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diff --git a/13149-0.txt b/13149-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c8d55fd --- /dev/null +++ b/13149-0.txt @@ -0,0 +1,6495 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 *** + +HÉLIKA + +MEMOIRE D'UN VIEUX MAÎTRE D'ÉCOLE + +PAR LE + +Dr. CHS. DeGUISE + + + + + + + +LA RÉUNION D'AMIS. + +C'est en vain que nous chercherions à nouer des liens plus forts: et +plus durables que ceux qui nous unissent à nos compagnons d'école, et à +nos condisciples de collège. La vieille amitié d'autrefois a jeté dans +nos coeurs des racines si profondes, que nous les sentons grandir avec +le nombre de nos années. + +Lorsque rage à desséché notre veine, et que les blessures de la vie ont +laissé sur chaque épine du chemin le reste de nos dernières illusions, +elles viennent nous réjouir et nous consoler sous la riante et +gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son espièglerie et son +insouciance. Ses racines ont alors produit des fleurs précieuses que +le vieil âge se plait à cueillir comme l'a fait l'auteur des "Anciens +Canadiens." + +Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous sont restés +plus sympathiques; parce qu'ils étaient d'un caractère plus conforme au +nôtre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou espiègles, suivant, +qu'ils ont pris eux-mêmes plus ou moins; de part dans nos escapades +d'écoliers. Aussi quels francs éclats de rire, lorsque nous nous +rencontrons et nous racontons nos réminiscences du passé, de notre vie +d'école, et de nos années de collège. + +En parlant de la jeunesse, temps hélas, bien éloigné de moi aujourd'hui, +il m'est revenu une narration, et la lecture d'un manuscrit, faite par +un ancien maître d'école, qui sont encore l'une et l'autre dans un des +replis de ma mémoire, comme un émouvant souvenir des temps passés. +Ces souvenirs datent de loin, puisque je n'avais qu'à peine vingt ans +lorsque je les entendis de la bouche du père d'Olbigny. + +Le père d'Olbigny était un vieux maître d'école. + +Il était un jour, arrivant on ne savait d'où, venu prendre possession de +l'école de notre village. + +Après un examen passé devant le curé et les syndics, qui n'étaient +malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait été décidé qu'il était +capable de nous enseigner l'alphabet. + +Or, le père d'Olbigny était un homme instruit, profondément instruit. +Il parlait, et écrivait correctement plusieurs langues anciennes et +modernes; comme nous pûmes en juger plus tard. + +Son extérieur n'était rien moins que prévenant en sa faveur. Une balafre +affreuse lui partageait transversalement la figure, et lui donnait une +expression étrange; mais ses yeux étaient si bons, si doux et si chargés +de tristesse; ses procédés à notre égard si affectueux et si paternels, +que nous l'aimâmes à première vue et nous nous livrâmes à l'élude, +crainte de lui faire de la peine. Il nous traitait tous avec la même +bonté, mais il y avait une classe qui paraissait lui être privilégiée. +Cette classe se composait de jeunes gens de mon âge et j'en faisais +partie. + +Ce fut donc en pleurant qu'il reçut nos adieux, lorsque nous laissâmes +l'école pour endosser la livrée de collégiens. + +Un soir, dix ans après, nous retrouvions les mêmes condisciples de cette +classe, au coin du feu où nous avions été conviés par l'un de nous. +Naturellement, nous vînmes à parler de notre temps d'enfance et de notre +cher monsieur d'Olbigny. Il avait laissé nos endroits, et ce fut alors +que l'un de nous, nous informa qu'il habitait une maison écartée à +quelque distance du village de B...., et qu'il y vivait en véritable +ermite. + +Nous décidâmes, séance tenante, d'aller passer une soirée avec lui. + +Il vivait, paraissait-il, dans un pénible état de gêne. Plusieurs de mes +amis. étaient riches, une souscription fut ouverte et la bourse qui fut +formée lui fut transmise sous forme de restitution. Il avait, reçu par +ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, pendant deux ans. + +Au jour fixé, personne ne manqua à l'appel. + +Le père d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous reçut comme +ses véritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que nous avions +apportés le rendirent plus expansif. Il nous avoua qu'une main inconnue +lui avait, fait une restitution; cette main, ajouta-t-il plaisamment, ne +peut venir que du ciel, parce que je ne connais personne sur la terre +qui me doive restitution. Ce fut après un toast pris à sa santé, et +qu'il nous eut affectueusement remerciés, qu'il continua: + +Il fait bon, mes amis, d'être jeunes, de voir l'avenir se dérouler +devant nous avec tous les rêves dorés que l'espérance nous fait +entrevoir. Vous voir réunis autour de ma table, me rappelle une époque +bien éloignée, et cependant à peu près analogue. + +Nous étions nous aussi, mes compagnons d'école et moi, autour de la +table d'un professeur, qui avait autant de plaisir à nous recevoir que +j'en éprouve aujourd'hui. Hélas! j'étais cette soirée-là bien gai, bien +joyeux, et me doutais guère qu'elle aurait une si grande influence sur +le reste de ma vie. + +Si je croyais que cette histoire put vous intéresser, je vous en +raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un manuscrit, +écrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur même d'un drame +terrible de jalousie et de vengeance. + +Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutôt cette +bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumèrent et ce fut +avec un religieux silence que nous écoutâmes le palpitant récit qui va +suivre: + +Il y a au delà de soixante ans que quelques amis et moi avions formé le +même projet que vous exécutez, d'aller revoir notre ancien professeur. +C'était un bon vieux curé qu'on appelait monsieur Fameux. Il habitait un +village qui se trouvait presque sur la lisière des bois. Rien ne pouvait +d'ailleurs mieux nous convenir. Nous avions décidé dans notre réunion, +d'aller faire une partie de chasse et de pêche auprès d'un lac qui se +trouvait à quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions +qu'un faible détour à faire pour aller lui serrer la main. Outre le +plaisir que nous éprouvions d'avance à revoir ce bon vieux père, nous +espérions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous ferait connaître +parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. Bien que l'heure du soir +fut avancée, nous nous dirigeâmes vers le presbytère, et ce fut en nous +pressant dans ses bras que monsieur Fameux nous reçut. Jamais nous ne +pouvions arriver plus à propos, car il nous annonça au réveillon que +lui-même partait le lendemain matin pour aller explorer des terres +auprès du même lac, qu'on lui avait dit être très fertile, et où il +avait intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de +sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards étendus sur le +parquet, la tête sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par leurs +ronflements capable de réveiller les morts. Voilà nos guides, +ajouta-t-il. + +Enfin, après une intime causerie, nous récitâmes la prière et nous nous +étendîmes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier d'entre nous +s'endormit, le prêtre agenouillé priait encore. + +Le lendemain, le soleil radieux s'élevait à peine de l'horizon que nous +étions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendîmes. + +Je ne sais quel charme cet homme de bien répandait sur tout ce qu'il +faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions au dedans de +nous un calme, une paix et un bonheur intimes que je n'ai peut-être +jamais éprouvés depuis. Le déjeuner se se ressentit de notre disposition +d'esprit, il fut gai et pétillant de bons mots; puis havre-sacs sur le +dos, nous prîmes, en chantant de gais refrains, le chemin des grands +bois. + + + + + +LE VOYAGE + +Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais à mesure +que le soleil s'élevait, la chaleur devenait de plus en plus forte, et +vers midi, l'air était suffocant. Les moustiques, cette journée-là, +s'étaient liés pour soutirer le droit de passage; aussi, fallut-il que +chacun du nous leur payât un tribut; à vrai dire, ils étaient encore +plus avides que certains douaniers auxquels vous n'avez pas donné un +bonus. Les enflures et les démangeaisons insupportables, que leurs +piqûres nous causaient, faisaient presque regretter d'être venus si +loin chercher le plaisir. De plus, les sources d'eau que nos guides +s'attendaient à rencontrer sur notre route, étaient taries en +conséquence de la sécheresse exceptionnelle de l'été. + +Vers quatre heures de l'après midi, nos gosiers étaient arides, nos +palais desséchés et nos estomacs criaient famine. Depuis le matin, nous +n'avions que grignoté par ci par là quelques morceaux de biscuits, tout +en marchant. Malgré l'assurance que nos guides nous donnaient, que nous +n'étions plus qu'à deux milles de la chute; nous allions faire halte, +lorsque la grosse voix de Baptiste, notre premier guide, se fit +entendre. Il avait pris les devants depuis quelque temps, et jamais +refrain plus agréable parvint à nos oreilles. A boire, à boire, qui donc +en voudra boire chantait-il en même temps qu'il se montra portant une +énorme gourde bien remplie. Après que nous eûmes avidement vidé le +contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques minutes de repos, +nous nous remîmes en route rafraîchis et réconfortés. Les guides +entonnèrent les gais chants des voyageurs canadiens, ensemble nous fîmes +chorus. Point ai-je besoin de dire que ces chants n'eussent pas été +admis au Conservatoire de Paris. + +Enfin haletants, fatigués, méconnaissables par l'enflure causée par les +piqûres des mouches, nous arrivâmes sous la direction de Baptiste dans +une charmante érablière où le bruit d'une forte chute d'eau se faisait +entendre. C'était l'oasis désirée. Des hourras frénétiques la saluèrent. +Nous allions nous élancer dans la direction de la chute, lorsqu'un +sifflement aiguë et un signe énergique de Baptiste qui se tenait +immobile au milieu du sentier, nous arrêta. Il nous montrait du doigt +une magnifique famille de perdrix branchées sur un arbre du voisinage. +Elles semblaient être venues s'offrir intentionnellement comme le menu +du repas, aussi n'en fîmes nous pas fi. Quatre à cinq coups de feu +jetèrent à nos pieds la bande emplumée. De grands battements de mains de +la part de monsieur Fameux et des spectateurs furent la couronne de +ce bel exploit. Notez que nous avions tiré les perdrix presqu'à bout +portant. + +La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui était resté en +arrière, arriva avec quatre beaux lièvres qu'il avait rencontrés; +mais elle devint délirante quand nous aperçûmes bouillonner l'eau des +cascades dont nous n'étions plus éloigné que de quelques pas. + +Une minute plus tard, nous étions sur les bords de la rivière et aux +pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse contempler. +Le spectacle était beau, grandiose, et bien digne eut-il été le seul +de nous faire oublier les tourments de la soif et de la faim que nous +avions endurés, mais ventre affamé n'a pas d'oreilles, c'était le temps +ou jamais de le dire, car ce qui nous réjouit le plus et nous mit en +belle humeur, ce fut lorsque des feux furent allumés et que les marmites +commencèrent à bouillir. Pendant ce temps, tout le monde était à +l'oeuvre. Les uns écorchaient les lièvres, d'autres préparaient les +perdrix, on découpaient des tranches de lard et de jambon; quelques-uns +enfin bûchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les +assiettes avec des écorces de bouleau et faisait des micoines, des +fourchettes de bois, bref enfin, tout le monde ainsi à l'oeuvre fit +merveille, et une demi-heure après, le bruit des mâchoires eut dominé +celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a de cela bien +près de soixante ans et je ne crains pas de répéter aujourd'hui à la +face du monde que jamais repas fut mieux cuit et mieux assaisonné avec +plus grande sauce de l'appétit, que celui que nous prîmes on plutôt +dévorâmes au pied de la chute de la décharge du Lac à la Truite. Enfin +les appétits satisfaits, les pipes allumées, nous nous étendîmes avec +délices sur les bords de la rivière. + +Il eut été difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le +paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientôt s'enfoncer derrière +le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage +le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir; quelques petits écureuils, +d'un air éveillé et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues +coquettement retroussées, pour glaner quelques restes de notre repas; +puis vifs comme l'éclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet +de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colère ou de plaisir. + +Mais la beauté qui ne pouvait être surpassée, était celle de la chute, +avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les +rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tout émaillés de +diamants. L'arc-en-ciel brillait à leurs pieds de ses plus vives +couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille +d'abord, puis comme prise d'un accès subit de rage, se ruait un instant +après frémissante et écumeuse de cascades en cascades, hérissant la +crête de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colère de voir +son cours intercepté. + +Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautés sauvages et +primitives étaient égalés, surpassés peut-être par la grandeur de la +chute elle-même. + +L'eau se précipitait d'une hauteur d'à peu près cinquante pieds; mais +dans sa chute, elle rencontrait d'énormes rochers superposés les uns +aux autres, bondissant de l'un à l'autre, elle s'élevait et retombait +blanche et floconneuse comme la neige, pour se former un peu plus bas, +en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce véritable peintre +céleste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus éclatant +coloris. + +La splendeur de ce tableau ne saurait être surpassée. Toutefois, un pic +incliné d'une hauteur de cent pieds au dessus de la chute, et dont la +base était minée par l'incessant travail de la rivière attirait notre +attention dans ce moment. Nous en étions même à supputer, combien il lui +faudrait de temps, avant que de parvenir à le précipiter dans l'abîme, +lorsque sur une des pointes les plus élevées, survint une apparition +presque fantastique. + + + + + +LE LAC. + +Cette apparition était celle d'une jeune fille mollement appuyée sur une +légère carabine de chasse. Deux dogues énormes étaient à ses côtés. Le +costume de cette jeune fille était demi-sauvage autant que nous en pûmes +juger. Nous ne pouvions comme de raison, par l'éloignement, distinguer +ses traits; mais à sa taille svelte et dégagée, au contour de ses +épaules, et telle qu'elle nous apparut dans sa pose à la fois gracieuse +et nonchalante, nous nous formâmes l'idée qui se confirma plus tard, +qu'elle était admirablement belle. + +Monsieur Fameux la reconnut.--Adala seule, dit-il, où donc est le vieil +Hélika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant à Baptiste, elle semble nous +avoir reconnus tous les deux, et la voilà qui nous fait signe d'aller la +rejoindre. Si Hélika, qui ne la laisse jamais d'un seul pas, n'est pas +auprès d'elle; c'est qu'un malheur lui est arrivé ou qu'il gît sur son +lit de mort. La jeune fille comprit sans doute le signe que Baptiste lui +adressa, car elle s'assit dans une pose pleine de grâce et de tristesse, +pendant que notre guide allait traverser la rivière plus loin dans un +endroit guéable. + +Les chiens s'étaient étendus à ses pieds, comme deux vigilantes +sentinelles. Nous aurions dû le dire déjà, Baptiste était le type du +chasseur et du trappeur canadien. Il était par conséquent le commensal +et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possédait la langue et les +dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous pressâmes monsieur Fameux +de questions. L'histoire de cette malheureuse enfant des bois est bien +douloureuse, nous répondit-il d'une voix pleine d'émotion; mais elle ne +m'appartient pas. C'était nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire +plus long; mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme +bien vous pensez ne firent que redoubler notre curiosité déjà bien +surexcitée. Baptiste revînt au bout de quelque temps, sa bonne et +honnête figure était empreinte de tristesse. + +Hélika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du secours. +Nos coups de feu à la chasse de tantôt l'ont effrayée; elle a craint de +rencontrer quelques pirates des bois; voilà, pourquoi elle s'est retirée +sur l'autre rive et vous supplie d'arriver au plus vite. C'est Hélika +qui l'envoie vous chercher; elle se fut rendue jusqu'à votre presbytère, +si elle n'avait rencontré personne pour remplir son message auprès de +vous. Hélika est gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il désire +ardemment vous voir. Elle retourne immédiatement auprès de lui, avec +l'espoir que nous la suivrons de près. Si vous n'êtes pas trop fatigué, +mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre en marche, pendant +que les autres guides dresseront des campements pour la nuit à vos +jeunes compagnons. Demain, je les attendrai sur les bords du lac avec +des canots. Le prêtre et Baptiste partirent immédiatement. + +La veillée se passa en conjectures. Cet incident nous avait +singulièrement intrigués, parce qu'aucun des guides qui nous restaient +ne pouvait donner des renseignements précis sur le nom et l'origine de +la jeune fille. Tout ce qu'ils nous apprirent, ce fut qu'ils l'avaient +bien souvent rencontrée dans les bois, toujours accompagnée d'un +vieillard d'une haute stature, qui paraissait lui porter un amour et une +sollicitude véritablement paternels. Bien plus, son attention pour elle, +et ses soins étaient ceux de la mère la plus tendre. Ils ajoutaient +aussi, qu'esclave de tous ses désirs, il venait de temps en temps dans +le village, y séjourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y prenait +les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient où +recevaient, étaient celles de monsieur Fameux. Il la conduisait dans les +magasins, ne regardait jamais au prix des étoffes qu'elle choisissait, +suivant ses caprices, le prix en fut-il très élevé. + +L'un d'eux assurait même avoir entendu monsieur Fameux dire au père +Hélika, tel était le nom du vieux sauvage: je suis heureux de voir +combien vous vous donnez de peine pour former l'éducation de votre chère +Adala, et combien elle répond admirablement à vos efforts, elle parle et +écrit aujourd'hui parfaitement le Français. + +II y avait certes dans ces informations, matière plus que suffisante +pour piquer notre curiosité déjà excitée à l'extrême. Malgré notre +fatigue, nous mîmes longtemps avant de nous endormir tous, faisant des +suppositions plus où moins ridicules ou extravagantes. + +De bonne heure, le lendemain matin, nos étions en route tout en +discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours lorsqu'on est +jeune, la gaîté nous était revenue Avec le repos; aussi ne mîmes-nous +pas de temps à franchir les trois milles qui séparaient le lac du lieu +de notre campement. Lorsque nous arrivâmes sur ses bords, deux beaux +grands canots, creusés dans le tronc de gros pins, nous attendaient. +Baptiste se promenait sur le rivage et du revers de sa main essuyait une +larme. + +Hâtez-vous, messieurs, nous dit-il, le père Hélika désire vous voir. Il +a paraît-il quelque confidence à vous faire, et le pauvre vieillard n'a +plus bien longtemps à vivre. En peu d'instants nous fûmes installés dans +les canots et pesâmes hardiment sur l'aviron. + +Le lac était beau ce matin là. Sa surface était plane et unie, pas une +ride ne venait troubler le paisible miroir que nous avions devant les +yeux. Quelques vapeurs humides s'élevaient ça et là des rochers ou de la +masse d'eau. Elles nous apparaissaient comme les images fantastiques des +fées de nos anciens contes. Les cris des huards se faisaient entendre de +l'un ou l'autre rivage, tant l'atmosphère était calme. Parfois aussi, le +martin-pêcheur nous envoyait des notes saccadées et stridentes, tantôt +frémissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit +goujon. Les fleurs des glaïeuls, qui nageaient à la surface et +s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser à un riche tapis de +verdure émaillé de fleurs. Mais entre les rives et le pied des montagnes +avoisinantes, de beaux grands arbres séculaires donnaient par les +différentes nuances de leur feuillage un cadre magnifique au miroir qui +s'étendait devant nous. Ces arbres avaient une grandeur et une majesté +impossibles à décrire. + +Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment comme +s'ils eussent voulu contempler leur beauté dans le cristal limpide de +l'eau, tel que peut le faire une coquette jeune fille. D'autres au +contraire élevaient leurs troncs énormes et secs, montrant ainsi leurs +branches desséchées comme les membres d'un vieillard. Tandis qu'un +bouquet verdoyant semblait, comme la tête d'un patriarche, avoir seul +conservé un reste de sève et de vie. On voyait à ses pieds, des arbustes +de différentes familles s'élever et sembler lui demander protection. + +Plus loin et du quatrième côté du lac, s'étendait une savane sombre et +triste. Des arbres rabougris, une mousse épaisse, un terrain marécageux +et rempli de fondrières donnaient à cet endroit un aspect solitaire +et désolé. Il formait un contraste frappant qui faisait rassortir +d'avantage la beauté des autres rives. Nous nageâmes en silence +pendant quelque temps, absorbés dans la contemplation de la sauvage et +pittoresque beauté de paysage, lorsqu'après avoir doublé un cap, nous +aperçûmes un plateau élevé de quinze à vingt pieds qui dominait le lac +et la rivière. + + + + + +HÉLIKA. + +Sur ce plateau qui pouvait avoir une étendue d'une dizaine d'arpents, +trois grandes huttes se touchant les unes les autres avaient été +élevées. L'une d'elles avait une apparence toute particulière. Bien que +comme les autres, elle fut construite de matériaux grossiers, sa forme +ressemblait à celle d'une chaumière, elle était plus spacieuse que +les autres. Le houblon et quelques vignes sauvages, en la tapissant à +l'extérieur, lui donnaient un air de fraîcheur et de bien-être. Des +fenêtres l'éclairaient de tous côtés, les unes donnant sur le lac, +les autres sur la rivière, Nous connaîtrons plus tard comment le +propriétaire avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant +la profondeur des forêts. + +De forts volets garnis de fer avaient été posés pour les protéger du +dehors. Par ci par là, un trou ou plutôt une meurtrière était percée. +Enfin, on voyait combien Hélika, puisque c'était sa demeure, était +jaloux de veiller à la sûreté de ceux qui l'habitaient. + +Les deux autres étaient construites de gros morceaux de bois, superposés +les uns aux autres, et encochées à chacune de leurs extrémités pour +s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidité à cette construction +toute primitive. Ce fut vers la première que Baptiste nous conduisit. +La chambre d'entrée était spacieuse et parfaitement éclairée. Bien que +l'ameublement en fut grossier, il offrait toutefois tout le confort +désirable. Quelques fleurs sauvages de diverses familles y étaient +cultivées avec le même soin que nous en prenons pour les fleurs +exotiques. Des livres aussi étaient disposés sur quelques rayons. Mais +ce qui frappa surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tombèrent sur un +lit recouvert d'une peau d'ours où gisait un vieillard dont les traits +portaient l'empreinte de la mort. + +Cet homme devait être bien vieux. Des rides profondes sillonnaient son +front et ses joues en tous sens. Il avait plutôt l'air d'un spectre, +aussi n'eut-on pas manqué de le considérer comme tel, si ses yeux noirs +et enfoncés dans leur orbite n'eussent conservé un éclat extraordinaire. +Ses sourcils étaient épars, son nez aquilin ressemblait au bec d'un +oiseau de proie. Son front était haut et fuyant, ses lèvre minces et +son menton proéminent, tout annonçait dans la figure de cet homme +une indomptable énergie. L'ensemble de cette figure dénotait une si +implacable férocité, qu'il eut fait frémir celui qui l'aurait rencontré +un soir dans un chemin détourné ou sur la lisière d'un bois. Cependant, +au moment où nous l'aperçûmes ses mains étaient jointes sur sa poitrine, +ses lèvres s'agitaient et semblaient répéter les paroles d'une prière +que monsieur Fameux disait à haute voix. + +Comme contraste, agenouillée auprès du lit, se tenait dans l'attitude de +la prière la jeune fille de la veille. Son épaisse chevelure inondait +ses épaules et descendait jusqu'à la ceinture. Elle avait le dos tourné +vers la porte. C'était bien la taille que nous avions admirée le soir +d'avant, elle offrait dans ses contours tout ce que nous avions pu +imaginer dans nos rêves de jeune homme de plus gracieux et de plus +parfait. Nous étions arrêtés sur le pas de la porte à contempler ce +tableau, lorsque le bruit de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma +vie, je n'ai vu aussi ravissante figure, nous en fûmes tous éblouis, +fascinés. Murillo ou Raphaël eussent été heureux d'en faire la portrait +et de le présenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse +était empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient +ses joues rehaussaient encore, s'il était possible, son angélique +beauté. En nous apercevant, elle se retira timide et confuse dans un +coin de la chambre; mais sur un signe du moribond elle disparut dans +l'autre hutte. Celui-ci, après avoir jeté sur nous un regard perçant, et +scrutateur, nous dit: "Vous devez avoir besoin, messieurs, de prendre un +peu de nourriture et de repos, pendant que moi de mon côté, je vais avec +ce saint homme terminer ma paix avec Dieu". + +Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisième cabane où un +repas, composé de gibier et de poisson, nous avait été préparé. On +s'était mis en frais pour nous y recevoir, car les lits, de sapin +avaient été renouvelés. C'était, nous dit Baptiste, la maison que +le père Hélika avait fait construire spécialement pour y exercer +l'hospitalité, là, chasseurs canadiens ou sauvages y trouvaient toujours +un gîte et la nourriture. Ils restèrent tous deux trois heures en tête +à tête, et lorsqu'à l'appel de monsieur Fameux nous entrâmes dans la +chambre du mourant, une transformation complète s'était faite sur son +visage. Les yeux n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des +larmes mêmes s'en échappaient. C'était bien encore la même figure +énergique mais elle n'avait plus ce cachet de férocité, cet air empreint +de trouble et de remords que nous avions d'abord remarqués; elle +indiquait plutôt le calme et le recueillement intérieur qui ne +paraissaient pas exister auparavant. + +Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture. Il le +fit pour lui complaire. Le bon prêtre lui parla quelques instants à +l'oreille; mais il secoua la tête et reprit tout haut: non Monsieur, +c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader, ma confession doit être +publique; puisse-t-elle être une légère expiation de mes crimes et +servir d'exemple à ceux qui se laissent entraîner par la fougue de leurs +passions. Un frisson involontaire parcourut les membres des assistants, +nous pressentions quelque drame lugubre, sanguinaire peut-être, dont +Hélika avait été le héros. + +Nous prîmes donc chacun une place autour de son lit, et c'est ainsi +qu'il commença: + + + + + +LA CONFESSION. + +Plus de quatre-vingts ans ont passé sur ma tête, et la terre dans +quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de misère qui +devrait y être enfouie depuis mon enfance. On ne souffre pas dans le +fond du cercueil après la mort; mais devrais-je sentir chacun des +vers qui doivent dévorer mon cadavre, dussent-ils m'occasionner les +souffrances les plus atroces, je remercierais Dieu de m'infliger des +peines aussi légères; car quelques grandes qu'elles fussent, elles ne +pourraient vous donner une idée des épouvantables tortures que les +remords ont fait endurer à ma conscience depuis de longues bien longues +années. + +Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton pénétré. Il m'a fait entendre sa +grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai entendue, +glacé de terreur depuis au delà de quinze ans dans le frizelis des +feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre, je l'ai +entendue dans le souffle léger de la brise comme dans les hurlements +épouvantables de la tempête; et depuis le brin d'herbe jusqu'au grand +chêne des bois; je l'ai vu dans la goutte d'eau dont je me désaltérais +jusqu'au fruit savoureux que je voulais goûter. Je l'entendais, je le +voyais, je le sentais en moi-même, ce vengeur inexorable des crimes que +nous commettons et des souffrances que nous faisons endurer à nos frères +de même que je l'ai éprouvé plus tard, sous le fouet du maître et dans +les chaînes de l'esclavage. + +En prononçant ces paroles, bien que les membres du vieillard fussent +glacés par le froid de la mort, nous voyions cependant un frémissement +qui lui parcourait tout le corps. Sans doute qu'il remarqua notre +surprise de l'entendre s'exprimer aussi bien, car il ajouta en +continuant: Ne soyez pas surpris si je parle un français qui peut vous +paraître bien pur pour un habitant des bois, mais j'appartiens à votre +race, et c'est à une vengeance diabolique que je dois le triste état +dans lequel vous me voyez aujourd'hui. + +Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux jours. Si +vous saviez comme j'étais heureux lorsque je revenais chaque année dans +ma famille pour y passer mes vacances. Nous étions plusieurs compagnons +de collège de la même paroisse. Oh! que nous nous en promettions des +parties de pêche et de chasse et comme alors nous avions le coeur léger, +l'âme pure et tranquille. Il me semble encore voir ma vieille mère, mon +père et mes soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour à tour +dans leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais +déposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour mes +succès classiques. Puis le bon vieux curé que nous ne manquions jamais +d'aller voir, il nous avait baptisés, fait faire notre première +communion; de plus, il nous avait initiés aux premières notions de +la langue latine. Il nous considérait donc comme ses enfants et nous +recevait avec le plus grand plaisirs et la plus touchante affection. Son +presbytère et sa table étaient toujours à notre disposition. Il était +aussi fier de nos succès que si nous lui eussions appartenus. + +Nos jours de vacance se passaient en des parties de pêche et de chasse; +mes bons parents refusant que je prisse part à leurs travaux crainte que +je ne me fatiguasse. Le soir amenait les joyeuses veillées. Nous nous +réunissions tantôt dans une maison, tantôt dans l'autre. Au son du +violon nous dansions quelques rondes au milieu des rires de la plus +folle gaîté; puis, dix heures sonnant, la voix de l'aïeule se faisait +entendre, nous tombions à genoux et récitions en commun la prière du +soir, et noua noua séparions en nous promettant bien de recommencer le +lendemain. + +La voix du moribond à ces souvenirs se remplit d'émotion puis il ajouta +comme se parlant à lui-même. Chers souvenirs des beaux jours du ma +jeunesse, combien de fois avec celui des larmes de plaisir de mes bons +parents n'êtes vous pas venus tomber sur mon coeur désespéré comme la +rosée bienfaisante sur la fleur desséchée? Ah! pourquoi ai-je à jamais +abandonné le sentier béni de la vertu avec ses joies si pures et si +naïves pour céder à mon exécrable passion? Pourquoi ai-je perdu le +touchant exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que +me donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces +réminiscences de son passé si fortuné, Hélika ferma les yeux comme pour +savourer une dernière fois les délices des beaux jours de son enfance. +Il parut se recueillir et garda le silence pendant quelque temps. + +Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de continuer +son récit. "Non monsieur, répondit-il, je dois aller jusqu'au bout +de mes forces, c'est un devoir que ma conscience m'impose, et je +l'accomplis avec plaisir; ma résolution est inébranlable." Puis il +demanda quelque chose pour se rafraîchir. Cette demande fut sans doute +entendue de l'autre côté, car la même indienne dont nous avons déjà +parlée, apporta une tisane d'une couleur verdâtre. Il but quelques +gouttes de ce breuvage qui parut le ranimer. "Éloigne Adala, dit-il à la +vieille, qu'elle n'entende pas ce qui me reste à dire." + +C'est peut-être mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur Fameux, +mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon enfant jusqu'au +dernier soupir, puis il reprit: + +Vers l'année 17... nous touchions aux vacances qui devaient commencer +vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer aujourd'hui, +était-ce un pressentiment qu'avec elles allaient s'éteindre pour +toujours les joies de ma vie? Hélas! elles devaient être les dernières, +car je terminais mon cours d'étude. Je me sentais triste et abattu. Il +y a toujours quelque chose de solennel dans ce suprême adieu que nous +faisons à nos belles années de collège. Le succès avait couronné mon +travail au delà de mes espérances. Je remportai presque tous les +premiers prix de ma classe. L'accueil que je reçus à la maison +paternelle fut encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il était +possible qu'il ne l'avait été les années précédentes. + +Mon père, ma mère et mes soeurs me reçurent avec les mêmes +démonstrations de joie, j'étais le seul fils. Or sans être bien riche, +ma famille jouissait d'une honnête aisance comme cultivateur. Après les +premiers embrassements. "Il va falloir, me dit mon vieux père, bien te +reposer mon enfant. Je t'ai acheté un beau fusil, un beau cheval est à +l'écurie, j'ai quelques épargnes, amuses-toi, promènes-toi et surtout +laisses là tes livres pour jouir de la vie dont tu ne connais pas encore +les plaisirs". + +Puis ma mère et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle chambre +qui avait été préparée avec tous les soins, la tendresse et l'affection +qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement, avec quelle +ingénieuse sollicitude on y avait déposé tous les objets qui pouvaient +flatter mon goût et me procurer le plus grand confort. + +Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mère en m'embrassant, +nous avons invité les voisins à souper, et j'espère que tu vas t'amuser +dans la soirée puisque tous tes anciens compagnons d'enfance avec leur +soeurs sont de la partie. + +En effet personne n'avait manqué à l'invitation. Les bons voisins avec +leurs enfants étaient venus se réunir à cette fête, et je rougissais +d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves gens venir me +presser la main avec une considération qui tenait presque du respect; et +me prodiguer des éloges sur mes succès, en présence des jeunes filles et +de leurs frères. + +Le souper fut bien joyeux, les langues déliées par quelques verres de +bon vieux rhum, débitaient mille et mille plaisanteries qui étaient +saluées par des tonnerres d'éclats de rire. Les chants ensuite +succédèrent aux bons mots, enfin la gaîté était au diapason, lorsque +nous nous levâmes de table. Ma mère, par une délicate attention, m'avait +fait placer auprès d'une jeune fille plus jolie, plus instruite et plus +distinguée que ses compagnes. Cette jeune fille n'était pas précisément +belle, elle n'était peut-être pas même jolie, tel qu'on l'entend dans +l'acception du mot, mais sa figure était si sympathique, sa voix et son +regard si caressants et si doux, qu'elle répandait autour d'elle un +charme et un bonheur auxquels il était difficile de résister. Sa +conversation était entraînante, et se ressentait de son caractère aimant +et contemplatif, elle avait une teinte de mélancolie lorsque le sujet +s'y prêtait, qui donnait à sa figure et à ses paroles quelque chose +d'enivrant. Pendant le souper nous parlâmes de différentes choses, mais +le sujet sur lequel je me surpris à l'écouter avec un indicible plaisir, +ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautés de la nature. Ce n'était +certes pas dans les livres qu'elle les avait étudiés, ce n'était pas non +plus dans les ébouriffantes dissertations des romanciers; mais dans le +grand livre de la nature, où chacun y puise les connaissances et la foi +en celui qui a créé toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur +et émotion, et, suspendue ses lèvres, j'écoutais les descriptions +qu'elle me faisait. Elles débordaient, pittoresques et animées, comme +une cascade de diamants. + +Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement de +la fête, le sentiment supposé de ma supériorité, les vins qui avaient +été versés à profusion, les éloges qu'on m'avait prodigués, tout enfin +avait contribué à exalter mon cerveau. Mais lorsque je me levai de +table, je sentis dans mon coeur quelque chose que je n'avais pas encore +éprouvé. + +Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette jeune fille +que je nommerai Marguerite, et quand la veillée fut finie, qu'elle +fut partie avec ses parents, j'éprouvai un vide mêlé de charme et un +sentiment de vague inquiétude indéfinissable. Il fallut m'avouer, que de +l'avoir vue au bras d'un beau et loyal jeune homme, et échanger ensemble +des paroles d'intimité en était la cause. Quelques regards que j'avais +surpris produisirent dans mon être un bouleversement jusqu'alors +inconnu. Ce jeune homme s'appelait Octave, il avait été mon condisciple +de collège et jusqu'à ce temps mon ami. Il avait terminé ses études +depuis deux ans, et était revenu prendre les travaux des champs sur +la ferme de son père. Ça fut en vain cette nuit-li que je cherchai le +sommeil, je la passai à me rouler sur mon lit, et, lorsque plus calme +le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis de mon âme, +je sentis que j'aimais éperdument Marguerite, et que le démon de la +jalousie allait prendre possession de moi. + +Je formai donc la résolution du ne plus la revoir. Effectivement, bien +des jours se passèrent, oui quinze longs jours s'écoulèrent avant que je +la revisse, et cependant pas une heure, pas un instant au jour ou de +la nuit sans que je pensasse, que je rêvasse à elle. Tout le monde me +faisait des reproches sur mon air morne et abattu, j'avais perdu le +sommeil et l'appétit. Mes parents étaient inquiets, ma bonne mère ne +manquait pas de l'attribuer au travail excessif de mes études. + +Cependant il fallut céder aux obsessions et retourner aux soirées du +village. Je croyais être assez fort pour pouvoir affronter le danger. +J'y rencontrais fréquemment Marguerite et Octave et m'en revenais chaque +soir de plus on plus éperdument amoureux et jaloux. Son nom m'arrivait +sur les lèvres à chaque jeune fille dont j'apercevais dans le lointain +la robe onduler sous les caresses de la brise. Je partais pour la chasse +sans munitions, ni carnassière et allais m'asseoir sur le bord de la +mer, et là, des journées entières je pensais à elle. La plainte de +la vague gui venait tristement déferler sur la plage convenait à ma +tristesse. + +Ainsi se passa ma première année chez mes parents. La demeure de +Marguerite était presque voisine de la nôtre, nous nous visitions +réciproquement et la voyais très fréquemment, Il était impossible +qu'elle ne s'aperçut pas du feu qui me dévorait. Cependant sa conduite +envers moi et ses paroles étaient toujours affectueuses et amicales, +mais qu'étaient-elles ces marques d'amitié pour moi qui sentais au +dedans de mon coeur un brasier dévorant? De ma fenêtre je voyais sa +demeure, ses allées et venues et avec frémissement j'apercevais sa +silhouette dans le lointain. Lorsqu'elle se rendait à l'église, je la +suivais de loin et aurais été heureux de baiser les traces de ses pas +dans la poussière du chemin. + +Vous pouvez juger de ce que j'éprouvais avec cet amour immense, quand je +la voyais au bras d'Octave et avec quelle rage j'appris un jour qu'ils +étaient fiancés. Elle devint désespoir, le jour ou je la rencontrai +rougissante de bonheur et de plaisir, elle était amoureusement inclinée +vers Octave et le main dans la sienne, ils se souriaient l'un à l'autre, +Pendant que je passais ainsi toutes mes journées en folles rêveries +amoureuses, Octave par son travail et avec l'aide de l'argent que son +père lui avait donné s'était acquis une belle propriété, et moi je ne +faisais rien. Ma famille était très occupée de voir la tournure que +prenait mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne. +Ma mère un jour à la suggestion de mon père m'en fit la remarque +d'une manière douce et maternelle. Je lui répondis d'un ton bourru et +grossier. La sainte femme m'écouta avec étonnement d'abord, comme si +elle n'en pouvait croire ses oreilles ou comme si elle se fut éveillée +d'un mauvais rêve, puis tout à coup elle fondit en larmes et m'entourant +de ses bras elle me dit en m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres +donc bien." Elle ne put ajouter un seul mot, les sanglots la +suffoquèrent. Ces larmes de ma mère furent les premières qu'elle versa +de chagrin, mais elles ne furent pas, hélas! les dernières que virent +couler ses cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon +ingratitude et ma méchanceté. + +Enfin le jour décisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux +état. + +Un dimanche matin, Octave était absent, je revenais de l'église +accompagnant Marguerite. Je résolus de profiter de l'occasion pour +tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix émue les joies, les +plaisirs de notre enfance, combien alors les journées étaient longues et +ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer pour partager nos +jeux et nos promenades. Je remontai ainsi jusqu'au temps présent. Elle +m'écouta d'abord avec plaisir, ne sachant où je voulais en venir. Mais +bientôt mes paroles devinrent plus significatives et plus pressantes. +Lorsque je lui exprimai en termes brûlants combien je l'aimais, quels +étaient mes rêves, le bonheur que j'avais fondés sur son amour et son +union avec moi, elle rougit, puis pâlit au point que je crus qu'elle +allait défaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances +passées et de mon désespoir si elle refusait de se rendre à mes voeux. +Alors des larmes abondantes glissèrent sur ses joues, mais elle ne me +répondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon coeur, toute mon âme, +tout mon amour passèrent dans mes paroles, elles devaient tomber sur son +coeur de glace comme des gouttes de feu. Insensé, j'espérai un instant +qu'elle aurait pitié de moi et se laisserait fléchir, mais ce ne fut +qu'un éclair. + +Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains et +m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me dit en +pleurant: "Le ciel m'est à témoin que je donnerais la plus grande part +du bonheur qu'il me destine pour vous savoir heureux. Mais pour vous +appartenir je manquerais au serment que j'ai fait à un autre devant +Dieu, je manquerais de plus aux cris de ma conscience et à la voix de +mon coeur; car je ne vous cacherai pas je suis fiancée à Octave et que +dans peu de jours nous serons irrévocablement unis." Je ne sais quelle +transformation se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression +des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux sur +moi elle recula de quelques pas. + +"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du +chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis faire, car +elle sera plus que moi à la hauteur de votre intelligence et vous serez +heureux avec elle. Octave et moi vous avons désigné une place au coin +du feu où vous viendrez vous asseoir bien souvent, nous causerons, nous +nous amuserons et nous nous occuperons de vous trouver une épouse digne +de vous". + +Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant +affectueusement la main. Elle était toute émue et tremblante, je la +voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que nous +nous quittâmes. + +Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et précédèrent +leur union dans des transports de rage et de jalousie inexprimables. Mes +parents crurent véritablement que je devenais fou furieux. + +Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours après, la tête +brûlante, la figure affreusement contractée, j'entendis à l'abri d'un +pilier de la petite église de notre paroisse le serment qu'Octave et +Marguerite se firent de s'appartenir l'un à l'autre. J'aurais voulu voir +le temple s'écrouler sur eux et les mettre en poussière. C'en était fait +de moi, j'avais au fond du coeur tous les esprits du mal et tout ce +que le coeur humain peut avoir de haine contre son semblable, je +le ressentis pour eux. De tous les pores de ma peau sortait le cri +vengeance, vengeance! Si elle m'eut aperçu lorsque sa robe vint me +frôler au sortir de l'église, elle eut reculé, épouvantée comme à +l'aspect d'un serpent. + +Fou, insensé, j'avais espéré jusqu'au moment solennel. Oui j'espérais +qu'elle comprendrait toute l'immensité de mon amour et combien j'aurais +travaillé à la rendre heureuse. Le dimanche même, malgré la publication +des bancs, cet espoir m'enivrait encore. + +Vous êtes peut-être surpris qu'après tant d'années et en ce de moment +solennel où il ne me reste que peu de temps à vivre, je vous parle avec +autant de chaleur du passé; mais sur son lit de mort, le vieillard +sent quelquefois son sang se réchauffer aux brûlants souvenirs de sa +jeunesse: c'est la dernière lueur du flambeau qui va s'éteindre. + +Je laissai le cortège nuptial s'éloigner et m'élançai hors du temple. Je +courus à la maison, fis un paquet de quelques hardes, me munis d'un bon +sac de provisions et d'amples munitions, sifflai mon chien et répondant +à peine aux douces paroles de ma mère qui pleurait en m'embrassant, je +pris le chemin du bois. + +Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai appris par +d'autres que mes deux soeurs avaient embrassé la vie religieuse dans un +couvent des Soeurs de Charité; que mon père et ma mère joignaient leurs +prières aux leurs pour celui qu'ils croyaient mort depuis longtemps. +Hélas! leur fils dénaturé n'a pas été essuyer les pleurs de leurs vieux +ans et leur fermer les yeux. + + + + + +DANS LES BOIS. + +Les forces du moribond étaient complètement épuisées. Ces souvenirs +chargés de repentir avaient trop longtemps pesé sur son âme. + +Il indiqua à monsieur Fameux un endroit dans la chambre où il trouverait +un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il nous demanda +comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, de le publier même, +si on le voulait, afin qu'il servit d'enseignement. + +Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny alla +prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voilà, nous dit-il, qui +complétera l'histoire d'Hélika, si elle vous présente quelqu'intérêt. +Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses derniers moments." + +Il était donc évident que l'heure suprême était arrivée pour le +vieillard, aussi le sentait-il lui-même. Il nous fit signer comme +témoins, un testament olographe qu'il avait préparé, par lequel il +instituait Adala, sa légatrice universelle, lui enjoignant toutefois de +prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait monsieur +Fameux son exécuteur testamentaire. + +Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le désir de rester +encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces +l'abandonnaient rapidement. Après un assez long entretien avec monsieur +Fameux, sur sa demande nous rentrâmes dans la chambre. La jeune fille +agenouillée, recevait toute en larmes la dernière bénédiction et les +derniers baisers du mourant, pendant que la vieille indienne regardait +d'un oeil sec et stoïque cet émouvant tableau. + +Bientôt après, nous nous mîmes à genoux et récitâmes les prières des +agonisants; quelques heures plus tard, Hélika était devant Dieu. Le +surlendemain, nous le déposâmess dans sa dernière demeure à l'endroit +qu'il nous avait lui-même indiqué. La cérémonie fut touchante et bien +propre à nous impressionner. La nature avait cette journée là une teinte +morne et sombre. Le temps était couvert, le soleil voilé ne répandait +qu'une lumière blanchâtre à travers les nuages qui le recouvraient. Une +brise froide et glacée comme un vent d'automne, imprimait aux arbres +des craquements et un balancement qui leur arrachaient des plaintes +continues; elles faisaient écho aux lamentations la jeune orpheline, +qui, la figure prosternée, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle +reposait celui qu'elle avait aimé comme son père. + +Les plaintes du vent allaient s'éteindre dans les fourrés comme des +sanglots. Le lac soulevé par la brise venait déferler ses vagues sur les +galets du rivage avec de sourds gémissements. + +La cérémonie terminée, Adala toute en larmes se jeta dans les bras de +monsieur Fameux. "Ma grand'mère et moi seules désormais sur la terre que +deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous ne nous protégez". + +Tes parents, ma chère enfant, lui répondit-il d'une vois émue veillent +sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et résignée, tant que Dieu +me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place sur la terre; +auprès de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient de rendre +son âme à Dieu, t'a laissé de quoi compléter ton éducation et vivre +richement. Bénis la Providence pour ce qu'elle a fait, car dans ses +inscrutables desseins, elle donne en abondance d'une main ce qu'elle +paraît ôter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, d'après l'ordre de +ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, venir au sein de le +civilisation, ou tu rencontreras plus de protection et te préparer à y +remplir la mission que le ciel te destine. + +Ce fut avec une voix pleine d'émotion et de reconnaissance qu'Adala +remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, après cet +entretien, nous n'eûmes, au gré de nos désirs, que bien peu d'occasions +de la revoir. Toujours sous la surveillance de la vieille sauvagesse; +elle l'aidait à préparer nos repas, à renouveler le sapin de nos lits, +pendant que nous passions nos journées à la chasse ou à la pêche et que +le bon missionnaire explorait les terres. + +La journée finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et nous +racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis l'heure du +repos arrivée, nous donnions, dans nos prières, un souvenir au pauvre +vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, quelque matinal que +fut notre déjeuner, il était toujours prêt. La bonne indienne et Adala +nous l'avaient préparé avec le plus grand soin. + +Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient céder aux +attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum et la +suavité d'une fleur sauvage, poussée sous l'ombrage des grands arbres +de nos bosquets. Sa séduisante beauté et sa grâce naturelle étaient +rehaussées encore s'il était possible, par la tristesse répandue sur ses +traits et par ses habits de deuil. + +Est-il étonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. Bois +Hébert, l'un de mes compagnons, se prit à l'aimer avec toute la force et +l'ardeur du son tempérament de feu, et jamais dans le cours de sa vie +son amour se ralentit un seul instant. + +Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cédai à l'entraînement, que je +l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule fois dans la vie, +c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon dernier amour. Bois +Hébert était beau, riche et noble, brave comme un lion, il possédait +de plus un caractère d'or et une générosité qui ne se démentit jamais; +aussi obtint-il facilement la préférence sur moi, qui n'avais autre +chose à lui offrir qu'un coeur dévoué. + +Ce qui vous surprendra peut-être encore plus, c'est que j'ai toujours +été à l'un et à l'autre le plus sincère et intime ami, partageant avec +Bois Hébert toutes les péripéties de sa vie aventureuse, et reprenant +dans les temps de calme mes fonctions de précepteur auprès de ses +enfants quand il eut épousé Adala. + +Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs qui +coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur ces +souvenirs qui m'émeuvent encore malgré moi. D'ailleurs, si quelqu'un +d'entre nous en ressent le courage après la lecture de ces pages, il +pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard de la Magdeleine". + +Je reprends la lecture du manuscrit, c'était, si vous vous en rappelez +au sortir de l'église et après que Hélika eut reçu les embrassements de +sa mère, pour prendre les grands bois. + +Où allais-je? où ai-je été? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. J'étais +habitué au collège aux plus violents exercices. En gymnase j'étais de +première habileté et l'on me considérait comme un très grand marcheur; +ma force et ma vigueur étaient réputées extraordinaires. + +Lorsque la connaissance me revint, j'éprouvai une grande lassitude dans +les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement automatique. +Je devais être bien loin, mon pauvre chien ne me suivait plus que +difficilement, et le soleil était monté sur les onze heures du matin. +Mon front était brûlant et je frissonnais parce qu'une fièvre ardente me +dévorait. J'étais auprès d'un petit ruisseau où coulait une eau fraîche +et limpide; j'y trompai mon mouchoir et m'en enveloppai la tête; cette +application me fit du bien. Je tirai ensuite de mon havre-sac quelques +aliments, mais je ne pus pas même les approcher de ma bouche; je les +jetai à mon chien qui les dévora. Quelques instants après, je dormais +profondément, Je n'avais pas fermé l'oeil depuis longtemps et avais +toujours marché depuis le matin de la veille. Grâce à ma forte +constitution, lorsque je m'éveillai le lendemain, la fièvre avait +disparu complètement et mes idées étaient parfaitement lucides. + +Le soleil s'était levé dans tout son éclat; un nid de fauvettes placé +sur une branche auprès de moi, était balancé par la brise du matin. Le +père secouant ses ailes toutes humides des gouttes de rosée, adressait +au Créateur ses notes d'amour et de reconnaissance, pendant que la mère +distribuait à la famiile la becquée du matin. Un instant, une seconde +peut-être, je les contemplai avec plaisir; mais tout A coup, le démon de +la jalousie me souffla le mot Marguerite, Marguerite, depuis deux +jours et une nuit dans les bras d'Octave. Oh! alors je bondis dans un +transport de rage inexprimable. Je saisis mon fusil, ajustai le musicien +ailé et fis feu J'avais bien visé, le chantre qui m'avait éveillé par +son ramage, tomba mort à mes pieds, la mère mortellement blessée roula +un peu plus loin; tandis que je lançai le nid et la couvée par terre et +les écrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaîté m'avaient paru une +provocation dérisoire. + +Fou, furieux, je m'enfonçai encore plus avant dans la forêt. Ma +conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec la +vie honnête et et entrer dans la carrière du crime. Mais une autre voix +me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, ce fut +cette dernière qui l'emporta. Dès ce moment je n'eus donc plus qu'une +idée fixe, inflexible, inexorable. Ce fut de tirer contre Octave et +Marguerite, une vengeance terrible parce que dans ma folle méchanceté, +je les accusais d'avoir empoisonné le bonheur de mon existence. + +Je l'avoue aujourd'hui, après cet acte de barbarie, j'eus peur de moi, +quand je sondai l'abîme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. Jamais +une créature vivante n'avait été mise à mort par moi, pour le seul +plaisir de voir couler son sang ou par méchanceté. Mais de ce jour, le +génie du mal s'empara de moi et se garda bien de lâcher sa proie; pour +la première fois, je vis le sang avec une joie féroce. + +Je continuai donc ma marche en m'avançant du plus en plus dans la forêt; +je marchai encore plusieurs jours, ne sachant où j'allais. Les étoiles +et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient de boussole, et +ma fureur, ma jalousie augmentaient à chaque pas. Tout en cheminant, je +méditais, je m'ingéniais à trouver quelle pourrait être la plus grande +souffrance que je pourrais leur infliger. + +Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se présentèrent bien à mon +esprit, je tressaillis d'abord à cette idée, qu'Octave mort, je +pourrais encore espérer de devenir le mari de Marguerite; mais en y +réfléchissant, je songeai qu'elle n'était plus aujourd'huit cette chaste +et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en augmenta +encore s'il était possible. Pour la satisfaire, je sentis qu'il me +fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient partager. Il +me les fallait terribles mais incessantes. + +Depuis cinq jours que j'avais laissé la maison paternelle, j'errais à +l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairière. Au +milieu, une biche, nonchalamment couchée, suivait avec orgueil et amour +les ébats d'un jeune faon qui folâtrait auprès d'elle. Ils étaient tous +deux dans une parfaite sécurité. J'avais des provisions en abondance; +mais l'instinct féroce déjà me dominait. J'ajustai donc le faon, le coup +partit et il tomba à deux pas de sa mère. Un jet de sang s'échappa de sa +poitrine. Surprise d'abord, la malheureuse biche regarda autour d'elle +pour se rendre compte sans doute du lieu d'où venait le danger, puis +ses regards se portèrent sur son petit. Il était étendu par terre, ses +membres s'agitaient et se raidissaient sous l'étreinte d'une suprême +agonie. D'un bond elle fut auprès de lui, et lorsqu'elle aperçut le flot +de sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gémissement si +triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri +d'une inénarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles d'une +mère, me réjouit cependant intérieurement, et ce fut avec plaisir +que j'observai ce qui se passa. La pauvre mère, en continuant ses +gémissements, se mit à lécher la blessure et à inonder son petit de +son souffle, comme pour réchauffer ses membres que le froid de la mort +saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait à soulever sa tête, +puis s'éloignait ensuite de quelques pas comme pour l'engager à la +suivre et à fuir avec elle. Elle revenait un instant après, recommençait +encore à l'appeler comme elle avait dû faire bien des fois dans sa +sollicitude maternelle, pour l'avertir d'éviter un danger; mais le +faon ne bougeait pas, il était bien mort. A mesure que le faon se +refroidissait et qu'elle voyait ses efforts de plus en plus inutiles, +ses braiements devenaient plus désespérés et déchirants. Parfois elle +courait à chaque coin de la clairière et faisait retentir les échos des +bois de ses plaintes, comme si elle eut appelé au secours, puis elle +revenait en toute hâte auprès de son petit, paraissant refuser de croire +qu'un être fut assez méchant pour lui avoir donné la mort, Enfin, +lorsqu'elle se fut assurée que tout espoir était perdu, elle s'arrêta +morne et immobile auprès de lui, appuya ses narines sur les siennes. +C'était le dernier baiser que donne la mère sur les lèvres glacées de +son enfant. La clairière était d'une petite étendue, la biche avait +la face tournée vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression +d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en échappaient. + +Je le confesse, loin d'être touché de cette scène, j'y pris un froid +et secret intérêt. Après l'avoir contemplée pendant quelque temps, je +sortis soudain de ma cachette. Une idée diabolique venait de me frapper. +Il ne me restait plus qu'à attendre pour la mettre à exécution. Ma +figure devait être bien hideuse de méchanceté, car la pauvre mère +en m'apercevant s'enfuit toute effarée en poussant de douloureux +gémissements. Je passai auprès du faon et d'un brutal coup de pied, je +le lançai à vingt pas plus loin. J'avais remarqué avec joie que la biche +s'était retournée sur la lisière du bois et qu'elle m'observait. Puis je +continuai ma route en sifflant joyeusement. + + + + + +DANS LA TRIBU. + +Je passai deux mois m'éloignant toujours des endroits où j'avais été +autrefois si heureux, et jamais l'idée des angoisses que ma famille +devait éprouver de mon absence ne se présenta à mon esprit. Je ne vivais +plus depuis longtemps que de chasse et de pêche. Je m'étais ainsi +habitué aux bruits des bois, et pouvais à mon oreille et à l'examen de +la piste reconnaître quelle était la bête fauve, et quelquefois la tribu +du sauvage qui avaient traversé les sentiers que je parcourais. + +Un soir j'étais occupé a préparer mon repas, j'avais décidé de passer la +nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé. Depuis au delà de +deux mois je n'avais point rencontré de créature humaine. J'étais tout +occupé aux préparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs +dans les bois, lorsque des craquements de branches inusités se firent +entendre à quelques pas en arrière de moi. Je me retournai, deux yeux +étincelants brillaient dans la demi obscurité, et mon feu faisait +miroiter l'éclat de la lame d'un poignard déjà levé pour me percer. +L'instinct de la conservation s'était réveillé en moi. Heureusement que +mon fusil était sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur +la poitrine du survenant. Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette +ton poignard, m'écriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre, +De mon côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et +le conduisis auprès du feu. Gare à toi, lui dis-je, d'une voix tonnante, +si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? Que cherches-tu ici? Il +balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir +en face de moi de manière que la lumière éclaira son visage. Que veux-tu +lui demandai-je de nouveau? Il me répondit, j'ai faim, je veux manger. +Et, certes, le gaillard m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti +de force à lui résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il +la dévora en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en +donnai une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la même avidité, +je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu. + +C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire. Bien que +sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint hâve et +amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim. Il était +hideux, son visage reflétait toutes les mauvaises passions de son âme, +et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était aussi laid au +moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces races abâtardis de +sauvages, qui ont pris tous les défauts et les vices des blancs, sans +même en avoir conservé leurs rares qualités. Il me raconta avec un +cynisme étrange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements +sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis il +confessa qu'il s'était échappé de la prison dans laquelle il avait été +enfermé pour la troisième fois. Je compris d'après ses paroles, que ce +n'était pas une évasion, mais le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât +les autres prisonniers, fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait +rejeter de son sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait +que le jeune délinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les +leçons des plus roués ou infâmes bandits. + +Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le +dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma +vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il +allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait à quelques vingt +lieues plus loin. + +Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta tribu? +Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la troisième +fois qu'ils m'ont chassé. + +Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton déterminé, mais malheur à eux quand +je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger. + +Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux gouttes de sang +que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe +d'éternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus +renégat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obéirait +aveuglement. + +Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse, je +suis toujours resté franchement l'ami de mon, pays. + +Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de +lui obtenir son pardon. + +Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu +nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein +d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait +parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait +pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie française qui +n'était alors, on le sait, que dans son enfance. + +Malgré sa répugnance il m'obéit. + +Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à leur +chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était on ne peut +plus favorable. Nous étions en 17.... L'histoire du Canada nous apprend +combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutînmes +contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis. + +J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand chef mais +enfin il céda à mes instances et à l'assurance que je lui donnai que +j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés. + +Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace +qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que des +affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers. + +Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un des +principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi, +et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que +je désirasse ardemment de mourir, je voulais faire payer ma vie aussi +chèrement que possible, je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai +vus à mes pieds sans que la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes +blessures nombreuses. + +Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. en +misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action +s'engageait; mais quand le feu était cessé, le premier il était à +l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les blessés. + +Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel que mon +nom Hélika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me donnait un +ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait est que mon +pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient aveuglement à +mes ordres. + +Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire +avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque nous apprîmes +par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la +paix. Nous la leur accordâmes aux conditions les plus avantageuses pour +nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent volontiers. + +La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi plus +terribles et plus inexorables les idées de vengeance. Le jour elles +faisaient bouillonner mon sang et donnaient à ma figure une expression +diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon sommeil et me +faisaient entrevoir les jouissances des démons lorsqu'ils enlèvent une +âme à leur Créateur. + + + + + +L'ENLÈVEMENT + +Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il devait +être mon complice dans son exécution. + +Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades +que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne, pour +surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi; je me tenais cependant +parfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs, +d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour de la demeure +d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il avait acheté à un mille +du village une charmante propriété, où il jouissait avec Marguerite du +plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors âgée de trois +ans, était venue mettre le comble à leur félicité. Cette enfant, par sa +rare beauté et sa gentillesse, faisait les délices de ses parents qui +l'aimaient avec idolâtrie. + +Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils étaient si +heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les faire souffrir à leur +tour, le père et la mère d'abord et leur enfant ensuite était venu. +Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette chère et innocente petite +créature solidaire des tourments que j'endurais. + +Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo. Peu de +jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai mon complice +en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position, +et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis +d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir. + +Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi +s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il avait +su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et +apprendre parfaitement la topographie des lieux. + +Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour guetter une +occasion favorable et accomplir mon dessein. + +Elle était située sur une légère éminence, et dominait un agreste et +beau paysage. Une rivière profonde l'une certaine largeur dont le cours +était rapide, coulait à quelques arpents de sa porte. Cette rivière +était traversée au moyen d'un bac. + +Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le +temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière, de +vastes prairies. + +Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il avait +fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être engrangé le +lendemain. Or, il fallait pour cette opération un grand nombre de bras, +et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en réquisition, +Cette circonstance secondait parfaitement l'exécution de mes projets. + +Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle, +les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les deux figures +hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords de ta maison, +et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton enfant, tu serais +morte d'épouvanté. + +Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi dans le +voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait. + +Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite et +tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux travaux des +champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler +par sa mère, avait été confiée aux soins d'une vieille servante. + +La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois +fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai +à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation +emportée par un courant rapide disparut bientôt de nos yeux, et alla se +briser dans des cascades qui étaient à quelques milles plus loin. Au +même moment, je remarquai que la veille servante était sortie et occupée +pour un instant dans le jardin qui se trouvait à un demi arpent de la +maison. Tout semblait concourir à assurer le succès de mes projets. + +Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était ouverte +du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait +du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre +sollicitude sa mère avait orné sa couche, et rendu son lit aussi +douillet qu'il était possible. Sur les meubles et le berceau étaient +dispersés les jouets. Au moment où j'entrai dans la chambre, la petite +avait quelques-uns de ces beaux rêves dorés où elle causait avec les +anges que sa mère lui avait représentés comme de petites soeurs, car sa +figure était épanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur +ses lèvres. J'ai peine à me rendre compte aujourd'hui comment, malgré +mon extrême scélératesse, je ne fus pas ému de ce touchant tableau. +Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la +fenêtre, et gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut +pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader +tellement vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un +cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir +en toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de +l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre cri +qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive. + +Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui se +passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs milles plus +loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur +permettre de traverser. Je vis les employés d'Octave et Marguerite les +retenir pour les empêcher de se noyer, en voulant aller porter secours +à leur enfant, sans qu'ils pussent eux-mêmes savoir quels dangers la +menaçait. + +J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent +à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres voiles dans la +forêt, ma fuite était assurée. + +Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des chambres de la +maison un brandon incendiaire, et était revenu me rejoindre tandis +que que la vieille fille sur les bords de la rivière, s'arrachait les +cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après elle aperçut la +fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis courir à la maison, et +quelques instants plus tard le feu était éteint, mais l'enfant déposée +dans une hotte que j'avais préparée exprès était sur mes épaules, et je +pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait +les provisions. + +Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant +qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite malheureuse, +ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La troisième journée, nous +devions avoir parcouru une distance considérable, et par les précautions +que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage, +nous étions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous +fîmes halte, et je sortis pour la première fois l'enfant de sa hotte. La +pauvre petite était affreusement changée, elle n'avait cessé depuis ïe +moment de l'enlèvement de pleurer et d'appeler à grands cris sa +mère, son père, tous ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque +protection. La frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est +encore présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux +petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant +encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui faire prendre +quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusée. + +Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je +revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient tour +à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait étouffer des +sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa +mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus la férocité de lever la main sur +elle et lui défendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom +devant moi, puis je l'étendis sur un lit que j'avais fait préparer par +Paulo, car véritablement je commençais à craindre que l'enfant ne mourut +épuisée par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié +satisfaite. + +Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs +vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques heures +après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda à manger. + +Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs +aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car +je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave, +que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur un +rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore au tiers +satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le +calice de la douleur jusqu'à la lie. + +Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la +hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer une parole; +mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à autre sur Paulo et +sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes notre route allant vers +le nord. Je présumais que la poursuite s'était plutôt dirigée au sud, +parce qu'un parti d'Iroquois avait été aperçu quelques jours auparavant +prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces +sauvages d'ailleurs étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez +les colons français. + +Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et +arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient été +nos alliés pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir; +et leurs chefs me reçurent avec les plus grandes acclamations de joie. +Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idolâtre qui avait +conservé contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains +que je déposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui +promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre +ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me +revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu était très +considérable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en +argent. Cette femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas +qu'entre ses mains l'enfant aurait tout à souffrir. + +Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre +ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée. + +Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était établi +entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai comme guide +conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le métier de +trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant quatre années les +sommes que j'avais amassées. + + + + + +PLAISIRS DE LA VENGEANCE + +Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous un +déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de la demeure +d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même si la douleur que je +leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais. + +Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un plus +grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me +causa la scène que je vais décrire. + +La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et demandai +l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt après la vieille +servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait +été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine +à reconnaître tant il était changé. Mais je refusai de manger et allai +m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre +chose à faire que de prendre de la nourriture. + +Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez lui une +empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve et ses membres +amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur +sans bornes. + +La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai de l'autre +coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques +bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le +nom d'Angeline se mêler à leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin +des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chère +petite fille?" Marguerite à ces paroles se levait sur son lit, et leur +répondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie +et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient +emparés?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que +monsieur le curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est +Dieu qui l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille +sur ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous +sa main?" + +Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais différente +du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment éternel d'être +fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre vieille église. Oh! tu +souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mère toutes les tortures +les plus atroces, physiques et morales qu'un être humain puisse +infliger. Elle était pâle, élevait parfois aussi vers le Ciel ses yeux +baignés de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra +notre chère petite Angeline? + +Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui +voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur intime avant +l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant tableau, je voyais les +yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur +désespoir, un seul mot leur eut donné une félicité suprême, mais je +me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des délices de ma +vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la +pauvre mère s'adressant à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez +sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques +renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et +demandai des explications. + +Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était +passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure. Elle +doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise, qui soumet +aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je +leur racontai quelles devaient être les souffrances qu'elle endurait +entre leurs mains. En entendant ces détails les pauvres et malheureux +parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants frémir et +paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez pas plus loin. + +Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait +tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et +essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir +de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir, elles +étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent +les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance. + + + + + +AU LABRADOR. + +Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je +m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis un an +engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le +Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis appeler +et j'écoutai le récit de ses exploits. + +Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec +un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus +septentrionales de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador +et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble de la chair de +quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça et là. + +Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel +d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient été +dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait +bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de glace qui +leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une maladie des +yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs d'entr'eux +avaient déjà succombé à la faim et aux misères de toutes sortes; ils +avaient été obligés d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs +munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauvèrent des troupeaux de +loups et d^ours blancs qui les poursuivaient. + +Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva de la +mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent avec eux dans +leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques jours. Il y fut +reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par la manière dont il me +désigna l'endroit, je compris qu'il avait été, recueilli par la même +tribu et dans le même village où j'avais été confier Angeline aux soins +d'une vieille sauvagesse. + +Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille +femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait +battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant +portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups +qu'elle avait reçus. + +Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne doutai +pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable avait +reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les +traitements qu'elle recevait. + +Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore qu'elle +n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les +Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte leur nom. +Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des femmes et +des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les pères Brébeuf et +Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait fait précédemment le père +Daniel dans les plus affreux tourments. + +C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés les +Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des +canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver +les restes de leur tribu. + +Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes ennemis et +cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer. + +Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle au +serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il était lâche, comme +je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi le rôle de valet que je +lui avais donné. + +Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où j'irais +réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné à la vieille +devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le lui avait dit. +Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'être +privé du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle +avait été victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hâte de l'avoir +auprès de moi, pour jouir au moins de ce que je lui réservais pour +l'avenir. + +Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec, +repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de la +pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales, +tout le monde sait que c'est aux derniers jours de décembre que les +loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les +glaces polaires, pour venir raser les côtes de l'Ile de Cumberland et +celles du Labrador. C'était par conséquent vers ces endroits que la +tribu des Montagnais s'était dirigée. Paulo me désigna dans notre route +les endroits où plusieurs de ses anciens associés avaient trouvé la +mort. La triste expérience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes +gardes, aussi n'avais-je pas regardé aux dépenses pour m'assurer +d'amples suppléments de provisions et un heureux retour. + +Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir, +Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses, +cependant ils espéraient des secours qui devaient leur venir d'un parti +de chasseurs qui étaient allés plus loin. + +La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait +souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état +d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas frémi +en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché cette enfant, si +heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de +cette marâtre. Je récompensai cette dernière en lui donnant de l'argent +pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des +endroits sûrs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumées +dont je pouvais disposer, de sorte que j'étais certain de n'en pas +manquer au retour. + +Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres +et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand +j'irais la présenter à ses parents sous un nom supposé. + +Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva toutes +ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous ceux qui la +voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte sauvage une teinte +de tristesse et de timidité, qui donnait à sa figure un charme dont il +était difficile de se défendre. Son caractère était sympathique, et sa +sensibilité extrême, elle ressentait très profondément les injustices +et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons +procédés ne manquaient jamais de faire venir à ses yeux des larmes +de gratitude accompagnées des plus touchants remercîments. Trois ans +s'étaient écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je +m'était chaque jour évertué à former son éducation et à développer son +intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux leçons que +je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je cultivais, +elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une grâce et une +délicatesse naturelle exquise. + +Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses +beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque instant du jour +de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je +faire qui puisse t'être agréable? La manière dont elle me parlait +semblait une supplication, une prière et faisait taire pour un moment +mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prévenances +et de soumission, mais le démon qui me dominait reprenait bien vite le +dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il à l'oreille, comme ils +devraient s'amuser de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A +cette idée, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme +aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'à +Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur +insensée, quel enivrement, quels délices de les voir souffrir avec usure +des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas +alors combien plus terribles et inexorables sont les châtiments que Dieu +inflige à notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois. + +En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma vie, les +larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long de mes joues, +il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment, anéanti sous le +poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcillé aux tristes +apprêts des bûchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un +oeil indifférent les chairs palpitantes et dénudées des infortunés +prisonniers de guerre, frémir sous les tisons ardents dans une dernière +agonie. + +Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons +traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides +que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la haïssais +de toutes les puissances de mon âme. De même que le cannibale engraisse +son prisonnier pour le préparer à son repas de fête, ainsi ai-je fait +d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'étais certain d'avance +d'une obéissance aveugle envers moi. + +Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que par +l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était tombée +dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un jour le long +d'une grande route déserte, que j'avais entendu les cris d'une toute +jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés, elle aurait +indubitablement servi de proie aux bêtes féroces, si je ne l'avais pas +recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les misères +de toutes sortes étaient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli +pour elle le rôle de la Providence. + +A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait +m'embrasser en me remerciant. + +Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans toutefois la +faire reconnaître, était arrivé. + +Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh! qu'elle +était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui +avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis +chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs informé que le +temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Mes +renseignements étaient bien précis, puisqu'en entrant dans la maison, +cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne +peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou même +autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs +souffrances, un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte +l'année précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui +y avaient mis le feu d'après mon ordre. + +Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter des dettes +considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient subies; ils étaient +donc devenus dans un état de gêne des plus apparentes. Au moment où +nous arrivâmes, un prêtre avec une nombreuse assistance terminaient +les derniers versets du _De Profondis_. Tout le monde était triste et +recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous côtés, Octave venait +d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au +point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que +c'était lui. + +La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si +jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force +et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles douleurs terribles les +malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement de leur petite fille, +quelles larmes de sang le désespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et +Marguerite dans peu d'instants, elle aura été rejoindre Octave. Ils +seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera terminé. + +Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite +dans un autre appartement pour lui épargner la vue navrante des derniers +moments d'Octave; le silence était parfait et nous l'entendions qui +l'exhortait d'une voix émue et pleine d'onction à se résigner et à faire +à Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins, +il avait exigés d'elle. Si votre enfant est auprès des anges, +réjouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle +et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous +veillerez tous deux sur elle, et dans le cas où elle serait entre les +mains des méchants, vous la protégerez plus efficacement que vous +n'auriez pu le faire ici-bas. + +Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave. On +s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit dans la +chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante, que +je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant le jour de +l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le plaça entre les +deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les mêmes jouets que +j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient encore là au pied de +sa couche et comme a portée du sa main. Ils avaient été religieusement +conservés, comme s'ils eussent espéré qu'un ange la leur ramènerait. +Leur lustre seul avait été terni par les larmes et les baisera des +parents désolés. + +Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour +me recueillir et jouir intérieurement des ravages que la douleur et le +désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant, je faillis pousser +un cri de joie, mes plus extravagantes espérances étaient dépassées. +Marguerite n'était plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni +et collé sur des os. + +Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement +effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de ceux sur +lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte +qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener avec +indifférence sur chacune des personnes de l'assistance. + +Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des voisins et de +leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progrès du mal. + +Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent sur moi +après avoir erré vaguement sur les personnes présentes. Un feu sombre et +terrible les éclairait. C'était les derniers jets de lumière de la +lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt une fixité +extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis +de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer les secrets. De plus en +plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient auparavant, ils devenaient +intelligents et perçants. Je ne sais ce qui se passait au dedans d'elle, +mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle +lisait au dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait +sous ses prunelles me brûlait, me dévorait, et j'aurais donné tout le +monde pour pouvoir m'y soustraire. + +Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, un +frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré l'empire que +j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante se répandit +sur tout mon corps. + +Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui +fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien que son regard +n'eut pas été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il y avait eu dans ma +conduite de méchanceté et de scélératesse. Je profitai toutefois de +ce moment pour me réfugier dans un coin de la chambre d'où je pouvais +l'observer sans qu'elle ne me vit. + +Pendant, ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul priait +tout bas auprès de leurs chevets. + +Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna +vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris ma place. +Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais maintenant +lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai décrire le +changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce fut comme un rayon +céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il +passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle ferma de nouveau les yeux pour +se recueillir encore un moment, et fit signe à la vieille servante +d'approcher plus près d'elle, lui murmura quelques mots à l'oreille. Ces +quelques mots que nous n'entendîmes pas nous parurent être un ordre. +Celle-ci vint prendre Angélique qui fondait en larmes, et la conduisit +auprès du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression +que je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis, +d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa +poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite: Mon enfant, ma +chère Angeline, s'écria-t-elle, d'une voix impossible à rendre, merci, +merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son +enfant étroitement embrassée. + +À cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au bout d'une +minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite ne souffrait plus, +et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inondé la visage de la +morte pendant que dans ses paroles à peine articulées, on entendait: +ma mère, oh! ma mère...... Dieu avait permis qu'elles se reconnussent +mutuellement. + +Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma joie +féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce moment +solennel et déchirant; je craignais que le bonheur que je ressentais +dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en aperçut. Je +saisis donc Angeline par la main et me précipitai vers la porte; A nous +deux, à présent, lui dis-je, bien que la malheureuse victime répétât +encore, ma mère, oh! ma mère, et qu'elle étouffa dans ses sanglots. + + + + + +LES YEUX DE MARGUERITE. + +Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupé que j'étais à +poursuivre mes idées diaboliques de vengeance jusque sur Angeline, je +n'avais pas remarqué un tout jeune homme qui avait observé avec une +attention extraordinaire, comme je pus m'en convaincre plus tard, ce qui +venait de se passer. Il était doué d'une perspicacité bien rare. Sans +doute qu'il analysa tout ce qu'il y avait d'horreur et de reproches dans +les terribles yeux de Marguerite lorsqu'ils se fixèrent sur moi, et +qu'elle m'eut reconnu ainsi que son enfant. + +Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement +dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce regard. +Malgré tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que je fis pour +le dissimuler, la terreur et l'épouvante qu'il me causa ne lui avaient +pas échappé. Sans aucune défiance, je pris le chemin des bois, +tressaillant de plaisir au souvenir des succès inespérés que j'avais +obtenus, et méditant de nouveaux projets aussi exécrables contre +Angeline. Une chose toutefois me revenait à l'esprit et me causait +intérieurement un malaise indéfinissable, c'était ce regard si terrible +qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe. + +Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchâmes sans +prendre un instant de repos et aussi vite qu'il était possible. Vers la +fin de la journée, je fus obligé d'entreprendre de la porter jusqu'à une +hutte que je savait être sur la lisière des bois et où j'avais décidé de +passer la nuit. + +Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'était pas le même que +j'avais suivi les jours précédents. Autant le premier était rempli de +vie, de clarté et de fraîcheur sous le couvert des grands arbres, +autant celui-ci était triste et désolé. Je l'avais préféré parce qu'il +abrégeait notre route. Il serpentait à travers des savanes et des +fondrières à perte de vue. Quelques mousses brûlées, quelques arbres +rabougris épars ça et là, faisaient contraste avec les magnifiques +chênes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres ou autres +reptiles qui traversaient notre sentier, et se glissaient sous l'herbe +desséchée, point de gaîté, point de chants des oiseaux. Seul parfois, un +héron solitaire envoyait une ou deux notes gutturales et monotones, puis +tout retombait dans le silence. + +Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De +blafardes et épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient +paraître comme entouré d'un cercle de fer chauffé à blanc. L'atmosphère +était lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait sentir. +Habitué par ma vie errante à observer les astres et les changements de +température, il me fut aisé de prévoir l'approche d'un de ces terribles +ouragans qui sont heureusement assez rares dans nos climats. + +La distance qui nous séparait du lieu où nous devions passer la nuit +était encore considérable, il fallait doubler le pas si nous voulions +y parvenir avant que l'orage éclatât, tel que tout dans la nature nous +l'annonçait. Exaspéré moi-même par la fatigue et les mille passions qui +me dominaient, je déposais Angeline de temps à autre et la forçais de +marcher. Elle était épuisée; elle trébuchait à chaque pas, et malgré +cela, je la brutalisais pour la faire avancer encore plus vite. Depuis +plusieurs heures, je lui parlais d'une voix menaçante. J'étais le maître +désormais, elle une victime orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu +du sentier, puis joignant les mains et jetant sur moi un regard baigné +de larmes, "Père, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinçai des +dents et levai mon bâton sur elle, elle baissa la tête. "Tue moi si tu +veux, je le mérite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je +n'ai plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un +éblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut assez +long pour produire un tremblement dans tous mes membres. Marguerite avec +son effroyable regard était entre son enfant et moi, pendant qu'à mon +oreille résonnaient ces mots de menace et de défit "frappes si tu +l'oses" en même temps que ses yeux jetaient des flammes. + +Je lançai au loin mon bâton, saisis Angeline dans mes bras et pris ma +course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai haletant +et épuisé à l'endroit où devait se trouver la cabane, il n'y avait plus +qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de bois que l'incendie +n'avait pu dévorer. + +Malgré mon extrême fatigue, je profitai des dernières lueurs du +crépuscule pour chercher un gîte. Un rocher ayant un enfoncement qui +pouvait donner abri à une seule personne, se présenta à ma vue. J'y fis +entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et fermai l'ouverture avec +les restes des pièces de bois que le feu avait épargnées; puis je +me glissai sons un amas d'arbres que le vent avait renversés et qui +formaient par leurs branches une toiture presque imperméable. + +Il était grand temps, car en ce moment la tempête éclatait dans toute sa +fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir à voir le choc terrible que +les éléments dans leur colère insensée se livrent entre eux. J'entendais +alors sans crainte roulements du tonnerre, et je n'avais pas été ému en +voyant la foudre écraser des arbres gigantesques à quelques pas de moi. +Je croyais avoir vu en fait d'ouragans tout ce que la nature peut offrir +de plus effroyable; mais jamais je n'avais été témoin d'un tumulte +pareil, les éclats du tonnerre étaient accompagnés de torrents de grêle +et de pluie. Le vent avec une rage indicible passait au travers des +branches, s'enfonçait dans les anfractuosités des rochers avec des cris +aigres et discordants qui vous glaçaient de terreur. Sous sa puissante +étreinte, les arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gémissements. +Il me semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour échapper à +la force irrésistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination +les péripéties de cette, lutte suprême; mais bientôt, un craquement +prolongé m'annonça qu'un des géants de nos forêts venait de tomber, +entraînant dans sa chute les arbres voisins qui n'avaient pu supporter +son poids énorme. Pendant ce temps, les éclairs se succédaient sans +interruption, le firmament était en feu, on eut dit du dernier jour. +C'était un spectacle grandiose et effrayant à la fois. + +Jamais non plus la grande voix des éléments déchaînés ne s'était montrée +aussi solennelle et ne m'avait empêché du fermer l'oeil; mais ce +soir-là, je me sentais inquiet, mal à l'aise et malgré mon extrême +fatigue, je ne pus pendant longtemps réussir à m'endormir. Toutes ces +voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants produisaient +sur moi l'effet de fanfares infernales. + +L'apparition de l'après-midi me revenait sans cesse à l'esprit et +me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'était pas complète +puisqu'Angeline me restait! D'un autre côté, il me semblait entendre +encore le prêtre qui, en montrant le ciel à Marguerite, lui disait: "De +là haut, vous et Octave protégerez votre enfant, si elle est au pouvoir +des méchants." + +Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu'enfin je pus +m'endormir, une fièvre ardente s'était emparée de moi et ma tête était +brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J'étais au milieu d'un songe +affreux, lorsqu'un éclat de tonnerre plus terrible que tous les autres +vint abattre un chêne énorme à quelques pas de moi. Le bruit me fit +ouvrir les yeux et que devins-je? en apercevant un spectre hideux penché +sur moi! Son souffle glacé, comme le vent d'hiver m'inondait tout la +corps. Bientôt un pétillement comme celui d'un incendie dans les bois se +fit entendre. Des lueurs sombres et sinistres environnèrent le spectre. +La figure s'en dégagea. Grand Dieu! que vis-je? C'était Marguerite telle +que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le mien. +Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette fois de même que +dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur augmenta encore, +lorsqu'approchant sa bouche décharnée de mon visage, elle me répéta de +sa voix brève et sépulcrale: "Frappe si tu l'oses!" Et après ces mots, +un autre spectre vint se placer à côté d'elle, c'était Octave, je le +reconnus parfaitement. Ses traits à lui aussi avaient un caractère +d'implacable sévérité. Angeline, je ne sais comment, se trouvait +derrière eux et arrêtait leurs bras prêts à me précipiter dans un +gouffre béant tout auprès de ma couche. Je demeurai foudroyé, anéanti +par cette affreuse vision. Mes cheveux se dressèrent d'épouvante, une +sueur froide et abondante s'échappa de chaque pore de ma peau; mes dents +claquaient de terreur et pourtant malgré toutes les tentatives que +je fis, je ne puis réussir à me soustraire à l'apparition. Vainement +cherchai-je à l'éloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les +bras pour la repousser, mais ils étaient rivés au sol. Ma langue ne put +articuler un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que +ce que je rapporte était l'effet d'un cerveau en délire; non certes, +j'avais la fièvre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur +souffle, j'aurais pu les toucher, si l'épouvante et la terreur n'eussent +paralysé tout mon être. Mes chiens eux-mêmes, blottis et tremblant +auprès moi, poussaient des gémissements plaintifs et semblaient me +demander protection. + +Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais le dire. +La force humaine a des limites: peut-être aussi l'idée d'une prière me +vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de pitié; mais ce que je +me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris plaintifs, que des flammes +m'environnèrent et que je perdis connaissance. + +Quand je revins à moi, j'étais étendu sur un bon lit de sapins, un dôme +de verdure me protégeait contre les rayons matinals du soleil. Les +branches entrelacées laissent filtrer une douce lumière et la rosée du +matin me représentaient avec les rayons du soleil qui les traversaient, +comme un écrin de diamants. + +Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte de l'endroit +où j'étais, et me rappeler ce qui s'était passé. Après un effort, je +réussis à me mettre sur mon séant. Mes idées devinrent plus lucides. +Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. "Où suis-je demandai-je +d'une voix presqu'éteinte?" Au son de ma voix, elle poussa un cri de +joie et vint m'embrasser: les mains; puis mettant un doigt mutin et +discret sur sa bouche pour me défendre de parler, elle continua d'une +voix émue; "Le bon Dieu nous a envoyé un grand secours! Après lui, c'est +à une femme des bois et à son fils surtout, que tu dois de n'être pas +brûlé vif, et moi morte de faim ou d'épuisement. Ils t'ont sauvé des +flammes au moment ou un affreux incendie, allumé par le tonnerre, +allait t'envelopper. Il était grand temps; crois-moi, les flammes +t'entouraient, tes vêtements étaient en feu; Père, tu étais sans +connaissance. Depuis bientôt dix jours, ils te soignent et nous donnent +à tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient; +vois-tu ils m'ont défendu de te laisser parler et m'ont recommandé de te +faire boire à ton réveil un peu de cette tisane." + +Enfin deux jours après je me trouvai beaucoup mieux et pus avoir +quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien imparfaites, +n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir à mes sauveurs inconnus +l'expression de ma reconnaissance et les récompenses que je leur +destinais. Ils s'obstinèrent longtemps sous un prétexte ou sous un +autre à ne pas se montrer, mais enfin ils durent céder à mes demandes +réitérées et je pus faire leur connaissance. + +Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'étaient trouvés chez Octave le jour +de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient été pour le jeune homme et +sa mère une véritable Providence. + +Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient +mourir en proie à une fièvre ardente et ils leur avaient donné tous les +soins possibles. + +Tous deux avaient donc voué à leurs protecteurs une reconnaissance sans +bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer à leur sortie +des bois. + +A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'étaient hâtés d'accourir. +Ils avaient vu bien des fois le désespoir des malheureux parents au +sujet de leur petite fille; mais appartenant à une autre tribu, ils +ignoraient ce qu'elle était devenue. + +Aucun des incidents de la journée ne leur avait échappé. Ils avaient +remarqué mon malaise indicible lorsque Marguerite avait fixé son regard +sur moi et entendu le cri déchirant de la mère lorsqu'elle avait reconnu +l'enfant. Ils avaient aussi soupçonné une partie de la vérité et +s'étaient mis sur mes traces pour approfondir ce mystère et protéger au +besoin la malheureuse orpheline. + +Cependant mes forcée se rétablirent bientôt et je pus reprendre en +regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on à +mesure que les forces me revenaient, l'idée de poursuivre ma vengeance +se réveillait plus pressante, plus terrible que jamais; et malgré la +terreur que m'inspirait encore le souvenir du la vision, je résolus +fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque fussent les obligations +que j'avais envers l'indienne et son fils je ne tardai pas à les prendre +en haine. Je sentais instinctivement qu'ils allaient être de puissants +protecteurs pour Angeline et je décidai de me soustraire à leur +surveillance. + +Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mère avaient +rejoint un parti de chasseurs et devaient être absents plusieurs +semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des Chaleurs, sans +que personne sut de quel côté j'allais. J'y passai cinq années au milieu +des Abénakis, cultivant et développant, autant qu'il m'était possible, +l'esprit et les sentiments de délicatesse de l'enfant, ne perdant durant +ce temps aucune occasion de m'informer de Paulo et de tâcher de lui +faire connaître l'endroit où je l'attendais, car il était indispensable +à mes projets. Enfin un matin, il arriva tout dégradé, plus hideux et +plus cynique encore qu'il ne l'était les dernières fois que je l'avais +vu. Le fer rouge du bourreau lui avait imprimé sur le front le stigmate +d'infamie. A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis mon +hôte et mon commensal; il devint mon compagnon inséparable. + +Angeline pouvait alors avoir de quatorze à quinze ans, elle s'était +admirablement développée. Sa figure était belle, son front respirait +la douceur et la candeur. Elle m'était soumise et dévouée à l'extrême, +s'évertuant à prévenir le moindre de mes désirs; et je savais qu'elle se +mettrait à la torture pour me faire plaisir. + +Pour compléter ma vengeance, j'avais décidé de jeter cet ange de +vertu et de bonté entre les bras du misérable Paulo. Il est facile de +comprendre l'aversion et l'horreur que ce scélérat lui inspirait. Bien +que je lui recommandasse de cacher ses débauches crapuleuses aux yeux de +la jeune fille, sa scélératesse naturelle l'en empêchait. J'aurais mis +mon projet, à exécution depuis longtemps si le regard de Marguerite ne +m'eut encore poursuivi et n'était venu de temps en temps me faire frémir +de terreur, lorsque surtout sa vox sépulcrale soufflait à mon oreille +"frappe si tu l'oses." + +Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'à +l'ordinaire, je me résolus à frapper le dernier coup. Je n'avais encore +fait que des allusions détournées à Angeline quant à mon projet, et +chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de dégoût au seul +nom du monstre. Ce fut donc ce jour-là, après avoir pris un bon repas, +qu'elle m'avait apprêté avec grand soin et pendant que Paulo d'après +mes ordres, s'était absenté, que je lui signifiai formellement ce que +j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un oeil doux et +étonné comme pour s'assurer si j'étais sérieux, n'en pouvant croire ses +oreilles, mais bientôt ma voix devint plus sèche et plus impérative, je +pris le ton de la colère et l'informai que dans trois semaines, elle +serait l'épouse de Paulo. A ces mots, elle tomba à mes pieds en les +arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle tourna ses beaux +grands yeux vers moi: "Oh! mon père, mon bon père, dit-elle d'une voix +entrecoupée de sanglots, non! non! c'est impossible! Je veux toujours +demeurer avec toi, je te soignerai dans tes vieux jours et tâcherai de +ne jamais te donner aucune cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est +si bon, car il faut que, sans intention, j'aie fait des choses bien +mauvaise qui ont pu te déplaire, pour que tu veuilles me livrer à +cet infâme. Si tu l'exiges, mon père, je laisserai la cabane et n'y +reviendra que pour préparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu +seras malade. Je ne te demande pour toute nourriture que de partager +avec les chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai +autant que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je +m'étendrai à la porte de ton wigwam et serai toujours prête à répondre à +ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste et à +force du soins et de prévenances, je te ferai peut-être oublier le mal +que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au nom de tout ce +que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me livres pas, ne me donnes +pas à ce misérable." En disant ces mots, la misérable enfant embrassait +mes pieds et versait des larmes capables d'attendrir un rocher. + +Quels mépris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces lignes et +quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans contre moi même +au souvenir de cette scène déchirante. Non, dans ce moment je n'étais +pas une créature de Dieu, je n'étais pas même un homme, j'étais un +véritable démon incarné. Une joie féroce parcourut tout mon être et +comme l'éclair, la rage et la jalousie que j'avais nourries depuis si +longtemps éclatèrent plus effrayante que jamais. + +Au lieu d'être attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais lui +briser la tête sur la pierre du foyer, lorsque l'éblouissement et la +vision des yeux de Marguerite passèrent devant moi. En même temps mes +deux bras se trouvèrent serrés comme dans un étau, cette fois encore, +tous les objets disparurent à ma vue et les mots "frappe si tu l'oses" +retentirent à mes oreilles. + +Mes terribles passions à force de violence avaient enfin fini par +influer sur ma constitution. Un médecin que j'avais consulté dans une de +mes excursions, m'avait prévenu que si je ne modérais pas la fougue de +mes emportements, je ressentirais bientôt les atteintes du _Haut +Mal_. Toujours est-il que dans le cours de la nuit, lorsque je repris +connaissance, Angeline, agenouillée dans un coin de ma chambre, avait +les mains élevées vers le ciel, elle récitait en pleurant, une fervente +prière, demandait à Dieu de conserver mes jours, promettant bien de +faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait d'être la cause de mon +mal par le chagrin qu'elle me causait. + +Cependant, je sentais aux deux bras une douleur très-vive. Je relevai +mes manches et aperçus les empreintes de doigts telles qu'en aurait +pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la tribu, je le savais, +n'aurait pu imprimer par sa force musculaire de semblables meurtrissures +sur moi et ne l'aurait osé. Le souvenir de cette étreinte formidable me +revint à l'esprit. Était-ce Octave ou un protecteur inconnu qui était +venu sauver Angeline? On le saura. + +Ce fut alors et peut-être pour la première fois depuis bien des années, +qu'en cherchant à répondre aux questions que je m'adressait, l'idée d'un +Dieu vengeur se présenta à ma pensée, et pour la première fois aussi des +larmes de repentir glissèrent sur mes joues, Pendant ce temps, Angeline +priait toujours. Oh! comme dans ce moment, si je l'avais osé, je +l'aurais interrompue pour lui demander pardon. Quand elle eut terminé +sa fervente prière, elle s'approcha de moi, me prit la main d'un air +timide; son regard était chargé de tristesse et de larmes. J'allais +parler pour la consoler lorsque des pas se firent entendre de ma cabane. +En même temps, un beau jeune indien à la taille herculéenne, aux traits +mâles et francs s'arrêta sur le seuil. Il portait le costume d'une +autre tribu sauvage, nos plus fidèles amis. Je remarquai de plus avec +étonnement qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui +parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrêta immobile et attendit, +comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. Que veux +mon jeune frère, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? Depuis quand +est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu fumer le calumet avec +l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me désignait parmi les indiens dans le +wigwam du grand chef). Je suis venu, répondit-il, mais le mauvais génie +s'était emparé de l'esprit du Grand Chef et au moment ou je suis entré, +il allait écraser la tête d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris, +ajouta-t-il d'un air dédaigneux, n'a-t-il donc plus assez de force pour +combattre des hommes, puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes. +Le Grand Chef de Stadaconé sera bien surpris, lorsque je lui dirai +qu'Hélika qu'il m'a envoyé chercher pour réunir ses guerriers, je l'ai +trouvé assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que +diront aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler +de ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le génie du mal fut parti +du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un message +pressé et important." + +Ces paroles étaient dites d'une voix ferme et pleine de mépris. + +Dès ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras étaient +expliquées. + +Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de décacheter ce +message. C'était effectivement un ordre du gouverneur de Québec qui +m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers tribus alliées aux +français, de se rendre immédiatement à un conseil de guerre. Il fallait, +ajoutait le message, faire la plus grande diligence, car les anglais +et les iroquois avaient déjà fait irruption sur notre territoire; des +renseignements positifs le mettait à même d'affirmer que plusieurs des +nôtres avaient été massacrés par ces derniers. + +Il n'y avait pas à balancer un seul instant. En peu de temps, +j'assemblai la tribu et je réunis le grand conseil de guerre. Il fut +unanimement décidé que nous irions porter secours à nos frères, et +repousser, pour toujours, s'il était possible, ces puissants et barbares +ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abénakis, et +Montagnais se joignirent à nous et deux jour après l'arrivée du +courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous la protection du +grand _Esprit des visages pâles_, nous prîmes les sentiers de la guerre. + +Malgré l'activité fébrile que j'avais déployée, je n'avais pas oublié de +pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernière nuit dont +je vous ai parlé, une transformation complète s'était faite en moi. +Était-ce l'effet de la peur, ou était-ce dû aux prières d'Angeline, +peut-être aussi a une protection céleste? Je ne puis m'en rendre compte +encore aujourd'hui; mais j'en avais fini avec mes idées de haine et de +vengeance. Le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. J'avais usurpé +ses droits, violé ses commandements, c'était à moi désormais qu'il +appartenait de souffrir. La pauvre et chère enfant entendit avant +mon départ les premières paroles de tendresse que je lui adressais +sincèrement. Elle reçut avec avec une gratitude infinie l'assurance +que je lui donnai que je travaillerais toujours, au retour de notre +expédition, à la rendre heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille +indienne qui nous avait déjà sauvé la vie et qui depuis deux jours était +arrivée je ne savais d'où dans notre camp. Son fils Attenousse, car +c'était bien lui qui était le porteur du message du Gouverneur, était +reparti la veille de notre départ pour aller prendre le commandement +d'une tribu Montagnaise dont il était le chef. + +Je remis de plus à la vieille des papiers importants qu'elle +transmettrait à un missionnaire que je lui avais désigné et qui devait +bientôt revenir, laissant une procuration à ce dernier et l'autorisait +à retirer les fonds nécessaires afin de pourvoir amplement à la +subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes fonds +étaient déposés comme la chose se faisait alors, dans le Trésor Royal, +et reçus en bonne forme m'en avaient été donnés. Toutes ces dispositions +prises, j'étais tranquille sur le sort d'Angeline; c'était d'ailleurs +un commencement de réparation qui lui était dû, ainsi qu'à ses parents +dont j'avais été le persécuteur et le bourreau. + +Cet homme de bien auquel j'avais confié l'exécution de mes dernières +volontés en partant, ce bon prêtre, dont la charité et les bonnes +oeuvres étaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. Il me +représentait l'ancien curé de ma paroisse si bon et si vénérable. Dans +mon imprévoyance, je n'avais pas songé que si lui-même venait à manquer +ou bien était forcé de s'éloigner sans avoir pu remplir la mission de +pourvoyeur que je lui avais confiée, Angeline et la mère d'Attenousse +se trouveraient toutes deux dans un complet dénûment comme la chose est +arrivé. Cette vieille sauvagesse était la même qui s'était mise à ma +piste le jour de la mort. + + + + + +_LA BRISE_ + +Deux jours après, je partis si la tête de guerriers que j'avais plus +d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'était +plus la pensée, l'espoir ou plutôt le désespoir de rencontrer la mort +qui me guidait, mais bien le ferme désir de faire à Angeline les +jours aussi heureux que je les lui destinais misérables et tourmentés +auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables +vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute à l'autre me +parlaient de plus en plus fort, désormais je n'étais plus le même homme; +une transformation salutaire s'était opérée en moi. + +Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent, +dura, je vécus comparativement calme et tranquille, les succès que nous +obtînmes dans les années de 1744 à 48 sont enregistrés dans les pages +de l'histoire, et certes ils avaient été assez grands pour exalter nos +cerveaux pleins d'amour et de patrie. + +M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Québec, avait admirablement +combiné ses plans. Il avait divisé ses troupes en plusieurs endroits +de manière à partager ainsi les forces de l'ennemi plus nombreux qu'il +avait à rencontrer. + +Cinq mois après, j'étais revenu de Saratoga avec un des corps +expéditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait été sanglante, +et acharnée, mais je portais sur moi les témoignages de ma valeur, que +j'avais gagnés sur les champs d'honneur. Enivré par le souffle des +batailles ou plutôt par le désir de chercher dans une excitation +extérieure, un calmant pour les remords qui me dévoraient, je résolus de +me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay qui se dirigeait vers +l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire sous cet habile général, +combien nous réussîmes dans nos projets. + +Tous les officiers d'état-major m'avaient, tour à tour félicité sur la +bravoure que j'avais déployée dans les combats que nous livrâmes dans +cet endroit. Mais si mes idées ou mon ambition de gloire étaient +satisfaites, mon désir de procurer de plus grandes richesses encore à ma +malheureuse Angeline, était loin de l'être. J'aurais voulu pouvoir lui +construire un palais d'or, la voir entourée de toute l'abondance et des +jouissances que le monde peut produire. Je reconnais intérieurement que +tous ces biens de la terre ne seraient rien en comparaison de ce que +je lui avais fait perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donné à +l'enfant, c'est de recevoir les caresses et les baisers de sa mère. + +J'appris donc un jour qu'à Louisbourg des corsaires avaient amassé des +fortunes considérables par la prise de vaisseaux ennemis. Chacun de +l'équipage avait sa part de prise. Bien que je pusse revenir paisible +dans mes foyers, je résolus, après avoir choisi cinquante hommes des +plus vigoureux et intelligents de la tribu, et leur avoir fait part de +mes projets, d'aller offrir mes services à quelqu'un de ces corsaires. + +Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeâmes vers Port +Royal. + +C'étaient des hommes forts et déterminés que ces braves que j'avais +choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils se sont +toujours battus comme des lions et n'ont jamais compté le nombre de +leurs ennemis. + +Pendant dix-huit mois nous parcourûmes les mers de ces parages à bord de +la corvette _La Brise_, commandée par le capitaine Le Blond, avec une +chance sans égale pour ainsi dire. Nous fîmes des prises que nous +dirigeâmes vers Québec et qui nous donnèrent encore des sommes +considérables qui furent déposées en notre nom dans le Trésor Royal. +J'y étais pour ma part de pas moins de vingt-cinq mille piastres, dont +j'avais la reconnaissance. Cet argent devait être retiré par M. Odillon. +le missionnaire dont, j'ai parlé plus haut. + +Enfin, mus par le désir de revoir nos foyers, rassasiés de gloire et de +nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop qui nous +servait d'éclaireur vint nous informer qu'un gros bâtiment anglais se +dirigeait vers Boston. Son allure était lourde et sa marche bien lente. +Il était à dix-neuf milles de la côte et paraissait faire force de +voiles pour gagner sa destination. Unanimement nous décidâmes d'en faire +notre proie. + +Nous levâmes l'ancre et nous nous mîmes à sa poursuite. Nous ne fûmes +pas longtemps sans l'atteindre. Après vingt-quatre heures de course, nos +vedettes perchées dans les hunes, nous apprirent qu'elles apercevaient +les lumières du bâtiment que nous convoitions. Il était neuf heures du +soir. Nous mîmes toute la toile disponible au vent et vers quatre heures +du matin, le bâtiment n'était plus qu'à un demi-mille de nous. Nous +étions alors au mois d'août et l'aurore est encore matinale dans les +latitudes septentrionales. + +Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes carguer +et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette +manoeuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions déjà, et +nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendants ce temps, nous l'avions +approché à moins qu'à demi-portée de canon. + +Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour retarder +la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible, +il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient d'avancer. Il +avait aussi masqué l'ouverture des sabords et abaissé la mâture des +ses _hautes oeuvres_. Cette tactique lui réussit parfaitement. +Malheureusement, nous avions affaire à une frégate de cinquante-six, +montée par trois cents hommes d'équipage, plus un régiment de soldats +qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous en aperçûmes que lorsqu'il était +trop tard. Notre chère corvette ne portait qu'à peine vingt petites +couleuvrines. + +Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la folie. A +peine fûmes nous dans ses eaux qu'à un coup de sifflet, ses hunes et ses +vergues se garnirent de matelot, les haches coupèrent les cordages qui +retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la _Vigourous_ +tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de +canons nous lancèrent des boulets qui abattirent deux de nos mâts, +coupèrent les cordages; quelques-uns même d'entr'eux traversèrent de +part en part la coque de notre malheureuse corvette. _La Brise_ était +complètement désemparée. Peu d'instants après la frégate avait jeté ses +grappins d'abordage. Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix +tonnante et hourrah pour la France. Vaincre ou mourir répétâmes nous +à l'unisson et hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte +impossible. + +Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés recouvrirent +notre pont, mais quand nous sentîmes _La Brise_ s'enfoncer et que nous +n'étions plus que quatre hommes vivant auxquels il ne restait qu'un +souffle de vie, car le sang s'échappait de nos nombreuses blessures, il +fallut nous rendre on plutôt permettre qu'on nous transportât à bord du +bâtiment anglais. + +Pauvre _Brise_! dix minutes après j'entendais les cris de triomphe +de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les +profondeurs de l'océan et je perdis connaissance. + +Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été pansées, +je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des quatre marins +qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent aux suites de +leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi. + +Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline +du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, après des +dangers sans nombre et des peines infinies, réussit à s'évader. Je ne +le revis que plusieurs années plus tard: il a été depuis mon hôte, mon +commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste. + +C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous servait de +guide dans notre excursion au Lac à la Truite. + + + + + +ESCLAVAGE ET ÉVASION. + +Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme. C'était un +nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il avait été vendu à +ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux était lui aussi un +prisonnier de guerre et venait d'arriver des côtes du Mozambique. Comme +moi, il avait toujours été libre enfant des grands bois, aimant les +fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les +habitants du sol jouissent dans toute leur inappréciable liberté et +indolence. + +Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des frères +et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux +parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse. + +Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes nous +comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois passés dans les +fers, à former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement. + +Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que +nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant. + +Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées plus +chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues ranimer mon +courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les lanières du fouet +du contre-maître, n'avons-nous pas versé des larmes amères en souvenir +de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets +d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes de les mettre à exécution, mais +nos mesures étaient mal prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et +si nous ne succombâmes pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié +veillait sur nous et en avait décidé autrement. + +Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon âme un effet +salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je +les acceptai comme un juste châtiment et les offris en expiation de mes +crimes. + +Enfin après cinq années de souffrances indicibles, la Providence qui se +laisse toucher par les pleurs du pécheur pénitent, nous envoya un ange +de délivrance sous la forme d'une toute jeune fille. Elle était l'enfant +unique du planteur qui nous avait achetés. + +Dans la journée, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon et moi +attachés au poteau infâme. Elle avait entendu le contre-maître ordonner +à un espèce d'Hercule, monstre de férocité à face humaine, de nous +administrer à chacun cinquante coups de fouet. Elle avait vu avec +horreur le sang ruisseler de chacune des déchirures profondes que le +fouet à neuf branches faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres +se tordre dans des mouvements convulsifs sous ces inénarrables douleurs, +elle résolut alors de nous sauver. + +Elle savait d'ailleurs que nous étions parfaitement innocents de la +faute de larcin dont on nous accusait. + +C'était ostensiblement pour punition de cette faute que nous avions été +flagellés, tout le monde savait bien aussi dans la plantation que la +vraie raison était que le nègre et moi nous avions exprimé un sentiment +d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, enfant du vendeur, +exposée nue à la criée publique. Un acheteur d'esclaves menait +l'enchère. C'était un vieillard aux regards lascifs et pleins de +convoitise. La mère de cette jeune fille, élevée dans des sentiments +catholiques, voyait avec désespoir le spectacle auquel on la forçait +d'assister. On peut juger de ce qu'elle devait éprouver et de ce que +j'éprouvais moi-même en songeant: Oh si c'était mon Angeline qui fut à +la place de cette malheureuse!! + +Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard était l'acquéreur, elle +était désormais son bien, sa propriété. + +Combien pourtant ne s'est-il pas trouvé d'hommes qui voyaient avec +indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de l'esclavage. + +La mère, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en poussant +des sanglots déchirants; elle la pressa sur son coeur et lui passa une +croix autour du cou. + +Le contre-maître se précipita aussitôt vers elles, les sépara +brutalement, envoya rouler par terre la malheureuse mère par un rude +coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue +au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa peau un +sanglant sillon. + +Oh! si j'avais été libre et que j'eusse eu autour de moi mes braves +sauvages, non, certes cet acte exécrable ne se fut pas accompli. + +J'allais m'élancer pour anéantir le contre-maître tant j'étais hors +de moi, le nègre spontanément allait aussi en faire autant, mais nos +chaînes infâmes nous retinrent. Le contre-maître vit sans doute le +mouvement que nous fîmes, il comprit, à l'expression de nos figures, +toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement recula-t-il +de quelques pas. Le lendemain le nègre et moi étions attachés au poteau +dont j'ai parlé. + +Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous étions fortement liés +sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels reposaient nos +chairs mises au vif par leurs affreuses cruautés, qu'accompagnée d'une +jeune esclave, notre libératrice entra dans notre hutte. Elle portait +une lanterne sourde, en dirigea la lumière vers son visage pour que nous +vîmes le signe qu'elle nous faisait en mettant le doigt à sa bouche, de +garder le silence. + +Elle s'approcha ensuite de nous, déposa des livres à notre portée, +pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions et des +vêtements convenables pour servir à notre déguisement. Elle dit ensuite +quelques mois en espagnol que cette dernière nous traduisit: A un +endroit qu'elle nous indiqua, un canot avait été disposé pour favoriser +noire fuite. En descendant la rivière, nous n'aurions pas à craindre +la poursuite des hommes ou des chiens. Un papier où la signature du +planteur était contrefaite nous accordait un congé de deux semaines. +Elle nous informa de plus que dans trois jours, dans le port de +Charlestown, un bâtiment français devait mettre à la voile pour +l'Europe. + +Pour comble de bienfaits notre libératrice nous remit deux bourses bien +garnies et s'éloigna non sans que nous eussions eu le temps de voir +son angélique figure inondée de pleurs. Nous suivîmes à la lettre les +instructions de notre ange de salut. Le canot effectivement se trouvait +à l'endroit désigné. Ce qu'il nous avait fallu déployer d'énergie, de +forces morales et physiques pour réussir à briser nos liens et marcher +jusque là est impossible à décrire, tant nous étions épuisés par les +tortures de la veille. + +J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires +anglais que les soldats obligés de subir des amputations capitales, +disaient à l'opérateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les blessures et +les amputations ne produisent jamais les souffrances que nous fait +endurer le chat à neuf queues! + +Enfin la Providence sembla favoriser notre évasion, car la nuit était +des plus sombres; tout faisait présager un orage prêt à éclater, ce fut +effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous réussîmes avant que le +crépuscule parut et que l'horizon s'éclaira, à mettre une bonne distance +entre nous et ceux qui nous poursuivaient. + +Mon expérience dans la vie des bois m'avait fait connaître une plante +dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin limier qui +précède les dogues qu'on lance à la poursuite de l'esclave marron. + +Le jour, nous transportions à quelque distance dans les bois notre +embarcation qui n'était rien autre chose qu'un canot d'écorce, puis, la +nuit tombée, nous reprenions la rivière et notre frêle nacelle, poussée +par le courant et nos énergiques efforts volait sur la surface des eaux +avec la rapidité de l'alouette. + +Dans la nuit de la troisième journée, nous aspirâmes à pleins poumons +les émanations salées de l'océan. Nous entrions dans la baie de +Charlestown, Caroline du Sud. Là devaient commencer pour nous de +nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre ce bâtiment français +qui était eu partance? Nous résolûmes une dernière fois de risquer le +tout pour le tout, et convînmes de nous donner la mort réciproquement +si nous avions à tomber entre les mains de ces infâmes bourreaux qui +s'appelaient des planteurs, possesseurs d'esclaves. + +Nous débarquâmes silencieusement dans un endroit écarté et prîmes une +rue obscure. Nous errâmes longtemps dans cette rue bordée de tabagies de +toute espèce, lorsqu'enfin, quelques accents français mêlés de jurons +énergiques vinrent frapper mon oreille. + +Immédiatement, je donnai mes instructions au nègre, lui enjoignant de +ne pas dire un seul mot, et de paraître dans un état complet d'ébriété. +Nous entrâmes dans cette tabagie, nous heurtant l'un sur l'autre et +d'une voix enrouée: "Moricaud disais-je, nous prenons une bordée; gare à +nous! l'ancre n'est pas fixée dans les ports des Frères de la Côte." + +Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice +nous avait fournis pour notre déguisement consistaient en chemise de +toile, chapeau goudronné, vareuse de matelot. + +Oh! noble fille! sois à jamais bénie dans les tiens et tout ce que tu as +de plus cher pour cette prévoyante attention...... + +La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère chargée +de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur de grog +insupportable. + +Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une +rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient +absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment où +nous arrivâmes, la discussion était vive, aussi les deux camps ne nous +virent-ils entrer qu'avec dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un +air délibéré, quoique titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où +le nègre et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris +quelques instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens +des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement. Ce fut +leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit que la guerre +était finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, que les +deux matelots récalcitrants avaient décidé de sa fixer dans le pays +pour y cultiver des terres, que leurs engagements étaient terminés; ils +étaient deux bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination +et l'opiniâtreté. Le contre-maître leur avait offert des gages très +élevés, mais ils refusaient parce que leurs fiancées avaient exigé +qu'ils s'établissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de +marins. + +Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et bachique, +une chanson française de matelot en goguettes. Les premières stances +finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maître qui parlait à un +des matelots qui paraissait être son homme de de confiance, puis il +s'approcha de moi d'un air aimable. + +--Hé! Hé! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement, il me +vient à l'idée que tu as déjà bouliné dans des parages de la France! + +--Oui, lui répondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et moi nous +en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce. + +--Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui un +véritable terrien. Je fis un geste d'indignation. + +--Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on +n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères de la Côte! + +--J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes frères, +buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions encore dans +les mêmes eaux. + +--C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus enrouée, +mais d'abord vos civilités; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant +vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il ne peut plus +parler. + +Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous étions en +pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et cinglions à toutes +voiles vers la France. + +Nons étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit inviter +à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conservé +le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme bien élevé et poli, du +véritable capitaine français. Aimé et respecté des passagers de son +bord, il l'était encore plus, s'il était possible, de ses matelots. + +Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie +de guerrier où comme chef sauvage, j'avais combattu à côté des +siens dans les colonies ou à bord de _La Brise_. Je lui montrai les +témoignages de ma valeur que je possédais quand à l'assaut ou à +l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait +une idée vague du désastre de _La Brise_ et m'en fit redire les détails. +Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures le mirent dans un +état d'émotion considérable. + +A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et +m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers et +à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des preuves +irrécusables. + +De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards de tout +l'équipage, et si quelquefois le nègre et moi nous mîmes la main à la +manoeuvre, c'était plutôt pour aider volontairement, car chacun, +à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière tout-à-fait +respectueuse et amicale. + +Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me séparer +de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au capitaine tout +l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnât l'assurance +qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives +de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'était +parfaitement connu. + +Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers même +l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux. Ainsi nous +quittâmes après les plus affectueuses expressions d'amitié et de bons +souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine +me dit adieu, j'étais devenu son ami dans le voyage. + +J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une +circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le +même port de mer où j'étais, qu'il avait effectivement débarqué mon +malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale. + +Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un +de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et me +témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied à terre, +il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il avait été exilé, +vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avait conduit, puis +poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'élança vers les bois où ils +le perdirent de vue!! + +Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques-uns des matelots +qui avaient conduit le canot. + +Un mois après mon débarquement à Boston, j'étais aux Trois-Rivières. +Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si +tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le témoin. + + + + + +LE MEURTRE. + +En y débarquant, le premier homme que je rencontrai face à face poussa +un wooh! de surprise, ses yeux s'arrêtèrent sur moi avec une terreur et +un étonnement indicibles. Il allait prendre la fuite, peut-être, lorsque +je l'arrêtai en l'appelant par son nom. C'était un chef sauvage, lui +aussi d'une tribu Souriquoise, nos alliés, et était l'ami le plus +intime et le frère d'armes d'Attenousse. L'Ours Gris, dit-il d'une voix +frémissante, est-ce toi ou ton esprit que le génie du bien envoie +pour sauver Attenousse? Oh! si c'est toi, notre frère n'a plus rien à +craindre, car tu peux tout. Le Dieu des blancs est grand, plus fort +que ceux que ma tribu vénérait avant l'arrivée du Père à la Robe Noire +ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même. + +En prononçant ces paroles, Anakoui élevait ses yeux vers le ciel et +versait des pleurs d'espérance. + +Hélas! les guerres sanglantes avaient laissé sur la figure de ce +malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de notre +civilisation; il avait la figure balafrée en tous sens et de plus, il +avait perdu un bras. + +Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant les moyens +de destruction que le siècle nous apporte, et combien doivent-être +heureux ceux qui, nouveaux Caïns, ne demandent pas mieux que de tuer ou +mutiler leurs frères!!! + +Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans un état +de fiévreuse agitation. Véritablement, je crus qu'il était devenu fou, +tant grande était son exaltation. Enfin, je le pris par la main et +nous allâmes nous asseoir sous les grands arbres qui bordaient naguère +encore, les charmants coteaux du rivage St. Laurent aux Trois Rivières. + +Ce fut alors, qu'après avoir donné cours à son émotion, exprimée par +des paroles incohérentes, que j'entendis, avec stupeur, le récit des +événements qui s'étaient passés pendant mon absence. En voici le résumé: + +Le désastre de _La Brise_ avait été publié à son de trompe par les +vainqueurs. La nouvelle en était venue dans la colonie avec la rapidité +et l'exactitude que comportent toujours un bruit fâcheux ou une mauvaise +nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais celui-là était le seul, +c'était un jeune canadien qui prétendait avoir fait partie de l'équipage +de La Brise et avoir échappé vivant de cette malheureuse croisière avec +un chef sauvage. Il ajoutait que ce chef et lui avaient été amenés en +esclavage dans des directions diverses. Lui avait été dirigé sur une +plantation au bord de la mer, et c'est à cette circonstance qu'il dût +son évasion; s'étant jeté à la nage et ayant gagné un vaisseau européen +qui était en partance. On sait qu'alors c'était un asile inviolable pour +un blanc. Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que +moi, il a été vendu à un bien plus haut prix et a été envoyé dans la +profondeur des terres, il doit être mort depuis longtemps d'après le +rapport de nègres marrons qui s'étaient échappés de la même plantation, +car jamais maître plus féroce et plus barbare ne pouvait faire subir de +plus mauvais traitements à ses esclaves, aussi en était-il réputé parmi +eux comme un monstre odieux de cruauté. + +Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que Baptiste +leur affirmait être vraie en tous points. Grand donc fut l'étonnement +d'Anakoui, lorsqu'à mon tour, je lui assurai qu'elle était de la plus +exacte vérité. + +Mais j'étais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre, crainte +de blesser sa susceptibilité indienne. Quelles angoisses néanmoins ne +ressentais-je pas à la pensée d'Angeline dont le souvenir était venu à +chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser mon cerveau depuis cinq +longues années. + +Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je, +qu'est-elle donc devenue? je frémissais dans l'appréhension de sa +réponse. + +--Assieds-toi, mon frère, me répondit Anakoui, je vais tout te dire: "Un +des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons d'armes que tu +as bien connu autrefois lorsque tu étais plus jeune, est revenu de la +guerre trois mois après être parti à la tête de ses braves guerriers. +Pas un seul d'entre eux n'est arrivé dans la tribu sans montrer avec +orgueil d'honorables blessures. + +"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mère, +avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima +par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauvé la vie lors de +l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il était +bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvée des poursuites et des +persécutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait été +élevée par toi aux récits des actes de bravoure et d'héroïsme. + +"Le missionnaire, continua Anakoui, chargé par toi de retirer les fonds +pour procurer le confort aux deux femmes laissées sans autres secours +que la procuration que tu lui donnais, n'est pas revenu s'asseoir dans +nos foyers. Elles ont donc manqué de tout et le père à la _Robe Noire_ +ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans la prison où il est venu +d'après l'ordre de l'Évêque, son grand chef consoler et prendre soin des +malheureux prisonniers." + +"Maintenant, mon frère, ne m'interromps pas, les moments sont précieux." + +"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyèrent toutes espèces +de misères et de privations et ne durent leur subsistance qu'à la +charité des sauvages dont les bras débiles ne pouvaient plus porter les +armes et qui pourtant avaient été préposés aux soins des femmes et des +enfants. Enfin, Attenousse arrivé, l'abondance régna dans leur cabane, +il pourvut amplement à leur bien-être et ce ne fut que deux ans après +ton départ, n'ayant reçu aucune nouvelle de toi, malgré les informations +toujours infructueuses que nous apprîmes de toutes parts, que se +trouvant seule, isolée et sans protection sur la terre, te croyant mort, +Angeline consentit à épouser l'unique homme qu'elle eut jamais aimé +après toi. Cet homme c'est Attenousse." + +Puis, comme s'il eût craint d'exciter ma colère, Anakoui ajouta: +"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission +et c'était pour se débarrasser des persécutions de l'infâme Paulo qui +la tourmentait sans cesse dans les moments où Attenousse et sa mère +s'absentaient." + +"Tout alla pour le mieux dans le jeune ménage. Deux ans et demi après +leur union, une petite fille est venue prendre place auprès d'eux. +Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient tour à tour pour +l'embrasser. La mère, la grand'mère, la pressaient à tous moments dans +leurs bras. Ils étaient alors heureux et rien ne venait troubler leur +bonheur, Paulo étant disparu; mais le génie du mal dont il était +l'instrument planait sur la demeure de nos amis." + +"Il y a, comme tu le sais, à une quinzaine de lieues du campement, +une rivière qu'on appelle la Rivière aux Castor. Ses bords sont très +giboyeux. La marte, le vison, le pékan et le loup-cervier s'y trouvent +en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent se désaltérer +dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs tout cela." + +"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, résolut d'aller y chasser +pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient réciproquement et sans +arrière-pensées." + +"Ils tendirent des pièges aussitôt arrivés dans cet endroit. La journée +du lendemain se passa à choisir les places les plus avantageuses pour +parcourir la forêt et à dresser un camp. Attenousse à bonne heure le +surlendemain s'était levé pour aller examiner leurs trappes. Il lui +fallait pour cela, parcourir une grande distance et son compagnon qui +n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il partit." + +"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi à dépecer à +son déjeuner quelques pièces de venaison; sur le manche était sa marque +comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler, il oublia de le +remettre dans sa gaine." + +"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un désordre affreux existait +dans la cabane. Une lutte désespérée et sanglante avait dû avoir lieu, +car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes fraîches." + +Son malheureux compagnon, étendu par terre, râlait les derniers soupirs +de l'agonie. Un couteau était enfoncé dans sa poitrine. Attenousse +s'élança aussitôt, arracha l'arme de la blessure et vit avec stupeur que +c'était le sien. Au moment où il le rejetait avec horreur, des éclats +de rire se firent entendre, en se retournant, il aperçut la figure de +l'odieux Paulo avec deux autres figures également patibulaires qui le +contemplaient en poussant des ricanements d'enfer. + +Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces du +sang de leur victime. Ils en avaient mêmes les mains rougies. + +Attenousse demeurait anéanti. + +Pendant ce temps, un des scélérats s'avança, saisit le couteau, le +retourna en tous sens, le montra à ses deux associés et tous trois +sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques, proférant +des paroles de menace et emportant avec eux l'arme fatale. + +Mais dans des natures fortes et énergiques comme était celle du mari +d'Angeline, la réaction se fait vite. + +Il se mit à leur poursuite, après avoir suspendu toutefois le cadavre +de son ami pour le mettre à l'abri des bêtes fauves en attendant que +quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le déposer dans le cimetière +de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps de mettre une bonne +distance entre eux et lui. + +Grand fut l'émoi à la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces bons +sauvages, car la victime était très estimée par tout le monde. + +On assembla un conseil, et il y fut décidé qu'un parti de chasseurs +irait immédiatement chercher le corps du malheureux, tandis +qu'Attenousse, accompagné de tout ce qu'il y avait de plus respectable +dans la tribu, se rendrait faire sa déposition devant un juge de paix. + + + + + +LE JUGE DE PAIX. + +Était-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient +quelquefois, prescience chez l'homme? Voilà la question que je me suis +posée depuis en pensant au récit, de mon ami Anakoui. + +Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa +vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il +ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées, des +larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste et préoccupé en +parlant. + +Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent +immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils furent +reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de tête, avec une +bouche édentée et des manières grossières et impérieuses. + +--Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant. + +--Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu sur le +bord de la Rivière aux Castors. + +--Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement à Attenousse? + +Celui-ci se nomma sans défiance. + +--Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre, +puisque tel est votre nom. + +Ce juge de paix s'appelait Justitia Bélandré. C'était un homme stupide +et grossier comme nous l'avons dit, ignorant et fanatique au suprême +degré et par là même bouffi d'orgueil. + +Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il +s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses +élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justifia. +Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi vil et +méprisable que lui. C'était son rapporteur: son nom était José. Leur +secrétaire à tous deux était un nommé Vergette. + +Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître +Attenousse. + +Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout +de quelque temps, escorté de sept à huit hommes. + +C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés et +qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était si +lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il prononça +lentement,: "Attenousse, d'après des dépositions qui m'ont été faites ce +matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous êtes accusé de +meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui, à mon idée, sont +innocents; je suis convaincu d'après leur témoignage, que vous êtes +certainement le meurtrier. J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à +la prison des Trois-Rivières, c'est en cet endroit où vous subirez votre +procès, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont +assignés par moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus +et Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de +votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la plus +forte qu'il puisse y avoir contre vous." + +"Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en +promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à vous d'essayer +à résister ou à fuir, car je vous fais lier pieds et poings." + +En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute à +quel homme il avait affaire, car il haussa dédaigneusement les épaules +en disant: "Pourquoi donc chercherais-je à fuir comme un vil assassin? +Ce que je désire, c'est d'être confronté avec mes accusateurs." Les +autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence +d'Attenousse et certifier de son bon caractère, en en même temps qu'ils +s'offraient de prouver la scélératesse de Paulo et de ses complices. +D'un geste solennel et impérieux, le juge, comme on le pense bien, s'y +refusa, leur ordonnant de laisser la salle et, commandant à ceux +qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route +immédiatement. + +Or dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un +incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit +d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander des +hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et +ces hommes devaient obéir sous peine d'une forte amende ou de la prison. + +Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances +bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes qui +étaient, nourris et payés aux dépens du gouvernement pour remettre le +prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la plus rapprochée. + +Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société qui +exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte +d'instruction, avait été nommé à la charge de magistrat stipendiaire. + +Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due, mais aux +intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut placées. + +On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient pas de +s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le fleuve, gagner +le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la pêche au lac St. +Jean. + +La distance était à peu de différence près de cet endroit de Québec ou +Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène que +nous voyons. + +La ville des Trois-Rivieres était alors un entrepôt considérable pour le +commerce de pelleteries; c'était le rendez-vous des trafiquants et des +sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les canots chargés +de fourrures y venaient chaque année, avait la tranquillité qu'elle +a aujourd'hui, aussi l'arrivée d'un meurtrier comme Attenousse y +produisit-elle grande sensation. + +Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant contre +lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier. + +Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre les +imprécations de cette foule. + +Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au +bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'affirmation du magistrat +qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement pas à son +premier meurtre. + +Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il +y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que +c'était un véritable démon incarné; aussi tremblait-on à l'idée qu'il +pourrait s'échapper. + +Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature à +préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi s'en +ressentir dans leurs décisions. + +Il eut été difficile cette nuit là à tout étranger d'obtenir +l'hospitalité dans la ville, tant les portes étaient solidement +barricadées et tant la frayeur était grande. + +Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé depuis +quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné à être +pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures au matin; +vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver. + +Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais +avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je l'ai dit, je +n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de l'après midi. + +Où est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me +l'indique, je m'élançai l'oeil en feu, la figure empreinte d'anxiété +vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder le pardon +de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais +lui dire quel était le caractère, de son infâme accusateur. Mon +témoignage ne devait pas lui être suspect puisque je portais sur moi +les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient donnés les premiers +officiers français qui commandaient les armées où j'avais combattu pour +ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur +ma poitrine écrits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que +j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les français et je croyais +que sans doute, il m'écouterait. + +Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les rues, +j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux ami +l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès de ma +démarche. + +Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance ou plutôt par +la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un fou forcené. +Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans cet état que je +me présentai à la porte de la demeure du Gouverneur. + +Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée. Je veux voir +le gouverneur, disais-je à toutes les objections qu'on me faisait et je +m'avançais toujours. + +Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent; qu'avec +les plus grands efforts. + +J'étais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement, +s'avança sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause de ce +vacarme. + +C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-être à +votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'écriai-je, enjoignant +les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui vient implorer +quelques instants d'audience. + +Il veut vous tuer, s'écrièrent plusieurs voix et on se précipita nouveau +sur moi. + +La surexcitation dans laquelle j'étais décuplait mes forces, je +renversai les gardes et m'élançai sur le haut de l'escalier, là je +m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait +contenir de sanglots, mon âme de supplications et de désespoir furent +employés pour obtenir une entrevue ne dut-elle même durer que cinq +minutes. + +Mais au moment où mes lamentations devaient être des plus déchirantes et +des plus pressantes, pour toute réponse je fus saisi et garrotté. + +Alors mes forces m'abandonnèrent complètement et un affreux +découragement s'empara de moi. Dans cet état, on me conduisit à la +prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on m'enchaîna comme un +misérable malfaiteur. + +Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de mon +complet anéantissement, car depuis le palais jusqu'à la prison, j'avais +perdu l'usage de tous mes sens. + +La fraîcheur du cachot me ramena aux sentiments de la réalité. + +La prison des Trois-Rivières, comme toutes celles de ces temps était une +bâtisse à deux étages. La lumière ne filtrait dans les cellules que par +un étroit soupirail grillé de niveau avec le plafond, elle ne pouvait +se faire jour qu'à travers un épais rideau de poussière et de fils +d'araignées. Les murs suintaient l'humidité de toutes parts, un monceau +de paille pourrie répandait une odeur infecte quelques crampons de fer +rivés aux murs auxquels étaient attachées de fortes chaînes avec des +menottes qu'on me passa aux pieds et aux mains, tel était l'intérieur de +tous les cachots. Tous rapports avec l'extérieur ne se faisaient que par +un guichet d'une petite dimension par où le geôlier venait passer aux +prisonniers l'écuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'étaient +pas enchaînés; dans l'autre cas, ces aliments étaient déposés près +d'eux, celui qui les apportait pénétrait dans la cellule ou plutôt +dans le cachot. C'est à peine si cette nourriture pouvait soutenir ces +pauvres malheureux pendant une quinzaine de jours. + +Voilà ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitôt les +criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition avant que +d'avoir subi leur procès. + +Toutes ces réflexions je les fis dans un instant, puis tout à coup se +présenta à mon esprit l'exécution d'Attenousse, qui devait avoir lieu le +lendemain et moi qui était si près de lui, moi dont la poitrine était +couverte de blessures et dont la voix était si puissante, quand j'étais +libre, auprès des officiers français et du Gouverneur en chef, qui tous +me connaissaient particulièrement, je ne pouvais rien faire pour lui. +Oh! alors je bondissais comme un lion dans sa cage, je faisais des +efforts surhumains pour conquérir ma liberté, je m'élançais au bout de +mes chaînes et faisais de telles tractions qu'elles ébranlaient presque +le mur vermoulu de mon cachot. Je poussais des cris, des rugissements +qui n'avaient rien d'humain et qui devaient retentir dans les recoins +les plus éloignés de l'édifice, mais tout était inutile et l'heure +fatale avançait avec une effroyable rapidité. + +Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures +morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment où l'idée d'une +prière me vint à l'esprit. + +Je tombai à genoux et priai avec toute la ferveur dont mon âme était +capable. + +Cette prière sans doute fut écoutée du Ciel, car bientôt des pas lents +et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journée retentirent +de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une fois d'un accent +désespéré. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles de ceux à qui elle +s'adressait. Les pas s'arrêtèrent à la porte de mon cachot et une voix +pleine d'onction et de tristesse demanda à celui qui l'accompagnait qui +appelait ainsi. + +Ces un fou furieux, répondit celui à qui la question était posée, il a +voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur. + +--Oh! non, non, m'écriai-je avec force. Qu'on veuille seulement +m'entendre, mon témoignage peut sauver de la mort un innocent. + +--Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la même voix douce mais +ferme cette fois. + +--N'en faites rien, monsieur l'Abbé, il est capable de vous tuer. + +--Ouvrez, répéta la voix plus fermement encore. La clef grinça dans la +serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un prêtre vénérable +dont la chevelure blanche comme la neige retombait en rouleau sur ses +épaules. Il avait à la main un flambeau qu'il déposa près de moi d'un +air calme et paternel. Sa figure portait un caractère de grandeur et de +sérénité empreinte dans ce moment d'une indicible tristesse. + +A sa vue, je tombai à genoux et joignant les mains je m'écriai dans un +état de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu, merci". + +Le prêtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, il +s'avança encore plus près de moi et me prenant les deux mains avec bonté +me dit d'une voix grave et sympathique: + +"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frère, ou vous souffrez encore +beaucoup." Je ne pus lui répondre un seul mot, mais à l'altération de +mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire se passait en +moi. Il alla alors fermer la porte, ôta le léger manteau qui était jeté +sur ses épaules, le plia en quatre, la déposa sur ma couche, s'assit +lui-même à côté sur la paille humide et avec une douce autorité +m'obligea de prendre place sur ce siège qu'il m'avait improvisé, puis, +prenant une de mes mains, il me dit avec bonté: "Que puis-je faire pour +vous mon frère? Une malheureuse victime innocente des lois humaines +dort du sommeil du juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc +demeurer quelques instants auprès de vous, parlez, en quoi puis-je vous +être utile". + +Oh! c'est alors que je soulageai mon âme du poids énorme qui l'écrasait +depuis si longtemps en lui faisant, aussi brièvement que possible, la +confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances +qui avaient lié mon existence avec celles de Paulo, Angelina et +d'Attenousse. Je fis la peinture des caractères de ces deux hommes, je +m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui parlai des combats auxquels +j'avais eu part et lui montrai, à l'appui de mes paroles, les cicatrices +qui couvraient ma poitrine et tirai de mon sein les parchemins qui +m'avaient été donnés. + +Quand j'eus fini de parler, le prêtre s'approcha de la lumière, examina +mes parchemins un instant, puis, saisissant tout à coup le flambeau, +il vint le présenter devant ma figure: Hélika! Monsieur Odillon! nous +écriâmes-nous spontanément et nous tombâmes dans les bras l'un de +l'autre. Je le suppliai alors, me mettant à ses genoux, de sauver +Attenousse. Le bon prêtre m'embrassa avec effusion, je sentis ses larmes +couler de mes joues, mais il me dit d'une voix profondément émue et en +secouant la tète: "Hélas! je crains qu'il ne soit malheureusement trop +tard, j'ai déjà fait tout ce qui était en mon pouvoir, car je le connais +depuis longtemps et le sais parfaitement innocent, néanmoins je vais +encore tenter l'impossible pour y parvenir." + +Au même moment, un des guichetiers vint doucement gratter à la porte du +cachot, sur l'invitation du prêtre, il entra. + +Est-il éveillé? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondément +affligée. + +Non, mon père, répondit celui-ci avec respect, je viens vous dire qu'il +repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement ses lèvres +se sont entr'ouvertes pour laisser échapper les noms de sa mère, de sa +femme et de son enfant dont il nous a parlé si souvent depuis qu'il est +ici; il a dit aussi ces mots: Oh! père Hélika! si tu vivais encore. + +Le prêtre tout ému se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, mes +sanglots m'empêchaient d'articuler une seule syllabe; "Courage, me +dit-il, priez et espérez. Soumettons-nous dans tous les cas aux +inscrutables desseins de la Providence; dans une heure, je serai de +retour." + +La lueur blafarde du crépuscule du matin scintillait péniblement, déjà +depuis quelque temps, à travers le sombre vitreau grillé de mon cachot +et l'exécution devait avoir, lieu à six heures. + +Les ouvriers qui avaient travaillé à dresser l'échafaud avaient; terminé +leur tâche funèbre, car on n'entendait plus les coups de marteau. De +plus, le murmure du dehors, comme celui d'une foule qui s'occupe +avec indifférence des intérêts les plus mercenaires dans ces moments +solennels, parfois même un éclat de rire mal étouffé arrivait à mon +oreille attentive, aiguisée et inquiète; je frémissais en songeant que +déjà on se rendait pour choisir la meilleure place afin de savourer plus +longtemps les dernières palpitations d'un corps humain suspendu au bout +d'une corde. + +Je supputai qu'il pouvait être alors quatre heures et demie. + +Jamais je ne saurais vous dépeindre les angoisses, les tortures, les +inexprimables douleurs, les anxieuses espérances que chaque minute +m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon. + +Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon +cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il +était accompagné de deux tourne-clefs. + +J'ai enfin pu pénétrer auprès du Gouverneur après des peines sans nombre +me dit-il tristement. + +Il paraît qu'il a failli être assassiné hier soir et il a noyé sa +frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donné sa parole qu'il allait +envoyer immédiatement l'ordre d'un sursis. Il a refusé de m'en charger +tant il est encore abasourdi, mais il consent néanmoins à ce qu'on vous +ôte vos fers et permet que vous communiquiez avec Attenousse? + +Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me délivrait de mes +fers, qu'on met plus d'empressement souvent à condamner ses semblables +qu'à sauver un innocent. + +Ce fut d'un pas défaillant qu'accompagné de monsieur Odillon et d'un +guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque nous +entrâmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas l'éveilla. En +m'apercevant, il s'élança au bout de ses chaînes et nous nous tînmes +longtemps embrassés. "Angeline, mon entant, et ma vieille mère, me +demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont elles devenues?" Je ne pus +lui répondre, je me sentais, étouffé sous le poids, de tant d'émotions. +Alors monsieur Odillon vint à mon secours, il lui raconta en quelques +mots les principaux incidents qui m'étaient advenus depuis mon départ à +bord de la corvette, _La Brise_. + +Puis nous lui fîmes part de l'assurance que le Gouverneur avait donné de +l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutâmes que peu de foi et que +nous ne conservâmes nous-mêmes aucun espoir, Tout est bien fini pour le +pauvre guerrier sauvage, nous répondit-il, en secouant tristement la +tête. + +Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mère et son +enfant, mais elles étaient là-haut, dans la demeure du Grand Esprit, +c'est donc qu'il les reverra désormais. + +L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis +n'arrivait pas. Nous laissâmes tous le cachot à l'exception de monsieur +Odillon qu'Attenousse désirait entretenir quelques instants. + +Dix minutes après, la porte s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer de +nouveau. La figure de monsieur Odillon était empreinte de tristesse, +celle d'Attenousse était calme et sérieuse. + +A fûmes nous auprès d'eux que la cloche de la prison se fit entendre. +J'écoutai en frémissant: hélas! c'étaient des glas qui invitaient les +âmes charitables à unir leurs prières à celles du prêtre qui allait +offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'âme de celui qui devait +mourir. En effet, quelques instants après, revêtu de sacerdotaux, il +commençait une Messe de Requiem et sa voix émue s'arrêtait de temps en +temps pour dominer son émotion pendant que les sanglots des assistants +troublaient seuls le silence. + +Au moment de la communion, le prêtre voulu adresser quelques paroles, +maïs il ne put le faire que difficilement à travers ses sanglots. + +Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par excellence a +été mis à mon injustement, faites-lui donc généreusement le sacrifice +de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, pour sauver les +coupables. Voici mon frère, le pain des forts qui va vous soutenir dans +le moment où Dieu va vous appeler à lui." + +Ce fut tout ce qu'il put dire. + +Attenousse reçut l'eucharistie avec une ferveur angélique, lui seul +n'était pas ému. + +Après la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement de +l'Extrême-Onction. + +Et le sursis n'arrivait pas. + +A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'était le bourreau +qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prêtre regarda à sa +montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris de suite que +tout espoir était perdu. + +En trébuchant, je réussis à me jeter une dernière fois au cou de mon +malheureux ami. Dans l'état d'extrême souffrance où j'étais, je ne pus +que distinguer ces quelques paroles: "Père Hélika, je te confie ma +vieille mère, ma pauvre femme et ma chère petite fille; sois leur +protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au plus tôt mes +derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent." + +Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement supporté +par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siège dans une autre +chambre plus loin. + +Peu d'instants après, je fus tiré de mon état de torpeur par des bruits +de pas dans le corridor. C'était le cortège funèbre qui défilait, je le +suivis machinalement. + +La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'était le dernier glas. + +Attenousse, les mains liées derrière le dos et la corde au cou dont le +bourreau tenait l'autre extrémité, s'avança, d'un air calme, jusque sur +le bord de l'échafaud. + +La foule était immense, les rires et les chuchotements cessèrent, le +spectacle allait commencer. Le condamné se mit à genoux, répéta les +prières des agonisants après Monsieur Odillon, puis se levant, il dit +d'une voix ferme: "Avant que de paraître devant Dieu, je déclare de la +manière la plus solennelle que je suis entièrement innocent du crime +pour lequel on m'ôte la vie. Je demande pardon à tous ceux à qui j'ai pu +faire du mal sans le savoir et pardonne de tout coeur à ceux qui m'en on +fait." Il ajouta en se tournant fièrement vers la foule: "le coeur du +guerrier sauvage est inaccessible à la peur. Son chant de mort ne sera +pas celui de ses pères, mais celui de la religion de sa femme et de son +enfant qu'un missionnaire leur apprit à répéter à l'enterrement de leurs +frères." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque beauté +il entonna son _Libera_. + +Je crois encore, après quinze ans de ces événements, entendre chacune +de ces notes qui retentissent dans mon âme avec le glas funèbre que la +brise du matin nous apportait, du toutes les cloches de la ville. + +Son chant funèbre terminé, il se mit de nouveau à genoux, embrassa +pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui présenta, le bonnet +fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre. C'était +la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant même, le cri "grâce" +retentit. Un officier à cheval agitant un papier débouchait au coin de +la prison. + +Ce cri produisit un choc électrique. La foule se précipita vers +l'échafaud, la corde fut coupée par vingt couteaux, mais hélas!... il +était trop tard... les vertèbres avaient été disloquées et la mort, par +conséquent, instantanée!!!!...... + +La justice des hommes comme on le dit généralement était +satisfaite........... + +Des médecins furent appelés en toute hâte. Ce que l'art put tenter fut +vainement employé pour lui rendre la vie. Pendant ce temps, la foule +anxieuse, la tête découverte, consultait avec angoisse la figure +des médecins pour tâcher de découvrir s'il n'y avait pas encore +quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci déclarèrent qu'il était bien mort, +que tout était fini, toutes les poitrines se soulevèrent, il y eut un +long murmure de pitié et bien des yeux laisserent couler des larmes. + +Cependant au milieu du silence général, Anakoui s'approcha de Monsieur +Odillon et désignant du doigt quatre hommes à figure imbécile, "voici, +lui dit-il, quatre des jurés qui ont condamné à mort mon malheureux +frère. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont pas acquitté quand des +témoins ont déclaré avoir entendu les trois scélérats concerter leur +plan d'accusation contre lui, les avoir vu de plus essayer à faire +disparaître sur leurs habits et leurs mains des taches de sang; et +qu'un autre du nos frères les avait vus sortir ensanglantés de la hutte +quelque temps avant qu'Attenousse y soit entré." + +Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi +dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la +suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment +il se faisait qu'ils eussent trouvé Attenousse coupable de meurtre quand +le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé fortement sur cette +partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement prouvé, qu'il +s'était de plus étendu sur la crédibilité des témoins à décharge et sur +leurs bons caractères attestés par tous ceux qui les connaissaient. Il +avait ajouté que des témoignages non moins irrécusables affirmaient que +les accusateurs n'étaient rien autre que des repris de justice. + +Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: Faites excuse, +monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient les uns +les autres. + +Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait +dit; de là leur erreur. + +Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux mains +avec découragement, par votre ignorance, vous êtes cause de la mort d'un +innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous +aviez à remplir et de la manière dont vous l'avez fait. + +Après ces mots, ils restèrent atterrés pendant quelque temps et des +murmures de plus en plus menaçant commencèrent à s'élever dans la foule. +Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-même avant le procès nous +avait assuré qu'il était certainement coupable. Le voilà demandez-lui +pourquoi il nous a mis sous cette impression?" Il désignait en même +temps Bélandré qui allongeait le cou et essayait de saisir quelques +paroles de ce qui se disait. + +Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient +assisté à l'exécution sortirent leurs couteaux et s'élancèrent dans la +direction que le juré avait signalé. Bélandré comprit l'immensité du +danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement +poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce à l'agilité de ses jambes +et à la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps +entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les +portes du palais. + +Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il +alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue +empoisonnée. + +Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un +fort mauvais parti aux jurés.[1] + + +[Note 1: N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de +juré soit d'une date bien postérieure à celle où les évènements qui +sont décrits sont sensés se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se +permettre cet anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en +considération du motif qui le lui a fait commettre. Sans être en aucune +manière contre ces deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler +qu'elles comportent parfois de graves inconvénients et occasionnent +souvent d'irréparables malheurs. Il suffit d'assister à une séance d'une +de ces cours de Juge de Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un +homme, souvent dépourvu de toute éducation et quelquefois même du +plus gros bon sens s'éveille un bon matin tout étonné de recevoir une +commission de juge de paix. Il le doit quelquefois à l'appui qu'il a +donné à un candidat heureux. De suite le voilà grand personnage, il +devient un tyranneau de paroisse. Il y a bien assez souvent pourtant de +graves difficultés, car à peine peut-il réussir quelquefois à signer son +nom d'une manière lisible. Il est obligé de se faire lire la loi par un +voisin complaisant, sauf à l'interpréter comme il l'entendra plus tard. +Ces décisions, pour les parties lésées sont presqu'aussi sans appel que +celles des commissaires pour les décisions des petites causes puisque le +malheureux plaideur a à payer, le plus souvent, une somme au dessus +de ses moyens pour lever un _certiorari_ et obtenir justice. Nous en +connaissons même et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, qui ne +voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des ressentiments +personnels ou politiques, amené à leur tribunal. Ceux-là à coup sûr sont +invariablement condamnés. Tous les Juges de Paix ne sont sans doute pas +de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que +la Commission de la Paix ait besoin d'être révisée soigneusement. Les +inconvénients qu'on rencontre dans l'institution de Juré sont plus +grandes encore. En effet, si vous avez une cause d'une légère importance +pour une affaire pécuniaire vous allez la confier à un avocat qui jouit +de la plus haute considération et dont la science et le jugement sont +parfaitement reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort +vous êtes obligés de vous en rapporter aux jugement d'hommes préjugés +quelquefois et, de plus, souvent dénués du plus gros bon sens. Joignez +à cela l'esprit de nationalité, les traductions imparfaites au corps de +juré, des témoignages rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas, +la longueur des questions et transquestions posées aux témoins et vous +aurez une idée du verdict que peuvent rendre ces hommes fatigués et +ennuyés par la durée des plaidoyers. De plus, il est très rare, qu'aucun +d'eux ne prenne des notes. Ils n'ont donc pour se guider dans leurs +décisions que l'exposé du Juge qu'ils écoutent souvent d'une manière +distraite et qui n'est que le résumé des témoignages contradictoires qui +ont été donnés, ce qui souvent ne saurait jeter une grande lumière sur +les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait rapporté plus haut soit +purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat éminent, aujourd'hui +sur le banc, qui disait avoir demandé à un juré qui avait déclaré +coupable un de ses clients accusé de meurtre, pourquoi il en avait agi +ainsi: grand nombre de témoins des plus respectables avaient prouvé +l'alibi et le juge lui-même le leur avait expliqué dès que ces +témoignages se trouvaient parfaitement corroborés. Le juré lui avoua +alors franchement qu'ils avaient compris que corroboré était synonyme de +contrecarré. Malheureusement lorsque l'avocat reçut cette déclaration, +il était trop tard. C'est parce que nous croyons les rôles des grands +et des petits jurés intervertis que nous nous permettons ces +remarques.--Note de l'auteur.] + +Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des +Trois-Rivières pour assister au service funèbre du malheureux +Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusqu'à +sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la +tristesse et de la pitié. Parfois aussi un sanglot mal étouffé se +faisait entendre. + +La cérémonie terminée, un officier vint me remettre un papier couvert de +la signature du gouverneur par lequel il m'invitait à passer chez lui. +Il avait entendu raconter tout ce qui était arrivé depuis la veille. On +lui avait aussi redit dans les plus minutieux détails la scène aux pieds +de l'échafaud et les déclarations des jurés, il en était profondément +affecté. Il se reprochait amèrement de ne m'avoir pas donné audience la +veille. Il s'accusait même d'être coupable de la mort de mon malheureux +ami en ayant trop tardé à envoyer le sursis, mais il pensait que +l'exécution n'aurait lieu qu'à sept heures. Il m'offrit ensuite comme +compensation une forte somme d'argent pour qu'elle fut remise à la +famille du supplicié. Je la refusai en leur nom de la manière la plus +péremptoire et lui dis avec amertume en découvrant ma poitrine, que si +les blessures dont j'étais couvert et le sang que j'avais versé pour +la patrie n'avaient pas même pu me procurer une audience de quelques +instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient servir à leur +assurer le bien-être et le confort matériel, puisque j'avais amassé des +sommes considérables que je leur destinais. + +Là dessus je pris congé de lui après qu'il m'eut assuré que par un édit +qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse. + +J'allai ensuite faire mes adieux à Monsieur Odillon. Il n'était pas +encore remis des secousses qu'il avait éprouvées. Il put cependant +trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, et ce fut, +avec la plus grande émotion que nous nous séparâmes. + + + + + +ANGELINE. + +La voie qui me restait à suivre était désormais toute tracée. Réparer +le mal que j'avais fait, tel était mon devoir et la détermination +que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du témoignage de ma +conscience qui me dit que je n'ai pas forfait à mon serment. + +Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui était +venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chère, s'il était +possible, car à l'amour paternel que je lui portais rejoignait un +sentiment d'incommensurable pitié. + +Je passai le reste de la journée à acheter des provisions en abondance +ainsi que des étoffes et des vêtements de toutes sortes. Le lendemain +matin, accompagné de quatre hommes vigoureux que j'avais choisis et +engagés, je me dirigeai vers le Lac St. Jean où je devais la rencontrer. +Nous marchâmes pondant quatre jours et quatre nuits sans prendre que +justement le temps nécessaire pour les repas et le repos qui nous +étaient indispensables, j'avais hâte d'arriver et pourtant je redoutais +le moment où elle me demanderait des nouvelles d'Attenousse, car je +savais que ce serait la première question que sa mère et elle me +poseraient. + +La quatrième nuit, du haut d'une éminence, par un beau clair de lune, +je pus contempler le campement d'une partie de la tribu qui reposait +paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumée qui s'échappait de +chaque toit et s'élevait en ondoyant pour se perdre dans l'immensité des +cieux. + +Je pressai alors ma poitrine à deux mains pour arrêter les palpitations +de mon coeur qui semblait prêt à en sortir. Un des indiens qui +m'accompagnait me désigna la demeure d'Angeline. Je sentais en +descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir sous moi. Les +chiens de garde poussaient des hurlements inquiets et plaintifs pour +avertir leurs maîtres que des étrangers arrivaient, j'avançais toujours +malgré la certitude où j'étais que j'allais porter le désespoir dans cet +intérieur. Quelques sauvages sortirent pour se rendre compte de ce bruit +insolite. Presque tous me reconnurent lorsque je passai devant eux, mais +ils rentrèrent précipitamment, croyant que c'était plutôt mon esprit qui +venait les visiter tant ils étaient certains de ma mort et tant était +grande la superstition qui les dominait, malgré les lumières que le +christianisme leur avait données. + +Enfin, je réussis à dominer quelque peu mon émotion et me dirigeai vers +la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens que j'avais laissés +avant mon départ et qui avaient toujours montré pour elle un attachement +sans bornes, étaient étendus à la porte l'oeil et l'oreille au guet, +comme deux vigilantes sentinelles. Lorsqu'ils entendirent le bruit de +mes pas, ils se levèrent et poussèrent d'affreux hurlements auxquels +répondirent tous les autres chiens de la tribu, puis dès qu'ils virent +que nous nous avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement, +ils s'élancèrent vers nous le poil hérissé, l'oeil ardent, nous montrant +deux rangées de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous +barrer le passage. Je me sentis touché de ce dévouement si vrai et si +désintéressé; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent ma voix. +D'un saut, ils furent auprès de moi, vinrent me lécher les mains, firent +mille cabrioles en avant et autour de moi, allèrent japper joyeusement +à la porte pour leur apprendre qu'un ami arrivait puis recommençaient +leurs gambades tant leur joie était délirante. + +Je n'étais plus enfin qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque la +porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une d'elles +tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa poitrine. +Toutes deux avaient été éveillées en sursaut par le bruit inusité et +craignaient sans doute une attaque de quelques tribus ennemies, attaques +qui n'étaient que trop fréquentes dans ces temps-là. Je les reconnus du +premier coup d'oeil; c'étaient la mère d'Attenousse et mon Angeline. +Mes forces voulurent m'abandonner, mais je réussis à prendre le +dessus.--Hélika, s'écria la vieille en se reculant épouvantée pendant +qu'Angeline s'élançant à ma rencontre venait jeter son enfant dans mes +bras et me sauter au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon +coeur. + +--Père, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientôt nous revenir? +Elle n'osait prononcer le nom de son époux. Je pus alors, pressé de ses +questions, me débarrasser de son étreinte et ordonner aux sauvages qui +portaient mes effets de les déposer à la porte de la hutte et leur +enjoignis de se retirer. Je leur avais expressément défendu de raconter +la mort tragique d'Attenousse et je pouvais compter sur leur discrétion. +Puis prenant Angeline et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait +les deux jours qui avaient précédé mon départ, j'entrai dans la cabane +et les assis sur mes genoux. + +Pendant, ce temps, la vieille mère disséquait chacun des traits de ma +figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que j'allais +leur annoncer et qu'elle semblait anticiper. + +L'accablement dont mon âme était en proie ne put leur échapper, elles +semblèrent comprendre qu'un grand malheur était arrivé, et les +sanglots d'Angeline me tirèrent de l'abîme de douleurs où j'étais +enfoncé.--"Angeline, ma bonne, ma chère enfant, lui dis-je en +l'embrassant, ton mari était trop parfait pour la terre, il ne pouvait +vivre au milieu des méchants qui rôdent autour de nous. Dieu a voulu +qu'il me chargeât de te donner avec nous tous un rendez-vous dans le +ciel, car il l'a appelé à lui. Une affreuse maladie l'a saisie à son +arrivée aux Trois-Rivières, il un est mort entouré de tous les secours +de la religion bénissant ton nom, celui de sa mère et faisant des voeux +pour le bonheur de son enfant. Il m'a chargé de prendre soin de vous +tous et je ne faillirai pas à l'engagement que j'ai contracté sur son +lit de mort. Plutôt m'arracher le coeur que de me séparer de ton enfant +à laquelle j'ai voué tout l'amour, que j'ai porté à la mère et que je +ressens pour toi aujourd'hui." + +J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la vérité, +les yeux baissés et l'esprit encore noyé dans le souvenir des scènes +affreuses que j'avais vues se dérouler depuis mon arrivée dans la ville. + +Quand je levai la tête, Angeline ne pleurait plus, son regard était +perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa pâleur était +extrême. La mère continuait à m'examiner et malgré les efforts qu'elle +faisait avec la stoïque énergie du sauvage pour dissimuler ce qu'elle +éprouvait, je pus voir clairement qu'elle pressentait tout ce qui était +arrivé. + +Je déposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, l'inondai +de mes larmes et nous tentâmes, la mère et moi, tous les efforts +possibles pour tâcher du la faire revenir à elle. Elle fut longtemps, +bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses sens. Heureusement +qu'une idée lumineuse me frappa. Je couchai auprès d'elle la petite +Adala et lui ayant dit tout bas que sa mère allait mourir si elle +n'essayait pas par ses caresses de la rappeler à la connaissance. Cette +enfant était d'une intelligence bien supérieure à son âge, on eut dit +qu'elle comprenait l'importance de ce que je lui avais dit et elle +répéta les mots que je lui avais appris: "Maman si tu mourais que ferait +Adala?" et elle l'embrassait à chacune de ses paroles. Ces accents naïfs +qui peuvent faire surgir la mère de la tombe à la voix de son enfant +premier-né eurent l'effet désiré. + +--Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules désormais +sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline et ne comprends +pas encore toute la perte que tu as faite en étant privée de l'appui +de ton père, et des larmes abondantes inondèrent ses joues. Agenouillé +auprès du lit, je suivais avec anxiété cette scène navrante; toutefois, +j'augurai bien des larmes que versait Angeline, car il me semblait +qu'elles devaient la sauver. Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit +toute la vérité, mais quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une +consolation est-elle possible dans cette vallée de larmes? + +Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes +évènements?..... + +A force de bons soins, la santé d'Angeline parut se rétablir et chaque +soir, une prière était dite en commun dans la tribu pour le repos de +l'âme du malheureux Attenousse. + +Toutefois la position n'était guère tenable. D'un moment à l'autre, un +mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre, +car chacun savait ce qui s'était passé avant et après l'exécution, et je +craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles d'Angeline et qu'on +lui apprit de quelle manière Attenousse était mort. Je me décidai donc +un jour de fuir ces endroits à jamais néfastes, d'amener avec moi mes +infortunées protégées, d'aller demeurer dans un lieu ignoré, auprès d'un +lac qui se trouve dans les profondeurs des bois, vis-à-vis Ste. Anne +de la Pocatière, autrefois Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes +préparatifs en conséquence: j'achetai un fort grand canot, engageai des +hommes et le surlendemain, accompagnés d'une embarcation montée par +de puissants rameurs qui devaient nous prêter secours au besoin, nous +descendîmes le Saguenay et quelques jours après nous traversions le +fleuve. + +Est-il besoin de vous dire que la veille de mon départ, j'avais visité +plusieurs de mes amis et leur avais exposé le but et la raison qui me +forçaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement, ces enfants +de la nature, quel était le sentiment qui guidait ma conduite, ils +voulurent même m'offrir des venaisons, fumées et des pelleteries dont +j'aurais trouvé un avantageux débit. Je les remerciai avec effusion pour +ces preuves d'amitié qu'ils me donnaient, et lorsque le lendemain, je +doublai le cap qui les séparait à jamais de ma vue, je pus apercevoir +leurs silhouettes mal effacées. Ils venaient nous dire adieu malgré +l'heure matinale du départ, et tâchaient de se mettre à l'abri des +rochers pour que nous ne les vissions pas, tant ils semblaient +comprendre combien il nous était pénible de nous séparer d'eux. Je n'en +ai revus que peu d'entre eux depuis que j'habite les bords du Lac à +la Truite, ceux-là je les ai toujours reçus avec bonheur parce +qu'ils m'apportaient l'expression sincère de l'amitié que tous nous +conservaient. + +Nous débarquâmes donc à Ste. Anne à un endroit qu'on appelle encore +aujourd'hui le Cap Martin. L'église se trouvait alors à une bien faible +distance de ce lieu, montrant son clocher d'où trois fois par jour, +comme c'est encore la coutume, la cloche invitait les fidèles à la +prière. + +Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave habitant, +moyennant rétribution, me céda une partie de sa maison. J'y installai +Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu se séparer +d'elles et je m'établis leur pourvoyeur. Chaque jour, je m'évertuais à +trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire leurs goûts, car, en +dépit de tous mes efforts, je voyais la santé d'Angeline faiblir d'un +jour à l'autre malgré tous les soins que nous prenions d'elle. Pourtant +elle parut se ranimer pendant quelque temps. Bien que plongée dans une +affreuse tristesse dont je ne pouvais la tirer, j'avais réussi à lui +faire prendre un peu d'exercice. La vieille indienne l'entourait de +toute espèce de prévenances et me secondait dans ce que j'essayais pour +la distraire. Je lui avais dit tout ce que j'avais caché à Angeline +et par un accord tacite, jamais allusion n'avait été faite aux jours +passés. + +Ainsi s'écoulèrent six mois non pas de bonheur, mais au moins de paix et +de tranquillité; chacun dévorant sa peine en silence. + +Mais un jour arriva où, entraîné par le désir incessant de chasser, +je m'éloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque je +revins, la désolation était à son comble. Angeline, comme à l'ordinaire, +avait été faire une promenade, elle avait rencontré dans sa course +une de ces commères obséquieuses qui ont toujours la bouche pleine de +nouvelles. Elle lui avait raconté dans tous ses détails le supplice +qu'un sauvage avait enduré aux Trois-Rivières. elle lui avait rapporté +toutes les atroces calomnies qui avaient pesées sur lui et auxquelles +elle-même ajoutait foi. Elle tenait, disait-elle, tous ces détails d'un +sien cousin qui était parti des Trois-Rivières la veille de l'exécution +et qui les tenaient lui-même de trois sauvages qui avaient vu commettre +le meurtre pour lequel l'indien avait été exécuté. Il avait ajouté de +plus que ces trois hommes erraient dans les bois d'alentour. + +Ce coup devait être le dernier qui allait frapper Angeline. Nous la +mîmes au lit le soir avec une fièvre considérable et dans un état de +délire complet. La Providence dans ses décrets avait décidé qu'elle n'en +sortirait plus vivante. + +Je glisse rapidement sur ces événements parce que je sens mon être se +déchirer à chacune des péripéties que j'aurais à raconter dans les +différentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers jours de mai, +le bon médecin de campagne vint me presser la main, qu'il m'invita à le +reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis, à l'émotion de sa voix, +que je n'avais plus rien à espérer des secours des hommes. Il m'annonça +donc que mon enfant bien aimée n'avait plus que peu de jours à +appartenir à la terre. Sa constitution, ajouta-t-il, a été minée +insensiblement par des causes que je ne puis comprendre; elle était née +forte et vigoureuse. C'est à son tempérament et à vos bons soins qu'elle +a dû de vivre jusqu'aujourd'hui. L'énergie de sa volonté a pu lui faire +surmonter bien des crises causées par un mal moral, mais cette dernière +a été au-dessus de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il +en me prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un à +ses souffrances. + +A cette désolante déclaration je sentis mes jambes fléchir sous moi +heureusement que j'avais à ma portée un poteau auquel je pus me retenir, +car j'allais choir. Je demeurai longtemps plongé dans l'abîme de ma +douleur. Je ne sais depuis combien de temps j'étais là lorsqu'une main +amicale vint se poser sur mon épaule. Je fis un soubresaut, comme quand +on est soudainement éveillé au milieu d'un affreux cauchemar. C'était le +bon curé qui venait faire sa visite quotidienne à ma chère malade. Le +docteur était passé chez lui et lui avait raconté l'état de désespoir +dans lequel il m'avait laissé. Il comprit que toutes ces consolations +banales qu'on prodigue quelquefois à ceux qui pleurent étaient +superflues, aussi nous acheminâmes nous en silence vers la maison. Avant +que d'y entrer, le bon prêtre me fit promettre de n'y paraître que +lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'altération de ma +figure. + +Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline +n'avaient plus rien qui appartint à la terre. Son regard était tourné +vers les cieux et de ses lèvres s'échappait une fervente prière. Le +bruit de mes pas la tira de cet état extatique. Elle me fit signe +d'approcher, me tendit la main et me présenta son front à baiser comme +elle avait coutume de le faire depuis mon retour. + +Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous exprimer +les souffrances innombrables que j'ai éprouvées pendant les deux jours +et deux nuits qui précédèrent sa mort. Bercé de temps en temps entre le +découragement ou l'espérance, dès qu'une lueur d'amélioration se +faisait entrevoir je redoublais, s'il était possible, mes soins et ma +sollicitude. La mère et moi nous étions constamment à son chevet dans +un morne silence troublé seulement par la respiration haletante de la +mourante et le tic-tac de l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de +l'inexorable destin nous montre à chaque seconde que nous avons fait un +pas vers l'éternité. + +Les regards de la malheureuse mère, chargés de tristesse rencontraient +parfois les miens et nous baissions la tête comme si nous eussions +craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances auxquels nos +coeurs étaient en proie. + +Le soir de la troisième journée tout parut renaître à l'espérance l'état +de la malade nous semblait s'être considérablement amélioré. Tout +joyeux, je me livrais à l'espoir et de suite j'envoyai quérir le +médecin. + +Nous sommes toujours si heureux d'espérer même lorsque tout est perdu. + +Il arriva en toute hâte, prit le pouls de la malade, ausculta sa +poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant signe +de l'accompagner à la porte: "le soleil de demain, me dit-il, ne la +trouvera pas vivante." + +Dans la soirée, elle reçut tous ses derniers sacrements. Vers minuit, +je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un dernier devoir à +remplir et je résolus de le faire avec toute l'énergie que j'avais mis +autrefois à faire le mal. C'était un pardon que je voulais obtenir, car +je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonné la voie du crime, +c'était dû aux prières de mes bons parents, de mes soeurs et d'Angeline. + +Après que son action de grâces fut finie, je priai l'assistance de se +retirer et prosterné, la face contre terre, je demandai pardon à mon +enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer à elle-même, lui +racontai l'histoire de son enlèvement et les souffrances atroces +qu'enduraient ses parents par sa disparition. + +J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel qui +doit recevoir sa sentence. + +--Père, me dit-elle après un moment de silence, viens, m'embrasser. Je +remets entre tes mains Adala, c'est mon trésor, c'est ma vie que je le +confie. + +Telles furent les dernières paroles que j'entendis de sa bouche +angélique. + +Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante +devenait de plus en plus oppressée, ses lèvres seules remuaient pour +répondre aux prières des agonisants. Ses mains étaient jointes et ses +yeux tournés vers le ciel. Un instant après que nous eûmes fini de +prier, une légère teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y Vais," +prononça-t-elle comme si elle se fut adressée à quelqu'être surnaturel +et ce fut tout!!!....................................... + +En ce moment, Adala s'éveilla en souriant et demanda sa mère, elle +tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Hélas sa pauvre +mère n'était plus qu'un cadavre! + +Deux jours après, Angeline fut déposée dans sa dernière demeure où elle +dort encore aujourd'hui sous un gazon émaillé de fleurs sauvages en +attendant le jour où nous nous réunirons. Une pauvre croix de pierre sur +laquelle est gravé son nom, avertit le passant indifférent qui foule les +tombes du cimetière, qu'elle repose là. + +Quand la cérémonie funèbre fut terminée, je pris Adala dans mes bras, la +pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh non, mon Adala, +tu ne resteras pas orpheline, car désormais tu seras ma seule richesse, +mon seul bonheur." + + + + + +TROIS TRAPPEURS.--UNE VIEILLE CONNAISSANCE. + +J'avais adopté l'enfant comme la mienne et la grand'mère qui demeurait +avec moi en prenait un soin tout particulier. + +L'intérêt de mon argent fournissait amplement aux besoins de la famille, +et nous vivions heureux. + +Je passai tout l'été auprès de mes protégées, mais les premières bordées +de neige firent renaître en moi un désir irrépressible de la chasse dans +les endroits où ma vie s'était en partie écoulée. + +Adala avait, pendant ce temps, supporté les maladies auxquelles les +enfants de son âge sont sujets; grâce aux bons soins du médecin et de +ceux que nous lui prodiguâmes, elle était revenue à la santé. + +J'avais conçu des soupçons sur le caractère de la femme qui avait +raconté à Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-là, +dans toutes ces informations, une malveillance dictée par une +intelligence plus forte que ne possédait la femme en question. Je fus +aussi frappé de cette histoire du cousin qui l'avait mis parfaitement au +fait d'une circonstance intime de notre vie. + +Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, après avoir +rôdé longtemps dans les bois, étaient disparus subitement et sans qu'on +sût quel côté ils avaient pris: de là, grande inquiétude parmi mes +voisina, car ils s'étaient livrés à des vols, à des rapines, ils avaient +même commis des actes d'outrages les plus criminels qui avaient attiré +contre eux un juste sentiment d'indignation. Ces derniers actes +mettaient le comble à leur scélératesse. Dernièrement encore, ils +étaient entrés dans la demeure d'un brave citoyen alors absent et la +femme ne put être à l'abri de leurs violences qu'en les menaçant de mon +nom, car on savait dans la paroisse que j'étais un ancien chef sauvage. +En m'entendant nommer celui qui paraissait les conduire, avait +tressailli de surprise. Il avait pris des informations détaillées sur +ma figure, l'endroit d'où je venais et le personnel de la maison que +j'occupais; puis, sur les réponses de la femme, ils avaient échangé +entre eux quelques paroles précipitées et avaient déserté sans ajouter +rien de plus. La terreur qu'ils inspiraient était devenue universelle. +Une battue générale avait été faite dans toutes les montagnes et les +forêts d'alentour sans aucun résultat. + +Ce qui jusqu'alors n'avait été que soupçon pour moi devint certitude; +plus moyen d'en douter, c'était Paulo et ses complices. Paulo +connaissait mon lieu de retraite, peut-être savait-il aussi que je +m'étais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il à exercer contre +l'enfant d'Angeline la même vengeance que j'avais tirée de sa grand'mère +de son refus de m'épouser. + +Ne pouvant tenir plus longtemps à cet état d'anxiété, qui soulevait +d'avantage mon désir de gagner les bois pour me mettre à leur recherche, +tout en chassant, je partis un bon jour après avoir mis Adala et sa +grand'mère hors des atteintes d'un coup de main par lequel on aurait +tenté quelque chose contre elles. + +Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au milieu de +mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se dérouler les plus douloureux +événements de ma vie et j'y retrouvais à chaque pas, auprès de leurs +demeures, des souvenirs de mon enfance, de ma jeunesse, mais par-dessus +tout de mes parents sans compter de cuisants remords. Il me semblait que +seul encore, assis aux pieds des grands arbres où j'entendrais la voix +toute-puissante de Dieu, je sentirais un peu de calme renaître en mon +âme. + +Dans le recueillement des forêts on retrouve, au milieu de la privation +de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils étaient pour moi +si remplis de charmes que j'espérais les revoir encore dans le silence +profond et l'isolement. Là j'y reverrais mon père conduisant péniblement +sa charrue, mais tout joyeux à l'idée que c'étaient autant de sueurs +épargnées au front de son enfant. J'y reverrais encore ma vieille et +sainte mère travaillant pour moi et mes chères jeunes soeurs s'ingéniant +à trouver ce qu'elles pouvaient faire pour me prouver leur amour et leur +désir de m'être agréables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile +fortuné se déteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons +domestiques, les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y +avait pas même jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma +mémoire, qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes +mais à jamais superflus. Ne pouvant résister à ce désir bien légitime de +revoir encore quelques instants du passé, je résolus d'aller faire une +excursion de quelques semaines auprès du Lac à la Truite. et j'espérais +aussi retrouver les traces des trois brigands. + +Deux jours après mon départ, j'étais sur les bords de la rivière St. +Jean qui coule sur les limites: du Canada et des États-Unis. + +Je n'avais pas encore rencontré une seule figure humaine, mais j'avais +constaté des pistes différentes, les unes, sans aucun doute, appartenant +à des chasseurs blancs et les autres à des indiens, tel qu'il était +facile de les reconnaître aux moyens que prenaient les uns d'en cacher +les vestiges et les autres à l'empreinte plus franche et par conséquent +plus ferme sur la terre boueuse. + +Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pièce de venaison +pour mon souper, je faisais un retour sur le passé et remontant le cours +de ma vie criminelle, je sentais le désespoir me gagner en songeant à +tout le mal que j'avais fait et aux moyens de le réparer. + +Mes pensées me reportèrent naturellement vers la soirée où l'âme +gangrenée par l'idée d'une vengeance diabolique, j'avais partagé mon +repas avec Paulo et l'avais associé à mes projets criminels. + +J'étais absorbé dans ces idées lorsque les plaintes de mes chiens me +tirèrent de ma rêverie. Les pauvres bêtes n'avaient presque pas pris de +nourriture depuis mon départ de Ste. Anne. Je détachai, les pièces de +venaison qui étaient à la broche, et les leur abandonnai de grand coeur; +je me sentais incapable de manger. + +Pendant que mes chiens dévoraient leur repas j'éteignis soigneusement +mon feu, j'en fis disparaître les traces, comme c'est la coutume de ceux +qui veulent cacher leurs campements. + +Toutes ces précautions prises, je me replongeai de nouveau; dans mes +réflexions. Un bruit de voix me réveilla en sursaut et me fit sortir de +cet état de somnolence. + +J'avais choisi pour gîte une clairière qui dominait la forêt. Des arbres +vigoureux environnaient le plateau où j'avais fait cuire le repas +qui n'avait servi qu'à mes chiens, les rochers qui le surplombaient +laissaient des anfractuosités caverneuses, dans l'une desquelles je +m'étais tapi pour la nuit. + +Mes chiens étaient parfaitement dressés, aussi lorsqu'ils voulurent +élever la voix pour m'avertir de l'approche d'étrangers, je leur imposai +silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus bouger que s'ils +eussent été morts. + +De ma cachette j'aperçus une flamme vive s'élever au même endroit où +j'avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais du lieu que +j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrivés, eussent-ils été +ceux de l'ennemi la plus rusé. + +Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec surprise +trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l'étaient les trappeurs +canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et vigoureux. L'un +surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef, +était d'une taille et de membrure à pouvoir lutter contre un lion. Un +autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs n'avait pas même +besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaître aisément par ses +_sandédious_ et ses _cadédis_ pour un enfant des bords de la Garonne. + +Le troisième, également bien découpé, avait une certaine empreinte +de mélancolie. Ses vêtements à celui-là, étaient d'une recherche +prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le +sourire, si toutefois on se trouvait hors de la porté de son oeil ferme +et de son bras robuste. + +Pendant que le repas cuisait, j'écoutai leur conversation, ils en +étaient aux facéties: + +--Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras +jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que +le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a été pris dans cet +endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas +être à une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous +mettions à table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de +perfectionner ton éducation, de te faire le récit de toute ma vie: Mon +père était un grand industriel; chaque année nous avions à confectionner +des articles d'art et de nécessité qui trouvaient toujours un prompt +débit. Mon frère aîné lui était un _saigneur_, son cadet était marchand; +pour moi j'étais dans le commerce des perles. + +Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu à une famille troussée. + +L'autre l'écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les yeux d'une +façon démesurée. + +Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens de vivre +je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui vrai dans +tous ses détails car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien +rares. + +Un franc éclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura un +instant déconcerté. + +--Dès le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens détache sa langue +du crochet de la vérité, on peut être sûr qu'à force de répéter des +balourdises, il finit par les croire. Puisque ton père était un +industriel que ne t'a-t-il intéressé dans son commerce? + +--Faites excuse, mon père confectionnait des sabots et le commerce +n'était pas assez étendu pour qu'il eut besoin d'un associé! + +--Ton frère qui était seigneur aurait pu t'établir sur une de ses +terres? + +--Quand je vous dis que mon frère était _saigneur_, c'est qu'il saignait +les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. Il n'a jamais +possédé de terre plus que j'en ai sous la main! + +--Et ton frère le marchand ne pouvait-il pas te donner une place dans +son établissement et ton industrie dans le commerce des perles ne +t'assurait-elle pas un belle existence? + +--Oh! pour ça quant à mon frère le marchand, il était en société avec la +grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite bière le dimanche, +à la porte de l'église; pour moi j'enfilais des grains du verre que je +vendais pour des colliers de perles. Nos trois industries réunies ne +rapportaient pas cinq francs chaque semaine pour faire bouillir la +marmite. Voilà ce qui fait que le bonhomme, que nous appelions papa, a +levé le pied un bon matin pour aller rejoindre, disait-il, la mère que +nous n'avons jamais connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait +bien que je changeasse de pays. + +Le rire qui suivit cette déclaration ébouriffante fut +presqu'inextinguible de la part de deux auditeurs, mais, sans se +déconcerter davantage, l'interlocuteur continua: + +--Trou de l'air, c'est tout d'même un fort beau pays que celui que +j'ai laissé là _ousque_ l'eau que vous buvez ici est du vin dans nos +rivières, même que chaque matin le soleil trouve cinq ou six gaillards +qui ronflent à réveiller les morts rien que pour s'être assis sur ses +bords. + +Ces dernières réflexions augmentèrent encore l'hilarité des deux autres. + +Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant à l'homme à +l'air mélancolique, depuis six mois que nous chassons ensemble et que +tu me promets de me faire connaître ton histoire pourquoi ne nous la +dirais-tu pas aujourd'hui? + +Hélas! répondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne sera +pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas de me +donner ce nom puisque la terre où j'ai vu le jour se trouve dans la +Normandie. Mon père était autrefois un riche fermier. Il avait acquis de +grandes propriétés mais non content, de la jouissance de nos biens, +il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre do noblesse au nom +respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant quelques années, il +fit de folles dépenses qui nous amenèrent dans un état, de gêne +considérable. Pour compléter toutes ses sottises, il acheta un château +en ruines qu'on appelait la Cocombière, il acheva d'éparpiller le peu +qui nous restait pour te rendre presqu'habitable. Je ne sais quel +mauvais drôle lui avait fait croire que par cette acquisition il +devenait baron; aussi ne l'appelait-on plus si on ne voulait pas +l'offenser, que le Baron de la Cocombière. + +Je passe brièvement sur les détails des toilettes extravagantes qu'il +faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risées et des huées +des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui, accoutré d'une +manière aussi ridicule qu'il l'était lui-même, nous entendions les +gamins s'écrier: Voilà Monsieur Concombre et son Cornichon qui passent. +Nous recevions ces insultes avec un dédain superbe et sans sourciller. +Pour ma part j'aurais tordu le cou à un de ces drôles, si mon père, se +renfrognant dans sa dignité, ne m'en eût empêché en m'expliquant qu'il +serait malséant pour moi et indigne du sang qui coulait dans nos veines +de toucher à l'un de ces _vilains_. + +C'est avec ce genre d'éducation que j'atteignis mes vingt ans. Nos +ressources pécuniaires étaient complètement épuisées et je songeais à +chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin mon père arriva +dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils, me dit-il, il va +falloir endosser tes plus beaux habits et aller demander en mariage la +fille du Marquis de Montreuil dont la domaine avoisine le nôtre. Je +vais moi-même présider à ta toilette et voir à ce que le laquais qui +t'accompagnera soit en grande tenue. + +Les ordres de mon père étaient pour moi sans appel. Une heure donc +après, coiffé d'un chapeau à plumes, habit galonné en rouge bleu et vert +sur toutes les coutures, bottes à l'écuyère toutes rapiécées, j'étais +installé sur une rosse, pendant que le laquais espèce de jocrisse, qui +devait me suivre à distance et enharnaché d'une manière aussi ridicule, +avait en fourche un âne dont la maigreur l'avait obligé à mettre une +demi-botte de foin pour se protéger des foulures. Ce foin d'ailleurs +devait lui servir de selle. + +Ce fut dans cet état que je me présentai au château du Marquis, vieux +noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien reçu et avant que je lui +déclarasse le but de ma visite, le marquis m'invita à entrer au salon où +sa fille, charmante personne bien élevée, exécutait un air de musique. +Rougissant comme une pivoine j'entendis lire la pancarte que j'avais +donnée sur laquelle étaient écrits d'une manière illisible mes noms, +titres et qualités. Pendant cette longue énumération que mon père avait +lui-même griffonnée je voyais la jeune fille se tordre en tous sens pour +s'empêcher d'éclater. Cependant elle put se dominer et me montrant un +fauteuil elle m'invita à m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais +croyant qu'il était incivil de l'occuper tout entier je m'appuyai +simplement sur un des bords. Malheureusement, h'avais mal calculé les +lois de l'équilibre, le fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je +fis pour me retenir, je renversai une table chargée de pots de fleur +dont la terre et l'eau vinrent me couvrir entièrement la figure. Jamais +de ma vie je n'ai entendu pareils éclats de rire. Je jugeai à propos +de tenter un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes +salutations de reculons et mes excuses les plus sincères, j'allai poser +le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couché à peu de +distance. + +Le caniche poussa des cris affreux, je le pris précieusement dans mes +bras et le caressai pour tâcher de le consoler, le croiriez-vous la +vilaine bête laissa _couler de l'eau_ qui m'humecta. La chaleur que +me procura ce _bain improvisé_ me fit perdre complètement la tête, il +m'échappa des mains et tomba lourdement par terre. + +De là redoublement de cris du chien, redoublement aussi d'éclats de rire +de l'assistance. + +Tout confus, je saisis mon chapeau à plumes que j'avais déposé sur le +plancher à coté de mon siège, tel que le cérémonial de mon père me +l'avait ordonné, et je me retirai de reculons, saluant à droite et à +gauche les valets et les cuisinières que je prenais pour le marquis et +sa demoiselle qui s'étaient esquivés sans doute pour pour rire plus à +leur aise. + +Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, je m'y +dirigeai avec précipitation. + +En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'être incivil, +je heurtai violemment une grosse fermière qui entrait. Elle portait sur +sa tête un vase rempli de crème. Je ne sais comment la chose se fit, +mais la fermière dont j'avais barré les jambes tomba sur moi et le pot +de crème m'inonda la figure. Certes ce n'était pas un petit poids je +vous prie de le croire, que celui de la fermière et lorsque je fus +débarrassé de sa masse, grâce aux valets qui nous relevaient en +étouffant de rire, j'enfourchai ma monture que mon laquais tenait à +grand'peine. + +Je piquai des deux éperons les flancs de la rosse, elle partit à la +course mais ce fut pour gagner l'étable ou il lui restait, sans doute un +peu de picotin. En y entrant, malgré tous mes efforts pour l'arrêter, +naturellement je fus désarçonné. J'étais tombé à la porte de l'écurie +et lorsqu'on me ramena ma bête et les valets n'avaient pas encore fini +d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui couvraient, la +partie de mes habits sur laquelle j'étais tombé. + +Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'à force d'être poussé, battu par +les valets et enfin grâce à une corde que mon laquais lui passa au cou +pour la faire remorquer par son âne, que l'infâme Rossinante se décida à +se mettre en marche. Je m'éloignai de ces endroits accompagné d'éclats +de rire que je n'oublierai jamais de ma vie. + +Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitié du foin +qui lui avait servi de selle pour s'empêcher de faire chorus avec la +valetaille du château, tandis que son âne poussait des braiments comme +contre-basse. + +En entendant raconter cette belle équipée, mon père en fit une maladie +qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Après sa mort, tous nos +biens furent vendus, et je m'éveillai un bon matin n'ayant pour tout +partage que le chemin du roi. + +J'ai oublié de vous dire que ma mère était morte depuis un grand nombre +d'années. + +J'étais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il +leur montra sa carabine) que mon père m'avait donnée dans des jours +meilleurs. + +Voilà pourquoi je me suis embarqué sur un bâtiment qui faisait voile +pour le Canada et me suis fait trappeur. + +Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire réussit à m'arracher +un rire que je n'avais pas connu depuis bien des années. + +Pour les deux autres qui l'avaient écouté avec un grand sérieux jusqu'à +ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur hilarité était +grande. + +Lorsqu'ils se furent calmés, Baptiste s'écria: + +--Sacrement de pénitence, c'était son juron favori, je veux que la +corde qui servira tôt ou tard à pendre les trois coquins que nous avons +rencontrés aujourd'hui m'étrangle si je crois un seul mot de ce que vous +venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement avouer que comme moi +vous êtes poussés comme des champignons, remettant votre appétit au +lendemain quand vous n'aviez rien à manger la veille. Pour moi qui me +connais en homme, je vous sais deux vigoureux gaillards, honnêtes et +déterminés. Là franchement donnons-nous la main, ce sera entre nous à la +vie et à la mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse +sont du même niveau et sans frime après que nous aurons soupé, je vous +raconterai la mienne. + +Ils échangèrent ensemble de cordiales poignées de mains et le silence ne +fut bientôt troublé que par le pétillement du feu et le bruit de leurs +mâchoires. + +Les appétits satisfaits, Baptiste commença sa narration: Son enfance +avait été misérable comme celle de presque tous les enfants trouvés. +Abandonné sur le bord du chemin, il avait été recueilli par une espèce +de mégère qui l'avait élevé dans un but de spéculations Elle parcourait +les villes et les villages, exploitant la pitié des personnes +charitables par l'état de maigreur et de dénûment dans lequel elle le +maintenait en le privant de nourriture et en vendant les hardes +qu'on lui donnait pour en employer l'argent à acheter des liqueurs +spiritueuses dont elle se gorgeait. + +Lorsqu'il eut atteint l'âge de sept ans, il avait déserté pour échapper +à ses mauvais traitements et était venu rejoindre un campement de +sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant partie de la tribu +où j'étais chef, et au milieu de laquelle il avait passé une dizaine +d'années. La guerre étant survenue, il s'était engagé comme volontaire +dans le corps expéditionnaire du Commandant Ramsay qui partait pour +l'Acadie. + +Les ennemis du sol une fois repousses, il s'était embarqué à bord d'une +corvette française ayant nom _La Brise_. Pris comme corsaire et vendu en +qualité d'esclave, en même temps que son chef sauvage qui commandait sur +le même vaisseau à cinquante volontaires de sa nation, il était parvenu +à s'échapper après des dangers sans nombre. + +Il avait depuis sillonné les mers en tous sens et était revenu se faire +trappeur avec le dessein bien arrêté de revoir ses anciens amis. +Comme il était certain que le chef devrait être mort dans les fers de +l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il désirait surtout +rencontrer la fille de ce même chef qui avait été une Providence pour +lui avant son départ et la protéger dans le cas où elle serait dans la +nécessité, en reconnaissance de ce qu'elle avait fait. + +On peut imaginer avec quel intérêt mêlé de surprise j'écoutai cette +histoire. Elle était d'ailleurs de nature à m'intéresser à plus d'un +titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double plaisir à +revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'années et que c'était +le même qui enfant, était, venu nous demander asile. En l'absence de +Paulo, il était le commensal le plus assidu de ma cabane. + +Angeline lui avait voué une amitié toute fraternelle. Elle lui +avait même donné des leçons de lecture et d'écriture qui avaient +considérablement développé son intelligence déjà remarquable. Aussi le +pauvre orphelin, peu habitué aux bons procédés, la traitait-il avec une +déférence et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut que peu d'années +de plus que lui. C'était elle, la chère ange, qui l'avait engagé a +prendre du service à bord de _La Brise_ pour me porter secours au +besoin. Ces derniers détails, je les ignorais entièrement. + +J'étais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien que j'eusse +la certitude que je ne m'étais pas trompé sur les scélérats qui avaient +commis les actes de brigandage à Ste. Anne, j'allais cependant éclaircir +tous mes soupçons, car Baptiste connaissait parfaitement Paulo; aussi +m'empressai-je de sortir de ma cachette. + +Malgré le peu de bruit que je fis, l'oreille exercée des trappeurs les +avertit de l'approche d'un étranger. Croyant à une attaque subite, il +disparurent derrière les arbres et je vis briller à la lueur du feu les +canons de trois carabines. J'élevai la voix et continuai à avancer en +disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et vigoureux comme +vous l'êtes auriez peur d'un compagnon chasseur? Je m'approchai +complètement désarmé jusqu'auprès du feu. + +A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte, +l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un étonnement indicible. +D'un saut, il fut auprès de moi, m'embrassa les mains, fit mille +contorsions, mille gambades, tant était délirante la joie qu'il +éprouvait de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec +une surprise et un ébahissement non moins grand. Sans nul doute, ils +crurent que leur chef devenait fou à lier. + +Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donné +quelques explications, il me fallut répondre aux pressantes questions +de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort et celui +d'Angeline. + +Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon évasion et les derniers +moments d'Angeline et d'Attenousse aussi brièvement que possible. + +On ne saurait voir une douleur plus réelle et des larmes plus sincères +que celles qu'il versa en entendant ce récit. Sa rage contre Paulo était +indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant à chaque instant, moi +qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma carabine. Ah! si +j'avais su, si j'avais su... mais les misérables ne perdent rien pour +attendre". + +Attenousse avait été pour lui un ami et un protecteur. + +Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre les +trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre parce qu'ils +parlaient dans en langue iroquoise à laquelle ceux-ci étaient étrangers. + +Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient, +il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlèvement; mais que +l'entreprise qu'ils se proposaient devait être entourée de grands +périls, car c'est à qui des trois ne l'exécuterait pas. Après avoir +longtemps délibéré il fut facile à Baptiste de conclure, par les mots +qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases décousues +qu'ils étaient décidés de mettre leur projet à exécution le plus tôt +possible. Ils étaient poussés par l'espoir d'une rançon que le chef +paierait pour délivrer son enfant d'adoption. + +On peut concevoir l'impression que me fit cette révélation. C'était à +n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; peut-être même +étaient-ils déjà en marche. Ils avaient néanmoins compté sans leur +hôte et, malheureusement pour eux, la partie était trop forte, ils ne +devaient pas en recueillir le gain. + +Nous concertâmes nos plans de défense, Baptiste et ses deux amis +devaient surveiller toutes les démarches des brigands et m'avertir quand +ils les verraient tenter quelque chose de suspect. La surveillance de +Baptiste méritait considération surtout, lorsqu'il était guidé par la +reconnaissance comme dans cette occasion; ses compagnons par amitié pour +lui s'étaient liés de tout coeur à moi et me juraient fidélité. Ils +étaient guidés par l'esprit des aventures d'abord, puis par le courage +que met tout honnête homme à prévenir un crime, et en prévenir ceux qui +devaient en être les auteurs. C'était pour eux un stimulant plus que +suffisant. + +Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma demeure bien +décidé à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour défendre mes +protégées. + +En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'étais sur +les traces de ceux qui avaient jeté la consternation parmi eux. Je leur +fis connaître la tentative qu'ils devaient faire pour enlever Adala. Il +n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; tous s'offrirent +de me prêter main forte et nous nous séparâmes après avoir convenu de +faire bonne garde et de donner l'éveil dans le cas où un des trois +misérables serait aperçu rôdant dans les environs. + +Quinze jours se passèrent dans une parfaite tranquillité et sans que +j'eusse de renseignements sur mes nouveaux alliés. Je connaissais trop +la perspicacité et le dévouement de Baptiste pour douter un instant +qu'il ne remplit scrupuleusement le rôle important que je lui avais +confié. + +Cependant ce calme apparent était bien loin de me faire prendre le +change. J'étais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas voir +dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus tard, aussi +avais-je pris mes précautions en conséquence. + +Enfin le soir de la vingtième journée, j'étais assis sur le seuil de +la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'était le +signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai à la vieille +de fermer les contrevents, de barricader les portes et de n'ouvrir qu'à +ma voix; puis je me dirigeai précipitamment vers l'endroit d'où était +parti le cri. Je ne m'étais pas trompé, ce signal venait d'un des +compagnons de Baptiste. C'était le gascon qu'il m'expédiait. II +m'informa que les trois bandits s'étaient occupés de chasse et de pêche, +ils avaient, fumé les viandes et les poissons comme s'ils se fussent +préparés à un long voyage. Ils avaient de plus confectionné un léger +canot d'écorce sur la rivière St. Jean avaient déposé des provisions +de distance en distance en descendant vers le village de Ste. Anne. +Baptiste me faisait dire de plus qu'ils avaient préparé une hotte dont +la destination était évidente, il était d'opinion que cette nuit même, +ils frapperaient le coup décisif; puisqu'ils n'étaient qu'à deux lieues +à peine des habitations. Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant +qu'eux-mêmes ne seraient pas loin. + +Je fis prévenir six des hommes les plus déterminés et intelligents +de mon voisinage et les disposai de manière que leur présence fut +parfaitement dissimulée. D'après mes instructions, ils ne devaient tirer +qu'au premier commandement. + +J'oubliai par malheur de faire la même recommandation au gascon éloigné +d'environ trois cents verges de la maison ou je m'étais embusqué. + + + + + +TENTATIVE ET ATTAQUE. + +Une nuit des plus sombres enveloppa bientôt la demeure et tous les +alentours. Un silence parfait régnait dans toute la campagne. Le temps +était à l'orage; parfois un éclair illuminait la nue et venait en +serpentant se perdre dans un endroit désert: Le tonnerre grondait dans +le lointain et ses roulements nous arrivaient comme les détonations de +mèches de canons. + +Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle eut été +brisée sous les pas d'un homme retentit à mon oreille. + +Deux carabines bien chargées étaient auprès de moi; j'en saisis une et +me tins prêt à tout événement. Je m'assurai aussi que mon couteau jouait +parfaitement dans sa gaine. + +Mon oeil bien qu'exercé à l'obscurité dans les chasses à l'affût que +je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les ténèbres qui +m'environnaient. + +Heureusement qu'un éclair brilla un instant. Il disparut très vite, mais +néanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe d'arbrisseaux qui +se trouvait à trois arpents à peu près de la maison et qui n'y était +certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection des lieux. + +Dix minutes après, un nouvel éclair apparut au firmament. + +J'avais toujours l'oeil fixé vers l'endroit où je venais de voir +le buisson. Pendant ce laps de temps, il s'était considérablement +rapproché. Il ne devait pas être a plus de vingt pieds du gascon. + +Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait pas +qu'il y avait embûche et que l'ennemi s'avançait. En même temps, son +chien qu'il ne retenait qu'avec peine réussit à s'échapper et s'élança +dans la direction du buisson en poussant d'affreux hurlements. + +A peine y fut-il arrivé que ses furieux aboiements se changèrent en cris +plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps. En deux +bonds, il fut à l'endroit où les bandits abrités par le buisson +s'avançaient vers ma demeure. Un détonation se fit entendre, un +blasphème affreux y répondit et le craquement de branches qu'on ne +cherchait plus à dissimuler nous avertit que quelqu'un s'échappait. + +Pendant ce temps le français faisait un bruit d'enfer. Les _sandédious_ +les _cadédis_, je te tiens _couquin_, étaient montés au plus fort +diapason. + +Des torches que nous avions préparées furent allumées et nous +accourûmes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'âme, la balle lui avait +traversé le coeur. Le blasphème avait été son dernier adieu à la terre. + +Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang par une +large blessure à la poitrine il se mit à l'embrasser pleurant et lui +prodiguant les épithètes les plus tendres tandis que les _couchons_, les +_voleurs_, les _canailles_, lui sortaient de la bouche par torrents à +l'adresse de l'homme mort. + +Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois. +Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils. + +Le cadavre du brigand fut identifié par les chasseurs comme celui d'un +des compagnons de Paulo. Sa figure était hideuse. Une hotte qui devait +servir à transporter Adala était auprès de lui. + +Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble à la terreur des +habitants. Éveillés par nos coupa de feu tous étaient accourus pour nous +secourir; les uns armés du haches, les autres de fourches, etc., +etc., tant on craignait que nous eussions affaire à une bande plus +considérable. On n'avait laissé aux maisons que le nombre d'hommes +nécessaires en cas d'attaque. + +Nous décidâmes de suite de faire une nouvelle battue. Au point du jour +le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour fouiller avec +le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous espérions qu'un des +malfaiteurs, peut-être tous les deux, auraient pu être atteints par les +balles et auraient été dans l'impossibilité de fuir bien loin. + +Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle était chaque +jour agrandi ne put nous faire découvrir d'autre trace qu'une ou deux +gouttes de sang dans un fourré où bien probablement Paulo et compagnie +s'étaient arrêtés. + +Ces démarches infructueuses mettaient Baptiste au désespoir à cause +de l'intérêt extraordinaire qu'il portait à l'enfant d'Angeline et +d'Attenousse. + +Le gascon de son côté était inconsolable de la perte de son chien: il +n'en parlait qu'en jurant comme un païen. Il aurait voulu être le diable +en personne pour faire griller le _couquin_, tant il redoutait la +reconnaissance de sa Majesté Fourchue en faveur d'un misérable qui +l'avait toujours si bien servi de son vivant. + +Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce qu'il était +né un vendredi et sous une mauvaise étoile. + +Cependant j'étais dévoré d'inquiétude. Je connaissait trop bien la +scélératesse de Paulo, son caractère haineux et vindicatif pour ne pas +être assuré que tôt ou tard, il tenterait une revanche éclatante. + +Je n'osais donc plus m'éloigner de la maison et laisser Adala d'un seul +pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalières. Si je +sortais en voiture, je la faisais asseoir à côté de moi; La nuit, son +petit lit était placé tout près du mien. Je passais des heures entières +à la regarder dormir essayant à deviner, chacune de ses pensées. Quand +je voyais ses lèvres roses s'agiter et laisser échapper un sourire, je +me demandais si elle ne causait en songe avec sa mère ou avec les anges +ses petits frères. J'ajustais ses couvertures de crainte qu'elle ne prit +du froid et doucement bien doucement, j'embrassais son couvre-pieds pour +ne pas l'éveiller par le contact de ma bouche. + +Elle avait à peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle rapidité +son intelligence se développait. Tous ceux qui la connaissaient étaient +aussi surpris de son étonnante précocité. Sa grand'mère et une bonne +vigoureuse servante que j'avais engagée, l'aimaient presqu'autant que +moi. + +L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillité. On n'avait +pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et les rapines +avaient cessé. + +Tout le monde se félicitait de l'idée qu'ils étaient pour toujours +disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi à cette croyance +devenue générale. + +Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien +dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'étais certain qu'ils +surveillaient notre homme de près et feraient tout en leur pouvoir +pour détourner les projets malicieux que le traître et son complice +tenteraient contre moi ou plutôt contre Adala. Ce à quoi mes associés et +surtout Baptiste tenaient le plus, c'était de les prendre tous les deux +vivants peut-être auraient-ils recruté quelques autres sauvages et ils +jouissaient d'avance du plaisir de les livrer à la justice. Baptiste +était rusé, mais il avait affaire à forte partie: Paulo de son côté ne +manquait pas de finesse. Son intelligence naturelle, l'instinct de la +conservation l'avertissaient qu'il était poursuivi. Aussi, comme je +l'appris plus tard; fallait-il faire de rudes marches pour ne pas perdre +sa piste. La route qu'ils suivaient était toujours directe et tendait +évidemment à un but... mais n'anticipons pas les évènements. + + + + + +LA CAVERNE DES FÉES + +Ceux qui ont visité Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empêcher de +remarquer une montagne allongée de douze à quinze arpents qui se trouve +à une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit mollement en se +prolongeant; elle n'est pas très élevée, mais assez pour que, du haut de +son sommet, la vue domine le paysage magnifique qui l'environne. + +Rien de plus agréable que de contempler son versant nord, boisé d'arbres +variés et magnifiques. Des crêtes de rochers qui partent du haut et +viennent jusqu'au bas vous représentent les côtes d'un immense cétacé +dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une de ces crêtes présente +vers le milieu un aspect plus âpre, plus hérissé. Elle a un pic qui +domine les beaux arbres bordant les flancs de la montagne. Ce pic est +aride et dénudé. Vers la partie ouest, il est coupé perpendiculairement. +Il forme un contraste saisissant avec les autres bandes de rochers +parallèles qui sont à demi caché par une luxuriante végétation. + +Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une +caverne profonde, creusée dans ce pic présentait dans son intérieur +des dispositions tout à fait extraordinaires. Quelques-uns mêmes +affirmaient, mais ceux-là, je suppose, n'étaient pas les plus hardis, +que souvent des bruits étranges s'y faisaient entendre. + +Je décidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi un de +ceux qui l'avait déjà visitée et qui lui prêtait dans son imagination le +caractère le plus féerique. + +On y parvenait en gravissant une pente très abrupte. De grands arbres +répandaient leur ombrage sur l'entrée spacieuse de la caverne. La +chambre principale se trouvait éclairée par fissures de la voûte par +lesqelles filtrait une douce lumière. + +Au centre, une énorme pierre carrée à surface unie semblait représenter +une table. Cinq ou six pierres échappées de la voûte étaient disposées +autour à la manière de tabourets. A deux pas plus loin une colonne de +pierre, toute d'une pièce, s'élevait droite et perçait la voûte. Elle +avait la forme des cheminées de nos habitations de campagne. + +Cette caverne était divisée en plusieurs compartiments. Deux dans le +fond étaient éclairés par les rayons du soleil qui y pénétraient par des +ouvertures naturelles. Cette lumière donnait la vie aux petites fleurs +qui en tapissaient les parois. Quelques vignes sauvages grimpaient le +long des rochers, montaient jusqu'aux interstices et s'échappaient au +dehors comme pour aller demander plus de sève au soleil. + +A gauche, se trouvait un alcôve éclairé seulement par l'entrée. Au fond +de cet alcôve et a angle droit on voyait un antre obscur, où il y avait +un trou profond, circulaire, s'enfonçant tellement dans la montagne +que j'essayai à le sonder avec une perche de dix-huit pieds sans aucun +résultat. En approchant mon oreille de l'ouverture, j'entendis comme le +bruit d'une forte chute d'eau. + +Quelques années plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec mon Adala +à qui j'en avais parlé, l'intérieur en était complètement changé. + +Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la voûte. Ce +n'était plus qu'une ruine de ce que j'avais vu. + +Un jour, il y eut grand émoi dans le village. Deux hommes, en longeant +le sentier au pied de la montagne, y avaient aperçu des flammes et une +fumée qui s'en échappaient. On avait même vu deux ou trois ombres sur le +sommet du rocher et ce ne pouvaient être des hommes. La frayeur était à +son comble. + +Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude, et +me racontèrent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations. + +Tous ceux qui fréquentaient ma maison étaient de braves gens doués +d'un esprit sain et de le plus grande honnêteté, de plus d'un courage +éprouvé. + +Mais ce soir-là parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis trois +à quatre jours, sous un prétexte ou sous un autre, venait me faire des +visites fréquentes et fort assidues. Il habitait une cabane à quelque +distance de chez moi. Elle était située sur la lisière immédiate des +bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne Ronde. + +Cette montagne est ainsi nommée parce qu'elle ressemble à un pain de +sucre dont le sommet aurait été arrondi. + +La renommée de cet individu était rien moins que recommandable. Les gens +du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendié plusieurs granges +et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa figure ne prévenait pas +en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant, d'épais sourcils où se +joignaient ensemble et semblaient tirer au cordeau. Ses yeux était +louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient quelquefois et jetaient +alors un éclat fauve. Son nez aquilin se recourbait sur une bouche dont +les lèvres étaient tellement minces qu'on les eut dites coupées comme +une incision faite dans une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou +pouvait voir quelques dents rares mais aiguës comme celle d'un serpent. +Les muscles de la mâchoire inférieure présentaient à son angle un +gonflement tel qu'en possède le tigre et tous les animaux féroces. + +Ce soir là, il était en belle humeur et nous amusait par le récit d'un +événement qui s'était passé chez lui dans la journée: Un fou était entré +dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles sous +prétexte de chercher une poule qu'il disait avoir été dérobée et qui +devait s'y trouver. Il s'était parait-il, livré à mille extravagances +tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricités du pauvre +insensé telles que le "_louche_," ainsi nommerai-je l'individu, les +rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins. + +Il en était au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit. +Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas délibéré vers la table, +s'assit auprès, puis, tout en regardant l'assistance d'un air hébété, il +demanda à manger en frappant du pied. + +J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il +mangea avec avidité sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasié, il +tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au louche, +son plus proche voisin. Il y mit même beaucoup de persistance en le +regardant fixement. Comme pour la forme seulement il vint à moi, la +bouteille à la main, fit mine de me la présenter et se plaça de manière +que la lumière se refléta sur sa figure, tout en tournant le dos aux +autre, et mit un doigt sur sa bouche et me fit un clin d'oeil. + +Je tressaillis malgré moi; si je l'avais pu je lui aurais sauté au cou. +C'était mon brave ami, mon fidèle Baptiste pour moi seulement, pour les +autres c'était le fou dont la louche nous entretenait à son arrivée. + +Désappointé et comme insulté de ce que personne ne voulait prendre part +à ses libations, il retourna auprès de la table et avala le contenu de +sa bouteille. Dix minutes après, il était étendu sur le plancher tout +auprès du louche et ronflait profondément. + +Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tête. Il ouvrit son oeil +intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en même temps qu'un signe +imperceptible aux autres, d'observer le louche. + +La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le compte du +fou. + +Je compris que Baptiste nous ménageait quelque surprise. Effectivement +pendant que le narrateur en était au plus beau de son récit, l'ivrogne, +comme dans le milieu d'un rêve, d'une vois profondément avinée laissa +échapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux que j'ai tués, malheur!" + +A ces mots le louche s'arrêta et l'examina, mais le mendiant ronflait +déjà. Sa narration continua avec moins d'entrain. + +Néanmoins dix minutes après, de nouveaux souvenirs lui revenant, il +recommença à parler et à rapporter encore des actions du fou lorsqu'un +nom que celui-ci prononça attira son attention: "Paulo est mort, c'était +mon complice." A ce nom, le louche, je ne savais pourquoi, fit un +soubresaut comme s'il eût été piqué par une vipère. Je le vis pâlir +et frissonner imperceptiblement, mais se remettant bientôt, d'un +air dégagé, il alla prendre la chandelle sur la table et, tout en +s'excusant, il l'approcha du mendiant et le regarda longtemps. + +Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'écume même lui +sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumière à +sa place, que le malheureux était malade, j'avais cru l'entendre se +plaindre." + +Je remarquai toutefois que dès ce moment, le louche devint taciturne. +Bien que l'heure ne fut pas très avance, il nous souhaita le bonsoir +et partit. Peu d'instants après son départ, le mendiant se leva et se +traînant après les meubles, le jarret pliant, d'un pas titubant; il se +dirigea vers la porte que je fus obligé de lui ouvrir tant il n'y voyait +rien. A peine était-il dehors qu'on entendit le cri du merle siffleur. +Bientôt après, le fou rentra en trébuchant, se recoucha, en peu +d'instant ses ronflements sonores recommencèrent. + +Mes voisins se retirèrent en nous disant bonne nuit à la vieille mère et +à moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents, pendant +que ma vieille indienne Aglaousse, éteignait les lumières trop vives. +Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi seul avait pu le remarquer +sur sa figure. + +Quand je rentrai, une entière transformation s'était faite chez le fou +apparent. Il avait ôté sa perruque, fait disparaître une partie de ses +haillons; il causait familièrement avec l'Indienne et n'était pas +plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'était aussi ce que +contenait la bouteille. + +Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et après quelques +informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun +danger pour Adala du moins pour quelques jours. + +Il me raconta le résultat de sa chasse à l'homme. + +Depuis au-delà de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son digne +acolyte, il n'y avait eu que ruses et embûches des deux côtés. C'était à +qui surprendrait et ne serait pas surpris. + +Les deux scélérats avaient pris tous les moyens possibles pour que leurs +traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre leurs pistes, ils +avaient souvent monté et redescendu dans le cours des ruisseaux des +distances considérables. Aussi les chasseurs eurent-ils bien du mal +avant que de pouvoir les retrouver. + +Enfin un jour, les sauvages se croyant à l'abri de toute poursuite +avaient fait halte dans un endroit écarté pour prendre quelque +nourriture, sans même avoir la précaution de dissimuler toute trace de +passage. + +Les français et un trappeur canadien, qu'ils s'étaient adjoints, +reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme +fut-il sauvage ou blanc. + +D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche, +imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caractéristique. + +Mes amis, en arrivant dans le lieu où le repas avait été pris, +reconnurent d'une manière facile et certaine quels étaient ceux qui y +avaient séjourné. + +Dès ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisément, connaissant la +direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus même la peine de cacher. + +Ils se dirigeaient évidemment vers un campement composé de sept sauvages +renégats chassés de leurs tribus pour leur mauvaise conduite. + +Il eut été difficile de trouver un homme plus énergique et plus +déterminé que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient +étaient aussi braves que rusés. Leur nouvel associé s'appelait Bidoune. + +Enfin, après une assez longue marche, ils arrivèrent auprès de ce +campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y était +installés. Comme ils étaient sans défiance, Baptiste, avec des +précautions infinies réussit à s'approcher tout auprès et put saisir +quelques mots de leur conversation. + +Ils discutaient vivement un projet d'enlèvement analogue au premier. +Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rançon le chef paierait +pour le rachat de son enfant. Leur plan était tout mûri: A un moment +donné, ils devaient se rejoindre chez le _louche_ où des armes étaient +déposées. C'est d'après ces renseignements que Baptiste avait cru devoir +prendre le prétexte d'une poule perdue pour y faire des perquisitions. + +Comme l'enlèvement était plus facile par le fleuve, un canot serait mis +dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant pendant qu'une +bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants vers les bois. + +Leur intention était de se diriger vers les îles de Kamouraska où ils +se tiendraient cachés pendant une quinzaine de jours pour détourner les +soupçons, puis ils se rejoindraient à l'Islet aux Massacres. + +Ils devaient de plus incendier la demeure d'Hélika, saisir la vieille et +le chef à qui, d'après les conventions, ils ne feraient aucun mal, les +lier fortement tous les deux de manière à les mettre hors d'état de +donner l'alarme. + +Au récit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne +briller comme des tisons ardents à l'idée des outrages que sa petite +fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports +de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis voler la +table en éclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de ma jeunesse se +réveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au devant d'eux et les +tuer comme de misérables chiens enragés. La vieille mère aussi s'offrait +de s'armer d'une carabine et de venir avec moi à leur rencontre. Tous +les deux nous étions exaspérés, mais Baptiste plus calme réussit à nous +tranquilliser. + +Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous avions +entendu pendant sa sortie de là soirée. Vous en saurez quelque chose +demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi, elle est du gascon +et du normand. Soyez sans aucune inquiétude, nous veillons sur vous +tous. + +L'étoile du matin allait, paraître quand Baptiste, après nous avoir +serré la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut été +le génie. + +Quelque temps après son départ et avant que le bedeau vint sonner +l'angélus, vous eussiez pu voir un homme agenouillé sur les degrés du +perron de l'église attendant en grande hâte qu'elle fut ouverte pour +y entrer. Cet homme était tout défait. Sa figure était pâle et +cadavéreuse. Il regardait de tous côtés d'un oeil inquiet et +inquisiteur. Lorsque le curé entra dans la sacristie pour dire la messe, +il le supplia de vouloir bien le confesser. + +C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'était lui, +avait vu et entendu des choses bien terribles. + +Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation, +il passait à travers de grands arbres sombres et poussés entre deux +rochers. Tout à coup, une boule de feu vint tomber à ses pieds. Il +s'arrêta stupéfait, ses cheveux se dressèrent d'épouvante. A deux pas +en face de lui un être étrange, diabolique, ayant des yeux rouges, une +bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents de la longueur du +doigt, était immobile au milieu du chemin. Il avait, en guise de mains +des pattes ressemblant à celles d'un ours avec des griffes beaucoup plus +longues qui s'étendaient vers lui. Il put voir cette apparition à la +lueur que jetait le globe de feu. + +La tête du monstre était, surmontée de deux cornes énormes. + +Il entendit en même temps un bruit de chaînes. Il se tourna dans +l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de feu tombait +en arrière de lui. Un autre diable plus terrible encore, s'il était +possible, que le premier, dont la bouche lançait des flammes, lui +barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche énorme tandis +qu'au-dessus de sa tête, un troisième globe de feu roulait dans les airs +eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie d'étincelles. + +Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait à +s'y méprendre à celle des enfants des bords de la Garonne, "Cadédious, +mon bon, nous venons te chercher au nom de Satan. Tu as fait assez, +de mal comme cela, tu nous appartiens corps et âme". L'autre voix en +arrière reprenait: "Nous allons t'amener rejoindre Paulo en enfer, +depuis une heure nous l'y avons conduit." On entendait une autre voix +avec un rire sec qui disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous +tous." Puis les deux autres diables s'approchaient de lui pendant que +la boule de feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser +lorsqu'il eu ressentit la chaleur. Se signant à la hâte, il s'élança +d'un bond prodigieux en avant d'un des diables qui effrayé sans doute +par le signe de croix lui avait, livré passage. + +Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur +lévrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort vite et +les boules de feu l'eurent bientôt rejoint, tantôt le précédant et le +suivant. Pour les éviter, il faisait des sauts de bélier, poursuivi +toujours par le même bruit de chaînes et les mêmes ricanements. Hors +d'haleine, sentant ses jambes fléchir sous lui, il arriva enfin à sa +cabane; mais à sa grande stupeur, elle était toute réduite en cendres. +Il s'arrêta terrifié. Une détonation venant d'en haut lui fit lever les +yeux. Il aperçut des globes de feu énormes et de toutes les couleurs qui +menaçaient de lui tomber sur la tête. A cette vue, il reprit sa course +désespérée poursuivi et toujours par les mêmes fanfares infernales. + +Enfin à force de se signer et de recommander son âme à Dieu, il put +faire disparaître tous les diables. Il gagna le village toujours en +courant et alla se réfugier, comme on l'a vu, sur le perron de l'église. + +Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici le +résumé. + +Celui qui eut visité la caverne des fées le jours précédent aurait été +étonné de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se livraient. + +Deux cousaient ensemble des morceaux d'écorce de bouleau percés de trous +à l'endroit des yeux, de la bouche et ornés d'un nez énorme. De temps en +temps, ils s'ajustaient ces masques sur la figure en riant de bon coeur +à l'apparence qu'ils leur donnaient. + +Bidoune, d'un autre côté, (car le lecteur a sans doute reconnu que la +mascarade qui avait causé une si grande terreur au louche, était une +pure invention du gascon et de son ami pour débarrasser la paroisse de +cet homme traître et méchant) adaptait au bout d'une perche un paquet +d'étoupe. Des boules enduites de térébenthine étaient à côté de lui. + +Tout en travaillant, on se distribuait les rôles. Bidoune devait grimper +dans le haut d'un arbre pour lancer à point nommé la seconde boule +préalablement enflammée. La première était réservée au gascon qui la +pousserait à coups de pieds en avant du louche pendant que Bidonne +l'empêchait de retourner en arrière avec la sienne en poussant des +rires homériques que le pauvre malheureux prenait pour des ricanements +infernaux. + +Il est inutile de dire que l'étoupe que Bidoune faisait jouer au bout de +sa perche et qui laissait tomber des étincelles constituait le globe de +feu venant des airs. Une simple figure avait produit la détonation. + +La cabane avait été incendiée parce que Baptiste dans la recherche de +sa poule y avait découvert les armes et les provisions nécessaires à +l'enlèvement. Le canot, soigneusement caché dans les branches, les +avirons, la hotte et des cordes y avaient été transportés et le tout +avait brûlé ensemble. + +Leur plan avait réussi, jamais la louche ne reparut dans ces endroits. + +Les trois ombres de la Caverne des fées qui avaient causé tant d'effroi +aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquées. + + + + + +L'HÔPITAL GÉNÉRAL + +La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer avec plus +d'acharnement que jamais. J'avais espéré vainement que la leçon qu'il +avait reçue, lors de sa première tentative d'enlèvement, lui aurait +profité; mais puisqu'il redoublait de rage, c'était à moi de pourvoir +au salut de mon enfant et de la mettre hors des atteintes de ce tigre à +face humaine. + +Je dois l'avouer, si j'avais usé de ménagement envers lui, c'est c'est +que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais donnés +et dont il n'avait que trop profité; je lui avais fait dire, combien je +regrettais mon fatal passé; je lui avais même envoyé de l'argent pour +qu'il put vivre honnêtement et abandonner le sentier du crime. Il parut +accepter ces conditions et garda la somme d'argent qu'il dépensa en +orgies crapuleuses et à préparer des plans diaboliques. + +Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous étions +seuls, je lui fis part du plan que j'avais conçu de mettre Adala et sa +grand'mère on sûreté et de donner ensuite la chasse aux bandits. Il +m'approuva du tout coeur. + +Ce qui me faisait hâter d'avantage c'est que la rumeur rapportait qu'un +meurtre atroce avait été commis à une douzaine de lieues de l'endroit +que j'habitais. + +En voici les détails: Deux sauvages étaient entrés dans la maison d'un +riche et honnête cultivateur. C'était un Dimanche, et tout le monde +assistait au service divin. La mère de famille était restée seule avec +deux petits enfants dont l'aîné pouvait avoir sept ans et le plus jeune +cinq. + +Cette jeune femme était très hospitalière et très charitable, aussi +accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages avaient +demandée en entrant. + +Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigèrent de l'argent. + +La pauvre mère comprit alors qu'elle avait affaire à des scélérats et +qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha à gagner du +temps espérant qu'on reviendrait bientôt de l'Église lui porter secours. + +Par malheur pour elle, la messe avait été beaucoup retardée, le curé +ayant été obligé d'aller administrer les derniers sacrements à un homme +mourant. + +C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en asséna un coup +terrible sur la tête de l'infortunée qui tomba assommée. Deux crimes +affreux furent accomplis ensuite. + +Les infâmes firent des recherches dans tous les coins de la maison et +découvrirent une somme d'argent considérable qu'ils séparèrent entre eux +puis ils disparurent. + +Les enfants avaient été enfermés dans un cabinet pendant +l'accomplissement de ce drame odieux. Le complice de Paulo les avait +menacés de sa hache avec des imprécations effroyables et jurait de leur +fendre la tête s'ils proféraient une parole ou essayaient de sortir. + +Les pauvres petits s'étaient blottis l'un près de l'autre demi-morts de +terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration. + +Lorsque le bruit eut cessé, le plus âgé se décida à s'avancer tout +doucement vers la fenêtre. Il aperçut les deux bandits qui fuyaient dans +la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent +la porte de l'appartement où ils avaient vu leur mère pour la dernière +fois. Une mare de sang inondait le plancher. Hélas! la pauvre femme +n'était plus qu'un cadavre. + +Je renonce à peindre la scène déchirante qui s'en suivit, les larmes et +les cris de désespoir des malheureux enfants. + +Enfin la messe était terminée et le père revenait tout joyeux avec les +autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrèrent dans l'avenue +les deux enfants qui couraient éplorés en criant: "papa, papa, viens +donc vite, maman est morte, il y a des hommes méchants qui l'ont tuée." +Le père en ouvrant la porte ne connut que trop la triste verité. + +Cette nouvelle que je rapportai à Baptiste fut confirmée le lendemain +par des document officiels et certains. + +Par la désignation que firent les enfants, je reconnus mon ancien +complice. + +Ce récit expliqua à Baptiste pourquoi à pareille date, il avait perdu +les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'était pour dépister +leurs poursuivants qu'ils étaient revenus sur leurs pas jusqu'au lieu où +ils avaient commis ce meurtre. + +Il n'y avait donc plus de temps à perdre. J'envoyai de suite Baptiste +louer une barque et le même soir à neuf heures, Adala, Aglaousse et moi, +nous voguions sur le fleuve poussés par un bon vent. Douze heures +après, nous entrions dans la rivière St. Charles et débarquions près de +l'Hôpital Général de Québec. + +Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon absence +et se tenir prêts à tout évènement. + +Revenons à notre voyage. Nous allâmes frapper à la porte du parloir du +couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais tant hâte de savoir +si mon enfant y trouverait asile et confort que sans autre préambule je +demandai la permission de visiter les salles, prétextant qu'il devait y +avoir une de mes connaissances qui était là depuis plusieurs années. + +Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire. +Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. Tout en +causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-être qui y régnait. En +approchant d'un lit où était étendue une vieille malade, je m'arrêtai +malgré moi. Ses traits quoique portant les traces de l'idiotisme me +frappèrent. Ils me rappelaient quelque vague souvenir de ma jeunesse. + +Ou l'avais-je vu? + +Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai à l'interroger mais elle ne +me répondit que par quelques paroles incohérentes.. + +Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu toute +intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'éloigner un instant, la +bonne soeur accéda volontiers a mon désir. + +Je m'approchai du lit de l'octogénaire. _Rosalie_ lui dis-je. Elle fit +un soubresaut, me regarda d'un oeil étonné et quelque peu lumineux, puis +son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à son oreille; elle +parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son +état d'hébètement. + +La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés +attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois un +peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donné de +pareils signes de connaissance." + +Mes pressentiments ne m'avaient pas trompés, cette vieille fille était +l'ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je désertai la +maison paternelle. + +Nous continuâmes la visite des salles où j'admirai, comme je l'ai dis +plus haut, l'ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit au +parloir où m'attendaient la supérieure et la dépositaire qu'on avait +fait prévenir. Je leur exposai le plan que j'avais formé de mettre Adala +entre leurs mains pour qu'elle complétât son éducation. Je leur dis de +plus à quels dangers elle était exposée. Pour attirer davantage leur +sympathie en faveur de l'enfant et afin qu'elles ne la missent pas en +évidence, je leur fis connaître son persécuteur. C'était l'accusateur +de son père et l'assassin de l'homme pour lequel celui-ci avait subi le +dernier supplice. + +Jusque là, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En levant +les yeux sur elles, je m'aperçus que toutes deux pleuraient. + +Elles m'adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur répondre, je +me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous la même impression +où j'avais été au sujet de la vieille en visitant les salles. + +Étais-je donc cette journée-là sous l'effet d'une hallucination? Je ne +pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais chacun +des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les +avais vues quelque part. + +Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un silence +de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous croyez, sans doute, +chef au milieu des grands bois, à l'affût de quelque gibier. En effet +depuis un quart d'heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous +répondre, vous nous examinez comme si vous étiez indécis sur laquelle de +nous vous allez diriger votre coup de fusil." + +Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j'avais vécu +dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines des bonnes +religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs chéries que je +croyais mortes et à qui j'avais causé tant de chagrin. Ces souvenirs me +rendaient tout rêveur. + +--Pardon, madame, lui répondis-je, mais il me semblait retrouver en vos +personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos traits me les +rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement. + +--Hélas! dit la supérieure, nous avions nous aussi un frère qui a +déserté le toit paternel poussé par le désespoir et nous n'en avons +jamais eu de nouvelles. + +A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. Elles se +reculèrent instinctivement.--"N'êtes-vous pas, leur dis-je, du village +de.....--" Elle parurent très surprises et me regardèrent toutes deux +fixement. + +J'ai oublié de dire que je portais le costume et le tatouage d'un chef +sauvage de premier ordre. + +Elles me répondirent affirmativement.--Encore une question, mesdames, +s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Hélène et Marguerite D....? +Oui, répondirent-elles en me regardant d'un air stupéfait--O Mon Dieu, +m'écriai-je alors dans un élan de reconnaissance, Hélène et Marguerite! +mes deux soeurs! je suis votre frère et je leur tendis les bras. + +Je crus réellement qu'elles allaient défaillir toutes deux à ces +paroles. + +--Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frère n'était pas +indien. + +En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre enfance +et nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Elles riaient, +pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se furent calmées, +vous pensez bien avec quel empressement je demandai des détails sur mes +bons parents. + +Elles me racontèrent que mon père, après s'être épuisé en recherches de +toutes sortes, avait fini par croire fermement à ma mort; mais ma mère, +la bonne et sainte femme, assurait que je reviendrais. Tous les soirs, +une prière se faisait en commun pour mon retour et dans la journée, ma +mère allait s'enfermer dans ma chambre où rien n'avait été changé depuis +mon départ et là elle priait et pleurait des heures entières. + +Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son enfant et +comment on m'avait soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement, ce que peu +de personnes avaient cru. Elles ajoutèrent que la vieille était notre +ancienne Rosalie, qui aussi avait pleuré sur mon sort. + +Enfin après plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis les +adieux les plus touchants et je pris congé d'elles. Je leur donnai mes +dernières instructions et leur laissai une forte somme d'argent pour +pourvoir à la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette dernière +dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de la somme +qui me restait entre les mains pour l'aider à vivre pendant les années +d'absence que je croyais nécessaires pour terminer l'éducation de mon +enfant. Elle avait décidé d'aller demeurer chez le hurons à Lorette, se +réservant toutefois le privilège de venir embrasser sa petite fille très +souvent. + +Il fallut bien me décider à partir. Avant de gagner mon embarcation, je +fus chez un notaire des plus respectables et fis mon testament en cas +de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite que nous allions +entreprendre contre Paulo allait être pleine de périls. J'étais +fermement décidé de débarrasser la société d'un tel monstre et de +délivrer Adala des dangers qui la menaceraient tant que le misérable +existerait. + +J'instituai Adala ma légatrice universelle, lui nommai un homme de bien +comme curateur, donnai une pension plus que suffisante à la vieille. Je +laissai pour l'enfant une lettre que la supérieure lui donnerait si +je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre bien soin de sa +grand'mère et de ne pas oublier dans ses prières celui qui l'avait aimée +autant qu'un père. + +Je me munis auprès des autorités de tous les papiers nécessaires me +permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom de la loi, +et de les mettre à mort s'il le fallait. + +Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre. + + + + + +LA CHASSE A L'HOMME + +Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit où je devais rencontrer mes +amis, je suivis tristement le sillon qu'elle traçait et me représentais +combien était heureuses ces vagues qui paraissaient remonter, de se +rapprocher des êtres chéris que je venais de quitter, pendant que je +m'en éloignais peu-être pour toujours. + +C'était avec peine que je refoulais au fond de mon âme, les pleurs +qui voulaient s'échapper de mes yeux au souvenir des adieux et de la +séparation, séparation qui devait être bien longue. + +Pourtant après ces quelques instants d'attendrissement, mon énergie et +ma force morale me revinrent. + +Ma détermination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa plus +inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons, j'en étais sûr ne +me mettraient pas moins d'acharnement que moi à leur poursuite. Plus je +songeais à leurs affreux forfaits et plus je sentais un désir implacable +du m'emparer d'eux vivants ou de les faire disparaître. Ce fut dans +cette disposition d'esprit que j'abordai à Ste. Anne, à l'extrémité +ouest du Cap Martin, dans une dans une petite anse qui se trouvait +vis-à-vis de ma demeure. J'allai frapper à la porte et me fit +reconnaître. Tout le monde était sur pied, certes mes amis faisaient +bonne garde; ils avaient entendu mes pas. + +Nous passâmes le reste de la nuit à faire nos préparatifs de départ, +pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il avait +été convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions notre chasse +immédiatement après mon arrivée. + +Tout le monde dans le village savait quelle était la nature de +l'expédition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant à quels +dangers nous allions être exposés, faisait-on des voeux pour notre +succès, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prières étaient +faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous ramenât sains +et saufs. + +Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivée à mos bons amis, +qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en quel lieu j'avais +laissé mon enfant; le curé seul en était informé. A bonne heure le +lendemain matin, une douzaine des habitants les plus aisés et les plus +respectables, ayant le bon prêtre en tête vinrent et nous offrirent +tout ce qu'ils croyaient nous être nécessaire pour notre excursion, +provisions, habillements et munitions. Mais nous étions amplement +pourvus de tout cela. Nous les remerciâmes avec effusion et nous prîmes +le chemin des bois accompagnés de leurs souhaits et de leurs voeux. + +Il était facile au calme et à la détermination de nos figures de voir +combien nous allions mettre de persévérance et de fermeté dans la chasse +que nous entreprenions, bien que ceux que nous allions combattre fussent +presque deux fois plus nombreux que notre parti, puisque Paulo et son +ami avaient recruté les sept autres sauvages. + +J'avais pris le commandement de l'expédition. + +Un mot personnel sur ma petite troupe. + +Bidoune était un homme du six pieds trois pouces, brave et infatigable +comme l'étaient les canadiens trappeurs de ce temps-là. Sa force était +herculéenne. Quand une fois il était sorti de sa placidité ordinaire, il +devenait furieux et indomptable comme un taureau blessé. Une fois déjà +pris par cinq sauvages, il, s'était vu attaché au poteau du bûcher et +grâce à sa force musculaire, il avait rompu ses liens, saisi une hache, +engagé contre tous les cinq une lutte désespérée où trois étaient tombés +sous ses coups, le quatrième mortellement blessé et le dernier avait +pris la fuite. Ce qui lui donnait encore plus de désir de se joindre à +nous c'est que ceux qui s'étaient emparés de lui et qui voulaient le +brûler, faisaient partie de la bande où Paulo avait recruté ses nouveaux +complices. Lorsque je lui avais communiqué mon plan d'attaque, Bidoune +s'était frotté les mains avec délices. + +Les deux français eux aussi étaient de puissants et fermes auxiliaires. +C'était deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc et loyal, braves +et rusés, qui avaient été formés à l'école de Baptiste. Il m'est inutile +de parler de ce dernier, le lecteur le connaît déjà. + +Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais décidé +d'explorer était le lieu qui leur servait de repaire, lorsque Baptiste +avait poursuivi Paulo. + +Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet endroit, plus +nous nous convainquions que nous ne nous étions pas trompés dans nos +prévisions, car les traces de leur passage devenaient de plus en plus +évidentes. + +Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions les +surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous séparer on deux +bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous mettre sous le vent, de +crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur +donnassent l'éveil. De leur coté, nos ennemis avaient bien pris leurs +mesures pour prévenir toute surprise, Ils comprenaient que si leur plan +d'enlèvement avait été ainsi déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de +la part du louche ou qu'ils avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé +qu'eux. + +Nous pûmes approcher jusqu'à portée de fusil de leur cabane en nous +glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles. + +Malheureusement un chien éventa la mèche. Un coup de feu partit d'une +sentinelle embusquée derrière un arbre et une balle vint frapper Bidoune +à la jambe. La carabine de celui-ci retentit à son tour, le Peau Rouge +fit un soubresaut et retomba inerte. Ces coups de feu avait jeté +l'alarme dans le camp. La flamme qui brillait au milieu de leur wigwam +fut en un instant dispersée. + +En même temps, trois coups partirent dans la direction d'où était venu +celui qui avait blessé Bidonne. Les deux français tirèrent eux aussi +du côté d'où venaient ces derniers, puis nous entendîmes des plaintes +sourdes et des craquements de branches, comme en peuvent faire les bêtes +fauves en fuite dans les bois. + +Il n'eut certes pas été prudent de nous avancer plus loin, cette +nuit-là, car nos ennemis auraient pu s'être cachés et nous envoyer leurs +balles à l'abri des rochers. Nous décidâmes donc d'attendre le jour pour +juger de l'effet de nos coups. + +Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la +reconnaissance pour voir ce qu'était devenu nos ennemis. Il choisit +le Gascon pour l'accompagner. C'était un trappeur consommé en fait +d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures après et +nous informèrent qu'ils avaient relevé les pistes des fuyards et que +Paulo formait l'arrière garde. Ils étaient encore six, nous le savions +déjà, car nous avions examiné l'effet du premier coup qui avait été tiré +par Bidonne. La balle avait traversé le coeur du sauvage. Quant aux +autres coups tirés par les français, bien qu'au juger, ils avaient eux +aussi parfaitement atteint leur but. L'un avait été tué instantanément, +l'autre gisait mortellement blessé. + +Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande +précaution, car malgré le sang qu'il avait perdu, le blessé avait appuyé +son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait encore s'il +ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un ennemi. Je lui en +exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le canon de son arme et tirai; +son fusil vola en éclats loin de lui; nous nous avançâmes alors en toute +sûreté. + +Il était le chef des sept nouveaux associés de Paulo. Il me lança un +regard de défi lorsque je fus près de lui, croyant que j'allais le +torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manqué de le +faire si nous fussions tombés entre ses mains. Aussi manifesta-t-il +quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me fit +un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau. + +J'examinai alors sa blessure, la balle lui était entré dans le dos +obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse +opposée. Elle avait donc traversé les intestins; sa mort était certaine. + +Pendant la demi-heure qu'il survécut, nous essayâmes à soulager ses +souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusâmes une +fosse commune où nous déposâmes les trois cadavres. Nous les recouvrîmes +de terre et même de pierres pour les protéger des atteintes des bêtes. + +Nous incendiâmes ensuite leur cabane et après un repos de quelques +instants, nous nous mîmes à la poursuite des autres bandits qui avaient +sur nous une avance de plus de trois heures. C'était là que commençaient +les difficultés de la lâche que nous avions entreprise. + +Maintenant, l'éveil leur était donné. Sans doute qu'ils allaient. +employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre à leur tour. + +Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps ensemble. +L'attaque avait été si inattendue et leur fuite si précipitée qu'ils +n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils devaient donc +se séparer avant que d'avoir fait bien du chemin et c'était justement en +que je voulais empêcher. + +Nous étions presque en nombre égal, il n'était donc pas prudent pour +nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre à +l'entrée où à la sortie d'un défilé et nous tirer à l'affût comme gibier +de passage, aussi nous séparâmes-nous. Je pris avec Bidonne, l'avant +garde, pour servir d'éclaireurs, pour que nous ne nous éloignâmes pas +trop les uns des autres, afin de nous prêter un secours mutuel en cas de +surprise. + +Nous étions en route depuis deux jours, lorsque nous découvrîmes des +traces toutes fraîches de leurs pas. Comme dans la chasse que Baptiste +avait donnée à Paulo, ils avaient encore cette fois pris toutes les +peines du monde pour effacer les vestiges de leur passage. Ils avaient +monté et redescendu les ruisseaux, choisi les terrains pierreux, fait un +grand nombre de tours et de détours afin de nous donner le change, mais +j'étais trop habitué A toutes ces ruses pour me laisser tromper. En +partant de l'endroit où nous les avions surpris, ils s'étaient dirigés +vers le sud puis marchant dans le cours d'un ruisseau, ils étaient +revenus plusieurs milles en arrière. + +Nous pûmes constater qu'évidemment Paulo conduisait le parti. + +Enfin la nuit de la seconde journée, il faisait un clair de lune +magnifique. Nous étions dispersés, les uns des autres, l'oeil et +l'oreille au guet, lorsque tout à coup, une modulation d'abord, puis +le cri du merle siffleur s'élevant à une petite distance arriva à mes +oreilles. C'était le signal de ralliement, l'ennemi devait être en vue +de quelqu'un de notre bande. + +Nous nous glissâmes avec des précautions infinies vers le lieu d'où +était parti le cri. Nous aperçûmes effectivement dans un cran de rochers +deux points lumineux et le canon d'une carabine qui brillait au rayon +de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. Deux balles d'un autre côté +vinrent siffler auprès de moi. Trois autres coups partis des nôtres +répondirent aux deux premiers. + +J'avais bien recommandé à mes hommes de se tenir à l'abri des arbres et +de se coucher à plat ventre sitôt qu'ils auraient tiré. C'est ce qu'ils +firent. Ils durent à cette précaution de n'être pas atteints par les +balles. + +Quelques secondes après, Je reconnu le son de la grosse carabine de +Baptiste et j'aperçus en même temps un sauvage qui dégringolait du haut +du rocher. + +A l'assaut m'écriai-je, sans leur donner le temps de recharger et le +couteau aux dents, nous nous précipitâmes sur eux. Paulo comprit alors +qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une lutte désespérée +dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes qu'il commandait +étaient bien propres à lui inspirer de la confiance. C'étaient des gens +déterminés et dont les forces devaient être décuplées par l'idée que +s'ils tombaient vivants entre nos mains, la potence les attendaient. + +Le coup de fusil de Baptiste seul avait porté, le mien avait fait voler +en éclats la crosse de la carabine de la sentinelle. + +Nous étions cinq contre cinq, la partie était égale. Ce fut la crosse de +nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les bandits étaient +exercés à parer les coups. Les crosses volèrent en éclats et la lutte au +couteau s'en suivit. + +Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une heure +après, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille était inondé +de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les convulsions de +l'agonie. Deux autres blessés étaient un peu plus loin, mais ceux-là +fortement liés. Trois de mes malheureux compagnons dont Baptiste et +moi pansions les malheureuses blessures, nageaient dans leur sang. Le +Normand, le Gascon, Bidoune étaient blessés plus sévèrement que nos +ennemis qui se trouvaient être Paulo et son complice. Bidoune avait reçu +un coup de couteau en pleine poitrine. + +Après avoir pansé les blessures du mieux que nous pûmes, Baptiste et moi +qui n'avions reçu que de légères égratignures, nous nous mîmes à faire +un abri, car il ne fallait pas songer à se mettre en route pour gagner +les habitations dans l'état ou étaient nos amis. + +Lorsque le soleil du lendemain éclaira le lieu du carnage, je ne pus +voir sans frémir les cadavres de ces hommes forts et braves, dont la +vigueur et la jeunesse auraient pu être si utiles, si elles eussent été +tournées au bien. + +Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grâce à la perte de sang qui +avait diminué leurs forces, conservaient sur leurs figures pâlies, +l'expression d'une sauvage férocité. + +Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement. Le nombre +de blessés et de pansements que j'avais vus dans nos guerres m'avait +donné quelqu'idée de chirurgie et quelques connaissances pratiques de +médecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions sur le résultat de la +blessure; lui-même de son côté pressentait sa fin prochaine. Cette +blessure, il l'avait reçue après le combat de la manière la plus +traîteuse. + +Comme je l'ai dit, Paulo avait été blessé grièvement sans toutefois +l'avoir été dangereusement. Par compassion, on lui avait laissé un +bras libre. Pendant que j'étais occupé à donner des soins à mes chers +blessés, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien aller le +trouver, prétextant qu'il avait quelque chose d'important à me +communiquer. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps de me +rendre auprès de lui pour le moment. Le canadien lui porta ma réponse, +il le supplia de lui donner à boire, ce que celui-ci fit volontiers. +Mais Paulo se prétendait trop faible pour pouvoir lever la tête, alors +ce brave homme se mit à genoux auprès de lui, lui soulève la tête d'une +main tandis que de l'autre il lui présentait de l'eau fraîche mêlée à +quelques gouttes d'eau de vie qu'il avait tirées de sa gourde. Tout +occupé à cet acte de charité, il ne remarqua pas le mouvement de Paulo. +Il avait glissé sa main libre sous lui, avait saisi son poignard +et l'avait enfoncé dans la poitrine de son bienfaiteur. Il allait +redoubler, mais le canadien avait eu la force de se mettre hors de ses +atteintes. Ce forfait avait été commis en moins de temps que je ne mets +à le rapporter. + +Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible et +saisissant son casse-tête il aurait fendu le crâne du misérable si je ne +me fusse trouvé là, pour arrêter son bras. J'eus toutes les peines +du monde à le détourner de son projet de tuer immédiatement le lâche +assassin. Il ne céda qu'après que je lui eusse expliqué combien plus +terrible serait sa punition d'agoniser dans les chaînes d'un cachot, en +attendant le jour de son procès ou le moment de son exécution. + +Tout en lui parlant ainsi, j'avais retiré le poignard de la blessure et +pratiquai une saignée qui arrêta le sang, mais la respiration continua +à devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin, lorsque malgré +nos soins tout espoir fut perdu et que lui-même m'eut avoué qu'il se +sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait plus pour longtemps, il +nous fit approcher, nous chargea de ses derniers embrassements auprès de +sa vieille mère. Il nous fit détacher une ceinture remplie de grosses +pièces d'or qu'il nous pria de lui remettre et me recommanda de ne pas +l'abandonner dans le cas où elle aurait besoin. + +Il me demanda ensuite de faire une prière qu'il récita après moi d'une +voix râlante et entrecoupée, fit une acte de contrition et recommanda +son âme à Dieu puis, dégageant sa main des miennes, il eut la force de +faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt et expira. + +Le croirait-on, les deux scélérats pendant ce triste spectacle riaient +d'un rire satanique? + +Le lendemain, nous le déposâmes dans sa bière. Elle était formée au +tronc d'un pin énorme dont l'âge avait tellement creusé le centre que +nous pûmes facilement y placer le cadavre. Les reste rendus à la terre, +nous dressâmes sur sa tombe un petit mausolée de pierre brute et nous le +fîmes surmonter d'une croix de bois. Son nom y fut gravé avec ces trois +mots "repose en paix". + +Nous creusâmes aussi une tombe commune à quelque distance de celle du +canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices de Paulo. +Les misérables avaient conservé jusqu'au moment où la terre les +recouvrit leur air de défi et de férocité tel que nous l'avons décrit +déjà plus haut. + +Il nous fallut passer au delà d'un mois dans les bois pour permettre à +nos blessés de se guérir et de reprendre quelques forces avant que de +nous mettre en route. Paulo et son digne séide étaient l'objet de notre +part d'une extrême surveillance. Quatre à cinq fois, jour et nuit, leurs +liens étaient minutieusement examinés et bien nous en prit, car plus +d'une fois nous pûmes constater qu'il faisaient des efforts surhumains +pour s'en délivrer. Quoique entièrement en notre pouvoir, jamais il +ne perdaient une occasion de nous accabler de leurs insultes les +plus ignobles, soit que nous leur donnassions à manger ou que nous +pansassions leurs plaies. + +Enfin l'état des malades devint des plus satisfaisant, les blessures se +guérirent comme par enchantement tant le mal avait peu de prise sur ces +charpentes granitiques. + +Un mois après cette lutte gigantesque, où nous nous étions pris corps à +corps avec de véritables lions pour la force et de vrais tigres pour la +férocité, nous décidâmes de nous mettre en route. + +Avant que de partir, nous allâmes nous agenouiller sur la tombe de notre +malheureux ami, puis nous fîmes nos préparatifs de voyage et nous prîmes +le chemin des habitations. + +Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice, liés +de manière à ce qu'ils ne pussent s'échapper ni faire aucune de leurs +tentatives diaboliques contre nous, formait le centre avec le Gascon, +j'étais à l'arrière-garde. + +Nous mîmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de Ste. Anne, +la faiblesse des blessés ne nous permettait pas d'avancer plus vite. +Enfin lorsque nous débouchâmes du bois, toute la paroisse était accourue +pour nous recevoir. + +Ils avaient appris notre arrivée par un chasseur que nous avions +rencontré et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins de +gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont encore +présents à ma mémoire. Leurs yeux se mouillèrent de larmes fil entendant +le récit de la mort de notre malheureux ami et les circonstances dans +lesquelles il avait reçu le coup fatal. + +Les victimes des deux monstres les identifièrent parfaitement et ce +fut en frémissant qu'elles s'approchèrent d'eux pour les reconnaître. +Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver près de ces +êtres à figures patibulaires, pleines de défi et d'effronterie, leur +adressant encore des propos cyniques et immondes. + +Nous confiâmes nos prisonniers à la garde, de cinq hommes robustes et +déterminés, puis nous acceptâmes le repas et l'hospitalité qui nous +furent donnés par les citoyens. + +C'était à qui nous entoureraient de plus de soins et de prévenances. + +Nous prîmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le Normand avaient +surtout besoin. Nous transportâmes les prisonniers à bord de la même +barque que j'avais louée pour mon voyage précédent. Ils refusèrent +de marcher, il fallut donc les y porter, une fois qu'ils y furent +installés, nous fûmes obligés de leur lier de nouveau les jambes pour +nous mettre à l'abri de leur coup de pieds et de les attacher solidement +au fond de la barque pour qu'ils se se jetassent pas à l'eau. + +Dans la journée du lendemain, nous les remîmes entre les mains des +autorités et ils furent enchaînés dans un même cachot. Lorsque +nous prîmes congé d'eux, ils nous accablèrent des plus affreuses +malédictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs chaînes, ils +se fussent précipités sur nous avec une rage infernale pour essayer à +nous dévorer à belles dents. + +Cependant ce ne fut pas sans émotion que je jetai sur Paulo un dernier +regard et lui dit qu'il n'avait plus rien à espérer de la clémence des +hommes et qu'il devait se préparer par le repentir à comparaître devant +un juge plus redoutable que ceux de la terre. Il me répondit par +d'affreux blasphèmes et d'abominables imprécations. + +Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir. + +Une fois hors de la prison, je sentis intérieurement un soulagement +indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentée allait enfin prendre un +cours plus calme, plus tranquille. + + + + + +DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS + +Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques rayons +faibles qui percent à peine le dôme de feuillage jauni que la brise +d'automne éparpille à mes pieds. + +Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquiétude, ce malaise +dont je ne puis me débarrasser? En allant conduira Paulo et son complice +à la prison de Québec je n'ai pas voulu aller voir mes soeurs, j'ai +résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mère. Et +pourtant, j'aurais été heureux d'embrasser ma chère enfant et de donner +une bonne poignée de mains à mes soeurs ainsi qu'à Aglaousse. J'ai cru +devoir en faire le sacrifice. + +Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie de +toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras de sa +mère. Peut-être une prière qu'elle m'eut adressée de revenir auprès +d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouvé assez faible pour +accéder à son désir. + +En agissant ainsi, j'ai cédé à la raison et au devoir. + +Il y a trois jours, j'étais agenouillé au pied d'une croix que j'ai fait +ériger sur les bords du lac à la Truite. + +Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au +travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. Dans +leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir toutes les +mauvaises passions qui m'avaient empêché comme tant d'autres de voir +le flambeau religieux qui nous éclaire, et que nous n'apercevons que +lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace +pour se montrer. + +Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette +croix et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise +action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais +aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et que +demain à cette heure deux grands criminels vont du haut d'un gibet être +lancés dans l'éternité. Et dans qu'elle état paraîtront-ils devant le +juge suprême? + +La journée s'est passée dans de tristes réflexions. L'âme de Paulo et +celle de son complice seront jugées. Mon Dieu vont-elles trouver grâce +auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un +regard de votre divine miséricorde. + +C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit de +sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes pensées, je ne +puis fermer l'oeil. + +Demain, j'en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété. Mon +brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des nouvelles des +derniers instants des malheureux, mais surtout m'apporter une lettre +de mon Adala et de mes soeurs. Combien la journée et la nuit vont être +longues. + +8 heures P. M. Non la journée n'a pas été aussi longue que je le +craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane et m'a +demandé l'hospitalité. Je lui presse la main et l'attire au dedans de +mon wigwam. Je l'aurais embrassé, tant la solitude me pesait, car ce +frère inconnu venait peupler mon désert. Tout en partageant mon repas, +il me raconte son histoire et celle de sa famille. + +C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines. Il y +possédait une belle propriété et vivait heureux au milieu des joies du +foyer, lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et la France. Il +s'était enrôlé volontaire, et après dix mois de guerre, quand l'ennemi +avait été repoussé et poursuivi jusque dans son propre territoire, il +était revenu tout joyeux. Hélas! ses champs avaient été dévastés, sa +maison incendiée par les barbares envahisseurs. Sa pauvre femme et ses +deux petits enfants avaient péri au milieu des flammes. A peine avait-il +pu recueillir parmi les décombres quelques os calcinés de ces êtres +chéris. Tel était le résumé de sa narration; à chaque phrase de cette +triste et lamentable épopée, je sentais des pleurs inonder ma figure... + +Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme +déterminé et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la +part des autorités, car il est chargé de remettre au gouverneur de +Québec d'importants documents. Il a pris la route des bois, c'est la +plus courte et la plus sure. + +Cet homme qui se montra si énergique après de tels malheurs, a stimulé +mon courage. Il m'a exprimé une profonde gratitude de mon hospitalité et +remercié des provisions dont j'ai rempli son havresac. Entre lui et +moi, désormais, c'est pour la vie que nous conserverons une réciproque +amitié. Son nom est Marquette. + +A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre mon +attente, a été assez paisible. Je rêve quelques instants, mais bientôt +il me semble entendre des aboiements, mes chiens répondent. Je m'élance +hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de faire irruption dans ma +hutte. + +Mon bon et tendre ami ne saurait être loin avec ses deux braves et +dévoués compagnons. Ils ont reçu ordre de se rendre tous les trois à +Québec pour donner leur témoignage dans le procès de Paulo et de son +complice. Je les ai priés d'attendre jusqu'après l'exécution et de se +mettre en rapport avec monsieur Odillon qui doit leur remettre certains +papiers pour moi. + +Pendant que je m'habille à la hâte, des pas se rapprochent, c'est +Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours à leur rencontre et +nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont exténués de fatigue. +Heureusement, j'ai préparé pour eux la veille au soir, un copieux repas +et j'ai renouvelé le sapin des lits. + +Je refuse d'écouter les détails des derniers jours et de l'exécution +dont ils ont été témoins, parce que je veux les avoir succincts et bien +minutieux. + +Chers amis, comment reconnaître leur dévouement? Ils n'ont pas perdu +une seule minute pour que je reçusse au plus vite les lettres dont ils +étaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur repas, tant ils +dévorent les aliments avec avidité. Quand leur faim fut un peu apaisée, +ils me racontèrent qu'ils étaient partis à cinq heures du soir dans un +canot et quand leurs bras étaient trop fatigués pour faire glisser le +canot sur les ondes, ils ont demandé du secours à leurs jambes et ont +pris les chemins des bois. Ils ont devancé de beaucoup le postillon, ils +avaient tant hâte de me revoir et de se distraire du spectacle horrible +auquel ils avaient assisté. + +Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques détails feint d'être +étouffé par ses bouchées qui, prétend-il, lui font venir les larmes aux +yeux, ce qui lui fournit un prétexte de les essuyer. Le Gascon a besoin, +parait-il, d'une eau plus fraîche et prend de là occasion de sortir, +pour le Normand, il m'avoue que son excessive fatigue lui fait couler +des sueurs qui se répandent sur ses joues. Ces sueurs ne sont pourtant +que des larmes. + +Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur +le sort d'hommes qui les auraient massacrés s'ils en avaient trouvé +l'occasion. + +Je vais leur en épargner le récit, car Baptiste m'a remis deux lettres +et un cahier; l'un est du geôlier, l'autre de monsieur Odillon. + +Avant que de partir de Québec, j'avais payé le geôlier libéralement pour +qu'il donnât un accès aussi libre que possible au vénérable prêtre que +j'ai prié instamment, par une lettre de se rendre auprès des prisonniers +et de veiller au salut de leurs âmes. De Paulo surtout que je n'ai +malheureusement que trop contribué à perdre. C'est une légère réparation +et un dernier effort que je veux tenter pour le ramener au bien. + +Mon bon ami m'a répondu qu'il se mettait de suite en route et qu'il me +tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison jusqu'au +jour de l'exécution, suivant le désir que je lui en avais exprimé. En +attendant son arrivée, le geôlier s'était engagé à me rendre un compte +exact de la conduite et des dispositions des condamnés. + +Le repas terminé, j'invite mes amis à s'étendre sur leurs lits. Peu +de minutes après le Gascon et le Normand ronflaient à pleins poumons, +tandis que Baptiste se tourne de mon côté et semble se consulter +intérieurement. Il a certainement quelque chose d'important à me dire, +car il me regarde en pleine figure et balbutie quelques paroles sans +suite. + +Enfin il se décide à s'approcher de moi en disant: "Ne me grondez pas +trop fort, Père Hélika, mais avant que de revenir j'ai été LA voir et +ELLE m'a reconnu. Oh! la chère enfant qu'elle est belle et comme elle +ma demandé avec empressement de vos nouvelles. Puis sans me laisser +le temps d'ajouter un mot! Et les bonnes religieuses, et la mère +d'Attenousse qui se trouvait là, avec quelle anxiété elles se sont +informées de vous! Nom d'un nom! Je ne suis pourtant pas une Madeleine, +mais vrai, j'ai été trop bête pour leur répondre. J'étais, comment vous +dirai-je, tenez aussi incapable de parler que quand ma pauvre mère me +dit dans ses derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te +laisser pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnête et +religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes larmes, +je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je m'agenouillai +seulement pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain la sainte femme +n'était plus. Elle était morte sans que j'aie pu lui donner l'assurance +que je suivrais à la lettre ses dernières recommandations. Maintenant, +je vous avouerai que, c'est ainsi que je me suis trouvé en entendant +les belles paroles que la Dame Supérieure et l'Assistante me disaient. +Stupide et pleurnichant comme une vieille femme, je sortis ne sachant +où donner la tête. Un homme m'attendait à la porte et est venu me +reconduire jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous +envoyait sans doute." + +Baptiste à ces mots me présente ce sac que j'ouvre en sa présence. Il +contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont fait remettre +pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe dans laquelle il doit y +avoir une charmante petite lettre. Elle est si mignonne et si gentille. + +--En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hôpital, +rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le grand +Chef, et je me rappelle à présent que pendant que je parlais avec les +religieuses la petite avait dit: Je vais écrire à mon père Hélika. + +--Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si elle +était heureuse. Maintenant me pardonnez-vous? + +Je l'embrasse à ces paroles et je lui presse la main. C'était là, seule +marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'étais si ému de +ces témoignages d'amitié. J'insistai pour qu'il prit quelque repos, il +s'étendit sur son lit et ne tarda pas à s'endormir. + +Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les rayons du +soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver à moi. J'ouvre le +cahier et je lis le rapport et la lettre du geôlier: La voici. + +Monsieur, + +"En réponse à la demande que vous m'en avez faite, je vous rends compte +aujourd'hui de là manière dont les prisonniers se sont conduits depuis +leur condamnation. Après le prononcé de leur jugement et l'assurance que +la cour leur donna qu'ils n'avaient aucune miséricorde à espérer des +hommes et qu'ils devaient se préparer à paraître devant Dieu le 20 du +courant, ils ont échangé ensemble quelques mots de fureur que nous +n'avons pu saisir parce qu'ils étaient dits dans une langue que personne +ne comprend". + +"Du 12 au 13, ils ont passé une nuit affreuse de même que tous leurs +jours et nuits depuis leur retour à la prison. Ils ont cherché à +s'élancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage; un +gardien de la prison s'est approché d'eux pour essayer à les apaiser, +mais ils se sont précipités sur lui avec la férocité de tigres altérés +de sang. Malheureusement il était à portée de leurs atteintes et sans le +prompt secours d'autres gardiens, il eut été impitoyablement massacré +par ces deux monstres. Leurs chaînes sont solides, Dieu merci, il ne +peuvent s'atteindre, car ils s'éventreraient, tant grande est la fureur +qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette d'avoir à ajouter que +leur conduite loin de s'améliorer parait augmenter en férocité d'un +instant à l'autre. L'aumônier de la prison est venu plusieurs fois +tenter tout les efforts possibles pour les calmer. Il a essayé à leur +faire entendre des paroles de paix, mais ils lui ont répondu par +d'épouvantables imprécations. Le prêtre en est sorti chaque fois de plus +en plus contristé." + +"Enfin, ce soir, le 14, le vénérable abbé dont vous m'avez parlé, est +arrivé et de suite il s'est installé auprès des prisonniers. Il m'a prié +de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle douceur +se reflète sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et pleine d'une +onction à laquelle il est difficile de résister. Il s'est approché d'eux +en leur tendant la main avec bonté et en leur adressant à chacun des +paroles de consolation, mais les monstres, au lieu d'embrasser avec +vénération la main que ce saint apôtre leur tendait, se sont rués sur +lui et l'ont envoyé rouler sur la muraille où sa tête à été se heurter. +Il s'est relevé avec calme, a tiré son mouchoir de sa poche et a essuyé +le sang qui ruisselait de son front sur sa figure par la blessure qu'il +s'était fait en tombant. Pendant ce temps, les deux scélérats poussaient +d'horribles ricanements. Nous comprîmes de suite, en les entendant +qu'ils devaient avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous +accourus à son aide, mais avec une douce autorité il nous a priés de +nous retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard chargé de +larmes il leur a adressé à tous deux dans leur langue des paroles +d'une douceur ineffable, mais les démons ne voulurent seulement pas +l'entendre. Alors le saint prêtre s'est agenouillé et à longtemps prié +pour eux. Cette prière du juste devait monter vers le ciel comme un +parfum céleste, ils avaient comblé sans doute la mesure de leurs crimes +car Dieu a paru leur refuser les trésors de sa miséricorde". + +"Voilà, Chef, ce que j'ai à vous raconter de ce qui s'est passé jusqu'à +l'arrivée de Mr. Odillon. Il m'a annoncé qu'il était chargé de continuer +le journal que j'ai commencé. Il ne me reste plus qu'à ajouter que l'air +de plus en plus abattu et découragé du saint homme, me fait augurer très +mal du résultat de sa divine mission." + +"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez +leur porter de l'intérêt, qu'ils sont loin de mériter, je vous l'assure, +je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes préposés à la garde +de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de toute espèce, nous n'avons +rien rencontré qui peut approcher de la méchanceté et de la scélératesse +de ces deux brigands." + +"Agréez, Chef, l'assurance de la haute considération avec laquelle, + +je suis votre dévoué." + +GASPARD + +Geôlier de la prison de Québec. + +(Québec, 14 Septembre.) + + +Bien que je n'aie passé que peu de temps à causer avec le geôlier, j'ai +reconnu en lui le type de l'honnête homme qui bien qu'énergique et ami +de son devoir, sait tempérer les rigueurs de la prison par tous les +moyens dont il peut disposer. Je le sais doué, de plus, d'un sens droit, +d'un esprit expérimenté et observateur. + +Je ne puis donc me défendre d'un frémissement en songeant au dénouement +du drame sinistre qui va se dérouler, et dont j'entrevois la fin +affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le journal de +monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse le jour de +l'exécution. + + + +Septembre 20, A midi + +"Mon cher frère, + +"Enfin le drame est terminé! Il y a une heure, je voyais disparaître +dans un coin reculé du cimetière, les restes mortels du malheureux Paulo +et de son complice. C'est la mort dans l'âme et encore tout rempli +d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans les derniers jours qui ont +précédé l'exécution et au moment où leur âme devait paraître devant +le juge suprême, que je remplis la promesse que je vous ai faite. +Croyez-le, mon frère, il y a de tristes moments dans la vie. Dieu arrose +quelquefois de larmes bien amères la carrière de ses ministres." + +"Jamais peut-être dans une vie qui compte aujourd'hui près de quarante +cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de découragement +que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne m'en plains pas puisque +telle a été votre volonté. Non je ne me plains pas des pleurs que j'ai +versés pour les souffrances morales que j'ai endurées, mais ce qui +m'afflige profondément et jetterait peut-être le désespoir dans mon âme, +si ma conscience ne me disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que +tous mes efforts ont été infructueux et inutiles pour faire germer au +coeur des deux grands pécheurs, une pensée ou un sentiment de repentir." + +"J'incline mon néant devant les insondables décrets du Très-Haut. Qui +sait peut-être au moment où ils allaient être lancés dans l'éternité, un +_peccavi_ que la corde ne leur a pas permis d'articuler, s'est-il élevé +du fond de leur âme." + +"Frère, prions pour eux qu'ils aient trouvé grâce, priez aussi pour +ce pauvre prêtre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il +tentera de ramener à lui des âmes égarées." + +"Je suis avec estime, votre bien sincère ami." + +P. S. + +"ODILLON ptre." + + +"J'oubliais de vous remercier de l'envoi généreux que vous m'avez fait. +Cet argent sera distribué aux pauvres, et c'est sur votre tête et sur +celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont les bénédictions +qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de vos bienfaits." + +"ODILLON ptre." + +Septembre 17. "Je suis entré dans leur cachot vers six heures pour +passer la nuit auprès des malheureux et essayer à verser dans leur coeur +un peu de calme et de repentir. Ils étaient dans un état d'exaspération +épouvantable. Leurs yeux étaient hors de tête, leurs figures sinistres +et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains étaient couvertes du +sang qui s'échappait des blessures que les fers leur avaient faites en +essayant à s'élancer l'un sur l'autre pour se frapper et se déchirer. De +leurs bouches s'échappaient une écume sanglante et d'affreux blasphèmes. +Ma vue loin de les apaiser ne fit plutôt que redoubler leur rage. Ils +parurent même la concentrer sur ma personne, car comme je m'approchais +pour les calmer, ils se sont tous deux précipité sur moi et m'ont +violemment repoussé. Toute la nuit s'est ainsi passée dans des +paroxysmes de fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de +raison." + +"La cause de cette haine frénétique qu'ils se portent, vient de ce que +tous deux ont tenté de se rendre témoins du roi, avec l'assurance qu'ils +voulaient faire donner aux autorités qu'on leur laisserait la vie sauve. +A cette condition, ils auraient tout avoué." + +"Ces démarches, ils les avaient faites à l'insu l'un de l'autre et elles +leur avaient été révélées le jour de leur procès. Or de tous les hommes +celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils ne pardonnent +jamais, c'est au délateur et au traître; aussi lorsqu'ils le tiennent en +leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus horribles tortures." + +Sep: 18. "La journée ne s'est pas annoncée sous de meilleurs auspices. +Je suis entré dans leur cachot au moment où ils prenaient leur déjeuner. +Mon arrivée n'a fait aucune autre effet sur eux que de m'attirer à peine +un coup d'oeil chargé de mépris, Tout en mangeant ils se sont lancé des +regards farouches et pleins de menaces. Comment donc réussirai-je à +faire entendre une parole de religion à ces hommes dont le coeur est si +profondément gangrené par les plus exécrables passions?" + +"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur navré +de tristesse. Mon Dieu, encore une journée et une partie de la nuit de +perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent avoir d'autres +résultats que de redoubler leur rage et leurs imprécations. Peut-être la +Providence m'inspirera-t-elle demain de nouveaux moyens pour parvenir au +but auquel j'aspire si ardemment. Le seul espoir que j'entretienne est +de les ramener dans la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours +qui fuient l'un après l'autre avec une incroyable rapidité et qui sont +pour moi si pleins d'amertume." + +"Dans deux jours leur âme sera devant Dieu et je n'ai encore rien pu +obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des hommes sera +inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci à attendre ici bas. Deux +jours seulement, c'est si peu pour se préparer à paraître devant le +redoutable tribunal du Souverain Juge; devant ce regard inquisiteur +qui fait dire au roi prophète dans un saint tremblement; _Ante faciem +frigoris ejus quis sustinebit!!_ Je vais prier, la prière est un baume +divin, peut-être m'inspirera-t-elle de nouvelles idées." + +Sept: 19. "Mon cher frère, je suis entré un peu plus tard dans la +cellule aujourd'hui. J'ai dès le matin fait demander audience dans les +maisons où l'on prie pour le salut de tous. Monseigneur l'Evêque de +Québec, m'a offert ses services d'une manière spontanée. Il doit aller +les visiter pendant que de mon côté j'implorerai les prières des âmes +charitables en faveur des malheureux qui vont mourir demain, sur la +potence, car pour le condamné, les jours qui suivent la condamnation +sont toujours la veille du supplice." + +"Tous m'ont promis leur concours et j'espère encore les retrouver dans +de meilleures dispositions." + +"Je vous écris ces pages de ma chambre et maintenant il me semble que ce +poids énorme ne pèse pas sur mes seules épaules, On m'a promis partout +que des prières seraient offertes à Dieu. Elles seront dites et répétées +dans chaque communauté et par toutes les personnes pieuses." + +"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien différente des jours +précédents. Je m'accuse d'avoir peut-être exprimé des paroles d'aigreur +devant ces hommes qui pourraient être plus malheureux et ignorants +que coupables. Je dirige mes pas vers la prison bien décidé à leur en +demander pardon. Je pourrais prendre Dieu à témoin, que si je les ai +offensés, c'est bien involontairement car je donnerais de grand coeur +jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour leur être utile." + +"Je marche d'un pas plus léger, plus alerte car l'espérance a fait +renaître mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degrés de la +prison que je rencontre le saint Évêque. Il me tend la main, je la porte +à mes lèvres avec respect, mais lui m'embrasse avec tendresse. Je n'ai +pas le courage de l'interroger, son serrement de mains m'indique qu'à +lui aussi était départie la part d'amertume comme aux bons autres +prêtres qui ont tour à tour, mais en vain essayé d'obtenir d'eux une +parole ou un signe de repentir." + +"Mon Dieu, j'ai pourtant bien prié dans les deux jours qui sont passés, +je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer D'écrire." + + + +19 Sept, 11 heures P. M. + +"Pardonnez à mon écriture, ma main est tremblante et peut-être +aurez-vous de la peine à déchiffrer le pauvre griffonnage que je fais. +A peine quelques heures vont-elles s'écouler avant que la justice des +hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La dernière nuit est +épouvantable." + +"Quand la réponse à leur demande d'un sursis leur a été apportée, hier +soir, et que l'expression formelle du refus leur a été signifiée, jamais +scène plus déchirante n'a été vue." + +"D'abord, ils ont préludé aux apprêts de leur mort d'une manière +différente, l'un par des chants féroces et sauvages, l'autre par +d'exécrables obscénités, puis à minuit sonnant, comme par un accord +mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice s'est +enveloppé la tête de sa couverture et s'est mis à moduler un chant +bizarre mais empreint d'une telle férocité que je ne pouvais m'empêcher +de sentir un frisson qui parcourait tout mon être. Paulo au contraire +est tombé dans un état d'inertie et d'abattement dont il n'a pas pu +être relevé. Le premier a continué son chant étrange jusqu'au moment de +l'exécution. Il ne s'y mêlait presque plus d'accents humains. Hélas! cet +homme était plus misérable encore que je ne pensais. Il n'était pas même +idolâtre, il était Athée." + +"Je compris dans son chant qu'il était heureux du rendre à la matière ce +que la matière lui avait donné, le désir de jouissances matérielles, et +trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils des plus odieux. Tel +avait été le but de toute sa vie." + +"Je cherchai à réveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout +d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignèrent seulement +pas me répondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur présentai un +crucifix qu'ils outragèrent par leurs crachats comme de nouveaux Judas." + +"Enfin Paulo vers lequel je tentai une dernière espérance, me fit peur, +je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux était dans +un délire complet, mais un de ces délires qui ne s'exprime pas par +d'énergiques transports, mais par des paroles incohérentes, où le +cynisme de la pensés le dispute à l'obscénité de la parole." + +"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son passé, +il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un calme se +faisait. J'essayai bien des fois à en profiter pour me faire entendre. +Et alors c'était plus affreux encore. Il sortait de sa tranquillité +apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait qui attendait +à la porte du cachot que l'heure du supplice fut arrivée. Il croyait +voir ses gestes d'impatience parce que le moment ne venait pas assez +vite. Il décrivait les plis et replis de la corde qui devait l'étrangler +et qu'il croyait déjà avoir autour du cou. Il se représentait les +vociférations de la foule rendue furieuse par le nombre et l'énormité de +ses forfaits. Puis un instant après, il élevait la voix, mais alors sur +un ton de supplication il conjurait cette même foule d'attendre au +moins que la brise imprimât à cette masse inerte, à ce cadavre et à ces +membres pantelants, un balancement qui les ferait se heurter sur les +poteaux du gibet comme en mesure, aux accords des fanfares infernales." + +5 heures A. M. "Rodinus continue sa mélopée inconnue. A quelle divinité +adresse-t-il ce chant? Oh! si c'était à ce Dieu qu'il affecte de ne pas +connaître, au moins conserverais-je une lueur d'espoir sur son avenir, +mais non c'est une glorification de ses forfaits. Il les passe en revue +dans sa mémoire et regrette de ne pouvoir en savourer les délices plus +longtemps." + +10 1/2 heures A. M. "Rien n'est changé dans l'attitude de Rodinus. Paulo +a eu un accès de frénésie épouvantable. Il se croyait poursuivi par ses +victimes. Il leur demandait pitié, miséricorde, comme elles-mêmes ont dû +le faire lorsqu'ils les outrageait ou les mettait à mort. Ses cheveux se +dressaient d'épouvante, il attendait, disait-il des ricanements d'enfer +et les cris de joie des démons qui le conviaient à leur horrible fête. +Il entrevoyait les tortures des damnés, il répétait leurs lamentations +et leurs gémissements. Son oeil était hagard, il tremblait de tous ses +membres. Son grincement de dents augmente encore l'horreur de tous les +témoins de cette épouvantable scène. C'est bien là la peinture que +l'écriture nous fait de la mort du pécheur impénitent. _Dentibus suis +fremet et labescet_. Puis il est tombé dans un état de torpeur, il n'est +plus qu'une masse inerte." + +"Le silence du cachot n'est troublé que par le bruit de sa respiration +stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident et plus +saccadé. C'est la ronde du jongleur qui évoque les esprits infernaux. +Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......" + +"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui entrent +suivis des officiers de justice." + +"Je me précipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore dix +minutes de répit. Un des officiers tire sa montre et dit en secouant +tristement la tête qu'il a déjà différé l'exécution de quelques minutes +et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet instant comment +l'eussent-ils employé? Eussent-ils enfin dans ce moment suprême, tourné +un regard de repentir et de supplication vers Dieu? Hélas! je n'ose plus +rien espérer que dans l'immense miséricorde de la Divine Providence." + +"La seule chose que j'ai pu obtenir a été l'aveu complet que Paulo m'a +fait, et dont je ne doutais pas, qu'il était avec ses deux complices les +meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse pour lequel celui-ci +avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait ourdi cette trame +diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline ressentait pour lui. +Les deux autres bandits l'avaient aidé dans l'exécution." + +"Pendant qu'on préside aux funèbres apprêts du supplice, je vais de l'un +à l'autre, je les exhorte en pleurant à se préparer à paraître devant +Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de contrition." + +"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est éteinte. Son +oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration ou plutôt un +râlement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend rien, il ne peut +plus se mouvoir." + +"Rodinus détourne la tête avec dégoût quand je lui présente pour la +seconde fois l'image du Dieu crucifié. Il l'aurait même souillé de +nouveau par un crachat si je ne me fusse empressé de le retirer." + +"Enfin la toilette est terminée, leurs chaînes leur ont été enlevées, +ils ont la corde au cou et les mains liées derrière le dos." + +"Le cortège se met en marche. Quatre aides portent Paulo toujours +insensible et le déposent sur la trappe fatale, Rodinus l'a précédé. Il +a toute la stoïque férocité du sauvage. La tête haute il jette d'abord +un regard de défi sur la foule et regarde avec indifférence le bourreau +qui passe l'extrémité de la corde dans le crochet. Il ne veut pas +permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses yeux comme on vient de le +faire à Paulo." + +"La foule est à genoux et prie. Moi, la figure prosternée sur le gibet, +j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est ouverte et que +deux âmes viennent de paraître devant le tribunal suprême, et quelles +sont jugées!!!... Ah! puissent-ils avoir trouvé miséricorde auprès de +Dieu!!!!!!" + +"Voilà, mon cher frère, les détails aussi exacts que possible, voilà +aussi la fin déplorable de ces deux grands coupables. Pourtant, malgré +toute l'apparence de l'inutilité de nos prières, redoublons cependant +nos instances auprès du Très-Haut. Qui sait?" + + + +Je ferme en frissonnant ce journal, il m'échappe des mains. J'essuie les +sueurs glacées qui inondent mon front. + +J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce monde +invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la barrière. +Ma pensée se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement les y +attendait. + +Je ne sais combien d'heures j'ai passé dans ces pénibles réflexions mais +tout à coup mes idées prennent un autre cours. Une figure angélique +vient faire contraste avec les leurs que je crois entrevoir parmi celles +des démons. Cette figure est celle d'Angeline, de la mère d'Adala. Il me +semble entendre cette voix qui n'avait plus rien de terrestre à me +dire, au moment où son âme allait s'envoler vers le ciel et après la +confession que je lui avait faite: "Père viens m'embrasser. Je te confie +mon enfant, mon Adala." + +Ce dernier nom a un effet magique. Il m'éveille comme d'un affreux +cauchemar et la chère petite lettre d'Adala est là devant moi qui semble +me sourire et m'inviter à l'ouvrir. + +Je la saisis avec émotion, je la tourne et retourne en tout sens avant +que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa main a +touché. Il faut que j'attende quelques instants avant que de pouvoir +distinguer l'écriture, tant les larmes obscurcissent mes yeux. + +"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voilà déjà plus de quatre mois +que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passé un seul instant sans +penser à toi. Je me suis bien ennuyée et je m'ennuie encore beaucoup de +ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et t'embrasser." + +"Je n'ai pas non plus oublié toutes les belles histoires que tu me +racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient +pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais de si +drôles que j'en ris encore rien qu'à y penser." + +"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore +aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se +mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque chagrin +que je te causais et tu étais trop bon pour me dire en quoi je +t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne +l'étais alors et j'ai bien hâte de te revoir pour te demander pardon." + +"J'espère, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon soin de ta +santé car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut arrivé quelque +malheur, je crois bien j'en mourrais." + +"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de ce que tu +ne m'écris pas." + +"Je suis à présent une grande fille. Les bonnes religieuses me disent +qu'elles sont très contentes de mes succès. Elles ont pour moi toute +espèce de bontés." + +"La mère supérieure et l'assistante me font souvent venir dans leurs +chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons, mais je ne sais +pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles me parlent. Je +n'ai pas besoin de rien demander, elles préviennent mes moindres désirs +et me disent que c'est toi qui leur a donné l'argent pour y pourvoir." + +"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prévenances et +je vais m'appliquer bien fort pour finir mes études au plus vite et +aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu de ta petite +fille." + +"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont été pendus +ce matin. Toutes les bonnes religieuses étaient tristes nous aussi nous +l'étions. C'est si terrible de penser que deux hommes vont être pendus, +mais c'est plus affreux encore de songer qu'ils vont mourir sans s'être +réconciliés avec Dieu. A dix heures trois quarts ce matin les glas des +deux malheureux ont commencé à sonner. J'en frémis encore. Nous nous +sommes rendues à la chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas osé +demander s'ils ont fait leur paix avec Dieu." + +"Tu peux t'imaginer comme j'ai été contente de revoir mon ami Baptiste, +aussi je l'ai embrassé bien fort." + +"Grand'mère vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte de ces +beaux petits ouvrages en broderie sur écorce comme elle sait en faire. +Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de toute espèce de +fruits. J'aurais voulu que ma tante supérieure lui donna de l'argent, +j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais elle m'a embrassée +en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle n'en a besoin. Je t'en +aimerais encore plus fort pour cela si j'en étais capable." + +"A présent je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi qui +écris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes qui le +fais pour moi, mais c'est moi qui dicte." + +"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai écrire une +lettre seule. Juges si je vais travailler." + +"Je t'embrasse mille et mille fois, + +Ta petite fille," + +ADALA + +20 Septembre. + + + +La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me plus à +savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette délicieuse +rêverie et retourner dans ma cabane. + +Mes amis étaient éveillés. Je me fis raconter les derniers jours des +bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient été plus diaboliques +encore dans leurs actions que le bon prêtre ne me l'avait dit. + +Un jour un d'eux lui avait presque coupé un doigt avec ses dents pendant +qu'il lui présentait à boire, comme il le lui avait demandé. + +Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes pendant +qu'il avait le dos tourné. + +Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphèmes, d'obscénités de +toutes sortes que ce saint prêtre n'eût entendus de leurs bouches et +souffert avec une patience et une douceur angéliques. + +Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au plus vite à +ma chère enfant. + + + + + +VIE INTIME + +Quoiqu'il m'en coûtât beaucoup d'être pour plusieurs années séparé +d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par goût que +par un besoin de distraction et de mouvement, je repris avec mes amis la +vie de coureur des bois. + +J'étais parfaitement tranquille au sujet de ma fille chérie, je savais +qu'elle trouverait, auprès de mes bonnes soeurs tout le bonheur +possible. Pour lui éviter des chagrins que ma vue aurait pu lui causer, +je résolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je me proposai de +lui écrire deux fois par année quoique je fusse convaincu qu'elle était +incapable de m'oublier. + +Nos préparatifs de départ ne furent pas longs et nous partîmes bien +décidés à ne plus nous séparer et à partager à chaque retour au poste +les profits de notre chasse. + +Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que tout +le monde connaît. Qu'il me suffise de dire que nos chasses furent assez +fructueuses et que je passai les cinq années qui suivirent dans un calme +et une tranquillité d'esprit que je n'avais pas encore connus. + +Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beauté primitive, les +courses dans les bois et la préparation de nos pelleteries faisaient le +charme de nos journées. Puis le soir arrivé nous nous trouvions réunis +autour d'un bon feu et les histoires et la gaîté intarissable du Normand +et du Gascon, embellissaient nos soirées. + +Les trois années que je m'étais condamné à passer sans embrasser Adala, +étaient expirées, je résolu de me rendre à Québec. Grande fut la joie de +mes soeurs et de la petite en me voyant. + +L'enfant s'était admirablement développée, et avait considérablement +grandi. Elle ne savait que faire pour me témoigner son bonheur. Elle +riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes genoux et m'embrassait. +Combien j'étais heureux de tous ces témoignages d'amour. Non je ne les +eus pas changé pour tous les trésors de la terre. + +Je passai une semaine auprès d'elle, lui faisant visiter la ville et +ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle éprouvait de voir tant de +merveilles et de beautés qu'elle ne connaissait que par ouï dire. + +Il va sans dire que nous allâmes aussi chercher la grand'mère et +l'installâmes auprès de nous pour qu'elle prit part à la joie commune. + +Ces huit jours furent de courte durée. Si la voix de la raison n'eut +cédé à celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec moi. +La vie de réclusion s'accordait peu avec le caractère d'Adala. Ce qu'il +fallait à cette chère enfant c'était la vie libre et indépendante, +indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle ressentait un +entraînement véritable pour la vie demi sauvage. Mais il me fallut céder +devant le devoir. + +Après l'avoir pressée plusieurs fois dans mes bras, je me séparai +d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher et +qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu'à la mort de l'un de nous. +Aglaousse, de son côté, promit de venir nous rejoindra et de la visiter +plus souvent encore d'ici à ce temps-là. + +Je dis adieu à mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant. Ces +recommandations étaient bien superflues. + +Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'éloignant d'elles, et aussi +longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un regard sur le +toit qui recouvrait des êtres qui m'étaient plus chers que la vie. + +Jamais de ma vie, je n'ai éprouvé autant d'ennui que pendant les +premiers mois qui suivirent cette séparation. + +Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient à un endroit désigné +et nous reprîmes la vie active. + +Pendant la courte visite que j'avais faite à Adala, je lui avait souvent +parlé du campement que nous avions établi auprès du Lac à la Truite. Je +lui avais décrit le paysage si beau et les jouissances qu'on y trouvait. +L'enfant avait écouté ces détails avec des larmes de plaisir. Elle me +fit promettre en la laissant d'y construire un logement et que ce serait +là que désormais nous habiterions. + +Ses désirs étaient pour moi des ordres impérieux, aussi vers la fin de +la seconde année, nous construisîmes ces cabanes que je ne changerais +pas pour le plus somptueux des palais. + +Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installés, nous goûtons un +bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit venu assombrir +notre ciel, a été la mort de mes deux soeurs qu'une épidémie a emportées +successivement dans l'espace de deux mois Chères saintes femmes, elles +se sont éteintes comme elles ont vécu, dans la paix du seigneur, après +une carrière bien remplie d'années, mais encore plus de bonnes oeuvres. + +Vous ferai-je maintenant une description de la manière dont nous passons +notre temps. Peut-être pourrait-elle vous intéresser. + +Le chant des oiseaux nous éveille dès le matin et souvent à ce chant +s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agréable à mon oreille, +c'est celui de mon Adala qui semble leur répondre. Elle a, pour ainsi +dire, apprivoisé ces chers petits enfants des bois, car elle charme tout +ce qui l'entoure. + +La culture des plantes, les broderies sur écorce, la couture et la +lecture constituent ses occupations de la journée. + +Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d'été conduire +son léger canot avec une adresse merveilleuse, sur les eaux tranquilles +du lac. Puis quand tout est silencieux dans la nature, sa voix s'élève +pure et argentine pour chanter un de ces, cantiques si touchants par +leur naïve beauté, et qui sont une prière, une invocation. + +C'est alors que les échos des montagnes saisissent ces notes si +fraîches, qu'ils les répètent et se les renvoient les uns aux autres +comme s'ils voulaient se les graver profondément dans leur mémoire. + +Parfois aussi je l'amène à des expéditions de chasse, mais ces jours-là, +je suis presque toujours certain de faire buisson creux. Il ne faut +pas tirer sur ce pauvre lièvre qui ne nous fait aucun mal, dit-elle, +n'abattez pas cette mère perdrix qui peut-être laisserait des enfants +orphelins et personne alors pourvoirait à leur nourriture. + +Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se présente, +oh! alors malheur à lui, car elle tire avec la plus grande précision. +Elle aime beaucoup la légère carabine que je lui ai achetée et qui est +du plus beau fini. Elle ne perd pas une occasion d'en faire admirer le +mérite. + +Lorsqu'elle se promène sur les bords du lac, elle est suivi d'une +marmotte devenue l'hôte de sa maison et sa compagne inséparable. +Plusieurs couvées de canards sauvages qu'elle à réussi à apprivoiser +et qui viennent manger tour à tour dans sa main, en poussant des cris +assourdissants, lui font cortège. + +Rien de ses pas, de ces démarches, ni de ses actions, n'échappe aux +regards ravis de sa grand'mère et des miens, nous en examinons tous les +détails pour y trouver de nouveaux charmes, nous l'aimons tant. + +Son caractère est quelque peu fantasque et aventureux, mais d'après mes +recommandations elle ne s'éloigne jamais seule de la maison. Deux dogues +énormes, qui sauraient la protéger dans le cas d'une mauvaise rencontre, +sont les gardes les plus sûrs. + +Le temps de chaque journée est ainsi réglé et les heures fuient avec une +rapidité sans égale. Nous sommes loin de trouver le temps monotone et de +vivre dans l'isolement. Chaque jour un chasseur ou un amateur de pêche +vient nous demander un gîte. Nous avons aussi des nouvelles de tous +cotés, car jamais ici le pain et l'hospitalité ne sont refusés. + +Bien souvent il y a surcroît de vie et de gaîté dans l'habitation, c'est +qu'alors Baptiste et ses deux inséparables compagnons sont venus nous +visiter et se reposer de leurs fatigues. + +Oh! ce sont ces jours-là de vrais dîners de _Gamache_ ou de +_Sardanapale_. Tout ce que la forêt peut offrir de gibier à plumes ou +à poil est mis à contribution. Quelle folle gaîté préside au repas, le +Gascon et le Normand ont eu de quinze jours à un mois pour renouveler +leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques. Adala rit +aux larmes, la grand'mere et moi rions de la voir rire et à ce concert +d'éclats de rire se joint comme basse la grosse voix de Baptiste. + +Des histoires on passe au chant, du chant à la danse, c'est Baptiste qui +fait la musique. Il imite avec sa voix toute espèce d'instruments. Ses +poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble, ses pieds marquent +la mesure et les deux français exécutent des cabrioles, des pas, des +sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire, assurent-ils dans tel +ou tel pays où il n'ont pourtant jamais été, la petite de se tordre de +rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces fêtes se prolongent deux à trois +jours. + +Mais quand les froids d'hiver commencent à nous menacer, nous descendons +au village pour laisser passer les mois les plus rigoureux. + +La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui +s'obstine à ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais +seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai soin +avant de les laisser de pourvoir à tous leurs besoins. Nous leur faisons +aussi de fréquentes visites dans le cours de l'hiver. + +Nous allons habiter des appartements confortables auprès de l'église du +hameau. Quelques bons voisins viennent fréquemment nous visiter. Dans la +journée nous faisons des courses de traîneau et le soir le curé vient +s'asseoir au coin du feu et nous réjouir par une intime et charmante +causerie. + +Telle est la vie que nous menons depuis sept années. Hélas! elles ont +été bien courtes comparées à celles du passé, mais aujourd'hui un nuage +de tristesse vient troubler mon bonheur, c'est une inquiétude bien +naturelle, car je sens d'un jour à l'autre le poids des ans qui +s'appesantit sur moi. + +J'éprouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que mon pied +qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus rapides, ne se +traîne plus que péniblement même sur un terrain uni. + +Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec +tristesse que quand tous les deux nous aurons quitté la terre, ce qui ne +saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chère petite fille? + +Je dissimule autant que je le puis les traces de ma décrépitude, mais +Adala semble s'en être aperçue, elle m'entoure de plus de soins, de +prévenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un seul instant, +elle parait inquiète. Elle me regardait l'autre jour avec un oeil plein +de tristesse, tout à coup une larme est venue glisser sur ses joues, +elle s'est empressée de la faire disparaître et de me sourire. Je lui en +ai demandé la cause. C'est une vilaine poussière m'a-t-elle répondu! + +Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu. Je +voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses compagnons n'y +sont pas. + +Les deux français sont partis pour une longue expédition de chasse. +Baptiste a pour ainsi dire abandonné la vie des bois, il s'est mis à la +culture et nous ne le voyons plus que rarement. + +Mon Dieu, comment pourrai-je faire prévenir Monsieur Fameux de l'état +précaire où je me trouve. + +Je me suis ouvert à lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection +pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mère quand je ne serai plus. +Cette mission, il l'a acceptée, car il sait que je n'ai personne autre +à qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je le visse avant de +mourir. + +Adala s'est bien offerte pour aller le chercher. + +La vaillante enfant je l'ai refusée. La distance est si grande et je +crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant elle +a si fortement insisté que j'ai cédé à ses instances, car je sens que +mes heures sont comptées. + +En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes sont +tombées sur mes joues et m'ont réchauffé le coeur. + +Je profite de son absence pour écrire ces dernières lignes que ma main +tracera: + +Que je te remercie, ma chère Adala, d'avoir égayé ma triste vieillesse +par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais en esprit, le +courant d'une vie tourmentée, je me sentais écrasé sous le poids des +événements de mon existence, ta franche gaîté est venue m'arracher bien +des fois l'amertume gui peut-être eut fini par s'emparer de moi. + +Tu as été dans la maison la lumière, la joie et la vie, car tu en étais +l'âme bénie. Sois donc à jamais heureuse Adala pour tout le bonheur que +tu m'as fait. + +Que ta vie soit aussi calme que la mienne à été tourmentée. Que le ciel +t'accorde les trésors de jouissances que je n'ai pas connues. Enfin sois +heureuse autant que mon coeur le désire. + +Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien soin. Tu sais +combien elle s'est dévouée pour toi, mais je connais trop bien ton +coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu l'aimeras autant +qu'elle t'a aimée. + +Penses aussi quelquefois à ton vieil ami Hélika, donnes-lui un souvenir +et quand ta voix se mêlera, le soir, à la prière des anges, demandes +miséricorde pour lui!!!! + +Adieu, Adieu... + +HÉLIKA. + + +Ici se terminait le manuscrit. + +Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le même jour que nous fîmes rencontre +de cette charmante enfant à la décharge du Lac. + +Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux dernières +phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondément émue. Nous +respectâmes sa rêverie. Du revers de sa main il essuya une larme, puis +avec un doux sourire il nous dit; si vous le voulez bien, Messieurs, +nous allons déjeuner. + +Effectivement l'aurore paraissait, la nuit était passée sans que nous +nous en fussions aperçus, tant ce récit nous avait intéressé. + +Et la jeune fille, demandâmes-nous tous ensemble, qu'est-elle devenue? + +Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de vous la +raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus à bien des souvenirs de +ma vie qu'il me serait pénible de rappeler en ce moment. + +Si cette narration vous a présenté quelqu'intérêt, je vous réserve +l'autre partie pour l'occasion où j'aurai le plaisir de vous revoir. + +Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant. + +C. DeGUISE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Hélika, by Charles DeGuise + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 *** |
