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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 ***
+
+HÉLIKA
+
+MEMOIRE D'UN VIEUX MAÎTRE D'ÉCOLE
+
+PAR LE
+
+Dr. CHS. DeGUISE
+
+
+
+
+
+
+
+LA RÉUNION D'AMIS.
+
+C'est en vain que nous chercherions à nouer des liens plus forts: et
+plus durables que ceux qui nous unissent à nos compagnons d'école, et à
+nos condisciples de collège. La vieille amitié d'autrefois a jeté dans
+nos coeurs des racines si profondes, que nous les sentons grandir avec
+le nombre de nos années.
+
+Lorsque rage à desséché notre veine, et que les blessures de la vie ont
+laissé sur chaque épine du chemin le reste de nos dernières illusions,
+elles viennent nous réjouir et nous consoler sous la riante et
+gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son espièglerie et son
+insouciance. Ses racines ont alors produit des fleurs précieuses que
+le vieil âge se plait à cueillir comme l'a fait l'auteur des "Anciens
+Canadiens."
+
+Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous sont restés
+plus sympathiques; parce qu'ils étaient d'un caractère plus conforme au
+nôtre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou espiègles, suivant,
+qu'ils ont pris eux-mêmes plus ou moins; de part dans nos escapades
+d'écoliers. Aussi quels francs éclats de rire, lorsque nous nous
+rencontrons et nous racontons nos réminiscences du passé, de notre vie
+d'école, et de nos années de collège.
+
+En parlant de la jeunesse, temps hélas, bien éloigné de moi aujourd'hui,
+il m'est revenu une narration, et la lecture d'un manuscrit, faite par
+un ancien maître d'école, qui sont encore l'une et l'autre dans un des
+replis de ma mémoire, comme un émouvant souvenir des temps passés.
+Ces souvenirs datent de loin, puisque je n'avais qu'à peine vingt ans
+lorsque je les entendis de la bouche du père d'Olbigny.
+
+Le père d'Olbigny était un vieux maître d'école.
+
+Il était un jour, arrivant on ne savait d'où, venu prendre possession de
+l'école de notre village.
+
+Après un examen passé devant le curé et les syndics, qui n'étaient
+malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait été décidé qu'il était
+capable de nous enseigner l'alphabet.
+
+Or, le père d'Olbigny était un homme instruit, profondément instruit.
+Il parlait, et écrivait correctement plusieurs langues anciennes et
+modernes; comme nous pûmes en juger plus tard.
+
+Son extérieur n'était rien moins que prévenant en sa faveur. Une balafre
+affreuse lui partageait transversalement la figure, et lui donnait une
+expression étrange; mais ses yeux étaient si bons, si doux et si chargés
+de tristesse; ses procédés à notre égard si affectueux et si paternels,
+que nous l'aimâmes à première vue et nous nous livrâmes à l'élude,
+crainte de lui faire de la peine. Il nous traitait tous avec la même
+bonté, mais il y avait une classe qui paraissait lui être privilégiée.
+Cette classe se composait de jeunes gens de mon âge et j'en faisais
+partie.
+
+Ce fut donc en pleurant qu'il reçut nos adieux, lorsque nous laissâmes
+l'école pour endosser la livrée de collégiens.
+
+Un soir, dix ans après, nous retrouvions les mêmes condisciples de cette
+classe, au coin du feu où nous avions été conviés par l'un de nous.
+Naturellement, nous vînmes à parler de notre temps d'enfance et de notre
+cher monsieur d'Olbigny. Il avait laissé nos endroits, et ce fut alors
+que l'un de nous, nous informa qu'il habitait une maison écartée à
+quelque distance du village de B...., et qu'il y vivait en véritable
+ermite.
+
+Nous décidâmes, séance tenante, d'aller passer une soirée avec lui.
+
+Il vivait, paraissait-il, dans un pénible état de gêne. Plusieurs de mes
+amis. étaient riches, une souscription fut ouverte et la bourse qui fut
+formée lui fut transmise sous forme de restitution. Il avait, reçu par
+ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, pendant deux ans.
+
+Au jour fixé, personne ne manqua à l'appel.
+
+Le père d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous reçut comme
+ses véritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que nous avions
+apportés le rendirent plus expansif. Il nous avoua qu'une main inconnue
+lui avait, fait une restitution; cette main, ajouta-t-il plaisamment, ne
+peut venir que du ciel, parce que je ne connais personne sur la terre
+qui me doive restitution. Ce fut après un toast pris à sa santé, et
+qu'il nous eut affectueusement remerciés, qu'il continua:
+
+Il fait bon, mes amis, d'être jeunes, de voir l'avenir se dérouler
+devant nous avec tous les rêves dorés que l'espérance nous fait
+entrevoir. Vous voir réunis autour de ma table, me rappelle une époque
+bien éloignée, et cependant à peu près analogue.
+
+Nous étions nous aussi, mes compagnons d'école et moi, autour de la
+table d'un professeur, qui avait autant de plaisir à nous recevoir que
+j'en éprouve aujourd'hui. Hélas! j'étais cette soirée-là bien gai, bien
+joyeux, et me doutais guère qu'elle aurait une si grande influence sur
+le reste de ma vie.
+
+Si je croyais que cette histoire put vous intéresser, je vous en
+raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un manuscrit,
+écrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur même d'un drame
+terrible de jalousie et de vengeance.
+
+Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutôt cette
+bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumèrent et ce fut
+avec un religieux silence que nous écoutâmes le palpitant récit qui va
+suivre:
+
+Il y a au delà de soixante ans que quelques amis et moi avions formé le
+même projet que vous exécutez, d'aller revoir notre ancien professeur.
+C'était un bon vieux curé qu'on appelait monsieur Fameux. Il habitait un
+village qui se trouvait presque sur la lisière des bois. Rien ne pouvait
+d'ailleurs mieux nous convenir. Nous avions décidé dans notre réunion,
+d'aller faire une partie de chasse et de pêche auprès d'un lac qui se
+trouvait à quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions
+qu'un faible détour à faire pour aller lui serrer la main. Outre le
+plaisir que nous éprouvions d'avance à revoir ce bon vieux père, nous
+espérions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous ferait connaître
+parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. Bien que l'heure du soir
+fut avancée, nous nous dirigeâmes vers le presbytère, et ce fut en nous
+pressant dans ses bras que monsieur Fameux nous reçut. Jamais nous ne
+pouvions arriver plus à propos, car il nous annonça au réveillon que
+lui-même partait le lendemain matin pour aller explorer des terres
+auprès du même lac, qu'on lui avait dit être très fertile, et où il
+avait intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
+sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards étendus sur le
+parquet, la tête sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par leurs
+ronflements capable de réveiller les morts. Voilà nos guides,
+ajouta-t-il.
+
+Enfin, après une intime causerie, nous récitâmes la prière et nous nous
+étendîmes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier d'entre nous
+s'endormit, le prêtre agenouillé priait encore.
+
+Le lendemain, le soleil radieux s'élevait à peine de l'horizon que nous
+étions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendîmes.
+
+Je ne sais quel charme cet homme de bien répandait sur tout ce qu'il
+faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions au dedans de
+nous un calme, une paix et un bonheur intimes que je n'ai peut-être
+jamais éprouvés depuis. Le déjeuner se se ressentit de notre disposition
+d'esprit, il fut gai et pétillant de bons mots; puis havre-sacs sur le
+dos, nous prîmes, en chantant de gais refrains, le chemin des grands
+bois.
+
+
+
+
+
+LE VOYAGE
+
+Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais à mesure
+que le soleil s'élevait, la chaleur devenait de plus en plus forte, et
+vers midi, l'air était suffocant. Les moustiques, cette journée-là,
+s'étaient liés pour soutirer le droit de passage; aussi, fallut-il que
+chacun du nous leur payât un tribut; à vrai dire, ils étaient encore
+plus avides que certains douaniers auxquels vous n'avez pas donné un
+bonus. Les enflures et les démangeaisons insupportables, que leurs
+piqûres nous causaient, faisaient presque regretter d'être venus si
+loin chercher le plaisir. De plus, les sources d'eau que nos guides
+s'attendaient à rencontrer sur notre route, étaient taries en
+conséquence de la sécheresse exceptionnelle de l'été.
+
+Vers quatre heures de l'après midi, nos gosiers étaient arides, nos
+palais desséchés et nos estomacs criaient famine. Depuis le matin, nous
+n'avions que grignoté par ci par là quelques morceaux de biscuits, tout
+en marchant. Malgré l'assurance que nos guides nous donnaient, que nous
+n'étions plus qu'à deux milles de la chute; nous allions faire halte,
+lorsque la grosse voix de Baptiste, notre premier guide, se fit
+entendre. Il avait pris les devants depuis quelque temps, et jamais
+refrain plus agréable parvint à nos oreilles. A boire, à boire, qui donc
+en voudra boire chantait-il en même temps qu'il se montra portant une
+énorme gourde bien remplie. Après que nous eûmes avidement vidé le
+contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques minutes de repos,
+nous nous remîmes en route rafraîchis et réconfortés. Les guides
+entonnèrent les gais chants des voyageurs canadiens, ensemble nous fîmes
+chorus. Point ai-je besoin de dire que ces chants n'eussent pas été
+admis au Conservatoire de Paris.
+
+Enfin haletants, fatigués, méconnaissables par l'enflure causée par les
+piqûres des mouches, nous arrivâmes sous la direction de Baptiste dans
+une charmante érablière où le bruit d'une forte chute d'eau se faisait
+entendre. C'était l'oasis désirée. Des hourras frénétiques la saluèrent.
+Nous allions nous élancer dans la direction de la chute, lorsqu'un
+sifflement aiguë et un signe énergique de Baptiste qui se tenait
+immobile au milieu du sentier, nous arrêta. Il nous montrait du doigt
+une magnifique famille de perdrix branchées sur un arbre du voisinage.
+Elles semblaient être venues s'offrir intentionnellement comme le menu
+du repas, aussi n'en fîmes nous pas fi. Quatre à cinq coups de feu
+jetèrent à nos pieds la bande emplumée. De grands battements de mains de
+la part de monsieur Fameux et des spectateurs furent la couronne de
+ce bel exploit. Notez que nous avions tiré les perdrix presqu'à bout
+portant.
+
+La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui était resté en
+arrière, arriva avec quatre beaux lièvres qu'il avait rencontrés;
+mais elle devint délirante quand nous aperçûmes bouillonner l'eau des
+cascades dont nous n'étions plus éloigné que de quelques pas.
+
+Une minute plus tard, nous étions sur les bords de la rivière et aux
+pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse contempler.
+Le spectacle était beau, grandiose, et bien digne eut-il été le seul
+de nous faire oublier les tourments de la soif et de la faim que nous
+avions endurés, mais ventre affamé n'a pas d'oreilles, c'était le temps
+ou jamais de le dire, car ce qui nous réjouit le plus et nous mit en
+belle humeur, ce fut lorsque des feux furent allumés et que les marmites
+commencèrent à bouillir. Pendant ce temps, tout le monde était à
+l'oeuvre. Les uns écorchaient les lièvres, d'autres préparaient les
+perdrix, on découpaient des tranches de lard et de jambon; quelques-uns
+enfin bûchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les
+assiettes avec des écorces de bouleau et faisait des micoines, des
+fourchettes de bois, bref enfin, tout le monde ainsi à l'oeuvre fit
+merveille, et une demi-heure après, le bruit des mâchoires eut dominé
+celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a de cela bien
+près de soixante ans et je ne crains pas de répéter aujourd'hui à la
+face du monde que jamais repas fut mieux cuit et mieux assaisonné avec
+plus grande sauce de l'appétit, que celui que nous prîmes on plutôt
+dévorâmes au pied de la chute de la décharge du Lac à la Truite. Enfin
+les appétits satisfaits, les pipes allumées, nous nous étendîmes avec
+délices sur les bords de la rivière.
+
+Il eut été difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le
+paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientôt s'enfoncer derrière
+le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage
+le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir; quelques petits écureuils,
+d'un air éveillé et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues
+coquettement retroussées, pour glaner quelques restes de notre repas;
+puis vifs comme l'éclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
+de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colère ou de plaisir.
+
+Mais la beauté qui ne pouvait être surpassée, était celle de la chute,
+avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les
+rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tout émaillés de
+diamants. L'arc-en-ciel brillait à leurs pieds de ses plus vives
+couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille
+d'abord, puis comme prise d'un accès subit de rage, se ruait un instant
+après frémissante et écumeuse de cascades en cascades, hérissant la
+crête de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colère de voir
+son cours intercepté.
+
+Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautés sauvages et
+primitives étaient égalés, surpassés peut-être par la grandeur de la
+chute elle-même.
+
+L'eau se précipitait d'une hauteur d'à peu près cinquante pieds; mais
+dans sa chute, elle rencontrait d'énormes rochers superposés les uns
+aux autres, bondissant de l'un à l'autre, elle s'élevait et retombait
+blanche et floconneuse comme la neige, pour se former un peu plus bas,
+en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce véritable peintre
+céleste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus éclatant
+coloris.
+
+La splendeur de ce tableau ne saurait être surpassée. Toutefois, un pic
+incliné d'une hauteur de cent pieds au dessus de la chute, et dont la
+base était minée par l'incessant travail de la rivière attirait notre
+attention dans ce moment. Nous en étions même à supputer, combien il lui
+faudrait de temps, avant que de parvenir à le précipiter dans l'abîme,
+lorsque sur une des pointes les plus élevées, survint une apparition
+presque fantastique.
+
+
+
+
+
+LE LAC.
+
+Cette apparition était celle d'une jeune fille mollement appuyée sur une
+légère carabine de chasse. Deux dogues énormes étaient à ses côtés. Le
+costume de cette jeune fille était demi-sauvage autant que nous en pûmes
+juger. Nous ne pouvions comme de raison, par l'éloignement, distinguer
+ses traits; mais à sa taille svelte et dégagée, au contour de ses
+épaules, et telle qu'elle nous apparut dans sa pose à la fois gracieuse
+et nonchalante, nous nous formâmes l'idée qui se confirma plus tard,
+qu'elle était admirablement belle.
+
+Monsieur Fameux la reconnut.--Adala seule, dit-il, où donc est le vieil
+Hélika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant à Baptiste, elle semble nous
+avoir reconnus tous les deux, et la voilà qui nous fait signe d'aller la
+rejoindre. Si Hélika, qui ne la laisse jamais d'un seul pas, n'est pas
+auprès d'elle; c'est qu'un malheur lui est arrivé ou qu'il gît sur son
+lit de mort. La jeune fille comprit sans doute le signe que Baptiste lui
+adressa, car elle s'assit dans une pose pleine de grâce et de tristesse,
+pendant que notre guide allait traverser la rivière plus loin dans un
+endroit guéable.
+
+Les chiens s'étaient étendus à ses pieds, comme deux vigilantes
+sentinelles. Nous aurions dû le dire déjà, Baptiste était le type du
+chasseur et du trappeur canadien. Il était par conséquent le commensal
+et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possédait la langue et les
+dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous pressâmes monsieur Fameux
+de questions. L'histoire de cette malheureuse enfant des bois est bien
+douloureuse, nous répondit-il d'une voix pleine d'émotion; mais elle ne
+m'appartient pas. C'était nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire
+plus long; mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme
+bien vous pensez ne firent que redoubler notre curiosité déjà bien
+surexcitée. Baptiste revînt au bout de quelque temps, sa bonne et
+honnête figure était empreinte de tristesse.
+
+Hélika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du secours.
+Nos coups de feu à la chasse de tantôt l'ont effrayée; elle a craint de
+rencontrer quelques pirates des bois; voilà, pourquoi elle s'est retirée
+sur l'autre rive et vous supplie d'arriver au plus vite. C'est Hélika
+qui l'envoie vous chercher; elle se fut rendue jusqu'à votre presbytère,
+si elle n'avait rencontré personne pour remplir son message auprès de
+vous. Hélika est gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il désire
+ardemment vous voir. Elle retourne immédiatement auprès de lui, avec
+l'espoir que nous la suivrons de près. Si vous n'êtes pas trop fatigué,
+mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre en marche, pendant
+que les autres guides dresseront des campements pour la nuit à vos
+jeunes compagnons. Demain, je les attendrai sur les bords du lac avec
+des canots. Le prêtre et Baptiste partirent immédiatement.
+
+La veillée se passa en conjectures. Cet incident nous avait
+singulièrement intrigués, parce qu'aucun des guides qui nous restaient
+ne pouvait donner des renseignements précis sur le nom et l'origine de
+la jeune fille. Tout ce qu'ils nous apprirent, ce fut qu'ils l'avaient
+bien souvent rencontrée dans les bois, toujours accompagnée d'un
+vieillard d'une haute stature, qui paraissait lui porter un amour et une
+sollicitude véritablement paternels. Bien plus, son attention pour elle,
+et ses soins étaient ceux de la mère la plus tendre. Ils ajoutaient
+aussi, qu'esclave de tous ses désirs, il venait de temps en temps dans
+le village, y séjourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y prenait
+les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient où
+recevaient, étaient celles de monsieur Fameux. Il la conduisait dans les
+magasins, ne regardait jamais au prix des étoffes qu'elle choisissait,
+suivant ses caprices, le prix en fut-il très élevé.
+
+L'un d'eux assurait même avoir entendu monsieur Fameux dire au père
+Hélika, tel était le nom du vieux sauvage: je suis heureux de voir
+combien vous vous donnez de peine pour former l'éducation de votre chère
+Adala, et combien elle répond admirablement à vos efforts, elle parle et
+écrit aujourd'hui parfaitement le Français.
+
+II y avait certes dans ces informations, matière plus que suffisante
+pour piquer notre curiosité déjà excitée à l'extrême. Malgré notre
+fatigue, nous mîmes longtemps avant de nous endormir tous, faisant des
+suppositions plus où moins ridicules ou extravagantes.
+
+De bonne heure, le lendemain matin, nos étions en route tout en
+discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours lorsqu'on est
+jeune, la gaîté nous était revenue Avec le repos; aussi ne mîmes-nous
+pas de temps à franchir les trois milles qui séparaient le lac du lieu
+de notre campement. Lorsque nous arrivâmes sur ses bords, deux beaux
+grands canots, creusés dans le tronc de gros pins, nous attendaient.
+Baptiste se promenait sur le rivage et du revers de sa main essuyait une
+larme.
+
+Hâtez-vous, messieurs, nous dit-il, le père Hélika désire vous voir. Il
+a paraît-il quelque confidence à vous faire, et le pauvre vieillard n'a
+plus bien longtemps à vivre. En peu d'instants nous fûmes installés dans
+les canots et pesâmes hardiment sur l'aviron.
+
+Le lac était beau ce matin là. Sa surface était plane et unie, pas une
+ride ne venait troubler le paisible miroir que nous avions devant les
+yeux. Quelques vapeurs humides s'élevaient ça et là des rochers ou de la
+masse d'eau. Elles nous apparaissaient comme les images fantastiques des
+fées de nos anciens contes. Les cris des huards se faisaient entendre de
+l'un ou l'autre rivage, tant l'atmosphère était calme. Parfois aussi, le
+martin-pêcheur nous envoyait des notes saccadées et stridentes, tantôt
+frémissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
+goujon. Les fleurs des glaïeuls, qui nageaient à la surface et
+s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser à un riche tapis de
+verdure émaillé de fleurs. Mais entre les rives et le pied des montagnes
+avoisinantes, de beaux grands arbres séculaires donnaient par les
+différentes nuances de leur feuillage un cadre magnifique au miroir qui
+s'étendait devant nous. Ces arbres avaient une grandeur et une majesté
+impossibles à décrire.
+
+Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment comme
+s'ils eussent voulu contempler leur beauté dans le cristal limpide de
+l'eau, tel que peut le faire une coquette jeune fille. D'autres au
+contraire élevaient leurs troncs énormes et secs, montrant ainsi leurs
+branches desséchées comme les membres d'un vieillard. Tandis qu'un
+bouquet verdoyant semblait, comme la tête d'un patriarche, avoir seul
+conservé un reste de sève et de vie. On voyait à ses pieds, des arbustes
+de différentes familles s'élever et sembler lui demander protection.
+
+Plus loin et du quatrième côté du lac, s'étendait une savane sombre et
+triste. Des arbres rabougris, une mousse épaisse, un terrain marécageux
+et rempli de fondrières donnaient à cet endroit un aspect solitaire
+et désolé. Il formait un contraste frappant qui faisait rassortir
+d'avantage la beauté des autres rives. Nous nageâmes en silence
+pendant quelque temps, absorbés dans la contemplation de la sauvage et
+pittoresque beauté de paysage, lorsqu'après avoir doublé un cap, nous
+aperçûmes un plateau élevé de quinze à vingt pieds qui dominait le lac
+et la rivière.
+
+
+
+
+
+HÉLIKA.
+
+Sur ce plateau qui pouvait avoir une étendue d'une dizaine d'arpents,
+trois grandes huttes se touchant les unes les autres avaient été
+élevées. L'une d'elles avait une apparence toute particulière. Bien que
+comme les autres, elle fut construite de matériaux grossiers, sa forme
+ressemblait à celle d'une chaumière, elle était plus spacieuse que
+les autres. Le houblon et quelques vignes sauvages, en la tapissant à
+l'extérieur, lui donnaient un air de fraîcheur et de bien-être. Des
+fenêtres l'éclairaient de tous côtés, les unes donnant sur le lac,
+les autres sur la rivière, Nous connaîtrons plus tard comment le
+propriétaire avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant
+la profondeur des forêts.
+
+De forts volets garnis de fer avaient été posés pour les protéger du
+dehors. Par ci par là, un trou ou plutôt une meurtrière était percée.
+Enfin, on voyait combien Hélika, puisque c'était sa demeure, était
+jaloux de veiller à la sûreté de ceux qui l'habitaient.
+
+Les deux autres étaient construites de gros morceaux de bois, superposés
+les uns aux autres, et encochées à chacune de leurs extrémités pour
+s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidité à cette construction
+toute primitive. Ce fut vers la première que Baptiste nous conduisit.
+La chambre d'entrée était spacieuse et parfaitement éclairée. Bien que
+l'ameublement en fut grossier, il offrait toutefois tout le confort
+désirable. Quelques fleurs sauvages de diverses familles y étaient
+cultivées avec le même soin que nous en prenons pour les fleurs
+exotiques. Des livres aussi étaient disposés sur quelques rayons. Mais
+ce qui frappa surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tombèrent sur un
+lit recouvert d'une peau d'ours où gisait un vieillard dont les traits
+portaient l'empreinte de la mort.
+
+Cet homme devait être bien vieux. Des rides profondes sillonnaient son
+front et ses joues en tous sens. Il avait plutôt l'air d'un spectre,
+aussi n'eut-on pas manqué de le considérer comme tel, si ses yeux noirs
+et enfoncés dans leur orbite n'eussent conservé un éclat extraordinaire.
+Ses sourcils étaient épars, son nez aquilin ressemblait au bec d'un
+oiseau de proie. Son front était haut et fuyant, ses lèvre minces et
+son menton proéminent, tout annonçait dans la figure de cet homme
+une indomptable énergie. L'ensemble de cette figure dénotait une si
+implacable férocité, qu'il eut fait frémir celui qui l'aurait rencontré
+un soir dans un chemin détourné ou sur la lisière d'un bois. Cependant,
+au moment où nous l'aperçûmes ses mains étaient jointes sur sa poitrine,
+ses lèvres s'agitaient et semblaient répéter les paroles d'une prière
+que monsieur Fameux disait à haute voix.
+
+Comme contraste, agenouillée auprès du lit, se tenait dans l'attitude de
+la prière la jeune fille de la veille. Son épaisse chevelure inondait
+ses épaules et descendait jusqu'à la ceinture. Elle avait le dos tourné
+vers la porte. C'était bien la taille que nous avions admirée le soir
+d'avant, elle offrait dans ses contours tout ce que nous avions pu
+imaginer dans nos rêves de jeune homme de plus gracieux et de plus
+parfait. Nous étions arrêtés sur le pas de la porte à contempler ce
+tableau, lorsque le bruit de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma
+vie, je n'ai vu aussi ravissante figure, nous en fûmes tous éblouis,
+fascinés. Murillo ou Raphaël eussent été heureux d'en faire la portrait
+et de le présenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
+était empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
+ses joues rehaussaient encore, s'il était possible, son angélique
+beauté. En nous apercevant, elle se retira timide et confuse dans un
+coin de la chambre; mais sur un signe du moribond elle disparut dans
+l'autre hutte. Celui-ci, après avoir jeté sur nous un regard perçant, et
+scrutateur, nous dit: "Vous devez avoir besoin, messieurs, de prendre un
+peu de nourriture et de repos, pendant que moi de mon côté, je vais avec
+ce saint homme terminer ma paix avec Dieu".
+
+Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisième cabane où un
+repas, composé de gibier et de poisson, nous avait été préparé. On
+s'était mis en frais pour nous y recevoir, car les lits, de sapin
+avaient été renouvelés. C'était, nous dit Baptiste, la maison que
+le père Hélika avait fait construire spécialement pour y exercer
+l'hospitalité, là, chasseurs canadiens ou sauvages y trouvaient toujours
+un gîte et la nourriture. Ils restèrent tous deux trois heures en tête
+à tête, et lorsqu'à l'appel de monsieur Fameux nous entrâmes dans la
+chambre du mourant, une transformation complète s'était faite sur son
+visage. Les yeux n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des
+larmes mêmes s'en échappaient. C'était bien encore la même figure
+énergique mais elle n'avait plus ce cachet de férocité, cet air empreint
+de trouble et de remords que nous avions d'abord remarqués; elle
+indiquait plutôt le calme et le recueillement intérieur qui ne
+paraissaient pas exister auparavant.
+
+Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture. Il le
+fit pour lui complaire. Le bon prêtre lui parla quelques instants à
+l'oreille; mais il secoua la tête et reprit tout haut: non Monsieur,
+c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader, ma confession doit être
+publique; puisse-t-elle être une légère expiation de mes crimes et
+servir d'exemple à ceux qui se laissent entraîner par la fougue de leurs
+passions. Un frisson involontaire parcourut les membres des assistants,
+nous pressentions quelque drame lugubre, sanguinaire peut-être, dont
+Hélika avait été le héros.
+
+Nous prîmes donc chacun une place autour de son lit, et c'est ainsi
+qu'il commença:
+
+
+
+
+
+LA CONFESSION.
+
+Plus de quatre-vingts ans ont passé sur ma tête, et la terre dans
+quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de misère qui
+devrait y être enfouie depuis mon enfance. On ne souffre pas dans le
+fond du cercueil après la mort; mais devrais-je sentir chacun des
+vers qui doivent dévorer mon cadavre, dussent-ils m'occasionner les
+souffrances les plus atroces, je remercierais Dieu de m'infliger des
+peines aussi légères; car quelques grandes qu'elles fussent, elles ne
+pourraient vous donner une idée des épouvantables tortures que les
+remords ont fait endurer à ma conscience depuis de longues bien longues
+années.
+
+Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton pénétré. Il m'a fait entendre sa
+grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai entendue,
+glacé de terreur depuis au delà de quinze ans dans le frizelis des
+feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre, je l'ai
+entendue dans le souffle léger de la brise comme dans les hurlements
+épouvantables de la tempête; et depuis le brin d'herbe jusqu'au grand
+chêne des bois; je l'ai vu dans la goutte d'eau dont je me désaltérais
+jusqu'au fruit savoureux que je voulais goûter. Je l'entendais, je le
+voyais, je le sentais en moi-même, ce vengeur inexorable des crimes que
+nous commettons et des souffrances que nous faisons endurer à nos frères
+de même que je l'ai éprouvé plus tard, sous le fouet du maître et dans
+les chaînes de l'esclavage.
+
+En prononçant ces paroles, bien que les membres du vieillard fussent
+glacés par le froid de la mort, nous voyions cependant un frémissement
+qui lui parcourait tout le corps. Sans doute qu'il remarqua notre
+surprise de l'entendre s'exprimer aussi bien, car il ajouta en
+continuant: Ne soyez pas surpris si je parle un français qui peut vous
+paraître bien pur pour un habitant des bois, mais j'appartiens à votre
+race, et c'est à une vengeance diabolique que je dois le triste état
+dans lequel vous me voyez aujourd'hui.
+
+Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux jours. Si
+vous saviez comme j'étais heureux lorsque je revenais chaque année dans
+ma famille pour y passer mes vacances. Nous étions plusieurs compagnons
+de collège de la même paroisse. Oh! que nous nous en promettions des
+parties de pêche et de chasse et comme alors nous avions le coeur léger,
+l'âme pure et tranquille. Il me semble encore voir ma vieille mère, mon
+père et mes soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour à tour
+dans leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais
+déposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour mes
+succès classiques. Puis le bon vieux curé que nous ne manquions jamais
+d'aller voir, il nous avait baptisés, fait faire notre première
+communion; de plus, il nous avait initiés aux premières notions de
+la langue latine. Il nous considérait donc comme ses enfants et nous
+recevait avec le plus grand plaisirs et la plus touchante affection. Son
+presbytère et sa table étaient toujours à notre disposition. Il était
+aussi fier de nos succès que si nous lui eussions appartenus.
+
+Nos jours de vacance se passaient en des parties de pêche et de chasse;
+mes bons parents refusant que je prisse part à leurs travaux crainte que
+je ne me fatiguasse. Le soir amenait les joyeuses veillées. Nous nous
+réunissions tantôt dans une maison, tantôt dans l'autre. Au son du
+violon nous dansions quelques rondes au milieu des rires de la plus
+folle gaîté; puis, dix heures sonnant, la voix de l'aïeule se faisait
+entendre, nous tombions à genoux et récitions en commun la prière du
+soir, et noua noua séparions en nous promettant bien de recommencer le
+lendemain.
+
+La voix du moribond à ces souvenirs se remplit d'émotion puis il ajouta
+comme se parlant à lui-même. Chers souvenirs des beaux jours du ma
+jeunesse, combien de fois avec celui des larmes de plaisir de mes bons
+parents n'êtes vous pas venus tomber sur mon coeur désespéré comme la
+rosée bienfaisante sur la fleur desséchée? Ah! pourquoi ai-je à jamais
+abandonné le sentier béni de la vertu avec ses joies si pures et si
+naïves pour céder à mon exécrable passion? Pourquoi ai-je perdu le
+touchant exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que
+me donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces
+réminiscences de son passé si fortuné, Hélika ferma les yeux comme pour
+savourer une dernière fois les délices des beaux jours de son enfance.
+Il parut se recueillir et garda le silence pendant quelque temps.
+
+Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de continuer
+son récit. "Non monsieur, répondit-il, je dois aller jusqu'au bout
+de mes forces, c'est un devoir que ma conscience m'impose, et je
+l'accomplis avec plaisir; ma résolution est inébranlable." Puis il
+demanda quelque chose pour se rafraîchir. Cette demande fut sans doute
+entendue de l'autre côté, car la même indienne dont nous avons déjà
+parlée, apporta une tisane d'une couleur verdâtre. Il but quelques
+gouttes de ce breuvage qui parut le ranimer. "Éloigne Adala, dit-il à la
+vieille, qu'elle n'entende pas ce qui me reste à dire."
+
+C'est peut-être mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur Fameux,
+mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon enfant jusqu'au
+dernier soupir, puis il reprit:
+
+Vers l'année 17... nous touchions aux vacances qui devaient commencer
+vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer aujourd'hui,
+était-ce un pressentiment qu'avec elles allaient s'éteindre pour
+toujours les joies de ma vie? Hélas! elles devaient être les dernières,
+car je terminais mon cours d'étude. Je me sentais triste et abattu. Il
+y a toujours quelque chose de solennel dans ce suprême adieu que nous
+faisons à nos belles années de collège. Le succès avait couronné mon
+travail au delà de mes espérances. Je remportai presque tous les
+premiers prix de ma classe. L'accueil que je reçus à la maison
+paternelle fut encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il était
+possible qu'il ne l'avait été les années précédentes.
+
+Mon père, ma mère et mes soeurs me reçurent avec les mêmes
+démonstrations de joie, j'étais le seul fils. Or sans être bien riche,
+ma famille jouissait d'une honnête aisance comme cultivateur. Après les
+premiers embrassements. "Il va falloir, me dit mon vieux père, bien te
+reposer mon enfant. Je t'ai acheté un beau fusil, un beau cheval est à
+l'écurie, j'ai quelques épargnes, amuses-toi, promènes-toi et surtout
+laisses là tes livres pour jouir de la vie dont tu ne connais pas encore
+les plaisirs".
+
+Puis ma mère et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle chambre
+qui avait été préparée avec tous les soins, la tendresse et l'affection
+qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement, avec quelle
+ingénieuse sollicitude on y avait déposé tous les objets qui pouvaient
+flatter mon goût et me procurer le plus grand confort.
+
+Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mère en m'embrassant,
+nous avons invité les voisins à souper, et j'espère que tu vas t'amuser
+dans la soirée puisque tous tes anciens compagnons d'enfance avec leur
+soeurs sont de la partie.
+
+En effet personne n'avait manqué à l'invitation. Les bons voisins avec
+leurs enfants étaient venus se réunir à cette fête, et je rougissais
+d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves gens venir me
+presser la main avec une considération qui tenait presque du respect; et
+me prodiguer des éloges sur mes succès, en présence des jeunes filles et
+de leurs frères.
+
+Le souper fut bien joyeux, les langues déliées par quelques verres de
+bon vieux rhum, débitaient mille et mille plaisanteries qui étaient
+saluées par des tonnerres d'éclats de rire. Les chants ensuite
+succédèrent aux bons mots, enfin la gaîté était au diapason, lorsque
+nous nous levâmes de table. Ma mère, par une délicate attention, m'avait
+fait placer auprès d'une jeune fille plus jolie, plus instruite et plus
+distinguée que ses compagnes. Cette jeune fille n'était pas précisément
+belle, elle n'était peut-être pas même jolie, tel qu'on l'entend dans
+l'acception du mot, mais sa figure était si sympathique, sa voix et son
+regard si caressants et si doux, qu'elle répandait autour d'elle un
+charme et un bonheur auxquels il était difficile de résister. Sa
+conversation était entraînante, et se ressentait de son caractère aimant
+et contemplatif, elle avait une teinte de mélancolie lorsque le sujet
+s'y prêtait, qui donnait à sa figure et à ses paroles quelque chose
+d'enivrant. Pendant le souper nous parlâmes de différentes choses, mais
+le sujet sur lequel je me surpris à l'écouter avec un indicible plaisir,
+ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautés de la nature. Ce n'était
+certes pas dans les livres qu'elle les avait étudiés, ce n'était pas non
+plus dans les ébouriffantes dissertations des romanciers; mais dans le
+grand livre de la nature, où chacun y puise les connaissances et la foi
+en celui qui a créé toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur
+et émotion, et, suspendue ses lèvres, j'écoutais les descriptions
+qu'elle me faisait. Elles débordaient, pittoresques et animées, comme
+une cascade de diamants.
+
+Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement de
+la fête, le sentiment supposé de ma supériorité, les vins qui avaient
+été versés à profusion, les éloges qu'on m'avait prodigués, tout enfin
+avait contribué à exalter mon cerveau. Mais lorsque je me levai de
+table, je sentis dans mon coeur quelque chose que je n'avais pas encore
+éprouvé.
+
+Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette jeune fille
+que je nommerai Marguerite, et quand la veillée fut finie, qu'elle
+fut partie avec ses parents, j'éprouvai un vide mêlé de charme et un
+sentiment de vague inquiétude indéfinissable. Il fallut m'avouer, que de
+l'avoir vue au bras d'un beau et loyal jeune homme, et échanger ensemble
+des paroles d'intimité en était la cause. Quelques regards que j'avais
+surpris produisirent dans mon être un bouleversement jusqu'alors
+inconnu. Ce jeune homme s'appelait Octave, il avait été mon condisciple
+de collège et jusqu'à ce temps mon ami. Il avait terminé ses études
+depuis deux ans, et était revenu prendre les travaux des champs sur
+la ferme de son père. Ça fut en vain cette nuit-li que je cherchai le
+sommeil, je la passai à me rouler sur mon lit, et, lorsque plus calme
+le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis de mon âme,
+je sentis que j'aimais éperdument Marguerite, et que le démon de la
+jalousie allait prendre possession de moi.
+
+Je formai donc la résolution du ne plus la revoir. Effectivement, bien
+des jours se passèrent, oui quinze longs jours s'écoulèrent avant que je
+la revisse, et cependant pas une heure, pas un instant au jour ou de
+la nuit sans que je pensasse, que je rêvasse à elle. Tout le monde me
+faisait des reproches sur mon air morne et abattu, j'avais perdu le
+sommeil et l'appétit. Mes parents étaient inquiets, ma bonne mère ne
+manquait pas de l'attribuer au travail excessif de mes études.
+
+Cependant il fallut céder aux obsessions et retourner aux soirées du
+village. Je croyais être assez fort pour pouvoir affronter le danger.
+J'y rencontrais fréquemment Marguerite et Octave et m'en revenais chaque
+soir de plus on plus éperdument amoureux et jaloux. Son nom m'arrivait
+sur les lèvres à chaque jeune fille dont j'apercevais dans le lointain
+la robe onduler sous les caresses de la brise. Je partais pour la chasse
+sans munitions, ni carnassière et allais m'asseoir sur le bord de la
+mer, et là, des journées entières je pensais à elle. La plainte de
+la vague gui venait tristement déferler sur la plage convenait à ma
+tristesse.
+
+Ainsi se passa ma première année chez mes parents. La demeure de
+Marguerite était presque voisine de la nôtre, nous nous visitions
+réciproquement et la voyais très fréquemment, Il était impossible
+qu'elle ne s'aperçut pas du feu qui me dévorait. Cependant sa conduite
+envers moi et ses paroles étaient toujours affectueuses et amicales,
+mais qu'étaient-elles ces marques d'amitié pour moi qui sentais au
+dedans de mon coeur un brasier dévorant? De ma fenêtre je voyais sa
+demeure, ses allées et venues et avec frémissement j'apercevais sa
+silhouette dans le lointain. Lorsqu'elle se rendait à l'église, je la
+suivais de loin et aurais été heureux de baiser les traces de ses pas
+dans la poussière du chemin.
+
+Vous pouvez juger de ce que j'éprouvais avec cet amour immense, quand je
+la voyais au bras d'Octave et avec quelle rage j'appris un jour qu'ils
+étaient fiancés. Elle devint désespoir, le jour ou je la rencontrai
+rougissante de bonheur et de plaisir, elle était amoureusement inclinée
+vers Octave et le main dans la sienne, ils se souriaient l'un à l'autre,
+Pendant que je passais ainsi toutes mes journées en folles rêveries
+amoureuses, Octave par son travail et avec l'aide de l'argent que son
+père lui avait donné s'était acquis une belle propriété, et moi je ne
+faisais rien. Ma famille était très occupée de voir la tournure que
+prenait mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne.
+Ma mère un jour à la suggestion de mon père m'en fit la remarque
+d'une manière douce et maternelle. Je lui répondis d'un ton bourru et
+grossier. La sainte femme m'écouta avec étonnement d'abord, comme si
+elle n'en pouvait croire ses oreilles ou comme si elle se fut éveillée
+d'un mauvais rêve, puis tout à coup elle fondit en larmes et m'entourant
+de ses bras elle me dit en m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres
+donc bien." Elle ne put ajouter un seul mot, les sanglots la
+suffoquèrent. Ces larmes de ma mère furent les premières qu'elle versa
+de chagrin, mais elles ne furent pas, hélas! les dernières que virent
+couler ses cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon
+ingratitude et ma méchanceté.
+
+Enfin le jour décisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux
+état.
+
+Un dimanche matin, Octave était absent, je revenais de l'église
+accompagnant Marguerite. Je résolus de profiter de l'occasion pour
+tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix émue les joies, les
+plaisirs de notre enfance, combien alors les journées étaient longues et
+ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer pour partager nos
+jeux et nos promenades. Je remontai ainsi jusqu'au temps présent. Elle
+m'écouta d'abord avec plaisir, ne sachant où je voulais en venir. Mais
+bientôt mes paroles devinrent plus significatives et plus pressantes.
+Lorsque je lui exprimai en termes brûlants combien je l'aimais, quels
+étaient mes rêves, le bonheur que j'avais fondés sur son amour et son
+union avec moi, elle rougit, puis pâlit au point que je crus qu'elle
+allait défaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances
+passées et de mon désespoir si elle refusait de se rendre à mes voeux.
+Alors des larmes abondantes glissèrent sur ses joues, mais elle ne me
+répondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon coeur, toute mon âme,
+tout mon amour passèrent dans mes paroles, elles devaient tomber sur son
+coeur de glace comme des gouttes de feu. Insensé, j'espérai un instant
+qu'elle aurait pitié de moi et se laisserait fléchir, mais ce ne fut
+qu'un éclair.
+
+Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains et
+m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me dit en
+pleurant: "Le ciel m'est à témoin que je donnerais la plus grande part
+du bonheur qu'il me destine pour vous savoir heureux. Mais pour vous
+appartenir je manquerais au serment que j'ai fait à un autre devant
+Dieu, je manquerais de plus aux cris de ma conscience et à la voix de
+mon coeur; car je ne vous cacherai pas je suis fiancée à Octave et que
+dans peu de jours nous serons irrévocablement unis." Je ne sais quelle
+transformation se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression
+des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux sur
+moi elle recula de quelques pas.
+
+"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du
+chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis faire, car
+elle sera plus que moi à la hauteur de votre intelligence et vous serez
+heureux avec elle. Octave et moi vous avons désigné une place au coin
+du feu où vous viendrez vous asseoir bien souvent, nous causerons, nous
+nous amuserons et nous nous occuperons de vous trouver une épouse digne
+de vous".
+
+Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant
+affectueusement la main. Elle était toute émue et tremblante, je la
+voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que nous
+nous quittâmes.
+
+Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et précédèrent
+leur union dans des transports de rage et de jalousie inexprimables. Mes
+parents crurent véritablement que je devenais fou furieux.
+
+Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours après, la tête
+brûlante, la figure affreusement contractée, j'entendis à l'abri d'un
+pilier de la petite église de notre paroisse le serment qu'Octave et
+Marguerite se firent de s'appartenir l'un à l'autre. J'aurais voulu voir
+le temple s'écrouler sur eux et les mettre en poussière. C'en était fait
+de moi, j'avais au fond du coeur tous les esprits du mal et tout ce
+que le coeur humain peut avoir de haine contre son semblable, je
+le ressentis pour eux. De tous les pores de ma peau sortait le cri
+vengeance, vengeance! Si elle m'eut aperçu lorsque sa robe vint me
+frôler au sortir de l'église, elle eut reculé, épouvantée comme à
+l'aspect d'un serpent.
+
+Fou, insensé, j'avais espéré jusqu'au moment solennel. Oui j'espérais
+qu'elle comprendrait toute l'immensité de mon amour et combien j'aurais
+travaillé à la rendre heureuse. Le dimanche même, malgré la publication
+des bancs, cet espoir m'enivrait encore.
+
+Vous êtes peut-être surpris qu'après tant d'années et en ce de moment
+solennel où il ne me reste que peu de temps à vivre, je vous parle avec
+autant de chaleur du passé; mais sur son lit de mort, le vieillard
+sent quelquefois son sang se réchauffer aux brûlants souvenirs de sa
+jeunesse: c'est la dernière lueur du flambeau qui va s'éteindre.
+
+Je laissai le cortège nuptial s'éloigner et m'élançai hors du temple. Je
+courus à la maison, fis un paquet de quelques hardes, me munis d'un bon
+sac de provisions et d'amples munitions, sifflai mon chien et répondant
+à peine aux douces paroles de ma mère qui pleurait en m'embrassant, je
+pris le chemin du bois.
+
+Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai appris par
+d'autres que mes deux soeurs avaient embrassé la vie religieuse dans un
+couvent des Soeurs de Charité; que mon père et ma mère joignaient leurs
+prières aux leurs pour celui qu'ils croyaient mort depuis longtemps.
+Hélas! leur fils dénaturé n'a pas été essuyer les pleurs de leurs vieux
+ans et leur fermer les yeux.
+
+
+
+
+
+DANS LES BOIS.
+
+Les forces du moribond étaient complètement épuisées. Ces souvenirs
+chargés de repentir avaient trop longtemps pesé sur son âme.
+
+Il indiqua à monsieur Fameux un endroit dans la chambre où il trouverait
+un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il nous demanda
+comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, de le publier même,
+si on le voulait, afin qu'il servit d'enseignement.
+
+Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny alla
+prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voilà, nous dit-il, qui
+complétera l'histoire d'Hélika, si elle vous présente quelqu'intérêt.
+Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses derniers moments."
+
+Il était donc évident que l'heure suprême était arrivée pour le
+vieillard, aussi le sentait-il lui-même. Il nous fit signer comme
+témoins, un testament olographe qu'il avait préparé, par lequel il
+instituait Adala, sa légatrice universelle, lui enjoignant toutefois de
+prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait monsieur
+Fameux son exécuteur testamentaire.
+
+Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le désir de rester
+encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces
+l'abandonnaient rapidement. Après un assez long entretien avec monsieur
+Fameux, sur sa demande nous rentrâmes dans la chambre. La jeune fille
+agenouillée, recevait toute en larmes la dernière bénédiction et les
+derniers baisers du mourant, pendant que la vieille indienne regardait
+d'un oeil sec et stoïque cet émouvant tableau.
+
+Bientôt après, nous nous mîmes à genoux et récitâmes les prières des
+agonisants; quelques heures plus tard, Hélika était devant Dieu. Le
+surlendemain, nous le déposâmess dans sa dernière demeure à l'endroit
+qu'il nous avait lui-même indiqué. La cérémonie fut touchante et bien
+propre à nous impressionner. La nature avait cette journée là une teinte
+morne et sombre. Le temps était couvert, le soleil voilé ne répandait
+qu'une lumière blanchâtre à travers les nuages qui le recouvraient. Une
+brise froide et glacée comme un vent d'automne, imprimait aux arbres
+des craquements et un balancement qui leur arrachaient des plaintes
+continues; elles faisaient écho aux lamentations la jeune orpheline,
+qui, la figure prosternée, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle
+reposait celui qu'elle avait aimé comme son père.
+
+Les plaintes du vent allaient s'éteindre dans les fourrés comme des
+sanglots. Le lac soulevé par la brise venait déferler ses vagues sur les
+galets du rivage avec de sourds gémissements.
+
+La cérémonie terminée, Adala toute en larmes se jeta dans les bras de
+monsieur Fameux. "Ma grand'mère et moi seules désormais sur la terre que
+deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous ne nous protégez".
+
+Tes parents, ma chère enfant, lui répondit-il d'une vois émue veillent
+sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et résignée, tant que Dieu
+me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place sur la terre;
+auprès de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient de rendre
+son âme à Dieu, t'a laissé de quoi compléter ton éducation et vivre
+richement. Bénis la Providence pour ce qu'elle a fait, car dans ses
+inscrutables desseins, elle donne en abondance d'une main ce qu'elle
+paraît ôter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, d'après l'ordre de
+ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, venir au sein de le
+civilisation, ou tu rencontreras plus de protection et te préparer à y
+remplir la mission que le ciel te destine.
+
+Ce fut avec une voix pleine d'émotion et de reconnaissance qu'Adala
+remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, après cet
+entretien, nous n'eûmes, au gré de nos désirs, que bien peu d'occasions
+de la revoir. Toujours sous la surveillance de la vieille sauvagesse;
+elle l'aidait à préparer nos repas, à renouveler le sapin de nos lits,
+pendant que nous passions nos journées à la chasse ou à la pêche et que
+le bon missionnaire explorait les terres.
+
+La journée finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et nous
+racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis l'heure du
+repos arrivée, nous donnions, dans nos prières, un souvenir au pauvre
+vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, quelque matinal que
+fut notre déjeuner, il était toujours prêt. La bonne indienne et Adala
+nous l'avaient préparé avec le plus grand soin.
+
+Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient céder aux
+attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum et la
+suavité d'une fleur sauvage, poussée sous l'ombrage des grands arbres
+de nos bosquets. Sa séduisante beauté et sa grâce naturelle étaient
+rehaussées encore s'il était possible, par la tristesse répandue sur ses
+traits et par ses habits de deuil.
+
+Est-il étonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. Bois
+Hébert, l'un de mes compagnons, se prit à l'aimer avec toute la force et
+l'ardeur du son tempérament de feu, et jamais dans le cours de sa vie
+son amour se ralentit un seul instant.
+
+Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cédai à l'entraînement, que je
+l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule fois dans la vie,
+c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon dernier amour. Bois
+Hébert était beau, riche et noble, brave comme un lion, il possédait
+de plus un caractère d'or et une générosité qui ne se démentit jamais;
+aussi obtint-il facilement la préférence sur moi, qui n'avais autre
+chose à lui offrir qu'un coeur dévoué.
+
+Ce qui vous surprendra peut-être encore plus, c'est que j'ai toujours
+été à l'un et à l'autre le plus sincère et intime ami, partageant avec
+Bois Hébert toutes les péripéties de sa vie aventureuse, et reprenant
+dans les temps de calme mes fonctions de précepteur auprès de ses
+enfants quand il eut épousé Adala.
+
+Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs qui
+coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur ces
+souvenirs qui m'émeuvent encore malgré moi. D'ailleurs, si quelqu'un
+d'entre nous en ressent le courage après la lecture de ces pages, il
+pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard de la Magdeleine".
+
+Je reprends la lecture du manuscrit, c'était, si vous vous en rappelez
+au sortir de l'église et après que Hélika eut reçu les embrassements de
+sa mère, pour prendre les grands bois.
+
+Où allais-je? où ai-je été? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. J'étais
+habitué au collège aux plus violents exercices. En gymnase j'étais de
+première habileté et l'on me considérait comme un très grand marcheur;
+ma force et ma vigueur étaient réputées extraordinaires.
+
+Lorsque la connaissance me revint, j'éprouvai une grande lassitude dans
+les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement automatique.
+Je devais être bien loin, mon pauvre chien ne me suivait plus que
+difficilement, et le soleil était monté sur les onze heures du matin.
+Mon front était brûlant et je frissonnais parce qu'une fièvre ardente me
+dévorait. J'étais auprès d'un petit ruisseau où coulait une eau fraîche
+et limpide; j'y trompai mon mouchoir et m'en enveloppai la tête; cette
+application me fit du bien. Je tirai ensuite de mon havre-sac quelques
+aliments, mais je ne pus pas même les approcher de ma bouche; je les
+jetai à mon chien qui les dévora. Quelques instants après, je dormais
+profondément, Je n'avais pas fermé l'oeil depuis longtemps et avais
+toujours marché depuis le matin de la veille. Grâce à ma forte
+constitution, lorsque je m'éveillai le lendemain, la fièvre avait
+disparu complètement et mes idées étaient parfaitement lucides.
+
+Le soleil s'était levé dans tout son éclat; un nid de fauvettes placé
+sur une branche auprès de moi, était balancé par la brise du matin. Le
+père secouant ses ailes toutes humides des gouttes de rosée, adressait
+au Créateur ses notes d'amour et de reconnaissance, pendant que la mère
+distribuait à la famiile la becquée du matin. Un instant, une seconde
+peut-être, je les contemplai avec plaisir; mais tout A coup, le démon de
+la jalousie me souffla le mot Marguerite, Marguerite, depuis deux
+jours et une nuit dans les bras d'Octave. Oh! alors je bondis dans un
+transport de rage inexprimable. Je saisis mon fusil, ajustai le musicien
+ailé et fis feu J'avais bien visé, le chantre qui m'avait éveillé par
+son ramage, tomba mort à mes pieds, la mère mortellement blessée roula
+un peu plus loin; tandis que je lançai le nid et la couvée par terre et
+les écrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaîté m'avaient paru une
+provocation dérisoire.
+
+Fou, furieux, je m'enfonçai encore plus avant dans la forêt. Ma
+conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec la
+vie honnête et et entrer dans la carrière du crime. Mais une autre voix
+me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, ce fut
+cette dernière qui l'emporta. Dès ce moment je n'eus donc plus qu'une
+idée fixe, inflexible, inexorable. Ce fut de tirer contre Octave et
+Marguerite, une vengeance terrible parce que dans ma folle méchanceté,
+je les accusais d'avoir empoisonné le bonheur de mon existence.
+
+Je l'avoue aujourd'hui, après cet acte de barbarie, j'eus peur de moi,
+quand je sondai l'abîme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. Jamais
+une créature vivante n'avait été mise à mort par moi, pour le seul
+plaisir de voir couler son sang ou par méchanceté. Mais de ce jour, le
+génie du mal s'empara de moi et se garda bien de lâcher sa proie; pour
+la première fois, je vis le sang avec une joie féroce.
+
+Je continuai donc ma marche en m'avançant du plus en plus dans la forêt;
+je marchai encore plusieurs jours, ne sachant où j'allais. Les étoiles
+et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient de boussole, et
+ma fureur, ma jalousie augmentaient à chaque pas. Tout en cheminant, je
+méditais, je m'ingéniais à trouver quelle pourrait être la plus grande
+souffrance que je pourrais leur infliger.
+
+Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se présentèrent bien à mon
+esprit, je tressaillis d'abord à cette idée, qu'Octave mort, je
+pourrais encore espérer de devenir le mari de Marguerite; mais en y
+réfléchissant, je songeai qu'elle n'était plus aujourd'huit cette chaste
+et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en augmenta
+encore s'il était possible. Pour la satisfaire, je sentis qu'il me
+fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient partager. Il
+me les fallait terribles mais incessantes.
+
+Depuis cinq jours que j'avais laissé la maison paternelle, j'errais à
+l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairière. Au
+milieu, une biche, nonchalamment couchée, suivait avec orgueil et amour
+les ébats d'un jeune faon qui folâtrait auprès d'elle. Ils étaient tous
+deux dans une parfaite sécurité. J'avais des provisions en abondance;
+mais l'instinct féroce déjà me dominait. J'ajustai donc le faon, le coup
+partit et il tomba à deux pas de sa mère. Un jet de sang s'échappa de sa
+poitrine. Surprise d'abord, la malheureuse biche regarda autour d'elle
+pour se rendre compte sans doute du lieu d'où venait le danger, puis
+ses regards se portèrent sur son petit. Il était étendu par terre, ses
+membres s'agitaient et se raidissaient sous l'étreinte d'une suprême
+agonie. D'un bond elle fut auprès de lui, et lorsqu'elle aperçut le flot
+de sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gémissement si
+triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri
+d'une inénarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles d'une
+mère, me réjouit cependant intérieurement, et ce fut avec plaisir
+que j'observai ce qui se passa. La pauvre mère, en continuant ses
+gémissements, se mit à lécher la blessure et à inonder son petit de
+son souffle, comme pour réchauffer ses membres que le froid de la mort
+saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait à soulever sa tête,
+puis s'éloignait ensuite de quelques pas comme pour l'engager à la
+suivre et à fuir avec elle. Elle revenait un instant après, recommençait
+encore à l'appeler comme elle avait dû faire bien des fois dans sa
+sollicitude maternelle, pour l'avertir d'éviter un danger; mais le
+faon ne bougeait pas, il était bien mort. A mesure que le faon se
+refroidissait et qu'elle voyait ses efforts de plus en plus inutiles,
+ses braiements devenaient plus désespérés et déchirants. Parfois elle
+courait à chaque coin de la clairière et faisait retentir les échos des
+bois de ses plaintes, comme si elle eut appelé au secours, puis elle
+revenait en toute hâte auprès de son petit, paraissant refuser de croire
+qu'un être fut assez méchant pour lui avoir donné la mort, Enfin,
+lorsqu'elle se fut assurée que tout espoir était perdu, elle s'arrêta
+morne et immobile auprès de lui, appuya ses narines sur les siennes.
+C'était le dernier baiser que donne la mère sur les lèvres glacées de
+son enfant. La clairière était d'une petite étendue, la biche avait
+la face tournée vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression
+d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en échappaient.
+
+Je le confesse, loin d'être touché de cette scène, j'y pris un froid
+et secret intérêt. Après l'avoir contemplée pendant quelque temps, je
+sortis soudain de ma cachette. Une idée diabolique venait de me frapper.
+Il ne me restait plus qu'à attendre pour la mettre à exécution. Ma
+figure devait être bien hideuse de méchanceté, car la pauvre mère
+en m'apercevant s'enfuit toute effarée en poussant de douloureux
+gémissements. Je passai auprès du faon et d'un brutal coup de pied, je
+le lançai à vingt pas plus loin. J'avais remarqué avec joie que la biche
+s'était retournée sur la lisière du bois et qu'elle m'observait. Puis je
+continuai ma route en sifflant joyeusement.
+
+
+
+
+
+DANS LA TRIBU.
+
+Je passai deux mois m'éloignant toujours des endroits où j'avais été
+autrefois si heureux, et jamais l'idée des angoisses que ma famille
+devait éprouver de mon absence ne se présenta à mon esprit. Je ne vivais
+plus depuis longtemps que de chasse et de pêche. Je m'étais ainsi
+habitué aux bruits des bois, et pouvais à mon oreille et à l'examen de
+la piste reconnaître quelle était la bête fauve, et quelquefois la tribu
+du sauvage qui avaient traversé les sentiers que je parcourais.
+
+Un soir j'étais occupé a préparer mon repas, j'avais décidé de passer la
+nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé. Depuis au delà de
+deux mois je n'avais point rencontré de créature humaine. J'étais tout
+occupé aux préparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs
+dans les bois, lorsque des craquements de branches inusités se firent
+entendre à quelques pas en arrière de moi. Je me retournai, deux yeux
+étincelants brillaient dans la demi obscurité, et mon feu faisait
+miroiter l'éclat de la lame d'un poignard déjà levé pour me percer.
+L'instinct de la conservation s'était réveillé en moi. Heureusement que
+mon fusil était sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur
+la poitrine du survenant. Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette
+ton poignard, m'écriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre,
+De mon côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et
+le conduisis auprès du feu. Gare à toi, lui dis-je, d'une voix tonnante,
+si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? Que cherches-tu ici? Il
+balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir
+en face de moi de manière que la lumière éclaira son visage. Que veux-tu
+lui demandai-je de nouveau? Il me répondit, j'ai faim, je veux manger.
+Et, certes, le gaillard m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti
+de force à lui résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il
+la dévora en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en
+donnai une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la même avidité,
+je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu.
+
+C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire. Bien que
+sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint hâve et
+amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim. Il était
+hideux, son visage reflétait toutes les mauvaises passions de son âme,
+et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était aussi laid au
+moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces races abâtardis de
+sauvages, qui ont pris tous les défauts et les vices des blancs, sans
+même en avoir conservé leurs rares qualités. Il me raconta avec un
+cynisme étrange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements
+sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis il
+confessa qu'il s'était échappé de la prison dans laquelle il avait été
+enfermé pour la troisième fois. Je compris d'après ses paroles, que ce
+n'était pas une évasion, mais le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât
+les autres prisonniers, fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait
+rejeter de son sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait
+que le jeune délinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les
+leçons des plus roués ou infâmes bandits.
+
+Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le
+dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma
+vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il
+allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait à quelques vingt
+lieues plus loin.
+
+Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta tribu?
+Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la troisième
+fois qu'ils m'ont chassé.
+
+Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton déterminé, mais malheur à eux quand
+je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger.
+
+Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux gouttes de sang
+que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe
+d'éternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus
+renégat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obéirait
+aveuglement.
+
+Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse, je
+suis toujours resté franchement l'ami de mon, pays.
+
+Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de
+lui obtenir son pardon.
+
+Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu
+nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein
+d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait
+parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait
+pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie française qui
+n'était alors, on le sait, que dans son enfance.
+
+Malgré sa répugnance il m'obéit.
+
+Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à leur
+chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était on ne peut
+plus favorable. Nous étions en 17.... L'histoire du Canada nous apprend
+combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutînmes
+contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis.
+
+J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand chef mais
+enfin il céda à mes instances et à l'assurance que je lui donnai que
+j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés.
+
+Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace
+qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que des
+affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers.
+
+Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un des
+principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi,
+et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que
+je désirasse ardemment de mourir, je voulais faire payer ma vie aussi
+chèrement que possible, je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai
+vus à mes pieds sans que la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes
+blessures nombreuses.
+
+Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. en
+misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action
+s'engageait; mais quand le feu était cessé, le premier il était à
+l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les blessés.
+
+Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel que mon
+nom Hélika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me donnait un
+ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait est que mon
+pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient aveuglement à
+mes ordres.
+
+Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire
+avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque nous apprîmes
+par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la
+paix. Nous la leur accordâmes aux conditions les plus avantageuses pour
+nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent volontiers.
+
+La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi plus
+terribles et plus inexorables les idées de vengeance. Le jour elles
+faisaient bouillonner mon sang et donnaient à ma figure une expression
+diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon sommeil et me
+faisaient entrevoir les jouissances des démons lorsqu'ils enlèvent une
+âme à leur Créateur.
+
+
+
+
+
+L'ENLÈVEMENT
+
+Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il devait
+être mon complice dans son exécution.
+
+Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades
+que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne, pour
+surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi; je me tenais cependant
+parfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs,
+d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour de la demeure
+d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il avait acheté à un mille
+du village une charmante propriété, où il jouissait avec Marguerite du
+plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors âgée de trois
+ans, était venue mettre le comble à leur félicité. Cette enfant, par sa
+rare beauté et sa gentillesse, faisait les délices de ses parents qui
+l'aimaient avec idolâtrie.
+
+Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils étaient si
+heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les faire souffrir à leur
+tour, le père et la mère d'abord et leur enfant ensuite était venu.
+Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette chère et innocente petite
+créature solidaire des tourments que j'endurais.
+
+Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo. Peu de
+jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai mon complice
+en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position,
+et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis
+d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir.
+
+Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi
+s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il avait
+su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et
+apprendre parfaitement la topographie des lieux.
+
+Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour guetter une
+occasion favorable et accomplir mon dessein.
+
+Elle était située sur une légère éminence, et dominait un agreste et
+beau paysage. Une rivière profonde l'une certaine largeur dont le cours
+était rapide, coulait à quelques arpents de sa porte. Cette rivière
+était traversée au moyen d'un bac.
+
+Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le
+temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière, de
+vastes prairies.
+
+Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il avait
+fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être engrangé le
+lendemain. Or, il fallait pour cette opération un grand nombre de bras,
+et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en réquisition,
+Cette circonstance secondait parfaitement l'exécution de mes projets.
+
+Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle,
+les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les deux figures
+hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords de ta maison,
+et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton enfant, tu serais
+morte d'épouvanté.
+
+Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi dans le
+voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.
+
+Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite et
+tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux travaux des
+champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler
+par sa mère, avait été confiée aux soins d'une vieille servante.
+
+La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois
+fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai
+à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation
+emportée par un courant rapide disparut bientôt de nos yeux, et alla se
+briser dans des cascades qui étaient à quelques milles plus loin. Au
+même moment, je remarquai que la veille servante était sortie et occupée
+pour un instant dans le jardin qui se trouvait à un demi arpent de la
+maison. Tout semblait concourir à assurer le succès de mes projets.
+
+Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était ouverte
+du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait
+du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre
+sollicitude sa mère avait orné sa couche, et rendu son lit aussi
+douillet qu'il était possible. Sur les meubles et le berceau étaient
+dispersés les jouets. Au moment où j'entrai dans la chambre, la petite
+avait quelques-uns de ces beaux rêves dorés où elle causait avec les
+anges que sa mère lui avait représentés comme de petites soeurs, car sa
+figure était épanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur
+ses lèvres. J'ai peine à me rendre compte aujourd'hui comment, malgré
+mon extrême scélératesse, je ne fus pas ému de ce touchant tableau.
+Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la
+fenêtre, et gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut
+pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader
+tellement vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un
+cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir
+en toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de
+l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre cri
+qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.
+
+Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui se
+passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs milles plus
+loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur
+permettre de traverser. Je vis les employés d'Octave et Marguerite les
+retenir pour les empêcher de se noyer, en voulant aller porter secours
+à leur enfant, sans qu'ils pussent eux-mêmes savoir quels dangers la
+menaçait.
+
+J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent
+à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres voiles dans la
+forêt, ma fuite était assurée.
+
+Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des chambres de la
+maison un brandon incendiaire, et était revenu me rejoindre tandis
+que que la vieille fille sur les bords de la rivière, s'arrachait les
+cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après elle aperçut la
+fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis courir à la maison, et
+quelques instants plus tard le feu était éteint, mais l'enfant déposée
+dans une hotte que j'avais préparée exprès était sur mes épaules, et je
+pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait
+les provisions.
+
+Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant
+qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite malheureuse,
+ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La troisième journée, nous
+devions avoir parcouru une distance considérable, et par les précautions
+que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage,
+nous étions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous
+fîmes halte, et je sortis pour la première fois l'enfant de sa hotte. La
+pauvre petite était affreusement changée, elle n'avait cessé depuis ïe
+moment de l'enlèvement de pleurer et d'appeler à grands cris sa
+mère, son père, tous ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque
+protection. La frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est
+encore présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux
+petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant
+encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui faire prendre
+quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusée.
+
+Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je
+revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient tour
+à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait étouffer des
+sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa
+mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus la férocité de lever la main sur
+elle et lui défendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom
+devant moi, puis je l'étendis sur un lit que j'avais fait préparer par
+Paulo, car véritablement je commençais à craindre que l'enfant ne mourut
+épuisée par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié
+satisfaite.
+
+Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs
+vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques heures
+après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda à manger.
+
+Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs
+aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car
+je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave,
+que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur un
+rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore au tiers
+satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le
+calice de la douleur jusqu'à la lie.
+
+Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la
+hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer une parole;
+mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à autre sur Paulo et
+sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes notre route allant vers
+le nord. Je présumais que la poursuite s'était plutôt dirigée au sud,
+parce qu'un parti d'Iroquois avait été aperçu quelques jours auparavant
+prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces
+sauvages d'ailleurs étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez
+les colons français.
+
+Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et
+arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient été
+nos alliés pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir;
+et leurs chefs me reçurent avec les plus grandes acclamations de joie.
+Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idolâtre qui avait
+conservé contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains
+que je déposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui
+promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre
+ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me
+revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu était très
+considérable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en
+argent. Cette femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas
+qu'entre ses mains l'enfant aurait tout à souffrir.
+
+Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre
+ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.
+
+Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était établi
+entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai comme guide
+conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le métier de
+trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant quatre années les
+sommes que j'avais amassées.
+
+
+
+
+
+PLAISIRS DE LA VENGEANCE
+
+Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous un
+déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de la demeure
+d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même si la douleur que je
+leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.
+
+Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un plus
+grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me
+causa la scène que je vais décrire.
+
+La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et demandai
+l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt après la vieille
+servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait
+été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine
+à reconnaître tant il était changé. Mais je refusai de manger et allai
+m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre
+chose à faire que de prendre de la nourriture.
+
+Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez lui une
+empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve et ses membres
+amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur
+sans bornes.
+
+La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai de l'autre
+coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques
+bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le
+nom d'Angeline se mêler à leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin
+des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chère
+petite fille?" Marguerite à ces paroles se levait sur son lit, et leur
+répondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie
+et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient
+emparés?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que
+monsieur le curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est
+Dieu qui l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille
+sur ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous
+sa main?"
+
+Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais différente
+du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment éternel d'être
+fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre vieille église. Oh! tu
+souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mère toutes les tortures
+les plus atroces, physiques et morales qu'un être humain puisse
+infliger. Elle était pâle, élevait parfois aussi vers le Ciel ses yeux
+baignés de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra
+notre chère petite Angeline?
+
+Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui
+voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur intime avant
+l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant tableau, je voyais les
+yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur
+désespoir, un seul mot leur eut donné une félicité suprême, mais je
+me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des délices de ma
+vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la
+pauvre mère s'adressant à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez
+sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques
+renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et
+demandai des explications.
+
+Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était
+passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure. Elle
+doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise, qui soumet
+aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je
+leur racontai quelles devaient être les souffrances qu'elle endurait
+entre leurs mains. En entendant ces détails les pauvres et malheureux
+parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants frémir et
+paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez pas plus loin.
+
+Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait
+tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et
+essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir
+de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir, elles
+étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent
+les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.
+
+
+
+
+
+AU LABRADOR.
+
+Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je
+m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis un an
+engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le
+Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis appeler
+et j'écoutai le récit de ses exploits.
+
+Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec
+un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus
+septentrionales de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador
+et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble de la chair de
+quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça et là.
+
+Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel
+d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient été
+dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait
+bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de glace qui
+leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une maladie des
+yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs d'entr'eux
+avaient déjà succombé à la faim et aux misères de toutes sortes; ils
+avaient été obligés d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs
+munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauvèrent des troupeaux de
+loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.
+
+Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva de la
+mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent avec eux dans
+leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques jours. Il y fut
+reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par la manière dont il me
+désigna l'endroit, je compris qu'il avait été, recueilli par la même
+tribu et dans le même village où j'avais été confier Angeline aux soins
+d'une vieille sauvagesse.
+
+Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille
+femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait
+battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant
+portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups
+qu'elle avait reçus.
+
+Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne doutai
+pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable avait
+reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les
+traitements qu'elle recevait.
+
+Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore qu'elle
+n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les
+Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte leur nom.
+Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des femmes et
+des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les pères Brébeuf et
+Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait fait précédemment le père
+Daniel dans les plus affreux tourments.
+
+C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés les
+Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des
+canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver
+les restes de leur tribu.
+
+Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes ennemis et
+cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.
+
+Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle au
+serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il était lâche, comme
+je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi le rôle de valet que je
+lui avais donné.
+
+Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où j'irais
+réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné à la vieille
+devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le lui avait dit.
+Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'être
+privé du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle
+avait été victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hâte de l'avoir
+auprès de moi, pour jouir au moins de ce que je lui réservais pour
+l'avenir.
+
+Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec,
+repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de la
+pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales,
+tout le monde sait que c'est aux derniers jours de décembre que les
+loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les
+glaces polaires, pour venir raser les côtes de l'Ile de Cumberland et
+celles du Labrador. C'était par conséquent vers ces endroits que la
+tribu des Montagnais s'était dirigée. Paulo me désigna dans notre route
+les endroits où plusieurs de ses anciens associés avaient trouvé la
+mort. La triste expérience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes
+gardes, aussi n'avais-je pas regardé aux dépenses pour m'assurer
+d'amples suppléments de provisions et un heureux retour.
+
+Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir,
+Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses,
+cependant ils espéraient des secours qui devaient leur venir d'un parti
+de chasseurs qui étaient allés plus loin.
+
+La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait
+souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état
+d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas frémi
+en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché cette enfant, si
+heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de
+cette marâtre. Je récompensai cette dernière en lui donnant de l'argent
+pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des
+endroits sûrs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumées
+dont je pouvais disposer, de sorte que j'étais certain de n'en pas
+manquer au retour.
+
+Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres
+et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand
+j'irais la présenter à ses parents sous un nom supposé.
+
+Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva toutes
+ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous ceux qui la
+voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte sauvage une teinte
+de tristesse et de timidité, qui donnait à sa figure un charme dont il
+était difficile de se défendre. Son caractère était sympathique, et sa
+sensibilité extrême, elle ressentait très profondément les injustices
+et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons
+procédés ne manquaient jamais de faire venir à ses yeux des larmes
+de gratitude accompagnées des plus touchants remercîments. Trois ans
+s'étaient écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je
+m'était chaque jour évertué à former son éducation et à développer son
+intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux leçons que
+je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je cultivais,
+elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une grâce et une
+délicatesse naturelle exquise.
+
+Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses
+beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque instant du jour
+de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je
+faire qui puisse t'être agréable? La manière dont elle me parlait
+semblait une supplication, une prière et faisait taire pour un moment
+mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prévenances
+et de soumission, mais le démon qui me dominait reprenait bien vite le
+dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il à l'oreille, comme ils
+devraient s'amuser de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A
+cette idée, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme
+aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'à
+Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur
+insensée, quel enivrement, quels délices de les voir souffrir avec usure
+des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas
+alors combien plus terribles et inexorables sont les châtiments que Dieu
+inflige à notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.
+
+En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma vie, les
+larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long de mes joues,
+il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment, anéanti sous le
+poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcillé aux tristes
+apprêts des bûchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un
+oeil indifférent les chairs palpitantes et dénudées des infortunés
+prisonniers de guerre, frémir sous les tisons ardents dans une dernière
+agonie.
+
+Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons
+traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides
+que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la haïssais
+de toutes les puissances de mon âme. De même que le cannibale engraisse
+son prisonnier pour le préparer à son repas de fête, ainsi ai-je fait
+d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'étais certain d'avance
+d'une obéissance aveugle envers moi.
+
+Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que par
+l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était tombée
+dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un jour le long
+d'une grande route déserte, que j'avais entendu les cris d'une toute
+jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés, elle aurait
+indubitablement servi de proie aux bêtes féroces, si je ne l'avais pas
+recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les misères
+de toutes sortes étaient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli
+pour elle le rôle de la Providence.
+
+A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait
+m'embrasser en me remerciant.
+
+Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans toutefois la
+faire reconnaître, était arrivé.
+
+Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh! qu'elle
+était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui
+avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis
+chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs informé que le
+temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Mes
+renseignements étaient bien précis, puisqu'en entrant dans la maison,
+cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne
+peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou même
+autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs
+souffrances, un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte
+l'année précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui
+y avaient mis le feu d'après mon ordre.
+
+Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter des dettes
+considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient subies; ils étaient
+donc devenus dans un état de gêne des plus apparentes. Au moment où
+nous arrivâmes, un prêtre avec une nombreuse assistance terminaient
+les derniers versets du _De Profondis_. Tout le monde était triste et
+recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous côtés, Octave venait
+d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au
+point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que
+c'était lui.
+
+La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si
+jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force
+et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles douleurs terribles les
+malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement de leur petite fille,
+quelles larmes de sang le désespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et
+Marguerite dans peu d'instants, elle aura été rejoindre Octave. Ils
+seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera terminé.
+
+Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite
+dans un autre appartement pour lui épargner la vue navrante des derniers
+moments d'Octave; le silence était parfait et nous l'entendions qui
+l'exhortait d'une voix émue et pleine d'onction à se résigner et à faire
+à Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins,
+il avait exigés d'elle. Si votre enfant est auprès des anges,
+réjouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle
+et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous
+veillerez tous deux sur elle, et dans le cas où elle serait entre les
+mains des méchants, vous la protégerez plus efficacement que vous
+n'auriez pu le faire ici-bas.
+
+Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave. On
+s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit dans la
+chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante, que
+je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant le jour de
+l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le plaça entre les
+deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les mêmes jouets que
+j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient encore là au pied de
+sa couche et comme a portée du sa main. Ils avaient été religieusement
+conservés, comme s'ils eussent espéré qu'un ange la leur ramènerait.
+Leur lustre seul avait été terni par les larmes et les baisera des
+parents désolés.
+
+Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour
+me recueillir et jouir intérieurement des ravages que la douleur et le
+désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant, je faillis pousser
+un cri de joie, mes plus extravagantes espérances étaient dépassées.
+Marguerite n'était plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni
+et collé sur des os.
+
+Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement
+effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de ceux sur
+lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte
+qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener avec
+indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.
+
+Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des voisins et de
+leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progrès du mal.
+
+Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent sur moi
+après avoir erré vaguement sur les personnes présentes. Un feu sombre et
+terrible les éclairait. C'était les derniers jets de lumière de la
+lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt une fixité
+extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis
+de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer les secrets. De plus en
+plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient auparavant, ils devenaient
+intelligents et perçants. Je ne sais ce qui se passait au dedans d'elle,
+mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle
+lisait au dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait
+sous ses prunelles me brûlait, me dévorait, et j'aurais donné tout le
+monde pour pouvoir m'y soustraire.
+
+Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, un
+frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré l'empire que
+j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante se répandit
+sur tout mon corps.
+
+Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui
+fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien que son regard
+n'eut pas été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il y avait eu dans ma
+conduite de méchanceté et de scélératesse. Je profitai toutefois de
+ce moment pour me réfugier dans un coin de la chambre d'où je pouvais
+l'observer sans qu'elle ne me vit.
+
+Pendant, ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul priait
+tout bas auprès de leurs chevets.
+
+Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna
+vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris ma place.
+Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais maintenant
+lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai décrire le
+changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce fut comme un rayon
+céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il
+passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle ferma de nouveau les yeux pour
+se recueillir encore un moment, et fit signe à la vieille servante
+d'approcher plus près d'elle, lui murmura quelques mots à l'oreille. Ces
+quelques mots que nous n'entendîmes pas nous parurent être un ordre.
+Celle-ci vint prendre Angélique qui fondait en larmes, et la conduisit
+auprès du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression
+que je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,
+d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa
+poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite: Mon enfant, ma
+chère Angeline, s'écria-t-elle, d'une voix impossible à rendre, merci,
+merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son
+enfant étroitement embrassée.
+
+À cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au bout d'une
+minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite ne souffrait plus,
+et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inondé la visage de la
+morte pendant que dans ses paroles à peine articulées, on entendait:
+ma mère, oh! ma mère...... Dieu avait permis qu'elles se reconnussent
+mutuellement.
+
+Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma joie
+féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce moment
+solennel et déchirant; je craignais que le bonheur que je ressentais
+dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en aperçut. Je
+saisis donc Angeline par la main et me précipitai vers la porte; A nous
+deux, à présent, lui dis-je, bien que la malheureuse victime répétât
+encore, ma mère, oh! ma mère, et qu'elle étouffa dans ses sanglots.
+
+
+
+
+
+LES YEUX DE MARGUERITE.
+
+Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupé que j'étais à
+poursuivre mes idées diaboliques de vengeance jusque sur Angeline, je
+n'avais pas remarqué un tout jeune homme qui avait observé avec une
+attention extraordinaire, comme je pus m'en convaincre plus tard, ce qui
+venait de se passer. Il était doué d'une perspicacité bien rare. Sans
+doute qu'il analysa tout ce qu'il y avait d'horreur et de reproches dans
+les terribles yeux de Marguerite lorsqu'ils se fixèrent sur moi, et
+qu'elle m'eut reconnu ainsi que son enfant.
+
+Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement
+dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce regard.
+Malgré tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que je fis pour
+le dissimuler, la terreur et l'épouvante qu'il me causa ne lui avaient
+pas échappé. Sans aucune défiance, je pris le chemin des bois,
+tressaillant de plaisir au souvenir des succès inespérés que j'avais
+obtenus, et méditant de nouveaux projets aussi exécrables contre
+Angeline. Une chose toutefois me revenait à l'esprit et me causait
+intérieurement un malaise indéfinissable, c'était ce regard si terrible
+qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.
+
+Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchâmes sans
+prendre un instant de repos et aussi vite qu'il était possible. Vers la
+fin de la journée, je fus obligé d'entreprendre de la porter jusqu'à une
+hutte que je savait être sur la lisière des bois et où j'avais décidé de
+passer la nuit.
+
+Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'était pas le même que
+j'avais suivi les jours précédents. Autant le premier était rempli de
+vie, de clarté et de fraîcheur sous le couvert des grands arbres,
+autant celui-ci était triste et désolé. Je l'avais préféré parce qu'il
+abrégeait notre route. Il serpentait à travers des savanes et des
+fondrières à perte de vue. Quelques mousses brûlées, quelques arbres
+rabougris épars ça et là, faisaient contraste avec les magnifiques
+chênes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres ou autres
+reptiles qui traversaient notre sentier, et se glissaient sous l'herbe
+desséchée, point de gaîté, point de chants des oiseaux. Seul parfois, un
+héron solitaire envoyait une ou deux notes gutturales et monotones, puis
+tout retombait dans le silence.
+
+Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De
+blafardes et épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient
+paraître comme entouré d'un cercle de fer chauffé à blanc. L'atmosphère
+était lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait sentir.
+Habitué par ma vie errante à observer les astres et les changements de
+température, il me fut aisé de prévoir l'approche d'un de ces terribles
+ouragans qui sont heureusement assez rares dans nos climats.
+
+La distance qui nous séparait du lieu où nous devions passer la nuit
+était encore considérable, il fallait doubler le pas si nous voulions
+y parvenir avant que l'orage éclatât, tel que tout dans la nature nous
+l'annonçait. Exaspéré moi-même par la fatigue et les mille passions qui
+me dominaient, je déposais Angeline de temps à autre et la forçais de
+marcher. Elle était épuisée; elle trébuchait à chaque pas, et malgré
+cela, je la brutalisais pour la faire avancer encore plus vite. Depuis
+plusieurs heures, je lui parlais d'une voix menaçante. J'étais le maître
+désormais, elle une victime orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu
+du sentier, puis joignant les mains et jetant sur moi un regard baigné
+de larmes, "Père, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinçai des
+dents et levai mon bâton sur elle, elle baissa la tête. "Tue moi si tu
+veux, je le mérite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je
+n'ai plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un
+éblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut assez
+long pour produire un tremblement dans tous mes membres. Marguerite avec
+son effroyable regard était entre son enfant et moi, pendant qu'à mon
+oreille résonnaient ces mots de menace et de défit "frappes si tu
+l'oses" en même temps que ses yeux jetaient des flammes.
+
+Je lançai au loin mon bâton, saisis Angeline dans mes bras et pris ma
+course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai haletant
+et épuisé à l'endroit où devait se trouver la cabane, il n'y avait plus
+qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de bois que l'incendie
+n'avait pu dévorer.
+
+Malgré mon extrême fatigue, je profitai des dernières lueurs du
+crépuscule pour chercher un gîte. Un rocher ayant un enfoncement qui
+pouvait donner abri à une seule personne, se présenta à ma vue. J'y fis
+entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et fermai l'ouverture avec
+les restes des pièces de bois que le feu avait épargnées; puis je
+me glissai sons un amas d'arbres que le vent avait renversés et qui
+formaient par leurs branches une toiture presque imperméable.
+
+Il était grand temps, car en ce moment la tempête éclatait dans toute sa
+fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir à voir le choc terrible que
+les éléments dans leur colère insensée se livrent entre eux. J'entendais
+alors sans crainte roulements du tonnerre, et je n'avais pas été ému en
+voyant la foudre écraser des arbres gigantesques à quelques pas de moi.
+Je croyais avoir vu en fait d'ouragans tout ce que la nature peut offrir
+de plus effroyable; mais jamais je n'avais été témoin d'un tumulte
+pareil, les éclats du tonnerre étaient accompagnés de torrents de grêle
+et de pluie. Le vent avec une rage indicible passait au travers des
+branches, s'enfonçait dans les anfractuosités des rochers avec des cris
+aigres et discordants qui vous glaçaient de terreur. Sous sa puissante
+étreinte, les arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gémissements.
+Il me semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour échapper à
+la force irrésistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination
+les péripéties de cette, lutte suprême; mais bientôt, un craquement
+prolongé m'annonça qu'un des géants de nos forêts venait de tomber,
+entraînant dans sa chute les arbres voisins qui n'avaient pu supporter
+son poids énorme. Pendant ce temps, les éclairs se succédaient sans
+interruption, le firmament était en feu, on eut dit du dernier jour.
+C'était un spectacle grandiose et effrayant à la fois.
+
+Jamais non plus la grande voix des éléments déchaînés ne s'était montrée
+aussi solennelle et ne m'avait empêché du fermer l'oeil; mais ce
+soir-là, je me sentais inquiet, mal à l'aise et malgré mon extrême
+fatigue, je ne pus pendant longtemps réussir à m'endormir. Toutes ces
+voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants produisaient
+sur moi l'effet de fanfares infernales.
+
+L'apparition de l'après-midi me revenait sans cesse à l'esprit et
+me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'était pas complète
+puisqu'Angeline me restait! D'un autre côté, il me semblait entendre
+encore le prêtre qui, en montrant le ciel à Marguerite, lui disait: "De
+là haut, vous et Octave protégerez votre enfant, si elle est au pouvoir
+des méchants."
+
+Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu'enfin je pus
+m'endormir, une fièvre ardente s'était emparée de moi et ma tête était
+brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J'étais au milieu d'un songe
+affreux, lorsqu'un éclat de tonnerre plus terrible que tous les autres
+vint abattre un chêne énorme à quelques pas de moi. Le bruit me fit
+ouvrir les yeux et que devins-je? en apercevant un spectre hideux penché
+sur moi! Son souffle glacé, comme le vent d'hiver m'inondait tout la
+corps. Bientôt un pétillement comme celui d'un incendie dans les bois se
+fit entendre. Des lueurs sombres et sinistres environnèrent le spectre.
+La figure s'en dégagea. Grand Dieu! que vis-je? C'était Marguerite telle
+que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le mien.
+Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette fois de même que
+dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur augmenta encore,
+lorsqu'approchant sa bouche décharnée de mon visage, elle me répéta de
+sa voix brève et sépulcrale: "Frappe si tu l'oses!" Et après ces mots,
+un autre spectre vint se placer à côté d'elle, c'était Octave, je le
+reconnus parfaitement. Ses traits à lui aussi avaient un caractère
+d'implacable sévérité. Angeline, je ne sais comment, se trouvait
+derrière eux et arrêtait leurs bras prêts à me précipiter dans un
+gouffre béant tout auprès de ma couche. Je demeurai foudroyé, anéanti
+par cette affreuse vision. Mes cheveux se dressèrent d'épouvante, une
+sueur froide et abondante s'échappa de chaque pore de ma peau; mes dents
+claquaient de terreur et pourtant malgré toutes les tentatives que
+je fis, je ne puis réussir à me soustraire à l'apparition. Vainement
+cherchai-je à l'éloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les
+bras pour la repousser, mais ils étaient rivés au sol. Ma langue ne put
+articuler un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que
+ce que je rapporte était l'effet d'un cerveau en délire; non certes,
+j'avais la fièvre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur
+souffle, j'aurais pu les toucher, si l'épouvante et la terreur n'eussent
+paralysé tout mon être. Mes chiens eux-mêmes, blottis et tremblant
+auprès moi, poussaient des gémissements plaintifs et semblaient me
+demander protection.
+
+Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais le dire.
+La force humaine a des limites: peut-être aussi l'idée d'une prière me
+vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de pitié; mais ce que je
+me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris plaintifs, que des flammes
+m'environnèrent et que je perdis connaissance.
+
+Quand je revins à moi, j'étais étendu sur un bon lit de sapins, un dôme
+de verdure me protégeait contre les rayons matinals du soleil. Les
+branches entrelacées laissent filtrer une douce lumière et la rosée du
+matin me représentaient avec les rayons du soleil qui les traversaient,
+comme un écrin de diamants.
+
+Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte de l'endroit
+où j'étais, et me rappeler ce qui s'était passé. Après un effort, je
+réussis à me mettre sur mon séant. Mes idées devinrent plus lucides.
+Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. "Où suis-je demandai-je
+d'une voix presqu'éteinte?" Au son de ma voix, elle poussa un cri de
+joie et vint m'embrasser: les mains; puis mettant un doigt mutin et
+discret sur sa bouche pour me défendre de parler, elle continua d'une
+voix émue; "Le bon Dieu nous a envoyé un grand secours! Après lui, c'est
+à une femme des bois et à son fils surtout, que tu dois de n'être pas
+brûlé vif, et moi morte de faim ou d'épuisement. Ils t'ont sauvé des
+flammes au moment ou un affreux incendie, allumé par le tonnerre,
+allait t'envelopper. Il était grand temps; crois-moi, les flammes
+t'entouraient, tes vêtements étaient en feu; Père, tu étais sans
+connaissance. Depuis bientôt dix jours, ils te soignent et nous donnent
+à tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;
+vois-tu ils m'ont défendu de te laisser parler et m'ont recommandé de te
+faire boire à ton réveil un peu de cette tisane."
+
+Enfin deux jours après je me trouvai beaucoup mieux et pus avoir
+quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien imparfaites,
+n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir à mes sauveurs inconnus
+l'expression de ma reconnaissance et les récompenses que je leur
+destinais. Ils s'obstinèrent longtemps sous un prétexte ou sous un
+autre à ne pas se montrer, mais enfin ils durent céder à mes demandes
+réitérées et je pus faire leur connaissance.
+
+Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'étaient trouvés chez Octave le jour
+de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient été pour le jeune homme et
+sa mère une véritable Providence.
+
+Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient
+mourir en proie à une fièvre ardente et ils leur avaient donné tous les
+soins possibles.
+
+Tous deux avaient donc voué à leurs protecteurs une reconnaissance sans
+bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer à leur sortie
+des bois.
+
+A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'étaient hâtés d'accourir.
+Ils avaient vu bien des fois le désespoir des malheureux parents au
+sujet de leur petite fille; mais appartenant à une autre tribu, ils
+ignoraient ce qu'elle était devenue.
+
+Aucun des incidents de la journée ne leur avait échappé. Ils avaient
+remarqué mon malaise indicible lorsque Marguerite avait fixé son regard
+sur moi et entendu le cri déchirant de la mère lorsqu'elle avait reconnu
+l'enfant. Ils avaient aussi soupçonné une partie de la vérité et
+s'étaient mis sur mes traces pour approfondir ce mystère et protéger au
+besoin la malheureuse orpheline.
+
+Cependant mes forcée se rétablirent bientôt et je pus reprendre en
+regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on à
+mesure que les forces me revenaient, l'idée de poursuivre ma vengeance
+se réveillait plus pressante, plus terrible que jamais; et malgré la
+terreur que m'inspirait encore le souvenir du la vision, je résolus
+fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque fussent les obligations
+que j'avais envers l'indienne et son fils je ne tardai pas à les prendre
+en haine. Je sentais instinctivement qu'ils allaient être de puissants
+protecteurs pour Angeline et je décidai de me soustraire à leur
+surveillance.
+
+Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mère avaient
+rejoint un parti de chasseurs et devaient être absents plusieurs
+semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des Chaleurs, sans
+que personne sut de quel côté j'allais. J'y passai cinq années au milieu
+des Abénakis, cultivant et développant, autant qu'il m'était possible,
+l'esprit et les sentiments de délicatesse de l'enfant, ne perdant durant
+ce temps aucune occasion de m'informer de Paulo et de tâcher de lui
+faire connaître l'endroit où je l'attendais, car il était indispensable
+à mes projets. Enfin un matin, il arriva tout dégradé, plus hideux et
+plus cynique encore qu'il ne l'était les dernières fois que je l'avais
+vu. Le fer rouge du bourreau lui avait imprimé sur le front le stigmate
+d'infamie. A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis mon
+hôte et mon commensal; il devint mon compagnon inséparable.
+
+Angeline pouvait alors avoir de quatorze à quinze ans, elle s'était
+admirablement développée. Sa figure était belle, son front respirait
+la douceur et la candeur. Elle m'était soumise et dévouée à l'extrême,
+s'évertuant à prévenir le moindre de mes désirs; et je savais qu'elle se
+mettrait à la torture pour me faire plaisir.
+
+Pour compléter ma vengeance, j'avais décidé de jeter cet ange de
+vertu et de bonté entre les bras du misérable Paulo. Il est facile de
+comprendre l'aversion et l'horreur que ce scélérat lui inspirait. Bien
+que je lui recommandasse de cacher ses débauches crapuleuses aux yeux de
+la jeune fille, sa scélératesse naturelle l'en empêchait. J'aurais mis
+mon projet, à exécution depuis longtemps si le regard de Marguerite ne
+m'eut encore poursuivi et n'était venu de temps en temps me faire frémir
+de terreur, lorsque surtout sa vox sépulcrale soufflait à mon oreille
+"frappe si tu l'oses."
+
+Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'à
+l'ordinaire, je me résolus à frapper le dernier coup. Je n'avais encore
+fait que des allusions détournées à Angeline quant à mon projet, et
+chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de dégoût au seul
+nom du monstre. Ce fut donc ce jour-là, après avoir pris un bon repas,
+qu'elle m'avait apprêté avec grand soin et pendant que Paulo d'après
+mes ordres, s'était absenté, que je lui signifiai formellement ce que
+j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un oeil doux et
+étonné comme pour s'assurer si j'étais sérieux, n'en pouvant croire ses
+oreilles, mais bientôt ma voix devint plus sèche et plus impérative, je
+pris le ton de la colère et l'informai que dans trois semaines, elle
+serait l'épouse de Paulo. A ces mots, elle tomba à mes pieds en les
+arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle tourna ses beaux
+grands yeux vers moi: "Oh! mon père, mon bon père, dit-elle d'une voix
+entrecoupée de sanglots, non! non! c'est impossible! Je veux toujours
+demeurer avec toi, je te soignerai dans tes vieux jours et tâcherai de
+ne jamais te donner aucune cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est
+si bon, car il faut que, sans intention, j'aie fait des choses bien
+mauvaise qui ont pu te déplaire, pour que tu veuilles me livrer à
+cet infâme. Si tu l'exiges, mon père, je laisserai la cabane et n'y
+reviendra que pour préparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu
+seras malade. Je ne te demande pour toute nourriture que de partager
+avec les chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai
+autant que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je
+m'étendrai à la porte de ton wigwam et serai toujours prête à répondre à
+ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste et à
+force du soins et de prévenances, je te ferai peut-être oublier le mal
+que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au nom de tout ce
+que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me livres pas, ne me donnes
+pas à ce misérable." En disant ces mots, la misérable enfant embrassait
+mes pieds et versait des larmes capables d'attendrir un rocher.
+
+Quels mépris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces lignes et
+quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans contre moi même
+au souvenir de cette scène déchirante. Non, dans ce moment je n'étais
+pas une créature de Dieu, je n'étais pas même un homme, j'étais un
+véritable démon incarné. Une joie féroce parcourut tout mon être et
+comme l'éclair, la rage et la jalousie que j'avais nourries depuis si
+longtemps éclatèrent plus effrayante que jamais.
+
+Au lieu d'être attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais lui
+briser la tête sur la pierre du foyer, lorsque l'éblouissement et la
+vision des yeux de Marguerite passèrent devant moi. En même temps mes
+deux bras se trouvèrent serrés comme dans un étau, cette fois encore,
+tous les objets disparurent à ma vue et les mots "frappe si tu l'oses"
+retentirent à mes oreilles.
+
+Mes terribles passions à force de violence avaient enfin fini par
+influer sur ma constitution. Un médecin que j'avais consulté dans une de
+mes excursions, m'avait prévenu que si je ne modérais pas la fougue de
+mes emportements, je ressentirais bientôt les atteintes du _Haut
+Mal_. Toujours est-il que dans le cours de la nuit, lorsque je repris
+connaissance, Angeline, agenouillée dans un coin de ma chambre, avait
+les mains élevées vers le ciel, elle récitait en pleurant, une fervente
+prière, demandait à Dieu de conserver mes jours, promettant bien de
+faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait d'être la cause de mon
+mal par le chagrin qu'elle me causait.
+
+Cependant, je sentais aux deux bras une douleur très-vive. Je relevai
+mes manches et aperçus les empreintes de doigts telles qu'en aurait
+pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la tribu, je le savais,
+n'aurait pu imprimer par sa force musculaire de semblables meurtrissures
+sur moi et ne l'aurait osé. Le souvenir de cette étreinte formidable me
+revint à l'esprit. Était-ce Octave ou un protecteur inconnu qui était
+venu sauver Angeline? On le saura.
+
+Ce fut alors et peut-être pour la première fois depuis bien des années,
+qu'en cherchant à répondre aux questions que je m'adressait, l'idée d'un
+Dieu vengeur se présenta à ma pensée, et pour la première fois aussi des
+larmes de repentir glissèrent sur mes joues, Pendant ce temps, Angeline
+priait toujours. Oh! comme dans ce moment, si je l'avais osé, je
+l'aurais interrompue pour lui demander pardon. Quand elle eut terminé
+sa fervente prière, elle s'approcha de moi, me prit la main d'un air
+timide; son regard était chargé de tristesse et de larmes. J'allais
+parler pour la consoler lorsque des pas se firent entendre de ma cabane.
+En même temps, un beau jeune indien à la taille herculéenne, aux traits
+mâles et francs s'arrêta sur le seuil. Il portait le costume d'une
+autre tribu sauvage, nos plus fidèles amis. Je remarquai de plus avec
+étonnement qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui
+parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrêta immobile et attendit,
+comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. Que veux
+mon jeune frère, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? Depuis quand
+est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu fumer le calumet avec
+l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me désignait parmi les indiens dans le
+wigwam du grand chef). Je suis venu, répondit-il, mais le mauvais génie
+s'était emparé de l'esprit du Grand Chef et au moment ou je suis entré,
+il allait écraser la tête d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris,
+ajouta-t-il d'un air dédaigneux, n'a-t-il donc plus assez de force pour
+combattre des hommes, puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes.
+Le Grand Chef de Stadaconé sera bien surpris, lorsque je lui dirai
+qu'Hélika qu'il m'a envoyé chercher pour réunir ses guerriers, je l'ai
+trouvé assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que
+diront aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler
+de ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le génie du mal fut parti
+du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un message
+pressé et important."
+
+Ces paroles étaient dites d'une voix ferme et pleine de mépris.
+
+Dès ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras étaient
+expliquées.
+
+Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de décacheter ce
+message. C'était effectivement un ordre du gouverneur de Québec qui
+m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers tribus alliées aux
+français, de se rendre immédiatement à un conseil de guerre. Il fallait,
+ajoutait le message, faire la plus grande diligence, car les anglais
+et les iroquois avaient déjà fait irruption sur notre territoire; des
+renseignements positifs le mettait à même d'affirmer que plusieurs des
+nôtres avaient été massacrés par ces derniers.
+
+Il n'y avait pas à balancer un seul instant. En peu de temps,
+j'assemblai la tribu et je réunis le grand conseil de guerre. Il fut
+unanimement décidé que nous irions porter secours à nos frères, et
+repousser, pour toujours, s'il était possible, ces puissants et barbares
+ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abénakis, et
+Montagnais se joignirent à nous et deux jour après l'arrivée du
+courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous la protection du
+grand _Esprit des visages pâles_, nous prîmes les sentiers de la guerre.
+
+Malgré l'activité fébrile que j'avais déployée, je n'avais pas oublié de
+pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernière nuit dont
+je vous ai parlé, une transformation complète s'était faite en moi.
+Était-ce l'effet de la peur, ou était-ce dû aux prières d'Angeline,
+peut-être aussi a une protection céleste? Je ne puis m'en rendre compte
+encore aujourd'hui; mais j'en avais fini avec mes idées de haine et de
+vengeance. Le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. J'avais usurpé
+ses droits, violé ses commandements, c'était à moi désormais qu'il
+appartenait de souffrir. La pauvre et chère enfant entendit avant
+mon départ les premières paroles de tendresse que je lui adressais
+sincèrement. Elle reçut avec avec une gratitude infinie l'assurance
+que je lui donnai que je travaillerais toujours, au retour de notre
+expédition, à la rendre heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille
+indienne qui nous avait déjà sauvé la vie et qui depuis deux jours était
+arrivée je ne savais d'où dans notre camp. Son fils Attenousse, car
+c'était bien lui qui était le porteur du message du Gouverneur, était
+reparti la veille de notre départ pour aller prendre le commandement
+d'une tribu Montagnaise dont il était le chef.
+
+Je remis de plus à la vieille des papiers importants qu'elle
+transmettrait à un missionnaire que je lui avais désigné et qui devait
+bientôt revenir, laissant une procuration à ce dernier et l'autorisait
+à retirer les fonds nécessaires afin de pourvoir amplement à la
+subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes fonds
+étaient déposés comme la chose se faisait alors, dans le Trésor Royal,
+et reçus en bonne forme m'en avaient été donnés. Toutes ces dispositions
+prises, j'étais tranquille sur le sort d'Angeline; c'était d'ailleurs
+un commencement de réparation qui lui était dû, ainsi qu'à ses parents
+dont j'avais été le persécuteur et le bourreau.
+
+Cet homme de bien auquel j'avais confié l'exécution de mes dernières
+volontés en partant, ce bon prêtre, dont la charité et les bonnes
+oeuvres étaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. Il me
+représentait l'ancien curé de ma paroisse si bon et si vénérable. Dans
+mon imprévoyance, je n'avais pas songé que si lui-même venait à manquer
+ou bien était forcé de s'éloigner sans avoir pu remplir la mission de
+pourvoyeur que je lui avais confiée, Angeline et la mère d'Attenousse
+se trouveraient toutes deux dans un complet dénûment comme la chose est
+arrivé. Cette vieille sauvagesse était la même qui s'était mise à ma
+piste le jour de la mort.
+
+
+
+
+
+_LA BRISE_
+
+Deux jours après, je partis si la tête de guerriers que j'avais plus
+d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'était
+plus la pensée, l'espoir ou plutôt le désespoir de rencontrer la mort
+qui me guidait, mais bien le ferme désir de faire à Angeline les
+jours aussi heureux que je les lui destinais misérables et tourmentés
+auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables
+vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute à l'autre me
+parlaient de plus en plus fort, désormais je n'étais plus le même homme;
+une transformation salutaire s'était opérée en moi.
+
+Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,
+dura, je vécus comparativement calme et tranquille, les succès que nous
+obtînmes dans les années de 1744 à 48 sont enregistrés dans les pages
+de l'histoire, et certes ils avaient été assez grands pour exalter nos
+cerveaux pleins d'amour et de patrie.
+
+M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Québec, avait admirablement
+combiné ses plans. Il avait divisé ses troupes en plusieurs endroits
+de manière à partager ainsi les forces de l'ennemi plus nombreux qu'il
+avait à rencontrer.
+
+Cinq mois après, j'étais revenu de Saratoga avec un des corps
+expéditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait été sanglante,
+et acharnée, mais je portais sur moi les témoignages de ma valeur, que
+j'avais gagnés sur les champs d'honneur. Enivré par le souffle des
+batailles ou plutôt par le désir de chercher dans une excitation
+extérieure, un calmant pour les remords qui me dévoraient, je résolus de
+me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay qui se dirigeait vers
+l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire sous cet habile général,
+combien nous réussîmes dans nos projets.
+
+Tous les officiers d'état-major m'avaient, tour à tour félicité sur la
+bravoure que j'avais déployée dans les combats que nous livrâmes dans
+cet endroit. Mais si mes idées ou mon ambition de gloire étaient
+satisfaites, mon désir de procurer de plus grandes richesses encore à ma
+malheureuse Angeline, était loin de l'être. J'aurais voulu pouvoir lui
+construire un palais d'or, la voir entourée de toute l'abondance et des
+jouissances que le monde peut produire. Je reconnais intérieurement que
+tous ces biens de la terre ne seraient rien en comparaison de ce que
+je lui avais fait perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donné à
+l'enfant, c'est de recevoir les caresses et les baisers de sa mère.
+
+J'appris donc un jour qu'à Louisbourg des corsaires avaient amassé des
+fortunes considérables par la prise de vaisseaux ennemis. Chacun de
+l'équipage avait sa part de prise. Bien que je pusse revenir paisible
+dans mes foyers, je résolus, après avoir choisi cinquante hommes des
+plus vigoureux et intelligents de la tribu, et leur avoir fait part de
+mes projets, d'aller offrir mes services à quelqu'un de ces corsaires.
+
+Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeâmes vers Port
+Royal.
+
+C'étaient des hommes forts et déterminés que ces braves que j'avais
+choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils se sont
+toujours battus comme des lions et n'ont jamais compté le nombre de
+leurs ennemis.
+
+Pendant dix-huit mois nous parcourûmes les mers de ces parages à bord de
+la corvette _La Brise_, commandée par le capitaine Le Blond, avec une
+chance sans égale pour ainsi dire. Nous fîmes des prises que nous
+dirigeâmes vers Québec et qui nous donnèrent encore des sommes
+considérables qui furent déposées en notre nom dans le Trésor Royal.
+J'y étais pour ma part de pas moins de vingt-cinq mille piastres, dont
+j'avais la reconnaissance. Cet argent devait être retiré par M. Odillon.
+le missionnaire dont, j'ai parlé plus haut.
+
+Enfin, mus par le désir de revoir nos foyers, rassasiés de gloire et de
+nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop qui nous
+servait d'éclaireur vint nous informer qu'un gros bâtiment anglais se
+dirigeait vers Boston. Son allure était lourde et sa marche bien lente.
+Il était à dix-neuf milles de la côte et paraissait faire force de
+voiles pour gagner sa destination. Unanimement nous décidâmes d'en faire
+notre proie.
+
+Nous levâmes l'ancre et nous nous mîmes à sa poursuite. Nous ne fûmes
+pas longtemps sans l'atteindre. Après vingt-quatre heures de course, nos
+vedettes perchées dans les hunes, nous apprirent qu'elles apercevaient
+les lumières du bâtiment que nous convoitions. Il était neuf heures du
+soir. Nous mîmes toute la toile disponible au vent et vers quatre heures
+du matin, le bâtiment n'était plus qu'à un demi-mille de nous. Nous
+étions alors au mois d'août et l'aurore est encore matinale dans les
+latitudes septentrionales.
+
+Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes carguer
+et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette
+manoeuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions déjà, et
+nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendants ce temps, nous l'avions
+approché à moins qu'à demi-portée de canon.
+
+Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour retarder
+la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible,
+il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient d'avancer. Il
+avait aussi masqué l'ouverture des sabords et abaissé la mâture des
+ses _hautes oeuvres_. Cette tactique lui réussit parfaitement.
+Malheureusement, nous avions affaire à une frégate de cinquante-six,
+montée par trois cents hommes d'équipage, plus un régiment de soldats
+qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous en aperçûmes que lorsqu'il était
+trop tard. Notre chère corvette ne portait qu'à peine vingt petites
+couleuvrines.
+
+Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la folie. A
+peine fûmes nous dans ses eaux qu'à un coup de sifflet, ses hunes et ses
+vergues se garnirent de matelot, les haches coupèrent les cordages qui
+retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la _Vigourous_
+tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de
+canons nous lancèrent des boulets qui abattirent deux de nos mâts,
+coupèrent les cordages; quelques-uns même d'entr'eux traversèrent de
+part en part la coque de notre malheureuse corvette. _La Brise_ était
+complètement désemparée. Peu d'instants après la frégate avait jeté ses
+grappins d'abordage. Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix
+tonnante et hourrah pour la France. Vaincre ou mourir répétâmes nous
+à l'unisson et hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte
+impossible.
+
+Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés recouvrirent
+notre pont, mais quand nous sentîmes _La Brise_ s'enfoncer et que nous
+n'étions plus que quatre hommes vivant auxquels il ne restait qu'un
+souffle de vie, car le sang s'échappait de nos nombreuses blessures, il
+fallut nous rendre on plutôt permettre qu'on nous transportât à bord du
+bâtiment anglais.
+
+Pauvre _Brise_! dix minutes après j'entendais les cris de triomphe
+de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les
+profondeurs de l'océan et je perdis connaissance.
+
+Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été pansées,
+je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des quatre marins
+qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent aux suites de
+leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi.
+
+Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline
+du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, après des
+dangers sans nombre et des peines infinies, réussit à s'évader. Je ne
+le revis que plusieurs années plus tard: il a été depuis mon hôte, mon
+commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.
+
+C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous servait de
+guide dans notre excursion au Lac à la Truite.
+
+
+
+
+
+ESCLAVAGE ET ÉVASION.
+
+Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme. C'était un
+nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il avait été vendu à
+ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux était lui aussi un
+prisonnier de guerre et venait d'arriver des côtes du Mozambique. Comme
+moi, il avait toujours été libre enfant des grands bois, aimant les
+fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les
+habitants du sol jouissent dans toute leur inappréciable liberté et
+indolence.
+
+Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des frères
+et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux
+parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse.
+
+Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes nous
+comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois passés dans les
+fers, à former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement.
+
+Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que
+nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant.
+
+Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées plus
+chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues ranimer mon
+courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les lanières du fouet
+du contre-maître, n'avons-nous pas versé des larmes amères en souvenir
+de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets
+d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes de les mettre à exécution, mais
+nos mesures étaient mal prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et
+si nous ne succombâmes pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié
+veillait sur nous et en avait décidé autrement.
+
+Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon âme un effet
+salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je
+les acceptai comme un juste châtiment et les offris en expiation de mes
+crimes.
+
+Enfin après cinq années de souffrances indicibles, la Providence qui se
+laisse toucher par les pleurs du pécheur pénitent, nous envoya un ange
+de délivrance sous la forme d'une toute jeune fille. Elle était l'enfant
+unique du planteur qui nous avait achetés.
+
+Dans la journée, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon et moi
+attachés au poteau infâme. Elle avait entendu le contre-maître ordonner
+à un espèce d'Hercule, monstre de férocité à face humaine, de nous
+administrer à chacun cinquante coups de fouet. Elle avait vu avec
+horreur le sang ruisseler de chacune des déchirures profondes que le
+fouet à neuf branches faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres
+se tordre dans des mouvements convulsifs sous ces inénarrables douleurs,
+elle résolut alors de nous sauver.
+
+Elle savait d'ailleurs que nous étions parfaitement innocents de la
+faute de larcin dont on nous accusait.
+
+C'était ostensiblement pour punition de cette faute que nous avions été
+flagellés, tout le monde savait bien aussi dans la plantation que la
+vraie raison était que le nègre et moi nous avions exprimé un sentiment
+d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, enfant du vendeur,
+exposée nue à la criée publique. Un acheteur d'esclaves menait
+l'enchère. C'était un vieillard aux regards lascifs et pleins de
+convoitise. La mère de cette jeune fille, élevée dans des sentiments
+catholiques, voyait avec désespoir le spectacle auquel on la forçait
+d'assister. On peut juger de ce qu'elle devait éprouver et de ce que
+j'éprouvais moi-même en songeant: Oh si c'était mon Angeline qui fut à
+la place de cette malheureuse!!
+
+Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard était l'acquéreur, elle
+était désormais son bien, sa propriété.
+
+Combien pourtant ne s'est-il pas trouvé d'hommes qui voyaient avec
+indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de l'esclavage.
+
+La mère, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en poussant
+des sanglots déchirants; elle la pressa sur son coeur et lui passa une
+croix autour du cou.
+
+Le contre-maître se précipita aussitôt vers elles, les sépara
+brutalement, envoya rouler par terre la malheureuse mère par un rude
+coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue
+au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa peau un
+sanglant sillon.
+
+Oh! si j'avais été libre et que j'eusse eu autour de moi mes braves
+sauvages, non, certes cet acte exécrable ne se fut pas accompli.
+
+J'allais m'élancer pour anéantir le contre-maître tant j'étais hors
+de moi, le nègre spontanément allait aussi en faire autant, mais nos
+chaînes infâmes nous retinrent. Le contre-maître vit sans doute le
+mouvement que nous fîmes, il comprit, à l'expression de nos figures,
+toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement recula-t-il
+de quelques pas. Le lendemain le nègre et moi étions attachés au poteau
+dont j'ai parlé.
+
+Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous étions fortement liés
+sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels reposaient nos
+chairs mises au vif par leurs affreuses cruautés, qu'accompagnée d'une
+jeune esclave, notre libératrice entra dans notre hutte. Elle portait
+une lanterne sourde, en dirigea la lumière vers son visage pour que nous
+vîmes le signe qu'elle nous faisait en mettant le doigt à sa bouche, de
+garder le silence.
+
+Elle s'approcha ensuite de nous, déposa des livres à notre portée,
+pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions et des
+vêtements convenables pour servir à notre déguisement. Elle dit ensuite
+quelques mois en espagnol que cette dernière nous traduisit: A un
+endroit qu'elle nous indiqua, un canot avait été disposé pour favoriser
+noire fuite. En descendant la rivière, nous n'aurions pas à craindre
+la poursuite des hommes ou des chiens. Un papier où la signature du
+planteur était contrefaite nous accordait un congé de deux semaines.
+Elle nous informa de plus que dans trois jours, dans le port de
+Charlestown, un bâtiment français devait mettre à la voile pour
+l'Europe.
+
+Pour comble de bienfaits notre libératrice nous remit deux bourses bien
+garnies et s'éloigna non sans que nous eussions eu le temps de voir
+son angélique figure inondée de pleurs. Nous suivîmes à la lettre les
+instructions de notre ange de salut. Le canot effectivement se trouvait
+à l'endroit désigné. Ce qu'il nous avait fallu déployer d'énergie, de
+forces morales et physiques pour réussir à briser nos liens et marcher
+jusque là est impossible à décrire, tant nous étions épuisés par les
+tortures de la veille.
+
+J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires
+anglais que les soldats obligés de subir des amputations capitales,
+disaient à l'opérateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les blessures et
+les amputations ne produisent jamais les souffrances que nous fait
+endurer le chat à neuf queues!
+
+Enfin la Providence sembla favoriser notre évasion, car la nuit était
+des plus sombres; tout faisait présager un orage prêt à éclater, ce fut
+effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous réussîmes avant que le
+crépuscule parut et que l'horizon s'éclaira, à mettre une bonne distance
+entre nous et ceux qui nous poursuivaient.
+
+Mon expérience dans la vie des bois m'avait fait connaître une plante
+dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin limier qui
+précède les dogues qu'on lance à la poursuite de l'esclave marron.
+
+Le jour, nous transportions à quelque distance dans les bois notre
+embarcation qui n'était rien autre chose qu'un canot d'écorce, puis, la
+nuit tombée, nous reprenions la rivière et notre frêle nacelle, poussée
+par le courant et nos énergiques efforts volait sur la surface des eaux
+avec la rapidité de l'alouette.
+
+Dans la nuit de la troisième journée, nous aspirâmes à pleins poumons
+les émanations salées de l'océan. Nous entrions dans la baie de
+Charlestown, Caroline du Sud. Là devaient commencer pour nous de
+nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre ce bâtiment français
+qui était eu partance? Nous résolûmes une dernière fois de risquer le
+tout pour le tout, et convînmes de nous donner la mort réciproquement
+si nous avions à tomber entre les mains de ces infâmes bourreaux qui
+s'appelaient des planteurs, possesseurs d'esclaves.
+
+Nous débarquâmes silencieusement dans un endroit écarté et prîmes une
+rue obscure. Nous errâmes longtemps dans cette rue bordée de tabagies de
+toute espèce, lorsqu'enfin, quelques accents français mêlés de jurons
+énergiques vinrent frapper mon oreille.
+
+Immédiatement, je donnai mes instructions au nègre, lui enjoignant de
+ne pas dire un seul mot, et de paraître dans un état complet d'ébriété.
+Nous entrâmes dans cette tabagie, nous heurtant l'un sur l'autre et
+d'une voix enrouée: "Moricaud disais-je, nous prenons une bordée; gare à
+nous! l'ancre n'est pas fixée dans les ports des Frères de la Côte."
+
+Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice
+nous avait fournis pour notre déguisement consistaient en chemise de
+toile, chapeau goudronné, vareuse de matelot.
+
+Oh! noble fille! sois à jamais bénie dans les tiens et tout ce que tu as
+de plus cher pour cette prévoyante attention......
+
+La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère chargée
+de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur de grog
+insupportable.
+
+Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une
+rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient
+absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment où
+nous arrivâmes, la discussion était vive, aussi les deux camps ne nous
+virent-ils entrer qu'avec dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un
+air délibéré, quoique titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où
+le nègre et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris
+quelques instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens
+des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement. Ce fut
+leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit que la guerre
+était finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, que les
+deux matelots récalcitrants avaient décidé de sa fixer dans le pays
+pour y cultiver des terres, que leurs engagements étaient terminés; ils
+étaient deux bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination
+et l'opiniâtreté. Le contre-maître leur avait offert des gages très
+élevés, mais ils refusaient parce que leurs fiancées avaient exigé
+qu'ils s'établissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de
+marins.
+
+Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et bachique,
+une chanson française de matelot en goguettes. Les premières stances
+finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maître qui parlait à un
+des matelots qui paraissait être son homme de de confiance, puis il
+s'approcha de moi d'un air aimable.
+
+--Hé! Hé! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement, il me
+vient à l'idée que tu as déjà bouliné dans des parages de la France!
+
+--Oui, lui répondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et moi nous
+en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.
+
+--Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui un
+véritable terrien. Je fis un geste d'indignation.
+
+--Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on
+n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères de la Côte!
+
+--J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes frères,
+buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions encore dans
+les mêmes eaux.
+
+--C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus enrouée,
+mais d'abord vos civilités; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant
+vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il ne peut plus
+parler.
+
+Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous étions en
+pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et cinglions à toutes
+voiles vers la France.
+
+Nons étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit inviter
+à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conservé
+le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme bien élevé et poli, du
+véritable capitaine français. Aimé et respecté des passagers de son
+bord, il l'était encore plus, s'il était possible, de ses matelots.
+
+Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie
+de guerrier où comme chef sauvage, j'avais combattu à côté des
+siens dans les colonies ou à bord de _La Brise_. Je lui montrai les
+témoignages de ma valeur que je possédais quand à l'assaut ou à
+l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait
+une idée vague du désastre de _La Brise_ et m'en fit redire les détails.
+Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures le mirent dans un
+état d'émotion considérable.
+
+A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et
+m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers et
+à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des preuves
+irrécusables.
+
+De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards de tout
+l'équipage, et si quelquefois le nègre et moi nous mîmes la main à la
+manoeuvre, c'était plutôt pour aider volontairement, car chacun,
+à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière tout-à-fait
+respectueuse et amicale.
+
+Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me séparer
+de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au capitaine tout
+l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnât l'assurance
+qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives
+de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'était
+parfaitement connu.
+
+Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers même
+l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux. Ainsi nous
+quittâmes après les plus affectueuses expressions d'amitié et de bons
+souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine
+me dit adieu, j'étais devenu son ami dans le voyage.
+
+J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une
+circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le
+même port de mer où j'étais, qu'il avait effectivement débarqué mon
+malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale.
+
+Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un
+de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et me
+témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied à terre,
+il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il avait été exilé,
+vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avait conduit, puis
+poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'élança vers les bois où ils
+le perdirent de vue!!
+
+Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques-uns des matelots
+qui avaient conduit le canot.
+
+Un mois après mon débarquement à Boston, j'étais aux Trois-Rivières.
+Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si
+tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le témoin.
+
+
+
+
+
+LE MEURTRE.
+
+En y débarquant, le premier homme que je rencontrai face à face poussa
+un wooh! de surprise, ses yeux s'arrêtèrent sur moi avec une terreur et
+un étonnement indicibles. Il allait prendre la fuite, peut-être, lorsque
+je l'arrêtai en l'appelant par son nom. C'était un chef sauvage, lui
+aussi d'une tribu Souriquoise, nos alliés, et était l'ami le plus
+intime et le frère d'armes d'Attenousse. L'Ours Gris, dit-il d'une voix
+frémissante, est-ce toi ou ton esprit que le génie du bien envoie
+pour sauver Attenousse? Oh! si c'est toi, notre frère n'a plus rien à
+craindre, car tu peux tout. Le Dieu des blancs est grand, plus fort
+que ceux que ma tribu vénérait avant l'arrivée du Père à la Robe Noire
+ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même.
+
+En prononçant ces paroles, Anakoui élevait ses yeux vers le ciel et
+versait des pleurs d'espérance.
+
+Hélas! les guerres sanglantes avaient laissé sur la figure de ce
+malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de notre
+civilisation; il avait la figure balafrée en tous sens et de plus, il
+avait perdu un bras.
+
+Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant les moyens
+de destruction que le siècle nous apporte, et combien doivent-être
+heureux ceux qui, nouveaux Caïns, ne demandent pas mieux que de tuer ou
+mutiler leurs frères!!!
+
+Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans un état
+de fiévreuse agitation. Véritablement, je crus qu'il était devenu fou,
+tant grande était son exaltation. Enfin, je le pris par la main et
+nous allâmes nous asseoir sous les grands arbres qui bordaient naguère
+encore, les charmants coteaux du rivage St. Laurent aux Trois Rivières.
+
+Ce fut alors, qu'après avoir donné cours à son émotion, exprimée par
+des paroles incohérentes, que j'entendis, avec stupeur, le récit des
+événements qui s'étaient passés pendant mon absence. En voici le résumé:
+
+Le désastre de _La Brise_ avait été publié à son de trompe par les
+vainqueurs. La nouvelle en était venue dans la colonie avec la rapidité
+et l'exactitude que comportent toujours un bruit fâcheux ou une mauvaise
+nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais celui-là était le seul,
+c'était un jeune canadien qui prétendait avoir fait partie de l'équipage
+de La Brise et avoir échappé vivant de cette malheureuse croisière avec
+un chef sauvage. Il ajoutait que ce chef et lui avaient été amenés en
+esclavage dans des directions diverses. Lui avait été dirigé sur une
+plantation au bord de la mer, et c'est à cette circonstance qu'il dût
+son évasion; s'étant jeté à la nage et ayant gagné un vaisseau européen
+qui était en partance. On sait qu'alors c'était un asile inviolable pour
+un blanc. Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que
+moi, il a été vendu à un bien plus haut prix et a été envoyé dans la
+profondeur des terres, il doit être mort depuis longtemps d'après le
+rapport de nègres marrons qui s'étaient échappés de la même plantation,
+car jamais maître plus féroce et plus barbare ne pouvait faire subir de
+plus mauvais traitements à ses esclaves, aussi en était-il réputé parmi
+eux comme un monstre odieux de cruauté.
+
+Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que Baptiste
+leur affirmait être vraie en tous points. Grand donc fut l'étonnement
+d'Anakoui, lorsqu'à mon tour, je lui assurai qu'elle était de la plus
+exacte vérité.
+
+Mais j'étais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre, crainte
+de blesser sa susceptibilité indienne. Quelles angoisses néanmoins ne
+ressentais-je pas à la pensée d'Angeline dont le souvenir était venu à
+chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser mon cerveau depuis cinq
+longues années.
+
+Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je,
+qu'est-elle donc devenue? je frémissais dans l'appréhension de sa
+réponse.
+
+--Assieds-toi, mon frère, me répondit Anakoui, je vais tout te dire: "Un
+des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons d'armes que tu
+as bien connu autrefois lorsque tu étais plus jeune, est revenu de la
+guerre trois mois après être parti à la tête de ses braves guerriers.
+Pas un seul d'entre eux n'est arrivé dans la tribu sans montrer avec
+orgueil d'honorables blessures.
+
+"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mère,
+avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima
+par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauvé la vie lors de
+l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il était
+bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvée des poursuites et des
+persécutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait été
+élevée par toi aux récits des actes de bravoure et d'héroïsme.
+
+"Le missionnaire, continua Anakoui, chargé par toi de retirer les fonds
+pour procurer le confort aux deux femmes laissées sans autres secours
+que la procuration que tu lui donnais, n'est pas revenu s'asseoir dans
+nos foyers. Elles ont donc manqué de tout et le père à la _Robe Noire_
+ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans la prison où il est venu
+d'après l'ordre de l'Évêque, son grand chef consoler et prendre soin des
+malheureux prisonniers."
+
+"Maintenant, mon frère, ne m'interromps pas, les moments sont précieux."
+
+"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyèrent toutes espèces
+de misères et de privations et ne durent leur subsistance qu'à la
+charité des sauvages dont les bras débiles ne pouvaient plus porter les
+armes et qui pourtant avaient été préposés aux soins des femmes et des
+enfants. Enfin, Attenousse arrivé, l'abondance régna dans leur cabane,
+il pourvut amplement à leur bien-être et ce ne fut que deux ans après
+ton départ, n'ayant reçu aucune nouvelle de toi, malgré les informations
+toujours infructueuses que nous apprîmes de toutes parts, que se
+trouvant seule, isolée et sans protection sur la terre, te croyant mort,
+Angeline consentit à épouser l'unique homme qu'elle eut jamais aimé
+après toi. Cet homme c'est Attenousse."
+
+Puis, comme s'il eût craint d'exciter ma colère, Anakoui ajouta:
+"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission
+et c'était pour se débarrasser des persécutions de l'infâme Paulo qui
+la tourmentait sans cesse dans les moments où Attenousse et sa mère
+s'absentaient."
+
+"Tout alla pour le mieux dans le jeune ménage. Deux ans et demi après
+leur union, une petite fille est venue prendre place auprès d'eux.
+Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient tour à tour pour
+l'embrasser. La mère, la grand'mère, la pressaient à tous moments dans
+leurs bras. Ils étaient alors heureux et rien ne venait troubler leur
+bonheur, Paulo étant disparu; mais le génie du mal dont il était
+l'instrument planait sur la demeure de nos amis."
+
+"Il y a, comme tu le sais, à une quinzaine de lieues du campement,
+une rivière qu'on appelle la Rivière aux Castor. Ses bords sont très
+giboyeux. La marte, le vison, le pékan et le loup-cervier s'y trouvent
+en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent se désaltérer
+dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs tout cela."
+
+"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, résolut d'aller y chasser
+pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient réciproquement et sans
+arrière-pensées."
+
+"Ils tendirent des pièges aussitôt arrivés dans cet endroit. La journée
+du lendemain se passa à choisir les places les plus avantageuses pour
+parcourir la forêt et à dresser un camp. Attenousse à bonne heure le
+surlendemain s'était levé pour aller examiner leurs trappes. Il lui
+fallait pour cela, parcourir une grande distance et son compagnon qui
+n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il partit."
+
+"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi à dépecer à
+son déjeuner quelques pièces de venaison; sur le manche était sa marque
+comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler, il oublia de le
+remettre dans sa gaine."
+
+"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un désordre affreux existait
+dans la cabane. Une lutte désespérée et sanglante avait dû avoir lieu,
+car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes fraîches."
+
+Son malheureux compagnon, étendu par terre, râlait les derniers soupirs
+de l'agonie. Un couteau était enfoncé dans sa poitrine. Attenousse
+s'élança aussitôt, arracha l'arme de la blessure et vit avec stupeur que
+c'était le sien. Au moment où il le rejetait avec horreur, des éclats
+de rire se firent entendre, en se retournant, il aperçut la figure de
+l'odieux Paulo avec deux autres figures également patibulaires qui le
+contemplaient en poussant des ricanements d'enfer.
+
+Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces du
+sang de leur victime. Ils en avaient mêmes les mains rougies.
+
+Attenousse demeurait anéanti.
+
+Pendant ce temps, un des scélérats s'avança, saisit le couteau, le
+retourna en tous sens, le montra à ses deux associés et tous trois
+sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques, proférant
+des paroles de menace et emportant avec eux l'arme fatale.
+
+Mais dans des natures fortes et énergiques comme était celle du mari
+d'Angeline, la réaction se fait vite.
+
+Il se mit à leur poursuite, après avoir suspendu toutefois le cadavre
+de son ami pour le mettre à l'abri des bêtes fauves en attendant que
+quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le déposer dans le cimetière
+de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps de mettre une bonne
+distance entre eux et lui.
+
+Grand fut l'émoi à la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces bons
+sauvages, car la victime était très estimée par tout le monde.
+
+On assembla un conseil, et il y fut décidé qu'un parti de chasseurs
+irait immédiatement chercher le corps du malheureux, tandis
+qu'Attenousse, accompagné de tout ce qu'il y avait de plus respectable
+dans la tribu, se rendrait faire sa déposition devant un juge de paix.
+
+
+
+
+
+LE JUGE DE PAIX.
+
+Était-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
+quelquefois, prescience chez l'homme? Voilà la question que je me suis
+posée depuis en pensant au récit, de mon ami Anakoui.
+
+Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa
+vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il
+ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées, des
+larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste et préoccupé en
+parlant.
+
+Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent
+immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils furent
+reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de tête, avec une
+bouche édentée et des manières grossières et impérieuses.
+
+--Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.
+
+--Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu sur le
+bord de la Rivière aux Castors.
+
+--Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement à Attenousse?
+
+Celui-ci se nomma sans défiance.
+
+--Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
+puisque tel est votre nom.
+
+Ce juge de paix s'appelait Justitia Bélandré. C'était un homme stupide
+et grossier comme nous l'avons dit, ignorant et fanatique au suprême
+degré et par là même bouffi d'orgueil.
+
+Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il
+s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
+élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justifia.
+Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi vil et
+méprisable que lui. C'était son rapporteur: son nom était José. Leur
+secrétaire à tous deux était un nommé Vergette.
+
+Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître
+Attenousse.
+
+Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout
+de quelque temps, escorté de sept à huit hommes.
+
+C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés et
+qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était si
+lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il prononça
+lentement,: "Attenousse, d'après des dépositions qui m'ont été faites ce
+matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous êtes accusé de
+meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui, à mon idée, sont
+innocents; je suis convaincu d'après leur témoignage, que vous êtes
+certainement le meurtrier. J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à
+la prison des Trois-Rivières, c'est en cet endroit où vous subirez votre
+procès, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont
+assignés par moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus
+et Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
+votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la plus
+forte qu'il puisse y avoir contre vous."
+
+"Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en
+promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à vous d'essayer
+à résister ou à fuir, car je vous fais lier pieds et poings."
+
+En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute à
+quel homme il avait affaire, car il haussa dédaigneusement les épaules
+en disant: "Pourquoi donc chercherais-je à fuir comme un vil assassin?
+Ce que je désire, c'est d'être confronté avec mes accusateurs." Les
+autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence
+d'Attenousse et certifier de son bon caractère, en en même temps qu'ils
+s'offraient de prouver la scélératesse de Paulo et de ses complices.
+D'un geste solennel et impérieux, le juge, comme on le pense bien, s'y
+refusa, leur ordonnant de laisser la salle et, commandant à ceux
+qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route
+immédiatement.
+
+Or dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un
+incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit
+d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander des
+hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et
+ces hommes devaient obéir sous peine d'une forte amende ou de la prison.
+
+Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances
+bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes qui
+étaient, nourris et payés aux dépens du gouvernement pour remettre le
+prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la plus rapprochée.
+
+Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société qui
+exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte
+d'instruction, avait été nommé à la charge de magistrat stipendiaire.
+
+Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due, mais aux
+intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut placées.
+
+On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient pas de
+s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le fleuve, gagner
+le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la pêche au lac St.
+Jean.
+
+La distance était à peu de différence près de cet endroit de Québec ou
+Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène que
+nous voyons.
+
+La ville des Trois-Rivieres était alors un entrepôt considérable pour le
+commerce de pelleteries; c'était le rendez-vous des trafiquants et des
+sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les canots chargés
+de fourrures y venaient chaque année, avait la tranquillité qu'elle
+a aujourd'hui, aussi l'arrivée d'un meurtrier comme Attenousse y
+produisit-elle grande sensation.
+
+Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant contre
+lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.
+
+Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre les
+imprécations de cette foule.
+
+Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au
+bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'affirmation du magistrat
+qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement pas à son
+premier meurtre.
+
+Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il
+y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que
+c'était un véritable démon incarné; aussi tremblait-on à l'idée qu'il
+pourrait s'échapper.
+
+Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature à
+préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi s'en
+ressentir dans leurs décisions.
+
+Il eut été difficile cette nuit là à tout étranger d'obtenir
+l'hospitalité dans la ville, tant les portes étaient solidement
+barricadées et tant la frayeur était grande.
+
+Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé depuis
+quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné à être
+pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures au matin;
+vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.
+
+Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
+avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je l'ai dit, je
+n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de l'après midi.
+
+Où est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me
+l'indique, je m'élançai l'oeil en feu, la figure empreinte d'anxiété
+vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder le pardon
+de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais
+lui dire quel était le caractère, de son infâme accusateur. Mon
+témoignage ne devait pas lui être suspect puisque je portais sur moi
+les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient donnés les premiers
+officiers français qui commandaient les armées où j'avais combattu pour
+ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur
+ma poitrine écrits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que
+j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les français et je croyais
+que sans doute, il m'écouterait.
+
+Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les rues,
+j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux ami
+l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès de ma
+démarche.
+
+Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance ou plutôt par
+la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un fou forcené.
+Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans cet état que je
+me présentai à la porte de la demeure du Gouverneur.
+
+Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée. Je veux voir
+le gouverneur, disais-je à toutes les objections qu'on me faisait et je
+m'avançais toujours.
+
+Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent; qu'avec
+les plus grands efforts.
+
+J'étais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
+s'avança sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause de ce
+vacarme.
+
+C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-être à
+votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'écriai-je, enjoignant
+les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui vient implorer
+quelques instants d'audience.
+
+Il veut vous tuer, s'écrièrent plusieurs voix et on se précipita nouveau
+sur moi.
+
+La surexcitation dans laquelle j'étais décuplait mes forces, je
+renversai les gardes et m'élançai sur le haut de l'escalier, là je
+m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
+contenir de sanglots, mon âme de supplications et de désespoir furent
+employés pour obtenir une entrevue ne dut-elle même durer que cinq
+minutes.
+
+Mais au moment où mes lamentations devaient être des plus déchirantes et
+des plus pressantes, pour toute réponse je fus saisi et garrotté.
+
+Alors mes forces m'abandonnèrent complètement et un affreux
+découragement s'empara de moi. Dans cet état, on me conduisit à la
+prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on m'enchaîna comme un
+misérable malfaiteur.
+
+Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de mon
+complet anéantissement, car depuis le palais jusqu'à la prison, j'avais
+perdu l'usage de tous mes sens.
+
+La fraîcheur du cachot me ramena aux sentiments de la réalité.
+
+La prison des Trois-Rivières, comme toutes celles de ces temps était une
+bâtisse à deux étages. La lumière ne filtrait dans les cellules que par
+un étroit soupirail grillé de niveau avec le plafond, elle ne pouvait
+se faire jour qu'à travers un épais rideau de poussière et de fils
+d'araignées. Les murs suintaient l'humidité de toutes parts, un monceau
+de paille pourrie répandait une odeur infecte quelques crampons de fer
+rivés aux murs auxquels étaient attachées de fortes chaînes avec des
+menottes qu'on me passa aux pieds et aux mains, tel était l'intérieur de
+tous les cachots. Tous rapports avec l'extérieur ne se faisaient que par
+un guichet d'une petite dimension par où le geôlier venait passer aux
+prisonniers l'écuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'étaient
+pas enchaînés; dans l'autre cas, ces aliments étaient déposés près
+d'eux, celui qui les apportait pénétrait dans la cellule ou plutôt
+dans le cachot. C'est à peine si cette nourriture pouvait soutenir ces
+pauvres malheureux pendant une quinzaine de jours.
+
+Voilà ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitôt les
+criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition avant que
+d'avoir subi leur procès.
+
+Toutes ces réflexions je les fis dans un instant, puis tout à coup se
+présenta à mon esprit l'exécution d'Attenousse, qui devait avoir lieu le
+lendemain et moi qui était si près de lui, moi dont la poitrine était
+couverte de blessures et dont la voix était si puissante, quand j'étais
+libre, auprès des officiers français et du Gouverneur en chef, qui tous
+me connaissaient particulièrement, je ne pouvais rien faire pour lui.
+Oh! alors je bondissais comme un lion dans sa cage, je faisais des
+efforts surhumains pour conquérir ma liberté, je m'élançais au bout de
+mes chaînes et faisais de telles tractions qu'elles ébranlaient presque
+le mur vermoulu de mon cachot. Je poussais des cris, des rugissements
+qui n'avaient rien d'humain et qui devaient retentir dans les recoins
+les plus éloignés de l'édifice, mais tout était inutile et l'heure
+fatale avançait avec une effroyable rapidité.
+
+Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
+morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment où l'idée d'une
+prière me vint à l'esprit.
+
+Je tombai à genoux et priai avec toute la ferveur dont mon âme était
+capable.
+
+Cette prière sans doute fut écoutée du Ciel, car bientôt des pas lents
+et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journée retentirent
+de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une fois d'un accent
+désespéré. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles de ceux à qui elle
+s'adressait. Les pas s'arrêtèrent à la porte de mon cachot et une voix
+pleine d'onction et de tristesse demanda à celui qui l'accompagnait qui
+appelait ainsi.
+
+Ces un fou furieux, répondit celui à qui la question était posée, il a
+voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.
+
+--Oh! non, non, m'écriai-je avec force. Qu'on veuille seulement
+m'entendre, mon témoignage peut sauver de la mort un innocent.
+
+--Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la même voix douce mais
+ferme cette fois.
+
+--N'en faites rien, monsieur l'Abbé, il est capable de vous tuer.
+
+--Ouvrez, répéta la voix plus fermement encore. La clef grinça dans la
+serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un prêtre vénérable
+dont la chevelure blanche comme la neige retombait en rouleau sur ses
+épaules. Il avait à la main un flambeau qu'il déposa près de moi d'un
+air calme et paternel. Sa figure portait un caractère de grandeur et de
+sérénité empreinte dans ce moment d'une indicible tristesse.
+
+A sa vue, je tombai à genoux et joignant les mains je m'écriai dans un
+état de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu, merci".
+
+Le prêtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, il
+s'avança encore plus près de moi et me prenant les deux mains avec bonté
+me dit d'une voix grave et sympathique:
+
+"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frère, ou vous souffrez encore
+beaucoup." Je ne pus lui répondre un seul mot, mais à l'altération de
+mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire se passait en
+moi. Il alla alors fermer la porte, ôta le léger manteau qui était jeté
+sur ses épaules, le plia en quatre, la déposa sur ma couche, s'assit
+lui-même à côté sur la paille humide et avec une douce autorité
+m'obligea de prendre place sur ce siège qu'il m'avait improvisé, puis,
+prenant une de mes mains, il me dit avec bonté: "Que puis-je faire pour
+vous mon frère? Une malheureuse victime innocente des lois humaines
+dort du sommeil du juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc
+demeurer quelques instants auprès de vous, parlez, en quoi puis-je vous
+être utile".
+
+Oh! c'est alors que je soulageai mon âme du poids énorme qui l'écrasait
+depuis si longtemps en lui faisant, aussi brièvement que possible, la
+confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
+qui avaient lié mon existence avec celles de Paulo, Angelina et
+d'Attenousse. Je fis la peinture des caractères de ces deux hommes, je
+m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui parlai des combats auxquels
+j'avais eu part et lui montrai, à l'appui de mes paroles, les cicatrices
+qui couvraient ma poitrine et tirai de mon sein les parchemins qui
+m'avaient été donnés.
+
+Quand j'eus fini de parler, le prêtre s'approcha de la lumière, examina
+mes parchemins un instant, puis, saisissant tout à coup le flambeau,
+il vint le présenter devant ma figure: Hélika! Monsieur Odillon! nous
+écriâmes-nous spontanément et nous tombâmes dans les bras l'un de
+l'autre. Je le suppliai alors, me mettant à ses genoux, de sauver
+Attenousse. Le bon prêtre m'embrassa avec effusion, je sentis ses larmes
+couler de mes joues, mais il me dit d'une voix profondément émue et en
+secouant la tète: "Hélas! je crains qu'il ne soit malheureusement trop
+tard, j'ai déjà fait tout ce qui était en mon pouvoir, car je le connais
+depuis longtemps et le sais parfaitement innocent, néanmoins je vais
+encore tenter l'impossible pour y parvenir."
+
+Au même moment, un des guichetiers vint doucement gratter à la porte du
+cachot, sur l'invitation du prêtre, il entra.
+
+Est-il éveillé? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondément
+affligée.
+
+Non, mon père, répondit celui-ci avec respect, je viens vous dire qu'il
+repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement ses lèvres
+se sont entr'ouvertes pour laisser échapper les noms de sa mère, de sa
+femme et de son enfant dont il nous a parlé si souvent depuis qu'il est
+ici; il a dit aussi ces mots: Oh! père Hélika! si tu vivais encore.
+
+Le prêtre tout ému se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, mes
+sanglots m'empêchaient d'articuler une seule syllabe; "Courage, me
+dit-il, priez et espérez. Soumettons-nous dans tous les cas aux
+inscrutables desseins de la Providence; dans une heure, je serai de
+retour."
+
+La lueur blafarde du crépuscule du matin scintillait péniblement, déjà
+depuis quelque temps, à travers le sombre vitreau grillé de mon cachot
+et l'exécution devait avoir, lieu à six heures.
+
+Les ouvriers qui avaient travaillé à dresser l'échafaud avaient; terminé
+leur tâche funèbre, car on n'entendait plus les coups de marteau. De
+plus, le murmure du dehors, comme celui d'une foule qui s'occupe
+avec indifférence des intérêts les plus mercenaires dans ces moments
+solennels, parfois même un éclat de rire mal étouffé arrivait à mon
+oreille attentive, aiguisée et inquiète; je frémissais en songeant que
+déjà on se rendait pour choisir la meilleure place afin de savourer plus
+longtemps les dernières palpitations d'un corps humain suspendu au bout
+d'une corde.
+
+Je supputai qu'il pouvait être alors quatre heures et demie.
+
+Jamais je ne saurais vous dépeindre les angoisses, les tortures, les
+inexprimables douleurs, les anxieuses espérances que chaque minute
+m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.
+
+Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
+cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
+était accompagné de deux tourne-clefs.
+
+J'ai enfin pu pénétrer auprès du Gouverneur après des peines sans nombre
+me dit-il tristement.
+
+Il paraît qu'il a failli être assassiné hier soir et il a noyé sa
+frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donné sa parole qu'il allait
+envoyer immédiatement l'ordre d'un sursis. Il a refusé de m'en charger
+tant il est encore abasourdi, mais il consent néanmoins à ce qu'on vous
+ôte vos fers et permet que vous communiquiez avec Attenousse?
+
+Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me délivrait de mes
+fers, qu'on met plus d'empressement souvent à condamner ses semblables
+qu'à sauver un innocent.
+
+Ce fut d'un pas défaillant qu'accompagné de monsieur Odillon et d'un
+guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque nous
+entrâmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas l'éveilla. En
+m'apercevant, il s'élança au bout de ses chaînes et nous nous tînmes
+longtemps embrassés. "Angeline, mon entant, et ma vieille mère, me
+demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont elles devenues?" Je ne pus
+lui répondre, je me sentais, étouffé sous le poids, de tant d'émotions.
+Alors monsieur Odillon vint à mon secours, il lui raconta en quelques
+mots les principaux incidents qui m'étaient advenus depuis mon départ à
+bord de la corvette, _La Brise_.
+
+Puis nous lui fîmes part de l'assurance que le Gouverneur avait donné de
+l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutâmes que peu de foi et que
+nous ne conservâmes nous-mêmes aucun espoir, Tout est bien fini pour le
+pauvre guerrier sauvage, nous répondit-il, en secouant tristement la
+tête.
+
+Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mère et son
+enfant, mais elles étaient là-haut, dans la demeure du Grand Esprit,
+c'est donc qu'il les reverra désormais.
+
+L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
+n'arrivait pas. Nous laissâmes tous le cachot à l'exception de monsieur
+Odillon qu'Attenousse désirait entretenir quelques instants.
+
+Dix minutes après, la porte s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer de
+nouveau. La figure de monsieur Odillon était empreinte de tristesse,
+celle d'Attenousse était calme et sérieuse.
+
+A fûmes nous auprès d'eux que la cloche de la prison se fit entendre.
+J'écoutai en frémissant: hélas! c'étaient des glas qui invitaient les
+âmes charitables à unir leurs prières à celles du prêtre qui allait
+offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'âme de celui qui devait
+mourir. En effet, quelques instants après, revêtu de sacerdotaux, il
+commençait une Messe de Requiem et sa voix émue s'arrêtait de temps en
+temps pour dominer son émotion pendant que les sanglots des assistants
+troublaient seuls le silence.
+
+Au moment de la communion, le prêtre voulu adresser quelques paroles,
+maïs il ne put le faire que difficilement à travers ses sanglots.
+
+Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par excellence a
+été mis à mon injustement, faites-lui donc généreusement le sacrifice
+de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, pour sauver les
+coupables. Voici mon frère, le pain des forts qui va vous soutenir dans
+le moment où Dieu va vous appeler à lui."
+
+Ce fut tout ce qu'il put dire.
+
+Attenousse reçut l'eucharistie avec une ferveur angélique, lui seul
+n'était pas ému.
+
+Après la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement de
+l'Extrême-Onction.
+
+Et le sursis n'arrivait pas.
+
+A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'était le bourreau
+qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prêtre regarda à sa
+montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris de suite que
+tout espoir était perdu.
+
+En trébuchant, je réussis à me jeter une dernière fois au cou de mon
+malheureux ami. Dans l'état d'extrême souffrance où j'étais, je ne pus
+que distinguer ces quelques paroles: "Père Hélika, je te confie ma
+vieille mère, ma pauvre femme et ma chère petite fille; sois leur
+protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au plus tôt mes
+derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."
+
+Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement supporté
+par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siège dans une autre
+chambre plus loin.
+
+Peu d'instants après, je fus tiré de mon état de torpeur par des bruits
+de pas dans le corridor. C'était le cortège funèbre qui défilait, je le
+suivis machinalement.
+
+La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'était le dernier glas.
+
+Attenousse, les mains liées derrière le dos et la corde au cou dont le
+bourreau tenait l'autre extrémité, s'avança, d'un air calme, jusque sur
+le bord de l'échafaud.
+
+La foule était immense, les rires et les chuchotements cessèrent, le
+spectacle allait commencer. Le condamné se mit à genoux, répéta les
+prières des agonisants après Monsieur Odillon, puis se levant, il dit
+d'une voix ferme: "Avant que de paraître devant Dieu, je déclare de la
+manière la plus solennelle que je suis entièrement innocent du crime
+pour lequel on m'ôte la vie. Je demande pardon à tous ceux à qui j'ai pu
+faire du mal sans le savoir et pardonne de tout coeur à ceux qui m'en on
+fait." Il ajouta en se tournant fièrement vers la foule: "le coeur du
+guerrier sauvage est inaccessible à la peur. Son chant de mort ne sera
+pas celui de ses pères, mais celui de la religion de sa femme et de son
+enfant qu'un missionnaire leur apprit à répéter à l'enterrement de leurs
+frères." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque beauté
+il entonna son _Libera_.
+
+Je crois encore, après quinze ans de ces événements, entendre chacune
+de ces notes qui retentissent dans mon âme avec le glas funèbre que la
+brise du matin nous apportait, du toutes les cloches de la ville.
+
+Son chant funèbre terminé, il se mit de nouveau à genoux, embrassa
+pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui présenta, le bonnet
+fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre. C'était
+la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant même, le cri "grâce"
+retentit. Un officier à cheval agitant un papier débouchait au coin de
+la prison.
+
+Ce cri produisit un choc électrique. La foule se précipita vers
+l'échafaud, la corde fut coupée par vingt couteaux, mais hélas!... il
+était trop tard... les vertèbres avaient été disloquées et la mort, par
+conséquent, instantanée!!!!......
+
+La justice des hommes comme on le dit généralement était
+satisfaite...........
+
+Des médecins furent appelés en toute hâte. Ce que l'art put tenter fut
+vainement employé pour lui rendre la vie. Pendant ce temps, la foule
+anxieuse, la tête découverte, consultait avec angoisse la figure
+des médecins pour tâcher de découvrir s'il n'y avait pas encore
+quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci déclarèrent qu'il était bien mort,
+que tout était fini, toutes les poitrines se soulevèrent, il y eut un
+long murmure de pitié et bien des yeux laisserent couler des larmes.
+
+Cependant au milieu du silence général, Anakoui s'approcha de Monsieur
+Odillon et désignant du doigt quatre hommes à figure imbécile, "voici,
+lui dit-il, quatre des jurés qui ont condamné à mort mon malheureux
+frère. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont pas acquitté quand des
+témoins ont déclaré avoir entendu les trois scélérats concerter leur
+plan d'accusation contre lui, les avoir vu de plus essayer à faire
+disparaître sur leurs habits et leurs mains des taches de sang; et
+qu'un autre du nos frères les avait vus sortir ensanglantés de la hutte
+quelque temps avant qu'Attenousse y soit entré."
+
+Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi
+dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la
+suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment
+il se faisait qu'ils eussent trouvé Attenousse coupable de meurtre quand
+le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé fortement sur cette
+partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement prouvé, qu'il
+s'était de plus étendu sur la crédibilité des témoins à décharge et sur
+leurs bons caractères attestés par tous ceux qui les connaissaient. Il
+avait ajouté que des témoignages non moins irrécusables affirmaient que
+les accusateurs n'étaient rien autre que des repris de justice.
+
+Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: Faites excuse,
+monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient les uns
+les autres.
+
+Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait
+dit; de là leur erreur.
+
+Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux mains
+avec découragement, par votre ignorance, vous êtes cause de la mort d'un
+innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous
+aviez à remplir et de la manière dont vous l'avez fait.
+
+Après ces mots, ils restèrent atterrés pendant quelque temps et des
+murmures de plus en plus menaçant commencèrent à s'élever dans la foule.
+Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-même avant le procès nous
+avait assuré qu'il était certainement coupable. Le voilà demandez-lui
+pourquoi il nous a mis sous cette impression?" Il désignait en même
+temps Bélandré qui allongeait le cou et essayait de saisir quelques
+paroles de ce qui se disait.
+
+Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
+assisté à l'exécution sortirent leurs couteaux et s'élancèrent dans la
+direction que le juré avait signalé. Bélandré comprit l'immensité du
+danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
+poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce à l'agilité de ses jambes
+et à la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps
+entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les
+portes du palais.
+
+Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
+alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue
+empoisonnée.
+
+Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un
+fort mauvais parti aux jurés.[1]
+
+
+[Note 1: N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de
+juré soit d'une date bien postérieure à celle où les évènements qui
+sont décrits sont sensés se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se
+permettre cet anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en
+considération du motif qui le lui a fait commettre. Sans être en aucune
+manière contre ces deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler
+qu'elles comportent parfois de graves inconvénients et occasionnent
+souvent d'irréparables malheurs. Il suffit d'assister à une séance d'une
+de ces cours de Juge de Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un
+homme, souvent dépourvu de toute éducation et quelquefois même du
+plus gros bon sens s'éveille un bon matin tout étonné de recevoir une
+commission de juge de paix. Il le doit quelquefois à l'appui qu'il a
+donné à un candidat heureux. De suite le voilà grand personnage, il
+devient un tyranneau de paroisse. Il y a bien assez souvent pourtant de
+graves difficultés, car à peine peut-il réussir quelquefois à signer son
+nom d'une manière lisible. Il est obligé de se faire lire la loi par un
+voisin complaisant, sauf à l'interpréter comme il l'entendra plus tard.
+Ces décisions, pour les parties lésées sont presqu'aussi sans appel que
+celles des commissaires pour les décisions des petites causes puisque le
+malheureux plaideur a à payer, le plus souvent, une somme au dessus
+de ses moyens pour lever un _certiorari_ et obtenir justice. Nous en
+connaissons même et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, qui ne
+voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des ressentiments
+personnels ou politiques, amené à leur tribunal. Ceux-là à coup sûr sont
+invariablement condamnés. Tous les Juges de Paix ne sont sans doute pas
+de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
+la Commission de la Paix ait besoin d'être révisée soigneusement. Les
+inconvénients qu'on rencontre dans l'institution de Juré sont plus
+grandes encore. En effet, si vous avez une cause d'une légère importance
+pour une affaire pécuniaire vous allez la confier à un avocat qui jouit
+de la plus haute considération et dont la science et le jugement sont
+parfaitement reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort
+vous êtes obligés de vous en rapporter aux jugement d'hommes préjugés
+quelquefois et, de plus, souvent dénués du plus gros bon sens. Joignez
+à cela l'esprit de nationalité, les traductions imparfaites au corps de
+juré, des témoignages rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas,
+la longueur des questions et transquestions posées aux témoins et vous
+aurez une idée du verdict que peuvent rendre ces hommes fatigués et
+ennuyés par la durée des plaidoyers. De plus, il est très rare, qu'aucun
+d'eux ne prenne des notes. Ils n'ont donc pour se guider dans leurs
+décisions que l'exposé du Juge qu'ils écoutent souvent d'une manière
+distraite et qui n'est que le résumé des témoignages contradictoires qui
+ont été donnés, ce qui souvent ne saurait jeter une grande lumière sur
+les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait rapporté plus haut soit
+purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat éminent, aujourd'hui
+sur le banc, qui disait avoir demandé à un juré qui avait déclaré
+coupable un de ses clients accusé de meurtre, pourquoi il en avait agi
+ainsi: grand nombre de témoins des plus respectables avaient prouvé
+l'alibi et le juge lui-même le leur avait expliqué dès que ces
+témoignages se trouvaient parfaitement corroborés. Le juré lui avoua
+alors franchement qu'ils avaient compris que corroboré était synonyme de
+contrecarré. Malheureusement lorsque l'avocat reçut cette déclaration,
+il était trop tard. C'est parce que nous croyons les rôles des grands
+et des petits jurés intervertis que nous nous permettons ces
+remarques.--Note de l'auteur.]
+
+Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des
+Trois-Rivières pour assister au service funèbre du malheureux
+Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusqu'à
+sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la
+tristesse et de la pitié. Parfois aussi un sanglot mal étouffé se
+faisait entendre.
+
+La cérémonie terminée, un officier vint me remettre un papier couvert de
+la signature du gouverneur par lequel il m'invitait à passer chez lui.
+Il avait entendu raconter tout ce qui était arrivé depuis la veille. On
+lui avait aussi redit dans les plus minutieux détails la scène aux pieds
+de l'échafaud et les déclarations des jurés, il en était profondément
+affecté. Il se reprochait amèrement de ne m'avoir pas donné audience la
+veille. Il s'accusait même d'être coupable de la mort de mon malheureux
+ami en ayant trop tardé à envoyer le sursis, mais il pensait que
+l'exécution n'aurait lieu qu'à sept heures. Il m'offrit ensuite comme
+compensation une forte somme d'argent pour qu'elle fut remise à la
+famille du supplicié. Je la refusai en leur nom de la manière la plus
+péremptoire et lui dis avec amertume en découvrant ma poitrine, que si
+les blessures dont j'étais couvert et le sang que j'avais versé pour
+la patrie n'avaient pas même pu me procurer une audience de quelques
+instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient servir à leur
+assurer le bien-être et le confort matériel, puisque j'avais amassé des
+sommes considérables que je leur destinais.
+
+Là dessus je pris congé de lui après qu'il m'eut assuré que par un édit
+qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.
+
+J'allai ensuite faire mes adieux à Monsieur Odillon. Il n'était pas
+encore remis des secousses qu'il avait éprouvées. Il put cependant
+trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, et ce fut,
+avec la plus grande émotion que nous nous séparâmes.
+
+
+
+
+
+ANGELINE.
+
+La voie qui me restait à suivre était désormais toute tracée. Réparer
+le mal que j'avais fait, tel était mon devoir et la détermination
+que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du témoignage de ma
+conscience qui me dit que je n'ai pas forfait à mon serment.
+
+Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui était
+venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chère, s'il était
+possible, car à l'amour paternel que je lui portais rejoignait un
+sentiment d'incommensurable pitié.
+
+Je passai le reste de la journée à acheter des provisions en abondance
+ainsi que des étoffes et des vêtements de toutes sortes. Le lendemain
+matin, accompagné de quatre hommes vigoureux que j'avais choisis et
+engagés, je me dirigeai vers le Lac St. Jean où je devais la rencontrer.
+Nous marchâmes pondant quatre jours et quatre nuits sans prendre que
+justement le temps nécessaire pour les repas et le repos qui nous
+étaient indispensables, j'avais hâte d'arriver et pourtant je redoutais
+le moment où elle me demanderait des nouvelles d'Attenousse, car je
+savais que ce serait la première question que sa mère et elle me
+poseraient.
+
+La quatrième nuit, du haut d'une éminence, par un beau clair de lune,
+je pus contempler le campement d'une partie de la tribu qui reposait
+paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumée qui s'échappait de
+chaque toit et s'élevait en ondoyant pour se perdre dans l'immensité des
+cieux.
+
+Je pressai alors ma poitrine à deux mains pour arrêter les palpitations
+de mon coeur qui semblait prêt à en sortir. Un des indiens qui
+m'accompagnait me désigna la demeure d'Angeline. Je sentais en
+descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir sous moi. Les
+chiens de garde poussaient des hurlements inquiets et plaintifs pour
+avertir leurs maîtres que des étrangers arrivaient, j'avançais toujours
+malgré la certitude où j'étais que j'allais porter le désespoir dans cet
+intérieur. Quelques sauvages sortirent pour se rendre compte de ce bruit
+insolite. Presque tous me reconnurent lorsque je passai devant eux, mais
+ils rentrèrent précipitamment, croyant que c'était plutôt mon esprit qui
+venait les visiter tant ils étaient certains de ma mort et tant était
+grande la superstition qui les dominait, malgré les lumières que le
+christianisme leur avait données.
+
+Enfin, je réussis à dominer quelque peu mon émotion et me dirigeai vers
+la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens que j'avais laissés
+avant mon départ et qui avaient toujours montré pour elle un attachement
+sans bornes, étaient étendus à la porte l'oeil et l'oreille au guet,
+comme deux vigilantes sentinelles. Lorsqu'ils entendirent le bruit de
+mes pas, ils se levèrent et poussèrent d'affreux hurlements auxquels
+répondirent tous les autres chiens de la tribu, puis dès qu'ils virent
+que nous nous avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement,
+ils s'élancèrent vers nous le poil hérissé, l'oeil ardent, nous montrant
+deux rangées de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous
+barrer le passage. Je me sentis touché de ce dévouement si vrai et si
+désintéressé; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent ma voix.
+D'un saut, ils furent auprès de moi, vinrent me lécher les mains, firent
+mille cabrioles en avant et autour de moi, allèrent japper joyeusement
+à la porte pour leur apprendre qu'un ami arrivait puis recommençaient
+leurs gambades tant leur joie était délirante.
+
+Je n'étais plus enfin qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque la
+porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une d'elles
+tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa poitrine.
+Toutes deux avaient été éveillées en sursaut par le bruit inusité et
+craignaient sans doute une attaque de quelques tribus ennemies, attaques
+qui n'étaient que trop fréquentes dans ces temps-là. Je les reconnus du
+premier coup d'oeil; c'étaient la mère d'Attenousse et mon Angeline.
+Mes forces voulurent m'abandonner, mais je réussis à prendre le
+dessus.--Hélika, s'écria la vieille en se reculant épouvantée pendant
+qu'Angeline s'élançant à ma rencontre venait jeter son enfant dans mes
+bras et me sauter au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon
+coeur.
+
+--Père, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientôt nous revenir?
+Elle n'osait prononcer le nom de son époux. Je pus alors, pressé de ses
+questions, me débarrasser de son étreinte et ordonner aux sauvages qui
+portaient mes effets de les déposer à la porte de la hutte et leur
+enjoignis de se retirer. Je leur avais expressément défendu de raconter
+la mort tragique d'Attenousse et je pouvais compter sur leur discrétion.
+Puis prenant Angeline et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait
+les deux jours qui avaient précédé mon départ, j'entrai dans la cabane
+et les assis sur mes genoux.
+
+Pendant, ce temps, la vieille mère disséquait chacun des traits de ma
+figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que j'allais
+leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.
+
+L'accablement dont mon âme était en proie ne put leur échapper, elles
+semblèrent comprendre qu'un grand malheur était arrivé, et les
+sanglots d'Angeline me tirèrent de l'abîme de douleurs où j'étais
+enfoncé.--"Angeline, ma bonne, ma chère enfant, lui dis-je en
+l'embrassant, ton mari était trop parfait pour la terre, il ne pouvait
+vivre au milieu des méchants qui rôdent autour de nous. Dieu a voulu
+qu'il me chargeât de te donner avec nous tous un rendez-vous dans le
+ciel, car il l'a appelé à lui. Une affreuse maladie l'a saisie à son
+arrivée aux Trois-Rivières, il un est mort entouré de tous les secours
+de la religion bénissant ton nom, celui de sa mère et faisant des voeux
+pour le bonheur de son enfant. Il m'a chargé de prendre soin de vous
+tous et je ne faillirai pas à l'engagement que j'ai contracté sur son
+lit de mort. Plutôt m'arracher le coeur que de me séparer de ton enfant
+à laquelle j'ai voué tout l'amour, que j'ai porté à la mère et que je
+ressens pour toi aujourd'hui."
+
+J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la vérité,
+les yeux baissés et l'esprit encore noyé dans le souvenir des scènes
+affreuses que j'avais vues se dérouler depuis mon arrivée dans la ville.
+
+Quand je levai la tête, Angeline ne pleurait plus, son regard était
+perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa pâleur était
+extrême. La mère continuait à m'examiner et malgré les efforts qu'elle
+faisait avec la stoïque énergie du sauvage pour dissimuler ce qu'elle
+éprouvait, je pus voir clairement qu'elle pressentait tout ce qui était
+arrivé.
+
+Je déposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, l'inondai
+de mes larmes et nous tentâmes, la mère et moi, tous les efforts
+possibles pour tâcher du la faire revenir à elle. Elle fut longtemps,
+bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses sens. Heureusement
+qu'une idée lumineuse me frappa. Je couchai auprès d'elle la petite
+Adala et lui ayant dit tout bas que sa mère allait mourir si elle
+n'essayait pas par ses caresses de la rappeler à la connaissance. Cette
+enfant était d'une intelligence bien supérieure à son âge, on eut dit
+qu'elle comprenait l'importance de ce que je lui avais dit et elle
+répéta les mots que je lui avais appris: "Maman si tu mourais que ferait
+Adala?" et elle l'embrassait à chacune de ses paroles. Ces accents naïfs
+qui peuvent faire surgir la mère de la tombe à la voix de son enfant
+premier-né eurent l'effet désiré.
+
+--Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules désormais
+sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline et ne comprends
+pas encore toute la perte que tu as faite en étant privée de l'appui
+de ton père, et des larmes abondantes inondèrent ses joues. Agenouillé
+auprès du lit, je suivais avec anxiété cette scène navrante; toutefois,
+j'augurai bien des larmes que versait Angeline, car il me semblait
+qu'elles devaient la sauver. Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit
+toute la vérité, mais quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une
+consolation est-elle possible dans cette vallée de larmes?
+
+Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes
+évènements?.....
+
+A force de bons soins, la santé d'Angeline parut se rétablir et chaque
+soir, une prière était dite en commun dans la tribu pour le repos de
+l'âme du malheureux Attenousse.
+
+Toutefois la position n'était guère tenable. D'un moment à l'autre, un
+mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre,
+car chacun savait ce qui s'était passé avant et après l'exécution, et je
+craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles d'Angeline et qu'on
+lui apprit de quelle manière Attenousse était mort. Je me décidai donc
+un jour de fuir ces endroits à jamais néfastes, d'amener avec moi mes
+infortunées protégées, d'aller demeurer dans un lieu ignoré, auprès d'un
+lac qui se trouve dans les profondeurs des bois, vis-à-vis Ste. Anne
+de la Pocatière, autrefois Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes
+préparatifs en conséquence: j'achetai un fort grand canot, engageai des
+hommes et le surlendemain, accompagnés d'une embarcation montée par
+de puissants rameurs qui devaient nous prêter secours au besoin, nous
+descendîmes le Saguenay et quelques jours après nous traversions le
+fleuve.
+
+Est-il besoin de vous dire que la veille de mon départ, j'avais visité
+plusieurs de mes amis et leur avais exposé le but et la raison qui me
+forçaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement, ces enfants
+de la nature, quel était le sentiment qui guidait ma conduite, ils
+voulurent même m'offrir des venaisons, fumées et des pelleteries dont
+j'aurais trouvé un avantageux débit. Je les remerciai avec effusion pour
+ces preuves d'amitié qu'ils me donnaient, et lorsque le lendemain, je
+doublai le cap qui les séparait à jamais de ma vue, je pus apercevoir
+leurs silhouettes mal effacées. Ils venaient nous dire adieu malgré
+l'heure matinale du départ, et tâchaient de se mettre à l'abri des
+rochers pour que nous ne les vissions pas, tant ils semblaient
+comprendre combien il nous était pénible de nous séparer d'eux. Je n'en
+ai revus que peu d'entre eux depuis que j'habite les bords du Lac à
+la Truite, ceux-là je les ai toujours reçus avec bonheur parce
+qu'ils m'apportaient l'expression sincère de l'amitié que tous nous
+conservaient.
+
+Nous débarquâmes donc à Ste. Anne à un endroit qu'on appelle encore
+aujourd'hui le Cap Martin. L'église se trouvait alors à une bien faible
+distance de ce lieu, montrant son clocher d'où trois fois par jour,
+comme c'est encore la coutume, la cloche invitait les fidèles à la
+prière.
+
+Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave habitant,
+moyennant rétribution, me céda une partie de sa maison. J'y installai
+Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu se séparer
+d'elles et je m'établis leur pourvoyeur. Chaque jour, je m'évertuais à
+trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire leurs goûts, car, en
+dépit de tous mes efforts, je voyais la santé d'Angeline faiblir d'un
+jour à l'autre malgré tous les soins que nous prenions d'elle. Pourtant
+elle parut se ranimer pendant quelque temps. Bien que plongée dans une
+affreuse tristesse dont je ne pouvais la tirer, j'avais réussi à lui
+faire prendre un peu d'exercice. La vieille indienne l'entourait de
+toute espèce de prévenances et me secondait dans ce que j'essayais pour
+la distraire. Je lui avais dit tout ce que j'avais caché à Angeline
+et par un accord tacite, jamais allusion n'avait été faite aux jours
+passés.
+
+Ainsi s'écoulèrent six mois non pas de bonheur, mais au moins de paix et
+de tranquillité; chacun dévorant sa peine en silence.
+
+Mais un jour arriva où, entraîné par le désir incessant de chasser,
+je m'éloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque je
+revins, la désolation était à son comble. Angeline, comme à l'ordinaire,
+avait été faire une promenade, elle avait rencontré dans sa course
+une de ces commères obséquieuses qui ont toujours la bouche pleine de
+nouvelles. Elle lui avait raconté dans tous ses détails le supplice
+qu'un sauvage avait enduré aux Trois-Rivières. elle lui avait rapporté
+toutes les atroces calomnies qui avaient pesées sur lui et auxquelles
+elle-même ajoutait foi. Elle tenait, disait-elle, tous ces détails d'un
+sien cousin qui était parti des Trois-Rivières la veille de l'exécution
+et qui les tenaient lui-même de trois sauvages qui avaient vu commettre
+le meurtre pour lequel l'indien avait été exécuté. Il avait ajouté de
+plus que ces trois hommes erraient dans les bois d'alentour.
+
+Ce coup devait être le dernier qui allait frapper Angeline. Nous la
+mîmes au lit le soir avec une fièvre considérable et dans un état de
+délire complet. La Providence dans ses décrets avait décidé qu'elle n'en
+sortirait plus vivante.
+
+Je glisse rapidement sur ces événements parce que je sens mon être se
+déchirer à chacune des péripéties que j'aurais à raconter dans les
+différentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers jours de mai,
+le bon médecin de campagne vint me presser la main, qu'il m'invita à le
+reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis, à l'émotion de sa voix,
+que je n'avais plus rien à espérer des secours des hommes. Il m'annonça
+donc que mon enfant bien aimée n'avait plus que peu de jours à
+appartenir à la terre. Sa constitution, ajouta-t-il, a été minée
+insensiblement par des causes que je ne puis comprendre; elle était née
+forte et vigoureuse. C'est à son tempérament et à vos bons soins qu'elle
+a dû de vivre jusqu'aujourd'hui. L'énergie de sa volonté a pu lui faire
+surmonter bien des crises causées par un mal moral, mais cette dernière
+a été au-dessus de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il
+en me prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un à
+ses souffrances.
+
+A cette désolante déclaration je sentis mes jambes fléchir sous moi
+heureusement que j'avais à ma portée un poteau auquel je pus me retenir,
+car j'allais choir. Je demeurai longtemps plongé dans l'abîme de ma
+douleur. Je ne sais depuis combien de temps j'étais là lorsqu'une main
+amicale vint se poser sur mon épaule. Je fis un soubresaut, comme quand
+on est soudainement éveillé au milieu d'un affreux cauchemar. C'était le
+bon curé qui venait faire sa visite quotidienne à ma chère malade. Le
+docteur était passé chez lui et lui avait raconté l'état de désespoir
+dans lequel il m'avait laissé. Il comprit que toutes ces consolations
+banales qu'on prodigue quelquefois à ceux qui pleurent étaient
+superflues, aussi nous acheminâmes nous en silence vers la maison. Avant
+que d'y entrer, le bon prêtre me fit promettre de n'y paraître que
+lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'altération de ma
+figure.
+
+Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline
+n'avaient plus rien qui appartint à la terre. Son regard était tourné
+vers les cieux et de ses lèvres s'échappait une fervente prière. Le
+bruit de mes pas la tira de cet état extatique. Elle me fit signe
+d'approcher, me tendit la main et me présenta son front à baiser comme
+elle avait coutume de le faire depuis mon retour.
+
+Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous exprimer
+les souffrances innombrables que j'ai éprouvées pendant les deux jours
+et deux nuits qui précédèrent sa mort. Bercé de temps en temps entre le
+découragement ou l'espérance, dès qu'une lueur d'amélioration se
+faisait entrevoir je redoublais, s'il était possible, mes soins et ma
+sollicitude. La mère et moi nous étions constamment à son chevet dans
+un morne silence troublé seulement par la respiration haletante de la
+mourante et le tic-tac de l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de
+l'inexorable destin nous montre à chaque seconde que nous avons fait un
+pas vers l'éternité.
+
+Les regards de la malheureuse mère, chargés de tristesse rencontraient
+parfois les miens et nous baissions la tête comme si nous eussions
+craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances auxquels nos
+coeurs étaient en proie.
+
+Le soir de la troisième journée tout parut renaître à l'espérance l'état
+de la malade nous semblait s'être considérablement amélioré. Tout
+joyeux, je me livrais à l'espoir et de suite j'envoyai quérir le
+médecin.
+
+Nous sommes toujours si heureux d'espérer même lorsque tout est perdu.
+
+Il arriva en toute hâte, prit le pouls de la malade, ausculta sa
+poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant signe
+de l'accompagner à la porte: "le soleil de demain, me dit-il, ne la
+trouvera pas vivante."
+
+Dans la soirée, elle reçut tous ses derniers sacrements. Vers minuit,
+je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un dernier devoir à
+remplir et je résolus de le faire avec toute l'énergie que j'avais mis
+autrefois à faire le mal. C'était un pardon que je voulais obtenir, car
+je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonné la voie du crime,
+c'était dû aux prières de mes bons parents, de mes soeurs et d'Angeline.
+
+Après que son action de grâces fut finie, je priai l'assistance de se
+retirer et prosterné, la face contre terre, je demandai pardon à mon
+enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer à elle-même, lui
+racontai l'histoire de son enlèvement et les souffrances atroces
+qu'enduraient ses parents par sa disparition.
+
+J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel qui
+doit recevoir sa sentence.
+
+--Père, me dit-elle après un moment de silence, viens, m'embrasser. Je
+remets entre tes mains Adala, c'est mon trésor, c'est ma vie que je le
+confie.
+
+Telles furent les dernières paroles que j'entendis de sa bouche
+angélique.
+
+Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante
+devenait de plus en plus oppressée, ses lèvres seules remuaient pour
+répondre aux prières des agonisants. Ses mains étaient jointes et ses
+yeux tournés vers le ciel. Un instant après que nous eûmes fini de
+prier, une légère teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y Vais,"
+prononça-t-elle comme si elle se fut adressée à quelqu'être surnaturel
+et ce fut tout!!!.......................................
+
+En ce moment, Adala s'éveilla en souriant et demanda sa mère, elle
+tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Hélas sa pauvre
+mère n'était plus qu'un cadavre!
+
+Deux jours après, Angeline fut déposée dans sa dernière demeure où elle
+dort encore aujourd'hui sous un gazon émaillé de fleurs sauvages en
+attendant le jour où nous nous réunirons. Une pauvre croix de pierre sur
+laquelle est gravé son nom, avertit le passant indifférent qui foule les
+tombes du cimetière, qu'elle repose là.
+
+Quand la cérémonie funèbre fut terminée, je pris Adala dans mes bras, la
+pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh non, mon Adala,
+tu ne resteras pas orpheline, car désormais tu seras ma seule richesse,
+mon seul bonheur."
+
+
+
+
+
+TROIS TRAPPEURS.--UNE VIEILLE CONNAISSANCE.
+
+J'avais adopté l'enfant comme la mienne et la grand'mère qui demeurait
+avec moi en prenait un soin tout particulier.
+
+L'intérêt de mon argent fournissait amplement aux besoins de la famille,
+et nous vivions heureux.
+
+Je passai tout l'été auprès de mes protégées, mais les premières bordées
+de neige firent renaître en moi un désir irrépressible de la chasse dans
+les endroits où ma vie s'était en partie écoulée.
+
+Adala avait, pendant ce temps, supporté les maladies auxquelles les
+enfants de son âge sont sujets; grâce aux bons soins du médecin et de
+ceux que nous lui prodiguâmes, elle était revenue à la santé.
+
+J'avais conçu des soupçons sur le caractère de la femme qui avait
+raconté à Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-là,
+dans toutes ces informations, une malveillance dictée par une
+intelligence plus forte que ne possédait la femme en question. Je fus
+aussi frappé de cette histoire du cousin qui l'avait mis parfaitement au
+fait d'une circonstance intime de notre vie.
+
+Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, après avoir
+rôdé longtemps dans les bois, étaient disparus subitement et sans qu'on
+sût quel côté ils avaient pris: de là, grande inquiétude parmi mes
+voisina, car ils s'étaient livrés à des vols, à des rapines, ils avaient
+même commis des actes d'outrages les plus criminels qui avaient attiré
+contre eux un juste sentiment d'indignation. Ces derniers actes
+mettaient le comble à leur scélératesse. Dernièrement encore, ils
+étaient entrés dans la demeure d'un brave citoyen alors absent et la
+femme ne put être à l'abri de leurs violences qu'en les menaçant de mon
+nom, car on savait dans la paroisse que j'étais un ancien chef sauvage.
+En m'entendant nommer celui qui paraissait les conduire, avait
+tressailli de surprise. Il avait pris des informations détaillées sur
+ma figure, l'endroit d'où je venais et le personnel de la maison que
+j'occupais; puis, sur les réponses de la femme, ils avaient échangé
+entre eux quelques paroles précipitées et avaient déserté sans ajouter
+rien de plus. La terreur qu'ils inspiraient était devenue universelle.
+Une battue générale avait été faite dans toutes les montagnes et les
+forêts d'alentour sans aucun résultat.
+
+Ce qui jusqu'alors n'avait été que soupçon pour moi devint certitude;
+plus moyen d'en douter, c'était Paulo et ses complices. Paulo
+connaissait mon lieu de retraite, peut-être savait-il aussi que je
+m'étais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il à exercer contre
+l'enfant d'Angeline la même vengeance que j'avais tirée de sa grand'mère
+de son refus de m'épouser.
+
+Ne pouvant tenir plus longtemps à cet état d'anxiété, qui soulevait
+d'avantage mon désir de gagner les bois pour me mettre à leur recherche,
+tout en chassant, je partis un bon jour après avoir mis Adala et sa
+grand'mère hors des atteintes d'un coup de main par lequel on aurait
+tenté quelque chose contre elles.
+
+Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au milieu de
+mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se dérouler les plus douloureux
+événements de ma vie et j'y retrouvais à chaque pas, auprès de leurs
+demeures, des souvenirs de mon enfance, de ma jeunesse, mais par-dessus
+tout de mes parents sans compter de cuisants remords. Il me semblait que
+seul encore, assis aux pieds des grands arbres où j'entendrais la voix
+toute-puissante de Dieu, je sentirais un peu de calme renaître en mon
+âme.
+
+Dans le recueillement des forêts on retrouve, au milieu de la privation
+de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils étaient pour moi
+si remplis de charmes que j'espérais les revoir encore dans le silence
+profond et l'isolement. Là j'y reverrais mon père conduisant péniblement
+sa charrue, mais tout joyeux à l'idée que c'étaient autant de sueurs
+épargnées au front de son enfant. J'y reverrais encore ma vieille et
+sainte mère travaillant pour moi et mes chères jeunes soeurs s'ingéniant
+à trouver ce qu'elles pouvaient faire pour me prouver leur amour et leur
+désir de m'être agréables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile
+fortuné se déteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons
+domestiques, les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y
+avait pas même jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma
+mémoire, qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes
+mais à jamais superflus. Ne pouvant résister à ce désir bien légitime de
+revoir encore quelques instants du passé, je résolus d'aller faire une
+excursion de quelques semaines auprès du Lac à la Truite. et j'espérais
+aussi retrouver les traces des trois brigands.
+
+Deux jours après mon départ, j'étais sur les bords de la rivière St.
+Jean qui coule sur les limites: du Canada et des États-Unis.
+
+Je n'avais pas encore rencontré une seule figure humaine, mais j'avais
+constaté des pistes différentes, les unes, sans aucun doute, appartenant
+à des chasseurs blancs et les autres à des indiens, tel qu'il était
+facile de les reconnaître aux moyens que prenaient les uns d'en cacher
+les vestiges et les autres à l'empreinte plus franche et par conséquent
+plus ferme sur la terre boueuse.
+
+Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pièce de venaison
+pour mon souper, je faisais un retour sur le passé et remontant le cours
+de ma vie criminelle, je sentais le désespoir me gagner en songeant à
+tout le mal que j'avais fait et aux moyens de le réparer.
+
+Mes pensées me reportèrent naturellement vers la soirée où l'âme
+gangrenée par l'idée d'une vengeance diabolique, j'avais partagé mon
+repas avec Paulo et l'avais associé à mes projets criminels.
+
+J'étais absorbé dans ces idées lorsque les plaintes de mes chiens me
+tirèrent de ma rêverie. Les pauvres bêtes n'avaient presque pas pris de
+nourriture depuis mon départ de Ste. Anne. Je détachai, les pièces de
+venaison qui étaient à la broche, et les leur abandonnai de grand coeur;
+je me sentais incapable de manger.
+
+Pendant que mes chiens dévoraient leur repas j'éteignis soigneusement
+mon feu, j'en fis disparaître les traces, comme c'est la coutume de ceux
+qui veulent cacher leurs campements.
+
+Toutes ces précautions prises, je me replongeai de nouveau; dans mes
+réflexions. Un bruit de voix me réveilla en sursaut et me fit sortir de
+cet état de somnolence.
+
+J'avais choisi pour gîte une clairière qui dominait la forêt. Des arbres
+vigoureux environnaient le plateau où j'avais fait cuire le repas
+qui n'avait servi qu'à mes chiens, les rochers qui le surplombaient
+laissaient des anfractuosités caverneuses, dans l'une desquelles je
+m'étais tapi pour la nuit.
+
+Mes chiens étaient parfaitement dressés, aussi lorsqu'ils voulurent
+élever la voix pour m'avertir de l'approche d'étrangers, je leur imposai
+silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus bouger que s'ils
+eussent été morts.
+
+De ma cachette j'aperçus une flamme vive s'élever au même endroit où
+j'avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais du lieu que
+j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrivés, eussent-ils été
+ceux de l'ennemi la plus rusé.
+
+Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec surprise
+trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l'étaient les trappeurs
+canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et vigoureux. L'un
+surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef,
+était d'une taille et de membrure à pouvoir lutter contre un lion. Un
+autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs n'avait pas même
+besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaître aisément par ses
+_sandédious_ et ses _cadédis_ pour un enfant des bords de la Garonne.
+
+Le troisième, également bien découpé, avait une certaine empreinte
+de mélancolie. Ses vêtements à celui-là, étaient d'une recherche
+prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le
+sourire, si toutefois on se trouvait hors de la porté de son oeil ferme
+et de son bras robuste.
+
+Pendant que le repas cuisait, j'écoutai leur conversation, ils en
+étaient aux facéties:
+
+--Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras
+jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que
+le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a été pris dans cet
+endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas
+être à une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous
+mettions à table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de
+perfectionner ton éducation, de te faire le récit de toute ma vie: Mon
+père était un grand industriel; chaque année nous avions à confectionner
+des articles d'art et de nécessité qui trouvaient toujours un prompt
+débit. Mon frère aîné lui était un _saigneur_, son cadet était marchand;
+pour moi j'étais dans le commerce des perles.
+
+Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu à une famille troussée.
+
+L'autre l'écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les yeux d'une
+façon démesurée.
+
+Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens de vivre
+je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui vrai dans
+tous ses détails car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien
+rares.
+
+Un franc éclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura un
+instant déconcerté.
+
+--Dès le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens détache sa langue
+du crochet de la vérité, on peut être sûr qu'à force de répéter des
+balourdises, il finit par les croire. Puisque ton père était un
+industriel que ne t'a-t-il intéressé dans son commerce?
+
+--Faites excuse, mon père confectionnait des sabots et le commerce
+n'était pas assez étendu pour qu'il eut besoin d'un associé!
+
+--Ton frère qui était seigneur aurait pu t'établir sur une de ses
+terres?
+
+--Quand je vous dis que mon frère était _saigneur_, c'est qu'il saignait
+les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. Il n'a jamais
+possédé de terre plus que j'en ai sous la main!
+
+--Et ton frère le marchand ne pouvait-il pas te donner une place dans
+son établissement et ton industrie dans le commerce des perles ne
+t'assurait-elle pas un belle existence?
+
+--Oh! pour ça quant à mon frère le marchand, il était en société avec la
+grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite bière le dimanche,
+à la porte de l'église; pour moi j'enfilais des grains du verre que je
+vendais pour des colliers de perles. Nos trois industries réunies ne
+rapportaient pas cinq francs chaque semaine pour faire bouillir la
+marmite. Voilà ce qui fait que le bonhomme, que nous appelions papa, a
+levé le pied un bon matin pour aller rejoindre, disait-il, la mère que
+nous n'avons jamais connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait
+bien que je changeasse de pays.
+
+Le rire qui suivit cette déclaration ébouriffante fut
+presqu'inextinguible de la part de deux auditeurs, mais, sans se
+déconcerter davantage, l'interlocuteur continua:
+
+--Trou de l'air, c'est tout d'même un fort beau pays que celui que
+j'ai laissé là _ousque_ l'eau que vous buvez ici est du vin dans nos
+rivières, même que chaque matin le soleil trouve cinq ou six gaillards
+qui ronflent à réveiller les morts rien que pour s'être assis sur ses
+bords.
+
+Ces dernières réflexions augmentèrent encore l'hilarité des deux autres.
+
+Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant à l'homme à
+l'air mélancolique, depuis six mois que nous chassons ensemble et que
+tu me promets de me faire connaître ton histoire pourquoi ne nous la
+dirais-tu pas aujourd'hui?
+
+Hélas! répondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne sera
+pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas de me
+donner ce nom puisque la terre où j'ai vu le jour se trouve dans la
+Normandie. Mon père était autrefois un riche fermier. Il avait acquis de
+grandes propriétés mais non content, de la jouissance de nos biens,
+il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre do noblesse au nom
+respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant quelques années, il
+fit de folles dépenses qui nous amenèrent dans un état, de gêne
+considérable. Pour compléter toutes ses sottises, il acheta un château
+en ruines qu'on appelait la Cocombière, il acheva d'éparpiller le peu
+qui nous restait pour te rendre presqu'habitable. Je ne sais quel
+mauvais drôle lui avait fait croire que par cette acquisition il
+devenait baron; aussi ne l'appelait-on plus si on ne voulait pas
+l'offenser, que le Baron de la Cocombière.
+
+Je passe brièvement sur les détails des toilettes extravagantes qu'il
+faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risées et des huées
+des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui, accoutré d'une
+manière aussi ridicule qu'il l'était lui-même, nous entendions les
+gamins s'écrier: Voilà Monsieur Concombre et son Cornichon qui passent.
+Nous recevions ces insultes avec un dédain superbe et sans sourciller.
+Pour ma part j'aurais tordu le cou à un de ces drôles, si mon père, se
+renfrognant dans sa dignité, ne m'en eût empêché en m'expliquant qu'il
+serait malséant pour moi et indigne du sang qui coulait dans nos veines
+de toucher à l'un de ces _vilains_.
+
+C'est avec ce genre d'éducation que j'atteignis mes vingt ans. Nos
+ressources pécuniaires étaient complètement épuisées et je songeais à
+chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin mon père arriva
+dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils, me dit-il, il va
+falloir endosser tes plus beaux habits et aller demander en mariage la
+fille du Marquis de Montreuil dont la domaine avoisine le nôtre. Je
+vais moi-même présider à ta toilette et voir à ce que le laquais qui
+t'accompagnera soit en grande tenue.
+
+Les ordres de mon père étaient pour moi sans appel. Une heure donc
+après, coiffé d'un chapeau à plumes, habit galonné en rouge bleu et vert
+sur toutes les coutures, bottes à l'écuyère toutes rapiécées, j'étais
+installé sur une rosse, pendant que le laquais espèce de jocrisse, qui
+devait me suivre à distance et enharnaché d'une manière aussi ridicule,
+avait en fourche un âne dont la maigreur l'avait obligé à mettre une
+demi-botte de foin pour se protéger des foulures. Ce foin d'ailleurs
+devait lui servir de selle.
+
+Ce fut dans cet état que je me présentai au château du Marquis, vieux
+noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien reçu et avant que je lui
+déclarasse le but de ma visite, le marquis m'invita à entrer au salon où
+sa fille, charmante personne bien élevée, exécutait un air de musique.
+Rougissant comme une pivoine j'entendis lire la pancarte que j'avais
+donnée sur laquelle étaient écrits d'une manière illisible mes noms,
+titres et qualités. Pendant cette longue énumération que mon père avait
+lui-même griffonnée je voyais la jeune fille se tordre en tous sens pour
+s'empêcher d'éclater. Cependant elle put se dominer et me montrant un
+fauteuil elle m'invita à m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais
+croyant qu'il était incivil de l'occuper tout entier je m'appuyai
+simplement sur un des bords. Malheureusement, h'avais mal calculé les
+lois de l'équilibre, le fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je
+fis pour me retenir, je renversai une table chargée de pots de fleur
+dont la terre et l'eau vinrent me couvrir entièrement la figure. Jamais
+de ma vie je n'ai entendu pareils éclats de rire. Je jugeai à propos
+de tenter un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes
+salutations de reculons et mes excuses les plus sincères, j'allai poser
+le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couché à peu de
+distance.
+
+Le caniche poussa des cris affreux, je le pris précieusement dans mes
+bras et le caressai pour tâcher de le consoler, le croiriez-vous la
+vilaine bête laissa _couler de l'eau_ qui m'humecta. La chaleur que
+me procura ce _bain improvisé_ me fit perdre complètement la tête, il
+m'échappa des mains et tomba lourdement par terre.
+
+De là redoublement de cris du chien, redoublement aussi d'éclats de rire
+de l'assistance.
+
+Tout confus, je saisis mon chapeau à plumes que j'avais déposé sur le
+plancher à coté de mon siège, tel que le cérémonial de mon père me
+l'avait ordonné, et je me retirai de reculons, saluant à droite et à
+gauche les valets et les cuisinières que je prenais pour le marquis et
+sa demoiselle qui s'étaient esquivés sans doute pour pour rire plus à
+leur aise.
+
+Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, je m'y
+dirigeai avec précipitation.
+
+En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'être incivil,
+je heurtai violemment une grosse fermière qui entrait. Elle portait sur
+sa tête un vase rempli de crème. Je ne sais comment la chose se fit,
+mais la fermière dont j'avais barré les jambes tomba sur moi et le pot
+de crème m'inonda la figure. Certes ce n'était pas un petit poids je
+vous prie de le croire, que celui de la fermière et lorsque je fus
+débarrassé de sa masse, grâce aux valets qui nous relevaient en
+étouffant de rire, j'enfourchai ma monture que mon laquais tenait à
+grand'peine.
+
+Je piquai des deux éperons les flancs de la rosse, elle partit à la
+course mais ce fut pour gagner l'étable ou il lui restait, sans doute un
+peu de picotin. En y entrant, malgré tous mes efforts pour l'arrêter,
+naturellement je fus désarçonné. J'étais tombé à la porte de l'écurie
+et lorsqu'on me ramena ma bête et les valets n'avaient pas encore fini
+d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui couvraient, la
+partie de mes habits sur laquelle j'étais tombé.
+
+Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'à force d'être poussé, battu par
+les valets et enfin grâce à une corde que mon laquais lui passa au cou
+pour la faire remorquer par son âne, que l'infâme Rossinante se décida à
+se mettre en marche. Je m'éloignai de ces endroits accompagné d'éclats
+de rire que je n'oublierai jamais de ma vie.
+
+Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitié du foin
+qui lui avait servi de selle pour s'empêcher de faire chorus avec la
+valetaille du château, tandis que son âne poussait des braiments comme
+contre-basse.
+
+En entendant raconter cette belle équipée, mon père en fit une maladie
+qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Après sa mort, tous nos
+biens furent vendus, et je m'éveillai un bon matin n'ayant pour tout
+partage que le chemin du roi.
+
+J'ai oublié de vous dire que ma mère était morte depuis un grand nombre
+d'années.
+
+J'étais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il
+leur montra sa carabine) que mon père m'avait donnée dans des jours
+meilleurs.
+
+Voilà pourquoi je me suis embarqué sur un bâtiment qui faisait voile
+pour le Canada et me suis fait trappeur.
+
+Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire réussit à m'arracher
+un rire que je n'avais pas connu depuis bien des années.
+
+Pour les deux autres qui l'avaient écouté avec un grand sérieux jusqu'à
+ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur hilarité était
+grande.
+
+Lorsqu'ils se furent calmés, Baptiste s'écria:
+
+--Sacrement de pénitence, c'était son juron favori, je veux que la
+corde qui servira tôt ou tard à pendre les trois coquins que nous avons
+rencontrés aujourd'hui m'étrangle si je crois un seul mot de ce que vous
+venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement avouer que comme moi
+vous êtes poussés comme des champignons, remettant votre appétit au
+lendemain quand vous n'aviez rien à manger la veille. Pour moi qui me
+connais en homme, je vous sais deux vigoureux gaillards, honnêtes et
+déterminés. Là franchement donnons-nous la main, ce sera entre nous à la
+vie et à la mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse
+sont du même niveau et sans frime après que nous aurons soupé, je vous
+raconterai la mienne.
+
+Ils échangèrent ensemble de cordiales poignées de mains et le silence ne
+fut bientôt troublé que par le pétillement du feu et le bruit de leurs
+mâchoires.
+
+Les appétits satisfaits, Baptiste commença sa narration: Son enfance
+avait été misérable comme celle de presque tous les enfants trouvés.
+Abandonné sur le bord du chemin, il avait été recueilli par une espèce
+de mégère qui l'avait élevé dans un but de spéculations Elle parcourait
+les villes et les villages, exploitant la pitié des personnes
+charitables par l'état de maigreur et de dénûment dans lequel elle le
+maintenait en le privant de nourriture et en vendant les hardes
+qu'on lui donnait pour en employer l'argent à acheter des liqueurs
+spiritueuses dont elle se gorgeait.
+
+Lorsqu'il eut atteint l'âge de sept ans, il avait déserté pour échapper
+à ses mauvais traitements et était venu rejoindre un campement de
+sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant partie de la tribu
+où j'étais chef, et au milieu de laquelle il avait passé une dizaine
+d'années. La guerre étant survenue, il s'était engagé comme volontaire
+dans le corps expéditionnaire du Commandant Ramsay qui partait pour
+l'Acadie.
+
+Les ennemis du sol une fois repousses, il s'était embarqué à bord d'une
+corvette française ayant nom _La Brise_. Pris comme corsaire et vendu en
+qualité d'esclave, en même temps que son chef sauvage qui commandait sur
+le même vaisseau à cinquante volontaires de sa nation, il était parvenu
+à s'échapper après des dangers sans nombre.
+
+Il avait depuis sillonné les mers en tous sens et était revenu se faire
+trappeur avec le dessein bien arrêté de revoir ses anciens amis.
+Comme il était certain que le chef devrait être mort dans les fers de
+l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il désirait surtout
+rencontrer la fille de ce même chef qui avait été une Providence pour
+lui avant son départ et la protéger dans le cas où elle serait dans la
+nécessité, en reconnaissance de ce qu'elle avait fait.
+
+On peut imaginer avec quel intérêt mêlé de surprise j'écoutai cette
+histoire. Elle était d'ailleurs de nature à m'intéresser à plus d'un
+titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double plaisir à
+revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'années et que c'était
+le même qui enfant, était, venu nous demander asile. En l'absence de
+Paulo, il était le commensal le plus assidu de ma cabane.
+
+Angeline lui avait voué une amitié toute fraternelle. Elle lui
+avait même donné des leçons de lecture et d'écriture qui avaient
+considérablement développé son intelligence déjà remarquable. Aussi le
+pauvre orphelin, peu habitué aux bons procédés, la traitait-il avec une
+déférence et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut que peu d'années
+de plus que lui. C'était elle, la chère ange, qui l'avait engagé a
+prendre du service à bord de _La Brise_ pour me porter secours au
+besoin. Ces derniers détails, je les ignorais entièrement.
+
+J'étais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien que j'eusse
+la certitude que je ne m'étais pas trompé sur les scélérats qui avaient
+commis les actes de brigandage à Ste. Anne, j'allais cependant éclaircir
+tous mes soupçons, car Baptiste connaissait parfaitement Paulo; aussi
+m'empressai-je de sortir de ma cachette.
+
+Malgré le peu de bruit que je fis, l'oreille exercée des trappeurs les
+avertit de l'approche d'un étranger. Croyant à une attaque subite, il
+disparurent derrière les arbres et je vis briller à la lueur du feu les
+canons de trois carabines. J'élevai la voix et continuai à avancer en
+disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et vigoureux comme
+vous l'êtes auriez peur d'un compagnon chasseur? Je m'approchai
+complètement désarmé jusqu'auprès du feu.
+
+A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte,
+l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un étonnement indicible.
+D'un saut, il fut auprès de moi, m'embrassa les mains, fit mille
+contorsions, mille gambades, tant était délirante la joie qu'il
+éprouvait de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec
+une surprise et un ébahissement non moins grand. Sans nul doute, ils
+crurent que leur chef devenait fou à lier.
+
+Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donné
+quelques explications, il me fallut répondre aux pressantes questions
+de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort et celui
+d'Angeline.
+
+Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon évasion et les derniers
+moments d'Angeline et d'Attenousse aussi brièvement que possible.
+
+On ne saurait voir une douleur plus réelle et des larmes plus sincères
+que celles qu'il versa en entendant ce récit. Sa rage contre Paulo était
+indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant à chaque instant, moi
+qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma carabine. Ah! si
+j'avais su, si j'avais su... mais les misérables ne perdent rien pour
+attendre".
+
+Attenousse avait été pour lui un ami et un protecteur.
+
+Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre les
+trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre parce qu'ils
+parlaient dans en langue iroquoise à laquelle ceux-ci étaient étrangers.
+
+Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient,
+il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlèvement; mais que
+l'entreprise qu'ils se proposaient devait être entourée de grands
+périls, car c'est à qui des trois ne l'exécuterait pas. Après avoir
+longtemps délibéré il fut facile à Baptiste de conclure, par les mots
+qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases décousues
+qu'ils étaient décidés de mettre leur projet à exécution le plus tôt
+possible. Ils étaient poussés par l'espoir d'une rançon que le chef
+paierait pour délivrer son enfant d'adoption.
+
+On peut concevoir l'impression que me fit cette révélation. C'était à
+n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; peut-être même
+étaient-ils déjà en marche. Ils avaient néanmoins compté sans leur
+hôte et, malheureusement pour eux, la partie était trop forte, ils ne
+devaient pas en recueillir le gain.
+
+Nous concertâmes nos plans de défense, Baptiste et ses deux amis
+devaient surveiller toutes les démarches des brigands et m'avertir quand
+ils les verraient tenter quelque chose de suspect. La surveillance de
+Baptiste méritait considération surtout, lorsqu'il était guidé par la
+reconnaissance comme dans cette occasion; ses compagnons par amitié pour
+lui s'étaient liés de tout coeur à moi et me juraient fidélité. Ils
+étaient guidés par l'esprit des aventures d'abord, puis par le courage
+que met tout honnête homme à prévenir un crime, et en prévenir ceux qui
+devaient en être les auteurs. C'était pour eux un stimulant plus que
+suffisant.
+
+Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma demeure bien
+décidé à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour défendre mes
+protégées.
+
+En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'étais sur
+les traces de ceux qui avaient jeté la consternation parmi eux. Je leur
+fis connaître la tentative qu'ils devaient faire pour enlever Adala. Il
+n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; tous s'offrirent
+de me prêter main forte et nous nous séparâmes après avoir convenu de
+faire bonne garde et de donner l'éveil dans le cas où un des trois
+misérables serait aperçu rôdant dans les environs.
+
+Quinze jours se passèrent dans une parfaite tranquillité et sans que
+j'eusse de renseignements sur mes nouveaux alliés. Je connaissais trop
+la perspicacité et le dévouement de Baptiste pour douter un instant
+qu'il ne remplit scrupuleusement le rôle important que je lui avais
+confié.
+
+Cependant ce calme apparent était bien loin de me faire prendre le
+change. J'étais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas voir
+dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus tard, aussi
+avais-je pris mes précautions en conséquence.
+
+Enfin le soir de la vingtième journée, j'étais assis sur le seuil de
+la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'était le
+signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai à la vieille
+de fermer les contrevents, de barricader les portes et de n'ouvrir qu'à
+ma voix; puis je me dirigeai précipitamment vers l'endroit d'où était
+parti le cri. Je ne m'étais pas trompé, ce signal venait d'un des
+compagnons de Baptiste. C'était le gascon qu'il m'expédiait. II
+m'informa que les trois bandits s'étaient occupés de chasse et de pêche,
+ils avaient, fumé les viandes et les poissons comme s'ils se fussent
+préparés à un long voyage. Ils avaient de plus confectionné un léger
+canot d'écorce sur la rivière St. Jean avaient déposé des provisions
+de distance en distance en descendant vers le village de Ste. Anne.
+Baptiste me faisait dire de plus qu'ils avaient préparé une hotte dont
+la destination était évidente, il était d'opinion que cette nuit même,
+ils frapperaient le coup décisif; puisqu'ils n'étaient qu'à deux lieues
+à peine des habitations. Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant
+qu'eux-mêmes ne seraient pas loin.
+
+Je fis prévenir six des hommes les plus déterminés et intelligents
+de mon voisinage et les disposai de manière que leur présence fut
+parfaitement dissimulée. D'après mes instructions, ils ne devaient tirer
+qu'au premier commandement.
+
+J'oubliai par malheur de faire la même recommandation au gascon éloigné
+d'environ trois cents verges de la maison ou je m'étais embusqué.
+
+
+
+
+
+TENTATIVE ET ATTAQUE.
+
+Une nuit des plus sombres enveloppa bientôt la demeure et tous les
+alentours. Un silence parfait régnait dans toute la campagne. Le temps
+était à l'orage; parfois un éclair illuminait la nue et venait en
+serpentant se perdre dans un endroit désert: Le tonnerre grondait dans
+le lointain et ses roulements nous arrivaient comme les détonations de
+mèches de canons.
+
+Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle eut été
+brisée sous les pas d'un homme retentit à mon oreille.
+
+Deux carabines bien chargées étaient auprès de moi; j'en saisis une et
+me tins prêt à tout événement. Je m'assurai aussi que mon couteau jouait
+parfaitement dans sa gaine.
+
+Mon oeil bien qu'exercé à l'obscurité dans les chasses à l'affût que
+je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les ténèbres qui
+m'environnaient.
+
+Heureusement qu'un éclair brilla un instant. Il disparut très vite, mais
+néanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe d'arbrisseaux qui
+se trouvait à trois arpents à peu près de la maison et qui n'y était
+certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection des lieux.
+
+Dix minutes après, un nouvel éclair apparut au firmament.
+
+J'avais toujours l'oeil fixé vers l'endroit où je venais de voir
+le buisson. Pendant ce laps de temps, il s'était considérablement
+rapproché. Il ne devait pas être a plus de vingt pieds du gascon.
+
+Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait pas
+qu'il y avait embûche et que l'ennemi s'avançait. En même temps, son
+chien qu'il ne retenait qu'avec peine réussit à s'échapper et s'élança
+dans la direction du buisson en poussant d'affreux hurlements.
+
+A peine y fut-il arrivé que ses furieux aboiements se changèrent en cris
+plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps. En deux
+bonds, il fut à l'endroit où les bandits abrités par le buisson
+s'avançaient vers ma demeure. Un détonation se fit entendre, un
+blasphème affreux y répondit et le craquement de branches qu'on ne
+cherchait plus à dissimuler nous avertit que quelqu'un s'échappait.
+
+Pendant ce temps le français faisait un bruit d'enfer. Les _sandédious_
+les _cadédis_, je te tiens _couquin_, étaient montés au plus fort
+diapason.
+
+Des torches que nous avions préparées furent allumées et nous
+accourûmes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'âme, la balle lui avait
+traversé le coeur. Le blasphème avait été son dernier adieu à la terre.
+
+Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang par une
+large blessure à la poitrine il se mit à l'embrasser pleurant et lui
+prodiguant les épithètes les plus tendres tandis que les _couchons_, les
+_voleurs_, les _canailles_, lui sortaient de la bouche par torrents à
+l'adresse de l'homme mort.
+
+Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois.
+Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.
+
+Le cadavre du brigand fut identifié par les chasseurs comme celui d'un
+des compagnons de Paulo. Sa figure était hideuse. Une hotte qui devait
+servir à transporter Adala était auprès de lui.
+
+Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble à la terreur des
+habitants. Éveillés par nos coupa de feu tous étaient accourus pour nous
+secourir; les uns armés du haches, les autres de fourches, etc.,
+etc., tant on craignait que nous eussions affaire à une bande plus
+considérable. On n'avait laissé aux maisons que le nombre d'hommes
+nécessaires en cas d'attaque.
+
+Nous décidâmes de suite de faire une nouvelle battue. Au point du jour
+le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour fouiller avec
+le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous espérions qu'un des
+malfaiteurs, peut-être tous les deux, auraient pu être atteints par les
+balles et auraient été dans l'impossibilité de fuir bien loin.
+
+Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle était chaque
+jour agrandi ne put nous faire découvrir d'autre trace qu'une ou deux
+gouttes de sang dans un fourré où bien probablement Paulo et compagnie
+s'étaient arrêtés.
+
+Ces démarches infructueuses mettaient Baptiste au désespoir à cause
+de l'intérêt extraordinaire qu'il portait à l'enfant d'Angeline et
+d'Attenousse.
+
+Le gascon de son côté était inconsolable de la perte de son chien: il
+n'en parlait qu'en jurant comme un païen. Il aurait voulu être le diable
+en personne pour faire griller le _couquin_, tant il redoutait la
+reconnaissance de sa Majesté Fourchue en faveur d'un misérable qui
+l'avait toujours si bien servi de son vivant.
+
+Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce qu'il était
+né un vendredi et sous une mauvaise étoile.
+
+Cependant j'étais dévoré d'inquiétude. Je connaissait trop bien la
+scélératesse de Paulo, son caractère haineux et vindicatif pour ne pas
+être assuré que tôt ou tard, il tenterait une revanche éclatante.
+
+Je n'osais donc plus m'éloigner de la maison et laisser Adala d'un seul
+pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalières. Si je
+sortais en voiture, je la faisais asseoir à côté de moi; La nuit, son
+petit lit était placé tout près du mien. Je passais des heures entières
+à la regarder dormir essayant à deviner, chacune de ses pensées. Quand
+je voyais ses lèvres roses s'agiter et laisser échapper un sourire, je
+me demandais si elle ne causait en songe avec sa mère ou avec les anges
+ses petits frères. J'ajustais ses couvertures de crainte qu'elle ne prit
+du froid et doucement bien doucement, j'embrassais son couvre-pieds pour
+ne pas l'éveiller par le contact de ma bouche.
+
+Elle avait à peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle rapidité
+son intelligence se développait. Tous ceux qui la connaissaient étaient
+aussi surpris de son étonnante précocité. Sa grand'mère et une bonne
+vigoureuse servante que j'avais engagée, l'aimaient presqu'autant que
+moi.
+
+L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillité. On n'avait
+pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et les rapines
+avaient cessé.
+
+Tout le monde se félicitait de l'idée qu'ils étaient pour toujours
+disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi à cette croyance
+devenue générale.
+
+Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien
+dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'étais certain qu'ils
+surveillaient notre homme de près et feraient tout en leur pouvoir
+pour détourner les projets malicieux que le traître et son complice
+tenteraient contre moi ou plutôt contre Adala. Ce à quoi mes associés et
+surtout Baptiste tenaient le plus, c'était de les prendre tous les deux
+vivants peut-être auraient-ils recruté quelques autres sauvages et ils
+jouissaient d'avance du plaisir de les livrer à la justice. Baptiste
+était rusé, mais il avait affaire à forte partie: Paulo de son côté ne
+manquait pas de finesse. Son intelligence naturelle, l'instinct de la
+conservation l'avertissaient qu'il était poursuivi. Aussi, comme je
+l'appris plus tard; fallait-il faire de rudes marches pour ne pas perdre
+sa piste. La route qu'ils suivaient était toujours directe et tendait
+évidemment à un but... mais n'anticipons pas les évènements.
+
+
+
+
+
+LA CAVERNE DES FÉES
+
+Ceux qui ont visité Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empêcher de
+remarquer une montagne allongée de douze à quinze arpents qui se trouve
+à une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit mollement en se
+prolongeant; elle n'est pas très élevée, mais assez pour que, du haut de
+son sommet, la vue domine le paysage magnifique qui l'environne.
+
+Rien de plus agréable que de contempler son versant nord, boisé d'arbres
+variés et magnifiques. Des crêtes de rochers qui partent du haut et
+viennent jusqu'au bas vous représentent les côtes d'un immense cétacé
+dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une de ces crêtes présente
+vers le milieu un aspect plus âpre, plus hérissé. Elle a un pic qui
+domine les beaux arbres bordant les flancs de la montagne. Ce pic est
+aride et dénudé. Vers la partie ouest, il est coupé perpendiculairement.
+Il forme un contraste saisissant avec les autres bandes de rochers
+parallèles qui sont à demi caché par une luxuriante végétation.
+
+Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une
+caverne profonde, creusée dans ce pic présentait dans son intérieur
+des dispositions tout à fait extraordinaires. Quelques-uns mêmes
+affirmaient, mais ceux-là, je suppose, n'étaient pas les plus hardis,
+que souvent des bruits étranges s'y faisaient entendre.
+
+Je décidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi un de
+ceux qui l'avait déjà visitée et qui lui prêtait dans son imagination le
+caractère le plus féerique.
+
+On y parvenait en gravissant une pente très abrupte. De grands arbres
+répandaient leur ombrage sur l'entrée spacieuse de la caverne. La
+chambre principale se trouvait éclairée par fissures de la voûte par
+lesqelles filtrait une douce lumière.
+
+Au centre, une énorme pierre carrée à surface unie semblait représenter
+une table. Cinq ou six pierres échappées de la voûte étaient disposées
+autour à la manière de tabourets. A deux pas plus loin une colonne de
+pierre, toute d'une pièce, s'élevait droite et perçait la voûte. Elle
+avait la forme des cheminées de nos habitations de campagne.
+
+Cette caverne était divisée en plusieurs compartiments. Deux dans le
+fond étaient éclairés par les rayons du soleil qui y pénétraient par des
+ouvertures naturelles. Cette lumière donnait la vie aux petites fleurs
+qui en tapissaient les parois. Quelques vignes sauvages grimpaient le
+long des rochers, montaient jusqu'aux interstices et s'échappaient au
+dehors comme pour aller demander plus de sève au soleil.
+
+A gauche, se trouvait un alcôve éclairé seulement par l'entrée. Au fond
+de cet alcôve et a angle droit on voyait un antre obscur, où il y avait
+un trou profond, circulaire, s'enfonçant tellement dans la montagne
+que j'essayai à le sonder avec une perche de dix-huit pieds sans aucun
+résultat. En approchant mon oreille de l'ouverture, j'entendis comme le
+bruit d'une forte chute d'eau.
+
+Quelques années plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec mon Adala
+à qui j'en avais parlé, l'intérieur en était complètement changé.
+
+Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la voûte. Ce
+n'était plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.
+
+Un jour, il y eut grand émoi dans le village. Deux hommes, en longeant
+le sentier au pied de la montagne, y avaient aperçu des flammes et une
+fumée qui s'en échappaient. On avait même vu deux ou trois ombres sur le
+sommet du rocher et ce ne pouvaient être des hommes. La frayeur était à
+son comble.
+
+Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude, et
+me racontèrent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.
+
+Tous ceux qui fréquentaient ma maison étaient de braves gens doués
+d'un esprit sain et de le plus grande honnêteté, de plus d'un courage
+éprouvé.
+
+Mais ce soir-là parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis trois
+à quatre jours, sous un prétexte ou sous un autre, venait me faire des
+visites fréquentes et fort assidues. Il habitait une cabane à quelque
+distance de chez moi. Elle était située sur la lisière immédiate des
+bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne Ronde.
+
+Cette montagne est ainsi nommée parce qu'elle ressemble à un pain de
+sucre dont le sommet aurait été arrondi.
+
+La renommée de cet individu était rien moins que recommandable. Les gens
+du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendié plusieurs granges
+et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa figure ne prévenait pas
+en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant, d'épais sourcils où se
+joignaient ensemble et semblaient tirer au cordeau. Ses yeux était
+louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient quelquefois et jetaient
+alors un éclat fauve. Son nez aquilin se recourbait sur une bouche dont
+les lèvres étaient tellement minces qu'on les eut dites coupées comme
+une incision faite dans une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou
+pouvait voir quelques dents rares mais aiguës comme celle d'un serpent.
+Les muscles de la mâchoire inférieure présentaient à son angle un
+gonflement tel qu'en possède le tigre et tous les animaux féroces.
+
+Ce soir là, il était en belle humeur et nous amusait par le récit d'un
+événement qui s'était passé chez lui dans la journée: Un fou était entré
+dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles sous
+prétexte de chercher une poule qu'il disait avoir été dérobée et qui
+devait s'y trouver. Il s'était parait-il, livré à mille extravagances
+tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricités du pauvre
+insensé telles que le "_louche_," ainsi nommerai-je l'individu, les
+rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.
+
+Il en était au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit.
+Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas délibéré vers la table,
+s'assit auprès, puis, tout en regardant l'assistance d'un air hébété, il
+demanda à manger en frappant du pied.
+
+J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il
+mangea avec avidité sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasié, il
+tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au louche,
+son plus proche voisin. Il y mit même beaucoup de persistance en le
+regardant fixement. Comme pour la forme seulement il vint à moi, la
+bouteille à la main, fit mine de me la présenter et se plaça de manière
+que la lumière se refléta sur sa figure, tout en tournant le dos aux
+autre, et mit un doigt sur sa bouche et me fit un clin d'oeil.
+
+Je tressaillis malgré moi; si je l'avais pu je lui aurais sauté au cou.
+C'était mon brave ami, mon fidèle Baptiste pour moi seulement, pour les
+autres c'était le fou dont la louche nous entretenait à son arrivée.
+
+Désappointé et comme insulté de ce que personne ne voulait prendre part
+à ses libations, il retourna auprès de la table et avala le contenu de
+sa bouteille. Dix minutes après, il était étendu sur le plancher tout
+auprès du louche et ronflait profondément.
+
+Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tête. Il ouvrit son oeil
+intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en même temps qu'un signe
+imperceptible aux autres, d'observer le louche.
+
+La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le compte du
+fou.
+
+Je compris que Baptiste nous ménageait quelque surprise. Effectivement
+pendant que le narrateur en était au plus beau de son récit, l'ivrogne,
+comme dans le milieu d'un rêve, d'une vois profondément avinée laissa
+échapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux que j'ai tués, malheur!"
+
+A ces mots le louche s'arrêta et l'examina, mais le mendiant ronflait
+déjà. Sa narration continua avec moins d'entrain.
+
+Néanmoins dix minutes après, de nouveaux souvenirs lui revenant, il
+recommença à parler et à rapporter encore des actions du fou lorsqu'un
+nom que celui-ci prononça attira son attention: "Paulo est mort, c'était
+mon complice." A ce nom, le louche, je ne savais pourquoi, fit un
+soubresaut comme s'il eût été piqué par une vipère. Je le vis pâlir
+et frissonner imperceptiblement, mais se remettant bientôt, d'un
+air dégagé, il alla prendre la chandelle sur la table et, tout en
+s'excusant, il l'approcha du mendiant et le regarda longtemps.
+
+Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'écume même lui
+sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumière à
+sa place, que le malheureux était malade, j'avais cru l'entendre se
+plaindre."
+
+Je remarquai toutefois que dès ce moment, le louche devint taciturne.
+Bien que l'heure ne fut pas très avance, il nous souhaita le bonsoir
+et partit. Peu d'instants après son départ, le mendiant se leva et se
+traînant après les meubles, le jarret pliant, d'un pas titubant; il se
+dirigea vers la porte que je fus obligé de lui ouvrir tant il n'y voyait
+rien. A peine était-il dehors qu'on entendit le cri du merle siffleur.
+Bientôt après, le fou rentra en trébuchant, se recoucha, en peu
+d'instant ses ronflements sonores recommencèrent.
+
+Mes voisins se retirèrent en nous disant bonne nuit à la vieille mère et
+à moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents, pendant
+que ma vieille indienne Aglaousse, éteignait les lumières trop vives.
+Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi seul avait pu le remarquer
+sur sa figure.
+
+Quand je rentrai, une entière transformation s'était faite chez le fou
+apparent. Il avait ôté sa perruque, fait disparaître une partie de ses
+haillons; il causait familièrement avec l'Indienne et n'était pas
+plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'était aussi ce que
+contenait la bouteille.
+
+Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et après quelques
+informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun
+danger pour Adala du moins pour quelques jours.
+
+Il me raconta le résultat de sa chasse à l'homme.
+
+Depuis au-delà de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son digne
+acolyte, il n'y avait eu que ruses et embûches des deux côtés. C'était à
+qui surprendrait et ne serait pas surpris.
+
+Les deux scélérats avaient pris tous les moyens possibles pour que leurs
+traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre leurs pistes, ils
+avaient souvent monté et redescendu dans le cours des ruisseaux des
+distances considérables. Aussi les chasseurs eurent-ils bien du mal
+avant que de pouvoir les retrouver.
+
+Enfin un jour, les sauvages se croyant à l'abri de toute poursuite
+avaient fait halte dans un endroit écarté pour prendre quelque
+nourriture, sans même avoir la précaution de dissimuler toute trace de
+passage.
+
+Les français et un trappeur canadien, qu'ils s'étaient adjoints,
+reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme
+fut-il sauvage ou blanc.
+
+D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche,
+imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caractéristique.
+
+Mes amis, en arrivant dans le lieu où le repas avait été pris,
+reconnurent d'une manière facile et certaine quels étaient ceux qui y
+avaient séjourné.
+
+Dès ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisément, connaissant la
+direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus même la peine de cacher.
+
+Ils se dirigeaient évidemment vers un campement composé de sept sauvages
+renégats chassés de leurs tribus pour leur mauvaise conduite.
+
+Il eut été difficile de trouver un homme plus énergique et plus
+déterminé que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient
+étaient aussi braves que rusés. Leur nouvel associé s'appelait Bidoune.
+
+Enfin, après une assez longue marche, ils arrivèrent auprès de ce
+campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y était
+installés. Comme ils étaient sans défiance, Baptiste, avec des
+précautions infinies réussit à s'approcher tout auprès et put saisir
+quelques mots de leur conversation.
+
+Ils discutaient vivement un projet d'enlèvement analogue au premier.
+Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rançon le chef paierait
+pour le rachat de son enfant. Leur plan était tout mûri: A un moment
+donné, ils devaient se rejoindre chez le _louche_ où des armes étaient
+déposées. C'est d'après ces renseignements que Baptiste avait cru devoir
+prendre le prétexte d'une poule perdue pour y faire des perquisitions.
+
+Comme l'enlèvement était plus facile par le fleuve, un canot serait mis
+dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant pendant qu'une
+bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants vers les bois.
+
+Leur intention était de se diriger vers les îles de Kamouraska où ils
+se tiendraient cachés pendant une quinzaine de jours pour détourner les
+soupçons, puis ils se rejoindraient à l'Islet aux Massacres.
+
+Ils devaient de plus incendier la demeure d'Hélika, saisir la vieille et
+le chef à qui, d'après les conventions, ils ne feraient aucun mal, les
+lier fortement tous les deux de manière à les mettre hors d'état de
+donner l'alarme.
+
+Au récit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne
+briller comme des tisons ardents à l'idée des outrages que sa petite
+fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports
+de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis voler la
+table en éclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de ma jeunesse se
+réveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au devant d'eux et les
+tuer comme de misérables chiens enragés. La vieille mère aussi s'offrait
+de s'armer d'une carabine et de venir avec moi à leur rencontre. Tous
+les deux nous étions exaspérés, mais Baptiste plus calme réussit à nous
+tranquilliser.
+
+Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous avions
+entendu pendant sa sortie de là soirée. Vous en saurez quelque chose
+demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi, elle est du gascon
+et du normand. Soyez sans aucune inquiétude, nous veillons sur vous
+tous.
+
+L'étoile du matin allait, paraître quand Baptiste, après nous avoir
+serré la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut été
+le génie.
+
+Quelque temps après son départ et avant que le bedeau vint sonner
+l'angélus, vous eussiez pu voir un homme agenouillé sur les degrés du
+perron de l'église attendant en grande hâte qu'elle fut ouverte pour
+y entrer. Cet homme était tout défait. Sa figure était pâle et
+cadavéreuse. Il regardait de tous côtés d'un oeil inquiet et
+inquisiteur. Lorsque le curé entra dans la sacristie pour dire la messe,
+il le supplia de vouloir bien le confesser.
+
+C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'était lui,
+avait vu et entendu des choses bien terribles.
+
+Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation,
+il passait à travers de grands arbres sombres et poussés entre deux
+rochers. Tout à coup, une boule de feu vint tomber à ses pieds. Il
+s'arrêta stupéfait, ses cheveux se dressèrent d'épouvante. A deux pas
+en face de lui un être étrange, diabolique, ayant des yeux rouges, une
+bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents de la longueur du
+doigt, était immobile au milieu du chemin. Il avait, en guise de mains
+des pattes ressemblant à celles d'un ours avec des griffes beaucoup plus
+longues qui s'étendaient vers lui. Il put voir cette apparition à la
+lueur que jetait le globe de feu.
+
+La tête du monstre était, surmontée de deux cornes énormes.
+
+Il entendit en même temps un bruit de chaînes. Il se tourna dans
+l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de feu tombait
+en arrière de lui. Un autre diable plus terrible encore, s'il était
+possible, que le premier, dont la bouche lançait des flammes, lui
+barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche énorme tandis
+qu'au-dessus de sa tête, un troisième globe de feu roulait dans les airs
+eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie d'étincelles.
+
+Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait à
+s'y méprendre à celle des enfants des bords de la Garonne, "Cadédious,
+mon bon, nous venons te chercher au nom de Satan. Tu as fait assez,
+de mal comme cela, tu nous appartiens corps et âme". L'autre voix en
+arrière reprenait: "Nous allons t'amener rejoindre Paulo en enfer,
+depuis une heure nous l'y avons conduit." On entendait une autre voix
+avec un rire sec qui disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous
+tous." Puis les deux autres diables s'approchaient de lui pendant que
+la boule de feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser
+lorsqu'il eu ressentit la chaleur. Se signant à la hâte, il s'élança
+d'un bond prodigieux en avant d'un des diables qui effrayé sans doute
+par le signe de croix lui avait, livré passage.
+
+Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur
+lévrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort vite et
+les boules de feu l'eurent bientôt rejoint, tantôt le précédant et le
+suivant. Pour les éviter, il faisait des sauts de bélier, poursuivi
+toujours par le même bruit de chaînes et les mêmes ricanements. Hors
+d'haleine, sentant ses jambes fléchir sous lui, il arriva enfin à sa
+cabane; mais à sa grande stupeur, elle était toute réduite en cendres.
+Il s'arrêta terrifié. Une détonation venant d'en haut lui fit lever les
+yeux. Il aperçut des globes de feu énormes et de toutes les couleurs qui
+menaçaient de lui tomber sur la tête. A cette vue, il reprit sa course
+désespérée poursuivi et toujours par les mêmes fanfares infernales.
+
+Enfin à force de se signer et de recommander son âme à Dieu, il put
+faire disparaître tous les diables. Il gagna le village toujours en
+courant et alla se réfugier, comme on l'a vu, sur le perron de l'église.
+
+Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici le
+résumé.
+
+Celui qui eut visité la caverne des fées le jours précédent aurait été
+étonné de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se livraient.
+
+Deux cousaient ensemble des morceaux d'écorce de bouleau percés de trous
+à l'endroit des yeux, de la bouche et ornés d'un nez énorme. De temps en
+temps, ils s'ajustaient ces masques sur la figure en riant de bon coeur
+à l'apparence qu'ils leur donnaient.
+
+Bidoune, d'un autre côté, (car le lecteur a sans doute reconnu que la
+mascarade qui avait causé une si grande terreur au louche, était une
+pure invention du gascon et de son ami pour débarrasser la paroisse de
+cet homme traître et méchant) adaptait au bout d'une perche un paquet
+d'étoupe. Des boules enduites de térébenthine étaient à côté de lui.
+
+Tout en travaillant, on se distribuait les rôles. Bidoune devait grimper
+dans le haut d'un arbre pour lancer à point nommé la seconde boule
+préalablement enflammée. La première était réservée au gascon qui la
+pousserait à coups de pieds en avant du louche pendant que Bidonne
+l'empêchait de retourner en arrière avec la sienne en poussant des
+rires homériques que le pauvre malheureux prenait pour des ricanements
+infernaux.
+
+Il est inutile de dire que l'étoupe que Bidoune faisait jouer au bout de
+sa perche et qui laissait tomber des étincelles constituait le globe de
+feu venant des airs. Une simple figure avait produit la détonation.
+
+La cabane avait été incendiée parce que Baptiste dans la recherche de
+sa poule y avait découvert les armes et les provisions nécessaires à
+l'enlèvement. Le canot, soigneusement caché dans les branches, les
+avirons, la hotte et des cordes y avaient été transportés et le tout
+avait brûlé ensemble.
+
+Leur plan avait réussi, jamais la louche ne reparut dans ces endroits.
+
+Les trois ombres de la Caverne des fées qui avaient causé tant d'effroi
+aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquées.
+
+
+
+
+
+L'HÔPITAL GÉNÉRAL
+
+La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer avec plus
+d'acharnement que jamais. J'avais espéré vainement que la leçon qu'il
+avait reçue, lors de sa première tentative d'enlèvement, lui aurait
+profité; mais puisqu'il redoublait de rage, c'était à moi de pourvoir
+au salut de mon enfant et de la mettre hors des atteintes de ce tigre à
+face humaine.
+
+Je dois l'avouer, si j'avais usé de ménagement envers lui, c'est c'est
+que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais donnés
+et dont il n'avait que trop profité; je lui avais fait dire, combien je
+regrettais mon fatal passé; je lui avais même envoyé de l'argent pour
+qu'il put vivre honnêtement et abandonner le sentier du crime. Il parut
+accepter ces conditions et garda la somme d'argent qu'il dépensa en
+orgies crapuleuses et à préparer des plans diaboliques.
+
+Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous étions
+seuls, je lui fis part du plan que j'avais conçu de mettre Adala et sa
+grand'mère on sûreté et de donner ensuite la chasse aux bandits. Il
+m'approuva du tout coeur.
+
+Ce qui me faisait hâter d'avantage c'est que la rumeur rapportait qu'un
+meurtre atroce avait été commis à une douzaine de lieues de l'endroit
+que j'habitais.
+
+En voici les détails: Deux sauvages étaient entrés dans la maison d'un
+riche et honnête cultivateur. C'était un Dimanche, et tout le monde
+assistait au service divin. La mère de famille était restée seule avec
+deux petits enfants dont l'aîné pouvait avoir sept ans et le plus jeune
+cinq.
+
+Cette jeune femme était très hospitalière et très charitable, aussi
+accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages avaient
+demandée en entrant.
+
+Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigèrent de l'argent.
+
+La pauvre mère comprit alors qu'elle avait affaire à des scélérats et
+qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha à gagner du
+temps espérant qu'on reviendrait bientôt de l'Église lui porter secours.
+
+Par malheur pour elle, la messe avait été beaucoup retardée, le curé
+ayant été obligé d'aller administrer les derniers sacrements à un homme
+mourant.
+
+C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en asséna un coup
+terrible sur la tête de l'infortunée qui tomba assommée. Deux crimes
+affreux furent accomplis ensuite.
+
+Les infâmes firent des recherches dans tous les coins de la maison et
+découvrirent une somme d'argent considérable qu'ils séparèrent entre eux
+puis ils disparurent.
+
+Les enfants avaient été enfermés dans un cabinet pendant
+l'accomplissement de ce drame odieux. Le complice de Paulo les avait
+menacés de sa hache avec des imprécations effroyables et jurait de leur
+fendre la tête s'ils proféraient une parole ou essayaient de sortir.
+
+Les pauvres petits s'étaient blottis l'un près de l'autre demi-morts de
+terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.
+
+Lorsque le bruit eut cessé, le plus âgé se décida à s'avancer tout
+doucement vers la fenêtre. Il aperçut les deux bandits qui fuyaient dans
+la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent
+la porte de l'appartement où ils avaient vu leur mère pour la dernière
+fois. Une mare de sang inondait le plancher. Hélas! la pauvre femme
+n'était plus qu'un cadavre.
+
+Je renonce à peindre la scène déchirante qui s'en suivit, les larmes et
+les cris de désespoir des malheureux enfants.
+
+Enfin la messe était terminée et le père revenait tout joyeux avec les
+autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrèrent dans l'avenue
+les deux enfants qui couraient éplorés en criant: "papa, papa, viens
+donc vite, maman est morte, il y a des hommes méchants qui l'ont tuée."
+Le père en ouvrant la porte ne connut que trop la triste verité.
+
+Cette nouvelle que je rapportai à Baptiste fut confirmée le lendemain
+par des document officiels et certains.
+
+Par la désignation que firent les enfants, je reconnus mon ancien
+complice.
+
+Ce récit expliqua à Baptiste pourquoi à pareille date, il avait perdu
+les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'était pour dépister
+leurs poursuivants qu'ils étaient revenus sur leurs pas jusqu'au lieu où
+ils avaient commis ce meurtre.
+
+Il n'y avait donc plus de temps à perdre. J'envoyai de suite Baptiste
+louer une barque et le même soir à neuf heures, Adala, Aglaousse et moi,
+nous voguions sur le fleuve poussés par un bon vent. Douze heures
+après, nous entrions dans la rivière St. Charles et débarquions près de
+l'Hôpital Général de Québec.
+
+Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon absence
+et se tenir prêts à tout évènement.
+
+Revenons à notre voyage. Nous allâmes frapper à la porte du parloir du
+couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais tant hâte de savoir
+si mon enfant y trouverait asile et confort que sans autre préambule je
+demandai la permission de visiter les salles, prétextant qu'il devait y
+avoir une de mes connaissances qui était là depuis plusieurs années.
+
+Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire.
+Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. Tout en
+causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-être qui y régnait. En
+approchant d'un lit où était étendue une vieille malade, je m'arrêtai
+malgré moi. Ses traits quoique portant les traces de l'idiotisme me
+frappèrent. Ils me rappelaient quelque vague souvenir de ma jeunesse.
+
+Ou l'avais-je vu?
+
+Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai à l'interroger mais elle ne
+me répondit que par quelques paroles incohérentes..
+
+Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu toute
+intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'éloigner un instant, la
+bonne soeur accéda volontiers a mon désir.
+
+Je m'approchai du lit de l'octogénaire. _Rosalie_ lui dis-je. Elle fit
+un soubresaut, me regarda d'un oeil étonné et quelque peu lumineux, puis
+son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à son oreille; elle
+parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son
+état d'hébètement.
+
+La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés
+attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois un
+peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donné de
+pareils signes de connaissance."
+
+Mes pressentiments ne m'avaient pas trompés, cette vieille fille était
+l'ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je désertai la
+maison paternelle.
+
+Nous continuâmes la visite des salles où j'admirai, comme je l'ai dis
+plus haut, l'ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit au
+parloir où m'attendaient la supérieure et la dépositaire qu'on avait
+fait prévenir. Je leur exposai le plan que j'avais formé de mettre Adala
+entre leurs mains pour qu'elle complétât son éducation. Je leur dis de
+plus à quels dangers elle était exposée. Pour attirer davantage leur
+sympathie en faveur de l'enfant et afin qu'elles ne la missent pas en
+évidence, je leur fis connaître son persécuteur. C'était l'accusateur
+de son père et l'assassin de l'homme pour lequel celui-ci avait subi le
+dernier supplice.
+
+Jusque là, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En levant
+les yeux sur elles, je m'aperçus que toutes deux pleuraient.
+
+Elles m'adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur répondre, je
+me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous la même impression
+où j'avais été au sujet de la vieille en visitant les salles.
+
+Étais-je donc cette journée-là sous l'effet d'une hallucination? Je ne
+pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais chacun
+des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les
+avais vues quelque part.
+
+Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un silence
+de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous croyez, sans doute,
+chef au milieu des grands bois, à l'affût de quelque gibier. En effet
+depuis un quart d'heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous
+répondre, vous nous examinez comme si vous étiez indécis sur laquelle de
+nous vous allez diriger votre coup de fusil."
+
+Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j'avais vécu
+dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines des bonnes
+religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs chéries que je
+croyais mortes et à qui j'avais causé tant de chagrin. Ces souvenirs me
+rendaient tout rêveur.
+
+--Pardon, madame, lui répondis-je, mais il me semblait retrouver en vos
+personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos traits me les
+rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.
+
+--Hélas! dit la supérieure, nous avions nous aussi un frère qui a
+déserté le toit paternel poussé par le désespoir et nous n'en avons
+jamais eu de nouvelles.
+
+A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. Elles se
+reculèrent instinctivement.--"N'êtes-vous pas, leur dis-je, du village
+de.....--" Elle parurent très surprises et me regardèrent toutes deux
+fixement.
+
+J'ai oublié de dire que je portais le costume et le tatouage d'un chef
+sauvage de premier ordre.
+
+Elles me répondirent affirmativement.--Encore une question, mesdames,
+s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Hélène et Marguerite D....?
+Oui, répondirent-elles en me regardant d'un air stupéfait--O Mon Dieu,
+m'écriai-je alors dans un élan de reconnaissance, Hélène et Marguerite!
+mes deux soeurs! je suis votre frère et je leur tendis les bras.
+
+Je crus réellement qu'elles allaient défaillir toutes deux à ces
+paroles.
+
+--Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frère n'était pas
+indien.
+
+En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre enfance
+et nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Elles riaient,
+pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se furent calmées,
+vous pensez bien avec quel empressement je demandai des détails sur mes
+bons parents.
+
+Elles me racontèrent que mon père, après s'être épuisé en recherches de
+toutes sortes, avait fini par croire fermement à ma mort; mais ma mère,
+la bonne et sainte femme, assurait que je reviendrais. Tous les soirs,
+une prière se faisait en commun pour mon retour et dans la journée, ma
+mère allait s'enfermer dans ma chambre où rien n'avait été changé depuis
+mon départ et là elle priait et pleurait des heures entières.
+
+Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son enfant et
+comment on m'avait soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement, ce que peu
+de personnes avaient cru. Elles ajoutèrent que la vieille était notre
+ancienne Rosalie, qui aussi avait pleuré sur mon sort.
+
+Enfin après plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis les
+adieux les plus touchants et je pris congé d'elles. Je leur donnai mes
+dernières instructions et leur laissai une forte somme d'argent pour
+pourvoir à la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette dernière
+dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de la somme
+qui me restait entre les mains pour l'aider à vivre pendant les années
+d'absence que je croyais nécessaires pour terminer l'éducation de mon
+enfant. Elle avait décidé d'aller demeurer chez le hurons à Lorette, se
+réservant toutefois le privilège de venir embrasser sa petite fille très
+souvent.
+
+Il fallut bien me décider à partir. Avant de gagner mon embarcation, je
+fus chez un notaire des plus respectables et fis mon testament en cas
+de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite que nous allions
+entreprendre contre Paulo allait être pleine de périls. J'étais
+fermement décidé de débarrasser la société d'un tel monstre et de
+délivrer Adala des dangers qui la menaceraient tant que le misérable
+existerait.
+
+J'instituai Adala ma légatrice universelle, lui nommai un homme de bien
+comme curateur, donnai une pension plus que suffisante à la vieille. Je
+laissai pour l'enfant une lettre que la supérieure lui donnerait si
+je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre bien soin de sa
+grand'mère et de ne pas oublier dans ses prières celui qui l'avait aimée
+autant qu'un père.
+
+Je me munis auprès des autorités de tous les papiers nécessaires me
+permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom de la loi,
+et de les mettre à mort s'il le fallait.
+
+Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.
+
+
+
+
+
+LA CHASSE A L'HOMME
+
+Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit où je devais rencontrer mes
+amis, je suivis tristement le sillon qu'elle traçait et me représentais
+combien était heureuses ces vagues qui paraissaient remonter, de se
+rapprocher des êtres chéris que je venais de quitter, pendant que je
+m'en éloignais peu-être pour toujours.
+
+C'était avec peine que je refoulais au fond de mon âme, les pleurs
+qui voulaient s'échapper de mes yeux au souvenir des adieux et de la
+séparation, séparation qui devait être bien longue.
+
+Pourtant après ces quelques instants d'attendrissement, mon énergie et
+ma force morale me revinrent.
+
+Ma détermination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa plus
+inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons, j'en étais sûr ne
+me mettraient pas moins d'acharnement que moi à leur poursuite. Plus je
+songeais à leurs affreux forfaits et plus je sentais un désir implacable
+du m'emparer d'eux vivants ou de les faire disparaître. Ce fut dans
+cette disposition d'esprit que j'abordai à Ste. Anne, à l'extrémité
+ouest du Cap Martin, dans une dans une petite anse qui se trouvait
+vis-à-vis de ma demeure. J'allai frapper à la porte et me fit
+reconnaître. Tout le monde était sur pied, certes mes amis faisaient
+bonne garde; ils avaient entendu mes pas.
+
+Nous passâmes le reste de la nuit à faire nos préparatifs de départ,
+pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il avait
+été convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions notre chasse
+immédiatement après mon arrivée.
+
+Tout le monde dans le village savait quelle était la nature de
+l'expédition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant à quels
+dangers nous allions être exposés, faisait-on des voeux pour notre
+succès, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prières étaient
+faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous ramenât sains
+et saufs.
+
+Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivée à mos bons amis,
+qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en quel lieu j'avais
+laissé mon enfant; le curé seul en était informé. A bonne heure le
+lendemain matin, une douzaine des habitants les plus aisés et les plus
+respectables, ayant le bon prêtre en tête vinrent et nous offrirent
+tout ce qu'ils croyaient nous être nécessaire pour notre excursion,
+provisions, habillements et munitions. Mais nous étions amplement
+pourvus de tout cela. Nous les remerciâmes avec effusion et nous prîmes
+le chemin des bois accompagnés de leurs souhaits et de leurs voeux.
+
+Il était facile au calme et à la détermination de nos figures de voir
+combien nous allions mettre de persévérance et de fermeté dans la chasse
+que nous entreprenions, bien que ceux que nous allions combattre fussent
+presque deux fois plus nombreux que notre parti, puisque Paulo et son
+ami avaient recruté les sept autres sauvages.
+
+J'avais pris le commandement de l'expédition.
+
+Un mot personnel sur ma petite troupe.
+
+Bidoune était un homme du six pieds trois pouces, brave et infatigable
+comme l'étaient les canadiens trappeurs de ce temps-là. Sa force était
+herculéenne. Quand une fois il était sorti de sa placidité ordinaire, il
+devenait furieux et indomptable comme un taureau blessé. Une fois déjà
+pris par cinq sauvages, il, s'était vu attaché au poteau du bûcher et
+grâce à sa force musculaire, il avait rompu ses liens, saisi une hache,
+engagé contre tous les cinq une lutte désespérée où trois étaient tombés
+sous ses coups, le quatrième mortellement blessé et le dernier avait
+pris la fuite. Ce qui lui donnait encore plus de désir de se joindre à
+nous c'est que ceux qui s'étaient emparés de lui et qui voulaient le
+brûler, faisaient partie de la bande où Paulo avait recruté ses nouveaux
+complices. Lorsque je lui avais communiqué mon plan d'attaque, Bidoune
+s'était frotté les mains avec délices.
+
+Les deux français eux aussi étaient de puissants et fermes auxiliaires.
+C'était deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc et loyal, braves
+et rusés, qui avaient été formés à l'école de Baptiste. Il m'est inutile
+de parler de ce dernier, le lecteur le connaît déjà.
+
+Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais décidé
+d'explorer était le lieu qui leur servait de repaire, lorsque Baptiste
+avait poursuivi Paulo.
+
+Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet endroit, plus
+nous nous convainquions que nous ne nous étions pas trompés dans nos
+prévisions, car les traces de leur passage devenaient de plus en plus
+évidentes.
+
+Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions les
+surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous séparer on deux
+bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous mettre sous le vent, de
+crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur
+donnassent l'éveil. De leur coté, nos ennemis avaient bien pris leurs
+mesures pour prévenir toute surprise, Ils comprenaient que si leur plan
+d'enlèvement avait été ainsi déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de
+la part du louche ou qu'ils avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé
+qu'eux.
+
+Nous pûmes approcher jusqu'à portée de fusil de leur cabane en nous
+glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.
+
+Malheureusement un chien éventa la mèche. Un coup de feu partit d'une
+sentinelle embusquée derrière un arbre et une balle vint frapper Bidoune
+à la jambe. La carabine de celui-ci retentit à son tour, le Peau Rouge
+fit un soubresaut et retomba inerte. Ces coups de feu avait jeté
+l'alarme dans le camp. La flamme qui brillait au milieu de leur wigwam
+fut en un instant dispersée.
+
+En même temps, trois coups partirent dans la direction d'où était venu
+celui qui avait blessé Bidonne. Les deux français tirèrent eux aussi
+du côté d'où venaient ces derniers, puis nous entendîmes des plaintes
+sourdes et des craquements de branches, comme en peuvent faire les bêtes
+fauves en fuite dans les bois.
+
+Il n'eut certes pas été prudent de nous avancer plus loin, cette
+nuit-là, car nos ennemis auraient pu s'être cachés et nous envoyer leurs
+balles à l'abri des rochers. Nous décidâmes donc d'attendre le jour pour
+juger de l'effet de nos coups.
+
+Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la
+reconnaissance pour voir ce qu'était devenu nos ennemis. Il choisit
+le Gascon pour l'accompagner. C'était un trappeur consommé en fait
+d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures après et
+nous informèrent qu'ils avaient relevé les pistes des fuyards et que
+Paulo formait l'arrière garde. Ils étaient encore six, nous le savions
+déjà, car nous avions examiné l'effet du premier coup qui avait été tiré
+par Bidonne. La balle avait traversé le coeur du sauvage. Quant aux
+autres coups tirés par les français, bien qu'au juger, ils avaient eux
+aussi parfaitement atteint leur but. L'un avait été tué instantanément,
+l'autre gisait mortellement blessé.
+
+Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande
+précaution, car malgré le sang qu'il avait perdu, le blessé avait appuyé
+son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait encore s'il
+ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un ennemi. Je lui en
+exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le canon de son arme et tirai;
+son fusil vola en éclats loin de lui; nous nous avançâmes alors en toute
+sûreté.
+
+Il était le chef des sept nouveaux associés de Paulo. Il me lança un
+regard de défi lorsque je fus près de lui, croyant que j'allais le
+torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manqué de le
+faire si nous fussions tombés entre ses mains. Aussi manifesta-t-il
+quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me fit
+un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.
+
+J'examinai alors sa blessure, la balle lui était entré dans le dos
+obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse
+opposée. Elle avait donc traversé les intestins; sa mort était certaine.
+
+Pendant la demi-heure qu'il survécut, nous essayâmes à soulager ses
+souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusâmes une
+fosse commune où nous déposâmes les trois cadavres. Nous les recouvrîmes
+de terre et même de pierres pour les protéger des atteintes des bêtes.
+
+Nous incendiâmes ensuite leur cabane et après un repos de quelques
+instants, nous nous mîmes à la poursuite des autres bandits qui avaient
+sur nous une avance de plus de trois heures. C'était là que commençaient
+les difficultés de la lâche que nous avions entreprise.
+
+Maintenant, l'éveil leur était donné. Sans doute qu'ils allaient.
+employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre à leur tour.
+
+Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps ensemble.
+L'attaque avait été si inattendue et leur fuite si précipitée qu'ils
+n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils devaient donc
+se séparer avant que d'avoir fait bien du chemin et c'était justement en
+que je voulais empêcher.
+
+Nous étions presque en nombre égal, il n'était donc pas prudent pour
+nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre à
+l'entrée où à la sortie d'un défilé et nous tirer à l'affût comme gibier
+de passage, aussi nous séparâmes-nous. Je pris avec Bidonne, l'avant
+garde, pour servir d'éclaireurs, pour que nous ne nous éloignâmes pas
+trop les uns des autres, afin de nous prêter un secours mutuel en cas de
+surprise.
+
+Nous étions en route depuis deux jours, lorsque nous découvrîmes des
+traces toutes fraîches de leurs pas. Comme dans la chasse que Baptiste
+avait donnée à Paulo, ils avaient encore cette fois pris toutes les
+peines du monde pour effacer les vestiges de leur passage. Ils avaient
+monté et redescendu les ruisseaux, choisi les terrains pierreux, fait un
+grand nombre de tours et de détours afin de nous donner le change, mais
+j'étais trop habitué A toutes ces ruses pour me laisser tromper. En
+partant de l'endroit où nous les avions surpris, ils s'étaient dirigés
+vers le sud puis marchant dans le cours d'un ruisseau, ils étaient
+revenus plusieurs milles en arrière.
+
+Nous pûmes constater qu'évidemment Paulo conduisait le parti.
+
+Enfin la nuit de la seconde journée, il faisait un clair de lune
+magnifique. Nous étions dispersés, les uns des autres, l'oeil et
+l'oreille au guet, lorsque tout à coup, une modulation d'abord, puis
+le cri du merle siffleur s'élevant à une petite distance arriva à mes
+oreilles. C'était le signal de ralliement, l'ennemi devait être en vue
+de quelqu'un de notre bande.
+
+Nous nous glissâmes avec des précautions infinies vers le lieu d'où
+était parti le cri. Nous aperçûmes effectivement dans un cran de rochers
+deux points lumineux et le canon d'une carabine qui brillait au rayon
+de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. Deux balles d'un autre côté
+vinrent siffler auprès de moi. Trois autres coups partis des nôtres
+répondirent aux deux premiers.
+
+J'avais bien recommandé à mes hommes de se tenir à l'abri des arbres et
+de se coucher à plat ventre sitôt qu'ils auraient tiré. C'est ce qu'ils
+firent. Ils durent à cette précaution de n'être pas atteints par les
+balles.
+
+Quelques secondes après, Je reconnu le son de la grosse carabine de
+Baptiste et j'aperçus en même temps un sauvage qui dégringolait du haut
+du rocher.
+
+A l'assaut m'écriai-je, sans leur donner le temps de recharger et le
+couteau aux dents, nous nous précipitâmes sur eux. Paulo comprit alors
+qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une lutte désespérée
+dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes qu'il commandait
+étaient bien propres à lui inspirer de la confiance. C'étaient des gens
+déterminés et dont les forces devaient être décuplées par l'idée que
+s'ils tombaient vivants entre nos mains, la potence les attendaient.
+
+Le coup de fusil de Baptiste seul avait porté, le mien avait fait voler
+en éclats la crosse de la carabine de la sentinelle.
+
+Nous étions cinq contre cinq, la partie était égale. Ce fut la crosse de
+nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les bandits étaient
+exercés à parer les coups. Les crosses volèrent en éclats et la lutte au
+couteau s'en suivit.
+
+Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une heure
+après, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille était inondé
+de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les convulsions de
+l'agonie. Deux autres blessés étaient un peu plus loin, mais ceux-là
+fortement liés. Trois de mes malheureux compagnons dont Baptiste et
+moi pansions les malheureuses blessures, nageaient dans leur sang. Le
+Normand, le Gascon, Bidoune étaient blessés plus sévèrement que nos
+ennemis qui se trouvaient être Paulo et son complice. Bidoune avait reçu
+un coup de couteau en pleine poitrine.
+
+Après avoir pansé les blessures du mieux que nous pûmes, Baptiste et moi
+qui n'avions reçu que de légères égratignures, nous nous mîmes à faire
+un abri, car il ne fallait pas songer à se mettre en route pour gagner
+les habitations dans l'état ou étaient nos amis.
+
+Lorsque le soleil du lendemain éclaira le lieu du carnage, je ne pus
+voir sans frémir les cadavres de ces hommes forts et braves, dont la
+vigueur et la jeunesse auraient pu être si utiles, si elles eussent été
+tournées au bien.
+
+Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grâce à la perte de sang qui
+avait diminué leurs forces, conservaient sur leurs figures pâlies,
+l'expression d'une sauvage férocité.
+
+Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement. Le nombre
+de blessés et de pansements que j'avais vus dans nos guerres m'avait
+donné quelqu'idée de chirurgie et quelques connaissances pratiques de
+médecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions sur le résultat de la
+blessure; lui-même de son côté pressentait sa fin prochaine. Cette
+blessure, il l'avait reçue après le combat de la manière la plus
+traîteuse.
+
+Comme je l'ai dit, Paulo avait été blessé grièvement sans toutefois
+l'avoir été dangereusement. Par compassion, on lui avait laissé un
+bras libre. Pendant que j'étais occupé à donner des soins à mes chers
+blessés, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien aller le
+trouver, prétextant qu'il avait quelque chose d'important à me
+communiquer. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps de me
+rendre auprès de lui pour le moment. Le canadien lui porta ma réponse,
+il le supplia de lui donner à boire, ce que celui-ci fit volontiers.
+Mais Paulo se prétendait trop faible pour pouvoir lever la tête, alors
+ce brave homme se mit à genoux auprès de lui, lui soulève la tête d'une
+main tandis que de l'autre il lui présentait de l'eau fraîche mêlée à
+quelques gouttes d'eau de vie qu'il avait tirées de sa gourde. Tout
+occupé à cet acte de charité, il ne remarqua pas le mouvement de Paulo.
+Il avait glissé sa main libre sous lui, avait saisi son poignard
+et l'avait enfoncé dans la poitrine de son bienfaiteur. Il allait
+redoubler, mais le canadien avait eu la force de se mettre hors de ses
+atteintes. Ce forfait avait été commis en moins de temps que je ne mets
+à le rapporter.
+
+Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible et
+saisissant son casse-tête il aurait fendu le crâne du misérable si je ne
+me fusse trouvé là, pour arrêter son bras. J'eus toutes les peines
+du monde à le détourner de son projet de tuer immédiatement le lâche
+assassin. Il ne céda qu'après que je lui eusse expliqué combien plus
+terrible serait sa punition d'agoniser dans les chaînes d'un cachot, en
+attendant le jour de son procès ou le moment de son exécution.
+
+Tout en lui parlant ainsi, j'avais retiré le poignard de la blessure et
+pratiquai une saignée qui arrêta le sang, mais la respiration continua
+à devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin, lorsque malgré
+nos soins tout espoir fut perdu et que lui-même m'eut avoué qu'il se
+sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait plus pour longtemps, il
+nous fit approcher, nous chargea de ses derniers embrassements auprès de
+sa vieille mère. Il nous fit détacher une ceinture remplie de grosses
+pièces d'or qu'il nous pria de lui remettre et me recommanda de ne pas
+l'abandonner dans le cas où elle aurait besoin.
+
+Il me demanda ensuite de faire une prière qu'il récita après moi d'une
+voix râlante et entrecoupée, fit une acte de contrition et recommanda
+son âme à Dieu puis, dégageant sa main des miennes, il eut la force de
+faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt et expira.
+
+Le croirait-on, les deux scélérats pendant ce triste spectacle riaient
+d'un rire satanique?
+
+Le lendemain, nous le déposâmes dans sa bière. Elle était formée au
+tronc d'un pin énorme dont l'âge avait tellement creusé le centre que
+nous pûmes facilement y placer le cadavre. Les reste rendus à la terre,
+nous dressâmes sur sa tombe un petit mausolée de pierre brute et nous le
+fîmes surmonter d'une croix de bois. Son nom y fut gravé avec ces trois
+mots "repose en paix".
+
+Nous creusâmes aussi une tombe commune à quelque distance de celle du
+canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices de Paulo.
+Les misérables avaient conservé jusqu'au moment où la terre les
+recouvrit leur air de défi et de férocité tel que nous l'avons décrit
+déjà plus haut.
+
+Il nous fallut passer au delà d'un mois dans les bois pour permettre à
+nos blessés de se guérir et de reprendre quelques forces avant que de
+nous mettre en route. Paulo et son digne séide étaient l'objet de notre
+part d'une extrême surveillance. Quatre à cinq fois, jour et nuit, leurs
+liens étaient minutieusement examinés et bien nous en prit, car plus
+d'une fois nous pûmes constater qu'il faisaient des efforts surhumains
+pour s'en délivrer. Quoique entièrement en notre pouvoir, jamais il
+ne perdaient une occasion de nous accabler de leurs insultes les
+plus ignobles, soit que nous leur donnassions à manger ou que nous
+pansassions leurs plaies.
+
+Enfin l'état des malades devint des plus satisfaisant, les blessures se
+guérirent comme par enchantement tant le mal avait peu de prise sur ces
+charpentes granitiques.
+
+Un mois après cette lutte gigantesque, où nous nous étions pris corps à
+corps avec de véritables lions pour la force et de vrais tigres pour la
+férocité, nous décidâmes de nous mettre en route.
+
+Avant que de partir, nous allâmes nous agenouiller sur la tombe de notre
+malheureux ami, puis nous fîmes nos préparatifs de voyage et nous prîmes
+le chemin des habitations.
+
+Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice, liés
+de manière à ce qu'ils ne pussent s'échapper ni faire aucune de leurs
+tentatives diaboliques contre nous, formait le centre avec le Gascon,
+j'étais à l'arrière-garde.
+
+Nous mîmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de Ste. Anne,
+la faiblesse des blessés ne nous permettait pas d'avancer plus vite.
+Enfin lorsque nous débouchâmes du bois, toute la paroisse était accourue
+pour nous recevoir.
+
+Ils avaient appris notre arrivée par un chasseur que nous avions
+rencontré et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins de
+gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont encore
+présents à ma mémoire. Leurs yeux se mouillèrent de larmes fil entendant
+le récit de la mort de notre malheureux ami et les circonstances dans
+lesquelles il avait reçu le coup fatal.
+
+Les victimes des deux monstres les identifièrent parfaitement et ce
+fut en frémissant qu'elles s'approchèrent d'eux pour les reconnaître.
+Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver près de ces
+êtres à figures patibulaires, pleines de défi et d'effronterie, leur
+adressant encore des propos cyniques et immondes.
+
+Nous confiâmes nos prisonniers à la garde, de cinq hommes robustes et
+déterminés, puis nous acceptâmes le repas et l'hospitalité qui nous
+furent donnés par les citoyens.
+
+C'était à qui nous entoureraient de plus de soins et de prévenances.
+
+Nous prîmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le Normand avaient
+surtout besoin. Nous transportâmes les prisonniers à bord de la même
+barque que j'avais louée pour mon voyage précédent. Ils refusèrent
+de marcher, il fallut donc les y porter, une fois qu'ils y furent
+installés, nous fûmes obligés de leur lier de nouveau les jambes pour
+nous mettre à l'abri de leur coup de pieds et de les attacher solidement
+au fond de la barque pour qu'ils se se jetassent pas à l'eau.
+
+Dans la journée du lendemain, nous les remîmes entre les mains des
+autorités et ils furent enchaînés dans un même cachot. Lorsque
+nous prîmes congé d'eux, ils nous accablèrent des plus affreuses
+malédictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs chaînes, ils
+se fussent précipités sur nous avec une rage infernale pour essayer à
+nous dévorer à belles dents.
+
+Cependant ce ne fut pas sans émotion que je jetai sur Paulo un dernier
+regard et lui dit qu'il n'avait plus rien à espérer de la clémence des
+hommes et qu'il devait se préparer par le repentir à comparaître devant
+un juge plus redoutable que ceux de la terre. Il me répondit par
+d'affreux blasphèmes et d'abominables imprécations.
+
+Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.
+
+Une fois hors de la prison, je sentis intérieurement un soulagement
+indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentée allait enfin prendre un
+cours plus calme, plus tranquille.
+
+
+
+
+
+DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS
+
+Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques rayons
+faibles qui percent à peine le dôme de feuillage jauni que la brise
+d'automne éparpille à mes pieds.
+
+Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquiétude, ce malaise
+dont je ne puis me débarrasser? En allant conduira Paulo et son complice
+à la prison de Québec je n'ai pas voulu aller voir mes soeurs, j'ai
+résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mère. Et
+pourtant, j'aurais été heureux d'embrasser ma chère enfant et de donner
+une bonne poignée de mains à mes soeurs ainsi qu'à Aglaousse. J'ai cru
+devoir en faire le sacrifice.
+
+Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie de
+toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras de sa
+mère. Peut-être une prière qu'elle m'eut adressée de revenir auprès
+d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouvé assez faible pour
+accéder à son désir.
+
+En agissant ainsi, j'ai cédé à la raison et au devoir.
+
+Il y a trois jours, j'étais agenouillé au pied d'une croix que j'ai fait
+ériger sur les bords du lac à la Truite.
+
+Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au
+travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. Dans
+leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir toutes les
+mauvaises passions qui m'avaient empêché comme tant d'autres de voir
+le flambeau religieux qui nous éclaire, et que nous n'apercevons que
+lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace
+pour se montrer.
+
+Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette
+croix et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise
+action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais
+aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et que
+demain à cette heure deux grands criminels vont du haut d'un gibet être
+lancés dans l'éternité. Et dans qu'elle état paraîtront-ils devant le
+juge suprême?
+
+La journée s'est passée dans de tristes réflexions. L'âme de Paulo et
+celle de son complice seront jugées. Mon Dieu vont-elles trouver grâce
+auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un
+regard de votre divine miséricorde.
+
+C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit de
+sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes pensées, je ne
+puis fermer l'oeil.
+
+Demain, j'en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété. Mon
+brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des nouvelles des
+derniers instants des malheureux, mais surtout m'apporter une lettre
+de mon Adala et de mes soeurs. Combien la journée et la nuit vont être
+longues.
+
+8 heures P. M. Non la journée n'a pas été aussi longue que je le
+craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane et m'a
+demandé l'hospitalité. Je lui presse la main et l'attire au dedans de
+mon wigwam. Je l'aurais embrassé, tant la solitude me pesait, car ce
+frère inconnu venait peupler mon désert. Tout en partageant mon repas,
+il me raconte son histoire et celle de sa famille.
+
+C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines. Il y
+possédait une belle propriété et vivait heureux au milieu des joies du
+foyer, lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et la France. Il
+s'était enrôlé volontaire, et après dix mois de guerre, quand l'ennemi
+avait été repoussé et poursuivi jusque dans son propre territoire, il
+était revenu tout joyeux. Hélas! ses champs avaient été dévastés, sa
+maison incendiée par les barbares envahisseurs. Sa pauvre femme et ses
+deux petits enfants avaient péri au milieu des flammes. A peine avait-il
+pu recueillir parmi les décombres quelques os calcinés de ces êtres
+chéris. Tel était le résumé de sa narration; à chaque phrase de cette
+triste et lamentable épopée, je sentais des pleurs inonder ma figure...
+
+Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme
+déterminé et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la
+part des autorités, car il est chargé de remettre au gouverneur de
+Québec d'importants documents. Il a pris la route des bois, c'est la
+plus courte et la plus sure.
+
+Cet homme qui se montra si énergique après de tels malheurs, a stimulé
+mon courage. Il m'a exprimé une profonde gratitude de mon hospitalité et
+remercié des provisions dont j'ai rempli son havresac. Entre lui et
+moi, désormais, c'est pour la vie que nous conserverons une réciproque
+amitié. Son nom est Marquette.
+
+A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre mon
+attente, a été assez paisible. Je rêve quelques instants, mais bientôt
+il me semble entendre des aboiements, mes chiens répondent. Je m'élance
+hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de faire irruption dans ma
+hutte.
+
+Mon bon et tendre ami ne saurait être loin avec ses deux braves et
+dévoués compagnons. Ils ont reçu ordre de se rendre tous les trois à
+Québec pour donner leur témoignage dans le procès de Paulo et de son
+complice. Je les ai priés d'attendre jusqu'après l'exécution et de se
+mettre en rapport avec monsieur Odillon qui doit leur remettre certains
+papiers pour moi.
+
+Pendant que je m'habille à la hâte, des pas se rapprochent, c'est
+Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours à leur rencontre et
+nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont exténués de fatigue.
+Heureusement, j'ai préparé pour eux la veille au soir, un copieux repas
+et j'ai renouvelé le sapin des lits.
+
+Je refuse d'écouter les détails des derniers jours et de l'exécution
+dont ils ont été témoins, parce que je veux les avoir succincts et bien
+minutieux.
+
+Chers amis, comment reconnaître leur dévouement? Ils n'ont pas perdu
+une seule minute pour que je reçusse au plus vite les lettres dont ils
+étaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur repas, tant ils
+dévorent les aliments avec avidité. Quand leur faim fut un peu apaisée,
+ils me racontèrent qu'ils étaient partis à cinq heures du soir dans un
+canot et quand leurs bras étaient trop fatigués pour faire glisser le
+canot sur les ondes, ils ont demandé du secours à leurs jambes et ont
+pris les chemins des bois. Ils ont devancé de beaucoup le postillon, ils
+avaient tant hâte de me revoir et de se distraire du spectacle horrible
+auquel ils avaient assisté.
+
+Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques détails feint d'être
+étouffé par ses bouchées qui, prétend-il, lui font venir les larmes aux
+yeux, ce qui lui fournit un prétexte de les essuyer. Le Gascon a besoin,
+parait-il, d'une eau plus fraîche et prend de là occasion de sortir,
+pour le Normand, il m'avoue que son excessive fatigue lui fait couler
+des sueurs qui se répandent sur ses joues. Ces sueurs ne sont pourtant
+que des larmes.
+
+Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur
+le sort d'hommes qui les auraient massacrés s'ils en avaient trouvé
+l'occasion.
+
+Je vais leur en épargner le récit, car Baptiste m'a remis deux lettres
+et un cahier; l'un est du geôlier, l'autre de monsieur Odillon.
+
+Avant que de partir de Québec, j'avais payé le geôlier libéralement pour
+qu'il donnât un accès aussi libre que possible au vénérable prêtre que
+j'ai prié instamment, par une lettre de se rendre auprès des prisonniers
+et de veiller au salut de leurs âmes. De Paulo surtout que je n'ai
+malheureusement que trop contribué à perdre. C'est une légère réparation
+et un dernier effort que je veux tenter pour le ramener au bien.
+
+Mon bon ami m'a répondu qu'il se mettait de suite en route et qu'il me
+tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison jusqu'au
+jour de l'exécution, suivant le désir que je lui en avais exprimé. En
+attendant son arrivée, le geôlier s'était engagé à me rendre un compte
+exact de la conduite et des dispositions des condamnés.
+
+Le repas terminé, j'invite mes amis à s'étendre sur leurs lits. Peu
+de minutes après le Gascon et le Normand ronflaient à pleins poumons,
+tandis que Baptiste se tourne de mon côté et semble se consulter
+intérieurement. Il a certainement quelque chose d'important à me dire,
+car il me regarde en pleine figure et balbutie quelques paroles sans
+suite.
+
+Enfin il se décide à s'approcher de moi en disant: "Ne me grondez pas
+trop fort, Père Hélika, mais avant que de revenir j'ai été LA voir et
+ELLE m'a reconnu. Oh! la chère enfant qu'elle est belle et comme elle
+ma demandé avec empressement de vos nouvelles. Puis sans me laisser
+le temps d'ajouter un mot! Et les bonnes religieuses, et la mère
+d'Attenousse qui se trouvait là, avec quelle anxiété elles se sont
+informées de vous! Nom d'un nom! Je ne suis pourtant pas une Madeleine,
+mais vrai, j'ai été trop bête pour leur répondre. J'étais, comment vous
+dirai-je, tenez aussi incapable de parler que quand ma pauvre mère me
+dit dans ses derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te
+laisser pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnête et
+religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes larmes,
+je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je m'agenouillai
+seulement pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain la sainte femme
+n'était plus. Elle était morte sans que j'aie pu lui donner l'assurance
+que je suivrais à la lettre ses dernières recommandations. Maintenant,
+je vous avouerai que, c'est ainsi que je me suis trouvé en entendant
+les belles paroles que la Dame Supérieure et l'Assistante me disaient.
+Stupide et pleurnichant comme une vieille femme, je sortis ne sachant
+où donner la tête. Un homme m'attendait à la porte et est venu me
+reconduire jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous
+envoyait sans doute."
+
+Baptiste à ces mots me présente ce sac que j'ouvre en sa présence. Il
+contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont fait remettre
+pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe dans laquelle il doit y
+avoir une charmante petite lettre. Elle est si mignonne et si gentille.
+
+--En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hôpital,
+rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le grand
+Chef, et je me rappelle à présent que pendant que je parlais avec les
+religieuses la petite avait dit: Je vais écrire à mon père Hélika.
+
+--Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si elle
+était heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?
+
+Je l'embrasse à ces paroles et je lui presse la main. C'était là, seule
+marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'étais si ému de
+ces témoignages d'amitié. J'insistai pour qu'il prit quelque repos, il
+s'étendit sur son lit et ne tarda pas à s'endormir.
+
+Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les rayons du
+soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver à moi. J'ouvre le
+cahier et je lis le rapport et la lettre du geôlier: La voici.
+
+Monsieur,
+
+"En réponse à la demande que vous m'en avez faite, je vous rends compte
+aujourd'hui de là manière dont les prisonniers se sont conduits depuis
+leur condamnation. Après le prononcé de leur jugement et l'assurance que
+la cour leur donna qu'ils n'avaient aucune miséricorde à espérer des
+hommes et qu'ils devaient se préparer à paraître devant Dieu le 20 du
+courant, ils ont échangé ensemble quelques mots de fureur que nous
+n'avons pu saisir parce qu'ils étaient dits dans une langue que personne
+ne comprend".
+
+"Du 12 au 13, ils ont passé une nuit affreuse de même que tous leurs
+jours et nuits depuis leur retour à la prison. Ils ont cherché à
+s'élancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage; un
+gardien de la prison s'est approché d'eux pour essayer à les apaiser,
+mais ils se sont précipités sur lui avec la férocité de tigres altérés
+de sang. Malheureusement il était à portée de leurs atteintes et sans le
+prompt secours d'autres gardiens, il eut été impitoyablement massacré
+par ces deux monstres. Leurs chaînes sont solides, Dieu merci, il ne
+peuvent s'atteindre, car ils s'éventreraient, tant grande est la fureur
+qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette d'avoir à ajouter que
+leur conduite loin de s'améliorer parait augmenter en férocité d'un
+instant à l'autre. L'aumônier de la prison est venu plusieurs fois
+tenter tout les efforts possibles pour les calmer. Il a essayé à leur
+faire entendre des paroles de paix, mais ils lui ont répondu par
+d'épouvantables imprécations. Le prêtre en est sorti chaque fois de plus
+en plus contristé."
+
+"Enfin, ce soir, le 14, le vénérable abbé dont vous m'avez parlé, est
+arrivé et de suite il s'est installé auprès des prisonniers. Il m'a prié
+de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle douceur
+se reflète sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et pleine d'une
+onction à laquelle il est difficile de résister. Il s'est approché d'eux
+en leur tendant la main avec bonté et en leur adressant à chacun des
+paroles de consolation, mais les monstres, au lieu d'embrasser avec
+vénération la main que ce saint apôtre leur tendait, se sont rués sur
+lui et l'ont envoyé rouler sur la muraille où sa tête à été se heurter.
+Il s'est relevé avec calme, a tiré son mouchoir de sa poche et a essuyé
+le sang qui ruisselait de son front sur sa figure par la blessure qu'il
+s'était fait en tombant. Pendant ce temps, les deux scélérats poussaient
+d'horribles ricanements. Nous comprîmes de suite, en les entendant
+qu'ils devaient avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous
+accourus à son aide, mais avec une douce autorité il nous a priés de
+nous retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard chargé de
+larmes il leur a adressé à tous deux dans leur langue des paroles
+d'une douceur ineffable, mais les démons ne voulurent seulement pas
+l'entendre. Alors le saint prêtre s'est agenouillé et à longtemps prié
+pour eux. Cette prière du juste devait monter vers le ciel comme un
+parfum céleste, ils avaient comblé sans doute la mesure de leurs crimes
+car Dieu a paru leur refuser les trésors de sa miséricorde".
+
+"Voilà, Chef, ce que j'ai à vous raconter de ce qui s'est passé jusqu'à
+l'arrivée de Mr. Odillon. Il m'a annoncé qu'il était chargé de continuer
+le journal que j'ai commencé. Il ne me reste plus qu'à ajouter que l'air
+de plus en plus abattu et découragé du saint homme, me fait augurer très
+mal du résultat de sa divine mission."
+
+"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez
+leur porter de l'intérêt, qu'ils sont loin de mériter, je vous l'assure,
+je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes préposés à la garde
+de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de toute espèce, nous n'avons
+rien rencontré qui peut approcher de la méchanceté et de la scélératesse
+de ces deux brigands."
+
+"Agréez, Chef, l'assurance de la haute considération avec laquelle,
+
+je suis votre dévoué."
+
+GASPARD
+
+Geôlier de la prison de Québec.
+
+(Québec, 14 Septembre.)
+
+
+Bien que je n'aie passé que peu de temps à causer avec le geôlier, j'ai
+reconnu en lui le type de l'honnête homme qui bien qu'énergique et ami
+de son devoir, sait tempérer les rigueurs de la prison par tous les
+moyens dont il peut disposer. Je le sais doué, de plus, d'un sens droit,
+d'un esprit expérimenté et observateur.
+
+Je ne puis donc me défendre d'un frémissement en songeant au dénouement
+du drame sinistre qui va se dérouler, et dont j'entrevois la fin
+affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le journal de
+monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse le jour de
+l'exécution.
+
+
+
+Septembre 20, A midi
+
+"Mon cher frère,
+
+"Enfin le drame est terminé! Il y a une heure, je voyais disparaître
+dans un coin reculé du cimetière, les restes mortels du malheureux Paulo
+et de son complice. C'est la mort dans l'âme et encore tout rempli
+d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans les derniers jours qui ont
+précédé l'exécution et au moment où leur âme devait paraître devant
+le juge suprême, que je remplis la promesse que je vous ai faite.
+Croyez-le, mon frère, il y a de tristes moments dans la vie. Dieu arrose
+quelquefois de larmes bien amères la carrière de ses ministres."
+
+"Jamais peut-être dans une vie qui compte aujourd'hui près de quarante
+cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de découragement
+que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne m'en plains pas puisque
+telle a été votre volonté. Non je ne me plains pas des pleurs que j'ai
+versés pour les souffrances morales que j'ai endurées, mais ce qui
+m'afflige profondément et jetterait peut-être le désespoir dans mon âme,
+si ma conscience ne me disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que
+tous mes efforts ont été infructueux et inutiles pour faire germer au
+coeur des deux grands pécheurs, une pensée ou un sentiment de repentir."
+
+"J'incline mon néant devant les insondables décrets du Très-Haut. Qui
+sait peut-être au moment où ils allaient être lancés dans l'éternité, un
+_peccavi_ que la corde ne leur a pas permis d'articuler, s'est-il élevé
+du fond de leur âme."
+
+"Frère, prions pour eux qu'ils aient trouvé grâce, priez aussi pour
+ce pauvre prêtre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il
+tentera de ramener à lui des âmes égarées."
+
+"Je suis avec estime, votre bien sincère ami."
+
+P. S.
+
+"ODILLON ptre."
+
+
+"J'oubliais de vous remercier de l'envoi généreux que vous m'avez fait.
+Cet argent sera distribué aux pauvres, et c'est sur votre tête et sur
+celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont les bénédictions
+qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de vos bienfaits."
+
+"ODILLON ptre."
+
+Septembre 17. "Je suis entré dans leur cachot vers six heures pour
+passer la nuit auprès des malheureux et essayer à verser dans leur coeur
+un peu de calme et de repentir. Ils étaient dans un état d'exaspération
+épouvantable. Leurs yeux étaient hors de tête, leurs figures sinistres
+et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains étaient couvertes du
+sang qui s'échappait des blessures que les fers leur avaient faites en
+essayant à s'élancer l'un sur l'autre pour se frapper et se déchirer. De
+leurs bouches s'échappaient une écume sanglante et d'affreux blasphèmes.
+Ma vue loin de les apaiser ne fit plutôt que redoubler leur rage. Ils
+parurent même la concentrer sur ma personne, car comme je m'approchais
+pour les calmer, ils se sont tous deux précipité sur moi et m'ont
+violemment repoussé. Toute la nuit s'est ainsi passée dans des
+paroxysmes de fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de
+raison."
+
+"La cause de cette haine frénétique qu'ils se portent, vient de ce que
+tous deux ont tenté de se rendre témoins du roi, avec l'assurance qu'ils
+voulaient faire donner aux autorités qu'on leur laisserait la vie sauve.
+A cette condition, ils auraient tout avoué."
+
+"Ces démarches, ils les avaient faites à l'insu l'un de l'autre et elles
+leur avaient été révélées le jour de leur procès. Or de tous les hommes
+celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils ne pardonnent
+jamais, c'est au délateur et au traître; aussi lorsqu'ils le tiennent en
+leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus horribles tortures."
+
+Sep: 18. "La journée ne s'est pas annoncée sous de meilleurs auspices.
+Je suis entré dans leur cachot au moment où ils prenaient leur déjeuner.
+Mon arrivée n'a fait aucune autre effet sur eux que de m'attirer à peine
+un coup d'oeil chargé de mépris, Tout en mangeant ils se sont lancé des
+regards farouches et pleins de menaces. Comment donc réussirai-je à
+faire entendre une parole de religion à ces hommes dont le coeur est si
+profondément gangrené par les plus exécrables passions?"
+
+"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur navré
+de tristesse. Mon Dieu, encore une journée et une partie de la nuit de
+perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent avoir d'autres
+résultats que de redoubler leur rage et leurs imprécations. Peut-être la
+Providence m'inspirera-t-elle demain de nouveaux moyens pour parvenir au
+but auquel j'aspire si ardemment. Le seul espoir que j'entretienne est
+de les ramener dans la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours
+qui fuient l'un après l'autre avec une incroyable rapidité et qui sont
+pour moi si pleins d'amertume."
+
+"Dans deux jours leur âme sera devant Dieu et je n'ai encore rien pu
+obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des hommes sera
+inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci à attendre ici bas. Deux
+jours seulement, c'est si peu pour se préparer à paraître devant le
+redoutable tribunal du Souverain Juge; devant ce regard inquisiteur
+qui fait dire au roi prophète dans un saint tremblement; _Ante faciem
+frigoris ejus quis sustinebit!!_ Je vais prier, la prière est un baume
+divin, peut-être m'inspirera-t-elle de nouvelles idées."
+
+Sept: 19. "Mon cher frère, je suis entré un peu plus tard dans la
+cellule aujourd'hui. J'ai dès le matin fait demander audience dans les
+maisons où l'on prie pour le salut de tous. Monseigneur l'Evêque de
+Québec, m'a offert ses services d'une manière spontanée. Il doit aller
+les visiter pendant que de mon côté j'implorerai les prières des âmes
+charitables en faveur des malheureux qui vont mourir demain, sur la
+potence, car pour le condamné, les jours qui suivent la condamnation
+sont toujours la veille du supplice."
+
+"Tous m'ont promis leur concours et j'espère encore les retrouver dans
+de meilleures dispositions."
+
+"Je vous écris ces pages de ma chambre et maintenant il me semble que ce
+poids énorme ne pèse pas sur mes seules épaules, On m'a promis partout
+que des prières seraient offertes à Dieu. Elles seront dites et répétées
+dans chaque communauté et par toutes les personnes pieuses."
+
+"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien différente des jours
+précédents. Je m'accuse d'avoir peut-être exprimé des paroles d'aigreur
+devant ces hommes qui pourraient être plus malheureux et ignorants
+que coupables. Je dirige mes pas vers la prison bien décidé à leur en
+demander pardon. Je pourrais prendre Dieu à témoin, que si je les ai
+offensés, c'est bien involontairement car je donnerais de grand coeur
+jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour leur être utile."
+
+"Je marche d'un pas plus léger, plus alerte car l'espérance a fait
+renaître mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degrés de la
+prison que je rencontre le saint Évêque. Il me tend la main, je la porte
+à mes lèvres avec respect, mais lui m'embrasse avec tendresse. Je n'ai
+pas le courage de l'interroger, son serrement de mains m'indique qu'à
+lui aussi était départie la part d'amertume comme aux bons autres
+prêtres qui ont tour à tour, mais en vain essayé d'obtenir d'eux une
+parole ou un signe de repentir."
+
+"Mon Dieu, j'ai pourtant bien prié dans les deux jours qui sont passés,
+je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer D'écrire."
+
+
+
+19 Sept, 11 heures P. M.
+
+"Pardonnez à mon écriture, ma main est tremblante et peut-être
+aurez-vous de la peine à déchiffrer le pauvre griffonnage que je fais.
+A peine quelques heures vont-elles s'écouler avant que la justice des
+hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La dernière nuit est
+épouvantable."
+
+"Quand la réponse à leur demande d'un sursis leur a été apportée, hier
+soir, et que l'expression formelle du refus leur a été signifiée, jamais
+scène plus déchirante n'a été vue."
+
+"D'abord, ils ont préludé aux apprêts de leur mort d'une manière
+différente, l'un par des chants féroces et sauvages, l'autre par
+d'exécrables obscénités, puis à minuit sonnant, comme par un accord
+mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice s'est
+enveloppé la tête de sa couverture et s'est mis à moduler un chant
+bizarre mais empreint d'une telle férocité que je ne pouvais m'empêcher
+de sentir un frisson qui parcourait tout mon être. Paulo au contraire
+est tombé dans un état d'inertie et d'abattement dont il n'a pas pu
+être relevé. Le premier a continué son chant étrange jusqu'au moment de
+l'exécution. Il ne s'y mêlait presque plus d'accents humains. Hélas! cet
+homme était plus misérable encore que je ne pensais. Il n'était pas même
+idolâtre, il était Athée."
+
+"Je compris dans son chant qu'il était heureux du rendre à la matière ce
+que la matière lui avait donné, le désir de jouissances matérielles, et
+trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils des plus odieux. Tel
+avait été le but de toute sa vie."
+
+"Je cherchai à réveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout
+d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignèrent seulement
+pas me répondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur présentai un
+crucifix qu'ils outragèrent par leurs crachats comme de nouveaux Judas."
+
+"Enfin Paulo vers lequel je tentai une dernière espérance, me fit peur,
+je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux était dans
+un délire complet, mais un de ces délires qui ne s'exprime pas par
+d'énergiques transports, mais par des paroles incohérentes, où le
+cynisme de la pensés le dispute à l'obscénité de la parole."
+
+"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son passé,
+il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un calme se
+faisait. J'essayai bien des fois à en profiter pour me faire entendre.
+Et alors c'était plus affreux encore. Il sortait de sa tranquillité
+apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait qui attendait
+à la porte du cachot que l'heure du supplice fut arrivée. Il croyait
+voir ses gestes d'impatience parce que le moment ne venait pas assez
+vite. Il décrivait les plis et replis de la corde qui devait l'étrangler
+et qu'il croyait déjà avoir autour du cou. Il se représentait les
+vociférations de la foule rendue furieuse par le nombre et l'énormité de
+ses forfaits. Puis un instant après, il élevait la voix, mais alors sur
+un ton de supplication il conjurait cette même foule d'attendre au
+moins que la brise imprimât à cette masse inerte, à ce cadavre et à ces
+membres pantelants, un balancement qui les ferait se heurter sur les
+poteaux du gibet comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."
+
+5 heures A. M. "Rodinus continue sa mélopée inconnue. A quelle divinité
+adresse-t-il ce chant? Oh! si c'était à ce Dieu qu'il affecte de ne pas
+connaître, au moins conserverais-je une lueur d'espoir sur son avenir,
+mais non c'est une glorification de ses forfaits. Il les passe en revue
+dans sa mémoire et regrette de ne pouvoir en savourer les délices plus
+longtemps."
+
+10 1/2 heures A. M. "Rien n'est changé dans l'attitude de Rodinus. Paulo
+a eu un accès de frénésie épouvantable. Il se croyait poursuivi par ses
+victimes. Il leur demandait pitié, miséricorde, comme elles-mêmes ont dû
+le faire lorsqu'ils les outrageait ou les mettait à mort. Ses cheveux se
+dressaient d'épouvante, il attendait, disait-il des ricanements d'enfer
+et les cris de joie des démons qui le conviaient à leur horrible fête.
+Il entrevoyait les tortures des damnés, il répétait leurs lamentations
+et leurs gémissements. Son oeil était hagard, il tremblait de tous ses
+membres. Son grincement de dents augmente encore l'horreur de tous les
+témoins de cette épouvantable scène. C'est bien là la peinture que
+l'écriture nous fait de la mort du pécheur impénitent. _Dentibus suis
+fremet et labescet_. Puis il est tombé dans un état de torpeur, il n'est
+plus qu'une masse inerte."
+
+"Le silence du cachot n'est troublé que par le bruit de sa respiration
+stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident et plus
+saccadé. C'est la ronde du jongleur qui évoque les esprits infernaux.
+Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"
+
+"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui entrent
+suivis des officiers de justice."
+
+"Je me précipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore dix
+minutes de répit. Un des officiers tire sa montre et dit en secouant
+tristement la tête qu'il a déjà différé l'exécution de quelques minutes
+et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet instant comment
+l'eussent-ils employé? Eussent-ils enfin dans ce moment suprême, tourné
+un regard de repentir et de supplication vers Dieu? Hélas! je n'ose plus
+rien espérer que dans l'immense miséricorde de la Divine Providence."
+
+"La seule chose que j'ai pu obtenir a été l'aveu complet que Paulo m'a
+fait, et dont je ne doutais pas, qu'il était avec ses deux complices les
+meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse pour lequel celui-ci
+avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait ourdi cette trame
+diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline ressentait pour lui.
+Les deux autres bandits l'avaient aidé dans l'exécution."
+
+"Pendant qu'on préside aux funèbres apprêts du supplice, je vais de l'un
+à l'autre, je les exhorte en pleurant à se préparer à paraître devant
+Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de contrition."
+
+"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est éteinte. Son
+oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration ou plutôt un
+râlement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend rien, il ne peut
+plus se mouvoir."
+
+"Rodinus détourne la tête avec dégoût quand je lui présente pour la
+seconde fois l'image du Dieu crucifié. Il l'aurait même souillé de
+nouveau par un crachat si je ne me fusse empressé de le retirer."
+
+"Enfin la toilette est terminée, leurs chaînes leur ont été enlevées,
+ils ont la corde au cou et les mains liées derrière le dos."
+
+"Le cortège se met en marche. Quatre aides portent Paulo toujours
+insensible et le déposent sur la trappe fatale, Rodinus l'a précédé. Il
+a toute la stoïque férocité du sauvage. La tête haute il jette d'abord
+un regard de défi sur la foule et regarde avec indifférence le bourreau
+qui passe l'extrémité de la corde dans le crochet. Il ne veut pas
+permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses yeux comme on vient de le
+faire à Paulo."
+
+"La foule est à genoux et prie. Moi, la figure prosternée sur le gibet,
+j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est ouverte et que
+deux âmes viennent de paraître devant le tribunal suprême, et quelles
+sont jugées!!!... Ah! puissent-ils avoir trouvé miséricorde auprès de
+Dieu!!!!!!"
+
+"Voilà, mon cher frère, les détails aussi exacts que possible, voilà
+aussi la fin déplorable de ces deux grands coupables. Pourtant, malgré
+toute l'apparence de l'inutilité de nos prières, redoublons cependant
+nos instances auprès du Très-Haut. Qui sait?"
+
+
+
+Je ferme en frissonnant ce journal, il m'échappe des mains. J'essuie les
+sueurs glacées qui inondent mon front.
+
+J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce monde
+invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la barrière.
+Ma pensée se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement les y
+attendait.
+
+Je ne sais combien d'heures j'ai passé dans ces pénibles réflexions mais
+tout à coup mes idées prennent un autre cours. Une figure angélique
+vient faire contraste avec les leurs que je crois entrevoir parmi celles
+des démons. Cette figure est celle d'Angeline, de la mère d'Adala. Il me
+semble entendre cette voix qui n'avait plus rien de terrestre à me
+dire, au moment où son âme allait s'envoler vers le ciel et après la
+confession que je lui avait faite: "Père viens m'embrasser. Je te confie
+mon enfant, mon Adala."
+
+Ce dernier nom a un effet magique. Il m'éveille comme d'un affreux
+cauchemar et la chère petite lettre d'Adala est là devant moi qui semble
+me sourire et m'inviter à l'ouvrir.
+
+Je la saisis avec émotion, je la tourne et retourne en tout sens avant
+que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa main a
+touché. Il faut que j'attende quelques instants avant que de pouvoir
+distinguer l'écriture, tant les larmes obscurcissent mes yeux.
+
+"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voilà déjà plus de quatre mois
+que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passé un seul instant sans
+penser à toi. Je me suis bien ennuyée et je m'ennuie encore beaucoup de
+ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et t'embrasser."
+
+"Je n'ai pas non plus oublié toutes les belles histoires que tu me
+racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient
+pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais de si
+drôles que j'en ris encore rien qu'à y penser."
+
+"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore
+aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se
+mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque chagrin
+que je te causais et tu étais trop bon pour me dire en quoi je
+t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne
+l'étais alors et j'ai bien hâte de te revoir pour te demander pardon."
+
+"J'espère, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon soin de ta
+santé car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut arrivé quelque
+malheur, je crois bien j'en mourrais."
+
+"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de ce que tu
+ne m'écris pas."
+
+"Je suis à présent une grande fille. Les bonnes religieuses me disent
+qu'elles sont très contentes de mes succès. Elles ont pour moi toute
+espèce de bontés."
+
+"La mère supérieure et l'assistante me font souvent venir dans leurs
+chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons, mais je ne sais
+pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles me parlent. Je
+n'ai pas besoin de rien demander, elles préviennent mes moindres désirs
+et me disent que c'est toi qui leur a donné l'argent pour y pourvoir."
+
+"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prévenances et
+je vais m'appliquer bien fort pour finir mes études au plus vite et
+aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu de ta petite
+fille."
+
+"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont été pendus
+ce matin. Toutes les bonnes religieuses étaient tristes nous aussi nous
+l'étions. C'est si terrible de penser que deux hommes vont être pendus,
+mais c'est plus affreux encore de songer qu'ils vont mourir sans s'être
+réconciliés avec Dieu. A dix heures trois quarts ce matin les glas des
+deux malheureux ont commencé à sonner. J'en frémis encore. Nous nous
+sommes rendues à la chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas osé
+demander s'ils ont fait leur paix avec Dieu."
+
+"Tu peux t'imaginer comme j'ai été contente de revoir mon ami Baptiste,
+aussi je l'ai embrassé bien fort."
+
+"Grand'mère vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte de ces
+beaux petits ouvrages en broderie sur écorce comme elle sait en faire.
+Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de toute espèce de
+fruits. J'aurais voulu que ma tante supérieure lui donna de l'argent,
+j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais elle m'a embrassée
+en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle n'en a besoin. Je t'en
+aimerais encore plus fort pour cela si j'en étais capable."
+
+"A présent je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi qui
+écris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes qui le
+fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."
+
+"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai écrire une
+lettre seule. Juges si je vais travailler."
+
+"Je t'embrasse mille et mille fois,
+
+Ta petite fille,"
+
+ADALA
+
+20 Septembre.
+
+
+
+La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me plus à
+savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette délicieuse
+rêverie et retourner dans ma cabane.
+
+Mes amis étaient éveillés. Je me fis raconter les derniers jours des
+bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient été plus diaboliques
+encore dans leurs actions que le bon prêtre ne me l'avait dit.
+
+Un jour un d'eux lui avait presque coupé un doigt avec ses dents pendant
+qu'il lui présentait à boire, comme il le lui avait demandé.
+
+Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes pendant
+qu'il avait le dos tourné.
+
+Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphèmes, d'obscénités de
+toutes sortes que ce saint prêtre n'eût entendus de leurs bouches et
+souffert avec une patience et une douceur angéliques.
+
+Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au plus vite à
+ma chère enfant.
+
+
+
+
+
+VIE INTIME
+
+Quoiqu'il m'en coûtât beaucoup d'être pour plusieurs années séparé
+d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par goût que
+par un besoin de distraction et de mouvement, je repris avec mes amis la
+vie de coureur des bois.
+
+J'étais parfaitement tranquille au sujet de ma fille chérie, je savais
+qu'elle trouverait, auprès de mes bonnes soeurs tout le bonheur
+possible. Pour lui éviter des chagrins que ma vue aurait pu lui causer,
+je résolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je me proposai de
+lui écrire deux fois par année quoique je fusse convaincu qu'elle était
+incapable de m'oublier.
+
+Nos préparatifs de départ ne furent pas longs et nous partîmes bien
+décidés à ne plus nous séparer et à partager à chaque retour au poste
+les profits de notre chasse.
+
+Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que tout
+le monde connaît. Qu'il me suffise de dire que nos chasses furent assez
+fructueuses et que je passai les cinq années qui suivirent dans un calme
+et une tranquillité d'esprit que je n'avais pas encore connus.
+
+Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beauté primitive, les
+courses dans les bois et la préparation de nos pelleteries faisaient le
+charme de nos journées. Puis le soir arrivé nous nous trouvions réunis
+autour d'un bon feu et les histoires et la gaîté intarissable du Normand
+et du Gascon, embellissaient nos soirées.
+
+Les trois années que je m'étais condamné à passer sans embrasser Adala,
+étaient expirées, je résolu de me rendre à Québec. Grande fut la joie de
+mes soeurs et de la petite en me voyant.
+
+L'enfant s'était admirablement développée, et avait considérablement
+grandi. Elle ne savait que faire pour me témoigner son bonheur. Elle
+riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes genoux et m'embrassait.
+Combien j'étais heureux de tous ces témoignages d'amour. Non je ne les
+eus pas changé pour tous les trésors de la terre.
+
+Je passai une semaine auprès d'elle, lui faisant visiter la ville et
+ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle éprouvait de voir tant de
+merveilles et de beautés qu'elle ne connaissait que par ouï dire.
+
+Il va sans dire que nous allâmes aussi chercher la grand'mère et
+l'installâmes auprès de nous pour qu'elle prit part à la joie commune.
+
+Ces huit jours furent de courte durée. Si la voix de la raison n'eut
+cédé à celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec moi.
+La vie de réclusion s'accordait peu avec le caractère d'Adala. Ce qu'il
+fallait à cette chère enfant c'était la vie libre et indépendante,
+indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle ressentait un
+entraînement véritable pour la vie demi sauvage. Mais il me fallut céder
+devant le devoir.
+
+Après l'avoir pressée plusieurs fois dans mes bras, je me séparai
+d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher et
+qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu'à la mort de l'un de nous.
+Aglaousse, de son côté, promit de venir nous rejoindra et de la visiter
+plus souvent encore d'ici à ce temps-là.
+
+Je dis adieu à mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant. Ces
+recommandations étaient bien superflues.
+
+Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'éloignant d'elles, et aussi
+longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un regard sur le
+toit qui recouvrait des êtres qui m'étaient plus chers que la vie.
+
+Jamais de ma vie, je n'ai éprouvé autant d'ennui que pendant les
+premiers mois qui suivirent cette séparation.
+
+Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient à un endroit désigné
+et nous reprîmes la vie active.
+
+Pendant la courte visite que j'avais faite à Adala, je lui avait souvent
+parlé du campement que nous avions établi auprès du Lac à la Truite. Je
+lui avais décrit le paysage si beau et les jouissances qu'on y trouvait.
+L'enfant avait écouté ces détails avec des larmes de plaisir. Elle me
+fit promettre en la laissant d'y construire un logement et que ce serait
+là que désormais nous habiterions.
+
+Ses désirs étaient pour moi des ordres impérieux, aussi vers la fin de
+la seconde année, nous construisîmes ces cabanes que je ne changerais
+pas pour le plus somptueux des palais.
+
+Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installés, nous goûtons un
+bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit venu assombrir
+notre ciel, a été la mort de mes deux soeurs qu'une épidémie a emportées
+successivement dans l'espace de deux mois Chères saintes femmes, elles
+se sont éteintes comme elles ont vécu, dans la paix du seigneur, après
+une carrière bien remplie d'années, mais encore plus de bonnes oeuvres.
+
+Vous ferai-je maintenant une description de la manière dont nous passons
+notre temps. Peut-être pourrait-elle vous intéresser.
+
+Le chant des oiseaux nous éveille dès le matin et souvent à ce chant
+s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agréable à mon oreille,
+c'est celui de mon Adala qui semble leur répondre. Elle a, pour ainsi
+dire, apprivoisé ces chers petits enfants des bois, car elle charme tout
+ce qui l'entoure.
+
+La culture des plantes, les broderies sur écorce, la couture et la
+lecture constituent ses occupations de la journée.
+
+Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d'été conduire
+son léger canot avec une adresse merveilleuse, sur les eaux tranquilles
+du lac. Puis quand tout est silencieux dans la nature, sa voix s'élève
+pure et argentine pour chanter un de ces, cantiques si touchants par
+leur naïve beauté, et qui sont une prière, une invocation.
+
+C'est alors que les échos des montagnes saisissent ces notes si
+fraîches, qu'ils les répètent et se les renvoient les uns aux autres
+comme s'ils voulaient se les graver profondément dans leur mémoire.
+
+Parfois aussi je l'amène à des expéditions de chasse, mais ces jours-là,
+je suis presque toujours certain de faire buisson creux. Il ne faut
+pas tirer sur ce pauvre lièvre qui ne nous fait aucun mal, dit-elle,
+n'abattez pas cette mère perdrix qui peut-être laisserait des enfants
+orphelins et personne alors pourvoirait à leur nourriture.
+
+Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se présente,
+oh! alors malheur à lui, car elle tire avec la plus grande précision.
+Elle aime beaucoup la légère carabine que je lui ai achetée et qui est
+du plus beau fini. Elle ne perd pas une occasion d'en faire admirer le
+mérite.
+
+Lorsqu'elle se promène sur les bords du lac, elle est suivi d'une
+marmotte devenue l'hôte de sa maison et sa compagne inséparable.
+Plusieurs couvées de canards sauvages qu'elle à réussi à apprivoiser
+et qui viennent manger tour à tour dans sa main, en poussant des cris
+assourdissants, lui font cortège.
+
+Rien de ses pas, de ces démarches, ni de ses actions, n'échappe aux
+regards ravis de sa grand'mère et des miens, nous en examinons tous les
+détails pour y trouver de nouveaux charmes, nous l'aimons tant.
+
+Son caractère est quelque peu fantasque et aventureux, mais d'après mes
+recommandations elle ne s'éloigne jamais seule de la maison. Deux dogues
+énormes, qui sauraient la protéger dans le cas d'une mauvaise rencontre,
+sont les gardes les plus sûrs.
+
+Le temps de chaque journée est ainsi réglé et les heures fuient avec une
+rapidité sans égale. Nous sommes loin de trouver le temps monotone et de
+vivre dans l'isolement. Chaque jour un chasseur ou un amateur de pêche
+vient nous demander un gîte. Nous avons aussi des nouvelles de tous
+cotés, car jamais ici le pain et l'hospitalité ne sont refusés.
+
+Bien souvent il y a surcroît de vie et de gaîté dans l'habitation, c'est
+qu'alors Baptiste et ses deux inséparables compagnons sont venus nous
+visiter et se reposer de leurs fatigues.
+
+Oh! ce sont ces jours-là de vrais dîners de _Gamache_ ou de
+_Sardanapale_. Tout ce que la forêt peut offrir de gibier à plumes ou
+à poil est mis à contribution. Quelle folle gaîté préside au repas, le
+Gascon et le Normand ont eu de quinze jours à un mois pour renouveler
+leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques. Adala rit
+aux larmes, la grand'mere et moi rions de la voir rire et à ce concert
+d'éclats de rire se joint comme basse la grosse voix de Baptiste.
+
+Des histoires on passe au chant, du chant à la danse, c'est Baptiste qui
+fait la musique. Il imite avec sa voix toute espèce d'instruments. Ses
+poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble, ses pieds marquent
+la mesure et les deux français exécutent des cabrioles, des pas, des
+sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire, assurent-ils dans tel
+ou tel pays où il n'ont pourtant jamais été, la petite de se tordre de
+rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces fêtes se prolongent deux à trois
+jours.
+
+Mais quand les froids d'hiver commencent à nous menacer, nous descendons
+au village pour laisser passer les mois les plus rigoureux.
+
+La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui
+s'obstine à ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais
+seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai soin
+avant de les laisser de pourvoir à tous leurs besoins. Nous leur faisons
+aussi de fréquentes visites dans le cours de l'hiver.
+
+Nous allons habiter des appartements confortables auprès de l'église du
+hameau. Quelques bons voisins viennent fréquemment nous visiter. Dans la
+journée nous faisons des courses de traîneau et le soir le curé vient
+s'asseoir au coin du feu et nous réjouir par une intime et charmante
+causerie.
+
+Telle est la vie que nous menons depuis sept années. Hélas! elles ont
+été bien courtes comparées à celles du passé, mais aujourd'hui un nuage
+de tristesse vient troubler mon bonheur, c'est une inquiétude bien
+naturelle, car je sens d'un jour à l'autre le poids des ans qui
+s'appesantit sur moi.
+
+J'éprouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que mon pied
+qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus rapides, ne se
+traîne plus que péniblement même sur un terrain uni.
+
+Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec
+tristesse que quand tous les deux nous aurons quitté la terre, ce qui ne
+saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chère petite fille?
+
+Je dissimule autant que je le puis les traces de ma décrépitude, mais
+Adala semble s'en être aperçue, elle m'entoure de plus de soins, de
+prévenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un seul instant,
+elle parait inquiète. Elle me regardait l'autre jour avec un oeil plein
+de tristesse, tout à coup une larme est venue glisser sur ses joues,
+elle s'est empressée de la faire disparaître et de me sourire. Je lui en
+ai demandé la cause. C'est une vilaine poussière m'a-t-elle répondu!
+
+Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu. Je
+voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses compagnons n'y
+sont pas.
+
+Les deux français sont partis pour une longue expédition de chasse.
+Baptiste a pour ainsi dire abandonné la vie des bois, il s'est mis à la
+culture et nous ne le voyons plus que rarement.
+
+Mon Dieu, comment pourrai-je faire prévenir Monsieur Fameux de l'état
+précaire où je me trouve.
+
+Je me suis ouvert à lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection
+pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mère quand je ne serai plus.
+Cette mission, il l'a acceptée, car il sait que je n'ai personne autre
+à qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je le visse avant de
+mourir.
+
+Adala s'est bien offerte pour aller le chercher.
+
+La vaillante enfant je l'ai refusée. La distance est si grande et je
+crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant elle
+a si fortement insisté que j'ai cédé à ses instances, car je sens que
+mes heures sont comptées.
+
+En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes sont
+tombées sur mes joues et m'ont réchauffé le coeur.
+
+Je profite de son absence pour écrire ces dernières lignes que ma main
+tracera:
+
+Que je te remercie, ma chère Adala, d'avoir égayé ma triste vieillesse
+par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais en esprit, le
+courant d'une vie tourmentée, je me sentais écrasé sous le poids des
+événements de mon existence, ta franche gaîté est venue m'arracher bien
+des fois l'amertume gui peut-être eut fini par s'emparer de moi.
+
+Tu as été dans la maison la lumière, la joie et la vie, car tu en étais
+l'âme bénie. Sois donc à jamais heureuse Adala pour tout le bonheur que
+tu m'as fait.
+
+Que ta vie soit aussi calme que la mienne à été tourmentée. Que le ciel
+t'accorde les trésors de jouissances que je n'ai pas connues. Enfin sois
+heureuse autant que mon coeur le désire.
+
+Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien soin. Tu sais
+combien elle s'est dévouée pour toi, mais je connais trop bien ton
+coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu l'aimeras autant
+qu'elle t'a aimée.
+
+Penses aussi quelquefois à ton vieil ami Hélika, donnes-lui un souvenir
+et quand ta voix se mêlera, le soir, à la prière des anges, demandes
+miséricorde pour lui!!!!
+
+Adieu, Adieu...
+
+HÉLIKA.
+
+
+Ici se terminait le manuscrit.
+
+Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le même jour que nous fîmes rencontre
+de cette charmante enfant à la décharge du Lac.
+
+Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux dernières
+phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondément émue. Nous
+respectâmes sa rêverie. Du revers de sa main il essuya une larme, puis
+avec un doux sourire il nous dit; si vous le voulez bien, Messieurs,
+nous allons déjeuner.
+
+Effectivement l'aurore paraissait, la nuit était passée sans que nous
+nous en fussions aperçus, tant ce récit nous avait intéressé.
+
+Et la jeune fille, demandâmes-nous tous ensemble, qu'est-elle devenue?
+
+Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de vous la
+raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus à bien des souvenirs de
+ma vie qu'il me serait pénible de rappeler en ce moment.
+
+Si cette narration vous a présenté quelqu'intérêt, je vous réserve
+l'autre partie pour l'occasion où j'aurai le plaisir de vous revoir.
+
+Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant.
+
+C. DeGUISE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Hélika, by Charles DeGuise
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 ***