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il
+en promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à
+vous d'essayer à résister ou à fuir, car je vous fais lier pieds et
+poings."</p>
+
+<p>En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans
+doute à quel homme il avait affaire, car il haussa dédaigneusement
+les épaules en disant: "Pourquoi donc chercherais-je à fuir
+comme un vil assassin? Ce que je désire, c'est d'être confronté avec
+mes accusateurs." Les autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent
+protester de l'innocence d'Attenousse et certifier de son bon
+caractère, en en même temps qu'ils s'offraient de prouver la scélératesse
+de Paulo et de ses complices. D'un geste solennel et impérieux,
+le juge, comme on le pense bien, s'y refusa, leur ordonnant de
+laisser la salle et, commandant à ceux qu'il avait choisi pour conduire
+Attenousse de se mettre en route immédiatement.</p>
+
+<p>Or dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un
+incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit
+d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander
+des hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain
+magistrat et ces hommes devaient obéir sous peine d'une forte
+amende ou de la prison.</p>
+
+<p>Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances
+bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes
+qui étaient, nourris et payés aux dépens du gouvernement pour
+remettre le prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la
+plus rapprochée.</p>
+
+<p>Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société
+qui exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une
+teinte d'instruction, avait été nommé à la charge de magistrat
+stipendiaire.</p>
+
+<p>Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due,
+mais aux intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut
+placées.</p>
+
+<p>On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient
+pas de s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le
+fleuve, gagner le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et
+la pêche au lac St. Jean.</p>
+
+<p>La distance était à peu de différence près de cet endroit de Québec
+ou Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène
+que nous voyons.</p>
+
+<p>La ville des Trois-Rivieres était alors un entrepôt considérable
+pour le commerce de pelleteries; c'était le rendez-vous des trafiquants
+et des sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les
+canots chargés de fourrures y venaient chaque année, avait la
+tranquillité qu'elle a aujourd'hui, aussi l'arrivée d'un meurtrier
+comme Attenousse y produisit-elle grande sensation.</p>
+
+<p>Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant
+contre lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.</p>
+
+<p>Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre
+les imprécations de cette foule.</p>
+
+<p>Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme
+au bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'affirmation du magistrat
+qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement
+pas à son premier meurtre.</p>
+
+<p>Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il
+y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres,
+que c'était un véritable démon incarné; aussi tremblait-on à l'idée
+qu'il pourrait s'échapper.</p>
+
+<p>Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature
+à préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi
+s'en ressentir dans leurs décisions.</p>
+
+<p>Il eut été difficile cette nuit là à tout étranger d'obtenir l'hospitalité
+dans la ville, tant les portes étaient solidement barricadées
+et tant la frayeur était grande.</p>
+
+<p>Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé
+depuis quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné
+à être pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures
+au matin; vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.</p>
+
+<p>Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
+avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je
+l'ai dit, je n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de
+l'après midi.</p>
+
+<p>Où est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond.
+Anakoui me l'indique, je m'élançai l'oeil en feu, la figure empreinte
+d'anxiété vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder
+le pardon de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice.
+Je voulais lui dire quel était le caractère, de son infâme
+accusateur. Mon témoignage ne devait pas lui être suspect puisque
+je portais sur moi les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient
+donnés les premiers officiers français qui commandaient les armées
+où j'avais combattu pour ma bravoure et les services que je leur
+avais rendus. Je les portais sur ma poitrine écrits sur parchemin.
+Je voulais de plus lui raconter ce que j'avais souffert dans l'esclavage
+pour servir les français et je croyais que sans doute, il
+m'écouterait.</p>
+
+<p>Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les
+rues, j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux
+ami l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès
+de ma démarche.</p>
+
+<p>Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance ou
+plutôt par la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un
+fou forcené. Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans
+cet état que je me présentai à la porte de la demeure du Gouverneur.</p>
+
+<p>Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée. Je veux
+voir le gouverneur, disais-je à toutes les objections qu'on me faisait
+et je m'avançais toujours.</p>
+
+<p>Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent;
+qu'avec les plus grands efforts.</p>
+
+<p>J'étais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
+s'avança sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause
+de ce vacarme.</p>
+
+<p>C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-être
+à votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'écriai-je,
+enjoignant les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui
+vient implorer quelques instants d'audience.</p>
+
+<p>Il veut vous tuer, s'écrièrent plusieurs voix et on se précipita
+nouveau sur moi.</p>
+
+<p>La surexcitation dans laquelle j'étais décuplait mes forces, je
+renversai les gardes et m'élançai sur le haut de l'escalier, là je
+m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
+contenir de sanglots, mon âme de supplications et de désespoir
+furent employés pour obtenir une entrevue ne dut-elle même
+durer que cinq minutes.</p>
+
+<p>Mais au moment où mes lamentations devaient être des plus
+déchirantes et des plus pressantes, pour toute réponse je fus saisi
+et garrotté.</p>
+
+<p>Alors mes forces m'abandonnèrent complètement et un affreux
+découragement s'empara de moi. Dans cet état, on me conduisit
+à la prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on
+m'enchaîna comme un misérable malfaiteur.</p>
+
+<p>Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de
+mon complet anéantissement, car depuis le palais jusqu'à la prison,
+j'avais perdu l'usage de tous mes sens.</p>
+
+<p>La fraîcheur du cachot me ramena aux sentiments de la réalité.</p>
+
+<p>La prison des Trois-Rivières, comme toutes celles de ces temps
+était une bâtisse à deux étages. La lumière ne filtrait dans les
+cellules que par un étroit soupirail grillé de niveau avec le plafond,
+elle ne pouvait se faire jour qu'à travers un épais rideau de
+poussière et de fils d'araignées. Les murs suintaient l'humidité
+de toutes parts, un monceau de paille pourrie répandait une odeur
+infecte quelques crampons de fer rivés aux murs auxquels étaient
+attachées de fortes chaînes avec des menottes qu'on me passa aux
+pieds et aux mains, tel était l'intérieur de tous les cachots. Tous
+rapports avec l'extérieur ne se faisaient que par un guichet d'une
+petite dimension par où le geôlier venait passer aux prisonniers
+l'écuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'étaient pas enchaînés;
+dans l'autre cas, ces aliments étaient déposés près d'eux, celui
+qui les apportait pénétrait dans la cellule ou plutôt dans le cachot.
+C'est à peine si cette nourriture pouvait soutenir ces pauvres malheureux
+pendant une quinzaine de jours.</p>
+
+<p>Voilà ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitôt
+les criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition
+avant que d'avoir subi leur procès.</p>
+
+<p>Toutes ces réflexions je les fis dans un instant, puis tout à coup
+se présenta à mon esprit l'exécution d'Attenousse, qui devait avoir
+lieu le lendemain et moi qui était si près de lui, moi dont la poitrine
+était couverte de blessures et dont la voix était si puissante,
+quand j'étais libre, auprès des officiers français et du Gouverneur
+en chef, qui tous me connaissaient particulièrement, je ne pouvais
+rien faire pour lui. Oh! alors je bondissais comme un lion dans
+sa cage, je faisais des efforts surhumains pour conquérir ma liberté,
+je m'élançais au bout de mes chaînes et faisais de telles tractions
+qu'elles ébranlaient presque le mur vermoulu de mon cachot. Je
+poussais des cris, des rugissements qui n'avaient rien d'humain et
+qui devaient retentir dans les recoins les plus éloignés de l'édifice,
+mais tout était inutile et l'heure fatale avançait avec une effroyable
+rapidité.</p>
+
+<p>Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
+morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment
+où l'idée d'une prière me vint à l'esprit.</p>
+
+<p>Je tombai à genoux et priai avec toute la ferveur dont mon âme
+était capable.</p>
+
+<p>Cette prière sans doute fut écoutée du Ciel, car bientôt des pas
+lents et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journée
+retentirent de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une
+fois d'un accent désespéré. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles
+de ceux à qui elle s'adressait. Les pas s'arrêtèrent à la porte de
+mon cachot et une voix pleine d'onction et de tristesse demanda
+à celui qui l'accompagnait qui appelait ainsi.</p>
+
+<p>Ces un fou furieux, répondit celui à qui la question était posée,
+il a voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, m'écriai-je avec force. Qu'on veuille seulement
+m'entendre, mon témoignage peut sauver de la mort un innocent.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la même voix douce mais
+ferme cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites rien, monsieur l'Abbé, il est capable de vous
+tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, répéta la voix plus fermement encore. La clef grinça
+dans la serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un
+prêtre vénérable dont la chevelure blanche comme la neige retombait
+en rouleau sur ses épaules. Il avait à la main un flambeau
+qu'il déposa près de moi d'un air calme et paternel.
+Sa figure portait un caractère de grandeur et de sérénité empreinte
+dans ce moment d'une indicible tristesse.</p>
+
+<p>A sa vue, je tombai à genoux et joignant les mains je m'écriai
+dans un état de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu,
+merci".</p>
+
+<p>Le prêtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation,
+il s'avança encore plus près de moi et me prenant les deux mains
+avec bonté me dit d'une voix grave et sympathique:</p>
+
+<p>"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frère, ou vous souffrez
+encore beaucoup." Je ne pus lui répondre un seul mot, mais à
+l'altération de mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire
+se passait en moi. Il alla alors fermer la porte, ôta le léger
+manteau qui était jeté sur ses épaules, le plia en quatre, la déposa
+sur ma couche, s'assit lui-même à côté sur la paille humide et
+avec une douce autorité m'obligea de prendre place sur ce siège
+qu'il m'avait improvisé, puis, prenant une de mes mains, il me dit
+avec bonté: "Que puis-je faire pour vous mon frère? Une malheureuse
+victime innocente des lois humaines dort du sommeil du
+juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc demeurer
+quelques instants auprès de vous, parlez, en quoi puis-je vous être
+utile".</p>
+
+<p>Oh! c'est alors que je soulageai mon âme du poids énorme qui
+l'écrasait depuis si longtemps en lui faisant, aussi brièvement que
+possible, la confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
+qui avaient lié mon existence avec celles de Paulo,
+Angelina et d'Attenousse. Je fis la peinture des caractères de
+ces deux hommes, je m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui
+parlai des combats auxquels j'avais eu part et lui montrai, à l'appui
+de mes paroles, les cicatrices qui couvraient ma poitrine et tirai
+de mon sein les parchemins qui m'avaient été donnés.</p>
+
+<p>Quand j'eus fini de parler, le prêtre s'approcha de la lumière,
+examina mes parchemins un instant, puis, saisissant tout à coup
+le flambeau, il vint le présenter devant ma figure: Hélika! Monsieur
+Odillon! nous écriâmes-nous spontanément et nous tombâmes
+dans les bras l'un de l'autre. Je le suppliai alors, me mettant
+à ses genoux, de sauver Attenousse. Le bon prêtre m'embrassa
+avec effusion, je sentis ses larmes couler de mes joues, mais il me
+dit d'une voix profondément émue et en secouant la tète: "Hélas!
+je crains qu'il ne soit malheureusement trop tard, j'ai déjà fait
+tout ce qui était en mon pouvoir, car je le connais depuis longtemps
+et le sais parfaitement innocent, néanmoins je vais encore tenter
+l'impossible pour y parvenir."</p>
+
+<p>Au même moment, un des guichetiers vint doucement gratter à
+la porte du cachot, sur l'invitation du prêtre, il entra.</p>
+
+<p>Est-il éveillé? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondément
+affligée.</p>
+
+<p>Non, mon père, répondit celui-ci avec respect, je viens vous dire
+qu'il repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement
+ses lèvres se sont entr'ouvertes pour laisser échapper les noms de
+sa mère, de sa femme et de son enfant dont il nous a parlé si souvent
+depuis qu'il est ici; il a dit aussi ces mots: Oh! père Hélika!
+si tu vivais encore.</p>
+
+<p>Le prêtre tout ému se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion,
+mes sanglots m'empêchaient d'articuler une seule syllabe;
+"Courage, me dit-il, priez et espérez. Soumettons-nous dans tous
+les cas aux inscrutables desseins de la Providence; dans une heure,
+je serai de retour."</p>
+
+<p>La lueur blafarde du crépuscule du matin scintillait péniblement,
+déjà depuis quelque temps, à travers le sombre vitreau
+grillé de mon cachot et l'exécution devait avoir, lieu à six
+heures.</p>
+
+<p>Les ouvriers qui avaient travaillé à dresser l'échafaud avaient;
+terminé leur tâche funèbre, car on n'entendait plus les coups de
+marteau. De plus, le murmure du dehors, comme celui d'une
+foule qui s'occupe avec indifférence des intérêts les plus mercenaires
+dans ces moments solennels, parfois même un éclat de rire
+mal étouffé arrivait à mon oreille attentive, aiguisée et inquiète;
+je frémissais en songeant que déjà on se rendait pour choisir
+la meilleure place afin de savourer plus longtemps les dernières
+palpitations d'un corps humain suspendu au bout d'une
+corde.</p>
+
+<p>Je supputai qu'il pouvait être alors quatre heures et demie.</p>
+
+<p>Jamais je ne saurais vous dépeindre les angoisses, les tortures,
+les inexprimables douleurs, les anxieuses espérances que chaque
+minute m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.</p>
+
+<p>Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
+cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
+était accompagné de deux tourne-clefs.</p>
+
+<p>J'ai enfin pu pénétrer auprès du Gouverneur après des peines
+sans nombre me dit-il tristement.</p>
+
+<p>Il paraît qu'il a failli être assassiné hier soir et il a noyé sa
+frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donné sa parole qu'il
+allait envoyer immédiatement l'ordre d'un sursis. Il a refusé de
+m'en charger tant il est encore abasourdi, mais il consent néanmoins
+à ce qu'on vous ôte vos fers et permet que vous communiquiez avec
+Attenousse?</p>
+
+<p>Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me délivrait
+de mes fers, qu'on met plus d'empressement souvent à condamner
+ses semblables qu'à sauver un innocent.</p>
+
+<p>Ce fut d'un pas défaillant qu'accompagné de monsieur Odillon
+et d'un guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque
+nous entrâmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas
+l'éveilla. En m'apercevant, il s'élança au bout de ses chaînes et
+nous nous tînmes longtemps embrassés. "Angeline, mon entant,
+et ma vieille mère, me demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont
+elles devenues?" Je ne pus lui répondre, je me sentais, étouffé sous
+le poids, de tant d'émotions. Alors monsieur Odillon vint à mon
+secours, il lui raconta en quelques mots les principaux incidents
+qui m'étaient advenus depuis mon départ à bord de la corvette, <i>La
+Brise</i>.</p>
+
+<p>Puis nous lui fîmes part de l'assurance que le Gouverneur avait
+donné de l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutâmes que
+peu de foi et que nous ne conservâmes nous-mêmes aucun espoir,
+Tout est bien fini pour le pauvre guerrier sauvage, nous répondit-il,
+en secouant tristement la tête.</p>
+
+<p>Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mère et
+son enfant, mais elles étaient là-haut, dans la demeure du Grand
+Esprit, c'est donc qu'il les reverra désormais.</p>
+
+<p>L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
+n'arrivait pas. Nous laissâmes tous le cachot à l'exception de
+monsieur Odillon qu'Attenousse désirait entretenir quelques instants.</p>
+
+<p>Dix minutes après, la porte s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer
+de nouveau. La figure de monsieur Odillon était empreinte de tristesse,
+celle d'Attenousse était calme et sérieuse.</p>
+
+<p>A fûmes nous auprès d'eux que la cloche de la prison se
+fit entendre. J'écoutai en frémissant: hélas! c'étaient des glas qui
+invitaient les âmes charitables à unir leurs prières à celles du
+prêtre qui allait offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'âme de
+celui qui devait mourir. En effet, quelques instants après, revêtu
+de sacerdotaux, il commençait une Messe de Requiem
+et sa voix émue s'arrêtait de temps en temps pour dominer son
+émotion pendant que les sanglots des assistants troublaient seuls
+le silence.</p>
+
+<p>Au moment de la communion, le prêtre voulu adresser quelques
+paroles, maïs il ne put le faire que difficilement à travers ses sanglots.</p>
+
+<p>Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par
+excellence a été mis à mon injustement, faites-lui donc généreusement
+le sacrifice de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre,
+pour sauver les coupables. Voici mon frère, le pain des forts
+qui va vous soutenir dans le moment où Dieu va vous appeler
+à lui."</p>
+
+<p>Ce fut tout ce qu'il put dire.</p>
+
+<p>Attenousse reçut l'eucharistie avec une ferveur angélique, lui
+seul n'était pas ému.</p>
+
+<p>Après la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement
+de l'Extrême-Onction.</p>
+
+<p>Et le sursis n'arrivait pas.</p>
+
+<p>A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'était le bourreau
+qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prêtre
+regarda à sa montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris
+de suite que tout espoir était perdu.</p>
+
+<p>En trébuchant, je réussis à me jeter une dernière fois au cou de
+mon malheureux ami. Dans l'état d'extrême souffrance où j'étais, je
+ne pus que distinguer ces quelques paroles: "Père Hélika, je te
+confie ma vieille mère, ma pauvre femme et ma chère petite fille;
+sois leur protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au
+plus tôt mes derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."</p>
+
+<p>Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement
+supporté par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siège dans
+une autre chambre plus loin.</p>
+
+<p>Peu d'instants après, je fus tiré de mon état de torpeur par des
+bruits de pas dans le corridor. C'était le cortège funèbre qui défilait,
+je le suivis machinalement.</p>
+
+<p>La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'était le dernier
+glas.</p>
+
+<p>Attenousse, les mains liées derrière le dos et la corde au cou dont
+le bourreau tenait l'autre extrémité, s'avança, d'un air calme, jusque
+sur le bord de l'échafaud.</p>
+
+<p>La foule était immense, les rires et les chuchotements cessèrent,
+le spectacle allait commencer. Le condamné se mit à genoux,
+répéta les prières des agonisants après Monsieur Odillon, puis se
+levant, il dit d'une voix ferme: "Avant que de paraître devant
+Dieu, je déclare de la manière la plus solennelle que je suis entièrement
+innocent du crime pour lequel on m'ôte la vie. Je demande
+pardon à tous ceux à qui j'ai pu faire du mal sans le savoir et pardonne
+de tout coeur à ceux qui m'en on fait." Il ajouta en se
+tournant fièrement vers la foule: "le coeur du guerrier sauvage
+est inaccessible à la peur. Son chant de mort ne sera pas celui de
+ses pères, mais celui de la religion de sa femme et de son enfant
+qu'un missionnaire leur apprit à répéter à l'enterrement de leurs
+frères." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque
+beauté il entonna son <i>Libera</i>.</p>
+
+<p>Je crois encore, après quinze ans de ces événements, entendre
+chacune de ces notes qui retentissent dans mon âme avec le
+glas funèbre que la brise du matin nous apportait, du toutes les
+cloches de la ville.</p>
+
+<p>Son chant funèbre terminé, il se mit de nouveau à genoux,
+embrassa pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui présenta,
+le bonnet fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre.
+C'était la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant même, le cri
+"grâce" retentit. Un officier à cheval agitant un papier débouchait
+au coin de la prison.</p>
+
+<p>Ce cri produisit un choc électrique. La foule se précipita vers
+l'échafaud, la corde fut coupée par vingt couteaux, mais hélas!...
+il était trop tard... les vertèbres avaient été disloquées et la mort,
+par conséquent, instantanée!!!!......</p>
+
+<p>La justice des hommes comme on le dit généralement était
+satisfaite...........</p>
+
+<p>Des médecins furent appelés en toute hâte. Ce que l'art put tenter
+fut vainement employé pour lui rendre la vie. Pendant ce
+temps, la foule anxieuse, la tête découverte, consultait avec angoisse
+la figure des médecins pour tâcher de découvrir s'il n'y avait pas
+encore quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci déclarèrent qu'il était
+bien mort, que tout était fini, toutes les poitrines se soulevèrent,
+il y eut un long murmure de pitié et bien des yeux laisserent
+couler des larmes.</p>
+
+<p>Cependant au milieu du silence général, Anakoui s'approcha de
+Monsieur Odillon et désignant du doigt quatre hommes à figure
+imbécile, "voici, lui dit-il, quatre des jurés qui ont condamné à mort
+mon malheureux frère. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont
+pas acquitté quand des témoins ont déclaré avoir entendu les trois
+scélérats concerter leur plan d'accusation contre lui, les avoir vu
+de plus essayer à faire disparaître sur leurs habits et leurs mains
+des taches de sang; et qu'un autre du nos frères les avait vus sortir
+ensanglantés de la hutte quelque temps avant qu'Attenousse y
+soit entré."</p>
+
+<p>Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi
+dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A
+la suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda
+comment il se faisait qu'ils eussent trouvé Attenousse coupable de
+meurtre quand le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé
+fortement sur cette partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement
+prouvé, qu'il s'était de plus étendu sur la crédibilité des
+témoins à décharge et sur leurs bons caractères attestés par tous
+ceux qui les connaissaient. Il avait ajouté que des témoignages
+non moins irrécusables affirmaient que les accusateurs n'étaient
+rien autre que des repris de justice.</p>
+
+<p>Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: Faites
+excuse, monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient
+les uns les autres.</p>
+
+<p>Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le
+juge avait dit; de là leur erreur.</p>
+
+<p>Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses
+deux mains avec découragement, par votre ignorance, vous êtes
+cause de la mort d'un innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander
+compte de la mission que vous aviez à remplir et de la manière
+dont vous l'avez fait.</p>
+
+<p>Après ces mots, ils restèrent atterrés pendant quelque temps et des
+murmures de plus en plus menaçant commencèrent à s'élever
+dans la foule. Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-même
+avant le procès nous avait assuré qu'il était certainement coupable.
+Le voilà demandez-lui pourquoi il nous a mis sous cette impression?"
+Il désignait en même temps Bélandré qui allongeait le cou
+et essayait de saisir quelques paroles de ce qui se disait.</p>
+
+<p>Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
+assisté à l'exécution sortirent leurs couteaux et s'élancèrent dans la
+direction que le juré avait signalé. Bélandré comprit l'immensité
+du danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
+poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce à l'agilité de
+ses jambes et à la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en
+peu de temps entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du
+gouverneur et les portes du palais.</p>
+
+<p>Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
+alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue
+empoisonnée.</p>
+
+<p>Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi
+fait un fort mauvais parti aux jurés.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de juré
+soit d'une date bien postérieure à celle où les évènements qui sont décrits
+sont sensés se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se permettre cet
+anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en considération du
+motif qui le lui a fait commettre. Sans être en aucune manière contre ces
+deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler qu'elles comportent
+parfois de graves inconvénients et occasionnent souvent d'irréparables
+malheurs. Il suffit d'assister à une séance d'une de ces cours de Juge de
+Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un homme, souvent dépourvu
+de toute éducation et quelquefois même du plus gros bon sens s'éveille un
+bon matin tout étonné de recevoir une commission de juge de paix.
+Il le doit quelquefois à l'appui qu'il a donné à un candidat heureux. De
+suite le voilà grand personnage, il devient un tyranneau de paroisse. Il y
+a bien assez souvent pourtant de graves difficultés, car à peine peut-il
+réussir quelquefois à signer son nom d'une manière lisible. Il est obligé
+de se faire lire la loi par un voisin complaisant, sauf à l'interpréter
+comme il l'entendra plus tard. Ces décisions, pour les parties lésées sont
+presqu'aussi sans appel que celles des commissaires pour les décisions des
+petites causes puisque le malheureux plaideur a à payer, le plus souvent,
+une somme au dessus de ses moyens pour lever un <i>certiorari</i> et obtenir
+justice. Nous en connaissons même et le nombre en est plus grand qu'on ne
+pense, qui ne voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des
+ressentiments personnels ou politiques, amené à leur tribunal. Ceux-là à
+coup sûr sont invariablement condamnés. Tous les Juges de Paix ne sont sans
+doute pas de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
+la Commission de la Paix ait besoin d'être révisée soigneusement. Les
+inconvénients qu'on rencontre dans l'institution de Juré sont plus grandes
+encore. En effet, si vous avez une cause d'une légère importance pour une
+affaire pécuniaire vous allez la confier à un avocat qui jouit de la plus
+haute considération et dont la science et le jugement sont parfaitement
+reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort vous êtes
+obligés de vous en rapporter aux jugement d'hommes préjugés quelquefois et,
+de plus, souvent dénués du plus gros bon sens. Joignez à cela l'esprit de
+nationalité, les traductions imparfaites au corps de juré, des témoignages
+rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas, la longueur des
+questions et transquestions posées aux témoins et vous aurez une idée du
+verdict que peuvent rendre ces hommes fatigués et ennuyés par la durée des
+plaidoyers. De plus, il est très rare, qu'aucun d'eux ne prenne des notes.
+Ils n'ont donc pour se guider dans leurs décisions que l'exposé du Juge
+qu'ils écoutent souvent d'une manière distraite et qui n'est que le résumé
+des témoignages contradictoires qui ont été donnés, ce qui souvent ne saurait
+jeter une grande lumière sur les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait
+rapporté plus haut soit purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat
+éminent, aujourd'hui sur le banc, qui disait avoir demandé à un juré qui
+avait déclaré coupable un de ses clients accusé de meurtre, pourquoi il en
+avait agi ainsi: grand nombre de témoins des plus respectables avaient
+prouvé l'alibi et le juge lui-même le leur avait expliqué dès que ces
+témoignages se trouvaient parfaitement corroborés. Le juré lui avoua
+alors franchement qu'ils avaient compris que corroboré était synonyme de
+contrecarré. Malheureusement lorsque l'avocat reçut cette déclaration, il
+était trop tard. C'est parce que nous croyons les rôles des grands et des
+petits jurés intervertis que nous nous permettons ces remarques.&mdash;Note de
+l'auteur.</blockquote>
+
+<p>Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des
+Trois-Rivières pour assister au service funèbre du malheureux
+Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusqu'à
+sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte
+de la tristesse et de la pitié. Parfois aussi un sanglot mal étouffé se
+faisait entendre.</p>
+
+<p>La cérémonie terminée, un officier vint me remettre un papier
+couvert de la signature du gouverneur par lequel il m'invitait à
+passer chez lui. Il avait entendu raconter tout ce qui était arrivé
+depuis la veille. On lui avait aussi redit dans les plus minutieux
+détails la scène aux pieds de l'échafaud et les déclarations des
+jurés, il en était profondément affecté. Il se reprochait amèrement
+de ne m'avoir pas donné audience la veille. Il s'accusait même
+d'être coupable de la mort de mon malheureux ami en ayant trop
+tardé à envoyer le sursis, mais il pensait que l'exécution n'aurait
+lieu qu'à sept heures. Il m'offrit ensuite comme compensation une
+forte somme d'argent pour qu'elle fut remise à la famille du supplicié.
+Je la refusai en leur nom de la manière la plus péremptoire
+et lui dis avec amertume en découvrant ma poitrine, que si les
+blessures dont j'étais couvert et le sang que j'avais versé pour la
+patrie n'avaient pas même pu me procurer une audience de quelques
+instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient
+servir à leur assurer le bien-être et le confort matériel, puisque
+j'avais amassé des sommes considérables que je leur destinais.</p>
+
+<p>Là dessus je pris congé de lui après qu'il m'eut assuré que par
+un édit qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.</p>
+
+<p>J'allai ensuite faire mes adieux à Monsieur Odillon. Il n'était
+pas encore remis des secousses qu'il avait éprouvées. Il put cependant
+trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement,
+et ce fut, avec la plus grande émotion que nous nous séparâmes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>ANGELINE.</h3>
+
+<p>La voie qui me restait à suivre était désormais toute tracée.
+Réparer le mal que j'avais fait, tel était mon devoir et la détermination
+que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du témoignage
+de ma conscience qui me dit que je n'ai pas forfait à mon serment.</p>
+
+<p>Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui
+était venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chère, s'il
+était possible, car à l'amour paternel que je lui portais rejoignait
+un sentiment d'incommensurable pitié.</p>
+
+<p>Je passai le reste de la journée à acheter des provisions en abondance
+ainsi que des étoffes et des vêtements de toutes sortes. Le
+lendemain matin, accompagné de quatre hommes vigoureux que
+j'avais choisis et engagés, je me dirigeai vers le Lac St. Jean où
+je devais la rencontrer. Nous marchâmes pondant quatre jours et
+quatre nuits sans prendre que justement le temps nécessaire pour
+les repas et le repos qui nous étaient indispensables, j'avais hâte
+d'arriver et pourtant je redoutais le moment où elle me demanderait
+des nouvelles d'Attenousse, car je savais que ce serait la première
+question que sa mère et elle me poseraient.</p>
+
+<p>La quatrième nuit, du haut d'une éminence, par un beau clair
+de lune, je pus contempler le campement d'une partie de la tribu
+qui reposait paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumée
+qui s'échappait de chaque toit et s'élevait en ondoyant pour se
+perdre dans l'immensité des cieux.</p>
+
+<p>Je pressai alors ma poitrine à deux mains pour arrêter les palpitations
+de mon coeur qui semblait prêt à en sortir. Un des indiens
+qui m'accompagnait me désigna la demeure d'Angeline. Je sentais
+en descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir
+sous moi. Les chiens de garde poussaient des hurlements inquiets
+et plaintifs pour avertir leurs maîtres que des étrangers arrivaient,
+j'avançais toujours malgré la certitude où j'étais que j'allais porter
+le désespoir dans cet intérieur. Quelques sauvages sortirent pour
+se rendre compte de ce bruit insolite. Presque tous me reconnurent
+lorsque je passai devant eux, mais ils rentrèrent précipitamment,
+croyant que c'était plutôt mon esprit qui venait les visiter
+tant ils étaient certains de ma mort et tant était grande la superstition
+qui les dominait, malgré les lumières que le christianisme
+leur avait données.</p>
+
+<p>Enfin, je réussis à dominer quelque peu mon émotion et me
+dirigeai vers la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens
+que j'avais laissés avant mon départ et qui avaient toujours
+montré pour elle un attachement sans bornes, étaient étendus à
+la porte l'oeil et l'oreille au guet, comme deux vigilantes sentinelles.
+Lorsqu'ils entendirent le bruit de mes pas, ils se levèrent
+et poussèrent d'affreux hurlements auxquels répondirent tous les
+autres chiens de la tribu, puis dès qu'ils virent que nous nous
+avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement, ils s'élancèrent
+vers nous le poil hérissé, l'oeil ardent, nous montrant deux
+rangées de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous
+barrer le passage. Je me sentis touché de ce dévouement si vrai
+et si désintéressé; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent
+ma voix. D'un saut, ils furent auprès de moi, vinrent me lécher
+les mains, firent mille cabrioles en avant et autour de moi, allèrent
+japper joyeusement à la porte pour leur apprendre qu'un ami
+arrivait puis recommençaient leurs gambades tant leur joie était
+délirante.</p>
+
+<p>Je n'étais plus enfin qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque
+la porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une
+d'elles tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa
+poitrine. Toutes deux avaient été éveillées en sursaut par le bruit
+inusité et craignaient sans doute une attaque de quelques tribus
+ennemies, attaques qui n'étaient que trop fréquentes dans ces temps-là.
+Je les reconnus du premier coup d'oeil; c'étaient la mère
+d'Attenousse et mon Angeline. Mes forces voulurent m'abandonner,
+mais je réussis à prendre le dessus.&mdash;Hélika, s'écria la
+vieille en se reculant épouvantée pendant qu'Angeline s'élançant
+à ma rencontre venait jeter son enfant dans mes bras et me sauter
+au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Père, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientôt nous
+revenir? Elle n'osait prononcer le nom de son époux. Je pus
+alors, pressé de ses questions, me débarrasser de son étreinte et
+ordonner aux sauvages qui portaient mes effets de les déposer à
+la porte de la hutte et leur enjoignis de se retirer. Je leur avais
+expressément défendu de raconter la mort tragique d'Attenousse
+et je pouvais compter sur leur discrétion. Puis prenant Angeline
+et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait les deux jours
+qui avaient précédé mon départ, j'entrai dans la cabane et les
+assis sur mes genoux.</p>
+
+<p>Pendant, ce temps, la vieille mère disséquait chacun des traits de
+ma figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que
+j'allais leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.</p>
+
+<p>L'accablement dont mon âme était en proie ne put leur échapper,
+elles semblèrent comprendre qu'un grand malheur était arrivé, et
+les sanglots d'Angeline me tirèrent de l'abîme de douleurs où
+j'étais enfoncé.&mdash;"Angeline, ma bonne, ma chère enfant, lui dis-je
+en l'embrassant, ton mari était trop parfait pour la terre, il ne
+pouvait vivre au milieu des méchants qui rôdent autour de nous.
+Dieu a voulu qu'il me chargeât de te donner avec nous tous un
+rendez-vous dans le ciel, car il l'a appelé à lui. Une affreuse maladie
+l'a saisie à son arrivée aux Trois-Rivières, il un est mort
+entouré de tous les secours de la religion bénissant ton nom, celui
+de sa mère et faisant des voeux pour le bonheur de son enfant. Il
+m'a chargé de prendre soin de vous tous et je ne faillirai pas à
+l'engagement que j'ai contracté sur son lit de mort. Plutôt m'arracher
+le coeur que de me séparer de ton enfant à laquelle j'ai
+voué tout l'amour, que j'ai porté à la mère et que je ressens pour
+toi aujourd'hui."</p>
+
+<p>J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la
+vérité, les yeux baissés et l'esprit encore noyé dans le souvenir
+des scènes affreuses que j'avais vues se dérouler depuis mon
+arrivée dans la ville.</p>
+
+<p>Quand je levai la tête, Angeline ne pleurait plus, son regard
+était perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa
+pâleur était extrême. La mère continuait à m'examiner et malgré
+les efforts qu'elle faisait avec la stoïque énergie du sauvage pour
+dissimuler ce qu'elle éprouvait, je pus voir clairement qu'elle
+pressentait tout ce qui était arrivé.</p>
+
+<p>Je déposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers,
+l'inondai de mes larmes et nous tentâmes, la mère et moi, tous
+les efforts possibles pour tâcher du la faire revenir à elle. Elle fut
+longtemps, bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses
+sens. Heureusement qu'une idée lumineuse me frappa. Je couchai
+auprès d'elle la petite Adala et lui ayant dit tout bas que sa mère
+allait mourir si elle n'essayait pas par ses caresses de la rappeler
+à la connaissance. Cette enfant était d'une intelligence bien supérieure
+à son âge, on eut dit qu'elle comprenait l'importance de ce
+que je lui avais dit et elle répéta les mots que je lui avais appris:
+"Maman si tu mourais que ferait Adala?" et elle l'embrassait à
+chacune de ses paroles. Ces accents naïfs qui peuvent faire surgir
+la mère de la tombe à la voix de son enfant premier-né eurent
+l'effet désiré.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules
+désormais sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline
+et ne comprends pas encore toute la perte que tu as faite en étant
+privée de l'appui de ton père, et des larmes abondantes inondèrent
+ses joues. Agenouillé auprès du lit, je suivais avec anxiété
+cette scène navrante; toutefois, j'augurai bien des larmes que
+versait Angeline, car il me semblait qu'elles devaient la sauver.
+Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit toute la vérité, mais
+quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une consolation est-elle
+possible dans cette vallée de larmes?</p>
+
+<p>Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes évènements?.....</p>
+
+<p>A force de bons soins, la santé d'Angeline parut se rétablir et
+chaque soir, une prière était dite en commun dans la tribu pour le
+repos de l'âme du malheureux Attenousse.</p>
+
+<p>Toutefois la position n'était guère tenable. D'un moment à l'autre,
+un mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre,
+car chacun savait ce qui s'était passé avant et après
+l'exécution, et je craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles
+d'Angeline et qu'on lui apprit de quelle manière Attenousse était
+mort. Je me décidai donc un jour de fuir ces endroits à jamais
+néfastes, d'amener avec moi mes infortunées protégées, d'aller
+demeurer dans un lieu ignoré, auprès d'un lac qui se trouve dans
+les profondeurs des bois, vis-à-vis Ste. Anne de la Pocatière, autrefois
+Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes préparatifs en conséquence:
+j'achetai un fort grand canot, engageai des hommes et
+le surlendemain, accompagnés d'une embarcation montée par de
+puissants rameurs qui devaient nous prêter secours au besoin,
+nous descendîmes le Saguenay et quelques jours après nous traversions
+le fleuve.</p>
+
+<p>Est-il besoin de vous dire que la veille de mon départ, j'avais
+visité plusieurs de mes amis et leur avais exposé le but et la raison
+qui me forçaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement,
+ces enfants de la nature, quel était le sentiment qui guidait ma
+conduite, ils voulurent même m'offrir des venaisons, fumées et des
+pelleteries dont j'aurais trouvé un avantageux débit. Je les remerciai
+avec effusion pour ces preuves d'amitié qu'ils me donnaient,
+et lorsque le lendemain, je doublai le cap qui les séparait à jamais
+de ma vue, je pus apercevoir leurs silhouettes mal effacées. Ils
+venaient nous dire adieu malgré l'heure matinale du départ, et
+tâchaient de se mettre à l'abri des rochers pour que nous ne les
+vissions pas, tant ils semblaient comprendre combien il nous était
+pénible de nous séparer d'eux. Je n'en ai revus que peu d'entre
+eux depuis que j'habite les bords du Lac à la Truite, ceux-là je
+les ai toujours reçus avec bonheur parce qu'ils m'apportaient l'expression
+sincère de l'amitié que tous nous conservaient.</p>
+
+<p>Nous débarquâmes donc à Ste. Anne à un endroit qu'on appelle
+encore aujourd'hui le Cap Martin. L'église se trouvait alors à une
+bien faible distance de ce lieu, montrant son clocher d'où trois
+fois par jour, comme c'est encore la coutume, la cloche invitait
+les fidèles à la prière.</p>
+
+<p>Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave
+habitant, moyennant rétribution, me céda une partie de sa maison.
+J'y installai Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu
+se séparer d'elles et je m'établis leur pourvoyeur. Chaque jour, je
+m'évertuais à trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire
+leurs goûts, car, en dépit de tous mes efforts, je voyais la santé
+d'Angeline faiblir d'un jour à l'autre malgré tous les soins que
+nous prenions d'elle. Pourtant elle parut se ranimer pendant
+quelque temps. Bien que plongée dans une affreuse tristesse dont
+je ne pouvais la tirer, j'avais réussi à lui faire prendre un peu
+d'exercice. La vieille indienne l'entourait de toute espèce de prévenances
+et me secondait dans ce que j'essayais pour la distraire.
+Je lui avais dit tout ce que j'avais caché à Angeline et par un
+accord tacite, jamais allusion n'avait été faite aux jours passés.</p>
+
+<p>Ainsi s'écoulèrent six mois non pas de bonheur, mais au moins
+de paix et de tranquillité; chacun dévorant sa peine en silence.</p>
+
+<p>Mais un jour arriva où, entraîné par le désir incessant de chasser,
+je m'éloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque
+je revins, la désolation était à son comble. Angeline, comme
+à l'ordinaire, avait été faire une promenade, elle avait rencontré
+dans sa course une de ces commères obséquieuses qui ont toujours
+la bouche pleine de nouvelles. Elle lui avait raconté dans tous ses
+détails le supplice qu'un sauvage avait enduré aux Trois-Rivières.
+elle lui avait rapporté toutes les atroces calomnies qui avaient
+pesées sur lui et auxquelles elle-même ajoutait foi. Elle tenait,
+disait-elle, tous ces détails d'un sien cousin qui était parti des
+Trois-Rivières la veille de l'exécution et qui les tenaient lui-même
+de trois sauvages qui avaient vu commettre le meurtre pour lequel
+l'indien avait été exécuté. Il avait ajouté de plus que ces trois
+hommes erraient dans les bois d'alentour.</p>
+
+<p>Ce coup devait être le dernier qui allait frapper Angeline. Nous
+la mîmes au lit le soir avec une fièvre considérable et dans un
+état de délire complet. La Providence dans ses décrets avait décidé
+qu'elle n'en sortirait plus vivante.</p>
+
+<p>Je glisse rapidement sur ces événements parce que je sens mon
+être se déchirer à chacune des péripéties que j'aurais à raconter
+dans les différentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers
+jours de mai, le bon médecin de campagne vint me presser la main,
+qu'il m'invita à le reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis,
+à l'émotion de sa voix, que je n'avais plus rien à espérer des secours
+des hommes. Il m'annonça donc que mon enfant bien aimée
+n'avait plus que peu de jours à appartenir à la terre. Sa constitution,
+ajouta-t-il, a été minée insensiblement par des causes que je
+ne puis comprendre; elle était née forte et vigoureuse. C'est à son
+tempérament et à vos bons soins qu'elle a dû de vivre jusqu'aujourd'hui.
+L'énergie de sa volonté a pu lui faire surmonter bien
+des crises causées par un mal moral, mais cette dernière a été au-dessus
+de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il en me
+prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un
+à ses souffrances.</p>
+
+<p>A cette désolante déclaration je sentis mes jambes fléchir sous
+moi heureusement que j'avais à ma portée un poteau auquel je
+pus me retenir, car j'allais choir. Je demeurai longtemps plongé
+dans l'abîme de ma douleur. Je ne sais depuis combien de temps
+j'étais là lorsqu'une main amicale vint se poser sur mon épaule.
+Je fis un soubresaut, comme quand on est soudainement éveillé
+au milieu d'un affreux cauchemar. C'était le bon curé qui venait
+faire sa visite quotidienne à ma chère malade. Le docteur était
+passé chez lui et lui avait raconté l'état de désespoir dans lequel
+il m'avait laissé. Il comprit que toutes ces consolations banales
+qu'on prodigue quelquefois à ceux qui pleurent étaient superflues,
+aussi nous acheminâmes nous en silence vers la maison. Avant
+que d'y entrer, le bon prêtre me fit promettre de n'y paraître que
+lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'altération de
+ma figure.</p>
+
+<p>Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline
+n'avaient plus rien qui appartint à la terre. Son regard était
+tourné vers les cieux et de ses lèvres s'échappait une fervente
+prière. Le bruit de mes pas la tira de cet état extatique. Elle me fit
+signe d'approcher, me tendit la main et me présenta son front à
+baiser comme elle avait coutume de le faire depuis mon retour.</p>
+
+<p>Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous
+exprimer les souffrances innombrables que j'ai éprouvées pendant
+les deux jours et deux nuits qui précédèrent sa mort. Bercé de
+temps en temps entre le découragement ou l'espérance, dès qu'une
+lueur d'amélioration se faisait entrevoir je redoublais, s'il était
+possible, mes soins et ma sollicitude. La mère et moi nous étions
+constamment à son chevet dans un morne silence troublé seulement
+par la respiration haletante de la mourante et le tic-tac de
+l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de l'inexorable destin
+nous montre à chaque seconde que nous avons fait un pas vers
+l'éternité.</p>
+
+<p>Les regards de la malheureuse mère, chargés de tristesse rencontraient
+parfois les miens et nous baissions la tête comme si nous
+eussions craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances
+auxquels nos coeurs étaient en proie.</p>
+
+<p>Le soir de la troisième journée tout parut renaître à l'espérance
+l'état de la malade nous semblait s'être considérablement amélioré.
+Tout joyeux, je me livrais à l'espoir et de suite j'envoyai quérir le
+médecin.</p>
+
+<p>Nous sommes toujours si heureux d'espérer même lorsque tout
+est perdu.</p>
+
+<p>Il arriva en toute hâte, prit le pouls de la malade, ausculta sa
+poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant
+signe de l'accompagner à la porte: "le soleil de demain, me dit-il,
+ne la trouvera pas vivante."</p>
+
+<p>Dans la soirée, elle reçut tous ses derniers sacrements. Vers
+minuit, je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un
+dernier devoir à remplir et je résolus de le faire avec toute l'énergie
+que j'avais mis autrefois à faire le mal. C'était un pardon que je
+voulais obtenir, car je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonné
+la voie du crime, c'était dû aux prières de mes bons parents,
+de mes soeurs et d'Angeline.</p>
+
+<p>Après que son action de grâces fut finie, je priai l'assistance de
+se retirer et prosterné, la face contre terre, je demandai pardon à
+mon enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer à elle-même,
+lui racontai l'histoire de son enlèvement et les souffrances atroces
+qu'enduraient ses parents par sa disparition.</p>
+
+<p>J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel
+qui doit recevoir sa sentence.</p>
+
+<p>&mdash;Père, me dit-elle après un moment de silence, viens, m'embrasser.
+Je remets entre tes mains Adala, c'est mon trésor, c'est
+ma vie que je le confie.</p>
+
+<p>Telles furent les dernières paroles que j'entendis de sa bouche
+angélique.</p>
+
+<p>Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante
+devenait de plus en plus oppressée, ses lèvres seules remuaient
+pour répondre aux prières des agonisants. Ses mains étaient jointes
+et ses yeux tournés vers le ciel. Un instant après que nous eûmes
+fini de prier, une légère teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y
+Vais," prononça-t-elle comme si elle se fut adressée à quelqu'être
+surnaturel et ce fut tout!!!.......................................</p>
+
+<p>En ce moment, Adala s'éveilla en souriant et demanda sa mère,
+elle tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Hélas sa
+pauvre mère n'était plus qu'un cadavre!</p>
+
+<p>Deux jours après, Angeline fut déposée dans sa dernière demeure
+où elle dort encore aujourd'hui sous un gazon émaillé de fleurs
+sauvages en attendant le jour où nous nous réunirons. Une pauvre
+croix de pierre sur laquelle est gravé son nom, avertit le passant
+indifférent qui foule les tombes du cimetière, qu'elle repose là.</p>
+
+<p>Quand la cérémonie funèbre fut terminée, je pris Adala dans
+mes bras, la pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh
+non, mon Adala, tu ne resteras pas orpheline, car désormais tu seras
+ma seule richesse, mon seul bonheur."</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>TROIS TRAPPEURS.&mdash;UNE VIEILLE CONNAISSANCE.</h3>
+
+<p>J'avais adopté l'enfant comme la mienne et la grand'mère qui
+demeurait avec moi en prenait un soin tout particulier.</p>
+
+<p>L'intérêt de mon argent fournissait amplement aux besoins de
+la famille, et nous vivions heureux.</p>
+
+<p>Je passai tout l'été auprès de mes protégées, mais les premières
+bordées de neige firent renaître en moi un désir irrépressible de
+la chasse dans les endroits où ma vie s'était en partie écoulée.</p>
+
+<p>Adala avait, pendant ce temps, supporté les maladies auxquelles
+les enfants de son âge sont sujets; grâce aux bons soins du médecin
+et de ceux que nous lui prodiguâmes, elle était revenue à la santé.</p>
+
+<p>J'avais conçu des soupçons sur le caractère de la femme qui
+avait raconté à Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-là,
+dans toutes ces informations, une malveillance dictée
+par une intelligence plus forte que ne possédait la femme en question.
+Je fus aussi frappé de cette histoire du cousin qui l'avait mis
+parfaitement au fait d'une circonstance intime de notre vie.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, après
+avoir rôdé longtemps dans les bois, étaient disparus subitement et
+sans qu'on sût quel côté ils avaient pris: de là, grande inquiétude
+parmi mes voisina, car ils s'étaient livrés à des vols, à des rapines,
+ils avaient même commis des actes d'outrages les plus criminels
+qui avaient attiré contre eux un juste sentiment d'indignation.
+Ces derniers actes mettaient le comble à leur scélératesse. Dernièrement
+encore, ils étaient entrés dans la demeure d'un brave
+citoyen alors absent et la femme ne put être à l'abri de leurs
+violences qu'en les menaçant de mon nom, car on savait dans la
+paroisse que j'étais un ancien chef sauvage. En m'entendant nommer
+celui qui paraissait les conduire, avait tressailli de surprise.
+Il avait pris des informations détaillées sur ma figure, l'endroit
+d'où je venais et le personnel de la maison que j'occupais; puis,
+sur les réponses de la femme, ils avaient échangé entre eux quelques
+paroles précipitées et avaient déserté sans ajouter rien de plus.
+La terreur qu'ils inspiraient était devenue universelle. Une battue
+générale avait été faite dans toutes les montagnes et les forêts d'alentour
+sans aucun résultat.</p>
+
+<p>Ce qui jusqu'alors n'avait été que soupçon pour moi devint certitude;
+plus moyen d'en douter, c'était Paulo et ses complices.
+Paulo connaissait mon lieu de retraite, peut-être savait-il aussi
+que je m'étais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il à exercer
+contre l'enfant d'Angeline la même vengeance que j'avais tirée de
+sa grand'mère de son refus de m'épouser.</p>
+
+<p>Ne pouvant tenir plus longtemps à cet état d'anxiété, qui soulevait
+d'avantage mon désir de gagner les bois pour me mettre à leur
+recherche, tout en chassant, je partis un bon jour après avoir mis
+Adala et sa grand'mère hors des atteintes d'un coup de main par
+lequel on aurait tenté quelque chose contre elles.</p>
+
+<p>Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au
+milieu de mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se dérouler les
+plus douloureux événements de ma vie et j'y retrouvais à chaque
+pas, auprès de leurs demeures, des souvenirs de mon enfance, de
+ma jeunesse, mais par-dessus tout de mes parents sans compter de
+cuisants remords. Il me semblait que seul encore, assis aux pieds
+des grands arbres où j'entendrais la voix toute-puissante de Dieu,
+je sentirais un peu de calme renaître en mon âme.</p>
+
+<p>Dans le recueillement des forêts on retrouve, au milieu de la
+privation de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils
+étaient pour moi si remplis de charmes que j'espérais les revoir
+encore dans le silence profond et l'isolement. Là j'y reverrais mon
+père conduisant péniblement sa charrue, mais tout joyeux à l'idée
+que c'étaient autant de sueurs épargnées au front de son enfant.
+J'y reverrais encore ma vieille et sainte mère travaillant pour moi
+et mes chères jeunes soeurs s'ingéniant à trouver ce qu'elles pouvaient
+faire pour me prouver leur amour et leur désir de m'être
+agréables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile fortuné se
+déteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons domestiques,
+les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y avait pas
+même jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma mémoire,
+qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes
+mais à jamais superflus. Ne pouvant résister à ce désir bien légitime
+de revoir encore quelques instants du passé, je résolus d'aller
+faire une excursion de quelques semaines auprès du Lac à la Truite.
+et j'espérais aussi retrouver les traces des trois brigands.</p>
+
+<p>Deux jours après mon départ, j'étais sur les bords de la rivière
+St. Jean qui coule sur les limites: du Canada et des États-Unis.</p>
+
+<p>Je n'avais pas encore rencontré une seule figure humaine, mais
+j'avais constaté des pistes différentes, les unes, sans aucun doute,
+appartenant à des chasseurs blancs et les autres à des indiens, tel
+qu'il était facile de les reconnaître aux moyens que prenaient les
+uns d'en cacher les vestiges et les autres à l'empreinte plus franche
+et par conséquent plus ferme sur la terre boueuse.</p>
+
+<p>Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pièce de
+venaison pour mon souper, je faisais un retour sur le passé et remontant
+le cours de ma vie criminelle, je sentais le désespoir me
+gagner en songeant à tout le mal que j'avais fait et aux moyens de
+le réparer.</p>
+
+<p>Mes pensées me reportèrent naturellement vers la soirée où
+l'âme gangrenée par l'idée d'une vengeance diabolique, j'avais
+partagé mon repas avec Paulo et l'avais associé à mes projets
+criminels.</p>
+
+<p>J'étais absorbé dans ces idées lorsque les plaintes de mes chiens
+me tirèrent de ma rêverie. Les pauvres bêtes n'avaient presque
+pas pris de nourriture depuis mon départ de Ste. Anne. Je détachai,
+les pièces de venaison qui étaient à la broche, et les leur
+abandonnai de grand coeur; je me sentais incapable de manger.</p>
+
+<p>Pendant que mes chiens dévoraient leur repas j'éteignis soigneusement
+mon feu, j'en fis disparaître les traces, comme c'est la coutume
+de ceux qui veulent cacher leurs campements.</p>
+
+<p>Toutes ces précautions prises, je me replongeai de nouveau; dans
+mes réflexions. Un bruit de voix me réveilla en sursaut et me fit
+sortir de cet état de somnolence.</p>
+
+<p>J'avais choisi pour gîte une clairière qui dominait la forêt. Des
+arbres vigoureux environnaient le plateau où j'avais fait cuire le
+repas qui n'avait servi qu'à mes chiens, les rochers qui le surplombaient
+laissaient des anfractuosités caverneuses, dans l'une desquelles
+je m'étais tapi pour la nuit.</p>
+
+<p>Mes chiens étaient parfaitement dressés, aussi lorsqu'ils voulurent
+élever la voix pour m'avertir de l'approche d'étrangers, je
+leur imposai silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus
+bouger que s'ils eussent été morts.</p>
+
+<p>De ma cachette j'aperçus une flamme vive s'élever au même
+endroit où j'avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais
+du lieu que j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux
+arrivés, eussent-ils été ceux de l'ennemi la plus rusé.</p>
+
+<p>Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec
+surprise trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l'étaient
+les trappeurs canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et
+vigoureux. L'un surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui
+paraissait le chef, était d'une taille et de membrure à pouvoir lutter
+contre un lion. Un autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs
+n'avait pas même besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaître
+aisément par ses <i>sandédious</i> et ses <i>cadédis</i> pour un enfant des
+bords de la Garonne.</p>
+
+<p>Le troisième, également bien découpé, avait une certaine empreinte
+de mélancolie. Ses vêtements à celui-là, étaient d'une recherche
+prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait
+naturellement le sourire, si toutefois on se trouvait hors de la
+porté de son oeil ferme et de son bras robuste.</p>
+
+<p>Pendant que le repas cuisait, j'écoutai leur conversation, ils en
+étaient aux facéties:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras
+jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai
+que le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a été pris
+dans cet endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne
+doit pas être à une grande distance, je me propose, en attendant
+que nous nous mettions à table, ce qui veut dire manger sous le
+pouce, afin de perfectionner ton éducation, de te faire le récit de
+toute ma vie: Mon père était un grand industriel; chaque année
+nous avions à confectionner des articles d'art et de nécessité qui
+trouvaient toujours un prompt débit. Mon frère aîné lui était un
+<i>saigneur</i>, son cadet était marchand; pour moi j'étais dans le commerce
+des perles.</p>
+
+<p>Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu à une famille troussée.</p>
+
+<p>L'autre l'écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les
+yeux d'une façon démesurée.</p>
+
+<p>Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens
+de vivre je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui
+vrai dans tous ses détails car je veux faire de toi un savant comme
+ils sont bien rares.</p>
+
+<p>Un franc éclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura
+un instant déconcerté.</p>
+
+<p>&mdash;Dès le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens détache
+sa langue du crochet de la vérité, on peut être sûr qu'à force de
+répéter des balourdises, il finit par les croire. Puisque ton père était
+un industriel que ne t'a-t-il intéressé dans son commerce?</p>
+
+<p>&mdash;Faites excuse, mon père confectionnait des sabots et le commerce
+n'était pas assez étendu pour qu'il eut besoin d'un associé!</p>
+
+<p>&mdash;Ton frère qui était seigneur aurait pu t'établir sur une de ses
+terres?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous dis que mon frère était <i>saigneur</i>, c'est qu'il
+saignait les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang.
+Il n'a jamais possédé de terre plus que j'en ai sous la main!</p>
+
+<p>&mdash;Et ton frère le marchand ne pouvait-il pas te donner une
+place dans son établissement et ton industrie dans le commerce
+des perles ne t'assurait-elle pas un belle existence?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour ça quant à mon frère le marchand, il était en
+société avec la grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite
+bière le dimanche, à la porte de l'église; pour moi j'enfilais des
+grains du verre que je vendais pour des colliers de perles. Nos
+trois industries réunies ne rapportaient pas cinq francs chaque
+semaine pour faire bouillir la marmite. Voilà ce qui fait que le
+bonhomme, que nous appelions papa, a levé le pied un bon matin
+pour aller rejoindre, disait-il, la mère que nous n'avons jamais
+connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait bien que je
+changeasse de pays.</p>
+
+<p>Le rire qui suivit cette déclaration ébouriffante fut presqu'inextinguible
+de la part de deux auditeurs, mais, sans se déconcerter
+davantage, l'interlocuteur continua:</p>
+
+<p>&mdash;Trou de l'air, c'est tout d'même un fort beau pays que celui
+que j'ai laissé là <i>ousque</i> l'eau que vous buvez ici est du vin dans
+nos rivières, même que chaque matin le soleil trouve cinq ou six
+gaillards qui ronflent à réveiller les morts rien que pour s'être
+assis sur ses bords.</p>
+
+<p>Ces dernières réflexions augmentèrent encore l'hilarité des deux
+autres.</p>
+
+<p>Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant à
+l'homme à l'air mélancolique, depuis six mois que nous chassons
+ensemble et que tu me promets de me faire connaître ton histoire
+pourquoi ne nous la dirais-tu pas aujourd'hui?</p>
+
+<p>Hélas! répondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne
+sera pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas
+de me donner ce nom puisque la terre où j'ai vu le jour se trouve
+dans la Normandie. Mon père était autrefois un riche fermier. Il
+avait acquis de grandes propriétés mais non content, de la jouissance
+de nos biens, il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre
+do noblesse au nom respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant
+quelques années, il fit de folles dépenses qui nous amenèrent
+dans un état, de gêne considérable. Pour compléter toutes ses
+sottises, il acheta un château en ruines qu'on appelait la Cocombière,
+il acheva d'éparpiller le peu qui nous restait pour te rendre
+presqu'habitable. Je ne sais quel mauvais drôle lui avait fait
+croire que par cette acquisition il devenait baron; aussi ne l'appelait-on
+plus si on ne voulait pas l'offenser, que le Baron de la
+Cocombière.</p>
+
+<p>Je passe brièvement sur les détails des toilettes extravagantes
+qu'il faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risées et des
+huées des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui,
+accoutré d'une manière aussi ridicule qu'il l'était lui-même, nous
+entendions les gamins s'écrier: Voilà Monsieur Concombre et son
+Cornichon qui passent. Nous recevions ces insultes avec un dédain
+superbe et sans sourciller. Pour ma part j'aurais tordu le cou à un
+de ces drôles, si mon père, se renfrognant dans sa dignité, ne m'en
+eût empêché en m'expliquant qu'il serait malséant pour moi et
+indigne du sang qui coulait dans nos veines de toucher à l'un de
+ces <i>vilains</i>.</p>
+
+<p>C'est avec ce genre d'éducation que j'atteignis mes vingt ans.
+Nos ressources pécuniaires étaient complètement épuisées et je
+songeais à chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin
+mon père arriva dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils,
+me dit-il, il va falloir endosser tes plus beaux habits et aller
+demander en mariage la fille du Marquis de Montreuil dont la
+domaine avoisine le nôtre. Je vais moi-même présider à ta toilette
+et voir à ce que le laquais qui t'accompagnera soit en grande
+tenue.</p>
+
+<p>Les ordres de mon père étaient pour moi sans appel. Une heure
+donc après, coiffé d'un chapeau à plumes, habit galonné en rouge
+bleu et vert sur toutes les coutures, bottes à l'écuyère toutes
+rapiécées, j'étais installé sur une rosse, pendant que le laquais
+espèce de jocrisse, qui devait me suivre à distance et enharnaché
+d'une manière aussi ridicule, avait en fourche un âne dont la maigreur
+l'avait obligé à mettre une demi-botte de foin pour se protéger
+des foulures. Ce foin d'ailleurs devait lui servir de selle.</p>
+
+<p>Ce fut dans cet état que je me présentai au château du Marquis,
+vieux noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien reçu et avant
+que je lui déclarasse le but de ma visite, le marquis m'invita à
+entrer au salon où sa fille, charmante personne bien élevée, exécutait
+un air de musique. Rougissant comme une pivoine j'entendis
+lire la pancarte que j'avais donnée sur laquelle étaient écrits d'une
+manière illisible mes noms, titres et qualités. Pendant cette longue
+énumération que mon père avait lui-même griffonnée je voyais la
+jeune fille se tordre en tous sens pour s'empêcher d'éclater. Cependant
+elle put se dominer et me montrant un fauteuil elle m'invita à
+m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais croyant qu'il était incivil
+de l'occuper tout entier je m'appuyai simplement sur un des bords.
+Malheureusement, h'avais mal calculé les lois de l'équilibre, le
+fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je fis pour me retenir,
+je renversai une table chargée de pots de fleur dont la terre et
+l'eau vinrent me couvrir entièrement la figure. Jamais de ma vie
+je n'ai entendu pareils éclats de rire. Je jugeai à propos de tenter
+un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes
+salutations de reculons et mes excuses les plus sincères, j'allai
+poser le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couché
+à peu de distance.</p>
+
+<p>Le caniche poussa des cris affreux, je le pris précieusement dans
+mes bras et le caressai pour tâcher de le consoler, le croiriez-vous
+la vilaine bête laissa <i>couler de l'eau</i> qui m'humecta. La chaleur
+que me procura ce <i>bain improvisé</i> me fit perdre complètement la
+tête, il m'échappa des mains et tomba lourdement par terre.</p>
+
+<p>De là redoublement de cris du chien, redoublement aussi
+d'éclats de rire de l'assistance.</p>
+
+<p>Tout confus, je saisis mon chapeau à plumes que j'avais déposé
+sur le plancher à coté de mon siège, tel que le cérémonial de mon
+père me l'avait ordonné, et je me retirai de reculons, saluant à
+droite et à gauche les valets et les cuisinières que je prenais pour
+le marquis et sa demoiselle qui s'étaient esquivés sans doute pour
+pour rire plus à leur aise.</p>
+
+<p>Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite,
+je m'y dirigeai avec précipitation.</p>
+
+<p>En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'être
+incivil, je heurtai violemment une grosse fermière qui entrait.
+Elle portait sur sa tête un vase rempli de crème. Je ne sais comment
+la chose se fit, mais la fermière dont j'avais barré les jambes
+tomba sur moi et le pot de crème m'inonda la figure. Certes ce
+n'était pas un petit poids je vous prie de le croire, que celui de la
+fermière et lorsque je fus débarrassé de sa masse, grâce aux valets
+qui nous relevaient en étouffant de rire, j'enfourchai ma monture
+que mon laquais tenait à grand'peine.</p>
+
+<p>Je piquai des deux éperons les flancs de la rosse, elle partit à la
+course mais ce fut pour gagner l'étable ou il lui restait, sans doute
+un peu de picotin. En y entrant, malgré tous mes efforts pour l'arrêter,
+naturellement je fus désarçonné. J'étais tombé à la porte de
+l'écurie et lorsqu'on me ramena ma bête et les valets n'avaient pas
+encore fini d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui
+couvraient, la partie de mes habits sur laquelle j'étais tombé.</p>
+
+<p>Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'à force d'être poussé,
+battu par les valets et enfin grâce à une corde que mon laquais
+lui passa au cou pour la faire remorquer par son âne, que l'infâme
+Rossinante se décida à se mettre en marche. Je m'éloignai de ces
+endroits accompagné d'éclats de rire que je n'oublierai jamais de
+ma vie.</p>
+
+<p>Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitié
+du foin qui lui avait servi de selle pour s'empêcher de faire chorus
+avec la valetaille du château, tandis que son âne poussait des braiments
+comme contre-basse.</p>
+
+<p>En entendant raconter cette belle équipée, mon père en fit une
+maladie qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Après sa
+mort, tous nos biens furent vendus, et je m'éveillai un bon matin
+n'ayant pour tout partage que le chemin du roi.</p>
+
+<p>J'ai oublié de vous dire que ma mère était morte depuis un
+grand nombre d'années.</p>
+
+<p>J'étais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il
+leur montra sa carabine) que mon père m'avait donnée dans des
+jours meilleurs.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi je me suis embarqué sur un bâtiment qui faisait
+voile pour le Canada et me suis fait trappeur.</p>
+
+<p>Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire réussit à
+m'arracher un rire que je n'avais pas connu depuis bien des années.</p>
+
+<p>Pour les deux autres qui l'avaient écouté avec un grand sérieux
+jusqu'à ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur
+hilarité était grande.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils se furent calmés, Baptiste s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Sacrement de pénitence, c'était son juron favori, je veux que
+la corde qui servira tôt ou tard à pendre les trois coquins que nous
+avons rencontrés aujourd'hui m'étrangle si je crois un seul mot
+de ce que vous venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement
+avouer que comme moi vous êtes poussés comme des champignons,
+remettant votre appétit au lendemain quand vous n'aviez rien à
+manger la veille. Pour moi qui me connais en homme, je vous
+sais deux vigoureux gaillards, honnêtes et déterminés. Là franchement
+donnons-nous la main, ce sera entre nous à la vie et à la
+mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse sont
+du même niveau et sans frime après que nous aurons soupé, je vous
+raconterai la mienne.</p>
+
+<p>Ils échangèrent ensemble de cordiales poignées de mains et le
+silence ne fut bientôt troublé que par le pétillement du feu et le
+bruit de leurs mâchoires.</p>
+
+<p>Les appétits satisfaits, Baptiste commença sa narration: Son
+enfance avait été misérable comme celle de presque tous les enfants
+trouvés. Abandonné sur le bord du chemin, il avait été recueilli par
+une espèce de mégère qui l'avait élevé dans un but de spéculations
+Elle parcourait les villes et les villages, exploitant la pitié des personnes
+charitables par l'état de maigreur et de dénûment dans
+lequel elle le maintenait en le privant de nourriture et en vendant
+les hardes qu'on lui donnait pour en employer l'argent à acheter
+des liqueurs spiritueuses dont elle se gorgeait.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut atteint l'âge de sept ans, il avait déserté pour
+échapper à ses mauvais traitements et était venu rejoindre un campement
+de sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant
+partie de la tribu où j'étais chef, et au milieu de laquelle il avait
+passé une dizaine d'années. La guerre étant survenue, il s'était
+engagé comme volontaire dans le corps expéditionnaire du Commandant
+Ramsay qui partait pour l'Acadie.</p>
+
+<p>Les ennemis du sol une fois repousses, il s'était embarqué à bord
+d'une corvette française ayant nom <i>La Brise</i>. Pris comme corsaire
+et vendu en qualité d'esclave, en même temps que son chef sauvage
+qui commandait sur le même vaisseau à cinquante volontaires
+de sa nation, il était parvenu à s'échapper après des dangers sans
+nombre.</p>
+
+<p>Il avait depuis sillonné les mers en tous sens et était revenu se
+faire trappeur avec le dessein bien arrêté de revoir ses anciens
+amis. Comme il était certain que le chef devrait être mort dans les
+fers de l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il désirait
+surtout rencontrer la fille de ce même chef qui avait été une Providence
+pour lui avant son départ et la protéger dans le cas où elle
+serait dans la nécessité, en reconnaissance de ce qu'elle avait
+fait.</p>
+
+<p>On peut imaginer avec quel intérêt mêlé de surprise j'écoutai
+cette histoire. Elle était d'ailleurs de nature à m'intéresser à plus
+d'un titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double
+plaisir à revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'années
+et que c'était le même qui enfant, était, venu nous demander asile.
+En l'absence de Paulo, il était le commensal le plus assidu de ma
+cabane.</p>
+
+<p>Angeline lui avait voué une amitié toute fraternelle. Elle lui
+avait même donné des leçons de lecture et d'écriture qui avaient
+considérablement développé son intelligence déjà remarquable.
+Aussi le pauvre orphelin, peu habitué aux bons procédés, la traitait-il
+avec une déférence et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut
+que peu d'années de plus que lui. C'était elle, la chère ange, qui
+l'avait engagé a prendre du service à bord de <i>La Brise</i> pour me
+porter secours au besoin. Ces derniers détails, je les ignorais entièrement.</p>
+
+<p>J'étais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien
+que j'eusse la certitude que je ne m'étais pas trompé sur les scélérats
+qui avaient commis les actes de brigandage à Ste. Anne, j'allais
+cependant éclaircir tous mes soupçons, car Baptiste connaissait parfaitement
+Paulo; aussi m'empressai-je de sortir de ma cachette.</p>
+
+<p>Malgré le peu de bruit que je fis, l'oreille exercée des trappeurs
+les avertit de l'approche d'un étranger. Croyant à une attaque
+subite, il disparurent derrière les arbres et je vis briller à la lueur
+du feu les canons de trois carabines. J'élevai la voix et continuai
+à avancer en disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et
+vigoureux comme vous l'êtes auriez peur d'un compagnon chasseur?
+Je m'approchai complètement désarmé jusqu'auprès du feu.</p>
+
+<p>A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte,
+l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un étonnement indicible.
+D'un saut, il fut auprès de moi, m'embrassa les mains, fit mille
+contorsions, mille gambades, tant était délirante la joie qu'il éprouvait
+de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec
+une surprise et un ébahissement non moins grand. Sans nul doute,
+ils crurent que leur chef devenait fou à lier.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donné
+quelques explications, il me fallut répondre aux pressantes questions
+de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort
+et celui d'Angeline.</p>
+
+<p>Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon évasion et les derniers moments
+d'Angeline et d'Attenousse aussi brièvement que
+possible.</p>
+
+<p>On ne saurait voir une douleur plus réelle et des larmes plus
+sincères que celles qu'il versa en entendant ce récit. Sa rage contre
+Paulo était indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant à chaque
+instant, moi qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma
+carabine. Ah! si j'avais su, si j'avais su... mais les misérables ne
+perdent rien pour attendre".</p>
+
+<p>Attenousse avait été pour lui un ami et un protecteur.</p>
+
+<p>Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre
+les trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre
+parce qu'ils parlaient dans en langue iroquoise à laquelle ceux-ci
+étaient étrangers.</p>
+
+<p>Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient,
+il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlèvement; mais que
+l'entreprise qu'ils se proposaient devait être entourée de grands
+périls, car c'est à qui des trois ne l'exécuterait pas. Après avoir
+longtemps délibéré il fut facile à Baptiste de conclure, par les
+mots qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases
+décousues qu'ils étaient décidés de mettre leur projet à exécution
+le plus tôt possible. Ils étaient poussés par l'espoir d'une rançon
+que le chef paierait pour délivrer son enfant d'adoption.</p>
+
+<p>On peut concevoir l'impression que me fit cette révélation.
+C'était à n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir;
+peut-être même étaient-ils déjà en marche. Ils avaient néanmoins
+compté sans leur hôte et, malheureusement pour eux, la partie
+était trop forte, ils ne devaient pas en recueillir le gain.</p>
+
+<p>Nous concertâmes nos plans de défense, Baptiste et ses deux
+amis devaient surveiller toutes les démarches des brigands et
+m'avertir quand ils les verraient tenter quelque chose de suspect.
+La surveillance de Baptiste méritait considération surtout, lorsqu'il
+était guidé par la reconnaissance comme dans cette occasion; ses
+compagnons par amitié pour lui s'étaient liés de tout coeur à moi
+et me juraient fidélité. Ils étaient guidés par l'esprit des aventures
+d'abord, puis par le courage que met tout honnête homme à
+prévenir un crime, et en prévenir ceux qui devaient en être les
+auteurs. C'était pour eux un stimulant plus que suffisant.</p>
+
+<p>Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma
+demeure bien décidé à verser jusqu'à la dernière goutte de mon
+sang pour défendre mes protégées.</p>
+
+<p>En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'étais
+sur les traces de ceux qui avaient jeté la consternation parmi eux.
+Je leur fis connaître la tentative qu'ils devaient faire pour enlever
+Adala. Il n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens;
+tous s'offrirent de me prêter main forte et nous nous séparâmes
+après avoir convenu de faire bonne garde et de donner l'éveil
+dans le cas où un des trois misérables serait aperçu rôdant dans
+les environs.</p>
+
+<p>Quinze jours se passèrent dans une parfaite tranquillité et sans
+que j'eusse de renseignements sur mes nouveaux alliés. Je connaissais
+trop la perspicacité et le dévouement de Baptiste pour
+douter un instant qu'il ne remplit scrupuleusement le rôle important
+que je lui avais confié.</p>
+
+<p>Cependant ce calme apparent était bien loin de me faire prendre
+le change. J'étais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas
+voir dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus
+tard, aussi avais-je pris mes précautions en conséquence.</p>
+
+<p>Enfin le soir de la vingtième journée, j'étais assis sur le seuil de
+la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'était le
+signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai à la
+vieille de fermer les contrevents, de barricader les portes et de
+n'ouvrir qu'à ma voix; puis je me dirigeai précipitamment vers
+l'endroit d'où était parti le cri. Je ne m'étais pas trompé, ce signal
+venait d'un des compagnons de Baptiste. C'était le gascon qu'il
+m'expédiait. II m'informa que les trois bandits s'étaient occupés de
+chasse et de pêche, ils avaient, fumé les viandes et les poissons
+comme s'ils se fussent préparés à un long voyage. Ils avaient de
+plus confectionné un léger canot d'écorce sur la rivière St. Jean
+avaient déposé des provisions de distance en distance en descendant
+vers le village de Ste. Anne. Baptiste me faisait dire de plus
+qu'ils avaient préparé une hotte dont la destination était évidente,
+il était d'opinion que cette nuit même, ils frapperaient le coup
+décisif; puisqu'ils n'étaient qu'à deux lieues à peine des habitations.
+Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant qu'eux-mêmes
+ne seraient pas loin.</p>
+
+<p>Je fis prévenir six des hommes les plus déterminés et intelligents
+de mon voisinage et les disposai de manière que leur présence
+fut parfaitement dissimulée. D'après mes instructions, ils ne
+devaient tirer qu'au premier commandement.</p>
+
+<p>J'oubliai par malheur de faire la même recommandation au
+gascon éloigné d'environ trois cents verges de la maison ou je
+m'étais embusqué.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>TENTATIVE ET ATTAQUE.</h3>
+
+<p>Une nuit des plus sombres enveloppa bientôt la demeure et tous
+les alentours. Un silence parfait régnait dans toute la campagne.
+Le temps était à l'orage; parfois un éclair illuminait la nue et
+venait en serpentant se perdre dans un endroit désert: Le tonnerre
+grondait dans le lointain et ses roulements nous arrivaient
+comme les détonations de mèches de canons.</p>
+
+<p>Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle
+eut été brisée sous les pas d'un homme retentit à mon oreille.</p>
+
+<p>Deux carabines bien chargées étaient auprès de moi; j'en saisis
+une et me tins prêt à tout événement. Je m'assurai aussi que mon
+couteau jouait parfaitement dans sa gaine.</p>
+
+<p>Mon oeil bien qu'exercé à l'obscurité dans les chasses à l'affût que
+je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les ténèbres qui
+m'environnaient.</p>
+
+<p>Heureusement qu'un éclair brilla un instant. Il disparut très
+vite, mais néanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe
+d'arbrisseaux qui se trouvait à trois arpents à peu près de la maison
+et qui n'y était certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection
+des lieux.</p>
+
+<p>Dix minutes après, un nouvel éclair apparut au firmament.</p>
+
+<p>J'avais toujours l'oeil fixé vers l'endroit où je venais de voir le
+buisson. Pendant ce laps de temps, il s'était considérablement
+rapproché. Il ne devait pas être a plus de vingt pieds du gascon.</p>
+
+<p>Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait
+pas qu'il y avait embûche et que l'ennemi s'avançait. En même
+temps, son chien qu'il ne retenait qu'avec peine réussit à s'échapper
+et s'élança dans la direction du buisson en poussant d'affreux
+hurlements.</p>
+
+<p>A peine y fut-il arrivé que ses furieux aboiements se changèrent
+en cris plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps.
+En deux bonds, il fut à l'endroit où les bandits abrités par le buisson
+s'avançaient vers ma demeure. Un détonation se fit entendre,
+un blasphème affreux y répondit et le craquement de branches
+qu'on ne cherchait plus à dissimuler nous avertit que quelqu'un
+s'échappait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le français faisait un bruit d'enfer. Les <i>sandédious</i>
+les <i>cadédis</i>, je te tiens <i>couquin</i>, étaient montés au plus fort
+diapason.</p>
+
+<p>Des torches que nous avions préparées furent allumées et nous
+accourûmes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'âme, la balle
+lui avait traversé le coeur. Le blasphème avait été son dernier
+adieu à la terre.</p>
+
+<p>Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang
+par une large blessure à la poitrine il se mit à l'embrasser pleurant
+et lui prodiguant les épithètes les plus tendres tandis que les
+<i>couchons</i>, les <i>voleurs</i>, les <i>canailles</i>, lui sortaient de la bouche par
+torrents à l'adresse de l'homme mort.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois.
+Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.</p>
+
+<p>Le cadavre du brigand fut identifié par les chasseurs comme
+celui d'un des compagnons de Paulo. Sa figure était hideuse. Une
+hotte qui devait servir à transporter Adala était auprès de lui.</p>
+
+<p>Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble à la
+terreur des habitants. Éveillés par nos coupa de feu tous étaient
+accourus pour nous secourir; les uns armés du haches, les autres
+de fourches, etc., etc., tant on craignait que nous eussions affaire à
+une bande plus considérable. On n'avait laissé aux maisons que
+le nombre d'hommes nécessaires en cas d'attaque.</p>
+
+<p>Nous décidâmes de suite de faire une nouvelle battue. Au point
+du jour le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour
+fouiller avec le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous espérions
+qu'un des malfaiteurs, peut-être tous les deux, auraient pu être
+atteints par les balles et auraient été dans l'impossibilité de fuir
+bien loin.</p>
+
+<p>Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle était
+chaque jour agrandi ne put nous faire découvrir d'autre trace
+qu'une ou deux gouttes de sang dans un fourré où bien probablement
+Paulo et compagnie s'étaient arrêtés.</p>
+
+<p>Ces démarches infructueuses mettaient Baptiste au désespoir à
+cause de l'intérêt extraordinaire qu'il portait à l'enfant d'Angeline
+et d'Attenousse.</p>
+
+<p>Le gascon de son côté était inconsolable de la perte de son chien:
+il n'en parlait qu'en jurant comme un païen. Il aurait voulu être
+le diable en personne pour faire griller le <i>couquin</i>, tant il redoutait
+la reconnaissance de sa Majesté Fourchue en faveur d'un misérable
+qui l'avait toujours si bien servi de son vivant.</p>
+
+<p>Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce
+qu'il était né un vendredi et sous une mauvaise étoile.</p>
+
+<p>Cependant j'étais dévoré d'inquiétude. Je connaissait trop bien
+la scélératesse de Paulo, son caractère haineux et vindicatif pour
+ne pas être assuré que tôt ou tard, il tenterait une revanche
+éclatante.</p>
+
+<p>Je n'osais donc plus m'éloigner de la maison et laisser Adala
+d'un seul pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalières.
+Si je sortais en voiture, je la faisais asseoir à côté de moi;
+La nuit, son petit lit était placé tout près du mien. Je passais des
+heures entières à la regarder dormir essayant à deviner, chacune
+de ses pensées. Quand je voyais ses lèvres roses s'agiter et laisser
+échapper un sourire, je me demandais si elle ne causait en songe
+avec sa mère ou avec les anges ses petits frères. J'ajustais ses couvertures
+de crainte qu'elle ne prit du froid et doucement bien doucement,
+j'embrassais son couvre-pieds pour ne pas l'éveiller par le
+contact de ma bouche.</p>
+
+<p>Elle avait à peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle
+rapidité son intelligence se développait. Tous ceux qui la connaissaient
+étaient aussi surpris de son étonnante précocité. Sa grand'mère
+et une bonne vigoureuse servante que j'avais engagée, l'aimaient
+presqu'autant que moi.</p>
+
+<p>L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillité. On
+n'avait pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et
+les rapines avaient cessé.</p>
+
+<p>Tout le monde se félicitait de l'idée qu'ils étaient pour toujours
+disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi à cette croyance
+devenue générale.</p>
+
+<p>Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien
+dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'étais certain qu'ils
+surveillaient notre homme de près et feraient tout en leur pouvoir
+pour détourner les projets malicieux que le traître et son complice
+tenteraient contre moi ou plutôt contre Adala. Ce à quoi mes associés
+et surtout Baptiste tenaient le plus, c'était de les prendre tous
+les deux vivants peut-être auraient-ils recruté quelques autres
+sauvages et ils jouissaient d'avance du plaisir de les livrer à la
+justice. Baptiste était rusé, mais il avait affaire à forte partie:
+Paulo de son côté ne manquait pas de finesse. Son intelligence
+naturelle, l'instinct de la conservation l'avertissaient qu'il était
+poursuivi. Aussi, comme je l'appris plus tard; fallait-il faire de
+rudes marches pour ne pas perdre sa piste. La route qu'ils suivaient
+était toujours directe et tendait évidemment à un but... mais
+n'anticipons pas les évènements.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA CAVERNE DES FÉES</h3>
+
+<p>Ceux qui ont visité Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empêcher
+de remarquer une montagne allongée de douze à quinze
+arpents qui se trouve à une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit
+mollement en se prolongeant; elle n'est pas très élevée,
+mais assez pour que, du haut de son sommet, la vue domine le
+paysage magnifique qui l'environne.</p>
+
+<p>Rien de plus agréable que de contempler son versant nord, boisé
+d'arbres variés et magnifiques. Des crêtes de rochers qui partent
+du haut et viennent jusqu'au bas vous représentent les côtes d'un
+immense cétacé dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une
+de ces crêtes présente vers le milieu un aspect plus âpre, plus
+hérissé. Elle a un pic qui domine les beaux arbres bordant les
+flancs de la montagne. Ce pic est aride et dénudé. Vers la partie
+ouest, il est coupé perpendiculairement. Il forme un contraste saisissant
+avec les autres bandes de rochers parallèles qui sont à demi
+caché par une luxuriante végétation.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une
+caverne profonde, creusée dans ce pic présentait dans son intérieur
+des dispositions tout à fait extraordinaires. Quelques-uns mêmes
+affirmaient, mais ceux-là, je suppose, n'étaient pas les plus hardis,
+que souvent des bruits étranges s'y faisaient entendre.</p>
+
+<p>Je décidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi
+un de ceux qui l'avait déjà visitée et qui lui prêtait dans son imagination
+le caractère le plus féerique.</p>
+
+<p>On y parvenait en gravissant une pente très abrupte. De grands
+arbres répandaient leur ombrage sur l'entrée spacieuse de la
+caverne. La chambre principale se trouvait éclairée par fissures
+de la voûte par lesqelles filtrait une douce lumière.</p>
+
+<p>Au centre, une énorme pierre carrée à surface unie semblait
+représenter une table. Cinq ou six pierres échappées de la voûte
+étaient disposées autour à la manière de tabourets. A deux pas
+plus loin une colonne de pierre, toute d'une pièce, s'élevait droite
+et perçait la voûte. Elle avait la forme des cheminées de nos habitations
+de campagne.</p>
+
+<p>Cette caverne était divisée en plusieurs compartiments. Deux
+dans le fond étaient éclairés par les rayons du soleil qui y pénétraient
+par des ouvertures naturelles. Cette lumière donnait la vie
+aux petites fleurs qui en tapissaient les parois. Quelques vignes
+sauvages grimpaient le long des rochers, montaient jusqu'aux interstices
+et s'échappaient au dehors comme pour aller demander
+plus de sève au soleil.</p>
+
+<p>A gauche, se trouvait un alcôve éclairé seulement par l'entrée.
+Au fond de cet alcôve et a angle droit on voyait un antre
+obscur, où il y avait un trou profond, circulaire, s'enfonçant tellement
+dans la montagne que j'essayai à le sonder avec une perche
+de dix-huit pieds sans aucun résultat. En approchant mon oreille
+de l'ouverture, j'entendis comme le bruit d'une forte chute d'eau.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec
+mon Adala à qui j'en avais parlé, l'intérieur en était complètement
+changé.</p>
+
+<p>Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la
+voûte. Ce n'était plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.</p>
+
+<p>Un jour, il y eut grand émoi dans le village. Deux hommes, en
+longeant le sentier au pied de la montagne, y avaient aperçu des
+flammes et une fumée qui s'en échappaient. On avait même vu
+deux ou trois ombres sur le sommet du rocher et ce ne pouvaient
+être des hommes. La frayeur était à son comble.</p>
+
+<p>Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude,
+et me racontèrent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.</p>
+
+<p>Tous ceux qui fréquentaient ma maison étaient de braves gens
+doués d'un esprit sain et de le plus grande honnêteté, de plus d'un
+courage éprouvé.</p>
+
+<p>Mais ce soir-là parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis
+trois à quatre jours, sous un prétexte ou sous un autre, venait me
+faire des visites fréquentes et fort assidues. Il habitait une cabane
+à quelque distance de chez moi. Elle était située sur la lisière
+immédiate des bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne
+Ronde.</p>
+
+<p>Cette montagne est ainsi nommée parce qu'elle ressemble à un
+pain de sucre dont le sommet aurait été arrondi.</p>
+
+<p>La renommée de cet individu était rien moins que recommandable.
+Les gens du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendié
+plusieurs granges et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa
+figure ne prévenait pas en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant,
+d'épais sourcils où se joignaient ensemble et semblaient tirer au
+cordeau. Ses yeux était louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient
+quelquefois et jetaient alors un éclat fauve. Son nez aquilin
+se recourbait sur une bouche dont les lèvres étaient tellement
+minces qu'on les eut dites coupées comme une incision faite dans
+une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou pouvait voir quelques
+dents rares mais aiguës comme celle d'un serpent. Les muscles de
+la mâchoire inférieure présentaient à son angle un gonflement tel
+qu'en possède le tigre et tous les animaux féroces.</p>
+
+<p>Ce soir là, il était en belle humeur et nous amusait par le récit
+d'un événement qui s'était passé chez lui dans la journée: Un fou
+était entré dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles
+sous prétexte de chercher une poule qu'il disait avoir été
+dérobée et qui devait s'y trouver. Il s'était parait-il, livré à mille
+extravagances tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricités
+du pauvre insensé telles que le "<i>louche</i>," ainsi nommerai-je
+l'individu, les rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.</p>
+
+<p>Il en était au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit.
+Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas délibéré vers la
+table, s'assit auprès, puis, tout en regardant l'assistance d'un air
+hébété, il demanda à manger en frappant du pied.</p>
+
+<p>J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il
+mangea avec avidité sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasié,
+il tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au
+louche, son plus proche voisin. Il y mit même beaucoup de persistance
+en le regardant fixement. Comme pour la forme seulement
+il vint à moi, la bouteille à la main, fit mine de me la présenter et
+se plaça de manière que la lumière se refléta sur sa figure, tout
+en tournant le dos aux autre, et mit un doigt sur sa bouche et me
+fit un clin d'oeil.</p>
+
+<p>Je tressaillis malgré moi; si je l'avais pu je lui aurais sauté au
+cou. C'était mon brave ami, mon fidèle Baptiste pour moi seulement,
+pour les autres c'était le fou dont la louche nous entretenait
+à son arrivée.</p>
+
+<p>Désappointé et comme insulté de ce que personne ne voulait
+prendre part à ses libations, il retourna auprès de la table et avala
+le contenu de sa bouteille. Dix minutes après, il était étendu sur
+le plancher tout auprès du louche et ronflait profondément.</p>
+
+<p>Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tête. Il ouvrit
+son oeil intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en même temps
+qu'un signe imperceptible aux autres, d'observer le louche.</p>
+
+<p>La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le
+compte du fou.</p>
+
+<p>Je compris que Baptiste nous ménageait quelque surprise. Effectivement
+pendant que le narrateur en était au plus beau de son
+récit, l'ivrogne, comme dans le milieu d'un rêve, d'une vois profondément
+avinée laissa échapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux
+que j'ai tués, malheur!"</p>
+
+<p>A ces mots le louche s'arrêta et l'examina, mais le mendiant
+ronflait déjà. Sa narration continua avec moins d'entrain.</p>
+
+<p>Néanmoins dix minutes après, de nouveaux souvenirs lui revenant,
+il recommença à parler et à rapporter encore des actions du
+fou lorsqu'un nom que celui-ci prononça attira son attention:
+"Paulo est mort, c'était mon complice." A ce nom, le louche, je
+ne savais pourquoi, fit un soubresaut comme s'il eût été piqué par
+une vipère. Je le vis pâlir et frissonner imperceptiblement, mais se
+remettant bientôt, d'un air dégagé, il alla prendre la chandelle sur
+la table et, tout en s'excusant, il l'approcha du mendiant et le
+regarda longtemps.</p>
+
+<p>Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'écume même
+lui sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumière à
+sa place, que le malheureux était malade, j'avais cru l'entendre se
+plaindre."</p>
+
+<p>Je remarquai toutefois que dès ce moment, le louche devint taciturne.
+Bien que l'heure ne fut pas très avance, il nous souhaita
+le bonsoir et partit. Peu d'instants après son départ, le mendiant
+se leva et se traînant après les meubles, le jarret pliant, d'un pas
+titubant; il se dirigea vers la porte que je fus obligé de lui ouvrir
+tant il n'y voyait rien. A peine était-il dehors qu'on entendit le cri
+du merle siffleur. Bientôt après, le fou rentra en trébuchant, se
+recoucha, en peu d'instant ses ronflements sonores recommencèrent.</p>
+
+<p>Mes voisins se retirèrent en nous disant bonne nuit à la vieille
+mère et à moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents,
+pendant que ma vieille indienne Aglaousse, éteignait les
+lumières trop vives. Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi
+seul avait pu le remarquer sur sa figure.</p>
+
+<p>Quand je rentrai, une entière transformation s'était faite chez le
+fou apparent. Il avait ôté sa perruque, fait disparaître une partie
+de ses haillons; il causait familièrement avec l'Indienne et n'était
+pas plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'était aussi
+ce que contenait la bouteille.</p>
+
+<p>Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et après quelques
+informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun
+danger pour Adala du moins pour quelques jours.</p>
+
+<p>Il me raconta le résultat de sa chasse à l'homme.</p>
+
+<p>Depuis au-delà de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son
+digne acolyte, il n'y avait eu que ruses et embûches des deux côtés.
+C'était à qui surprendrait et ne serait pas surpris.</p>
+
+<p>Les deux scélérats avaient pris tous les moyens possibles pour
+que leurs traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre
+leurs pistes, ils avaient souvent monté et redescendu dans le cours
+des ruisseaux des distances considérables. Aussi les chasseurs
+eurent-ils bien du mal avant que de pouvoir les retrouver.</p>
+
+<p>Enfin un jour, les sauvages se croyant à l'abri de toute poursuite
+avaient fait halte dans un endroit écarté pour prendre quelque
+nourriture, sans même avoir la précaution de dissimuler toute
+trace de passage.</p>
+
+<p>Les français et un trappeur canadien, qu'ils s'étaient adjoints,
+reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme
+fut-il sauvage ou blanc.</p>
+
+<p>D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche,
+imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caractéristique.</p>
+
+<p>Mes amis, en arrivant dans le lieu où le repas avait été pris,
+reconnurent d'une manière facile et certaine quels étaient ceux
+qui y avaient séjourné.</p>
+
+<p>Dès ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisément, connaissant
+la direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus même la
+peine de cacher.</p>
+
+<p>Ils se dirigeaient évidemment vers un campement composé de
+sept sauvages renégats chassés de leurs tribus pour leur mauvaise
+conduite.</p>
+
+<p>Il eut été difficile de trouver un homme plus énergique et plus
+déterminé que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient
+étaient aussi braves que rusés. Leur nouvel associé s'appelait
+Bidoune.</p>
+
+<p>Enfin, après une assez longue marche, ils arrivèrent auprès de
+ce campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y
+était installés. Comme ils étaient sans défiance, Baptiste, avec
+des précautions infinies réussit à s'approcher tout auprès et put
+saisir quelques mots de leur conversation.</p>
+
+<p>Ils discutaient vivement un projet d'enlèvement analogue au
+premier. Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rançon le chef
+paierait pour le rachat de son enfant. Leur plan était tout mûri:
+A un moment donné, ils devaient se rejoindre chez le <i>louche</i> où des
+armes étaient déposées. C'est d'après ces renseignements que Baptiste
+avait cru devoir prendre le prétexte d'une poule perdue pour
+y faire des perquisitions.</p>
+
+<p>Comme l'enlèvement était plus facile par le fleuve, un canot
+serait mis dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant
+pendant qu'une bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants
+vers les bois.</p>
+
+<p>Leur intention était de se diriger vers les îles de Kamouraska
+où ils se tiendraient cachés pendant une quinzaine de jours pour
+détourner les soupçons, puis ils se rejoindraient à l'Islet aux Massacres.</p>
+
+<p>Ils devaient de plus incendier la demeure d'Hélika, saisir la
+vieille et le chef à qui, d'après les conventions, ils ne feraient
+aucun mal, les lier fortement tous les deux de manière à les mettre
+hors d'état de donner l'alarme.</p>
+
+<p>Au récit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne
+briller comme des tisons ardents à l'idée des outrages que sa petite
+fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports
+de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis
+voler la table en éclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de
+ma jeunesse se réveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au
+devant d'eux et les tuer comme de misérables chiens enragés. La
+vieille mère aussi s'offrait de s'armer d'une carabine et de venir
+avec moi à leur rencontre. Tous les deux nous étions exaspérés,
+mais Baptiste plus calme réussit à nous tranquilliser.</p>
+
+<p>Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous
+avions entendu pendant sa sortie de là soirée. Vous en saurez
+quelque chose demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi,
+elle est du gascon et du normand. Soyez sans aucune inquiétude,
+nous veillons sur vous tous.</p>
+
+<p>L'étoile du matin allait, paraître quand Baptiste, après nous avoir
+serré la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut
+été le génie.</p>
+
+<p>Quelque temps après son départ et avant que le bedeau vint
+sonner l'angélus, vous eussiez pu voir un homme agenouillé sur
+les degrés du perron de l'église attendant en grande hâte qu'elle
+fut ouverte pour y entrer. Cet homme était tout défait. Sa figure
+était pâle et cadavéreuse. Il regardait de tous côtés d'un oeil inquiet
+et inquisiteur. Lorsque le curé entra dans la sacristie pour dire la
+messe, il le supplia de vouloir bien le confesser.</p>
+
+<p>C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'était lui,
+avait vu et entendu des choses bien terribles.</p>
+
+<p>Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation,
+il passait à travers de grands arbres sombres et poussés entre
+deux rochers. Tout à coup, une boule de feu vint tomber à ses
+pieds. Il s'arrêta stupéfait, ses cheveux se dressèrent d'épouvante.
+A deux pas en face de lui un être étrange, diabolique, ayant des
+yeux rouges, une bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents
+de la longueur du doigt, était immobile au milieu du chemin. Il
+avait, en guise de mains des pattes ressemblant à celles d'un ours
+avec des griffes beaucoup plus longues qui s'étendaient vers lui.
+Il put voir cette apparition à la lueur que jetait le globe de feu.</p>
+
+<p>La tête du monstre était, surmontée de deux cornes énormes.</p>
+
+<p>Il entendit en même temps un bruit de chaînes. Il se tourna
+dans l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de
+feu tombait en arrière de lui. Un autre diable plus terrible encore,
+s'il était possible, que le premier, dont la bouche lançait des
+flammes, lui barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche
+énorme tandis qu'au-dessus de sa tête, un troisième globe de feu
+roulait dans les airs eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie
+d'étincelles.</p>
+
+<p>Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait
+à s'y méprendre à celle des enfants des bords de la
+Garonne, "Cadédious, mon bon, nous venons te chercher au nom
+de Satan. Tu as fait assez, de mal comme cela, tu nous appartiens
+corps et âme". L'autre voix en arrière reprenait: "Nous allons
+t'amener rejoindre Paulo en enfer, depuis une heure nous l'y
+avons conduit." On entendait une autre voix avec un rire sec qui
+disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous tous." Puis les
+deux autres diables s'approchaient de lui pendant que la boule de
+feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser lorsqu'il eu
+ressentit la chaleur. Se signant à la hâte, il s'élança d'un bond prodigieux
+en avant d'un des diables qui effrayé sans doute par le
+signe de croix lui avait, livré passage.</p>
+
+<p>Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur
+lévrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort
+vite et les boules de feu l'eurent bientôt rejoint, tantôt le précédant
+et le suivant. Pour les éviter, il faisait des sauts de bélier, poursuivi
+toujours par le même bruit de chaînes et les mêmes ricanements.
+Hors d'haleine, sentant ses jambes fléchir sous lui, il arriva
+enfin à sa cabane; mais à sa grande stupeur, elle était toute réduite
+en cendres. Il s'arrêta terrifié. Une détonation venant d'en
+haut lui fit lever les yeux. Il aperçut des globes de feu énormes
+et de toutes les couleurs qui menaçaient de lui tomber sur la tête.
+A cette vue, il reprit sa course désespérée poursuivi et toujours par
+les mêmes fanfares infernales.</p>
+
+<p>Enfin à force de se signer et de recommander son âme à Dieu, il
+put faire disparaître tous les diables. Il gagna le village toujours
+en courant et alla se réfugier, comme on l'a vu, sur le perron de
+l'église.</p>
+
+<p>Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici
+le résumé.</p>
+
+<p>Celui qui eut visité la caverne des fées le jours précédent aurait
+été étonné de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se
+livraient.</p>
+
+<p>Deux cousaient ensemble des morceaux d'écorce de bouleau percés
+de trous à l'endroit des yeux, de la bouche et ornés d'un nez
+énorme. De temps en temps, ils s'ajustaient ces masques sur la
+figure en riant de bon coeur à l'apparence qu'ils leur donnaient.</p>
+
+<p>Bidoune, d'un autre côté, (car le lecteur a sans doute reconnu
+que la mascarade qui avait causé une si grande terreur au louche,
+était une pure invention du gascon et de son ami pour débarrasser
+la paroisse de cet homme traître et méchant) adaptait au bout
+d'une perche un paquet d'étoupe. Des boules enduites de térébenthine
+étaient à côté de lui.</p>
+
+<p>Tout en travaillant, on se distribuait les rôles. Bidoune devait
+grimper dans le haut d'un arbre pour lancer à point nommé la
+seconde boule préalablement enflammée. La première était réservée
+au gascon qui la pousserait à coups de pieds en avant du louche
+pendant que Bidonne l'empêchait de retourner en arrière avec la
+sienne en poussant des rires homériques que le pauvre malheureux
+prenait pour des ricanements infernaux.</p>
+
+<p>Il est inutile de dire que l'étoupe que Bidoune faisait jouer au
+bout de sa perche et qui laissait tomber des étincelles constituait
+le globe de feu venant des airs. Une simple figure avait produit
+la détonation.</p>
+
+<p>La cabane avait été incendiée parce que Baptiste dans la recherche
+de sa poule y avait découvert les armes et les provisions nécessaires
+à l'enlèvement. Le canot, soigneusement caché dans les
+branches, les avirons, la hotte et des cordes y avaient été transportés
+et le tout avait brûlé ensemble.</p>
+
+<p>Leur plan avait réussi, jamais la louche ne reparut dans ces
+endroits.</p>
+
+<p>Les trois ombres de la Caverne des fées qui avaient causé tant
+d'effroi aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>L'HÔPITAL GÉNÉRAL</h3>
+
+<p>La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer
+avec plus d'acharnement que jamais. J'avais espéré vainement
+que la leçon qu'il avait reçue, lors de sa première tentative d'enlèvement,
+lui aurait profité; mais puisqu'il redoublait de rage, c'était
+à moi de pourvoir au salut de mon enfant et de la mettre hors
+des atteintes de ce tigre à face humaine.</p>
+
+<p>Je dois l'avouer, si j'avais usé de ménagement envers lui, c'est
+c'est que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais
+donnés et dont il n'avait que trop profité; je lui avais fait dire, combien
+je regrettais mon fatal passé; je lui avais même envoyé de
+l'argent pour qu'il put vivre honnêtement et abandonner le sentier
+du crime. Il parut accepter ces conditions et garda la somme d'argent
+qu'il dépensa en orgies crapuleuses et à préparer des plans diaboliques.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous
+étions seuls, je lui fis part du plan que j'avais conçu de mettre
+Adala et sa grand'mère on sûreté et de donner ensuite la chasse
+aux bandits. Il m'approuva du tout coeur.</p>
+
+<p>Ce qui me faisait hâter d'avantage c'est que la rumeur rapportait
+qu'un meurtre atroce avait été commis à une douzaine de lieues
+de l'endroit que j'habitais.</p>
+
+<p>En voici les détails: Deux sauvages étaient entrés dans la maison
+d'un riche et honnête cultivateur. C'était un Dimanche, et
+tout le monde assistait au service divin. La mère de famille était
+restée seule avec deux petits enfants dont l'aîné pouvait avoir sept
+ans et le plus jeune cinq.</p>
+
+<p>Cette jeune femme était très hospitalière et très charitable, aussi
+accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages
+avaient demandée en entrant.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigèrent de l'argent.</p>
+
+<p>La pauvre mère comprit alors qu'elle avait affaire à des scélérats
+et qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha à
+gagner du temps espérant qu'on reviendrait bientôt de l'Église
+lui porter secours.</p>
+
+<p>Par malheur pour elle, la messe avait été beaucoup retardée, le
+curé ayant été obligé d'aller administrer les derniers sacrements à
+un homme mourant.</p>
+
+<p>C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en asséna un
+coup terrible sur la tête de l'infortunée qui tomba assommée.
+Deux crimes affreux furent accomplis ensuite.</p>
+
+<p>Les infâmes firent des recherches dans tous les coins de la maison
+et découvrirent une somme d'argent considérable qu'ils séparèrent
+entre eux puis ils disparurent.</p>
+
+<p>Les enfants avaient été enfermés dans un cabinet pendant l'accomplissement
+de ce drame odieux. Le complice de Paulo les
+avait menacés de sa hache avec des imprécations effroyables et jurait
+de leur fendre la tête s'ils proféraient une parole ou essayaient
+de sortir.</p>
+
+<p>Les pauvres petits s'étaient blottis l'un près de l'autre demi-morts
+de terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.</p>
+
+<p>Lorsque le bruit eut cessé, le plus âgé se décida à s'avancer tout
+doucement vers la fenêtre. Il aperçut les deux bandits qui fuyaient
+dans la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent
+la porte de l'appartement où ils avaient vu leur mère pour
+la dernière fois. Une mare de sang inondait le plancher. Hélas!
+la pauvre femme n'était plus qu'un cadavre.</p>
+
+<p>Je renonce à peindre la scène déchirante qui s'en suivit, les larmes
+et les cris de désespoir des malheureux enfants.</p>
+
+<p>Enfin la messe était terminée et le père revenait tout joyeux
+avec les autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrèrent
+dans l'avenue les deux enfants qui couraient éplorés en criant:
+"papa, papa, viens donc vite, maman est morte, il y a des hommes
+méchants qui l'ont tuée." Le père en ouvrant la porte ne connut
+que trop la triste verité.</p>
+
+<p>Cette nouvelle que je rapportai à Baptiste fut confirmée le lendemain
+par des document officiels et certains.</p>
+
+<p>Par la désignation que firent les enfants, je reconnus mon ancien
+complice.</p>
+
+<p>Ce récit expliqua à Baptiste pourquoi à pareille date, il avait perdu
+les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'était pour dépister
+leurs poursuivants qu'ils étaient revenus sur leurs pas jusqu'au
+lieu où ils avaient commis ce meurtre.</p>
+
+<p>Il n'y avait donc plus de temps à perdre. J'envoyai de suite
+Baptiste louer une barque et le même soir à neuf heures, Adala,
+Aglaousse et moi, nous voguions sur le fleuve poussés par un bon
+vent. Douze heures après, nous entrions dans la rivière St. Charles
+et débarquions près de l'Hôpital Général de Québec.</p>
+
+<p>Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon
+absence et se tenir prêts à tout évènement.</p>
+
+<p>Revenons à notre voyage. Nous allâmes frapper à la porte du
+parloir du couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais
+tant hâte de savoir si mon enfant y trouverait asile et confort que
+sans autre préambule je demandai la permission de visiter les
+salles, prétextant qu'il devait y avoir une de mes connaissances qui
+était là depuis plusieurs années.</p>
+
+<p>Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire.
+Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait.
+Tout en causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-être qui
+y régnait. En approchant d'un lit où était étendue une vieille
+malade, je m'arrêtai malgré moi. Ses traits quoique portant les
+traces de l'idiotisme me frappèrent. Ils me rappelaient quelque
+vague souvenir de ma jeunesse.</p>
+
+<p>Ou l'avais-je vu?</p>
+
+<p>Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai à l'interroger mais
+elle ne me répondit que par quelques paroles incohérentes..</p>
+
+<p>Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu
+toute intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'éloigner un
+instant, la bonne soeur accéda volontiers a mon désir.</p>
+
+<p>Je m'approchai du lit de l'octogénaire. <i>Rosalie</i> lui dis-je. Elle fit
+un soubresaut, me regarda d'un oeil étonné et quelque peu lumineux,
+puis son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à
+son oreille; elle parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle
+retomba dans son état d'hébètement.</p>
+
+<p>La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés
+attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois
+un peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donné
+de pareils signes de connaissance."</p>
+
+<p>Mes pressentiments ne m'avaient pas trompés, cette vieille fille
+était l'ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je
+désertai la maison paternelle.</p>
+
+<p>Nous continuâmes la visite des salles où j'admirai, comme je l'ai
+dis plus haut, l'ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit
+au parloir où m'attendaient la supérieure et la dépositaire qu'on
+avait fait prévenir. Je leur exposai le plan que j'avais formé de
+mettre Adala entre leurs mains pour qu'elle complétât son éducation.
+Je leur dis de plus à quels dangers elle était exposée. Pour
+attirer davantage leur sympathie en faveur de l'enfant et afin
+qu'elles ne la missent pas en évidence, je leur fis connaître son
+persécuteur. C'était l'accusateur de son père et l'assassin de l'homme
+pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice.</p>
+
+<p>Jusque là, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En
+levant les yeux sur elles, je m'aperçus que toutes deux pleuraient.</p>
+
+<p>Elles m'adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur
+répondre, je me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous
+la même impression où j'avais été au sujet de la vieille en visitant
+les salles.</p>
+
+<p>Étais-je donc cette journée-là sous l'effet d'une hallucination? Je
+ne pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais
+chacun des traits des deux religieuses et plus je me convainquais
+que je les avais vues quelque part.</p>
+
+<p>Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un
+silence de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous
+croyez, sans doute, chef au milieu des grands bois, à l'affût de
+quelque gibier. En effet depuis un quart d'heure que nous vous
+interrogeons, au lieu de nous répondre, vous nous examinez comme
+si vous étiez indécis sur laquelle de nous vous allez diriger votre
+coup de fusil."</p>
+
+<p>Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j'avais
+vécu dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines
+des bonnes religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs
+chéries que je croyais mortes et à qui j'avais causé tant de chagrin.
+Ces souvenirs me rendaient tout rêveur.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, lui répondis-je, mais il me semblait retrouver
+en vos personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos
+traits me les rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit la supérieure, nous avions nous aussi un frère qui
+a déserté le toit paternel poussé par le désespoir et nous n'en avons
+jamais eu de nouvelles.</p>
+
+<p>A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles.
+Elles se reculèrent instinctivement.&mdash;"N'êtes-vous pas, leur dis-je,
+du village de.....&mdash;" Elle parurent très surprises et me regardèrent
+toutes deux fixement.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire que je portais le costume et le tatouage d'un
+chef sauvage de premier ordre.</p>
+
+<p>Elles me répondirent affirmativement.&mdash;Encore une question,
+mesdames, s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Hélène et Marguerite D....?
+Oui, répondirent-elles en me regardant d'un air
+stupéfait&mdash;O Mon Dieu, m'écriai-je alors dans un élan de reconnaissance,
+Hélène et Marguerite! mes deux soeurs! je suis votre
+frère et je leur tendis les bras.</p>
+
+<p>Je crus réellement qu'elles allaient défaillir toutes deux à ces
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frère n'était
+pas indien.</p>
+
+<p>En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre
+enfance et nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Elles
+riaient, pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se
+furent calmées, vous pensez bien avec quel empressement je
+demandai des détails sur mes bons parents.</p>
+
+<p>Elles me racontèrent que mon père, après s'être épuisé en
+recherches de toutes sortes, avait fini par croire fermement à ma
+mort; mais ma mère, la bonne et sainte femme, assurait que je
+reviendrais. Tous les soirs, une prière se faisait en commun pour
+mon retour et dans la journée, ma mère allait s'enfermer dans ma
+chambre où rien n'avait été changé depuis mon départ et là elle
+priait et pleurait des heures entières.</p>
+
+<p>Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son
+enfant et comment on m'avait soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement,
+ce que peu de personnes avaient cru. Elles ajoutèrent
+que la vieille était notre ancienne Rosalie, qui aussi avait pleuré
+sur mon sort.</p>
+
+<p>Enfin après plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis
+les adieux les plus touchants et je pris congé d'elles. Je leur donnai
+mes dernières instructions et leur laissai une forte somme d'argent
+pour pourvoir à la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette
+dernière dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de
+la somme qui me restait entre les mains pour l'aider à vivre pendant
+les années d'absence que je croyais nécessaires pour terminer
+l'éducation de mon enfant. Elle avait décidé d'aller demeurer chez
+le hurons à Lorette, se réservant toutefois le privilège de venir
+embrasser sa petite fille très souvent.</p>
+
+<p>Il fallut bien me décider à partir. Avant de gagner mon
+embarcation, je fus chez un notaire des plus respectables et fis mon
+testament en cas de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite
+que nous allions entreprendre contre Paulo allait être pleine
+de périls. J'étais fermement décidé de débarrasser la société d'un
+tel monstre et de délivrer Adala des dangers qui la menaceraient
+tant que le misérable existerait.</p>
+
+<p>J'instituai Adala ma légatrice universelle, lui nommai un homme
+de bien comme curateur, donnai une pension plus que suffisante
+à la vieille. Je laissai pour l'enfant une lettre que la supérieure lui
+donnerait si je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre
+bien soin de sa grand'mère et de ne pas oublier dans ses prières
+celui qui l'avait aimée autant qu'un père.</p>
+
+<p>Je me munis auprès des autorités de tous les papiers nécessaires
+me permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom
+de la loi, et de les mettre à mort s'il le fallait.</p>
+
+<p>Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA CHASSE A L'HOMME</h3>
+
+<p>Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit où je devais rencontrer
+mes amis, je suivis tristement le sillon qu'elle traçait et me
+représentais combien était heureuses ces vagues qui paraissaient
+remonter, de se rapprocher des êtres chéris que je venais de quitter,
+pendant que je m'en éloignais peu-être pour toujours.</p>
+
+<p>C'était avec peine que je refoulais au fond de mon âme, les
+pleurs qui voulaient s'échapper de mes yeux au souvenir des adieux
+et de la séparation, séparation qui devait être bien longue.</p>
+
+<p>Pourtant après ces quelques instants d'attendrissement, mon
+énergie et ma force morale me revinrent.</p>
+
+<p>Ma détermination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa
+plus inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons,
+j'en étais sûr ne me mettraient pas moins d'acharnement que moi à
+leur poursuite. Plus je songeais à leurs affreux forfaits et plus je
+sentais un désir implacable du m'emparer d'eux vivants ou de
+les faire disparaître. Ce fut dans cette disposition d'esprit que
+j'abordai à Ste. Anne, à l'extrémité ouest du Cap Martin, dans une
+dans une petite anse qui se trouvait vis-à-vis de ma demeure.
+J'allai frapper à la porte et me fit reconnaître. Tout le monde
+était sur pied, certes mes amis faisaient bonne garde; ils avaient
+entendu mes pas.</p>
+
+<p>Nous passâmes le reste de la nuit à faire nos préparatifs de départ,
+pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il
+avait été convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions
+notre chasse immédiatement après mon arrivée.</p>
+
+<p>Tout le monde dans le village savait quelle était la nature de
+l'expédition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant à
+quels dangers nous allions être exposés, faisait-on des voeux pour
+notre succès, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prières
+étaient faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous
+ramenât sains et saufs.</p>
+
+<p>Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivée à mos
+bons amis, qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en
+quel lieu j'avais laissé mon enfant; le curé seul en était informé.
+A bonne heure le lendemain matin, une douzaine des habitants les
+plus aisés et les plus respectables, ayant le bon prêtre en tête
+vinrent et nous offrirent tout ce qu'ils croyaient nous être nécessaire
+pour notre excursion, provisions, habillements et munitions. Mais
+nous étions amplement pourvus de tout cela. Nous les remerciâmes
+avec effusion et nous prîmes le chemin des bois accompagnés de
+leurs souhaits et de leurs voeux.</p>
+
+<p>Il était facile au calme et à la détermination de nos figures de
+voir combien nous allions mettre de persévérance et de fermeté
+dans la chasse que nous entreprenions, bien que ceux que nous
+allions combattre fussent presque deux fois plus nombreux que
+notre parti, puisque Paulo et son ami avaient recruté les sept
+autres sauvages.</p>
+
+<p>J'avais pris le commandement de l'expédition.</p>
+
+<p>Un mot personnel sur ma petite troupe.</p>
+
+<p>Bidoune était un homme du six pieds trois pouces, brave et
+infatigable comme l'étaient les canadiens trappeurs de ce temps-là.
+Sa force était herculéenne. Quand une fois il était sorti de sa placidité
+ordinaire, il devenait furieux et indomptable comme un taureau
+blessé. Une fois déjà pris par cinq sauvages, il, s'était vu
+attaché au poteau du bûcher et grâce à sa force musculaire, il avait
+rompu ses liens, saisi une hache, engagé contre tous les cinq une
+lutte désespérée où trois étaient tombés sous ses coups, le quatrième
+mortellement blessé et le dernier avait pris la fuite. Ce qui lui
+donnait encore plus de désir de se joindre à nous c'est que ceux
+qui s'étaient emparés de lui et qui voulaient le brûler, faisaient
+partie de la bande où Paulo avait recruté ses nouveaux complices.
+Lorsque je lui avais communiqué mon plan d'attaque, Bidoune
+s'était frotté les mains avec délices.</p>
+
+<p>Les deux français eux aussi étaient de puissants et fermes auxiliaires.
+C'était deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc
+et loyal, braves et rusés, qui avaient été formés à l'école de
+Baptiste. Il m'est inutile de parler de ce dernier, le lecteur le
+connaît déjà.</p>
+
+<p>Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais
+décidé d'explorer était le lieu qui leur servait de repaire, lorsque
+Baptiste avait poursuivi Paulo.</p>
+
+<p>Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet
+endroit, plus nous nous convainquions que nous ne nous étions pas
+trompés dans nos prévisions, car les traces de leur passage devenaient
+de plus en plus évidentes.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions
+les surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous
+séparer on deux bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous
+mettre sous le vent, de crainte que les chiens ne sentissent notre
+approche et qu'ils ne leur donnassent l'éveil. De leur coté, nos ennemis
+avaient bien pris leurs mesures pour prévenir toute surprise,
+Ils comprenaient que si leur plan d'enlèvement avait été ainsi
+déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de la part du louche ou qu'ils
+avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé qu'eux.</p>
+
+<p>Nous pûmes approcher jusqu'à portée de fusil de leur cabane
+en nous glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.</p>
+
+<p>Malheureusement un chien éventa la mèche. Un coup de feu
+partit d'une sentinelle embusquée derrière un arbre et une balle
+vint frapper Bidoune à la jambe. La carabine de celui-ci retentit
+à son tour, le Peau Rouge fit un soubresaut et retomba inerte.
+Ces coups de feu avait jeté l'alarme dans le camp. La flamme qui
+brillait au milieu de leur wigwam fut en un instant dispersée.</p>
+
+<p>En même temps, trois coups partirent dans la direction d'où était
+venu celui qui avait blessé Bidonne. Les deux français tirèrent
+eux aussi du côté d'où venaient ces derniers, puis nous entendîmes
+des plaintes sourdes et des craquements de branches, comme en
+peuvent faire les bêtes fauves en fuite dans les bois.</p>
+
+<p>Il n'eut certes pas été prudent de nous avancer plus loin, cette
+nuit-là, car nos ennemis auraient pu s'être cachés et nous envoyer
+leurs balles à l'abri des rochers. Nous décidâmes donc d'attendre
+le jour pour juger de l'effet de nos coups.</p>
+
+<p>Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la reconnaissance
+pour voir ce qu'était devenu nos ennemis. Il choisit le
+Gascon pour l'accompagner. C'était un trappeur consommé en fait
+d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures après
+et nous informèrent qu'ils avaient relevé les pistes des fuyards et
+que Paulo formait l'arrière garde. Ils étaient encore six, nous le
+savions déjà, car nous avions examiné l'effet du premier coup
+qui avait été tiré par Bidonne. La balle avait traversé le coeur du
+sauvage. Quant aux autres coups tirés par les français, bien qu'au
+juger, ils avaient eux aussi parfaitement atteint leur but. L'un
+avait été tué instantanément, l'autre gisait mortellement blessé.</p>
+
+<p>Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande
+précaution, car malgré le sang qu'il avait perdu, le blessé avait
+appuyé son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait
+encore s'il ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un
+ennemi. Je lui en exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le
+canon de son arme et tirai; son fusil vola en éclats loin de lui;
+nous nous avançâmes alors en toute sûreté.</p>
+
+<p>Il était le chef des sept nouveaux associés de Paulo. Il me lança
+un regard de défi lorsque je fus près de lui, croyant que j'allais le
+torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manqué de
+le faire si nous fussions tombés entre ses mains. Aussi manifesta-t-il
+quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me
+fit un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.</p>
+
+<p>J'examinai alors sa blessure, la balle lui était entré dans le dos
+obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse
+opposée. Elle avait donc traversé les intestins; sa mort était certaine.</p>
+
+<p>Pendant la demi-heure qu'il survécut, nous essayâmes à soulager
+ses souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusâmes
+une fosse commune où nous déposâmes les trois cadavres.
+Nous les recouvrîmes de terre et même de pierres pour les protéger
+des atteintes des bêtes.</p>
+
+<p>Nous incendiâmes ensuite leur cabane et après un repos de
+quelques instants, nous nous mîmes à la poursuite des autres bandits
+qui avaient sur nous une avance de plus de trois heures. C'était
+là que commençaient les difficultés de la lâche que nous avions
+entreprise.</p>
+
+<p>Maintenant, l'éveil leur était donné. Sans doute qu'ils allaient.
+employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre à leur tour.</p>
+
+<p>Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps
+ensemble. L'attaque avait été si inattendue et leur fuite si précipitée
+qu'ils n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils
+devaient donc se séparer avant que d'avoir fait bien du chemin
+et c'était justement en que je voulais empêcher.</p>
+
+<p>Nous étions presque en nombre égal, il n'était donc pas prudent
+pour nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre
+à l'entrée où à la sortie d'un défilé et nous tirer à l'affût
+comme gibier de passage, aussi nous séparâmes-nous. Je pris avec
+Bidonne, l'avant garde, pour servir d'éclaireurs, pour que nous ne
+nous éloignâmes pas trop les uns des autres, afin de nous prêter
+un secours mutuel en cas de surprise.</p>
+
+<p>Nous étions en route depuis deux jours, lorsque nous découvrîmes
+des traces toutes fraîches de leurs pas. Comme dans la
+chasse que Baptiste avait donnée à Paulo, ils avaient encore cette
+fois pris toutes les peines du monde pour effacer les vestiges de
+leur passage. Ils avaient monté et redescendu les ruisseaux, choisi
+les terrains pierreux, fait un grand nombre de tours et de détours
+afin de nous donner le change, mais j'étais trop habitué A toutes
+ces ruses pour me laisser tromper. En partant de l'endroit où nous
+les avions surpris, ils s'étaient dirigés vers le sud puis marchant dans
+le cours d'un ruisseau, ils étaient revenus plusieurs milles en
+arrière.</p>
+
+<p>Nous pûmes constater qu'évidemment Paulo conduisait le parti.</p>
+
+<p>Enfin la nuit de la seconde journée, il faisait un clair de lune
+magnifique. Nous étions dispersés, les uns des autres, l'oeil et
+l'oreille au guet, lorsque tout à coup, une modulation d'abord, puis
+le cri du merle siffleur s'élevant à une petite distance arriva à mes
+oreilles. C'était le signal de ralliement, l'ennemi devait être en
+vue de quelqu'un de notre bande.</p>
+
+<p>Nous nous glissâmes avec des précautions infinies vers le lieu
+d'où était parti le cri. Nous aperçûmes effectivement dans un
+cran de rochers deux points lumineux et le canon d'une carabine
+qui brillait au rayon de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu.
+Deux balles d'un autre côté vinrent siffler auprès de moi. Trois
+autres coups partis des nôtres répondirent aux deux premiers.</p>
+
+<p>J'avais bien recommandé à mes hommes de se tenir à l'abri des
+arbres et de se coucher à plat ventre sitôt qu'ils auraient tiré.
+C'est ce qu'ils firent. Ils durent à cette précaution de n'être pas
+atteints par les balles.</p>
+
+<p>Quelques secondes après, Je reconnu le son de la grosse carabine
+de Baptiste et j'aperçus en même temps un sauvage qui dégringolait
+du haut du rocher.</p>
+
+<p>A l'assaut m'écriai-je, sans leur donner le temps de recharger
+et le couteau aux dents, nous nous précipitâmes sur eux. Paulo
+comprit alors qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une
+lutte désespérée dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes
+qu'il commandait étaient bien propres à lui inspirer de la
+confiance. C'étaient des gens déterminés et dont les forces
+devaient être décuplées par l'idée que s'ils tombaient vivants entre
+nos mains, la potence les attendaient.</p>
+
+<p>Le coup de fusil de Baptiste seul avait porté, le mien avait
+fait voler en éclats la crosse de la carabine de la sentinelle.</p>
+
+<p>Nous étions cinq contre cinq, la partie était égale. Ce fut la
+crosse de nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les
+bandits étaient exercés à parer les coups. Les crosses volèrent en
+éclats et la lutte au couteau s'en suivit.</p>
+
+<p>Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une
+heure après, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille
+était inondé de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les
+convulsions de l'agonie. Deux autres blessés étaient un peu plus
+loin, mais ceux-là fortement liés. Trois de mes malheureux compagnons
+dont Baptiste et moi pansions les malheureuses blessures,
+nageaient dans leur sang. Le Normand, le Gascon, Bidoune
+étaient blessés plus sévèrement que nos ennemis qui se trouvaient
+être Paulo et son complice. Bidoune avait reçu un coup de couteau
+en pleine poitrine.</p>
+
+<p>Après avoir pansé les blessures du mieux que nous pûmes, Baptiste
+et moi qui n'avions reçu que de légères égratignures, nous
+nous mîmes à faire un abri, car il ne fallait pas songer à se mettre
+en route pour gagner les habitations dans l'état ou étaient nos amis.</p>
+
+<p>Lorsque le soleil du lendemain éclaira le lieu du carnage, je
+ne pus voir sans frémir les cadavres de ces hommes forts et braves,
+dont la vigueur et la jeunesse auraient pu être si utiles, si elles
+eussent été tournées au bien.</p>
+
+<p>Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grâce à la perte de
+sang qui avait diminué leurs forces, conservaient sur leurs
+figures pâlies, l'expression d'une sauvage férocité.</p>
+
+<p>Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement.
+Le nombre de blessés et de pansements que j'avais vus dans nos
+guerres m'avait donné quelqu'idée de chirurgie et quelques connaissances
+pratiques de médecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions
+sur le résultat de la blessure; lui-même de son côté pressentait
+sa fin prochaine. Cette blessure, il l'avait reçue après le
+combat de la manière la plus traîteuse.</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit, Paulo avait été blessé grièvement sans toutefois
+l'avoir été dangereusement. Par compassion, on lui avait laissé
+un bras libre. Pendant que j'étais occupé à donner des soins à
+mes chers blessés, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien
+aller le trouver, prétextant qu'il avait quelque chose d'important à
+me communiquer. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps
+de me rendre auprès de lui pour le moment. Le canadien lui porta
+ma réponse, il le supplia de lui donner à boire, ce que celui-ci
+fit volontiers. Mais Paulo se prétendait trop faible pour pouvoir
+lever la tête, alors ce brave homme se mit à genoux auprès de
+lui, lui soulève la tête d'une main tandis que de l'autre il lui présentait
+de l'eau fraîche mêlée à quelques gouttes d'eau de vie qu'il
+avait tirées de sa gourde. Tout occupé à cet acte de charité, il ne
+remarqua pas le mouvement de Paulo. Il avait glissé sa main
+libre sous lui, avait saisi son poignard et l'avait enfoncé dans la
+poitrine de son bienfaiteur. Il allait redoubler, mais le canadien
+avait eu la force de se mettre hors de ses atteintes. Ce forfait
+avait été commis en moins de temps que je ne mets à le rapporter.</p>
+
+<p>Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible
+et saisissant son casse-tête il aurait fendu le crâne du misérable si
+je ne me fusse trouvé là, pour arrêter son bras. J'eus toutes les
+peines du monde à le détourner de son projet de tuer immédiatement
+le lâche assassin. Il ne céda qu'après que je lui eusse expliqué
+combien plus terrible serait sa punition d'agoniser dans les
+chaînes d'un cachot, en attendant le jour de son procès ou le
+moment de son exécution.</p>
+
+<p>Tout en lui parlant ainsi, j'avais retiré le poignard de la blessure
+et pratiquai une saignée qui arrêta le sang, mais la respiration
+continua à devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin,
+lorsque malgré nos soins tout espoir fut perdu et que lui-même
+m'eut avoué qu'il se sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait
+plus pour longtemps, il nous fit approcher, nous chargea de ses
+derniers embrassements auprès de sa vieille mère. Il nous fit
+détacher une ceinture remplie de grosses pièces d'or qu'il nous pria
+de lui remettre et me recommanda de ne pas l'abandonner dans
+le cas où elle aurait besoin.</p>
+
+<p>Il me demanda ensuite de faire une prière qu'il récita après
+moi d'une voix râlante et entrecoupée, fit une acte de contrition et
+recommanda son âme à Dieu puis, dégageant sa main des miennes,
+il eut la force de faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt
+et expira.</p>
+
+<p>Le croirait-on, les deux scélérats pendant ce triste spectacle riaient
+d'un rire satanique?</p>
+
+<p>Le lendemain, nous le déposâmes dans sa bière. Elle était formée
+au tronc d'un pin énorme dont l'âge avait tellement creusé le
+centre que nous pûmes facilement y placer le cadavre. Les
+reste rendus à la terre, nous dressâmes sur sa tombe un petit mausolée
+de pierre brute et nous le fîmes surmonter d'une croix de
+bois. Son nom y fut gravé avec ces trois mots "repose en paix".</p>
+
+<p>Nous creusâmes aussi une tombe commune à quelque distance
+de celle du canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices
+de Paulo. Les misérables avaient conservé jusqu'au moment
+où la terre les recouvrit leur air de défi et de férocité tel que nous
+l'avons décrit déjà plus haut.</p>
+
+<p>Il nous fallut passer au delà d'un mois dans les bois pour permettre
+à nos blessés de se guérir et de reprendre quelques forces avant
+que de nous mettre en route. Paulo et son digne séide étaient
+l'objet de notre part d'une extrême surveillance. Quatre à cinq fois,
+jour et nuit, leurs liens étaient minutieusement examinés et bien
+nous en prit, car plus d'une fois nous pûmes constater qu'il faisaient
+des efforts surhumains pour s'en délivrer. Quoique entièrement
+en notre pouvoir, jamais il ne perdaient une occasion de nous
+accabler de leurs insultes les plus ignobles, soit que nous leur donnassions
+à manger ou que nous pansassions leurs plaies.</p>
+
+<p>Enfin l'état des malades devint des plus satisfaisant, les blessures
+se guérirent comme par enchantement tant le mal avait peu
+de prise sur ces charpentes granitiques.</p>
+
+<p>Un mois après cette lutte gigantesque, où nous nous étions pris
+corps à corps avec de véritables lions pour la force et de vrais
+tigres pour la férocité, nous décidâmes de nous mettre en route.</p>
+
+<p>Avant que de partir, nous allâmes nous agenouiller sur la tombe
+de notre malheureux ami, puis nous fîmes nos préparatifs de
+voyage et nous prîmes le chemin des habitations.</p>
+
+<p>Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice,
+liés de manière à ce qu'ils ne pussent s'échapper ni faire
+aucune de leurs tentatives diaboliques contre nous, formait le
+centre avec le Gascon, j'étais à l'arrière-garde.</p>
+
+<p>Nous mîmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de
+Ste. Anne, la faiblesse des blessés ne nous permettait pas d'avancer
+plus vite. Enfin lorsque nous débouchâmes du bois, toute la
+paroisse était accourue pour nous recevoir.</p>
+
+<p>Ils avaient appris notre arrivée par un chasseur que nous avions
+rencontré et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins
+de gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont
+encore présents à ma mémoire. Leurs yeux se mouillèrent de
+larmes fil entendant le récit de la mort de notre malheureux ami
+et les circonstances dans lesquelles il avait reçu le coup fatal.</p>
+
+<p>Les victimes des deux monstres les identifièrent parfaitement et
+ce fut en frémissant qu'elles s'approchèrent d'eux pour les reconnaître.
+Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver
+près de ces êtres à figures patibulaires, pleines de défi et d'effronterie,
+leur adressant encore des propos cyniques et immondes.</p>
+
+<p>Nous confiâmes nos prisonniers à la garde, de cinq hommes
+robustes et déterminés, puis nous acceptâmes le repas et l'hospitalité
+qui nous furent donnés par les citoyens.</p>
+
+<p>C'était à qui nous entoureraient de plus de soins et de prévenances.</p>
+
+<p>Nous prîmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le
+Normand avaient surtout besoin. Nous transportâmes les prisonniers
+à bord de la même barque que j'avais louée pour mon voyage
+précédent. Ils refusèrent de marcher, il fallut donc les y porter,
+une fois qu'ils y furent installés, nous fûmes obligés de leur lier
+de nouveau les jambes pour nous mettre à l'abri de leur coup de
+pieds et de les attacher solidement au fond de la barque pour qu'ils
+se se jetassent pas à l'eau.</p>
+
+<p>Dans la journée du lendemain, nous les remîmes entre les mains
+des autorités et ils furent enchaînés dans un même cachot.
+Lorsque nous prîmes congé d'eux, ils nous accablèrent des plus
+affreuses malédictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs
+chaînes, ils se fussent précipités sur nous avec une rage infernale
+pour essayer à nous dévorer à belles dents.</p>
+
+<p>Cependant ce ne fut pas sans émotion que je jetai sur Paulo un
+dernier regard et lui dit qu'il n'avait plus rien à espérer de la
+clémence des hommes et qu'il devait se préparer par le repentir à
+comparaître devant un juge plus redoutable que ceux de la terre.
+Il me répondit par d'affreux blasphèmes et d'abominables imprécations.</p>
+
+<p>Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.</p>
+
+<p>Une fois hors de la prison, je sentis intérieurement un soulagement
+indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentée allait enfin prendre
+un cours plus calme, plus tranquille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS</h3>
+
+<p>Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques
+rayons faibles qui percent à peine le dôme de feuillage jauni que
+la brise d'automne éparpille à mes pieds.</p>
+
+<p>Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquiétude,
+ce malaise dont je ne puis me débarrasser? En allant conduira
+Paulo et son complice à la prison de Québec je n'ai pas voulu aller
+voir mes soeurs, j'ai résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa
+pauvre vieille mère. Et pourtant, j'aurais été heureux d'embrasser
+ma chère enfant et de donner une bonne poignée de mains à mes
+soeurs ainsi qu'à Aglaousse. J'ai cru devoir en faire le sacrifice.</p>
+
+<p>Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie
+de toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras
+de sa mère. Peut-être une prière qu'elle m'eut adressée de
+revenir auprès d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouvé
+assez faible pour accéder à son désir.</p>
+
+<p>En agissant ainsi, j'ai cédé à la raison et au devoir.</p>
+
+<p>Il y a trois jours, j'étais agenouillé au pied d'une croix que j'ai
+fait ériger sur les bords du lac à la Truite.</p>
+
+<p>Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles
+au travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace.
+Dans leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir
+toutes les mauvaises passions qui m'avaient empêché comme tant
+d'autres de voir le flambeau religieux qui nous éclaire, et que nous
+n'apercevons que lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence,
+lui laisse un espace pour se montrer.</p>
+
+<p>Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette
+croix et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise
+action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais
+aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et
+que demain à cette heure deux grands criminels vont du haut
+d'un gibet être lancés dans l'éternité. Et dans qu'elle état paraîtront-ils
+devant le juge suprême?</p>
+
+<p>La journée s'est passée dans de tristes réflexions. L'âme de Paulo
+et celle de son complice seront jugées. Mon Dieu vont-elles trouver
+grâce auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments
+implorer un regard de votre divine miséricorde.</p>
+
+<p>C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit
+de sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes
+pensées, je ne puis fermer l'oeil.</p>
+
+<p>Demain, j'en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété.
+Mon brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des
+nouvelles des derniers instants des malheureux, mais surtout
+m'apporter une lettre de mon Adala et de mes soeurs. Combien la
+journée et la nuit vont être longues.</p>
+
+<p>8 heures P. M. Non la journée n'a pas été aussi longue que je le
+craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane
+et m'a demandé l'hospitalité. Je lui presse la main et l'attire au
+dedans de mon wigwam. Je l'aurais embrassé, tant la solitude
+me pesait, car ce frère inconnu venait peupler mon désert. Tout
+en partageant mon repas, il me raconte son histoire et celle de sa
+famille.</p>
+
+<p>C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines.
+Il y possédait une belle propriété et vivait heureux au milieu
+des joies du foyer, lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et
+la France. Il s'était enrôlé volontaire, et après dix mois de guerre,
+quand l'ennemi avait été repoussé et poursuivi jusque dans son
+propre territoire, il était revenu tout joyeux. Hélas! ses champs
+avaient été dévastés, sa maison incendiée par les barbares envahisseurs.
+Sa pauvre femme et ses deux petits enfants avaient péri
+au milieu des flammes. A peine avait-il pu recueillir parmi les
+décombres quelques os calcinés de ces êtres chéris. Tel était le
+résumé de sa narration; à chaque phrase de cette triste et lamentable
+épopée, je sentais des pleurs inonder ma figure...</p>
+
+<p>Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme
+déterminé et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la
+part des autorités, car il est chargé de remettre au gouverneur
+de Québec d'importants documents. Il a pris la route des bois,
+c'est la plus courte et la plus sure.</p>
+
+<p>Cet homme qui se montra si énergique après de tels malheurs,
+a stimulé mon courage. Il m'a exprimé une profonde gratitude
+de mon hospitalité et remercié des provisions dont j'ai rempli son
+havresac. Entre lui et moi, désormais, c'est pour la vie que nous
+conserverons une réciproque amitié. Son nom est Marquette.</p>
+
+<p>A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre
+mon attente, a été assez paisible. Je rêve quelques instants, mais
+bientôt il me semble entendre des aboiements, mes chiens répondent.
+Je m'élance hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de
+faire irruption dans ma hutte.</p>
+
+<p>Mon bon et tendre ami ne saurait être loin avec ses deux braves
+et dévoués compagnons. Ils ont reçu ordre de se rendre tous les
+trois à Québec pour donner leur témoignage dans le procès de
+Paulo et de son complice. Je les ai priés d'attendre jusqu'après
+l'exécution et de se mettre en rapport avec monsieur Odillon qui
+doit leur remettre certains papiers pour moi.</p>
+
+<p>Pendant que je m'habille à la hâte, des pas se rapprochent, c'est
+Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours à leur rencontre
+et nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont exténués
+de fatigue. Heureusement, j'ai préparé pour eux la veille au
+soir, un copieux repas et j'ai renouvelé le sapin des lits.</p>
+
+<p>Je refuse d'écouter les détails des derniers jours et de l'exécution
+dont ils ont été témoins, parce que je veux les avoir succincts et
+bien minutieux.</p>
+
+<p>Chers amis, comment reconnaître leur dévouement? Ils n'ont
+pas perdu une seule minute pour que je reçusse au plus vite les
+lettres dont ils étaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur
+repas, tant ils dévorent les aliments avec avidité. Quand leur faim
+fut un peu apaisée, ils me racontèrent qu'ils étaient partis à cinq
+heures du soir dans un canot et quand leurs bras étaient trop
+fatigués pour faire glisser le canot sur les ondes, ils ont demandé
+du secours à leurs jambes et ont pris les chemins des bois. Ils ont
+devancé de beaucoup le postillon, ils avaient tant hâte de me
+revoir et de se distraire du spectacle horrible auquel ils avaient
+assisté.</p>
+
+<p>Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques détails feint
+d'être étouffé par ses bouchées qui, prétend-il, lui font venir les
+larmes aux yeux, ce qui lui fournit un prétexte de les essuyer. Le
+Gascon a besoin, parait-il, d'une eau plus fraîche et prend de là
+occasion de sortir, pour le Normand, il m'avoue que son excessive
+fatigue lui fait couler des sueurs qui se répandent sur ses joues.
+Ces sueurs ne sont pourtant que des larmes.</p>
+
+<p>Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur
+le sort d'hommes qui les auraient massacrés s'ils en avaient trouvé
+l'occasion.</p>
+
+<p>Je vais leur en épargner le récit, car Baptiste m'a remis deux
+lettres et un cahier; l'un est du geôlier, l'autre de monsieur
+Odillon.</p>
+
+<p>Avant que de partir de Québec, j'avais payé le geôlier libéralement
+pour qu'il donnât un accès aussi libre que possible au vénérable
+prêtre que j'ai prié instamment, par une lettre de se rendre
+auprès des prisonniers et de veiller au salut de leurs âmes. De
+Paulo surtout que je n'ai malheureusement que trop contribué à
+perdre. C'est une légère réparation et un dernier effort que je
+veux tenter pour le ramener au bien.</p>
+
+<p>Mon bon ami m'a répondu qu'il se mettait de suite en route et
+qu'il me tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison
+jusqu'au jour de l'exécution, suivant le désir que je lui en avais
+exprimé. En attendant son arrivée, le geôlier s'était engagé à me
+rendre un compte exact de la conduite et des dispositions des condamnés.</p>
+
+<p>Le repas terminé, j'invite mes amis à s'étendre sur leurs lits.
+Peu de minutes après le Gascon et le Normand ronflaient à pleins
+poumons, tandis que Baptiste se tourne de mon côté et semble
+se consulter intérieurement. Il a certainement quelque chose
+d'important à me dire, car il me regarde en pleine figure et balbutie
+quelques paroles sans suite.</p>
+
+<p>Enfin il se décide à s'approcher de moi en disant: "Ne me
+grondez pas trop fort, Père Hélika, mais avant que de revenir j'ai
+été LA voir et ELLE m'a reconnu. Oh! la chère enfant qu'elle est
+belle et comme elle ma demandé avec empressement de vos nouvelles.
+Puis sans me laisser le temps d'ajouter un mot! Et les
+bonnes religieuses, et la mère d'Attenousse qui se trouvait là, avec
+quelle anxiété elles se sont informées de vous! Nom d'un nom!
+Je ne suis pourtant pas une Madeleine, mais vrai, j'ai été trop bête
+pour leur répondre. J'étais, comment vous dirai-je, tenez aussi
+incapable de parler que quand ma pauvre mère me dit dans ses
+derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te laisser
+pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnête et
+religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes
+larmes, je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je
+m'agenouillai seulement pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain
+la sainte femme n'était plus. Elle était morte sans que j'aie
+pu lui donner l'assurance que je suivrais à la lettre ses dernières
+recommandations. Maintenant, je vous avouerai que, c'est ainsi
+que je me suis trouvé en entendant les belles paroles que la Dame
+Supérieure et l'Assistante me disaient. Stupide et pleurnichant
+comme une vieille femme, je sortis ne sachant où donner la tête.
+Un homme m'attendait à la porte et est venu me reconduire
+jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous
+envoyait sans doute."</p>
+
+<p>Baptiste à ces mots me présente ce sac que j'ouvre en sa présence.
+Il contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont
+fait remettre pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe
+dans laquelle il doit y avoir une charmante petite lettre. Elle est
+si mignonne et si gentille.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hôpital,
+rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le
+grand Chef, et je me rappelle à présent que pendant que je parlais
+avec les religieuses la petite avait dit: Je vais écrire à mon père
+Hélika.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si
+elle était heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?</p>
+
+<p>Je l'embrasse à ces paroles et je lui presse la main. C'était là,
+seule marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'étais
+si ému de ces témoignages d'amitié. J'insistai pour qu'il prit
+quelque repos, il s'étendit sur son lit et ne tarda pas à s'endormir.</p>
+
+<p>Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les
+rayons du soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver
+à moi. J'ouvre le cahier et je lis le rapport et la lettre du geôlier:
+La voici.</p>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+<p>"En réponse à la demande que vous m'en avez faite, je vous
+rends compte aujourd'hui de là manière dont les prisonniers se
+sont conduits depuis leur condamnation. Après le prononcé de
+leur jugement et l'assurance que la cour leur donna qu'ils n'avaient
+aucune miséricorde à espérer des hommes et qu'ils devaient se
+préparer à paraître devant Dieu le 20 du courant, ils ont échangé
+ensemble quelques mots de fureur que nous n'avons pu saisir
+parce qu'ils étaient dits dans une langue que personne ne comprend".</p>
+
+<p>"Du 12 au 13, ils ont passé une nuit affreuse de même que tous
+leurs jours et nuits depuis leur retour à la prison. Ils ont cherché
+à s'élancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage;
+un gardien de la prison s'est approché d'eux pour essayer à les
+apaiser, mais ils se sont précipités sur lui avec la férocité de tigres
+altérés de sang. Malheureusement il était à portée de leurs atteintes
+et sans le prompt secours d'autres gardiens, il eut été impitoyablement
+massacré par ces deux monstres. Leurs chaînes sont solides,
+Dieu merci, il ne peuvent s'atteindre, car ils s'éventreraient, tant
+grande est la fureur qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette
+d'avoir à ajouter que leur conduite loin de s'améliorer parait
+augmenter en férocité d'un instant à l'autre. L'aumônier de la
+prison est venu plusieurs fois tenter tout les efforts possibles
+pour les calmer. Il a essayé à leur faire entendre des paroles de
+paix, mais ils lui ont répondu par d'épouvantables imprécations.
+Le prêtre en est sorti chaque fois de plus en plus contristé."</p>
+
+<p>"Enfin, ce soir, le 14, le vénérable abbé dont vous m'avez parlé,
+est arrivé et de suite il s'est installé auprès des prisonniers. Il m'a
+prié de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle
+douceur se reflète sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et
+pleine d'une onction à laquelle il est difficile de résister. Il s'est
+approché d'eux en leur tendant la main avec bonté et en leur
+adressant à chacun des paroles de consolation, mais les monstres,
+au lieu d'embrasser avec vénération la main que ce saint apôtre
+leur tendait, se sont rués sur lui et l'ont envoyé rouler sur la
+muraille où sa tête à été se heurter. Il s'est relevé avec calme, a
+tiré son mouchoir de sa poche et a essuyé le sang qui ruisselait de
+son front sur sa figure par la blessure qu'il s'était fait en tombant.
+Pendant ce temps, les deux scélérats poussaient d'horribles ricanements.
+Nous comprîmes de suite, en les entendant qu'ils devaient
+avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous accourus
+à son aide, mais avec une douce autorité il nous a priés de nous
+retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard chargé de
+larmes il leur a adressé à tous deux dans leur langue des paroles
+d'une douceur ineffable, mais les démons ne voulurent seulement
+pas l'entendre. Alors le saint prêtre s'est agenouillé et à longtemps
+prié pour eux. Cette prière du juste devait monter vers le ciel
+comme un parfum céleste, ils avaient comblé sans doute la mesure
+de leurs crimes car Dieu a paru leur refuser les trésors de sa miséricorde".</p>
+
+<p>"Voilà, Chef, ce que j'ai à vous raconter de ce qui s'est passé
+jusqu'à l'arrivée de Mr. Odillon. Il m'a annoncé qu'il était chargé
+de continuer le journal que j'ai commencé. Il ne me reste plus
+qu'à ajouter que l'air de plus en plus abattu et découragé du saint
+homme, me fait augurer très mal du résultat de sa divine mission."</p>
+
+<p>"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez
+leur porter de l'intérêt, qu'ils sont loin de mériter, je vous
+l'assure, je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes
+préposés à la garde de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de
+toute espèce, nous n'avons rien rencontré qui peut approcher de
+la méchanceté et de la scélératesse de ces deux brigands."</p>
+
+<p>"Agréez, Chef, l'assurance de la haute considération avec laquelle,</p>
+
+<p>je suis votre dévoué."</p>
+
+<p>GASPARD</p>
+
+<p>Geôlier de la prison de Québec.</p>
+
+<p>(Québec, 14 Septembre.)</p>
+<br><br>
+
+<p>Bien que je n'aie passé que peu de temps à causer avec le
+geôlier, j'ai reconnu en lui le type de l'honnête homme qui bien
+qu'énergique et ami de son devoir, sait tempérer les rigueurs de
+la prison par tous les moyens dont il peut disposer. Je le sais doué,
+de plus, d'un sens droit, d'un esprit expérimenté et observateur.</p>
+
+<p>Je ne puis donc me défendre d'un frémissement en songeant
+au dénouement du drame sinistre qui va se dérouler, et dont j'entrevois
+la fin affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le
+journal de monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse
+le jour de l'exécution.</p>
+<br><br>
+
+
+<p>Septembre 20, A midi</p>
+
+<p>"Mon cher frère,</p>
+
+<p>"Enfin le drame est terminé! Il y a une heure, je voyais disparaître
+dans un coin reculé du cimetière, les restes mortels du
+malheureux Paulo et de son complice. C'est la mort dans l'âme
+et encore tout rempli d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans
+les derniers jours qui ont précédé l'exécution et au moment où
+leur âme devait paraître devant le juge suprême, que je remplis la
+promesse que je vous ai faite. Croyez-le, mon frère, il y a de tristes
+moments dans la vie. Dieu arrose quelquefois de larmes bien
+amères la carrière de ses ministres."</p>
+
+<p>"Jamais peut-être dans une vie qui compte aujourd'hui près de
+quarante cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de
+découragement que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne
+m'en plains pas puisque telle a été votre volonté. Non je ne me
+plains pas des pleurs que j'ai versés pour les souffrances morales
+que j'ai endurées, mais ce qui m'afflige profondément et jetterait
+peut-être le désespoir dans mon âme, si ma conscience ne me
+disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que tous mes efforts ont été
+infructueux et inutiles pour faire germer au coeur des deux grands
+pécheurs, une pensée ou un sentiment de repentir."</p>
+
+<p>"J'incline mon néant devant les insondables décrets du Très-Haut.
+Qui sait peut-être au moment où ils allaient être lancés dans l'éternité,
+un <i>peccavi</i> que la corde ne leur a pas permis d'articuler,
+s'est-il élevé du fond de leur âme."</p>
+
+<p>"Frère, prions pour eux qu'ils aient trouvé grâce, priez aussi pour
+ce pauvre prêtre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il
+tentera de ramener à lui des âmes égarées."</p>
+
+<p>"Je suis avec estime, votre bien sincère ami."</p>
+
+<p>P. S.</p>
+
+<p>"ODILLON ptre."</p>
+
+
+<p>"J'oubliais de vous remercier de l'envoi généreux que vous
+m'avez fait. Cet argent sera distribué aux pauvres, et c'est sur
+votre tête et sur celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont
+les bénédictions qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de
+vos bienfaits."</p>
+
+<p>"ODILLON ptre."</p>
+
+<p>Septembre 17. "Je suis entré dans leur cachot vers six heures
+pour passer la nuit auprès des malheureux et essayer à verser dans
+leur coeur un peu de calme et de repentir. Ils étaient dans un état
+d'exaspération épouvantable. Leurs yeux étaient hors de tête, leurs
+figures sinistres et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains
+étaient couvertes du sang qui s'échappait des blessures que les fers
+leur avaient faites en essayant à s'élancer l'un sur l'autre pour se
+frapper et se déchirer. De leurs bouches s'échappaient une écume
+sanglante et d'affreux blasphèmes. Ma vue loin de les apaiser ne
+fit plutôt que redoubler leur rage. Ils parurent même la concentrer
+sur ma personne, car comme je m'approchais pour les calmer,
+ils se sont tous deux précipité sur moi et m'ont violemment
+repoussé. Toute la nuit s'est ainsi passée dans des paroxysmes de
+fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de raison."</p>
+
+<p>"La cause de cette haine frénétique qu'ils se portent, vient de ce
+que tous deux ont tenté de se rendre témoins du roi, avec l'assurance
+qu'ils voulaient faire donner aux autorités qu'on leur laisserait
+la vie sauve. A cette condition, ils auraient tout avoué."</p>
+
+<p>"Ces démarches, ils les avaient faites à l'insu l'un de l'autre et
+elles leur avaient été révélées le jour de leur procès. Or de tous
+les hommes celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils
+ne pardonnent jamais, c'est au délateur et au traître; aussi lorsqu'ils
+le tiennent en leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus
+horribles tortures."</p>
+
+<p>Sep: 18. "La journée ne s'est pas annoncée sous de meilleurs
+auspices. Je suis entré dans leur cachot au moment où ils prenaient
+leur déjeuner. Mon arrivée n'a fait aucune autre effet sur
+eux que de m'attirer à peine un coup d'oeil chargé de mépris,
+Tout en mangeant ils se sont lancé des regards farouches et pleins
+de menaces. Comment donc réussirai-je à faire entendre une
+parole de religion à ces hommes dont le coeur est si profondément
+gangrené par les plus exécrables passions?"</p>
+
+<p>"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur
+navré de tristesse. Mon Dieu, encore une journée et une partie
+de la nuit de perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent
+avoir d'autres résultats que de redoubler leur rage et leurs imprécations.
+Peut-être la Providence m'inspirera-t-elle demain de
+nouveaux moyens pour parvenir au but auquel j'aspire si ardemment.
+Le seul espoir que j'entretienne est de les ramener dans
+la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours qui fuient l'un
+après l'autre avec une incroyable rapidité et qui sont pour moi si
+pleins d'amertume."</p>
+
+<p>"Dans deux jours leur âme sera devant Dieu et je n'ai encore
+rien pu obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des
+hommes sera inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci à
+attendre ici bas. Deux jours seulement, c'est si peu pour se préparer
+à paraître devant le redoutable tribunal du Souverain Juge;
+devant ce regard inquisiteur qui fait dire au roi prophète dans un
+saint tremblement; <i>Ante faciem frigoris ejus quis sustinebit!!</i> Je vais
+prier, la prière est un baume divin, peut-être m'inspirera-t-elle de
+nouvelles idées."</p>
+
+<p>Sept: 19. "Mon cher frère, je suis entré un peu plus tard
+dans la cellule aujourd'hui. J'ai dès le matin fait demander
+audience dans les maisons où l'on prie pour le salut de tous.
+Monseigneur l'Evêque de Québec, m'a offert ses services d'une
+manière spontanée. Il doit aller les visiter pendant que de mon
+côté j'implorerai les prières des âmes charitables en faveur des
+malheureux qui vont mourir demain, sur la potence, car pour le
+condamné, les jours qui suivent la condamnation sont toujours la
+veille du supplice."</p>
+
+<p>"Tous m'ont promis leur concours et j'espère encore les retrouver
+dans de meilleures dispositions."</p>
+
+<p>"Je vous écris ces pages de ma chambre et maintenant il me
+semble que ce poids énorme ne pèse pas sur mes seules épaules,
+On m'a promis partout que des prières seraient offertes à Dieu.
+Elles seront dites et répétées dans chaque communauté et par
+toutes les personnes pieuses."</p>
+
+<p>"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien différente des
+jours précédents. Je m'accuse d'avoir peut-être exprimé des
+paroles d'aigreur devant ces hommes qui pourraient être plus
+malheureux et ignorants que coupables. Je dirige mes pas vers
+la prison bien décidé à leur en demander pardon. Je pourrais
+prendre Dieu à témoin, que si je les ai offensés, c'est bien involontairement
+car je donnerais de grand coeur jusqu'à la dernière
+goutte de mon sang pour leur être utile."</p>
+
+<p>"Je marche d'un pas plus léger, plus alerte car l'espérance a fait
+renaître mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degrés de
+la prison que je rencontre le saint Évêque. Il me tend la main,
+je la porte à mes lèvres avec respect, mais lui m'embrasse avec
+tendresse. Je n'ai pas le courage de l'interroger, son serrement de
+mains m'indique qu'à lui aussi était départie la part d'amertume
+comme aux bons autres prêtres qui ont tour à tour, mais en vain
+essayé d'obtenir d'eux une parole ou un signe de repentir."</p>
+
+<p>"Mon Dieu, j'ai pourtant bien prié dans les deux jours qui sont
+passés, je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer
+D'écrire."</p>
+
+<br><br>
+
+<p>19 Sept, 11 heures P. M.</p>
+
+<p>"Pardonnez à mon écriture, ma main est tremblante et peut-être
+aurez-vous de la peine à déchiffrer le pauvre griffonnage que je
+fais. A peine quelques heures vont-elles s'écouler avant que la
+justice des hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La
+dernière nuit est épouvantable."</p>
+
+<p>"Quand la réponse à leur demande d'un sursis leur a été apportée,
+hier soir, et que l'expression formelle du refus leur a été signifiée,
+jamais scène plus déchirante n'a été vue."</p>
+
+<p>"D'abord, ils ont préludé aux apprêts de leur mort d'une manière
+différente, l'un par des chants féroces et sauvages, l'autre par
+d'exécrables obscénités, puis à minuit sonnant, comme par un
+accord mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice
+s'est enveloppé la tête de sa couverture et s'est mis à moduler
+un chant bizarre mais empreint d'une telle férocité que je ne pouvais
+m'empêcher de sentir un frisson qui parcourait tout mon être.
+Paulo au contraire est tombé dans un état d'inertie et d'abattement
+dont il n'a pas pu être relevé. Le premier a continué son chant
+étrange jusqu'au moment de l'exécution. Il ne s'y mêlait presque
+plus d'accents humains. Hélas! cet homme était plus misérable
+encore que je ne pensais. Il n'était pas même idolâtre, il était
+Athée."</p>
+
+<p>"Je compris dans son chant qu'il était heureux du rendre à la
+matière ce que la matière lui avait donné, le désir de jouissances
+matérielles, et trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils
+des plus odieux. Tel avait été le but de toute sa vie."</p>
+
+<p>"Je cherchai à réveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout
+d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignèrent seulement
+pas me répondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur
+présentai un crucifix qu'ils outragèrent par leurs crachats comme
+de nouveaux Judas."</p>
+
+<p>"Enfin Paulo vers lequel je tentai une dernière espérance, me
+fit peur, je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux
+était dans un délire complet, mais un de ces délires qui ne
+s'exprime pas par d'énergiques transports, mais par des paroles
+incohérentes, où le cynisme de la pensés le dispute à l'obscénité
+de la parole."</p>
+
+<p>"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son
+passé, il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un
+calme se faisait. J'essayai bien des fois à en profiter pour me faire
+entendre. Et alors c'était plus affreux encore. Il sortait de sa
+tranquillité apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait
+qui attendait à la porte du cachot que l'heure du supplice fut
+arrivée. Il croyait voir ses gestes d'impatience parce que le moment
+ne venait pas assez vite. Il décrivait les plis et replis de la corde qui
+devait l'étrangler et qu'il croyait déjà avoir autour du cou. Il se
+représentait les vociférations de la foule rendue furieuse par le
+nombre et l'énormité de ses forfaits. Puis un instant après, il
+élevait la voix, mais alors sur un ton de supplication il conjurait
+cette même foule d'attendre au moins que la brise imprimât à
+cette masse inerte, à ce cadavre et à ces membres pantelants, un
+balancement qui les ferait se heurter sur les poteaux du gibet
+comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."</p>
+
+<p>5 heures A. M. "Rodinus continue sa mélopée inconnue.
+A quelle divinité adresse-t-il ce chant? Oh! si c'était à ce
+Dieu qu'il affecte de ne pas connaître, au moins conserverais-je une
+lueur d'espoir sur son avenir, mais non c'est une glorification de
+ses forfaits. Il les passe en revue dans sa mémoire et regrette de
+ne pouvoir en savourer les délices plus longtemps."</p>
+
+<p>10 1/2 heures A. M. "Rien n'est changé dans l'attitude de
+Rodinus. Paulo a eu un accès de frénésie épouvantable. Il se
+croyait poursuivi par ses victimes. Il leur demandait pitié, miséricorde,
+comme elles-mêmes ont dû le faire lorsqu'ils les outrageait
+ou les mettait à mort. Ses cheveux se dressaient d'épouvante, il attendait,
+disait-il des ricanements d'enfer et les cris de joie des démons
+qui le conviaient à leur horrible fête. Il entrevoyait les tortures
+des damnés, il répétait leurs lamentations et leurs gémissements.
+Son oeil était hagard, il tremblait de tous ses membres. Son grincement
+de dents augmente encore l'horreur de tous les témoins
+de cette épouvantable scène. C'est bien là la peinture que l'écriture
+nous fait de la mort du pécheur impénitent. <i>Dentibus suis
+fremet et labescet</i>. Puis il est tombé dans un état de torpeur, il
+n'est plus qu'une masse inerte."</p>
+
+<p>"Le silence du cachot n'est troublé que par le bruit de sa respiration
+stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident
+et plus saccadé. C'est la ronde du jongleur qui évoque les esprits
+infernaux. Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"</p>
+
+<p>"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui
+entrent suivis des officiers de justice."</p>
+
+<p>"Je me précipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore
+dix minutes de répit. Un des officiers tire sa montre et dit en
+secouant tristement la tête qu'il a déjà différé l'exécution de quelques
+minutes et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet
+instant comment l'eussent-ils employé? Eussent-ils enfin dans ce
+moment suprême, tourné un regard de repentir et de supplication
+vers Dieu? Hélas! je n'ose plus rien espérer que dans l'immense
+miséricorde de la Divine Providence."</p>
+
+<p>"La seule chose que j'ai pu obtenir a été l'aveu complet que
+Paulo m'a fait, et dont je ne doutais pas, qu'il était avec ses deux
+complices les meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse
+pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait
+ourdi cette trame diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline
+ressentait pour lui. Les deux autres bandits l'avaient aidé
+dans l'exécution."</p>
+
+<p>"Pendant qu'on préside aux funèbres apprêts du supplice, je vais
+de l'un à l'autre, je les exhorte en pleurant à se préparer à paraître
+devant Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de
+contrition."</p>
+
+<p>"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est
+éteinte. Son oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration
+ou plutôt un râlement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend
+rien, il ne peut plus se mouvoir."</p>
+
+<p>"Rodinus détourne la tête avec dégoût quand je lui présente
+pour la seconde fois l'image du Dieu crucifié. Il l'aurait même
+souillé de nouveau par un crachat si je ne me fusse empressé de
+le retirer."</p>
+
+<p>"Enfin la toilette est terminée, leurs chaînes leur ont été
+enlevées, ils ont la corde au cou et les mains liées derrière le dos."</p>
+
+<p>"Le cortège se met en marche. Quatre aides portent Paulo
+toujours insensible et le déposent sur la trappe fatale, Rodinus
+l'a précédé. Il a toute la stoïque férocité du sauvage. La tête haute
+il jette d'abord un regard de défi sur la foule et regarde avec
+indifférence le bourreau qui passe l'extrémité de la corde dans le
+crochet. Il ne veut pas permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses
+yeux comme on vient de le faire à Paulo."</p>
+
+<p>"La foule est à genoux et prie. Moi, la figure prosternée sur le
+gibet, j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est
+ouverte et que deux âmes viennent de paraître devant le tribunal
+suprême, et quelles sont jugées!!!... Ah! puissent-ils avoir trouvé
+miséricorde auprès de Dieu!!!!!!"</p>
+
+<p>"Voilà, mon cher frère, les détails aussi exacts que possible,
+voilà aussi la fin déplorable de ces deux grands coupables. Pourtant,
+malgré toute l'apparence de l'inutilité de nos prières, redoublons
+cependant nos instances auprès du Très-Haut. Qui sait?"</p>
+<br><br>
+
+
+<p>Je ferme en frissonnant ce journal, il m'échappe des mains.
+J'essuie les sueurs glacées qui inondent mon front.</p>
+
+<p>J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce
+monde invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la
+barrière. Ma pensée se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement
+les y attendait.</p>
+
+<p>Je ne sais combien d'heures j'ai passé dans ces pénibles
+réflexions mais tout à coup mes idées prennent un autre cours. Une
+figure angélique vient faire contraste avec les leurs que je crois
+entrevoir parmi celles des démons. Cette figure est celle d'Angeline,
+de la mère d'Adala. Il me semble entendre cette voix qui n'avait
+plus rien de terrestre à me dire, au moment où son âme allait
+s'envoler vers le ciel et après la confession que je lui avait faite:
+"Père viens m'embrasser. Je te confie mon enfant, mon Adala."</p>
+
+<p>Ce dernier nom a un effet magique. Il m'éveille comme d'un
+affreux cauchemar et la chère petite lettre d'Adala est là devant
+moi qui semble me sourire et m'inviter à l'ouvrir.</p>
+
+<p>Je la saisis avec émotion, je la tourne et retourne en tout sens
+avant que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa
+main a touché. Il faut que j'attende quelques instants avant que
+de pouvoir distinguer l'écriture, tant les larmes obscurcissent mes
+yeux.</p>
+
+<p>"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voilà déjà plus de
+quatre mois que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passé un seul
+instant sans penser à toi. Je me suis bien ennuyée et je m'ennuie
+encore beaucoup de ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et
+t'embrasser."</p>
+
+<p>"Je n'ai pas non plus oublié toutes les belles histoires que tu me
+racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient
+pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais
+de si drôles que j'en ris encore rien qu'à y penser."</p>
+
+<p>"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore
+aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se
+mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque
+chagrin que je te causais et tu étais trop bon pour me dire en quoi
+je t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne
+l'étais alors et j'ai bien hâte de te revoir pour te demander pardon."</p>
+
+<p>"J'espère, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon
+soin de ta santé car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut
+arrivé quelque malheur, je crois bien j'en mourrais."</p>
+
+<p>"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de
+ce que tu ne m'écris pas."</p>
+
+<p>"Je suis à présent une grande fille. Les bonnes religieuses me
+disent qu'elles sont très contentes de mes succès. Elles ont pour
+moi toute espèce de bontés."</p>
+
+<p>"La mère supérieure et l'assistante me font souvent venir dans
+leurs chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons,
+mais je ne sais pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles
+me parlent. Je n'ai pas besoin de rien demander, elles préviennent
+mes moindres désirs et me disent que c'est toi qui leur a donné
+l'argent pour y pourvoir."</p>
+
+<p>"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prévenances
+et je vais m'appliquer bien fort pour finir mes études au
+plus vite et aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu
+de ta petite fille."</p>
+
+<p>"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont
+été pendus ce matin. Toutes les bonnes religieuses étaient tristes
+nous aussi nous l'étions. C'est si terrible de penser que deux hommes
+vont être pendus, mais c'est plus affreux encore de songer
+qu'ils vont mourir sans s'être réconciliés avec Dieu. A dix heures
+trois quarts ce matin les glas des deux malheureux ont commencé
+à sonner. J'en frémis encore. Nous nous sommes rendues à la
+chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas osé demander s'ils ont
+fait leur paix avec Dieu."</p>
+
+<p>"Tu peux t'imaginer comme j'ai été contente de revoir mon
+ami Baptiste, aussi je l'ai embrassé bien fort."</p>
+
+<p>"Grand'mère vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte
+de ces beaux petits ouvrages en broderie sur écorce comme elle
+sait en faire. Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de
+toute espèce de fruits. J'aurais voulu que ma tante supérieure lui
+donna de l'argent, j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais
+elle m'a embrassée en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle
+n'en a besoin. Je t'en aimerais encore plus fort pour cela si j'en
+étais capable."</p>
+
+<p>"A présent je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi
+qui écris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes
+qui le fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."</p>
+
+<p>"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai
+écrire une lettre seule. Juges si je vais travailler."</p>
+
+<p>"Je t'embrasse mille et mille fois,</p>
+
+<p>Ta petite fille,"</p>
+
+<p>ADALA</p>
+
+<p>20 Septembre.</p>
+<br><br>
+
+
+<p>La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me
+plus à savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette
+délicieuse rêverie et retourner dans ma cabane.</p>
+
+<p>Mes amis étaient éveillés. Je me fis raconter les derniers jours
+des bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient été plus
+diaboliques encore dans leurs actions que le bon prêtre ne me l'avait
+dit.</p>
+
+<p>Un jour un d'eux lui avait presque coupé un doigt avec ses dents
+pendant qu'il lui présentait à boire, comme il le lui avait demandé.</p>
+
+<p>Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes
+pendant qu'il avait le dos tourné.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphèmes, d'obscénités
+de toutes sortes que ce saint prêtre n'eût entendus de leurs bouches
+et souffert avec une patience et une douceur angéliques.</p>
+
+<p>Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au
+plus vite à ma chère enfant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>VIE INTIME</h3>
+
+<p>Quoiqu'il m'en coûtât beaucoup d'être pour plusieurs années
+séparé d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par
+goût que par un besoin de distraction et de mouvement, je repris
+avec mes amis la vie de coureur des bois.</p>
+
+<p>J'étais parfaitement tranquille au sujet de ma fille chérie, je
+savais qu'elle trouverait, auprès de mes bonnes soeurs tout le bonheur
+possible. Pour lui éviter des chagrins que ma vue aurait pu
+lui causer, je résolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je
+me proposai de lui écrire deux fois par année quoique je fusse
+convaincu qu'elle était incapable de m'oublier.</p>
+
+<p>Nos préparatifs de départ ne furent pas longs et nous partîmes
+bien décidés à ne plus nous séparer et à partager à chaque retour
+au poste les profits de notre chasse.</p>
+
+<p>Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que
+tout le monde connaît. Qu'il me suffise de dire que nos chasses
+furent assez fructueuses et que je passai les cinq années qui suivirent
+dans un calme et une tranquillité d'esprit que je n'avais pas
+encore connus.</p>
+
+<p>Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beauté primitive,
+les courses dans les bois et la préparation de nos pelleteries
+faisaient le charme de nos journées. Puis le soir arrivé nous
+nous trouvions réunis autour d'un bon feu et les histoires et la
+gaîté intarissable du Normand et du Gascon, embellissaient nos
+soirées.</p>
+
+<p>Les trois années que je m'étais condamné à passer sans embrasser
+Adala, étaient expirées, je résolu de me rendre à Québec. Grande
+fut la joie de mes soeurs et de la petite en me voyant.</p>
+
+<p>L'enfant s'était admirablement développée, et avait considérablement
+grandi. Elle ne savait que faire pour me témoigner son
+bonheur. Elle riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes
+genoux et m'embrassait. Combien j'étais heureux de tous ces
+témoignages d'amour. Non je ne les eus pas changé pour tous les
+trésors de la terre.</p>
+
+<p>Je passai une semaine auprès d'elle, lui faisant visiter la ville et
+ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle éprouvait de voir tant
+de merveilles et de beautés qu'elle ne connaissait que par ouï dire.</p>
+
+<p>Il va sans dire que nous allâmes aussi chercher la grand'mère
+et l'installâmes auprès de nous pour qu'elle prit part à la joie
+commune.</p>
+
+<p>Ces huit jours furent de courte durée. Si la voix de la raison n'eut
+cédé à celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec
+moi. La vie de réclusion s'accordait peu avec le caractère d'Adala.
+Ce qu'il fallait à cette chère enfant c'était la vie libre et indépendante,
+indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle
+ressentait un entraînement véritable pour la vie demi sauvage.
+Mais il me fallut céder devant le devoir.</p>
+
+<p>Après l'avoir pressée plusieurs fois dans mes bras, je me séparai
+d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher
+et qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu'à la mort de l'un de
+nous. Aglaousse, de son côté, promit de venir nous rejoindra et
+de la visiter plus souvent encore d'ici à ce temps-là.</p>
+
+<p>Je dis adieu à mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant.
+Ces recommandations étaient bien superflues.</p>
+
+<p>Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'éloignant d'elles, et
+aussi longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un
+regard sur le toit qui recouvrait des êtres qui m'étaient plus chers
+que la vie.</p>
+
+<p>Jamais de ma vie, je n'ai éprouvé autant d'ennui que pendant
+les premiers mois qui suivirent cette séparation.</p>
+
+<p>Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient à un endroit
+désigné et nous reprîmes la vie active.</p>
+
+<p>Pendant la courte visite que j'avais faite à Adala, je lui avait
+souvent parlé du campement que nous avions établi auprès du
+Lac à la Truite. Je lui avais décrit le paysage si beau et les jouissances
+qu'on y trouvait. L'enfant avait écouté ces détails avec des
+larmes de plaisir. Elle me fit promettre en la laissant d'y construire
+un logement et que ce serait là que désormais nous habiterions.</p>
+
+<p>Ses désirs étaient pour moi des ordres impérieux, aussi vers la
+fin de la seconde année, nous construisîmes ces cabanes que je ne
+changerais pas pour le plus somptueux des palais.</p>
+
+<p>Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installés, nous goûtons
+un bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit
+venu assombrir notre ciel, a été la mort de mes deux soeurs qu'une
+épidémie a emportées successivement dans l'espace de deux mois
+Chères saintes femmes, elles se sont éteintes comme elles ont vécu,
+dans la paix du seigneur, après une carrière bien remplie d'années,
+mais encore plus de bonnes oeuvres.</p>
+
+<p>Vous ferai-je maintenant une description de la manière dont nous
+passons notre temps. Peut-être pourrait-elle vous intéresser.</p>
+
+<p>Le chant des oiseaux nous éveille dès le matin et souvent à ce
+chant s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agréable à mon
+oreille, c'est celui de mon Adala qui semble leur répondre. Elle
+a, pour ainsi dire, apprivoisé ces chers petits enfants des bois, car
+elle charme tout ce qui l'entoure.</p>
+
+<p>La culture des plantes, les broderies sur écorce, la couture et la
+lecture constituent ses occupations de la journée.</p>
+
+<p>Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d'été
+conduire son léger canot avec une adresse merveilleuse, sur les
+eaux tranquilles du lac. Puis quand tout est silencieux dans la
+nature, sa voix s'élève pure et argentine pour chanter un de ces,
+cantiques si touchants par leur naïve beauté, et qui sont une
+prière, une invocation.</p>
+
+<p>C'est alors que les échos des montagnes saisissent ces notes si
+fraîches, qu'ils les répètent et se les renvoient les uns aux autres
+comme s'ils voulaient se les graver profondément dans leur
+mémoire.</p>
+
+<p>Parfois aussi je l'amène à des expéditions de chasse, mais ces
+jours-là, je suis presque toujours certain de faire buisson creux.
+Il ne faut pas tirer sur ce pauvre lièvre qui ne nous fait aucun
+mal, dit-elle, n'abattez pas cette mère perdrix qui peut-être laisserait
+des enfants orphelins et personne alors pourvoirait à leur nourriture.</p>
+
+<p>Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se
+présente, oh! alors malheur à lui, car elle tire avec la plus grande
+précision. Elle aime beaucoup la légère carabine que je lui ai
+achetée et qui est du plus beau fini. Elle ne perd pas une
+occasion d'en faire admirer le mérite.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se promène sur les bords du lac, elle est suivi d'une
+marmotte devenue l'hôte de sa maison et sa compagne inséparable.
+Plusieurs couvées de canards sauvages qu'elle à réussi à apprivoiser
+et qui viennent manger tour à tour dans sa main, en poussant
+des cris assourdissants, lui font cortège.</p>
+
+<p>Rien de ses pas, de ces démarches, ni de ses actions, n'échappe
+aux regards ravis de sa grand'mère et des miens, nous en examinons
+tous les détails pour y trouver de nouveaux charmes, nous
+l'aimons tant.</p>
+
+<p>Son caractère est quelque peu fantasque et aventureux, mais
+d'après mes recommandations elle ne s'éloigne jamais seule de la
+maison. Deux dogues énormes, qui sauraient la protéger dans le
+cas d'une mauvaise rencontre, sont les gardes les plus sûrs.</p>
+
+<p>Le temps de chaque journée est ainsi réglé et les heures fuient
+avec une rapidité sans égale. Nous sommes loin de trouver le
+temps monotone et de vivre dans l'isolement. Chaque jour un
+chasseur ou un amateur de pêche vient nous demander un gîte.
+Nous avons aussi des nouvelles de tous cotés, car jamais ici le
+pain et l'hospitalité ne sont refusés.</p>
+
+<p>Bien souvent il y a surcroît de vie et de gaîté dans l'habitation,
+c'est qu'alors Baptiste et ses deux inséparables compagnons sont
+venus nous visiter et se reposer de leurs fatigues.</p>
+
+<p>Oh! ce sont ces jours-là de vrais dîners de <i>Gamache</i> ou de <i>Sardanapale</i>.
+Tout ce que la forêt peut offrir de gibier à plumes ou à
+poil est mis à contribution. Quelle folle gaîté préside au repas,
+le Gascon et le Normand ont eu de quinze jours à un mois pour
+renouveler leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques.
+Adala rit aux larmes, la grand'mere et moi rions de la
+voir rire et à ce concert d'éclats de rire se joint comme basse la
+grosse voix de Baptiste.</p>
+
+<p>Des histoires on passe au chant, du chant à la danse, c'est Baptiste
+qui fait la musique. Il imite avec sa voix toute espèce d'instruments.
+Ses poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble,
+ses pieds marquent la mesure et les deux français exécutent des
+cabrioles, des pas, des sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire,
+assurent-ils dans tel ou tel pays où il n'ont pourtant jamais été, la
+petite de se tordre de rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces fêtes
+se prolongent deux à trois jours.</p>
+
+<p>Mais quand les froids d'hiver commencent à nous menacer, nous
+descendons au village pour laisser passer les mois les plus
+rigoureux.</p>
+
+<p>La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui
+s'obstine à ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais
+seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai
+soin avant de les laisser de pourvoir à tous leurs besoins. Nous
+leur faisons aussi de fréquentes visites dans le cours de l'hiver.</p>
+
+<p>Nous allons habiter des appartements confortables auprès de
+l'église du hameau. Quelques bons voisins viennent fréquemment
+nous visiter. Dans la journée nous faisons des courses de traîneau
+et le soir le curé vient s'asseoir au coin du feu et nous réjouir par
+une intime et charmante causerie.</p>
+
+<p>Telle est la vie que nous menons depuis sept années. Hélas!
+elles ont été bien courtes comparées à celles du passé, mais
+aujourd'hui un nuage de tristesse vient troubler mon bonheur,
+c'est une inquiétude bien naturelle, car je sens d'un jour à l'autre
+le poids des ans qui s'appesantit sur moi.</p>
+
+<p>J'éprouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que
+mon pied qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus
+rapides, ne se traîne plus que péniblement même sur un terrain uni.</p>
+
+<p>Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec
+tristesse que quand tous les deux nous aurons quitté la terre, ce
+qui ne saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chère petite
+fille?</p>
+
+<p>Je dissimule autant que je le puis les traces de ma décrépitude,
+mais Adala semble s'en être aperçue, elle m'entoure de plus de
+soins, de prévenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un
+seul instant, elle parait inquiète. Elle me regardait l'autre jour
+avec un oeil plein de tristesse, tout à coup une larme est venue
+glisser sur ses joues, elle s'est empressée de la faire disparaître et
+de me sourire. Je lui en ai demandé la cause. C'est une vilaine
+poussière m'a-t-elle répondu!</p>
+
+<p>Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu.
+Je voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses
+compagnons n'y sont pas.</p>
+
+<p>Les deux français sont partis pour une longue expédition de
+chasse. Baptiste a pour ainsi dire abandonné la vie des bois, il
+s'est mis à la culture et nous ne le voyons plus que rarement.</p>
+
+<p>Mon Dieu, comment pourrai-je faire prévenir Monsieur Fameux
+de l'état précaire où je me trouve.</p>
+
+<p>Je me suis ouvert à lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection
+pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mère quand je
+ne serai plus. Cette mission, il l'a acceptée, car il sait que je n'ai
+personne autre à qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je
+le visse avant de mourir.</p>
+
+<p>Adala s'est bien offerte pour aller le chercher.</p>
+
+<p>La vaillante enfant je l'ai refusée. La distance est si grande et
+je crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant
+elle a si fortement insisté que j'ai cédé à ses instances, car je sens
+que mes heures sont comptées.</p>
+
+<p>En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes
+sont tombées sur mes joues et m'ont réchauffé le coeur.</p>
+
+<p>Je profite de son absence pour écrire ces dernières lignes que
+ma main tracera:</p>
+
+<p>Que je te remercie, ma chère Adala, d'avoir égayé ma triste
+vieillesse par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais
+en esprit, le courant d'une vie tourmentée, je me sentais
+écrasé sous le poids des événements de mon existence, ta franche
+gaîté est venue m'arracher bien des fois l'amertume gui peut-être
+eut fini par s'emparer de moi.</p>
+
+<p>Tu as été dans la maison la lumière, la joie et la vie, car tu en
+étais l'âme bénie. Sois donc à jamais heureuse Adala pour tout le
+bonheur que tu m'as fait.</p>
+
+<p>Que ta vie soit aussi calme que la mienne à été tourmentée.
+Que le ciel t'accorde les trésors de jouissances que je n'ai pas connues.
+Enfin sois heureuse autant que mon coeur le désire.</p>
+
+<p>Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien
+soin. Tu sais combien elle s'est dévouée pour toi, mais je connais
+trop bien ton coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu
+l'aimeras autant qu'elle t'a aimée.</p>
+
+<p>Penses aussi quelquefois à ton vieil ami Hélika, donnes-lui un
+souvenir et quand ta voix se mêlera, le soir, à la prière des anges,
+demandes miséricorde pour lui!!!!</p>
+
+<p>Adieu, Adieu...</p>
+
+<p>HÉLIKA.</p>
+
+
+<p>Ici se terminait le manuscrit.</p>
+
+<p>Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le même jour que nous fîmes
+rencontre de cette charmante enfant à la décharge du Lac.</p>
+
+<p>Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux
+dernières phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondément
+émue. Nous respectâmes sa rêverie. Du revers de sa main
+il essuya une larme, puis avec un doux sourire il nous dit; si vous
+le voulez bien, Messieurs, nous allons déjeuner.</p>
+
+<p>Effectivement l'aurore paraissait, la nuit était passée sans que
+nous nous en fussions aperçus, tant ce récit nous avait intéressé.</p>
+
+<p>Et la jeune fille, demandâmes-nous tous ensemble, qu'est-elle
+devenue?</p>
+
+<p>Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de
+vous la raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus à bien des
+souvenirs de ma vie qu'il me serait pénible de rappeler en ce
+moment.</p>
+
+<p>Si cette narration vous a présenté quelqu'intérêt, je vous réserve
+l'autre partie pour l'occasion où j'aurai le plaisir de vous revoir.</p>
+
+<p>Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant.</p>
+
+C. DeGUISE.
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Hélika, by Charles DeGuise
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HÉLIKA ***
+
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+Produced by Renald Levesque and La bibliothèque Nationale du Québec
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diff --git a/old/13149.txt b/old/13149.txt
new file mode 100644
index 0000000..bf5c88d
--- /dev/null
+++ b/old/13149.txt
@@ -0,0 +1,6879 @@
+The Project Gutenberg EBook of Helika, by Charles DeGuise
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Helika
+
+Author: Charles DeGuise
+
+Release Date: August 10, 2004 [EBook #13149]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HELIKA ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and La bibliotheque Nationale du Quebec
+
+
+
+
+HELIKA
+
+MEMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ECOLE
+
+PAR LE
+
+Dr. CHS. DeGUISE
+
+
+
+
+
+
+
+LA REUNION D'AMIS.
+
+C'est en vain que nous chercherions a nouer des liens plus forts: et
+plus durables que ceux qui nous unissent a nos compagnons d'ecole, et a
+nos condisciples de college. La vieille amitie d'autrefois a jete dans
+nos coeurs des racines si profondes, que nous les sentons grandir avec
+le nombre de nos annees.
+
+Lorsque rage a desseche notre veine, et que les blessures de la vie ont
+laisse sur chaque epine du chemin le reste de nos dernieres illusions,
+elles viennent nous rejouir et nous consoler sous la riante et
+gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son espieglerie et son
+insouciance. Ses racines ont alors produit des fleurs precieuses que
+le vieil age se plait a cueillir comme l'a fait l'auteur des "Anciens
+Canadiens."
+
+Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous sont restes
+plus sympathiques; parce qu'ils etaient d'un caractere plus conforme au
+notre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou espiegles, suivant,
+qu'ils ont pris eux-memes plus ou moins; de part dans nos escapades
+d'ecoliers. Aussi quels francs eclats de rire, lorsque nous nous
+rencontrons et nous racontons nos reminiscences du passe, de notre vie
+d'ecole, et de nos annees de college.
+
+En parlant de la jeunesse, temps helas, bien eloigne de moi aujourd'hui,
+il m'est revenu une narration, et la lecture d'un manuscrit, faite par
+un ancien maitre d'ecole, qui sont encore l'une et l'autre dans un des
+replis de ma memoire, comme un emouvant souvenir des temps passes.
+Ces souvenirs datent de loin, puisque je n'avais qu'a peine vingt ans
+lorsque je les entendis de la bouche du pere d'Olbigny.
+
+Le pere d'Olbigny etait un vieux maitre d'ecole.
+
+Il etait un jour, arrivant on ne savait d'ou, venu prendre possession de
+l'ecole de notre village.
+
+Apres un examen passe devant le cure et les syndics, qui n'etaient
+malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait ete decide qu'il etait
+capable de nous enseigner l'alphabet.
+
+Or, le pere d'Olbigny etait un homme instruit, profondement instruit.
+Il parlait, et ecrivait correctement plusieurs langues anciennes et
+modernes; comme nous pumes en juger plus tard.
+
+Son exterieur n'etait rien moins que prevenant en sa faveur. Une balafre
+affreuse lui partageait transversalement la figure, et lui donnait une
+expression etrange; mais ses yeux etaient si bons, si doux et si charges
+de tristesse; ses procedes a notre egard si affectueux et si paternels,
+que nous l'aimames a premiere vue et nous nous livrames a l'elude,
+crainte de lui faire de la peine. Il nous traitait tous avec la meme
+bonte, mais il y avait une classe qui paraissait lui etre privilegiee.
+Cette classe se composait de jeunes gens de mon age et j'en faisais
+partie.
+
+Ce fut donc en pleurant qu'il recut nos adieux, lorsque nous laissames
+l'ecole pour endosser la livree de collegiens.
+
+Un soir, dix ans apres, nous retrouvions les memes condisciples de cette
+classe, au coin du feu ou nous avions ete convies par l'un de nous.
+Naturellement, nous vinmes a parler de notre temps d'enfance et de notre
+cher monsieur d'Olbigny. Il avait laisse nos endroits, et ce fut alors
+que l'un de nous, nous informa qu'il habitait une maison ecartee a
+quelque distance du village de B...., et qu'il y vivait en veritable
+ermite.
+
+Nous decidames, seance tenante, d'aller passer une soiree avec lui.
+
+Il vivait, paraissait-il, dans un penible etat de gene. Plusieurs de mes
+amis. etaient riches, une souscription fut ouverte et la bourse qui fut
+formee lui fut transmise sous forme de restitution. Il avait, recu par
+ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, pendant deux ans.
+
+Au jour fixe, personne ne manqua a l'appel.
+
+Le pere d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous recut comme
+ses veritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que nous avions
+apportes le rendirent plus expansif. Il nous avoua qu'une main inconnue
+lui avait, fait une restitution; cette main, ajouta-t-il plaisamment, ne
+peut venir que du ciel, parce que je ne connais personne sur la terre
+qui me doive restitution. Ce fut apres un toast pris a sa sante, et
+qu'il nous eut affectueusement remercies, qu'il continua:
+
+Il fait bon, mes amis, d'etre jeunes, de voir l'avenir se derouler
+devant nous avec tous les reves dores que l'esperance nous fait
+entrevoir. Vous voir reunis autour de ma table, me rappelle une epoque
+bien eloignee, et cependant a peu pres analogue.
+
+Nous etions nous aussi, mes compagnons d'ecole et moi, autour de la
+table d'un professeur, qui avait autant de plaisir a nous recevoir que
+j'en eprouve aujourd'hui. Helas! j'etais cette soiree-la bien gai, bien
+joyeux, et me doutais guere qu'elle aurait une si grande influence sur
+le reste de ma vie.
+
+Si je croyais que cette histoire put vous interesser, je vous en
+raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un manuscrit,
+ecrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur meme d'un drame
+terrible de jalousie et de vengeance.
+
+Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutot cette
+bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumerent et ce fut
+avec un religieux silence que nous ecoutames le palpitant recit qui va
+suivre:
+
+Il y a au dela de soixante ans que quelques amis et moi avions forme le
+meme projet que vous executez, d'aller revoir notre ancien professeur.
+C'etait un bon vieux cure qu'on appelait monsieur Fameux. Il habitait un
+village qui se trouvait presque sur la lisiere des bois. Rien ne pouvait
+d'ailleurs mieux nous convenir. Nous avions decide dans notre reunion,
+d'aller faire une partie de chasse et de peche aupres d'un lac qui se
+trouvait a quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions
+qu'un faible detour a faire pour aller lui serrer la main. Outre le
+plaisir que nous eprouvions d'avance a revoir ce bon vieux pere, nous
+esperions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous ferait connaitre
+parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. Bien que l'heure du soir
+fut avancee, nous nous dirigeames vers le presbytere, et ce fut en nous
+pressant dans ses bras que monsieur Fameux nous recut. Jamais nous ne
+pouvions arriver plus a propos, car il nous annonca au reveillon que
+lui-meme partait le lendemain matin pour aller explorer des terres
+aupres du meme lac, qu'on lui avait dit etre tres fertile, et ou il
+avait intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
+sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards etendus sur le
+parquet, la tete sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par leurs
+ronflements capable de reveiller les morts. Voila nos guides,
+ajouta-t-il.
+
+Enfin, apres une intime causerie, nous recitames la priere et nous nous
+etendimes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier d'entre nous
+s'endormit, le pretre agenouille priait encore.
+
+Le lendemain, le soleil radieux s'elevait a peine de l'horizon que nous
+etions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendimes.
+
+Je ne sais quel charme cet homme de bien repandait sur tout ce qu'il
+faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions au dedans de
+nous un calme, une paix et un bonheur intimes que je n'ai peut-etre
+jamais eprouves depuis. Le dejeuner se se ressentit de notre disposition
+d'esprit, il fut gai et petillant de bons mots; puis havre-sacs sur le
+dos, nous primes, en chantant de gais refrains, le chemin des grands
+bois.
+
+
+
+
+
+LE VOYAGE
+
+Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais a mesure
+que le soleil s'elevait, la chaleur devenait de plus en plus forte, et
+vers midi, l'air etait suffocant. Les moustiques, cette journee-la,
+s'etaient lies pour soutirer le droit de passage; aussi, fallut-il que
+chacun du nous leur payat un tribut; a vrai dire, ils etaient encore
+plus avides que certains douaniers auxquels vous n'avez pas donne un
+bonus. Les enflures et les demangeaisons insupportables, que leurs
+piqures nous causaient, faisaient presque regretter d'etre venus si
+loin chercher le plaisir. De plus, les sources d'eau que nos guides
+s'attendaient a rencontrer sur notre route, etaient taries en
+consequence de la secheresse exceptionnelle de l'ete.
+
+Vers quatre heures de l'apres midi, nos gosiers etaient arides, nos
+palais desseches et nos estomacs criaient famine. Depuis le matin, nous
+n'avions que grignote par ci par la quelques morceaux de biscuits, tout
+en marchant. Malgre l'assurance que nos guides nous donnaient, que nous
+n'etions plus qu'a deux milles de la chute; nous allions faire halte,
+lorsque la grosse voix de Baptiste, notre premier guide, se fit
+entendre. Il avait pris les devants depuis quelque temps, et jamais
+refrain plus agreable parvint a nos oreilles. A boire, a boire, qui donc
+en voudra boire chantait-il en meme temps qu'il se montra portant une
+enorme gourde bien remplie. Apres que nous eumes avidement vide le
+contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques minutes de repos,
+nous nous remimes en route rafraichis et reconfortes. Les guides
+entonnerent les gais chants des voyageurs canadiens, ensemble nous fimes
+chorus. Point ai-je besoin de dire que ces chants n'eussent pas ete
+admis au Conservatoire de Paris.
+
+Enfin haletants, fatigues, meconnaissables par l'enflure causee par les
+piqures des mouches, nous arrivames sous la direction de Baptiste dans
+une charmante erabliere ou le bruit d'une forte chute d'eau se faisait
+entendre. C'etait l'oasis desiree. Des hourras frenetiques la saluerent.
+Nous allions nous elancer dans la direction de la chute, lorsqu'un
+sifflement aigue et un signe energique de Baptiste qui se tenait
+immobile au milieu du sentier, nous arreta. Il nous montrait du doigt
+une magnifique famille de perdrix branchees sur un arbre du voisinage.
+Elles semblaient etre venues s'offrir intentionnellement comme le menu
+du repas, aussi n'en fimes nous pas fi. Quatre a cinq coups de feu
+jeterent a nos pieds la bande emplumee. De grands battements de mains de
+la part de monsieur Fameux et des spectateurs furent la couronne de
+ce bel exploit. Notez que nous avions tire les perdrix presqu'a bout
+portant.
+
+La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui etait reste en
+arriere, arriva avec quatre beaux lievres qu'il avait rencontres;
+mais elle devint delirante quand nous apercumes bouillonner l'eau des
+cascades dont nous n'etions plus eloigne que de quelques pas.
+
+Une minute plus tard, nous etions sur les bords de la riviere et aux
+pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse contempler.
+Le spectacle etait beau, grandiose, et bien digne eut-il ete le seul
+de nous faire oublier les tourments de la soif et de la faim que nous
+avions endures, mais ventre affame n'a pas d'oreilles, c'etait le temps
+ou jamais de le dire, car ce qui nous rejouit le plus et nous mit en
+belle humeur, ce fut lorsque des feux furent allumes et que les marmites
+commencerent a bouillir. Pendant ce temps, tout le monde etait a
+l'oeuvre. Les uns ecorchaient les lievres, d'autres preparaient les
+perdrix, on decoupaient des tranches de lard et de jambon; quelques-uns
+enfin buchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les
+assiettes avec des ecorces de bouleau et faisait des micoines, des
+fourchettes de bois, bref enfin, tout le monde ainsi a l'oeuvre fit
+merveille, et une demi-heure apres, le bruit des machoires eut domine
+celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a de cela bien
+pres de soixante ans et je ne crains pas de repeter aujourd'hui a la
+face du monde que jamais repas fut mieux cuit et mieux assaisonne avec
+plus grande sauce de l'appetit, que celui que nous primes on plutot
+devorames au pied de la chute de la decharge du Lac a la Truite. Enfin
+les appetits satisfaits, les pipes allumees, nous nous etendimes avec
+delices sur les bords de la riviere.
+
+Il eut ete difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le
+paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientot s'enfoncer derriere
+le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage
+le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir; quelques petits ecureuils,
+d'un air eveille et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues
+coquettement retroussees, pour glaner quelques restes de notre repas;
+puis vifs comme l'eclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
+de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colere ou de plaisir.
+
+Mais la beaute qui ne pouvait etre surpassee, etait celle de la chute,
+avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les
+rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tout emailles de
+diamants. L'arc-en-ciel brillait a leurs pieds de ses plus vives
+couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille
+d'abord, puis comme prise d'un acces subit de rage, se ruait un instant
+apres fremissante et ecumeuse de cascades en cascades, herissant la
+crete de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colere de voir
+son cours intercepte.
+
+Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautes sauvages et
+primitives etaient egales, surpasses peut-etre par la grandeur de la
+chute elle-meme.
+
+L'eau se precipitait d'une hauteur d'a peu pres cinquante pieds; mais
+dans sa chute, elle rencontrait d'enormes rochers superposes les uns
+aux autres, bondissant de l'un a l'autre, elle s'elevait et retombait
+blanche et floconneuse comme la neige, pour se former un peu plus bas,
+en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce veritable peintre
+celeste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus eclatant
+coloris.
+
+La splendeur de ce tableau ne saurait etre surpassee. Toutefois, un pic
+incline d'une hauteur de cent pieds au dessus de la chute, et dont la
+base etait minee par l'incessant travail de la riviere attirait notre
+attention dans ce moment. Nous en etions meme a supputer, combien il lui
+faudrait de temps, avant que de parvenir a le precipiter dans l'abime,
+lorsque sur une des pointes les plus elevees, survint une apparition
+presque fantastique.
+
+
+
+
+
+LE LAC.
+
+Cette apparition etait celle d'une jeune fille mollement appuyee sur une
+legere carabine de chasse. Deux dogues enormes etaient a ses cotes. Le
+costume de cette jeune fille etait demi-sauvage autant que nous en pumes
+juger. Nous ne pouvions comme de raison, par l'eloignement, distinguer
+ses traits; mais a sa taille svelte et degagee, au contour de ses
+epaules, et telle qu'elle nous apparut dans sa pose a la fois gracieuse
+et nonchalante, nous nous formames l'idee qui se confirma plus tard,
+qu'elle etait admirablement belle.
+
+Monsieur Fameux la reconnut.--Adala seule, dit-il, ou donc est le vieil
+Helika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant a Baptiste, elle semble nous
+avoir reconnus tous les deux, et la voila qui nous fait signe d'aller la
+rejoindre. Si Helika, qui ne la laisse jamais d'un seul pas, n'est pas
+aupres d'elle; c'est qu'un malheur lui est arrive ou qu'il git sur son
+lit de mort. La jeune fille comprit sans doute le signe que Baptiste lui
+adressa, car elle s'assit dans une pose pleine de grace et de tristesse,
+pendant que notre guide allait traverser la riviere plus loin dans un
+endroit gueable.
+
+Les chiens s'etaient etendus a ses pieds, comme deux vigilantes
+sentinelles. Nous aurions du le dire deja, Baptiste etait le type du
+chasseur et du trappeur canadien. Il etait par consequent le commensal
+et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possedait la langue et les
+dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous pressames monsieur Fameux
+de questions. L'histoire de cette malheureuse enfant des bois est bien
+douloureuse, nous repondit-il d'une voix pleine d'emotion; mais elle ne
+m'appartient pas. C'etait nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire
+plus long; mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme
+bien vous pensez ne firent que redoubler notre curiosite deja bien
+surexcitee. Baptiste revint au bout de quelque temps, sa bonne et
+honnete figure etait empreinte de tristesse.
+
+Helika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du secours.
+Nos coups de feu a la chasse de tantot l'ont effrayee; elle a craint de
+rencontrer quelques pirates des bois; voila, pourquoi elle s'est retiree
+sur l'autre rive et vous supplie d'arriver au plus vite. C'est Helika
+qui l'envoie vous chercher; elle se fut rendue jusqu'a votre presbytere,
+si elle n'avait rencontre personne pour remplir son message aupres de
+vous. Helika est gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il desire
+ardemment vous voir. Elle retourne immediatement aupres de lui, avec
+l'espoir que nous la suivrons de pres. Si vous n'etes pas trop fatigue,
+mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre en marche, pendant
+que les autres guides dresseront des campements pour la nuit a vos
+jeunes compagnons. Demain, je les attendrai sur les bords du lac avec
+des canots. Le pretre et Baptiste partirent immediatement.
+
+La veillee se passa en conjectures. Cet incident nous avait
+singulierement intrigues, parce qu'aucun des guides qui nous restaient
+ne pouvait donner des renseignements precis sur le nom et l'origine de
+la jeune fille. Tout ce qu'ils nous apprirent, ce fut qu'ils l'avaient
+bien souvent rencontree dans les bois, toujours accompagnee d'un
+vieillard d'une haute stature, qui paraissait lui porter un amour et une
+sollicitude veritablement paternels. Bien plus, son attention pour elle,
+et ses soins etaient ceux de la mere la plus tendre. Ils ajoutaient
+aussi, qu'esclave de tous ses desirs, il venait de temps en temps dans
+le village, y sejourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y prenait
+les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient ou
+recevaient, etaient celles de monsieur Fameux. Il la conduisait dans les
+magasins, ne regardait jamais au prix des etoffes qu'elle choisissait,
+suivant ses caprices, le prix en fut-il tres eleve.
+
+L'un d'eux assurait meme avoir entendu monsieur Fameux dire au pere
+Helika, tel etait le nom du vieux sauvage: je suis heureux de voir
+combien vous vous donnez de peine pour former l'education de votre chere
+Adala, et combien elle repond admirablement a vos efforts, elle parle et
+ecrit aujourd'hui parfaitement le Francais.
+
+II y avait certes dans ces informations, matiere plus que suffisante
+pour piquer notre curiosite deja excitee a l'extreme. Malgre notre
+fatigue, nous mimes longtemps avant de nous endormir tous, faisant des
+suppositions plus ou moins ridicules ou extravagantes.
+
+De bonne heure, le lendemain matin, nos etions en route tout en
+discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours lorsqu'on est
+jeune, la gaite nous etait revenue Avec le repos; aussi ne mimes-nous
+pas de temps a franchir les trois milles qui separaient le lac du lieu
+de notre campement. Lorsque nous arrivames sur ses bords, deux beaux
+grands canots, creuses dans le tronc de gros pins, nous attendaient.
+Baptiste se promenait sur le rivage et du revers de sa main essuyait une
+larme.
+
+Hatez-vous, messieurs, nous dit-il, le pere Helika desire vous voir. Il
+a parait-il quelque confidence a vous faire, et le pauvre vieillard n'a
+plus bien longtemps a vivre. En peu d'instants nous fumes installes dans
+les canots et pesames hardiment sur l'aviron.
+
+Le lac etait beau ce matin la. Sa surface etait plane et unie, pas une
+ride ne venait troubler le paisible miroir que nous avions devant les
+yeux. Quelques vapeurs humides s'elevaient ca et la des rochers ou de la
+masse d'eau. Elles nous apparaissaient comme les images fantastiques des
+fees de nos anciens contes. Les cris des huards se faisaient entendre de
+l'un ou l'autre rivage, tant l'atmosphere etait calme. Parfois aussi, le
+martin-pecheur nous envoyait des notes saccadees et stridentes, tantot
+fremissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
+goujon. Les fleurs des glaieuls, qui nageaient a la surface et
+s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser a un riche tapis de
+verdure emaille de fleurs. Mais entre les rives et le pied des montagnes
+avoisinantes, de beaux grands arbres seculaires donnaient par les
+differentes nuances de leur feuillage un cadre magnifique au miroir qui
+s'etendait devant nous. Ces arbres avaient une grandeur et une majeste
+impossibles a decrire.
+
+Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment comme
+s'ils eussent voulu contempler leur beaute dans le cristal limpide de
+l'eau, tel que peut le faire une coquette jeune fille. D'autres au
+contraire elevaient leurs troncs enormes et secs, montrant ainsi leurs
+branches dessechees comme les membres d'un vieillard. Tandis qu'un
+bouquet verdoyant semblait, comme la tete d'un patriarche, avoir seul
+conserve un reste de seve et de vie. On voyait a ses pieds, des arbustes
+de differentes familles s'elever et sembler lui demander protection.
+
+Plus loin et du quatrieme cote du lac, s'etendait une savane sombre et
+triste. Des arbres rabougris, une mousse epaisse, un terrain marecageux
+et rempli de fondrieres donnaient a cet endroit un aspect solitaire
+et desole. Il formait un contraste frappant qui faisait rassortir
+d'avantage la beaute des autres rives. Nous nageames en silence
+pendant quelque temps, absorbes dans la contemplation de la sauvage et
+pittoresque beaute de paysage, lorsqu'apres avoir double un cap, nous
+apercumes un plateau eleve de quinze a vingt pieds qui dominait le lac
+et la riviere.
+
+
+
+
+
+HELIKA.
+
+Sur ce plateau qui pouvait avoir une etendue d'une dizaine d'arpents,
+trois grandes huttes se touchant les unes les autres avaient ete
+elevees. L'une d'elles avait une apparence toute particuliere. Bien que
+comme les autres, elle fut construite de materiaux grossiers, sa forme
+ressemblait a celle d'une chaumiere, elle etait plus spacieuse que
+les autres. Le houblon et quelques vignes sauvages, en la tapissant a
+l'exterieur, lui donnaient un air de fraicheur et de bien-etre. Des
+fenetres l'eclairaient de tous cotes, les unes donnant sur le lac,
+les autres sur la riviere, Nous connaitrons plus tard comment le
+proprietaire avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant
+la profondeur des forets.
+
+De forts volets garnis de fer avaient ete poses pour les proteger du
+dehors. Par ci par la, un trou ou plutot une meurtriere etait percee.
+Enfin, on voyait combien Helika, puisque c'etait sa demeure, etait
+jaloux de veiller a la surete de ceux qui l'habitaient.
+
+Les deux autres etaient construites de gros morceaux de bois, superposes
+les uns aux autres, et encochees a chacune de leurs extremites pour
+s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidite a cette construction
+toute primitive. Ce fut vers la premiere que Baptiste nous conduisit.
+La chambre d'entree etait spacieuse et parfaitement eclairee. Bien que
+l'ameublement en fut grossier, il offrait toutefois tout le confort
+desirable. Quelques fleurs sauvages de diverses familles y etaient
+cultivees avec le meme soin que nous en prenons pour les fleurs
+exotiques. Des livres aussi etaient disposes sur quelques rayons. Mais
+ce qui frappa surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tomberent sur un
+lit recouvert d'une peau d'ours ou gisait un vieillard dont les traits
+portaient l'empreinte de la mort.
+
+Cet homme devait etre bien vieux. Des rides profondes sillonnaient son
+front et ses joues en tous sens. Il avait plutot l'air d'un spectre,
+aussi n'eut-on pas manque de le considerer comme tel, si ses yeux noirs
+et enfonces dans leur orbite n'eussent conserve un eclat extraordinaire.
+Ses sourcils etaient epars, son nez aquilin ressemblait au bec d'un
+oiseau de proie. Son front etait haut et fuyant, ses levre minces et
+son menton proeminent, tout annoncait dans la figure de cet homme
+une indomptable energie. L'ensemble de cette figure denotait une si
+implacable ferocite, qu'il eut fait fremir celui qui l'aurait rencontre
+un soir dans un chemin detourne ou sur la lisiere d'un bois. Cependant,
+au moment ou nous l'apercumes ses mains etaient jointes sur sa poitrine,
+ses levres s'agitaient et semblaient repeter les paroles d'une priere
+que monsieur Fameux disait a haute voix.
+
+Comme contraste, agenouillee aupres du lit, se tenait dans l'attitude de
+la priere la jeune fille de la veille. Son epaisse chevelure inondait
+ses epaules et descendait jusqu'a la ceinture. Elle avait le dos tourne
+vers la porte. C'etait bien la taille que nous avions admiree le soir
+d'avant, elle offrait dans ses contours tout ce que nous avions pu
+imaginer dans nos reves de jeune homme de plus gracieux et de plus
+parfait. Nous etions arretes sur le pas de la porte a contempler ce
+tableau, lorsque le bruit de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma
+vie, je n'ai vu aussi ravissante figure, nous en fumes tous eblouis,
+fascines. Murillo ou Raphael eussent ete heureux d'en faire la portrait
+et de le presenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
+etait empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
+ses joues rehaussaient encore, s'il etait possible, son angelique
+beaute. En nous apercevant, elle se retira timide et confuse dans un
+coin de la chambre; mais sur un signe du moribond elle disparut dans
+l'autre hutte. Celui-ci, apres avoir jete sur nous un regard percant, et
+scrutateur, nous dit: "Vous devez avoir besoin, messieurs, de prendre un
+peu de nourriture et de repos, pendant que moi de mon cote, je vais avec
+ce saint homme terminer ma paix avec Dieu".
+
+Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisieme cabane ou un
+repas, compose de gibier et de poisson, nous avait ete prepare. On
+s'etait mis en frais pour nous y recevoir, car les lits, de sapin
+avaient ete renouveles. C'etait, nous dit Baptiste, la maison que
+le pere Helika avait fait construire specialement pour y exercer
+l'hospitalite, la, chasseurs canadiens ou sauvages y trouvaient toujours
+un gite et la nourriture. Ils resterent tous deux trois heures en tete
+a tete, et lorsqu'a l'appel de monsieur Fameux nous entrames dans la
+chambre du mourant, une transformation complete s'etait faite sur son
+visage. Les yeux n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des
+larmes memes s'en echappaient. C'etait bien encore la meme figure
+energique mais elle n'avait plus ce cachet de ferocite, cet air empreint
+de trouble et de remords que nous avions d'abord remarques; elle
+indiquait plutot le calme et le recueillement interieur qui ne
+paraissaient pas exister auparavant.
+
+Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture. Il le
+fit pour lui complaire. Le bon pretre lui parla quelques instants a
+l'oreille; mais il secoua la tete et reprit tout haut: non Monsieur,
+c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader, ma confession doit etre
+publique; puisse-t-elle etre une legere expiation de mes crimes et
+servir d'exemple a ceux qui se laissent entrainer par la fougue de leurs
+passions. Un frisson involontaire parcourut les membres des assistants,
+nous pressentions quelque drame lugubre, sanguinaire peut-etre, dont
+Helika avait ete le heros.
+
+Nous primes donc chacun une place autour de son lit, et c'est ainsi
+qu'il commenca:
+
+
+
+
+
+LA CONFESSION.
+
+Plus de quatre-vingts ans ont passe sur ma tete, et la terre dans
+quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de misere qui
+devrait y etre enfouie depuis mon enfance. On ne souffre pas dans le
+fond du cercueil apres la mort; mais devrais-je sentir chacun des
+vers qui doivent devorer mon cadavre, dussent-ils m'occasionner les
+souffrances les plus atroces, je remercierais Dieu de m'infliger des
+peines aussi legeres; car quelques grandes qu'elles fussent, elles ne
+pourraient vous donner une idee des epouvantables tortures que les
+remords ont fait endurer a ma conscience depuis de longues bien longues
+annees.
+
+Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton penetre. Il m'a fait entendre sa
+grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai entendue,
+glace de terreur depuis au dela de quinze ans dans le frizelis des
+feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre, je l'ai
+entendue dans le souffle leger de la brise comme dans les hurlements
+epouvantables de la tempete; et depuis le brin d'herbe jusqu'au grand
+chene des bois; je l'ai vu dans la goutte d'eau dont je me desalterais
+jusqu'au fruit savoureux que je voulais gouter. Je l'entendais, je le
+voyais, je le sentais en moi-meme, ce vengeur inexorable des crimes que
+nous commettons et des souffrances que nous faisons endurer a nos freres
+de meme que je l'ai eprouve plus tard, sous le fouet du maitre et dans
+les chaines de l'esclavage.
+
+En prononcant ces paroles, bien que les membres du vieillard fussent
+glaces par le froid de la mort, nous voyions cependant un fremissement
+qui lui parcourait tout le corps. Sans doute qu'il remarqua notre
+surprise de l'entendre s'exprimer aussi bien, car il ajouta en
+continuant: Ne soyez pas surpris si je parle un francais qui peut vous
+paraitre bien pur pour un habitant des bois, mais j'appartiens a votre
+race, et c'est a une vengeance diabolique que je dois le triste etat
+dans lequel vous me voyez aujourd'hui.
+
+Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux jours. Si
+vous saviez comme j'etais heureux lorsque je revenais chaque annee dans
+ma famille pour y passer mes vacances. Nous etions plusieurs compagnons
+de college de la meme paroisse. Oh! que nous nous en promettions des
+parties de peche et de chasse et comme alors nous avions le coeur leger,
+l'ame pure et tranquille. Il me semble encore voir ma vieille mere, mon
+pere et mes soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour a tour
+dans leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais
+deposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour mes
+succes classiques. Puis le bon vieux cure que nous ne manquions jamais
+d'aller voir, il nous avait baptises, fait faire notre premiere
+communion; de plus, il nous avait inities aux premieres notions de
+la langue latine. Il nous considerait donc comme ses enfants et nous
+recevait avec le plus grand plaisirs et la plus touchante affection. Son
+presbytere et sa table etaient toujours a notre disposition. Il etait
+aussi fier de nos succes que si nous lui eussions appartenus.
+
+Nos jours de vacance se passaient en des parties de peche et de chasse;
+mes bons parents refusant que je prisse part a leurs travaux crainte que
+je ne me fatiguasse. Le soir amenait les joyeuses veillees. Nous nous
+reunissions tantot dans une maison, tantot dans l'autre. Au son du
+violon nous dansions quelques rondes au milieu des rires de la plus
+folle gaite; puis, dix heures sonnant, la voix de l'aieule se faisait
+entendre, nous tombions a genoux et recitions en commun la priere du
+soir, et noua noua separions en nous promettant bien de recommencer le
+lendemain.
+
+La voix du moribond a ces souvenirs se remplit d'emotion puis il ajouta
+comme se parlant a lui-meme. Chers souvenirs des beaux jours du ma
+jeunesse, combien de fois avec celui des larmes de plaisir de mes bons
+parents n'etes vous pas venus tomber sur mon coeur desespere comme la
+rosee bienfaisante sur la fleur dessechee? Ah! pourquoi ai-je a jamais
+abandonne le sentier beni de la vertu avec ses joies si pures et si
+naives pour ceder a mon execrable passion? Pourquoi ai-je perdu le
+touchant exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que
+me donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces
+reminiscences de son passe si fortune, Helika ferma les yeux comme pour
+savourer une derniere fois les delices des beaux jours de son enfance.
+Il parut se recueillir et garda le silence pendant quelque temps.
+
+Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de continuer
+son recit. "Non monsieur, repondit-il, je dois aller jusqu'au bout
+de mes forces, c'est un devoir que ma conscience m'impose, et je
+l'accomplis avec plaisir; ma resolution est inebranlable." Puis il
+demanda quelque chose pour se rafraichir. Cette demande fut sans doute
+entendue de l'autre cote, car la meme indienne dont nous avons deja
+parlee, apporta une tisane d'une couleur verdatre. Il but quelques
+gouttes de ce breuvage qui parut le ranimer. "Eloigne Adala, dit-il a la
+vieille, qu'elle n'entende pas ce qui me reste a dire."
+
+C'est peut-etre mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur Fameux,
+mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon enfant jusqu'au
+dernier soupir, puis il reprit:
+
+Vers l'annee 17... nous touchions aux vacances qui devaient commencer
+vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer aujourd'hui,
+etait-ce un pressentiment qu'avec elles allaient s'eteindre pour
+toujours les joies de ma vie? Helas! elles devaient etre les dernieres,
+car je terminais mon cours d'etude. Je me sentais triste et abattu. Il
+y a toujours quelque chose de solennel dans ce supreme adieu que nous
+faisons a nos belles annees de college. Le succes avait couronne mon
+travail au dela de mes esperances. Je remportai presque tous les
+premiers prix de ma classe. L'accueil que je recus a la maison
+paternelle fut encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il etait
+possible qu'il ne l'avait ete les annees precedentes.
+
+Mon pere, ma mere et mes soeurs me recurent avec les memes
+demonstrations de joie, j'etais le seul fils. Or sans etre bien riche,
+ma famille jouissait d'une honnete aisance comme cultivateur. Apres les
+premiers embrassements. "Il va falloir, me dit mon vieux pere, bien te
+reposer mon enfant. Je t'ai achete un beau fusil, un beau cheval est a
+l'ecurie, j'ai quelques epargnes, amuses-toi, promenes-toi et surtout
+laisses la tes livres pour jouir de la vie dont tu ne connais pas encore
+les plaisirs".
+
+Puis ma mere et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle chambre
+qui avait ete preparee avec tous les soins, la tendresse et l'affection
+qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement, avec quelle
+ingenieuse sollicitude on y avait depose tous les objets qui pouvaient
+flatter mon gout et me procurer le plus grand confort.
+
+Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mere en m'embrassant,
+nous avons invite les voisins a souper, et j'espere que tu vas t'amuser
+dans la soiree puisque tous tes anciens compagnons d'enfance avec leur
+soeurs sont de la partie.
+
+En effet personne n'avait manque a l'invitation. Les bons voisins avec
+leurs enfants etaient venus se reunir a cette fete, et je rougissais
+d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves gens venir me
+presser la main avec une consideration qui tenait presque du respect; et
+me prodiguer des eloges sur mes succes, en presence des jeunes filles et
+de leurs freres.
+
+Le souper fut bien joyeux, les langues deliees par quelques verres de
+bon vieux rhum, debitaient mille et mille plaisanteries qui etaient
+saluees par des tonnerres d'eclats de rire. Les chants ensuite
+succederent aux bons mots, enfin la gaite etait au diapason, lorsque
+nous nous levames de table. Ma mere, par une delicate attention, m'avait
+fait placer aupres d'une jeune fille plus jolie, plus instruite et plus
+distinguee que ses compagnes. Cette jeune fille n'etait pas precisement
+belle, elle n'etait peut-etre pas meme jolie, tel qu'on l'entend dans
+l'acception du mot, mais sa figure etait si sympathique, sa voix et son
+regard si caressants et si doux, qu'elle repandait autour d'elle un
+charme et un bonheur auxquels il etait difficile de resister. Sa
+conversation etait entrainante, et se ressentait de son caractere aimant
+et contemplatif, elle avait une teinte de melancolie lorsque le sujet
+s'y pretait, qui donnait a sa figure et a ses paroles quelque chose
+d'enivrant. Pendant le souper nous parlames de differentes choses, mais
+le sujet sur lequel je me surpris a l'ecouter avec un indicible plaisir,
+ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautes de la nature. Ce n'etait
+certes pas dans les livres qu'elle les avait etudies, ce n'etait pas non
+plus dans les ebouriffantes dissertations des romanciers; mais dans le
+grand livre de la nature, ou chacun y puise les connaissances et la foi
+en celui qui a cree toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur
+et emotion, et, suspendue ses levres, j'ecoutais les descriptions
+qu'elle me faisait. Elles debordaient, pittoresques et animees, comme
+une cascade de diamants.
+
+Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement de
+la fete, le sentiment suppose de ma superiorite, les vins qui avaient
+ete verses a profusion, les eloges qu'on m'avait prodigues, tout enfin
+avait contribue a exalter mon cerveau. Mais lorsque je me levai de
+table, je sentis dans mon coeur quelque chose que je n'avais pas encore
+eprouve.
+
+Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette jeune fille
+que je nommerai Marguerite, et quand la veillee fut finie, qu'elle
+fut partie avec ses parents, j'eprouvai un vide mele de charme et un
+sentiment de vague inquietude indefinissable. Il fallut m'avouer, que de
+l'avoir vue au bras d'un beau et loyal jeune homme, et echanger ensemble
+des paroles d'intimite en etait la cause. Quelques regards que j'avais
+surpris produisirent dans mon etre un bouleversement jusqu'alors
+inconnu. Ce jeune homme s'appelait Octave, il avait ete mon condisciple
+de college et jusqu'a ce temps mon ami. Il avait termine ses etudes
+depuis deux ans, et etait revenu prendre les travaux des champs sur
+la ferme de son pere. Ca fut en vain cette nuit-li que je cherchai le
+sommeil, je la passai a me rouler sur mon lit, et, lorsque plus calme
+le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis de mon ame,
+je sentis que j'aimais eperdument Marguerite, et que le demon de la
+jalousie allait prendre possession de moi.
+
+Je formai donc la resolution du ne plus la revoir. Effectivement, bien
+des jours se passerent, oui quinze longs jours s'ecoulerent avant que je
+la revisse, et cependant pas une heure, pas un instant au jour ou de
+la nuit sans que je pensasse, que je revasse a elle. Tout le monde me
+faisait des reproches sur mon air morne et abattu, j'avais perdu le
+sommeil et l'appetit. Mes parents etaient inquiets, ma bonne mere ne
+manquait pas de l'attribuer au travail excessif de mes etudes.
+
+Cependant il fallut ceder aux obsessions et retourner aux soirees du
+village. Je croyais etre assez fort pour pouvoir affronter le danger.
+J'y rencontrais frequemment Marguerite et Octave et m'en revenais chaque
+soir de plus on plus eperdument amoureux et jaloux. Son nom m'arrivait
+sur les levres a chaque jeune fille dont j'apercevais dans le lointain
+la robe onduler sous les caresses de la brise. Je partais pour la chasse
+sans munitions, ni carnassiere et allais m'asseoir sur le bord de la
+mer, et la, des journees entieres je pensais a elle. La plainte de
+la vague gui venait tristement deferler sur la plage convenait a ma
+tristesse.
+
+Ainsi se passa ma premiere annee chez mes parents. La demeure de
+Marguerite etait presque voisine de la notre, nous nous visitions
+reciproquement et la voyais tres frequemment, Il etait impossible
+qu'elle ne s'apercut pas du feu qui me devorait. Cependant sa conduite
+envers moi et ses paroles etaient toujours affectueuses et amicales,
+mais qu'etaient-elles ces marques d'amitie pour moi qui sentais au
+dedans de mon coeur un brasier devorant? De ma fenetre je voyais sa
+demeure, ses allees et venues et avec fremissement j'apercevais sa
+silhouette dans le lointain. Lorsqu'elle se rendait a l'eglise, je la
+suivais de loin et aurais ete heureux de baiser les traces de ses pas
+dans la poussiere du chemin.
+
+Vous pouvez juger de ce que j'eprouvais avec cet amour immense, quand je
+la voyais au bras d'Octave et avec quelle rage j'appris un jour qu'ils
+etaient fiances. Elle devint desespoir, le jour ou je la rencontrai
+rougissante de bonheur et de plaisir, elle etait amoureusement inclinee
+vers Octave et le main dans la sienne, ils se souriaient l'un a l'autre,
+Pendant que je passais ainsi toutes mes journees en folles reveries
+amoureuses, Octave par son travail et avec l'aide de l'argent que son
+pere lui avait donne s'etait acquis une belle propriete, et moi je ne
+faisais rien. Ma famille etait tres occupee de voir la tournure que
+prenait mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne.
+Ma mere un jour a la suggestion de mon pere m'en fit la remarque
+d'une maniere douce et maternelle. Je lui repondis d'un ton bourru et
+grossier. La sainte femme m'ecouta avec etonnement d'abord, comme si
+elle n'en pouvait croire ses oreilles ou comme si elle se fut eveillee
+d'un mauvais reve, puis tout a coup elle fondit en larmes et m'entourant
+de ses bras elle me dit en m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres
+donc bien." Elle ne put ajouter un seul mot, les sanglots la
+suffoquerent. Ces larmes de ma mere furent les premieres qu'elle versa
+de chagrin, mais elles ne furent pas, helas! les dernieres que virent
+couler ses cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon
+ingratitude et ma mechancete.
+
+Enfin le jour decisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux
+etat.
+
+Un dimanche matin, Octave etait absent, je revenais de l'eglise
+accompagnant Marguerite. Je resolus de profiter de l'occasion pour
+tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix emue les joies, les
+plaisirs de notre enfance, combien alors les journees etaient longues et
+ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer pour partager nos
+jeux et nos promenades. Je remontai ainsi jusqu'au temps present. Elle
+m'ecouta d'abord avec plaisir, ne sachant ou je voulais en venir. Mais
+bientot mes paroles devinrent plus significatives et plus pressantes.
+Lorsque je lui exprimai en termes brulants combien je l'aimais, quels
+etaient mes reves, le bonheur que j'avais fondes sur son amour et son
+union avec moi, elle rougit, puis palit au point que je crus qu'elle
+allait defaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances
+passees et de mon desespoir si elle refusait de se rendre a mes voeux.
+Alors des larmes abondantes glisserent sur ses joues, mais elle ne me
+repondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon coeur, toute mon ame,
+tout mon amour passerent dans mes paroles, elles devaient tomber sur son
+coeur de glace comme des gouttes de feu. Insense, j'esperai un instant
+qu'elle aurait pitie de moi et se laisserait flechir, mais ce ne fut
+qu'un eclair.
+
+Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains et
+m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me dit en
+pleurant: "Le ciel m'est a temoin que je donnerais la plus grande part
+du bonheur qu'il me destine pour vous savoir heureux. Mais pour vous
+appartenir je manquerais au serment que j'ai fait a un autre devant
+Dieu, je manquerais de plus aux cris de ma conscience et a la voix de
+mon coeur; car je ne vous cacherai pas je suis fiancee a Octave et que
+dans peu de jours nous serons irrevocablement unis." Je ne sais quelle
+transformation se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression
+des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux sur
+moi elle recula de quelques pas.
+
+"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du
+chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis faire, car
+elle sera plus que moi a la hauteur de votre intelligence et vous serez
+heureux avec elle. Octave et moi vous avons designe une place au coin
+du feu ou vous viendrez vous asseoir bien souvent, nous causerons, nous
+nous amuserons et nous nous occuperons de vous trouver une epouse digne
+de vous".
+
+Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant
+affectueusement la main. Elle etait toute emue et tremblante, je la
+voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que nous
+nous quittames.
+
+Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et precederent
+leur union dans des transports de rage et de jalousie inexprimables. Mes
+parents crurent veritablement que je devenais fou furieux.
+
+Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours apres, la tete
+brulante, la figure affreusement contractee, j'entendis a l'abri d'un
+pilier de la petite eglise de notre paroisse le serment qu'Octave et
+Marguerite se firent de s'appartenir l'un a l'autre. J'aurais voulu voir
+le temple s'ecrouler sur eux et les mettre en poussiere. C'en etait fait
+de moi, j'avais au fond du coeur tous les esprits du mal et tout ce
+que le coeur humain peut avoir de haine contre son semblable, je
+le ressentis pour eux. De tous les pores de ma peau sortait le cri
+vengeance, vengeance! Si elle m'eut apercu lorsque sa robe vint me
+froler au sortir de l'eglise, elle eut recule, epouvantee comme a
+l'aspect d'un serpent.
+
+Fou, insense, j'avais espere jusqu'au moment solennel. Oui j'esperais
+qu'elle comprendrait toute l'immensite de mon amour et combien j'aurais
+travaille a la rendre heureuse. Le dimanche meme, malgre la publication
+des bancs, cet espoir m'enivrait encore.
+
+Vous etes peut-etre surpris qu'apres tant d'annees et en ce de moment
+solennel ou il ne me reste que peu de temps a vivre, je vous parle avec
+autant de chaleur du passe; mais sur son lit de mort, le vieillard
+sent quelquefois son sang se rechauffer aux brulants souvenirs de sa
+jeunesse: c'est la derniere lueur du flambeau qui va s'eteindre.
+
+Je laissai le cortege nuptial s'eloigner et m'elancai hors du temple. Je
+courus a la maison, fis un paquet de quelques hardes, me munis d'un bon
+sac de provisions et d'amples munitions, sifflai mon chien et repondant
+a peine aux douces paroles de ma mere qui pleurait en m'embrassant, je
+pris le chemin du bois.
+
+Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai appris par
+d'autres que mes deux soeurs avaient embrasse la vie religieuse dans un
+couvent des Soeurs de Charite; que mon pere et ma mere joignaient leurs
+prieres aux leurs pour celui qu'ils croyaient mort depuis longtemps.
+Helas! leur fils denature n'a pas ete essuyer les pleurs de leurs vieux
+ans et leur fermer les yeux.
+
+
+
+
+
+DANS LES BOIS.
+
+Les forces du moribond etaient completement epuisees. Ces souvenirs
+charges de repentir avaient trop longtemps pese sur son ame.
+
+Il indiqua a monsieur Fameux un endroit dans la chambre ou il trouverait
+un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il nous demanda
+comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, de le publier meme,
+si on le voulait, afin qu'il servit d'enseignement.
+
+Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny alla
+prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voila, nous dit-il, qui
+completera l'histoire d'Helika, si elle vous presente quelqu'interet.
+Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses derniers moments."
+
+Il etait donc evident que l'heure supreme etait arrivee pour le
+vieillard, aussi le sentait-il lui-meme. Il nous fit signer comme
+temoins, un testament olographe qu'il avait prepare, par lequel il
+instituait Adala, sa legatrice universelle, lui enjoignant toutefois de
+prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait monsieur
+Fameux son executeur testamentaire.
+
+Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le desir de rester
+encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces
+l'abandonnaient rapidement. Apres un assez long entretien avec monsieur
+Fameux, sur sa demande nous rentrames dans la chambre. La jeune fille
+agenouillee, recevait toute en larmes la derniere benediction et les
+derniers baisers du mourant, pendant que la vieille indienne regardait
+d'un oeil sec et stoique cet emouvant tableau.
+
+Bientot apres, nous nous mimes a genoux et recitames les prieres des
+agonisants; quelques heures plus tard, Helika etait devant Dieu. Le
+surlendemain, nous le deposamess dans sa derniere demeure a l'endroit
+qu'il nous avait lui-meme indique. La ceremonie fut touchante et bien
+propre a nous impressionner. La nature avait cette journee la une teinte
+morne et sombre. Le temps etait couvert, le soleil voile ne repandait
+qu'une lumiere blanchatre a travers les nuages qui le recouvraient. Une
+brise froide et glacee comme un vent d'automne, imprimait aux arbres
+des craquements et un balancement qui leur arrachaient des plaintes
+continues; elles faisaient echo aux lamentations la jeune orpheline,
+qui, la figure prosternee, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle
+reposait celui qu'elle avait aime comme son pere.
+
+Les plaintes du vent allaient s'eteindre dans les fourres comme des
+sanglots. Le lac souleve par la brise venait deferler ses vagues sur les
+galets du rivage avec de sourds gemissements.
+
+La ceremonie terminee, Adala toute en larmes se jeta dans les bras de
+monsieur Fameux. "Ma grand'mere et moi seules desormais sur la terre que
+deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous ne nous protegez".
+
+Tes parents, ma chere enfant, lui repondit-il d'une vois emue veillent
+sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et resignee, tant que Dieu
+me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place sur la terre;
+aupres de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient de rendre
+son ame a Dieu, t'a laisse de quoi completer ton education et vivre
+richement. Benis la Providence pour ce qu'elle a fait, car dans ses
+inscrutables desseins, elle donne en abondance d'une main ce qu'elle
+parait oter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, d'apres l'ordre de
+ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, venir au sein de le
+civilisation, ou tu rencontreras plus de protection et te preparer a y
+remplir la mission que le ciel te destine.
+
+Ce fut avec une voix pleine d'emotion et de reconnaissance qu'Adala
+remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, apres cet
+entretien, nous n'eumes, au gre de nos desirs, que bien peu d'occasions
+de la revoir. Toujours sous la surveillance de la vieille sauvagesse;
+elle l'aidait a preparer nos repas, a renouveler le sapin de nos lits,
+pendant que nous passions nos journees a la chasse ou a la peche et que
+le bon missionnaire explorait les terres.
+
+La journee finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et nous
+racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis l'heure du
+repos arrivee, nous donnions, dans nos prieres, un souvenir au pauvre
+vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, quelque matinal que
+fut notre dejeuner, il etait toujours pret. La bonne indienne et Adala
+nous l'avaient prepare avec le plus grand soin.
+
+Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient ceder aux
+attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum et la
+suavite d'une fleur sauvage, poussee sous l'ombrage des grands arbres
+de nos bosquets. Sa seduisante beaute et sa grace naturelle etaient
+rehaussees encore s'il etait possible, par la tristesse repandue sur ses
+traits et par ses habits de deuil.
+
+Est-il etonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. Bois
+Hebert, l'un de mes compagnons, se prit a l'aimer avec toute la force et
+l'ardeur du son temperament de feu, et jamais dans le cours de sa vie
+son amour se ralentit un seul instant.
+
+Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cedai a l'entrainement, que je
+l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule fois dans la vie,
+c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon dernier amour. Bois
+Hebert etait beau, riche et noble, brave comme un lion, il possedait
+de plus un caractere d'or et une generosite qui ne se dementit jamais;
+aussi obtint-il facilement la preference sur moi, qui n'avais autre
+chose a lui offrir qu'un coeur devoue.
+
+Ce qui vous surprendra peut-etre encore plus, c'est que j'ai toujours
+ete a l'un et a l'autre le plus sincere et intime ami, partageant avec
+Bois Hebert toutes les peripeties de sa vie aventureuse, et reprenant
+dans les temps de calme mes fonctions de precepteur aupres de ses
+enfants quand il eut epouse Adala.
+
+Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs qui
+coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur ces
+souvenirs qui m'emeuvent encore malgre moi. D'ailleurs, si quelqu'un
+d'entre nous en ressent le courage apres la lecture de ces pages, il
+pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard de la Magdeleine".
+
+Je reprends la lecture du manuscrit, c'etait, si vous vous en rappelez
+au sortir de l'eglise et apres que Helika eut recu les embrassements de
+sa mere, pour prendre les grands bois.
+
+Ou allais-je? ou ai-je ete? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. J'etais
+habitue au college aux plus violents exercices. En gymnase j'etais de
+premiere habilete et l'on me considerait comme un tres grand marcheur;
+ma force et ma vigueur etaient reputees extraordinaires.
+
+Lorsque la connaissance me revint, j'eprouvai une grande lassitude dans
+les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement automatique.
+Je devais etre bien loin, mon pauvre chien ne me suivait plus que
+difficilement, et le soleil etait monte sur les onze heures du matin.
+Mon front etait brulant et je frissonnais parce qu'une fievre ardente me
+devorait. J'etais aupres d'un petit ruisseau ou coulait une eau fraiche
+et limpide; j'y trompai mon mouchoir et m'en enveloppai la tete; cette
+application me fit du bien. Je tirai ensuite de mon havre-sac quelques
+aliments, mais je ne pus pas meme les approcher de ma bouche; je les
+jetai a mon chien qui les devora. Quelques instants apres, je dormais
+profondement, Je n'avais pas ferme l'oeil depuis longtemps et avais
+toujours marche depuis le matin de la veille. Grace a ma forte
+constitution, lorsque je m'eveillai le lendemain, la fievre avait
+disparu completement et mes idees etaient parfaitement lucides.
+
+Le soleil s'etait leve dans tout son eclat; un nid de fauvettes place
+sur une branche aupres de moi, etait balance par la brise du matin. Le
+pere secouant ses ailes toutes humides des gouttes de rosee, adressait
+au Createur ses notes d'amour et de reconnaissance, pendant que la mere
+distribuait a la famiile la becquee du matin. Un instant, une seconde
+peut-etre, je les contemplai avec plaisir; mais tout A coup, le demon de
+la jalousie me souffla le mot Marguerite, Marguerite, depuis deux
+jours et une nuit dans les bras d'Octave. Oh! alors je bondis dans un
+transport de rage inexprimable. Je saisis mon fusil, ajustai le musicien
+aile et fis feu J'avais bien vise, le chantre qui m'avait eveille par
+son ramage, tomba mort a mes pieds, la mere mortellement blessee roula
+un peu plus loin; tandis que je lancai le nid et la couvee par terre et
+les ecrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaite m'avaient paru une
+provocation derisoire.
+
+Fou, furieux, je m'enfoncai encore plus avant dans la foret. Ma
+conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec la
+vie honnete et et entrer dans la carriere du crime. Mais une autre voix
+me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, ce fut
+cette derniere qui l'emporta. Des ce moment je n'eus donc plus qu'une
+idee fixe, inflexible, inexorable. Ce fut de tirer contre Octave et
+Marguerite, une vengeance terrible parce que dans ma folle mechancete,
+je les accusais d'avoir empoisonne le bonheur de mon existence.
+
+Je l'avoue aujourd'hui, apres cet acte de barbarie, j'eus peur de moi,
+quand je sondai l'abime des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. Jamais
+une creature vivante n'avait ete mise a mort par moi, pour le seul
+plaisir de voir couler son sang ou par mechancete. Mais de ce jour, le
+genie du mal s'empara de moi et se garda bien de lacher sa proie; pour
+la premiere fois, je vis le sang avec une joie feroce.
+
+Je continuai donc ma marche en m'avancant du plus en plus dans la foret;
+je marchai encore plusieurs jours, ne sachant ou j'allais. Les etoiles
+et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient de boussole, et
+ma fureur, ma jalousie augmentaient a chaque pas. Tout en cheminant, je
+meditais, je m'ingeniais a trouver quelle pourrait etre la plus grande
+souffrance que je pourrais leur infliger.
+
+Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se presenterent bien a mon
+esprit, je tressaillis d'abord a cette idee, qu'Octave mort, je
+pourrais encore esperer de devenir le mari de Marguerite; mais en y
+reflechissant, je songeai qu'elle n'etait plus aujourd'huit cette chaste
+et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en augmenta
+encore s'il etait possible. Pour la satisfaire, je sentis qu'il me
+fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient partager. Il
+me les fallait terribles mais incessantes.
+
+Depuis cinq jours que j'avais laisse la maison paternelle, j'errais a
+l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairiere. Au
+milieu, une biche, nonchalamment couchee, suivait avec orgueil et amour
+les ebats d'un jeune faon qui folatrait aupres d'elle. Ils etaient tous
+deux dans une parfaite securite. J'avais des provisions en abondance;
+mais l'instinct feroce deja me dominait. J'ajustai donc le faon, le coup
+partit et il tomba a deux pas de sa mere. Un jet de sang s'echappa de sa
+poitrine. Surprise d'abord, la malheureuse biche regarda autour d'elle
+pour se rendre compte sans doute du lieu d'ou venait le danger, puis
+ses regards se porterent sur son petit. Il etait etendu par terre, ses
+membres s'agitaient et se raidissaient sous l'etreinte d'une supreme
+agonie. D'un bond elle fut aupres de lui, et lorsqu'elle apercut le flot
+de sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gemissement si
+triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri
+d'une inenarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles d'une
+mere, me rejouit cependant interieurement, et ce fut avec plaisir
+que j'observai ce qui se passa. La pauvre mere, en continuant ses
+gemissements, se mit a lecher la blessure et a inonder son petit de
+son souffle, comme pour rechauffer ses membres que le froid de la mort
+saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait a soulever sa tete,
+puis s'eloignait ensuite de quelques pas comme pour l'engager a la
+suivre et a fuir avec elle. Elle revenait un instant apres, recommencait
+encore a l'appeler comme elle avait du faire bien des fois dans sa
+sollicitude maternelle, pour l'avertir d'eviter un danger; mais le
+faon ne bougeait pas, il etait bien mort. A mesure que le faon se
+refroidissait et qu'elle voyait ses efforts de plus en plus inutiles,
+ses braiements devenaient plus desesperes et dechirants. Parfois elle
+courait a chaque coin de la clairiere et faisait retentir les echos des
+bois de ses plaintes, comme si elle eut appele au secours, puis elle
+revenait en toute hate aupres de son petit, paraissant refuser de croire
+qu'un etre fut assez mechant pour lui avoir donne la mort, Enfin,
+lorsqu'elle se fut assuree que tout espoir etait perdu, elle s'arreta
+morne et immobile aupres de lui, appuya ses narines sur les siennes.
+C'etait le dernier baiser que donne la mere sur les levres glacees de
+son enfant. La clairiere etait d'une petite etendue, la biche avait
+la face tournee vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression
+d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en echappaient.
+
+Je le confesse, loin d'etre touche de cette scene, j'y pris un froid
+et secret interet. Apres l'avoir contemplee pendant quelque temps, je
+sortis soudain de ma cachette. Une idee diabolique venait de me frapper.
+Il ne me restait plus qu'a attendre pour la mettre a execution. Ma
+figure devait etre bien hideuse de mechancete, car la pauvre mere
+en m'apercevant s'enfuit toute effaree en poussant de douloureux
+gemissements. Je passai aupres du faon et d'un brutal coup de pied, je
+le lancai a vingt pas plus loin. J'avais remarque avec joie que la biche
+s'etait retournee sur la lisiere du bois et qu'elle m'observait. Puis je
+continuai ma route en sifflant joyeusement.
+
+
+
+
+
+DANS LA TRIBU.
+
+Je passai deux mois m'eloignant toujours des endroits ou j'avais ete
+autrefois si heureux, et jamais l'idee des angoisses que ma famille
+devait eprouver de mon absence ne se presenta a mon esprit. Je ne vivais
+plus depuis longtemps que de chasse et de peche. Je m'etais ainsi
+habitue aux bruits des bois, et pouvais a mon oreille et a l'examen de
+la piste reconnaitre quelle etait la bete fauve, et quelquefois la tribu
+du sauvage qui avaient traverse les sentiers que je parcourais.
+
+Un soir j'etais occupe a preparer mon repas, j'avais decide de passer la
+nuit aupres d'une belle source ou je m'etais installe. Depuis au dela de
+deux mois je n'avais point rencontre de creature humaine. J'etais tout
+occupe aux preparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs
+dans les bois, lorsque des craquements de branches inusites se firent
+entendre a quelques pas en arriere de moi. Je me retournai, deux yeux
+etincelants brillaient dans la demi obscurite, et mon feu faisait
+miroiter l'eclat de la lame d'un poignard deja leve pour me percer.
+L'instinct de la conservation s'etait reveille en moi. Heureusement que
+mon fusil etait sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur
+la poitrine du survenant. Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette
+ton poignard, m'ecriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre,
+De mon cote, je deposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et
+le conduisis aupres du feu. Gare a toi, lui dis-je, d'une voix tonnante,
+si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? Que cherches-tu ici? Il
+balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir
+en face de moi de maniere que la lumiere eclaira son visage. Que veux-tu
+lui demandai-je de nouveau? Il me repondit, j'ai faim, je veux manger.
+Et, certes, le gaillard m'eut bien dispute ce repas, s'il ne m'eut senti
+de force a lui resister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il
+la devora en aussi peu de temps que je mets a vous le dire. Je lui en
+donnai une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la meme avidite,
+je pus l'examiner tout a mon aise a la lueur de mon feu.
+
+C'etait un jeune sauvage a figure veritablement patibulaire. Bien que
+sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint have et
+amaigri qu'il avait souffert de la misere et de la faim. Il etait
+hideux, son visage refletait toutes les mauvaises passions de son ame,
+et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il etait aussi laid au
+moral qu'au physique. Il appartenait a une de ces races abatardis de
+sauvages, qui ont pris tous les defauts et les vices des blancs, sans
+meme en avoir conserve leurs rares qualites. Il me raconta avec un
+cynisme etrange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements
+sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis il
+confessa qu'il s'etait echappe de la prison dans laquelle il avait ete
+enferme pour la troisieme fois. Je compris d'apres ses paroles, que ce
+n'etait pas une evasion, mais le degout ou la crainte qu'il ne gatat
+les autres prisonniers, fussent-ils meme des plus pervers, l'avait fait
+rejeter de son sein. C'etait d'ailleurs dans un temps ou l'on croyait
+que le jeune delinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les
+lecons des plus roues ou infames bandits.
+
+Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le
+dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma
+vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il
+allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait a quelques vingt
+lieues plus loin.
+
+Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes freres de ta tribu?
+Ils ne voudront plus me recevoir, me repondit-il. C'est la troisieme
+fois qu'ils m'ont chasse.
+
+Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton determine, mais malheur a eux quand
+je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger.
+
+Nous causames longtemps, bien longtemps et melames deux gouttes de sang
+que nous tirames l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe
+d'eternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus
+renegat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obeirait
+aveuglement.
+
+Peut-etre est-ce le temps de dire ici que, malgre ma sceleratesse, je
+suis toujours reste franchement l'ami de mon, pays.
+
+Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de
+lui obtenir son pardon.
+
+Les nations sauvages qui nous etaient alors alliees etaient peu
+nombreuses, et il me repugnait de voir ce jeune homme plein
+d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait
+parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait
+pu aider puissamment les ennemis a devaster notre colonie francaise qui
+n'etait alors, on le sait, que dans son enfance.
+
+Malgre sa repugnance il m'obeit.
+
+Je me presentai quelques jours apres dans sa tribu, et m'offris a leur
+chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion etait on ne peut
+plus favorable. Nous etions en 17.... L'histoire du Canada nous apprend
+combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutinmes
+contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis.
+
+J'eus toutes les peines du monde a obtenir son pardon du grand chef mais
+enfin il ceda a mes instances et a l'assurance que je lui donnai que
+j'allais combattre avec Paulo a leurs cotes.
+
+Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace
+qui furent deployes dans nos rencontres desesperees, ainsi que des
+affreux supplices qui furent infliges aux malheureux prisonniers.
+
+Apres trois ans de guerre, j'etais unanimement choisi comme un des
+principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi,
+et me suis trouve presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que
+je desirasse ardemment de mourir, je voulais faire payer ma vie aussi
+cherement que possible, je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai
+vus a mes pieds sans que la mort elle-meme eut voulu de moi, malgre mes
+blessures nombreuses.
+
+Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. en
+miserable lache, fuyait du champ de bataille, aussitot que l'action
+s'engageait; mais quand le feu etait cesse, le premier il etait a
+l'endroit du carnage pour depouiller les morts et torturer les blesses.
+
+Ma position de chef que je devais a ma force musculaire, (tel que mon
+nom Helika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me donnait un
+ascendant considerable sur mes nouveaux allies. Le fait est que mon
+pouvoir etait illimite parmi eux, et qu'ils obeissaient aveuglement a
+mes ordres.
+
+Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire
+avec toute la ferocite et l'acharnement possibles, lorsque nous apprimes
+par un envoye des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la
+paix. Nous la leur accordames aux conditions les plus avantageuses pour
+nous. Malgre nos exigences, ils y accederent volontiers.
+
+La paix une fois signee, ce fut alors que surgirent en moi plus
+terribles et plus inexorables les idees de vengeance. Le jour elles
+faisaient bouillonner mon sang et donnaient a ma figure une expression
+diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon sommeil et me
+faisaient entrevoir les jouissances des demons lorsqu'ils enlevent une
+ame a leur Createur.
+
+
+
+
+
+L'ENLEVEMENT
+
+Mon plan etait tout trace, et Paulo en connaissait une partie, il devait
+etre mon complice dans son execution.
+
+Bien qu'occupe dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades
+que nous avions a tendre ou a eviter dans une guerre indienne, pour
+surprendre et ne pas etre surpris par l'ennemi; je me tenais cependant
+parfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs,
+d'apres mon ordre, allaient frequemment roder autour de la demeure
+d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il avait achete a un mille
+du village une charmante propriete, ou il jouissait avec Marguerite du
+plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors agee de trois
+ans, etait venue mettre le comble a leur felicite. Cette enfant, par sa
+rare beaute et sa gentillesse, faisait les delices de ses parents qui
+l'aimaient avec idolatrie.
+
+Tous ces details exasperaient encore ma rage contre eux. Ils etaient si
+heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les faire souffrir a leur
+tour, le pere et la mere d'abord et leur enfant ensuite etait venu.
+Car, dans ma fureur insensee, je tenais cette chere et innocente petite
+creature solidaire des tourments que j'endurais.
+
+Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagne de Paulo. Peu de
+jours de marche nous amenerent aupres du village. J'envoyai mon complice
+en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position,
+et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis
+d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir.
+
+Le miserable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi
+s'acquitta-t-il de sa mission de maniere a lui faire honneur. Il avait
+su se glisser aupres de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et
+apprendre parfaitement la topographie des lieux.
+
+Nous nous rendimes aupres de l'habitation d'Octave, pour guetter une
+occasion favorable et accomplir mon dessein.
+
+Elle etait situee sur une legere eminence, et dominait un agreste et
+beau paysage. Une riviere profonde l'une certaine largeur dont le cours
+etait rapide, coulait a quelques arpents de sa porte. Cette riviere
+etait traversee au moyen d'un bac.
+
+Nous etions aux beaux jours de juillet, c'est-a-dire que c'etait le
+temps de la fenaison. Octave possedait de l'autre cote de la riviere, de
+vastes prairies.
+
+Le soir du jour ou nous arrivames, nous pumes remarquer qu'il avait
+fait abattre une grande quantite de foin, qui devait etre engrange le
+lendemain. Or, il fallait pour cette operation un grand nombre de bras,
+et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en requisition,
+Cette circonstance secondait parfaitement l'execution de mes projets.
+
+Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle,
+les yeux flamboyants ou brillait une joie diabolique, les deux figures
+hideuses et sinistres qui du dehors epiaient les abords de ta maison,
+et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais a ton enfant, tu serais
+morte d'epouvante.
+
+Le lendemain de cette soiree nous nous tinmes Paulo et moi dans le
+voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.
+
+Ce fut avec un indicible plaisir que nous vimes Octave, Marguerite et
+tous leurs employes traverser la riviere pour s'occuper aux travaux des
+champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler
+par sa mere, avait ete confiee aux soins d'une vieille servante.
+
+La journee se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois
+fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai
+a Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation
+emportee par un courant rapide disparut bientot de nos yeux, et alla se
+briser dans des cascades qui etaient a quelques milles plus loin. Au
+meme moment, je remarquai que la veille servante etait sortie et occupee
+pour un instant dans le jardin qui se trouvait a un demi arpent de la
+maison. Tout semblait concourir a assurer le succes de mes projets.
+
+Je profitai de son absence pour entrer par une fenetre qui etait ouverte
+du cote oppose ou elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait
+du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre
+sollicitude sa mere avait orne sa couche, et rendu son lit aussi
+douillet qu'il etait possible. Sur les meubles et le berceau etaient
+disperses les jouets. Au moment ou j'entrai dans la chambre, la petite
+avait quelques-uns de ces beaux reves dores ou elle causait avec les
+anges que sa mere lui avait representes comme de petites soeurs, car sa
+figure etait epanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur
+ses levres. J'ai peine a me rendre compte aujourd'hui comment, malgre
+mon extreme sceleratesse, je ne fus pas emu de ce touchant tableau.
+Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'elancer vers la
+fenetre, et gagner le bois qui etait a deux arpents plus loin, ce fut
+pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'evader
+tellement vite, que l'enfant eveillee soudainement en sursaut, jeta un
+cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir
+en toute hate a la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de
+l'enfant, car elle sortit aussitot en poussant elle aussi un autre cri
+qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.
+
+Derriere un des grands arbres, je pus voir sans etre vu ce qui se
+passait. Je savais que la riviere gueable qu'a plusieurs milles plus
+loin, et m'etais assure qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur
+permettre de traverser. Je vis les employes d'Octave et Marguerite les
+retenir pour les empecher de se noyer, en voulant aller porter secours
+a leur enfant, sans qu'ils pussent eux-memes savoir quels dangers la
+menacait.
+
+J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent
+a la maison. Deux heures et la nuit etendrait ses sombres voiles dans la
+foret, ma fuite etait assuree.
+
+Cependant Paulo par mon ordre, avait jete dans une des chambres de la
+maison un brandon incendiaire, et etait revenu me rejoindre tandis
+que que la vieille fille sur les bords de la riviere, s'arrachait les
+cheveux et jetait des cris de desespoir. Bientot apres elle apercut la
+fumee qui s'echappait par l'embrasure; je la vis courir a la maison, et
+quelques instants plus tard le feu etait eteint, mais l'enfant deposee
+dans une hotte que j'avais preparee expres etait sur mes epaules, et je
+pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait
+les provisions.
+
+Je marchai ainsi sans relache deux jours et deux nuits, ne m'arretant
+qu'un instant pour donner quelque nourriture a la petite malheureuse,
+ne prenant pas moi-meme le temps de dormir. La troisieme journee, nous
+devions avoir parcouru une distance considerable, et par les precautions
+que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage,
+nous etions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous
+fimes halte, et je sortis pour la premiere fois l'enfant de sa hotte. La
+pauvre petite etait affreusement changee, elle n'avait cesse depuis ie
+moment de l'enlevement de pleurer et d'appeler a grands cris sa
+mere, son pere, tous ceux enfin de qui elle pouvait esperer quelque
+protection. La frayeur qu'elle eprouva en apercevant nos figures est
+encore presente a ma memoire, elle cacha son visage dans ses deux
+petites mains, et se mit a pousser des cria dechirants en appelant
+encore maman, maman. Je fus oblige de la menacer pour lui faire prendre
+quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusee.
+
+Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je
+revois encore ses beaux yeux charges de larmes qui nous imploraient tour
+a tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait etouffer des
+sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa
+mere. Au lieu d'en avoir pitie, j'eus la ferocite de lever la main sur
+elle et lui defendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom
+devant moi, puis je l'etendis sur un lit que j'avais fait preparer par
+Paulo, car veritablement je commencais a craindre que l'enfant ne mourut
+epuisee par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'a moitie
+satisfaite.
+
+Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs
+vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'eveilla quelques heures
+apres, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda a manger.
+
+Pendant qu'elle dormait j'avais prepare pour elle nos meilleurs
+aliments. Ce n'etait certes pas par tendresse que je l'avais fait, car
+je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave,
+que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broye la tete sur un
+rocher; mais mon desir de leur faire du mal n'etait pas encore au tiers
+satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le
+calice de la douleur jusqu'a la lie.
+
+Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la
+hotte. La pauvre petite se laissa faire sans meme proferer une parole;
+mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps a autre sur Paulo et
+sur moi, nous demandait grace. Nous continuames notre route allant vers
+le nord. Je presumais que la poursuite s'etait plutot dirigee au sud,
+parce qu'un parti d'Iroquois avait ete apercu quelques jours auparavant
+prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces
+sauvages d'ailleurs etaient coutumiers de ces sortes d'enlevements chez
+les colons francais.
+
+Nous marchames plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et
+arrivames un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient ete
+nos allies pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir;
+et leurs chefs me recurent avec les plus grandes acclamations de joie.
+Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idolatre qui avait
+conserve contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains
+que je deposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui
+promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre
+ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me
+revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu etait tres
+considerable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en
+argent. Cette femme etait cupide et mechante, et je ne doutais pas
+qu'entre ses mains l'enfant aurait tout a souffrir.
+
+Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre
+ensuite la tribu huronne a l'endroit ou je l'avais laissee.
+
+Grace a la paix qui avait ete faite, un commerce etendu s'etait etabli
+entre les colonies francaises et anglaises, je m'engageai comme guide
+conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le metier de
+trappeur. Ces deux etats augmenterent beaucoup pendant quatre annees les
+sommes que j'avais amassees.
+
+
+
+
+
+PLAISIRS DE LA VENGEANCE
+
+Douze mois apres les evenements que je viens de relater, sous un
+deguisement qui me rendait meconnaissable, je m'approchai de la demeure
+d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-meme si la douleur que je
+leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.
+
+Non jamais le tigre altere du sang de sa victime, n'eprouve un plus
+grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me
+causa la scene que je vais decrire.
+
+La nuit etait deja avancee quand je frappai a leur porte et demandai
+l'hospitalite. On me l'accorda de tout coeur. Aussitot apres la vieille
+servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait
+ete confiee, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine
+a reconnaitre tant il etait change. Mais je refusai de manger et allai
+m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre
+chose a faire que de prendre de la nourriture.
+
+Ce fut donc avec une extreme satisfaction que je remarquai chez lui une
+empreinte de tristesse inexprimable. Son teint etait have et ses membres
+amaigris. Tout denotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur
+sans bornes.
+
+La scene etait plus dechirante encore lorsque je me retournai de l'autre
+cote de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques
+bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le
+nom d'Angeline se meler a leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin
+des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chere
+petite fille?" Marguerite a ces paroles se levait sur son lit, et leur
+repondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donnee cette enfant, notre joie
+et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient
+empares?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que
+monsieur le cure vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tete, c'est
+Dieu qui l'ordonne, les tresors de sa Providence sont infinis, il veille
+sur ses petits enfants. Pourquoi la votre ne serait-elle pas aussi sous
+sa main?"
+
+Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu etais differente
+du jour ou je t'avais vue si heureuse pretant le serment eternel d'etre
+fidele a Octave, au pied de l'autel de notre vieille eglise. Oh! tu
+souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mere toutes les tortures
+les plus atroces, physiques et morales qu'un etre humain puisse
+infliger. Elle etait pale, elevait parfois aussi vers le Ciel ses yeux
+baignes de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra
+notre chere petite Angeline?
+
+Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui
+voulaient le consoler, combien il avait goute du bonheur intime avant
+l'enlevement de leur petite fille. A ce dechirant tableau, je voyais les
+yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur
+desespoir, un seul mot leur eut donne une felicite supreme, mais je
+me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des delices de ma
+vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la
+pauvre mere s'adressant a moi me demanda: Vous mon frere, qui venez
+sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques
+renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus etonne et
+demandai des explications.
+
+Octave et Marguerite me raconterent l'un et l'autre ce qui s'etait
+passe. Je me plaisais a contourner le poignard dans la blessure. Elle
+doit, leur dis-je, avoir ete enlevee par une tribu Iroquoise, qui soumet
+aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je
+leur racontai quelles devaient etre les souffrances qu'elle endurait
+entre leurs mains. En entendant ces details les pauvres et malheureux
+parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants fremir et
+paraitre me dire, c'est assez, par grace n'allez pas plus loin.
+
+Cette nuit-la, le demon de la jalousie qui me possedait, devait
+tressaillir d'allegresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et
+essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir
+de les entendre echanger entr'eux des paroles de desespoir, elles
+etaient le temoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent
+les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.
+
+
+
+
+
+AU LABRADOR.
+
+Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je
+m'informai si Paulo etait revenu. Le miserable s'etait depuis un an
+engage avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le
+Nord-Ouest. Il etait arrive de la veille, parait-il. Je le fis appeler
+et j'ecoutai le recit de ses exploits.
+
+Certes, il n'avait pas toujours trouve viande cuite! Associe avec
+un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les regions les plus
+septentrionales de l'Amerique, longeant toujours les cotes du Labrador
+et du Detroit de Davis. Ils avaient vecu tous ensemble de la chair de
+quelques loups-marins qu'ils avaient captures ca et la.
+
+Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel
+d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient ete
+devores, l'un apres l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait
+bouillir, leur avait meme servi d'aliment. Une poussiere de glace qui
+leur fouettait sans cesse la figure, leur avait cause une maladie des
+yeux dont ils eurent mille peines a se guerir. Plusieurs d'entr'eux
+avaient deja succombe a la faim et aux miseres de toutes sortes; ils
+avaient ete obliges d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs
+munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauverent des troupeaux de
+loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.
+
+Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrerent les sauva de la
+mort qui les menacait de si pres, ceux-ci les emmenerent avec eux dans
+leur propre village, ou Paulo lui-meme passa quelques jours. Il y fut
+recu avec la plus cordiale hospitalite. Par la maniere dont il me
+designa l'endroit, je compris qu'il avait ete, recueilli par la meme
+tribu et dans le meme village ou j'avais ete confier Angeline aux soins
+d'une vieille sauvagesse.
+
+Effectivement, il ajouta qu'il s'etait pris d'amitie pour une vieille
+femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait
+battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant
+portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups
+qu'elle avait recus.
+
+Je lui avais cache le lieu ou j'avais laisse Angeline, mais je ne doutai
+pas un instant apres l'avoir entendu parler que le miserable avait
+reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les
+traitements qu'elle recevait.
+
+Quelques mois apres, la guerre se renouvela plus feroce encore qu'elle
+n'avait ete. Les Iroquois porterent toutes leurs forces contre les
+Hurons, qui etaient fixes sur les bords du lac qui porte leur nom.
+Ils firent un epouvantable massacre des vieillards, des femmes et
+des enfants qu'ils trouverent dans la bourgade. Les peres Brebeuf et
+Lalemant expirerent eux aussi, comme l'avait fait precedemment le pere
+Daniel dans les plus affreux tourments.
+
+C'etait le coup de grace qui etait donne a nos malheureux allies les
+Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des
+canons de Quebec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver
+les restes de leur tribu.
+
+Les massacres avaient ete terribles; couvert du sang de mes ennemis et
+cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.
+
+Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait ete fidele au
+serment qu'il avait prete de repondre a mon appel. Il etait lache, comme
+je vous l'ai dit, mais remplissait aupres de moi le role de valet que je
+lui avais donne.
+
+Enfin les quatre annees que j'avais fixees pour le temps ou j'irais
+reclamer Angeline, etaient expirees. L'or que j'avais donne a la vieille
+devait etre epuise, si elle l'avait employe comme je le lui avait dit.
+Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'etre
+prive du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle
+avait ete victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hate de l'avoir
+aupres de moi, pour jouir au moins de ce que je lui reservais pour
+l'avenir.
+
+Quand les restes de la tribu Huronne furent fixes aupres de Quebec,
+repris avec Paulo la direction des contrees du Nord. La saison de la
+peche et de la chasse etait arrivee. Dans les regions septentrionales,
+tout le monde sait que c'est aux derniers jours de decembre que les
+loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les
+glaces polaires, pour venir raser les cotes de l'Ile de Cumberland et
+celles du Labrador. C'etait par consequent vers ces endroits que la
+tribu des Montagnais s'etait dirigee. Paulo me designa dans notre route
+les endroits ou plusieurs de ses anciens associes avaient trouve la
+mort. La triste experience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes
+gardes, aussi n'avais-je pas regarde aux depenses pour m'assurer
+d'amples supplements de provisions et un heureux retour.
+
+Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salue avec plaisir,
+Malheureusement leur chasse et leur peche n'avaient pas ete fructueuses,
+cependant ils esperaient des secours qui devaient leur venir d'un parti
+de chasseurs qui etaient alles plus loin.
+
+La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait
+souffert toutes les miseres possibles. Angeline etait dans un etat
+d'amaigrissement a faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas fremi
+en faisant un rapprochement du temps ou j'avais arrache cette enfant, si
+heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de
+cette maratre. Je recompensai cette derniere en lui donnant de l'argent
+pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des
+endroits surs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumees
+dont je pouvais disposer, de sorte que j'etais certain de n'en pas
+manquer au retour.
+
+Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres
+et desirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand
+j'irais la presenter a ses parents sous un nom suppose.
+
+Apres notre retour, grace a une bonne nourriture, elle retrouva toutes
+ses forces; et sa beaute en se developpant, frappait tous ceux qui la
+voyaient. Elle avait neanmoins conserve de la hutte sauvage une teinte
+de tristesse et de timidite, qui donnait a sa figure un charme dont il
+etait difficile de se defendre. Son caractere etait sympathique, et sa
+sensibilite extreme, elle ressentait tres profondement les injustices
+et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons
+procedes ne manquaient jamais de faire venir a ses yeux des larmes
+de gratitude accompagnees des plus touchants remerciments. Trois ans
+s'etaient ecoules, depuis que je l'avais ramenee, aupres de moi; je
+m'etait chaque jour evertue a former son education et a developper son
+intelligence; l'enfant repondait d'une maniere admirable aux lecons que
+je lui donnais; c'etait une belle petite sensitive que je cultivais,
+elle etait bonne, affectueuse et possedait de plus une grace et une
+delicatesse naturelle exquise.
+
+Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses
+beaux yeux si caressants vers moi, me demander a chaque instant du jour
+de sa voix si douee: Pere (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je
+faire qui puisse t'etre agreable? La maniere dont elle me parlait
+semblait une supplication, une priere et faisait taire pour un moment
+mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prevenances
+et de soumission, mais le demon qui me dominait reprenait bien vite le
+dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il a l'oreille, comme ils
+devraient s'amuser de te voir si lache, eux qui ont ete si heureux. A
+cette idee, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme
+aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'a
+Dieu lui-meme... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur
+insensee, quel enivrement, quels delices de les voir souffrir avec usure
+des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas
+alors combien plus terribles et inexorables sont les chatiments que Dieu
+inflige a notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.
+
+En ecrivant ces pages nefastes des jours malheureux de ma vie, les
+larmes brulantes et si ameres du repentir coulent le long de mes joues,
+il vous ferait pitie si vous le voyiez, dans ce moment, aneanti sous le
+poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcille aux tristes
+apprets des buchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un
+oeil indifferent les chairs palpitantes et denudees des infortunes
+prisonniers de guerre, fremir sous les tisons ardents dans une derniere
+agonie.
+
+Helas la pauvre enfant ne se doutait guere, que tous les bons
+traitements dont je l'entourais n'etaient qu'autant de reseaux perfides
+que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la haissais
+de toutes les puissances de mon ame. De meme que le cannibale engraisse
+son prisonnier pour le preparer a son repas de fete, ainsi ai-je fait
+d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'etais certain d'avance
+d'une obeissance aveugle envers moi.
+
+Jamais allusion n'avait ete faite aux jours de son enfance, que par
+l'histoire que je lui racontais de la maniere dont elle etait tombee
+dans mes mains. C'etait, lui avais-je dit, en passant un jour le long
+d'une grande route deserte, que j'avais entendu les cris d'une toute
+jeune enfant; abandonnee par ses parents denatures, elle aurait
+indubitablement servi de proie aux betes feroces, si je ne l'avais pas
+recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les miseres
+de toutes sortes etaient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli
+pour elle le role de la Providence.
+
+A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignee de larmes venait
+m'embrasser en me remerciant.
+
+Enfin le jour ou je devais la conduire a ses parents, sans toutefois la
+faire reconnaitre, etait arrive.
+
+Elle etait encore tout emue de la repetition de ce conte. Oh! qu'elle
+etait belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui
+avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis
+chez Octave quelques jours apres. J'etais d'ailleurs informe que le
+temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours a vivre. Mes
+renseignements etaient bien precis, puisqu'en entrant dans la maison,
+cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le genie du mal ne
+peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou meme
+autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour completer leurs
+souffrances, un incendie avait detruit leur grange et toute leur recolte
+l'annee precedente; mes espions m'en avaient informe, c'etaient eux qui
+y avaient mis le feu d'apres mon ordre.
+
+Les malheureux jeunes gens avaient ete obliges de contracter des dettes
+considerables pour reparer les pertes qu'ils avaient subies; ils etaient
+donc devenus dans un etat de gene des plus apparentes. Au moment ou
+nous arrivames, un pretre avec une nombreuse assistance terminaient
+les derniers versets du _De Profondis_. Tout le monde etait triste et
+recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous cotes, Octave venait
+d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il etait have et defigure au
+point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eut dit que
+c'etait lui.
+
+La priere finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si
+jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force
+et de sante et malgre cela deja mort. Quelles douleurs terribles les
+malheureux enfants ont endure depuis l'enlevement de leur petite fille,
+quelles larmes de sang le desespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et
+Marguerite dans peu d'instants, elle aura ete rejoindre Octave. Ils
+seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera termine.
+
+Cependant, d'apres le conseil du pretre, ou avait transporte Marguerite
+dans un autre appartement pour lui epargner la vue navrante des derniers
+moments d'Octave; le silence etait parfait et nous l'entendions qui
+l'exhortait d'une voix emue et pleine d'onction a se resigner et a faire
+a Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins,
+il avait exiges d'elle. Si votre enfant est aupres des anges,
+rejouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle
+et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous
+veillerez tous deux sur elle, et dans le cas ou elle serait entre les
+mains des mechants, vous la protegerez plus efficacement que vous
+n'auriez pu le faire ici-bas.
+
+Peu apres, elle demanda a revoir encore une fois son Octave. On
+s'empressa d'acquiescer a son desir et de transporter son lit dans la
+chambre ou il gisait. Elle fit un signa a une vieille servante, que
+je reconnus pour la meme qui prenait soin de l'enfant le jour de
+l'enlevement. Celle-ci alla chercher le berceau et le placa entre les
+deux lits. Helas il etait a jamais reste desert. Les memes jouets que
+j'avais vus autrefois aupres de la petite etaient encore la au pied de
+sa couche et comme a portee du sa main. Ils avaient ete religieusement
+conserves, comme s'ils eussent espere qu'un ange la leur ramenerait.
+Leur lustre seul avait ete terni par les larmes et les baisera des
+parents desoles.
+
+Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour
+me recueillir et jouir interieurement des ravages que la douleur et le
+desespoir devaient lui avoir cause. En les rouvrant, je faillis pousser
+un cri de joie, mes plus extravagantes esperances etaient depassees.
+Marguerite n'etait plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni
+et colle sur des os.
+
+Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un eclat veritablement
+effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'ame de ceux sur
+lesquels ils s'arretaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte
+qu'ils ne s'arretassent sur moi quand je les voyais se promener avec
+indifference sur chacune des personnes de l'assistance.
+
+Les pleurs d'Angeline se melaient abondamment a ceux des voisins et de
+leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progres du mal.
+
+Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tomberent sur moi
+apres avoir erre vaguement sur les personnes presentes. Un feu sombre et
+terrible les eclairait. C'etait les derniers jets de lumiere de la
+lampe qui s'eteint. Surpris d'abord, ils prirent bientot une fixite
+extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis
+de mon ame comme s'ils eussent voulu en penetrer les secrets. De plus en
+plus, de ternes et maladifs qu'ils etaient auparavant, ils devenaient
+intelligents et percants. Je ne sais ce qui se passait au dedans d'elle,
+mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle
+lisait au dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait
+sous ses prunelles me brulait, me devorait, et j'aurais donne tout le
+monde pour pouvoir m'y soustraire.
+
+Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, un
+fremissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgre l'empire que
+j'avais sur moi-meme, je tremblais et une sueur abondante se repandit
+sur tout mon corps.
+
+Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui
+fut advenu, si ses paupieres ne se fussent fermees. Bien que son regard
+n'eut pas ete long, il m'avait exprime tout ce qu'il y avait eu dans ma
+conduite de mechancete et de sceleratesse. Je profitai toutefois de
+ce moment pour me refugier dans un coin de la chambre d'ou je pouvais
+l'observer sans qu'elle ne me vit.
+
+Pendant, ce temps, tout le monde etait silencieux, le pretre seul priait
+tout bas aupres de leurs chevets.
+
+Peu d'instants apres, la mere ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna
+vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris ma place.
+Elle la couvrit a son tour de son regard brillant, mais maintenant
+lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai decrire le
+changement d'expression qui s'opera soudainement. Ce fut comme un rayon
+celeste d'esperance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il
+passa et s'eteignit comme l'eclair. Elle ferma de nouveau les yeux pour
+se recueillir encore un moment, et fit signe a la vieille servante
+d'approcher plus pres d'elle, lui murmura quelques mots a l'oreille. Ces
+quelques mots que nous n'entendimes pas nous parurent etre un ordre.
+Celle-ci vint prendre Angelique qui fondait en larmes, et la conduisit
+aupres du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression
+que je ne puis decrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,
+d'un bond, elle fut sur son seant, saisit Angeline, la pressa sur sa
+poitrine et collant ses levres sur celles de la petite: Mon enfant, ma
+chere Angeline, s'ecria-t-elle, d'une voix impossible a rendre, merci,
+merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son
+enfant etroitement embrassee.
+
+A cette vue, tout le monde etait muet de stupeur et quand au bout d'une
+minute quelques assistants les separerent, Marguerite ne souffrait plus,
+et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inonde la visage de la
+morte pendant que dans ses paroles a peine articulees, on entendait:
+ma mere, oh! ma mere...... Dieu avait permis qu'elles se reconnussent
+mutuellement.
+
+Maintenant que je n'etais plus sous les regards de la mere, ma joie
+feroce etait revenue. Je devais etre horrible a voir dans ce moment
+solennel et dechirant; je craignais que le bonheur que je ressentais
+dans mon ame, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en apercut. Je
+saisis donc Angeline par la main et me precipitai vers la porte; A nous
+deux, a present, lui dis-je, bien que la malheureuse victime repetat
+encore, ma mere, oh! ma mere, et qu'elle etouffa dans ses sanglots.
+
+
+
+
+
+LES YEUX DE MARGUERITE.
+
+Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupe que j'etais a
+poursuivre mes idees diaboliques de vengeance jusque sur Angeline, je
+n'avais pas remarque un tout jeune homme qui avait observe avec une
+attention extraordinaire, comme je pus m'en convaincre plus tard, ce qui
+venait de se passer. Il etait doue d'une perspicacite bien rare. Sans
+doute qu'il analysa tout ce qu'il y avait d'horreur et de reproches dans
+les terribles yeux de Marguerite lorsqu'ils se fixerent sur moi, et
+qu'elle m'eut reconnu ainsi que son enfant.
+
+Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement
+dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce regard.
+Malgre tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que je fis pour
+le dissimuler, la terreur et l'epouvante qu'il me causa ne lui avaient
+pas echappe. Sans aucune defiance, je pris le chemin des bois,
+tressaillant de plaisir au souvenir des succes inesperes que j'avais
+obtenus, et meditant de nouveaux projets aussi execrables contre
+Angeline. Une chose toutefois me revenait a l'esprit et me causait
+interieurement un malaise indefinissable, c'etait ce regard si terrible
+qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.
+
+Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchames sans
+prendre un instant de repos et aussi vite qu'il etait possible. Vers la
+fin de la journee, je fus oblige d'entreprendre de la porter jusqu'a une
+hutte que je savait etre sur la lisiere des bois et ou j'avais decide de
+passer la nuit.
+
+Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'etait pas le meme que
+j'avais suivi les jours precedents. Autant le premier etait rempli de
+vie, de clarte et de fraicheur sous le couvert des grands arbres,
+autant celui-ci etait triste et desole. Je l'avais prefere parce qu'il
+abregeait notre route. Il serpentait a travers des savanes et des
+fondrieres a perte de vue. Quelques mousses brulees, quelques arbres
+rabougris epars ca et la, faisaient contraste avec les magnifiques
+chenes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres ou autres
+reptiles qui traversaient notre sentier, et se glissaient sous l'herbe
+dessechee, point de gaite, point de chants des oiseaux. Seul parfois, un
+heron solitaire envoyait une ou deux notes gutturales et monotones, puis
+tout retombait dans le silence.
+
+Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De
+blafardes et epaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient
+paraitre comme entoure d'un cercle de fer chauffe a blanc. L'atmosphere
+etait lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait sentir.
+Habitue par ma vie errante a observer les astres et les changements de
+temperature, il me fut aise de prevoir l'approche d'un de ces terribles
+ouragans qui sont heureusement assez rares dans nos climats.
+
+La distance qui nous separait du lieu ou nous devions passer la nuit
+etait encore considerable, il fallait doubler le pas si nous voulions
+y parvenir avant que l'orage eclatat, tel que tout dans la nature nous
+l'annoncait. Exaspere moi-meme par la fatigue et les mille passions qui
+me dominaient, je deposais Angeline de temps a autre et la forcais de
+marcher. Elle etait epuisee; elle trebuchait a chaque pas, et malgre
+cela, je la brutalisais pour la faire avancer encore plus vite. Depuis
+plusieurs heures, je lui parlais d'une voix menacante. J'etais le maitre
+desormais, elle une victime orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu
+du sentier, puis joignant les mains et jetant sur moi un regard baigne
+de larmes, "Pere, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grincai des
+dents et levai mon baton sur elle, elle baissa la tete. "Tue moi si tu
+veux, je le merite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je
+n'ai plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un
+eblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut assez
+long pour produire un tremblement dans tous mes membres. Marguerite avec
+son effroyable regard etait entre son enfant et moi, pendant qu'a mon
+oreille resonnaient ces mots de menace et de defit "frappes si tu
+l'oses" en meme temps que ses yeux jetaient des flammes.
+
+Je lancai au loin mon baton, saisis Angeline dans mes bras et pris ma
+course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai haletant
+et epuise a l'endroit ou devait se trouver la cabane, il n'y avait plus
+qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de bois que l'incendie
+n'avait pu devorer.
+
+Malgre mon extreme fatigue, je profitai des dernieres lueurs du
+crepuscule pour chercher un gite. Un rocher ayant un enfoncement qui
+pouvait donner abri a une seule personne, se presenta a ma vue. J'y fis
+entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et fermai l'ouverture avec
+les restes des pieces de bois que le feu avait epargnees; puis je
+me glissai sons un amas d'arbres que le vent avait renverses et qui
+formaient par leurs branches une toiture presque impermeable.
+
+Il etait grand temps, car en ce moment la tempete eclatait dans toute sa
+fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir a voir le choc terrible que
+les elements dans leur colere insensee se livrent entre eux. J'entendais
+alors sans crainte roulements du tonnerre, et je n'avais pas ete emu en
+voyant la foudre ecraser des arbres gigantesques a quelques pas de moi.
+Je croyais avoir vu en fait d'ouragans tout ce que la nature peut offrir
+de plus effroyable; mais jamais je n'avais ete temoin d'un tumulte
+pareil, les eclats du tonnerre etaient accompagnes de torrents de grele
+et de pluie. Le vent avec une rage indicible passait au travers des
+branches, s'enfoncait dans les anfractuosites des rochers avec des cris
+aigres et discordants qui vous glacaient de terreur. Sous sa puissante
+etreinte, les arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gemissements.
+Il me semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour echapper a
+la force irresistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination
+les peripeties de cette, lutte supreme; mais bientot, un craquement
+prolonge m'annonca qu'un des geants de nos forets venait de tomber,
+entrainant dans sa chute les arbres voisins qui n'avaient pu supporter
+son poids enorme. Pendant ce temps, les eclairs se succedaient sans
+interruption, le firmament etait en feu, on eut dit du dernier jour.
+C'etait un spectacle grandiose et effrayant a la fois.
+
+Jamais non plus la grande voix des elements dechaines ne s'etait montree
+aussi solennelle et ne m'avait empeche du fermer l'oeil; mais ce
+soir-la, je me sentais inquiet, mal a l'aise et malgre mon extreme
+fatigue, je ne pus pendant longtemps reussir a m'endormir. Toutes ces
+voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants produisaient
+sur moi l'effet de fanfares infernales.
+
+L'apparition de l'apres-midi me revenait sans cesse a l'esprit et
+me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'etait pas complete
+puisqu'Angeline me restait! D'un autre cote, il me semblait entendre
+encore le pretre qui, en montrant le ciel a Marguerite, lui disait: "De
+la haut, vous et Octave protegerez votre enfant, si elle est au pouvoir
+des mechants."
+
+Toutes ces pensees differentes me bouleversaient et lorsqu'enfin je pus
+m'endormir, une fievre ardente s'etait emparee de moi et ma tete etait
+brulante. Mon sommeil fut penible et agite. J'etais au milieu d'un songe
+affreux, lorsqu'un eclat de tonnerre plus terrible que tous les autres
+vint abattre un chene enorme a quelques pas de moi. Le bruit me fit
+ouvrir les yeux et que devins-je? en apercevant un spectre hideux penche
+sur moi! Son souffle glace, comme le vent d'hiver m'inondait tout la
+corps. Bientot un petillement comme celui d'un incendie dans les bois se
+fit entendre. Des lueurs sombres et sinistres environnerent le spectre.
+La figure s'en degagea. Grand Dieu! que vis-je? C'etait Marguerite telle
+que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le mien.
+Il avait la meme fixite et le meme eclat; mais cette fois de meme que
+dans la savane, il etait charge de menaces. Ma frayeur augmenta encore,
+lorsqu'approchant sa bouche decharnee de mon visage, elle me repeta de
+sa voix breve et sepulcrale: "Frappe si tu l'oses!" Et apres ces mots,
+un autre spectre vint se placer a cote d'elle, c'etait Octave, je le
+reconnus parfaitement. Ses traits a lui aussi avaient un caractere
+d'implacable severite. Angeline, je ne sais comment, se trouvait
+derriere eux et arretait leurs bras prets a me precipiter dans un
+gouffre beant tout aupres de ma couche. Je demeurai foudroye, aneanti
+par cette affreuse vision. Mes cheveux se dresserent d'epouvante, une
+sueur froide et abondante s'echappa de chaque pore de ma peau; mes dents
+claquaient de terreur et pourtant malgre toutes les tentatives que
+je fis, je ne puis reussir a me soustraire a l'apparition. Vainement
+cherchai-je a l'eloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les
+bras pour la repousser, mais ils etaient rives au sol. Ma langue ne put
+articuler un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que
+ce que je rapporte etait l'effet d'un cerveau en delire; non certes,
+j'avais la fievre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur
+souffle, j'aurais pu les toucher, si l'epouvante et la terreur n'eussent
+paralyse tout mon etre. Mes chiens eux-memes, blottis et tremblant
+aupres moi, poussaient des gemissements plaintifs et semblaient me
+demander protection.
+
+Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais le dire.
+La force humaine a des limites: peut-etre aussi l'idee d'une priere me
+vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de pitie; mais ce que je
+me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris plaintifs, que des flammes
+m'environnerent et que je perdis connaissance.
+
+Quand je revins a moi, j'etais etendu sur un bon lit de sapins, un dome
+de verdure me protegeait contre les rayons matinals du soleil. Les
+branches entrelacees laissent filtrer une douce lumiere et la rosee du
+matin me representaient avec les rayons du soleil qui les traversaient,
+comme un ecrin de diamants.
+
+Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte de l'endroit
+ou j'etais, et me rappeler ce qui s'etait passe. Apres un effort, je
+reussis a me mettre sur mon seant. Mes idees devinrent plus lucides.
+Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. "Ou suis-je demandai-je
+d'une voix presqu'eteinte?" Au son de ma voix, elle poussa un cri de
+joie et vint m'embrasser: les mains; puis mettant un doigt mutin et
+discret sur sa bouche pour me defendre de parler, elle continua d'une
+voix emue; "Le bon Dieu nous a envoye un grand secours! Apres lui, c'est
+a une femme des bois et a son fils surtout, que tu dois de n'etre pas
+brule vif, et moi morte de faim ou d'epuisement. Ils t'ont sauve des
+flammes au moment ou un affreux incendie, allume par le tonnerre,
+allait t'envelopper. Il etait grand temps; crois-moi, les flammes
+t'entouraient, tes vetements etaient en feu; Pere, tu etais sans
+connaissance. Depuis bientot dix jours, ils te soignent et nous donnent
+a tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;
+vois-tu ils m'ont defendu de te laisser parler et m'ont recommande de te
+faire boire a ton reveil un peu de cette tisane."
+
+Enfin deux jours apres je me trouvai beaucoup mieux et pus avoir
+quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien imparfaites,
+n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir a mes sauveurs inconnus
+l'expression de ma reconnaissance et les recompenses que je leur
+destinais. Ils s'obstinerent longtemps sous un pretexte ou sous un
+autre a ne pas se montrer, mais enfin ils durent ceder a mes demandes
+reiterees et je pus faire leur connaissance.
+
+Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'etaient trouves chez Octave le jour
+de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient ete pour le jeune homme et
+sa mere une veritable Providence.
+
+Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient
+mourir en proie a une fievre ardente et ils leur avaient donne tous les
+soins possibles.
+
+Tous deux avaient donc voue a leurs protecteurs une reconnaissance sans
+bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer a leur sortie
+des bois.
+
+A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'etaient hates d'accourir.
+Ils avaient vu bien des fois le desespoir des malheureux parents au
+sujet de leur petite fille; mais appartenant a une autre tribu, ils
+ignoraient ce qu'elle etait devenue.
+
+Aucun des incidents de la journee ne leur avait echappe. Ils avaient
+remarque mon malaise indicible lorsque Marguerite avait fixe son regard
+sur moi et entendu le cri dechirant de la mere lorsqu'elle avait reconnu
+l'enfant. Ils avaient aussi soupconne une partie de la verite et
+s'etaient mis sur mes traces pour approfondir ce mystere et proteger au
+besoin la malheureuse orpheline.
+
+Cependant mes forcee se retablirent bientot et je pus reprendre en
+regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on a
+mesure que les forces me revenaient, l'idee de poursuivre ma vengeance
+se reveillait plus pressante, plus terrible que jamais; et malgre la
+terreur que m'inspirait encore le souvenir du la vision, je resolus
+fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque fussent les obligations
+que j'avais envers l'indienne et son fils je ne tardai pas a les prendre
+en haine. Je sentais instinctivement qu'ils allaient etre de puissants
+protecteurs pour Angeline et je decidai de me soustraire a leur
+surveillance.
+
+Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mere avaient
+rejoint un parti de chasseurs et devaient etre absents plusieurs
+semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des Chaleurs, sans
+que personne sut de quel cote j'allais. J'y passai cinq annees au milieu
+des Abenakis, cultivant et developpant, autant qu'il m'etait possible,
+l'esprit et les sentiments de delicatesse de l'enfant, ne perdant durant
+ce temps aucune occasion de m'informer de Paulo et de tacher de lui
+faire connaitre l'endroit ou je l'attendais, car il etait indispensable
+a mes projets. Enfin un matin, il arriva tout degrade, plus hideux et
+plus cynique encore qu'il ne l'etait les dernieres fois que je l'avais
+vu. Le fer rouge du bourreau lui avait imprime sur le front le stigmate
+d'infamie. A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis mon
+hote et mon commensal; il devint mon compagnon inseparable.
+
+Angeline pouvait alors avoir de quatorze a quinze ans, elle s'etait
+admirablement developpee. Sa figure etait belle, son front respirait
+la douceur et la candeur. Elle m'etait soumise et devouee a l'extreme,
+s'evertuant a prevenir le moindre de mes desirs; et je savais qu'elle se
+mettrait a la torture pour me faire plaisir.
+
+Pour completer ma vengeance, j'avais decide de jeter cet ange de
+vertu et de bonte entre les bras du miserable Paulo. Il est facile de
+comprendre l'aversion et l'horreur que ce scelerat lui inspirait. Bien
+que je lui recommandasse de cacher ses debauches crapuleuses aux yeux de
+la jeune fille, sa sceleratesse naturelle l'en empechait. J'aurais mis
+mon projet, a execution depuis longtemps si le regard de Marguerite ne
+m'eut encore poursuivi et n'etait venu de temps en temps me faire fremir
+de terreur, lorsque surtout sa vox sepulcrale soufflait a mon oreille
+"frappe si tu l'oses."
+
+Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'a
+l'ordinaire, je me resolus a frapper le dernier coup. Je n'avais encore
+fait que des allusions detournees a Angeline quant a mon projet, et
+chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de degout au seul
+nom du monstre. Ce fut donc ce jour-la, apres avoir pris un bon repas,
+qu'elle m'avait apprete avec grand soin et pendant que Paulo d'apres
+mes ordres, s'etait absente, que je lui signifiai formellement ce que
+j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un oeil doux et
+etonne comme pour s'assurer si j'etais serieux, n'en pouvant croire ses
+oreilles, mais bientot ma voix devint plus seche et plus imperative, je
+pris le ton de la colere et l'informai que dans trois semaines, elle
+serait l'epouse de Paulo. A ces mots, elle tomba a mes pieds en les
+arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle tourna ses beaux
+grands yeux vers moi: "Oh! mon pere, mon bon pere, dit-elle d'une voix
+entrecoupee de sanglots, non! non! c'est impossible! Je veux toujours
+demeurer avec toi, je te soignerai dans tes vieux jours et tacherai de
+ne jamais te donner aucune cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est
+si bon, car il faut que, sans intention, j'aie fait des choses bien
+mauvaise qui ont pu te deplaire, pour que tu veuilles me livrer a
+cet infame. Si tu l'exiges, mon pere, je laisserai la cabane et n'y
+reviendra que pour preparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu
+seras malade. Je ne te demande pour toute nourriture que de partager
+avec les chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai
+autant que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je
+m'etendrai a la porte de ton wigwam et serai toujours prete a repondre a
+ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste et a
+force du soins et de prevenances, je te ferai peut-etre oublier le mal
+que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au nom de tout ce
+que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me livres pas, ne me donnes
+pas a ce miserable." En disant ces mots, la miserable enfant embrassait
+mes pieds et versait des larmes capables d'attendrir un rocher.
+
+Quels mepris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces lignes et
+quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans contre moi meme
+au souvenir de cette scene dechirante. Non, dans ce moment je n'etais
+pas une creature de Dieu, je n'etais pas meme un homme, j'etais un
+veritable demon incarne. Une joie feroce parcourut tout mon etre et
+comme l'eclair, la rage et la jalousie que j'avais nourries depuis si
+longtemps eclaterent plus effrayante que jamais.
+
+Au lieu d'etre attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais lui
+briser la tete sur la pierre du foyer, lorsque l'eblouissement et la
+vision des yeux de Marguerite passerent devant moi. En meme temps mes
+deux bras se trouverent serres comme dans un etau, cette fois encore,
+tous les objets disparurent a ma vue et les mots "frappe si tu l'oses"
+retentirent a mes oreilles.
+
+Mes terribles passions a force de violence avaient enfin fini par
+influer sur ma constitution. Un medecin que j'avais consulte dans une de
+mes excursions, m'avait prevenu que si je ne moderais pas la fougue de
+mes emportements, je ressentirais bientot les atteintes du _Haut
+Mal_. Toujours est-il que dans le cours de la nuit, lorsque je repris
+connaissance, Angeline, agenouillee dans un coin de ma chambre, avait
+les mains elevees vers le ciel, elle recitait en pleurant, une fervente
+priere, demandait a Dieu de conserver mes jours, promettant bien de
+faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait d'etre la cause de mon
+mal par le chagrin qu'elle me causait.
+
+Cependant, je sentais aux deux bras une douleur tres-vive. Je relevai
+mes manches et apercus les empreintes de doigts telles qu'en aurait
+pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la tribu, je le savais,
+n'aurait pu imprimer par sa force musculaire de semblables meurtrissures
+sur moi et ne l'aurait ose. Le souvenir de cette etreinte formidable me
+revint a l'esprit. Etait-ce Octave ou un protecteur inconnu qui etait
+venu sauver Angeline? On le saura.
+
+Ce fut alors et peut-etre pour la premiere fois depuis bien des annees,
+qu'en cherchant a repondre aux questions que je m'adressait, l'idee d'un
+Dieu vengeur se presenta a ma pensee, et pour la premiere fois aussi des
+larmes de repentir glisserent sur mes joues, Pendant ce temps, Angeline
+priait toujours. Oh! comme dans ce moment, si je l'avais ose, je
+l'aurais interrompue pour lui demander pardon. Quand elle eut termine
+sa fervente priere, elle s'approcha de moi, me prit la main d'un air
+timide; son regard etait charge de tristesse et de larmes. J'allais
+parler pour la consoler lorsque des pas se firent entendre de ma cabane.
+En meme temps, un beau jeune indien a la taille herculeenne, aux traits
+males et francs s'arreta sur le seuil. Il portait le costume d'une
+autre tribu sauvage, nos plus fideles amis. Je remarquai de plus avec
+etonnement qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui
+parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arreta immobile et attendit,
+comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. Que veux
+mon jeune frere, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? Depuis quand
+est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu fumer le calumet avec
+l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me designait parmi les indiens dans le
+wigwam du grand chef). Je suis venu, repondit-il, mais le mauvais genie
+s'etait empare de l'esprit du Grand Chef et au moment ou je suis entre,
+il allait ecraser la tete d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris,
+ajouta-t-il d'un air dedaigneux, n'a-t-il donc plus assez de force pour
+combattre des hommes, puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes.
+Le Grand Chef de Stadacone sera bien surpris, lorsque je lui dirai
+qu'Helika qu'il m'a envoye chercher pour reunir ses guerriers, je l'ai
+trouve assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que
+diront aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler
+de ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le genie du mal fut parti
+du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un message
+presse et important."
+
+Ces paroles etaient dites d'une voix ferme et pleine de mepris.
+
+Des ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras etaient
+expliquees.
+
+Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de decacheter ce
+message. C'etait effectivement un ordre du gouverneur de Quebec qui
+m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers tribus alliees aux
+francais, de se rendre immediatement a un conseil de guerre. Il fallait,
+ajoutait le message, faire la plus grande diligence, car les anglais
+et les iroquois avaient deja fait irruption sur notre territoire; des
+renseignements positifs le mettait a meme d'affirmer que plusieurs des
+notres avaient ete massacres par ces derniers.
+
+Il n'y avait pas a balancer un seul instant. En peu de temps,
+j'assemblai la tribu et je reunis le grand conseil de guerre. Il fut
+unanimement decide que nous irions porter secours a nos freres, et
+repousser, pour toujours, s'il etait possible, ces puissants et barbares
+ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abenakis, et
+Montagnais se joignirent a nous et deux jour apres l'arrivee du
+courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous la protection du
+grand _Esprit des visages pales_, nous primes les sentiers de la guerre.
+
+Malgre l'activite febrile que j'avais deployee, je n'avais pas oublie de
+pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la derniere nuit dont
+je vous ai parle, une transformation complete s'etait faite en moi.
+Etait-ce l'effet de la peur, ou etait-ce du aux prieres d'Angeline,
+peut-etre aussi a une protection celeste? Je ne puis m'en rendre compte
+encore aujourd'hui; mais j'en avais fini avec mes idees de haine et de
+vengeance. Le bras de Dieu s'etait appesanti sur moi. J'avais usurpe
+ses droits, viole ses commandements, c'etait a moi desormais qu'il
+appartenait de souffrir. La pauvre et chere enfant entendit avant
+mon depart les premieres paroles de tendresse que je lui adressais
+sincerement. Elle recut avec avec une gratitude infinie l'assurance
+que je lui donnai que je travaillerais toujours, au retour de notre
+expedition, a la rendre heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille
+indienne qui nous avait deja sauve la vie et qui depuis deux jours etait
+arrivee je ne savais d'ou dans notre camp. Son fils Attenousse, car
+c'etait bien lui qui etait le porteur du message du Gouverneur, etait
+reparti la veille de notre depart pour aller prendre le commandement
+d'une tribu Montagnaise dont il etait le chef.
+
+Je remis de plus a la vieille des papiers importants qu'elle
+transmettrait a un missionnaire que je lui avais designe et qui devait
+bientot revenir, laissant une procuration a ce dernier et l'autorisait
+a retirer les fonds necessaires afin de pourvoir amplement a la
+subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes fonds
+etaient deposes comme la chose se faisait alors, dans le Tresor Royal,
+et recus en bonne forme m'en avaient ete donnes. Toutes ces dispositions
+prises, j'etais tranquille sur le sort d'Angeline; c'etait d'ailleurs
+un commencement de reparation qui lui etait du, ainsi qu'a ses parents
+dont j'avais ete le persecuteur et le bourreau.
+
+Cet homme de bien auquel j'avais confie l'execution de mes dernieres
+volontes en partant, ce bon pretre, dont la charite et les bonnes
+oeuvres etaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. Il me
+representait l'ancien cure de ma paroisse si bon et si venerable. Dans
+mon imprevoyance, je n'avais pas songe que si lui-meme venait a manquer
+ou bien etait force de s'eloigner sans avoir pu remplir la mission de
+pourvoyeur que je lui avais confiee, Angeline et la mere d'Attenousse
+se trouveraient toutes deux dans un complet denument comme la chose est
+arrive. Cette vieille sauvagesse etait la meme qui s'etait mise a ma
+piste le jour de la mort.
+
+
+
+
+
+_LA BRISE_
+
+Deux jours apres, je partis si la tete de guerriers que j'avais plus
+d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'etait
+plus la pensee, l'espoir ou plutot le desespoir de rencontrer la mort
+qui me guidait, mais bien le ferme desir de faire a Angeline les
+jours aussi heureux que je les lui destinais miserables et tourmentes
+auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables
+vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute a l'autre me
+parlaient de plus en plus fort, desormais je n'etais plus le meme homme;
+une transformation salutaire s'etait operee en moi.
+
+Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,
+dura, je vecus comparativement calme et tranquille, les succes que nous
+obtinmes dans les annees de 1744 a 48 sont enregistres dans les pages
+de l'histoire, et certes ils avaient ete assez grands pour exalter nos
+cerveaux pleins d'amour et de patrie.
+
+M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Quebec, avait admirablement
+combine ses plans. Il avait divise ses troupes en plusieurs endroits
+de maniere a partager ainsi les forces de l'ennemi plus nombreux qu'il
+avait a rencontrer.
+
+Cinq mois apres, j'etais revenu de Saratoga avec un des corps
+expeditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait ete sanglante,
+et acharnee, mais je portais sur moi les temoignages de ma valeur, que
+j'avais gagnes sur les champs d'honneur. Enivre par le souffle des
+batailles ou plutot par le desir de chercher dans une excitation
+exterieure, un calmant pour les remords qui me devoraient, je resolus de
+me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay qui se dirigeait vers
+l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire sous cet habile general,
+combien nous reussimes dans nos projets.
+
+Tous les officiers d'etat-major m'avaient, tour a tour felicite sur la
+bravoure que j'avais deployee dans les combats que nous livrames dans
+cet endroit. Mais si mes idees ou mon ambition de gloire etaient
+satisfaites, mon desir de procurer de plus grandes richesses encore a ma
+malheureuse Angeline, etait loin de l'etre. J'aurais voulu pouvoir lui
+construire un palais d'or, la voir entouree de toute l'abondance et des
+jouissances que le monde peut produire. Je reconnais interieurement que
+tous ces biens de la terre ne seraient rien en comparaison de ce que
+je lui avais fait perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donne a
+l'enfant, c'est de recevoir les caresses et les baisers de sa mere.
+
+J'appris donc un jour qu'a Louisbourg des corsaires avaient amasse des
+fortunes considerables par la prise de vaisseaux ennemis. Chacun de
+l'equipage avait sa part de prise. Bien que je pusse revenir paisible
+dans mes foyers, je resolus, apres avoir choisi cinquante hommes des
+plus vigoureux et intelligents de la tribu, et leur avoir fait part de
+mes projets, d'aller offrir mes services a quelqu'un de ces corsaires.
+
+Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeames vers Port
+Royal.
+
+C'etaient des hommes forts et determines que ces braves que j'avais
+choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils se sont
+toujours battus comme des lions et n'ont jamais compte le nombre de
+leurs ennemis.
+
+Pendant dix-huit mois nous parcourumes les mers de ces parages a bord de
+la corvette _La Brise_, commandee par le capitaine Le Blond, avec une
+chance sans egale pour ainsi dire. Nous fimes des prises que nous
+dirigeames vers Quebec et qui nous donnerent encore des sommes
+considerables qui furent deposees en notre nom dans le Tresor Royal.
+J'y etais pour ma part de pas moins de vingt-cinq mille piastres, dont
+j'avais la reconnaissance. Cet argent devait etre retire par M. Odillon.
+le missionnaire dont, j'ai parle plus haut.
+
+Enfin, mus par le desir de revoir nos foyers, rassasies de gloire et de
+nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop qui nous
+servait d'eclaireur vint nous informer qu'un gros batiment anglais se
+dirigeait vers Boston. Son allure etait lourde et sa marche bien lente.
+Il etait a dix-neuf milles de la cote et paraissait faire force de
+voiles pour gagner sa destination. Unanimement nous decidames d'en faire
+notre proie.
+
+Nous levames l'ancre et nous nous mimes a sa poursuite. Nous ne fumes
+pas longtemps sans l'atteindre. Apres vingt-quatre heures de course, nos
+vedettes perchees dans les hunes, nous apprirent qu'elles apercevaient
+les lumieres du batiment que nous convoitions. Il etait neuf heures du
+soir. Nous mimes toute la toile disponible au vent et vers quatre heures
+du matin, le batiment n'etait plus qu'a un demi-mille de nous. Nous
+etions alors au mois d'aout et l'aurore est encore matinale dans les
+latitudes septentrionales.
+
+Au premier coup de canon que nous tirames, nous le vimes carguer
+et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette
+manoeuvre. Ce batiment etait a nous, nous le croyions deja, et
+nous-memes avions serre nos voiles, car pendants ce temps, nous l'avions
+approche a moins qu'a demi-portee de canon.
+
+Mais le capitaine anglais etait un ruse vieux loup de mer. Pour retarder
+la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible,
+il avait suspendu des sacs de sable qui l'empechaient d'avancer. Il
+avait aussi masque l'ouverture des sabords et abaisse la mature des
+ses _hautes oeuvres_. Cette tactique lui reussit parfaitement.
+Malheureusement, nous avions affaire a une fregate de cinquante-six,
+montee par trois cents hommes d'equipage, plus un regiment de soldats
+qu'elle amenait a Boston. Nous ne nous en apercumes que lorsqu'il etait
+trop tard. Notre chere corvette ne portait qu'a peine vingt petites
+couleuvrines.
+
+Nos succes anterieurs nous avaient rendus temeraires jusqu'a la folie. A
+peine fumes nous dans ses eaux qu'a un coup de sifflet, ses hunes et ses
+vergues se garnirent de matelot, les haches couperent les cordages qui
+retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la _Vigourous_
+tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de
+canons nous lancerent des boulets qui abattirent deux de nos mats,
+couperent les cordages; quelques-uns meme d'entr'eux traverserent de
+part en part la coque de notre malheureuse corvette. _La Brise_ etait
+completement desemparee. Peu d'instants apres la fregate avait jete ses
+grappins d'abordage. Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix
+tonnante et hourrah pour la France. Vaincre ou mourir repetames nous
+a l'unisson et hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte
+impossible.
+
+Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blesses recouvrirent
+notre pont, mais quand nous sentimes _La Brise_ s'enfoncer et que nous
+n'etions plus que quatre hommes vivant auxquels il ne restait qu'un
+souffle de vie, car le sang s'echappait de nos nombreuses blessures, il
+fallut nous rendre on plutot permettre qu'on nous transportat a bord du
+batiment anglais.
+
+Pauvre _Brise_! dix minutes apres j'entendais les cris de triomphe
+de l'equipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les
+profondeurs de l'ocean et je perdis connaissance.
+
+Le lendemain, quand je revins a moi mes blessures avaient ete pansees,
+je gisais sur un lit dans un des hopitaux de Boston. Des quatre marins
+qui avaient echappe au desastre, deux seuls survecurent aux suites de
+leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi.
+
+Des que la sante nous revint, il fut dirige avec moi vers la Caroline
+du Sud ou nous fumes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, apres des
+dangers sans nombre et des peines infinies, reussit a s'evader. Je ne
+le revis que plusieurs annees plus tard: il a ete depuis mon hote, mon
+commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.
+
+C'etait, ajouta monsieur D'Olbigny, le meme Baptiste qui nous servait de
+guide dans notre excursion au Lac a la Truite.
+
+
+
+
+
+ESCLAVAGE ET EVASION.
+
+Je passai cinq longues annees enchaine a un autre homme. C'etait un
+negre qu'on avait achete d'un capitaine negrier. Il avait ete vendu a
+ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux etait lui aussi un
+prisonnier de guerre et venait d'arriver des cotes du Mozambique. Comme
+moi, il avait toujours ete libre enfant des grands bois, aimant les
+fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les
+habitants du sol jouissent dans toute leur inappreciable liberte et
+indolence.
+
+Il avait de plus laisse au pays une jeune femme, des enfants, des freres
+et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux
+parents dont il etait le seul soutien dans leur vieillesse.
+
+Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pumes nous
+comprendre, car nous avions reussi, apres quelques mois passes dans les
+fers, a former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement.
+
+Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que
+nous trainames pendant si longtemps, qu'il etait pesant.
+
+Combien de fois n'aurais-je pas attente a ma vie, si des idees plus
+chretiennes et la pensee d'une expiation ne fussent venues ranimer mon
+courage. Combien de fois aussi, le dos lacere par les lanieres du fouet
+du contre-maitre, n'avons-nous pas verse des larmes ameres en souvenir
+de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets
+d'evasion. Deux fois meme, nous tentames de les mettre a execution, mais
+nos mesures etaient mal prises et nous echouames. Nous fumes repris et
+si nous ne succombames pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitie
+veillait sur nous et en avait decide autrement.
+
+Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon ame un effet
+salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je
+les acceptai comme un juste chatiment et les offris en expiation de mes
+crimes.
+
+Enfin apres cinq annees de souffrances indicibles, la Providence qui se
+laisse toucher par les pleurs du pecheur penitent, nous envoya un ange
+de delivrance sous la forme d'une toute jeune fille. Elle etait l'enfant
+unique du planteur qui nous avait achetes.
+
+Dans la journee, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon et moi
+attaches au poteau infame. Elle avait entendu le contre-maitre ordonner
+a un espece d'Hercule, monstre de ferocite a face humaine, de nous
+administrer a chacun cinquante coups de fouet. Elle avait vu avec
+horreur le sang ruisseler de chacune des dechirures profondes que le
+fouet a neuf branches faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres
+se tordre dans des mouvements convulsifs sous ces inenarrables douleurs,
+elle resolut alors de nous sauver.
+
+Elle savait d'ailleurs que nous etions parfaitement innocents de la
+faute de larcin dont on nous accusait.
+
+C'etait ostensiblement pour punition de cette faute que nous avions ete
+flagelles, tout le monde savait bien aussi dans la plantation que la
+vraie raison etait que le negre et moi nous avions exprime un sentiment
+d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, enfant du vendeur,
+exposee nue a la criee publique. Un acheteur d'esclaves menait
+l'enchere. C'etait un vieillard aux regards lascifs et pleins de
+convoitise. La mere de cette jeune fille, elevee dans des sentiments
+catholiques, voyait avec desespoir le spectacle auquel on la forcait
+d'assister. On peut juger de ce qu'elle devait eprouver et de ce que
+j'eprouvais moi-meme en songeant: Oh si c'etait mon Angeline qui fut a
+la place de cette malheureuse!!
+
+Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard etait l'acquereur, elle
+etait desormais son bien, sa propriete.
+
+Combien pourtant ne s'est-il pas trouve d'hommes qui voyaient avec
+indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de l'esclavage.
+
+La mere, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en poussant
+des sanglots dechirants; elle la pressa sur son coeur et lui passa une
+croix autour du cou.
+
+Le contre-maitre se precipita aussitot vers elles, les separa
+brutalement, envoya rouler par terre la malheureuse mere par un rude
+coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue
+au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa peau un
+sanglant sillon.
+
+Oh! si j'avais ete libre et que j'eusse eu autour de moi mes braves
+sauvages, non, certes cet acte execrable ne se fut pas accompli.
+
+J'allais m'elancer pour aneantir le contre-maitre tant j'etais hors
+de moi, le negre spontanement allait aussi en faire autant, mais nos
+chaines infames nous retinrent. Le contre-maitre vit sans doute le
+mouvement que nous fimes, il comprit, a l'expression de nos figures,
+toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement recula-t-il
+de quelques pas. Le lendemain le negre et moi etions attaches au poteau
+dont j'ai parle.
+
+Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous etions fortement lies
+sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels reposaient nos
+chairs mises au vif par leurs affreuses cruautes, qu'accompagnee d'une
+jeune esclave, notre liberatrice entra dans notre hutte. Elle portait
+une lanterne sourde, en dirigea la lumiere vers son visage pour que nous
+vimes le signe qu'elle nous faisait en mettant le doigt a sa bouche, de
+garder le silence.
+
+Elle s'approcha ensuite de nous, deposa des livres a notre portee,
+pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions et des
+vetements convenables pour servir a notre deguisement. Elle dit ensuite
+quelques mois en espagnol que cette derniere nous traduisit: A un
+endroit qu'elle nous indiqua, un canot avait ete dispose pour favoriser
+noire fuite. En descendant la riviere, nous n'aurions pas a craindre
+la poursuite des hommes ou des chiens. Un papier ou la signature du
+planteur etait contrefaite nous accordait un conge de deux semaines.
+Elle nous informa de plus que dans trois jours, dans le port de
+Charlestown, un batiment francais devait mettre a la voile pour
+l'Europe.
+
+Pour comble de bienfaits notre liberatrice nous remit deux bourses bien
+garnies et s'eloigna non sans que nous eussions eu le temps de voir
+son angelique figure inondee de pleurs. Nous suivimes a la lettre les
+instructions de notre ange de salut. Le canot effectivement se trouvait
+a l'endroit designe. Ce qu'il nous avait fallu deployer d'energie, de
+forces morales et physiques pour reussir a briser nos liens et marcher
+jusque la est impossible a decrire, tant nous etions epuises par les
+tortures de la veille.
+
+J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires
+anglais que les soldats obliges de subir des amputations capitales,
+disaient a l'operateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les blessures et
+les amputations ne produisent jamais les souffrances que nous fait
+endurer le chat a neuf queues!
+
+Enfin la Providence sembla favoriser notre evasion, car la nuit etait
+des plus sombres; tout faisait presager un orage pret a eclater, ce fut
+effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous reussimes avant que le
+crepuscule parut et que l'horizon s'eclaira, a mettre une bonne distance
+entre nous et ceux qui nous poursuivaient.
+
+Mon experience dans la vie des bois m'avait fait connaitre une plante
+dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin limier qui
+precede les dogues qu'on lance a la poursuite de l'esclave marron.
+
+Le jour, nous transportions a quelque distance dans les bois notre
+embarcation qui n'etait rien autre chose qu'un canot d'ecorce, puis, la
+nuit tombee, nous reprenions la riviere et notre frele nacelle, poussee
+par le courant et nos energiques efforts volait sur la surface des eaux
+avec la rapidite de l'alouette.
+
+Dans la nuit de la troisieme journee, nous aspirames a pleins poumons
+les emanations salees de l'ocean. Nous entrions dans la baie de
+Charlestown, Caroline du Sud. La devaient commencer pour nous de
+nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre ce batiment francais
+qui etait eu partance? Nous resolumes une derniere fois de risquer le
+tout pour le tout, et convinmes de nous donner la mort reciproquement
+si nous avions a tomber entre les mains de ces infames bourreaux qui
+s'appelaient des planteurs, possesseurs d'esclaves.
+
+Nous debarquames silencieusement dans un endroit ecarte et primes une
+rue obscure. Nous errames longtemps dans cette rue bordee de tabagies de
+toute espece, lorsqu'enfin, quelques accents francais meles de jurons
+energiques vinrent frapper mon oreille.
+
+Immediatement, je donnai mes instructions au negre, lui enjoignant de
+ne pas dire un seul mot, et de paraitre dans un etat complet d'ebriete.
+Nous entrames dans cette tabagie, nous heurtant l'un sur l'autre et
+d'une voix enrouee: "Moricaud disais-je, nous prenons une bordee; gare a
+nous! l'ancre n'est pas fixee dans les ports des Freres de la Cote."
+
+Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice
+nous avait fournis pour notre deguisement consistaient en chemise de
+toile, chapeau goudronne, vareuse de matelot.
+
+Oh! noble fille! sois a jamais benie dans les tiens et tout ce que tu as
+de plus cher pour cette prevoyante attention......
+
+La salle dans laquelle nous entrames avait une atmosphere chargee
+de nuages epais de fumee de tabac. On y sentait une odeur de grog
+insupportable.
+
+Un contre-maitre, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une
+rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient
+absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment ou
+nous arrivames, la discussion etait vive, aussi les deux camps ne nous
+virent-ils entrer qu'avec depit ou plutot avec defiance. Cependant d'un
+air delibere, quoique titubant, nous nous dirigeames vers le comptoir ou
+le negre et moi nous nous fimes servir d'un verre de liqueur. Je pris
+quelques instants avant que de l'avaler completement, et saisis le sens
+des paroles que l'un et l'autre camp echangeaient mutuellement. Ce fut
+leur conversation acrimonieuse et menacante qui m'apprit que la guerre
+etait finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, que les
+deux matelots recalcitrants avaient decide de sa fixer dans le pays
+pour y cultiver des terres, que leurs engagements etaient termines; ils
+etaient deux bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination
+et l'opiniatrete. Le contre-maitre leur avait offert des gages tres
+eleves, mais ils refusaient parce que leurs fiancees avaient exige
+qu'ils s'etablissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de
+marins.
+
+Apres avoir vide mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouee et bachique,
+une chanson francaise de matelot en goguettes. Les premieres stances
+finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maitre qui parlait a un
+des matelots qui paraissait etre son homme de de confiance, puis il
+s'approcha de moi d'un air aimable.
+
+--He! He! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'epaule familierement, il me
+vient a l'idee que tu as deja bouline dans des parages de la France!
+
+--Oui, lui repondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et moi nous
+en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.
+
+--Tu n'etais donc pas un vrai marin puisque te voila aujourd'hui un
+veritable terrien. Je fis un geste d'indignation.
+
+--Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on
+n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Freres de la Cote!
+
+--J'en ai ete un, repliqua le contre-maitre ravi, nous sommes freres,
+buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions encore dans
+les memes eaux.
+
+--C'est pas de refus, repondis-je d'une voix de plus en plus enrouee,
+mais d'abord vos civilites; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant
+vers le negre, il en a deja jusqu'aux ecoutilles, il ne peut plus
+parler.
+
+Bref, vous le dirai-je, le negre et moi une heure apres, nous etions en
+pleine mer a bord d'un bon gros batiment marchand et cinglions a toutes
+voiles vers la France.
+
+Nons etions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit inviter
+a passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conserve
+le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme bien eleve et poli, du
+veritable capitaine francais. Aime et respecte des passagers de son
+bord, il l'etait encore plus, s'il etait possible, de ses matelots.
+
+Je n'hesitai donc pas a lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie
+de guerrier ou comme chef sauvage, j'avais combattu a cote des
+siens dans les colonies ou a bord de _La Brise_. Je lui montrai les
+temoignages de ma valeur que je possedais quand a l'assaut ou a
+l'abordage, en qualite de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait
+une idee vague du desastre de _La Brise_ et m'en fit redire les details.
+Nos cinq annees d'esclavage, de miseres et de tortures le mirent dans un
+etat d'emotion considerable.
+
+A la fin du recit, il vint affectueusement me presser la main et
+m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers et
+a l'equipage l'histoire de ma vie qui etait appuyee sur des preuves
+irrecusables.
+
+De ce moment, nous fumes l'objet des prevenances et des egards de tout
+l'equipage, et si quelquefois le negre et moi nous mimes la main a la
+manoeuvre, c'etait plutot pour aider volontairement, car chacun,
+a l'exemple du capitaine, nous traitait d'une maniere tout-a-fait
+respectueuse et amicale.
+
+Le batiment, en passant, devait toucher a Boston. La je dus me separer
+de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au capitaine tout
+l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnat l'assurance
+qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives
+de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'etait
+parfaitement connu.
+
+Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers meme
+l'equipage firent une genereuse souscription pour nous deux. Ainsi nous
+quittames apres les plus affectueuses expressions d'amitie et de bons
+souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine
+me dit adieu, j'etais devenu son ami dans le voyage.
+
+J'appris, quelques annees plus tard, lorsque je le revis par une
+circonstance toute fortuite et que le batiment se trouvait dans le
+meme port de mer ou j'etais, qu'il avait effectivement debarque mon
+malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale.
+
+Le batiment, ajoutait-il, etait au large. Je fis mettre a l'eau un
+de mes plus forts canots et le negre s'y embarqua en pleurant et me
+temoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied a terre,
+il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'ou il avait ete exile,
+vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avait conduit, puis
+poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'elanca vers les bois ou ils
+le perdirent de vue!!
+
+Telle fut l'histoire qui me fut repetee par quelques-uns des matelots
+qui avaient conduit le canot.
+
+Un mois apres mon debarquement a Boston, j'etais aux Trois-Rivieres.
+Mais la m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si
+tourmentee a ete quelquefois l'auteur, mais cette fois le temoin.
+
+
+
+
+
+LE MEURTRE.
+
+En y debarquant, le premier homme que je rencontrai face a face poussa
+un wooh! de surprise, ses yeux s'arreterent sur moi avec une terreur et
+un etonnement indicibles. Il allait prendre la fuite, peut-etre, lorsque
+je l'arretai en l'appelant par son nom. C'etait un chef sauvage, lui
+aussi d'une tribu Souriquoise, nos allies, et etait l'ami le plus
+intime et le frere d'armes d'Attenousse. L'Ours Gris, dit-il d'une voix
+fremissante, est-ce toi ou ton esprit que le genie du bien envoie
+pour sauver Attenousse? Oh! si c'est toi, notre frere n'a plus rien a
+craindre, car tu peux tout. Le Dieu des blancs est grand, plus fort
+que ceux que ma tribu venerait avant l'arrivee du Pere a la Robe Noire
+ajouta-t-il, comme se parlant a lui-meme.
+
+En prononcant ces paroles, Anakoui elevait ses yeux vers le ciel et
+versait des pleurs d'esperance.
+
+Helas! les guerres sanglantes avaient laisse sur la figure de ce
+malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de notre
+civilisation; il avait la figure balafree en tous sens et de plus, il
+avait perdu un bras.
+
+Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant les moyens
+de destruction que le siecle nous apporte, et combien doivent-etre
+heureux ceux qui, nouveaux Cains, ne demandent pas mieux que de tuer ou
+mutiler leurs freres!!!
+
+Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans un etat
+de fievreuse agitation. Veritablement, je crus qu'il etait devenu fou,
+tant grande etait son exaltation. Enfin, je le pris par la main et
+nous allames nous asseoir sous les grands arbres qui bordaient naguere
+encore, les charmants coteaux du rivage St. Laurent aux Trois Rivieres.
+
+Ce fut alors, qu'apres avoir donne cours a son emotion, exprimee par
+des paroles incoherentes, que j'entendis, avec stupeur, le recit des
+evenements qui s'etaient passes pendant mon absence. En voici le resume:
+
+Le desastre de _La Brise_ avait ete publie a son de trompe par les
+vainqueurs. La nouvelle en etait venue dans la colonie avec la rapidite
+et l'exactitude que comportent toujours un bruit facheux ou une mauvaise
+nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais celui-la etait le seul,
+c'etait un jeune canadien qui pretendait avoir fait partie de l'equipage
+de La Brise et avoir echappe vivant de cette malheureuse croisiere avec
+un chef sauvage. Il ajoutait que ce chef et lui avaient ete amenes en
+esclavage dans des directions diverses. Lui avait ete dirige sur une
+plantation au bord de la mer, et c'est a cette circonstance qu'il dut
+son evasion; s'etant jete a la nage et ayant gagne un vaisseau europeen
+qui etait en partance. On sait qu'alors c'etait un asile inviolable pour
+un blanc. Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que
+moi, il a ete vendu a un bien plus haut prix et a ete envoye dans la
+profondeur des terres, il doit etre mort depuis longtemps d'apres le
+rapport de negres marrons qui s'etaient echappes de la meme plantation,
+car jamais maitre plus feroce et plus barbare ne pouvait faire subir de
+plus mauvais traitements a ses esclaves, aussi en etait-il repute parmi
+eux comme un monstre odieux de cruaute.
+
+Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que Baptiste
+leur affirmait etre vraie en tous points. Grand donc fut l'etonnement
+d'Anakoui, lorsqu'a mon tour, je lui assurai qu'elle etait de la plus
+exacte verite.
+
+Mais j'etais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre, crainte
+de blesser sa susceptibilite indienne. Quelles angoisses neanmoins ne
+ressentais-je pas a la pensee d'Angeline dont le souvenir etait venu a
+chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser mon cerveau depuis cinq
+longues annees.
+
+Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je,
+qu'est-elle donc devenue? je fremissais dans l'apprehension de sa
+reponse.
+
+--Assieds-toi, mon frere, me repondit Anakoui, je vais tout te dire: "Un
+des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons d'armes que tu
+as bien connu autrefois lorsque tu etais plus jeune, est revenu de la
+guerre trois mois apres etre parti a la tete de ses braves guerriers.
+Pas un seul d'entre eux n'est arrive dans la tribu sans montrer avec
+orgueil d'honorables blessures.
+
+"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mere,
+avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima
+par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauve la vie lors de
+l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il etait
+bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvee des poursuites et des
+persecutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait ete
+elevee par toi aux recits des actes de bravoure et d'heroisme.
+
+"Le missionnaire, continua Anakoui, charge par toi de retirer les fonds
+pour procurer le confort aux deux femmes laissees sans autres secours
+que la procuration que tu lui donnais, n'est pas revenu s'asseoir dans
+nos foyers. Elles ont donc manque de tout et le pere a la _Robe Noire_
+ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans la prison ou il est venu
+d'apres l'ordre de l'Eveque, son grand chef consoler et prendre soin des
+malheureux prisonniers."
+
+"Maintenant, mon frere, ne m'interromps pas, les moments sont precieux."
+
+"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyerent toutes especes
+de miseres et de privations et ne durent leur subsistance qu'a la
+charite des sauvages dont les bras debiles ne pouvaient plus porter les
+armes et qui pourtant avaient ete preposes aux soins des femmes et des
+enfants. Enfin, Attenousse arrive, l'abondance regna dans leur cabane,
+il pourvut amplement a leur bien-etre et ce ne fut que deux ans apres
+ton depart, n'ayant recu aucune nouvelle de toi, malgre les informations
+toujours infructueuses que nous apprimes de toutes parts, que se
+trouvant seule, isolee et sans protection sur la terre, te croyant mort,
+Angeline consentit a epouser l'unique homme qu'elle eut jamais aime
+apres toi. Cet homme c'est Attenousse."
+
+Puis, comme s'il eut craint d'exciter ma colere, Anakoui ajouta:
+"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission
+et c'etait pour se debarrasser des persecutions de l'infame Paulo qui
+la tourmentait sans cesse dans les moments ou Attenousse et sa mere
+s'absentaient."
+
+"Tout alla pour le mieux dans le jeune menage. Deux ans et demi apres
+leur union, une petite fille est venue prendre place aupres d'eux.
+Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient tour a tour pour
+l'embrasser. La mere, la grand'mere, la pressaient a tous moments dans
+leurs bras. Ils etaient alors heureux et rien ne venait troubler leur
+bonheur, Paulo etant disparu; mais le genie du mal dont il etait
+l'instrument planait sur la demeure de nos amis."
+
+"Il y a, comme tu le sais, a une quinzaine de lieues du campement,
+une riviere qu'on appelle la Riviere aux Castor. Ses bords sont tres
+giboyeux. La marte, le vison, le pekan et le loup-cervier s'y trouvent
+en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent se desalterer
+dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs tout cela."
+
+"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, resolut d'aller y chasser
+pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient reciproquement et sans
+arriere-pensees."
+
+"Ils tendirent des pieges aussitot arrives dans cet endroit. La journee
+du lendemain se passa a choisir les places les plus avantageuses pour
+parcourir la foret et a dresser un camp. Attenousse a bonne heure le
+surlendemain s'etait leve pour aller examiner leurs trappes. Il lui
+fallait pour cela, parcourir une grande distance et son compagnon qui
+n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il partit."
+
+"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi a depecer a
+son dejeuner quelques pieces de venaison; sur le manche etait sa marque
+comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler, il oublia de le
+remettre dans sa gaine."
+
+"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un desordre affreux existait
+dans la cabane. Une lutte desesperee et sanglante avait du avoir lieu,
+car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes fraiches."
+
+Son malheureux compagnon, etendu par terre, ralait les derniers soupirs
+de l'agonie. Un couteau etait enfonce dans sa poitrine. Attenousse
+s'elanca aussitot, arracha l'arme de la blessure et vit avec stupeur que
+c'etait le sien. Au moment ou il le rejetait avec horreur, des eclats
+de rire se firent entendre, en se retournant, il apercut la figure de
+l'odieux Paulo avec deux autres figures egalement patibulaires qui le
+contemplaient en poussant des ricanements d'enfer.
+
+Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces du
+sang de leur victime. Ils en avaient memes les mains rougies.
+
+Attenousse demeurait aneanti.
+
+Pendant ce temps, un des scelerats s'avanca, saisit le couteau, le
+retourna en tous sens, le montra a ses deux associes et tous trois
+sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques, proferant
+des paroles de menace et emportant avec eux l'arme fatale.
+
+Mais dans des natures fortes et energiques comme etait celle du mari
+d'Angeline, la reaction se fait vite.
+
+Il se mit a leur poursuite, apres avoir suspendu toutefois le cadavre
+de son ami pour le mettre a l'abri des betes fauves en attendant que
+quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le deposer dans le cimetiere
+de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps de mettre une bonne
+distance entre eux et lui.
+
+Grand fut l'emoi a la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces bons
+sauvages, car la victime etait tres estimee par tout le monde.
+
+On assembla un conseil, et il y fut decide qu'un parti de chasseurs
+irait immediatement chercher le corps du malheureux, tandis
+qu'Attenousse, accompagne de tout ce qu'il y avait de plus respectable
+dans la tribu, se rendrait faire sa deposition devant un juge de paix.
+
+
+
+
+
+LE JUGE DE PAIX.
+
+Etait-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
+quelquefois, prescience chez l'homme? Voila la question que je me suis
+posee depuis en pensant au recit, de mon ami Anakoui.
+
+Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux a sa
+vieille mere, a sa femme et a son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il
+ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassees, des
+larmes meme coulaient de ses yeux. Il semblait triste et preoccupe en
+parlant.
+
+Ils arriverent vers cinq heures de l'apres-midi et se rendirent
+immediatement a la maison du juge qu'on leur indiqua. La ils furent
+recus par un homme d'une taille elevee, aux yeux hors de tete, avec une
+bouche edentee et des manieres grossieres et imperieuses.
+
+--Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.
+
+--Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu sur le
+bord de la Riviere aux Castors.
+
+--Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement a Attenousse?
+
+Celui-ci se nomma sans defiance.
+
+--Alors votre deposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
+puisque tel est votre nom.
+
+Ce juge de paix s'appelait Justitia Belandre. C'etait un homme stupide
+et grossier comme nous l'avons dit, ignorant et fanatique au supreme
+degre et par la meme bouffi d'orgueil.
+
+Le mensonge et la calomnie ne lui coutaient nullement des qu'il
+s'agissait de faire du tort a quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
+elucubrations mensongeres et calomniatrices, il signait Justifia.
+Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre etre aussi vil et
+meprisable que lui. C'etait son rapporteur: son nom etait Jose. Leur
+secretaire a tous deux etait un nomme Vergette.
+
+Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaitre
+Attenousse.
+
+Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout
+de quelque temps, escorte de sept a huit hommes.
+
+C'etait ce qu'attendait le juge, car, aussitot qu'ils furent entres et
+qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il etait si
+lache le miserable, que, se levant du haut de sa grandeur, il prononca
+lentement,: "Attenousse, d'apres des depositions qui m'ont ete faites ce
+matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous etes accuse de
+meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui, a mon idee, sont
+innocents; je suis convaincu d'apres leur temoignage, que vous etes
+certainement le meurtrier. J'ai donc dresse l'ordre de vous conduire a
+la prison des Trois-Rivieres, c'est en cet endroit ou vous subirez votre
+proces, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les temoins sont
+assignes par moi pour y comparaitre. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus
+et Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
+votre compagnon ou vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la plus
+forte qu'il puisse y avoir contre vous."
+
+"Chacun ici connait combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en
+promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare a vous d'essayer
+a resister ou a fuir, car je vous fais lier pieds et poings."
+
+En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute a
+quel homme il avait affaire, car il haussa dedaigneusement les epaules
+en disant: "Pourquoi donc chercherais-je a fuir comme un vil assassin?
+Ce que je desire, c'est d'etre confronte avec mes accusateurs." Les
+autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence
+d'Attenousse et certifier de son bon caractere, en en meme temps qu'ils
+s'offraient de prouver la sceleratesse de Paulo et de ses complices.
+D'un geste solennel et imperieux, le juge, comme on le pense bien, s'y
+refusa, leur ordonnant de laisser la salle et, commandant a ceux
+qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route
+immediatement.
+
+Or dans ces temps-la, lorsque l'endroit ou l'on avait capture un
+incrimine se trouvait eloigne du lieu de la prison, il etait conduit
+d'un juge de paix a l'autre, chacun d'eux etant oblige de commander des
+hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et
+ces hommes devaient obeir sous peine d'une forte amende ou de la prison.
+
+Mais dans les grands bois ou les postes etaient etablis a des distances
+bien eloignees, le magistrat choisissait quatre a cinq hommes qui
+etaient, nourris et payes aux depens du gouvernement pour remettre le
+prisonnier entre les mains du geolier de la prison la plus rapprochee.
+
+Tel etait le cas pour Attenousse. Belandre, agent d'une societe qui
+exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte
+d'instruction, avait ete nomme a la charge de magistrat stipendiaire.
+
+Ce n'etait pas a son merite personnel que la chose etait due, mais aux
+intrigues qu'il avait exercees aupres des personnes haut placees.
+
+On sait que les sauvages Abenakis et Micmacs ne craignaient pas de
+s'embarquer dans leurs freles canots, pour traverser le fleuve, gagner
+le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la peche au lac St.
+Jean.
+
+La distance etait a peu de difference pres de cet endroit de Quebec ou
+Trois-Rivieres. C'est la que se trouvaient les acteurs de la scene que
+nous voyons.
+
+La ville des Trois-Rivieres etait alors un entrepot considerable pour le
+commerce de pelleteries; c'etait le rendez-vous des trafiquants et des
+sauvages. Cette petite ville, a part du temps ou les canots charges
+de fourrures y venaient chaque annee, avait la tranquillite qu'elle
+a aujourd'hui, aussi l'arrivee d'un meurtrier comme Attenousse y
+produisit-elle grande sensation.
+
+Il fut escorte par une foule de personnes hurlant et vociferant contre
+lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.
+
+Enfin on l'introduisit dans la prison, ou il dut encore entendre les
+imprecations de cette foule.
+
+Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au
+bras, et qui ne manquerent pas de repeter l'affirmation du magistrat
+qu'il etait un grand scelerat et qu'il n'en etait probablement pas a son
+premier meurtre.
+
+Le soir, ce fut en fremissant que les commeres se repetaient qu'il
+y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que
+c'etait un veritable demon incarne; aussi tremblait-on a l'idee qu'il
+pourrait s'echapper.
+
+Ces propos plus ou moins crus etaient comme toujours de nature a
+prejuger les gens ignorants, et les petits jures pouvaient aussi s'en
+ressentir dans leurs decisions.
+
+Il eut ete difficile cette nuit la a tout etranger d'obtenir
+l'hospitalite dans la ville, tant les portes etaient solidement
+barricadees et tant la frayeur etait grande.
+
+Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son proces est termine depuis
+quinze jours, qu'il a ete trouve coupable, qu'il est condamne a etre
+pendu et que l'execution doit avoir lieu demain a six heures au matin;
+vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.
+
+Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
+avec impatience le denouement de son recit, mais, comme je l'ai dit, je
+n'osais l'interrompre. Il etait alors quatre heures de l'apres midi.
+
+Ou est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me
+l'indique, je m'elancai l'oeil en feu, la figure empreinte d'anxiete
+vers la demeure de celui qui, je l'esperais, pouvait accorder le pardon
+de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais
+lui dire quel etait le caractere, de son infame accusateur. Mon
+temoignage ne devait pas lui etre suspect puisque je portais sur moi
+les certificats d'eloge et d'estime que m'avaient donnes les premiers
+officiers francais qui commandaient les armees ou j'avais combattu pour
+ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur
+ma poitrine ecrits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que
+j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les francais et je croyais
+que sans doute, il m'ecouterait.
+
+Toutes ces idees me montaient le cerveau, je courais dans les rues,
+j'avais tant hate d'arriver et d'aller porter a mon malheureux ami
+l'ordre signe de la delivrance, car je ne doutais point du succes de ma
+demarche.
+
+Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporte par cette esperance ou plutot par
+la certitude que j'avais de reussir, je devais paraitre un fou forcene.
+Les gens s'arretaient pour me voir passer. Ce fut dans cet etat que je
+me presentai a la porte de la demeure du Gouverneur.
+
+Je culbutai cinq a six gardes qui me refusaient l'entree. Je veux voir
+le gouverneur, disais-je a toutes les objections qu'on me faisait et je
+m'avancais toujours.
+
+Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent; qu'avec
+les plus grands efforts.
+
+J'etais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
+s'avanca sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause de ce
+vacarme.
+
+C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-etre a
+votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'ecriai-je, enjoignant
+les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui vient implorer
+quelques instants d'audience.
+
+Il veut vous tuer, s'ecrierent plusieurs voix et on se precipita nouveau
+sur moi.
+
+La surexcitation dans laquelle j'etais decuplait mes forces, je
+renversai les gardes et m'elancai sur le haut de l'escalier, la je
+m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
+contenir de sanglots, mon ame de supplications et de desespoir furent
+employes pour obtenir une entrevue ne dut-elle meme durer que cinq
+minutes.
+
+Mais au moment ou mes lamentations devaient etre des plus dechirantes et
+des plus pressantes, pour toute reponse je fus saisi et garrotte.
+
+Alors mes forces m'abandonnerent completement et un affreux
+decouragement s'empara de moi. Dans cet etat, on me conduisit a la
+prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on m'enchaina comme un
+miserable malfaiteur.
+
+Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de mon
+complet aneantissement, car depuis le palais jusqu'a la prison, j'avais
+perdu l'usage de tous mes sens.
+
+La fraicheur du cachot me ramena aux sentiments de la realite.
+
+La prison des Trois-Rivieres, comme toutes celles de ces temps etait une
+batisse a deux etages. La lumiere ne filtrait dans les cellules que par
+un etroit soupirail grille de niveau avec le plafond, elle ne pouvait
+se faire jour qu'a travers un epais rideau de poussiere et de fils
+d'araignees. Les murs suintaient l'humidite de toutes parts, un monceau
+de paille pourrie repandait une odeur infecte quelques crampons de fer
+rives aux murs auxquels etaient attachees de fortes chaines avec des
+menottes qu'on me passa aux pieds et aux mains, tel etait l'interieur de
+tous les cachots. Tous rapports avec l'exterieur ne se faisaient que par
+un guichet d'une petite dimension par ou le geolier venait passer aux
+prisonniers l'ecuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'etaient
+pas enchaines; dans l'autre cas, ces aliments etaient deposes pres
+d'eux, celui qui les apportait penetrait dans la cellule ou plutot
+dans le cachot. C'est a peine si cette nourriture pouvait soutenir ces
+pauvres malheureux pendant une quinzaine de jours.
+
+Voila ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitot les
+criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition avant que
+d'avoir subi leur proces.
+
+Toutes ces reflexions je les fis dans un instant, puis tout a coup se
+presenta a mon esprit l'execution d'Attenousse, qui devait avoir lieu le
+lendemain et moi qui etait si pres de lui, moi dont la poitrine etait
+couverte de blessures et dont la voix etait si puissante, quand j'etais
+libre, aupres des officiers francais et du Gouverneur en chef, qui tous
+me connaissaient particulierement, je ne pouvais rien faire pour lui.
+Oh! alors je bondissais comme un lion dans sa cage, je faisais des
+efforts surhumains pour conquerir ma liberte, je m'elancais au bout de
+mes chaines et faisais de telles tractions qu'elles ebranlaient presque
+le mur vermoulu de mon cachot. Je poussais des cris, des rugissements
+qui n'avaient rien d'humain et qui devaient retentir dans les recoins
+les plus eloignes de l'edifice, mais tout etait inutile et l'heure
+fatale avancait avec une effroyable rapidite.
+
+Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
+morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment ou l'idee d'une
+priere me vint a l'esprit.
+
+Je tombai a genoux et priai avec toute la ferveur dont mon ame etait
+capable.
+
+Cette priere sans doute fut ecoutee du Ciel, car bientot des pas lents
+et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journee retentirent
+de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une fois d'un accent
+desespere. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles de ceux a qui elle
+s'adressait. Les pas s'arreterent a la porte de mon cachot et une voix
+pleine d'onction et de tristesse demanda a celui qui l'accompagnait qui
+appelait ainsi.
+
+Ces un fou furieux, repondit celui a qui la question etait posee, il a
+voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.
+
+--Oh! non, non, m'ecriai-je avec force. Qu'on veuille seulement
+m'entendre, mon temoignage peut sauver de la mort un innocent.
+
+--Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la meme voix douce mais
+ferme cette fois.
+
+--N'en faites rien, monsieur l'Abbe, il est capable de vous tuer.
+
+--Ouvrez, repeta la voix plus fermement encore. La clef grinca dans la
+serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un pretre venerable
+dont la chevelure blanche comme la neige retombait en rouleau sur ses
+epaules. Il avait a la main un flambeau qu'il deposa pres de moi d'un
+air calme et paternel. Sa figure portait un caractere de grandeur et de
+serenite empreinte dans ce moment d'une indicible tristesse.
+
+A sa vue, je tombai a genoux et joignant les mains je m'ecriai dans un
+etat de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu, merci".
+
+Le pretre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, il
+s'avanca encore plus pres de moi et me prenant les deux mains avec bonte
+me dit d'une voix grave et sympathique:
+
+"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frere, ou vous souffrez encore
+beaucoup." Je ne pus lui repondre un seul mot, mais a l'alteration de
+mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire se passait en
+moi. Il alla alors fermer la porte, ota le leger manteau qui etait jete
+sur ses epaules, le plia en quatre, la deposa sur ma couche, s'assit
+lui-meme a cote sur la paille humide et avec une douce autorite
+m'obligea de prendre place sur ce siege qu'il m'avait improvise, puis,
+prenant une de mes mains, il me dit avec bonte: "Que puis-je faire pour
+vous mon frere? Une malheureuse victime innocente des lois humaines
+dort du sommeil du juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc
+demeurer quelques instants aupres de vous, parlez, en quoi puis-je vous
+etre utile".
+
+Oh! c'est alors que je soulageai mon ame du poids enorme qui l'ecrasait
+depuis si longtemps en lui faisant, aussi brievement que possible, la
+confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
+qui avaient lie mon existence avec celles de Paulo, Angelina et
+d'Attenousse. Je fis la peinture des caracteres de ces deux hommes, je
+m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui parlai des combats auxquels
+j'avais eu part et lui montrai, a l'appui de mes paroles, les cicatrices
+qui couvraient ma poitrine et tirai de mon sein les parchemins qui
+m'avaient ete donnes.
+
+Quand j'eus fini de parler, le pretre s'approcha de la lumiere, examina
+mes parchemins un instant, puis, saisissant tout a coup le flambeau,
+il vint le presenter devant ma figure: Helika! Monsieur Odillon! nous
+ecriames-nous spontanement et nous tombames dans les bras l'un de
+l'autre. Je le suppliai alors, me mettant a ses genoux, de sauver
+Attenousse. Le bon pretre m'embrassa avec effusion, je sentis ses larmes
+couler de mes joues, mais il me dit d'une voix profondement emue et en
+secouant la tete: "Helas! je crains qu'il ne soit malheureusement trop
+tard, j'ai deja fait tout ce qui etait en mon pouvoir, car je le connais
+depuis longtemps et le sais parfaitement innocent, neanmoins je vais
+encore tenter l'impossible pour y parvenir."
+
+Au meme moment, un des guichetiers vint doucement gratter a la porte du
+cachot, sur l'invitation du pretre, il entra.
+
+Est-il eveille? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondement
+affligee.
+
+Non, mon pere, repondit celui-ci avec respect, je viens vous dire qu'il
+repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement ses levres
+se sont entr'ouvertes pour laisser echapper les noms de sa mere, de sa
+femme et de son enfant dont il nous a parle si souvent depuis qu'il est
+ici; il a dit aussi ces mots: Oh! pere Helika! si tu vivais encore.
+
+Le pretre tout emu se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, mes
+sanglots m'empechaient d'articuler une seule syllabe; "Courage, me
+dit-il, priez et esperez. Soumettons-nous dans tous les cas aux
+inscrutables desseins de la Providence; dans une heure, je serai de
+retour."
+
+La lueur blafarde du crepuscule du matin scintillait peniblement, deja
+depuis quelque temps, a travers le sombre vitreau grille de mon cachot
+et l'execution devait avoir, lieu a six heures.
+
+Les ouvriers qui avaient travaille a dresser l'echafaud avaient; termine
+leur tache funebre, car on n'entendait plus les coups de marteau. De
+plus, le murmure du dehors, comme celui d'une foule qui s'occupe
+avec indifference des interets les plus mercenaires dans ces moments
+solennels, parfois meme un eclat de rire mal etouffe arrivait a mon
+oreille attentive, aiguisee et inquiete; je fremissais en songeant que
+deja on se rendait pour choisir la meilleure place afin de savourer plus
+longtemps les dernieres palpitations d'un corps humain suspendu au bout
+d'une corde.
+
+Je supputai qu'il pouvait etre alors quatre heures et demie.
+
+Jamais je ne saurais vous depeindre les angoisses, les tortures, les
+inexprimables douleurs, les anxieuses esperances que chaque minute
+m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.
+
+Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
+cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
+etait accompagne de deux tourne-clefs.
+
+J'ai enfin pu penetrer aupres du Gouverneur apres des peines sans nombre
+me dit-il tristement.
+
+Il parait qu'il a failli etre assassine hier soir et il a noye sa
+frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donne sa parole qu'il allait
+envoyer immediatement l'ordre d'un sursis. Il a refuse de m'en charger
+tant il est encore abasourdi, mais il consent neanmoins a ce qu'on vous
+ote vos fers et permet que vous communiquiez avec Attenousse?
+
+Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me delivrait de mes
+fers, qu'on met plus d'empressement souvent a condamner ses semblables
+qu'a sauver un innocent.
+
+Ce fut d'un pas defaillant qu'accompagne de monsieur Odillon et d'un
+guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque nous
+entrames, il dormait encore, mais le bruit de nos pas l'eveilla. En
+m'apercevant, il s'elanca au bout de ses chaines et nous nous tinmes
+longtemps embrasses. "Angeline, mon entant, et ma vieille mere, me
+demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont elles devenues?" Je ne pus
+lui repondre, je me sentais, etouffe sous le poids, de tant d'emotions.
+Alors monsieur Odillon vint a mon secours, il lui raconta en quelques
+mots les principaux incidents qui m'etaient advenus depuis mon depart a
+bord de la corvette, _La Brise_.
+
+Puis nous lui fimes part de l'assurance que le Gouverneur avait donne de
+l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutames que peu de foi et que
+nous ne conservames nous-memes aucun espoir, Tout est bien fini pour le
+pauvre guerrier sauvage, nous repondit-il, en secouant tristement la
+tete.
+
+Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mere et son
+enfant, mais elles etaient la-haut, dans la demeure du Grand Esprit,
+c'est donc qu'il les reverra desormais.
+
+L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
+n'arrivait pas. Nous laissames tous le cachot a l'exception de monsieur
+Odillon qu'Attenousse desirait entretenir quelques instants.
+
+Dix minutes apres, la porte s'ouvrit et nous fumes invites a entrer de
+nouveau. La figure de monsieur Odillon etait empreinte de tristesse,
+celle d'Attenousse etait calme et serieuse.
+
+A fumes nous aupres d'eux que la cloche de la prison se fit entendre.
+J'ecoutai en fremissant: helas! c'etaient des glas qui invitaient les
+ames charitables a unir leurs prieres a celles du pretre qui allait
+offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'ame de celui qui devait
+mourir. En effet, quelques instants apres, revetu de sacerdotaux, il
+commencait une Messe de Requiem et sa voix emue s'arretait de temps en
+temps pour dominer son emotion pendant que les sanglots des assistants
+troublaient seuls le silence.
+
+Au moment de la communion, le pretre voulu adresser quelques paroles,
+mais il ne put le faire que difficilement a travers ses sanglots.
+
+Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par excellence a
+ete mis a mon injustement, faites-lui donc genereusement le sacrifice
+de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, pour sauver les
+coupables. Voici mon frere, le pain des forts qui va vous soutenir dans
+le moment ou Dieu va vous appeler a lui."
+
+Ce fut tout ce qu'il put dire.
+
+Attenousse recut l'eucharistie avec une ferveur angelique, lui seul
+n'etait pas emu.
+
+Apres la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement de
+l'Extreme-Onction.
+
+Et le sursis n'arrivait pas.
+
+A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'etait le bourreau
+qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon pretre regarda a sa
+montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris de suite que
+tout espoir etait perdu.
+
+En trebuchant, je reussis a me jeter une derniere fois au cou de mon
+malheureux ami. Dans l'etat d'extreme souffrance ou j'etais, je ne pus
+que distinguer ces quelques paroles: "Pere Helika, je te confie ma
+vieille mere, ma pauvre femme et ma chere petite fille; sois leur
+protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au plus tot mes
+derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."
+
+Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement supporte
+par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siege dans une autre
+chambre plus loin.
+
+Peu d'instants apres, je fus tire de mon etat de torpeur par des bruits
+de pas dans le corridor. C'etait le cortege funebre qui defilait, je le
+suivis machinalement.
+
+La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'etait le dernier glas.
+
+Attenousse, les mains liees derriere le dos et la corde au cou dont le
+bourreau tenait l'autre extremite, s'avanca, d'un air calme, jusque sur
+le bord de l'echafaud.
+
+La foule etait immense, les rires et les chuchotements cesserent, le
+spectacle allait commencer. Le condamne se mit a genoux, repeta les
+prieres des agonisants apres Monsieur Odillon, puis se levant, il dit
+d'une voix ferme: "Avant que de paraitre devant Dieu, je declare de la
+maniere la plus solennelle que je suis entierement innocent du crime
+pour lequel on m'ote la vie. Je demande pardon a tous ceux a qui j'ai pu
+faire du mal sans le savoir et pardonne de tout coeur a ceux qui m'en on
+fait." Il ajouta en se tournant fierement vers la foule: "le coeur du
+guerrier sauvage est inaccessible a la peur. Son chant de mort ne sera
+pas celui de ses peres, mais celui de la religion de sa femme et de son
+enfant qu'un missionnaire leur apprit a repeter a l'enterrement de leurs
+freres." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque beaute
+il entonna son _Libera_.
+
+Je crois encore, apres quinze ans de ces evenements, entendre chacune
+de ces notes qui retentissent dans mon ame avec le glas funebre que la
+brise du matin nous apportait, du toutes les cloches de la ville.
+
+Son chant funebre termine, il se mit de nouveau a genoux, embrassa
+pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui presenta, le bonnet
+fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre. C'etait
+la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant meme, le cri "grace"
+retentit. Un officier a cheval agitant un papier debouchait au coin de
+la prison.
+
+Ce cri produisit un choc electrique. La foule se precipita vers
+l'echafaud, la corde fut coupee par vingt couteaux, mais helas!... il
+etait trop tard... les vertebres avaient ete disloquees et la mort, par
+consequent, instantanee!!!!......
+
+La justice des hommes comme on le dit generalement etait
+satisfaite...........
+
+Des medecins furent appeles en toute hate. Ce que l'art put tenter fut
+vainement employe pour lui rendre la vie. Pendant ce temps, la foule
+anxieuse, la tete decouverte, consultait avec angoisse la figure
+des medecins pour tacher de decouvrir s'il n'y avait pas encore
+quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci declarerent qu'il etait bien mort,
+que tout etait fini, toutes les poitrines se souleverent, il y eut un
+long murmure de pitie et bien des yeux laisserent couler des larmes.
+
+Cependant au milieu du silence general, Anakoui s'approcha de Monsieur
+Odillon et designant du doigt quatre hommes a figure imbecile, "voici,
+lui dit-il, quatre des jures qui ont condamne a mort mon malheureux
+frere. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont pas acquitte quand des
+temoins ont declare avoir entendu les trois scelerats concerter leur
+plan d'accusation contre lui, les avoir vu de plus essayer a faire
+disparaitre sur leurs habits et leurs mains des taches de sang; et
+qu'un autre du nos freres les avait vus sortir ensanglantes de la hutte
+quelque temps avant qu'Attenousse y soit entre."
+
+Monsieur Odillon, qui avait assiste au proces et qui l'avait suivi
+dans tous ses details, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la
+suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment
+il se faisait qu'ils eussent trouve Attenousse coupable de meurtre quand
+le juge dans son adresse aux jures avait appuye fortement sur cette
+partie de la defense ou l'alibi se trouvait parfaitement prouve, qu'il
+s'etait de plus etendu sur la credibilite des temoins a decharge et sur
+leurs bons caracteres attestes par tous ceux qui les connaissaient. Il
+avait ajoute que des temoignages non moins irrecusables affirmaient que
+les accusateurs n'etaient rien autre que des repris de justice.
+
+Alors un des jures s'avanca et d'un air capable il dit: Faites excuse,
+monsieur le juge a dit que ces temoignages se contrecarraient les uns
+les autres.
+
+Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait
+dit; de la leur erreur.
+
+Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux mains
+avec decouragement, par votre ignorance, vous etes cause de la mort d'un
+innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous
+aviez a remplir et de la maniere dont vous l'avez fait.
+
+Apres ces mots, ils resterent atterres pendant quelque temps et des
+murmures de plus en plus menacant commencerent a s'elever dans la foule.
+Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-meme avant le proces nous
+avait assure qu'il etait certainement coupable. Le voila demandez-lui
+pourquoi il nous a mis sous cette impression?" Il designait en meme
+temps Belandre qui allongeait le cou et essayait de saisir quelques
+paroles de ce qui se disait.
+
+Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
+assiste a l'execution sortirent leurs couteaux et s'elancerent dans la
+direction que le jure avait signale. Belandre comprit l'immensite du
+danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
+poursuivi par les sauvages et la foule. Grace a l'agilite de ses jambes
+et a la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps
+entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les
+portes du palais.
+
+Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
+alla dans une autre partie du pays repandre le venin de sa langue
+empoisonnee.
+
+Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un
+fort mauvais parti aux jures.[1]
+
+
+[Note 1: N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de
+jure soit d'une date bien posterieure a celle ou les evenements qui
+sont decrits sont senses se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se
+permettre cet anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en
+consideration du motif qui le lui a fait commettre. Sans etre en aucune
+maniere contre ces deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler
+qu'elles comportent parfois de graves inconvenients et occasionnent
+souvent d'irreparables malheurs. Il suffit d'assister a une seance d'une
+de ces cours de Juge de Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un
+homme, souvent depourvu de toute education et quelquefois meme du
+plus gros bon sens s'eveille un bon matin tout etonne de recevoir une
+commission de juge de paix. Il le doit quelquefois a l'appui qu'il a
+donne a un candidat heureux. De suite le voila grand personnage, il
+devient un tyranneau de paroisse. Il y a bien assez souvent pourtant de
+graves difficultes, car a peine peut-il reussir quelquefois a signer son
+nom d'une maniere lisible. Il est oblige de se faire lire la loi par un
+voisin complaisant, sauf a l'interpreter comme il l'entendra plus tard.
+Ces decisions, pour les parties lesees sont presqu'aussi sans appel que
+celles des commissaires pour les decisions des petites causes puisque le
+malheureux plaideur a a payer, le plus souvent, une somme au dessus
+de ses moyens pour lever un _certiorari_ et obtenir justice. Nous en
+connaissons meme et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, qui ne
+voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des ressentiments
+personnels ou politiques, amene a leur tribunal. Ceux-la a coup sur sont
+invariablement condamnes. Tous les Juges de Paix ne sont sans doute pas
+de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
+la Commission de la Paix ait besoin d'etre revisee soigneusement. Les
+inconvenients qu'on rencontre dans l'institution de Jure sont plus
+grandes encore. En effet, si vous avez une cause d'une legere importance
+pour une affaire pecuniaire vous allez la confier a un avocat qui jouit
+de la plus haute consideration et dont la science et le jugement sont
+parfaitement reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort
+vous etes obliges de vous en rapporter aux jugement d'hommes prejuges
+quelquefois et, de plus, souvent denues du plus gros bon sens. Joignez
+a cela l'esprit de nationalite, les traductions imparfaites au corps de
+jure, des temoignages rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas,
+la longueur des questions et transquestions posees aux temoins et vous
+aurez une idee du verdict que peuvent rendre ces hommes fatigues et
+ennuyes par la duree des plaidoyers. De plus, il est tres rare, qu'aucun
+d'eux ne prenne des notes. Ils n'ont donc pour se guider dans leurs
+decisions que l'expose du Juge qu'ils ecoutent souvent d'une maniere
+distraite et qui n'est que le resume des temoignages contradictoires qui
+ont ete donnes, ce qui souvent ne saurait jeter une grande lumiere sur
+les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait rapporte plus haut soit
+purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat eminent, aujourd'hui
+sur le banc, qui disait avoir demande a un jure qui avait declare
+coupable un de ses clients accuse de meurtre, pourquoi il en avait agi
+ainsi: grand nombre de temoins des plus respectables avaient prouve
+l'alibi et le juge lui-meme le leur avait explique des que ces
+temoignages se trouvaient parfaitement corrobores. Le jure lui avoua
+alors franchement qu'ils avaient compris que corrobore etait synonyme de
+contrecarre. Malheureusement lorsque l'avocat recut cette declaration,
+il etait trop tard. C'est parce que nous croyons les roles des grands
+et des petits jures intervertis que nous nous permettons ces
+remarques.--Note de l'auteur.]
+
+Le lendemain, un concours immense avait envahi l'eglise des
+Trois-Rivieres pour assister au service funebre du malheureux
+Attenousse. Ce concours l'accompagna meme tete decouverte jusqu'a
+sa derniere demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la
+tristesse et de la pitie. Parfois aussi un sanglot mal etouffe se
+faisait entendre.
+
+La ceremonie terminee, un officier vint me remettre un papier couvert de
+la signature du gouverneur par lequel il m'invitait a passer chez lui.
+Il avait entendu raconter tout ce qui etait arrive depuis la veille. On
+lui avait aussi redit dans les plus minutieux details la scene aux pieds
+de l'echafaud et les declarations des jures, il en etait profondement
+affecte. Il se reprochait amerement de ne m'avoir pas donne audience la
+veille. Il s'accusait meme d'etre coupable de la mort de mon malheureux
+ami en ayant trop tarde a envoyer le sursis, mais il pensait que
+l'execution n'aurait lieu qu'a sept heures. Il m'offrit ensuite comme
+compensation une forte somme d'argent pour qu'elle fut remise a la
+famille du supplicie. Je la refusai en leur nom de la maniere la plus
+peremptoire et lui dis avec amertume en decouvrant ma poitrine, que si
+les blessures dont j'etais couvert et le sang que j'avais verse pour
+la patrie n'avaient pas meme pu me procurer une audience de quelques
+instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient servir a leur
+assurer le bien-etre et le confort materiel, puisque j'avais amasse des
+sommes considerables que je leur destinais.
+
+La dessus je pris conge de lui apres qu'il m'eut assure que par un edit
+qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.
+
+J'allai ensuite faire mes adieux a Monsieur Odillon. Il n'etait pas
+encore remis des secousses qu'il avait eprouvees. Il put cependant
+trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, et ce fut,
+avec la plus grande emotion que nous nous separames.
+
+
+
+
+
+ANGELINE.
+
+La voie qui me restait a suivre etait desormais toute tracee. Reparer
+le mal que j'avais fait, tel etait mon devoir et la determination
+que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du temoignage de ma
+conscience qui me dit que je n'ai pas forfait a mon serment.
+
+Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui etait
+venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chere, s'il etait
+possible, car a l'amour paternel que je lui portais rejoignait un
+sentiment d'incommensurable pitie.
+
+Je passai le reste de la journee a acheter des provisions en abondance
+ainsi que des etoffes et des vetements de toutes sortes. Le lendemain
+matin, accompagne de quatre hommes vigoureux que j'avais choisis et
+engages, je me dirigeai vers le Lac St. Jean ou je devais la rencontrer.
+Nous marchames pondant quatre jours et quatre nuits sans prendre que
+justement le temps necessaire pour les repas et le repos qui nous
+etaient indispensables, j'avais hate d'arriver et pourtant je redoutais
+le moment ou elle me demanderait des nouvelles d'Attenousse, car je
+savais que ce serait la premiere question que sa mere et elle me
+poseraient.
+
+La quatrieme nuit, du haut d'une eminence, par un beau clair de lune,
+je pus contempler le campement d'une partie de la tribu qui reposait
+paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumee qui s'echappait de
+chaque toit et s'elevait en ondoyant pour se perdre dans l'immensite des
+cieux.
+
+Je pressai alors ma poitrine a deux mains pour arreter les palpitations
+de mon coeur qui semblait pret a en sortir. Un des indiens qui
+m'accompagnait me designa la demeure d'Angeline. Je sentais en
+descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir sous moi. Les
+chiens de garde poussaient des hurlements inquiets et plaintifs pour
+avertir leurs maitres que des etrangers arrivaient, j'avancais toujours
+malgre la certitude ou j'etais que j'allais porter le desespoir dans cet
+interieur. Quelques sauvages sortirent pour se rendre compte de ce bruit
+insolite. Presque tous me reconnurent lorsque je passai devant eux, mais
+ils rentrerent precipitamment, croyant que c'etait plutot mon esprit qui
+venait les visiter tant ils etaient certains de ma mort et tant etait
+grande la superstition qui les dominait, malgre les lumieres que le
+christianisme leur avait donnees.
+
+Enfin, je reussis a dominer quelque peu mon emotion et me dirigeai vers
+la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens que j'avais laisses
+avant mon depart et qui avaient toujours montre pour elle un attachement
+sans bornes, etaient etendus a la porte l'oeil et l'oreille au guet,
+comme deux vigilantes sentinelles. Lorsqu'ils entendirent le bruit de
+mes pas, ils se leverent et pousserent d'affreux hurlements auxquels
+repondirent tous les autres chiens de la tribu, puis des qu'ils virent
+que nous nous avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement,
+ils s'elancerent vers nous le poil herisse, l'oeil ardent, nous montrant
+deux rangees de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous
+barrer le passage. Je me sentis touche de ce devouement si vrai et si
+desinteresse; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent ma voix.
+D'un saut, ils furent aupres de moi, vinrent me lecher les mains, firent
+mille cabrioles en avant et autour de moi, allerent japper joyeusement
+a la porte pour leur apprendre qu'un ami arrivait puis recommencaient
+leurs gambades tant leur joie etait delirante.
+
+Je n'etais plus enfin qu'a quelques pas de l'habitation, lorsque la
+porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une d'elles
+tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa poitrine.
+Toutes deux avaient ete eveillees en sursaut par le bruit inusite et
+craignaient sans doute une attaque de quelques tribus ennemies, attaques
+qui n'etaient que trop frequentes dans ces temps-la. Je les reconnus du
+premier coup d'oeil; c'etaient la mere d'Attenousse et mon Angeline.
+Mes forces voulurent m'abandonner, mais je reussis a prendre le
+dessus.--Helika, s'ecria la vieille en se reculant epouvantee pendant
+qu'Angeline s'elancant a ma rencontre venait jeter son enfant dans mes
+bras et me sauter au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon
+coeur.
+
+--Pere, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientot nous revenir?
+Elle n'osait prononcer le nom de son epoux. Je pus alors, presse de ses
+questions, me debarrasser de son etreinte et ordonner aux sauvages qui
+portaient mes effets de les deposer a la porte de la hutte et leur
+enjoignis de se retirer. Je leur avais expressement defendu de raconter
+la mort tragique d'Attenousse et je pouvais compter sur leur discretion.
+Puis prenant Angeline et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait
+les deux jours qui avaient precede mon depart, j'entrai dans la cabane
+et les assis sur mes genoux.
+
+Pendant, ce temps, la vieille mere dissequait chacun des traits de ma
+figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que j'allais
+leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.
+
+L'accablement dont mon ame etait en proie ne put leur echapper, elles
+semblerent comprendre qu'un grand malheur etait arrive, et les
+sanglots d'Angeline me tirerent de l'abime de douleurs ou j'etais
+enfonce.--"Angeline, ma bonne, ma chere enfant, lui dis-je en
+l'embrassant, ton mari etait trop parfait pour la terre, il ne pouvait
+vivre au milieu des mechants qui rodent autour de nous. Dieu a voulu
+qu'il me chargeat de te donner avec nous tous un rendez-vous dans le
+ciel, car il l'a appele a lui. Une affreuse maladie l'a saisie a son
+arrivee aux Trois-Rivieres, il un est mort entoure de tous les secours
+de la religion benissant ton nom, celui de sa mere et faisant des voeux
+pour le bonheur de son enfant. Il m'a charge de prendre soin de vous
+tous et je ne faillirai pas a l'engagement que j'ai contracte sur son
+lit de mort. Plutot m'arracher le coeur que de me separer de ton enfant
+a laquelle j'ai voue tout l'amour, que j'ai porte a la mere et que je
+ressens pour toi aujourd'hui."
+
+J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la verite,
+les yeux baisses et l'esprit encore noye dans le souvenir des scenes
+affreuses que j'avais vues se derouler depuis mon arrivee dans la ville.
+
+Quand je levai la tete, Angeline ne pleurait plus, son regard etait
+perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa paleur etait
+extreme. La mere continuait a m'examiner et malgre les efforts qu'elle
+faisait avec la stoique energie du sauvage pour dissimuler ce qu'elle
+eprouvait, je pus voir clairement qu'elle pressentait tout ce qui etait
+arrive.
+
+Je deposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, l'inondai
+de mes larmes et nous tentames, la mere et moi, tous les efforts
+possibles pour tacher du la faire revenir a elle. Elle fut longtemps,
+bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses sens. Heureusement
+qu'une idee lumineuse me frappa. Je couchai aupres d'elle la petite
+Adala et lui ayant dit tout bas que sa mere allait mourir si elle
+n'essayait pas par ses caresses de la rappeler a la connaissance. Cette
+enfant etait d'une intelligence bien superieure a son age, on eut dit
+qu'elle comprenait l'importance de ce que je lui avais dit et elle
+repeta les mots que je lui avais appris: "Maman si tu mourais que ferait
+Adala?" et elle l'embrassait a chacune de ses paroles. Ces accents naifs
+qui peuvent faire surgir la mere de la tombe a la voix de son enfant
+premier-ne eurent l'effet desire.
+
+--Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules desormais
+sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline et ne comprends
+pas encore toute la perte que tu as faite en etant privee de l'appui
+de ton pere, et des larmes abondantes inonderent ses joues. Agenouille
+aupres du lit, je suivais avec anxiete cette scene navrante; toutefois,
+j'augurai bien des larmes que versait Angeline, car il me semblait
+qu'elles devaient la sauver. Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit
+toute la verite, mais quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une
+consolation est-elle possible dans cette vallee de larmes?
+
+Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes
+evenements?.....
+
+A force de bons soins, la sante d'Angeline parut se retablir et chaque
+soir, une priere etait dite en commun dans la tribu pour le repos de
+l'ame du malheureux Attenousse.
+
+Toutefois la position n'etait guere tenable. D'un moment a l'autre, un
+mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre,
+car chacun savait ce qui s'etait passe avant et apres l'execution, et je
+craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles d'Angeline et qu'on
+lui apprit de quelle maniere Attenousse etait mort. Je me decidai donc
+un jour de fuir ces endroits a jamais nefastes, d'amener avec moi mes
+infortunees protegees, d'aller demeurer dans un lieu ignore, aupres d'un
+lac qui se trouve dans les profondeurs des bois, vis-a-vis Ste. Anne
+de la Pocatiere, autrefois Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes
+preparatifs en consequence: j'achetai un fort grand canot, engageai des
+hommes et le surlendemain, accompagnes d'une embarcation montee par
+de puissants rameurs qui devaient nous preter secours au besoin, nous
+descendimes le Saguenay et quelques jours apres nous traversions le
+fleuve.
+
+Est-il besoin de vous dire que la veille de mon depart, j'avais visite
+plusieurs de mes amis et leur avais expose le but et la raison qui me
+forcaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement, ces enfants
+de la nature, quel etait le sentiment qui guidait ma conduite, ils
+voulurent meme m'offrir des venaisons, fumees et des pelleteries dont
+j'aurais trouve un avantageux debit. Je les remerciai avec effusion pour
+ces preuves d'amitie qu'ils me donnaient, et lorsque le lendemain, je
+doublai le cap qui les separait a jamais de ma vue, je pus apercevoir
+leurs silhouettes mal effacees. Ils venaient nous dire adieu malgre
+l'heure matinale du depart, et tachaient de se mettre a l'abri des
+rochers pour que nous ne les vissions pas, tant ils semblaient
+comprendre combien il nous etait penible de nous separer d'eux. Je n'en
+ai revus que peu d'entre eux depuis que j'habite les bords du Lac a
+la Truite, ceux-la je les ai toujours recus avec bonheur parce
+qu'ils m'apportaient l'expression sincere de l'amitie que tous nous
+conservaient.
+
+Nous debarquames donc a Ste. Anne a un endroit qu'on appelle encore
+aujourd'hui le Cap Martin. L'eglise se trouvait alors a une bien faible
+distance de ce lieu, montrant son clocher d'ou trois fois par jour,
+comme c'est encore la coutume, la cloche invitait les fideles a la
+priere.
+
+Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave habitant,
+moyennant retribution, me ceda une partie de sa maison. J'y installai
+Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu se separer
+d'elles et je m'etablis leur pourvoyeur. Chaque jour, je m'evertuais a
+trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire leurs gouts, car, en
+depit de tous mes efforts, je voyais la sante d'Angeline faiblir d'un
+jour a l'autre malgre tous les soins que nous prenions d'elle. Pourtant
+elle parut se ranimer pendant quelque temps. Bien que plongee dans une
+affreuse tristesse dont je ne pouvais la tirer, j'avais reussi a lui
+faire prendre un peu d'exercice. La vieille indienne l'entourait de
+toute espece de prevenances et me secondait dans ce que j'essayais pour
+la distraire. Je lui avais dit tout ce que j'avais cache a Angeline
+et par un accord tacite, jamais allusion n'avait ete faite aux jours
+passes.
+
+Ainsi s'ecoulerent six mois non pas de bonheur, mais au moins de paix et
+de tranquillite; chacun devorant sa peine en silence.
+
+Mais un jour arriva ou, entraine par le desir incessant de chasser,
+je m'eloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque je
+revins, la desolation etait a son comble. Angeline, comme a l'ordinaire,
+avait ete faire une promenade, elle avait rencontre dans sa course
+une de ces commeres obsequieuses qui ont toujours la bouche pleine de
+nouvelles. Elle lui avait raconte dans tous ses details le supplice
+qu'un sauvage avait endure aux Trois-Rivieres. elle lui avait rapporte
+toutes les atroces calomnies qui avaient pesees sur lui et auxquelles
+elle-meme ajoutait foi. Elle tenait, disait-elle, tous ces details d'un
+sien cousin qui etait parti des Trois-Rivieres la veille de l'execution
+et qui les tenaient lui-meme de trois sauvages qui avaient vu commettre
+le meurtre pour lequel l'indien avait ete execute. Il avait ajoute de
+plus que ces trois hommes erraient dans les bois d'alentour.
+
+Ce coup devait etre le dernier qui allait frapper Angeline. Nous la
+mimes au lit le soir avec une fievre considerable et dans un etat de
+delire complet. La Providence dans ses decrets avait decide qu'elle n'en
+sortirait plus vivante.
+
+Je glisse rapidement sur ces evenements parce que je sens mon etre se
+dechirer a chacune des peripeties que j'aurais a raconter dans les
+differentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers jours de mai,
+le bon medecin de campagne vint me presser la main, qu'il m'invita a le
+reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis, a l'emotion de sa voix,
+que je n'avais plus rien a esperer des secours des hommes. Il m'annonca
+donc que mon enfant bien aimee n'avait plus que peu de jours a
+appartenir a la terre. Sa constitution, ajouta-t-il, a ete minee
+insensiblement par des causes que je ne puis comprendre; elle etait nee
+forte et vigoureuse. C'est a son temperament et a vos bons soins qu'elle
+a du de vivre jusqu'aujourd'hui. L'energie de sa volonte a pu lui faire
+surmonter bien des crises causees par un mal moral, mais cette derniere
+a ete au-dessus de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il
+en me prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un a
+ses souffrances.
+
+A cette desolante declaration je sentis mes jambes flechir sous moi
+heureusement que j'avais a ma portee un poteau auquel je pus me retenir,
+car j'allais choir. Je demeurai longtemps plonge dans l'abime de ma
+douleur. Je ne sais depuis combien de temps j'etais la lorsqu'une main
+amicale vint se poser sur mon epaule. Je fis un soubresaut, comme quand
+on est soudainement eveille au milieu d'un affreux cauchemar. C'etait le
+bon cure qui venait faire sa visite quotidienne a ma chere malade. Le
+docteur etait passe chez lui et lui avait raconte l'etat de desespoir
+dans lequel il m'avait laisse. Il comprit que toutes ces consolations
+banales qu'on prodigue quelquefois a ceux qui pleurent etaient
+superflues, aussi nous acheminames nous en silence vers la maison. Avant
+que d'y entrer, le bon pretre me fit promettre de n'y paraitre que
+lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'alteration de ma
+figure.
+
+Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline
+n'avaient plus rien qui appartint a la terre. Son regard etait tourne
+vers les cieux et de ses levres s'echappait une fervente priere. Le
+bruit de mes pas la tira de cet etat extatique. Elle me fit signe
+d'approcher, me tendit la main et me presenta son front a baiser comme
+elle avait coutume de le faire depuis mon retour.
+
+Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous exprimer
+les souffrances innombrables que j'ai eprouvees pendant les deux jours
+et deux nuits qui precederent sa mort. Berce de temps en temps entre le
+decouragement ou l'esperance, des qu'une lueur d'amelioration se
+faisait entrevoir je redoublais, s'il etait possible, mes soins et ma
+sollicitude. La mere et moi nous etions constamment a son chevet dans
+un morne silence trouble seulement par la respiration haletante de la
+mourante et le tic-tac de l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de
+l'inexorable destin nous montre a chaque seconde que nous avons fait un
+pas vers l'eternite.
+
+Les regards de la malheureuse mere, charges de tristesse rencontraient
+parfois les miens et nous baissions la tete comme si nous eussions
+craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances auxquels nos
+coeurs etaient en proie.
+
+Le soir de la troisieme journee tout parut renaitre a l'esperance l'etat
+de la malade nous semblait s'etre considerablement ameliore. Tout
+joyeux, je me livrais a l'espoir et de suite j'envoyai querir le
+medecin.
+
+Nous sommes toujours si heureux d'esperer meme lorsque tout est perdu.
+
+Il arriva en toute hate, prit le pouls de la malade, ausculta sa
+poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant signe
+de l'accompagner a la porte: "le soleil de demain, me dit-il, ne la
+trouvera pas vivante."
+
+Dans la soiree, elle recut tous ses derniers sacrements. Vers minuit,
+je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un dernier devoir a
+remplir et je resolus de le faire avec toute l'energie que j'avais mis
+autrefois a faire le mal. C'etait un pardon que je voulais obtenir, car
+je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonne la voie du crime,
+c'etait du aux prieres de mes bons parents, de mes soeurs et d'Angeline.
+
+Apres que son action de graces fut finie, je priai l'assistance de se
+retirer et prosterne, la face contre terre, je demandai pardon a mon
+enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer a elle-meme, lui
+racontai l'histoire de son enlevement et les souffrances atroces
+qu'enduraient ses parents par sa disparition.
+
+J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel qui
+doit recevoir sa sentence.
+
+--Pere, me dit-elle apres un moment de silence, viens, m'embrasser. Je
+remets entre tes mains Adala, c'est mon tresor, c'est ma vie que je le
+confie.
+
+Telles furent les dernieres paroles que j'entendis de sa bouche
+angelique.
+
+Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante
+devenait de plus en plus oppressee, ses levres seules remuaient pour
+repondre aux prieres des agonisants. Ses mains etaient jointes et ses
+yeux tournes vers le ciel. Un instant apres que nous eumes fini de
+prier, une legere teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y Vais,"
+prononca-t-elle comme si elle se fut adressee a quelqu'etre surnaturel
+et ce fut tout!!!.......................................
+
+En ce moment, Adala s'eveilla en souriant et demanda sa mere, elle
+tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Helas sa pauvre
+mere n'etait plus qu'un cadavre!
+
+Deux jours apres, Angeline fut deposee dans sa derniere demeure ou elle
+dort encore aujourd'hui sous un gazon emaille de fleurs sauvages en
+attendant le jour ou nous nous reunirons. Une pauvre croix de pierre sur
+laquelle est grave son nom, avertit le passant indifferent qui foule les
+tombes du cimetiere, qu'elle repose la.
+
+Quand la ceremonie funebre fut terminee, je pris Adala dans mes bras, la
+pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh non, mon Adala,
+tu ne resteras pas orpheline, car desormais tu seras ma seule richesse,
+mon seul bonheur."
+
+
+
+
+
+TROIS TRAPPEURS.--UNE VIEILLE CONNAISSANCE.
+
+J'avais adopte l'enfant comme la mienne et la grand'mere qui demeurait
+avec moi en prenait un soin tout particulier.
+
+L'interet de mon argent fournissait amplement aux besoins de la famille,
+et nous vivions heureux.
+
+Je passai tout l'ete aupres de mes protegees, mais les premieres bordees
+de neige firent renaitre en moi un desir irrepressible de la chasse dans
+les endroits ou ma vie s'etait en partie ecoulee.
+
+Adala avait, pendant ce temps, supporte les maladies auxquelles les
+enfants de son age sont sujets; grace aux bons soins du medecin et de
+ceux que nous lui prodiguames, elle etait revenue a la sante.
+
+J'avais concu des soupcons sur le caractere de la femme qui avait
+raconte a Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-la,
+dans toutes ces informations, une malveillance dictee par une
+intelligence plus forte que ne possedait la femme en question. Je fus
+aussi frappe de cette histoire du cousin qui l'avait mis parfaitement au
+fait d'une circonstance intime de notre vie.
+
+Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, apres avoir
+rode longtemps dans les bois, etaient disparus subitement et sans qu'on
+sut quel cote ils avaient pris: de la, grande inquietude parmi mes
+voisina, car ils s'etaient livres a des vols, a des rapines, ils avaient
+meme commis des actes d'outrages les plus criminels qui avaient attire
+contre eux un juste sentiment d'indignation. Ces derniers actes
+mettaient le comble a leur sceleratesse. Dernierement encore, ils
+etaient entres dans la demeure d'un brave citoyen alors absent et la
+femme ne put etre a l'abri de leurs violences qu'en les menacant de mon
+nom, car on savait dans la paroisse que j'etais un ancien chef sauvage.
+En m'entendant nommer celui qui paraissait les conduire, avait
+tressailli de surprise. Il avait pris des informations detaillees sur
+ma figure, l'endroit d'ou je venais et le personnel de la maison que
+j'occupais; puis, sur les reponses de la femme, ils avaient echange
+entre eux quelques paroles precipitees et avaient deserte sans ajouter
+rien de plus. La terreur qu'ils inspiraient etait devenue universelle.
+Une battue generale avait ete faite dans toutes les montagnes et les
+forets d'alentour sans aucun resultat.
+
+Ce qui jusqu'alors n'avait ete que soupcon pour moi devint certitude;
+plus moyen d'en douter, c'etait Paulo et ses complices. Paulo
+connaissait mon lieu de retraite, peut-etre savait-il aussi que je
+m'etais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il a exercer contre
+l'enfant d'Angeline la meme vengeance que j'avais tiree de sa grand'mere
+de son refus de m'epouser.
+
+Ne pouvant tenir plus longtemps a cet etat d'anxiete, qui soulevait
+d'avantage mon desir de gagner les bois pour me mettre a leur recherche,
+tout en chassant, je partis un bon jour apres avoir mis Adala et sa
+grand'mere hors des atteintes d'un coup de main par lequel on aurait
+tente quelque chose contre elles.
+
+Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au milieu de
+mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se derouler les plus douloureux
+evenements de ma vie et j'y retrouvais a chaque pas, aupres de leurs
+demeures, des souvenirs de mon enfance, de ma jeunesse, mais par-dessus
+tout de mes parents sans compter de cuisants remords. Il me semblait que
+seul encore, assis aux pieds des grands arbres ou j'entendrais la voix
+toute-puissante de Dieu, je sentirais un peu de calme renaitre en mon
+ame.
+
+Dans le recueillement des forets on retrouve, au milieu de la privation
+de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils etaient pour moi
+si remplis de charmes que j'esperais les revoir encore dans le silence
+profond et l'isolement. La j'y reverrais mon pere conduisant peniblement
+sa charrue, mais tout joyeux a l'idee que c'etaient autant de sueurs
+epargnees au front de son enfant. J'y reverrais encore ma vieille et
+sainte mere travaillant pour moi et mes cheres jeunes soeurs s'ingeniant
+a trouver ce qu'elles pouvaient faire pour me prouver leur amour et leur
+desir de m'etre agreables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile
+fortune se deteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons
+domestiques, les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y
+avait pas meme jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma
+memoire, qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes
+mais a jamais superflus. Ne pouvant resister a ce desir bien legitime de
+revoir encore quelques instants du passe, je resolus d'aller faire une
+excursion de quelques semaines aupres du Lac a la Truite. et j'esperais
+aussi retrouver les traces des trois brigands.
+
+Deux jours apres mon depart, j'etais sur les bords de la riviere St.
+Jean qui coule sur les limites: du Canada et des Etats-Unis.
+
+Je n'avais pas encore rencontre une seule figure humaine, mais j'avais
+constate des pistes differentes, les unes, sans aucun doute, appartenant
+a des chasseurs blancs et les autres a des indiens, tel qu'il etait
+facile de les reconnaitre aux moyens que prenaient les uns d'en cacher
+les vestiges et les autres a l'empreinte plus franche et par consequent
+plus ferme sur la terre boueuse.
+
+Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une piece de venaison
+pour mon souper, je faisais un retour sur le passe et remontant le cours
+de ma vie criminelle, je sentais le desespoir me gagner en songeant a
+tout le mal que j'avais fait et aux moyens de le reparer.
+
+Mes pensees me reporterent naturellement vers la soiree ou l'ame
+gangrenee par l'idee d'une vengeance diabolique, j'avais partage mon
+repas avec Paulo et l'avais associe a mes projets criminels.
+
+J'etais absorbe dans ces idees lorsque les plaintes de mes chiens me
+tirerent de ma reverie. Les pauvres betes n'avaient presque pas pris de
+nourriture depuis mon depart de Ste. Anne. Je detachai, les pieces de
+venaison qui etaient a la broche, et les leur abandonnai de grand coeur;
+je me sentais incapable de manger.
+
+Pendant que mes chiens devoraient leur repas j'eteignis soigneusement
+mon feu, j'en fis disparaitre les traces, comme c'est la coutume de ceux
+qui veulent cacher leurs campements.
+
+Toutes ces precautions prises, je me replongeai de nouveau; dans mes
+reflexions. Un bruit de voix me reveilla en sursaut et me fit sortir de
+cet etat de somnolence.
+
+J'avais choisi pour gite une clairiere qui dominait la foret. Des arbres
+vigoureux environnaient le plateau ou j'avais fait cuire le repas
+qui n'avait servi qu'a mes chiens, les rochers qui le surplombaient
+laissaient des anfractuosites caverneuses, dans l'une desquelles je
+m'etais tapi pour la nuit.
+
+Mes chiens etaient parfaitement dresses, aussi lorsqu'ils voulurent
+elever la voix pour m'avertir de l'approche d'etrangers, je leur imposai
+silence et ils se coucherent a mes pieds sans plus bouger que s'ils
+eussent ete morts.
+
+De ma cachette j'apercus une flamme vive s'elever au meme endroit ou
+j'avais eteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais du lieu que
+j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrives, eussent-ils ete
+ceux de l'ennemi la plus ruse.
+
+Quand la flamme commenca a eclairer leur bucher, je vis avec surprise
+trois grands gaillards, equipes et vetus comme l'etaient les trappeurs
+canadiens de ce temps-la. Ils etaient jeunes, forts et vigoureux. L'un
+surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef,
+etait d'une taille et de membrure a pouvoir lutter contre un lion. Un
+autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs n'avait pas meme
+besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaitre aisement par ses
+_sandedious_ et ses _cadedis_ pour un enfant des bords de la Garonne.
+
+Le troisieme, egalement bien decoupe, avait une certaine empreinte
+de melancolie. Ses vetements a celui-la, etaient d'une recherche
+pretentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le
+sourire, si toutefois on se trouvait hors de la porte de son oeil ferme
+et de son bras robuste.
+
+Pendant que le repas cuisait, j'ecoutai leur conversation, ils en
+etaient aux faceties:
+
+--Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras
+jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que
+le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a ete pris dans cet
+endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas
+etre a une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous
+mettions a table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de
+perfectionner ton education, de te faire le recit de toute ma vie: Mon
+pere etait un grand industriel; chaque annee nous avions a confectionner
+des articles d'art et de necessite qui trouvaient toujours un prompt
+debit. Mon frere aine lui etait un _saigneur_, son cadet etait marchand;
+pour moi j'etais dans le commerce des perles.
+
+Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu a une famille troussee.
+
+L'autre l'ecoutait avec etonnement ouvrant la bouche et les yeux d'une
+facon demesuree.
+
+Cadedis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens de vivre
+je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui vrai dans
+tous ses details car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien
+rares.
+
+Un franc eclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura un
+instant deconcerte.
+
+--Des le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens detache sa langue
+du crochet de la verite, on peut etre sur qu'a force de repeter des
+balourdises, il finit par les croire. Puisque ton pere etait un
+industriel que ne t'a-t-il interesse dans son commerce?
+
+--Faites excuse, mon pere confectionnait des sabots et le commerce
+n'etait pas assez etendu pour qu'il eut besoin d'un associe!
+
+--Ton frere qui etait seigneur aurait pu t'etablir sur une de ses
+terres?
+
+--Quand je vous dis que mon frere etait _saigneur_, c'est qu'il saignait
+les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. Il n'a jamais
+possede de terre plus que j'en ai sous la main!
+
+--Et ton frere le marchand ne pouvait-il pas te donner une place dans
+son etablissement et ton industrie dans le commerce des perles ne
+t'assurait-elle pas un belle existence?
+
+--Oh! pour ca quant a mon frere le marchand, il etait en societe avec la
+grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite biere le dimanche,
+a la porte de l'eglise; pour moi j'enfilais des grains du verre que je
+vendais pour des colliers de perles. Nos trois industries reunies ne
+rapportaient pas cinq francs chaque semaine pour faire bouillir la
+marmite. Voila ce qui fait que le bonhomme, que nous appelions papa, a
+leve le pied un bon matin pour aller rejoindre, disait-il, la mere que
+nous n'avons jamais connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait
+bien que je changeasse de pays.
+
+Le rire qui suivit cette declaration ebouriffante fut
+presqu'inextinguible de la part de deux auditeurs, mais, sans se
+deconcerter davantage, l'interlocuteur continua:
+
+--Trou de l'air, c'est tout d'meme un fort beau pays que celui que
+j'ai laisse la _ousque_ l'eau que vous buvez ici est du vin dans nos
+rivieres, meme que chaque matin le soleil trouve cinq ou six gaillards
+qui ronflent a reveiller les morts rien que pour s'etre assis sur ses
+bords.
+
+Ces dernieres reflexions augmenterent encore l'hilarite des deux autres.
+
+Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant a l'homme a
+l'air melancolique, depuis six mois que nous chassons ensemble et que
+tu me promets de me faire connaitre ton histoire pourquoi ne nous la
+dirais-tu pas aujourd'hui?
+
+Helas! repondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne sera
+pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas de me
+donner ce nom puisque la terre ou j'ai vu le jour se trouve dans la
+Normandie. Mon pere etait autrefois un riche fermier. Il avait acquis de
+grandes proprietes mais non content, de la jouissance de nos biens,
+il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre do noblesse au nom
+respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant quelques annees, il
+fit de folles depenses qui nous amenerent dans un etat, de gene
+considerable. Pour completer toutes ses sottises, il acheta un chateau
+en ruines qu'on appelait la Cocombiere, il acheva d'eparpiller le peu
+qui nous restait pour te rendre presqu'habitable. Je ne sais quel
+mauvais drole lui avait fait croire que par cette acquisition il
+devenait baron; aussi ne l'appelait-on plus si on ne voulait pas
+l'offenser, que le Baron de la Cocombiere.
+
+Je passe brievement sur les details des toilettes extravagantes qu'il
+faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risees et des huees
+des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui, accoutre d'une
+maniere aussi ridicule qu'il l'etait lui-meme, nous entendions les
+gamins s'ecrier: Voila Monsieur Concombre et son Cornichon qui passent.
+Nous recevions ces insultes avec un dedain superbe et sans sourciller.
+Pour ma part j'aurais tordu le cou a un de ces droles, si mon pere, se
+renfrognant dans sa dignite, ne m'en eut empeche en m'expliquant qu'il
+serait malseant pour moi et indigne du sang qui coulait dans nos veines
+de toucher a l'un de ces _vilains_.
+
+C'est avec ce genre d'education que j'atteignis mes vingt ans. Nos
+ressources pecuniaires etaient completement epuisees et je songeais a
+chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin mon pere arriva
+dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils, me dit-il, il va
+falloir endosser tes plus beaux habits et aller demander en mariage la
+fille du Marquis de Montreuil dont la domaine avoisine le notre. Je
+vais moi-meme presider a ta toilette et voir a ce que le laquais qui
+t'accompagnera soit en grande tenue.
+
+Les ordres de mon pere etaient pour moi sans appel. Une heure donc
+apres, coiffe d'un chapeau a plumes, habit galonne en rouge bleu et vert
+sur toutes les coutures, bottes a l'ecuyere toutes rapiecees, j'etais
+installe sur une rosse, pendant que le laquais espece de jocrisse, qui
+devait me suivre a distance et enharnache d'une maniere aussi ridicule,
+avait en fourche un ane dont la maigreur l'avait oblige a mettre une
+demi-botte de foin pour se proteger des foulures. Ce foin d'ailleurs
+devait lui servir de selle.
+
+Ce fut dans cet etat que je me presentai au chateau du Marquis, vieux
+noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien recu et avant que je lui
+declarasse le but de ma visite, le marquis m'invita a entrer au salon ou
+sa fille, charmante personne bien elevee, executait un air de musique.
+Rougissant comme une pivoine j'entendis lire la pancarte que j'avais
+donnee sur laquelle etaient ecrits d'une maniere illisible mes noms,
+titres et qualites. Pendant cette longue enumeration que mon pere avait
+lui-meme griffonnee je voyais la jeune fille se tordre en tous sens pour
+s'empecher d'eclater. Cependant elle put se dominer et me montrant un
+fauteuil elle m'invita a m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais
+croyant qu'il etait incivil de l'occuper tout entier je m'appuyai
+simplement sur un des bords. Malheureusement, h'avais mal calcule les
+lois de l'equilibre, le fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je
+fis pour me retenir, je renversai une table chargee de pots de fleur
+dont la terre et l'eau vinrent me couvrir entierement la figure. Jamais
+de ma vie je n'ai entendu pareils eclats de rire. Je jugeai a propos
+de tenter un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes
+salutations de reculons et mes excuses les plus sinceres, j'allai poser
+le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couche a peu de
+distance.
+
+Le caniche poussa des cris affreux, je le pris precieusement dans mes
+bras et le caressai pour tacher de le consoler, le croiriez-vous la
+vilaine bete laissa _couler de l'eau_ qui m'humecta. La chaleur que
+me procura ce _bain improvise_ me fit perdre completement la tete, il
+m'echappa des mains et tomba lourdement par terre.
+
+De la redoublement de cris du chien, redoublement aussi d'eclats de rire
+de l'assistance.
+
+Tout confus, je saisis mon chapeau a plumes que j'avais depose sur le
+plancher a cote de mon siege, tel que le ceremonial de mon pere me
+l'avait ordonne, et je me retirai de reculons, saluant a droite et a
+gauche les valets et les cuisinieres que je prenais pour le marquis et
+sa demoiselle qui s'etaient esquives sans doute pour pour rire plus a
+leur aise.
+
+Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, je m'y
+dirigeai avec precipitation.
+
+En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'etre incivil,
+je heurtai violemment une grosse fermiere qui entrait. Elle portait sur
+sa tete un vase rempli de creme. Je ne sais comment la chose se fit,
+mais la fermiere dont j'avais barre les jambes tomba sur moi et le pot
+de creme m'inonda la figure. Certes ce n'etait pas un petit poids je
+vous prie de le croire, que celui de la fermiere et lorsque je fus
+debarrasse de sa masse, grace aux valets qui nous relevaient en
+etouffant de rire, j'enfourchai ma monture que mon laquais tenait a
+grand'peine.
+
+Je piquai des deux eperons les flancs de la rosse, elle partit a la
+course mais ce fut pour gagner l'etable ou il lui restait, sans doute un
+peu de picotin. En y entrant, malgre tous mes efforts pour l'arreter,
+naturellement je fus desarconne. J'etais tombe a la porte de l'ecurie
+et lorsqu'on me ramena ma bete et les valets n'avaient pas encore fini
+d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui couvraient, la
+partie de mes habits sur laquelle j'etais tombe.
+
+Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'a force d'etre pousse, battu par
+les valets et enfin grace a une corde que mon laquais lui passa au cou
+pour la faire remorquer par son ane, que l'infame Rossinante se decida a
+se mettre en marche. Je m'eloignai de ces endroits accompagne d'eclats
+de rire que je n'oublierai jamais de ma vie.
+
+Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitie du foin
+qui lui avait servi de selle pour s'empecher de faire chorus avec la
+valetaille du chateau, tandis que son ane poussait des braiments comme
+contre-basse.
+
+En entendant raconter cette belle equipee, mon pere en fit une maladie
+qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Apres sa mort, tous nos
+biens furent vendus, et je m'eveillai un bon matin n'ayant pour tout
+partage que le chemin du roi.
+
+J'ai oublie de vous dire que ma mere etait morte depuis un grand nombre
+d'annees.
+
+J'etais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il
+leur montra sa carabine) que mon pere m'avait donnee dans des jours
+meilleurs.
+
+Voila pourquoi je me suis embarque sur un batiment qui faisait voile
+pour le Canada et me suis fait trappeur.
+
+Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire reussit a m'arracher
+un rire que je n'avais pas connu depuis bien des annees.
+
+Pour les deux autres qui l'avaient ecoute avec un grand serieux jusqu'a
+ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur hilarite etait
+grande.
+
+Lorsqu'ils se furent calmes, Baptiste s'ecria:
+
+--Sacrement de penitence, c'etait son juron favori, je veux que la
+corde qui servira tot ou tard a pendre les trois coquins que nous avons
+rencontres aujourd'hui m'etrangle si je crois un seul mot de ce que vous
+venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement avouer que comme moi
+vous etes pousses comme des champignons, remettant votre appetit au
+lendemain quand vous n'aviez rien a manger la veille. Pour moi qui me
+connais en homme, je vous sais deux vigoureux gaillards, honnetes et
+determines. La franchement donnons-nous la main, ce sera entre nous a la
+vie et a la mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse
+sont du meme niveau et sans frime apres que nous aurons soupe, je vous
+raconterai la mienne.
+
+Ils echangerent ensemble de cordiales poignees de mains et le silence ne
+fut bientot trouble que par le petillement du feu et le bruit de leurs
+machoires.
+
+Les appetits satisfaits, Baptiste commenca sa narration: Son enfance
+avait ete miserable comme celle de presque tous les enfants trouves.
+Abandonne sur le bord du chemin, il avait ete recueilli par une espece
+de megere qui l'avait eleve dans un but de speculations Elle parcourait
+les villes et les villages, exploitant la pitie des personnes
+charitables par l'etat de maigreur et de denument dans lequel elle le
+maintenait en le privant de nourriture et en vendant les hardes
+qu'on lui donnait pour en employer l'argent a acheter des liqueurs
+spiritueuses dont elle se gorgeait.
+
+Lorsqu'il eut atteint l'age de sept ans, il avait deserte pour echapper
+a ses mauvais traitements et etait venu rejoindre un campement de
+sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant partie de la tribu
+ou j'etais chef, et au milieu de laquelle il avait passe une dizaine
+d'annees. La guerre etant survenue, il s'etait engage comme volontaire
+dans le corps expeditionnaire du Commandant Ramsay qui partait pour
+l'Acadie.
+
+Les ennemis du sol une fois repousses, il s'etait embarque a bord d'une
+corvette francaise ayant nom _La Brise_. Pris comme corsaire et vendu en
+qualite d'esclave, en meme temps que son chef sauvage qui commandait sur
+le meme vaisseau a cinquante volontaires de sa nation, il etait parvenu
+a s'echapper apres des dangers sans nombre.
+
+Il avait depuis sillonne les mers en tous sens et etait revenu se faire
+trappeur avec le dessein bien arrete de revoir ses anciens amis.
+Comme il etait certain que le chef devrait etre mort dans les fers de
+l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il desirait surtout
+rencontrer la fille de ce meme chef qui avait ete une Providence pour
+lui avant son depart et la proteger dans le cas ou elle serait dans la
+necessite, en reconnaissance de ce qu'elle avait fait.
+
+On peut imaginer avec quel interet mele de surprise j'ecoutai cette
+histoire. Elle etait d'ailleurs de nature a m'interesser a plus d'un
+titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double plaisir a
+revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'annees et que c'etait
+le meme qui enfant, etait, venu nous demander asile. En l'absence de
+Paulo, il etait le commensal le plus assidu de ma cabane.
+
+Angeline lui avait voue une amitie toute fraternelle. Elle lui
+avait meme donne des lecons de lecture et d'ecriture qui avaient
+considerablement developpe son intelligence deja remarquable. Aussi le
+pauvre orphelin, peu habitue aux bons procedes, la traitait-il avec une
+deference et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut que peu d'annees
+de plus que lui. C'etait elle, la chere ange, qui l'avait engage a
+prendre du service a bord de _La Brise_ pour me porter secours au
+besoin. Ces derniers details, je les ignorais entierement.
+
+J'etais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien que j'eusse
+la certitude que je ne m'etais pas trompe sur les scelerats qui avaient
+commis les actes de brigandage a Ste. Anne, j'allais cependant eclaircir
+tous mes soupcons, car Baptiste connaissait parfaitement Paulo; aussi
+m'empressai-je de sortir de ma cachette.
+
+Malgre le peu de bruit que je fis, l'oreille exercee des trappeurs les
+avertit de l'approche d'un etranger. Croyant a une attaque subite, il
+disparurent derriere les arbres et je vis briller a la lueur du feu les
+canons de trois carabines. J'elevai la voix et continuai a avancer en
+disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et vigoureux comme
+vous l'etes auriez peur d'un compagnon chasseur? Je m'approchai
+completement desarme jusqu'aupres du feu.
+
+A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte,
+l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un etonnement indicible.
+D'un saut, il fut aupres de moi, m'embrassa les mains, fit mille
+contorsions, mille gambades, tant etait delirante la joie qu'il
+eprouvait de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec
+une surprise et un ebahissement non moins grand. Sans nul doute, ils
+crurent que leur chef devenait fou a lier.
+
+Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donne
+quelques explications, il me fallut repondre aux pressantes questions
+de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort et celui
+d'Angeline.
+
+Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon evasion et les derniers
+moments d'Angeline et d'Attenousse aussi brievement que possible.
+
+On ne saurait voir une douleur plus reelle et des larmes plus sinceres
+que celles qu'il versa en entendant ce recit. Sa rage contre Paulo etait
+indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant a chaque instant, moi
+qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma carabine. Ah! si
+j'avais su, si j'avais su... mais les miserables ne perdent rien pour
+attendre".
+
+Attenousse avait ete pour lui un ami et un protecteur.
+
+Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre les
+trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre parce qu'ils
+parlaient dans en langue iroquoise a laquelle ceux-ci etaient etrangers.
+
+Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient,
+il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlevement; mais que
+l'entreprise qu'ils se proposaient devait etre entouree de grands
+perils, car c'est a qui des trois ne l'executerait pas. Apres avoir
+longtemps delibere il fut facile a Baptiste de conclure, par les mots
+qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases decousues
+qu'ils etaient decides de mettre leur projet a execution le plus tot
+possible. Ils etaient pousses par l'espoir d'une rancon que le chef
+paierait pour delivrer son enfant d'adoption.
+
+On peut concevoir l'impression que me fit cette revelation. C'etait a
+n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; peut-etre meme
+etaient-ils deja en marche. Ils avaient neanmoins compte sans leur
+hote et, malheureusement pour eux, la partie etait trop forte, ils ne
+devaient pas en recueillir le gain.
+
+Nous concertames nos plans de defense, Baptiste et ses deux amis
+devaient surveiller toutes les demarches des brigands et m'avertir quand
+ils les verraient tenter quelque chose de suspect. La surveillance de
+Baptiste meritait consideration surtout, lorsqu'il etait guide par la
+reconnaissance comme dans cette occasion; ses compagnons par amitie pour
+lui s'etaient lies de tout coeur a moi et me juraient fidelite. Ils
+etaient guides par l'esprit des aventures d'abord, puis par le courage
+que met tout honnete homme a prevenir un crime, et en prevenir ceux qui
+devaient en etre les auteurs. C'etait pour eux un stimulant plus que
+suffisant.
+
+Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma demeure bien
+decide a verser jusqu'a la derniere goutte de mon sang pour defendre mes
+protegees.
+
+En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'etais sur
+les traces de ceux qui avaient jete la consternation parmi eux. Je leur
+fis connaitre la tentative qu'ils devaient faire pour enlever Adala. Il
+n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; tous s'offrirent
+de me preter main forte et nous nous separames apres avoir convenu de
+faire bonne garde et de donner l'eveil dans le cas ou un des trois
+miserables serait apercu rodant dans les environs.
+
+Quinze jours se passerent dans une parfaite tranquillite et sans que
+j'eusse de renseignements sur mes nouveaux allies. Je connaissais trop
+la perspicacite et le devouement de Baptiste pour douter un instant
+qu'il ne remplit scrupuleusement le role important que je lui avais
+confie.
+
+Cependant ce calme apparent etait bien loin de me faire prendre le
+change. J'etais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas voir
+dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus tard, aussi
+avais-je pris mes precautions en consequence.
+
+Enfin le soir de la vingtieme journee, j'etais assis sur le seuil de
+la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'etait le
+signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai a la vieille
+de fermer les contrevents, de barricader les portes et de n'ouvrir qu'a
+ma voix; puis je me dirigeai precipitamment vers l'endroit d'ou etait
+parti le cri. Je ne m'etais pas trompe, ce signal venait d'un des
+compagnons de Baptiste. C'etait le gascon qu'il m'expediait. II
+m'informa que les trois bandits s'etaient occupes de chasse et de peche,
+ils avaient, fume les viandes et les poissons comme s'ils se fussent
+prepares a un long voyage. Ils avaient de plus confectionne un leger
+canot d'ecorce sur la riviere St. Jean avaient depose des provisions
+de distance en distance en descendant vers le village de Ste. Anne.
+Baptiste me faisait dire de plus qu'ils avaient prepare une hotte dont
+la destination etait evidente, il etait d'opinion que cette nuit meme,
+ils frapperaient le coup decisif; puisqu'ils n'etaient qu'a deux lieues
+a peine des habitations. Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant
+qu'eux-memes ne seraient pas loin.
+
+Je fis prevenir six des hommes les plus determines et intelligents
+de mon voisinage et les disposai de maniere que leur presence fut
+parfaitement dissimulee. D'apres mes instructions, ils ne devaient tirer
+qu'au premier commandement.
+
+J'oubliai par malheur de faire la meme recommandation au gascon eloigne
+d'environ trois cents verges de la maison ou je m'etais embusque.
+
+
+
+
+
+TENTATIVE ET ATTAQUE.
+
+Une nuit des plus sombres enveloppa bientot la demeure et tous les
+alentours. Un silence parfait regnait dans toute la campagne. Le temps
+etait a l'orage; parfois un eclair illuminait la nue et venait en
+serpentant se perdre dans un endroit desert: Le tonnerre grondait dans
+le lointain et ses roulements nous arrivaient comme les detonations de
+meches de canons.
+
+Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle eut ete
+brisee sous les pas d'un homme retentit a mon oreille.
+
+Deux carabines bien chargees etaient aupres de moi; j'en saisis une et
+me tins pret a tout evenement. Je m'assurai aussi que mon couteau jouait
+parfaitement dans sa gaine.
+
+Mon oeil bien qu'exerce a l'obscurite dans les chasses a l'affut que
+je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les tenebres qui
+m'environnaient.
+
+Heureusement qu'un eclair brilla un instant. Il disparut tres vite, mais
+neanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe d'arbrisseaux qui
+se trouvait a trois arpents a peu pres de la maison et qui n'y etait
+certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection des lieux.
+
+Dix minutes apres, un nouvel eclair apparut au firmament.
+
+J'avais toujours l'oeil fixe vers l'endroit ou je venais de voir
+le buisson. Pendant ce laps de temps, il s'etait considerablement
+rapproche. Il ne devait pas etre a plus de vingt pieds du gascon.
+
+Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait pas
+qu'il y avait embuche et que l'ennemi s'avancait. En meme temps, son
+chien qu'il ne retenait qu'avec peine reussit a s'echapper et s'elanca
+dans la direction du buisson en poussant d'affreux hurlements.
+
+A peine y fut-il arrive que ses furieux aboiements se changerent en cris
+plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps. En deux
+bonds, il fut a l'endroit ou les bandits abrites par le buisson
+s'avancaient vers ma demeure. Un detonation se fit entendre, un
+blaspheme affreux y repondit et le craquement de branches qu'on ne
+cherchait plus a dissimuler nous avertit que quelqu'un s'echappait.
+
+Pendant ce temps le francais faisait un bruit d'enfer. Les _sandedious_
+les _cadedis_, je te tiens _couquin_, etaient montes au plus fort
+diapason.
+
+Des torches que nous avions preparees furent allumees et nous
+accourumes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'ame, la balle lui avait
+traverse le coeur. Le blaspheme avait ete son dernier adieu a la terre.
+
+Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang par une
+large blessure a la poitrine il se mit a l'embrasser pleurant et lui
+prodiguant les epithetes les plus tendres tandis que les _couchons_, les
+_voleurs_, les _canailles_, lui sortaient de la bouche par torrents a
+l'adresse de l'homme mort.
+
+Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois.
+Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.
+
+Le cadavre du brigand fut identifie par les chasseurs comme celui d'un
+des compagnons de Paulo. Sa figure etait hideuse. Une hotte qui devait
+servir a transporter Adala etait aupres de lui.
+
+Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble a la terreur des
+habitants. Eveilles par nos coupa de feu tous etaient accourus pour nous
+secourir; les uns armes du haches, les autres de fourches, etc.,
+etc., tant on craignait que nous eussions affaire a une bande plus
+considerable. On n'avait laisse aux maisons que le nombre d'hommes
+necessaires en cas d'attaque.
+
+Nous decidames de suite de faire une nouvelle battue. Au point du jour
+le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour fouiller avec
+le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous esperions qu'un des
+malfaiteurs, peut-etre tous les deux, auraient pu etre atteints par les
+balles et auraient ete dans l'impossibilite de fuir bien loin.
+
+Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle etait chaque
+jour agrandi ne put nous faire decouvrir d'autre trace qu'une ou deux
+gouttes de sang dans un fourre ou bien probablement Paulo et compagnie
+s'etaient arretes.
+
+Ces demarches infructueuses mettaient Baptiste au desespoir a cause
+de l'interet extraordinaire qu'il portait a l'enfant d'Angeline et
+d'Attenousse.
+
+Le gascon de son cote etait inconsolable de la perte de son chien: il
+n'en parlait qu'en jurant comme un paien. Il aurait voulu etre le diable
+en personne pour faire griller le _couquin_, tant il redoutait la
+reconnaissance de sa Majeste Fourchue en faveur d'un miserable qui
+l'avait toujours si bien servi de son vivant.
+
+Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce qu'il etait
+ne un vendredi et sous une mauvaise etoile.
+
+Cependant j'etais devore d'inquietude. Je connaissait trop bien la
+sceleratesse de Paulo, son caractere haineux et vindicatif pour ne pas
+etre assure que tot ou tard, il tenterait une revanche eclatante.
+
+Je n'osais donc plus m'eloigner de la maison et laisser Adala d'un seul
+pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalieres. Si je
+sortais en voiture, je la faisais asseoir a cote de moi; La nuit, son
+petit lit etait place tout pres du mien. Je passais des heures entieres
+a la regarder dormir essayant a deviner, chacune de ses pensees. Quand
+je voyais ses levres roses s'agiter et laisser echapper un sourire, je
+me demandais si elle ne causait en songe avec sa mere ou avec les anges
+ses petits freres. J'ajustais ses couvertures de crainte qu'elle ne prit
+du froid et doucement bien doucement, j'embrassais son couvre-pieds pour
+ne pas l'eveiller par le contact de ma bouche.
+
+Elle avait a peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle rapidite
+son intelligence se developpait. Tous ceux qui la connaissaient etaient
+aussi surpris de son etonnante precocite. Sa grand'mere et une bonne
+vigoureuse servante que j'avais engagee, l'aimaient presqu'autant que
+moi.
+
+L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillite. On n'avait
+pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et les rapines
+avaient cesse.
+
+Tout le monde se felicitait de l'idee qu'ils etaient pour toujours
+disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi a cette croyance
+devenue generale.
+
+Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien
+dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'etais certain qu'ils
+surveillaient notre homme de pres et feraient tout en leur pouvoir
+pour detourner les projets malicieux que le traitre et son complice
+tenteraient contre moi ou plutot contre Adala. Ce a quoi mes associes et
+surtout Baptiste tenaient le plus, c'etait de les prendre tous les deux
+vivants peut-etre auraient-ils recrute quelques autres sauvages et ils
+jouissaient d'avance du plaisir de les livrer a la justice. Baptiste
+etait ruse, mais il avait affaire a forte partie: Paulo de son cote ne
+manquait pas de finesse. Son intelligence naturelle, l'instinct de la
+conservation l'avertissaient qu'il etait poursuivi. Aussi, comme je
+l'appris plus tard; fallait-il faire de rudes marches pour ne pas perdre
+sa piste. La route qu'ils suivaient etait toujours directe et tendait
+evidemment a un but... mais n'anticipons pas les evenements.
+
+
+
+
+
+LA CAVERNE DES FEES
+
+Ceux qui ont visite Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empecher de
+remarquer une montagne allongee de douze a quinze arpents qui se trouve
+a une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit mollement en se
+prolongeant; elle n'est pas tres elevee, mais assez pour que, du haut de
+son sommet, la vue domine le paysage magnifique qui l'environne.
+
+Rien de plus agreable que de contempler son versant nord, boise d'arbres
+varies et magnifiques. Des cretes de rochers qui partent du haut et
+viennent jusqu'au bas vous representent les cotes d'un immense cetace
+dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une de ces cretes presente
+vers le milieu un aspect plus apre, plus herisse. Elle a un pic qui
+domine les beaux arbres bordant les flancs de la montagne. Ce pic est
+aride et denude. Vers la partie ouest, il est coupe perpendiculairement.
+Il forme un contraste saisissant avec les autres bandes de rochers
+paralleles qui sont a demi cache par une luxuriante vegetation.
+
+Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une
+caverne profonde, creusee dans ce pic presentait dans son interieur
+des dispositions tout a fait extraordinaires. Quelques-uns memes
+affirmaient, mais ceux-la, je suppose, n'etaient pas les plus hardis,
+que souvent des bruits etranges s'y faisaient entendre.
+
+Je decidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi un de
+ceux qui l'avait deja visitee et qui lui pretait dans son imagination le
+caractere le plus feerique.
+
+On y parvenait en gravissant une pente tres abrupte. De grands arbres
+repandaient leur ombrage sur l'entree spacieuse de la caverne. La
+chambre principale se trouvait eclairee par fissures de la voute par
+lesqelles filtrait une douce lumiere.
+
+Au centre, une enorme pierre carree a surface unie semblait representer
+une table. Cinq ou six pierres echappees de la voute etaient disposees
+autour a la maniere de tabourets. A deux pas plus loin une colonne de
+pierre, toute d'une piece, s'elevait droite et percait la voute. Elle
+avait la forme des cheminees de nos habitations de campagne.
+
+Cette caverne etait divisee en plusieurs compartiments. Deux dans le
+fond etaient eclaires par les rayons du soleil qui y penetraient par des
+ouvertures naturelles. Cette lumiere donnait la vie aux petites fleurs
+qui en tapissaient les parois. Quelques vignes sauvages grimpaient le
+long des rochers, montaient jusqu'aux interstices et s'echappaient au
+dehors comme pour aller demander plus de seve au soleil.
+
+A gauche, se trouvait un alcove eclaire seulement par l'entree. Au fond
+de cet alcove et a angle droit on voyait un antre obscur, ou il y avait
+un trou profond, circulaire, s'enfoncant tellement dans la montagne
+que j'essayai a le sonder avec une perche de dix-huit pieds sans aucun
+resultat. En approchant mon oreille de l'ouverture, j'entendis comme le
+bruit d'une forte chute d'eau.
+
+Quelques annees plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec mon Adala
+a qui j'en avais parle, l'interieur en etait completement change.
+
+Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la voute. Ce
+n'etait plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.
+
+Un jour, il y eut grand emoi dans le village. Deux hommes, en longeant
+le sentier au pied de la montagne, y avaient apercu des flammes et une
+fumee qui s'en echappaient. On avait meme vu deux ou trois ombres sur le
+sommet du rocher et ce ne pouvaient etre des hommes. La frayeur etait a
+son comble.
+
+Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude, et
+me raconterent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.
+
+Tous ceux qui frequentaient ma maison etaient de braves gens doues
+d'un esprit sain et de le plus grande honnetete, de plus d'un courage
+eprouve.
+
+Mais ce soir-la parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis trois
+a quatre jours, sous un pretexte ou sous un autre, venait me faire des
+visites frequentes et fort assidues. Il habitait une cabane a quelque
+distance de chez moi. Elle etait situee sur la lisiere immediate des
+bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne Ronde.
+
+Cette montagne est ainsi nommee parce qu'elle ressemble a un pain de
+sucre dont le sommet aurait ete arrondi.
+
+La renommee de cet individu etait rien moins que recommandable. Les gens
+du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendie plusieurs granges
+et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa figure ne prevenait pas
+en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant, d'epais sourcils ou se
+joignaient ensemble et semblaient tirer au cordeau. Ses yeux etait
+louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient quelquefois et jetaient
+alors un eclat fauve. Son nez aquilin se recourbait sur une bouche dont
+les levres etaient tellement minces qu'on les eut dites coupees comme
+une incision faite dans une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou
+pouvait voir quelques dents rares mais aigues comme celle d'un serpent.
+Les muscles de la machoire inferieure presentaient a son angle un
+gonflement tel qu'en possede le tigre et tous les animaux feroces.
+
+Ce soir la, il etait en belle humeur et nous amusait par le recit d'un
+evenement qui s'etait passe chez lui dans la journee: Un fou etait entre
+dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles sous
+pretexte de chercher une poule qu'il disait avoir ete derobee et qui
+devait s'y trouver. Il s'etait parait-il, livre a mille extravagances
+tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricites du pauvre
+insense telles que le "_louche_," ainsi nommerai-je l'individu, les
+rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.
+
+Il en etait au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit.
+Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas delibere vers la table,
+s'assit aupres, puis, tout en regardant l'assistance d'un air hebete, il
+demanda a manger en frappant du pied.
+
+J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il
+mangea avec avidite sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasie, il
+tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au louche,
+son plus proche voisin. Il y mit meme beaucoup de persistance en le
+regardant fixement. Comme pour la forme seulement il vint a moi, la
+bouteille a la main, fit mine de me la presenter et se placa de maniere
+que la lumiere se refleta sur sa figure, tout en tournant le dos aux
+autre, et mit un doigt sur sa bouche et me fit un clin d'oeil.
+
+Je tressaillis malgre moi; si je l'avais pu je lui aurais saute au cou.
+C'etait mon brave ami, mon fidele Baptiste pour moi seulement, pour les
+autres c'etait le fou dont la louche nous entretenait a son arrivee.
+
+Desappointe et comme insulte de ce que personne ne voulait prendre part
+a ses libations, il retourna aupres de la table et avala le contenu de
+sa bouteille. Dix minutes apres, il etait etendu sur le plancher tout
+aupres du louche et ronflait profondement.
+
+Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tete. Il ouvrit son oeil
+intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en meme temps qu'un signe
+imperceptible aux autres, d'observer le louche.
+
+La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le compte du
+fou.
+
+Je compris que Baptiste nous menageait quelque surprise. Effectivement
+pendant que le narrateur en etait au plus beau de son recit, l'ivrogne,
+comme dans le milieu d'un reve, d'une vois profondement avinee laissa
+echapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux que j'ai tues, malheur!"
+
+A ces mots le louche s'arreta et l'examina, mais le mendiant ronflait
+deja. Sa narration continua avec moins d'entrain.
+
+Neanmoins dix minutes apres, de nouveaux souvenirs lui revenant, il
+recommenca a parler et a rapporter encore des actions du fou lorsqu'un
+nom que celui-ci prononca attira son attention: "Paulo est mort, c'etait
+mon complice." A ce nom, le louche, je ne savais pourquoi, fit un
+soubresaut comme s'il eut ete pique par une vipere. Je le vis palir
+et frissonner imperceptiblement, mais se remettant bientot, d'un
+air degage, il alla prendre la chandelle sur la table et, tout en
+s'excusant, il l'approcha du mendiant et le regarda longtemps.
+
+Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'ecume meme lui
+sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumiere a
+sa place, que le malheureux etait malade, j'avais cru l'entendre se
+plaindre."
+
+Je remarquai toutefois que des ce moment, le louche devint taciturne.
+Bien que l'heure ne fut pas tres avance, il nous souhaita le bonsoir
+et partit. Peu d'instants apres son depart, le mendiant se leva et se
+trainant apres les meubles, le jarret pliant, d'un pas titubant; il se
+dirigea vers la porte que je fus oblige de lui ouvrir tant il n'y voyait
+rien. A peine etait-il dehors qu'on entendit le cri du merle siffleur.
+Bientot apres, le fou rentra en trebuchant, se recoucha, en peu
+d'instant ses ronflements sonores recommencerent.
+
+Mes voisins se retirerent en nous disant bonne nuit a la vieille mere et
+a moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents, pendant
+que ma vieille indienne Aglaousse, eteignait les lumieres trop vives.
+Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi seul avait pu le remarquer
+sur sa figure.
+
+Quand je rentrai, une entiere transformation s'etait faite chez le fou
+apparent. Il avait ote sa perruque, fait disparaitre une partie de ses
+haillons; il causait familierement avec l'Indienne et n'etait pas
+plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'etait aussi ce que
+contenait la bouteille.
+
+Nous tombames dans les bras l'un de l'autre et apres quelques
+informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun
+danger pour Adala du moins pour quelques jours.
+
+Il me raconta le resultat de sa chasse a l'homme.
+
+Depuis au-dela de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son digne
+acolyte, il n'y avait eu que ruses et embuches des deux cotes. C'etait a
+qui surprendrait et ne serait pas surpris.
+
+Les deux scelerats avaient pris tous les moyens possibles pour que leurs
+traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre leurs pistes, ils
+avaient souvent monte et redescendu dans le cours des ruisseaux des
+distances considerables. Aussi les chasseurs eurent-ils bien du mal
+avant que de pouvoir les retrouver.
+
+Enfin un jour, les sauvages se croyant a l'abri de toute poursuite
+avaient fait halte dans un endroit ecarte pour prendre quelque
+nourriture, sans meme avoir la precaution de dissimuler toute trace de
+passage.
+
+Les francais et un trappeur canadien, qu'ils s'etaient adjoints,
+reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme
+fut-il sauvage ou blanc.
+
+D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche,
+imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caracteristique.
+
+Mes amis, en arrivant dans le lieu ou le repas avait ete pris,
+reconnurent d'une maniere facile et certaine quels etaient ceux qui y
+avaient sejourne.
+
+Des ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisement, connaissant la
+direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus meme la peine de cacher.
+
+Ils se dirigeaient evidemment vers un campement compose de sept sauvages
+renegats chasses de leurs tribus pour leur mauvaise conduite.
+
+Il eut ete difficile de trouver un homme plus energique et plus
+determine que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient
+etaient aussi braves que ruses. Leur nouvel associe s'appelait Bidoune.
+
+Enfin, apres une assez longue marche, ils arriverent aupres de ce
+campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y etait
+installes. Comme ils etaient sans defiance, Baptiste, avec des
+precautions infinies reussit a s'approcher tout aupres et put saisir
+quelques mots de leur conversation.
+
+Ils discutaient vivement un projet d'enlevement analogue au premier.
+Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rancon le chef paierait
+pour le rachat de son enfant. Leur plan etait tout muri: A un moment
+donne, ils devaient se rejoindre chez le _louche_ ou des armes etaient
+deposees. C'est d'apres ces renseignements que Baptiste avait cru devoir
+prendre le pretexte d'une poule perdue pour y faire des perquisitions.
+
+Comme l'enlevement etait plus facile par le fleuve, un canot serait mis
+dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant pendant qu'une
+bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants vers les bois.
+
+Leur intention etait de se diriger vers les iles de Kamouraska ou ils
+se tiendraient caches pendant une quinzaine de jours pour detourner les
+soupcons, puis ils se rejoindraient a l'Islet aux Massacres.
+
+Ils devaient de plus incendier la demeure d'Helika, saisir la vieille et
+le chef a qui, d'apres les conventions, ils ne feraient aucun mal, les
+lier fortement tous les deux de maniere a les mettre hors d'etat de
+donner l'alarme.
+
+Au recit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne
+briller comme des tisons ardents a l'idee des outrages que sa petite
+fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports
+de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis voler la
+table en eclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de ma jeunesse se
+reveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au devant d'eux et les
+tuer comme de miserables chiens enrages. La vieille mere aussi s'offrait
+de s'armer d'une carabine et de venir avec moi a leur rencontre. Tous
+les deux nous etions exasperes, mais Baptiste plus calme reussit a nous
+tranquilliser.
+
+Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous avions
+entendu pendant sa sortie de la soiree. Vous en saurez quelque chose
+demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi, elle est du gascon
+et du normand. Soyez sans aucune inquietude, nous veillons sur vous
+tous.
+
+L'etoile du matin allait, paraitre quand Baptiste, apres nous avoir
+serre la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut ete
+le genie.
+
+Quelque temps apres son depart et avant que le bedeau vint sonner
+l'angelus, vous eussiez pu voir un homme agenouille sur les degres du
+perron de l'eglise attendant en grande hate qu'elle fut ouverte pour
+y entrer. Cet homme etait tout defait. Sa figure etait pale et
+cadavereuse. Il regardait de tous cotes d'un oeil inquiet et
+inquisiteur. Lorsque le cure entra dans la sacristie pour dire la messe,
+il le supplia de vouloir bien le confesser.
+
+C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'etait lui,
+avait vu et entendu des choses bien terribles.
+
+Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation,
+il passait a travers de grands arbres sombres et pousses entre deux
+rochers. Tout a coup, une boule de feu vint tomber a ses pieds. Il
+s'arreta stupefait, ses cheveux se dresserent d'epouvante. A deux pas
+en face de lui un etre etrange, diabolique, ayant des yeux rouges, une
+bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents de la longueur du
+doigt, etait immobile au milieu du chemin. Il avait, en guise de mains
+des pattes ressemblant a celles d'un ours avec des griffes beaucoup plus
+longues qui s'etendaient vers lui. Il put voir cette apparition a la
+lueur que jetait le globe de feu.
+
+La tete du monstre etait, surmontee de deux cornes enormes.
+
+Il entendit en meme temps un bruit de chaines. Il se tourna dans
+l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de feu tombait
+en arriere de lui. Un autre diable plus terrible encore, s'il etait
+possible, que le premier, dont la bouche lancait des flammes, lui
+barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche enorme tandis
+qu'au-dessus de sa tete, un troisieme globe de feu roulait dans les airs
+eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie d'etincelles.
+
+Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait a
+s'y meprendre a celle des enfants des bords de la Garonne, "Cadedious,
+mon bon, nous venons te chercher au nom de Satan. Tu as fait assez,
+de mal comme cela, tu nous appartiens corps et ame". L'autre voix en
+arriere reprenait: "Nous allons t'amener rejoindre Paulo en enfer,
+depuis une heure nous l'y avons conduit." On entendait une autre voix
+avec un rire sec qui disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous
+tous." Puis les deux autres diables s'approchaient de lui pendant que
+la boule de feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser
+lorsqu'il eu ressentit la chaleur. Se signant a la hate, il s'elanca
+d'un bond prodigieux en avant d'un des diables qui effraye sans doute
+par le signe de croix lui avait, livre passage.
+
+Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur
+levrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort vite et
+les boules de feu l'eurent bientot rejoint, tantot le precedant et le
+suivant. Pour les eviter, il faisait des sauts de belier, poursuivi
+toujours par le meme bruit de chaines et les memes ricanements. Hors
+d'haleine, sentant ses jambes flechir sous lui, il arriva enfin a sa
+cabane; mais a sa grande stupeur, elle etait toute reduite en cendres.
+Il s'arreta terrifie. Une detonation venant d'en haut lui fit lever les
+yeux. Il apercut des globes de feu enormes et de toutes les couleurs qui
+menacaient de lui tomber sur la tete. A cette vue, il reprit sa course
+desesperee poursuivi et toujours par les memes fanfares infernales.
+
+Enfin a force de se signer et de recommander son ame a Dieu, il put
+faire disparaitre tous les diables. Il gagna le village toujours en
+courant et alla se refugier, comme on l'a vu, sur le perron de l'eglise.
+
+Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici le
+resume.
+
+Celui qui eut visite la caverne des fees le jours precedent aurait ete
+etonne de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se livraient.
+
+Deux cousaient ensemble des morceaux d'ecorce de bouleau perces de trous
+a l'endroit des yeux, de la bouche et ornes d'un nez enorme. De temps en
+temps, ils s'ajustaient ces masques sur la figure en riant de bon coeur
+a l'apparence qu'ils leur donnaient.
+
+Bidoune, d'un autre cote, (car le lecteur a sans doute reconnu que la
+mascarade qui avait cause une si grande terreur au louche, etait une
+pure invention du gascon et de son ami pour debarrasser la paroisse de
+cet homme traitre et mechant) adaptait au bout d'une perche un paquet
+d'etoupe. Des boules enduites de terebenthine etaient a cote de lui.
+
+Tout en travaillant, on se distribuait les roles. Bidoune devait grimper
+dans le haut d'un arbre pour lancer a point nomme la seconde boule
+prealablement enflammee. La premiere etait reservee au gascon qui la
+pousserait a coups de pieds en avant du louche pendant que Bidonne
+l'empechait de retourner en arriere avec la sienne en poussant des
+rires homeriques que le pauvre malheureux prenait pour des ricanements
+infernaux.
+
+Il est inutile de dire que l'etoupe que Bidoune faisait jouer au bout de
+sa perche et qui laissait tomber des etincelles constituait le globe de
+feu venant des airs. Une simple figure avait produit la detonation.
+
+La cabane avait ete incendiee parce que Baptiste dans la recherche de
+sa poule y avait decouvert les armes et les provisions necessaires a
+l'enlevement. Le canot, soigneusement cache dans les branches, les
+avirons, la hotte et des cordes y avaient ete transportes et le tout
+avait brule ensemble.
+
+Leur plan avait reussi, jamais la louche ne reparut dans ces endroits.
+
+Les trois ombres de la Caverne des fees qui avaient cause tant d'effroi
+aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquees.
+
+
+
+
+
+L'HOPITAL GENERAL
+
+La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer avec plus
+d'acharnement que jamais. J'avais espere vainement que la lecon qu'il
+avait recue, lors de sa premiere tentative d'enlevement, lui aurait
+profite; mais puisqu'il redoublait de rage, c'etait a moi de pourvoir
+au salut de mon enfant et de la mettre hors des atteintes de ce tigre a
+face humaine.
+
+Je dois l'avouer, si j'avais use de menagement envers lui, c'est c'est
+que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais donnes
+et dont il n'avait que trop profite; je lui avais fait dire, combien je
+regrettais mon fatal passe; je lui avais meme envoye de l'argent pour
+qu'il put vivre honnetement et abandonner le sentier du crime. Il parut
+accepter ces conditions et garda la somme d'argent qu'il depensa en
+orgies crapuleuses et a preparer des plans diaboliques.
+
+Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous etions
+seuls, je lui fis part du plan que j'avais concu de mettre Adala et sa
+grand'mere on surete et de donner ensuite la chasse aux bandits. Il
+m'approuva du tout coeur.
+
+Ce qui me faisait hater d'avantage c'est que la rumeur rapportait qu'un
+meurtre atroce avait ete commis a une douzaine de lieues de l'endroit
+que j'habitais.
+
+En voici les details: Deux sauvages etaient entres dans la maison d'un
+riche et honnete cultivateur. C'etait un Dimanche, et tout le monde
+assistait au service divin. La mere de famille etait restee seule avec
+deux petits enfants dont l'aine pouvait avoir sept ans et le plus jeune
+cinq.
+
+Cette jeune femme etait tres hospitaliere et tres charitable, aussi
+accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages avaient
+demandee en entrant.
+
+Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigerent de l'argent.
+
+La pauvre mere comprit alors qu'elle avait affaire a des scelerats et
+qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha a gagner du
+temps esperant qu'on reviendrait bientot de l'Eglise lui porter secours.
+
+Par malheur pour elle, la messe avait ete beaucoup retardee, le cure
+ayant ete oblige d'aller administrer les derniers sacrements a un homme
+mourant.
+
+C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en assena un coup
+terrible sur la tete de l'infortunee qui tomba assommee. Deux crimes
+affreux furent accomplis ensuite.
+
+Les infames firent des recherches dans tous les coins de la maison et
+decouvrirent une somme d'argent considerable qu'ils separerent entre eux
+puis ils disparurent.
+
+Les enfants avaient ete enfermes dans un cabinet pendant
+l'accomplissement de ce drame odieux. Le complice de Paulo les avait
+menaces de sa hache avec des imprecations effroyables et jurait de leur
+fendre la tete s'ils proferaient une parole ou essayaient de sortir.
+
+Les pauvres petits s'etaient blottis l'un pres de l'autre demi-morts de
+terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.
+
+Lorsque le bruit eut cesse, le plus age se decida a s'avancer tout
+doucement vers la fenetre. Il apercut les deux bandits qui fuyaient dans
+la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent
+la porte de l'appartement ou ils avaient vu leur mere pour la derniere
+fois. Une mare de sang inondait le plancher. Helas! la pauvre femme
+n'etait plus qu'un cadavre.
+
+Je renonce a peindre la scene dechirante qui s'en suivit, les larmes et
+les cris de desespoir des malheureux enfants.
+
+Enfin la messe etait terminee et le pere revenait tout joyeux avec les
+autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrerent dans l'avenue
+les deux enfants qui couraient eplores en criant: "papa, papa, viens
+donc vite, maman est morte, il y a des hommes mechants qui l'ont tuee."
+Le pere en ouvrant la porte ne connut que trop la triste verite.
+
+Cette nouvelle que je rapportai a Baptiste fut confirmee le lendemain
+par des document officiels et certains.
+
+Par la designation que firent les enfants, je reconnus mon ancien
+complice.
+
+Ce recit expliqua a Baptiste pourquoi a pareille date, il avait perdu
+les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'etait pour depister
+leurs poursuivants qu'ils etaient revenus sur leurs pas jusqu'au lieu ou
+ils avaient commis ce meurtre.
+
+Il n'y avait donc plus de temps a perdre. J'envoyai de suite Baptiste
+louer une barque et le meme soir a neuf heures, Adala, Aglaousse et moi,
+nous voguions sur le fleuve pousses par un bon vent. Douze heures
+apres, nous entrions dans la riviere St. Charles et debarquions pres de
+l'Hopital General de Quebec.
+
+Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon absence
+et se tenir prets a tout evenement.
+
+Revenons a notre voyage. Nous allames frapper a la porte du parloir du
+couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais tant hate de savoir
+si mon enfant y trouverait asile et confort que sans autre preambule je
+demandai la permission de visiter les salles, pretextant qu'il devait y
+avoir une de mes connaissances qui etait la depuis plusieurs annees.
+
+Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire.
+Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. Tout en
+causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-etre qui y regnait. En
+approchant d'un lit ou etait etendue une vieille malade, je m'arretai
+malgre moi. Ses traits quoique portant les traces de l'idiotisme me
+frapperent. Ils me rappelaient quelque vague souvenir de ma jeunesse.
+
+Ou l'avais-je vu?
+
+Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai a l'interroger mais elle ne
+me repondit que par quelques paroles incoherentes..
+
+Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu toute
+intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'eloigner un instant, la
+bonne soeur acceda volontiers a mon desir.
+
+Je m'approchai du lit de l'octogenaire. _Rosalie_ lui dis-je. Elle fit
+un soubresaut, me regarda d'un oeil etonne et quelque peu lumineux, puis
+son regard redevint terne. Je prononcai mon nom a son oreille; elle
+parut se reveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son
+etat d'hebetement.
+
+La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observes
+attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois un
+peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donne de
+pareils signes de connaissance."
+
+Mes pressentiments ne m'avaient pas trompes, cette vieille fille etait
+l'ancienne servante qui demeurait chez mon pere lorsque je desertai la
+maison paternelle.
+
+Nous continuames la visite des salles ou j'admirai, comme je l'ai dis
+plus haut, l'ordre parfait qui y regnait. Je fus ensuite conduit au
+parloir ou m'attendaient la superieure et la depositaire qu'on avait
+fait prevenir. Je leur exposai le plan que j'avais forme de mettre Adala
+entre leurs mains pour qu'elle completat son education. Je leur dis de
+plus a quels dangers elle etait exposee. Pour attirer davantage leur
+sympathie en faveur de l'enfant et afin qu'elles ne la missent pas en
+evidence, je leur fis connaitre son persecuteur. C'etait l'accusateur
+de son pere et l'assassin de l'homme pour lequel celui-ci avait subi le
+dernier supplice.
+
+Jusque la, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En levant
+les yeux sur elles, je m'apercus que toutes deux pleuraient.
+
+Elles m'adresserent tour a tour la parole. Au lieu de leur repondre, je
+me mis a les regarder fixement. Je me retrouvais sous la meme impression
+ou j'avais ete au sujet de la vieille en visitant les salles.
+
+Etais-je donc cette journee-la sous l'effet d'une hallucination? Je ne
+pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais chacun
+des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les
+avais vues quelque part.
+
+Ma conduite les surprit sans doute, car la superieure, apres un silence
+de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous croyez, sans doute,
+chef au milieu des grands bois, a l'affut de quelque gibier. En effet
+depuis un quart d'heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous
+repondre, vous nous examinez comme si vous etiez indecis sur laquelle de
+nous vous allez diriger votre coup de fusil."
+
+Ces paroles me ramenerent a la realite. Pour un instant, j'avais vecu
+dans les reves dores de mon enfance et les figures sereines des bonnes
+religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs cheries que je
+croyais mortes et a qui j'avais cause tant de chagrin. Ces souvenirs me
+rendaient tout reveur.
+
+--Pardon, madame, lui repondis-je, mais il me semblait retrouver en vos
+personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos traits me les
+rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.
+
+--Helas! dit la superieure, nous avions nous aussi un frere qui a
+deserte le toit paternel pousse par le desespoir et nous n'en avons
+jamais eu de nouvelles.
+
+A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. Elles se
+reculerent instinctivement.--"N'etes-vous pas, leur dis-je, du village
+de.....--" Elle parurent tres surprises et me regarderent toutes deux
+fixement.
+
+J'ai oublie de dire que je portais le costume et le tatouage d'un chef
+sauvage de premier ordre.
+
+Elles me repondirent affirmativement.--Encore une question, mesdames,
+s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Helene et Marguerite D....?
+Oui, repondirent-elles en me regardant d'un air stupefait--O Mon Dieu,
+m'ecriai-je alors dans un elan de reconnaissance, Helene et Marguerite!
+mes deux soeurs! je suis votre frere et je leur tendis les bras.
+
+Je crus reellement qu'elles allaient defaillir toutes deux a ces
+paroles.
+
+--Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frere n'etait pas
+indien.
+
+En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre enfance
+et nous tombames dans les bras les uns des autres. Elles riaient,
+pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se furent calmees,
+vous pensez bien avec quel empressement je demandai des details sur mes
+bons parents.
+
+Elles me raconterent que mon pere, apres s'etre epuise en recherches de
+toutes sortes, avait fini par croire fermement a ma mort; mais ma mere,
+la bonne et sainte femme, assurait que je reviendrais. Tous les soirs,
+une priere se faisait en commun pour mon retour et dans la journee, ma
+mere allait s'enfermer dans ma chambre ou rien n'avait ete change depuis
+mon depart et la elle priait et pleurait des heures entieres.
+
+Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son enfant et
+comment on m'avait soupconne d'etre l'auteur de l'enlevement, ce que peu
+de personnes avaient cru. Elles ajouterent que la vieille etait notre
+ancienne Rosalie, qui aussi avait pleure sur mon sort.
+
+Enfin apres plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis les
+adieux les plus touchants et je pris conge d'elles. Je leur donnai mes
+dernieres instructions et leur laissai une forte somme d'argent pour
+pourvoir a la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette derniere
+dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de la somme
+qui me restait entre les mains pour l'aider a vivre pendant les annees
+d'absence que je croyais necessaires pour terminer l'education de mon
+enfant. Elle avait decide d'aller demeurer chez le hurons a Lorette, se
+reservant toutefois le privilege de venir embrasser sa petite fille tres
+souvent.
+
+Il fallut bien me decider a partir. Avant de gagner mon embarcation, je
+fus chez un notaire des plus respectables et fis mon testament en cas
+de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite que nous allions
+entreprendre contre Paulo allait etre pleine de perils. J'etais
+fermement decide de debarrasser la societe d'un tel monstre et de
+delivrer Adala des dangers qui la menaceraient tant que le miserable
+existerait.
+
+J'instituai Adala ma legatrice universelle, lui nommai un homme de bien
+comme curateur, donnai une pension plus que suffisante a la vieille. Je
+laissai pour l'enfant une lettre que la superieure lui donnerait si
+je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre bien soin de sa
+grand'mere et de ne pas oublier dans ses prieres celui qui l'avait aimee
+autant qu'un pere.
+
+Je me munis aupres des autorites de tous les papiers necessaires me
+permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom de la loi,
+et de les mettre a mort s'il le fallait.
+
+Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.
+
+
+
+
+
+LA CHASSE A L'HOMME
+
+Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit ou je devais rencontrer mes
+amis, je suivis tristement le sillon qu'elle tracait et me representais
+combien etait heureuses ces vagues qui paraissaient remonter, de se
+rapprocher des etres cheris que je venais de quitter, pendant que je
+m'en eloignais peu-etre pour toujours.
+
+C'etait avec peine que je refoulais au fond de mon ame, les pleurs
+qui voulaient s'echapper de mes yeux au souvenir des adieux et de la
+separation, separation qui devait etre bien longue.
+
+Pourtant apres ces quelques instants d'attendrissement, mon energie et
+ma force morale me revinrent.
+
+Ma determination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa plus
+inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons, j'en etais sur ne
+me mettraient pas moins d'acharnement que moi a leur poursuite. Plus je
+songeais a leurs affreux forfaits et plus je sentais un desir implacable
+du m'emparer d'eux vivants ou de les faire disparaitre. Ce fut dans
+cette disposition d'esprit que j'abordai a Ste. Anne, a l'extremite
+ouest du Cap Martin, dans une dans une petite anse qui se trouvait
+vis-a-vis de ma demeure. J'allai frapper a la porte et me fit
+reconnaitre. Tout le monde etait sur pied, certes mes amis faisaient
+bonne garde; ils avaient entendu mes pas.
+
+Nous passames le reste de la nuit a faire nos preparatifs de depart,
+pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il avait
+ete convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions notre chasse
+immediatement apres mon arrivee.
+
+Tout le monde dans le village savait quelle etait la nature de
+l'expedition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant a quels
+dangers nous allions etre exposes, faisait-on des voeux pour notre
+succes, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prieres etaient
+faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous ramenat sains
+et saufs.
+
+Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivee a mos bons amis,
+qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en quel lieu j'avais
+laisse mon enfant; le cure seul en etait informe. A bonne heure le
+lendemain matin, une douzaine des habitants les plus aises et les plus
+respectables, ayant le bon pretre en tete vinrent et nous offrirent
+tout ce qu'ils croyaient nous etre necessaire pour notre excursion,
+provisions, habillements et munitions. Mais nous etions amplement
+pourvus de tout cela. Nous les remerciames avec effusion et nous primes
+le chemin des bois accompagnes de leurs souhaits et de leurs voeux.
+
+Il etait facile au calme et a la determination de nos figures de voir
+combien nous allions mettre de perseverance et de fermete dans la chasse
+que nous entreprenions, bien que ceux que nous allions combattre fussent
+presque deux fois plus nombreux que notre parti, puisque Paulo et son
+ami avaient recrute les sept autres sauvages.
+
+J'avais pris le commandement de l'expedition.
+
+Un mot personnel sur ma petite troupe.
+
+Bidoune etait un homme du six pieds trois pouces, brave et infatigable
+comme l'etaient les canadiens trappeurs de ce temps-la. Sa force etait
+herculeenne. Quand une fois il etait sorti de sa placidite ordinaire, il
+devenait furieux et indomptable comme un taureau blesse. Une fois deja
+pris par cinq sauvages, il, s'etait vu attache au poteau du bucher et
+grace a sa force musculaire, il avait rompu ses liens, saisi une hache,
+engage contre tous les cinq une lutte desesperee ou trois etaient tombes
+sous ses coups, le quatrieme mortellement blesse et le dernier avait
+pris la fuite. Ce qui lui donnait encore plus de desir de se joindre a
+nous c'est que ceux qui s'etaient empares de lui et qui voulaient le
+bruler, faisaient partie de la bande ou Paulo avait recrute ses nouveaux
+complices. Lorsque je lui avais communique mon plan d'attaque, Bidoune
+s'etait frotte les mains avec delices.
+
+Les deux francais eux aussi etaient de puissants et fermes auxiliaires.
+C'etait deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc et loyal, braves
+et ruses, qui avaient ete formes a l'ecole de Baptiste. Il m'est inutile
+de parler de ce dernier, le lecteur le connait deja.
+
+Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais decide
+d'explorer etait le lieu qui leur servait de repaire, lorsque Baptiste
+avait poursuivi Paulo.
+
+Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet endroit, plus
+nous nous convainquions que nous ne nous etions pas trompes dans nos
+previsions, car les traces de leur passage devenaient de plus en plus
+evidentes.
+
+Quand nous fumes peu eloignes du campement ou nous esperions les
+surprendre et leur livrer assaut, nous decidames de nous separer on deux
+bandes. Nous eumes aussi la precaution de nous mettre sous le vent, de
+crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur
+donnassent l'eveil. De leur cote, nos ennemis avaient bien pris leurs
+mesures pour prevenir toute surprise, Ils comprenaient que si leur plan
+d'enlevement avait ete ainsi dejoue, c'est qu'il y avait eu trahison de
+la part du louche ou qu'ils avaient affaire a quelqu'un d'aussi ruse
+qu'eux.
+
+Nous pumes approcher jusqu'a portee de fusil de leur cabane en nous
+glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.
+
+Malheureusement un chien eventa la meche. Un coup de feu partit d'une
+sentinelle embusquee derriere un arbre et une balle vint frapper Bidoune
+a la jambe. La carabine de celui-ci retentit a son tour, le Peau Rouge
+fit un soubresaut et retomba inerte. Ces coups de feu avait jete
+l'alarme dans le camp. La flamme qui brillait au milieu de leur wigwam
+fut en un instant dispersee.
+
+En meme temps, trois coups partirent dans la direction d'ou etait venu
+celui qui avait blesse Bidonne. Les deux francais tirerent eux aussi
+du cote d'ou venaient ces derniers, puis nous entendimes des plaintes
+sourdes et des craquements de branches, comme en peuvent faire les betes
+fauves en fuite dans les bois.
+
+Il n'eut certes pas ete prudent de nous avancer plus loin, cette
+nuit-la, car nos ennemis auraient pu s'etre caches et nous envoyer leurs
+balles a l'abri des rochers. Nous decidames donc d'attendre le jour pour
+juger de l'effet de nos coups.
+
+Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la
+reconnaissance pour voir ce qu'etait devenu nos ennemis. Il choisit
+le Gascon pour l'accompagner. C'etait un trappeur consomme en fait
+d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures apres et
+nous informerent qu'ils avaient releve les pistes des fuyards et que
+Paulo formait l'arriere garde. Ils etaient encore six, nous le savions
+deja, car nous avions examine l'effet du premier coup qui avait ete tire
+par Bidonne. La balle avait traverse le coeur du sauvage. Quant aux
+autres coups tires par les francais, bien qu'au juger, ils avaient eux
+aussi parfaitement atteint leur but. L'un avait ete tue instantanement,
+l'autre gisait mortellement blesse.
+
+Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande
+precaution, car malgre le sang qu'il avait perdu, le blesse avait appuye
+son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait encore s'il
+ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un ennemi. Je lui en
+exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le canon de son arme et tirai;
+son fusil vola en eclats loin de lui; nous nous avancames alors en toute
+surete.
+
+Il etait le chef des sept nouveaux associes de Paulo. Il me lanca un
+regard de defi lorsque je fus pres de lui, croyant que j'allais le
+torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manque de le
+faire si nous fussions tombes entre ses mains. Aussi manifesta-t-il
+quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me fit
+un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.
+
+J'examinai alors sa blessure, la balle lui etait entre dans le dos
+obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse
+opposee. Elle avait donc traverse les intestins; sa mort etait certaine.
+
+Pendant la demi-heure qu'il survecut, nous essayames a soulager ses
+souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusames une
+fosse commune ou nous deposames les trois cadavres. Nous les recouvrimes
+de terre et meme de pierres pour les proteger des atteintes des betes.
+
+Nous incendiames ensuite leur cabane et apres un repos de quelques
+instants, nous nous mimes a la poursuite des autres bandits qui avaient
+sur nous une avance de plus de trois heures. C'etait la que commencaient
+les difficultes de la lache que nous avions entreprise.
+
+Maintenant, l'eveil leur etait donne. Sans doute qu'ils allaient.
+employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre a leur tour.
+
+Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps ensemble.
+L'attaque avait ete si inattendue et leur fuite si precipitee qu'ils
+n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils devaient donc
+se separer avant que d'avoir fait bien du chemin et c'etait justement en
+que je voulais empecher.
+
+Nous etions presque en nombre egal, il n'etait donc pas prudent pour
+nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre a
+l'entree ou a la sortie d'un defile et nous tirer a l'affut comme gibier
+de passage, aussi nous separames-nous. Je pris avec Bidonne, l'avant
+garde, pour servir d'eclaireurs, pour que nous ne nous eloignames pas
+trop les uns des autres, afin de nous preter un secours mutuel en cas de
+surprise.
+
+Nous etions en route depuis deux jours, lorsque nous decouvrimes des
+traces toutes fraiches de leurs pas. Comme dans la chasse que Baptiste
+avait donnee a Paulo, ils avaient encore cette fois pris toutes les
+peines du monde pour effacer les vestiges de leur passage. Ils avaient
+monte et redescendu les ruisseaux, choisi les terrains pierreux, fait un
+grand nombre de tours et de detours afin de nous donner le change, mais
+j'etais trop habitue A toutes ces ruses pour me laisser tromper. En
+partant de l'endroit ou nous les avions surpris, ils s'etaient diriges
+vers le sud puis marchant dans le cours d'un ruisseau, ils etaient
+revenus plusieurs milles en arriere.
+
+Nous pumes constater qu'evidemment Paulo conduisait le parti.
+
+Enfin la nuit de la seconde journee, il faisait un clair de lune
+magnifique. Nous etions disperses, les uns des autres, l'oeil et
+l'oreille au guet, lorsque tout a coup, une modulation d'abord, puis
+le cri du merle siffleur s'elevant a une petite distance arriva a mes
+oreilles. C'etait le signal de ralliement, l'ennemi devait etre en vue
+de quelqu'un de notre bande.
+
+Nous nous glissames avec des precautions infinies vers le lieu d'ou
+etait parti le cri. Nous apercumes effectivement dans un cran de rochers
+deux points lumineux et le canon d'une carabine qui brillait au rayon
+de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. Deux balles d'un autre cote
+vinrent siffler aupres de moi. Trois autres coups partis des notres
+repondirent aux deux premiers.
+
+J'avais bien recommande a mes hommes de se tenir a l'abri des arbres et
+de se coucher a plat ventre sitot qu'ils auraient tire. C'est ce qu'ils
+firent. Ils durent a cette precaution de n'etre pas atteints par les
+balles.
+
+Quelques secondes apres, Je reconnu le son de la grosse carabine de
+Baptiste et j'apercus en meme temps un sauvage qui degringolait du haut
+du rocher.
+
+A l'assaut m'ecriai-je, sans leur donner le temps de recharger et le
+couteau aux dents, nous nous precipitames sur eux. Paulo comprit alors
+qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une lutte desesperee
+dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes qu'il commandait
+etaient bien propres a lui inspirer de la confiance. C'etaient des gens
+determines et dont les forces devaient etre decuplees par l'idee que
+s'ils tombaient vivants entre nos mains, la potence les attendaient.
+
+Le coup de fusil de Baptiste seul avait porte, le mien avait fait voler
+en eclats la crosse de la carabine de la sentinelle.
+
+Nous etions cinq contre cinq, la partie etait egale. Ce fut la crosse de
+nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les bandits etaient
+exerces a parer les coups. Les crosses volerent en eclats et la lutte au
+couteau s'en suivit.
+
+Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une heure
+apres, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille etait inonde
+de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les convulsions de
+l'agonie. Deux autres blesses etaient un peu plus loin, mais ceux-la
+fortement lies. Trois de mes malheureux compagnons dont Baptiste et
+moi pansions les malheureuses blessures, nageaient dans leur sang. Le
+Normand, le Gascon, Bidoune etaient blesses plus severement que nos
+ennemis qui se trouvaient etre Paulo et son complice. Bidoune avait recu
+un coup de couteau en pleine poitrine.
+
+Apres avoir panse les blessures du mieux que nous pumes, Baptiste et moi
+qui n'avions recu que de legeres egratignures, nous nous mimes a faire
+un abri, car il ne fallait pas songer a se mettre en route pour gagner
+les habitations dans l'etat ou etaient nos amis.
+
+Lorsque le soleil du lendemain eclaira le lieu du carnage, je ne pus
+voir sans fremir les cadavres de ces hommes forts et braves, dont la
+vigueur et la jeunesse auraient pu etre si utiles, si elles eussent ete
+tournees au bien.
+
+Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grace a la perte de sang qui
+avait diminue leurs forces, conservaient sur leurs figures palies,
+l'expression d'une sauvage ferocite.
+
+Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement. Le nombre
+de blesses et de pansements que j'avais vus dans nos guerres m'avait
+donne quelqu'idee de chirurgie et quelques connaissances pratiques de
+medecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions sur le resultat de la
+blessure; lui-meme de son cote pressentait sa fin prochaine. Cette
+blessure, il l'avait recue apres le combat de la maniere la plus
+traiteuse.
+
+Comme je l'ai dit, Paulo avait ete blesse grievement sans toutefois
+l'avoir ete dangereusement. Par compassion, on lui avait laisse un
+bras libre. Pendant que j'etais occupe a donner des soins a mes chers
+blesses, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien aller le
+trouver, pretextant qu'il avait quelque chose d'important a me
+communiquer. Je lui fis repondre que je n'avais pas le temps de me
+rendre aupres de lui pour le moment. Le canadien lui porta ma reponse,
+il le supplia de lui donner a boire, ce que celui-ci fit volontiers.
+Mais Paulo se pretendait trop faible pour pouvoir lever la tete, alors
+ce brave homme se mit a genoux aupres de lui, lui souleve la tete d'une
+main tandis que de l'autre il lui presentait de l'eau fraiche melee a
+quelques gouttes d'eau de vie qu'il avait tirees de sa gourde. Tout
+occupe a cet acte de charite, il ne remarqua pas le mouvement de Paulo.
+Il avait glisse sa main libre sous lui, avait saisi son poignard
+et l'avait enfonce dans la poitrine de son bienfaiteur. Il allait
+redoubler, mais le canadien avait eu la force de se mettre hors de ses
+atteintes. Ce forfait avait ete commis en moins de temps que je ne mets
+a le rapporter.
+
+Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible et
+saisissant son casse-tete il aurait fendu le crane du miserable si je ne
+me fusse trouve la, pour arreter son bras. J'eus toutes les peines
+du monde a le detourner de son projet de tuer immediatement le lache
+assassin. Il ne ceda qu'apres que je lui eusse explique combien plus
+terrible serait sa punition d'agoniser dans les chaines d'un cachot, en
+attendant le jour de son proces ou le moment de son execution.
+
+Tout en lui parlant ainsi, j'avais retire le poignard de la blessure et
+pratiquai une saignee qui arreta le sang, mais la respiration continua
+a devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin, lorsque malgre
+nos soins tout espoir fut perdu et que lui-meme m'eut avoue qu'il se
+sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait plus pour longtemps, il
+nous fit approcher, nous chargea de ses derniers embrassements aupres de
+sa vieille mere. Il nous fit detacher une ceinture remplie de grosses
+pieces d'or qu'il nous pria de lui remettre et me recommanda de ne pas
+l'abandonner dans le cas ou elle aurait besoin.
+
+Il me demanda ensuite de faire une priere qu'il recita apres moi d'une
+voix ralante et entrecoupee, fit une acte de contrition et recommanda
+son ame a Dieu puis, degageant sa main des miennes, il eut la force de
+faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt et expira.
+
+Le croirait-on, les deux scelerats pendant ce triste spectacle riaient
+d'un rire satanique?
+
+Le lendemain, nous le deposames dans sa biere. Elle etait formee au
+tronc d'un pin enorme dont l'age avait tellement creuse le centre que
+nous pumes facilement y placer le cadavre. Les reste rendus a la terre,
+nous dressames sur sa tombe un petit mausolee de pierre brute et nous le
+fimes surmonter d'une croix de bois. Son nom y fut grave avec ces trois
+mots "repose en paix".
+
+Nous creusames aussi une tombe commune a quelque distance de celle du
+canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices de Paulo.
+Les miserables avaient conserve jusqu'au moment ou la terre les
+recouvrit leur air de defi et de ferocite tel que nous l'avons decrit
+deja plus haut.
+
+Il nous fallut passer au dela d'un mois dans les bois pour permettre a
+nos blesses de se guerir et de reprendre quelques forces avant que de
+nous mettre en route. Paulo et son digne seide etaient l'objet de notre
+part d'une extreme surveillance. Quatre a cinq fois, jour et nuit, leurs
+liens etaient minutieusement examines et bien nous en prit, car plus
+d'une fois nous pumes constater qu'il faisaient des efforts surhumains
+pour s'en delivrer. Quoique entierement en notre pouvoir, jamais il
+ne perdaient une occasion de nous accabler de leurs insultes les
+plus ignobles, soit que nous leur donnassions a manger ou que nous
+pansassions leurs plaies.
+
+Enfin l'etat des malades devint des plus satisfaisant, les blessures se
+guerirent comme par enchantement tant le mal avait peu de prise sur ces
+charpentes granitiques.
+
+Un mois apres cette lutte gigantesque, ou nous nous etions pris corps a
+corps avec de veritables lions pour la force et de vrais tigres pour la
+ferocite, nous decidames de nous mettre en route.
+
+Avant que de partir, nous allames nous agenouiller sur la tombe de notre
+malheureux ami, puis nous fimes nos preparatifs de voyage et nous primes
+le chemin des habitations.
+
+Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice, lies
+de maniere a ce qu'ils ne pussent s'echapper ni faire aucune de leurs
+tentatives diaboliques contre nous, formait le centre avec le Gascon,
+j'etais a l'arriere-garde.
+
+Nous mimes six jours avant de pouvoir atteindre le village de Ste. Anne,
+la faiblesse des blesses ne nous permettait pas d'avancer plus vite.
+Enfin lorsque nous debouchames du bois, toute la paroisse etait accourue
+pour nous recevoir.
+
+Ils avaient appris notre arrivee par un chasseur que nous avions
+rencontre et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins de
+gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont encore
+presents a ma memoire. Leurs yeux se mouillerent de larmes fil entendant
+le recit de la mort de notre malheureux ami et les circonstances dans
+lesquelles il avait recu le coup fatal.
+
+Les victimes des deux monstres les identifierent parfaitement et ce
+fut en fremissant qu'elles s'approcherent d'eux pour les reconnaitre.
+Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver pres de ces
+etres a figures patibulaires, pleines de defi et d'effronterie, leur
+adressant encore des propos cyniques et immondes.
+
+Nous confiames nos prisonniers a la garde, de cinq hommes robustes et
+determines, puis nous acceptames le repas et l'hospitalite qui nous
+furent donnes par les citoyens.
+
+C'etait a qui nous entoureraient de plus de soins et de prevenances.
+
+Nous primes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le Normand avaient
+surtout besoin. Nous transportames les prisonniers a bord de la meme
+barque que j'avais louee pour mon voyage precedent. Ils refuserent
+de marcher, il fallut donc les y porter, une fois qu'ils y furent
+installes, nous fumes obliges de leur lier de nouveau les jambes pour
+nous mettre a l'abri de leur coup de pieds et de les attacher solidement
+au fond de la barque pour qu'ils se se jetassent pas a l'eau.
+
+Dans la journee du lendemain, nous les remimes entre les mains des
+autorites et ils furent enchaines dans un meme cachot. Lorsque
+nous primes conge d'eux, ils nous accablerent des plus affreuses
+maledictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs chaines, ils
+se fussent precipites sur nous avec une rage infernale pour essayer a
+nous devorer a belles dents.
+
+Cependant ce ne fut pas sans emotion que je jetai sur Paulo un dernier
+regard et lui dit qu'il n'avait plus rien a esperer de la clemence des
+hommes et qu'il devait se preparer par le repentir a comparaitre devant
+un juge plus redoutable que ceux de la terre. Il me repondit par
+d'affreux blasphemes et d'abominables imprecations.
+
+Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.
+
+Une fois hors de la prison, je sentis interieurement un soulagement
+indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentee allait enfin prendre un
+cours plus calme, plus tranquille.
+
+
+
+
+
+DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS
+
+Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques rayons
+faibles qui percent a peine le dome de feuillage jauni que la brise
+d'automne eparpille a mes pieds.
+
+Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquietude, ce malaise
+dont je ne puis me debarrasser? En allant conduira Paulo et son complice
+a la prison de Quebec je n'ai pas voulu aller voir mes soeurs, j'ai
+resiste au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mere. Et
+pourtant, j'aurais ete heureux d'embrasser ma chere enfant et de donner
+une bonne poignee de mains a mes soeurs ainsi qu'a Aglaousse. J'ai cru
+devoir en faire le sacrifice.
+
+Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouve une partie de
+toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras de sa
+mere. Peut-etre une priere qu'elle m'eut adressee de revenir aupres
+d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouve assez faible pour
+acceder a son desir.
+
+En agissant ainsi, j'ai cede a la raison et au devoir.
+
+Il y a trois jours, j'etais agenouille au pied d'une croix que j'ai fait
+eriger sur les bords du lac a la Truite.
+
+Le temps etait sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au
+travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. Dans
+leur chaos, leurs courses desordonnees, il me semblait revoir toutes les
+mauvaises passions qui m'avaient empeche comme tant d'autres de voir
+le flambeau religieux qui nous eclaire, et que nous n'apercevons que
+lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace
+pour se montrer.
+
+Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette
+croix et je pleurais. Je pleurais sur un passe dont chaque mauvaise
+action doit etre enregistree dans le livre de vie, mais je pleurais
+aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et que
+demain a cette heure deux grands criminels vont du haut d'un gibet etre
+lances dans l'eternite. Et dans qu'elle etat paraitront-ils devant le
+juge supreme?
+
+La journee s'est passee dans de tristes reflexions. L'ame de Paulo et
+celle de son complice seront jugees. Mon Dieu vont-elles trouver grace
+aupres de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un
+regard de votre divine misericorde.
+
+C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit de
+sapin, je me retourne en tous sens, mais plonge dans mes pensees, je ne
+puis fermer l'oeil.
+
+Demain, j'en suis certain, je serai tire de ma poignante anxiete. Mon
+brave Baptiste est monte a Quebec et doit me donner des nouvelles des
+derniers instants des malheureux, mais surtout m'apporter une lettre
+de mon Adala et de mes soeurs. Combien la journee et la nuit vont etre
+longues.
+
+8 heures P. M. Non la journee n'a pas ete aussi longue que je le
+craignais. Un chasseur est venu frapper a la porte de ma cabane et m'a
+demande l'hospitalite. Je lui presse la main et l'attire au dedans de
+mon wigwam. Je l'aurais embrasse, tant la solitude me pesait, car ce
+frere inconnu venait peupler mon desert. Tout en partageant mon repas,
+il me raconte son histoire et celle de sa famille.
+
+C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines. Il y
+possedait une belle propriete et vivait heureux au milieu des joies du
+foyer, lorsque la guerre eclata entre l'Angleterre et la France. Il
+s'etait enrole volontaire, et apres dix mois de guerre, quand l'ennemi
+avait ete repousse et poursuivi jusque dans son propre territoire, il
+etait revenu tout joyeux. Helas! ses champs avaient ete devastes, sa
+maison incendiee par les barbares envahisseurs. Sa pauvre femme et ses
+deux petits enfants avaient peri au milieu des flammes. A peine avait-il
+pu recueillir parmi les decombres quelques os calcines de ces etres
+cheris. Tel etait le resume de sa narration; a chaque phrase de cette
+triste et lamentable epopee, je sentais des pleurs inonder ma figure...
+
+Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme
+determine et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la
+part des autorites, car il est charge de remettre au gouverneur de
+Quebec d'importants documents. Il a pris la route des bois, c'est la
+plus courte et la plus sure.
+
+Cet homme qui se montra si energique apres de tels malheurs, a stimule
+mon courage. Il m'a exprime une profonde gratitude de mon hospitalite et
+remercie des provisions dont j'ai rempli son havresac. Entre lui et
+moi, desormais, c'est pour la vie que nous conserverons une reciproque
+amitie. Son nom est Marquette.
+
+A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre mon
+attente, a ete assez paisible. Je reve quelques instants, mais bientot
+il me semble entendre des aboiements, mes chiens repondent. Je m'elance
+hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de faire irruption dans ma
+hutte.
+
+Mon bon et tendre ami ne saurait etre loin avec ses deux braves et
+devoues compagnons. Ils ont recu ordre de se rendre tous les trois a
+Quebec pour donner leur temoignage dans le proces de Paulo et de son
+complice. Je les ai pries d'attendre jusqu'apres l'execution et de se
+mettre en rapport avec monsieur Odillon qui doit leur remettre certains
+papiers pour moi.
+
+Pendant que je m'habille a la hate, des pas se rapprochent, c'est
+Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours a leur rencontre et
+nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont extenues de fatigue.
+Heureusement, j'ai prepare pour eux la veille au soir, un copieux repas
+et j'ai renouvele le sapin des lits.
+
+Je refuse d'ecouter les details des derniers jours et de l'execution
+dont ils ont ete temoins, parce que je veux les avoir succincts et bien
+minutieux.
+
+Chers amis, comment reconnaitre leur devouement? Ils n'ont pas perdu
+une seule minute pour que je recusse au plus vite les lettres dont ils
+etaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur repas, tant ils
+devorent les aliments avec avidite. Quand leur faim fut un peu apaisee,
+ils me raconterent qu'ils etaient partis a cinq heures du soir dans un
+canot et quand leurs bras etaient trop fatigues pour faire glisser le
+canot sur les ondes, ils ont demande du secours a leurs jambes et ont
+pris les chemins des bois. Ils ont devance de beaucoup le postillon, ils
+avaient tant hate de me revoir et de se distraire du spectacle horrible
+auquel ils avaient assiste.
+
+Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques details feint d'etre
+etouffe par ses bouchees qui, pretend-il, lui font venir les larmes aux
+yeux, ce qui lui fournit un pretexte de les essuyer. Le Gascon a besoin,
+parait-il, d'une eau plus fraiche et prend de la occasion de sortir,
+pour le Normand, il m'avoue que son excessive fatigue lui fait couler
+des sueurs qui se repandent sur ses joues. Ces sueurs ne sont pourtant
+que des larmes.
+
+Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur
+le sort d'hommes qui les auraient massacres s'ils en avaient trouve
+l'occasion.
+
+Je vais leur en epargner le recit, car Baptiste m'a remis deux lettres
+et un cahier; l'un est du geolier, l'autre de monsieur Odillon.
+
+Avant que de partir de Quebec, j'avais paye le geolier liberalement pour
+qu'il donnat un acces aussi libre que possible au venerable pretre que
+j'ai prie instamment, par une lettre de se rendre aupres des prisonniers
+et de veiller au salut de leurs ames. De Paulo surtout que je n'ai
+malheureusement que trop contribue a perdre. C'est une legere reparation
+et un dernier effort que je veux tenter pour le ramener au bien.
+
+Mon bon ami m'a repondu qu'il se mettait de suite en route et qu'il me
+tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison jusqu'au
+jour de l'execution, suivant le desir que je lui en avais exprime. En
+attendant son arrivee, le geolier s'etait engage a me rendre un compte
+exact de la conduite et des dispositions des condamnes.
+
+Le repas termine, j'invite mes amis a s'etendre sur leurs lits. Peu
+de minutes apres le Gascon et le Normand ronflaient a pleins poumons,
+tandis que Baptiste se tourne de mon cote et semble se consulter
+interieurement. Il a certainement quelque chose d'important a me dire,
+car il me regarde en pleine figure et balbutie quelques paroles sans
+suite.
+
+Enfin il se decide a s'approcher de moi en disant: "Ne me grondez pas
+trop fort, Pere Helika, mais avant que de revenir j'ai ete LA voir et
+ELLE m'a reconnu. Oh! la chere enfant qu'elle est belle et comme elle
+ma demande avec empressement de vos nouvelles. Puis sans me laisser
+le temps d'ajouter un mot! Et les bonnes religieuses, et la mere
+d'Attenousse qui se trouvait la, avec quelle anxiete elles se sont
+informees de vous! Nom d'un nom! Je ne suis pourtant pas une Madeleine,
+mais vrai, j'ai ete trop bete pour leur repondre. J'etais, comment vous
+dirai-je, tenez aussi incapable de parler que quand ma pauvre mere me
+dit dans ses derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te
+laisser pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnete et
+religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes larmes,
+je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je m'agenouillai
+seulement pour recevoir sa benediction. Le lendemain la sainte femme
+n'etait plus. Elle etait morte sans que j'aie pu lui donner l'assurance
+que je suivrais a la lettre ses dernieres recommandations. Maintenant,
+je vous avouerai que, c'est ainsi que je me suis trouve en entendant
+les belles paroles que la Dame Superieure et l'Assistante me disaient.
+Stupide et pleurnichant comme une vieille femme, je sortis ne sachant
+ou donner la tete. Un homme m'attendait a la porte et est venu me
+reconduire jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous
+envoyait sans doute."
+
+Baptiste a ces mots me presente ce sac que j'ouvre en sa presence. Il
+contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont fait remettre
+pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe dans laquelle il doit y
+avoir une charmante petite lettre. Elle est si mignonne et si gentille.
+
+--En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hopital,
+rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le grand
+Chef, et je me rappelle a present que pendant que je parlais avec les
+religieuses la petite avait dit: Je vais ecrire a mon pere Helika.
+
+--Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si elle
+etait heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?
+
+Je l'embrasse a ces paroles et je lui presse la main. C'etait la, seule
+marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'etais si emu de
+ces temoignages d'amitie. J'insistai pour qu'il prit quelque repos, il
+s'etendit sur son lit et ne tarda pas a s'endormir.
+
+Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les rayons du
+soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver a moi. J'ouvre le
+cahier et je lis le rapport et la lettre du geolier: La voici.
+
+Monsieur,
+
+"En reponse a la demande que vous m'en avez faite, je vous rends compte
+aujourd'hui de la maniere dont les prisonniers se sont conduits depuis
+leur condamnation. Apres le prononce de leur jugement et l'assurance que
+la cour leur donna qu'ils n'avaient aucune misericorde a esperer des
+hommes et qu'ils devaient se preparer a paraitre devant Dieu le 20 du
+courant, ils ont echange ensemble quelques mots de fureur que nous
+n'avons pu saisir parce qu'ils etaient dits dans une langue que personne
+ne comprend".
+
+"Du 12 au 13, ils ont passe une nuit affreuse de meme que tous leurs
+jours et nuits depuis leur retour a la prison. Ils ont cherche a
+s'elancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage; un
+gardien de la prison s'est approche d'eux pour essayer a les apaiser,
+mais ils se sont precipites sur lui avec la ferocite de tigres alteres
+de sang. Malheureusement il etait a portee de leurs atteintes et sans le
+prompt secours d'autres gardiens, il eut ete impitoyablement massacre
+par ces deux monstres. Leurs chaines sont solides, Dieu merci, il ne
+peuvent s'atteindre, car ils s'eventreraient, tant grande est la fureur
+qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette d'avoir a ajouter que
+leur conduite loin de s'ameliorer parait augmenter en ferocite d'un
+instant a l'autre. L'aumonier de la prison est venu plusieurs fois
+tenter tout les efforts possibles pour les calmer. Il a essaye a leur
+faire entendre des paroles de paix, mais ils lui ont repondu par
+d'epouvantables imprecations. Le pretre en est sorti chaque fois de plus
+en plus contriste."
+
+"Enfin, ce soir, le 14, le venerable abbe dont vous m'avez parle, est
+arrive et de suite il s'est installe aupres des prisonniers. Il m'a prie
+de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle douceur
+se reflete sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et pleine d'une
+onction a laquelle il est difficile de resister. Il s'est approche d'eux
+en leur tendant la main avec bonte et en leur adressant a chacun des
+paroles de consolation, mais les monstres, au lieu d'embrasser avec
+veneration la main que ce saint apotre leur tendait, se sont rues sur
+lui et l'ont envoye rouler sur la muraille ou sa tete a ete se heurter.
+Il s'est releve avec calme, a tire son mouchoir de sa poche et a essuye
+le sang qui ruisselait de son front sur sa figure par la blessure qu'il
+s'etait fait en tombant. Pendant ce temps, les deux scelerats poussaient
+d'horribles ricanements. Nous comprimes de suite, en les entendant
+qu'ils devaient avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous
+accourus a son aide, mais avec une douce autorite il nous a pries de
+nous retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard charge de
+larmes il leur a adresse a tous deux dans leur langue des paroles
+d'une douceur ineffable, mais les demons ne voulurent seulement pas
+l'entendre. Alors le saint pretre s'est agenouille et a longtemps prie
+pour eux. Cette priere du juste devait monter vers le ciel comme un
+parfum celeste, ils avaient comble sans doute la mesure de leurs crimes
+car Dieu a paru leur refuser les tresors de sa misericorde".
+
+"Voila, Chef, ce que j'ai a vous raconter de ce qui s'est passe jusqu'a
+l'arrivee de Mr. Odillon. Il m'a annonce qu'il etait charge de continuer
+le journal que j'ai commence. Il ne me reste plus qu'a ajouter que l'air
+de plus en plus abattu et decourage du saint homme, me fait augurer tres
+mal du resultat de sa divine mission."
+
+"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez
+leur porter de l'interet, qu'ils sont loin de meriter, je vous l'assure,
+je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes preposes a la garde
+de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de toute espece, nous n'avons
+rien rencontre qui peut approcher de la mechancete et de la sceleratesse
+de ces deux brigands."
+
+"Agreez, Chef, l'assurance de la haute consideration avec laquelle,
+
+je suis votre devoue."
+
+GASPARD
+
+Geolier de la prison de Quebec.
+
+(Quebec, 14 Septembre.)
+
+
+Bien que je n'aie passe que peu de temps a causer avec le geolier, j'ai
+reconnu en lui le type de l'honnete homme qui bien qu'energique et ami
+de son devoir, sait temperer les rigueurs de la prison par tous les
+moyens dont il peut disposer. Je le sais doue, de plus, d'un sens droit,
+d'un esprit experimente et observateur.
+
+Je ne puis donc me defendre d'un fremissement en songeant au denouement
+du drame sinistre qui va se derouler, et dont j'entrevois la fin
+affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le journal de
+monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse le jour de
+l'execution.
+
+
+
+Septembre 20, A midi
+
+"Mon cher frere,
+
+"Enfin le drame est termine! Il y a une heure, je voyais disparaitre
+dans un coin recule du cimetiere, les restes mortels du malheureux Paulo
+et de son complice. C'est la mort dans l'ame et encore tout rempli
+d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans les derniers jours qui ont
+precede l'execution et au moment ou leur ame devait paraitre devant
+le juge supreme, que je remplis la promesse que je vous ai faite.
+Croyez-le, mon frere, il y a de tristes moments dans la vie. Dieu arrose
+quelquefois de larmes bien ameres la carriere de ses ministres."
+
+"Jamais peut-etre dans une vie qui compte aujourd'hui pres de quarante
+cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de decouragement
+que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne m'en plains pas puisque
+telle a ete votre volonte. Non je ne me plains pas des pleurs que j'ai
+verses pour les souffrances morales que j'ai endurees, mais ce qui
+m'afflige profondement et jetterait peut-etre le desespoir dans mon ame,
+si ma conscience ne me disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que
+tous mes efforts ont ete infructueux et inutiles pour faire germer au
+coeur des deux grands pecheurs, une pensee ou un sentiment de repentir."
+
+"J'incline mon neant devant les insondables decrets du Tres-Haut. Qui
+sait peut-etre au moment ou ils allaient etre lances dans l'eternite, un
+_peccavi_ que la corde ne leur a pas permis d'articuler, s'est-il eleve
+du fond de leur ame."
+
+"Frere, prions pour eux qu'ils aient trouve grace, priez aussi pour
+ce pauvre pretre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il
+tentera de ramener a lui des ames egarees."
+
+"Je suis avec estime, votre bien sincere ami."
+
+P. S.
+
+"ODILLON ptre."
+
+
+"J'oubliais de vous remercier de l'envoi genereux que vous m'avez fait.
+Cet argent sera distribue aux pauvres, et c'est sur votre tete et sur
+celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont les benedictions
+qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de vos bienfaits."
+
+"ODILLON ptre."
+
+Septembre 17. "Je suis entre dans leur cachot vers six heures pour
+passer la nuit aupres des malheureux et essayer a verser dans leur coeur
+un peu de calme et de repentir. Ils etaient dans un etat d'exasperation
+epouvantable. Leurs yeux etaient hors de tete, leurs figures sinistres
+et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains etaient couvertes du
+sang qui s'echappait des blessures que les fers leur avaient faites en
+essayant a s'elancer l'un sur l'autre pour se frapper et se dechirer. De
+leurs bouches s'echappaient une ecume sanglante et d'affreux blasphemes.
+Ma vue loin de les apaiser ne fit plutot que redoubler leur rage. Ils
+parurent meme la concentrer sur ma personne, car comme je m'approchais
+pour les calmer, ils se sont tous deux precipite sur moi et m'ont
+violemment repousse. Toute la nuit s'est ainsi passee dans des
+paroxysmes de fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de
+raison."
+
+"La cause de cette haine frenetique qu'ils se portent, vient de ce que
+tous deux ont tente de se rendre temoins du roi, avec l'assurance qu'ils
+voulaient faire donner aux autorites qu'on leur laisserait la vie sauve.
+A cette condition, ils auraient tout avoue."
+
+"Ces demarches, ils les avaient faites a l'insu l'un de l'autre et elles
+leur avaient ete revelees le jour de leur proces. Or de tous les hommes
+celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils ne pardonnent
+jamais, c'est au delateur et au traitre; aussi lorsqu'ils le tiennent en
+leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus horribles tortures."
+
+Sep: 18. "La journee ne s'est pas annoncee sous de meilleurs auspices.
+Je suis entre dans leur cachot au moment ou ils prenaient leur dejeuner.
+Mon arrivee n'a fait aucune autre effet sur eux que de m'attirer a peine
+un coup d'oeil charge de mepris, Tout en mangeant ils se sont lance des
+regards farouches et pleins de menaces. Comment donc reussirai-je a
+faire entendre une parole de religion a ces hommes dont le coeur est si
+profondement gangrene par les plus execrables passions?"
+
+"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur navre
+de tristesse. Mon Dieu, encore une journee et une partie de la nuit de
+perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent avoir d'autres
+resultats que de redoubler leur rage et leurs imprecations. Peut-etre la
+Providence m'inspirera-t-elle demain de nouveaux moyens pour parvenir au
+but auquel j'aspire si ardemment. Le seul espoir que j'entretienne est
+de les ramener dans la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours
+qui fuient l'un apres l'autre avec une incroyable rapidite et qui sont
+pour moi si pleins d'amertume."
+
+"Dans deux jours leur ame sera devant Dieu et je n'ai encore rien pu
+obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des hommes sera
+inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci a attendre ici bas. Deux
+jours seulement, c'est si peu pour se preparer a paraitre devant le
+redoutable tribunal du Souverain Juge; devant ce regard inquisiteur
+qui fait dire au roi prophete dans un saint tremblement; _Ante faciem
+frigoris ejus quis sustinebit!!_ Je vais prier, la priere est un baume
+divin, peut-etre m'inspirera-t-elle de nouvelles idees."
+
+Sept: 19. "Mon cher frere, je suis entre un peu plus tard dans la
+cellule aujourd'hui. J'ai des le matin fait demander audience dans les
+maisons ou l'on prie pour le salut de tous. Monseigneur l'Eveque de
+Quebec, m'a offert ses services d'une maniere spontanee. Il doit aller
+les visiter pendant que de mon cote j'implorerai les prieres des ames
+charitables en faveur des malheureux qui vont mourir demain, sur la
+potence, car pour le condamne, les jours qui suivent la condamnation
+sont toujours la veille du supplice."
+
+"Tous m'ont promis leur concours et j'espere encore les retrouver dans
+de meilleures dispositions."
+
+"Je vous ecris ces pages de ma chambre et maintenant il me semble que ce
+poids enorme ne pese pas sur mes seules epaules, On m'a promis partout
+que des prieres seraient offertes a Dieu. Elles seront dites et repetees
+dans chaque communaute et par toutes les personnes pieuses."
+
+"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien differente des jours
+precedents. Je m'accuse d'avoir peut-etre exprime des paroles d'aigreur
+devant ces hommes qui pourraient etre plus malheureux et ignorants
+que coupables. Je dirige mes pas vers la prison bien decide a leur en
+demander pardon. Je pourrais prendre Dieu a temoin, que si je les ai
+offenses, c'est bien involontairement car je donnerais de grand coeur
+jusqu'a la derniere goutte de mon sang pour leur etre utile."
+
+"Je marche d'un pas plus leger, plus alerte car l'esperance a fait
+renaitre mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degres de la
+prison que je rencontre le saint Eveque. Il me tend la main, je la porte
+a mes levres avec respect, mais lui m'embrasse avec tendresse. Je n'ai
+pas le courage de l'interroger, son serrement de mains m'indique qu'a
+lui aussi etait departie la part d'amertume comme aux bons autres
+pretres qui ont tour a tour, mais en vain essaye d'obtenir d'eux une
+parole ou un signe de repentir."
+
+"Mon Dieu, j'ai pourtant bien prie dans les deux jours qui sont passes,
+je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer D'ecrire."
+
+
+
+19 Sept, 11 heures P. M.
+
+"Pardonnez a mon ecriture, ma main est tremblante et peut-etre
+aurez-vous de la peine a dechiffrer le pauvre griffonnage que je fais.
+A peine quelques heures vont-elles s'ecouler avant que la justice des
+hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La derniere nuit est
+epouvantable."
+
+"Quand la reponse a leur demande d'un sursis leur a ete apportee, hier
+soir, et que l'expression formelle du refus leur a ete signifiee, jamais
+scene plus dechirante n'a ete vue."
+
+"D'abord, ils ont prelude aux apprets de leur mort d'une maniere
+differente, l'un par des chants feroces et sauvages, l'autre par
+d'execrables obscenites, puis a minuit sonnant, comme par un accord
+mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice s'est
+enveloppe la tete de sa couverture et s'est mis a moduler un chant
+bizarre mais empreint d'une telle ferocite que je ne pouvais m'empecher
+de sentir un frisson qui parcourait tout mon etre. Paulo au contraire
+est tombe dans un etat d'inertie et d'abattement dont il n'a pas pu
+etre releve. Le premier a continue son chant etrange jusqu'au moment de
+l'execution. Il ne s'y melait presque plus d'accents humains. Helas! cet
+homme etait plus miserable encore que je ne pensais. Il n'etait pas meme
+idolatre, il etait Athee."
+
+"Je compris dans son chant qu'il etait heureux du rendre a la matiere ce
+que la matiere lui avait donne, le desir de jouissances materielles, et
+trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils des plus odieux. Tel
+avait ete le but de toute sa vie."
+
+"Je cherchai a reveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout
+d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignerent seulement
+pas me repondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur presentai un
+crucifix qu'ils outragerent par leurs crachats comme de nouveaux Judas."
+
+"Enfin Paulo vers lequel je tentai une derniere esperance, me fit peur,
+je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux etait dans
+un delire complet, mais un de ces delires qui ne s'exprime pas par
+d'energiques transports, mais par des paroles incoherentes, ou le
+cynisme de la penses le dispute a l'obscenite de la parole."
+
+"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son passe,
+il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un calme se
+faisait. J'essayai bien des fois a en profiter pour me faire entendre.
+Et alors c'etait plus affreux encore. Il sortait de sa tranquillite
+apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait qui attendait
+a la porte du cachot que l'heure du supplice fut arrivee. Il croyait
+voir ses gestes d'impatience parce que le moment ne venait pas assez
+vite. Il decrivait les plis et replis de la corde qui devait l'etrangler
+et qu'il croyait deja avoir autour du cou. Il se representait les
+vociferations de la foule rendue furieuse par le nombre et l'enormite de
+ses forfaits. Puis un instant apres, il elevait la voix, mais alors sur
+un ton de supplication il conjurait cette meme foule d'attendre au
+moins que la brise imprimat a cette masse inerte, a ce cadavre et a ces
+membres pantelants, un balancement qui les ferait se heurter sur les
+poteaux du gibet comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."
+
+5 heures A. M. "Rodinus continue sa melopee inconnue. A quelle divinite
+adresse-t-il ce chant? Oh! si c'etait a ce Dieu qu'il affecte de ne pas
+connaitre, au moins conserverais-je une lueur d'espoir sur son avenir,
+mais non c'est une glorification de ses forfaits. Il les passe en revue
+dans sa memoire et regrette de ne pouvoir en savourer les delices plus
+longtemps."
+
+10 1/2 heures A. M. "Rien n'est change dans l'attitude de Rodinus. Paulo
+a eu un acces de frenesie epouvantable. Il se croyait poursuivi par ses
+victimes. Il leur demandait pitie, misericorde, comme elles-memes ont du
+le faire lorsqu'ils les outrageait ou les mettait a mort. Ses cheveux se
+dressaient d'epouvante, il attendait, disait-il des ricanements d'enfer
+et les cris de joie des demons qui le conviaient a leur horrible fete.
+Il entrevoyait les tortures des damnes, il repetait leurs lamentations
+et leurs gemissements. Son oeil etait hagard, il tremblait de tous ses
+membres. Son grincement de dents augmente encore l'horreur de tous les
+temoins de cette epouvantable scene. C'est bien la la peinture que
+l'ecriture nous fait de la mort du pecheur impenitent. _Dentibus suis
+fremet et labescet_. Puis il est tombe dans un etat de torpeur, il n'est
+plus qu'une masse inerte."
+
+"Le silence du cachot n'est trouble que par le bruit de sa respiration
+stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident et plus
+saccade. C'est la ronde du jongleur qui evoque les esprits infernaux.
+Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"
+
+"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui entrent
+suivis des officiers de justice."
+
+"Je me precipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore dix
+minutes de repit. Un des officiers tire sa montre et dit en secouant
+tristement la tete qu'il a deja differe l'execution de quelques minutes
+et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet instant comment
+l'eussent-ils employe? Eussent-ils enfin dans ce moment supreme, tourne
+un regard de repentir et de supplication vers Dieu? Helas! je n'ose plus
+rien esperer que dans l'immense misericorde de la Divine Providence."
+
+"La seule chose que j'ai pu obtenir a ete l'aveu complet que Paulo m'a
+fait, et dont je ne doutais pas, qu'il etait avec ses deux complices les
+meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse pour lequel celui-ci
+avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait ourdi cette trame
+diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline ressentait pour lui.
+Les deux autres bandits l'avaient aide dans l'execution."
+
+"Pendant qu'on preside aux funebres apprets du supplice, je vais de l'un
+a l'autre, je les exhorte en pleurant a se preparer a paraitre devant
+Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de contrition."
+
+"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est eteinte. Son
+oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration ou plutot un
+ralement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend rien, il ne peut
+plus se mouvoir."
+
+"Rodinus detourne la tete avec degout quand je lui presente pour la
+seconde fois l'image du Dieu crucifie. Il l'aurait meme souille de
+nouveau par un crachat si je ne me fusse empresse de le retirer."
+
+"Enfin la toilette est terminee, leurs chaines leur ont ete enlevees,
+ils ont la corde au cou et les mains liees derriere le dos."
+
+"Le cortege se met en marche. Quatre aides portent Paulo toujours
+insensible et le deposent sur la trappe fatale, Rodinus l'a precede. Il
+a toute la stoique ferocite du sauvage. La tete haute il jette d'abord
+un regard de defi sur la foule et regarde avec indifference le bourreau
+qui passe l'extremite de la corde dans le crochet. Il ne veut pas
+permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses yeux comme on vient de le
+faire a Paulo."
+
+"La foule est a genoux et prie. Moi, la figure prosternee sur le gibet,
+j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est ouverte et que
+deux ames viennent de paraitre devant le tribunal supreme, et quelles
+sont jugees!!!... Ah! puissent-ils avoir trouve misericorde aupres de
+Dieu!!!!!!"
+
+"Voila, mon cher frere, les details aussi exacts que possible, voila
+aussi la fin deplorable de ces deux grands coupables. Pourtant, malgre
+toute l'apparence de l'inutilite de nos prieres, redoublons cependant
+nos instances aupres du Tres-Haut. Qui sait?"
+
+
+
+Je ferme en frissonnant ce journal, il m'echappe des mains. J'essuie les
+sueurs glacees qui inondent mon front.
+
+J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce monde
+invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la barriere.
+Ma pensee se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement les y
+attendait.
+
+Je ne sais combien d'heures j'ai passe dans ces penibles reflexions mais
+tout a coup mes idees prennent un autre cours. Une figure angelique
+vient faire contraste avec les leurs que je crois entrevoir parmi celles
+des demons. Cette figure est celle d'Angeline, de la mere d'Adala. Il me
+semble entendre cette voix qui n'avait plus rien de terrestre a me
+dire, au moment ou son ame allait s'envoler vers le ciel et apres la
+confession que je lui avait faite: "Pere viens m'embrasser. Je te confie
+mon enfant, mon Adala."
+
+Ce dernier nom a un effet magique. Il m'eveille comme d'un affreux
+cauchemar et la chere petite lettre d'Adala est la devant moi qui semble
+me sourire et m'inviter a l'ouvrir.
+
+Je la saisis avec emotion, je la tourne et retourne en tout sens avant
+que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa main a
+touche. Il faut que j'attende quelques instants avant que de pouvoir
+distinguer l'ecriture, tant les larmes obscurcissent mes yeux.
+
+"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voila deja plus de quatre mois
+que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passe un seul instant sans
+penser a toi. Je me suis bien ennuyee et je m'ennuie encore beaucoup de
+ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et t'embrasser."
+
+"Je n'ai pas non plus oublie toutes les belles histoires que tu me
+racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient
+pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais de si
+droles que j'en ris encore rien qu'a y penser."
+
+"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore
+aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se
+mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque chagrin
+que je te causais et tu etais trop bon pour me dire en quoi je
+t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne
+l'etais alors et j'ai bien hate de te revoir pour te demander pardon."
+
+"J'espere, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon soin de ta
+sante car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut arrive quelque
+malheur, je crois bien j'en mourrais."
+
+"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de ce que tu
+ne m'ecris pas."
+
+"Je suis a present une grande fille. Les bonnes religieuses me disent
+qu'elles sont tres contentes de mes succes. Elles ont pour moi toute
+espece de bontes."
+
+"La mere superieure et l'assistante me font souvent venir dans leurs
+chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons, mais je ne sais
+pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles me parlent. Je
+n'ai pas besoin de rien demander, elles previennent mes moindres desirs
+et me disent que c'est toi qui leur a donne l'argent pour y pourvoir."
+
+"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prevenances et
+je vais m'appliquer bien fort pour finir mes etudes au plus vite et
+aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu de ta petite
+fille."
+
+"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont ete pendus
+ce matin. Toutes les bonnes religieuses etaient tristes nous aussi nous
+l'etions. C'est si terrible de penser que deux hommes vont etre pendus,
+mais c'est plus affreux encore de songer qu'ils vont mourir sans s'etre
+reconcilies avec Dieu. A dix heures trois quarts ce matin les glas des
+deux malheureux ont commence a sonner. J'en fremis encore. Nous nous
+sommes rendues a la chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas ose
+demander s'ils ont fait leur paix avec Dieu."
+
+"Tu peux t'imaginer comme j'ai ete contente de revoir mon ami Baptiste,
+aussi je l'ai embrasse bien fort."
+
+"Grand'mere vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte de ces
+beaux petits ouvrages en broderie sur ecorce comme elle sait en faire.
+Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de toute espece de
+fruits. J'aurais voulu que ma tante superieure lui donna de l'argent,
+j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais elle m'a embrassee
+en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle n'en a besoin. Je t'en
+aimerais encore plus fort pour cela si j'en etais capable."
+
+"A present je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi qui
+ecris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes qui le
+fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."
+
+"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai ecrire une
+lettre seule. Juges si je vais travailler."
+
+"Je t'embrasse mille et mille fois,
+
+Ta petite fille,"
+
+ADALA
+
+20 Septembre.
+
+
+
+La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me plus a
+savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette delicieuse
+reverie et retourner dans ma cabane.
+
+Mes amis etaient eveilles. Je me fis raconter les derniers jours des
+bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient ete plus diaboliques
+encore dans leurs actions que le bon pretre ne me l'avait dit.
+
+Un jour un d'eux lui avait presque coupe un doigt avec ses dents pendant
+qu'il lui presentait a boire, comme il le lui avait demande.
+
+Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes pendant
+qu'il avait le dos tourne.
+
+Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphemes, d'obscenites de
+toutes sortes que ce saint pretre n'eut entendus de leurs bouches et
+souffert avec une patience et une douceur angeliques.
+
+Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au plus vite a
+ma chere enfant.
+
+
+
+
+
+VIE INTIME
+
+Quoiqu'il m'en coutat beaucoup d'etre pour plusieurs annees separe
+d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par gout que
+par un besoin de distraction et de mouvement, je repris avec mes amis la
+vie de coureur des bois.
+
+J'etais parfaitement tranquille au sujet de ma fille cherie, je savais
+qu'elle trouverait, aupres de mes bonnes soeurs tout le bonheur
+possible. Pour lui eviter des chagrins que ma vue aurait pu lui causer,
+je resolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je me proposai de
+lui ecrire deux fois par annee quoique je fusse convaincu qu'elle etait
+incapable de m'oublier.
+
+Nos preparatifs de depart ne furent pas longs et nous partimes bien
+decides a ne plus nous separer et a partager a chaque retour au poste
+les profits de notre chasse.
+
+Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que tout
+le monde connait. Qu'il me suffise de dire que nos chasses furent assez
+fructueuses et que je passai les cinq annees qui suivirent dans un calme
+et une tranquillite d'esprit que je n'avais pas encore connus.
+
+Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beaute primitive, les
+courses dans les bois et la preparation de nos pelleteries faisaient le
+charme de nos journees. Puis le soir arrive nous nous trouvions reunis
+autour d'un bon feu et les histoires et la gaite intarissable du Normand
+et du Gascon, embellissaient nos soirees.
+
+Les trois annees que je m'etais condamne a passer sans embrasser Adala,
+etaient expirees, je resolu de me rendre a Quebec. Grande fut la joie de
+mes soeurs et de la petite en me voyant.
+
+L'enfant s'etait admirablement developpee, et avait considerablement
+grandi. Elle ne savait que faire pour me temoigner son bonheur. Elle
+riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes genoux et m'embrassait.
+Combien j'etais heureux de tous ces temoignages d'amour. Non je ne les
+eus pas change pour tous les tresors de la terre.
+
+Je passai une semaine aupres d'elle, lui faisant visiter la ville et
+ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle eprouvait de voir tant de
+merveilles et de beautes qu'elle ne connaissait que par oui dire.
+
+Il va sans dire que nous allames aussi chercher la grand'mere et
+l'installames aupres de nous pour qu'elle prit part a la joie commune.
+
+Ces huit jours furent de courte duree. Si la voix de la raison n'eut
+cede a celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec moi.
+La vie de reclusion s'accordait peu avec le caractere d'Adala. Ce qu'il
+fallait a cette chere enfant c'etait la vie libre et independante,
+indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle ressentait un
+entrainement veritable pour la vie demi sauvage. Mais il me fallut ceder
+devant le devoir.
+
+Apres l'avoir pressee plusieurs fois dans mes bras, je me separai
+d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher et
+qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu'a la mort de l'un de nous.
+Aglaousse, de son cote, promit de venir nous rejoindra et de la visiter
+plus souvent encore d'ici a ce temps-la.
+
+Je dis adieu a mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant. Ces
+recommandations etaient bien superflues.
+
+Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'eloignant d'elles, et aussi
+longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un regard sur le
+toit qui recouvrait des etres qui m'etaient plus chers que la vie.
+
+Jamais de ma vie, je n'ai eprouve autant d'ennui que pendant les
+premiers mois qui suivirent cette separation.
+
+Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient a un endroit designe
+et nous reprimes la vie active.
+
+Pendant la courte visite que j'avais faite a Adala, je lui avait souvent
+parle du campement que nous avions etabli aupres du Lac a la Truite. Je
+lui avais decrit le paysage si beau et les jouissances qu'on y trouvait.
+L'enfant avait ecoute ces details avec des larmes de plaisir. Elle me
+fit promettre en la laissant d'y construire un logement et que ce serait
+la que desormais nous habiterions.
+
+Ses desirs etaient pour moi des ordres imperieux, aussi vers la fin de
+la seconde annee, nous construisimes ces cabanes que je ne changerais
+pas pour le plus somptueux des palais.
+
+Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installes, nous goutons un
+bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit venu assombrir
+notre ciel, a ete la mort de mes deux soeurs qu'une epidemie a emportees
+successivement dans l'espace de deux mois Cheres saintes femmes, elles
+se sont eteintes comme elles ont vecu, dans la paix du seigneur, apres
+une carriere bien remplie d'annees, mais encore plus de bonnes oeuvres.
+
+Vous ferai-je maintenant une description de la maniere dont nous passons
+notre temps. Peut-etre pourrait-elle vous interesser.
+
+Le chant des oiseaux nous eveille des le matin et souvent a ce chant
+s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agreable a mon oreille,
+c'est celui de mon Adala qui semble leur repondre. Elle a, pour ainsi
+dire, apprivoise ces chers petits enfants des bois, car elle charme tout
+ce qui l'entoure.
+
+La culture des plantes, les broderies sur ecorce, la couture et la
+lecture constituent ses occupations de la journee.
+
+Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d'ete conduire
+son leger canot avec une adresse merveilleuse, sur les eaux tranquilles
+du lac. Puis quand tout est silencieux dans la nature, sa voix s'eleve
+pure et argentine pour chanter un de ces, cantiques si touchants par
+leur naive beaute, et qui sont une priere, une invocation.
+
+C'est alors que les echos des montagnes saisissent ces notes si
+fraiches, qu'ils les repetent et se les renvoient les uns aux autres
+comme s'ils voulaient se les graver profondement dans leur memoire.
+
+Parfois aussi je l'amene a des expeditions de chasse, mais ces jours-la,
+je suis presque toujours certain de faire buisson creux. Il ne faut
+pas tirer sur ce pauvre lievre qui ne nous fait aucun mal, dit-elle,
+n'abattez pas cette mere perdrix qui peut-etre laisserait des enfants
+orphelins et personne alors pourvoirait a leur nourriture.
+
+Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se presente,
+oh! alors malheur a lui, car elle tire avec la plus grande precision.
+Elle aime beaucoup la legere carabine que je lui ai achetee et qui est
+du plus beau fini. Elle ne perd pas une occasion d'en faire admirer le
+merite.
+
+Lorsqu'elle se promene sur les bords du lac, elle est suivi d'une
+marmotte devenue l'hote de sa maison et sa compagne inseparable.
+Plusieurs couvees de canards sauvages qu'elle a reussi a apprivoiser
+et qui viennent manger tour a tour dans sa main, en poussant des cris
+assourdissants, lui font cortege.
+
+Rien de ses pas, de ces demarches, ni de ses actions, n'echappe aux
+regards ravis de sa grand'mere et des miens, nous en examinons tous les
+details pour y trouver de nouveaux charmes, nous l'aimons tant.
+
+Son caractere est quelque peu fantasque et aventureux, mais d'apres mes
+recommandations elle ne s'eloigne jamais seule de la maison. Deux dogues
+enormes, qui sauraient la proteger dans le cas d'une mauvaise rencontre,
+sont les gardes les plus surs.
+
+Le temps de chaque journee est ainsi regle et les heures fuient avec une
+rapidite sans egale. Nous sommes loin de trouver le temps monotone et de
+vivre dans l'isolement. Chaque jour un chasseur ou un amateur de peche
+vient nous demander un gite. Nous avons aussi des nouvelles de tous
+cotes, car jamais ici le pain et l'hospitalite ne sont refuses.
+
+Bien souvent il y a surcroit de vie et de gaite dans l'habitation, c'est
+qu'alors Baptiste et ses deux inseparables compagnons sont venus nous
+visiter et se reposer de leurs fatigues.
+
+Oh! ce sont ces jours-la de vrais diners de _Gamache_ ou de
+_Sardanapale_. Tout ce que la foret peut offrir de gibier a plumes ou
+a poil est mis a contribution. Quelle folle gaite preside au repas, le
+Gascon et le Normand ont eu de quinze jours a un mois pour renouveler
+leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques. Adala rit
+aux larmes, la grand'mere et moi rions de la voir rire et a ce concert
+d'eclats de rire se joint comme basse la grosse voix de Baptiste.
+
+Des histoires on passe au chant, du chant a la danse, c'est Baptiste qui
+fait la musique. Il imite avec sa voix toute espece d'instruments. Ses
+poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble, ses pieds marquent
+la mesure et les deux francais executent des cabrioles, des pas, des
+sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire, assurent-ils dans tel
+ou tel pays ou il n'ont pourtant jamais ete, la petite de se tordre de
+rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces fetes se prolongent deux a trois
+jours.
+
+Mais quand les froids d'hiver commencent a nous menacer, nous descendons
+au village pour laisser passer les mois les plus rigoureux.
+
+La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui
+s'obstine a ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais
+seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai soin
+avant de les laisser de pourvoir a tous leurs besoins. Nous leur faisons
+aussi de frequentes visites dans le cours de l'hiver.
+
+Nous allons habiter des appartements confortables aupres de l'eglise du
+hameau. Quelques bons voisins viennent frequemment nous visiter. Dans la
+journee nous faisons des courses de traineau et le soir le cure vient
+s'asseoir au coin du feu et nous rejouir par une intime et charmante
+causerie.
+
+Telle est la vie que nous menons depuis sept annees. Helas! elles ont
+ete bien courtes comparees a celles du passe, mais aujourd'hui un nuage
+de tristesse vient troubler mon bonheur, c'est une inquietude bien
+naturelle, car je sens d'un jour a l'autre le poids des ans qui
+s'appesantit sur moi.
+
+J'eprouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que mon pied
+qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus rapides, ne se
+traine plus que peniblement meme sur un terrain uni.
+
+Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec
+tristesse que quand tous les deux nous aurons quitte la terre, ce qui ne
+saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chere petite fille?
+
+Je dissimule autant que je le puis les traces de ma decrepitude, mais
+Adala semble s'en etre apercue, elle m'entoure de plus de soins, de
+prevenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un seul instant,
+elle parait inquiete. Elle me regardait l'autre jour avec un oeil plein
+de tristesse, tout a coup une larme est venue glisser sur ses joues,
+elle s'est empressee de la faire disparaitre et de me sourire. Je lui en
+ai demande la cause. C'est une vilaine poussiere m'a-t-elle repondu!
+
+Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu. Je
+voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses compagnons n'y
+sont pas.
+
+Les deux francais sont partis pour une longue expedition de chasse.
+Baptiste a pour ainsi dire abandonne la vie des bois, il s'est mis a la
+culture et nous ne le voyons plus que rarement.
+
+Mon Dieu, comment pourrai-je faire prevenir Monsieur Fameux de l'etat
+precaire ou je me trouve.
+
+Je me suis ouvert a lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection
+pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mere quand je ne serai plus.
+Cette mission, il l'a acceptee, car il sait que je n'ai personne autre
+a qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je le visse avant de
+mourir.
+
+Adala s'est bien offerte pour aller le chercher.
+
+La vaillante enfant je l'ai refusee. La distance est si grande et je
+crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant elle
+a si fortement insiste que j'ai cede a ses instances, car je sens que
+mes heures sont comptees.
+
+En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes sont
+tombees sur mes joues et m'ont rechauffe le coeur.
+
+Je profite de son absence pour ecrire ces dernieres lignes que ma main
+tracera:
+
+Que je te remercie, ma chere Adala, d'avoir egaye ma triste vieillesse
+par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais en esprit, le
+courant d'une vie tourmentee, je me sentais ecrase sous le poids des
+evenements de mon existence, ta franche gaite est venue m'arracher bien
+des fois l'amertume gui peut-etre eut fini par s'emparer de moi.
+
+Tu as ete dans la maison la lumiere, la joie et la vie, car tu en etais
+l'ame benie. Sois donc a jamais heureuse Adala pour tout le bonheur que
+tu m'as fait.
+
+Que ta vie soit aussi calme que la mienne a ete tourmentee. Que le ciel
+t'accorde les tresors de jouissances que je n'ai pas connues. Enfin sois
+heureuse autant que mon coeur le desire.
+
+Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien soin. Tu sais
+combien elle s'est devouee pour toi, mais je connais trop bien ton
+coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu l'aimeras autant
+qu'elle t'a aimee.
+
+Penses aussi quelquefois a ton vieil ami Helika, donnes-lui un souvenir
+et quand ta voix se melera, le soir, a la priere des anges, demandes
+misericorde pour lui!!!!
+
+Adieu, Adieu...
+
+HELIKA.
+
+
+Ici se terminait le manuscrit.
+
+Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le meme jour que nous fimes rencontre
+de cette charmante enfant a la decharge du Lac.
+
+Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux dernieres
+phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondement emue. Nous
+respectames sa reverie. Du revers de sa main il essuya une larme, puis
+avec un doux sourire il nous dit; si vous le voulez bien, Messieurs,
+nous allons dejeuner.
+
+Effectivement l'aurore paraissait, la nuit etait passee sans que nous
+nous en fussions apercus, tant ce recit nous avait interesse.
+
+Et la jeune fille, demandames-nous tous ensemble, qu'est-elle devenue?
+
+Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de vous la
+raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus a bien des souvenirs de
+ma vie qu'il me serait penible de rappeler en ce moment.
+
+Si cette narration vous a presente quelqu'interet, je vous reserve
+l'autre partie pour l'occasion ou j'aurai le plaisir de vous revoir.
+
+Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant.
+
+C. DeGUISE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Helika, by Charles DeGuise
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HELIKA ***
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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Binary files differ