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+The Project Gutenberg EBook of Helika, by Charles DeGuise
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Helika
+
+Author: Charles DeGuise
+
+Release Date: August 10, 2004 [EBook #13149]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HELIKA ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and La bibliotheque Nationale du Quebec
+
+
+
+
+HELIKA
+
+MEMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ECOLE
+
+PAR LE
+
+Dr. CHS. DeGUISE
+
+
+
+
+
+
+
+LA REUNION D'AMIS.
+
+C'est en vain que nous chercherions a nouer des liens plus forts: et
+plus durables que ceux qui nous unissent a nos compagnons d'ecole, et a
+nos condisciples de college. La vieille amitie d'autrefois a jete dans
+nos coeurs des racines si profondes, que nous les sentons grandir avec
+le nombre de nos annees.
+
+Lorsque rage a desseche notre veine, et que les blessures de la vie ont
+laisse sur chaque epine du chemin le reste de nos dernieres illusions,
+elles viennent nous rejouir et nous consoler sous la riante et
+gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son espieglerie et son
+insouciance. Ses racines ont alors produit des fleurs precieuses que
+le vieil age se plait a cueillir comme l'a fait l'auteur des "Anciens
+Canadiens."
+
+Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous sont restes
+plus sympathiques; parce qu'ils etaient d'un caractere plus conforme au
+notre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou espiegles, suivant,
+qu'ils ont pris eux-memes plus ou moins; de part dans nos escapades
+d'ecoliers. Aussi quels francs eclats de rire, lorsque nous nous
+rencontrons et nous racontons nos reminiscences du passe, de notre vie
+d'ecole, et de nos annees de college.
+
+En parlant de la jeunesse, temps helas, bien eloigne de moi aujourd'hui,
+il m'est revenu une narration, et la lecture d'un manuscrit, faite par
+un ancien maitre d'ecole, qui sont encore l'une et l'autre dans un des
+replis de ma memoire, comme un emouvant souvenir des temps passes.
+Ces souvenirs datent de loin, puisque je n'avais qu'a peine vingt ans
+lorsque je les entendis de la bouche du pere d'Olbigny.
+
+Le pere d'Olbigny etait un vieux maitre d'ecole.
+
+Il etait un jour, arrivant on ne savait d'ou, venu prendre possession de
+l'ecole de notre village.
+
+Apres un examen passe devant le cure et les syndics, qui n'etaient
+malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait ete decide qu'il etait
+capable de nous enseigner l'alphabet.
+
+Or, le pere d'Olbigny etait un homme instruit, profondement instruit.
+Il parlait, et ecrivait correctement plusieurs langues anciennes et
+modernes; comme nous pumes en juger plus tard.
+
+Son exterieur n'etait rien moins que prevenant en sa faveur. Une balafre
+affreuse lui partageait transversalement la figure, et lui donnait une
+expression etrange; mais ses yeux etaient si bons, si doux et si charges
+de tristesse; ses procedes a notre egard si affectueux et si paternels,
+que nous l'aimames a premiere vue et nous nous livrames a l'elude,
+crainte de lui faire de la peine. Il nous traitait tous avec la meme
+bonte, mais il y avait une classe qui paraissait lui etre privilegiee.
+Cette classe se composait de jeunes gens de mon age et j'en faisais
+partie.
+
+Ce fut donc en pleurant qu'il recut nos adieux, lorsque nous laissames
+l'ecole pour endosser la livree de collegiens.
+
+Un soir, dix ans apres, nous retrouvions les memes condisciples de cette
+classe, au coin du feu ou nous avions ete convies par l'un de nous.
+Naturellement, nous vinmes a parler de notre temps d'enfance et de notre
+cher monsieur d'Olbigny. Il avait laisse nos endroits, et ce fut alors
+que l'un de nous, nous informa qu'il habitait une maison ecartee a
+quelque distance du village de B...., et qu'il y vivait en veritable
+ermite.
+
+Nous decidames, seance tenante, d'aller passer une soiree avec lui.
+
+Il vivait, paraissait-il, dans un penible etat de gene. Plusieurs de mes
+amis. etaient riches, une souscription fut ouverte et la bourse qui fut
+formee lui fut transmise sous forme de restitution. Il avait, recu par
+ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, pendant deux ans.
+
+Au jour fixe, personne ne manqua a l'appel.
+
+Le pere d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous recut comme
+ses veritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que nous avions
+apportes le rendirent plus expansif. Il nous avoua qu'une main inconnue
+lui avait, fait une restitution; cette main, ajouta-t-il plaisamment, ne
+peut venir que du ciel, parce que je ne connais personne sur la terre
+qui me doive restitution. Ce fut apres un toast pris a sa sante, et
+qu'il nous eut affectueusement remercies, qu'il continua:
+
+Il fait bon, mes amis, d'etre jeunes, de voir l'avenir se derouler
+devant nous avec tous les reves dores que l'esperance nous fait
+entrevoir. Vous voir reunis autour de ma table, me rappelle une epoque
+bien eloignee, et cependant a peu pres analogue.
+
+Nous etions nous aussi, mes compagnons d'ecole et moi, autour de la
+table d'un professeur, qui avait autant de plaisir a nous recevoir que
+j'en eprouve aujourd'hui. Helas! j'etais cette soiree-la bien gai, bien
+joyeux, et me doutais guere qu'elle aurait une si grande influence sur
+le reste de ma vie.
+
+Si je croyais que cette histoire put vous interesser, je vous en
+raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un manuscrit,
+ecrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur meme d'un drame
+terrible de jalousie et de vengeance.
+
+Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutot cette
+bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumerent et ce fut
+avec un religieux silence que nous ecoutames le palpitant recit qui va
+suivre:
+
+Il y a au dela de soixante ans que quelques amis et moi avions forme le
+meme projet que vous executez, d'aller revoir notre ancien professeur.
+C'etait un bon vieux cure qu'on appelait monsieur Fameux. Il habitait un
+village qui se trouvait presque sur la lisiere des bois. Rien ne pouvait
+d'ailleurs mieux nous convenir. Nous avions decide dans notre reunion,
+d'aller faire une partie de chasse et de peche aupres d'un lac qui se
+trouvait a quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions
+qu'un faible detour a faire pour aller lui serrer la main. Outre le
+plaisir que nous eprouvions d'avance a revoir ce bon vieux pere, nous
+esperions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous ferait connaitre
+parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. Bien que l'heure du soir
+fut avancee, nous nous dirigeames vers le presbytere, et ce fut en nous
+pressant dans ses bras que monsieur Fameux nous recut. Jamais nous ne
+pouvions arriver plus a propos, car il nous annonca au reveillon que
+lui-meme partait le lendemain matin pour aller explorer des terres
+aupres du meme lac, qu'on lui avait dit etre tres fertile, et ou il
+avait intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
+sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards etendus sur le
+parquet, la tete sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par leurs
+ronflements capable de reveiller les morts. Voila nos guides,
+ajouta-t-il.
+
+Enfin, apres une intime causerie, nous recitames la priere et nous nous
+etendimes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier d'entre nous
+s'endormit, le pretre agenouille priait encore.
+
+Le lendemain, le soleil radieux s'elevait a peine de l'horizon que nous
+etions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendimes.
+
+Je ne sais quel charme cet homme de bien repandait sur tout ce qu'il
+faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions au dedans de
+nous un calme, une paix et un bonheur intimes que je n'ai peut-etre
+jamais eprouves depuis. Le dejeuner se se ressentit de notre disposition
+d'esprit, il fut gai et petillant de bons mots; puis havre-sacs sur le
+dos, nous primes, en chantant de gais refrains, le chemin des grands
+bois.
+
+
+
+
+
+LE VOYAGE
+
+Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais a mesure
+que le soleil s'elevait, la chaleur devenait de plus en plus forte, et
+vers midi, l'air etait suffocant. Les moustiques, cette journee-la,
+s'etaient lies pour soutirer le droit de passage; aussi, fallut-il que
+chacun du nous leur payat un tribut; a vrai dire, ils etaient encore
+plus avides que certains douaniers auxquels vous n'avez pas donne un
+bonus. Les enflures et les demangeaisons insupportables, que leurs
+piqures nous causaient, faisaient presque regretter d'etre venus si
+loin chercher le plaisir. De plus, les sources d'eau que nos guides
+s'attendaient a rencontrer sur notre route, etaient taries en
+consequence de la secheresse exceptionnelle de l'ete.
+
+Vers quatre heures de l'apres midi, nos gosiers etaient arides, nos
+palais desseches et nos estomacs criaient famine. Depuis le matin, nous
+n'avions que grignote par ci par la quelques morceaux de biscuits, tout
+en marchant. Malgre l'assurance que nos guides nous donnaient, que nous
+n'etions plus qu'a deux milles de la chute; nous allions faire halte,
+lorsque la grosse voix de Baptiste, notre premier guide, se fit
+entendre. Il avait pris les devants depuis quelque temps, et jamais
+refrain plus agreable parvint a nos oreilles. A boire, a boire, qui donc
+en voudra boire chantait-il en meme temps qu'il se montra portant une
+enorme gourde bien remplie. Apres que nous eumes avidement vide le
+contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques minutes de repos,
+nous nous remimes en route rafraichis et reconfortes. Les guides
+entonnerent les gais chants des voyageurs canadiens, ensemble nous fimes
+chorus. Point ai-je besoin de dire que ces chants n'eussent pas ete
+admis au Conservatoire de Paris.
+
+Enfin haletants, fatigues, meconnaissables par l'enflure causee par les
+piqures des mouches, nous arrivames sous la direction de Baptiste dans
+une charmante erabliere ou le bruit d'une forte chute d'eau se faisait
+entendre. C'etait l'oasis desiree. Des hourras frenetiques la saluerent.
+Nous allions nous elancer dans la direction de la chute, lorsqu'un
+sifflement aigue et un signe energique de Baptiste qui se tenait
+immobile au milieu du sentier, nous arreta. Il nous montrait du doigt
+une magnifique famille de perdrix branchees sur un arbre du voisinage.
+Elles semblaient etre venues s'offrir intentionnellement comme le menu
+du repas, aussi n'en fimes nous pas fi. Quatre a cinq coups de feu
+jeterent a nos pieds la bande emplumee. De grands battements de mains de
+la part de monsieur Fameux et des spectateurs furent la couronne de
+ce bel exploit. Notez que nous avions tire les perdrix presqu'a bout
+portant.
+
+La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui etait reste en
+arriere, arriva avec quatre beaux lievres qu'il avait rencontres;
+mais elle devint delirante quand nous apercumes bouillonner l'eau des
+cascades dont nous n'etions plus eloigne que de quelques pas.
+
+Une minute plus tard, nous etions sur les bords de la riviere et aux
+pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse contempler.
+Le spectacle etait beau, grandiose, et bien digne eut-il ete le seul
+de nous faire oublier les tourments de la soif et de la faim que nous
+avions endures, mais ventre affame n'a pas d'oreilles, c'etait le temps
+ou jamais de le dire, car ce qui nous rejouit le plus et nous mit en
+belle humeur, ce fut lorsque des feux furent allumes et que les marmites
+commencerent a bouillir. Pendant ce temps, tout le monde etait a
+l'oeuvre. Les uns ecorchaient les lievres, d'autres preparaient les
+perdrix, on decoupaient des tranches de lard et de jambon; quelques-uns
+enfin buchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les
+assiettes avec des ecorces de bouleau et faisait des micoines, des
+fourchettes de bois, bref enfin, tout le monde ainsi a l'oeuvre fit
+merveille, et une demi-heure apres, le bruit des machoires eut domine
+celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a de cela bien
+pres de soixante ans et je ne crains pas de repeter aujourd'hui a la
+face du monde que jamais repas fut mieux cuit et mieux assaisonne avec
+plus grande sauce de l'appetit, que celui que nous primes on plutot
+devorames au pied de la chute de la decharge du Lac a la Truite. Enfin
+les appetits satisfaits, les pipes allumees, nous nous etendimes avec
+delices sur les bords de la riviere.
+
+Il eut ete difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le
+paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientot s'enfoncer derriere
+le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage
+le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir; quelques petits ecureuils,
+d'un air eveille et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues
+coquettement retroussees, pour glaner quelques restes de notre repas;
+puis vifs comme l'eclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
+de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colere ou de plaisir.
+
+Mais la beaute qui ne pouvait etre surpassee, etait celle de la chute,
+avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les
+rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tout emailles de
+diamants. L'arc-en-ciel brillait a leurs pieds de ses plus vives
+couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille
+d'abord, puis comme prise d'un acces subit de rage, se ruait un instant
+apres fremissante et ecumeuse de cascades en cascades, herissant la
+crete de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colere de voir
+son cours intercepte.
+
+Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautes sauvages et
+primitives etaient egales, surpasses peut-etre par la grandeur de la
+chute elle-meme.
+
+L'eau se precipitait d'une hauteur d'a peu pres cinquante pieds; mais
+dans sa chute, elle rencontrait d'enormes rochers superposes les uns
+aux autres, bondissant de l'un a l'autre, elle s'elevait et retombait
+blanche et floconneuse comme la neige, pour se former un peu plus bas,
+en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce veritable peintre
+celeste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus eclatant
+coloris.
+
+La splendeur de ce tableau ne saurait etre surpassee. Toutefois, un pic
+incline d'une hauteur de cent pieds au dessus de la chute, et dont la
+base etait minee par l'incessant travail de la riviere attirait notre
+attention dans ce moment. Nous en etions meme a supputer, combien il lui
+faudrait de temps, avant que de parvenir a le precipiter dans l'abime,
+lorsque sur une des pointes les plus elevees, survint une apparition
+presque fantastique.
+
+
+
+
+
+LE LAC.
+
+Cette apparition etait celle d'une jeune fille mollement appuyee sur une
+legere carabine de chasse. Deux dogues enormes etaient a ses cotes. Le
+costume de cette jeune fille etait demi-sauvage autant que nous en pumes
+juger. Nous ne pouvions comme de raison, par l'eloignement, distinguer
+ses traits; mais a sa taille svelte et degagee, au contour de ses
+epaules, et telle qu'elle nous apparut dans sa pose a la fois gracieuse
+et nonchalante, nous nous formames l'idee qui se confirma plus tard,
+qu'elle etait admirablement belle.
+
+Monsieur Fameux la reconnut.--Adala seule, dit-il, ou donc est le vieil
+Helika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant a Baptiste, elle semble nous
+avoir reconnus tous les deux, et la voila qui nous fait signe d'aller la
+rejoindre. Si Helika, qui ne la laisse jamais d'un seul pas, n'est pas
+aupres d'elle; c'est qu'un malheur lui est arrive ou qu'il git sur son
+lit de mort. La jeune fille comprit sans doute le signe que Baptiste lui
+adressa, car elle s'assit dans une pose pleine de grace et de tristesse,
+pendant que notre guide allait traverser la riviere plus loin dans un
+endroit gueable.
+
+Les chiens s'etaient etendus a ses pieds, comme deux vigilantes
+sentinelles. Nous aurions du le dire deja, Baptiste etait le type du
+chasseur et du trappeur canadien. Il etait par consequent le commensal
+et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possedait la langue et les
+dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous pressames monsieur Fameux
+de questions. L'histoire de cette malheureuse enfant des bois est bien
+douloureuse, nous repondit-il d'une voix pleine d'emotion; mais elle ne
+m'appartient pas. C'etait nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire
+plus long; mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme
+bien vous pensez ne firent que redoubler notre curiosite deja bien
+surexcitee. Baptiste revint au bout de quelque temps, sa bonne et
+honnete figure etait empreinte de tristesse.
+
+Helika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du secours.
+Nos coups de feu a la chasse de tantot l'ont effrayee; elle a craint de
+rencontrer quelques pirates des bois; voila, pourquoi elle s'est retiree
+sur l'autre rive et vous supplie d'arriver au plus vite. C'est Helika
+qui l'envoie vous chercher; elle se fut rendue jusqu'a votre presbytere,
+si elle n'avait rencontre personne pour remplir son message aupres de
+vous. Helika est gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il desire
+ardemment vous voir. Elle retourne immediatement aupres de lui, avec
+l'espoir que nous la suivrons de pres. Si vous n'etes pas trop fatigue,
+mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre en marche, pendant
+que les autres guides dresseront des campements pour la nuit a vos
+jeunes compagnons. Demain, je les attendrai sur les bords du lac avec
+des canots. Le pretre et Baptiste partirent immediatement.
+
+La veillee se passa en conjectures. Cet incident nous avait
+singulierement intrigues, parce qu'aucun des guides qui nous restaient
+ne pouvait donner des renseignements precis sur le nom et l'origine de
+la jeune fille. Tout ce qu'ils nous apprirent, ce fut qu'ils l'avaient
+bien souvent rencontree dans les bois, toujours accompagnee d'un
+vieillard d'une haute stature, qui paraissait lui porter un amour et une
+sollicitude veritablement paternels. Bien plus, son attention pour elle,
+et ses soins etaient ceux de la mere la plus tendre. Ils ajoutaient
+aussi, qu'esclave de tous ses desirs, il venait de temps en temps dans
+le village, y sejourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y prenait
+les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient ou
+recevaient, etaient celles de monsieur Fameux. Il la conduisait dans les
+magasins, ne regardait jamais au prix des etoffes qu'elle choisissait,
+suivant ses caprices, le prix en fut-il tres eleve.
+
+L'un d'eux assurait meme avoir entendu monsieur Fameux dire au pere
+Helika, tel etait le nom du vieux sauvage: je suis heureux de voir
+combien vous vous donnez de peine pour former l'education de votre chere
+Adala, et combien elle repond admirablement a vos efforts, elle parle et
+ecrit aujourd'hui parfaitement le Francais.
+
+II y avait certes dans ces informations, matiere plus que suffisante
+pour piquer notre curiosite deja excitee a l'extreme. Malgre notre
+fatigue, nous mimes longtemps avant de nous endormir tous, faisant des
+suppositions plus ou moins ridicules ou extravagantes.
+
+De bonne heure, le lendemain matin, nos etions en route tout en
+discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours lorsqu'on est
+jeune, la gaite nous etait revenue Avec le repos; aussi ne mimes-nous
+pas de temps a franchir les trois milles qui separaient le lac du lieu
+de notre campement. Lorsque nous arrivames sur ses bords, deux beaux
+grands canots, creuses dans le tronc de gros pins, nous attendaient.
+Baptiste se promenait sur le rivage et du revers de sa main essuyait une
+larme.
+
+Hatez-vous, messieurs, nous dit-il, le pere Helika desire vous voir. Il
+a parait-il quelque confidence a vous faire, et le pauvre vieillard n'a
+plus bien longtemps a vivre. En peu d'instants nous fumes installes dans
+les canots et pesames hardiment sur l'aviron.
+
+Le lac etait beau ce matin la. Sa surface etait plane et unie, pas une
+ride ne venait troubler le paisible miroir que nous avions devant les
+yeux. Quelques vapeurs humides s'elevaient ca et la des rochers ou de la
+masse d'eau. Elles nous apparaissaient comme les images fantastiques des
+fees de nos anciens contes. Les cris des huards se faisaient entendre de
+l'un ou l'autre rivage, tant l'atmosphere etait calme. Parfois aussi, le
+martin-pecheur nous envoyait des notes saccadees et stridentes, tantot
+fremissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
+goujon. Les fleurs des glaieuls, qui nageaient a la surface et
+s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser a un riche tapis de
+verdure emaille de fleurs. Mais entre les rives et le pied des montagnes
+avoisinantes, de beaux grands arbres seculaires donnaient par les
+differentes nuances de leur feuillage un cadre magnifique au miroir qui
+s'etendait devant nous. Ces arbres avaient une grandeur et une majeste
+impossibles a decrire.
+
+Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment comme
+s'ils eussent voulu contempler leur beaute dans le cristal limpide de
+l'eau, tel que peut le faire une coquette jeune fille. D'autres au
+contraire elevaient leurs troncs enormes et secs, montrant ainsi leurs
+branches dessechees comme les membres d'un vieillard. Tandis qu'un
+bouquet verdoyant semblait, comme la tete d'un patriarche, avoir seul
+conserve un reste de seve et de vie. On voyait a ses pieds, des arbustes
+de differentes familles s'elever et sembler lui demander protection.
+
+Plus loin et du quatrieme cote du lac, s'etendait une savane sombre et
+triste. Des arbres rabougris, une mousse epaisse, un terrain marecageux
+et rempli de fondrieres donnaient a cet endroit un aspect solitaire
+et desole. Il formait un contraste frappant qui faisait rassortir
+d'avantage la beaute des autres rives. Nous nageames en silence
+pendant quelque temps, absorbes dans la contemplation de la sauvage et
+pittoresque beaute de paysage, lorsqu'apres avoir double un cap, nous
+apercumes un plateau eleve de quinze a vingt pieds qui dominait le lac
+et la riviere.
+
+
+
+
+
+HELIKA.
+
+Sur ce plateau qui pouvait avoir une etendue d'une dizaine d'arpents,
+trois grandes huttes se touchant les unes les autres avaient ete
+elevees. L'une d'elles avait une apparence toute particuliere. Bien que
+comme les autres, elle fut construite de materiaux grossiers, sa forme
+ressemblait a celle d'une chaumiere, elle etait plus spacieuse que
+les autres. Le houblon et quelques vignes sauvages, en la tapissant a
+l'exterieur, lui donnaient un air de fraicheur et de bien-etre. Des
+fenetres l'eclairaient de tous cotes, les unes donnant sur le lac,
+les autres sur la riviere, Nous connaitrons plus tard comment le
+proprietaire avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant
+la profondeur des forets.
+
+De forts volets garnis de fer avaient ete poses pour les proteger du
+dehors. Par ci par la, un trou ou plutot une meurtriere etait percee.
+Enfin, on voyait combien Helika, puisque c'etait sa demeure, etait
+jaloux de veiller a la surete de ceux qui l'habitaient.
+
+Les deux autres etaient construites de gros morceaux de bois, superposes
+les uns aux autres, et encochees a chacune de leurs extremites pour
+s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidite a cette construction
+toute primitive. Ce fut vers la premiere que Baptiste nous conduisit.
+La chambre d'entree etait spacieuse et parfaitement eclairee. Bien que
+l'ameublement en fut grossier, il offrait toutefois tout le confort
+desirable. Quelques fleurs sauvages de diverses familles y etaient
+cultivees avec le meme soin que nous en prenons pour les fleurs
+exotiques. Des livres aussi etaient disposes sur quelques rayons. Mais
+ce qui frappa surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tomberent sur un
+lit recouvert d'une peau d'ours ou gisait un vieillard dont les traits
+portaient l'empreinte de la mort.
+
+Cet homme devait etre bien vieux. Des rides profondes sillonnaient son
+front et ses joues en tous sens. Il avait plutot l'air d'un spectre,
+aussi n'eut-on pas manque de le considerer comme tel, si ses yeux noirs
+et enfonces dans leur orbite n'eussent conserve un eclat extraordinaire.
+Ses sourcils etaient epars, son nez aquilin ressemblait au bec d'un
+oiseau de proie. Son front etait haut et fuyant, ses levre minces et
+son menton proeminent, tout annoncait dans la figure de cet homme
+une indomptable energie. L'ensemble de cette figure denotait une si
+implacable ferocite, qu'il eut fait fremir celui qui l'aurait rencontre
+un soir dans un chemin detourne ou sur la lisiere d'un bois. Cependant,
+au moment ou nous l'apercumes ses mains etaient jointes sur sa poitrine,
+ses levres s'agitaient et semblaient repeter les paroles d'une priere
+que monsieur Fameux disait a haute voix.
+
+Comme contraste, agenouillee aupres du lit, se tenait dans l'attitude de
+la priere la jeune fille de la veille. Son epaisse chevelure inondait
+ses epaules et descendait jusqu'a la ceinture. Elle avait le dos tourne
+vers la porte. C'etait bien la taille que nous avions admiree le soir
+d'avant, elle offrait dans ses contours tout ce que nous avions pu
+imaginer dans nos reves de jeune homme de plus gracieux et de plus
+parfait. Nous etions arretes sur le pas de la porte a contempler ce
+tableau, lorsque le bruit de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma
+vie, je n'ai vu aussi ravissante figure, nous en fumes tous eblouis,
+fascines. Murillo ou Raphael eussent ete heureux d'en faire la portrait
+et de le presenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
+etait empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
+ses joues rehaussaient encore, s'il etait possible, son angelique
+beaute. En nous apercevant, elle se retira timide et confuse dans un
+coin de la chambre; mais sur un signe du moribond elle disparut dans
+l'autre hutte. Celui-ci, apres avoir jete sur nous un regard percant, et
+scrutateur, nous dit: "Vous devez avoir besoin, messieurs, de prendre un
+peu de nourriture et de repos, pendant que moi de mon cote, je vais avec
+ce saint homme terminer ma paix avec Dieu".
+
+Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisieme cabane ou un
+repas, compose de gibier et de poisson, nous avait ete prepare. On
+s'etait mis en frais pour nous y recevoir, car les lits, de sapin
+avaient ete renouveles. C'etait, nous dit Baptiste, la maison que
+le pere Helika avait fait construire specialement pour y exercer
+l'hospitalite, la, chasseurs canadiens ou sauvages y trouvaient toujours
+un gite et la nourriture. Ils resterent tous deux trois heures en tete
+a tete, et lorsqu'a l'appel de monsieur Fameux nous entrames dans la
+chambre du mourant, une transformation complete s'etait faite sur son
+visage. Les yeux n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des
+larmes memes s'en echappaient. C'etait bien encore la meme figure
+energique mais elle n'avait plus ce cachet de ferocite, cet air empreint
+de trouble et de remords que nous avions d'abord remarques; elle
+indiquait plutot le calme et le recueillement interieur qui ne
+paraissaient pas exister auparavant.
+
+Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture. Il le
+fit pour lui complaire. Le bon pretre lui parla quelques instants a
+l'oreille; mais il secoua la tete et reprit tout haut: non Monsieur,
+c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader, ma confession doit etre
+publique; puisse-t-elle etre une legere expiation de mes crimes et
+servir d'exemple a ceux qui se laissent entrainer par la fougue de leurs
+passions. Un frisson involontaire parcourut les membres des assistants,
+nous pressentions quelque drame lugubre, sanguinaire peut-etre, dont
+Helika avait ete le heros.
+
+Nous primes donc chacun une place autour de son lit, et c'est ainsi
+qu'il commenca:
+
+
+
+
+
+LA CONFESSION.
+
+Plus de quatre-vingts ans ont passe sur ma tete, et la terre dans
+quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de misere qui
+devrait y etre enfouie depuis mon enfance. On ne souffre pas dans le
+fond du cercueil apres la mort; mais devrais-je sentir chacun des
+vers qui doivent devorer mon cadavre, dussent-ils m'occasionner les
+souffrances les plus atroces, je remercierais Dieu de m'infliger des
+peines aussi legeres; car quelques grandes qu'elles fussent, elles ne
+pourraient vous donner une idee des epouvantables tortures que les
+remords ont fait endurer a ma conscience depuis de longues bien longues
+annees.
+
+Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton penetre. Il m'a fait entendre sa
+grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai entendue,
+glace de terreur depuis au dela de quinze ans dans le frizelis des
+feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre, je l'ai
+entendue dans le souffle leger de la brise comme dans les hurlements
+epouvantables de la tempete; et depuis le brin d'herbe jusqu'au grand
+chene des bois; je l'ai vu dans la goutte d'eau dont je me desalterais
+jusqu'au fruit savoureux que je voulais gouter. Je l'entendais, je le
+voyais, je le sentais en moi-meme, ce vengeur inexorable des crimes que
+nous commettons et des souffrances que nous faisons endurer a nos freres
+de meme que je l'ai eprouve plus tard, sous le fouet du maitre et dans
+les chaines de l'esclavage.
+
+En prononcant ces paroles, bien que les membres du vieillard fussent
+glaces par le froid de la mort, nous voyions cependant un fremissement
+qui lui parcourait tout le corps. Sans doute qu'il remarqua notre
+surprise de l'entendre s'exprimer aussi bien, car il ajouta en
+continuant: Ne soyez pas surpris si je parle un francais qui peut vous
+paraitre bien pur pour un habitant des bois, mais j'appartiens a votre
+race, et c'est a une vengeance diabolique que je dois le triste etat
+dans lequel vous me voyez aujourd'hui.
+
+Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux jours. Si
+vous saviez comme j'etais heureux lorsque je revenais chaque annee dans
+ma famille pour y passer mes vacances. Nous etions plusieurs compagnons
+de college de la meme paroisse. Oh! que nous nous en promettions des
+parties de peche et de chasse et comme alors nous avions le coeur leger,
+l'ame pure et tranquille. Il me semble encore voir ma vieille mere, mon
+pere et mes soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour a tour
+dans leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais
+deposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour mes
+succes classiques. Puis le bon vieux cure que nous ne manquions jamais
+d'aller voir, il nous avait baptises, fait faire notre premiere
+communion; de plus, il nous avait inities aux premieres notions de
+la langue latine. Il nous considerait donc comme ses enfants et nous
+recevait avec le plus grand plaisirs et la plus touchante affection. Son
+presbytere et sa table etaient toujours a notre disposition. Il etait
+aussi fier de nos succes que si nous lui eussions appartenus.
+
+Nos jours de vacance se passaient en des parties de peche et de chasse;
+mes bons parents refusant que je prisse part a leurs travaux crainte que
+je ne me fatiguasse. Le soir amenait les joyeuses veillees. Nous nous
+reunissions tantot dans une maison, tantot dans l'autre. Au son du
+violon nous dansions quelques rondes au milieu des rires de la plus
+folle gaite; puis, dix heures sonnant, la voix de l'aieule se faisait
+entendre, nous tombions a genoux et recitions en commun la priere du
+soir, et noua noua separions en nous promettant bien de recommencer le
+lendemain.
+
+La voix du moribond a ces souvenirs se remplit d'emotion puis il ajouta
+comme se parlant a lui-meme. Chers souvenirs des beaux jours du ma
+jeunesse, combien de fois avec celui des larmes de plaisir de mes bons
+parents n'etes vous pas venus tomber sur mon coeur desespere comme la
+rosee bienfaisante sur la fleur dessechee? Ah! pourquoi ai-je a jamais
+abandonne le sentier beni de la vertu avec ses joies si pures et si
+naives pour ceder a mon execrable passion? Pourquoi ai-je perdu le
+touchant exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que
+me donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces
+reminiscences de son passe si fortune, Helika ferma les yeux comme pour
+savourer une derniere fois les delices des beaux jours de son enfance.
+Il parut se recueillir et garda le silence pendant quelque temps.
+
+Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de continuer
+son recit. "Non monsieur, repondit-il, je dois aller jusqu'au bout
+de mes forces, c'est un devoir que ma conscience m'impose, et je
+l'accomplis avec plaisir; ma resolution est inebranlable." Puis il
+demanda quelque chose pour se rafraichir. Cette demande fut sans doute
+entendue de l'autre cote, car la meme indienne dont nous avons deja
+parlee, apporta une tisane d'une couleur verdatre. Il but quelques
+gouttes de ce breuvage qui parut le ranimer. "Eloigne Adala, dit-il a la
+vieille, qu'elle n'entende pas ce qui me reste a dire."
+
+C'est peut-etre mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur Fameux,
+mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon enfant jusqu'au
+dernier soupir, puis il reprit:
+
+Vers l'annee 17... nous touchions aux vacances qui devaient commencer
+vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer aujourd'hui,
+etait-ce un pressentiment qu'avec elles allaient s'eteindre pour
+toujours les joies de ma vie? Helas! elles devaient etre les dernieres,
+car je terminais mon cours d'etude. Je me sentais triste et abattu. Il
+y a toujours quelque chose de solennel dans ce supreme adieu que nous
+faisons a nos belles annees de college. Le succes avait couronne mon
+travail au dela de mes esperances. Je remportai presque tous les
+premiers prix de ma classe. L'accueil que je recus a la maison
+paternelle fut encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il etait
+possible qu'il ne l'avait ete les annees precedentes.
+
+Mon pere, ma mere et mes soeurs me recurent avec les memes
+demonstrations de joie, j'etais le seul fils. Or sans etre bien riche,
+ma famille jouissait d'une honnete aisance comme cultivateur. Apres les
+premiers embrassements. "Il va falloir, me dit mon vieux pere, bien te
+reposer mon enfant. Je t'ai achete un beau fusil, un beau cheval est a
+l'ecurie, j'ai quelques epargnes, amuses-toi, promenes-toi et surtout
+laisses la tes livres pour jouir de la vie dont tu ne connais pas encore
+les plaisirs".
+
+Puis ma mere et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle chambre
+qui avait ete preparee avec tous les soins, la tendresse et l'affection
+qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement, avec quelle
+ingenieuse sollicitude on y avait depose tous les objets qui pouvaient
+flatter mon gout et me procurer le plus grand confort.
+
+Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mere en m'embrassant,
+nous avons invite les voisins a souper, et j'espere que tu vas t'amuser
+dans la soiree puisque tous tes anciens compagnons d'enfance avec leur
+soeurs sont de la partie.
+
+En effet personne n'avait manque a l'invitation. Les bons voisins avec
+leurs enfants etaient venus se reunir a cette fete, et je rougissais
+d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves gens venir me
+presser la main avec une consideration qui tenait presque du respect; et
+me prodiguer des eloges sur mes succes, en presence des jeunes filles et
+de leurs freres.
+
+Le souper fut bien joyeux, les langues deliees par quelques verres de
+bon vieux rhum, debitaient mille et mille plaisanteries qui etaient
+saluees par des tonnerres d'eclats de rire. Les chants ensuite
+succederent aux bons mots, enfin la gaite etait au diapason, lorsque
+nous nous levames de table. Ma mere, par une delicate attention, m'avait
+fait placer aupres d'une jeune fille plus jolie, plus instruite et plus
+distinguee que ses compagnes. Cette jeune fille n'etait pas precisement
+belle, elle n'etait peut-etre pas meme jolie, tel qu'on l'entend dans
+l'acception du mot, mais sa figure etait si sympathique, sa voix et son
+regard si caressants et si doux, qu'elle repandait autour d'elle un
+charme et un bonheur auxquels il etait difficile de resister. Sa
+conversation etait entrainante, et se ressentait de son caractere aimant
+et contemplatif, elle avait une teinte de melancolie lorsque le sujet
+s'y pretait, qui donnait a sa figure et a ses paroles quelque chose
+d'enivrant. Pendant le souper nous parlames de differentes choses, mais
+le sujet sur lequel je me surpris a l'ecouter avec un indicible plaisir,
+ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautes de la nature. Ce n'etait
+certes pas dans les livres qu'elle les avait etudies, ce n'etait pas non
+plus dans les ebouriffantes dissertations des romanciers; mais dans le
+grand livre de la nature, ou chacun y puise les connaissances et la foi
+en celui qui a cree toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur
+et emotion, et, suspendue ses levres, j'ecoutais les descriptions
+qu'elle me faisait. Elles debordaient, pittoresques et animees, comme
+une cascade de diamants.
+
+Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement de
+la fete, le sentiment suppose de ma superiorite, les vins qui avaient
+ete verses a profusion, les eloges qu'on m'avait prodigues, tout enfin
+avait contribue a exalter mon cerveau. Mais lorsque je me levai de
+table, je sentis dans mon coeur quelque chose que je n'avais pas encore
+eprouve.
+
+Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette jeune fille
+que je nommerai Marguerite, et quand la veillee fut finie, qu'elle
+fut partie avec ses parents, j'eprouvai un vide mele de charme et un
+sentiment de vague inquietude indefinissable. Il fallut m'avouer, que de
+l'avoir vue au bras d'un beau et loyal jeune homme, et echanger ensemble
+des paroles d'intimite en etait la cause. Quelques regards que j'avais
+surpris produisirent dans mon etre un bouleversement jusqu'alors
+inconnu. Ce jeune homme s'appelait Octave, il avait ete mon condisciple
+de college et jusqu'a ce temps mon ami. Il avait termine ses etudes
+depuis deux ans, et etait revenu prendre les travaux des champs sur
+la ferme de son pere. Ca fut en vain cette nuit-li que je cherchai le
+sommeil, je la passai a me rouler sur mon lit, et, lorsque plus calme
+le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis de mon ame,
+je sentis que j'aimais eperdument Marguerite, et que le demon de la
+jalousie allait prendre possession de moi.
+
+Je formai donc la resolution du ne plus la revoir. Effectivement, bien
+des jours se passerent, oui quinze longs jours s'ecoulerent avant que je
+la revisse, et cependant pas une heure, pas un instant au jour ou de
+la nuit sans que je pensasse, que je revasse a elle. Tout le monde me
+faisait des reproches sur mon air morne et abattu, j'avais perdu le
+sommeil et l'appetit. Mes parents etaient inquiets, ma bonne mere ne
+manquait pas de l'attribuer au travail excessif de mes etudes.
+
+Cependant il fallut ceder aux obsessions et retourner aux soirees du
+village. Je croyais etre assez fort pour pouvoir affronter le danger.
+J'y rencontrais frequemment Marguerite et Octave et m'en revenais chaque
+soir de plus on plus eperdument amoureux et jaloux. Son nom m'arrivait
+sur les levres a chaque jeune fille dont j'apercevais dans le lointain
+la robe onduler sous les caresses de la brise. Je partais pour la chasse
+sans munitions, ni carnassiere et allais m'asseoir sur le bord de la
+mer, et la, des journees entieres je pensais a elle. La plainte de
+la vague gui venait tristement deferler sur la plage convenait a ma
+tristesse.
+
+Ainsi se passa ma premiere annee chez mes parents. La demeure de
+Marguerite etait presque voisine de la notre, nous nous visitions
+reciproquement et la voyais tres frequemment, Il etait impossible
+qu'elle ne s'apercut pas du feu qui me devorait. Cependant sa conduite
+envers moi et ses paroles etaient toujours affectueuses et amicales,
+mais qu'etaient-elles ces marques d'amitie pour moi qui sentais au
+dedans de mon coeur un brasier devorant? De ma fenetre je voyais sa
+demeure, ses allees et venues et avec fremissement j'apercevais sa
+silhouette dans le lointain. Lorsqu'elle se rendait a l'eglise, je la
+suivais de loin et aurais ete heureux de baiser les traces de ses pas
+dans la poussiere du chemin.
+
+Vous pouvez juger de ce que j'eprouvais avec cet amour immense, quand je
+la voyais au bras d'Octave et avec quelle rage j'appris un jour qu'ils
+etaient fiances. Elle devint desespoir, le jour ou je la rencontrai
+rougissante de bonheur et de plaisir, elle etait amoureusement inclinee
+vers Octave et le main dans la sienne, ils se souriaient l'un a l'autre,
+Pendant que je passais ainsi toutes mes journees en folles reveries
+amoureuses, Octave par son travail et avec l'aide de l'argent que son
+pere lui avait donne s'etait acquis une belle propriete, et moi je ne
+faisais rien. Ma famille etait tres occupee de voir la tournure que
+prenait mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne.
+Ma mere un jour a la suggestion de mon pere m'en fit la remarque
+d'une maniere douce et maternelle. Je lui repondis d'un ton bourru et
+grossier. La sainte femme m'ecouta avec etonnement d'abord, comme si
+elle n'en pouvait croire ses oreilles ou comme si elle se fut eveillee
+d'un mauvais reve, puis tout a coup elle fondit en larmes et m'entourant
+de ses bras elle me dit en m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres
+donc bien." Elle ne put ajouter un seul mot, les sanglots la
+suffoquerent. Ces larmes de ma mere furent les premieres qu'elle versa
+de chagrin, mais elles ne furent pas, helas! les dernieres que virent
+couler ses cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon
+ingratitude et ma mechancete.
+
+Enfin le jour decisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux
+etat.
+
+Un dimanche matin, Octave etait absent, je revenais de l'eglise
+accompagnant Marguerite. Je resolus de profiter de l'occasion pour
+tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix emue les joies, les
+plaisirs de notre enfance, combien alors les journees etaient longues et
+ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer pour partager nos
+jeux et nos promenades. Je remontai ainsi jusqu'au temps present. Elle
+m'ecouta d'abord avec plaisir, ne sachant ou je voulais en venir. Mais
+bientot mes paroles devinrent plus significatives et plus pressantes.
+Lorsque je lui exprimai en termes brulants combien je l'aimais, quels
+etaient mes reves, le bonheur que j'avais fondes sur son amour et son
+union avec moi, elle rougit, puis palit au point que je crus qu'elle
+allait defaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances
+passees et de mon desespoir si elle refusait de se rendre a mes voeux.
+Alors des larmes abondantes glisserent sur ses joues, mais elle ne me
+repondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon coeur, toute mon ame,
+tout mon amour passerent dans mes paroles, elles devaient tomber sur son
+coeur de glace comme des gouttes de feu. Insense, j'esperai un instant
+qu'elle aurait pitie de moi et se laisserait flechir, mais ce ne fut
+qu'un eclair.
+
+Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains et
+m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me dit en
+pleurant: "Le ciel m'est a temoin que je donnerais la plus grande part
+du bonheur qu'il me destine pour vous savoir heureux. Mais pour vous
+appartenir je manquerais au serment que j'ai fait a un autre devant
+Dieu, je manquerais de plus aux cris de ma conscience et a la voix de
+mon coeur; car je ne vous cacherai pas je suis fiancee a Octave et que
+dans peu de jours nous serons irrevocablement unis." Je ne sais quelle
+transformation se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression
+des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux sur
+moi elle recula de quelques pas.
+
+"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du
+chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis faire, car
+elle sera plus que moi a la hauteur de votre intelligence et vous serez
+heureux avec elle. Octave et moi vous avons designe une place au coin
+du feu ou vous viendrez vous asseoir bien souvent, nous causerons, nous
+nous amuserons et nous nous occuperons de vous trouver une epouse digne
+de vous".
+
+Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant
+affectueusement la main. Elle etait toute emue et tremblante, je la
+voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que nous
+nous quittames.
+
+Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et precederent
+leur union dans des transports de rage et de jalousie inexprimables. Mes
+parents crurent veritablement que je devenais fou furieux.
+
+Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours apres, la tete
+brulante, la figure affreusement contractee, j'entendis a l'abri d'un
+pilier de la petite eglise de notre paroisse le serment qu'Octave et
+Marguerite se firent de s'appartenir l'un a l'autre. J'aurais voulu voir
+le temple s'ecrouler sur eux et les mettre en poussiere. C'en etait fait
+de moi, j'avais au fond du coeur tous les esprits du mal et tout ce
+que le coeur humain peut avoir de haine contre son semblable, je
+le ressentis pour eux. De tous les pores de ma peau sortait le cri
+vengeance, vengeance! Si elle m'eut apercu lorsque sa robe vint me
+froler au sortir de l'eglise, elle eut recule, epouvantee comme a
+l'aspect d'un serpent.
+
+Fou, insense, j'avais espere jusqu'au moment solennel. Oui j'esperais
+qu'elle comprendrait toute l'immensite de mon amour et combien j'aurais
+travaille a la rendre heureuse. Le dimanche meme, malgre la publication
+des bancs, cet espoir m'enivrait encore.
+
+Vous etes peut-etre surpris qu'apres tant d'annees et en ce de moment
+solennel ou il ne me reste que peu de temps a vivre, je vous parle avec
+autant de chaleur du passe; mais sur son lit de mort, le vieillard
+sent quelquefois son sang se rechauffer aux brulants souvenirs de sa
+jeunesse: c'est la derniere lueur du flambeau qui va s'eteindre.
+
+Je laissai le cortege nuptial s'eloigner et m'elancai hors du temple. Je
+courus a la maison, fis un paquet de quelques hardes, me munis d'un bon
+sac de provisions et d'amples munitions, sifflai mon chien et repondant
+a peine aux douces paroles de ma mere qui pleurait en m'embrassant, je
+pris le chemin du bois.
+
+Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai appris par
+d'autres que mes deux soeurs avaient embrasse la vie religieuse dans un
+couvent des Soeurs de Charite; que mon pere et ma mere joignaient leurs
+prieres aux leurs pour celui qu'ils croyaient mort depuis longtemps.
+Helas! leur fils denature n'a pas ete essuyer les pleurs de leurs vieux
+ans et leur fermer les yeux.
+
+
+
+
+
+DANS LES BOIS.
+
+Les forces du moribond etaient completement epuisees. Ces souvenirs
+charges de repentir avaient trop longtemps pese sur son ame.
+
+Il indiqua a monsieur Fameux un endroit dans la chambre ou il trouverait
+un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il nous demanda
+comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, de le publier meme,
+si on le voulait, afin qu'il servit d'enseignement.
+
+Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny alla
+prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voila, nous dit-il, qui
+completera l'histoire d'Helika, si elle vous presente quelqu'interet.
+Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses derniers moments."
+
+Il etait donc evident que l'heure supreme etait arrivee pour le
+vieillard, aussi le sentait-il lui-meme. Il nous fit signer comme
+temoins, un testament olographe qu'il avait prepare, par lequel il
+instituait Adala, sa legatrice universelle, lui enjoignant toutefois de
+prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait monsieur
+Fameux son executeur testamentaire.
+
+Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le desir de rester
+encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces
+l'abandonnaient rapidement. Apres un assez long entretien avec monsieur
+Fameux, sur sa demande nous rentrames dans la chambre. La jeune fille
+agenouillee, recevait toute en larmes la derniere benediction et les
+derniers baisers du mourant, pendant que la vieille indienne regardait
+d'un oeil sec et stoique cet emouvant tableau.
+
+Bientot apres, nous nous mimes a genoux et recitames les prieres des
+agonisants; quelques heures plus tard, Helika etait devant Dieu. Le
+surlendemain, nous le deposamess dans sa derniere demeure a l'endroit
+qu'il nous avait lui-meme indique. La ceremonie fut touchante et bien
+propre a nous impressionner. La nature avait cette journee la une teinte
+morne et sombre. Le temps etait couvert, le soleil voile ne repandait
+qu'une lumiere blanchatre a travers les nuages qui le recouvraient. Une
+brise froide et glacee comme un vent d'automne, imprimait aux arbres
+des craquements et un balancement qui leur arrachaient des plaintes
+continues; elles faisaient echo aux lamentations la jeune orpheline,
+qui, la figure prosternee, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle
+reposait celui qu'elle avait aime comme son pere.
+
+Les plaintes du vent allaient s'eteindre dans les fourres comme des
+sanglots. Le lac souleve par la brise venait deferler ses vagues sur les
+galets du rivage avec de sourds gemissements.
+
+La ceremonie terminee, Adala toute en larmes se jeta dans les bras de
+monsieur Fameux. "Ma grand'mere et moi seules desormais sur la terre que
+deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous ne nous protegez".
+
+Tes parents, ma chere enfant, lui repondit-il d'une vois emue veillent
+sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et resignee, tant que Dieu
+me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place sur la terre;
+aupres de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient de rendre
+son ame a Dieu, t'a laisse de quoi completer ton education et vivre
+richement. Benis la Providence pour ce qu'elle a fait, car dans ses
+inscrutables desseins, elle donne en abondance d'une main ce qu'elle
+parait oter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, d'apres l'ordre de
+ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, venir au sein de le
+civilisation, ou tu rencontreras plus de protection et te preparer a y
+remplir la mission que le ciel te destine.
+
+Ce fut avec une voix pleine d'emotion et de reconnaissance qu'Adala
+remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, apres cet
+entretien, nous n'eumes, au gre de nos desirs, que bien peu d'occasions
+de la revoir. Toujours sous la surveillance de la vieille sauvagesse;
+elle l'aidait a preparer nos repas, a renouveler le sapin de nos lits,
+pendant que nous passions nos journees a la chasse ou a la peche et que
+le bon missionnaire explorait les terres.
+
+La journee finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et nous
+racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis l'heure du
+repos arrivee, nous donnions, dans nos prieres, un souvenir au pauvre
+vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, quelque matinal que
+fut notre dejeuner, il etait toujours pret. La bonne indienne et Adala
+nous l'avaient prepare avec le plus grand soin.
+
+Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient ceder aux
+attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum et la
+suavite d'une fleur sauvage, poussee sous l'ombrage des grands arbres
+de nos bosquets. Sa seduisante beaute et sa grace naturelle etaient
+rehaussees encore s'il etait possible, par la tristesse repandue sur ses
+traits et par ses habits de deuil.
+
+Est-il etonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. Bois
+Hebert, l'un de mes compagnons, se prit a l'aimer avec toute la force et
+l'ardeur du son temperament de feu, et jamais dans le cours de sa vie
+son amour se ralentit un seul instant.
+
+Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cedai a l'entrainement, que je
+l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule fois dans la vie,
+c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon dernier amour. Bois
+Hebert etait beau, riche et noble, brave comme un lion, il possedait
+de plus un caractere d'or et une generosite qui ne se dementit jamais;
+aussi obtint-il facilement la preference sur moi, qui n'avais autre
+chose a lui offrir qu'un coeur devoue.
+
+Ce qui vous surprendra peut-etre encore plus, c'est que j'ai toujours
+ete a l'un et a l'autre le plus sincere et intime ami, partageant avec
+Bois Hebert toutes les peripeties de sa vie aventureuse, et reprenant
+dans les temps de calme mes fonctions de precepteur aupres de ses
+enfants quand il eut epouse Adala.
+
+Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs qui
+coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur ces
+souvenirs qui m'emeuvent encore malgre moi. D'ailleurs, si quelqu'un
+d'entre nous en ressent le courage apres la lecture de ces pages, il
+pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard de la Magdeleine".
+
+Je reprends la lecture du manuscrit, c'etait, si vous vous en rappelez
+au sortir de l'eglise et apres que Helika eut recu les embrassements de
+sa mere, pour prendre les grands bois.
+
+Ou allais-je? ou ai-je ete? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. J'etais
+habitue au college aux plus violents exercices. En gymnase j'etais de
+premiere habilete et l'on me considerait comme un tres grand marcheur;
+ma force et ma vigueur etaient reputees extraordinaires.
+
+Lorsque la connaissance me revint, j'eprouvai une grande lassitude dans
+les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement automatique.
+Je devais etre bien loin, mon pauvre chien ne me suivait plus que
+difficilement, et le soleil etait monte sur les onze heures du matin.
+Mon front etait brulant et je frissonnais parce qu'une fievre ardente me
+devorait. J'etais aupres d'un petit ruisseau ou coulait une eau fraiche
+et limpide; j'y trompai mon mouchoir et m'en enveloppai la tete; cette
+application me fit du bien. Je tirai ensuite de mon havre-sac quelques
+aliments, mais je ne pus pas meme les approcher de ma bouche; je les
+jetai a mon chien qui les devora. Quelques instants apres, je dormais
+profondement, Je n'avais pas ferme l'oeil depuis longtemps et avais
+toujours marche depuis le matin de la veille. Grace a ma forte
+constitution, lorsque je m'eveillai le lendemain, la fievre avait
+disparu completement et mes idees etaient parfaitement lucides.
+
+Le soleil s'etait leve dans tout son eclat; un nid de fauvettes place
+sur une branche aupres de moi, etait balance par la brise du matin. Le
+pere secouant ses ailes toutes humides des gouttes de rosee, adressait
+au Createur ses notes d'amour et de reconnaissance, pendant que la mere
+distribuait a la famiile la becquee du matin. Un instant, une seconde
+peut-etre, je les contemplai avec plaisir; mais tout A coup, le demon de
+la jalousie me souffla le mot Marguerite, Marguerite, depuis deux
+jours et une nuit dans les bras d'Octave. Oh! alors je bondis dans un
+transport de rage inexprimable. Je saisis mon fusil, ajustai le musicien
+aile et fis feu J'avais bien vise, le chantre qui m'avait eveille par
+son ramage, tomba mort a mes pieds, la mere mortellement blessee roula
+un peu plus loin; tandis que je lancai le nid et la couvee par terre et
+les ecrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaite m'avaient paru une
+provocation derisoire.
+
+Fou, furieux, je m'enfoncai encore plus avant dans la foret. Ma
+conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec la
+vie honnete et et entrer dans la carriere du crime. Mais une autre voix
+me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, ce fut
+cette derniere qui l'emporta. Des ce moment je n'eus donc plus qu'une
+idee fixe, inflexible, inexorable. Ce fut de tirer contre Octave et
+Marguerite, une vengeance terrible parce que dans ma folle mechancete,
+je les accusais d'avoir empoisonne le bonheur de mon existence.
+
+Je l'avoue aujourd'hui, apres cet acte de barbarie, j'eus peur de moi,
+quand je sondai l'abime des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. Jamais
+une creature vivante n'avait ete mise a mort par moi, pour le seul
+plaisir de voir couler son sang ou par mechancete. Mais de ce jour, le
+genie du mal s'empara de moi et se garda bien de lacher sa proie; pour
+la premiere fois, je vis le sang avec une joie feroce.
+
+Je continuai donc ma marche en m'avancant du plus en plus dans la foret;
+je marchai encore plusieurs jours, ne sachant ou j'allais. Les etoiles
+et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient de boussole, et
+ma fureur, ma jalousie augmentaient a chaque pas. Tout en cheminant, je
+meditais, je m'ingeniais a trouver quelle pourrait etre la plus grande
+souffrance que je pourrais leur infliger.
+
+Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se presenterent bien a mon
+esprit, je tressaillis d'abord a cette idee, qu'Octave mort, je
+pourrais encore esperer de devenir le mari de Marguerite; mais en y
+reflechissant, je songeai qu'elle n'etait plus aujourd'huit cette chaste
+et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en augmenta
+encore s'il etait possible. Pour la satisfaire, je sentis qu'il me
+fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient partager. Il
+me les fallait terribles mais incessantes.
+
+Depuis cinq jours que j'avais laisse la maison paternelle, j'errais a
+l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairiere. Au
+milieu, une biche, nonchalamment couchee, suivait avec orgueil et amour
+les ebats d'un jeune faon qui folatrait aupres d'elle. Ils etaient tous
+deux dans une parfaite securite. J'avais des provisions en abondance;
+mais l'instinct feroce deja me dominait. J'ajustai donc le faon, le coup
+partit et il tomba a deux pas de sa mere. Un jet de sang s'echappa de sa
+poitrine. Surprise d'abord, la malheureuse biche regarda autour d'elle
+pour se rendre compte sans doute du lieu d'ou venait le danger, puis
+ses regards se porterent sur son petit. Il etait etendu par terre, ses
+membres s'agitaient et se raidissaient sous l'etreinte d'une supreme
+agonie. D'un bond elle fut aupres de lui, et lorsqu'elle apercut le flot
+de sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gemissement si
+triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri
+d'une inenarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles d'une
+mere, me rejouit cependant interieurement, et ce fut avec plaisir
+que j'observai ce qui se passa. La pauvre mere, en continuant ses
+gemissements, se mit a lecher la blessure et a inonder son petit de
+son souffle, comme pour rechauffer ses membres que le froid de la mort
+saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait a soulever sa tete,
+puis s'eloignait ensuite de quelques pas comme pour l'engager a la
+suivre et a fuir avec elle. Elle revenait un instant apres, recommencait
+encore a l'appeler comme elle avait du faire bien des fois dans sa
+sollicitude maternelle, pour l'avertir d'eviter un danger; mais le
+faon ne bougeait pas, il etait bien mort. A mesure que le faon se
+refroidissait et qu'elle voyait ses efforts de plus en plus inutiles,
+ses braiements devenaient plus desesperes et dechirants. Parfois elle
+courait a chaque coin de la clairiere et faisait retentir les echos des
+bois de ses plaintes, comme si elle eut appele au secours, puis elle
+revenait en toute hate aupres de son petit, paraissant refuser de croire
+qu'un etre fut assez mechant pour lui avoir donne la mort, Enfin,
+lorsqu'elle se fut assuree que tout espoir etait perdu, elle s'arreta
+morne et immobile aupres de lui, appuya ses narines sur les siennes.
+C'etait le dernier baiser que donne la mere sur les levres glacees de
+son enfant. La clairiere etait d'une petite etendue, la biche avait
+la face tournee vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression
+d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en echappaient.
+
+Je le confesse, loin d'etre touche de cette scene, j'y pris un froid
+et secret interet. Apres l'avoir contemplee pendant quelque temps, je
+sortis soudain de ma cachette. Une idee diabolique venait de me frapper.
+Il ne me restait plus qu'a attendre pour la mettre a execution. Ma
+figure devait etre bien hideuse de mechancete, car la pauvre mere
+en m'apercevant s'enfuit toute effaree en poussant de douloureux
+gemissements. Je passai aupres du faon et d'un brutal coup de pied, je
+le lancai a vingt pas plus loin. J'avais remarque avec joie que la biche
+s'etait retournee sur la lisiere du bois et qu'elle m'observait. Puis je
+continuai ma route en sifflant joyeusement.
+
+
+
+
+
+DANS LA TRIBU.
+
+Je passai deux mois m'eloignant toujours des endroits ou j'avais ete
+autrefois si heureux, et jamais l'idee des angoisses que ma famille
+devait eprouver de mon absence ne se presenta a mon esprit. Je ne vivais
+plus depuis longtemps que de chasse et de peche. Je m'etais ainsi
+habitue aux bruits des bois, et pouvais a mon oreille et a l'examen de
+la piste reconnaitre quelle etait la bete fauve, et quelquefois la tribu
+du sauvage qui avaient traverse les sentiers que je parcourais.
+
+Un soir j'etais occupe a preparer mon repas, j'avais decide de passer la
+nuit aupres d'une belle source ou je m'etais installe. Depuis au dela de
+deux mois je n'avais point rencontre de creature humaine. J'etais tout
+occupe aux preparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs
+dans les bois, lorsque des craquements de branches inusites se firent
+entendre a quelques pas en arriere de moi. Je me retournai, deux yeux
+etincelants brillaient dans la demi obscurite, et mon feu faisait
+miroiter l'eclat de la lame d'un poignard deja leve pour me percer.
+L'instinct de la conservation s'etait reveille en moi. Heureusement que
+mon fusil etait sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur
+la poitrine du survenant. Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette
+ton poignard, m'ecriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre,
+De mon cote, je deposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et
+le conduisis aupres du feu. Gare a toi, lui dis-je, d'une voix tonnante,
+si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? Que cherches-tu ici? Il
+balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir
+en face de moi de maniere que la lumiere eclaira son visage. Que veux-tu
+lui demandai-je de nouveau? Il me repondit, j'ai faim, je veux manger.
+Et, certes, le gaillard m'eut bien dispute ce repas, s'il ne m'eut senti
+de force a lui resister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il
+la devora en aussi peu de temps que je mets a vous le dire. Je lui en
+donnai une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la meme avidite,
+je pus l'examiner tout a mon aise a la lueur de mon feu.
+
+C'etait un jeune sauvage a figure veritablement patibulaire. Bien que
+sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint have et
+amaigri qu'il avait souffert de la misere et de la faim. Il etait
+hideux, son visage refletait toutes les mauvaises passions de son ame,
+et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il etait aussi laid au
+moral qu'au physique. Il appartenait a une de ces races abatardis de
+sauvages, qui ont pris tous les defauts et les vices des blancs, sans
+meme en avoir conserve leurs rares qualites. Il me raconta avec un
+cynisme etrange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements
+sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis il
+confessa qu'il s'etait echappe de la prison dans laquelle il avait ete
+enferme pour la troisieme fois. Je compris d'apres ses paroles, que ce
+n'etait pas une evasion, mais le degout ou la crainte qu'il ne gatat
+les autres prisonniers, fussent-ils meme des plus pervers, l'avait fait
+rejeter de son sein. C'etait d'ailleurs dans un temps ou l'on croyait
+que le jeune delinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les
+lecons des plus roues ou infames bandits.
+
+Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le
+dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma
+vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il
+allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait a quelques vingt
+lieues plus loin.
+
+Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes freres de ta tribu?
+Ils ne voudront plus me recevoir, me repondit-il. C'est la troisieme
+fois qu'ils m'ont chasse.
+
+Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton determine, mais malheur a eux quand
+je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger.
+
+Nous causames longtemps, bien longtemps et melames deux gouttes de sang
+que nous tirames l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe
+d'eternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus
+renegat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obeirait
+aveuglement.
+
+Peut-etre est-ce le temps de dire ici que, malgre ma sceleratesse, je
+suis toujours reste franchement l'ami de mon, pays.
+
+Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de
+lui obtenir son pardon.
+
+Les nations sauvages qui nous etaient alors alliees etaient peu
+nombreuses, et il me repugnait de voir ce jeune homme plein
+d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait
+parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait
+pu aider puissamment les ennemis a devaster notre colonie francaise qui
+n'etait alors, on le sait, que dans son enfance.
+
+Malgre sa repugnance il m'obeit.
+
+Je me presentai quelques jours apres dans sa tribu, et m'offris a leur
+chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion etait on ne peut
+plus favorable. Nous etions en 17.... L'histoire du Canada nous apprend
+combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutinmes
+contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis.
+
+J'eus toutes les peines du monde a obtenir son pardon du grand chef mais
+enfin il ceda a mes instances et a l'assurance que je lui donnai que
+j'allais combattre avec Paulo a leurs cotes.
+
+Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace
+qui furent deployes dans nos rencontres desesperees, ainsi que des
+affreux supplices qui furent infliges aux malheureux prisonniers.
+
+Apres trois ans de guerre, j'etais unanimement choisi comme un des
+principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi,
+et me suis trouve presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que
+je desirasse ardemment de mourir, je voulais faire payer ma vie aussi
+cherement que possible, je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai
+vus a mes pieds sans que la mort elle-meme eut voulu de moi, malgre mes
+blessures nombreuses.
+
+Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. en
+miserable lache, fuyait du champ de bataille, aussitot que l'action
+s'engageait; mais quand le feu etait cesse, le premier il etait a
+l'endroit du carnage pour depouiller les morts et torturer les blesses.
+
+Ma position de chef que je devais a ma force musculaire, (tel que mon
+nom Helika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me donnait un
+ascendant considerable sur mes nouveaux allies. Le fait est que mon
+pouvoir etait illimite parmi eux, et qu'ils obeissaient aveuglement a
+mes ordres.
+
+Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire
+avec toute la ferocite et l'acharnement possibles, lorsque nous apprimes
+par un envoye des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la
+paix. Nous la leur accordames aux conditions les plus avantageuses pour
+nous. Malgre nos exigences, ils y accederent volontiers.
+
+La paix une fois signee, ce fut alors que surgirent en moi plus
+terribles et plus inexorables les idees de vengeance. Le jour elles
+faisaient bouillonner mon sang et donnaient a ma figure une expression
+diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon sommeil et me
+faisaient entrevoir les jouissances des demons lorsqu'ils enlevent une
+ame a leur Createur.
+
+
+
+
+
+L'ENLEVEMENT
+
+Mon plan etait tout trace, et Paulo en connaissait une partie, il devait
+etre mon complice dans son execution.
+
+Bien qu'occupe dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades
+que nous avions a tendre ou a eviter dans une guerre indienne, pour
+surprendre et ne pas etre surpris par l'ennemi; je me tenais cependant
+parfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs,
+d'apres mon ordre, allaient frequemment roder autour de la demeure
+d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il avait achete a un mille
+du village une charmante propriete, ou il jouissait avec Marguerite du
+plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors agee de trois
+ans, etait venue mettre le comble a leur felicite. Cette enfant, par sa
+rare beaute et sa gentillesse, faisait les delices de ses parents qui
+l'aimaient avec idolatrie.
+
+Tous ces details exasperaient encore ma rage contre eux. Ils etaient si
+heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les faire souffrir a leur
+tour, le pere et la mere d'abord et leur enfant ensuite etait venu.
+Car, dans ma fureur insensee, je tenais cette chere et innocente petite
+creature solidaire des tourments que j'endurais.
+
+Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagne de Paulo. Peu de
+jours de marche nous amenerent aupres du village. J'envoyai mon complice
+en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position,
+et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis
+d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir.
+
+Le miserable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi
+s'acquitta-t-il de sa mission de maniere a lui faire honneur. Il avait
+su se glisser aupres de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et
+apprendre parfaitement la topographie des lieux.
+
+Nous nous rendimes aupres de l'habitation d'Octave, pour guetter une
+occasion favorable et accomplir mon dessein.
+
+Elle etait situee sur une legere eminence, et dominait un agreste et
+beau paysage. Une riviere profonde l'une certaine largeur dont le cours
+etait rapide, coulait a quelques arpents de sa porte. Cette riviere
+etait traversee au moyen d'un bac.
+
+Nous etions aux beaux jours de juillet, c'est-a-dire que c'etait le
+temps de la fenaison. Octave possedait de l'autre cote de la riviere, de
+vastes prairies.
+
+Le soir du jour ou nous arrivames, nous pumes remarquer qu'il avait
+fait abattre une grande quantite de foin, qui devait etre engrange le
+lendemain. Or, il fallait pour cette operation un grand nombre de bras,
+et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en requisition,
+Cette circonstance secondait parfaitement l'execution de mes projets.
+
+Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle,
+les yeux flamboyants ou brillait une joie diabolique, les deux figures
+hideuses et sinistres qui du dehors epiaient les abords de ta maison,
+et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais a ton enfant, tu serais
+morte d'epouvante.
+
+Le lendemain de cette soiree nous nous tinmes Paulo et moi dans le
+voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.
+
+Ce fut avec un indicible plaisir que nous vimes Octave, Marguerite et
+tous leurs employes traverser la riviere pour s'occuper aux travaux des
+champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler
+par sa mere, avait ete confiee aux soins d'une vieille servante.
+
+La journee se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois
+fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai
+a Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation
+emportee par un courant rapide disparut bientot de nos yeux, et alla se
+briser dans des cascades qui etaient a quelques milles plus loin. Au
+meme moment, je remarquai que la veille servante etait sortie et occupee
+pour un instant dans le jardin qui se trouvait a un demi arpent de la
+maison. Tout semblait concourir a assurer le succes de mes projets.
+
+Je profitai de son absence pour entrer par une fenetre qui etait ouverte
+du cote oppose ou elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait
+du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre
+sollicitude sa mere avait orne sa couche, et rendu son lit aussi
+douillet qu'il etait possible. Sur les meubles et le berceau etaient
+disperses les jouets. Au moment ou j'entrai dans la chambre, la petite
+avait quelques-uns de ces beaux reves dores ou elle causait avec les
+anges que sa mere lui avait representes comme de petites soeurs, car sa
+figure etait epanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur
+ses levres. J'ai peine a me rendre compte aujourd'hui comment, malgre
+mon extreme sceleratesse, je ne fus pas emu de ce touchant tableau.
+Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'elancer vers la
+fenetre, et gagner le bois qui etait a deux arpents plus loin, ce fut
+pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'evader
+tellement vite, que l'enfant eveillee soudainement en sursaut, jeta un
+cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir
+en toute hate a la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de
+l'enfant, car elle sortit aussitot en poussant elle aussi un autre cri
+qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.
+
+Derriere un des grands arbres, je pus voir sans etre vu ce qui se
+passait. Je savais que la riviere gueable qu'a plusieurs milles plus
+loin, et m'etais assure qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur
+permettre de traverser. Je vis les employes d'Octave et Marguerite les
+retenir pour les empecher de se noyer, en voulant aller porter secours
+a leur enfant, sans qu'ils pussent eux-memes savoir quels dangers la
+menacait.
+
+J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent
+a la maison. Deux heures et la nuit etendrait ses sombres voiles dans la
+foret, ma fuite etait assuree.
+
+Cependant Paulo par mon ordre, avait jete dans une des chambres de la
+maison un brandon incendiaire, et etait revenu me rejoindre tandis
+que que la vieille fille sur les bords de la riviere, s'arrachait les
+cheveux et jetait des cris de desespoir. Bientot apres elle apercut la
+fumee qui s'echappait par l'embrasure; je la vis courir a la maison, et
+quelques instants plus tard le feu etait eteint, mais l'enfant deposee
+dans une hotte que j'avais preparee expres etait sur mes epaules, et je
+pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait
+les provisions.
+
+Je marchai ainsi sans relache deux jours et deux nuits, ne m'arretant
+qu'un instant pour donner quelque nourriture a la petite malheureuse,
+ne prenant pas moi-meme le temps de dormir. La troisieme journee, nous
+devions avoir parcouru une distance considerable, et par les precautions
+que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage,
+nous etions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous
+fimes halte, et je sortis pour la premiere fois l'enfant de sa hotte. La
+pauvre petite etait affreusement changee, elle n'avait cesse depuis ie
+moment de l'enlevement de pleurer et d'appeler a grands cris sa
+mere, son pere, tous ceux enfin de qui elle pouvait esperer quelque
+protection. La frayeur qu'elle eprouva en apercevant nos figures est
+encore presente a ma memoire, elle cacha son visage dans ses deux
+petites mains, et se mit a pousser des cria dechirants en appelant
+encore maman, maman. Je fus oblige de la menacer pour lui faire prendre
+quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusee.
+
+Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je
+revois encore ses beaux yeux charges de larmes qui nous imploraient tour
+a tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait etouffer des
+sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa
+mere. Au lieu d'en avoir pitie, j'eus la ferocite de lever la main sur
+elle et lui defendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom
+devant moi, puis je l'etendis sur un lit que j'avais fait preparer par
+Paulo, car veritablement je commencais a craindre que l'enfant ne mourut
+epuisee par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'a moitie
+satisfaite.
+
+Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs
+vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'eveilla quelques heures
+apres, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda a manger.
+
+Pendant qu'elle dormait j'avais prepare pour elle nos meilleurs
+aliments. Ce n'etait certes pas par tendresse que je l'avais fait, car
+je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave,
+que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broye la tete sur un
+rocher; mais mon desir de leur faire du mal n'etait pas encore au tiers
+satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le
+calice de la douleur jusqu'a la lie.
+
+Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la
+hotte. La pauvre petite se laissa faire sans meme proferer une parole;
+mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps a autre sur Paulo et
+sur moi, nous demandait grace. Nous continuames notre route allant vers
+le nord. Je presumais que la poursuite s'etait plutot dirigee au sud,
+parce qu'un parti d'Iroquois avait ete apercu quelques jours auparavant
+prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces
+sauvages d'ailleurs etaient coutumiers de ces sortes d'enlevements chez
+les colons francais.
+
+Nous marchames plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et
+arrivames un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient ete
+nos allies pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir;
+et leurs chefs me recurent avec les plus grandes acclamations de joie.
+Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idolatre qui avait
+conserve contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains
+que je deposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui
+promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre
+ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me
+revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu etait tres
+considerable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en
+argent. Cette femme etait cupide et mechante, et je ne doutais pas
+qu'entre ses mains l'enfant aurait tout a souffrir.
+
+Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre
+ensuite la tribu huronne a l'endroit ou je l'avais laissee.
+
+Grace a la paix qui avait ete faite, un commerce etendu s'etait etabli
+entre les colonies francaises et anglaises, je m'engageai comme guide
+conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le metier de
+trappeur. Ces deux etats augmenterent beaucoup pendant quatre annees les
+sommes que j'avais amassees.
+
+
+
+
+
+PLAISIRS DE LA VENGEANCE
+
+Douze mois apres les evenements que je viens de relater, sous un
+deguisement qui me rendait meconnaissable, je m'approchai de la demeure
+d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-meme si la douleur que je
+leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.
+
+Non jamais le tigre altere du sang de sa victime, n'eprouve un plus
+grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me
+causa la scene que je vais decrire.
+
+La nuit etait deja avancee quand je frappai a leur porte et demandai
+l'hospitalite. On me l'accorda de tout coeur. Aussitot apres la vieille
+servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait
+ete confiee, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine
+a reconnaitre tant il etait change. Mais je refusai de manger et allai
+m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre
+chose a faire que de prendre de la nourriture.
+
+Ce fut donc avec une extreme satisfaction que je remarquai chez lui une
+empreinte de tristesse inexprimable. Son teint etait have et ses membres
+amaigris. Tout denotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur
+sans bornes.
+
+La scene etait plus dechirante encore lorsque je me retournai de l'autre
+cote de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques
+bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le
+nom d'Angeline se meler a leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin
+des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chere
+petite fille?" Marguerite a ces paroles se levait sur son lit, et leur
+repondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donnee cette enfant, notre joie
+et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient
+empares?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que
+monsieur le cure vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tete, c'est
+Dieu qui l'ordonne, les tresors de sa Providence sont infinis, il veille
+sur ses petits enfants. Pourquoi la votre ne serait-elle pas aussi sous
+sa main?"
+
+Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu etais differente
+du jour ou je t'avais vue si heureuse pretant le serment eternel d'etre
+fidele a Octave, au pied de l'autel de notre vieille eglise. Oh! tu
+souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mere toutes les tortures
+les plus atroces, physiques et morales qu'un etre humain puisse
+infliger. Elle etait pale, elevait parfois aussi vers le Ciel ses yeux
+baignes de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra
+notre chere petite Angeline?
+
+Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui
+voulaient le consoler, combien il avait goute du bonheur intime avant
+l'enlevement de leur petite fille. A ce dechirant tableau, je voyais les
+yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur
+desespoir, un seul mot leur eut donne une felicite supreme, mais je
+me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des delices de ma
+vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la
+pauvre mere s'adressant a moi me demanda: Vous mon frere, qui venez
+sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques
+renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus etonne et
+demandai des explications.
+
+Octave et Marguerite me raconterent l'un et l'autre ce qui s'etait
+passe. Je me plaisais a contourner le poignard dans la blessure. Elle
+doit, leur dis-je, avoir ete enlevee par une tribu Iroquoise, qui soumet
+aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je
+leur racontai quelles devaient etre les souffrances qu'elle endurait
+entre leurs mains. En entendant ces details les pauvres et malheureux
+parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants fremir et
+paraitre me dire, c'est assez, par grace n'allez pas plus loin.
+
+Cette nuit-la, le demon de la jalousie qui me possedait, devait
+tressaillir d'allegresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et
+essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir
+de les entendre echanger entr'eux des paroles de desespoir, elles
+etaient le temoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent
+les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.
+
+
+
+
+
+AU LABRADOR.
+
+Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je
+m'informai si Paulo etait revenu. Le miserable s'etait depuis un an
+engage avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le
+Nord-Ouest. Il etait arrive de la veille, parait-il. Je le fis appeler
+et j'ecoutai le recit de ses exploits.
+
+Certes, il n'avait pas toujours trouve viande cuite! Associe avec
+un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les regions les plus
+septentrionales de l'Amerique, longeant toujours les cotes du Labrador
+et du Detroit de Davis. Ils avaient vecu tous ensemble de la chair de
+quelques loups-marins qu'ils avaient captures ca et la.
+
+Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel
+d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient ete
+devores, l'un apres l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait
+bouillir, leur avait meme servi d'aliment. Une poussiere de glace qui
+leur fouettait sans cesse la figure, leur avait cause une maladie des
+yeux dont ils eurent mille peines a se guerir. Plusieurs d'entr'eux
+avaient deja succombe a la faim et aux miseres de toutes sortes; ils
+avaient ete obliges d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs
+munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauverent des troupeaux de
+loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.
+
+Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrerent les sauva de la
+mort qui les menacait de si pres, ceux-ci les emmenerent avec eux dans
+leur propre village, ou Paulo lui-meme passa quelques jours. Il y fut
+recu avec la plus cordiale hospitalite. Par la maniere dont il me
+designa l'endroit, je compris qu'il avait ete, recueilli par la meme
+tribu et dans le meme village ou j'avais ete confier Angeline aux soins
+d'une vieille sauvagesse.
+
+Effectivement, il ajouta qu'il s'etait pris d'amitie pour une vieille
+femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait
+battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant
+portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups
+qu'elle avait recus.
+
+Je lui avais cache le lieu ou j'avais laisse Angeline, mais je ne doutai
+pas un instant apres l'avoir entendu parler que le miserable avait
+reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les
+traitements qu'elle recevait.
+
+Quelques mois apres, la guerre se renouvela plus feroce encore qu'elle
+n'avait ete. Les Iroquois porterent toutes leurs forces contre les
+Hurons, qui etaient fixes sur les bords du lac qui porte leur nom.
+Ils firent un epouvantable massacre des vieillards, des femmes et
+des enfants qu'ils trouverent dans la bourgade. Les peres Brebeuf et
+Lalemant expirerent eux aussi, comme l'avait fait precedemment le pere
+Daniel dans les plus affreux tourments.
+
+C'etait le coup de grace qui etait donne a nos malheureux allies les
+Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des
+canons de Quebec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver
+les restes de leur tribu.
+
+Les massacres avaient ete terribles; couvert du sang de mes ennemis et
+cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.
+
+Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait ete fidele au
+serment qu'il avait prete de repondre a mon appel. Il etait lache, comme
+je vous l'ai dit, mais remplissait aupres de moi le role de valet que je
+lui avais donne.
+
+Enfin les quatre annees que j'avais fixees pour le temps ou j'irais
+reclamer Angeline, etaient expirees. L'or que j'avais donne a la vieille
+devait etre epuise, si elle l'avait employe comme je le lui avait dit.
+Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'etre
+prive du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle
+avait ete victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hate de l'avoir
+aupres de moi, pour jouir au moins de ce que je lui reservais pour
+l'avenir.
+
+Quand les restes de la tribu Huronne furent fixes aupres de Quebec,
+repris avec Paulo la direction des contrees du Nord. La saison de la
+peche et de la chasse etait arrivee. Dans les regions septentrionales,
+tout le monde sait que c'est aux derniers jours de decembre que les
+loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les
+glaces polaires, pour venir raser les cotes de l'Ile de Cumberland et
+celles du Labrador. C'etait par consequent vers ces endroits que la
+tribu des Montagnais s'etait dirigee. Paulo me designa dans notre route
+les endroits ou plusieurs de ses anciens associes avaient trouve la
+mort. La triste experience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes
+gardes, aussi n'avais-je pas regarde aux depenses pour m'assurer
+d'amples supplements de provisions et un heureux retour.
+
+Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salue avec plaisir,
+Malheureusement leur chasse et leur peche n'avaient pas ete fructueuses,
+cependant ils esperaient des secours qui devaient leur venir d'un parti
+de chasseurs qui etaient alles plus loin.
+
+La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait
+souffert toutes les miseres possibles. Angeline etait dans un etat
+d'amaigrissement a faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas fremi
+en faisant un rapprochement du temps ou j'avais arrache cette enfant, si
+heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de
+cette maratre. Je recompensai cette derniere en lui donnant de l'argent
+pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des
+endroits surs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumees
+dont je pouvais disposer, de sorte que j'etais certain de n'en pas
+manquer au retour.
+
+Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres
+et desirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand
+j'irais la presenter a ses parents sous un nom suppose.
+
+Apres notre retour, grace a une bonne nourriture, elle retrouva toutes
+ses forces; et sa beaute en se developpant, frappait tous ceux qui la
+voyaient. Elle avait neanmoins conserve de la hutte sauvage une teinte
+de tristesse et de timidite, qui donnait a sa figure un charme dont il
+etait difficile de se defendre. Son caractere etait sympathique, et sa
+sensibilite extreme, elle ressentait tres profondement les injustices
+et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons
+procedes ne manquaient jamais de faire venir a ses yeux des larmes
+de gratitude accompagnees des plus touchants remerciments. Trois ans
+s'etaient ecoules, depuis que je l'avais ramenee, aupres de moi; je
+m'etait chaque jour evertue a former son education et a developper son
+intelligence; l'enfant repondait d'une maniere admirable aux lecons que
+je lui donnais; c'etait une belle petite sensitive que je cultivais,
+elle etait bonne, affectueuse et possedait de plus une grace et une
+delicatesse naturelle exquise.
+
+Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses
+beaux yeux si caressants vers moi, me demander a chaque instant du jour
+de sa voix si douee: Pere (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je
+faire qui puisse t'etre agreable? La maniere dont elle me parlait
+semblait une supplication, une priere et faisait taire pour un moment
+mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prevenances
+et de soumission, mais le demon qui me dominait reprenait bien vite le
+dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il a l'oreille, comme ils
+devraient s'amuser de te voir si lache, eux qui ont ete si heureux. A
+cette idee, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme
+aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'a
+Dieu lui-meme... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur
+insensee, quel enivrement, quels delices de les voir souffrir avec usure
+des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas
+alors combien plus terribles et inexorables sont les chatiments que Dieu
+inflige a notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.
+
+En ecrivant ces pages nefastes des jours malheureux de ma vie, les
+larmes brulantes et si ameres du repentir coulent le long de mes joues,
+il vous ferait pitie si vous le voyiez, dans ce moment, aneanti sous le
+poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcille aux tristes
+apprets des buchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un
+oeil indifferent les chairs palpitantes et denudees des infortunes
+prisonniers de guerre, fremir sous les tisons ardents dans une derniere
+agonie.
+
+Helas la pauvre enfant ne se doutait guere, que tous les bons
+traitements dont je l'entourais n'etaient qu'autant de reseaux perfides
+que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la haissais
+de toutes les puissances de mon ame. De meme que le cannibale engraisse
+son prisonnier pour le preparer a son repas de fete, ainsi ai-je fait
+d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'etais certain d'avance
+d'une obeissance aveugle envers moi.
+
+Jamais allusion n'avait ete faite aux jours de son enfance, que par
+l'histoire que je lui racontais de la maniere dont elle etait tombee
+dans mes mains. C'etait, lui avais-je dit, en passant un jour le long
+d'une grande route deserte, que j'avais entendu les cris d'une toute
+jeune enfant; abandonnee par ses parents denatures, elle aurait
+indubitablement servi de proie aux betes feroces, si je ne l'avais pas
+recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les miseres
+de toutes sortes etaient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli
+pour elle le role de la Providence.
+
+A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignee de larmes venait
+m'embrasser en me remerciant.
+
+Enfin le jour ou je devais la conduire a ses parents, sans toutefois la
+faire reconnaitre, etait arrive.
+
+Elle etait encore tout emue de la repetition de ce conte. Oh! qu'elle
+etait belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui
+avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis
+chez Octave quelques jours apres. J'etais d'ailleurs informe que le
+temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours a vivre. Mes
+renseignements etaient bien precis, puisqu'en entrant dans la maison,
+cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le genie du mal ne
+peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou meme
+autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour completer leurs
+souffrances, un incendie avait detruit leur grange et toute leur recolte
+l'annee precedente; mes espions m'en avaient informe, c'etaient eux qui
+y avaient mis le feu d'apres mon ordre.
+
+Les malheureux jeunes gens avaient ete obliges de contracter des dettes
+considerables pour reparer les pertes qu'ils avaient subies; ils etaient
+donc devenus dans un etat de gene des plus apparentes. Au moment ou
+nous arrivames, un pretre avec une nombreuse assistance terminaient
+les derniers versets du _De Profondis_. Tout le monde etait triste et
+recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous cotes, Octave venait
+d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il etait have et defigure au
+point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eut dit que
+c'etait lui.
+
+La priere finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si
+jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force
+et de sante et malgre cela deja mort. Quelles douleurs terribles les
+malheureux enfants ont endure depuis l'enlevement de leur petite fille,
+quelles larmes de sang le desespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et
+Marguerite dans peu d'instants, elle aura ete rejoindre Octave. Ils
+seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera termine.
+
+Cependant, d'apres le conseil du pretre, ou avait transporte Marguerite
+dans un autre appartement pour lui epargner la vue navrante des derniers
+moments d'Octave; le silence etait parfait et nous l'entendions qui
+l'exhortait d'une voix emue et pleine d'onction a se resigner et a faire
+a Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins,
+il avait exiges d'elle. Si votre enfant est aupres des anges,
+rejouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle
+et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous
+veillerez tous deux sur elle, et dans le cas ou elle serait entre les
+mains des mechants, vous la protegerez plus efficacement que vous
+n'auriez pu le faire ici-bas.
+
+Peu apres, elle demanda a revoir encore une fois son Octave. On
+s'empressa d'acquiescer a son desir et de transporter son lit dans la
+chambre ou il gisait. Elle fit un signa a une vieille servante, que
+je reconnus pour la meme qui prenait soin de l'enfant le jour de
+l'enlevement. Celle-ci alla chercher le berceau et le placa entre les
+deux lits. Helas il etait a jamais reste desert. Les memes jouets que
+j'avais vus autrefois aupres de la petite etaient encore la au pied de
+sa couche et comme a portee du sa main. Ils avaient ete religieusement
+conserves, comme s'ils eussent espere qu'un ange la leur ramenerait.
+Leur lustre seul avait ete terni par les larmes et les baisera des
+parents desoles.
+
+Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour
+me recueillir et jouir interieurement des ravages que la douleur et le
+desespoir devaient lui avoir cause. En les rouvrant, je faillis pousser
+un cri de joie, mes plus extravagantes esperances etaient depassees.
+Marguerite n'etait plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni
+et colle sur des os.
+
+Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un eclat veritablement
+effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'ame de ceux sur
+lesquels ils s'arretaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte
+qu'ils ne s'arretassent sur moi quand je les voyais se promener avec
+indifference sur chacune des personnes de l'assistance.
+
+Les pleurs d'Angeline se melaient abondamment a ceux des voisins et de
+leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progres du mal.
+
+Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tomberent sur moi
+apres avoir erre vaguement sur les personnes presentes. Un feu sombre et
+terrible les eclairait. C'etait les derniers jets de lumiere de la
+lampe qui s'eteint. Surpris d'abord, ils prirent bientot une fixite
+extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis
+de mon ame comme s'ils eussent voulu en penetrer les secrets. De plus en
+plus, de ternes et maladifs qu'ils etaient auparavant, ils devenaient
+intelligents et percants. Je ne sais ce qui se passait au dedans d'elle,
+mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle
+lisait au dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait
+sous ses prunelles me brulait, me devorait, et j'aurais donne tout le
+monde pour pouvoir m'y soustraire.
+
+Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, un
+fremissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgre l'empire que
+j'avais sur moi-meme, je tremblais et une sueur abondante se repandit
+sur tout mon corps.
+
+Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui
+fut advenu, si ses paupieres ne se fussent fermees. Bien que son regard
+n'eut pas ete long, il m'avait exprime tout ce qu'il y avait eu dans ma
+conduite de mechancete et de sceleratesse. Je profitai toutefois de
+ce moment pour me refugier dans un coin de la chambre d'ou je pouvais
+l'observer sans qu'elle ne me vit.
+
+Pendant, ce temps, tout le monde etait silencieux, le pretre seul priait
+tout bas aupres de leurs chevets.
+
+Peu d'instants apres, la mere ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna
+vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris ma place.
+Elle la couvrit a son tour de son regard brillant, mais maintenant
+lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai decrire le
+changement d'expression qui s'opera soudainement. Ce fut comme un rayon
+celeste d'esperance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il
+passa et s'eteignit comme l'eclair. Elle ferma de nouveau les yeux pour
+se recueillir encore un moment, et fit signe a la vieille servante
+d'approcher plus pres d'elle, lui murmura quelques mots a l'oreille. Ces
+quelques mots que nous n'entendimes pas nous parurent etre un ordre.
+Celle-ci vint prendre Angelique qui fondait en larmes, et la conduisit
+aupres du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression
+que je ne puis decrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,
+d'un bond, elle fut sur son seant, saisit Angeline, la pressa sur sa
+poitrine et collant ses levres sur celles de la petite: Mon enfant, ma
+chere Angeline, s'ecria-t-elle, d'une voix impossible a rendre, merci,
+merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son
+enfant etroitement embrassee.
+
+A cette vue, tout le monde etait muet de stupeur et quand au bout d'une
+minute quelques assistants les separerent, Marguerite ne souffrait plus,
+et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inonde la visage de la
+morte pendant que dans ses paroles a peine articulees, on entendait:
+ma mere, oh! ma mere...... Dieu avait permis qu'elles se reconnussent
+mutuellement.
+
+Maintenant que je n'etais plus sous les regards de la mere, ma joie
+feroce etait revenue. Je devais etre horrible a voir dans ce moment
+solennel et dechirant; je craignais que le bonheur que je ressentais
+dans mon ame, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en apercut. Je
+saisis donc Angeline par la main et me precipitai vers la porte; A nous
+deux, a present, lui dis-je, bien que la malheureuse victime repetat
+encore, ma mere, oh! ma mere, et qu'elle etouffa dans ses sanglots.
+
+
+
+
+
+LES YEUX DE MARGUERITE.
+
+Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupe que j'etais a
+poursuivre mes idees diaboliques de vengeance jusque sur Angeline, je
+n'avais pas remarque un tout jeune homme qui avait observe avec une
+attention extraordinaire, comme je pus m'en convaincre plus tard, ce qui
+venait de se passer. Il etait doue d'une perspicacite bien rare. Sans
+doute qu'il analysa tout ce qu'il y avait d'horreur et de reproches dans
+les terribles yeux de Marguerite lorsqu'ils se fixerent sur moi, et
+qu'elle m'eut reconnu ainsi que son enfant.
+
+Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement
+dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce regard.
+Malgre tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que je fis pour
+le dissimuler, la terreur et l'epouvante qu'il me causa ne lui avaient
+pas echappe. Sans aucune defiance, je pris le chemin des bois,
+tressaillant de plaisir au souvenir des succes inesperes que j'avais
+obtenus, et meditant de nouveaux projets aussi execrables contre
+Angeline. Une chose toutefois me revenait a l'esprit et me causait
+interieurement un malaise indefinissable, c'etait ce regard si terrible
+qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.
+
+Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchames sans
+prendre un instant de repos et aussi vite qu'il etait possible. Vers la
+fin de la journee, je fus oblige d'entreprendre de la porter jusqu'a une
+hutte que je savait etre sur la lisiere des bois et ou j'avais decide de
+passer la nuit.
+
+Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'etait pas le meme que
+j'avais suivi les jours precedents. Autant le premier etait rempli de
+vie, de clarte et de fraicheur sous le couvert des grands arbres,
+autant celui-ci etait triste et desole. Je l'avais prefere parce qu'il
+abregeait notre route. Il serpentait a travers des savanes et des
+fondrieres a perte de vue. Quelques mousses brulees, quelques arbres
+rabougris epars ca et la, faisaient contraste avec les magnifiques
+chenes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres ou autres
+reptiles qui traversaient notre sentier, et se glissaient sous l'herbe
+dessechee, point de gaite, point de chants des oiseaux. Seul parfois, un
+heron solitaire envoyait une ou deux notes gutturales et monotones, puis
+tout retombait dans le silence.
+
+Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De
+blafardes et epaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient
+paraitre comme entoure d'un cercle de fer chauffe a blanc. L'atmosphere
+etait lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait sentir.
+Habitue par ma vie errante a observer les astres et les changements de
+temperature, il me fut aise de prevoir l'approche d'un de ces terribles
+ouragans qui sont heureusement assez rares dans nos climats.
+
+La distance qui nous separait du lieu ou nous devions passer la nuit
+etait encore considerable, il fallait doubler le pas si nous voulions
+y parvenir avant que l'orage eclatat, tel que tout dans la nature nous
+l'annoncait. Exaspere moi-meme par la fatigue et les mille passions qui
+me dominaient, je deposais Angeline de temps a autre et la forcais de
+marcher. Elle etait epuisee; elle trebuchait a chaque pas, et malgre
+cela, je la brutalisais pour la faire avancer encore plus vite. Depuis
+plusieurs heures, je lui parlais d'une voix menacante. J'etais le maitre
+desormais, elle une victime orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu
+du sentier, puis joignant les mains et jetant sur moi un regard baigne
+de larmes, "Pere, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grincai des
+dents et levai mon baton sur elle, elle baissa la tete. "Tue moi si tu
+veux, je le merite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je
+n'ai plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un
+eblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut assez
+long pour produire un tremblement dans tous mes membres. Marguerite avec
+son effroyable regard etait entre son enfant et moi, pendant qu'a mon
+oreille resonnaient ces mots de menace et de defit "frappes si tu
+l'oses" en meme temps que ses yeux jetaient des flammes.
+
+Je lancai au loin mon baton, saisis Angeline dans mes bras et pris ma
+course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai haletant
+et epuise a l'endroit ou devait se trouver la cabane, il n'y avait plus
+qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de bois que l'incendie
+n'avait pu devorer.
+
+Malgre mon extreme fatigue, je profitai des dernieres lueurs du
+crepuscule pour chercher un gite. Un rocher ayant un enfoncement qui
+pouvait donner abri a une seule personne, se presenta a ma vue. J'y fis
+entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et fermai l'ouverture avec
+les restes des pieces de bois que le feu avait epargnees; puis je
+me glissai sons un amas d'arbres que le vent avait renverses et qui
+formaient par leurs branches une toiture presque impermeable.
+
+Il etait grand temps, car en ce moment la tempete eclatait dans toute sa
+fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir a voir le choc terrible que
+les elements dans leur colere insensee se livrent entre eux. J'entendais
+alors sans crainte roulements du tonnerre, et je n'avais pas ete emu en
+voyant la foudre ecraser des arbres gigantesques a quelques pas de moi.
+Je croyais avoir vu en fait d'ouragans tout ce que la nature peut offrir
+de plus effroyable; mais jamais je n'avais ete temoin d'un tumulte
+pareil, les eclats du tonnerre etaient accompagnes de torrents de grele
+et de pluie. Le vent avec une rage indicible passait au travers des
+branches, s'enfoncait dans les anfractuosites des rochers avec des cris
+aigres et discordants qui vous glacaient de terreur. Sous sa puissante
+etreinte, les arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gemissements.
+Il me semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour echapper a
+la force irresistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination
+les peripeties de cette, lutte supreme; mais bientot, un craquement
+prolonge m'annonca qu'un des geants de nos forets venait de tomber,
+entrainant dans sa chute les arbres voisins qui n'avaient pu supporter
+son poids enorme. Pendant ce temps, les eclairs se succedaient sans
+interruption, le firmament etait en feu, on eut dit du dernier jour.
+C'etait un spectacle grandiose et effrayant a la fois.
+
+Jamais non plus la grande voix des elements dechaines ne s'etait montree
+aussi solennelle et ne m'avait empeche du fermer l'oeil; mais ce
+soir-la, je me sentais inquiet, mal a l'aise et malgre mon extreme
+fatigue, je ne pus pendant longtemps reussir a m'endormir. Toutes ces
+voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants produisaient
+sur moi l'effet de fanfares infernales.
+
+L'apparition de l'apres-midi me revenait sans cesse a l'esprit et
+me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'etait pas complete
+puisqu'Angeline me restait! D'un autre cote, il me semblait entendre
+encore le pretre qui, en montrant le ciel a Marguerite, lui disait: "De
+la haut, vous et Octave protegerez votre enfant, si elle est au pouvoir
+des mechants."
+
+Toutes ces pensees differentes me bouleversaient et lorsqu'enfin je pus
+m'endormir, une fievre ardente s'etait emparee de moi et ma tete etait
+brulante. Mon sommeil fut penible et agite. J'etais au milieu d'un songe
+affreux, lorsqu'un eclat de tonnerre plus terrible que tous les autres
+vint abattre un chene enorme a quelques pas de moi. Le bruit me fit
+ouvrir les yeux et que devins-je? en apercevant un spectre hideux penche
+sur moi! Son souffle glace, comme le vent d'hiver m'inondait tout la
+corps. Bientot un petillement comme celui d'un incendie dans les bois se
+fit entendre. Des lueurs sombres et sinistres environnerent le spectre.
+La figure s'en degagea. Grand Dieu! que vis-je? C'etait Marguerite telle
+que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le mien.
+Il avait la meme fixite et le meme eclat; mais cette fois de meme que
+dans la savane, il etait charge de menaces. Ma frayeur augmenta encore,
+lorsqu'approchant sa bouche decharnee de mon visage, elle me repeta de
+sa voix breve et sepulcrale: "Frappe si tu l'oses!" Et apres ces mots,
+un autre spectre vint se placer a cote d'elle, c'etait Octave, je le
+reconnus parfaitement. Ses traits a lui aussi avaient un caractere
+d'implacable severite. Angeline, je ne sais comment, se trouvait
+derriere eux et arretait leurs bras prets a me precipiter dans un
+gouffre beant tout aupres de ma couche. Je demeurai foudroye, aneanti
+par cette affreuse vision. Mes cheveux se dresserent d'epouvante, une
+sueur froide et abondante s'echappa de chaque pore de ma peau; mes dents
+claquaient de terreur et pourtant malgre toutes les tentatives que
+je fis, je ne puis reussir a me soustraire a l'apparition. Vainement
+cherchai-je a l'eloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les
+bras pour la repousser, mais ils etaient rives au sol. Ma langue ne put
+articuler un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que
+ce que je rapporte etait l'effet d'un cerveau en delire; non certes,
+j'avais la fievre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur
+souffle, j'aurais pu les toucher, si l'epouvante et la terreur n'eussent
+paralyse tout mon etre. Mes chiens eux-memes, blottis et tremblant
+aupres moi, poussaient des gemissements plaintifs et semblaient me
+demander protection.
+
+Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais le dire.
+La force humaine a des limites: peut-etre aussi l'idee d'une priere me
+vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de pitie; mais ce que je
+me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris plaintifs, que des flammes
+m'environnerent et que je perdis connaissance.
+
+Quand je revins a moi, j'etais etendu sur un bon lit de sapins, un dome
+de verdure me protegeait contre les rayons matinals du soleil. Les
+branches entrelacees laissent filtrer une douce lumiere et la rosee du
+matin me representaient avec les rayons du soleil qui les traversaient,
+comme un ecrin de diamants.
+
+Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte de l'endroit
+ou j'etais, et me rappeler ce qui s'etait passe. Apres un effort, je
+reussis a me mettre sur mon seant. Mes idees devinrent plus lucides.
+Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. "Ou suis-je demandai-je
+d'une voix presqu'eteinte?" Au son de ma voix, elle poussa un cri de
+joie et vint m'embrasser: les mains; puis mettant un doigt mutin et
+discret sur sa bouche pour me defendre de parler, elle continua d'une
+voix emue; "Le bon Dieu nous a envoye un grand secours! Apres lui, c'est
+a une femme des bois et a son fils surtout, que tu dois de n'etre pas
+brule vif, et moi morte de faim ou d'epuisement. Ils t'ont sauve des
+flammes au moment ou un affreux incendie, allume par le tonnerre,
+allait t'envelopper. Il etait grand temps; crois-moi, les flammes
+t'entouraient, tes vetements etaient en feu; Pere, tu etais sans
+connaissance. Depuis bientot dix jours, ils te soignent et nous donnent
+a tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;
+vois-tu ils m'ont defendu de te laisser parler et m'ont recommande de te
+faire boire a ton reveil un peu de cette tisane."
+
+Enfin deux jours apres je me trouvai beaucoup mieux et pus avoir
+quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien imparfaites,
+n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir a mes sauveurs inconnus
+l'expression de ma reconnaissance et les recompenses que je leur
+destinais. Ils s'obstinerent longtemps sous un pretexte ou sous un
+autre a ne pas se montrer, mais enfin ils durent ceder a mes demandes
+reiterees et je pus faire leur connaissance.
+
+Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'etaient trouves chez Octave le jour
+de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient ete pour le jeune homme et
+sa mere une veritable Providence.
+
+Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient
+mourir en proie a une fievre ardente et ils leur avaient donne tous les
+soins possibles.
+
+Tous deux avaient donc voue a leurs protecteurs une reconnaissance sans
+bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer a leur sortie
+des bois.
+
+A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'etaient hates d'accourir.
+Ils avaient vu bien des fois le desespoir des malheureux parents au
+sujet de leur petite fille; mais appartenant a une autre tribu, ils
+ignoraient ce qu'elle etait devenue.
+
+Aucun des incidents de la journee ne leur avait echappe. Ils avaient
+remarque mon malaise indicible lorsque Marguerite avait fixe son regard
+sur moi et entendu le cri dechirant de la mere lorsqu'elle avait reconnu
+l'enfant. Ils avaient aussi soupconne une partie de la verite et
+s'etaient mis sur mes traces pour approfondir ce mystere et proteger au
+besoin la malheureuse orpheline.
+
+Cependant mes forcee se retablirent bientot et je pus reprendre en
+regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on a
+mesure que les forces me revenaient, l'idee de poursuivre ma vengeance
+se reveillait plus pressante, plus terrible que jamais; et malgre la
+terreur que m'inspirait encore le souvenir du la vision, je resolus
+fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque fussent les obligations
+que j'avais envers l'indienne et son fils je ne tardai pas a les prendre
+en haine. Je sentais instinctivement qu'ils allaient etre de puissants
+protecteurs pour Angeline et je decidai de me soustraire a leur
+surveillance.
+
+Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mere avaient
+rejoint un parti de chasseurs et devaient etre absents plusieurs
+semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des Chaleurs, sans
+que personne sut de quel cote j'allais. J'y passai cinq annees au milieu
+des Abenakis, cultivant et developpant, autant qu'il m'etait possible,
+l'esprit et les sentiments de delicatesse de l'enfant, ne perdant durant
+ce temps aucune occasion de m'informer de Paulo et de tacher de lui
+faire connaitre l'endroit ou je l'attendais, car il etait indispensable
+a mes projets. Enfin un matin, il arriva tout degrade, plus hideux et
+plus cynique encore qu'il ne l'etait les dernieres fois que je l'avais
+vu. Le fer rouge du bourreau lui avait imprime sur le front le stigmate
+d'infamie. A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis mon
+hote et mon commensal; il devint mon compagnon inseparable.
+
+Angeline pouvait alors avoir de quatorze a quinze ans, elle s'etait
+admirablement developpee. Sa figure etait belle, son front respirait
+la douceur et la candeur. Elle m'etait soumise et devouee a l'extreme,
+s'evertuant a prevenir le moindre de mes desirs; et je savais qu'elle se
+mettrait a la torture pour me faire plaisir.
+
+Pour completer ma vengeance, j'avais decide de jeter cet ange de
+vertu et de bonte entre les bras du miserable Paulo. Il est facile de
+comprendre l'aversion et l'horreur que ce scelerat lui inspirait. Bien
+que je lui recommandasse de cacher ses debauches crapuleuses aux yeux de
+la jeune fille, sa sceleratesse naturelle l'en empechait. J'aurais mis
+mon projet, a execution depuis longtemps si le regard de Marguerite ne
+m'eut encore poursuivi et n'etait venu de temps en temps me faire fremir
+de terreur, lorsque surtout sa vox sepulcrale soufflait a mon oreille
+"frappe si tu l'oses."
+
+Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'a
+l'ordinaire, je me resolus a frapper le dernier coup. Je n'avais encore
+fait que des allusions detournees a Angeline quant a mon projet, et
+chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de degout au seul
+nom du monstre. Ce fut donc ce jour-la, apres avoir pris un bon repas,
+qu'elle m'avait apprete avec grand soin et pendant que Paulo d'apres
+mes ordres, s'etait absente, que je lui signifiai formellement ce que
+j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un oeil doux et
+etonne comme pour s'assurer si j'etais serieux, n'en pouvant croire ses
+oreilles, mais bientot ma voix devint plus seche et plus imperative, je
+pris le ton de la colere et l'informai que dans trois semaines, elle
+serait l'epouse de Paulo. A ces mots, elle tomba a mes pieds en les
+arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle tourna ses beaux
+grands yeux vers moi: "Oh! mon pere, mon bon pere, dit-elle d'une voix
+entrecoupee de sanglots, non! non! c'est impossible! Je veux toujours
+demeurer avec toi, je te soignerai dans tes vieux jours et tacherai de
+ne jamais te donner aucune cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est
+si bon, car il faut que, sans intention, j'aie fait des choses bien
+mauvaise qui ont pu te deplaire, pour que tu veuilles me livrer a
+cet infame. Si tu l'exiges, mon pere, je laisserai la cabane et n'y
+reviendra que pour preparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu
+seras malade. Je ne te demande pour toute nourriture que de partager
+avec les chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai
+autant que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je
+m'etendrai a la porte de ton wigwam et serai toujours prete a repondre a
+ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste et a
+force du soins et de prevenances, je te ferai peut-etre oublier le mal
+que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au nom de tout ce
+que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me livres pas, ne me donnes
+pas a ce miserable." En disant ces mots, la miserable enfant embrassait
+mes pieds et versait des larmes capables d'attendrir un rocher.
+
+Quels mepris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces lignes et
+quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans contre moi meme
+au souvenir de cette scene dechirante. Non, dans ce moment je n'etais
+pas une creature de Dieu, je n'etais pas meme un homme, j'etais un
+veritable demon incarne. Une joie feroce parcourut tout mon etre et
+comme l'eclair, la rage et la jalousie que j'avais nourries depuis si
+longtemps eclaterent plus effrayante que jamais.
+
+Au lieu d'etre attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais lui
+briser la tete sur la pierre du foyer, lorsque l'eblouissement et la
+vision des yeux de Marguerite passerent devant moi. En meme temps mes
+deux bras se trouverent serres comme dans un etau, cette fois encore,
+tous les objets disparurent a ma vue et les mots "frappe si tu l'oses"
+retentirent a mes oreilles.
+
+Mes terribles passions a force de violence avaient enfin fini par
+influer sur ma constitution. Un medecin que j'avais consulte dans une de
+mes excursions, m'avait prevenu que si je ne moderais pas la fougue de
+mes emportements, je ressentirais bientot les atteintes du _Haut
+Mal_. Toujours est-il que dans le cours de la nuit, lorsque je repris
+connaissance, Angeline, agenouillee dans un coin de ma chambre, avait
+les mains elevees vers le ciel, elle recitait en pleurant, une fervente
+priere, demandait a Dieu de conserver mes jours, promettant bien de
+faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait d'etre la cause de mon
+mal par le chagrin qu'elle me causait.
+
+Cependant, je sentais aux deux bras une douleur tres-vive. Je relevai
+mes manches et apercus les empreintes de doigts telles qu'en aurait
+pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la tribu, je le savais,
+n'aurait pu imprimer par sa force musculaire de semblables meurtrissures
+sur moi et ne l'aurait ose. Le souvenir de cette etreinte formidable me
+revint a l'esprit. Etait-ce Octave ou un protecteur inconnu qui etait
+venu sauver Angeline? On le saura.
+
+Ce fut alors et peut-etre pour la premiere fois depuis bien des annees,
+qu'en cherchant a repondre aux questions que je m'adressait, l'idee d'un
+Dieu vengeur se presenta a ma pensee, et pour la premiere fois aussi des
+larmes de repentir glisserent sur mes joues, Pendant ce temps, Angeline
+priait toujours. Oh! comme dans ce moment, si je l'avais ose, je
+l'aurais interrompue pour lui demander pardon. Quand elle eut termine
+sa fervente priere, elle s'approcha de moi, me prit la main d'un air
+timide; son regard etait charge de tristesse et de larmes. J'allais
+parler pour la consoler lorsque des pas se firent entendre de ma cabane.
+En meme temps, un beau jeune indien a la taille herculeenne, aux traits
+males et francs s'arreta sur le seuil. Il portait le costume d'une
+autre tribu sauvage, nos plus fideles amis. Je remarquai de plus avec
+etonnement qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui
+parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arreta immobile et attendit,
+comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. Que veux
+mon jeune frere, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? Depuis quand
+est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu fumer le calumet avec
+l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me designait parmi les indiens dans le
+wigwam du grand chef). Je suis venu, repondit-il, mais le mauvais genie
+s'etait empare de l'esprit du Grand Chef et au moment ou je suis entre,
+il allait ecraser la tete d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris,
+ajouta-t-il d'un air dedaigneux, n'a-t-il donc plus assez de force pour
+combattre des hommes, puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes.
+Le Grand Chef de Stadacone sera bien surpris, lorsque je lui dirai
+qu'Helika qu'il m'a envoye chercher pour reunir ses guerriers, je l'ai
+trouve assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que
+diront aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler
+de ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le genie du mal fut parti
+du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un message
+presse et important."
+
+Ces paroles etaient dites d'une voix ferme et pleine de mepris.
+
+Des ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras etaient
+expliquees.
+
+Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de decacheter ce
+message. C'etait effectivement un ordre du gouverneur de Quebec qui
+m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers tribus alliees aux
+francais, de se rendre immediatement a un conseil de guerre. Il fallait,
+ajoutait le message, faire la plus grande diligence, car les anglais
+et les iroquois avaient deja fait irruption sur notre territoire; des
+renseignements positifs le mettait a meme d'affirmer que plusieurs des
+notres avaient ete massacres par ces derniers.
+
+Il n'y avait pas a balancer un seul instant. En peu de temps,
+j'assemblai la tribu et je reunis le grand conseil de guerre. Il fut
+unanimement decide que nous irions porter secours a nos freres, et
+repousser, pour toujours, s'il etait possible, ces puissants et barbares
+ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abenakis, et
+Montagnais se joignirent a nous et deux jour apres l'arrivee du
+courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous la protection du
+grand _Esprit des visages pales_, nous primes les sentiers de la guerre.
+
+Malgre l'activite febrile que j'avais deployee, je n'avais pas oublie de
+pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la derniere nuit dont
+je vous ai parle, une transformation complete s'etait faite en moi.
+Etait-ce l'effet de la peur, ou etait-ce du aux prieres d'Angeline,
+peut-etre aussi a une protection celeste? Je ne puis m'en rendre compte
+encore aujourd'hui; mais j'en avais fini avec mes idees de haine et de
+vengeance. Le bras de Dieu s'etait appesanti sur moi. J'avais usurpe
+ses droits, viole ses commandements, c'etait a moi desormais qu'il
+appartenait de souffrir. La pauvre et chere enfant entendit avant
+mon depart les premieres paroles de tendresse que je lui adressais
+sincerement. Elle recut avec avec une gratitude infinie l'assurance
+que je lui donnai que je travaillerais toujours, au retour de notre
+expedition, a la rendre heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille
+indienne qui nous avait deja sauve la vie et qui depuis deux jours etait
+arrivee je ne savais d'ou dans notre camp. Son fils Attenousse, car
+c'etait bien lui qui etait le porteur du message du Gouverneur, etait
+reparti la veille de notre depart pour aller prendre le commandement
+d'une tribu Montagnaise dont il etait le chef.
+
+Je remis de plus a la vieille des papiers importants qu'elle
+transmettrait a un missionnaire que je lui avais designe et qui devait
+bientot revenir, laissant une procuration a ce dernier et l'autorisait
+a retirer les fonds necessaires afin de pourvoir amplement a la
+subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes fonds
+etaient deposes comme la chose se faisait alors, dans le Tresor Royal,
+et recus en bonne forme m'en avaient ete donnes. Toutes ces dispositions
+prises, j'etais tranquille sur le sort d'Angeline; c'etait d'ailleurs
+un commencement de reparation qui lui etait du, ainsi qu'a ses parents
+dont j'avais ete le persecuteur et le bourreau.
+
+Cet homme de bien auquel j'avais confie l'execution de mes dernieres
+volontes en partant, ce bon pretre, dont la charite et les bonnes
+oeuvres etaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. Il me
+representait l'ancien cure de ma paroisse si bon et si venerable. Dans
+mon imprevoyance, je n'avais pas songe que si lui-meme venait a manquer
+ou bien etait force de s'eloigner sans avoir pu remplir la mission de
+pourvoyeur que je lui avais confiee, Angeline et la mere d'Attenousse
+se trouveraient toutes deux dans un complet denument comme la chose est
+arrive. Cette vieille sauvagesse etait la meme qui s'etait mise a ma
+piste le jour de la mort.
+
+
+
+
+
+_LA BRISE_
+
+Deux jours apres, je partis si la tete de guerriers que j'avais plus
+d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'etait
+plus la pensee, l'espoir ou plutot le desespoir de rencontrer la mort
+qui me guidait, mais bien le ferme desir de faire a Angeline les
+jours aussi heureux que je les lui destinais miserables et tourmentes
+auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables
+vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute a l'autre me
+parlaient de plus en plus fort, desormais je n'etais plus le meme homme;
+une transformation salutaire s'etait operee en moi.
+
+Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,
+dura, je vecus comparativement calme et tranquille, les succes que nous
+obtinmes dans les annees de 1744 a 48 sont enregistres dans les pages
+de l'histoire, et certes ils avaient ete assez grands pour exalter nos
+cerveaux pleins d'amour et de patrie.
+
+M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Quebec, avait admirablement
+combine ses plans. Il avait divise ses troupes en plusieurs endroits
+de maniere a partager ainsi les forces de l'ennemi plus nombreux qu'il
+avait a rencontrer.
+
+Cinq mois apres, j'etais revenu de Saratoga avec un des corps
+expeditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait ete sanglante,
+et acharnee, mais je portais sur moi les temoignages de ma valeur, que
+j'avais gagnes sur les champs d'honneur. Enivre par le souffle des
+batailles ou plutot par le desir de chercher dans une excitation
+exterieure, un calmant pour les remords qui me devoraient, je resolus de
+me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay qui se dirigeait vers
+l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire sous cet habile general,
+combien nous reussimes dans nos projets.
+
+Tous les officiers d'etat-major m'avaient, tour a tour felicite sur la
+bravoure que j'avais deployee dans les combats que nous livrames dans
+cet endroit. Mais si mes idees ou mon ambition de gloire etaient
+satisfaites, mon desir de procurer de plus grandes richesses encore a ma
+malheureuse Angeline, etait loin de l'etre. J'aurais voulu pouvoir lui
+construire un palais d'or, la voir entouree de toute l'abondance et des
+jouissances que le monde peut produire. Je reconnais interieurement que
+tous ces biens de la terre ne seraient rien en comparaison de ce que
+je lui avais fait perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donne a
+l'enfant, c'est de recevoir les caresses et les baisers de sa mere.
+
+J'appris donc un jour qu'a Louisbourg des corsaires avaient amasse des
+fortunes considerables par la prise de vaisseaux ennemis. Chacun de
+l'equipage avait sa part de prise. Bien que je pusse revenir paisible
+dans mes foyers, je resolus, apres avoir choisi cinquante hommes des
+plus vigoureux et intelligents de la tribu, et leur avoir fait part de
+mes projets, d'aller offrir mes services a quelqu'un de ces corsaires.
+
+Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeames vers Port
+Royal.
+
+C'etaient des hommes forts et determines que ces braves que j'avais
+choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils se sont
+toujours battus comme des lions et n'ont jamais compte le nombre de
+leurs ennemis.
+
+Pendant dix-huit mois nous parcourumes les mers de ces parages a bord de
+la corvette _La Brise_, commandee par le capitaine Le Blond, avec une
+chance sans egale pour ainsi dire. Nous fimes des prises que nous
+dirigeames vers Quebec et qui nous donnerent encore des sommes
+considerables qui furent deposees en notre nom dans le Tresor Royal.
+J'y etais pour ma part de pas moins de vingt-cinq mille piastres, dont
+j'avais la reconnaissance. Cet argent devait etre retire par M. Odillon.
+le missionnaire dont, j'ai parle plus haut.
+
+Enfin, mus par le desir de revoir nos foyers, rassasies de gloire et de
+nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop qui nous
+servait d'eclaireur vint nous informer qu'un gros batiment anglais se
+dirigeait vers Boston. Son allure etait lourde et sa marche bien lente.
+Il etait a dix-neuf milles de la cote et paraissait faire force de
+voiles pour gagner sa destination. Unanimement nous decidames d'en faire
+notre proie.
+
+Nous levames l'ancre et nous nous mimes a sa poursuite. Nous ne fumes
+pas longtemps sans l'atteindre. Apres vingt-quatre heures de course, nos
+vedettes perchees dans les hunes, nous apprirent qu'elles apercevaient
+les lumieres du batiment que nous convoitions. Il etait neuf heures du
+soir. Nous mimes toute la toile disponible au vent et vers quatre heures
+du matin, le batiment n'etait plus qu'a un demi-mille de nous. Nous
+etions alors au mois d'aout et l'aurore est encore matinale dans les
+latitudes septentrionales.
+
+Au premier coup de canon que nous tirames, nous le vimes carguer
+et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette
+manoeuvre. Ce batiment etait a nous, nous le croyions deja, et
+nous-memes avions serre nos voiles, car pendants ce temps, nous l'avions
+approche a moins qu'a demi-portee de canon.
+
+Mais le capitaine anglais etait un ruse vieux loup de mer. Pour retarder
+la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible,
+il avait suspendu des sacs de sable qui l'empechaient d'avancer. Il
+avait aussi masque l'ouverture des sabords et abaisse la mature des
+ses _hautes oeuvres_. Cette tactique lui reussit parfaitement.
+Malheureusement, nous avions affaire a une fregate de cinquante-six,
+montee par trois cents hommes d'equipage, plus un regiment de soldats
+qu'elle amenait a Boston. Nous ne nous en apercumes que lorsqu'il etait
+trop tard. Notre chere corvette ne portait qu'a peine vingt petites
+couleuvrines.
+
+Nos succes anterieurs nous avaient rendus temeraires jusqu'a la folie. A
+peine fumes nous dans ses eaux qu'a un coup de sifflet, ses hunes et ses
+vergues se garnirent de matelot, les haches couperent les cordages qui
+retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la _Vigourous_
+tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de
+canons nous lancerent des boulets qui abattirent deux de nos mats,
+couperent les cordages; quelques-uns meme d'entr'eux traverserent de
+part en part la coque de notre malheureuse corvette. _La Brise_ etait
+completement desemparee. Peu d'instants apres la fregate avait jete ses
+grappins d'abordage. Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix
+tonnante et hourrah pour la France. Vaincre ou mourir repetames nous
+a l'unisson et hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte
+impossible.
+
+Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blesses recouvrirent
+notre pont, mais quand nous sentimes _La Brise_ s'enfoncer et que nous
+n'etions plus que quatre hommes vivant auxquels il ne restait qu'un
+souffle de vie, car le sang s'echappait de nos nombreuses blessures, il
+fallut nous rendre on plutot permettre qu'on nous transportat a bord du
+batiment anglais.
+
+Pauvre _Brise_! dix minutes apres j'entendais les cris de triomphe
+de l'equipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les
+profondeurs de l'ocean et je perdis connaissance.
+
+Le lendemain, quand je revins a moi mes blessures avaient ete pansees,
+je gisais sur un lit dans un des hopitaux de Boston. Des quatre marins
+qui avaient echappe au desastre, deux seuls survecurent aux suites de
+leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi.
+
+Des que la sante nous revint, il fut dirige avec moi vers la Caroline
+du Sud ou nous fumes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, apres des
+dangers sans nombre et des peines infinies, reussit a s'evader. Je ne
+le revis que plusieurs annees plus tard: il a ete depuis mon hote, mon
+commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.
+
+C'etait, ajouta monsieur D'Olbigny, le meme Baptiste qui nous servait de
+guide dans notre excursion au Lac a la Truite.
+
+
+
+
+
+ESCLAVAGE ET EVASION.
+
+Je passai cinq longues annees enchaine a un autre homme. C'etait un
+negre qu'on avait achete d'un capitaine negrier. Il avait ete vendu a
+ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux etait lui aussi un
+prisonnier de guerre et venait d'arriver des cotes du Mozambique. Comme
+moi, il avait toujours ete libre enfant des grands bois, aimant les
+fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les
+habitants du sol jouissent dans toute leur inappreciable liberte et
+indolence.
+
+Il avait de plus laisse au pays une jeune femme, des enfants, des freres
+et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux
+parents dont il etait le seul soutien dans leur vieillesse.
+
+Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pumes nous
+comprendre, car nous avions reussi, apres quelques mois passes dans les
+fers, a former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement.
+
+Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que
+nous trainames pendant si longtemps, qu'il etait pesant.
+
+Combien de fois n'aurais-je pas attente a ma vie, si des idees plus
+chretiennes et la pensee d'une expiation ne fussent venues ranimer mon
+courage. Combien de fois aussi, le dos lacere par les lanieres du fouet
+du contre-maitre, n'avons-nous pas verse des larmes ameres en souvenir
+de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets
+d'evasion. Deux fois meme, nous tentames de les mettre a execution, mais
+nos mesures etaient mal prises et nous echouames. Nous fumes repris et
+si nous ne succombames pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitie
+veillait sur nous et en avait decide autrement.
+
+Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon ame un effet
+salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je
+les acceptai comme un juste chatiment et les offris en expiation de mes
+crimes.
+
+Enfin apres cinq annees de souffrances indicibles, la Providence qui se
+laisse toucher par les pleurs du pecheur penitent, nous envoya un ange
+de delivrance sous la forme d'une toute jeune fille. Elle etait l'enfant
+unique du planteur qui nous avait achetes.
+
+Dans la journee, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon et moi
+attaches au poteau infame. Elle avait entendu le contre-maitre ordonner
+a un espece d'Hercule, monstre de ferocite a face humaine, de nous
+administrer a chacun cinquante coups de fouet. Elle avait vu avec
+horreur le sang ruisseler de chacune des dechirures profondes que le
+fouet a neuf branches faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres
+se tordre dans des mouvements convulsifs sous ces inenarrables douleurs,
+elle resolut alors de nous sauver.
+
+Elle savait d'ailleurs que nous etions parfaitement innocents de la
+faute de larcin dont on nous accusait.
+
+C'etait ostensiblement pour punition de cette faute que nous avions ete
+flagelles, tout le monde savait bien aussi dans la plantation que la
+vraie raison etait que le negre et moi nous avions exprime un sentiment
+d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, enfant du vendeur,
+exposee nue a la criee publique. Un acheteur d'esclaves menait
+l'enchere. C'etait un vieillard aux regards lascifs et pleins de
+convoitise. La mere de cette jeune fille, elevee dans des sentiments
+catholiques, voyait avec desespoir le spectacle auquel on la forcait
+d'assister. On peut juger de ce qu'elle devait eprouver et de ce que
+j'eprouvais moi-meme en songeant: Oh si c'etait mon Angeline qui fut a
+la place de cette malheureuse!!
+
+Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard etait l'acquereur, elle
+etait desormais son bien, sa propriete.
+
+Combien pourtant ne s'est-il pas trouve d'hommes qui voyaient avec
+indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de l'esclavage.
+
+La mere, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en poussant
+des sanglots dechirants; elle la pressa sur son coeur et lui passa une
+croix autour du cou.
+
+Le contre-maitre se precipita aussitot vers elles, les separa
+brutalement, envoya rouler par terre la malheureuse mere par un rude
+coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue
+au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa peau un
+sanglant sillon.
+
+Oh! si j'avais ete libre et que j'eusse eu autour de moi mes braves
+sauvages, non, certes cet acte execrable ne se fut pas accompli.
+
+J'allais m'elancer pour aneantir le contre-maitre tant j'etais hors
+de moi, le negre spontanement allait aussi en faire autant, mais nos
+chaines infames nous retinrent. Le contre-maitre vit sans doute le
+mouvement que nous fimes, il comprit, a l'expression de nos figures,
+toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement recula-t-il
+de quelques pas. Le lendemain le negre et moi etions attaches au poteau
+dont j'ai parle.
+
+Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous etions fortement lies
+sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels reposaient nos
+chairs mises au vif par leurs affreuses cruautes, qu'accompagnee d'une
+jeune esclave, notre liberatrice entra dans notre hutte. Elle portait
+une lanterne sourde, en dirigea la lumiere vers son visage pour que nous
+vimes le signe qu'elle nous faisait en mettant le doigt a sa bouche, de
+garder le silence.
+
+Elle s'approcha ensuite de nous, deposa des livres a notre portee,
+pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions et des
+vetements convenables pour servir a notre deguisement. Elle dit ensuite
+quelques mois en espagnol que cette derniere nous traduisit: A un
+endroit qu'elle nous indiqua, un canot avait ete dispose pour favoriser
+noire fuite. En descendant la riviere, nous n'aurions pas a craindre
+la poursuite des hommes ou des chiens. Un papier ou la signature du
+planteur etait contrefaite nous accordait un conge de deux semaines.
+Elle nous informa de plus que dans trois jours, dans le port de
+Charlestown, un batiment francais devait mettre a la voile pour
+l'Europe.
+
+Pour comble de bienfaits notre liberatrice nous remit deux bourses bien
+garnies et s'eloigna non sans que nous eussions eu le temps de voir
+son angelique figure inondee de pleurs. Nous suivimes a la lettre les
+instructions de notre ange de salut. Le canot effectivement se trouvait
+a l'endroit designe. Ce qu'il nous avait fallu deployer d'energie, de
+forces morales et physiques pour reussir a briser nos liens et marcher
+jusque la est impossible a decrire, tant nous etions epuises par les
+tortures de la veille.
+
+J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires
+anglais que les soldats obliges de subir des amputations capitales,
+disaient a l'operateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les blessures et
+les amputations ne produisent jamais les souffrances que nous fait
+endurer le chat a neuf queues!
+
+Enfin la Providence sembla favoriser notre evasion, car la nuit etait
+des plus sombres; tout faisait presager un orage pret a eclater, ce fut
+effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous reussimes avant que le
+crepuscule parut et que l'horizon s'eclaira, a mettre une bonne distance
+entre nous et ceux qui nous poursuivaient.
+
+Mon experience dans la vie des bois m'avait fait connaitre une plante
+dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin limier qui
+precede les dogues qu'on lance a la poursuite de l'esclave marron.
+
+Le jour, nous transportions a quelque distance dans les bois notre
+embarcation qui n'etait rien autre chose qu'un canot d'ecorce, puis, la
+nuit tombee, nous reprenions la riviere et notre frele nacelle, poussee
+par le courant et nos energiques efforts volait sur la surface des eaux
+avec la rapidite de l'alouette.
+
+Dans la nuit de la troisieme journee, nous aspirames a pleins poumons
+les emanations salees de l'ocean. Nous entrions dans la baie de
+Charlestown, Caroline du Sud. La devaient commencer pour nous de
+nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre ce batiment francais
+qui etait eu partance? Nous resolumes une derniere fois de risquer le
+tout pour le tout, et convinmes de nous donner la mort reciproquement
+si nous avions a tomber entre les mains de ces infames bourreaux qui
+s'appelaient des planteurs, possesseurs d'esclaves.
+
+Nous debarquames silencieusement dans un endroit ecarte et primes une
+rue obscure. Nous errames longtemps dans cette rue bordee de tabagies de
+toute espece, lorsqu'enfin, quelques accents francais meles de jurons
+energiques vinrent frapper mon oreille.
+
+Immediatement, je donnai mes instructions au negre, lui enjoignant de
+ne pas dire un seul mot, et de paraitre dans un etat complet d'ebriete.
+Nous entrames dans cette tabagie, nous heurtant l'un sur l'autre et
+d'une voix enrouee: "Moricaud disais-je, nous prenons une bordee; gare a
+nous! l'ancre n'est pas fixee dans les ports des Freres de la Cote."
+
+Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice
+nous avait fournis pour notre deguisement consistaient en chemise de
+toile, chapeau goudronne, vareuse de matelot.
+
+Oh! noble fille! sois a jamais benie dans les tiens et tout ce que tu as
+de plus cher pour cette prevoyante attention......
+
+La salle dans laquelle nous entrames avait une atmosphere chargee
+de nuages epais de fumee de tabac. On y sentait une odeur de grog
+insupportable.
+
+Un contre-maitre, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une
+rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient
+absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment ou
+nous arrivames, la discussion etait vive, aussi les deux camps ne nous
+virent-ils entrer qu'avec depit ou plutot avec defiance. Cependant d'un
+air delibere, quoique titubant, nous nous dirigeames vers le comptoir ou
+le negre et moi nous nous fimes servir d'un verre de liqueur. Je pris
+quelques instants avant que de l'avaler completement, et saisis le sens
+des paroles que l'un et l'autre camp echangeaient mutuellement. Ce fut
+leur conversation acrimonieuse et menacante qui m'apprit que la guerre
+etait finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, que les
+deux matelots recalcitrants avaient decide de sa fixer dans le pays
+pour y cultiver des terres, que leurs engagements etaient termines; ils
+etaient deux bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination
+et l'opiniatrete. Le contre-maitre leur avait offert des gages tres
+eleves, mais ils refusaient parce que leurs fiancees avaient exige
+qu'ils s'etablissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de
+marins.
+
+Apres avoir vide mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouee et bachique,
+une chanson francaise de matelot en goguettes. Les premieres stances
+finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maitre qui parlait a un
+des matelots qui paraissait etre son homme de de confiance, puis il
+s'approcha de moi d'un air aimable.
+
+--He! He! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'epaule familierement, il me
+vient a l'idee que tu as deja bouline dans des parages de la France!
+
+--Oui, lui repondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et moi nous
+en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.
+
+--Tu n'etais donc pas un vrai marin puisque te voila aujourd'hui un
+veritable terrien. Je fis un geste d'indignation.
+
+--Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on
+n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Freres de la Cote!
+
+--J'en ai ete un, repliqua le contre-maitre ravi, nous sommes freres,
+buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions encore dans
+les memes eaux.
+
+--C'est pas de refus, repondis-je d'une voix de plus en plus enrouee,
+mais d'abord vos civilites; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant
+vers le negre, il en a deja jusqu'aux ecoutilles, il ne peut plus
+parler.
+
+Bref, vous le dirai-je, le negre et moi une heure apres, nous etions en
+pleine mer a bord d'un bon gros batiment marchand et cinglions a toutes
+voiles vers la France.
+
+Nons etions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit inviter
+a passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conserve
+le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme bien eleve et poli, du
+veritable capitaine francais. Aime et respecte des passagers de son
+bord, il l'etait encore plus, s'il etait possible, de ses matelots.
+
+Je n'hesitai donc pas a lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie
+de guerrier ou comme chef sauvage, j'avais combattu a cote des
+siens dans les colonies ou a bord de _La Brise_. Je lui montrai les
+temoignages de ma valeur que je possedais quand a l'assaut ou a
+l'abordage, en qualite de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait
+une idee vague du desastre de _La Brise_ et m'en fit redire les details.
+Nos cinq annees d'esclavage, de miseres et de tortures le mirent dans un
+etat d'emotion considerable.
+
+A la fin du recit, il vint affectueusement me presser la main et
+m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers et
+a l'equipage l'histoire de ma vie qui etait appuyee sur des preuves
+irrecusables.
+
+De ce moment, nous fumes l'objet des prevenances et des egards de tout
+l'equipage, et si quelquefois le negre et moi nous mimes la main a la
+manoeuvre, c'etait plutot pour aider volontairement, car chacun,
+a l'exemple du capitaine, nous traitait d'une maniere tout-a-fait
+respectueuse et amicale.
+
+Le batiment, en passant, devait toucher a Boston. La je dus me separer
+de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au capitaine tout
+l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnat l'assurance
+qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives
+de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'etait
+parfaitement connu.
+
+Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers meme
+l'equipage firent une genereuse souscription pour nous deux. Ainsi nous
+quittames apres les plus affectueuses expressions d'amitie et de bons
+souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine
+me dit adieu, j'etais devenu son ami dans le voyage.
+
+J'appris, quelques annees plus tard, lorsque je le revis par une
+circonstance toute fortuite et que le batiment se trouvait dans le
+meme port de mer ou j'etais, qu'il avait effectivement debarque mon
+malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale.
+
+Le batiment, ajoutait-il, etait au large. Je fis mettre a l'eau un
+de mes plus forts canots et le negre s'y embarqua en pleurant et me
+temoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied a terre,
+il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'ou il avait ete exile,
+vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avait conduit, puis
+poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'elanca vers les bois ou ils
+le perdirent de vue!!
+
+Telle fut l'histoire qui me fut repetee par quelques-uns des matelots
+qui avaient conduit le canot.
+
+Un mois apres mon debarquement a Boston, j'etais aux Trois-Rivieres.
+Mais la m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si
+tourmentee a ete quelquefois l'auteur, mais cette fois le temoin.
+
+
+
+
+
+LE MEURTRE.
+
+En y debarquant, le premier homme que je rencontrai face a face poussa
+un wooh! de surprise, ses yeux s'arreterent sur moi avec une terreur et
+un etonnement indicibles. Il allait prendre la fuite, peut-etre, lorsque
+je l'arretai en l'appelant par son nom. C'etait un chef sauvage, lui
+aussi d'une tribu Souriquoise, nos allies, et etait l'ami le plus
+intime et le frere d'armes d'Attenousse. L'Ours Gris, dit-il d'une voix
+fremissante, est-ce toi ou ton esprit que le genie du bien envoie
+pour sauver Attenousse? Oh! si c'est toi, notre frere n'a plus rien a
+craindre, car tu peux tout. Le Dieu des blancs est grand, plus fort
+que ceux que ma tribu venerait avant l'arrivee du Pere a la Robe Noire
+ajouta-t-il, comme se parlant a lui-meme.
+
+En prononcant ces paroles, Anakoui elevait ses yeux vers le ciel et
+versait des pleurs d'esperance.
+
+Helas! les guerres sanglantes avaient laisse sur la figure de ce
+malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de notre
+civilisation; il avait la figure balafree en tous sens et de plus, il
+avait perdu un bras.
+
+Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant les moyens
+de destruction que le siecle nous apporte, et combien doivent-etre
+heureux ceux qui, nouveaux Cains, ne demandent pas mieux que de tuer ou
+mutiler leurs freres!!!
+
+Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans un etat
+de fievreuse agitation. Veritablement, je crus qu'il etait devenu fou,
+tant grande etait son exaltation. Enfin, je le pris par la main et
+nous allames nous asseoir sous les grands arbres qui bordaient naguere
+encore, les charmants coteaux du rivage St. Laurent aux Trois Rivieres.
+
+Ce fut alors, qu'apres avoir donne cours a son emotion, exprimee par
+des paroles incoherentes, que j'entendis, avec stupeur, le recit des
+evenements qui s'etaient passes pendant mon absence. En voici le resume:
+
+Le desastre de _La Brise_ avait ete publie a son de trompe par les
+vainqueurs. La nouvelle en etait venue dans la colonie avec la rapidite
+et l'exactitude que comportent toujours un bruit facheux ou une mauvaise
+nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais celui-la etait le seul,
+c'etait un jeune canadien qui pretendait avoir fait partie de l'equipage
+de La Brise et avoir echappe vivant de cette malheureuse croisiere avec
+un chef sauvage. Il ajoutait que ce chef et lui avaient ete amenes en
+esclavage dans des directions diverses. Lui avait ete dirige sur une
+plantation au bord de la mer, et c'est a cette circonstance qu'il dut
+son evasion; s'etant jete a la nage et ayant gagne un vaisseau europeen
+qui etait en partance. On sait qu'alors c'etait un asile inviolable pour
+un blanc. Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que
+moi, il a ete vendu a un bien plus haut prix et a ete envoye dans la
+profondeur des terres, il doit etre mort depuis longtemps d'apres le
+rapport de negres marrons qui s'etaient echappes de la meme plantation,
+car jamais maitre plus feroce et plus barbare ne pouvait faire subir de
+plus mauvais traitements a ses esclaves, aussi en etait-il repute parmi
+eux comme un monstre odieux de cruaute.
+
+Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que Baptiste
+leur affirmait etre vraie en tous points. Grand donc fut l'etonnement
+d'Anakoui, lorsqu'a mon tour, je lui assurai qu'elle etait de la plus
+exacte verite.
+
+Mais j'etais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre, crainte
+de blesser sa susceptibilite indienne. Quelles angoisses neanmoins ne
+ressentais-je pas a la pensee d'Angeline dont le souvenir etait venu a
+chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser mon cerveau depuis cinq
+longues annees.
+
+Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je,
+qu'est-elle donc devenue? je fremissais dans l'apprehension de sa
+reponse.
+
+--Assieds-toi, mon frere, me repondit Anakoui, je vais tout te dire: "Un
+des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons d'armes que tu
+as bien connu autrefois lorsque tu etais plus jeune, est revenu de la
+guerre trois mois apres etre parti a la tete de ses braves guerriers.
+Pas un seul d'entre eux n'est arrive dans la tribu sans montrer avec
+orgueil d'honorables blessures.
+
+"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mere,
+avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima
+par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauve la vie lors de
+l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il etait
+bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvee des poursuites et des
+persecutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait ete
+elevee par toi aux recits des actes de bravoure et d'heroisme.
+
+"Le missionnaire, continua Anakoui, charge par toi de retirer les fonds
+pour procurer le confort aux deux femmes laissees sans autres secours
+que la procuration que tu lui donnais, n'est pas revenu s'asseoir dans
+nos foyers. Elles ont donc manque de tout et le pere a la _Robe Noire_
+ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans la prison ou il est venu
+d'apres l'ordre de l'Eveque, son grand chef consoler et prendre soin des
+malheureux prisonniers."
+
+"Maintenant, mon frere, ne m'interromps pas, les moments sont precieux."
+
+"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyerent toutes especes
+de miseres et de privations et ne durent leur subsistance qu'a la
+charite des sauvages dont les bras debiles ne pouvaient plus porter les
+armes et qui pourtant avaient ete preposes aux soins des femmes et des
+enfants. Enfin, Attenousse arrive, l'abondance regna dans leur cabane,
+il pourvut amplement a leur bien-etre et ce ne fut que deux ans apres
+ton depart, n'ayant recu aucune nouvelle de toi, malgre les informations
+toujours infructueuses que nous apprimes de toutes parts, que se
+trouvant seule, isolee et sans protection sur la terre, te croyant mort,
+Angeline consentit a epouser l'unique homme qu'elle eut jamais aime
+apres toi. Cet homme c'est Attenousse."
+
+Puis, comme s'il eut craint d'exciter ma colere, Anakoui ajouta:
+"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission
+et c'etait pour se debarrasser des persecutions de l'infame Paulo qui
+la tourmentait sans cesse dans les moments ou Attenousse et sa mere
+s'absentaient."
+
+"Tout alla pour le mieux dans le jeune menage. Deux ans et demi apres
+leur union, une petite fille est venue prendre place aupres d'eux.
+Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient tour a tour pour
+l'embrasser. La mere, la grand'mere, la pressaient a tous moments dans
+leurs bras. Ils etaient alors heureux et rien ne venait troubler leur
+bonheur, Paulo etant disparu; mais le genie du mal dont il etait
+l'instrument planait sur la demeure de nos amis."
+
+"Il y a, comme tu le sais, a une quinzaine de lieues du campement,
+une riviere qu'on appelle la Riviere aux Castor. Ses bords sont tres
+giboyeux. La marte, le vison, le pekan et le loup-cervier s'y trouvent
+en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent se desalterer
+dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs tout cela."
+
+"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, resolut d'aller y chasser
+pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient reciproquement et sans
+arriere-pensees."
+
+"Ils tendirent des pieges aussitot arrives dans cet endroit. La journee
+du lendemain se passa a choisir les places les plus avantageuses pour
+parcourir la foret et a dresser un camp. Attenousse a bonne heure le
+surlendemain s'etait leve pour aller examiner leurs trappes. Il lui
+fallait pour cela, parcourir une grande distance et son compagnon qui
+n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il partit."
+
+"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi a depecer a
+son dejeuner quelques pieces de venaison; sur le manche etait sa marque
+comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler, il oublia de le
+remettre dans sa gaine."
+
+"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un desordre affreux existait
+dans la cabane. Une lutte desesperee et sanglante avait du avoir lieu,
+car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes fraiches."
+
+Son malheureux compagnon, etendu par terre, ralait les derniers soupirs
+de l'agonie. Un couteau etait enfonce dans sa poitrine. Attenousse
+s'elanca aussitot, arracha l'arme de la blessure et vit avec stupeur que
+c'etait le sien. Au moment ou il le rejetait avec horreur, des eclats
+de rire se firent entendre, en se retournant, il apercut la figure de
+l'odieux Paulo avec deux autres figures egalement patibulaires qui le
+contemplaient en poussant des ricanements d'enfer.
+
+Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces du
+sang de leur victime. Ils en avaient memes les mains rougies.
+
+Attenousse demeurait aneanti.
+
+Pendant ce temps, un des scelerats s'avanca, saisit le couteau, le
+retourna en tous sens, le montra a ses deux associes et tous trois
+sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques, proferant
+des paroles de menace et emportant avec eux l'arme fatale.
+
+Mais dans des natures fortes et energiques comme etait celle du mari
+d'Angeline, la reaction se fait vite.
+
+Il se mit a leur poursuite, apres avoir suspendu toutefois le cadavre
+de son ami pour le mettre a l'abri des betes fauves en attendant que
+quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le deposer dans le cimetiere
+de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps de mettre une bonne
+distance entre eux et lui.
+
+Grand fut l'emoi a la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces bons
+sauvages, car la victime etait tres estimee par tout le monde.
+
+On assembla un conseil, et il y fut decide qu'un parti de chasseurs
+irait immediatement chercher le corps du malheureux, tandis
+qu'Attenousse, accompagne de tout ce qu'il y avait de plus respectable
+dans la tribu, se rendrait faire sa deposition devant un juge de paix.
+
+
+
+
+
+LE JUGE DE PAIX.
+
+Etait-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
+quelquefois, prescience chez l'homme? Voila la question que je me suis
+posee depuis en pensant au recit, de mon ami Anakoui.
+
+Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux a sa
+vieille mere, a sa femme et a son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il
+ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassees, des
+larmes meme coulaient de ses yeux. Il semblait triste et preoccupe en
+parlant.
+
+Ils arriverent vers cinq heures de l'apres-midi et se rendirent
+immediatement a la maison du juge qu'on leur indiqua. La ils furent
+recus par un homme d'une taille elevee, aux yeux hors de tete, avec une
+bouche edentee et des manieres grossieres et imperieuses.
+
+--Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.
+
+--Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu sur le
+bord de la Riviere aux Castors.
+
+--Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement a Attenousse?
+
+Celui-ci se nomma sans defiance.
+
+--Alors votre deposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
+puisque tel est votre nom.
+
+Ce juge de paix s'appelait Justitia Belandre. C'etait un homme stupide
+et grossier comme nous l'avons dit, ignorant et fanatique au supreme
+degre et par la meme bouffi d'orgueil.
+
+Le mensonge et la calomnie ne lui coutaient nullement des qu'il
+s'agissait de faire du tort a quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
+elucubrations mensongeres et calomniatrices, il signait Justifia.
+Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre etre aussi vil et
+meprisable que lui. C'etait son rapporteur: son nom etait Jose. Leur
+secretaire a tous deux etait un nomme Vergette.
+
+Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaitre
+Attenousse.
+
+Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout
+de quelque temps, escorte de sept a huit hommes.
+
+C'etait ce qu'attendait le juge, car, aussitot qu'ils furent entres et
+qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il etait si
+lache le miserable, que, se levant du haut de sa grandeur, il prononca
+lentement,: "Attenousse, d'apres des depositions qui m'ont ete faites ce
+matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous etes accuse de
+meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui, a mon idee, sont
+innocents; je suis convaincu d'apres leur temoignage, que vous etes
+certainement le meurtrier. J'ai donc dresse l'ordre de vous conduire a
+la prison des Trois-Rivieres, c'est en cet endroit ou vous subirez votre
+proces, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les temoins sont
+assignes par moi pour y comparaitre. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus
+et Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
+votre compagnon ou vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la plus
+forte qu'il puisse y avoir contre vous."
+
+"Chacun ici connait combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en
+promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare a vous d'essayer
+a resister ou a fuir, car je vous fais lier pieds et poings."
+
+En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute a
+quel homme il avait affaire, car il haussa dedaigneusement les epaules
+en disant: "Pourquoi donc chercherais-je a fuir comme un vil assassin?
+Ce que je desire, c'est d'etre confronte avec mes accusateurs." Les
+autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence
+d'Attenousse et certifier de son bon caractere, en en meme temps qu'ils
+s'offraient de prouver la sceleratesse de Paulo et de ses complices.
+D'un geste solennel et imperieux, le juge, comme on le pense bien, s'y
+refusa, leur ordonnant de laisser la salle et, commandant a ceux
+qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route
+immediatement.
+
+Or dans ces temps-la, lorsque l'endroit ou l'on avait capture un
+incrimine se trouvait eloigne du lieu de la prison, il etait conduit
+d'un juge de paix a l'autre, chacun d'eux etant oblige de commander des
+hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et
+ces hommes devaient obeir sous peine d'une forte amende ou de la prison.
+
+Mais dans les grands bois ou les postes etaient etablis a des distances
+bien eloignees, le magistrat choisissait quatre a cinq hommes qui
+etaient, nourris et payes aux depens du gouvernement pour remettre le
+prisonnier entre les mains du geolier de la prison la plus rapprochee.
+
+Tel etait le cas pour Attenousse. Belandre, agent d'une societe qui
+exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte
+d'instruction, avait ete nomme a la charge de magistrat stipendiaire.
+
+Ce n'etait pas a son merite personnel que la chose etait due, mais aux
+intrigues qu'il avait exercees aupres des personnes haut placees.
+
+On sait que les sauvages Abenakis et Micmacs ne craignaient pas de
+s'embarquer dans leurs freles canots, pour traverser le fleuve, gagner
+le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la peche au lac St.
+Jean.
+
+La distance etait a peu de difference pres de cet endroit de Quebec ou
+Trois-Rivieres. C'est la que se trouvaient les acteurs de la scene que
+nous voyons.
+
+La ville des Trois-Rivieres etait alors un entrepot considerable pour le
+commerce de pelleteries; c'etait le rendez-vous des trafiquants et des
+sauvages. Cette petite ville, a part du temps ou les canots charges
+de fourrures y venaient chaque annee, avait la tranquillite qu'elle
+a aujourd'hui, aussi l'arrivee d'un meurtrier comme Attenousse y
+produisit-elle grande sensation.
+
+Il fut escorte par une foule de personnes hurlant et vociferant contre
+lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.
+
+Enfin on l'introduisit dans la prison, ou il dut encore entendre les
+imprecations de cette foule.
+
+Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au
+bras, et qui ne manquerent pas de repeter l'affirmation du magistrat
+qu'il etait un grand scelerat et qu'il n'en etait probablement pas a son
+premier meurtre.
+
+Le soir, ce fut en fremissant que les commeres se repetaient qu'il
+y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que
+c'etait un veritable demon incarne; aussi tremblait-on a l'idee qu'il
+pourrait s'echapper.
+
+Ces propos plus ou moins crus etaient comme toujours de nature a
+prejuger les gens ignorants, et les petits jures pouvaient aussi s'en
+ressentir dans leurs decisions.
+
+Il eut ete difficile cette nuit la a tout etranger d'obtenir
+l'hospitalite dans la ville, tant les portes etaient solidement
+barricadees et tant la frayeur etait grande.
+
+Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son proces est termine depuis
+quinze jours, qu'il a ete trouve coupable, qu'il est condamne a etre
+pendu et que l'execution doit avoir lieu demain a six heures au matin;
+vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.
+
+Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
+avec impatience le denouement de son recit, mais, comme je l'ai dit, je
+n'osais l'interrompre. Il etait alors quatre heures de l'apres midi.
+
+Ou est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me
+l'indique, je m'elancai l'oeil en feu, la figure empreinte d'anxiete
+vers la demeure de celui qui, je l'esperais, pouvait accorder le pardon
+de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais
+lui dire quel etait le caractere, de son infame accusateur. Mon
+temoignage ne devait pas lui etre suspect puisque je portais sur moi
+les certificats d'eloge et d'estime que m'avaient donnes les premiers
+officiers francais qui commandaient les armees ou j'avais combattu pour
+ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur
+ma poitrine ecrits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que
+j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les francais et je croyais
+que sans doute, il m'ecouterait.
+
+Toutes ces idees me montaient le cerveau, je courais dans les rues,
+j'avais tant hate d'arriver et d'aller porter a mon malheureux ami
+l'ordre signe de la delivrance, car je ne doutais point du succes de ma
+demarche.
+
+Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporte par cette esperance ou plutot par
+la certitude que j'avais de reussir, je devais paraitre un fou forcene.
+Les gens s'arretaient pour me voir passer. Ce fut dans cet etat que je
+me presentai a la porte de la demeure du Gouverneur.
+
+Je culbutai cinq a six gardes qui me refusaient l'entree. Je veux voir
+le gouverneur, disais-je a toutes les objections qu'on me faisait et je
+m'avancais toujours.
+
+Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent; qu'avec
+les plus grands efforts.
+
+J'etais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
+s'avanca sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause de ce
+vacarme.
+
+C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-etre a
+votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'ecriai-je, enjoignant
+les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui vient implorer
+quelques instants d'audience.
+
+Il veut vous tuer, s'ecrierent plusieurs voix et on se precipita nouveau
+sur moi.
+
+La surexcitation dans laquelle j'etais decuplait mes forces, je
+renversai les gardes et m'elancai sur le haut de l'escalier, la je
+m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
+contenir de sanglots, mon ame de supplications et de desespoir furent
+employes pour obtenir une entrevue ne dut-elle meme durer que cinq
+minutes.
+
+Mais au moment ou mes lamentations devaient etre des plus dechirantes et
+des plus pressantes, pour toute reponse je fus saisi et garrotte.
+
+Alors mes forces m'abandonnerent completement et un affreux
+decouragement s'empara de moi. Dans cet etat, on me conduisit a la
+prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on m'enchaina comme un
+miserable malfaiteur.
+
+Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de mon
+complet aneantissement, car depuis le palais jusqu'a la prison, j'avais
+perdu l'usage de tous mes sens.
+
+La fraicheur du cachot me ramena aux sentiments de la realite.
+
+La prison des Trois-Rivieres, comme toutes celles de ces temps etait une
+batisse a deux etages. La lumiere ne filtrait dans les cellules que par
+un etroit soupirail grille de niveau avec le plafond, elle ne pouvait
+se faire jour qu'a travers un epais rideau de poussiere et de fils
+d'araignees. Les murs suintaient l'humidite de toutes parts, un monceau
+de paille pourrie repandait une odeur infecte quelques crampons de fer
+rives aux murs auxquels etaient attachees de fortes chaines avec des
+menottes qu'on me passa aux pieds et aux mains, tel etait l'interieur de
+tous les cachots. Tous rapports avec l'exterieur ne se faisaient que par
+un guichet d'une petite dimension par ou le geolier venait passer aux
+prisonniers l'ecuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'etaient
+pas enchaines; dans l'autre cas, ces aliments etaient deposes pres
+d'eux, celui qui les apportait penetrait dans la cellule ou plutot
+dans le cachot. C'est a peine si cette nourriture pouvait soutenir ces
+pauvres malheureux pendant une quinzaine de jours.
+
+Voila ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitot les
+criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition avant que
+d'avoir subi leur proces.
+
+Toutes ces reflexions je les fis dans un instant, puis tout a coup se
+presenta a mon esprit l'execution d'Attenousse, qui devait avoir lieu le
+lendemain et moi qui etait si pres de lui, moi dont la poitrine etait
+couverte de blessures et dont la voix etait si puissante, quand j'etais
+libre, aupres des officiers francais et du Gouverneur en chef, qui tous
+me connaissaient particulierement, je ne pouvais rien faire pour lui.
+Oh! alors je bondissais comme un lion dans sa cage, je faisais des
+efforts surhumains pour conquerir ma liberte, je m'elancais au bout de
+mes chaines et faisais de telles tractions qu'elles ebranlaient presque
+le mur vermoulu de mon cachot. Je poussais des cris, des rugissements
+qui n'avaient rien d'humain et qui devaient retentir dans les recoins
+les plus eloignes de l'edifice, mais tout etait inutile et l'heure
+fatale avancait avec une effroyable rapidite.
+
+Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
+morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment ou l'idee d'une
+priere me vint a l'esprit.
+
+Je tombai a genoux et priai avec toute la ferveur dont mon ame etait
+capable.
+
+Cette priere sans doute fut ecoutee du Ciel, car bientot des pas lents
+et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journee retentirent
+de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une fois d'un accent
+desespere. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles de ceux a qui elle
+s'adressait. Les pas s'arreterent a la porte de mon cachot et une voix
+pleine d'onction et de tristesse demanda a celui qui l'accompagnait qui
+appelait ainsi.
+
+Ces un fou furieux, repondit celui a qui la question etait posee, il a
+voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.
+
+--Oh! non, non, m'ecriai-je avec force. Qu'on veuille seulement
+m'entendre, mon temoignage peut sauver de la mort un innocent.
+
+--Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la meme voix douce mais
+ferme cette fois.
+
+--N'en faites rien, monsieur l'Abbe, il est capable de vous tuer.
+
+--Ouvrez, repeta la voix plus fermement encore. La clef grinca dans la
+serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un pretre venerable
+dont la chevelure blanche comme la neige retombait en rouleau sur ses
+epaules. Il avait a la main un flambeau qu'il deposa pres de moi d'un
+air calme et paternel. Sa figure portait un caractere de grandeur et de
+serenite empreinte dans ce moment d'une indicible tristesse.
+
+A sa vue, je tombai a genoux et joignant les mains je m'ecriai dans un
+etat de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu, merci".
+
+Le pretre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, il
+s'avanca encore plus pres de moi et me prenant les deux mains avec bonte
+me dit d'une voix grave et sympathique:
+
+"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frere, ou vous souffrez encore
+beaucoup." Je ne pus lui repondre un seul mot, mais a l'alteration de
+mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire se passait en
+moi. Il alla alors fermer la porte, ota le leger manteau qui etait jete
+sur ses epaules, le plia en quatre, la deposa sur ma couche, s'assit
+lui-meme a cote sur la paille humide et avec une douce autorite
+m'obligea de prendre place sur ce siege qu'il m'avait improvise, puis,
+prenant une de mes mains, il me dit avec bonte: "Que puis-je faire pour
+vous mon frere? Une malheureuse victime innocente des lois humaines
+dort du sommeil du juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc
+demeurer quelques instants aupres de vous, parlez, en quoi puis-je vous
+etre utile".
+
+Oh! c'est alors que je soulageai mon ame du poids enorme qui l'ecrasait
+depuis si longtemps en lui faisant, aussi brievement que possible, la
+confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
+qui avaient lie mon existence avec celles de Paulo, Angelina et
+d'Attenousse. Je fis la peinture des caracteres de ces deux hommes, je
+m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui parlai des combats auxquels
+j'avais eu part et lui montrai, a l'appui de mes paroles, les cicatrices
+qui couvraient ma poitrine et tirai de mon sein les parchemins qui
+m'avaient ete donnes.
+
+Quand j'eus fini de parler, le pretre s'approcha de la lumiere, examina
+mes parchemins un instant, puis, saisissant tout a coup le flambeau,
+il vint le presenter devant ma figure: Helika! Monsieur Odillon! nous
+ecriames-nous spontanement et nous tombames dans les bras l'un de
+l'autre. Je le suppliai alors, me mettant a ses genoux, de sauver
+Attenousse. Le bon pretre m'embrassa avec effusion, je sentis ses larmes
+couler de mes joues, mais il me dit d'une voix profondement emue et en
+secouant la tete: "Helas! je crains qu'il ne soit malheureusement trop
+tard, j'ai deja fait tout ce qui etait en mon pouvoir, car je le connais
+depuis longtemps et le sais parfaitement innocent, neanmoins je vais
+encore tenter l'impossible pour y parvenir."
+
+Au meme moment, un des guichetiers vint doucement gratter a la porte du
+cachot, sur l'invitation du pretre, il entra.
+
+Est-il eveille? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondement
+affligee.
+
+Non, mon pere, repondit celui-ci avec respect, je viens vous dire qu'il
+repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement ses levres
+se sont entr'ouvertes pour laisser echapper les noms de sa mere, de sa
+femme et de son enfant dont il nous a parle si souvent depuis qu'il est
+ici; il a dit aussi ces mots: Oh! pere Helika! si tu vivais encore.
+
+Le pretre tout emu se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, mes
+sanglots m'empechaient d'articuler une seule syllabe; "Courage, me
+dit-il, priez et esperez. Soumettons-nous dans tous les cas aux
+inscrutables desseins de la Providence; dans une heure, je serai de
+retour."
+
+La lueur blafarde du crepuscule du matin scintillait peniblement, deja
+depuis quelque temps, a travers le sombre vitreau grille de mon cachot
+et l'execution devait avoir, lieu a six heures.
+
+Les ouvriers qui avaient travaille a dresser l'echafaud avaient; termine
+leur tache funebre, car on n'entendait plus les coups de marteau. De
+plus, le murmure du dehors, comme celui d'une foule qui s'occupe
+avec indifference des interets les plus mercenaires dans ces moments
+solennels, parfois meme un eclat de rire mal etouffe arrivait a mon
+oreille attentive, aiguisee et inquiete; je fremissais en songeant que
+deja on se rendait pour choisir la meilleure place afin de savourer plus
+longtemps les dernieres palpitations d'un corps humain suspendu au bout
+d'une corde.
+
+Je supputai qu'il pouvait etre alors quatre heures et demie.
+
+Jamais je ne saurais vous depeindre les angoisses, les tortures, les
+inexprimables douleurs, les anxieuses esperances que chaque minute
+m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.
+
+Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
+cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
+etait accompagne de deux tourne-clefs.
+
+J'ai enfin pu penetrer aupres du Gouverneur apres des peines sans nombre
+me dit-il tristement.
+
+Il parait qu'il a failli etre assassine hier soir et il a noye sa
+frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donne sa parole qu'il allait
+envoyer immediatement l'ordre d'un sursis. Il a refuse de m'en charger
+tant il est encore abasourdi, mais il consent neanmoins a ce qu'on vous
+ote vos fers et permet que vous communiquiez avec Attenousse?
+
+Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me delivrait de mes
+fers, qu'on met plus d'empressement souvent a condamner ses semblables
+qu'a sauver un innocent.
+
+Ce fut d'un pas defaillant qu'accompagne de monsieur Odillon et d'un
+guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque nous
+entrames, il dormait encore, mais le bruit de nos pas l'eveilla. En
+m'apercevant, il s'elanca au bout de ses chaines et nous nous tinmes
+longtemps embrasses. "Angeline, mon entant, et ma vieille mere, me
+demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont elles devenues?" Je ne pus
+lui repondre, je me sentais, etouffe sous le poids, de tant d'emotions.
+Alors monsieur Odillon vint a mon secours, il lui raconta en quelques
+mots les principaux incidents qui m'etaient advenus depuis mon depart a
+bord de la corvette, _La Brise_.
+
+Puis nous lui fimes part de l'assurance que le Gouverneur avait donne de
+l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutames que peu de foi et que
+nous ne conservames nous-memes aucun espoir, Tout est bien fini pour le
+pauvre guerrier sauvage, nous repondit-il, en secouant tristement la
+tete.
+
+Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mere et son
+enfant, mais elles etaient la-haut, dans la demeure du Grand Esprit,
+c'est donc qu'il les reverra desormais.
+
+L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
+n'arrivait pas. Nous laissames tous le cachot a l'exception de monsieur
+Odillon qu'Attenousse desirait entretenir quelques instants.
+
+Dix minutes apres, la porte s'ouvrit et nous fumes invites a entrer de
+nouveau. La figure de monsieur Odillon etait empreinte de tristesse,
+celle d'Attenousse etait calme et serieuse.
+
+A fumes nous aupres d'eux que la cloche de la prison se fit entendre.
+J'ecoutai en fremissant: helas! c'etaient des glas qui invitaient les
+ames charitables a unir leurs prieres a celles du pretre qui allait
+offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'ame de celui qui devait
+mourir. En effet, quelques instants apres, revetu de sacerdotaux, il
+commencait une Messe de Requiem et sa voix emue s'arretait de temps en
+temps pour dominer son emotion pendant que les sanglots des assistants
+troublaient seuls le silence.
+
+Au moment de la communion, le pretre voulu adresser quelques paroles,
+mais il ne put le faire que difficilement a travers ses sanglots.
+
+Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par excellence a
+ete mis a mon injustement, faites-lui donc genereusement le sacrifice
+de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, pour sauver les
+coupables. Voici mon frere, le pain des forts qui va vous soutenir dans
+le moment ou Dieu va vous appeler a lui."
+
+Ce fut tout ce qu'il put dire.
+
+Attenousse recut l'eucharistie avec une ferveur angelique, lui seul
+n'etait pas emu.
+
+Apres la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement de
+l'Extreme-Onction.
+
+Et le sursis n'arrivait pas.
+
+A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'etait le bourreau
+qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon pretre regarda a sa
+montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris de suite que
+tout espoir etait perdu.
+
+En trebuchant, je reussis a me jeter une derniere fois au cou de mon
+malheureux ami. Dans l'etat d'extreme souffrance ou j'etais, je ne pus
+que distinguer ces quelques paroles: "Pere Helika, je te confie ma
+vieille mere, ma pauvre femme et ma chere petite fille; sois leur
+protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au plus tot mes
+derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."
+
+Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement supporte
+par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siege dans une autre
+chambre plus loin.
+
+Peu d'instants apres, je fus tire de mon etat de torpeur par des bruits
+de pas dans le corridor. C'etait le cortege funebre qui defilait, je le
+suivis machinalement.
+
+La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'etait le dernier glas.
+
+Attenousse, les mains liees derriere le dos et la corde au cou dont le
+bourreau tenait l'autre extremite, s'avanca, d'un air calme, jusque sur
+le bord de l'echafaud.
+
+La foule etait immense, les rires et les chuchotements cesserent, le
+spectacle allait commencer. Le condamne se mit a genoux, repeta les
+prieres des agonisants apres Monsieur Odillon, puis se levant, il dit
+d'une voix ferme: "Avant que de paraitre devant Dieu, je declare de la
+maniere la plus solennelle que je suis entierement innocent du crime
+pour lequel on m'ote la vie. Je demande pardon a tous ceux a qui j'ai pu
+faire du mal sans le savoir et pardonne de tout coeur a ceux qui m'en on
+fait." Il ajouta en se tournant fierement vers la foule: "le coeur du
+guerrier sauvage est inaccessible a la peur. Son chant de mort ne sera
+pas celui de ses peres, mais celui de la religion de sa femme et de son
+enfant qu'un missionnaire leur apprit a repeter a l'enterrement de leurs
+freres." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque beaute
+il entonna son _Libera_.
+
+Je crois encore, apres quinze ans de ces evenements, entendre chacune
+de ces notes qui retentissent dans mon ame avec le glas funebre que la
+brise du matin nous apportait, du toutes les cloches de la ville.
+
+Son chant funebre termine, il se mit de nouveau a genoux, embrassa
+pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui presenta, le bonnet
+fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre. C'etait
+la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant meme, le cri "grace"
+retentit. Un officier a cheval agitant un papier debouchait au coin de
+la prison.
+
+Ce cri produisit un choc electrique. La foule se precipita vers
+l'echafaud, la corde fut coupee par vingt couteaux, mais helas!... il
+etait trop tard... les vertebres avaient ete disloquees et la mort, par
+consequent, instantanee!!!!......
+
+La justice des hommes comme on le dit generalement etait
+satisfaite...........
+
+Des medecins furent appeles en toute hate. Ce que l'art put tenter fut
+vainement employe pour lui rendre la vie. Pendant ce temps, la foule
+anxieuse, la tete decouverte, consultait avec angoisse la figure
+des medecins pour tacher de decouvrir s'il n'y avait pas encore
+quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci declarerent qu'il etait bien mort,
+que tout etait fini, toutes les poitrines se souleverent, il y eut un
+long murmure de pitie et bien des yeux laisserent couler des larmes.
+
+Cependant au milieu du silence general, Anakoui s'approcha de Monsieur
+Odillon et designant du doigt quatre hommes a figure imbecile, "voici,
+lui dit-il, quatre des jures qui ont condamne a mort mon malheureux
+frere. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont pas acquitte quand des
+temoins ont declare avoir entendu les trois scelerats concerter leur
+plan d'accusation contre lui, les avoir vu de plus essayer a faire
+disparaitre sur leurs habits et leurs mains des taches de sang; et
+qu'un autre du nos freres les avait vus sortir ensanglantes de la hutte
+quelque temps avant qu'Attenousse y soit entre."
+
+Monsieur Odillon, qui avait assiste au proces et qui l'avait suivi
+dans tous ses details, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la
+suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment
+il se faisait qu'ils eussent trouve Attenousse coupable de meurtre quand
+le juge dans son adresse aux jures avait appuye fortement sur cette
+partie de la defense ou l'alibi se trouvait parfaitement prouve, qu'il
+s'etait de plus etendu sur la credibilite des temoins a decharge et sur
+leurs bons caracteres attestes par tous ceux qui les connaissaient. Il
+avait ajoute que des temoignages non moins irrecusables affirmaient que
+les accusateurs n'etaient rien autre que des repris de justice.
+
+Alors un des jures s'avanca et d'un air capable il dit: Faites excuse,
+monsieur le juge a dit que ces temoignages se contrecarraient les uns
+les autres.
+
+Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait
+dit; de la leur erreur.
+
+Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux mains
+avec decouragement, par votre ignorance, vous etes cause de la mort d'un
+innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous
+aviez a remplir et de la maniere dont vous l'avez fait.
+
+Apres ces mots, ils resterent atterres pendant quelque temps et des
+murmures de plus en plus menacant commencerent a s'elever dans la foule.
+Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-meme avant le proces nous
+avait assure qu'il etait certainement coupable. Le voila demandez-lui
+pourquoi il nous a mis sous cette impression?" Il designait en meme
+temps Belandre qui allongeait le cou et essayait de saisir quelques
+paroles de ce qui se disait.
+
+Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
+assiste a l'execution sortirent leurs couteaux et s'elancerent dans la
+direction que le jure avait signale. Belandre comprit l'immensite du
+danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
+poursuivi par les sauvages et la foule. Grace a l'agilite de ses jambes
+et a la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps
+entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les
+portes du palais.
+
+Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
+alla dans une autre partie du pays repandre le venin de sa langue
+empoisonnee.
+
+Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un
+fort mauvais parti aux jures.[1]
+
+
+[Note 1: N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de
+jure soit d'une date bien posterieure a celle ou les evenements qui
+sont decrits sont senses se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se
+permettre cet anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en
+consideration du motif qui le lui a fait commettre. Sans etre en aucune
+maniere contre ces deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler
+qu'elles comportent parfois de graves inconvenients et occasionnent
+souvent d'irreparables malheurs. Il suffit d'assister a une seance d'une
+de ces cours de Juge de Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un
+homme, souvent depourvu de toute education et quelquefois meme du
+plus gros bon sens s'eveille un bon matin tout etonne de recevoir une
+commission de juge de paix. Il le doit quelquefois a l'appui qu'il a
+donne a un candidat heureux. De suite le voila grand personnage, il
+devient un tyranneau de paroisse. Il y a bien assez souvent pourtant de
+graves difficultes, car a peine peut-il reussir quelquefois a signer son
+nom d'une maniere lisible. Il est oblige de se faire lire la loi par un
+voisin complaisant, sauf a l'interpreter comme il l'entendra plus tard.
+Ces decisions, pour les parties lesees sont presqu'aussi sans appel que
+celles des commissaires pour les decisions des petites causes puisque le
+malheureux plaideur a a payer, le plus souvent, une somme au dessus
+de ses moyens pour lever un _certiorari_ et obtenir justice. Nous en
+connaissons meme et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, qui ne
+voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des ressentiments
+personnels ou politiques, amene a leur tribunal. Ceux-la a coup sur sont
+invariablement condamnes. Tous les Juges de Paix ne sont sans doute pas
+de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
+la Commission de la Paix ait besoin d'etre revisee soigneusement. Les
+inconvenients qu'on rencontre dans l'institution de Jure sont plus
+grandes encore. En effet, si vous avez une cause d'une legere importance
+pour une affaire pecuniaire vous allez la confier a un avocat qui jouit
+de la plus haute consideration et dont la science et le jugement sont
+parfaitement reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort
+vous etes obliges de vous en rapporter aux jugement d'hommes prejuges
+quelquefois et, de plus, souvent denues du plus gros bon sens. Joignez
+a cela l'esprit de nationalite, les traductions imparfaites au corps de
+jure, des temoignages rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas,
+la longueur des questions et transquestions posees aux temoins et vous
+aurez une idee du verdict que peuvent rendre ces hommes fatigues et
+ennuyes par la duree des plaidoyers. De plus, il est tres rare, qu'aucun
+d'eux ne prenne des notes. Ils n'ont donc pour se guider dans leurs
+decisions que l'expose du Juge qu'ils ecoutent souvent d'une maniere
+distraite et qui n'est que le resume des temoignages contradictoires qui
+ont ete donnes, ce qui souvent ne saurait jeter une grande lumiere sur
+les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait rapporte plus haut soit
+purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat eminent, aujourd'hui
+sur le banc, qui disait avoir demande a un jure qui avait declare
+coupable un de ses clients accuse de meurtre, pourquoi il en avait agi
+ainsi: grand nombre de temoins des plus respectables avaient prouve
+l'alibi et le juge lui-meme le leur avait explique des que ces
+temoignages se trouvaient parfaitement corrobores. Le jure lui avoua
+alors franchement qu'ils avaient compris que corrobore etait synonyme de
+contrecarre. Malheureusement lorsque l'avocat recut cette declaration,
+il etait trop tard. C'est parce que nous croyons les roles des grands
+et des petits jures intervertis que nous nous permettons ces
+remarques.--Note de l'auteur.]
+
+Le lendemain, un concours immense avait envahi l'eglise des
+Trois-Rivieres pour assister au service funebre du malheureux
+Attenousse. Ce concours l'accompagna meme tete decouverte jusqu'a
+sa derniere demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la
+tristesse et de la pitie. Parfois aussi un sanglot mal etouffe se
+faisait entendre.
+
+La ceremonie terminee, un officier vint me remettre un papier couvert de
+la signature du gouverneur par lequel il m'invitait a passer chez lui.
+Il avait entendu raconter tout ce qui etait arrive depuis la veille. On
+lui avait aussi redit dans les plus minutieux details la scene aux pieds
+de l'echafaud et les declarations des jures, il en etait profondement
+affecte. Il se reprochait amerement de ne m'avoir pas donne audience la
+veille. Il s'accusait meme d'etre coupable de la mort de mon malheureux
+ami en ayant trop tarde a envoyer le sursis, mais il pensait que
+l'execution n'aurait lieu qu'a sept heures. Il m'offrit ensuite comme
+compensation une forte somme d'argent pour qu'elle fut remise a la
+famille du supplicie. Je la refusai en leur nom de la maniere la plus
+peremptoire et lui dis avec amertume en decouvrant ma poitrine, que si
+les blessures dont j'etais couvert et le sang que j'avais verse pour
+la patrie n'avaient pas meme pu me procurer une audience de quelques
+instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient servir a leur
+assurer le bien-etre et le confort materiel, puisque j'avais amasse des
+sommes considerables que je leur destinais.
+
+La dessus je pris conge de lui apres qu'il m'eut assure que par un edit
+qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.
+
+J'allai ensuite faire mes adieux a Monsieur Odillon. Il n'etait pas
+encore remis des secousses qu'il avait eprouvees. Il put cependant
+trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, et ce fut,
+avec la plus grande emotion que nous nous separames.
+
+
+
+
+
+ANGELINE.
+
+La voie qui me restait a suivre etait desormais toute tracee. Reparer
+le mal que j'avais fait, tel etait mon devoir et la determination
+que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du temoignage de ma
+conscience qui me dit que je n'ai pas forfait a mon serment.
+
+Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui etait
+venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chere, s'il etait
+possible, car a l'amour paternel que je lui portais rejoignait un
+sentiment d'incommensurable pitie.
+
+Je passai le reste de la journee a acheter des provisions en abondance
+ainsi que des etoffes et des vetements de toutes sortes. Le lendemain
+matin, accompagne de quatre hommes vigoureux que j'avais choisis et
+engages, je me dirigeai vers le Lac St. Jean ou je devais la rencontrer.
+Nous marchames pondant quatre jours et quatre nuits sans prendre que
+justement le temps necessaire pour les repas et le repos qui nous
+etaient indispensables, j'avais hate d'arriver et pourtant je redoutais
+le moment ou elle me demanderait des nouvelles d'Attenousse, car je
+savais que ce serait la premiere question que sa mere et elle me
+poseraient.
+
+La quatrieme nuit, du haut d'une eminence, par un beau clair de lune,
+je pus contempler le campement d'une partie de la tribu qui reposait
+paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumee qui s'echappait de
+chaque toit et s'elevait en ondoyant pour se perdre dans l'immensite des
+cieux.
+
+Je pressai alors ma poitrine a deux mains pour arreter les palpitations
+de mon coeur qui semblait pret a en sortir. Un des indiens qui
+m'accompagnait me designa la demeure d'Angeline. Je sentais en
+descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir sous moi. Les
+chiens de garde poussaient des hurlements inquiets et plaintifs pour
+avertir leurs maitres que des etrangers arrivaient, j'avancais toujours
+malgre la certitude ou j'etais que j'allais porter le desespoir dans cet
+interieur. Quelques sauvages sortirent pour se rendre compte de ce bruit
+insolite. Presque tous me reconnurent lorsque je passai devant eux, mais
+ils rentrerent precipitamment, croyant que c'etait plutot mon esprit qui
+venait les visiter tant ils etaient certains de ma mort et tant etait
+grande la superstition qui les dominait, malgre les lumieres que le
+christianisme leur avait donnees.
+
+Enfin, je reussis a dominer quelque peu mon emotion et me dirigeai vers
+la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens que j'avais laisses
+avant mon depart et qui avaient toujours montre pour elle un attachement
+sans bornes, etaient etendus a la porte l'oeil et l'oreille au guet,
+comme deux vigilantes sentinelles. Lorsqu'ils entendirent le bruit de
+mes pas, ils se leverent et pousserent d'affreux hurlements auxquels
+repondirent tous les autres chiens de la tribu, puis des qu'ils virent
+que nous nous avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement,
+ils s'elancerent vers nous le poil herisse, l'oeil ardent, nous montrant
+deux rangees de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous
+barrer le passage. Je me sentis touche de ce devouement si vrai et si
+desinteresse; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent ma voix.
+D'un saut, ils furent aupres de moi, vinrent me lecher les mains, firent
+mille cabrioles en avant et autour de moi, allerent japper joyeusement
+a la porte pour leur apprendre qu'un ami arrivait puis recommencaient
+leurs gambades tant leur joie etait delirante.
+
+Je n'etais plus enfin qu'a quelques pas de l'habitation, lorsque la
+porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une d'elles
+tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa poitrine.
+Toutes deux avaient ete eveillees en sursaut par le bruit inusite et
+craignaient sans doute une attaque de quelques tribus ennemies, attaques
+qui n'etaient que trop frequentes dans ces temps-la. Je les reconnus du
+premier coup d'oeil; c'etaient la mere d'Attenousse et mon Angeline.
+Mes forces voulurent m'abandonner, mais je reussis a prendre le
+dessus.--Helika, s'ecria la vieille en se reculant epouvantee pendant
+qu'Angeline s'elancant a ma rencontre venait jeter son enfant dans mes
+bras et me sauter au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon
+coeur.
+
+--Pere, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientot nous revenir?
+Elle n'osait prononcer le nom de son epoux. Je pus alors, presse de ses
+questions, me debarrasser de son etreinte et ordonner aux sauvages qui
+portaient mes effets de les deposer a la porte de la hutte et leur
+enjoignis de se retirer. Je leur avais expressement defendu de raconter
+la mort tragique d'Attenousse et je pouvais compter sur leur discretion.
+Puis prenant Angeline et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait
+les deux jours qui avaient precede mon depart, j'entrai dans la cabane
+et les assis sur mes genoux.
+
+Pendant, ce temps, la vieille mere dissequait chacun des traits de ma
+figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que j'allais
+leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.
+
+L'accablement dont mon ame etait en proie ne put leur echapper, elles
+semblerent comprendre qu'un grand malheur etait arrive, et les
+sanglots d'Angeline me tirerent de l'abime de douleurs ou j'etais
+enfonce.--"Angeline, ma bonne, ma chere enfant, lui dis-je en
+l'embrassant, ton mari etait trop parfait pour la terre, il ne pouvait
+vivre au milieu des mechants qui rodent autour de nous. Dieu a voulu
+qu'il me chargeat de te donner avec nous tous un rendez-vous dans le
+ciel, car il l'a appele a lui. Une affreuse maladie l'a saisie a son
+arrivee aux Trois-Rivieres, il un est mort entoure de tous les secours
+de la religion benissant ton nom, celui de sa mere et faisant des voeux
+pour le bonheur de son enfant. Il m'a charge de prendre soin de vous
+tous et je ne faillirai pas a l'engagement que j'ai contracte sur son
+lit de mort. Plutot m'arracher le coeur que de me separer de ton enfant
+a laquelle j'ai voue tout l'amour, que j'ai porte a la mere et que je
+ressens pour toi aujourd'hui."
+
+J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la verite,
+les yeux baisses et l'esprit encore noye dans le souvenir des scenes
+affreuses que j'avais vues se derouler depuis mon arrivee dans la ville.
+
+Quand je levai la tete, Angeline ne pleurait plus, son regard etait
+perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa paleur etait
+extreme. La mere continuait a m'examiner et malgre les efforts qu'elle
+faisait avec la stoique energie du sauvage pour dissimuler ce qu'elle
+eprouvait, je pus voir clairement qu'elle pressentait tout ce qui etait
+arrive.
+
+Je deposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, l'inondai
+de mes larmes et nous tentames, la mere et moi, tous les efforts
+possibles pour tacher du la faire revenir a elle. Elle fut longtemps,
+bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses sens. Heureusement
+qu'une idee lumineuse me frappa. Je couchai aupres d'elle la petite
+Adala et lui ayant dit tout bas que sa mere allait mourir si elle
+n'essayait pas par ses caresses de la rappeler a la connaissance. Cette
+enfant etait d'une intelligence bien superieure a son age, on eut dit
+qu'elle comprenait l'importance de ce que je lui avais dit et elle
+repeta les mots que je lui avais appris: "Maman si tu mourais que ferait
+Adala?" et elle l'embrassait a chacune de ses paroles. Ces accents naifs
+qui peuvent faire surgir la mere de la tombe a la voix de son enfant
+premier-ne eurent l'effet desire.
+
+--Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules desormais
+sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline et ne comprends
+pas encore toute la perte que tu as faite en etant privee de l'appui
+de ton pere, et des larmes abondantes inonderent ses joues. Agenouille
+aupres du lit, je suivais avec anxiete cette scene navrante; toutefois,
+j'augurai bien des larmes que versait Angeline, car il me semblait
+qu'elles devaient la sauver. Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit
+toute la verite, mais quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une
+consolation est-elle possible dans cette vallee de larmes?
+
+Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes
+evenements?.....
+
+A force de bons soins, la sante d'Angeline parut se retablir et chaque
+soir, une priere etait dite en commun dans la tribu pour le repos de
+l'ame du malheureux Attenousse.
+
+Toutefois la position n'etait guere tenable. D'un moment a l'autre, un
+mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre,
+car chacun savait ce qui s'etait passe avant et apres l'execution, et je
+craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles d'Angeline et qu'on
+lui apprit de quelle maniere Attenousse etait mort. Je me decidai donc
+un jour de fuir ces endroits a jamais nefastes, d'amener avec moi mes
+infortunees protegees, d'aller demeurer dans un lieu ignore, aupres d'un
+lac qui se trouve dans les profondeurs des bois, vis-a-vis Ste. Anne
+de la Pocatiere, autrefois Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes
+preparatifs en consequence: j'achetai un fort grand canot, engageai des
+hommes et le surlendemain, accompagnes d'une embarcation montee par
+de puissants rameurs qui devaient nous preter secours au besoin, nous
+descendimes le Saguenay et quelques jours apres nous traversions le
+fleuve.
+
+Est-il besoin de vous dire que la veille de mon depart, j'avais visite
+plusieurs de mes amis et leur avais expose le but et la raison qui me
+forcaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement, ces enfants
+de la nature, quel etait le sentiment qui guidait ma conduite, ils
+voulurent meme m'offrir des venaisons, fumees et des pelleteries dont
+j'aurais trouve un avantageux debit. Je les remerciai avec effusion pour
+ces preuves d'amitie qu'ils me donnaient, et lorsque le lendemain, je
+doublai le cap qui les separait a jamais de ma vue, je pus apercevoir
+leurs silhouettes mal effacees. Ils venaient nous dire adieu malgre
+l'heure matinale du depart, et tachaient de se mettre a l'abri des
+rochers pour que nous ne les vissions pas, tant ils semblaient
+comprendre combien il nous etait penible de nous separer d'eux. Je n'en
+ai revus que peu d'entre eux depuis que j'habite les bords du Lac a
+la Truite, ceux-la je les ai toujours recus avec bonheur parce
+qu'ils m'apportaient l'expression sincere de l'amitie que tous nous
+conservaient.
+
+Nous debarquames donc a Ste. Anne a un endroit qu'on appelle encore
+aujourd'hui le Cap Martin. L'eglise se trouvait alors a une bien faible
+distance de ce lieu, montrant son clocher d'ou trois fois par jour,
+comme c'est encore la coutume, la cloche invitait les fideles a la
+priere.
+
+Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave habitant,
+moyennant retribution, me ceda une partie de sa maison. J'y installai
+Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu se separer
+d'elles et je m'etablis leur pourvoyeur. Chaque jour, je m'evertuais a
+trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire leurs gouts, car, en
+depit de tous mes efforts, je voyais la sante d'Angeline faiblir d'un
+jour a l'autre malgre tous les soins que nous prenions d'elle. Pourtant
+elle parut se ranimer pendant quelque temps. Bien que plongee dans une
+affreuse tristesse dont je ne pouvais la tirer, j'avais reussi a lui
+faire prendre un peu d'exercice. La vieille indienne l'entourait de
+toute espece de prevenances et me secondait dans ce que j'essayais pour
+la distraire. Je lui avais dit tout ce que j'avais cache a Angeline
+et par un accord tacite, jamais allusion n'avait ete faite aux jours
+passes.
+
+Ainsi s'ecoulerent six mois non pas de bonheur, mais au moins de paix et
+de tranquillite; chacun devorant sa peine en silence.
+
+Mais un jour arriva ou, entraine par le desir incessant de chasser,
+je m'eloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque je
+revins, la desolation etait a son comble. Angeline, comme a l'ordinaire,
+avait ete faire une promenade, elle avait rencontre dans sa course
+une de ces commeres obsequieuses qui ont toujours la bouche pleine de
+nouvelles. Elle lui avait raconte dans tous ses details le supplice
+qu'un sauvage avait endure aux Trois-Rivieres. elle lui avait rapporte
+toutes les atroces calomnies qui avaient pesees sur lui et auxquelles
+elle-meme ajoutait foi. Elle tenait, disait-elle, tous ces details d'un
+sien cousin qui etait parti des Trois-Rivieres la veille de l'execution
+et qui les tenaient lui-meme de trois sauvages qui avaient vu commettre
+le meurtre pour lequel l'indien avait ete execute. Il avait ajoute de
+plus que ces trois hommes erraient dans les bois d'alentour.
+
+Ce coup devait etre le dernier qui allait frapper Angeline. Nous la
+mimes au lit le soir avec une fievre considerable et dans un etat de
+delire complet. La Providence dans ses decrets avait decide qu'elle n'en
+sortirait plus vivante.
+
+Je glisse rapidement sur ces evenements parce que je sens mon etre se
+dechirer a chacune des peripeties que j'aurais a raconter dans les
+differentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers jours de mai,
+le bon medecin de campagne vint me presser la main, qu'il m'invita a le
+reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis, a l'emotion de sa voix,
+que je n'avais plus rien a esperer des secours des hommes. Il m'annonca
+donc que mon enfant bien aimee n'avait plus que peu de jours a
+appartenir a la terre. Sa constitution, ajouta-t-il, a ete minee
+insensiblement par des causes que je ne puis comprendre; elle etait nee
+forte et vigoureuse. C'est a son temperament et a vos bons soins qu'elle
+a du de vivre jusqu'aujourd'hui. L'energie de sa volonte a pu lui faire
+surmonter bien des crises causees par un mal moral, mais cette derniere
+a ete au-dessus de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il
+en me prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un a
+ses souffrances.
+
+A cette desolante declaration je sentis mes jambes flechir sous moi
+heureusement que j'avais a ma portee un poteau auquel je pus me retenir,
+car j'allais choir. Je demeurai longtemps plonge dans l'abime de ma
+douleur. Je ne sais depuis combien de temps j'etais la lorsqu'une main
+amicale vint se poser sur mon epaule. Je fis un soubresaut, comme quand
+on est soudainement eveille au milieu d'un affreux cauchemar. C'etait le
+bon cure qui venait faire sa visite quotidienne a ma chere malade. Le
+docteur etait passe chez lui et lui avait raconte l'etat de desespoir
+dans lequel il m'avait laisse. Il comprit que toutes ces consolations
+banales qu'on prodigue quelquefois a ceux qui pleurent etaient
+superflues, aussi nous acheminames nous en silence vers la maison. Avant
+que d'y entrer, le bon pretre me fit promettre de n'y paraitre que
+lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'alteration de ma
+figure.
+
+Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline
+n'avaient plus rien qui appartint a la terre. Son regard etait tourne
+vers les cieux et de ses levres s'echappait une fervente priere. Le
+bruit de mes pas la tira de cet etat extatique. Elle me fit signe
+d'approcher, me tendit la main et me presenta son front a baiser comme
+elle avait coutume de le faire depuis mon retour.
+
+Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous exprimer
+les souffrances innombrables que j'ai eprouvees pendant les deux jours
+et deux nuits qui precederent sa mort. Berce de temps en temps entre le
+decouragement ou l'esperance, des qu'une lueur d'amelioration se
+faisait entrevoir je redoublais, s'il etait possible, mes soins et ma
+sollicitude. La mere et moi nous etions constamment a son chevet dans
+un morne silence trouble seulement par la respiration haletante de la
+mourante et le tic-tac de l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de
+l'inexorable destin nous montre a chaque seconde que nous avons fait un
+pas vers l'eternite.
+
+Les regards de la malheureuse mere, charges de tristesse rencontraient
+parfois les miens et nous baissions la tete comme si nous eussions
+craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances auxquels nos
+coeurs etaient en proie.
+
+Le soir de la troisieme journee tout parut renaitre a l'esperance l'etat
+de la malade nous semblait s'etre considerablement ameliore. Tout
+joyeux, je me livrais a l'espoir et de suite j'envoyai querir le
+medecin.
+
+Nous sommes toujours si heureux d'esperer meme lorsque tout est perdu.
+
+Il arriva en toute hate, prit le pouls de la malade, ausculta sa
+poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant signe
+de l'accompagner a la porte: "le soleil de demain, me dit-il, ne la
+trouvera pas vivante."
+
+Dans la soiree, elle recut tous ses derniers sacrements. Vers minuit,
+je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un dernier devoir a
+remplir et je resolus de le faire avec toute l'energie que j'avais mis
+autrefois a faire le mal. C'etait un pardon que je voulais obtenir, car
+je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonne la voie du crime,
+c'etait du aux prieres de mes bons parents, de mes soeurs et d'Angeline.
+
+Apres que son action de graces fut finie, je priai l'assistance de se
+retirer et prosterne, la face contre terre, je demandai pardon a mon
+enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer a elle-meme, lui
+racontai l'histoire de son enlevement et les souffrances atroces
+qu'enduraient ses parents par sa disparition.
+
+J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel qui
+doit recevoir sa sentence.
+
+--Pere, me dit-elle apres un moment de silence, viens, m'embrasser. Je
+remets entre tes mains Adala, c'est mon tresor, c'est ma vie que je le
+confie.
+
+Telles furent les dernieres paroles que j'entendis de sa bouche
+angelique.
+
+Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante
+devenait de plus en plus oppressee, ses levres seules remuaient pour
+repondre aux prieres des agonisants. Ses mains etaient jointes et ses
+yeux tournes vers le ciel. Un instant apres que nous eumes fini de
+prier, une legere teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y Vais,"
+prononca-t-elle comme si elle se fut adressee a quelqu'etre surnaturel
+et ce fut tout!!!.......................................
+
+En ce moment, Adala s'eveilla en souriant et demanda sa mere, elle
+tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Helas sa pauvre
+mere n'etait plus qu'un cadavre!
+
+Deux jours apres, Angeline fut deposee dans sa derniere demeure ou elle
+dort encore aujourd'hui sous un gazon emaille de fleurs sauvages en
+attendant le jour ou nous nous reunirons. Une pauvre croix de pierre sur
+laquelle est grave son nom, avertit le passant indifferent qui foule les
+tombes du cimetiere, qu'elle repose la.
+
+Quand la ceremonie funebre fut terminee, je pris Adala dans mes bras, la
+pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh non, mon Adala,
+tu ne resteras pas orpheline, car desormais tu seras ma seule richesse,
+mon seul bonheur."
+
+
+
+
+
+TROIS TRAPPEURS.--UNE VIEILLE CONNAISSANCE.
+
+J'avais adopte l'enfant comme la mienne et la grand'mere qui demeurait
+avec moi en prenait un soin tout particulier.
+
+L'interet de mon argent fournissait amplement aux besoins de la famille,
+et nous vivions heureux.
+
+Je passai tout l'ete aupres de mes protegees, mais les premieres bordees
+de neige firent renaitre en moi un desir irrepressible de la chasse dans
+les endroits ou ma vie s'etait en partie ecoulee.
+
+Adala avait, pendant ce temps, supporte les maladies auxquelles les
+enfants de son age sont sujets; grace aux bons soins du medecin et de
+ceux que nous lui prodiguames, elle etait revenue a la sante.
+
+J'avais concu des soupcons sur le caractere de la femme qui avait
+raconte a Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-la,
+dans toutes ces informations, une malveillance dictee par une
+intelligence plus forte que ne possedait la femme en question. Je fus
+aussi frappe de cette histoire du cousin qui l'avait mis parfaitement au
+fait d'une circonstance intime de notre vie.
+
+Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, apres avoir
+rode longtemps dans les bois, etaient disparus subitement et sans qu'on
+sut quel cote ils avaient pris: de la, grande inquietude parmi mes
+voisina, car ils s'etaient livres a des vols, a des rapines, ils avaient
+meme commis des actes d'outrages les plus criminels qui avaient attire
+contre eux un juste sentiment d'indignation. Ces derniers actes
+mettaient le comble a leur sceleratesse. Dernierement encore, ils
+etaient entres dans la demeure d'un brave citoyen alors absent et la
+femme ne put etre a l'abri de leurs violences qu'en les menacant de mon
+nom, car on savait dans la paroisse que j'etais un ancien chef sauvage.
+En m'entendant nommer celui qui paraissait les conduire, avait
+tressailli de surprise. Il avait pris des informations detaillees sur
+ma figure, l'endroit d'ou je venais et le personnel de la maison que
+j'occupais; puis, sur les reponses de la femme, ils avaient echange
+entre eux quelques paroles precipitees et avaient deserte sans ajouter
+rien de plus. La terreur qu'ils inspiraient etait devenue universelle.
+Une battue generale avait ete faite dans toutes les montagnes et les
+forets d'alentour sans aucun resultat.
+
+Ce qui jusqu'alors n'avait ete que soupcon pour moi devint certitude;
+plus moyen d'en douter, c'etait Paulo et ses complices. Paulo
+connaissait mon lieu de retraite, peut-etre savait-il aussi que je
+m'etais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il a exercer contre
+l'enfant d'Angeline la meme vengeance que j'avais tiree de sa grand'mere
+de son refus de m'epouser.
+
+Ne pouvant tenir plus longtemps a cet etat d'anxiete, qui soulevait
+d'avantage mon desir de gagner les bois pour me mettre a leur recherche,
+tout en chassant, je partis un bon jour apres avoir mis Adala et sa
+grand'mere hors des atteintes d'un coup de main par lequel on aurait
+tente quelque chose contre elles.
+
+Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au milieu de
+mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se derouler les plus douloureux
+evenements de ma vie et j'y retrouvais a chaque pas, aupres de leurs
+demeures, des souvenirs de mon enfance, de ma jeunesse, mais par-dessus
+tout de mes parents sans compter de cuisants remords. Il me semblait que
+seul encore, assis aux pieds des grands arbres ou j'entendrais la voix
+toute-puissante de Dieu, je sentirais un peu de calme renaitre en mon
+ame.
+
+Dans le recueillement des forets on retrouve, au milieu de la privation
+de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils etaient pour moi
+si remplis de charmes que j'esperais les revoir encore dans le silence
+profond et l'isolement. La j'y reverrais mon pere conduisant peniblement
+sa charrue, mais tout joyeux a l'idee que c'etaient autant de sueurs
+epargnees au front de son enfant. J'y reverrais encore ma vieille et
+sainte mere travaillant pour moi et mes cheres jeunes soeurs s'ingeniant
+a trouver ce qu'elles pouvaient faire pour me prouver leur amour et leur
+desir de m'etre agreables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile
+fortune se deteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons
+domestiques, les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y
+avait pas meme jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma
+memoire, qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes
+mais a jamais superflus. Ne pouvant resister a ce desir bien legitime de
+revoir encore quelques instants du passe, je resolus d'aller faire une
+excursion de quelques semaines aupres du Lac a la Truite. et j'esperais
+aussi retrouver les traces des trois brigands.
+
+Deux jours apres mon depart, j'etais sur les bords de la riviere St.
+Jean qui coule sur les limites: du Canada et des Etats-Unis.
+
+Je n'avais pas encore rencontre une seule figure humaine, mais j'avais
+constate des pistes differentes, les unes, sans aucun doute, appartenant
+a des chasseurs blancs et les autres a des indiens, tel qu'il etait
+facile de les reconnaitre aux moyens que prenaient les uns d'en cacher
+les vestiges et les autres a l'empreinte plus franche et par consequent
+plus ferme sur la terre boueuse.
+
+Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une piece de venaison
+pour mon souper, je faisais un retour sur le passe et remontant le cours
+de ma vie criminelle, je sentais le desespoir me gagner en songeant a
+tout le mal que j'avais fait et aux moyens de le reparer.
+
+Mes pensees me reporterent naturellement vers la soiree ou l'ame
+gangrenee par l'idee d'une vengeance diabolique, j'avais partage mon
+repas avec Paulo et l'avais associe a mes projets criminels.
+
+J'etais absorbe dans ces idees lorsque les plaintes de mes chiens me
+tirerent de ma reverie. Les pauvres betes n'avaient presque pas pris de
+nourriture depuis mon depart de Ste. Anne. Je detachai, les pieces de
+venaison qui etaient a la broche, et les leur abandonnai de grand coeur;
+je me sentais incapable de manger.
+
+Pendant que mes chiens devoraient leur repas j'eteignis soigneusement
+mon feu, j'en fis disparaitre les traces, comme c'est la coutume de ceux
+qui veulent cacher leurs campements.
+
+Toutes ces precautions prises, je me replongeai de nouveau; dans mes
+reflexions. Un bruit de voix me reveilla en sursaut et me fit sortir de
+cet etat de somnolence.
+
+J'avais choisi pour gite une clairiere qui dominait la foret. Des arbres
+vigoureux environnaient le plateau ou j'avais fait cuire le repas
+qui n'avait servi qu'a mes chiens, les rochers qui le surplombaient
+laissaient des anfractuosites caverneuses, dans l'une desquelles je
+m'etais tapi pour la nuit.
+
+Mes chiens etaient parfaitement dresses, aussi lorsqu'ils voulurent
+elever la voix pour m'avertir de l'approche d'etrangers, je leur imposai
+silence et ils se coucherent a mes pieds sans plus bouger que s'ils
+eussent ete morts.
+
+De ma cachette j'apercus une flamme vive s'elever au meme endroit ou
+j'avais eteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais du lieu que
+j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrives, eussent-ils ete
+ceux de l'ennemi la plus ruse.
+
+Quand la flamme commenca a eclairer leur bucher, je vis avec surprise
+trois grands gaillards, equipes et vetus comme l'etaient les trappeurs
+canadiens de ce temps-la. Ils etaient jeunes, forts et vigoureux. L'un
+surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef,
+etait d'une taille et de membrure a pouvoir lutter contre un lion. Un
+autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs n'avait pas meme
+besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaitre aisement par ses
+_sandedious_ et ses _cadedis_ pour un enfant des bords de la Garonne.
+
+Le troisieme, egalement bien decoupe, avait une certaine empreinte
+de melancolie. Ses vetements a celui-la, etaient d'une recherche
+pretentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le
+sourire, si toutefois on se trouvait hors de la porte de son oeil ferme
+et de son bras robuste.
+
+Pendant que le repas cuisait, j'ecoutai leur conversation, ils en
+etaient aux faceties:
+
+--Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras
+jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que
+le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a ete pris dans cet
+endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas
+etre a une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous
+mettions a table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de
+perfectionner ton education, de te faire le recit de toute ma vie: Mon
+pere etait un grand industriel; chaque annee nous avions a confectionner
+des articles d'art et de necessite qui trouvaient toujours un prompt
+debit. Mon frere aine lui etait un _saigneur_, son cadet etait marchand;
+pour moi j'etais dans le commerce des perles.
+
+Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu a une famille troussee.
+
+L'autre l'ecoutait avec etonnement ouvrant la bouche et les yeux d'une
+facon demesuree.
+
+Cadedis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens de vivre
+je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui vrai dans
+tous ses details car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien
+rares.
+
+Un franc eclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura un
+instant deconcerte.
+
+--Des le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens detache sa langue
+du crochet de la verite, on peut etre sur qu'a force de repeter des
+balourdises, il finit par les croire. Puisque ton pere etait un
+industriel que ne t'a-t-il interesse dans son commerce?
+
+--Faites excuse, mon pere confectionnait des sabots et le commerce
+n'etait pas assez etendu pour qu'il eut besoin d'un associe!
+
+--Ton frere qui etait seigneur aurait pu t'etablir sur une de ses
+terres?
+
+--Quand je vous dis que mon frere etait _saigneur_, c'est qu'il saignait
+les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. Il n'a jamais
+possede de terre plus que j'en ai sous la main!
+
+--Et ton frere le marchand ne pouvait-il pas te donner une place dans
+son etablissement et ton industrie dans le commerce des perles ne
+t'assurait-elle pas un belle existence?
+
+--Oh! pour ca quant a mon frere le marchand, il etait en societe avec la
+grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite biere le dimanche,
+a la porte de l'eglise; pour moi j'enfilais des grains du verre que je
+vendais pour des colliers de perles. Nos trois industries reunies ne
+rapportaient pas cinq francs chaque semaine pour faire bouillir la
+marmite. Voila ce qui fait que le bonhomme, que nous appelions papa, a
+leve le pied un bon matin pour aller rejoindre, disait-il, la mere que
+nous n'avons jamais connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait
+bien que je changeasse de pays.
+
+Le rire qui suivit cette declaration ebouriffante fut
+presqu'inextinguible de la part de deux auditeurs, mais, sans se
+deconcerter davantage, l'interlocuteur continua:
+
+--Trou de l'air, c'est tout d'meme un fort beau pays que celui que
+j'ai laisse la _ousque_ l'eau que vous buvez ici est du vin dans nos
+rivieres, meme que chaque matin le soleil trouve cinq ou six gaillards
+qui ronflent a reveiller les morts rien que pour s'etre assis sur ses
+bords.
+
+Ces dernieres reflexions augmenterent encore l'hilarite des deux autres.
+
+Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant a l'homme a
+l'air melancolique, depuis six mois que nous chassons ensemble et que
+tu me promets de me faire connaitre ton histoire pourquoi ne nous la
+dirais-tu pas aujourd'hui?
+
+Helas! repondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne sera
+pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas de me
+donner ce nom puisque la terre ou j'ai vu le jour se trouve dans la
+Normandie. Mon pere etait autrefois un riche fermier. Il avait acquis de
+grandes proprietes mais non content, de la jouissance de nos biens,
+il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre do noblesse au nom
+respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant quelques annees, il
+fit de folles depenses qui nous amenerent dans un etat, de gene
+considerable. Pour completer toutes ses sottises, il acheta un chateau
+en ruines qu'on appelait la Cocombiere, il acheva d'eparpiller le peu
+qui nous restait pour te rendre presqu'habitable. Je ne sais quel
+mauvais drole lui avait fait croire que par cette acquisition il
+devenait baron; aussi ne l'appelait-on plus si on ne voulait pas
+l'offenser, que le Baron de la Cocombiere.
+
+Je passe brievement sur les details des toilettes extravagantes qu'il
+faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risees et des huees
+des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui, accoutre d'une
+maniere aussi ridicule qu'il l'etait lui-meme, nous entendions les
+gamins s'ecrier: Voila Monsieur Concombre et son Cornichon qui passent.
+Nous recevions ces insultes avec un dedain superbe et sans sourciller.
+Pour ma part j'aurais tordu le cou a un de ces droles, si mon pere, se
+renfrognant dans sa dignite, ne m'en eut empeche en m'expliquant qu'il
+serait malseant pour moi et indigne du sang qui coulait dans nos veines
+de toucher a l'un de ces _vilains_.
+
+C'est avec ce genre d'education que j'atteignis mes vingt ans. Nos
+ressources pecuniaires etaient completement epuisees et je songeais a
+chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin mon pere arriva
+dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils, me dit-il, il va
+falloir endosser tes plus beaux habits et aller demander en mariage la
+fille du Marquis de Montreuil dont la domaine avoisine le notre. Je
+vais moi-meme presider a ta toilette et voir a ce que le laquais qui
+t'accompagnera soit en grande tenue.
+
+Les ordres de mon pere etaient pour moi sans appel. Une heure donc
+apres, coiffe d'un chapeau a plumes, habit galonne en rouge bleu et vert
+sur toutes les coutures, bottes a l'ecuyere toutes rapiecees, j'etais
+installe sur une rosse, pendant que le laquais espece de jocrisse, qui
+devait me suivre a distance et enharnache d'une maniere aussi ridicule,
+avait en fourche un ane dont la maigreur l'avait oblige a mettre une
+demi-botte de foin pour se proteger des foulures. Ce foin d'ailleurs
+devait lui servir de selle.
+
+Ce fut dans cet etat que je me presentai au chateau du Marquis, vieux
+noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien recu et avant que je lui
+declarasse le but de ma visite, le marquis m'invita a entrer au salon ou
+sa fille, charmante personne bien elevee, executait un air de musique.
+Rougissant comme une pivoine j'entendis lire la pancarte que j'avais
+donnee sur laquelle etaient ecrits d'une maniere illisible mes noms,
+titres et qualites. Pendant cette longue enumeration que mon pere avait
+lui-meme griffonnee je voyais la jeune fille se tordre en tous sens pour
+s'empecher d'eclater. Cependant elle put se dominer et me montrant un
+fauteuil elle m'invita a m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais
+croyant qu'il etait incivil de l'occuper tout entier je m'appuyai
+simplement sur un des bords. Malheureusement, h'avais mal calcule les
+lois de l'equilibre, le fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je
+fis pour me retenir, je renversai une table chargee de pots de fleur
+dont la terre et l'eau vinrent me couvrir entierement la figure. Jamais
+de ma vie je n'ai entendu pareils eclats de rire. Je jugeai a propos
+de tenter un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes
+salutations de reculons et mes excuses les plus sinceres, j'allai poser
+le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couche a peu de
+distance.
+
+Le caniche poussa des cris affreux, je le pris precieusement dans mes
+bras et le caressai pour tacher de le consoler, le croiriez-vous la
+vilaine bete laissa _couler de l'eau_ qui m'humecta. La chaleur que
+me procura ce _bain improvise_ me fit perdre completement la tete, il
+m'echappa des mains et tomba lourdement par terre.
+
+De la redoublement de cris du chien, redoublement aussi d'eclats de rire
+de l'assistance.
+
+Tout confus, je saisis mon chapeau a plumes que j'avais depose sur le
+plancher a cote de mon siege, tel que le ceremonial de mon pere me
+l'avait ordonne, et je me retirai de reculons, saluant a droite et a
+gauche les valets et les cuisinieres que je prenais pour le marquis et
+sa demoiselle qui s'etaient esquives sans doute pour pour rire plus a
+leur aise.
+
+Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, je m'y
+dirigeai avec precipitation.
+
+En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'etre incivil,
+je heurtai violemment une grosse fermiere qui entrait. Elle portait sur
+sa tete un vase rempli de creme. Je ne sais comment la chose se fit,
+mais la fermiere dont j'avais barre les jambes tomba sur moi et le pot
+de creme m'inonda la figure. Certes ce n'etait pas un petit poids je
+vous prie de le croire, que celui de la fermiere et lorsque je fus
+debarrasse de sa masse, grace aux valets qui nous relevaient en
+etouffant de rire, j'enfourchai ma monture que mon laquais tenait a
+grand'peine.
+
+Je piquai des deux eperons les flancs de la rosse, elle partit a la
+course mais ce fut pour gagner l'etable ou il lui restait, sans doute un
+peu de picotin. En y entrant, malgre tous mes efforts pour l'arreter,
+naturellement je fus desarconne. J'etais tombe a la porte de l'ecurie
+et lorsqu'on me ramena ma bete et les valets n'avaient pas encore fini
+d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui couvraient, la
+partie de mes habits sur laquelle j'etais tombe.
+
+Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'a force d'etre pousse, battu par
+les valets et enfin grace a une corde que mon laquais lui passa au cou
+pour la faire remorquer par son ane, que l'infame Rossinante se decida a
+se mettre en marche. Je m'eloignai de ces endroits accompagne d'eclats
+de rire que je n'oublierai jamais de ma vie.
+
+Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitie du foin
+qui lui avait servi de selle pour s'empecher de faire chorus avec la
+valetaille du chateau, tandis que son ane poussait des braiments comme
+contre-basse.
+
+En entendant raconter cette belle equipee, mon pere en fit une maladie
+qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Apres sa mort, tous nos
+biens furent vendus, et je m'eveillai un bon matin n'ayant pour tout
+partage que le chemin du roi.
+
+J'ai oublie de vous dire que ma mere etait morte depuis un grand nombre
+d'annees.
+
+J'etais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il
+leur montra sa carabine) que mon pere m'avait donnee dans des jours
+meilleurs.
+
+Voila pourquoi je me suis embarque sur un batiment qui faisait voile
+pour le Canada et me suis fait trappeur.
+
+Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire reussit a m'arracher
+un rire que je n'avais pas connu depuis bien des annees.
+
+Pour les deux autres qui l'avaient ecoute avec un grand serieux jusqu'a
+ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur hilarite etait
+grande.
+
+Lorsqu'ils se furent calmes, Baptiste s'ecria:
+
+--Sacrement de penitence, c'etait son juron favori, je veux que la
+corde qui servira tot ou tard a pendre les trois coquins que nous avons
+rencontres aujourd'hui m'etrangle si je crois un seul mot de ce que vous
+venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement avouer que comme moi
+vous etes pousses comme des champignons, remettant votre appetit au
+lendemain quand vous n'aviez rien a manger la veille. Pour moi qui me
+connais en homme, je vous sais deux vigoureux gaillards, honnetes et
+determines. La franchement donnons-nous la main, ce sera entre nous a la
+vie et a la mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse
+sont du meme niveau et sans frime apres que nous aurons soupe, je vous
+raconterai la mienne.
+
+Ils echangerent ensemble de cordiales poignees de mains et le silence ne
+fut bientot trouble que par le petillement du feu et le bruit de leurs
+machoires.
+
+Les appetits satisfaits, Baptiste commenca sa narration: Son enfance
+avait ete miserable comme celle de presque tous les enfants trouves.
+Abandonne sur le bord du chemin, il avait ete recueilli par une espece
+de megere qui l'avait eleve dans un but de speculations Elle parcourait
+les villes et les villages, exploitant la pitie des personnes
+charitables par l'etat de maigreur et de denument dans lequel elle le
+maintenait en le privant de nourriture et en vendant les hardes
+qu'on lui donnait pour en employer l'argent a acheter des liqueurs
+spiritueuses dont elle se gorgeait.
+
+Lorsqu'il eut atteint l'age de sept ans, il avait deserte pour echapper
+a ses mauvais traitements et etait venu rejoindre un campement de
+sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant partie de la tribu
+ou j'etais chef, et au milieu de laquelle il avait passe une dizaine
+d'annees. La guerre etant survenue, il s'etait engage comme volontaire
+dans le corps expeditionnaire du Commandant Ramsay qui partait pour
+l'Acadie.
+
+Les ennemis du sol une fois repousses, il s'etait embarque a bord d'une
+corvette francaise ayant nom _La Brise_. Pris comme corsaire et vendu en
+qualite d'esclave, en meme temps que son chef sauvage qui commandait sur
+le meme vaisseau a cinquante volontaires de sa nation, il etait parvenu
+a s'echapper apres des dangers sans nombre.
+
+Il avait depuis sillonne les mers en tous sens et etait revenu se faire
+trappeur avec le dessein bien arrete de revoir ses anciens amis.
+Comme il etait certain que le chef devrait etre mort dans les fers de
+l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il desirait surtout
+rencontrer la fille de ce meme chef qui avait ete une Providence pour
+lui avant son depart et la proteger dans le cas ou elle serait dans la
+necessite, en reconnaissance de ce qu'elle avait fait.
+
+On peut imaginer avec quel interet mele de surprise j'ecoutai cette
+histoire. Elle etait d'ailleurs de nature a m'interesser a plus d'un
+titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double plaisir a
+revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'annees et que c'etait
+le meme qui enfant, etait, venu nous demander asile. En l'absence de
+Paulo, il etait le commensal le plus assidu de ma cabane.
+
+Angeline lui avait voue une amitie toute fraternelle. Elle lui
+avait meme donne des lecons de lecture et d'ecriture qui avaient
+considerablement developpe son intelligence deja remarquable. Aussi le
+pauvre orphelin, peu habitue aux bons procedes, la traitait-il avec une
+deference et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut que peu d'annees
+de plus que lui. C'etait elle, la chere ange, qui l'avait engage a
+prendre du service a bord de _La Brise_ pour me porter secours au
+besoin. Ces derniers details, je les ignorais entierement.
+
+J'etais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien que j'eusse
+la certitude que je ne m'etais pas trompe sur les scelerats qui avaient
+commis les actes de brigandage a Ste. Anne, j'allais cependant eclaircir
+tous mes soupcons, car Baptiste connaissait parfaitement Paulo; aussi
+m'empressai-je de sortir de ma cachette.
+
+Malgre le peu de bruit que je fis, l'oreille exercee des trappeurs les
+avertit de l'approche d'un etranger. Croyant a une attaque subite, il
+disparurent derriere les arbres et je vis briller a la lueur du feu les
+canons de trois carabines. J'elevai la voix et continuai a avancer en
+disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et vigoureux comme
+vous l'etes auriez peur d'un compagnon chasseur? Je m'approchai
+completement desarme jusqu'aupres du feu.
+
+A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte,
+l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un etonnement indicible.
+D'un saut, il fut aupres de moi, m'embrassa les mains, fit mille
+contorsions, mille gambades, tant etait delirante la joie qu'il
+eprouvait de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec
+une surprise et un ebahissement non moins grand. Sans nul doute, ils
+crurent que leur chef devenait fou a lier.
+
+Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donne
+quelques explications, il me fallut repondre aux pressantes questions
+de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort et celui
+d'Angeline.
+
+Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon evasion et les derniers
+moments d'Angeline et d'Attenousse aussi brievement que possible.
+
+On ne saurait voir une douleur plus reelle et des larmes plus sinceres
+que celles qu'il versa en entendant ce recit. Sa rage contre Paulo etait
+indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant a chaque instant, moi
+qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma carabine. Ah! si
+j'avais su, si j'avais su... mais les miserables ne perdent rien pour
+attendre".
+
+Attenousse avait ete pour lui un ami et un protecteur.
+
+Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre les
+trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre parce qu'ils
+parlaient dans en langue iroquoise a laquelle ceux-ci etaient etrangers.
+
+Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient,
+il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlevement; mais que
+l'entreprise qu'ils se proposaient devait etre entouree de grands
+perils, car c'est a qui des trois ne l'executerait pas. Apres avoir
+longtemps delibere il fut facile a Baptiste de conclure, par les mots
+qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases decousues
+qu'ils etaient decides de mettre leur projet a execution le plus tot
+possible. Ils etaient pousses par l'espoir d'une rancon que le chef
+paierait pour delivrer son enfant d'adoption.
+
+On peut concevoir l'impression que me fit cette revelation. C'etait a
+n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; peut-etre meme
+etaient-ils deja en marche. Ils avaient neanmoins compte sans leur
+hote et, malheureusement pour eux, la partie etait trop forte, ils ne
+devaient pas en recueillir le gain.
+
+Nous concertames nos plans de defense, Baptiste et ses deux amis
+devaient surveiller toutes les demarches des brigands et m'avertir quand
+ils les verraient tenter quelque chose de suspect. La surveillance de
+Baptiste meritait consideration surtout, lorsqu'il etait guide par la
+reconnaissance comme dans cette occasion; ses compagnons par amitie pour
+lui s'etaient lies de tout coeur a moi et me juraient fidelite. Ils
+etaient guides par l'esprit des aventures d'abord, puis par le courage
+que met tout honnete homme a prevenir un crime, et en prevenir ceux qui
+devaient en etre les auteurs. C'etait pour eux un stimulant plus que
+suffisant.
+
+Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma demeure bien
+decide a verser jusqu'a la derniere goutte de mon sang pour defendre mes
+protegees.
+
+En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'etais sur
+les traces de ceux qui avaient jete la consternation parmi eux. Je leur
+fis connaitre la tentative qu'ils devaient faire pour enlever Adala. Il
+n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; tous s'offrirent
+de me preter main forte et nous nous separames apres avoir convenu de
+faire bonne garde et de donner l'eveil dans le cas ou un des trois
+miserables serait apercu rodant dans les environs.
+
+Quinze jours se passerent dans une parfaite tranquillite et sans que
+j'eusse de renseignements sur mes nouveaux allies. Je connaissais trop
+la perspicacite et le devouement de Baptiste pour douter un instant
+qu'il ne remplit scrupuleusement le role important que je lui avais
+confie.
+
+Cependant ce calme apparent etait bien loin de me faire prendre le
+change. J'etais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas voir
+dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus tard, aussi
+avais-je pris mes precautions en consequence.
+
+Enfin le soir de la vingtieme journee, j'etais assis sur le seuil de
+la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'etait le
+signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai a la vieille
+de fermer les contrevents, de barricader les portes et de n'ouvrir qu'a
+ma voix; puis je me dirigeai precipitamment vers l'endroit d'ou etait
+parti le cri. Je ne m'etais pas trompe, ce signal venait d'un des
+compagnons de Baptiste. C'etait le gascon qu'il m'expediait. II
+m'informa que les trois bandits s'etaient occupes de chasse et de peche,
+ils avaient, fume les viandes et les poissons comme s'ils se fussent
+prepares a un long voyage. Ils avaient de plus confectionne un leger
+canot d'ecorce sur la riviere St. Jean avaient depose des provisions
+de distance en distance en descendant vers le village de Ste. Anne.
+Baptiste me faisait dire de plus qu'ils avaient prepare une hotte dont
+la destination etait evidente, il etait d'opinion que cette nuit meme,
+ils frapperaient le coup decisif; puisqu'ils n'etaient qu'a deux lieues
+a peine des habitations. Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant
+qu'eux-memes ne seraient pas loin.
+
+Je fis prevenir six des hommes les plus determines et intelligents
+de mon voisinage et les disposai de maniere que leur presence fut
+parfaitement dissimulee. D'apres mes instructions, ils ne devaient tirer
+qu'au premier commandement.
+
+J'oubliai par malheur de faire la meme recommandation au gascon eloigne
+d'environ trois cents verges de la maison ou je m'etais embusque.
+
+
+
+
+
+TENTATIVE ET ATTAQUE.
+
+Une nuit des plus sombres enveloppa bientot la demeure et tous les
+alentours. Un silence parfait regnait dans toute la campagne. Le temps
+etait a l'orage; parfois un eclair illuminait la nue et venait en
+serpentant se perdre dans un endroit desert: Le tonnerre grondait dans
+le lointain et ses roulements nous arrivaient comme les detonations de
+meches de canons.
+
+Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle eut ete
+brisee sous les pas d'un homme retentit a mon oreille.
+
+Deux carabines bien chargees etaient aupres de moi; j'en saisis une et
+me tins pret a tout evenement. Je m'assurai aussi que mon couteau jouait
+parfaitement dans sa gaine.
+
+Mon oeil bien qu'exerce a l'obscurite dans les chasses a l'affut que
+je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les tenebres qui
+m'environnaient.
+
+Heureusement qu'un eclair brilla un instant. Il disparut tres vite, mais
+neanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe d'arbrisseaux qui
+se trouvait a trois arpents a peu pres de la maison et qui n'y etait
+certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection des lieux.
+
+Dix minutes apres, un nouvel eclair apparut au firmament.
+
+J'avais toujours l'oeil fixe vers l'endroit ou je venais de voir
+le buisson. Pendant ce laps de temps, il s'etait considerablement
+rapproche. Il ne devait pas etre a plus de vingt pieds du gascon.
+
+Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait pas
+qu'il y avait embuche et que l'ennemi s'avancait. En meme temps, son
+chien qu'il ne retenait qu'avec peine reussit a s'echapper et s'elanca
+dans la direction du buisson en poussant d'affreux hurlements.
+
+A peine y fut-il arrive que ses furieux aboiements se changerent en cris
+plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps. En deux
+bonds, il fut a l'endroit ou les bandits abrites par le buisson
+s'avancaient vers ma demeure. Un detonation se fit entendre, un
+blaspheme affreux y repondit et le craquement de branches qu'on ne
+cherchait plus a dissimuler nous avertit que quelqu'un s'echappait.
+
+Pendant ce temps le francais faisait un bruit d'enfer. Les _sandedious_
+les _cadedis_, je te tiens _couquin_, etaient montes au plus fort
+diapason.
+
+Des torches que nous avions preparees furent allumees et nous
+accourumes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'ame, la balle lui avait
+traverse le coeur. Le blaspheme avait ete son dernier adieu a la terre.
+
+Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang par une
+large blessure a la poitrine il se mit a l'embrasser pleurant et lui
+prodiguant les epithetes les plus tendres tandis que les _couchons_, les
+_voleurs_, les _canailles_, lui sortaient de la bouche par torrents a
+l'adresse de l'homme mort.
+
+Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois.
+Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.
+
+Le cadavre du brigand fut identifie par les chasseurs comme celui d'un
+des compagnons de Paulo. Sa figure etait hideuse. Une hotte qui devait
+servir a transporter Adala etait aupres de lui.
+
+Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble a la terreur des
+habitants. Eveilles par nos coupa de feu tous etaient accourus pour nous
+secourir; les uns armes du haches, les autres de fourches, etc.,
+etc., tant on craignait que nous eussions affaire a une bande plus
+considerable. On n'avait laisse aux maisons que le nombre d'hommes
+necessaires en cas d'attaque.
+
+Nous decidames de suite de faire une nouvelle battue. Au point du jour
+le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour fouiller avec
+le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous esperions qu'un des
+malfaiteurs, peut-etre tous les deux, auraient pu etre atteints par les
+balles et auraient ete dans l'impossibilite de fuir bien loin.
+
+Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle etait chaque
+jour agrandi ne put nous faire decouvrir d'autre trace qu'une ou deux
+gouttes de sang dans un fourre ou bien probablement Paulo et compagnie
+s'etaient arretes.
+
+Ces demarches infructueuses mettaient Baptiste au desespoir a cause
+de l'interet extraordinaire qu'il portait a l'enfant d'Angeline et
+d'Attenousse.
+
+Le gascon de son cote etait inconsolable de la perte de son chien: il
+n'en parlait qu'en jurant comme un paien. Il aurait voulu etre le diable
+en personne pour faire griller le _couquin_, tant il redoutait la
+reconnaissance de sa Majeste Fourchue en faveur d'un miserable qui
+l'avait toujours si bien servi de son vivant.
+
+Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce qu'il etait
+ne un vendredi et sous une mauvaise etoile.
+
+Cependant j'etais devore d'inquietude. Je connaissait trop bien la
+sceleratesse de Paulo, son caractere haineux et vindicatif pour ne pas
+etre assure que tot ou tard, il tenterait une revanche eclatante.
+
+Je n'osais donc plus m'eloigner de la maison et laisser Adala d'un seul
+pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalieres. Si je
+sortais en voiture, je la faisais asseoir a cote de moi; La nuit, son
+petit lit etait place tout pres du mien. Je passais des heures entieres
+a la regarder dormir essayant a deviner, chacune de ses pensees. Quand
+je voyais ses levres roses s'agiter et laisser echapper un sourire, je
+me demandais si elle ne causait en songe avec sa mere ou avec les anges
+ses petits freres. J'ajustais ses couvertures de crainte qu'elle ne prit
+du froid et doucement bien doucement, j'embrassais son couvre-pieds pour
+ne pas l'eveiller par le contact de ma bouche.
+
+Elle avait a peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle rapidite
+son intelligence se developpait. Tous ceux qui la connaissaient etaient
+aussi surpris de son etonnante precocite. Sa grand'mere et une bonne
+vigoureuse servante que j'avais engagee, l'aimaient presqu'autant que
+moi.
+
+L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillite. On n'avait
+pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et les rapines
+avaient cesse.
+
+Tout le monde se felicitait de l'idee qu'ils etaient pour toujours
+disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi a cette croyance
+devenue generale.
+
+Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien
+dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'etais certain qu'ils
+surveillaient notre homme de pres et feraient tout en leur pouvoir
+pour detourner les projets malicieux que le traitre et son complice
+tenteraient contre moi ou plutot contre Adala. Ce a quoi mes associes et
+surtout Baptiste tenaient le plus, c'etait de les prendre tous les deux
+vivants peut-etre auraient-ils recrute quelques autres sauvages et ils
+jouissaient d'avance du plaisir de les livrer a la justice. Baptiste
+etait ruse, mais il avait affaire a forte partie: Paulo de son cote ne
+manquait pas de finesse. Son intelligence naturelle, l'instinct de la
+conservation l'avertissaient qu'il etait poursuivi. Aussi, comme je
+l'appris plus tard; fallait-il faire de rudes marches pour ne pas perdre
+sa piste. La route qu'ils suivaient etait toujours directe et tendait
+evidemment a un but... mais n'anticipons pas les evenements.
+
+
+
+
+
+LA CAVERNE DES FEES
+
+Ceux qui ont visite Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empecher de
+remarquer une montagne allongee de douze a quinze arpents qui se trouve
+a une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit mollement en se
+prolongeant; elle n'est pas tres elevee, mais assez pour que, du haut de
+son sommet, la vue domine le paysage magnifique qui l'environne.
+
+Rien de plus agreable que de contempler son versant nord, boise d'arbres
+varies et magnifiques. Des cretes de rochers qui partent du haut et
+viennent jusqu'au bas vous representent les cotes d'un immense cetace
+dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une de ces cretes presente
+vers le milieu un aspect plus apre, plus herisse. Elle a un pic qui
+domine les beaux arbres bordant les flancs de la montagne. Ce pic est
+aride et denude. Vers la partie ouest, il est coupe perpendiculairement.
+Il forme un contraste saisissant avec les autres bandes de rochers
+paralleles qui sont a demi cache par une luxuriante vegetation.
+
+Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une
+caverne profonde, creusee dans ce pic presentait dans son interieur
+des dispositions tout a fait extraordinaires. Quelques-uns memes
+affirmaient, mais ceux-la, je suppose, n'etaient pas les plus hardis,
+que souvent des bruits etranges s'y faisaient entendre.
+
+Je decidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi un de
+ceux qui l'avait deja visitee et qui lui pretait dans son imagination le
+caractere le plus feerique.
+
+On y parvenait en gravissant une pente tres abrupte. De grands arbres
+repandaient leur ombrage sur l'entree spacieuse de la caverne. La
+chambre principale se trouvait eclairee par fissures de la voute par
+lesqelles filtrait une douce lumiere.
+
+Au centre, une enorme pierre carree a surface unie semblait representer
+une table. Cinq ou six pierres echappees de la voute etaient disposees
+autour a la maniere de tabourets. A deux pas plus loin une colonne de
+pierre, toute d'une piece, s'elevait droite et percait la voute. Elle
+avait la forme des cheminees de nos habitations de campagne.
+
+Cette caverne etait divisee en plusieurs compartiments. Deux dans le
+fond etaient eclaires par les rayons du soleil qui y penetraient par des
+ouvertures naturelles. Cette lumiere donnait la vie aux petites fleurs
+qui en tapissaient les parois. Quelques vignes sauvages grimpaient le
+long des rochers, montaient jusqu'aux interstices et s'echappaient au
+dehors comme pour aller demander plus de seve au soleil.
+
+A gauche, se trouvait un alcove eclaire seulement par l'entree. Au fond
+de cet alcove et a angle droit on voyait un antre obscur, ou il y avait
+un trou profond, circulaire, s'enfoncant tellement dans la montagne
+que j'essayai a le sonder avec une perche de dix-huit pieds sans aucun
+resultat. En approchant mon oreille de l'ouverture, j'entendis comme le
+bruit d'une forte chute d'eau.
+
+Quelques annees plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec mon Adala
+a qui j'en avais parle, l'interieur en etait completement change.
+
+Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la voute. Ce
+n'etait plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.
+
+Un jour, il y eut grand emoi dans le village. Deux hommes, en longeant
+le sentier au pied de la montagne, y avaient apercu des flammes et une
+fumee qui s'en echappaient. On avait meme vu deux ou trois ombres sur le
+sommet du rocher et ce ne pouvaient etre des hommes. La frayeur etait a
+son comble.
+
+Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude, et
+me raconterent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.
+
+Tous ceux qui frequentaient ma maison etaient de braves gens doues
+d'un esprit sain et de le plus grande honnetete, de plus d'un courage
+eprouve.
+
+Mais ce soir-la parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis trois
+a quatre jours, sous un pretexte ou sous un autre, venait me faire des
+visites frequentes et fort assidues. Il habitait une cabane a quelque
+distance de chez moi. Elle etait situee sur la lisiere immediate des
+bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne Ronde.
+
+Cette montagne est ainsi nommee parce qu'elle ressemble a un pain de
+sucre dont le sommet aurait ete arrondi.
+
+La renommee de cet individu etait rien moins que recommandable. Les gens
+du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendie plusieurs granges
+et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa figure ne prevenait pas
+en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant, d'epais sourcils ou se
+joignaient ensemble et semblaient tirer au cordeau. Ses yeux etait
+louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient quelquefois et jetaient
+alors un eclat fauve. Son nez aquilin se recourbait sur une bouche dont
+les levres etaient tellement minces qu'on les eut dites coupees comme
+une incision faite dans une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou
+pouvait voir quelques dents rares mais aigues comme celle d'un serpent.
+Les muscles de la machoire inferieure presentaient a son angle un
+gonflement tel qu'en possede le tigre et tous les animaux feroces.
+
+Ce soir la, il etait en belle humeur et nous amusait par le recit d'un
+evenement qui s'etait passe chez lui dans la journee: Un fou etait entre
+dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles sous
+pretexte de chercher une poule qu'il disait avoir ete derobee et qui
+devait s'y trouver. Il s'etait parait-il, livre a mille extravagances
+tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricites du pauvre
+insense telles que le "_louche_," ainsi nommerai-je l'individu, les
+rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.
+
+Il en etait au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit.
+Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas delibere vers la table,
+s'assit aupres, puis, tout en regardant l'assistance d'un air hebete, il
+demanda a manger en frappant du pied.
+
+J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il
+mangea avec avidite sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasie, il
+tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au louche,
+son plus proche voisin. Il y mit meme beaucoup de persistance en le
+regardant fixement. Comme pour la forme seulement il vint a moi, la
+bouteille a la main, fit mine de me la presenter et se placa de maniere
+que la lumiere se refleta sur sa figure, tout en tournant le dos aux
+autre, et mit un doigt sur sa bouche et me fit un clin d'oeil.
+
+Je tressaillis malgre moi; si je l'avais pu je lui aurais saute au cou.
+C'etait mon brave ami, mon fidele Baptiste pour moi seulement, pour les
+autres c'etait le fou dont la louche nous entretenait a son arrivee.
+
+Desappointe et comme insulte de ce que personne ne voulait prendre part
+a ses libations, il retourna aupres de la table et avala le contenu de
+sa bouteille. Dix minutes apres, il etait etendu sur le plancher tout
+aupres du louche et ronflait profondement.
+
+Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tete. Il ouvrit son oeil
+intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en meme temps qu'un signe
+imperceptible aux autres, d'observer le louche.
+
+La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le compte du
+fou.
+
+Je compris que Baptiste nous menageait quelque surprise. Effectivement
+pendant que le narrateur en etait au plus beau de son recit, l'ivrogne,
+comme dans le milieu d'un reve, d'une vois profondement avinee laissa
+echapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux que j'ai tues, malheur!"
+
+A ces mots le louche s'arreta et l'examina, mais le mendiant ronflait
+deja. Sa narration continua avec moins d'entrain.
+
+Neanmoins dix minutes apres, de nouveaux souvenirs lui revenant, il
+recommenca a parler et a rapporter encore des actions du fou lorsqu'un
+nom que celui-ci prononca attira son attention: "Paulo est mort, c'etait
+mon complice." A ce nom, le louche, je ne savais pourquoi, fit un
+soubresaut comme s'il eut ete pique par une vipere. Je le vis palir
+et frissonner imperceptiblement, mais se remettant bientot, d'un
+air degage, il alla prendre la chandelle sur la table et, tout en
+s'excusant, il l'approcha du mendiant et le regarda longtemps.
+
+Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'ecume meme lui
+sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumiere a
+sa place, que le malheureux etait malade, j'avais cru l'entendre se
+plaindre."
+
+Je remarquai toutefois que des ce moment, le louche devint taciturne.
+Bien que l'heure ne fut pas tres avance, il nous souhaita le bonsoir
+et partit. Peu d'instants apres son depart, le mendiant se leva et se
+trainant apres les meubles, le jarret pliant, d'un pas titubant; il se
+dirigea vers la porte que je fus oblige de lui ouvrir tant il n'y voyait
+rien. A peine etait-il dehors qu'on entendit le cri du merle siffleur.
+Bientot apres, le fou rentra en trebuchant, se recoucha, en peu
+d'instant ses ronflements sonores recommencerent.
+
+Mes voisins se retirerent en nous disant bonne nuit a la vieille mere et
+a moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents, pendant
+que ma vieille indienne Aglaousse, eteignait les lumieres trop vives.
+Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi seul avait pu le remarquer
+sur sa figure.
+
+Quand je rentrai, une entiere transformation s'etait faite chez le fou
+apparent. Il avait ote sa perruque, fait disparaitre une partie de ses
+haillons; il causait familierement avec l'Indienne et n'etait pas
+plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'etait aussi ce que
+contenait la bouteille.
+
+Nous tombames dans les bras l'un de l'autre et apres quelques
+informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun
+danger pour Adala du moins pour quelques jours.
+
+Il me raconta le resultat de sa chasse a l'homme.
+
+Depuis au-dela de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son digne
+acolyte, il n'y avait eu que ruses et embuches des deux cotes. C'etait a
+qui surprendrait et ne serait pas surpris.
+
+Les deux scelerats avaient pris tous les moyens possibles pour que leurs
+traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre leurs pistes, ils
+avaient souvent monte et redescendu dans le cours des ruisseaux des
+distances considerables. Aussi les chasseurs eurent-ils bien du mal
+avant que de pouvoir les retrouver.
+
+Enfin un jour, les sauvages se croyant a l'abri de toute poursuite
+avaient fait halte dans un endroit ecarte pour prendre quelque
+nourriture, sans meme avoir la precaution de dissimuler toute trace de
+passage.
+
+Les francais et un trappeur canadien, qu'ils s'etaient adjoints,
+reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme
+fut-il sauvage ou blanc.
+
+D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche,
+imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caracteristique.
+
+Mes amis, en arrivant dans le lieu ou le repas avait ete pris,
+reconnurent d'une maniere facile et certaine quels etaient ceux qui y
+avaient sejourne.
+
+Des ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisement, connaissant la
+direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus meme la peine de cacher.
+
+Ils se dirigeaient evidemment vers un campement compose de sept sauvages
+renegats chasses de leurs tribus pour leur mauvaise conduite.
+
+Il eut ete difficile de trouver un homme plus energique et plus
+determine que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient
+etaient aussi braves que ruses. Leur nouvel associe s'appelait Bidoune.
+
+Enfin, apres une assez longue marche, ils arriverent aupres de ce
+campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y etait
+installes. Comme ils etaient sans defiance, Baptiste, avec des
+precautions infinies reussit a s'approcher tout aupres et put saisir
+quelques mots de leur conversation.
+
+Ils discutaient vivement un projet d'enlevement analogue au premier.
+Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rancon le chef paierait
+pour le rachat de son enfant. Leur plan etait tout muri: A un moment
+donne, ils devaient se rejoindre chez le _louche_ ou des armes etaient
+deposees. C'est d'apres ces renseignements que Baptiste avait cru devoir
+prendre le pretexte d'une poule perdue pour y faire des perquisitions.
+
+Comme l'enlevement etait plus facile par le fleuve, un canot serait mis
+dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant pendant qu'une
+bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants vers les bois.
+
+Leur intention etait de se diriger vers les iles de Kamouraska ou ils
+se tiendraient caches pendant une quinzaine de jours pour detourner les
+soupcons, puis ils se rejoindraient a l'Islet aux Massacres.
+
+Ils devaient de plus incendier la demeure d'Helika, saisir la vieille et
+le chef a qui, d'apres les conventions, ils ne feraient aucun mal, les
+lier fortement tous les deux de maniere a les mettre hors d'etat de
+donner l'alarme.
+
+Au recit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne
+briller comme des tisons ardents a l'idee des outrages que sa petite
+fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports
+de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis voler la
+table en eclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de ma jeunesse se
+reveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au devant d'eux et les
+tuer comme de miserables chiens enrages. La vieille mere aussi s'offrait
+de s'armer d'une carabine et de venir avec moi a leur rencontre. Tous
+les deux nous etions exasperes, mais Baptiste plus calme reussit a nous
+tranquilliser.
+
+Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous avions
+entendu pendant sa sortie de la soiree. Vous en saurez quelque chose
+demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi, elle est du gascon
+et du normand. Soyez sans aucune inquietude, nous veillons sur vous
+tous.
+
+L'etoile du matin allait, paraitre quand Baptiste, apres nous avoir
+serre la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut ete
+le genie.
+
+Quelque temps apres son depart et avant que le bedeau vint sonner
+l'angelus, vous eussiez pu voir un homme agenouille sur les degres du
+perron de l'eglise attendant en grande hate qu'elle fut ouverte pour
+y entrer. Cet homme etait tout defait. Sa figure etait pale et
+cadavereuse. Il regardait de tous cotes d'un oeil inquiet et
+inquisiteur. Lorsque le cure entra dans la sacristie pour dire la messe,
+il le supplia de vouloir bien le confesser.
+
+C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'etait lui,
+avait vu et entendu des choses bien terribles.
+
+Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation,
+il passait a travers de grands arbres sombres et pousses entre deux
+rochers. Tout a coup, une boule de feu vint tomber a ses pieds. Il
+s'arreta stupefait, ses cheveux se dresserent d'epouvante. A deux pas
+en face de lui un etre etrange, diabolique, ayant des yeux rouges, une
+bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents de la longueur du
+doigt, etait immobile au milieu du chemin. Il avait, en guise de mains
+des pattes ressemblant a celles d'un ours avec des griffes beaucoup plus
+longues qui s'etendaient vers lui. Il put voir cette apparition a la
+lueur que jetait le globe de feu.
+
+La tete du monstre etait, surmontee de deux cornes enormes.
+
+Il entendit en meme temps un bruit de chaines. Il se tourna dans
+l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de feu tombait
+en arriere de lui. Un autre diable plus terrible encore, s'il etait
+possible, que le premier, dont la bouche lancait des flammes, lui
+barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche enorme tandis
+qu'au-dessus de sa tete, un troisieme globe de feu roulait dans les airs
+eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie d'etincelles.
+
+Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait a
+s'y meprendre a celle des enfants des bords de la Garonne, "Cadedious,
+mon bon, nous venons te chercher au nom de Satan. Tu as fait assez,
+de mal comme cela, tu nous appartiens corps et ame". L'autre voix en
+arriere reprenait: "Nous allons t'amener rejoindre Paulo en enfer,
+depuis une heure nous l'y avons conduit." On entendait une autre voix
+avec un rire sec qui disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous
+tous." Puis les deux autres diables s'approchaient de lui pendant que
+la boule de feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser
+lorsqu'il eu ressentit la chaleur. Se signant a la hate, il s'elanca
+d'un bond prodigieux en avant d'un des diables qui effraye sans doute
+par le signe de croix lui avait, livre passage.
+
+Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur
+levrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort vite et
+les boules de feu l'eurent bientot rejoint, tantot le precedant et le
+suivant. Pour les eviter, il faisait des sauts de belier, poursuivi
+toujours par le meme bruit de chaines et les memes ricanements. Hors
+d'haleine, sentant ses jambes flechir sous lui, il arriva enfin a sa
+cabane; mais a sa grande stupeur, elle etait toute reduite en cendres.
+Il s'arreta terrifie. Une detonation venant d'en haut lui fit lever les
+yeux. Il apercut des globes de feu enormes et de toutes les couleurs qui
+menacaient de lui tomber sur la tete. A cette vue, il reprit sa course
+desesperee poursuivi et toujours par les memes fanfares infernales.
+
+Enfin a force de se signer et de recommander son ame a Dieu, il put
+faire disparaitre tous les diables. Il gagna le village toujours en
+courant et alla se refugier, comme on l'a vu, sur le perron de l'eglise.
+
+Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici le
+resume.
+
+Celui qui eut visite la caverne des fees le jours precedent aurait ete
+etonne de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se livraient.
+
+Deux cousaient ensemble des morceaux d'ecorce de bouleau perces de trous
+a l'endroit des yeux, de la bouche et ornes d'un nez enorme. De temps en
+temps, ils s'ajustaient ces masques sur la figure en riant de bon coeur
+a l'apparence qu'ils leur donnaient.
+
+Bidoune, d'un autre cote, (car le lecteur a sans doute reconnu que la
+mascarade qui avait cause une si grande terreur au louche, etait une
+pure invention du gascon et de son ami pour debarrasser la paroisse de
+cet homme traitre et mechant) adaptait au bout d'une perche un paquet
+d'etoupe. Des boules enduites de terebenthine etaient a cote de lui.
+
+Tout en travaillant, on se distribuait les roles. Bidoune devait grimper
+dans le haut d'un arbre pour lancer a point nomme la seconde boule
+prealablement enflammee. La premiere etait reservee au gascon qui la
+pousserait a coups de pieds en avant du louche pendant que Bidonne
+l'empechait de retourner en arriere avec la sienne en poussant des
+rires homeriques que le pauvre malheureux prenait pour des ricanements
+infernaux.
+
+Il est inutile de dire que l'etoupe que Bidoune faisait jouer au bout de
+sa perche et qui laissait tomber des etincelles constituait le globe de
+feu venant des airs. Une simple figure avait produit la detonation.
+
+La cabane avait ete incendiee parce que Baptiste dans la recherche de
+sa poule y avait decouvert les armes et les provisions necessaires a
+l'enlevement. Le canot, soigneusement cache dans les branches, les
+avirons, la hotte et des cordes y avaient ete transportes et le tout
+avait brule ensemble.
+
+Leur plan avait reussi, jamais la louche ne reparut dans ces endroits.
+
+Les trois ombres de la Caverne des fees qui avaient cause tant d'effroi
+aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquees.
+
+
+
+
+
+L'HOPITAL GENERAL
+
+La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer avec plus
+d'acharnement que jamais. J'avais espere vainement que la lecon qu'il
+avait recue, lors de sa premiere tentative d'enlevement, lui aurait
+profite; mais puisqu'il redoublait de rage, c'etait a moi de pourvoir
+au salut de mon enfant et de la mettre hors des atteintes de ce tigre a
+face humaine.
+
+Je dois l'avouer, si j'avais use de menagement envers lui, c'est c'est
+que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais donnes
+et dont il n'avait que trop profite; je lui avais fait dire, combien je
+regrettais mon fatal passe; je lui avais meme envoye de l'argent pour
+qu'il put vivre honnetement et abandonner le sentier du crime. Il parut
+accepter ces conditions et garda la somme d'argent qu'il depensa en
+orgies crapuleuses et a preparer des plans diaboliques.
+
+Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous etions
+seuls, je lui fis part du plan que j'avais concu de mettre Adala et sa
+grand'mere on surete et de donner ensuite la chasse aux bandits. Il
+m'approuva du tout coeur.
+
+Ce qui me faisait hater d'avantage c'est que la rumeur rapportait qu'un
+meurtre atroce avait ete commis a une douzaine de lieues de l'endroit
+que j'habitais.
+
+En voici les details: Deux sauvages etaient entres dans la maison d'un
+riche et honnete cultivateur. C'etait un Dimanche, et tout le monde
+assistait au service divin. La mere de famille etait restee seule avec
+deux petits enfants dont l'aine pouvait avoir sept ans et le plus jeune
+cinq.
+
+Cette jeune femme etait tres hospitaliere et tres charitable, aussi
+accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages avaient
+demandee en entrant.
+
+Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigerent de l'argent.
+
+La pauvre mere comprit alors qu'elle avait affaire a des scelerats et
+qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha a gagner du
+temps esperant qu'on reviendrait bientot de l'Eglise lui porter secours.
+
+Par malheur pour elle, la messe avait ete beaucoup retardee, le cure
+ayant ete oblige d'aller administrer les derniers sacrements a un homme
+mourant.
+
+C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en assena un coup
+terrible sur la tete de l'infortunee qui tomba assommee. Deux crimes
+affreux furent accomplis ensuite.
+
+Les infames firent des recherches dans tous les coins de la maison et
+decouvrirent une somme d'argent considerable qu'ils separerent entre eux
+puis ils disparurent.
+
+Les enfants avaient ete enfermes dans un cabinet pendant
+l'accomplissement de ce drame odieux. Le complice de Paulo les avait
+menaces de sa hache avec des imprecations effroyables et jurait de leur
+fendre la tete s'ils proferaient une parole ou essayaient de sortir.
+
+Les pauvres petits s'etaient blottis l'un pres de l'autre demi-morts de
+terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.
+
+Lorsque le bruit eut cesse, le plus age se decida a s'avancer tout
+doucement vers la fenetre. Il apercut les deux bandits qui fuyaient dans
+la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent
+la porte de l'appartement ou ils avaient vu leur mere pour la derniere
+fois. Une mare de sang inondait le plancher. Helas! la pauvre femme
+n'etait plus qu'un cadavre.
+
+Je renonce a peindre la scene dechirante qui s'en suivit, les larmes et
+les cris de desespoir des malheureux enfants.
+
+Enfin la messe etait terminee et le pere revenait tout joyeux avec les
+autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrerent dans l'avenue
+les deux enfants qui couraient eplores en criant: "papa, papa, viens
+donc vite, maman est morte, il y a des hommes mechants qui l'ont tuee."
+Le pere en ouvrant la porte ne connut que trop la triste verite.
+
+Cette nouvelle que je rapportai a Baptiste fut confirmee le lendemain
+par des document officiels et certains.
+
+Par la designation que firent les enfants, je reconnus mon ancien
+complice.
+
+Ce recit expliqua a Baptiste pourquoi a pareille date, il avait perdu
+les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'etait pour depister
+leurs poursuivants qu'ils etaient revenus sur leurs pas jusqu'au lieu ou
+ils avaient commis ce meurtre.
+
+Il n'y avait donc plus de temps a perdre. J'envoyai de suite Baptiste
+louer une barque et le meme soir a neuf heures, Adala, Aglaousse et moi,
+nous voguions sur le fleuve pousses par un bon vent. Douze heures
+apres, nous entrions dans la riviere St. Charles et debarquions pres de
+l'Hopital General de Quebec.
+
+Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon absence
+et se tenir prets a tout evenement.
+
+Revenons a notre voyage. Nous allames frapper a la porte du parloir du
+couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais tant hate de savoir
+si mon enfant y trouverait asile et confort que sans autre preambule je
+demandai la permission de visiter les salles, pretextant qu'il devait y
+avoir une de mes connaissances qui etait la depuis plusieurs annees.
+
+Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire.
+Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. Tout en
+causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-etre qui y regnait. En
+approchant d'un lit ou etait etendue une vieille malade, je m'arretai
+malgre moi. Ses traits quoique portant les traces de l'idiotisme me
+frapperent. Ils me rappelaient quelque vague souvenir de ma jeunesse.
+
+Ou l'avais-je vu?
+
+Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai a l'interroger mais elle ne
+me repondit que par quelques paroles incoherentes..
+
+Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu toute
+intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'eloigner un instant, la
+bonne soeur acceda volontiers a mon desir.
+
+Je m'approchai du lit de l'octogenaire. _Rosalie_ lui dis-je. Elle fit
+un soubresaut, me regarda d'un oeil etonne et quelque peu lumineux, puis
+son regard redevint terne. Je prononcai mon nom a son oreille; elle
+parut se reveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son
+etat d'hebetement.
+
+La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observes
+attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois un
+peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donne de
+pareils signes de connaissance."
+
+Mes pressentiments ne m'avaient pas trompes, cette vieille fille etait
+l'ancienne servante qui demeurait chez mon pere lorsque je desertai la
+maison paternelle.
+
+Nous continuames la visite des salles ou j'admirai, comme je l'ai dis
+plus haut, l'ordre parfait qui y regnait. Je fus ensuite conduit au
+parloir ou m'attendaient la superieure et la depositaire qu'on avait
+fait prevenir. Je leur exposai le plan que j'avais forme de mettre Adala
+entre leurs mains pour qu'elle completat son education. Je leur dis de
+plus a quels dangers elle etait exposee. Pour attirer davantage leur
+sympathie en faveur de l'enfant et afin qu'elles ne la missent pas en
+evidence, je leur fis connaitre son persecuteur. C'etait l'accusateur
+de son pere et l'assassin de l'homme pour lequel celui-ci avait subi le
+dernier supplice.
+
+Jusque la, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En levant
+les yeux sur elles, je m'apercus que toutes deux pleuraient.
+
+Elles m'adresserent tour a tour la parole. Au lieu de leur repondre, je
+me mis a les regarder fixement. Je me retrouvais sous la meme impression
+ou j'avais ete au sujet de la vieille en visitant les salles.
+
+Etais-je donc cette journee-la sous l'effet d'une hallucination? Je ne
+pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais chacun
+des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les
+avais vues quelque part.
+
+Ma conduite les surprit sans doute, car la superieure, apres un silence
+de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous croyez, sans doute,
+chef au milieu des grands bois, a l'affut de quelque gibier. En effet
+depuis un quart d'heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous
+repondre, vous nous examinez comme si vous etiez indecis sur laquelle de
+nous vous allez diriger votre coup de fusil."
+
+Ces paroles me ramenerent a la realite. Pour un instant, j'avais vecu
+dans les reves dores de mon enfance et les figures sereines des bonnes
+religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs cheries que je
+croyais mortes et a qui j'avais cause tant de chagrin. Ces souvenirs me
+rendaient tout reveur.
+
+--Pardon, madame, lui repondis-je, mais il me semblait retrouver en vos
+personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos traits me les
+rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.
+
+--Helas! dit la superieure, nous avions nous aussi un frere qui a
+deserte le toit paternel pousse par le desespoir et nous n'en avons
+jamais eu de nouvelles.
+
+A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. Elles se
+reculerent instinctivement.--"N'etes-vous pas, leur dis-je, du village
+de.....--" Elle parurent tres surprises et me regarderent toutes deux
+fixement.
+
+J'ai oublie de dire que je portais le costume et le tatouage d'un chef
+sauvage de premier ordre.
+
+Elles me repondirent affirmativement.--Encore une question, mesdames,
+s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Helene et Marguerite D....?
+Oui, repondirent-elles en me regardant d'un air stupefait--O Mon Dieu,
+m'ecriai-je alors dans un elan de reconnaissance, Helene et Marguerite!
+mes deux soeurs! je suis votre frere et je leur tendis les bras.
+
+Je crus reellement qu'elles allaient defaillir toutes deux a ces
+paroles.
+
+--Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frere n'etait pas
+indien.
+
+En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre enfance
+et nous tombames dans les bras les uns des autres. Elles riaient,
+pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se furent calmees,
+vous pensez bien avec quel empressement je demandai des details sur mes
+bons parents.
+
+Elles me raconterent que mon pere, apres s'etre epuise en recherches de
+toutes sortes, avait fini par croire fermement a ma mort; mais ma mere,
+la bonne et sainte femme, assurait que je reviendrais. Tous les soirs,
+une priere se faisait en commun pour mon retour et dans la journee, ma
+mere allait s'enfermer dans ma chambre ou rien n'avait ete change depuis
+mon depart et la elle priait et pleurait des heures entieres.
+
+Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son enfant et
+comment on m'avait soupconne d'etre l'auteur de l'enlevement, ce que peu
+de personnes avaient cru. Elles ajouterent que la vieille etait notre
+ancienne Rosalie, qui aussi avait pleure sur mon sort.
+
+Enfin apres plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis les
+adieux les plus touchants et je pris conge d'elles. Je leur donnai mes
+dernieres instructions et leur laissai une forte somme d'argent pour
+pourvoir a la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette derniere
+dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de la somme
+qui me restait entre les mains pour l'aider a vivre pendant les annees
+d'absence que je croyais necessaires pour terminer l'education de mon
+enfant. Elle avait decide d'aller demeurer chez le hurons a Lorette, se
+reservant toutefois le privilege de venir embrasser sa petite fille tres
+souvent.
+
+Il fallut bien me decider a partir. Avant de gagner mon embarcation, je
+fus chez un notaire des plus respectables et fis mon testament en cas
+de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite que nous allions
+entreprendre contre Paulo allait etre pleine de perils. J'etais
+fermement decide de debarrasser la societe d'un tel monstre et de
+delivrer Adala des dangers qui la menaceraient tant que le miserable
+existerait.
+
+J'instituai Adala ma legatrice universelle, lui nommai un homme de bien
+comme curateur, donnai une pension plus que suffisante a la vieille. Je
+laissai pour l'enfant une lettre que la superieure lui donnerait si
+je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre bien soin de sa
+grand'mere et de ne pas oublier dans ses prieres celui qui l'avait aimee
+autant qu'un pere.
+
+Je me munis aupres des autorites de tous les papiers necessaires me
+permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom de la loi,
+et de les mettre a mort s'il le fallait.
+
+Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.
+
+
+
+
+
+LA CHASSE A L'HOMME
+
+Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit ou je devais rencontrer mes
+amis, je suivis tristement le sillon qu'elle tracait et me representais
+combien etait heureuses ces vagues qui paraissaient remonter, de se
+rapprocher des etres cheris que je venais de quitter, pendant que je
+m'en eloignais peu-etre pour toujours.
+
+C'etait avec peine que je refoulais au fond de mon ame, les pleurs
+qui voulaient s'echapper de mes yeux au souvenir des adieux et de la
+separation, separation qui devait etre bien longue.
+
+Pourtant apres ces quelques instants d'attendrissement, mon energie et
+ma force morale me revinrent.
+
+Ma determination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa plus
+inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons, j'en etais sur ne
+me mettraient pas moins d'acharnement que moi a leur poursuite. Plus je
+songeais a leurs affreux forfaits et plus je sentais un desir implacable
+du m'emparer d'eux vivants ou de les faire disparaitre. Ce fut dans
+cette disposition d'esprit que j'abordai a Ste. Anne, a l'extremite
+ouest du Cap Martin, dans une dans une petite anse qui se trouvait
+vis-a-vis de ma demeure. J'allai frapper a la porte et me fit
+reconnaitre. Tout le monde etait sur pied, certes mes amis faisaient
+bonne garde; ils avaient entendu mes pas.
+
+Nous passames le reste de la nuit a faire nos preparatifs de depart,
+pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il avait
+ete convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions notre chasse
+immediatement apres mon arrivee.
+
+Tout le monde dans le village savait quelle etait la nature de
+l'expedition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant a quels
+dangers nous allions etre exposes, faisait-on des voeux pour notre
+succes, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prieres etaient
+faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous ramenat sains
+et saufs.
+
+Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivee a mos bons amis,
+qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en quel lieu j'avais
+laisse mon enfant; le cure seul en etait informe. A bonne heure le
+lendemain matin, une douzaine des habitants les plus aises et les plus
+respectables, ayant le bon pretre en tete vinrent et nous offrirent
+tout ce qu'ils croyaient nous etre necessaire pour notre excursion,
+provisions, habillements et munitions. Mais nous etions amplement
+pourvus de tout cela. Nous les remerciames avec effusion et nous primes
+le chemin des bois accompagnes de leurs souhaits et de leurs voeux.
+
+Il etait facile au calme et a la determination de nos figures de voir
+combien nous allions mettre de perseverance et de fermete dans la chasse
+que nous entreprenions, bien que ceux que nous allions combattre fussent
+presque deux fois plus nombreux que notre parti, puisque Paulo et son
+ami avaient recrute les sept autres sauvages.
+
+J'avais pris le commandement de l'expedition.
+
+Un mot personnel sur ma petite troupe.
+
+Bidoune etait un homme du six pieds trois pouces, brave et infatigable
+comme l'etaient les canadiens trappeurs de ce temps-la. Sa force etait
+herculeenne. Quand une fois il etait sorti de sa placidite ordinaire, il
+devenait furieux et indomptable comme un taureau blesse. Une fois deja
+pris par cinq sauvages, il, s'etait vu attache au poteau du bucher et
+grace a sa force musculaire, il avait rompu ses liens, saisi une hache,
+engage contre tous les cinq une lutte desesperee ou trois etaient tombes
+sous ses coups, le quatrieme mortellement blesse et le dernier avait
+pris la fuite. Ce qui lui donnait encore plus de desir de se joindre a
+nous c'est que ceux qui s'etaient empares de lui et qui voulaient le
+bruler, faisaient partie de la bande ou Paulo avait recrute ses nouveaux
+complices. Lorsque je lui avais communique mon plan d'attaque, Bidoune
+s'etait frotte les mains avec delices.
+
+Les deux francais eux aussi etaient de puissants et fermes auxiliaires.
+C'etait deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc et loyal, braves
+et ruses, qui avaient ete formes a l'ecole de Baptiste. Il m'est inutile
+de parler de ce dernier, le lecteur le connait deja.
+
+Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais decide
+d'explorer etait le lieu qui leur servait de repaire, lorsque Baptiste
+avait poursuivi Paulo.
+
+Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet endroit, plus
+nous nous convainquions que nous ne nous etions pas trompes dans nos
+previsions, car les traces de leur passage devenaient de plus en plus
+evidentes.
+
+Quand nous fumes peu eloignes du campement ou nous esperions les
+surprendre et leur livrer assaut, nous decidames de nous separer on deux
+bandes. Nous eumes aussi la precaution de nous mettre sous le vent, de
+crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur
+donnassent l'eveil. De leur cote, nos ennemis avaient bien pris leurs
+mesures pour prevenir toute surprise, Ils comprenaient que si leur plan
+d'enlevement avait ete ainsi dejoue, c'est qu'il y avait eu trahison de
+la part du louche ou qu'ils avaient affaire a quelqu'un d'aussi ruse
+qu'eux.
+
+Nous pumes approcher jusqu'a portee de fusil de leur cabane en nous
+glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.
+
+Malheureusement un chien eventa la meche. Un coup de feu partit d'une
+sentinelle embusquee derriere un arbre et une balle vint frapper Bidoune
+a la jambe. La carabine de celui-ci retentit a son tour, le Peau Rouge
+fit un soubresaut et retomba inerte. Ces coups de feu avait jete
+l'alarme dans le camp. La flamme qui brillait au milieu de leur wigwam
+fut en un instant dispersee.
+
+En meme temps, trois coups partirent dans la direction d'ou etait venu
+celui qui avait blesse Bidonne. Les deux francais tirerent eux aussi
+du cote d'ou venaient ces derniers, puis nous entendimes des plaintes
+sourdes et des craquements de branches, comme en peuvent faire les betes
+fauves en fuite dans les bois.
+
+Il n'eut certes pas ete prudent de nous avancer plus loin, cette
+nuit-la, car nos ennemis auraient pu s'etre caches et nous envoyer leurs
+balles a l'abri des rochers. Nous decidames donc d'attendre le jour pour
+juger de l'effet de nos coups.
+
+Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la
+reconnaissance pour voir ce qu'etait devenu nos ennemis. Il choisit
+le Gascon pour l'accompagner. C'etait un trappeur consomme en fait
+d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures apres et
+nous informerent qu'ils avaient releve les pistes des fuyards et que
+Paulo formait l'arriere garde. Ils etaient encore six, nous le savions
+deja, car nous avions examine l'effet du premier coup qui avait ete tire
+par Bidonne. La balle avait traverse le coeur du sauvage. Quant aux
+autres coups tires par les francais, bien qu'au juger, ils avaient eux
+aussi parfaitement atteint leur but. L'un avait ete tue instantanement,
+l'autre gisait mortellement blesse.
+
+Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande
+precaution, car malgre le sang qu'il avait perdu, le blesse avait appuye
+son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait encore s'il
+ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un ennemi. Je lui en
+exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le canon de son arme et tirai;
+son fusil vola en eclats loin de lui; nous nous avancames alors en toute
+surete.
+
+Il etait le chef des sept nouveaux associes de Paulo. Il me lanca un
+regard de defi lorsque je fus pres de lui, croyant que j'allais le
+torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manque de le
+faire si nous fussions tombes entre ses mains. Aussi manifesta-t-il
+quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me fit
+un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.
+
+J'examinai alors sa blessure, la balle lui etait entre dans le dos
+obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse
+opposee. Elle avait donc traverse les intestins; sa mort etait certaine.
+
+Pendant la demi-heure qu'il survecut, nous essayames a soulager ses
+souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusames une
+fosse commune ou nous deposames les trois cadavres. Nous les recouvrimes
+de terre et meme de pierres pour les proteger des atteintes des betes.
+
+Nous incendiames ensuite leur cabane et apres un repos de quelques
+instants, nous nous mimes a la poursuite des autres bandits qui avaient
+sur nous une avance de plus de trois heures. C'etait la que commencaient
+les difficultes de la lache que nous avions entreprise.
+
+Maintenant, l'eveil leur etait donne. Sans doute qu'ils allaient.
+employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre a leur tour.
+
+Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps ensemble.
+L'attaque avait ete si inattendue et leur fuite si precipitee qu'ils
+n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils devaient donc
+se separer avant que d'avoir fait bien du chemin et c'etait justement en
+que je voulais empecher.
+
+Nous etions presque en nombre egal, il n'etait donc pas prudent pour
+nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre a
+l'entree ou a la sortie d'un defile et nous tirer a l'affut comme gibier
+de passage, aussi nous separames-nous. Je pris avec Bidonne, l'avant
+garde, pour servir d'eclaireurs, pour que nous ne nous eloignames pas
+trop les uns des autres, afin de nous preter un secours mutuel en cas de
+surprise.
+
+Nous etions en route depuis deux jours, lorsque nous decouvrimes des
+traces toutes fraiches de leurs pas. Comme dans la chasse que Baptiste
+avait donnee a Paulo, ils avaient encore cette fois pris toutes les
+peines du monde pour effacer les vestiges de leur passage. Ils avaient
+monte et redescendu les ruisseaux, choisi les terrains pierreux, fait un
+grand nombre de tours et de detours afin de nous donner le change, mais
+j'etais trop habitue A toutes ces ruses pour me laisser tromper. En
+partant de l'endroit ou nous les avions surpris, ils s'etaient diriges
+vers le sud puis marchant dans le cours d'un ruisseau, ils etaient
+revenus plusieurs milles en arriere.
+
+Nous pumes constater qu'evidemment Paulo conduisait le parti.
+
+Enfin la nuit de la seconde journee, il faisait un clair de lune
+magnifique. Nous etions disperses, les uns des autres, l'oeil et
+l'oreille au guet, lorsque tout a coup, une modulation d'abord, puis
+le cri du merle siffleur s'elevant a une petite distance arriva a mes
+oreilles. C'etait le signal de ralliement, l'ennemi devait etre en vue
+de quelqu'un de notre bande.
+
+Nous nous glissames avec des precautions infinies vers le lieu d'ou
+etait parti le cri. Nous apercumes effectivement dans un cran de rochers
+deux points lumineux et le canon d'une carabine qui brillait au rayon
+de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. Deux balles d'un autre cote
+vinrent siffler aupres de moi. Trois autres coups partis des notres
+repondirent aux deux premiers.
+
+J'avais bien recommande a mes hommes de se tenir a l'abri des arbres et
+de se coucher a plat ventre sitot qu'ils auraient tire. C'est ce qu'ils
+firent. Ils durent a cette precaution de n'etre pas atteints par les
+balles.
+
+Quelques secondes apres, Je reconnu le son de la grosse carabine de
+Baptiste et j'apercus en meme temps un sauvage qui degringolait du haut
+du rocher.
+
+A l'assaut m'ecriai-je, sans leur donner le temps de recharger et le
+couteau aux dents, nous nous precipitames sur eux. Paulo comprit alors
+qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une lutte desesperee
+dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes qu'il commandait
+etaient bien propres a lui inspirer de la confiance. C'etaient des gens
+determines et dont les forces devaient etre decuplees par l'idee que
+s'ils tombaient vivants entre nos mains, la potence les attendaient.
+
+Le coup de fusil de Baptiste seul avait porte, le mien avait fait voler
+en eclats la crosse de la carabine de la sentinelle.
+
+Nous etions cinq contre cinq, la partie etait egale. Ce fut la crosse de
+nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les bandits etaient
+exerces a parer les coups. Les crosses volerent en eclats et la lutte au
+couteau s'en suivit.
+
+Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une heure
+apres, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille etait inonde
+de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les convulsions de
+l'agonie. Deux autres blesses etaient un peu plus loin, mais ceux-la
+fortement lies. Trois de mes malheureux compagnons dont Baptiste et
+moi pansions les malheureuses blessures, nageaient dans leur sang. Le
+Normand, le Gascon, Bidoune etaient blesses plus severement que nos
+ennemis qui se trouvaient etre Paulo et son complice. Bidoune avait recu
+un coup de couteau en pleine poitrine.
+
+Apres avoir panse les blessures du mieux que nous pumes, Baptiste et moi
+qui n'avions recu que de legeres egratignures, nous nous mimes a faire
+un abri, car il ne fallait pas songer a se mettre en route pour gagner
+les habitations dans l'etat ou etaient nos amis.
+
+Lorsque le soleil du lendemain eclaira le lieu du carnage, je ne pus
+voir sans fremir les cadavres de ces hommes forts et braves, dont la
+vigueur et la jeunesse auraient pu etre si utiles, si elles eussent ete
+tournees au bien.
+
+Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grace a la perte de sang qui
+avait diminue leurs forces, conservaient sur leurs figures palies,
+l'expression d'une sauvage ferocite.
+
+Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement. Le nombre
+de blesses et de pansements que j'avais vus dans nos guerres m'avait
+donne quelqu'idee de chirurgie et quelques connaissances pratiques de
+medecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions sur le resultat de la
+blessure; lui-meme de son cote pressentait sa fin prochaine. Cette
+blessure, il l'avait recue apres le combat de la maniere la plus
+traiteuse.
+
+Comme je l'ai dit, Paulo avait ete blesse grievement sans toutefois
+l'avoir ete dangereusement. Par compassion, on lui avait laisse un
+bras libre. Pendant que j'etais occupe a donner des soins a mes chers
+blesses, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien aller le
+trouver, pretextant qu'il avait quelque chose d'important a me
+communiquer. Je lui fis repondre que je n'avais pas le temps de me
+rendre aupres de lui pour le moment. Le canadien lui porta ma reponse,
+il le supplia de lui donner a boire, ce que celui-ci fit volontiers.
+Mais Paulo se pretendait trop faible pour pouvoir lever la tete, alors
+ce brave homme se mit a genoux aupres de lui, lui souleve la tete d'une
+main tandis que de l'autre il lui presentait de l'eau fraiche melee a
+quelques gouttes d'eau de vie qu'il avait tirees de sa gourde. Tout
+occupe a cet acte de charite, il ne remarqua pas le mouvement de Paulo.
+Il avait glisse sa main libre sous lui, avait saisi son poignard
+et l'avait enfonce dans la poitrine de son bienfaiteur. Il allait
+redoubler, mais le canadien avait eu la force de se mettre hors de ses
+atteintes. Ce forfait avait ete commis en moins de temps que je ne mets
+a le rapporter.
+
+Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible et
+saisissant son casse-tete il aurait fendu le crane du miserable si je ne
+me fusse trouve la, pour arreter son bras. J'eus toutes les peines
+du monde a le detourner de son projet de tuer immediatement le lache
+assassin. Il ne ceda qu'apres que je lui eusse explique combien plus
+terrible serait sa punition d'agoniser dans les chaines d'un cachot, en
+attendant le jour de son proces ou le moment de son execution.
+
+Tout en lui parlant ainsi, j'avais retire le poignard de la blessure et
+pratiquai une saignee qui arreta le sang, mais la respiration continua
+a devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin, lorsque malgre
+nos soins tout espoir fut perdu et que lui-meme m'eut avoue qu'il se
+sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait plus pour longtemps, il
+nous fit approcher, nous chargea de ses derniers embrassements aupres de
+sa vieille mere. Il nous fit detacher une ceinture remplie de grosses
+pieces d'or qu'il nous pria de lui remettre et me recommanda de ne pas
+l'abandonner dans le cas ou elle aurait besoin.
+
+Il me demanda ensuite de faire une priere qu'il recita apres moi d'une
+voix ralante et entrecoupee, fit une acte de contrition et recommanda
+son ame a Dieu puis, degageant sa main des miennes, il eut la force de
+faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt et expira.
+
+Le croirait-on, les deux scelerats pendant ce triste spectacle riaient
+d'un rire satanique?
+
+Le lendemain, nous le deposames dans sa biere. Elle etait formee au
+tronc d'un pin enorme dont l'age avait tellement creuse le centre que
+nous pumes facilement y placer le cadavre. Les reste rendus a la terre,
+nous dressames sur sa tombe un petit mausolee de pierre brute et nous le
+fimes surmonter d'une croix de bois. Son nom y fut grave avec ces trois
+mots "repose en paix".
+
+Nous creusames aussi une tombe commune a quelque distance de celle du
+canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices de Paulo.
+Les miserables avaient conserve jusqu'au moment ou la terre les
+recouvrit leur air de defi et de ferocite tel que nous l'avons decrit
+deja plus haut.
+
+Il nous fallut passer au dela d'un mois dans les bois pour permettre a
+nos blesses de se guerir et de reprendre quelques forces avant que de
+nous mettre en route. Paulo et son digne seide etaient l'objet de notre
+part d'une extreme surveillance. Quatre a cinq fois, jour et nuit, leurs
+liens etaient minutieusement examines et bien nous en prit, car plus
+d'une fois nous pumes constater qu'il faisaient des efforts surhumains
+pour s'en delivrer. Quoique entierement en notre pouvoir, jamais il
+ne perdaient une occasion de nous accabler de leurs insultes les
+plus ignobles, soit que nous leur donnassions a manger ou que nous
+pansassions leurs plaies.
+
+Enfin l'etat des malades devint des plus satisfaisant, les blessures se
+guerirent comme par enchantement tant le mal avait peu de prise sur ces
+charpentes granitiques.
+
+Un mois apres cette lutte gigantesque, ou nous nous etions pris corps a
+corps avec de veritables lions pour la force et de vrais tigres pour la
+ferocite, nous decidames de nous mettre en route.
+
+Avant que de partir, nous allames nous agenouiller sur la tombe de notre
+malheureux ami, puis nous fimes nos preparatifs de voyage et nous primes
+le chemin des habitations.
+
+Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice, lies
+de maniere a ce qu'ils ne pussent s'echapper ni faire aucune de leurs
+tentatives diaboliques contre nous, formait le centre avec le Gascon,
+j'etais a l'arriere-garde.
+
+Nous mimes six jours avant de pouvoir atteindre le village de Ste. Anne,
+la faiblesse des blesses ne nous permettait pas d'avancer plus vite.
+Enfin lorsque nous debouchames du bois, toute la paroisse etait accourue
+pour nous recevoir.
+
+Ils avaient appris notre arrivee par un chasseur que nous avions
+rencontre et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins de
+gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont encore
+presents a ma memoire. Leurs yeux se mouillerent de larmes fil entendant
+le recit de la mort de notre malheureux ami et les circonstances dans
+lesquelles il avait recu le coup fatal.
+
+Les victimes des deux monstres les identifierent parfaitement et ce
+fut en fremissant qu'elles s'approcherent d'eux pour les reconnaitre.
+Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver pres de ces
+etres a figures patibulaires, pleines de defi et d'effronterie, leur
+adressant encore des propos cyniques et immondes.
+
+Nous confiames nos prisonniers a la garde, de cinq hommes robustes et
+determines, puis nous acceptames le repas et l'hospitalite qui nous
+furent donnes par les citoyens.
+
+C'etait a qui nous entoureraient de plus de soins et de prevenances.
+
+Nous primes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le Normand avaient
+surtout besoin. Nous transportames les prisonniers a bord de la meme
+barque que j'avais louee pour mon voyage precedent. Ils refuserent
+de marcher, il fallut donc les y porter, une fois qu'ils y furent
+installes, nous fumes obliges de leur lier de nouveau les jambes pour
+nous mettre a l'abri de leur coup de pieds et de les attacher solidement
+au fond de la barque pour qu'ils se se jetassent pas a l'eau.
+
+Dans la journee du lendemain, nous les remimes entre les mains des
+autorites et ils furent enchaines dans un meme cachot. Lorsque
+nous primes conge d'eux, ils nous accablerent des plus affreuses
+maledictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs chaines, ils
+se fussent precipites sur nous avec une rage infernale pour essayer a
+nous devorer a belles dents.
+
+Cependant ce ne fut pas sans emotion que je jetai sur Paulo un dernier
+regard et lui dit qu'il n'avait plus rien a esperer de la clemence des
+hommes et qu'il devait se preparer par le repentir a comparaitre devant
+un juge plus redoutable que ceux de la terre. Il me repondit par
+d'affreux blasphemes et d'abominables imprecations.
+
+Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.
+
+Une fois hors de la prison, je sentis interieurement un soulagement
+indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentee allait enfin prendre un
+cours plus calme, plus tranquille.
+
+
+
+
+
+DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS
+
+Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques rayons
+faibles qui percent a peine le dome de feuillage jauni que la brise
+d'automne eparpille a mes pieds.
+
+Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquietude, ce malaise
+dont je ne puis me debarrasser? En allant conduira Paulo et son complice
+a la prison de Quebec je n'ai pas voulu aller voir mes soeurs, j'ai
+resiste au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mere. Et
+pourtant, j'aurais ete heureux d'embrasser ma chere enfant et de donner
+une bonne poignee de mains a mes soeurs ainsi qu'a Aglaousse. J'ai cru
+devoir en faire le sacrifice.
+
+Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouve une partie de
+toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras de sa
+mere. Peut-etre une priere qu'elle m'eut adressee de revenir aupres
+d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouve assez faible pour
+acceder a son desir.
+
+En agissant ainsi, j'ai cede a la raison et au devoir.
+
+Il y a trois jours, j'etais agenouille au pied d'une croix que j'ai fait
+eriger sur les bords du lac a la Truite.
+
+Le temps etait sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au
+travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. Dans
+leur chaos, leurs courses desordonnees, il me semblait revoir toutes les
+mauvaises passions qui m'avaient empeche comme tant d'autres de voir
+le flambeau religieux qui nous eclaire, et que nous n'apercevons que
+lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace
+pour se montrer.
+
+Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette
+croix et je pleurais. Je pleurais sur un passe dont chaque mauvaise
+action doit etre enregistree dans le livre de vie, mais je pleurais
+aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et que
+demain a cette heure deux grands criminels vont du haut d'un gibet etre
+lances dans l'eternite. Et dans qu'elle etat paraitront-ils devant le
+juge supreme?
+
+La journee s'est passee dans de tristes reflexions. L'ame de Paulo et
+celle de son complice seront jugees. Mon Dieu vont-elles trouver grace
+aupres de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un
+regard de votre divine misericorde.
+
+C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit de
+sapin, je me retourne en tous sens, mais plonge dans mes pensees, je ne
+puis fermer l'oeil.
+
+Demain, j'en suis certain, je serai tire de ma poignante anxiete. Mon
+brave Baptiste est monte a Quebec et doit me donner des nouvelles des
+derniers instants des malheureux, mais surtout m'apporter une lettre
+de mon Adala et de mes soeurs. Combien la journee et la nuit vont etre
+longues.
+
+8 heures P. M. Non la journee n'a pas ete aussi longue que je le
+craignais. Un chasseur est venu frapper a la porte de ma cabane et m'a
+demande l'hospitalite. Je lui presse la main et l'attire au dedans de
+mon wigwam. Je l'aurais embrasse, tant la solitude me pesait, car ce
+frere inconnu venait peupler mon desert. Tout en partageant mon repas,
+il me raconte son histoire et celle de sa famille.
+
+C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines. Il y
+possedait une belle propriete et vivait heureux au milieu des joies du
+foyer, lorsque la guerre eclata entre l'Angleterre et la France. Il
+s'etait enrole volontaire, et apres dix mois de guerre, quand l'ennemi
+avait ete repousse et poursuivi jusque dans son propre territoire, il
+etait revenu tout joyeux. Helas! ses champs avaient ete devastes, sa
+maison incendiee par les barbares envahisseurs. Sa pauvre femme et ses
+deux petits enfants avaient peri au milieu des flammes. A peine avait-il
+pu recueillir parmi les decombres quelques os calcines de ces etres
+cheris. Tel etait le resume de sa narration; a chaque phrase de cette
+triste et lamentable epopee, je sentais des pleurs inonder ma figure...
+
+Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme
+determine et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la
+part des autorites, car il est charge de remettre au gouverneur de
+Quebec d'importants documents. Il a pris la route des bois, c'est la
+plus courte et la plus sure.
+
+Cet homme qui se montra si energique apres de tels malheurs, a stimule
+mon courage. Il m'a exprime une profonde gratitude de mon hospitalite et
+remercie des provisions dont j'ai rempli son havresac. Entre lui et
+moi, desormais, c'est pour la vie que nous conserverons une reciproque
+amitie. Son nom est Marquette.
+
+A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre mon
+attente, a ete assez paisible. Je reve quelques instants, mais bientot
+il me semble entendre des aboiements, mes chiens repondent. Je m'elance
+hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de faire irruption dans ma
+hutte.
+
+Mon bon et tendre ami ne saurait etre loin avec ses deux braves et
+devoues compagnons. Ils ont recu ordre de se rendre tous les trois a
+Quebec pour donner leur temoignage dans le proces de Paulo et de son
+complice. Je les ai pries d'attendre jusqu'apres l'execution et de se
+mettre en rapport avec monsieur Odillon qui doit leur remettre certains
+papiers pour moi.
+
+Pendant que je m'habille a la hate, des pas se rapprochent, c'est
+Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours a leur rencontre et
+nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont extenues de fatigue.
+Heureusement, j'ai prepare pour eux la veille au soir, un copieux repas
+et j'ai renouvele le sapin des lits.
+
+Je refuse d'ecouter les details des derniers jours et de l'execution
+dont ils ont ete temoins, parce que je veux les avoir succincts et bien
+minutieux.
+
+Chers amis, comment reconnaitre leur devouement? Ils n'ont pas perdu
+une seule minute pour que je recusse au plus vite les lettres dont ils
+etaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur repas, tant ils
+devorent les aliments avec avidite. Quand leur faim fut un peu apaisee,
+ils me raconterent qu'ils etaient partis a cinq heures du soir dans un
+canot et quand leurs bras etaient trop fatigues pour faire glisser le
+canot sur les ondes, ils ont demande du secours a leurs jambes et ont
+pris les chemins des bois. Ils ont devance de beaucoup le postillon, ils
+avaient tant hate de me revoir et de se distraire du spectacle horrible
+auquel ils avaient assiste.
+
+Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques details feint d'etre
+etouffe par ses bouchees qui, pretend-il, lui font venir les larmes aux
+yeux, ce qui lui fournit un pretexte de les essuyer. Le Gascon a besoin,
+parait-il, d'une eau plus fraiche et prend de la occasion de sortir,
+pour le Normand, il m'avoue que son excessive fatigue lui fait couler
+des sueurs qui se repandent sur ses joues. Ces sueurs ne sont pourtant
+que des larmes.
+
+Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur
+le sort d'hommes qui les auraient massacres s'ils en avaient trouve
+l'occasion.
+
+Je vais leur en epargner le recit, car Baptiste m'a remis deux lettres
+et un cahier; l'un est du geolier, l'autre de monsieur Odillon.
+
+Avant que de partir de Quebec, j'avais paye le geolier liberalement pour
+qu'il donnat un acces aussi libre que possible au venerable pretre que
+j'ai prie instamment, par une lettre de se rendre aupres des prisonniers
+et de veiller au salut de leurs ames. De Paulo surtout que je n'ai
+malheureusement que trop contribue a perdre. C'est une legere reparation
+et un dernier effort que je veux tenter pour le ramener au bien.
+
+Mon bon ami m'a repondu qu'il se mettait de suite en route et qu'il me
+tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison jusqu'au
+jour de l'execution, suivant le desir que je lui en avais exprime. En
+attendant son arrivee, le geolier s'etait engage a me rendre un compte
+exact de la conduite et des dispositions des condamnes.
+
+Le repas termine, j'invite mes amis a s'etendre sur leurs lits. Peu
+de minutes apres le Gascon et le Normand ronflaient a pleins poumons,
+tandis que Baptiste se tourne de mon cote et semble se consulter
+interieurement. Il a certainement quelque chose d'important a me dire,
+car il me regarde en pleine figure et balbutie quelques paroles sans
+suite.
+
+Enfin il se decide a s'approcher de moi en disant: "Ne me grondez pas
+trop fort, Pere Helika, mais avant que de revenir j'ai ete LA voir et
+ELLE m'a reconnu. Oh! la chere enfant qu'elle est belle et comme elle
+ma demande avec empressement de vos nouvelles. Puis sans me laisser
+le temps d'ajouter un mot! Et les bonnes religieuses, et la mere
+d'Attenousse qui se trouvait la, avec quelle anxiete elles se sont
+informees de vous! Nom d'un nom! Je ne suis pourtant pas une Madeleine,
+mais vrai, j'ai ete trop bete pour leur repondre. J'etais, comment vous
+dirai-je, tenez aussi incapable de parler que quand ma pauvre mere me
+dit dans ses derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te
+laisser pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnete et
+religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes larmes,
+je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je m'agenouillai
+seulement pour recevoir sa benediction. Le lendemain la sainte femme
+n'etait plus. Elle etait morte sans que j'aie pu lui donner l'assurance
+que je suivrais a la lettre ses dernieres recommandations. Maintenant,
+je vous avouerai que, c'est ainsi que je me suis trouve en entendant
+les belles paroles que la Dame Superieure et l'Assistante me disaient.
+Stupide et pleurnichant comme une vieille femme, je sortis ne sachant
+ou donner la tete. Un homme m'attendait a la porte et est venu me
+reconduire jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous
+envoyait sans doute."
+
+Baptiste a ces mots me presente ce sac que j'ouvre en sa presence. Il
+contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont fait remettre
+pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe dans laquelle il doit y
+avoir une charmante petite lettre. Elle est si mignonne et si gentille.
+
+--En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hopital,
+rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le grand
+Chef, et je me rappelle a present que pendant que je parlais avec les
+religieuses la petite avait dit: Je vais ecrire a mon pere Helika.
+
+--Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si elle
+etait heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?
+
+Je l'embrasse a ces paroles et je lui presse la main. C'etait la, seule
+marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'etais si emu de
+ces temoignages d'amitie. J'insistai pour qu'il prit quelque repos, il
+s'etendit sur son lit et ne tarda pas a s'endormir.
+
+Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les rayons du
+soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver a moi. J'ouvre le
+cahier et je lis le rapport et la lettre du geolier: La voici.
+
+Monsieur,
+
+"En reponse a la demande que vous m'en avez faite, je vous rends compte
+aujourd'hui de la maniere dont les prisonniers se sont conduits depuis
+leur condamnation. Apres le prononce de leur jugement et l'assurance que
+la cour leur donna qu'ils n'avaient aucune misericorde a esperer des
+hommes et qu'ils devaient se preparer a paraitre devant Dieu le 20 du
+courant, ils ont echange ensemble quelques mots de fureur que nous
+n'avons pu saisir parce qu'ils etaient dits dans une langue que personne
+ne comprend".
+
+"Du 12 au 13, ils ont passe une nuit affreuse de meme que tous leurs
+jours et nuits depuis leur retour a la prison. Ils ont cherche a
+s'elancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage; un
+gardien de la prison s'est approche d'eux pour essayer a les apaiser,
+mais ils se sont precipites sur lui avec la ferocite de tigres alteres
+de sang. Malheureusement il etait a portee de leurs atteintes et sans le
+prompt secours d'autres gardiens, il eut ete impitoyablement massacre
+par ces deux monstres. Leurs chaines sont solides, Dieu merci, il ne
+peuvent s'atteindre, car ils s'eventreraient, tant grande est la fureur
+qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette d'avoir a ajouter que
+leur conduite loin de s'ameliorer parait augmenter en ferocite d'un
+instant a l'autre. L'aumonier de la prison est venu plusieurs fois
+tenter tout les efforts possibles pour les calmer. Il a essaye a leur
+faire entendre des paroles de paix, mais ils lui ont repondu par
+d'epouvantables imprecations. Le pretre en est sorti chaque fois de plus
+en plus contriste."
+
+"Enfin, ce soir, le 14, le venerable abbe dont vous m'avez parle, est
+arrive et de suite il s'est installe aupres des prisonniers. Il m'a prie
+de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle douceur
+se reflete sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et pleine d'une
+onction a laquelle il est difficile de resister. Il s'est approche d'eux
+en leur tendant la main avec bonte et en leur adressant a chacun des
+paroles de consolation, mais les monstres, au lieu d'embrasser avec
+veneration la main que ce saint apotre leur tendait, se sont rues sur
+lui et l'ont envoye rouler sur la muraille ou sa tete a ete se heurter.
+Il s'est releve avec calme, a tire son mouchoir de sa poche et a essuye
+le sang qui ruisselait de son front sur sa figure par la blessure qu'il
+s'etait fait en tombant. Pendant ce temps, les deux scelerats poussaient
+d'horribles ricanements. Nous comprimes de suite, en les entendant
+qu'ils devaient avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous
+accourus a son aide, mais avec une douce autorite il nous a pries de
+nous retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard charge de
+larmes il leur a adresse a tous deux dans leur langue des paroles
+d'une douceur ineffable, mais les demons ne voulurent seulement pas
+l'entendre. Alors le saint pretre s'est agenouille et a longtemps prie
+pour eux. Cette priere du juste devait monter vers le ciel comme un
+parfum celeste, ils avaient comble sans doute la mesure de leurs crimes
+car Dieu a paru leur refuser les tresors de sa misericorde".
+
+"Voila, Chef, ce que j'ai a vous raconter de ce qui s'est passe jusqu'a
+l'arrivee de Mr. Odillon. Il m'a annonce qu'il etait charge de continuer
+le journal que j'ai commence. Il ne me reste plus qu'a ajouter que l'air
+de plus en plus abattu et decourage du saint homme, me fait augurer tres
+mal du resultat de sa divine mission."
+
+"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez
+leur porter de l'interet, qu'ils sont loin de meriter, je vous l'assure,
+je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes preposes a la garde
+de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de toute espece, nous n'avons
+rien rencontre qui peut approcher de la mechancete et de la sceleratesse
+de ces deux brigands."
+
+"Agreez, Chef, l'assurance de la haute consideration avec laquelle,
+
+je suis votre devoue."
+
+GASPARD
+
+Geolier de la prison de Quebec.
+
+(Quebec, 14 Septembre.)
+
+
+Bien que je n'aie passe que peu de temps a causer avec le geolier, j'ai
+reconnu en lui le type de l'honnete homme qui bien qu'energique et ami
+de son devoir, sait temperer les rigueurs de la prison par tous les
+moyens dont il peut disposer. Je le sais doue, de plus, d'un sens droit,
+d'un esprit experimente et observateur.
+
+Je ne puis donc me defendre d'un fremissement en songeant au denouement
+du drame sinistre qui va se derouler, et dont j'entrevois la fin
+affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le journal de
+monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse le jour de
+l'execution.
+
+
+
+Septembre 20, A midi
+
+"Mon cher frere,
+
+"Enfin le drame est termine! Il y a une heure, je voyais disparaitre
+dans un coin recule du cimetiere, les restes mortels du malheureux Paulo
+et de son complice. C'est la mort dans l'ame et encore tout rempli
+d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans les derniers jours qui ont
+precede l'execution et au moment ou leur ame devait paraitre devant
+le juge supreme, que je remplis la promesse que je vous ai faite.
+Croyez-le, mon frere, il y a de tristes moments dans la vie. Dieu arrose
+quelquefois de larmes bien ameres la carriere de ses ministres."
+
+"Jamais peut-etre dans une vie qui compte aujourd'hui pres de quarante
+cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de decouragement
+que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne m'en plains pas puisque
+telle a ete votre volonte. Non je ne me plains pas des pleurs que j'ai
+verses pour les souffrances morales que j'ai endurees, mais ce qui
+m'afflige profondement et jetterait peut-etre le desespoir dans mon ame,
+si ma conscience ne me disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que
+tous mes efforts ont ete infructueux et inutiles pour faire germer au
+coeur des deux grands pecheurs, une pensee ou un sentiment de repentir."
+
+"J'incline mon neant devant les insondables decrets du Tres-Haut. Qui
+sait peut-etre au moment ou ils allaient etre lances dans l'eternite, un
+_peccavi_ que la corde ne leur a pas permis d'articuler, s'est-il eleve
+du fond de leur ame."
+
+"Frere, prions pour eux qu'ils aient trouve grace, priez aussi pour
+ce pauvre pretre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il
+tentera de ramener a lui des ames egarees."
+
+"Je suis avec estime, votre bien sincere ami."
+
+P. S.
+
+"ODILLON ptre."
+
+
+"J'oubliais de vous remercier de l'envoi genereux que vous m'avez fait.
+Cet argent sera distribue aux pauvres, et c'est sur votre tete et sur
+celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont les benedictions
+qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de vos bienfaits."
+
+"ODILLON ptre."
+
+Septembre 17. "Je suis entre dans leur cachot vers six heures pour
+passer la nuit aupres des malheureux et essayer a verser dans leur coeur
+un peu de calme et de repentir. Ils etaient dans un etat d'exasperation
+epouvantable. Leurs yeux etaient hors de tete, leurs figures sinistres
+et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains etaient couvertes du
+sang qui s'echappait des blessures que les fers leur avaient faites en
+essayant a s'elancer l'un sur l'autre pour se frapper et se dechirer. De
+leurs bouches s'echappaient une ecume sanglante et d'affreux blasphemes.
+Ma vue loin de les apaiser ne fit plutot que redoubler leur rage. Ils
+parurent meme la concentrer sur ma personne, car comme je m'approchais
+pour les calmer, ils se sont tous deux precipite sur moi et m'ont
+violemment repousse. Toute la nuit s'est ainsi passee dans des
+paroxysmes de fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de
+raison."
+
+"La cause de cette haine frenetique qu'ils se portent, vient de ce que
+tous deux ont tente de se rendre temoins du roi, avec l'assurance qu'ils
+voulaient faire donner aux autorites qu'on leur laisserait la vie sauve.
+A cette condition, ils auraient tout avoue."
+
+"Ces demarches, ils les avaient faites a l'insu l'un de l'autre et elles
+leur avaient ete revelees le jour de leur proces. Or de tous les hommes
+celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils ne pardonnent
+jamais, c'est au delateur et au traitre; aussi lorsqu'ils le tiennent en
+leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus horribles tortures."
+
+Sep: 18. "La journee ne s'est pas annoncee sous de meilleurs auspices.
+Je suis entre dans leur cachot au moment ou ils prenaient leur dejeuner.
+Mon arrivee n'a fait aucune autre effet sur eux que de m'attirer a peine
+un coup d'oeil charge de mepris, Tout en mangeant ils se sont lance des
+regards farouches et pleins de menaces. Comment donc reussirai-je a
+faire entendre une parole de religion a ces hommes dont le coeur est si
+profondement gangrene par les plus execrables passions?"
+
+"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur navre
+de tristesse. Mon Dieu, encore une journee et une partie de la nuit de
+perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent avoir d'autres
+resultats que de redoubler leur rage et leurs imprecations. Peut-etre la
+Providence m'inspirera-t-elle demain de nouveaux moyens pour parvenir au
+but auquel j'aspire si ardemment. Le seul espoir que j'entretienne est
+de les ramener dans la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours
+qui fuient l'un apres l'autre avec une incroyable rapidite et qui sont
+pour moi si pleins d'amertume."
+
+"Dans deux jours leur ame sera devant Dieu et je n'ai encore rien pu
+obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des hommes sera
+inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci a attendre ici bas. Deux
+jours seulement, c'est si peu pour se preparer a paraitre devant le
+redoutable tribunal du Souverain Juge; devant ce regard inquisiteur
+qui fait dire au roi prophete dans un saint tremblement; _Ante faciem
+frigoris ejus quis sustinebit!!_ Je vais prier, la priere est un baume
+divin, peut-etre m'inspirera-t-elle de nouvelles idees."
+
+Sept: 19. "Mon cher frere, je suis entre un peu plus tard dans la
+cellule aujourd'hui. J'ai des le matin fait demander audience dans les
+maisons ou l'on prie pour le salut de tous. Monseigneur l'Eveque de
+Quebec, m'a offert ses services d'une maniere spontanee. Il doit aller
+les visiter pendant que de mon cote j'implorerai les prieres des ames
+charitables en faveur des malheureux qui vont mourir demain, sur la
+potence, car pour le condamne, les jours qui suivent la condamnation
+sont toujours la veille du supplice."
+
+"Tous m'ont promis leur concours et j'espere encore les retrouver dans
+de meilleures dispositions."
+
+"Je vous ecris ces pages de ma chambre et maintenant il me semble que ce
+poids enorme ne pese pas sur mes seules epaules, On m'a promis partout
+que des prieres seraient offertes a Dieu. Elles seront dites et repetees
+dans chaque communaute et par toutes les personnes pieuses."
+
+"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien differente des jours
+precedents. Je m'accuse d'avoir peut-etre exprime des paroles d'aigreur
+devant ces hommes qui pourraient etre plus malheureux et ignorants
+que coupables. Je dirige mes pas vers la prison bien decide a leur en
+demander pardon. Je pourrais prendre Dieu a temoin, que si je les ai
+offenses, c'est bien involontairement car je donnerais de grand coeur
+jusqu'a la derniere goutte de mon sang pour leur etre utile."
+
+"Je marche d'un pas plus leger, plus alerte car l'esperance a fait
+renaitre mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degres de la
+prison que je rencontre le saint Eveque. Il me tend la main, je la porte
+a mes levres avec respect, mais lui m'embrasse avec tendresse. Je n'ai
+pas le courage de l'interroger, son serrement de mains m'indique qu'a
+lui aussi etait departie la part d'amertume comme aux bons autres
+pretres qui ont tour a tour, mais en vain essaye d'obtenir d'eux une
+parole ou un signe de repentir."
+
+"Mon Dieu, j'ai pourtant bien prie dans les deux jours qui sont passes,
+je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer D'ecrire."
+
+
+
+19 Sept, 11 heures P. M.
+
+"Pardonnez a mon ecriture, ma main est tremblante et peut-etre
+aurez-vous de la peine a dechiffrer le pauvre griffonnage que je fais.
+A peine quelques heures vont-elles s'ecouler avant que la justice des
+hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La derniere nuit est
+epouvantable."
+
+"Quand la reponse a leur demande d'un sursis leur a ete apportee, hier
+soir, et que l'expression formelle du refus leur a ete signifiee, jamais
+scene plus dechirante n'a ete vue."
+
+"D'abord, ils ont prelude aux apprets de leur mort d'une maniere
+differente, l'un par des chants feroces et sauvages, l'autre par
+d'execrables obscenites, puis a minuit sonnant, comme par un accord
+mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice s'est
+enveloppe la tete de sa couverture et s'est mis a moduler un chant
+bizarre mais empreint d'une telle ferocite que je ne pouvais m'empecher
+de sentir un frisson qui parcourait tout mon etre. Paulo au contraire
+est tombe dans un etat d'inertie et d'abattement dont il n'a pas pu
+etre releve. Le premier a continue son chant etrange jusqu'au moment de
+l'execution. Il ne s'y melait presque plus d'accents humains. Helas! cet
+homme etait plus miserable encore que je ne pensais. Il n'etait pas meme
+idolatre, il etait Athee."
+
+"Je compris dans son chant qu'il etait heureux du rendre a la matiere ce
+que la matiere lui avait donne, le desir de jouissances materielles, et
+trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils des plus odieux. Tel
+avait ete le but de toute sa vie."
+
+"Je cherchai a reveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout
+d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignerent seulement
+pas me repondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur presentai un
+crucifix qu'ils outragerent par leurs crachats comme de nouveaux Judas."
+
+"Enfin Paulo vers lequel je tentai une derniere esperance, me fit peur,
+je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux etait dans
+un delire complet, mais un de ces delires qui ne s'exprime pas par
+d'energiques transports, mais par des paroles incoherentes, ou le
+cynisme de la penses le dispute a l'obscenite de la parole."
+
+"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son passe,
+il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un calme se
+faisait. J'essayai bien des fois a en profiter pour me faire entendre.
+Et alors c'etait plus affreux encore. Il sortait de sa tranquillite
+apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait qui attendait
+a la porte du cachot que l'heure du supplice fut arrivee. Il croyait
+voir ses gestes d'impatience parce que le moment ne venait pas assez
+vite. Il decrivait les plis et replis de la corde qui devait l'etrangler
+et qu'il croyait deja avoir autour du cou. Il se representait les
+vociferations de la foule rendue furieuse par le nombre et l'enormite de
+ses forfaits. Puis un instant apres, il elevait la voix, mais alors sur
+un ton de supplication il conjurait cette meme foule d'attendre au
+moins que la brise imprimat a cette masse inerte, a ce cadavre et a ces
+membres pantelants, un balancement qui les ferait se heurter sur les
+poteaux du gibet comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."
+
+5 heures A. M. "Rodinus continue sa melopee inconnue. A quelle divinite
+adresse-t-il ce chant? Oh! si c'etait a ce Dieu qu'il affecte de ne pas
+connaitre, au moins conserverais-je une lueur d'espoir sur son avenir,
+mais non c'est une glorification de ses forfaits. Il les passe en revue
+dans sa memoire et regrette de ne pouvoir en savourer les delices plus
+longtemps."
+
+10 1/2 heures A. M. "Rien n'est change dans l'attitude de Rodinus. Paulo
+a eu un acces de frenesie epouvantable. Il se croyait poursuivi par ses
+victimes. Il leur demandait pitie, misericorde, comme elles-memes ont du
+le faire lorsqu'ils les outrageait ou les mettait a mort. Ses cheveux se
+dressaient d'epouvante, il attendait, disait-il des ricanements d'enfer
+et les cris de joie des demons qui le conviaient a leur horrible fete.
+Il entrevoyait les tortures des damnes, il repetait leurs lamentations
+et leurs gemissements. Son oeil etait hagard, il tremblait de tous ses
+membres. Son grincement de dents augmente encore l'horreur de tous les
+temoins de cette epouvantable scene. C'est bien la la peinture que
+l'ecriture nous fait de la mort du pecheur impenitent. _Dentibus suis
+fremet et labescet_. Puis il est tombe dans un etat de torpeur, il n'est
+plus qu'une masse inerte."
+
+"Le silence du cachot n'est trouble que par le bruit de sa respiration
+stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident et plus
+saccade. C'est la ronde du jongleur qui evoque les esprits infernaux.
+Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"
+
+"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui entrent
+suivis des officiers de justice."
+
+"Je me precipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore dix
+minutes de repit. Un des officiers tire sa montre et dit en secouant
+tristement la tete qu'il a deja differe l'execution de quelques minutes
+et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet instant comment
+l'eussent-ils employe? Eussent-ils enfin dans ce moment supreme, tourne
+un regard de repentir et de supplication vers Dieu? Helas! je n'ose plus
+rien esperer que dans l'immense misericorde de la Divine Providence."
+
+"La seule chose que j'ai pu obtenir a ete l'aveu complet que Paulo m'a
+fait, et dont je ne doutais pas, qu'il etait avec ses deux complices les
+meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse pour lequel celui-ci
+avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait ourdi cette trame
+diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline ressentait pour lui.
+Les deux autres bandits l'avaient aide dans l'execution."
+
+"Pendant qu'on preside aux funebres apprets du supplice, je vais de l'un
+a l'autre, je les exhorte en pleurant a se preparer a paraitre devant
+Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de contrition."
+
+"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est eteinte. Son
+oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration ou plutot un
+ralement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend rien, il ne peut
+plus se mouvoir."
+
+"Rodinus detourne la tete avec degout quand je lui presente pour la
+seconde fois l'image du Dieu crucifie. Il l'aurait meme souille de
+nouveau par un crachat si je ne me fusse empresse de le retirer."
+
+"Enfin la toilette est terminee, leurs chaines leur ont ete enlevees,
+ils ont la corde au cou et les mains liees derriere le dos."
+
+"Le cortege se met en marche. Quatre aides portent Paulo toujours
+insensible et le deposent sur la trappe fatale, Rodinus l'a precede. Il
+a toute la stoique ferocite du sauvage. La tete haute il jette d'abord
+un regard de defi sur la foule et regarde avec indifference le bourreau
+qui passe l'extremite de la corde dans le crochet. Il ne veut pas
+permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses yeux comme on vient de le
+faire a Paulo."
+
+"La foule est a genoux et prie. Moi, la figure prosternee sur le gibet,
+j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est ouverte et que
+deux ames viennent de paraitre devant le tribunal supreme, et quelles
+sont jugees!!!... Ah! puissent-ils avoir trouve misericorde aupres de
+Dieu!!!!!!"
+
+"Voila, mon cher frere, les details aussi exacts que possible, voila
+aussi la fin deplorable de ces deux grands coupables. Pourtant, malgre
+toute l'apparence de l'inutilite de nos prieres, redoublons cependant
+nos instances aupres du Tres-Haut. Qui sait?"
+
+
+
+Je ferme en frissonnant ce journal, il m'echappe des mains. J'essuie les
+sueurs glacees qui inondent mon front.
+
+J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce monde
+invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la barriere.
+Ma pensee se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement les y
+attendait.
+
+Je ne sais combien d'heures j'ai passe dans ces penibles reflexions mais
+tout a coup mes idees prennent un autre cours. Une figure angelique
+vient faire contraste avec les leurs que je crois entrevoir parmi celles
+des demons. Cette figure est celle d'Angeline, de la mere d'Adala. Il me
+semble entendre cette voix qui n'avait plus rien de terrestre a me
+dire, au moment ou son ame allait s'envoler vers le ciel et apres la
+confession que je lui avait faite: "Pere viens m'embrasser. Je te confie
+mon enfant, mon Adala."
+
+Ce dernier nom a un effet magique. Il m'eveille comme d'un affreux
+cauchemar et la chere petite lettre d'Adala est la devant moi qui semble
+me sourire et m'inviter a l'ouvrir.
+
+Je la saisis avec emotion, je la tourne et retourne en tout sens avant
+que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa main a
+touche. Il faut que j'attende quelques instants avant que de pouvoir
+distinguer l'ecriture, tant les larmes obscurcissent mes yeux.
+
+"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voila deja plus de quatre mois
+que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passe un seul instant sans
+penser a toi. Je me suis bien ennuyee et je m'ennuie encore beaucoup de
+ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et t'embrasser."
+
+"Je n'ai pas non plus oublie toutes les belles histoires que tu me
+racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient
+pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais de si
+droles que j'en ris encore rien qu'a y penser."
+
+"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore
+aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se
+mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque chagrin
+que je te causais et tu etais trop bon pour me dire en quoi je
+t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne
+l'etais alors et j'ai bien hate de te revoir pour te demander pardon."
+
+"J'espere, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon soin de ta
+sante car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut arrive quelque
+malheur, je crois bien j'en mourrais."
+
+"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de ce que tu
+ne m'ecris pas."
+
+"Je suis a present une grande fille. Les bonnes religieuses me disent
+qu'elles sont tres contentes de mes succes. Elles ont pour moi toute
+espece de bontes."
+
+"La mere superieure et l'assistante me font souvent venir dans leurs
+chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons, mais je ne sais
+pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles me parlent. Je
+n'ai pas besoin de rien demander, elles previennent mes moindres desirs
+et me disent que c'est toi qui leur a donne l'argent pour y pourvoir."
+
+"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prevenances et
+je vais m'appliquer bien fort pour finir mes etudes au plus vite et
+aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu de ta petite
+fille."
+
+"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont ete pendus
+ce matin. Toutes les bonnes religieuses etaient tristes nous aussi nous
+l'etions. C'est si terrible de penser que deux hommes vont etre pendus,
+mais c'est plus affreux encore de songer qu'ils vont mourir sans s'etre
+reconcilies avec Dieu. A dix heures trois quarts ce matin les glas des
+deux malheureux ont commence a sonner. J'en fremis encore. Nous nous
+sommes rendues a la chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas ose
+demander s'ils ont fait leur paix avec Dieu."
+
+"Tu peux t'imaginer comme j'ai ete contente de revoir mon ami Baptiste,
+aussi je l'ai embrasse bien fort."
+
+"Grand'mere vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte de ces
+beaux petits ouvrages en broderie sur ecorce comme elle sait en faire.
+Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de toute espece de
+fruits. J'aurais voulu que ma tante superieure lui donna de l'argent,
+j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais elle m'a embrassee
+en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle n'en a besoin. Je t'en
+aimerais encore plus fort pour cela si j'en etais capable."
+
+"A present je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi qui
+ecris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes qui le
+fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."
+
+"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai ecrire une
+lettre seule. Juges si je vais travailler."
+
+"Je t'embrasse mille et mille fois,
+
+Ta petite fille,"
+
+ADALA
+
+20 Septembre.
+
+
+
+La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me plus a
+savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette delicieuse
+reverie et retourner dans ma cabane.
+
+Mes amis etaient eveilles. Je me fis raconter les derniers jours des
+bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient ete plus diaboliques
+encore dans leurs actions que le bon pretre ne me l'avait dit.
+
+Un jour un d'eux lui avait presque coupe un doigt avec ses dents pendant
+qu'il lui presentait a boire, comme il le lui avait demande.
+
+Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes pendant
+qu'il avait le dos tourne.
+
+Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphemes, d'obscenites de
+toutes sortes que ce saint pretre n'eut entendus de leurs bouches et
+souffert avec une patience et une douceur angeliques.
+
+Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au plus vite a
+ma chere enfant.
+
+
+
+
+
+VIE INTIME
+
+Quoiqu'il m'en coutat beaucoup d'etre pour plusieurs annees separe
+d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par gout que
+par un besoin de distraction et de mouvement, je repris avec mes amis la
+vie de coureur des bois.
+
+J'etais parfaitement tranquille au sujet de ma fille cherie, je savais
+qu'elle trouverait, aupres de mes bonnes soeurs tout le bonheur
+possible. Pour lui eviter des chagrins que ma vue aurait pu lui causer,
+je resolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je me proposai de
+lui ecrire deux fois par annee quoique je fusse convaincu qu'elle etait
+incapable de m'oublier.
+
+Nos preparatifs de depart ne furent pas longs et nous partimes bien
+decides a ne plus nous separer et a partager a chaque retour au poste
+les profits de notre chasse.
+
+Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que tout
+le monde connait. Qu'il me suffise de dire que nos chasses furent assez
+fructueuses et que je passai les cinq annees qui suivirent dans un calme
+et une tranquillite d'esprit que je n'avais pas encore connus.
+
+Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beaute primitive, les
+courses dans les bois et la preparation de nos pelleteries faisaient le
+charme de nos journees. Puis le soir arrive nous nous trouvions reunis
+autour d'un bon feu et les histoires et la gaite intarissable du Normand
+et du Gascon, embellissaient nos soirees.
+
+Les trois annees que je m'etais condamne a passer sans embrasser Adala,
+etaient expirees, je resolu de me rendre a Quebec. Grande fut la joie de
+mes soeurs et de la petite en me voyant.
+
+L'enfant s'etait admirablement developpee, et avait considerablement
+grandi. Elle ne savait que faire pour me temoigner son bonheur. Elle
+riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes genoux et m'embrassait.
+Combien j'etais heureux de tous ces temoignages d'amour. Non je ne les
+eus pas change pour tous les tresors de la terre.
+
+Je passai une semaine aupres d'elle, lui faisant visiter la ville et
+ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle eprouvait de voir tant de
+merveilles et de beautes qu'elle ne connaissait que par oui dire.
+
+Il va sans dire que nous allames aussi chercher la grand'mere et
+l'installames aupres de nous pour qu'elle prit part a la joie commune.
+
+Ces huit jours furent de courte duree. Si la voix de la raison n'eut
+cede a celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec moi.
+La vie de reclusion s'accordait peu avec le caractere d'Adala. Ce qu'il
+fallait a cette chere enfant c'etait la vie libre et independante,
+indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle ressentait un
+entrainement veritable pour la vie demi sauvage. Mais il me fallut ceder
+devant le devoir.
+
+Apres l'avoir pressee plusieurs fois dans mes bras, je me separai
+d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher et
+qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu'a la mort de l'un de nous.
+Aglaousse, de son cote, promit de venir nous rejoindra et de la visiter
+plus souvent encore d'ici a ce temps-la.
+
+Je dis adieu a mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant. Ces
+recommandations etaient bien superflues.
+
+Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'eloignant d'elles, et aussi
+longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un regard sur le
+toit qui recouvrait des etres qui m'etaient plus chers que la vie.
+
+Jamais de ma vie, je n'ai eprouve autant d'ennui que pendant les
+premiers mois qui suivirent cette separation.
+
+Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient a un endroit designe
+et nous reprimes la vie active.
+
+Pendant la courte visite que j'avais faite a Adala, je lui avait souvent
+parle du campement que nous avions etabli aupres du Lac a la Truite. Je
+lui avais decrit le paysage si beau et les jouissances qu'on y trouvait.
+L'enfant avait ecoute ces details avec des larmes de plaisir. Elle me
+fit promettre en la laissant d'y construire un logement et que ce serait
+la que desormais nous habiterions.
+
+Ses desirs etaient pour moi des ordres imperieux, aussi vers la fin de
+la seconde annee, nous construisimes ces cabanes que je ne changerais
+pas pour le plus somptueux des palais.
+
+Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installes, nous goutons un
+bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit venu assombrir
+notre ciel, a ete la mort de mes deux soeurs qu'une epidemie a emportees
+successivement dans l'espace de deux mois Cheres saintes femmes, elles
+se sont eteintes comme elles ont vecu, dans la paix du seigneur, apres
+une carriere bien remplie d'annees, mais encore plus de bonnes oeuvres.
+
+Vous ferai-je maintenant une description de la maniere dont nous passons
+notre temps. Peut-etre pourrait-elle vous interesser.
+
+Le chant des oiseaux nous eveille des le matin et souvent a ce chant
+s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agreable a mon oreille,
+c'est celui de mon Adala qui semble leur repondre. Elle a, pour ainsi
+dire, apprivoise ces chers petits enfants des bois, car elle charme tout
+ce qui l'entoure.
+
+La culture des plantes, les broderies sur ecorce, la couture et la
+lecture constituent ses occupations de la journee.
+
+Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d'ete conduire
+son leger canot avec une adresse merveilleuse, sur les eaux tranquilles
+du lac. Puis quand tout est silencieux dans la nature, sa voix s'eleve
+pure et argentine pour chanter un de ces, cantiques si touchants par
+leur naive beaute, et qui sont une priere, une invocation.
+
+C'est alors que les echos des montagnes saisissent ces notes si
+fraiches, qu'ils les repetent et se les renvoient les uns aux autres
+comme s'ils voulaient se les graver profondement dans leur memoire.
+
+Parfois aussi je l'amene a des expeditions de chasse, mais ces jours-la,
+je suis presque toujours certain de faire buisson creux. Il ne faut
+pas tirer sur ce pauvre lievre qui ne nous fait aucun mal, dit-elle,
+n'abattez pas cette mere perdrix qui peut-etre laisserait des enfants
+orphelins et personne alors pourvoirait a leur nourriture.
+
+Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se presente,
+oh! alors malheur a lui, car elle tire avec la plus grande precision.
+Elle aime beaucoup la legere carabine que je lui ai achetee et qui est
+du plus beau fini. Elle ne perd pas une occasion d'en faire admirer le
+merite.
+
+Lorsqu'elle se promene sur les bords du lac, elle est suivi d'une
+marmotte devenue l'hote de sa maison et sa compagne inseparable.
+Plusieurs couvees de canards sauvages qu'elle a reussi a apprivoiser
+et qui viennent manger tour a tour dans sa main, en poussant des cris
+assourdissants, lui font cortege.
+
+Rien de ses pas, de ces demarches, ni de ses actions, n'echappe aux
+regards ravis de sa grand'mere et des miens, nous en examinons tous les
+details pour y trouver de nouveaux charmes, nous l'aimons tant.
+
+Son caractere est quelque peu fantasque et aventureux, mais d'apres mes
+recommandations elle ne s'eloigne jamais seule de la maison. Deux dogues
+enormes, qui sauraient la proteger dans le cas d'une mauvaise rencontre,
+sont les gardes les plus surs.
+
+Le temps de chaque journee est ainsi regle et les heures fuient avec une
+rapidite sans egale. Nous sommes loin de trouver le temps monotone et de
+vivre dans l'isolement. Chaque jour un chasseur ou un amateur de peche
+vient nous demander un gite. Nous avons aussi des nouvelles de tous
+cotes, car jamais ici le pain et l'hospitalite ne sont refuses.
+
+Bien souvent il y a surcroit de vie et de gaite dans l'habitation, c'est
+qu'alors Baptiste et ses deux inseparables compagnons sont venus nous
+visiter et se reposer de leurs fatigues.
+
+Oh! ce sont ces jours-la de vrais diners de _Gamache_ ou de
+_Sardanapale_. Tout ce que la foret peut offrir de gibier a plumes ou
+a poil est mis a contribution. Quelle folle gaite preside au repas, le
+Gascon et le Normand ont eu de quinze jours a un mois pour renouveler
+leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques. Adala rit
+aux larmes, la grand'mere et moi rions de la voir rire et a ce concert
+d'eclats de rire se joint comme basse la grosse voix de Baptiste.
+
+Des histoires on passe au chant, du chant a la danse, c'est Baptiste qui
+fait la musique. Il imite avec sa voix toute espece d'instruments. Ses
+poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble, ses pieds marquent
+la mesure et les deux francais executent des cabrioles, des pas, des
+sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire, assurent-ils dans tel
+ou tel pays ou il n'ont pourtant jamais ete, la petite de se tordre de
+rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces fetes se prolongent deux a trois
+jours.
+
+Mais quand les froids d'hiver commencent a nous menacer, nous descendons
+au village pour laisser passer les mois les plus rigoureux.
+
+La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui
+s'obstine a ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais
+seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai soin
+avant de les laisser de pourvoir a tous leurs besoins. Nous leur faisons
+aussi de frequentes visites dans le cours de l'hiver.
+
+Nous allons habiter des appartements confortables aupres de l'eglise du
+hameau. Quelques bons voisins viennent frequemment nous visiter. Dans la
+journee nous faisons des courses de traineau et le soir le cure vient
+s'asseoir au coin du feu et nous rejouir par une intime et charmante
+causerie.
+
+Telle est la vie que nous menons depuis sept annees. Helas! elles ont
+ete bien courtes comparees a celles du passe, mais aujourd'hui un nuage
+de tristesse vient troubler mon bonheur, c'est une inquietude bien
+naturelle, car je sens d'un jour a l'autre le poids des ans qui
+s'appesantit sur moi.
+
+J'eprouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que mon pied
+qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus rapides, ne se
+traine plus que peniblement meme sur un terrain uni.
+
+Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec
+tristesse que quand tous les deux nous aurons quitte la terre, ce qui ne
+saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chere petite fille?
+
+Je dissimule autant que je le puis les traces de ma decrepitude, mais
+Adala semble s'en etre apercue, elle m'entoure de plus de soins, de
+prevenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un seul instant,
+elle parait inquiete. Elle me regardait l'autre jour avec un oeil plein
+de tristesse, tout a coup une larme est venue glisser sur ses joues,
+elle s'est empressee de la faire disparaitre et de me sourire. Je lui en
+ai demande la cause. C'est une vilaine poussiere m'a-t-elle repondu!
+
+Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu. Je
+voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses compagnons n'y
+sont pas.
+
+Les deux francais sont partis pour une longue expedition de chasse.
+Baptiste a pour ainsi dire abandonne la vie des bois, il s'est mis a la
+culture et nous ne le voyons plus que rarement.
+
+Mon Dieu, comment pourrai-je faire prevenir Monsieur Fameux de l'etat
+precaire ou je me trouve.
+
+Je me suis ouvert a lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection
+pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mere quand je ne serai plus.
+Cette mission, il l'a acceptee, car il sait que je n'ai personne autre
+a qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je le visse avant de
+mourir.
+
+Adala s'est bien offerte pour aller le chercher.
+
+La vaillante enfant je l'ai refusee. La distance est si grande et je
+crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant elle
+a si fortement insiste que j'ai cede a ses instances, car je sens que
+mes heures sont comptees.
+
+En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes sont
+tombees sur mes joues et m'ont rechauffe le coeur.
+
+Je profite de son absence pour ecrire ces dernieres lignes que ma main
+tracera:
+
+Que je te remercie, ma chere Adala, d'avoir egaye ma triste vieillesse
+par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais en esprit, le
+courant d'une vie tourmentee, je me sentais ecrase sous le poids des
+evenements de mon existence, ta franche gaite est venue m'arracher bien
+des fois l'amertume gui peut-etre eut fini par s'emparer de moi.
+
+Tu as ete dans la maison la lumiere, la joie et la vie, car tu en etais
+l'ame benie. Sois donc a jamais heureuse Adala pour tout le bonheur que
+tu m'as fait.
+
+Que ta vie soit aussi calme que la mienne a ete tourmentee. Que le ciel
+t'accorde les tresors de jouissances que je n'ai pas connues. Enfin sois
+heureuse autant que mon coeur le desire.
+
+Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien soin. Tu sais
+combien elle s'est devouee pour toi, mais je connais trop bien ton
+coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu l'aimeras autant
+qu'elle t'a aimee.
+
+Penses aussi quelquefois a ton vieil ami Helika, donnes-lui un souvenir
+et quand ta voix se melera, le soir, a la priere des anges, demandes
+misericorde pour lui!!!!
+
+Adieu, Adieu...
+
+HELIKA.
+
+
+Ici se terminait le manuscrit.
+
+Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le meme jour que nous fimes rencontre
+de cette charmante enfant a la decharge du Lac.
+
+Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux dernieres
+phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondement emue. Nous
+respectames sa reverie. Du revers de sa main il essuya une larme, puis
+avec un doux sourire il nous dit; si vous le voulez bien, Messieurs,
+nous allons dejeuner.
+
+Effectivement l'aurore paraissait, la nuit etait passee sans que nous
+nous en fussions apercus, tant ce recit nous avait interesse.
+
+Et la jeune fille, demandames-nous tous ensemble, qu'est-elle devenue?
+
+Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de vous la
+raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus a bien des souvenirs de
+ma vie qu'il me serait penible de rappeler en ce moment.
+
+Si cette narration vous a presente quelqu'interet, je vous reserve
+l'autre partie pour l'occasion ou j'aurai le plaisir de vous revoir.
+
+Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant.
+
+C. DeGUISE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Helika, by Charles DeGuise
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HELIKA ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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