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diff --git a/old/13027-8.txt b/old/13027-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a5c258b --- /dev/null +++ b/old/13027-8.txt @@ -0,0 +1,13913 @@ +The Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cara + +Author: Hector Malot + +Release Date: July 26, 2004 [EBook #13027] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Wilelmina Mallière and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + +CARA + +PAR + +HECTOR MALOT + +E.D. + +PARIS + +E. DENTU, ÉDITEUR + +_Libraire de la Société des Gens de Lettres_ + +PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS + +1878 + + + + +Dédié + +À FERDINAND FABRE + +Son ami + +H.M. + + + + +CARA + +PREMIÈRE PARTIE + +HAUPOIS-DAGUILLON (Ch. P.), ** _orfèvre fournisseur des cours +d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grèce_, rue Royale, maisons à +Londres Regent street, et à Madrid, calle de la Montera.--(0) +1802-6-19-23-27-31-44-40.--(P.M.) Londres, 1851.--(A) New-York, +1853.--Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867. + +C'est ainsi que se trouve désignée dans le _Bottin_ une maison +d'orfèvrerie qui, par son ancienneté,--près d'un siècle +d'existence,--par ses succès artistiques,--(0)(A) médailles d'or et +d'argent à toutes les grandes expositions de la France et de +l'étranger,--par sa solidité financière, par son honorabilité, est une +des gloires de l'industrie parisienne. + +Jusqu'en 1840, elle avait été connue sous le seul nom de Daguillon; mais +à cette époque l'héritier unique de cette vieille maison était une +fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajouté le nom de son mari à +celui de ses pères: Haupois-Daguillon. + +Ce Haupois (Ch. P.) était un Normand de Rouen venu, dans une heure +d'enthousiasme juvénile, de sa province à Paris pour être statuaire, +mais qui, après quelques années d'expérience, avait, en esprit avisé +qu'il était, pratique et industrieux, abandonné l'art pour le commerce. + +Il n'eût très-probablement été qu'un médiocre sculpteur, il était devenu +un excellent orfèvre, et sous sa direction, qui réunissait dans une +juste mesure l'inspiration de l'artiste à l'intuition et à la prudence +du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un développement qui +aurait bien étonné le premier des Daguillon si, revenant au monde, il +avait pu voir, à partir de 1850, la chiffre des inventaires de ses +héritiers. + +Il est vrai que dans cette direction il avait été puissamment aidé par +sa femme, personne de tête, intelligente, courageuse, résolue, âpre au +gain, dure à la fatigue, en un mot, une de ces femmes de commerce qu'il +n'était pas rare de rencontrer il y a quelques années dans la +bourgeoisie parisienne, assises à leur comptoir ou derrière le grillage +de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant +dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir. + +En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point eu +pour but de quitter au plus vite les affaires, après fortune faite, pour +vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, l'héritière +des Daguillon l'eût pu, et même très-largement, à l'époque à laquelle +elle s'était mariée. Pour cela elle n'aurait eu qu'à vendre sa maison de +commerce. Mais l'inaction n'était point son fait, pas plus que les +loisirs d'une existence mondaine n'étaient pour lui plaire. C'était +l'action au contraire qu'il lui fallait, c'était le travail qu'elle +aimait, et ce qui la passionnait c'étaient les affaires, c'était le +commerce pour les émotions et les orgueilleuses satisfactions qu'ils +donnent avec le succès. + +Il était venu ce succès, grand, complet, superbe, et à mesure qu'étaient +arrivées les médailles et les décorations, à mesure qu'avait grossi le +chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses étaient venues +aussi, de sorte que d'années en années le mari et la femme, avaient été +de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'était tout dire. + +Deux enfants étaient nés de leur mariage, une fille, l'aînée, et, par +une grâce vraiment providentielle, un fils qui continuerait la dynastie +des Daguillon. + +Mais les rêves ou les projets des parents ne s'accordent pas toujours +avec la réalité. Bien que ce fils eût été élevé en vue de diriger un +jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il +n'avait montré aucune disposition à réaliser les espérances de ses +parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune +influence, aucun mirage sur lui. + +Cette froideur s'était manifestée dès son enfance; et alors qu'il +suivait les cours du lycée Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou pendant +les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait +jamais vu prendre intérêt à ce qui se faisait ni à ce qui se disait +autour de lui. Combien était sensible la différence entre la mère et le +fils, car les distractions les plus agréables de son enfance, c'était +dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouvées, écoutant, +regardant curieusement les clients, admirant les pièces d'orfèvrerie +exposées dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du monde +lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui +n'étaient pas terminées bien entendu) pour jouer à la marchande avec ses +camarades. + +Mais était-il sage de s'inquiéter de l'apathie d'un enfant? plus tard la +raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait +assurément pas insensible aux avantages que sa naissance lui donnait. + +L'âge seul était venu, et lorsque, ses études finies, Léon était entré +dans la maison paternelle, il avait gardé son apathie et son +indifférence, restant de glace pour les joies commerciales, insensible +aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires. + +Sans doute il n'avait pas nettement déclaré qu'il ne voulait point être +commerçant, car il n'était point dans son caractère de procéder par des +affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des +discussions, aimant tendrement son père et sa mère, enfin étant habitué +depuis son enfance à entendre les espérances de ses parents, il ne +s'était pas senti le courage de dire franchement que la gloire d'être un +Daguillon ne l'éblouissait pas, et qu'il ne sentait pas la vocation +nécessaire pour remplir convenablement ce rôle. + +Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laissé entendre, sinon en +paroles, au moins en actions, par ses manières d'être avec les clients, +avec les employés, les ouvriers, avec tous et dans toutes les +circonstances. + +Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exigé de leur fils le zèle et +l'exactitude d'un commis ou d'un associé, ils auraient pu s'expliquer +son apathie et son indifférence par la paresse; mais cette explication +n'était malheureusement pas possible. + +Léon n'était pas paresseux; collégien, il avait figuré parmi les +lauréats du grand concours; élève de l'École de droit, il avait passé +tous ses examens régulièrement et avec de bonnes notes; enfin, dans +l'atelier où il avait appris le dessin, il avait acquis une habileté et +une sûreté de main qu'une longue application peut seule donner. + +Et puis, d'autre part, ce n'était pas du zèle, ce n'était même pas du +travail qu'ils lui demandaient. Le jour où ils l'avaient fait entrer +dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: «Tu travailleras depuis +sept heures et demie du matin jusqu'à neuf heures du soir, et tu +emploieras ton temps sans perdre une minute.» Loin de là. Car ce jour +même ils lui avaient offert un appartement de garçon luxueusement +aménagé, avec deux chevaux dans l'écurie, un pour la selle, l'autre pour +l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un +pareil cadeau, qui lui permettait de mener désormais l'existence d'un +riche fils de famille, n'était pas compatible avec de rigoureuses +exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans +l'esprit du père ni dans celui de la mère. Qu'il s'amusât. Qu'il prît +dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait à l'héritier +de leur maison, cela était parfait; ils en seraient heureux; mais par +contre cela n'empêchait pas (au moins ils le croyaient) qu'il +s'intéressât aux affaires de cette maison, qui en réalité serait un +jour, qui était déjà la sienne. + +C'était là seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils espéraient, ce +qu'ils exigeaient de lui. + +Cependant si peu que cela fût, ils ne l'obtinrent pas. + +À quoi pouvait tenir son indifférence, d'où venait-elle? + +Ce furent les questions qu'ils agitèrent avec leurs amis et +particulièrement avec le plus intime, un commerçant nommé Byasson, mais +sans leur trouver une réponse satisfaisante, chacun ayant un avis +différent. + +Ils s'arrêtèrent donc à cette idée, que les choses changeraient si, +comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait à Léon un rôle plus +important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de +responsabilité, et pour en arriver à cela, ils décidèrent de s'éloigner +de Paris pendant quelque temps. + +Depuis plusieurs années, les médecins conseillaient à M. Haupois d'aller +faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Hérault. Il avait toujours +résisté aux médecins. Il céda. La femme accompagna le mari. + +Léon, resté seul maître de la maison, serait bien forcé de prendre +l'habitude de diriger tout et de commander à tous; même aux vieux +employés, qui jusqu'à ce jour l'avaient traité un peu en petit garçon. + +Cependant il ne dirigea rien et ne commanda à personne, ni aux jeunes ni +aux vieux employés. + + + + +II + + +Le départ de son père et de sa mère lui avait imposé une obligation +qu'il avait dû accepter, si désagréable qu'elle fût: c'était +d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue +Royale. + +Lorsque le dernier des Daguillon, qui était le père de madame Haupois, +avait quitté le quartier du Louvre, où sa maison avait été fondée, pour +la transférer rue Royale, il avait installé son appartement à côté de +ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois, +les affaires de la maison s'étaient développées et avaient atteint leur +apogée, il avait fallu prendre cet appartement pour le transformer en +salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'à ce jour +avait servi à l'habitation particulière on n'avait conservé qu'une +chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait dû louer un +appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue +Saint-Florentin. C'était là que les enfants avaient grandi, en bon air, +au soleil, les yeux égayés par la verdure des Tuileries. Mais cet +appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait guère +habité, car obligée de rester rue Royale, où l'oeil du maître était +nécessaire, elle avait conservé sa chambre auprès de ses magasins, la +première levée, la dernière couchée, ne vivant de la vie de famille que +le dimanche seulement. + +Tant que durerait l'absence de ses parents, Léon devait habiter cette +chambre, remplacer ainsi sa mère, et comme elle faire bonne garde sur +toutes choses. + +Mais pour coucher rue Royale Léon ne s'était pas trouvé obligé à +s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli +le rôle de gardien, voilà tout, et encore en dormant sur les deux +oreilles. + +Pour le reste, il avait laissé les choses suivre leur cours, et quand le +vieux caissier, le vénérable Savourdin, bonhomme à lunettes d'or et à +cravate blanche le priait chaque soir de vérifier la caisse, il +s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance véritablement +inexplicable. Quelle différence entre la mère et le fils! et le bonhomme +Savourdin, qui avait des lettres, s'écriait de temps en temps: _O +tempora, o mores!_ en se demandant avec angoisse à quels abîmes courait +la société. + +Il y avait déjà douze jours que M. et madame Haupois-Daguillon étaient +partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le +courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva +une lettre adressée à M. Léon Haupois, avec la mention «personnelle et +pressée» écrite au haut de sa large enveloppe. + +Aussitôt il appela un garçon de bureau: + +--Portez cette lettre à M. Léon. + +--M. Léon n'est pas levé. + +--Eh bien, remettez-la à son domestique en lui faisant remarquer qu'elle +est pressée. + +--Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui d'éveiller +son maître. + +--Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les épaules +par un geste de pitié, que ce n'est pas une lettre d'affaires; +l'écriture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, l'oncle de +M. Léon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village auprès duquel +M. l'avocat général habite ordinairement avec sa fille pendant les +vacances pour prendre les bains. Cela décidera sans doute Joseph, ou +comme vous dites «M. Joseph», à réveiller son maître. + +Le garçon de bureau prit la lettre et, secouant la tête en homme bien +convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin +et alla frapper à une petite porte bâtarde,--celle de la cuisine,--qui +ouvrait directement sur l'escalier. + +Une voix lui ayant répondu de l'intérieur, il entra: deux hommes se +trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu, +évidemment un commissionnaire, était en train de cirer des bottines; +l'autre, en gilet à manches, assis sur deux chaises, les pieds en l'air, +était occupé à lire le journal. + +--Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture. + +--Moi-même, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous apporter une +lettre pour M. Léon. + +--Monsieur n'est pas éveillé. + +Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le +mouvement de son bras droit: + +--Frottez donc, père Manhac; vous avez déjà batté les vêtements tout à +l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est pas +monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent. + +Puis se tournant vers le garçon de bureau: + +--Ma parole d'honneur, c'est agaçant de ne pouvoir pas avoir une minute +de tranquillité; si vous vous relâchez de votre surveillance, rien ne va +plus. + +Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le père Manhac avait +achevé de cirer les bottines; les ayant posées délicatement sur une +table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les +observations que de les affronter. + +--Ne portez-vous pas ma lettre à M. Léon? demanda le garçon de bureau. + +--Non, bien sûr. + +--Ce n'est pas une lettre d'affaires. + +--Quand même ce serait une lettre d'amour, je ne le réveillerais pas. + +--C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu +l'écriture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat général de +Rouen, l'oncle de M. Léon; ce qui est assez étonnant, car les deux +frères ne se voient plus; mais ils veulent peut-être se réconcilier; M. +Armand Haupois a une fille très jolie, mademoiselle Madeleine, que M. +Léon aimait beaucoup. + +--Elle n'a pas le sou, votre fille très-jolie; cela m'est donc bien égal +que M. Léon l'ait aimée, car l'héritier de la maison Haupois-Daguillon +n'épousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce côté, les +parents feront bonne garde, ils ont d'autres idées, que je partage +d'ailleurs jusqu'à un certain point. + +--Oh! alors.... + +--Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi aurait +accepté M. Léon Haupois si j'avais admis la probabilité, la possibilité +d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un garçon +qui mène la vie de garçon; c'est une règle de conduite. Voilà pourquoi +je suis entré chez M. Léon; c'était un fils de bourgeois enrichi et je +m'étais imaginé qu'il irait bien: mais il m'a trompé. + +--Il ne va donc pas? + +Joseph haussa les épaules. + +--Pas de femmes, hein? insista le garçon de bureau en clignant de +l'oeil. + +--Mon cher, les hommes ne sont pas ruinés par les femmes, ils le sont +par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette +influence décisive qui conduit aux folies. + +--Eh bien, vous m'étonnez, car, à l'époque où M. Léon n'était encore que +collégien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il venait +souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau, +et, tout le temps qu'ils étaient là, ils restaient le nez écrasé contre +les vitres à regarder le défilé des voitures qui vont au Bois ou qui en +reviennent, et qui naturellement passent sous nos fenêtres. De ma place +je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes à la +mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles étaient, et, +en les écoutant, je me disais à part moi: «Il faudra voir plus tard, ça +promet.» Je suis joliment surpris de m'être trompé. En tout cas, si j'ai +raisonné faux, pour le fils, j'ai tombé juste pour la fille. + +--Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes? + +--Quelle bêtise! Comme son frère, mademoiselle Camille restait aussi le +nez collé contre les vitres, mais le défilé qu'elle regardait, c'était +celui des gens titrés. Tout ce qui avait un nom dans le grand monde +parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-là qui +l'intéressaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur le bout +du doigt leur parenté; elle annonçait leur mariage, et alors comme pour +le frère je me disais: «Il faudra voir;» j'ai vu; elle a épousé un +noble. + +--Baronne Valentin, la belle affaire en vérité. + +--Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui +finir à la fabrique une garniture de boutons en or pour un de ses +paletots, avec sa couronne de baronne gravée sur chaque bouton; c'est +très-joli. + +--Ridicule de parvenu, mon cher, voilà tout; on fait porter ses armes +par ses valets, on ne les porte pas soi-même. + +Un coup de sonnette interrompit cette conversation. + + + + +III + + +Lorsque Joseph entra dans la chambre de son maître, celui-ci était +debout, le dos appuyé contre un des chambranles de la fenêtre, occupé à +allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit retroussées, le +col rejeté de chaque côté de la poitrine, les cheveux ébouriffés, il +apparaissait, dans le cadre lumineux de la fenêtre, comme un grand et +beau garçon, au torse vigoureux, avec une tête aux traits réguliers, +harmonieux, aux yeux doux, à la physionomie ouverte et bienveillante. + +--Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: «Personnelle et +pressée.» + +--Donnez, dit-il nonchalamment. + +Mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur l'adresse, l'intérêt remplaça +l'indifférence. + +--Vite une voiture, s'écria-t-il en jetant cette lettre sur la table, un +cheval qui marche bien; courez. + +Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son maître le rappela: + +--Savez-vous à quelle heure part l'express pour Caen? + +--À neuf heures. + +--Quelle heure est-il présentement? + +--Huit heures quarante. + +--Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera à la +porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac à main du linge +pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous hâtant de manière à me +remettre ce sac. + +Tout en donnant ces ordres d'une voix précipitée, il s'était mis à sa +toilette; en quelques minutes il fut habillé et prêt à partir. + +Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et se +dirigea vers la caisse: + +--Savourdin, je pars. + +--C'est impossible. J'ai des signatures à vous demander. + +--Vous vous arrangerez pour vous en passer. + +Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste désespéré, +mais Léon lui avait déjà tourné le dos. + +--Monsieur Léon, cria le bonhomme, monsieur Léon, je vous en prie, au +nom du ciel.... + +Mais Léon avait gagné le vestibule et descendait l'escalier. + +Au moment où il franchissait la porte cochère, une voiture, avec Joseph +dedans, s'arrêtait devant le trottoir. + +--À la gare Saint-Lazare! dit Léon, montant brusquement dans la voiture, +et aussi vite que vous pourrez! + +Le cheval, enlevé par un vigoureux coup de fouet, partit au grand trot; +aussitôt Léon voulut reprendre la lecture de la lettre, dont les +premières lignes l'avaient si profondément bouleversé. + +Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui sépare +la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de +la gare, il n'avait pas encore tourné le premier feuillet; l'horloge +allait sonner neuf heures. + +Il était temps: on ferma derrière lui le guichet de distribution des +billets. + +Ce fut seulement quand il se trouva installé dans son wagon, où il était +seul, qu'il reprit sa lecture, non au point où il l'avait interrompue, +mais à la première ligne: + +«Mon cher Léon, + +«Ma dépêche télégraphique d'hier, par laquelle je te demandais si tu +serais à Paris libre de toute occupation pendant la fin de la semaine, a +dû te surprendre jusqu'à un certain point. + +«En voici l'explication: + +«Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher neveu, +qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il +fallait donc que je fusse certain qu'aussitôt prévenu tu pourrais +accourir près d'elle. + +«Cette certitude, ta réponse me la donne, et, comme d'avance je suis sûr +de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma résolution. + +«Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Nés de parents pauvres, +ton père et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis que ton +père, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la carrière +commerciale au lieu d'être artiste, comme il l'avait tout d'abord +souhaité, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, tandis que +ton père épousait une femme riche qui lui apportait des millions, j'en +épousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une cinquantaine +de mille francs. + +«Cette dot avait été placée dans une affaire industrielle; je ne +changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de défaire ce +qui avait été fait par mon beau-père, et d'un autre côté j'étais bien +aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour +que ma femme et ma fille n'eussent point trop à souffrir de la +médiocrité de mon traitement de substitut. + +«C'est grâce à ce revenu qu'après avoir perdu ma femme au bout de quatre +années de mariage, je pus garder ma fille près de moi, et qu'elle a été +élevée sous mes yeux, sur mon coeur. + +«En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de sérieuses +économies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans la maison +paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche d'instruction, +pour la peinture un peintre de mérite, pour la musique des artistes de +talent, cela coûte cher, très-cher, et en employant utilement ces +économies, soit à former un capital, soit à constituer une assurance sur +la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je +serais arrivé à lui constituer une dot moitié plus forte que celle que +sa mère avait reçue. Mais je n'ai point cru que c'était là le meilleur. +Plusieurs raisons d'ordre différent me déterminèrent: j'aimais ma fille, +et ce m'eût été un profond chagrin de me séparer d'elle; je n'étais pas +partisan de l'éducation en commun pour les filles; jeune encore, je ne +voulais pas m'exposer à la tentation de me remarier, ce qui eût pu +arriver si je n'avais pas eu ma fille près de moi; enfin je me disais +que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le mariage, +il en est cependant qui veulent une femme, et c'était une femme que je +voulais élever; toi qui connais Madeleine, ses qualités d'esprit et de +coeur, tu sais si j'ai réussi. + +«Tu as passé quelques-unes de tes vacances avec nous; tu sais quelle +était notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers et notre +étroite intimité dans le travail comme dans le plaisir; tu as assisté à +nos soirées de lecture, à nos séances de musique, à nos réunions entre +amis, je n'ai donc rien à te dire de tout cela; à le faire je +m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux +pas m'attendrir. + +«Cependant, en rappelant ainsi un passé que tu connais dans une certaine +mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-être, et qui a son +importance: nos dépenses dépassèrent chaque année mes prévisions et +m'entraînèrent dans des embarras d'argent qui furent les seuls tourments +de ces années si heureuses; mais ton père me vint en aide, et, grâce à +son concours fraternel, je pus en sortir à mon honneur. + +«Malgré ces embarras d'argent causés le plus souvent par des besoins +imprévus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, par une +mauvaise administration, j'espérais pouvoir suivre jusqu'au bout le plan +que je m'étais tracé pour l'éducation de Madeleine, quand un incident +désastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison dans +laquelle notre capital était placé se trouva en mauvaises affaires, et +de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds +tout était perdu. Sans économies, sans ressources autres que celles +provenant de mon traitement, il m'était difficile, pour ne pas dire +impossible, de me procurer la somme nécessaire pour cet apport. J'aurais +pu, il est vrai, la demander à ton père; mais j'en étais empêché par des +raisons, à mes yeux décisives: ton père m'ayant déjà aidé dans plusieurs +circonstances, je ne pouvais m'adresser à lui sans augmenter les +obligations que j'avais déjà contractées à son égard dans des +proportions qui n'étaient nullement en rapport avec ma situation +financière; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais donner; +enfin, je ne voulais pas m'exposer à voir nos relations fraternelles +gênées par des questions d'argent, et même à voir les liens d'amitié qui +nous unissaient brisés par ces questions. Mais ce que je n'avais pas +voulu faire, un de nos cousins le fit à mon insu, et ton père apprit les +difficultés de ma situation; il vint à Rouen et voulut régler cette +affaire d'après certains principes de commerce qui n'étaient pas les +miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos idées +sont différentes sur presque tous les points; cette discussion +s'envenima et se termina par une rupture complète, telle que nos +relations ont été brisées et que depuis ce jour nous ne nous sommes pas +revus, malgré certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais qui ont +trouvé ton père implacable. + +«Si difficile que fût ma position, je parvins cependant à me procurer +la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements très-lourds +que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre +affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle +vient de s'effondrer, me laissant ruiné, et ce qui est plus terrible, +endetté pour des sommes qu'il m'est impossible de payer. + +«Si l'insolvabilité est grave pour tout le monde, combien plus encore +l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet +poursuivi par les huissiers soit obligé de parlementer avec eux, d'user +de finesses plus ou moins légales, de les abuser, de les prier +d'attendre? Les prier! + +«Ce n'est pas tout. + +«Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma vue, ou plus +justement du trouble et de l'obscurité. Tout d'abord je ne m'en +inquiétai pas. Mais bientôt les objets ne m'apparurent plus qu'entourés +d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres +semblaient vaciller devant mes yeux, et se réunir toutes ensemble au +point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme. + +«Je consultai le docteur La Roë, que tu connais bien; il constata une +amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle. + +«On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille menace. +Cependant je ne me laissai pas accabler, je résolus d'employer ce que +j'avais d'énergie et d'intelligence à lutter. Un de mes collègues et des +plus éminents est aveugle; ce qui ne l'empêche pas de remplir les +devoirs de sa charge: j'espérai pouvoir suivre son exemple et remplir +aussi les miens. + +«Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux espèces, +celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les +dossiers, on prend des notes, c'est-à-dire qu'on fait usage des yeux; à +l'audience on conclut, c'est-à-dire qu'on fait surtout usage de la +parole. Lorsque je sortis de chez mon médecin, je rentrai chez moi et +aussitôt je révélai la vérité ou tout au moins une partie de la vérité à +Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation financière; +puis je lui demandai si elle voulait me servir de secrétaire et me lire +les dossiers que j'avais à étudier, en un mot être, selon l'expression +de Sophocle, «la fille dont les yeux voient pour elle et pour son père.» + +«Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement irrésistible de +désespoir la fit jeter dans mes bras, elle réagit contre cette +faiblesse, et tout de suite nous nous mîmes au travail. + +«Ces doigts habitués à manier le pinceau et le crayon ou à courir sur +les touches du piano tournèrent les feuillets poudreux des dossiers; ces +lèvres qui jusqu'à ce jour n'avaient prononcé que des phrases +harmonieuses savamment arrangées par nos grand écrivains, prononcèrent +les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les avoués. + +«Et moi, assis en face d'elle, je l'écoutais, mais sans pouvoir +m'empêcher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser +distraire par les pensées qui m'oppressaient; plus d'une fois je +détournai la tête et d'une main furtive j'essuyai les larmes qui +roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle était charmante ainsi! +bientôt je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit éternelle! + +«Mes affaires préparées, je devais prendre mes conclusions à l'audience +sans notes, sans pièces, même sans code et en parlant d'abondance. La +tâche était d'autant plus difficile pour moi, que jusqu'alors j'avais eu +l'habitude de me servir très-peu de ma mémoire, parlant le plus souvent +avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes, +m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas. Malgré mon +application et mes efforts, j'échouai misérablement. Que cette +impuissance fût le résultat de ma maladie, ce qui est possible, car +l'amaurose est souvent une conséquence de certaines lésions du cerveau; +qu'elle fût due au contraire à l'absence de cette faculté que les +phrénologues appellent la _concentrativité_, cela importait peu, ce qui +était capital, c'était cette impuissance même; et par malheur elle est +absolue. + +«Convaincu par cette déplorable expérience que bientôt je ne pourrais +plus remplir mes fonctions d'avocat général, je fis faire des démarches +à Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un siége de +conseiller; je n'avais guère l'espérance de réussir, mais enfin je +devais ne rien négliger et tenter même l'absurde. Tu trouveras ci-jointe +la réponse que j'ai reçue: c'est la copie de mes notes individuelles et +confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre à la +chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je n'ai +rien à espérer, rien à attendre, mais encore elle te montrera ce que je +suis; au moment d'exécuter la résolution que la fatalité m'impose, j'ai +besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le +feras en connaissance de cause. + +«Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus, l'un par +les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma démission, on +me la demandera; si je la refuse, on me destituera. + +«Destitué, ruiné, aveugle, que puis-je? + +«Deux choses seules se présentent: mendier auprès de mes parents et de +mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour moi +à je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de métier. + +«Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour entraîner cette +pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai élevée. + +«Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour où je serai +mort elle deviendra la fille de ton père. + +«Il faut donc qu'elle soit orpheline. + +«Je n'ai pas besoin de te développer cette idée, qui s'imposera à ton +esprit avec toutes ses conséquences; c'est elle qui a déterminé ma +résolution. + +«Nos dissentiments et notre rupture n'ont point changé mes sentiments à +l'égard de ton père; je sais quelle est sa générosité, sa bonté, son +affection pour les siens, et quant à toi, mon cher Léon, je connais ton +coeur plein de tendresse et de dévouement; Madeleine va perdre en moi un +père qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une famille, en +toi un frère. + +«Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton père à l'avance et de +lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle est +sa nièce; mais à toi, mon cher Léon, je veux la confier par un acte +solennel de dernière volonté. + +«La pauvre enfant va éprouver la plus horrible douleur qu'elle ait +encore ressentie; je te demande d'être près d'elle à ce moment, afin +que, lorsqu'elle sera frappée, elle trouve une main qui la soutienne, et +un coeur dans lequel elle puisse pleurer. + +«Demain tout sera fini pour moi. + +«Je ne peux pas retarder davantage l'exécution de ma résolution: ma +guérison est impossible, ma destitution est imminente, et la perte +complète de la vue peut se produire d'un moment à l'autre; j'ai pu +encore écrire cette lettre tant bien que mal en enchevêtrant +très-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne le +pourrais peut-être plus; dans huit jours je ne pourrais pas davantage me +conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul. + +«Et précisément, pour accomplir ce que j'ai arrêté, il faut que je sorte +seul; nous sommes à la veille d'une grande marée, et demain la mer +découvrira une immense étendue de rochers jusqu'à deux kilomètres au +moins de la côte; je partirai pour aller à la pêche ainsi que je l'ai +fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tombé dans un trou, ou +bien je me serai laissé surprendre par la marée montante; ma mort sera +le résultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur ces +grèves; toi seul sauras la vérité, et j'ai assez foi en ta discrétion +pour être certain que personne,--je répète et je souligne +_personne_,--personne au monde ne la connaîtra. + +«Cette lettre reçue, quitte Paris, fais diligence, et quand tu arriveras +à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je l'espère; au moins +j'aurai tout arrangé pour cela. + +«Adieu, mon cher Léon, mon cher enfant, je t'embrasse tendrement. + +«ARMAND HAUPOIS.» + +À cette longue lettre était attachée une feuille de papier portant un +en-tête imprimé,--la copie des notes de la chancellerie;--mais Léon n'en +commença pas la lecture immédiatement, et ce fut seulement après être +resté assez longtemps immobile, anéanti par ce qu'il venait d'apprendre, +étourdi par la secousse qu'il avait reçue, qu'il revint à ces notes et +qu'il se mit à lire machinalement. + +_Note individuelle_. + +Nom et prénoms du magistrat.--Haupois (Armand-Charles). + +Lieu et département où il est né.--Rouen (Seine-Inférieure). + +Son état ou profession avant d'être magistrat.--Avocat. + +État ou profession de son père.--Officier retraité. + +Dire s'il parle ou écrit quelque langue étrangère ou quelque idiome +utile.--L'anglais, l'italien. + +Quel est son revenu indépendamment de son traitement?--Nul. + +Demande-t-il quelque avancement?--Il accepterait les fonctions de +conseiller, mais il ne demande rien. + +Dire s'il irait partout où il pourrait être envoyé en France.--Non. + +Quel est le ressort où il désire être placé?--Rouen. + +_Renseignements confidentiels_. + +Caractère.--Très ferme. + +Conduite privée.--Irréprochable. + +Conduite publique.--Légère. + +Impartialité.--Incontestable. + +Travail.--Suffisant. + +Exactitude, assiduité.--Bonnes. + +Zèle, activité.--Suffisants. + +Fermeté.--Mal appliquée. + +Santé.--Bonne; menacé d'une maladie des yeux. + +Rapports avec ses chefs.--Officiels et froids. + +Rapports avec les autorités.--Officiels et froids. + +Rapports avec le public.--Affables. + +Habitudes sociales.--Homme de bonne compagnie, mais ses relations +artistiques l'obligent à fréquenter des personnes qui ne sont pas dignes +de lui. + +Capacité.--Réelle. + +Sagacité.--Grande. + +Jugement.--Droit. + +Style.--Simple, ferme. + +Élocution.--Facile. + +S'il est propre au service de l'audience civile.--Oui. + +S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.--Oui. + +S'il est propre au service de la cour d'assises.--Oui. + +S'il convient à la magistrature assise.--Non. + +S'il se livre à des occupations étrangères à ses fonctions.--À la +musique, à la poésie. + +S'il jouit de l'estime publique.--Oui. + +S'il a encouru des peines disciplinaires.--Non. + +Si ses liens de parenté apportent quelque obstacle au service.--Non. + +S'il a droit à quelque avancement.--Non, à cause de ses goûts +artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entraînent dans la +fréquentation de gens peu convenables. + +_Faits particuliers_. + +Ses goûts d'artiste lui font mener une vie difficile. + +Embarras d'argent. + +Dettes. + +Magistrat intègre. + + + + +IV + + +Le train marchant à grande vitesse avait dépassé Poissy et ces stations +qui sont sans nom pour les express; Léon, le front appuyé contre la +vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux boisés +devant lesquels il défilait. + +La lecture entière de cette lettre ne l'avait pas tiré de la +stupéfaction dans laquelle l'avaient jeté ses premières lignes; et son +esprit était emporté dans un tourbillon comme il était emporté lui-même +dans l'espace. + +Mais si extraordinaire, si inimaginable que fût cette résolution de +suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant +s'habituer à la considérer comme réelle:--«Demain tout sera fini pour +moi.» + +Le seul point sur lequel l'espérance était encore possible était celui +qui avait rapport au moment où ce suicide s'accomplirait; à l'heure +présente, neuf heures quarante minutes, était-il ou n'était-il pas +accompli? Tout était là? + +Après quelques instants de douloureuse réflexion, il se dit que dans dix +minutes, le train allait s'arrêter à Mantes, où se trouve un bureau +télégraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion pour envoyer une +dépêche à Madeleine. + +Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une minute, il +se mit aussitôt à rédiger sa dépêche: + +_Mademoiselle Madeleine Haupois_, + +_maison Exupère Héroult_. + +_Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernières_. + +(_Avec exprès_). + +«Je viens de voir un médecin de Rouen qui me dit qu'il est dangereux de +laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je +serai près de vous vers quatre heures de soir. + +«LÉON HAUPOIS.» + +Il eût fallu être plus précis, mais cela n'était possible qu'en disant +la vérité entière; or, cette vérité, il ne pouvait la dire qu'en +commettant un abus de confiance. + +De là cette dépêche étrange. + +C'était cette étrangeté même qui faisait précisément son mérite;--si +elle arrivait à Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez lui, +elle était assez claire pour que Madeleine ne le laissât point partir, +ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnât; si au contraire, elle +arrivait trop tard, elle était assez obscure pour ne pas révéler le +suicide et permettre des explications telles quelles. + +D'ailleurs les minutes s'écoulaient, et il n'avait pas le loisir de +prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se présentait à son +esprit; cette première dépêche terminée, il en écrivit une seconde +adressée au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir une +voiture attelée de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au train de +deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible à +Saint-Aubin. + +Il écrivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la machine annonça +l'arrivée à Mantes: avant l'arrêt complet du train, Léon sauta sur le +quai et courut au télégraphe; il n'avait que trois minutes. + +En sortant du bureau, ses dépêches expédiées, il passa devant la +bibliothèque des chemins de fer, et ses yeux tombèrent par hasard sur un +paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le _Journal de Rouen_. +Instantanément le souvenir lui revint qu'au temps où il passait une +partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un +bulletin météorologique donnant l'heure des marées sur la côte. Il +acheta un numéro et, remonté dans son compartiment, il chercha vivement +ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle +pouvait être ou ne pas être sauvé par sa dépêche: la pleine mer était +annoncée pour six heures au Havre; par conséquent; c'était à midi +qu'avait lieu la basse mer, et c'était entre onze heures et une heure +que son oncle devait accomplir son suicide. + +La dépêche arriverait-elle à temps? + +Si elle arrivait avant que M. Haupois fût sorti, il était sauvé; si elle +arrivait après, il était perdu; sa vie dépendait donc du hasard. + +Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur brisé par la +perte d'une personne aimée, Léon repoussait l'idée de la mort pour les +siens; que ceux qui nous sont indifférents meurent, cela nous paraît +tout naturel, non ceux que nous aimons. + +Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de la +rupture survenue entre les deux frères, il eût cessé de le voir. +Pourquoi son oncle et son père s'étaient-ils fâchés? Il le savait à +peine. Ils avaient eu de sérieuses raisons sans doute, aussi bonnes +probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait jamais +voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait changé en rien les +sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, dès son +enfance, conçus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si prévenant, +si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade et +l'ami avec tant de bonne grâce. + +Et, entraîné par les souvenirs que la lecture de cette lettre venait de +réveiller en lui, il revint à ce temps de sa jeunesse. + +Il retourna à Rouen et se retrouva dans cette petite maison du quai des +Curandiers où il avait eu tant de journées de gaieté et de liberté. Il +la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni +par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux +effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses +rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands +navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles +et jetant l'ancre devant l'île du Petit-Gay; ceux-là continuant leur +route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse. + +À son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au moment où +surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, elle +appelait son cousin pour qu'il vînt avec elle au bord de la rivière; +sans l'attendre, elle courait jusqu'à l'extrémité de la berge, et quand +le remous des eaux soulevé par les roues du vapeur arrivait frangé +d'écume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des petits cris +joyeux, ses cheveux dorés flottant au vent. + +Le soir, quelques amis sonnaient à la porte verte; quand tous ceux qu'on +attendait étaient venus, le père prenait son violon, la fille s'asseyait +au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne fût encore +qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie +dans un ensemble où se trouvaient de véritables artistes auprès desquels +elle savait se faire applaudir; car elle était déjà très-bonne +musicienne et sa voix était charmante. Vers dix heures, ces amis s'en +allaient, on les reconduisait en suivant la rivière dont le courant +miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait +que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts +d'un _carrosse_ à peu près comme les gondoles de Venise, mais qui, pour +le reste, ne ressemblent pas plus aux barques légères de la lagune que +le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux de +la capitale de la Normandie. + +Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs +intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie +affairée que ses parents menaient à Paris, et c'était justement pour +cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait été une +révélation et, par suite, un sujet de rêverie et de comparaison; il n'y +avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait donc +causer d'autre chose que d'échéances et de recouvrements; il y avait +donc des pères qui faisaient passer avant tout l'éducation de leurs +enfants! + +De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de fois +s'étaient engagées entre sa soeur et lui, alors qu'elle l'accompagnait à +Rouen. + +Autant il avait de plaisir à passer quelques semaines dans la maison du +quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait +misérablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier était démodé; +les gens qui la fréquentaient étaient vulgaires, communs, sans nom; +Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux était fade, +ses manières ne seraient jamais nobles. Que le mobilier fût démodé, il +avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets +d'art, sculptures, faïences, antiquités, curiosités qui couvraient les +murs, n'étaient-ils pas d'une tout autre importance que des fauteuils ou +des tables? Que Madeleine s'habillât sans coquetterie, il le concédait +encore, mais non que ses manières ne fussent pas nobles: Pas noble, +Madeleine! Mais en vérité elle était la noblesse même, ayant reçu sa +distinction de race de sa mère, qui descendait des conquérants normands, +ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot +germain _tot_, qui signifie demeure. De sa mère aussi elle avait reçu +ce type de beauté scandinave qui lui donnait un cachet si particulier: +la tête ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front moyennement +développé, le nez droit, le teint rosé, les yeux d'un bleu clair +limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond doré, la figure +suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et +allongées, le pied petit et cambré. + +Comme elle avait dû grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait vue! Ce +n'était plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf ans. + + + + +V + + +À deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare de Caen; à +deux heures vingt minutes, Léon montait dans la voiture qui l'attendait. + +--Nous allons à Saint-Aubin, dit le conducteur. + +--Oui, et grand train. + +Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet vigoureusement +appliqués. + +--Combien vous faut-il de temps? demanda Léon. + +--Nous avons vingt kilomètres. + +--Faites votre compte. + +--Il y a la traversée de la ville. + +Cette manière normande de se dérober au lieu de répondre exaspéra Léon: + +--Combien de temps? répéta-t-il. + +--Si nous disions une heure et demie? + +--Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous. + +Le cocher ne répondit pas, mais à la façon dont il empoigna son fouet, +il fut évident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. Epron, +Cambes, Mathieu furent promptement atteints et dépassés; étendant son +fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur: + +--Voilà le clocher de la chapelle de la Délivrande, dit-il. + +En sortant de la Délivrande, Léon se trouva en face de la mer, qui +développait son immensité jusqu'aux limites confuses de l'horizon; une +plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage +bordé d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un mur +azuré et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse. + +À l'entrée de Saint-Aubin, le cocher arrêta pour demander à une femme +qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, où se +trouvait la maison Exupère Héroult; puis, aussitôt qu'il eut obtenu ce +renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant +une minute ou deux, puis elle s'arrêta devant une maison de chétive +apparence contre les murs de laquelle étaient accrochés des filets +tannés au cachou. + +Au même moment une jeune femme parut sur la porte. + +--Mon cousin! s'écria-t-elle. + +Mais, avant de descendre, Léon l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil: +aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant. + +Il sauta vivement à bas de la voiture, et prenant dans ses deux mains +celles que Madeleine lui tendait: + +--Mon oncle? demanda-t-il. + +--Il est à la pêche. + +Léon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait donc trop +tard. + +--Tu n'as pas reçu ma dépêche? demanda-t-il enfin; car sous peine de se +trahir il fallait bien parler. + +--Si mais papa était déjà parti; je l'avais conduit jusqu'à la porte +d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la grève +que l'homme du sémaphore, m'ayant rejointe, me remis ta dépêche; j'ai +été pour retourner sur mes pas, mais j'ai réfléchi que papa ne courait +aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne. + +--Ah! ce monsieur l'accompagne? + +--Comme tu me dis cela. + +--C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'étonne qu'il +accompagne mon oncle. + +--M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite Bernières +pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et +bien souvent ils vont à la pêche ensemble; il va ramener papa tout à +l'heure et tu feras sa connaissance; je suis même surprise qu'ils ne +soient pas encore arrivés. Mais entre donc; donne-moi ton sac; on le +portera à l'hôtel, où je t'ai retenu une chambre, car nous n'en avons +pas à te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le vois. + +Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Léon eut le temps de +se remettre et de composer son visage. + +La vérité n'était que trop évidente: l'irréparable était à cette heure +accompli, et les dispositions prises par son oncle s'étaient réalisées: +«Quand tu arriveras à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien, au moins +j'aurai tout arrangé pour cela.» Ils étaient faciles à deviner ces +arrangements, et certainement cette visite à ce M. Soullier avait été +une tromperie inventée par le père pour abuser la fille. Maintenant il +n'y avait plus qu'à attendre que cette tromperie se révélât; il n'y +avait plus qu'à se conformer aux désirs de la lettre: «Au moment où elle +sera frappée, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un coeur dans +lequel elle puisse pleurer.» S'il arrivait trop tard pour sauver son +oncle, au moins arrivait-il assez tôt pour tendre la main à sa cousine. +Cependant telles étaient les circonstances, qu'il ne devait pas devancer +les événements, mais au contraire n'intervenir qu'après qu'ils auraient +parlé. + +--Es-tu fatigué? demanda Madeleine. + +--Pas du tout. + +--Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou bien +si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer. + +--Je ferai ce que tu voudras, dit-il. + +--Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus tôt. + +Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main à son +cousin. + +--M'offres-tu ton bras? dit-elle. + +Avant de prendre le chemin qui conduit à la plage, Madeleine frappa +doucement au carreau d'une fenêtre. + +--Madame Exupère, dit-elle à la femme qui ouvrit cette fenêtre, +voulez-vous avoir la complaisance de dire à papa, si par hasard il +revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon cousin +Léon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Léon? + +La pauvre enfant, comme elle était loin de prévoir le coup épouvantable +qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes +peut-être! Et Léon sa demanda s'il n'était pas possible d'amortir la +violence de ce coup en la préparant à le recevoir. Mais comment? Que +dire? Lorsque la vérité serait connue, n'éclairerait-elle pas d'une +lueur sinistre ce qu'il aurait tenté en ce moment? Toute parole +n'était-elle pas imprudente? + +Madeleine ne lui laissa pas le temps de réfléchir. + +--Sais-tu, dit-elle, que ta dépêche m'a causé autant de surprise que de +joie? Te souviens-tu du dernier jour où nous nous sommes vus? + +--Il y a environ deux ans. + +--Il y a deux ans, trois mois et onze jours. + +--J'ai dû par respect et par convenance ne pas donner un démenti à mon +père. + +--Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas +l'effrayer, et il s'inquiète tant du danger qui le menace que ce serait +lui porter un coup pénible, que de lui dire que tu as été averti de ce +danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roë? + +Léon avait préparé sa réponse à cette question, car il avait bien prévu +qu'elle lui serait posée: il raconta donc l'histoire qu'il avait +inventée à l'avance. + +--Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le +littoral? + +--Précisément, et comme mon oncle me parlera sans doute de sa maladie, +je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui être utile à +quelque chose. + +Ils étaient arrivés sur la plage. + + + + +VI + + +La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait +menaçante comme une inondation, et sur la grève plate, déjà aux trois +quarts recouverte, les pointes verdâtres des rochers qui émergeaient +encore de l'eau semblaient sombrer tout à coup au milieu des vagues +clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coulé à pic; là où +quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de +goëmons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne d'écume +blanche qui se rapprochait d'instants en instants. + +Et devant la marée montante, tous ceux qui avaient profité de la basse +mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se découvrent que +rarement, pêcher des coquillages ou ramasser des varechs, se hâtaient +vers le rivage; à l'entrée des chemins qui du village ou des champs +aboutissent à la grève, c'était un long défilé de voitures chargées +d'étoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goëmons que les +cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et aussi +toute une procession de pêcheurs et de pêcheuses, le filet à crevette +sur l'épaule ou le crochet à la main, qui, mouillés jusqu'aux épaules, +s'en revenaient gaiement. + +--Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder +maintenant à voir mon père arriver avec M. Soullier. + +Et guidant Léon elle le conduisit à leur cabine, dont elle ouvrit les +deux portes vitrées, puis l'ayant fait asseoir et s'étant elle-même +installée en se tournant du côté de Bernières: + +--Ainsi placée, dit-elle, je verrai mon père arriver de loin et je te +préviendrai: + +C'était toujours la même idée qui revenait comme si Madeleine eut été +sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en +distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux après tout qu'elle fût +jusqu'à un certain point préparée à recevoir le coup suspendu au-dessus +de sa tête, et qui d'un moment à l'autre, dans quelques minutes, +peut-être allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, s'il +n'en était pas moins rude? + +--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle après un moment de silence. + +--Je pense à mon oncle. + +--Tu es inquiet, n'est-ce pas? + +--Inquiet, pourquoi? Je pense à sa maladie. + +--Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-même, mais par +l'angoisse qu'il lui cause pour le présent et plus encore pour l'avenir, +car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi voudrait-il +cacher à tous le danger qui le menace. S'il se doute que quelqu'un de +Rouen t'a parlé de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup. + +--N'est-il pas convenu que je suis arrivé ici en me promenant? + +--Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensée, et fais le +possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est là ma grande +préoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiète pas que je ne +l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand +il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma +tendresse, il en arrive parfois à douter de la gravité de son mal, et à +se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui +rendre un peu de tranquillité! + +Tandis qu'elle parlait, Léon regardait ce qui se passait sur la grève et +remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas lorsqu'il +était arrivé avec Madeleine. + +Des groupes s'étaient formés, çà et là, dans lesquels on paraissait +s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de +grands mouvements de bras, ceux qui écoutaient prenaient des attitudes +affligées ou consternées. + +En face de la cabine dans laquelle ils étaient assis, mais à une +certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles +qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop éloignées pour qu'on +entendît ce qu'elles disaient, il était évident, à leurs exclamations et +à la façon dont elles accompagnaient, dont elles poussaient leur boule +lancée de la tête, des épaules ou du maillet qu'elles apportaient un +très-vif intérêt à leur partie. Tout à coup, une personne étant venue +parler à l'une d'elles, toutes cessèrent instantanément de jouer et +formèrent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, ce que +Léon avait déjà remarqué pour les groupes se reproduisit: même animation +dans celle qui parlait, même consternation dans celles qui écoutaient; +puis l'une de ces jeunes filles s'étant tournée vers la cabine de +Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les mains, +et aussitôt elle reprit sa place dans le cercle. + +Près de ces jeunes filles des enfants s'amusaient à construire des +fortifications en sable pour les opposer à la marée montante; l'un d'eux +abandonna ce travail pour aller écouter ce que disaient les joueuses de +croquet; puis étant revenu près de ses camarades, ceux-ci l'entourèrent +et les fortifications furent abandonnées sans défenseurs à l'assaut des +vagues. + +Il était impossible de ne pas reconnaître que tout cela était +significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer. + +Tout à coup Madeleine s'arrêta, et se levant vivement: + +--Veux-tu venir avec moi? s'écria-t-elle. J'ai peur. Cette animation +n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous +regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent +savoir quelque chose. + +Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger vers +les joueuses de croquet, elle s'arrêta brusquement. + +--M. Soullier s'écria-t-elle en désignant de la main un monsieur qui +s'avançait marchant à grands pas. + +Et elle se mit à courir, sans plus s'inquiéter de Léon, qui la suivit. + +Ils arrivèrent ainsi tous deux ensemble près de M. Soullier. + +--Mon père! s'écria Madeleine. + +--Mais je ne l'ai pas vu. + +--Mon Dieu! + +Léon posa un doigt sur ses lèvres en regardant M. Souiller, mais +celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention à ce signe; +d'ailleurs, il était tout à Madeleine. + +--Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda Léon. + +La question avait l'avantage de permettre à M. Soullier de ne pas +répondre directement à Madeleine; celui-ci le sentit, et se tournant +aussitôt vers Léon: + +--On m'a parlé de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au moins j'ai +cru que c'était de lui qu'il s'agissait. + +Léon s'était rapproché de Madeleine et il lui avait pris la main. + +--Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Où est mon +père? Courons près de lui. + +Sans lui répondre directement, M. Soullier s'adressa à Léon: + +--Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout +d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute renoncé à +son projet de pêche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, qui +avait profité de la grande marée pour aller pêcher sur les roches qu'en +appelle îles de Bernières, vient de me dire qu'un ... accident ... un +malheur était arrivé. + +--Mon Dieu! s'écria Madeleine. + +Sans s'adresser à elle, M. Soullier continua vivement, en homme qui a +hâte d'achever ce qu'il doit dire: + +--Une personne restée en arrière, quand déjà tout le monde revenait vers +le rivage, avait été surprise par la marée montante. Cette personne se +trouvait alors sur un îlot, et c'est là ce qui explique comment elle +n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet îlot et la terre se +trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle fût +remplie. Ceux qui virent la situation périlleuse de ce pêcheur attardé +poussèrent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. Aussitôt +le pêcheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se fût laissé +tomber dans un trou, soit que la fosse fût déjà remplie, il disparut +sans qu'il fût possible de lui porter secours. + +--Mon père, mon père! s'écria Madeleine. + +--Mon enfant, il n'est nullement prouvé que cette personne fût votre +père ... on ne m'a pas affirmé que c'était lui. Il est vrai que le +signalement qu'on m'a donné se rapportait jusqu'à un certain point à +votre père; c'est là ce qui m'a inquiété, c'est ce qui m'a fait accourir +ici pour voir.... + +--Et vous voyez qu'il n'est pas là; oh! mon Dieu! + +Elle resta un moment éperdue, affolée; puis, son regard se dégageant des +larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui +lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son épaule. + + + + +VII + + +Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa première parole +fut une prière adressée à son cousin: + +--La marée basse aura lieu cette nuit à une heure, dit-elle; tu +m'accompagneras, n'est-ce pas? + +Elle ne dit point où elle voulait aller ni ce qu'elle voulait faire, +mais il n'était pas nécessaire qu'elle s'expliquât plus clairement pour +être comprise de Léon. + +--Nous irons ensemble, répondit-il. + +Mais ce n'était pas seuls qu'ils pouvaient tenter la recherche que +Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la grève, au milieu des +rochers, en pleine nuit? + +Abandonnant Madeleine un moment, Léon s'entendit avec la propriétaire +pour que celle-ci s'occupât de réunir une dizaine d'hommes de bonne +volonté, marins ou pêcheurs, qui les accompagneraient la nuit sur les +îles de Bernières, munis de torches ou de lanternes; puis, cela fait, il +envoya un mot à M. Soullier, en le priant de retrouver quelques-unes des +personnes qui avaient vu disparaître M. Haupois dans la fosse, et qui +par conséquent pouvaient indiquer d'une façon exacte la place où il +avait disparu. + +Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour +détourner ou étourdir son désespoir par de banales paroles de +consolation, mais pour être près d'elle, pour qu'elle ne fût pas seule. + +Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table devant +laquelle il s'était assis, puis, quand dans le silence arrivait le +ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arrêtait parfois tout +à coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la tête aux pieds +elle écoutait; la brise passait, la plainte des vagues s'éteignait et +Madeleine reprenait sa marche. + +Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, comme +si elle se parlait à elle-même, elle répétait un mot que dix fois, que +vingt fois déjà elle avait dit: + +--Mais comment ne l'a-t-on pas secouru? + +Vers dix heures, on entendit dans la pièce voisine un bruit de pas +lourds et de voix étouffées; c'étaient les marins et les pêcheurs, qui +arrivaient: Léon en avait demandé dix, une vingtaine répondirent à son +appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on +demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre +jeune fille qui pleurait son père; et puis sur les côtes on est +compatissant aux catastrophes causées par la mer; aujourd'hui notre +voisin, demain nous-même. + +Quand Madeleine entra dans la pièce où ces gens étaient réunis, tous les +bonnets de laine se levèrent devant elle, et ces rudes visages halés par +la mer exprimèrent la compassion et la sympathie; cela s'était fait +silencieusement, sans que personne dit un seul mot. + +Alors un homme sortit du groupe et s'avança vers Madeleine. + +C'était un pêcheur nommé Pécune, dont le père et le fils avaient été +noyés, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si +fréquentes et si dangereuses sur ces côtes sans ports, où les barques de +pêche qui doivent échouer par tous les temps sur la grève presque plate +sont mal construites pour résister à un coup de vent. + +--Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouvé mon père, nous +retrouverons le vôtre. + +Un autre s'avança aussi d'un pas: + +--La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle. + +Madeleine voulut prononcer une parole de remercîment, mais de sa gorge +contractée il ne sortit qu'un son étouffé et qu'un sanglot. + +On se mit en marche, Madeleine enveloppée dans un manteau et s'appuyant +sur le bras de Léon, qui la guidait; les pêcheurs s'avançant par groupes +de deux ou trois, silencieux. + +--En peu de temps, par les rues sombres et désertes du village, ils +arrivèrent sur la grève; la mer s'était déjà retirée à une assez grande +distance, et le sable humide réfléchissait çà et là avec des +miroitements argentins la lumière de la lune, dont le disque commençait +à s'échancrer; il soufflait une brise de terre qui poussait les nuages +vers l'embouchure de la Seine, et, de ce côté, ils s'entassaient en des +profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux des +phares de la Hève. + +Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crispèrent sur le bras de son +cousin: la vague, qui déferlait sur la plage, frappait sur son coeur. + +En moins d'une demi-heure, par la grève, ils arrivèrent devant le +sémaphore de Bernières; alors trois ombres se détachèrent de la terre +pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux pêcheurs +qui avaient vu la catastrophe. + +Mais les recherches ne purent pas commencer aussitôt, car la marée lente +à descendre était encore trop haute: il fallut attendre; et les hommes +se promenèrent de long en large tandis que Madeleine appuyée sur le bras +de Léon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle ne se +retirerait jamais. + +Elle se retira cependant et l'on alluma les torches goudronnées dont les +flammes avivées par la brise et reflétées par le sable humide, par les +flaques d'eau et par les goëmons ruisselants éclairèrent toute cette +partie de la grève à une assez grande distance. + +Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion s'engagea +entre les deux pêcheurs de Bernières sur la question de savoir le point +précis où M. Haupois avait été englouti; l'un soutenait que c'était à +gauche d'un long rocher encore couvert par la vague écumeuse, l'autre +que n'était au contraire à droite. + +Léon, pour trancher le différend, qui entre Normands menaçait de prendre +les proportions d'un procès à plaider, décida qu'on se diviserait en +deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui +trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car le +ressac empêcherait d'entendre les paroles comme les cris. + +Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Léon la retint. + +--Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sûr moyen d'arriver vite +auprès de ceux qui nous avertiront. + +Elle n'était pas en état de discuter, encore moins de raisonner; elle se +laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des +torches, secouée à chaque instant par le balancement d'une de ces +torches, attendant le second; et reconnaissant avec désespoir que ce +qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal était en réalité le +résultat du hasard ou de l'inégalité des rochers sur lesquels les hommes +marchaient. + +Une heure s'écoula ainsi, la plus longue assurément, la plus cruelle +qu'elle eût jamais passée; puis, un à un, les pêcheurs se rapprochèrent +d'elle, et la réunion des torches fit revenir ceux qui s'étaient le plus +éloignés; chez tous ce fut la même signe de tête ou la même parole: +rien. + +À la façon dont elle s'appuya contre lui, Léon sentit combien profonde +était la douleur qu'elle éprouvait, combien affreux était son désespoir. + +--Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il. + +--À quoi bon? + +--L'ombre a pu vous tromper. + +--Je vous en prie! s'écria Madeleine. + +Pécune s'avança: + +--Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par +désespérance que nous vous disons ça; seulement nous connaissons la mer, +vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande marée. + +--Précisément, interrompit Léon, c'est ce courant qui nous oblige à +persévérer; il peut avoir entraîné le corps plus loin que là où vos +recherches se sont arrêtées. + +Une nouvelle discussion s'engagea entre les pêcheurs, chacun émit son +avis, mais sans rien affirmer, d'une façon dubitative et comme si l'on +raisonnait en théorie; en réalité, tous semblaient convaincus que pour +le moment de nouvelles recherches était entièrement inutiles. + +Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'était +l'espérance, c'était la croyance qu'elle allait retrouver son père. Dans +son désespoir, c'était là pour elle une sorte de consolation, au moins +c'était une occupation pour son esprit. Se détachant du passé, sa pensée +se portait sur l'avenir; ce n'était pas le vide pour son coeur, et c'est +là un point capital dans la douleur. + +En écoutant cette discussion et en voyant les pêcheurs disposés à +abandonner toutes recherches, elle eut un moment de défaillance et elle +s'affaissa contre l'épaule de Léon; mais presque aussitôt elle réagit +contre cette faiblesse, et relevant la tête: + +--Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupée, encore un peu de courage, +je vous en supplie. + +L'appel était si déchirant qu'il toucha ces rudes natures. + +--Mamzelle a raison, dit Pécune; il ne faut pas lâcher comme ça; ce que +la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant. +Allons-y! + +--J'irai avec vous! s'écria Madeleine. + +Léon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette attente dans +l'immobilité, cette anxiété étaient horribles et devaient fatalement +briser le courage le plus résolu. + +--Oui, dit-il, allons avec eux. + +--Je vas vous éclairer, dit Pécune. + +Et ayant mouché sa torche à demi consumée, en posant son sabot dessus, +il la leva en l'air, éclairant Madeleine et Léon qui le suivirent, +tandis que les autres pêcheurs se dispersaient ça et là dans les +rochers. + +Ils arrivèrent assez rapidement sur l'îlot de rochers où M. Haupois +avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et +plus pénible, car les pierres étaient couvertes d'herbes glissantes, et +çà et là se trouvaient des crevasses pleines d'eau qu'il fallait +traverser en se mouillant à mi-jambes; mais Madeleine n'était sensible +ni à la fatigue, ni à l'eau; elle allait courageusement en avant, +regardant autour d'elle bien plus qu'à ses pieds et se cramponnant à la +main de Léon quand elle faisait un faux pas. + +Pendant longtemps ils explorèrent ainsi cet îlot, mais, hélas! +inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de +près et sous la lumière de la torche n'était qu'une pierre recouverte de +goëmons à la longue chevelure. + +La marée, en montant, les força de revenir en arrière près des pêcheurs +réunis sur le sable. + +L'un d'eux comprit le désespoir de cette pauvre fille. + +--Nous reviendrons à la basse mer du jour, dit-il. + +Pour Madeleine, cette parole était une espérance. + +On revint lentement à Saint-Aubin. La nuit était avancée, et, dans +l'aube qui blanchissait déjà l'orient, l'éclat des phares de la Hève +pâlissait. + + + + +VIII + + +Léon ayant reconduit Madeleine jusqu'à sa porte pria Pécune de bien +vouloir le guider jusqu'à l'hôtel où une chambre lui avait été retenue, +et qu'il eût été bien embarrassé de trouver seul. + +D'ailleurs il voulait consulter le pêcheur, ce qu'il n'avait pu faire +en présence de Madeleine. + +--Croyez-vous donc que nous devons renoncer à l'espérance de retrouver +mon oncle? demanda-t-il. + +--Non, monsieur, je ne crois pas ça; même qu'on le trouvera pour sûr; +c'est le courant qui aura entraîné le corps, mais il le ramènera. Et +puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois était bien vêtu, il +avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des +bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la pêche; les crabes, +les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de +mal. Ce n'est pas comme mon pauvre père et mon garçon que j'ai perdus il +y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des sabots, +et les sabots, vous savez, ça flotte, ça ne coule pas avec le corps. +Quand il a été bien certain qu'ils étaient noyés, je me disais: «S'ils +pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les deux, +le père et le garçon.» C'était toute mon espérance, toute ma +consolation. Ils sont revenus; mais en quel état, mon Dieu! Vous n'avez +pas ça à craindre pour votre oncle. Et mademoiselle Madeleine, la chère +demoiselle, pourra embrasser son père une dernière fois; ça lui sera +bon. + +--Mais quand? + +--Le bon Dieu seul le sait! + +--Je voudrais qu'un bateau croisât toujours dans ces parages à la mer +haute, et qu'à la mer basse on continuât les recherches. + +--Le bateau, c'est trop tôt. + +--Peut-être, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son père +n'est pas abandonné. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce matin même +sur les îles de Bernières pour ne plus s'en éloigner. + +--Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne vous +cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la grève. + +--Je placerai des hommes sur la grève. + +--Il faudrait prévenir aussi les douaniers. + +--Je m'occuperai de cela. + +Léon ne se coucha pas mais, s'étant fait allumer un grand feu, il se +sécha et se réchauffa; puis, quand les maisons commencèrent à s'ouvrir, +il fit ce que Pécune lui avait recommandé. + +Quand il se présenta chez Madeleine, il la trouva assise devant la +cheminée de sa petite salle: elle non plus ne s'était pas couchée: + +--Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage? + +--Ce que tu veux, je le veux. + +Ils se dirigèrent vers le rivage, et quand ils arrivèrent en vue de la +mer, Léon vit les yeux de Madeleine prendre une expression affolée. + +Alors, étendant la main dans la direction de l'ouest, il lui montra une +barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bordée devant le +sémaphore de Bernières. + +--C'est la barque de Pécune, dit-il, elle restera là à croiser en +examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit. + +Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en +vedette sur la côte depuis le phare de Ver jusqu'à l'embouchure de +l'Orne. + +Elle marchait près de lui, seule, sans lui donner le bras; tout à coup +elle s'arrêta, et, lui tendant la main: + +--Tu es bon, dit-elle. + +Il garda cette main dans la sienne, puis la plaçant sous son bras, il se +remit en marche se dirigeant vers Bernières. + +--Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'à présent, dit-il, de moi, ni de +nous; c'était à un autre que nous devions être entièrement d'esprit et +de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde, +chère Madeleine, et que tu as un frère. + +Elle tourna vers lui son visage convulsé, et dans ses yeux hagards, +quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes +d'attendrissement. + +Il continua. + +--Dans mon père, dans ma mère, dans ma soeur, sois certaine que tu +trouveras une famille, sois certaine aussi que le différend survenu si +malheureusement entre nos parents n'a altéré en rien les sentiments de +mon père; il m'a toujours parlé de toi avec tendresse, et s'il était ici +il te tiendrait ce langage avec plus d'autorité seulement, mais non avec +plus d'amitié, avec plus d'affection; notre maison est la tienne. + +--Je voudrais rester ici, dit-elle. + +--Assurément nous y resterons tant que cela sera nécessaire, j'y +resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas +d'aujourd'hui. + +--Je comprends, je sens que tu es la bonté même, mais tout le reste je +le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs. + +Disant cela, elle détourna les yeux et par un mouvement rapide elle les +jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage. + +--Je ne veux pas te distraire, continua Léon, et je ne te dirai que ce +qui doit être dit. + +--Descendons à la mer, je te prie. + +--Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous éloignera pas de +Bernières, où je vais pour prévenir par dépêche mon père de ce qui est +arrivé; il faut que tu aies près de toi ceux qui t'aiment. + +Mais la réponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que Léon avait +prévu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc avant +plusieurs jours, le médecin s'y opposait formellement, et madame +Haupois-Daguillon restait près de lui pour le soigner. Ils étaient l'un +et l'autre désolés de ne pouvoir pas accourir auprès de Madeleine à qui +ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur dévouement. + +--C'est près de ton père que tu devrais être, dit Madeleine, lorsque +Léon lui lut cette dépêche, pars donc, je t'en prie. + +--Si mon père était en danger je partirais, mais cela n'est pas, ses +douleurs se sont exaspérées sous l'influence des eaux, voilà tout; mon +devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment où +nous pourrons partir ensemble. + +Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Léon l'espérait; les jours +s'écoulèrent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles qu'il reçut des +gens postés le long de la côte furent toujours les mêmes: rien de +nouveau. + +Chaque jour, chaque heure qui s'écoulaient augmentaient l'angoisse de +Madeleine: jamais plus elle ne verrait son père qui n'aurait pas une +tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer. + +Elle ne quittait pas la grève et du matin au soir on la voyait marcher +sur le rivage, avec Léon près d'elle, depuis Langrune jusqu'à +Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant +vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle +descendait. + +Devant cette jeune fille en noir, au visage pâle, au regard désolé, tout +le monde se découvrait respectueusement; mais elle ne répondait jamais à +ces témoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et lorsqu'elle les +remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tête, sans +parler à personne. + +C'était seulement aux douaniers et aux gens qui étaient chargés +d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore était-ce d'une +façon contrainte: + +--Rien de nouveau encore? demandait-elle. + +Mais elle ne prononçait pas de nom, et le mot décisif elle l'évitait. + +On lui répondait de la même manière, et le plus souvent sans parole, en +secouant la tête. + +Le septième jour après la mort de M. Haupois, le temps, jusque-là beau, +se mit au mauvais. + +Le vent, qui avait constamment été au sud, passa à l'est, puis au nord, +d'où il ne tarda pas à souffler en tempête: toutes les barques revinrent +à la côte, et sur la mer démontée on n'aperçut plus à l'horizon que de +grands navires: le bateau de Pécune, que depuis sept jours on était +habitué à voir du matin au soir courir des bordées devant Bernières, dut +aborder ne pouvant plus tenir la mer. + +Aussitôt à terre, Pécune vint trouver Madeleine dans la cabine où elle +se tenait avec Léon. + +--J'ai résisté tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y avait plus moyen +de rester à la mer, excusez-moi, mamzelle. + +Madeleine inclina la tête. + +--Faut pas que cela vous désole, continua Pécune, c'est un bon vent pour +votre malheureux, il porte à le côte; soyez sure que demain ou +après-demain il doit aborder. + +Comme elle levait la main avec un signe d'incrédulité et de +désespérance, Pécune se pencha vers elle, et d'une voix basse: + +--Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvième jour les noyés +qui n'ont pas été retrouvés se lèvent eux-mêmes dans la mer et se +mettent en marche pour venir se coucher dans la terre bénite; s'ils ne +sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne +restent en route que si le chemin à faire est trop long ou si le vent +leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon présentement. +Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre +pauvre père. + +Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis il +faiblit mais sans tomber complétement. + +Le matin du neuvième jour Léon vit arriver l'homme qui avait la garde du +rivage de Bernières: M. Haupois venait d'aborder sur la grève, selon la +prédiction de Pécune. + +L'enterrement eut lieu le même jour à trois heures de l'après-midi, et +le soir Léon monta avec Madeleine dans le train qui arrive à Paris à +cinq heures du matin. + +Pendant ces neuf jours il avait exécuté l'acte de dernière volonté de +son oncle, il était resté près de Madeleine, «elle avait trouvé en lui +une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu +pleurer.» + +Mais sa tâche n'était pas finie. + + + + +IX + + +Avant de quitter Saint-Aubin, Léon avait envoyé une dépêche pour qu'on +préparât à Madeleine un appartement dans la maison de la rue de +Rivoli,--celui que sa soeur occupait avant son mariage. + +En arrivant il la conduisit lui-même à son appartement: + +--Te voilà chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est celle de +Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place +de la soeur aînée. + +Il se dirigea sers la porte de sortie, mais après avoir fait quelques +pas il revint en arrière: + +--Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en inquiète pas +trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain à Rouen pour m'occuper +des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux et +je le rapporterai. + +--J'aurais voulu aller à Rouen. + +--Pourquoi? + +--Mais.... + +Elle hésita. + +Aussitôt il lui vint en aide: + +--Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires? + +Elle inclina la tête avec un signe affirmatif. + +--Sois tranquille, elles seront arrangées à la satisfaction de tous; +aussi bien à l'honneur de ... mon oncle, qu'à l'intérêt de ceux avec qui +il était en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais c'est +trop causer. À tantôt! + +Elle le retint + +--Un seul mot. + +--Mais.... + +--Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est +douloureux et qu'il doit être dit: ces affaires sont embarrassées ... +très-embarrassées; nous avons des dettes qui certainement dépasseront +notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas +m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se révéleront +assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux +qu'elles soient toutes payées. + +--C'est bien ainsi que je le comprends. + +--On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des choses +de la loi; j'ai des droits à faire valoir comme héritière de ma mère; +j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens à ce que tout ce +que je possède soit vendu pour que ces dettes soient payées. + +Mais Léon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le désirait, car il +trouva rue Royale une dépêche de son père annonçant son arrivée à Paris +pour le soir même. + +Ce que Léon voulait en se rendant à Rouen, c'était prendre connaissance +des affaires de son oncle, et dire aux créanciers qui allaient s'abattre +menaçants qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'ils seraient payés +intégralement et qu'il le leur garantissait, lui Léon Haupois-Daguillon, +de la maison Haupois-Daguillon de Paris. + +Son père à Balaruc, cela lui était facile, il n'avait personne à +consulter, il agissait de lui-même, dans le sens qu'il jugeait +convenable. + +Mais l'arrivée de son père à Paris changeait la situation. + +Il fallait laisser à celui-ci le plaisir de sa générosité envers cette +pauvre Madeleine; cela était convenable, cela était juste, et, de plus, +cela était, jusqu'à un certain point, habile; on s'attache à ceux qu'on +oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son père +à Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait pour +elle. + +C'était par le train de six heures que M. et madame Haupois-Daguillon +devaient arriver à la gare de Lyon. À six heures moins quelques minutes, +Léon les attendait à la porte de sortie des voyageurs. Tout d'abord il +avait pensé à demander à Madeleine si elle voulait l'accompagner, ce qui +eût été une prévenance à laquelle son père et sa mère auraient été +sensibles; mais la réflexion l'avait fait vite renoncer à cette idée; il +ne pouvait pas, à Paris, sortir seul avec Madeleine. + +De la gare de Lyon à la rue de Rivoli, le temps se passa pour M. et +madame Haupois en questions, pour Léon en récit. + +Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait préparé +sa réponse: «Comment était-il arrivé à Saint-Aubin juste au moment de la +mort de son oncle?» + +Ce fut sa mère qui la lui posa: + +Son explication fut celle qu'il avait déjà donnée à Madeleine: le +médecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le prévient que son +oncle est menacé de devenir aveugle. + +Cette histoire du médecin avait l'inconvénient de ne pas expliquer la +lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de +cette lettre? Cela n'était pas probable; si contre toute attente le +vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une +façon telle quelle. + +Élevé par un père et une mère qui l'aimaient, Léon n'avait pas été +habitué à mentir, aussi se serait-il assez mal tiré de son récit fait +dans le calme et en tête à tête avec ses parents; mais en voiture, au +milieu du bruit et des distractions, il en vint à bout sans trop de +maladresse. + +En entrant dans le salon où Madeleine se tenait, M. Haupois-Daguillon +ouvrit ses bras à sa nièce et l'embrassa tendrement. + +Puis après l'oncle vint la tante. + +Mais ce fut plutôt en père et en mère qu'ils l'accueillirent qu'en oncle +et en tante. + +Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette +nuance: + +--Désormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu trouveras +dans ton oncle un père, dans Léon un frère; pour moi tu peux compter sur +toute ma tendresse. + +Madeleine était trop émue pour répondre, mais ses larmes parlèrent pour +elle. + +Madame Haupois Daguillon était depuis trop longtemps éloignée de sa +maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre dès le soir même les +habitudes de toute sa vie; aussi, malgré les fatigues d'un voyage de +vingt-deux heures, voulut-elle, après le dîner, aller coucher rue +Royale. + +--Je vais t'accompagner, lui dit son fils. + +À peine dans la rue, Léon se pencha à l'oreille de sa mère: + +--Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il. + +L'intonation de cette question était si douce, que madame +Haupois-Daguillon s'arrêta surprise et, s'appuyant sur le bras de son +fils, elle força celui-ci à la regarder en face: + +--Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle. + +--Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu +n'avais pas vue depuis deux ans. + +--Et pourquoi tiens-tu tant à savoir ce que je pense de Madeleine? + +--Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me répondre. + +Ces quelques paroles s'étaient échangées rapidement; la voix du fils +était émue; celle de la mère était inquiète. + +Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement. + +--Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui +paraissait vouloir gagner du temps et peser sa réponse avant de la +risquer. + +--Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je te +parle. + +--J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes +comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son +esprit, de son coeur, de son caractère? + +--De tout. + +--Quand je voyais Madeleine, elle était une bonne petite fille, +intelligente. + +--N'est-ce pas? + +--Douce de caractère et d'humeur facile. + +--N'est-ce pas? et pleine de coeur. + +--Elle était tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant je n'en +sais rien; deux années changent beaucoup une jeune fille. + +--Assurément, mais moi qui, depuis dix jours, vis près d'elle, je puis +t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractère de +Madeleine, ils sont analogues à ceux qui se sont faits dans sa personne. + +--Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante. + +--Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme? + +--Je dirais que tu es fou. + + + + +X + + +Lorsque pendant trente ans on a dirigé une grande maison de commerce, +avec une armée d'employés ou d'ouvriers sous ses ordres, on a pris bien +souvent dans cette direction des habitudes d'autorité qu'on porte dans +la vie et dans le monde; partout l'on commande, et à tous, sans admettre +la résistance ou la contradiction. + +C'était le cas de madame Haupois-Daguillon qui, même avec ses enfants +qu'elle aimait cependant tendrement, était toujours madame +Haupois-Daguillon. + +Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'était en mère qu'elle lui +avait tout d'abord parlé d'un ton affectueux et vraiment maternel; mais +ce ne fut pas la mère qui s'écria: «Tu es fou»; ce fut la femme de +volonté, d'autorité, la femme de commerce. + +Léon connaissait trop bien sa mère peur ne pas saisir les moindres +nuances de ses intonations, et c'était précisément parce qu'il avait au +premier mot senti chez elle de la résistance qu'il avait été si net et +si précis dans sa demande: c'était là un des côtés de son caractère; mou +dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et même cassant +aussitôt qu'il se voyait en face d'une opposition. + +--En quoi est-ce folie de penser à prendre Madeleine pour femme? +demanda-t-il. + +Ils étaient arrivés sur la place de la Concorde, madame Haupois s'arrêta +tout à coup, puis, après un court mouvement d'hésitation, elle tourna +sur elle-même. + +--Rentrons rue de Rivoli, dit-elle. + +--Et pourquoi? + +--Ton père n'est pas encore couché, tu vas lui expliquer ce que tu viens +de me dire.... + +--Mais.... + +--Madeleine est la nièce de ton père; elle est son sang; par le malheur +qui vient de la frapper, elle devient jusqu'à un certain point sa +fille, c'est donc à lui qu'il appartient de décider d'elle. Je ne veux +pas, si la réponse de ton père est contraire à tes désirs ... que tu +m'accuses d'avoir pesé sur lui et d'avoir inspiré cette réponse. + +--Mais c'était là justement ce que je voulais, dit-il avec un sourire, +tu l'as bien deviné. + +--Rentrons, explique-toi franchement avec ton père, il te dira ce qu'il +pense. + +--Mais toi? + +--Je te le dirai aussi. + +--Tu me fais peur. + +Et, sans échanger d'autres paroles, ils revinrent à l'appartement de la +rue de Rivoli. + +M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre sa +femme et son fils. + +--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il. + +--Léon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse longuement, +je veux te le dire en deux mots,--il désire prendre Madeleine pour +femme. + +--Il est donc fou! + +--C'est justement le mot que je lui ai répondu. + +Puis, s'adressant à son fils: + +--Tu ne diras pas que ton père et moi nous nous étions entendus. + +Léon resta déconcerté, et pendant plusieurs minutes il regarda son père +et sa mère, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur +celle-là. + +Enfin il se remit. + +--Il y a une question que j'ai adressée à ma mère, veux-tu me permettre +de te la poser? + +--Laquelle? + +--En quoi est-ce folie de vouloir épouser Madeleine? + +--Elle n'a pas un sou. + +--Je ne tiens nullement à épouser une femme riche. + +--Nous y tenons, nous! + +--Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, à épouser une femme que tu +n'aimerais pas, mais je te demande qu'en échange tu ne prennes pas une +femme qui ne nous conviendrait pas. + +--En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mère +reconnaissait tout à l'heure qu'elle était charmante sous tous les +rapports. + +--Sous tous, j'en conviens, répondit M. Haupois, sous un seul excepté, +sous celui de la fortune; ta position.... + +--Oh! ma position. + +--Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige à épouser +une femme digne de toi. + +--Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine. + +--Il n'est pas question d'amour. + +--Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la première +question à examiner, répliqua Léon avec une certaine raideur, et pour +moi je puis vous affirmer que je n'épouserai qu'une femme que j'aimerai. + +Peu à peu le ton s'était élevé chez le père aussi bien que chez le fils, +madame Haupois jugea prudent d'intervenir. + +--Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton père, +tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur +Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et +financière que doit occuper dans le monde celle qui épousera l'héritier +de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierté de ta maison, +de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: «noblesse oblige»; la +noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est «fortune qui +oblige». Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas épouser une +femme qui n'a rien. + +Depuis que ce gros mot de fortune avait été prononcé, Léon avait une +réplique sur les lèvres: «Mon père n'avait rien, ce qui ne l'a pas +empêché d'épouser l'héritière des Daguillon;» mais, si décisive qu'elle +fût, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son père aussi bien que +sa mère, et il la retint: + +--Il y aurait un moyen que Madeleine ne fût pas une femme qui n'a rien, +dit-il en essayant de prendre un ton léger. + +--Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne +discutât pas toujours gravement et méthodiquement. + +--Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue ta +fille, n'est-ce pas? + +--Sans doute. + +--Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la +moitié de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport égal. + +--Allons, décidément, tu es tout à fait fou. + +--Non, mon père, et je t'assure que je n'ai jamais parlé plus +sérieusement; car je m'appuie sur ta bonté, sur ta générosité, sur ton +coeur, et cela n'est pas folie. + +--Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes déjà +entendus à ce sujet, ta mère et moi, de même que nous nous sommes +entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons. + +--Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt sur +ses lèvres; puis tout de suite s'adressant à son fils: C'est assez; nous +savons les uns et les autres ce qu'il était important de savoir; ton +père et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les nôtres: +il est tard; nous sommes fatigués, et d'ailleurs il ne serait pas sage +de discuter ainsi à l'improviste une chose aussi grave; nous y +réfléchirons chacun de notre côté, et nous verrons ensuite chez qui ces +sentiments doivent changer. Reconduis-moi. + + + + +XI + + +Les mauvaises dispositions manifestées par son père et sa mère ne +pouvaient pas empêcher Léon de s'occuper des affaires de Madeleine: tout +au contraire. + +Le lendemain, il parla à son père de son projet d'aller à Rouen pour +voir quelle était précisément la situation de son oncle. + +Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arrêta: + +--Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai déjà écrit à Rouen, et j'ai chargé +un de mes anciens camarades, aujourd'hui avoué, de mener à bien cette +liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme +d'affaires viendra plus facilement à bout des créanciers. + +Le mot «liquidation» avait fait lever la tête à Léon, l'idée de venir +«à bout des créanciers facilement» le souleva: + +--Pardon, s'écria-t-il, mais l'intention de Madeleine est d'abandonner +tous les droits qu'elle tient de sa mère, pour que les créanciers soient +payés; il n'y a donc pas à venir à bout d'eux. + +--Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont +insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller à +Rouen, ton voyage est inutile. + +--Je te répète ce que Madeleine m'a dit. + +--C'est bien, je sais ce que j'ai à faire. Mais puisqu'il est question +de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce +n'est pas sérieusement que tu penses à prendre Madeleine pour ta femme, +n'est-ce pas? + +--Rien n'est plus sérieux. + +--Tu veux te marier? + +--Je désire devenir le mari de Madeleine. + +--À vingt-quatre ans, tu veux dire adieu à la vie de garçon, à la +liberté, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens? + +--La vie de garçon n'a pas pour moi les charmes que tu supposes, et je +me soucie peu d'une liberté dont je ne sais bien souvent que faire. J'ai +plutôt besoin d'affection et de tendresse. + +--Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont manqué, +répliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu étais fou, je te le répète +aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de +sang-froid et après réflexion. Toute la nuit j'ai réfléchi à ton projet, +à ta fantaisie; et de quelque côté que je l'aie retourné, il m'a paru +ce qu'il est réellement, c'est-à-dire insensé; aussi, pour ne pas +laisser aller les choses plus loin, je te déclare, puisque nous sommes +sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement à un mariage +avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je +te parle en mon nom et au nom de ta mère; tu n'épouseras pas ta cousine +avec notre agrément; sans doute tu toucheras bientôt à l'âge où l'on +peut se marier malgré ses parents; mais, si tu prends ainsi Madeleine +pour femme, il est bien entendu dès maintenant que ce sera malgré nous. +Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour être +franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai écrit que +notre intention était de recueillir cette pauvre enfant et de la traiter +comme notre fille, nous pensions, ta mère et moi, que tu n'éprouverais +pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour +toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier +nous prouve que nous nous trompions. + +--Jusqu'à ce jour Madeleine n'a été pour moi qu'une soeur. + +--Jusqu'à ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez à chaque instant, +et si vous vivez sous le même toit, les sentiments fraternels seront +remplacés par d'autres sans doute; tu te laisseras entraîner par la +sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son côté, pourra +très-bien ne pas rester insensible à ta tendresse et t'aimer aussi. Cela +est-il possible, je le demande? + +--Que voulez-vous donc, ma mère et toi? + +--Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous +sommes décidés à ne pas te laisser épouser Madeleine. + +--Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mère vous ne ferez cela. + +--Il dépend de toi que Madeleine reste ici comme si elle était notre +fille. + +--Et comment cela? + +--Tu comprends, n'est-ce pas, qu'après ce que tu nous as dit nous ne +pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme, +nous ne pouvons pas tolérer que vous viviez l'un et l'autre dans une +étroite intimité. + +--Vous reconnaissez donc de bien grandes qualités à Madeleine, que vous +craignez qu'une intimité de chaque jour développe un amour naissant? Si +Madeleine n'est pas digne d'être aimée, le meilleur moyen de de me le +prouver n'est-il pas de me laisser vivre près d'elle pour que j'apprenne +à la connaître et à la juger telle qu'elle est? + +--Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous le +même toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en serait +ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont commencé; +régulièrement, beaucoup plus régulièrement qu'autrefois, tu déjeunerais +avec nous, tu dînerais avec nous, tu passerais tes soirées avec nous, +c'est-à-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se réalise pas, il n'y a +que deux partis à prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou tu +t'éloignes toi-même. + +--C'est ma mère qui a eu cette idée? + +--Ta mère et moi; mais ne nous fais pas porter une responsabilité qui +t'incombe à toi-même, et si ce que je viens de te dire te blesse, +n'accuse que celui qui nous impose ces résolutions. + +--Et où dois-je aller? + +--À Madrid, où ta présence sera utile, très-utile aux affaires de notre +maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et +nous avons pour elle les soins d'un père et d'une mère; tu la refuses, +alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable où elle +vivra jusqu'au jour de son mariage. + +Léon resta assez longtemps sans répondre. + +--Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien? + +--Je sens que votre résolution est par malheur bien arrêtée, je ne lui +résisterai donc pas. J'irai à Madrid, car je ne veux pas causer à +Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre à +votre volonté, je ne renonce pas à Madeleine. Loin d'elle j'interrogerai +mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'éprouve pour elle, +quelle est leur solidité et leur profondeur; à mon retour je vous ferai +connaître ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et nous +reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte! + +--Le plus tôt sera le mieux. + + + + +XII + + +Ce n'était pas la première fois que Léon se trouvait en opposition avec +les idées ambitieuses de son père et de sa mère; il les connaissait donc +bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas à lutter +contre elles. + +Quand sa mère avait dit avec modestie et les yeux baissés: «notre +position», tout était dit. + +Et, pour son père, il n'y avait rien au-dessus de la fortune «gagnée +loyalement dans le commerce». + +Tous deux avaient au même point la fierté de l'argent et le mépris de la +médiocrité. + +Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait été +question de marier celle-ci, quelle était la puissance tyrannique de ces +idées, qui avaient fait repousser, malgré les supplications de Camille, +les prétendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en fin de +compte un baron Valentin, à peine noble mais riche. Combien de fois +Camille, qui voulait être duchesse et qui n'admettait qu'avec rage la +possibilité d'être simple marquise, avait-elle versé des torrents de +larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touché M. et madame Haupois. + +--Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre. + +Cette réponse avait toujours été la même en présence d'un mari pauvre. + +S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'était faire faillite moralement. + +Que répondre à son père et à sa mère lui disant: «Ce n'est pas Madeleine +que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?» + +Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne +feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait, +ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en réalité contre elle. + +Ce qu'il fallait pour le moment, c'était que Madeleine restât près de +son père et de sa mère et qu'elle devînt de fait ce qu'elle n'était +encore qu'en parole: leur fille. + +Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il serait +pour lui-même un temps d'épreuve. Loin de Madeleine, il sonderait son +coeur. Et, s'étant dégagé du sentiment de sympathie et de tendresse qui +à cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait réellement +sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'épouser malgré son +père et sa mère. + +La chose était assez grave pour être mûrement pesée et ne point se +décider à la légère par un coup de tête ou dans un mouvement de révolte. + +Résolu à partir, il voulut l'annoncer lui-même à Madeleine, et pour cela +il choisit un moment où, sa mère étant occupée rue Royale et son père +étant à son cercle, il était certain de la trouver seule et de n'être +point dérangés dans leur entretien. + +--Je viens t'annoncer mon départ pour demain, dit-il. + +À ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni émotion, mais tirant un +morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit à son +cousin. + +--Voici la liste des objets que je te prie de me faire expédier, +dit-elle. + +--Mais je ne vais point à Rouen, je pars pour Madrid. + +--Madrid! + +Et cette émotion que Léon lui reprochait tout bas de n'avoir point +manifestée quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et pâlir +ses lèvres frémissantes. + +--Tu pars! répéta-t-elle tout bas et machinalement: Ainsi tu pars. + +--Demain. + +--Et tu seras longtemps absent? + +Il hésita un moment avant de répondre. + +--Je ne sais. + +--C'est-à-dire pour être franc que tu ne peux pas prévoir le moment de +ton retour, n'est-ce pas? Tu as été si bon, si généreux pour moi, que me +voilà tout attristée. + +Puis baissant la voix: + +--Avec qui parlerai-je de lui? + +Et deux larmes coulèrent sur ses joues. + +C'était la pensée de son père qui, assurément, faisait couler les +larmes, et cette pensée seule. + +--Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon père? demanda Léon après +quelques minutes de réflexion; tu sais qu'ils se sont aimés tendrement +comme deux frères, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a brisé nos +relations, mon père avait plaisir à raconter des histoires de son +enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frère Armand se trouvait +mêlé: tu seras agréable à mon père en lui parlant de ce temps. + +--Certes je le ferai. + +--Puisque je te demande d'être agréable à mon père, veux-tu me permettre +de te donner un conseil, ma chère petite Madeleine?... + +Il s'arrêta brusquement, car, se laissant entraîner par son émotion il +avait été plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller. + +Mais aussitôt il reprit en souriant: + +--Tiens! voilà que je parle comme lorsque tu n'étais qu'une petite fille +et que nous jouiions au mariage. + +Elle détourna la tête et ne répondit pas. + +--Ce que je veux te demander, poursuivit Léon vivement, c'est que tu +t'appliques à faire la conquête de mon père et de ma mère. Cela te sera +facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es. + +--Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face, +dit-elle en s'efforçant de sourire. + +--Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut bien +que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de +cette qualité. + +--Adresse-toi à mon désir de t'être agréable à toi-même, c'est assez. + +--Enfin, je veux que tu charmes mon père et ma mère de telle sorte qu'à +mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par +l'adoption, mais encore par l'affection. Présentement tu sais qu'ils +t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en sorte +qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plaît parce qu'on plaît, +sans raison bien souvent; mais on plaît aussi parce qu'on veut plaire. +Fais-moi l'amitié, chère petite ... cousine, de leur plaire à tous +deux, à l'un comme à l'autre. Ce qui sera le plus sensible à ma mère, ce +sera l'intérêt que tu porteras aux affaires de notre maison. Si tu veux +bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides à +écrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires +intelligemment quelques belles pièces d'orfèvrerie, elle t'adorera. +Quant à mon père, il sera très-heureux que tu l'accompagnes dans sa +promenade de tous les jours aux Champs-Élysées, et quand il sera fier de +toi pour les regards d'admiration que tu auras provoqués en passant +appuyée sur son bras, sa conquête sera faite aussi, et solidement, je +t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration. + +--Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement. + +--Maintenant il me reste à parler d'un membre de notre famille avec qui +tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il +n'est même pas à souhaiter que tu fasses sa conquête. + +--Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle? + +--Parce qu'elle voudrait te marier. + +Elle ne put retenir un mouvement de répulsion. + +--Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de progrès en +elle, depuis qu'elle est mariée; elle a toujours à offrir une collection +de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les plus +beaux noms de la noblesse française ou étrangère, car elle n'a pas de +préjugés patriotiques. + +--Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles +pauvres. + +--Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas être si +pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans +une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la +beauté, par la grâce, par les qualités de l'esprit et de l'âme.... + +Il avait prononcé ces paroles avec élan, il s'arrêta, et reprenant le +ton enjoué: + +--Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes ainsi +faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me réserve de te +marier.... + +Elle le regarda interdite, ne sachant évidemment que penser de ces +paroles et cherchant leur sens. + +Il continua en souriant: + +--Plus tard, à mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne permets à +personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle malgré +toi, écris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une jeune +fille écrive ainsi, même à son cousin; mais dans une circonstance aussi +grave, ce ne serait pas à ton cousin que tu écrirais, ce serait à ... ce +serait à ton frère. Me le promets-tu? + +Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne. + +--Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose à te demander. Je +voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me +quitterait pas. Veux-tu me donner le petit médaillon qui était suspendu +à la chaîne de mon oncle et dans lequel se trouve l'émail fait d'après +ton portrait quand tu étais petite fille? + +--Si je veux, ah! de tout coeur! + +Et vivement elle courut chercher ce médaillon qu'elle tendit à Léon. + +--Merci, dit-il. + +Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la +regardant dans les yeux. + +À ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, les couvrit +d'un coup d'oeil. + +--Je faisais mes adieux à Madeleine, dit Léon après un court moment +d'embarras, car j'avance mon départ, je me mettrai en route demain +matin. + + + + +XIII + + +Après le départ de Léon, Madeleine s'appliqua de tout coeur à suivre les +conseils qu'il lui avait donnés, et cela lui fut d'autant plus facile +qu'elle désirait elle-même très-franchement plaire à son oncle et à sa +tante. + +Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le +dégoût, ni le mépris, et ce n'était nullement un ennui pour elle d'aller +passer quelques heures de sa journée auprès de sa tante; elle prenait +intérêt à ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait +des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives +pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame +Haupois-Daguillon était enchantée d'elle. + +Si elle n'éprouvait pas non plus un plaisir extrême à monter chaque jour +les Champs-Élysées jusqu'à l'Arc de Triomphe et à les redescendre à +l'heure où le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale +promenade, cela ne lui était pas en réalité une bien grande fatigue: +son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnât, elle était +elle-même contente du contentement de son oncle. + +M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garçon et homme à bonnes +fortunes, avait, malgré l'âge et ses occupations commerciales, conservé +l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un +statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles à la beauté féminine +que ce riche bourgeois. Sa nièce eût été laide ou mal bâtie, il ne l'eût +point pour cela repoussée; mais les sentiments de compassion qu'il eût +éprouvés pour elle n'eussent en rien ressemblé à ceux de tendre +sympathie qui tout de suite l'avaient touché lorsqu'après une séparation +de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'être laide ou mal bâtie, elle +était au contraire fort belle et surtout admirablement modelée cette +jeune nièce: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses épaules +tombantes sans saillies osseuses, son torse entier étaient dignes de la +sculpture, et comme sur ces épaules se dressait une tête gracieuse et +fine d'une beauté délicate, que la douleur en ces derniers temps avait +pétrie pour lui donner quelque chose de tendre et de poétique, qu'elle +n'avait pas en sa première jeunesse, elle produisait une vive sensation +sur ceux qui la voyaient, alors même qu'il ne la connaissaient pas. Et +pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil à la démarche modeste, +il arrivait souvent qu'on se retournât ou qu'on s'arrêtât alors qu'elle +accompagnait son oncle qui, lui, s'avançait en vainqueur superbe: il +marchait la tête haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate +longue et sur une chemise d'une blancheur éblouissante formant le +plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonnée +qui maintenait au majestueux un ventre proéminent; tenant dans sa main +soigneusement gantée une canne dont la pomme en argent était ciselée et +niellée avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du +trottoir; tendant le mollet, il passait à travers la foule, heureux de +sa bonne santé, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et +fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait +à son bras. + +En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le désir de Léon, la +conquête de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux +un père et une mère, elle sentit au moins qu'elle était adoptée avec +tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce +qu'il le faut. + +Dans l'apaisement que le temps amena peu à peu en elle, deux points +noirs restèrent cependant inquiétants pour son esprit et menaçants pour +son repos. + +L'un se trouva dans les soins gênants dont l'entoura le principal +employé de son oncle, un jeune homme de l'âge de Léon et son camarade de +classes, nommé Eugène Saffroy;--l'autre dans l'ignorance où son oncle la +laissait à propos du règlement des affaires de son père. + +Le premier souci de son oncle, dès qu'elle s'était installée à Paris, +avait été de provoquer son émancipation, et, aussitôt qu'il l'eut +obtenue, de se faire donner une procuration générale, de telle sorte que +Madeleine n'eût à se préoccuper ni à s'occuper de rien. Si elle avait +osé, elle aurait dit qu'elle désirait au contraire régler elle-même tout +ce qui touchait la succession de son père; mais une extrême réserve lui +était imposée en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait osé +risquer, son oncle lui avait fermé la bouche: + +--As-tu confiance en moi? + +--Oh! mon oncle. + +--Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Léon m'a dit que tu +abandonnais tous tes droits, nous aurons égard à ta volonté, qui est +respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter +à ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux +mains les quittances de tous ceux à qui ton père devait; cela, il me +semble, doit te suffire. + +Évidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle était +parfaitement juste. N'était-ce pas lui qui payait? Il avait bien le +droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin +de compte, lui coûterait assez cher. + +Elle se disait, elle se répétait tout cela, et cependant elle était +tourmentée autant qu'affligée que son oncle ne lui parlât jamais de ce +qui se passait à Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait +prendre à coeur de sauver l'honneur de son père et de défendre sa +mémoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvreté, celui-là était +pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait +rien, pas même parler, pas même savoir; elle n'avait qu'à attendre dans +son impuissance et surtout dans une confiance apparente. + +Du côté d'Eugène Saffroy, son tourment, pour être moins profond, n'était +pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant. + +Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugène Saffroy avait été +recueilli, après la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon, +qui l'avait fait élever et instruire avec Léon, jusqu'au jour où +celui-ci avait quitté le collége pour l'École de droit. À cette époque +Eugène Saffroy était entré dans la maison de la rue Royale, et +rapidement, par son zèle, par son activité, par son intelligence des +affaires, il était devenu un employé modèle, réalisant ainsi le secret +désir de madame Haupois-Daguillon qui avait été de faire de lui le +soutien de Léon, c'est-à-dire l'homme de travail et le directeur réel de +la maison dont Léon serait bientôt le chef en nom beaucoup plus qu'en +fait. + +Lorsqu'on a de pareilles visées sur un homme qui, par son activité et +son intelligence, peut se créer partout une bonne situation, on ne +saurait trop le ménager pour se l'attacher solidement. + +C'était ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double +rapport des intérêts et des relations, elle l'avait traité aussi +généreusement que possible; non-seulement il avait une part dans les +bénéfices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les +dimanches, à Paris pendant l'hiver, et pendant l'été au château de +Noiseau: il était presque un associé, et jusqu'à un certain point un +membre de la famille. + +Cette position l'avait mis en relations fréquentes avec Madeleine, qu'il +voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait +dans les magasins de la rue Royale auprès de sa tante, et le dimanche +quand il venait dîner à Noiseau. + +Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde à ses attentions et à ses +politesses, mais bientôt elle avait dû reconnaître qu'il n'était pour +personne ce qu'il était pour elle. + +Alors elle s'était renfermée dans une extrême réserve; mais, sans se +décourager, il avait persisté, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle +arrivait, cherchant sans cesse à lui adresser la parole, et, ce qu'il y +avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame +Haupois-Daguillon étaient présents, comme s'il se savait assuré de leur +consentement. + +Madeleine était assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces +politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait à lui +plaire; à la vérité, c'était avec toutes les marques du plus grand +respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il était visible +pour tous. + +Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en +apercevant, comment ne disaient-ils rien? + +Cela était étrange. + +La soeur de Léon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la +campagne, se chargea de l'éclairer à ce sujet. + +Au temps où Camille venait passer une partie de ses vacances à Rouen, +elle n'avait pas grande amitié pour sa cousine Madeleine, mais +maintenant la situation n'était plus la même, Madeleine était +malheureuse, orpheline, pauvre, et c'était assez pour que la baronne +Valentin, qui ne désirait rien tant que de trouver «des personnes +intéressantes» qu'elle pût conseiller, secourir et protéger, lui +témoignât une active sympathie. + +Son premier mot, lorsqu'elle avait trouvé Madeleine installée chez ses +parents et l'avait embrassée affectueusement, avait été pour lui dire +tout bas à l'oreille: + +--Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus +belles relations. + +Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarqué l'attitude de +Saffroy, elle s'était expliqué franchement et vigoureusement sur les +prétentions du commis: + +--Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,--elle se plaisait à +se moquer des roturiers en leur donnant la particule,--tu vois que +monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-être +pas, c'est qu'il est encouragé par mon père et ma mère. + +--Ils te l'ont dit? s'écria Madeleine. + +--Non, mais cela n'était pas nécessaire; j'ai des yeux pour voir, il me +semble. D'ailleurs, cette faveur que mon père et ma mère accordent à +Saffroy entre dans leur système: ils veulent se l'attacher et ils vont +jusqu'à vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien +certains qu'il ne se séparera jamais de Léon et qu'il s'exterminera +toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas. +D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a déjà que trop de +puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir. +Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Bréauté de Valletot! Sois +tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquière. + + + + +XIV + + +Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux était de se +conduire, avec Saffroy de façon à ce que celui-ci comprit bien qu'elle +ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il +renoncerait sans doute à son projet; on n'épouse pas volontiers une +jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et +bien clairement qu'elle ne vous aime pas. + +Mais la choses ne tournèrent point comme elle l'avait espéré; Saffroy ne +montra aucun découragement, et, comme elle persistait dans sa réserve et +sa froideur, sa tante intervint entre eux. + +--Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune +commis avait été tenu à distance avec plus de raideur encore que de +coutume. + +--Mais rien. + +--Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien +hautaine avec lui. + +--Hautaine! + +--Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est +notre ami bien plus que notre employé; il a toute notre confiance. Et +j'ajoute qu'il la mérite pleinement sous tous les rapports, il mérite +d'être aimé; jeune, beau garçon, intelligent, instruit, il rendra +heureuse la femme qu'il épousera et il lui donnera une belle position +dans le monde. + +Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant +entièrement d'un coup d'oeil profond. + +Puis, après un moment de réflexion, elle continua: + +--Puisque nous avons parlé de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au +bout, dit-elle. + +Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de manière à la +bien tenir sous ses yeux: + +--Tu n'as pas oublié que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce +rôle que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations +sérieuses; la première et la plus importante est de penser à ton avenir, +c'est-à-dire à ton mariage. + +--Mais ma tante.... + +--Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage? +Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux +songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions +coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure +présente; nous devons nous préoccuper du lendemain, et c'est ce que nous +faisons. + +Madeleine écoutait avec inquiétude, car elle ne voyait que trop +clairement où l'entretien allait aboutir. + +--En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne +voulons pas, comme certains parents égoïstes, nous décharger au plus +vite de la responsabilité qui nous incombe, et il n'est nullement dans +nos intentions d'avancer le jour où nous nous séparerons. Nous t'aimons, +ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que +cette séparation, un chagrin très-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens +à Saffroy dont, en réalité, je ne me suis pas éloignée autant que +l'incohérence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc +un double désir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous séparer +de toi. Ce double désir, nous croyons avoir trouvé le moyen de le +réaliser. Ne devines-tu pas comment? + +Madeleine ne répondit pas. Peut-être, en attendant, trouverait-elle une +réponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc. + +--Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon, +c'est de te donner Saffroy pour mari. + +Prévenue, Madeleine ne broncha pas. + +--Tu ne dis rien? + +--Je n'ai qu'une chose à dire, c'est que je désire ne pas me marier. + +--En ce moment, je te répète que nous comprenons cela. Mais je ne parle +pas de demain. Je parle de l'avenir. + +Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses pensées; que +diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle déclarerait qu'elle ne +voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette réponse +une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui témoignaient, +et qui était si douce à son coeur brisé, ne se changerait-elle pas en +froideur? Elle n'était pas leur fille; et si elle voulait être aimée +d'eux il fallait qu'elle se fît aimer, et c'était prendre une mauvaise +route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser. + +Comme elle cherchait, sans les trouver, hélas! les raisons qui +pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se +fâcher de son refus, elle reçut de Rouen une lettre qui, tout en lui +causant un très-vif chagrin, lui parut propre à rompre complétement tout +projet de mariage avec Saffroy. + +Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de +papiers qui étaient les reçus des sommes dues par son père. + +--Je t'avais promis de mener à bien le règlement des affaires de ton +pauvre père, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que +tu devras conserver avec soin, les reçus pour solde,--il avait souligné +ce mot,--de ses créanciers, de tous ses créanciers. + +Elle s'était jetée alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles +pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrassé. + +L'honneur de son père était sauf et c'était à son oncle qu'elle le +devait. Il avait tout payé puisque les créanciers, tous les créanciers +avaient signé des quittances pour solde: on ne donne des quittances que +contre argent. + +La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait +et connaissait mal les affaires. + +Elle était d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'était +trouvée assez souvent en relations dans une maison amie, et c'était en +rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait +pour lui écrire. + +Créancière de l'avocat général pour une somme de dix mille francs prêtée +d'une façon assez irrégulière, elle avait été appelée par l'homme +d'affaires chargé de liquider la succession de M. Haupois, et on lui +avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle +une quittance entière; tout d'abord elle avait refusé; mais l'homme +d'affaires, ne se laissant émouvoir par rien, lui avait démontré que si +elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, après avoir +pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre +quittance entière de 10,000 francs, touché les cinq mille qu'on lui +proposait. Son cas n'avait pas été unique; d'autres comme elle avaient +perdu la moitié de ce qui leur était dû et cependant avaient signé les +reçus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces créanciers avaient pu supporter +ce sacrifice, elle n'était pas dans une aussi bonne situation qu'eux; +cette perte de cinq mille francs était une ruine pour elle, et c'était +pour cela qu'elle s'adressait directement à mademoiselle Madeleine +Haupois, en faisant appel à ses sentiments de justice, d'honneur et de +piété filiale. + +La lecture de cette lettre avait atterré Madeleine. Eh quoi! c'était là +ce que son oncle appelait mener à bien le règlement des affaires de son +père! + +Mais, après une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouvé un moyen qui +non-seulement payerait entièrement les dettes de son père, mais qui +encore empêcherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage. + +Et le jour même, à l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle, +profondément émue, mais aussi fermement résolue, elle s'ouvrit à lui. + + + + +XV + + +M. Haupois était un homme méthodique en toutes choses, même en ses +distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le +faisait une seconde fois, une troisième, et toujours. Ainsi, ayant pris +l'habitude de monter chaque jour les Champs-Élysées et de les +redescendre, il ne dépassait jamais le rond-point de l'Étoile; arrivé +là, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou +douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de +Boulogne, et revenait à petits pas à Paris, prenant pour descendre le +trottoir opposé à celui qu'il avait suivi pour monter. + +Madeleine monta les Champs-Élysées, appuyée sur le bras de son oncle, +sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre, +une maison, un endroit quelconque où elle parlerait, et dépassant cette +maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de prétextes, combien de +raisons même n'avait-elle pas pour se taire! son oncle était distrait; +on les avait salués; on allait les aborder. + +Enfin, ils arrivèrent au rond-point de l'Étoile: il fallait se décider +ou renoncer. + +--Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en +s'efforçant de prendre un ton enjoué alors que son coeur était serré à +étouffer. + +--Jusqu'au Bois! + +Et M. Haupois resta un moment stupéfait, se demandant ce que pouvait +signifier une pareille extravagance. Mais c'était une voix douce et +harmonieuse qui venait de lui parler, c'étaient de beaux yeux tendres +qui le regardaient, il se laissa toucher. + +--Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois? + +--C'est ce que je me demande. Le temps est à souhait pour la promenade, +ni chaud ni froid; pas de poussière, pas de boue et un splendide +coucher de soleil qui se prépare derrière le Mont-Valérien. + +--Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher. + +En peu de temps, ils arrivèrent à l'entrée du Bois: le soleil s'était +abaissé derrière le Mont-Valérien, dont la dure silhouette se découpait +en noir sur un fond d'or, et déjà des vapeurs blanches s'élevaient çà et +là au-dessus des arbres dépouillés de feuilles. + +Puis, ayant pris l'allée des fortifications ils se trouvèrent seuls au +milieu du bois, dans le silence qui n'était troublé que par le bruit des +feuilles sèches soulevées par leurs pas: le moment était venu de parler. + +Comme elle réfléchissait depuis quelques instants, son oncle +l'interpella: + +--Je te trouve bien mélancolique, si tu es fatiguée, dis-le franchement, +ma mignonne, nous rentrerons. + +--Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir +d'une lettre que j'ai reçue, une lettre de Rouen. + +--De Rouen? + +--De madame Monfreville. + +À ce nom, qui était celui de la vieille dame créancière de l'avocat +général, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrariété. + +--Et que te veut madame Monfreville? + +--Elle me dit qu'elle n'a touché que cinq mille francs sur les dix mille +qui étaient dus par mon père, et elle me demande, elle me prie de lui +faire payer ces cinq mille francs. + +--Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes +ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne +t'est rien resté, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mère. +Elle veut t'apitoyer après avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi. +Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui répondre moi-même de +façon à ce qu'elle te laisse tranquille désormais. + +--Mais, mon oncle. + +Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait. + +--Les comptes faits, le passif de ton père s'est trouvé de 75% supérieur +à son actif augmenté de l'abandon de tes droits, j'ai pris à ma charge +25% et nous sommes ainsi arrivés à offrir aux créanciers 50%, qui ont +été acceptés avec une véritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un +bon nombre c'était plus qu'il ne leur était dû réellement, et ils +avaient encore un joli bénéfice, tant ton pauvre père avait mal arrangé +ses affaires. C'était le cas particulièrement de ta vieille madame +Monfreville, à qui, je le parierais, ton père ne devait pas légitimement +plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de +résistance pour donner une quittance entière, et cela prouve mieux que +tout la valeur de ces créances. + +Cette explication pouvait être bonne, mais elle ne porta nullement la +conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur: +que son père dût légitimement ou non, elle ne s'en inquiétait pas; il +devait, c'était assez pour qu'elle voulût payer. + +--Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je +suis pénétrée de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant +j'ose encore vous demander davantage. + +--Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et +je ne la ferai pas. + +--Vous êtes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous +expliquera comment j'ose avoir une manière de comprendre et de sentir +les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce +que mon père doit fût payé. + +--Tout ce qu'il devait réellement a été payé. + +--J'entends tout ce qu'on lui réclamait. + +--C'est de la folie. + +--Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice, +mais ma tante m'a dit que, dans votre générosité, vous vouliez me donner +une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux +pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie, +ne me donnez pas cette dot, et employez-la à payer ce que mon père doit. + +--Ton père ne doit rien, je te le répète, et ce que tu me demandes là +est absurde à tous les points de vue. + +--Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la mémoire de mon père; +permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit +l'être, alors même que cela serait absurde. + +--Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de +repousser un bon mariage. C'est son indépendance qu'elle refuse. + +--Mais l'indépendance ne peut-elle pas aussi s'acquérir, pour une +orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que +vous me destiniez à payer ces dettes, ce sera précisément et seulement +cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant +ces deux grâces, vous aurez été pour moi le meilleur des parents. +Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma +tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'être pauvre +comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir. + +M. Haupois-Daguillon s'arrêta, et durant assez longtemps il regarda sa +nièce, dont le visage pâli par l'émotion recevait en plein la lumière du +soleil couchant. + +--Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1° payer ce que tu crois +que ton père doit encore; 2° ne pas épouser Saffroy; 3° travailler, et +surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas? + +--Oui, mon oncle, dit-elle. + +--Eh bien! je ne consentirai à aucune de ces trois choses,--je ne +payerai pas ce que ton père ne doit pas,--je ferai tout au monde pour +que tu épouses Saffroy,--je ne te permettrai jamais de travailler dans +ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons à te +donner, tu les connais déjà ou tu les sens. Mais comme tu pourrais +t'étonner que je ne veuille pas te donner à travailler dans notre +maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille, +j'admets que des explications sont nécessaires; les voici donc: tu es +jeune, jolie, séduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut +pas vivre sur le pied de l'intimité avec un homme jeune aussi, beau +garçon aussi, qui est son cousin. Il y a là un danger pour tous. Mariée, +nous ne nous séparerions jamais, puisque ton mari serait notre associé. +Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme +employée de la maison, nous serions obligés de tenir notre fils loin de +Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant à Madrid malgré le +chagrin que nous éprouvions à nous séparer de lui. Il y restera tant que +tu n'auras pas accepté Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous +créera pour tous une situation bien difficile. Réfléchis à tout cela, et +plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme +tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici à +Passy; nous allons prendre le train pour rentrer. + + + + +XVI + + +Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les +bruits de la maison se furent éteints, Madeleine réfléchit à ce que son +oncle lui avait demandé. + +Qu'on ne voulût pas payer les dettes de son père, c'était ce qu'elle ne +comprenait pas. Son oncle, elle en était convaincue, était un honnête +homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'était la +réputation de probité commerciale dont il jouissait. D'autre part, il +poussait jusqu'à l'orgueil la fierté de son nom. Alors comment se +faisait-il qu'il ne voulût pas payer intégralement les dettes de son +propre frère, et qu'il s'abaissât à chercher un arrangement avec les +créanciers de celui-ci? + +Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le +déterminer à procéder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on +réclamait à la succession de son frère fût dû réellement, avait-il dit. +Mais qu'importait? ce n'était pas cette succession qui était engagée, +c'était la mémoire de ce frère. + +Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-même. + +Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne +possède rien? + +Sans doute, il y avait un moyen qui se présentait à elle, et qui +très-probablement réussirait,--c'était d'accepter Saffroy pour mari. +Qu'elle allât à lui et franchement qu'elle lui dît: «Je serai votre +femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon +père avec la dot ou plutôt sur la dot que mon oncle me donnera», et il +semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce +n'était pas l'amour, ce serait l'intérêt qui lui dirait d'accepter cette +condition. + +Mais pour agir ainsi il eût fallu qu'elle fût libre, et elle ne l'était +pas. + +Pour donner sa vie en échange de l'honneur de son père, il eut fallu +qu'elle fût maîtresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas. + +Ce n'était plus l'heure des ménagements et des compromis avec soi-même, +et eût-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eût pas pu, les +paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Léon. + +Dans sa pureté virginale elle avait repoussé cet aveu chaque fois que de +son coeur il lui était monté aux lèvres. Ingénieuse à se tromper +elle-même, elle s'était dit et répété que les sentiments qu'elle +éprouvait pour Léon étaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une +soeur pour son frère, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait +pour lui prenait sa source dans la reconnaissance. + +Mais cela était hypocrisie et mensonge. + +La vérité, la réalité c'était qu'elle l'aimait non comme son cousin, non +comme son frère, non pas par reconnaissance; c'était l'amour qui +emplissait son coeur. + +Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le +repousser quand, pensant à un mariage avec Saffroy, elle se sentait +étouffée par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son père, +elle eût ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aimé Léon? +c'était son coeur qui se révoltait contre sa tête, c'était l'amour de +l'amante, qui refusait de se sacrifier à l'amour de la fille. + +Libre, elle eût pu accepter Saffroy même ne l'aimant pas,--la tendresse +sinon l'amour naîtrait peut-être plus tard. + +Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle +était à un autre? Ç'eût été tromperie de se dire que la tendresse +naîtrait peut-être plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait +bien qu'elle n'aimerait jamais que Léon. + +Même pour l'honneur de son père, elle ne pouvait pas se déshonorer ni +déshonorer son amour. + +Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la +mémoire de son père fût déshonorée. + +Jamais elle n'avait éprouvé pareille angoisse: par moments son coeur +s'arrêtait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa +tête à croire que son crâne allait éclater, puis tout à coup un +anéantissement la prenait, et, s'enfonçant la tête dans son oreiller, +elle pleurait comme une enfant; mais ce n'étaient pas des larmes qu'il +fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre +son désespoir, elle se disait qu'elle devait être digne de son amour +pour son père, aussi bien que de son amour pour Léon. + +Oui, c'était cela, et cela seul qu'elle devait. + +Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, à cette pensée, +elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses accès de +désespérance la reprenaient: ah! misérable fille qu'elle était, sans +initiative et sans force. + +À qui s'adresser, à qui demander conseil? + +Il y avait dans sa chambre, qui avait été autrefois celle de Camille, un +portrait de Léon fait à l'époque où celui-ci avait vingt ans, et que +Camille, se mariant, n'avait pas emporté chez son mari. Combien souvent, +portes closes et sûre de n'être pas surprise, Madeleine était-elle +restée devant ce portrait qui lui rappelait son cousin à l'âge +précisément où, sans qu'elle eût conscience du changement qui se faisait +dans son coeur de quinze ans, il était devenu pour elle plus qu'un +cousin. + +Anéantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et, +allumant une lumière, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil placé +devant ce portrait, et elle resta là longtemps, plongée dans une muette +contemplation. + +La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au +dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne perçait +pas la flamme de la bougie qui n'éclairait guère que le portrait devant +lequel elle brûlait comme un cierge devant une sainte image. + +Et de fait pour Madeleine n'en était-ce point une: celle de son dieu, +devant qui elle restait agenouillée lui demandant l'inspiration. + +Elle lui avait promis de lui écrire si on la pressait de se marier, mais +la promesse qu'elle lui avait faite alors était maintenant impossible à +tenir. + +Il arriverait, cela était bien certain, si elle lui écrivait qu'on +voulait la marier à Saffroy. Mais alors que se passerait-il? + +Ou Léon prendrait son parti, et alors il se fâcherait avec son père et +sa mère. + +Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle +qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur, +quelque invraisemblable qu'il fût pour son coeur. + +Non, elle ne devait pas l'appeler à son secours, et seule elle devait +agir. + +--N'est-ce pas, Léon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix +suppliante, parle-moi, inspire-moi. + +Et elle resta les yeux attachés sur cette image, les mains tendues vers +elle. + +La bougie s'était consumée et, arrivant à sa fin, elle jetait des lueurs +inégales et vacillantes: tout à coup Madeleine crut voir les yeux du +portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie; +ils lui parlaient. Et comme elle cherchait à les bien comprendre, +brusquement la nuit se fit épaisse et noire; la bougie venait de mourir. + +Elle se releva, et à tâtons, elle gagna son lit sans avoir l'idée +d'allumer une autre bougie: à quoi bon? elle savait maintenant ce +qu'elle avait à faire, sa route était tracée. + +Elle sauverait l'honneur de son père,--et elle sauverait la pureté de +son amour. + + + + +XVII + + +Au temps où l'avocat général réunissait souvent le soir, dans sa maison +du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit +à Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs +par an au théâtre avec sa voix et son talent. + +--Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misère; lui répétait +souvent un vieil ami de son père qui en sa jeunesse avait été un grand +artiste; la position de votre père privera la France d'une chanteuse +admirable. + +Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets, +et jamais l'idée ne lui était venue qu'elle pourrait chanter un jour +pour d'autres que pour son père, pour ses amis ou pour elle-même. +Comédienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eût été folie. + +Ce qui lui avait paru folie à cette époque ne l'était plus maintenant. + +Elle n'était plus la fille d'un magistrat, elle était celle d'un homme +ruiné, et ce que la haute position de celui-là aurait défendu si elle +en avait eu le désir, la misérable position de celui-ci le commandait +malgré la répugnance instinctive qu'elle éprouvait à accueillir cette +idée. + +Il ne s'agissait plus à cette heure de ses désirs ou de ses répugnances, +il s'agissait de son père et de son amour. + +Le jour naissant la surprit sans qu'elle eût fermé les yeux une seule +minute; mais sa nuit avait été mieux employée qu'à dormir: sa résolution +était arrêtée; elle n'avait plus qu'à trouver les moyens de la mettre à +exécution; heureusement cela ne demandait pas la même intensité de +réflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Léon, +qui, d'ailleurs, sous la lumière blanche du matin avait perdu +l'animation et la vie. + +Et pendant toute la journée, au milieu de ses banales occupations +ordinaires, des allées et venues, des conversations, elle tâcha de bâtir +un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fût d'une +réalisation pratique. + +Bien qu'elle n'eût pas une grande expérience des choses du monde, elle +n'était ni assez simple ni assez naïve pour s'imaginer qu'elle n'avait +qu'à écrire au directeur de l'opéra pour lui demander une audition qui +serait immédiatement accordée et à la suite de laquelle on lui offrirait +un engagement. + +Elle sentait qu'elle ne pourrait pas procéder ainsi, et, précisément +parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce +talent était insuffisant, surtout pour le théâtre: quand on a chanté +pendant plusieurs années avec des chanteurs de profession, on sait la +différence qui sépare l'amateur, même le meilleur, d'un artiste, même +médiocre. + +Elle avait beaucoup à étudier, beaucoup à acquérir avant de pouvoir +paraître sur un théâtre. + +Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se +sentait forte et vaillante. + +Mais, au point de vue des moyens de travail, elle était au contraire +pleine d'inquiétude: comment étudier, comment payer les maîtres qui la +feraient travailler, quand elle ne possédait rien que quelques centaines +de francs, des bijoux et des effets personnels? + +Elle pouvait à la vérité se présenter au Conservatoire dont les cours +sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le dépôt +d'un acte de naissance, et dès lors il serait trop facile de savoir ce +qu'elle était devenue, c'est-à-dire que son oncle, sa tante, Léon +lui-même interviendraient aussitôt pour l'empêcher d'exécuter son +dessein. + +Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son +père pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les élèves +pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'élève est élève et +étudie, il ne paye point son professeur, mais du jour où il est artiste +et où il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant +pour cent plus ou moins fort et pendant une période plus ou moins longue +au professeur qui l'a formé. + +C'était un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que +dans l'avenir; une part pour le maître, une autre pour les créanciers de +son père, et tout était sauvé. + +Le point le plus délicat maintenant était de savoir comment elle +vivrait pendant le temps de ces leçons et jusqu'au moment où elle serait +en état de paraître sur un théâtre; elle fit le compte de son argent, il +lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents +francs que son oncle lui avait donné récemment pour ses menues dépenses; +de plus elle possédait quelques bijoux et enfin des vêtements et du +linge qu'elle ne pouvait guère estimer à leur prix de vente. En tous cas +cela réuni formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de +vivre, avec une rigoureuse économie, pendant près de deux ans; et +c'était assez sans doute en travaillant énergiquement, pour gagner le +moment où elle pourrait débuter. + +Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez +les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander +s'ils consentaient à l'accepter comme élève, mais ayant toujours été +accompagnée, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il +lui était impossible de faire ces visites. + +Pour cela il fallait qu'elle fût libre, et pour être libre il fallait +qu'elle quittât cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais. + +À cette pensée son coeur se serra et une défaillance morale l'envahit +tout entière. C'étaient les liens de la famille qu'elle allait briser de +ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante +lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait été si +hospitalière? Que serait-elle pour Léon, à qui elle ne pourrait pas dire +la vérité, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que +penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner? +Lui! + +Son angoisse fut telle qu'elle en vint à se demander si son dessein +était réalisable et s'il n'était pas plus sage de l'abandonner; mais +elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle +appelait sagesse, était en réalité lâcheté. + +Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre était possible, +mais quand même son oncle et sa tante la condamneraient, quand même Léon +la chasserait de son souvenir, elle devait persévérer. Est-ce que son +départ qui allait la séparer de sa famille, n'allait pas justement +ramener dans cette famille celui qui à cause d'elle en avait été +éloigné, un fils bien-aimé? + +En agissant comme elle l'avait résolu, ce n'était pas seulement à son +père qu'elle donnait sa vie, c'était encore à Léon. + +Il n'y avait donc plus à hésiter, elle quitterait cette maison, et +seule, sans appui, laissant derrière un souvenir condamné, elle +s'embarquerait à dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de +retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice à ceux +qu'on aime et le devoir accompli. + +Cependant, son parti fermement arrêté, elle en différa, elle en retarda +l'exécution; c'était chose si grave, si cruelle, de dire adieu +volontairement aux joies tranquilles du foyer, à la tendresse de la +famille, à l'amour. + +Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint +l'arracher à ses hésitations. + +--Tu as réfléchi à ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir. + +--Oui, ma tante. + +--Bien réfléchi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable? + +--Oui, ma tante, bien réfléchi, longuement au moins et avec toute +l'attention dont je suis capable. + +--Et qu'as-tu décidé au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a +demandé de réfléchir, voudrait savoir comme moi ce que tu as décidé; il +y a pour nous urgence à ce que tu te prononces. + +--Voulez-vous me donner jusqu'à demain soir, je vous écrirai? + +--Pourquoi écrire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix, +franchement, amicalement? + +--Si vous le voulez, j'aime mieux écrire; je dirai ainsi moins +difficilement ce que j'ai à vous dire. + + + + +XVIII + + +En disant à sa tante qu'il lui serait moins difficile d'écrire que de +parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensée que cette lettre +serait facile,--dans sa position rien n'était facile, ni lettres, ni +paroles, ni actes. + +Mais ce n'était pas devant les difficultés qu'elle devait s'arrêter, +c'était devant les impossibilités, et encore devait-elle les affronter, +quitte à être vaincue. + +Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit à écrire cette +lettre: + +«Ma chère tante, + +«C'est à mon oncle aussi bien qu'à vous que j'adresse cette lettre; +c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que +j'ai reçu dans cette maison. Avec les douces pensées qui m'emplissent le +coeur lorsque je songe à l'affection que vous m'avez montrée ce m'est un +profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me +rendant à vos désirs. + +«Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas, +et je n'aime pas M. Saffroy, malgré toutes les qualités que je lui +reconnais. + +«Je sens qu'une pareille réponse me crée des devoirs et que, puisque je +refuse l'existence fortunée que dans votre généreuse tendresse vous +vouliez m'assurer, c'est à moi de prendre désormais la direction de +cette existence. + +«En demandant à mon oncle les moyens de travailler, je ne cédais pas à +un caprice, mais à une volonté posée et arrêtée, celle de pouvoir +prendre librement la responsabilité de mes déterminations. Mon oncle a +cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guidé, mais il +m'est impossible de les accepter. + +«Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberté de mes +résolutions et de mes actes, gagner moi-même par le travail cette +liberté. + +«Je comprends qu'il m'est impossible d'exécuter ma volonté en restant +près de vous; demain j'aurai donc quitté cette maison où j'ai été si +tendrement reçue. + +«Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me découvrir, en +tous cas je vous préviens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne +puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout +l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien, +n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre à l'abri de vos +reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et +l'autre m'avez témoigné, en ces dernières circonstances, une tendresse +si douce à mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquée +franchement au lieu de vous écrire cette lettre que mes larmes +interrompent à chaque ligne? + +«Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que +je vivrai avec votre souvenir et avec la pensée de rester digne de votre +affection, si vous voulez bien me la conserver. + +«MADELEINE HAUPOIS» + +Cette lettre achevée, il lui en restait une autre à écrire, car elle ne +voulait pas sortir de cette maison où elle avait été amenée par Léon, +sans qu'il fût prévenu de son départ. + +Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire. + +«Tu m'as fait promettre de t'écrire, mon cher Léon, dans le cas où l'on +me parlerait de mariage. On m'en a parlé. Ton père et ta mère m'ont +demandé de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer, +j'ai refusé malgré les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te +l'assure, ont été vives. + +«Si je ne t'ai pas appelé à mon aide comme je t'avais promis de le +faire, c'est que j'ai été retenue par cette considération que tu ne +pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton père +et ta mère, en les blessant, en te fâchant avec eux peut-être. + +«Je dois me défendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter +cette maison et vivre de mon travail. + +«Pardonne-moi de ne pas te dire où je me retire; je ne le puis, sachant +bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas +accepter dans la maison de ton père, je le puis encore moins hors de +cette maison. + +«Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te +le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait différer longtemps +l'exécution d'une résolution qui, quoi qu'il nous en coûte à tous, doit +s'accomplir. + +«Où que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection. + +«Toi, je l'espère, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un +soutien dans la vie, où je vais entrer seule et rester seule, de savoir +et de me dire que tu penses avec tendresse à ta pauvre + +«MADELEINE.» + +Après avoir écrit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses +pensées et accablée sous le poids de son émotion. + +C'était fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas été aimée, +elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journée d'amour et +de bonheur, et elle avait dix-neuf ans. + +Derrière elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu. + +Quand elle s'éveilla, son plan était tracé. + +Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue +de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, après avoir éloigné les +domestiques sous un prétexte quelconque, elle irait elle-même chercher +un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un +commissionnaire. + +Les choses s'arrangèrent à souhait pour le succès de son dessein: la +cuisinière était sortie pour aller à la halle, elle envoya en course le +valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller +chercher son fiacre et son commissionnaire. + +Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la dernière +caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre où +elle avait cru que s'écoulerait sa vie, où elle était restée si peu de +temps. + +Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Léon, comme dans la nuit +où il lui avait parlé, et, l'ayant embrassé, elle s'enfuit sans se +retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui écrasa +le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligée de s'appuyer sur +la rampe. + +Elle se fit conduire à la gare Saint-Lazare, où elle prit un billet pour +Argenteuil. À Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant +une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet +pour Paris (gare du Nord), où elle arriva deux heures après avoir quitté +Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances +pour qu'on ne devinât pas cet itinéraire; on la croirait plutôt partie +pour Rouen. + +Arrivée à la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de +venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle +se mit en route, mais à pied, pour les Batignolles, où elle voulait +chercher ce logement. C'était la première fois qu'elle sortait seule +dans les rues de Paris; mais ce qui l'eût assez vivement troublée +quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquiéter ou l'émouvoir; +elle avait maintenant bien d'autres dangers à braver, et de plus +sérieux. + +Si elle avait été libre, elle aurait pris une chambre dans une maison +meublée ou dans une pension bourgeoise, ce qui eût été beaucoup plus +simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de +magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui +régissent les maisons meublées ou les hôtels, et l'on sait que c'est là +qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il +ne fallait pas que son oncle la trouvât. + +Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant +de nom, rendrait les recherches presque impossibles. + +Après avoir marché pendant trois heures dans les rues les plus +tranquilles de Batignolles, et monté cinq ou six cents marches, elle +trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy, +cité des Fleurs, au dernier étage d'une modeste maison, une chambre et +un cabinet qui étaient vacants et à peu près habitables. + +Les deux pièces étaient mansardées; mais, par la fenêtre de la chambre, +on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminées d'usines, et, +tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela coûtait +deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province +sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des +renseignements, on lui fit payer un terme d'avance. + +Elle n'avait plus qu'à acheter les meubles qui lui étaient +indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques +objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole, +gril, assiettes, verres, couteau, cuillère et fourchette. + +Au moment où la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au +milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter. + +Elle avait juré qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle fît, +elle ne put retenir ses larmes. + +Seule! + + + + +XIX + + +Elle était résolue à ne pas perdre de temps et à chercher immédiatement +le professeur qui voudrait bien la prendre pour élève. + +Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et +quittant ses vêtements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire +remarquer et par là mettre sur ses traces, si, comme cela était +probable, on la cherchait, elle revêtit une de ses anciennes robes qui, +sans être noire, était cependant de couleur sombre. + +Le professeur auquel elle voulait s'adresser était un ancien chanteur +retiré du théâtre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitté la +scène en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans +se conquérir un de ces noms glorieux qui s'imposent à une époque et la +datent, il s'était placé cependant parmi les trois ou quatre bons +artistes de son temps. Assez mal doué par la nature qui ne lui avait +donné qu'une voix ingrate et qu'un extérieur peu agréable, c'était à +force de travail, d'études, de volonté et d'intelligence qu'il était +arrivé à cette position. Le succès avait été d'autant plus lent qu'il +n'avait été aidé par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent +ceux qui veulent réussir à tout prix: la réclame, la bassesse ou +l'intrigue. Honnête homme, galant homme dans la vie, il avait voulu +l'être,--ce qui est plus difficile,--même au théâtre, et il l'avait été; +aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui +honorait sa profession, son nom se présentait-il toujours le premier: +«Voyez Maraval.» C'était non-seulement par ces qualités qu'il s'était +imposé aux sympathies bourgeoises, mais c'était encore par la fortune: +économe, soigneux, rangé, il avait mis de côté la grosse part de ce +qu'il avait gagné, et en ces dernières années il s'était fait construire +avenue de Villiers un petit hôtel qui rehaussait singulièrement la +considération dont il jouissait dans un certain monde. C'était là qu'il +vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingué, et son gendre, +associé d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon époux, +bon père, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que +de former des élèves dignes de lui. + +Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au théâtre, Madeleine savait tout +cela, et c'était ce qui l'avait déterminée à s'adresser à lui. +N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait désirer: le talent et +l'honnêteté? + +Sortant de la cité des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de +Villiers, où elle ne tarda pas à arriver; mais, ignorant où demeurait +Maraval, elle demanda son adresse à un sergent de ville du quartier, qui +de la main lui désigna une petite maison bâtie dans le style moitié +romain, moitié égyptien, avec une décoration polychrome pour la façade. + +Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert +appliqué sur une porte peinte en rouge étrusque. M. Maraval était +occupé, il donnait une leçon et ne serait libre que dans une demi-heure. +Elle attendit dans un petit salon, dont les murs étaient couverts de +portraits (lithographies, photographies), offerts «à mon cher camarade, +à mon cher maître, à mon cher ami Maraval». + +Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vêtu d'un +pantalon gris et d'une redingote noire boutonnée, parut devant elle; de +la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste +atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel +respirait un ordre méticuleux. + +--Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de +la main un fauteuil. + +--Mademoiselle Harol. + +C'était le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait être +connue désormais, non-seulement au théâtre, mais dans le monde. + +C'était à elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que fût son +trouble, il fallait qu'elle parlât. + +--Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des +leçons. + +Sans répondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un +assentiment. + +Madeleine continua: + +--Je ne suis pas tout à fait une commençante, j'ai travaillé, j'ai même +beaucoup travaillé. + +--Avec qui, je vous prie? + +Madeleine avait prévu cette question et elle avait préparé sa réponse en +conséquence. + +--Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orléans. + +--Je connais les bons professeurs d'Orléans; est-ce Ferriol, qui a été +votre maître, Delecourt, ou Bortha? + +--J'ai travaillé sous la direction de mon père, qui n'était point +artiste de profession. + +--Ah! très bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il était +facile de comprendre. + +Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les +professeurs qui n'étaient point artistes de profession; il fallait donc +effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression. + +--Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle. + +--Volontiers. Soprano, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur. Que voulez-vous? + +--Ce que vous voudrez vous-même, vous pouvez vous accompagner? + +--Oui, monsieur. + +Avec une politesse où il y avait une légère nuance d'ennui, il lui +montra un piano. + +Elle s'assit. Autant elle s'était sentie faible quelques instants +auparavant, autant maintenant elle était résolue. + +Sa pensée n'était plus dans ce salon, mais plus loin, à Saint-Aubin, +dans le cimetière où son père reposait, et c'était le souvenir de ce +père bien-aimé qu'elle invoquait. + +C'était son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il +fût rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air du +_Freyschutz_. + +Aux premières mesures Maraval, qui avait gardé son attitude composée, +prêta l'oreille. + +Madeleine commença le récitatif: + + Le calme se répand sur la nature entière. + +Maraval ne la laissa pas aller plus loin: + +--Parfait! s'écria-t-il, brava, brava, tous mes compliments à la +pianiste et à la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile +pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin +pour que je voie de quoi vous êtes capable; mais pour mon plaisir je +vous demande la grâce de continuer. + +Jamais parole plus douce n'avait caressé son oreille, jamais +applaudissements ne l'avaient si profondément émue: les portes du +théâtre s'ouvraient devant elle. + +N'étant plus paralysée par l'émotion, elle se livra entièrement, et +quand elle eut achevé cet air qui a fait le désespoir de tant de +chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencèrent, +non pas insignifiants dans leur banalité mais tels qu'un maître pouvait +les donner. + +--Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais +bientôt débuter au théâtre? + +Instantanément, la physionomie souriante de Maraval changea: + +--Au théâtre, s'écriait-il, c'est pour le théâtre que vous me consultez? + +--Mais oui. + +--J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien +de ce que j'ai dit: la nature a été généreuse pour vous et vous avez +acquis un talent remarquable, mais le théâtre demande autre chose. + +Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains +dans ses poches. + +--Ça n'est plus ça, ma chère enfant. + +La chute fut écrasante, et Madeleine resta un moment anéantie. + +Pendant ce temps, Maraval, qui s'était levé, avait tourné autour d'elle +en l'examinant curieusement. + +--Comment, s'écria-t-il, vous voulez entrer au théâtre, quelle mauvaise +fantaisie vous a passé par la tête? + +--Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison impérieuse, la nécessité +non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille. + +Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle était obligée de se +faire chanteuse. + +--Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent +et de la gloire; vous voyez le théâtre de loin, c'est de près qu'il faut +le regarder à l'envers. + +Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut +remarquer que ce n'était plus seulement de la curiosité qui se montrait +dans ses yeux, c'était plus, c'était mieux, c'était de la sympathie, et +de l'intérêt. + +--Qui vous a conseillé de vous adresser à moi? demanda-t-il. + +--Personne: je suis venue à vous pour ce que je savais de vous. + +--De moi, le chanteur? + +--De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval. + +--Ah! + +Et il laissa paraître un sourire de satisfaction. + +Puis, après avoir marché pendant quelques minutes de long on large dans +le salon, il vint s'asseoir près de Madeleine. + +--Mademoiselle, dit-il, le témoignage, de confiance et d'estime que vous +m'avez donné en venant ici m'impose un devoir, celui de vous éclairer. +Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaître depuis longtemps, il +ne m'est pas difficile de voir que vous êtes une jeune fille bien +élevée, distinguée, intelligente, instruite, pleine de pureté, +d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous +le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces +qualités que pour pouvoir justifier le rôle que je crois devoir prendre +auprès de vous; soyez convaincue que ce que j'ai à vous dire est tout à +fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout à +l'heure. Il est possible qu'après un certain temps d'études sérieuses ce +talent se développe et devienne un grand talent; mais il est possible +aussi qu'il ne se développe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce +moment, supérieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant +au théâtre. Là n'est donc pas absolument la question. Elle est où ma +conscience la place: dans la carrière que vous voulez embrasser, et +c'est là ce qui m'oblige à vous éclairer sur les terribles difficultés, +sur les insurmontables difficultés que vous voulez affronter sans les +connaître. Mon âge et mon expérience me donnent pour cela une autorité, +qui, je l'espère, vous fera réfléchir sérieusement pendant qu'il en est +temps encore. Vous m'écoutez, n'est-ce pas? + +--Si je vous écoute! Oh! oui monsieur. + +--L'existence d'un comédien et surtout celle d'une comédienne est, mon +enfant, la plus difficile et la plus misérable des existences. Ne croyez +pas que j'exagère. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles +conditions on débute ordinairement, je ne dis pas sur les petits +théâtres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scène honorable. +Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver à une situation qui +soit moins précaire que celle des premières années, et vous voyez +combien peu y arrivent, combien au contraire, même avec beaucoup de +talent, restent dans des positions effacées. C'est là une cruelle +blessure, qui n'est rien cependant auprès de celles que vous font chaque +jour les rivalités: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de +tous les côtés; il faut se défendre, et dans cette lutte les hommes +laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignité, les +femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualités tout +à l'heure; elles seraient justement des défauts, de grands défauts pour +cette existence: l'honnêteté, la distinction, la bonne éducation, que +voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver, +vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous êtes aujourd'hui +que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais, +vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pensé au public, à sa +frivolité, à ses caprices; avez-vous pensé à la critique, à son +incapacité, à son ignorance, à ses exigences? J'ai quitté le théâtre dix +ans plus tôt que je ne devais par peur de l'un et par dégoût de l'autre. +Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chère enfant, et donnez-moi la +satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas être la vôtre. +Tout, tout plutôt que le théâtre pour une femme. Mais voyons, +regardez-moi, n'êtes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous êtes +faite pour être aimée et pour aimer. Je ne sais si vous êtes convaincue, +mais j'ajoute que je refuse de vous donner des leçons, car ce serait +vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement. + +À ce moment, deux enfants entrèrent bruyamment dans le salon, un petit +garçon et une petite fille. + +--Mais viens donc déjeuner, grand-père, cria celle-ci, c'est moi qui ait +fait cuire ton oeuf, il va être froid. + +Madeleine se leva. + +D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui +montrant: + +--Voilà ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il; +mariez-vous, mariez-vous, ma chère enfant. Je suis sûr que dans quelques +années, tenant vos bébés par la main, vous viendrez me remercier de mes +conseils. Au revoir, mademoiselle. + + + + +XX + + +Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment +sans savoir de quel côté tourner ses pas. + +Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensée. Non pas qu'elle n'eût +point été touchée par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent +si convaincu et si sympathique; elle en avait été bouleversée au +contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fût parfaitement +vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt +seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne +pouvaient pas l'arrêter. Elle s'abaisserait en se faisant comédienne. Eh +bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutôt que de +subir cet abaissement, elle devait se marier. En théorie, cela pouvait +être vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle. +C'était, au contraire, dans le mariage, qu'était pour elle l'abaissement +le plus déshonorant. + +Il fallait qu'elle fût chanteuse; et, puisque s'était pour elle le seul +moyen de ne pas laisser déshonorer la mémoire de son père et de ne pas +flétrir son amour, il le fallait malgré tout et malgré tous. + +C'est-à-dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvât un maître qui +la mît au plus vite en état de paraître sur un théâtre, puisque Maraval, +par intérêt et par sympathie pour elle, refusait d'être ce maître. + +Mais où était-il, ce maître? + +Debout devant la porte de Maraval, immobile, réfléchissant et ne +trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumière +sur laquelle elle avait tenu les yeux fixés, et qui l'avait guidée, +venant de s'éteindre tout à coup. + +Sa mémoire troublée ne retrouvait même plus les noms des maîtres qui +quelques jours auparavant lui étaient vaguement connus. + +Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, où les +passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris. +En marchant, une bonne inspiration, une idée, se présenteraient sans +doute à son esprit. + +Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinité, où l'enseigne et la +devanture d'un cabinet de lecture lui suggérèrent enfin ce qu'elle avait +à faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach +des adresses. À l'article des professeurs et compositeurs de musique +elle trouva le nom qu'elle avait vainement demandé à sa mémoire: Lozès, +rue Blanche. + +Ce qu'elle savait de Lozès, c'était qu'il était chanteur assez médiocre, +mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette +réputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire où il avait +pour élèves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du +vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses élèves en public, et +plusieurs de ceux qu'il avait formés avaient obtenu des succès +retentissants en ces dernières années. + +Elle monta la rue Blanche jusqu'au numéro que l'almanach lui avait +indiqué; mais, n'étant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait +saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle +courait lui revint; si on allait la reconnaître! et il lui semblait que +chacun de ceux qui la regardaient étaient des amis ou des employés de +son oncle; alors elle assurait d'une main fébrile le voile épais qui lui +cachait le visage. + +L'école de Lozès était située au fond d'une cour, dans un atelier vitré +qui avait servi autrefois à un photographe; et on y arrivait de +plain-pied après avoir traversé un petit vestibule, sans que personne +fût dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer. + +Lorsque Madeleine eut poussé la porte de ce vestibule, elle s'arrêta un +moment sans oser entrer. + +Au fond de l'atelier, un jeune home à la figure énergique et de carrure +athlétique chantait le grand air de _Rigoletto_, qu'un gros homme au +teint jaune, vêtu d'une robe de chambre crasseuse et chaussé de +chaussons de feutre, écoutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant +des yeux blancs,--Lozès, sans aucun doute, qui donnait une leçon; et ce +n'était pas le moment de le déranger. + +Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de +l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait +pas une place où elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Déjà +les gros yeux blancs de Lozès, qui s'étaient fixés sur elle à son +entrée, ne l'avaient que trop intimidée. Dans un coin formant +enfoncement, elle aperçut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et +bizarrement accoutrées, assises sur des banquettes; elle se dirigea +doucement de leur côté et s'assit derrière elles. + +Aussitôt elles se retournèrent, et longuement, attentivement elles la +dévisagèrent, en tachant de percer son voile. + +--C'est-y pour prendre une leçon de môsieu Lozès que vous venez? demanda +l'une d'elles à voix basse. + +Madeleine sans répondre fit un signe affirmatif. + +--Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a été +dérangé. + +L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, théâtral, +contrasta singulièrement, avec celui de la première vieille; elle posa +une série de questions à Madeleine, qui ne répondit que par signes +exactement comme si elle avait été muette. + +Heureusement pour elle, la voix de Lozès vient faire taire les +vieilles: + +--Silence donc dans le coin des mères, cria-t-il, fermez vos boîtes. + +Le silence se fit aussitôt, et Madeleine délivrée put suivre la leçon. + +L'élève chantait: + + Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-né-e + Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-née. + +Lozès sauta de son fauteuil. + +--Mais va donc, s'écria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'âme; quel +pot-à-feu à remuer que ce garçon-là. + +Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos. + +L'élève recommença avec le même calme, exactement comme s'il donnait la +bénédiction aux «cour-ti-sans race vi-le». + +Lozès était resté près de lui dans un état de violente exaspération; +tout à coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant +grossièrement. + +Alors cet hercule, qui était dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se +mit à pleurer et à beugler: + +--Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure.... + +--Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec +les veaux. À un autre. + +Une jeune fille sortit d'un coin et s'avança auprès du fauteuil où Lozès +s'était rassis: elle avait quinze ou seize ans à peine, jolie, élégante +et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains. + +Au moment où elle ouvrait la bouche, Lozès l'arrêta: + +--Dis donc, toi, je t'ai déjà fait remarquer qu'on devait m'embrasser en +arrivant; si cela ne te va pas, dis-le. + +La jeune fille ne dit rien, mais s'avançant vers Lozès qui, sans se +lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rasée, qui, +de loin, paraissait toute bleue. + +La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tête aux pieds, et +son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce +comédien! + +La pensée lui vint de se sauver au plus vite, mais la réflexion la +retint; il fallait persévérer quand même. + +La leçon avait commencé, mais elle n'alla pas loin. + +--Ce n'est pas ça, s'écria Lozès, arrête, et va t'asseoir sur cette +chaise là-bas; tu croiseras tes bras derrière et tu respireras +fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer +la poitrine. À un autre. + +Un ténor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir +sur sa chaise et s'appliqua à faire descendre sa respiration. + +Ou bien Lozès n'était pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais +caractère, car le jeune ténor avait à peine dit quelques mots, qu'il se +fâcha: + +--Toi, je t'ai déjà dit de choisir; veux-tu chanter à la manière +française, en ouvrant la bouche en rond, ou bien à la manière italienne, +en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tête à sourire, souris +donc; ça charmera les femmes. + +Le ténor recommença en ouvrant si largement la bouche qu'il montra +toutes ses dents. + +Tout en l'écoutant, Lozès surveillait la jeune fille, qui avait été +s'asseoir sur sa chaise; tout à coup, il courut à elle et la fit lever: + +--Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il. + +Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement: + +--Couche-toi là-dessus, dit-il, étale-toi tout de ton long et en mesure, +tu diras do, do, do, do. + +Malgré la gravité de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire. + +La leçon avait été reprise, mais bien que Madeleine voulût y apporter +attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derrière elle; +machinalement elle tourna la tête; elle ne vit qu'une petite porte +fermée. C'était de derrière cette porte que venait ce chuchotement, +auquel se mêlait depuis quelques instants comme un bruit de baisers +étouffés. + +Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouïe d'une finesse +extrême, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne +soupçonnaient même pas. Cependant ces chuchotements étaient si forts +qu'elle fut surprise qu'ils n'éveillassent point la curiosité de ses +voisines. + +Brusquement l'une d'elles se leva et courut à la petite porte: + +--Ursule, je t'y prends encore à te faire embrasser dans les escaliers, +viens ici, petite peste, et ne me quitte plus. + +Madeleine eût voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants +auparavant elle eût voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se +demanda si elle ne devait pas sortir immédiatement de cette maison, +mais, se raidissant contre le dégoût qui l'envahissait, elle resta. + + + + +XXI + + +Cependant la présence de Madeleine avait produit une certaine sensation: +on avait remarqué cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue, +ressemblait si peu aux élèves qui venaient ordinairement chez Lozès, et +trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu à peu avaient fini par +s'asseoir sur les banquettes, et ils s'étaient mis à la regarder, la +toisant des pieds à la tête, l'examinant, la déshabillant comme si elle +avait été exposée là pour leur plaisir. + +Bien qu'elle évitât de tourner ses yeux de leur côté, elle avait senti +le feu de ces regards braqués sur elle et le rouge lui était monté au +visage. + +C'étaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient, +se mouchaient avec des poses scéniques, la tête de trois quarts, le +poing sur l'épaule, le sourire aux lèvres, s'écoutant entre eux comme on +écoute au théâtre avec des attitudes fausses. + +Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer, +puisque entre eux ils se tutoyaient tous «Bonjour, ma petite +chatte.--Comment vas-tu, ma vieille?» + +Lozès annonça que c'était fini «pour aujourd'hui.» + +Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maître terrible, et, tout de +suite, pendant que les élèves s'empressaient joyeusement vers la porte +de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil où Lozès était resté assis. + +À mesure qu'elle avança, elle se sentit enveloppée par un regard +curieux. + +Arrivée près de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son +courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait: + +--Je voudrais entrer au théâtre, dit-elle d'une voix qui, malgré ses +efforts, était tremblante, et je viens vous demander vos leçons. + +Il n'avait pas bougé de dessus son fauteuil; la tête renversée, il la +regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'était pas satisfait +de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec +son accent méridional: + +--Défaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot. + +Elle obéit, décidée à tout. + +--Bon, dit-il après l'avoir regardée en dodelinant de la tête avec +approbation, pas mal, pas mal. + +Et comme elle rougissait sous ce regard qui était un outrage pour son +innocence de jeune fille: + +--Vous savez que vous êtes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez +le type d'Ophélia, ce n'est pas mauvais, ça, et c'est rare; marchez un +peu. + +Elle se mit à marcher. + +--Présentez votre poitrine comme un bouquet; les épaules effacées; bien, +cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez? + +Madeleine répéta ce qu'elle avait déjà dit à Maraval. + +--Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozès; ils +sont _toc_ en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez. + +Elle proposa l'air du _Freyschutz_: puisqu'elle avait réussi auprès de +Maraval, Lozès ne serait pas plus difficile sans doute. + +Mais Lozès refusa: + +--Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour +le moment, c'est votre voix; savez-vous le _Brindisi_ de la _Traviata_? + +--Oui, Monsieur. + +--Eh bien! allez-y alors: je vous écoute. + +Et de fait il l'écouta attentivement, le coude appuyé sur le bras de son +fauteuil et le menton posé dans sa main. + +--Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitôt qu'elle se tut. + +--Vous m'acceptez? + +--À bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozès, vous serez une +grande artiste. + +--Ah! monsieur! + +--Si vous travaillez et si vous suivez mes leçons, bien entendu; parce +que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien. + +--Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous +promets que vous n'aurez jamais eu d'élève plus attentive, plus +appliquée. + +--S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous +serez en état de débuter, et, comme débute une élève de Lozès, d'une +façon splendide; ces ânes du Conservatoire verront un peu ce que je sais +faire d'une élève qui est douée. + +Le moment était venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les +dispositions dans lesquelles elle voyait Lozès lui donnaient du courage +et de l'espoir. + +Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout. + +--Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces +arrangements-là: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi, +c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gêner et payer vos leçons +comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par +mois qu'il vous faut; votre famille est ruinée me disiez-vous, eh bien, +une belle fille comme vous ne doit pas être embarrassée pour trouver +cinq cents francs par mois. + +Bien que Madeleine se fût promis de tout entendre sans broncher, elle ne +put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte +l'étouffait. + +Puis elle fit quelques pas pour se retirer, désespérée. + +Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'éloignait lentement, +parce que ses yeux troublés la guidaient mal, il la rappela tout à coup. + +--Voyons, ne vous en allez pas comme ça; et tout d'abord croyez bien que +je suis fâché de ne pas vous donner des leçons; je sens qu'on peut faire +quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coûtera +peut-être cher, très-cher même. + +--Jamais trop cher, je suis prête à tous les sacrifices. + +--Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-être le fera. Si +nous étions en Italie, poursuivit Lozès, rien ne serait plus facile. Il +y a là des gens toujours disposés à se faire les entrepreneurs d'un +jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont +pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont +des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un +petit capital et ils l'emploient à l'exploitation de celui ou de celle +qu'ils ont découvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit +avec le sujet lui-même, c'est-à-dire qu'ils l'achètent pour un certain +temps. Pendant les premières années, ils lui donnent le logement, la +nourriture, l'habillement et surtout l'éducation musicale, et, en +échange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne à son maître ce +qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il +commence à gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me +direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens à Paris. +Précisément, j'en connais un qui, après avoir fait ce métier pendant sa +jeunesse, s'est fixé à Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de +Châteaudun, une boutique de bric-à-brac, de curiosités, de meubles +italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et +de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de +vous. Mais, avant que je fasse cette démarche, il faut que vous me +disiez si vous, de votre côté, vous êtes disposée à accepter la +direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera. + +--Avec reconnaissance et de tout coeur. + +--N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec +Sciazziga,--c'est mon italien; défendez vos intérêts puisque vous êtes +orpheline et que vous n'avez personne pour vous protéger, c'est un +avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera âpre; +vous, de votre côté, soyez ferme et ne lui cédez pas tout ce qu'il vous +demandera. Accordez-lui seulement la moitié de ses exigences, et ce sera +déjà beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas +paraître dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'à l'avance je +vous préviens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozès avec +reconnaissance. On vous dira peut-être bien des choses de lui; vous +répondrez alors: «Voilà ce qu'il a fait pour moi.» + +L'impression première produite par Lozès s'était un peu effacée: il +pouvait être brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'était pas +certainement un méchant homme. + +Cette pensée fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait +honorer celui qui lui tendait la main. + +--Encore un mot, dit Lozès, je vous ai expliqué que notre homme se +chargerait de pourvoir à tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est +pas tout. Vous êtes seule; que ferez-vous le jour où vous aborderez le +théâtre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien, +en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif, +d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour préparer +vos succès, pour gagner ou éclairer la critique, qui ne voit que ce +qu'elle a intérêt à voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce +quelqu'un, et grâce à lui le succès vous arrivera agréable et +appétissant, comme un poulet bien rôti arrive sur la table de ceux qui +ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine. +C'est quelque chose cela, en un temps comme le nôtre, qui n'est que de +réclame. Où voulez-vous que je vous envoie notre Italien? + +Elle rougit et balbutia en pensant à sa misérable mansarde. + +--Est-ce que vous n'êtes pas seule comme vous me le disiez? demanda +Lozès remarquant son embarras. + +--Oh! monsieur, s'écria-t'elle avec confusion. + +--Enfin vous demeurez quelque part, sans doute? + +--Oui, cité des Fleurs, à Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans +ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal disposé à m'accorder les +conditions que vous me conseillez d'exiger. + +--Je n'avais pas pensé à cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il +vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez après-demain à +quatre heures. + +--Oh! monsieur, combien je suis touchée de votre bonté! + +--Vous verrez, ma petite, que bonté et talent sont synonymes: tout se +tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon. + + + + +XXII + + +Le surlendemain, à trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez +Lozès, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'était pas encore +arrivé. + +--J'ai vu notre homme, dit Lozès, il va venir; seulement, il est +possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour +but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amènera +quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de +s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et +faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de +goût ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix +emplira l'Opéra, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier. + +Ce fut à quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un +vieux petit bonhomme ratatiné, fit son entrée dans l'atelier de Lozès; +pour lui, c'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, gras, +gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre, +doucereux, mieilleux, obséquieux. Madeleine, qui malgré son émotion +l'observait anxieusement, éprouva à sa vue un mouvement répulsif; et +cependant il s'avançait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux +que pour admirer un gros brillant qu'il portait à son doigt. + +Arrivé près d'elle, il la salua avec des grâces de théâtre, les bras +arrondis, le dos voûté, marchant en rond comme les comédiens qui veulent +remplir la scène. + +--La signora, n'est-_cé_ pas? dit-il avec un très-fort accent italien en +s'adressant à Lozès. + +--Apparemment. + +Alors, tirant un face-à-main en or et le braquant sur Madeleine, il se +mit à tourner autour d'elle. + +--_Çarmante, çarmante_, disait-il à chaque pas en souriant à son +acolyte; _figoure_ expressive, avec de la _nobilité_, belle taille, +_cévéloure_ splendide. + +Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas passé un +examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter: +jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle était +pourpre de honte. + +--Et la signora nous _féra_ la grâce _dé_ nous _çanter oun_ morceau? + +Cette parole lui fut une délivrance; chanter, elle était là pour +chanter; elle échapperait ainsi à cet examen de sa personne. + +--Mon _çer_ ami _lé_ maestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien +accompagner la signora. + +Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozès s'approcha +d'elle et, lui parlant à voix basse: + +--Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va +vous juger; il a été, dans son temps, un de nos meilleurs chefs +d'orchestre. + +Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozès, elle +chanterait avec confiance. + +Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style +différent, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son +mieux, ainsi que Lozès le lui avait recommandé. + +Sciazziga écouta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de +blâme. + +Seul Lozès applaudit des mains et de la voix. + +--Si, si, dit Sciazziga, _qué cé_ n'est pas mal, _grazia_. + +Quant à Maffeo, son attitude était étrange; il semblait qu'il voulût +applaudir et qu'il n'osât pas. + +Lorsque Madeleine eut achevé son troisième morceau, elle crut que +Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en +fut rien. + +--Qu'il est nécessaire que _zé_ cause avec mon _çer_ ami Maffeo, +dit-il; pour cela _ze_ prie la signora de venir demain matin, _roue_ +Châteaudun, avec son _touteur_. + +--Je n'ai pas de tuteur. + +--Vous avez _plous_ de vingt _oun_ ans? + +--Je suis émancipée. + +--Ah! _diavolo, perfetto._ + +Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles; +évidemment cela faisait son affaire. + +--_Qué zé_ pense que la signora voudra bien nous faire _lé_ plaisir de +_dézouner_ avec nous, à onze _houres_; nous causerons avant. + +Elle n'avait plus qu'à remercier et à se retirer, ce qu'elle fit; Lozès +la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga +s'entretenaient à voix basse. + +--Ne vous inquiétez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tâchez de +vous défendre demain; à bientôt, ma chère élève. + +Naturellement elle fut exacte, et à onze heures précises, le lendemain, +elle entrait dans le magasin de bric-à-brac de la rue de Châteaudun. +Elle y trouva une grande femme enveloppée dans un châle des Indes usé et +la tête couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir +cinquante ans environ et d'une ancienne beauté dont on voyait encore des +traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point +ordinairement le caractère distinctif des marchandes à la toilette; mais +avant d'être marchande, mise Sciazziga avait été chanteuse, et au milieu +de sa boutique, drapée dans son vieux cachemire, elle était toujours +Norma ou dona Anna. + +Sans quitter le fauteuil dans lequel elle était posée, elle répondit à +Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une pièce qu'elle lui +indiqua d'un geste sculptural. + +Il était assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui, +en train d'écrire sur une feuille timbrée; l'entassement des meubles, +bahuts, chaises, fauteuils, casiers, était tel que Madeleine ne put que +difficilement arriver à cette table. + +--_Zé_ travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; _lé_ petit +engagement _qué zé_ prépare, et qu'il est _zouste qué_ vous signiez, si +nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense _qué_ vous avez des +dispositions, _ma_ il vous faudra des _léçons_, des _étoudes_, toutes +_çoses_ qui coûtent très-_çer_. On ne sait pas combien _lé_ maestro +Lozès _sé_ fait payer _çer_; c'est _oune rouine_. + +Sa figure prit une expression désolée, en pensant aux exigences de +Lozès. + +--De _plous_, pour _oune_ personne comme vous, _zolie_, il faut _dé_ la +toilette, il faut un logement, _oune_ bonne _nourritoure_; c'est très +_outile_, la bonne _nourritoure_: tout cela fait _oune_ grosse somme de +dépenses, et pendant _plousieurs_ années; il est donc _zouste qué zé_ +rentre dans ces avances, et _qué zé_ fasse _oun_ bénéfice. Est-_cé +zouste_? + +--Très juste. + +--_Ençanté qué_ vous compreniez _qué zé souis_ l'homme de la _joustice_ +et aussi l'ami des artistes: _lé_ reste, entre nous, va maintenant aller +tout facilement. _Zousqu'au_ jour où vous aurez _oun_ engagement, je +payerai toutes vos dépenses, _léçons_, toilettes, _nourritoure_, +plaisirs, et très _larzement_; si vous _mé_ connaissiez, vous sauriez +combien _zé souis larze_, c'est _joustement_ pour _céla qué zé_ _né +souis_ pas _riçe_. Vous _dé_ votre côté, quand vous aurez _oun +engazement_, nous en _partazerons lé_ montant. + +Prévenue par Lozès, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait +préparé sa réponse: + +--Pendant combien de temps? + +--_Zoustement_ c'est la question à débattre; il me semble honnête _dé_ +mettre dix ans. + +--En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs +que vous toucherez? + +--Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante +mille _qué zé_ toucherai; mais pour _céla_ il faut _qué_ vous +_reoussissiez_, il faut _qué_ vous viviez, et si vous mourez, _ousque +zé_ retrouverai _cé qué z'aurai_ déboursé? Il faut _calcouler lé_ +risque, signora. N'est-_cé_ pas _zouste_? + +Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine à l'avance était +vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'était pas +égale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les +discussions d'intérêt humiliantes. + +Cependant, se renfermant dans ce que Lozès lui avait conseillé, elle +obtint que les dix années de partage seraient réduites à cinq; mais +Sciazziga ne céda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre: +tant que Madeleine serait au théâtre, elle lui abandonnerait dix pour +cent sur ses appointements, et si elle quittait le théâtre avant dix +années, comptées du jour de son début, pour une cause autre que maladie +grave ou perte de voix, elle payerait à Sciazziga une somme de deux cent +mille francs. + +Bien qu'elle fût incapable de soutenir une discussion, elle voulut se +défendre, mais elle ne tarda pas à être enlacée par l'Italien qui +l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer +«_lé_ petit _engazement_» qu'il avait préparé. + +--Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donné un double de +l'engagement et qu'il eut serré l'autre, nous avons encore _oune pétite +çose_ à arranger. _Qué_ c'est relativement à votre vie avec nous; ça +_né_ s'écrit pas parce _qué_ nous sommes des gens d'_honnour_, mais _ça +sé_ dit. Vous êtes orpheline, vous n'avez pas _dé_ parents, alors _zé_ +voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre +famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la _vertou_; c'est +la _vertou_ qui conserve la voix et aussi la taille des _zounes_ +personnes, quand elles sont _zolies_ comme vous. + +Et comme si ces paroles n'étaient pas assez claires, il les expliqua et +les précisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine. + +--_Cez_ nous, dans notre intérieur vous _sérez protézée_ contre tous les +dangers, toutes les _sédouctions_ qui à Paris entourent _oune joune_ +fille; madame Sciazziga, qui est l'_honnour_ même, vous _accompagnéra_ +partout, aux _léçons_, à la promenade; vous _lozerez cez_ nous, sous +notre clef; vous _manzerez_ avec nous. Vous serez notre fille. Et je +vous _assoure_, signora, qu'il faut que _zaie oune_ bien grande +sympathie pour vous, car en _azissant_ ainsi, _zé_ vous _introuduis_ en +tiers dans notre _intériour_, et _zé pouis_ le dire, madame Sciazziga et +moi, nous nous adorons. Mais nous _férons_ cela, certainement nous _lé +férons_, pour _oune_ personne aussi bien élevée _qué_ vous. Cela vous +convient-il? + +Madeleine avait signé tout ou à peu près tout ce que Sciazziga lui avait +imposé; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame +Sciazziga était la dernière goutte, la plus amère et la plus écoeurante +du calice; elle eut un mouvement de dégoût qui la fit frissonner des +pieds à la tête. + +Mais la réflexion lui dit qu'elle devait se résigner à accepter ce +dégoût comme tant d'autres, elle n'en était plus à les compter. + +Après tout, la présence de madame Sciazziga la préserverait de bien des +ennuis. + +--Eh bien? fit Sciazziga en insistant. + +Ne pouvant pas répondre, elle fit un signe d'acquiescement. + +--Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que _ze_ vous montre +votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous +m'accompagner? + +Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond, +ils montèrent au sixième étage. + +--_Oun_ étage encore, disait-il, _ma l'ezalier_ est _doux_. + +La chambre destinée à Madeleine était une sorte de grenier encombré de +meubles de toutes sorte. + +--Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la _loumière_; +avec _oun_ bon piano vous _sérez_ ici comme _oune_ reine; vous pourrez +travailler _dou_ matin au soir sans être _déranzée_: demain _zé_ ferai +prendre vos _moubles_ chez vous. + +Quand ils redescendirent le déjeuner était servi sur une toile cirée. + +Déjà assise à sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitté ni son +cachemire ni son fichu de dentelle, désigna une chaise à Madeleine avec +un geste de reine de théâtre. + +--Entre nous deux, dit-elle en souriant à son mari. + +Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa +gorge était serrée. + +C'était là sa nouvelle famille, c'était avec ces gens qu'elle allait +vivre--de leur vie. + +Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner +sur le verre leur petite maison de Rouen où s'était écoulée son enfance, +comme aux jours où sous les rayons du soleil couchant, elle se reflétait +dans la Seine. + + + + +XXIII + + +Le jour même où Madeleine signait avec Sciazziga «_oun_ petit +_engazement_», Léon arrivait de Madrid à Paris. + +En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au télégraphe et il +avait envoyé à sa cousine une dépêche, avec la mention personnelle sur +l'adresse: + +«N'accomplis pas ta résolution avant de m'avoir vu; je pars à l'instant +pour Paris, où j'arriverai après-demain matin.» + +Mais, malgré la mention personnelle, cette dépêche n'avait pas été +remise à Madeleine, qui avait quitté la maison de la rue de Rivoli +depuis deux jours quand le facteur du télégraphe s'était présenté. + +Avant même d'entrer chez lui, Léon monta rapidement à l'appartement de +son père. Personne n'était encore levé, mais la façon dont il sonna +réveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte. + +C'était le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, était au +service de ses parents. + +--Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Léon. + +Sans répondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel. + +--Réponds donc, mon vieux Jacques. + +--Elle est partie. + +--Où? + +--On ne sait pas; c'est-à-dire que mardi matin, au moment où il n'y +avait personne dans la maison, elle a été chercher un commissionnaire et +une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le +commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a +été bien étonné, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme? + +--Mais depuis? + +--On a cherché mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par +la police, et ... on ne l'a pas trouvée. + +--Conduis-moi à la chambre de mon père. + +--Monsieur dort. + +--Je vais le réveiller; éclaire-moi. + +L'idée de réveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable à +Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant +maître, qu'il resta immobile; sans insister, Léon lui prit la lumière +des mains et se dirigea vers la chambre de son père. + +Celui-ci avait été réveillé par le carillon de la sonnette, et quand +Léon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiffé d'un +foulard de soie cerise noué à l'espagnole autour de sa tête, +très-noblement. + +--Toi! s'écria M. Haupois. + +--Quelles nouvelles de Madeleine? + +M. Haupois fut suffoqué par cette demande. + +--C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquiètes de la santé de +ta mère? + +--Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleversé: +Madeleine partie sans qu'on sache où elle est, ce qu'elle est devenue! + +--Madeleine est une ingrate. + +--Vous vouliez la marier. + +--Qui t'a dit? + +--Elle m'a écrit. + +--Ah! vous étiez en correspondance! + +--Cette lettre a été la première que j'aie reçue d'elle depuis mon +séjour à Madrid. + +--C'est trop d'une. + +--Enfin, où est-elle? + +--Dans le premier moment d'inquiétude et malgré le scandale de sa +conduite, nous avons eu la bonté de la faire chercher; nous avons même +prévenu la police; tout ce qu'on a pu découvrir ça été un indice: le +commissionnaire qui a porté ses bagages l'a entendue donner au cocher +l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point été +retrouvé; concluant de ce renseignement qu'elle aurait dû aller à Rouen, +j'ai fait prendre des renseignements à Rouen, on ne l'y a point vue, et +il paraît même à peu près certain qu'elle n'y est point venue; dans les +hôtels de Paris, dans les maisons meublées, les recherches n'ont point +abouti, bien qu'elles aient été dirigées par une main habile. + +--Eh bien, je les ferai aboutir, moi. + +--Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce +pas? nous ne la recevrions pas. + +--Tu lui fermerais ta maison? + +--Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici. + +--Quand tu m'as demandé de partir pour Madrid, j'ai cédé à ton désir +qui, tu le sais, n'était pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour +toi et pour ma mère. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin +qu'elle pût rester dans cette maison, près de vous qui l'aimeriez et la +consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi +devions partir, je n'ai pas voulu que ce fût elle, et je me suis exilé à +Madrid, où je n'avais que faire, et où je suis resté malgré mon ennui. +Mais je m'imaginais que Madeleine était heureuse, tranquille, choyée, +aimée, c'est-à-dire consolée, et je ne parlais pas de revenir à Paris. +Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier. + +--Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'était notre devoir. + +--Et le mien, vous l'avez oublié. Ma mère et toi vous saviez quelles +étaient mes intentions à l'égard de Madeleine, quels étaient mes +sentiments. + +Parlant ainsi, il avait fait un pas en arrière du côté de la porte. + +--Où vas-tu? + +--Chercher Madeleine. + +--Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison. + +--Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la +chercher et la trouver. + +--Léon! + +Mais il était arrivé à la porte; il l'ouvrit. + +--Au revoir, mon père, à bientôt, tu diras à ma mère que malgré tout je +l'embrasse tendrement. + +Et, sans écouter la voix de son père, il sortit en refermant vivement la +porte. + +De ce que son père lui avait dit, il résultait pour lui la probabilité +que Madeleine était retournée à Rouen. Pourquoi eût-elle dit à son +cocher de la conduire à la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu +aller à Rouen? D'ailleurs n'était-il pas raisonnable d'admettre que +quittant Paris elle avait voulu se réfugier chez des amis de son père? +On avait fait à Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne +prouvait pas que Madeleine ne fût pas à Rouen. On avait mal cherché, +voilà tout. Il chercherait mieux. + +Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de +huit heures du matin. + +Il resta pendant plusieurs jours à Rouen, fréquentant tous les endroits +où il pouvait la rencontrer, et où naturellement il ne la rencontra pas. + +De guerre lasse, il se dit qu'elle s'était peut-être réfugié à +Saint-Aubin auprès de son père, et il partit pour Saint-Aubin. + +Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetière, et +cela était bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une +jeune femme élégante paraîtra dans un petit village sans qu'on la +remarque; à plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue +de tout le monde. + +Il revint à Rouen; puis après quelques jours de recherches il rentra à +Paris, désolé, et aussi plein d'inquiétude. + +Qu'était devenue Madeleine? où le désespoir avait-il pu l'entraîner? + +Il continuerait ses recherches à Paris, et il les ferait poursuivre par +des gens capables de les mener à bonne fin. + +Si grandes que fussent ses inquiétudes, il ne voulait pas cependant +parler de Madeleine à son père ni à sa mère; mais celle-ci vint lui en +parler elle-même. + +--Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle? + +Il secoua la tête par un geste désolé. + +--Je crois que tu aurais pu t'épargner ce voyage à Rouen; comme toi, +nous avons été inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le +départ de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous +nous tourmentions à tort: Madeleine ne possède rien, elle n'a même pas +un métier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitté une +maison, où elle était heureuse et où elle était aimée, il fallait +qu'elle fût certaine d'en trouver une autre où elle serait et plus +heureuse et plus aimée encore. + +Léon, qui était assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise, +puis il s'avança vers sa mère, pâle et les lèvres tremblantes. + +Mais, prêt à parler, il s'arrêta. + +Puis, après quelques secondes, qui parurent terriblement longues à +madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit. + +On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il +n'écrivit pas à ses parents: où était-il? personne n'en savait rien. + +Quand il rentra, ni son père, ni sa mère n'osèrent lui parler de son +voyage. + +Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononcé. + + + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + +I + + +C'était un samedi, le Cirque des Champs-Élysées donnait une +représentation extraordinaire pour la rentrée du gymnaste Otto, éloigné +de Paris depuis plusieurs années, et pour les débuts de son élève +Zabette. + +Depuis quinze jours les murs de Paris étaient couverts d'affiches +représentant deux hommes lancés dans l'espace, l'un aux membres +athlétiques, musclés comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre +mince, délié, gracieux comme un éphèbe athénien; aux quatre côtés de +cette affiche s'étalaient en gros caractères les noms d'Otto et de +Zabette. Ce nom d'Otto était bien connu à Paris dans le monde des +théâtres et de la galanterie, car les succès de celui qui le portait +avaient été aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que +dans l'autre, et pendant plusieurs années il avait été de mode pour le +gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices, +lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapèze en trapèze, arrachait +des cris d'admiration à ses spectateurs; comme, dans un autre public +plus spécial et plus restreint, il avait été de mode aussi de +s'arracher Otto qui sans maillot était plus merveilleux encore. + +Quant au nom de Zabette, il était nouveau à Paris; mais, grâce aux +journaux «bien informés», on avait bientôt su que Zabette était un jeune +créole qu'Otto avait rencontré en Amérique, et dont il avait fait son +élève pour l'associer à ses exercices. Puis d'autres journaux, «mieux +informés encore», avaient raconté que ce jeune Zabette, bien que portant +des vêtements d'homme, était en réalité une jeune fille qui adorait son +maître. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette était +un garçon ou si cette Zabette était une fille avait suffi pour occuper +la badauderie parisienne, toujours prête à rester bouche ouverte, +attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile +d'ailleurs, de l'exploiter. + +C'était assez, on le comprend, pour que cette rentrée d'Otto et ce début +de Zabette fussent un événement. À deux heures toutes les premières +étaient louées, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places +hautes, demandées par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste +et que leur honnêteté bourgeoise préservait de la curiosité de chercher +à savoir si Zabette était un jeune garçon on une jeune fille. + +À huit heures et demie, devant une salle à moitié remplie pour les +places louées et comble pour les autres, le spectacle commençait par les +exercices ordinaires des cirques français, anglais, américains ou +espagnols, des Champs-Élysées ou d'ailleurs: _Jupiter_, cheval dressé et +présenté en liberté; _entrée comique_; _Jeanne d'Arc_, scène à cheval. + +Qu'il s'agisse d'une première représentation aux Français, à l'Opéra, +aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la même, +qui du 1er janvier au 31 décembre se rencontre inévitablement dans ces +soirées, et qui, bien entendu, se connaît sans avoir eu souvent les plus +petites relations personnelles: on est habitué à se voir et l'on se +cherche des yeux. + +Au milieu de la scène de _Jeanne d'Arc_, deux jeunes gens firent leur +entrée au moment où Jeanne, à genoux sur sa selle, les yeux en extase, +entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitôt de bouche en +bouche: + +--Léon Haupois-Daguillon. + +--Henri Clorgeau. + +C'était en effet Léon qui, accompagné de son ami intime Henri Clorgeau, +le fils de la très-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et +Dammartin, venait assister aux débuts de Zabette. Ils gagnèrent leurs +places au quatrième rang, et, au lieu de donner leurs pardessus à +l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les déposèrent sur les deux +places qui étaient devant eux et qu'ils avaient louées pour être à leur +aise. + +Puis, ayant tiré leurs lorgnettes, ils se mirent à passer l'inspection +de la salle, sans s'inquiéter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une +attitude inspirée, pressait religieusement son épée sur son coeur en +criant: «Hop! hop!» Le cheval allongeait son galop, et, prenant son épée +à deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais +invisibles: la musique jouait un air guerrier. + +Léon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant à l'oreille de son +ami: + +--Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle +pleine sans m'imaginer que je vais peut-être apercevoir ma cousine +Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite, +si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre +chose à faire qu'à passer ses soirées dans les théâtres. Mais c'est +égal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans +les rues ou dans les promenades, où je dois avoir l'air d'un chien qui +quête. + +--Elle te tient bien au coeur. + +--Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une façon +toute particulière, avec quelque chose de vague et je dirais même de +poétique, si le mot pouvait être appliqué à notre existence si banale; +c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux à +respirer que les sentiments qui l'ont formé sont plus purs; je penserai +toujours à elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse émue. + +--La police n'a pu rien découvrir? + +--Rien. Elle m'a seulement donné une terrible émotion pendant que tu +étais à Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouvé dans la +Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par +certains points de celui de Madeleine. J'ai couru à la Morgue, dans quel +état d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en présence du +cadavre; c'était celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai +cru tout d'abord que c'était elle; mais je m'étais trompé. Jamais je +n'ai éprouvé plus cruelle émotion; je vois encore, je verrai toujours ce +cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensée de Madeleine tant +qu'elle n'aura pas été retrouvée. + +Jeanne d'Arc venait de mourir brûlée sur son bûcher, et quelques +personnes de composition facile applaudissaient sa sortie. + +Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore +Henri Clorgeau et Léon, celui-ci, qui n'était nullement à ce qui se +passait dans la salle ni à la salle elle-même, continua à parler à +l'oreille de son ami. + +--Comme je me disposais à sortir de la Morgue, la porte que j'allais +ouvrir s'ouvrit devant mon père. Lui aussi avait été prévenu et il était +accouru presque aussi vite que moi. Par là, je vis qu'il faisait faire +des recherches de son côté. Lorsqu'il entra, il était aussi pâle que le +cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement à lui en criant: «Ce +n'est pas elle!» «Dieu soit loué!» murmura-t-il, et il me tendit la +main. Ce témoignage de tendresse me toucha, et il en résulta que mes +rapports avec mon père et ma mère furent moins tendus; mais je crains +bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont été. Ils ont cru être +très-habiles en forçant Madeleine à quitter leur maison; ils se sont +trompés dans leur calcul. + +--Tu ne l'aurais pas épousée malgré eux. + +--Ils ont eu peur que je les amène à accepter Madeleine, et pour ne pas +s'exposer à cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est +sauvée épouvantée. Qui sait ce qui s'est passé? La lettre que Madeleine +m'a écrite est pleine de réticences, et je n'ai jamais pu avoir +d'explications ni avec mon père ni avec ma mère. + +L'exercice qui suivait la scène de Jeanne d'Arc était un quadrille à +cheval; l'orchestre se mit à faire un tel tapage, que toute conversation +intime devint impossible. + +Alors Léon et son ami s'amusèrent au spectacle de la salle, qui assez +rapidement se remplissait, car l'heure arrivait où Otto et Zabette +allaient s'élancer sur leurs trapèzes; de tous côtés apparaissaient des +figures de connaissance, des habitués des clubs et des courses; çà et là +quelques femmes honnêtes accompagnées d'amis intimes, et partout les +autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'étalant et provoquant les +lorgnettes. À l'une des entrées, juste en face d'eux, de l'autre côté de +l'arène, surgit une femme de trente ans environ, vêtue de blanc avec une +simplicité et un goût qui auraient sûrement affirmé à ceux qui ne la +connaissaient pas que c'était une honnête femme. + +--Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, là-bas, en face de nous, en blanc +comme une vierge; elle adresse des discours à l'ouvreuse, ce qui indique +qu'elle n'a pas de place numérotée. + +Prenant sa lorgnette, Léon se mit à la regarder. + +--Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas. + +Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand +nous la regardions, de tes fenêtres, passer dans sa voiture, elle était +exactement ce qu'elle est aujourd'hui. + +--Moins bien. + +--Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de +ceux qui l'ont formée. + +--Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde. + +--Et du meilleur. + +--Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction. + +--Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne +de la vallée de Montmorency; jusqu'à dix ans elle a travaillé à la +terre. + +--On ne le croirait jamais à la finesse de ses mains. + +--Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux, +est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez +mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille +longue et flexible ne sont pas d'une fille de race? + +--Avec qui est-elle présentement? + +--Personne: après avoir ruiné Jacques Grandchamp si complétement qu'il +me disait dernièrement que, s'il ne l'avait pas quittée, elle lui aurait +tout dévoré: châteaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison +paternelle; elle s'est fait ruiner à son tour par une sorte de ruffian +de la grande bohème, moitié homme politique, moitié financier, Ackar, de +qui elle s'était bêtement toquée. + +Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques +instants après, elle se montrait à l'entrée qui desservait leurs places +et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en désignant de la main +leurs pardessus. + +--Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Léon. + +--Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait. + +Et, sans attendre une réponse, il se leva: + +--Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous. + + + + +II + + +À cette invitation, Cara répondit par un signe de main accompagné d'un +sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une +couleuvre, jusqu'à la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut +fait si adroitement, si prestement que personne ne fut dérangé. + +--C'est une femme à passer par le trou d'une aiguille, dit Léon tout bas +en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avançait. + +--Oui, mais avec grâce. + +Et de fait il était impossible de mettre plus de grâce dans la +souplesse: ce n'étaient pas seulement ses lèvres qui souriaient en +passant devant les gens qu'elle frôlait avec une molle caresse, +c'étaient ses bras, c'était sa taille flexible, c'était toute sa +personne. + +En arrivant à sa place elle tendit la main à Henri Clergeau et adressa à +Léon une gracieuse inclination de tête. + +--Est-ce qu'il n'y a pas indiscrétion de ma part à accepter votre place? +dit-elle. + +--Pas du tout; ces deux places étaient louées pour nos paletots et +surtout pour ne pas avoir devant nous des gens gênants; vous voyez que +vous pouvez accepter sans scrupule. + +Elle parlait doucement, posément, en s'adressant tout autant à Henri +Clergeau qu'à Léon, et cependant c'était la première fois qu'elle se +trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme +lui-même la connaissait, mais sans qu'une parole eût jamais été échangée +entre eux. + +Léon remarqua que le timbre de sa voix était harmonieux et doux; il fut +frappé aussi de la réserve de ses manières, de la correction de ses +gestes, de la limpidité de son regard. + +Pendant qu'il l'examinait, elle continuait à s'entretenir avec Henri +Clergeau, et elle le faisait sans éclats de voix, sans rires forcés, +convenablement, décemment, comme une femme du monde. + +Cependant, la première partie du programme avait été remplie, et l'on +s'occupait à dresser un immense filet au-dessus de l'arène et à le bien +raidir de façon à atténuer le danger des chutes pour les gymnastes. + +Cela avait amené tout naturellement la conversation sur Otto, et Léon +remarqua que Cara montrait une complète indifférence sur la question de +savoir si Zabette était ou n'était pas une femme, question qui à ce +moment même passionnait tant de curiosités féminines et même masculines, +et faisait à l'avance préparer tant de lorgnettes. + +Cara parlait d'Otto avec un mépris qu'elle ne prenait pas la peine de +dissimuler. + +--Vous ne l'aimez pas, dit Léon. + +--J'avoue que je le déteste; il a tué une de mes amies, cette pauvre +Emma Lajolais, qu'il a ruinée et martyrisée[1]. Ah! c'est un grand +malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour. + +[Note 1: Voir la _Fille de la Comédienne_.] + +--Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau. + +--J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un +être vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet +amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingué, un caractère +honnête, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'être aimée? +Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour? + +--C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant. + +--Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Léon. + +--C'est à la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne +vous est pas arrivé quelquefois de regarder votre pendule à un moment +donné de la journée, puis après qu'un temps assez long s'est écoulé, de +voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes +seulement après l'heure que vous aviez notée; elle s'est arrêtée, voilà +tout, et vous avez vécu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me +semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps; +les jours, les mois, les années s'écoulent sans qu'on s'en aperçoive; +quoi de plus délicieux qu'une existence qui est un rêve? Mais, voici +Otto, Ah! comme il a vieilli. + +--Et voici Zabette. + +En voyant paraître les deux gymnastes, un brouhaha s'était élevé dans la +salle et toutes les lorgnettes s'étaient braquées sur eux. + +Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui +ne variaient guère: + +--C'est un homme. + +--Mais non, c'est une femme. + +Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de +faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa +taille; il tenait ses bras à demi pliés pour faire saillir les biceps, +et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui +disait clairement: «Admirez-moi.» Quant à Zabette, revêtu d'un maillot +gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple, +et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient +en dedans. + +Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arène, chacun d'eux se +suspendit à celle qui lui était destinée, et, sans qu'ils fissent un +mouvement, on les hissa jusqu'à leur trapèze. + +Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur bâton, vis-à-vis l'un +de l'autre; Zabette portant ses doigts à sa bouche, envoya un salut, un +baiser à Otto. + +Instantanément un silence absolu s'établit dans toute la salle; de +l'arène au cintre les respirations s'arrêtèrent, bien des coeurs +cessèrent de battre. + +Ils étaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapèze +en trapèze: Otto remplissait le rôle de la force, Zabette celui de la +légèreté. + +Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara détourna +la tête comme si elle était trop émue pour les suivre; elle était +justement placée devant Léon, et en se détournant ainsi elle le frôlait +aux genoux avec ses épaules. + +Les gymnastes avaient terminé la partie gracieuse de leurs exercices; +mais, après les applaudissements donnés à l'adresse et à la souplesse, +il fallait en arracher d'autres plus nerveux à l'émotion et à l'effroi: +remontés sur leurs trapèzes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains +mouillées par la sueur. + +Otto était assis sur un trapèze suspendu à la moitié de la hauteur du +cirque à peu près, Zabette l'était sur un qui se trouvait presque dans +les combles; il devait s'élancer de là, et, le saisissant par les deux +mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arrêter dans +sa chute. + +Otto s'était suspendu à son trapèze par les pieds; Zabette, après s'être +balancé un moment lâcha son trapèze, et on le vit, lancé dans l'espace +comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'émotion avait suspendu le +souffle des spectateurs. + +Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol +que par une seule; l'impulsion qu'il reçut n'étant plus également +partagée lui fit glisser les pieds, ils se desserrèrent, et dans une +sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tombèrent sur le +filet; soit que celui-ci eût été trop fortement tendu, soit tout autre +cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta +dans l'arène. + +Tous deux restèrent étendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de +l'arène. + +Une clameur, un immense cri d'épouvante s'était échappé de toutes les +poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices +s'étaient détournés pour ne pas voir cette chute ou s'étaient caché la +tête entre leurs mains. + +Se rejetant brusquement en arrière, Cara s'était renversée sur une des +jambes de Léon, et elle restait là sans mouvement. Il se pencha vers +elle, mais elle ne bougea pas. + +Au milieu du désordre et de la confusion, personne ne pouvait faire +attention à l'étrange situation de cette femme à demi évanouie; on +allait, on venait, on criait. Otto s'était relevé et avait glissé à bas +du filet, mais Zabette avait été emporté évanoui ou mort: on ne savait. + +Cara se releva lentement, les yeux égarés, le visage pâle, les lèvres +tremblantes. + +--Vous êtes souffrante? dit Léon. + +--Oui, je ne me sens pas bien. + +--Voulez-vous sortir? demanda Léon. + +--Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau. + +Léon descendit près d'elle et, la soutenant par le bras, ils se +dirigèrent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme +si de nouveau elle allait défaillir. Il la porta plutôt qu'il ne la +conduisit dehors. + +Ils la firent asseoir sur une chaise, à l'abri d'un massif d'arbustes; +cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas. + +La chute de ces malheureux m'a brisée, dit-elle d'une voix dolente, mais +ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous +accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une +voiture pour que je me fasse conduire chez moi. + +Ce fut Henri Clergeau qui se mit à la recherche de cette voiture, et +pendant ce temps Léon resta près de Cara: l'effort qu'elle avait fait en +parlant paraissait l'avoir épuisée, elle se tenait à demi renversée dans +sa chaise, respirant péniblement. + +Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture. + +--Nous allons vous reconduire chez vous, dit Léon en lui donnant le +bras. + +--Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal, +maintenant. + +Le ton de ces paroles leur donnait un démenti; elle paraissait fort mal +à l'aise au contraire. + +La voiture amenée par Henri Clergeau était une voiture à deux places; il +fallait que l'un des deux amis abandonnât Cara. + +Il était plus logique que ce fût Léon, qui la connaissait moins que +Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture. + +Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eût trop conscience. + +Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voilà tout. + +Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des rôles qu'il ne +remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir +près d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir à ses côtés, ainsi qu'il +était naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante. + +Ce fut seulement quand ils furent tous deux installés que Léon remarqua +qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais +celui-ci ne lui en donna pas le temps. + +--J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il à Cara. + +Puis, s'adressant au cocher: + +--Boulevard Malesherbes, 17 _bis_. + + + + +III + + +Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut +d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupés, que pendant le +trajet elle répondit aux questions que de temps en temps, avec +sollicitude, Léon lui adressait: + +--J'ai hâte d'être arrivée. + +--Voulez-vous que nous allions chez votre médecin, ou que je le +prévienne de se rendre chez vous? + +--Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se dérange jamais la nuit +pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos +suffiront. + +Ils approchaient du boulevard Malesherbes. + +--L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installée +à la campagne, à Saint-Germain, et mes domestiques sont à Saint-Germain. + +--Je vais vous accompagner jusque chez vous. + +--Oh! non, s'écria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscrétion +jusque-là; c'est déjà trop. + +--Il n'y a pas d'indiscrétion; je vous assure que je soigne très-bien +les malades, c'est ma vocation. + +--Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une +femme, mais c'est impossible. + +--Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'à obéir. + +--Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser là? C'est +pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez été mon +garde-malade? + +--Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquiéter de cela. + +--Ah! Et Berthe? + +--Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps. + +--Et Raphaëlle? + +--Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaëlle, si l'on peut +appeler fini ce qui a à peine commencé: vous êtes mal renseignée. + +La voiture venait de s'arrêter devant le numéro 17 _bis_; Léon descendit +le premier et tendit la main à Cara; elle s'appuya contre sa poitrine +pour se laisser glisser à terre, lentement. + +Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnât +pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas décemment +l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idée d'abord. + +--Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais +vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitôt. + +Elle demeurait au second étage, et l'escalier, bien que doux, lui parut +long à monter. + +Elle voulut ouvrir sa porte elle-même, mais elle n'en put pas venir à +bout; il fallut que Léon lui prît la clef des mains. + +--Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc +faibles! + +Comme il n'y avait pas de lumière dans l'appartement, elle prit Léon par +la main pour le guider. + +--Allons lentement, dit-elle. + +Et ils allèrent lentement, très-lentement, la main dans la main au +milieu de l'obscurité. + +--Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie. + +Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire éviter +quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas. + +Ils traversèrent ainsi plusieurs pièces; puis, tout à coup, Cara +s'arrêta et l'arrêta: + +--Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester là en +attendant que j'aie allumé une bougie. + +Elle lui lâcha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car +les volets et les rideaux clos ne laissaient pas pénétrer la plus légère +lueur qui pût le guider; cela avait quelque chose d'étrange et de +mystérieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait +une pénétrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne +pouvait provenir que de fleurs naturelles. + +Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanément +une faible lumière lui montra qu'il était dans une vaste chambre dont +les murs étaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles +étaient recouverts de tapisseries du même genre, et sur le parquet était +étalé un vieux tapis de Caboul; par la sévérité, le goût et même le +style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes à la mode où +il était jusqu'à ce jour entré. + +--Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe à esprit de vin, dit-elle +en se débarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de +tilleul, car je me sens vraiment mal à l'aise. + +--Mais pas du tout, répondit Léon, c'est moi qui vais vous faire cette +infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous +prie. + +--Vous y mettez trop de bonne grâce pour que j'ose vous résister; +passons dans mon cabinet de toilette où nous trouverons ce qui nous sera +nécessaire. + +Ce cabinet de toilette était aussi grand que la chambre, mais meublé +dans un tout autre style, plein d'élégance et de coquetterie; ce qui +attira surtout l'attention de Léon, bien plus que le satin, les +brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les +bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui étaient en +argent niellé;--il y avait là un luxe aussi remarquable par le dédain de +la valeur de la matière première que par le goût et l'art de +l'ornementation; aussi, malgré le peu d'estime que Léon professait pour +le métier auquel il devait sa fortune, fut-il gagné par un sentiment +d'admiration; cela était vraiment charmant et original. + +Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une +bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: «tilleul». + +--Voici ce qu'il nous faut, dit-elle. + +Aussitôt Léon emplit la bouilloire et alluma la lampe. + +Quant à Cara, elle s'étendit sur un large canapé en satin gris et se +cala la tête avec deux coussins: elle paraissait à bout de force, ses +dents claquaient. + +--Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,--et j'avoue que j'ai +grand besoin de soins,--soyez donc assez bon pour me donner un châle, je +suis glacée; vous en trouverez un dans cette armoire. + +Il prit ce châle dans l'armoire qu'elle lui désignait d'une main +tremblante, et il l'enveloppa avec précaution en le lui passant sous les +pieds. + +--Comme vous êtes bon! dit-elle d'une voix émue. + +L'eau ne tarda pas à bouillir; il prépara l'infusion de tilleul et la +lui donna après l'avoir sucrée. + +Cependant elle ne se réchauffa point, et elle continua de claquer des +dents, avec des frissons par tout le corps. + +--Laissez-moi donc vous aller chercher un médecin, dit-il. + +--Non, répondit-elle, le sommeil va me calmer. + +--Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canapé, vous ne vous +réchaufferez pas. + +--Vous croyez? + +--Assurément. + +--Si j'osais.... + +Et elle s'arrêta. + +--Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son médecin, dites donc ce que vous +feriez. + +--Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre, +je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand +je serai dans mon lit, il est certain que je me réchaufferai tout de +suite; d'ailleurs, quand j'éprouve des crises de ce genre, il n'y a que +le lit qui me guérit. + +--Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite. + +Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de +toilette, préparant une nouvelle tasse d'infusion. + +Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva +dans le lit pelotonnée jusqu'au cou dans les draps; elle continuait à +trembler; il lui présenta l'infusion; alors elle se souleva à demi pour +boire; elle avait revêtu une chemise de nuit bordée de dentelles, et il +était impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la +sienne. + +--Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller; +je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'à tirer la +porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai +jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci. + +Plaçant son bras sous sa tête, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose +était pleine de grâce et d'abandon; le cou caché dans les dentelles, sa +tête brune encadrée dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante, +elle était vraiment ravissante ainsi sous la faible lumière de la +bougie. + +Assis à une assez grande distance d'elle et accoudé sur une table, Léon +se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle +pouvaient être vraies: en tout cas, il était impossible d'être plus +simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie, +charmante. + +Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point: +à chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de +position. + +--Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit. + +--Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes +tomber là devant moi. + +--Voulez-vous une autre tasse de tilleul? + +--Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fièvre brûlante a remplacé +la fièvre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait +de ne plus penser à ces malheureux. Voulez-vous que nous causions? + +--Volontiers, si cela ne vous fatigue pas. + +--Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empêchera de s'égarer. +Mais puisque vous voulez bien causer, vous déplairait-il de vous +rapprocher, vous êtes à une telle distance que nous aurons peine à nous +entendre. + +Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il était assis il se +rapprocha du lit. + +--Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise. + +Et de la main elle lui indiqua un fauteuil placé tout contre le lit et +de telle sorte qu'une fois assis là ils se trouveraient en face l'un de +l'autre. + +--Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installé, une question, je vous +prie. Comment vous nommez-vous? + +--Mais.... + +--Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point +où nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous +dise, monsieur Haupois-Daguillon? + +--Léon. + +--Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me +donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus à +notre aise. Voulez-vous être Léon pour moi et voulez-vous que je sois +Hortense pour vous? + +--Cela est convenu. + +--Eh bien, mon cher Léon, j'ai une demande à vous adresser, c'est celle +qui commence la plupart des contes des _Mille et une Nuits_: «Vous +contez si bien, contez-moi donc une histoire.» + +--C'est que justement je ne sais pas du tout conter. + +--Ah! quel malheur! en faisant un effort. + +--Même en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires. + +--Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce +serait, j'en suis sûre, un merveilleux remède: je ne verrais plus ces +malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous +imposer une tâche ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer +d'ingratitude. Seulement, comme je tiens à l'histoire, voulez-vous que +je vous en conte une, moi. + +--Vous allez vous fatiguer. + +--Au contraire, je vais me guérir, mais il est bien entendu que si je +vous endors vous m'arrêterez. + +--C'est entendu. + +--Mon récit aura pour titre, si vous le voulez bien: _Histoire d'une +pauvre fille de la vallée de Montmorency_; c'est un conte vrai, +très-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination. + + + + +IV + + +Elle commença son récit: + +--«Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la +vallée de Montmorency, il serait peut-être convenable de vous faire la +description de cette vallée. Mais comme elle est découverte depuis +longtemps déjà, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve +dans certains romans, où trop souvent elles ne figurent que pour masquer +le vide du récit, je passe cette description et vous dis tout de suite +que notre petite fille est né à Montlignon. Elle était le dernier enfant +d'une famille qui en comptait trois: un garçon, l'aîné, et deux filles. +Cette famille était pauvre, très-pauvre; le père était terrassier chez +un pépiniériste et la mère travaillait à la terre avec son mari; c'était +elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son +homme recouvrait à la houe ou au râteau. Notre jeune fille.... Si nous +lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu +d'imagination que je n'en trouve pas. + +--Si nous la baptisions Hortense. + +--C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son père, qui mourut quand +elle n'avait que deux ans. Si la vie avait été difficile quand le père +apportait son gain à la maison, elle le fut bien plus encore quand la +mère se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus +d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appétit, +ce qui, prétendent les gens qui se donnent des indigestions, est +excellent pour la santé ... des autres. Devant cette misère, la mère se +remaria, non par amour, mais par spéculation, pour trouver quelqu'un qui +l'aidât à nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une +infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme +que la mère d'Hortense avait pris était une sorte de brute, terrassier +aussi, et qui n'avait d'autre mérite que de travailler comme deux. C +était justement ce qu'il fallait. Malheureusement à côté de cette +qualité il y avait un défaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en +allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de +vin. Il ne lâchait son argent à la maison que quand on le lui arrachait; +et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une +terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler «le drame de +la faim»; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se +mettaient à pleurer en criant: «J'ai faim». Et ils criaient cela +d'autant mieux que c'était vrai. + +Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le +bien-être qui donne la beauté, ni la santé, heureusement. Elle poussa et +se développa en liberté à courir les champs et les bois, se nourrissant +surtout de bon air, ce qui, paraît-il, est plus nutritif qu'on ne le +croit généralement. + +Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fût question de l'envoyer +à l'école comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, à qui elle +portait des fraises des bois dans l'été, et dans l'hiver des branches de +houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitié pour +sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent à Pontoise, promettant de se +charger de son instruction et plus tard de son avenir. + +Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas, +comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent. +Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint +la meilleure élève de sa classe. + +Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche +mourut sans avoir pensé à Hortense dans son testament, et, comme ses +héritiers n'étaient pas disposés à se charger de cette petite fille +qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mère à +Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois. + +La question qu'elle se posait en revenant était de savoir à quoi on +allait l'employer lorsqu'elle serait rentrée dans la maison maternelle, +car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et +prévoyant. + +Cette question fut vite résolue.--Te voilà, dit sa mère en la voyant +entrer.--Oui, je viens pour rester avec vous.--Rester, tu n'y pense pas; +pour que le père fasse de toi ce qu'il a fait de l'aînée, jamais; tu vas +t'en aller, et tout de suite.--Où,--N'importe où, fût-ce en enfer, tu +serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse. + +Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle +en comprenait le ton et sentait bien qu'il était inutile d'insister. +Après une assez longue discussion ou plus justement une longue +recherche, il fut décidé qu'elle irait à Paris demander l'hospitalité à +une de ses tantes, fruitière dans le quartier des Invalides. Seulement, +comme le prix d'un billet coûte dix-neuf sous d'Ermont à Paris et qu'il +n'y avait que onze sous à la maison, il fut décidé qu'elle irait prendre +le train à Saint-Denis, ce qui ne coûterait que huit sous. Sa mère +l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les +trois sous qui lui restaient. + +Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, à treize ans, +après avoir embrassé sa mère, qu'elle ne devait pas revoir. + +Quand elle entra chez sa tante la fruitière, vous pouvez vous imaginer +les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'était point +une méchante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours après elle +l'installa à un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite +table chargée de fruits verts ou à moitié pourris. Vous représentez-vous +une jeune fille de treize ans, jolie, très-jolie, disait-on, élevée dans +un couvent, instruite jusqu'à un certain point, vendant des pommes à un +sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier. + +Quelle chute! Quelle souffrance! + +Pendant près de trois ans elle vécut de cette misérable existence, +dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et +cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien auprès du supplice +moral qui lui fut infligé. + +Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que +vouliez-vous qu'elle fît, elle n'avait pas de métier, et elle était trop +misérable pour se payer un apprentissage, même qui ne lui eût rien +coûté. De quoi eût-elle vécu pendant le temps de cet apprentissage? + +Il y a une saison où les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs +et elle quittait les Invalides pour des quartiers où l'on a de l'argent +à dépenser aux superfluités du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin +du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un éventaire chargé de +violettes pendu à son cou, un phaéton s'arrêta devant elle, et un jeune +homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le présenta, le jeune +homme la regarda longuement et, lui ayant donné les deux sous, il +continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment où il +disparut dans la confusion des voitures. + +Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer: +c'était le duc de Carami, célèbre alors par sa grande existence, ses +pertes au jeu, ses chevaux, ses maîtresses et ses folies toutes marquées +au coin de l'originalité. + +Le lendemain, Hortense se trouvait à la même place, quand le duc +s'arrêta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au +grand ébahissement des gens qui passaient, il resta à causer avec elle +pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle était et bien +surpris de ses réponses. + +Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute +la semaine, chaque jour à la même heure, et quinze jours après il +installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallée de Montmorency, +dans un hôtel de la rue François Ier, qui coûtait dix mille francs de +loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des +savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son écurie. + +C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fût, a +toujours eu un bouquet de violettes près d'elle,--souvenir des fleurs +qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine. + +Disant cela, Cara regarda le bouquet placé sur la table où, quelques +instants auparavant Léon était accoudé; puis elle continua: + +--Ne blâmez pas la pauvre fille de s'être ainsi jetée dans les bras du +duc, elle n'a pas réfléchi si elle se vendait ou si elle se donnait; +elle était fascinée, éblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et +qui l'aimait. Car il l'aimait passionnément, et la meilleure preuve en +est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porté. + +Elle s'arrêta avec une sorte de confusion, puis se mettant à sourire: + +--J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon récit, dit-elle, +mais, bien que je me sois coupée nous la reprendrons si vous le +permettez.--Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui +dit-il, mais je veux t'en donner une part, et désormais tu t'appelleras +Cara. Ils s'aimèrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense +devint à la mode. Était-il possible qu'il en fût autrement pour la +maîtresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le +duc, vous devez le savoir, était poitrinaire, et la vie à outrance qu'il +menait ruinait sa faible santé. Les choses en vinrent à ce point qu'on +lui ordonna le séjour de Madère. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya +et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il +aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena à Paris. + +Elle s'arrêta, la voix voilée par l'émotion; mais après quelques minutes +elle continua: + +--Le duc par son testament lui avait laissé une grosse part de ce qui +restait de sa fortune. Ce testament fut attaqué par la duchesse de +Carami, remariée à cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente +ans, et il fut cassé par la justice pour captation. Vous avez dû +entendre parler de ce procès, qui a été presque une cause célèbre, je ne +vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se conçoit de +reste, appelé l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner +des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'à faire son choix parmi les +plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait être fidèle au +souvenir et au culte de celui qu'elle avait adoré, et dont elle se +considérait comme la veuve. Cependant la misère était devant elle, car +ce procès l'avait ruinée, et elle avait une peur effroyable de la +misère, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus +hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier, +Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanité folle et les +prétentions, et qui, portant perruque sur une tête nue comme un genou, +se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques mèches de sa +perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crût +qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait à sa maîtresse qu'une +seule chose, qui était qu'elle fît croire et fît dire qu'il avait une +maîtresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux, +quand, en réalité, il n'avait pas plus de maîtresse que de cheveux. +Hortense accepta ce marché, qui n'était pas bien honorable, j'en +conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misère, et +pendant plusieurs années, le tout Paris dont se préoccupait tant +Salzondo put croire que celui-ci avait une maîtresse. C'est là un fait +bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces +choses-là ne s'inventent pas. + +Sans répondre, Léon inclina la tête par un mouvement qui pouvait passer +pour un acquiescement. + +--Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques +années, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle +aspirait à une vie régulière, sa réputation la suffoquait, et le milieu +dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond dégoût. Elle +crut avoir trouvé dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le +travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont +elle ne se croyait pas tout à fait indigne. Elle sacrifia à cet homme la +plus grande partie de ce qu'elle possédait; et trop tard elle s'aperçut +qu'elle s'était trompée sur lui. De toutes les blessures qui l'ont +frappée, celle-là a été la plus douloureuse, non pas qu'elle aimât cet +homme,--elle n'a jamais aimé que celui qui est mort dans ses bras;--mais +elle aimait l'honneur et la dignité de la vie, et c'était sur la main de +cet homme qu'elle avait compté pour les atteindre. + +Voilà l'histoire de la pauvre fille de la vallée de Montmorency. J'ai +tenu à vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme à qui +vous avez témoigné tant de bonté, non Cara, mais Hortense.» + +Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donné la +sienne, elle la serra doucement. + +--Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idées, +qui m'empêcheront de penser à ces malheureux acrobates; je vous demande +donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit +entière. + +--Mais.... + +--Si demain vous pensez encore à moi et si vous voulez bien venir savoir +quel a été l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journée. + +--À demain alors. + + + + +V + + +Lorsque la porte du vestibule se fut refermée avec un petit bruit sec, +et qu'il fut dès lors bien certain que Léon sorti ne pouvait pas +rentrer, Cara glissa vivement à bas de son lit, et, en chemise comme une +femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie à la main, +vers sa cuisine. + +Elle ne tremblait plus: et elle marchait résolument sans ces hésitations +qui l'avaient obligée à s'appuyer sur le bras de Léon. + +Ayant posé sa bougie sur une table, elle se mit à fureter dans les +armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait. + +Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre à +moitié rempli d'un gros vin noirâtre, et dans l'autre un croûton de pain +qui, placé un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant +il était dur et sec. + +Mais elle ne parut pas s'en inquiéter autrement, et prenant un couteau +de cuisine, elle parvint à en couper ou plutôt à en casser un morceau. +Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de +la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce +vin. + +Évidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creusé l'estomac ou lui +avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se réconforter; les +infusions calmantes n'étaient pas le remède qui lui convenait +présentement. + +Après ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se +coucher, elle atteignit un réveil-matin, dont elle plaça l'aiguille sur +huit heures; puis, après l'avoir remonté, elle se mit au lit et, dix +minutes après, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et +l'innocence étaient attestés par la régularité de la respiration. + +Elle dormit ainsi jusqu'au moment où partit la sonnerie du réveil; +alors, sans se frotter les yeux, sans s'étirer les bras, elle sauta à +bas de son lit comme une femme de résolution ou d'humeur facile. + +En un tour de main elle fut habillée, chaussée, coiffée, et elle sortit. + +Arrivée rue du Helder, elle monta au second étage d'une maison de bonne +apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir. + +--Monsieur Riolle. + +--Mais monsieur n'est pas visible. + +--Il n'est pas seul? + +--Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille.... + +--Alors, c'est bien; j'entre. + +Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un étroit et +sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand +on la connaissait bien. + +Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombré de +livres et de paperasses éparpillées partout sur le tapis et sur les +meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'années, à la +figure rasée, vêtu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe +de moine, travaillait la tête enfoncée dans ses deux mains. + +Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se dérangea +pas, et Cara put arriver jusqu'à lui, glissant sur le tapis, sans qu'il +levât la tête; sans doute il croyait que c'était son valet de chambre; +alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou. + +Il fit un saut sur son fauteuil. + +--Tiens, Cara! s'écria-t-il. + +Elle le menaça du doigt, et se mettant à rire + +--Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le +cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infâme! + +--Es-tu bête! + +--Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments +que je suis venue te déranger si matin. + +--Tu viens me demander un conseil? + +--Tu as deviné, avocat perspicace et malin. + +--Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait? + +--D'une question de personne. + +--C'est plus délicat alors. + +--Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le +bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la +Banque de France. + +--Tu me flattes; c'est donc bien grave? + +--Très-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon? + +--Ah bah! est-ce que le fils?... + +--Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon. + +--Excellente; fortune considérable et solidement établie, à l'abri de +tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'intéresser, honorabilité +parfaite. + +--Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle? +Voilà tout. + +--Huit, dix millions. + +--Au plus ou au moins? + +--Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de préciser. + +--Ton à peu près suffit. Deux enfants, n'est-ce pas? + +--Un fils et une fille; celle-ci a épousé le baron Valentin. + +--Un imbécile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle +sont les relations du père et du fils? Le père est-il un homme dur, un +vrai commerçant? + +--Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mère qui est la tête de la +maison. + +--Mauvaise affaire! + +--Pourquoi? + +--Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible +généralement. Sais-tu si le fils est associé ou intéressé dans la +maison, et s'il a la signature? + +--Je suis obligé de te répondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de +relation dans la maison. + +Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus +sa jambe droite en haussant les épaules: + +--Comme on se fait sur les gens des idées que la réalité démolit, +dit-elle. Ainsi te voilà, toi: tu es assurément un des hommes +d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car après avoir +commencé par être l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses +du demi-monde, ce qui personnellement avait des agréments, mais ce qui +pécuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est-à-dire, le +conseil des gens de la finance et de la spéculation; au lieu de plaider +simplement pour eux comme tes confrères, tu as fait leurs affaires, tu +as été les arranger à Constantinople, à Vienne, à Londres, partout; il +paraît que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moqué +de ce qui était défendu ou permis, tu as été récompensé de ton courage +par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquérir. +Aujourd'hui, quand on parle de Riolle à quelqu'un, on vous répond +invariablement: «C'est un malin». Tu as la réputation de connaître ton +Paris comme pas un. Eh bien, je viens à toi, et tu me réponds que tu ne +peux pas me répondre! + +Riolle se mit à rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses +lèvres minces, ce qui découvrit ses dents pointues comme celles d'un +chat. + +--Que tu es bien femme, dit-il, une idée te passe par la cervelle et +tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il +te fallait des renseignements précis sur la maison Haupois-Daguillon, tu +les aurais aujourd'hui. + +--Hier, je n'y pensais pas. + +--Eh bien, donne-moi jusqu'à ce soir, et je te promets de te les porter +précis et circonstanciés, tels que tu les veux en un mot. + +--Ce soir, c'est impossible. + +--Tu es cruelle. + +--J'aime mieux venir les chercher demain matin. + +--Eh bien, soit. + +--Alors, adieu, à demain. + +--Déjà! + +--Il faut que je passe chez Horton. + +--Tu es malade? + +--Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance. + +Et elle s'en alla chez son médecin, auquel elle raconta ce qui lui était +arrivé la veille, et qui lui écrivit l'ordonnance qu'elle +désirait,--c'est-à-dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle +envoya une dépêche à ses gens à Saint-Germain, pour leur dire de revenir +à Paris. + +Toutes ces précautions prises, elle fit une gracieuse toilette de +malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline +blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse +près d'elle, elle attendit la visite de Léon. + +Elle l'attendit toute la journée, et elle se demandait s'il ne viendrait +pas,--ce qui, à vrai dire, l'étonnait prodigieusement,--lorsqu'à neuf +heures du soir il arriva. Elle avait donné des instructions pour qu'on +le reçût et qu'on ne reçût que lui. + +Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui +prendre des mains son pardessus et le conduire près de Cara. +L'appartement n'avait plus le même aspect que la veille, le salon était +éclairé et les housses qui recouvraient les meubles avaient été +enlevées. Cependant ce n'était pas dans ce salon que se tenait Cara; +elle était dans la chambre où il avait passé une partie de la nuit +précédente, allongée sur une chaise longue, pâle et dolente. + +--Comme vous êtes bon d'avoir pensé à moi, dit-elle en lui tendant la +main, et que c'est généreux à vous de venir faire visite à une malade +chagrine et désagréable! + +--Comment allez-vous? + +--Assez mal, et vous voyez tous les remèdes qu'Horton m'ordonne; j'ai +fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris. + +--Sans faire de médecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon +remède; en venant, j'ai passé par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en +sera quitte pour la peur. + +--Mais vous avez donc toutes les délicatesses du coeur aussi bien que de +l'esprit, s'écria-t-elle d'une voix émue; j'envie la femme que vous +aimez; comme elle doit être heureuse! + +--Je n'aime personne. + +--C'est impossible. + +Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait. + +Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins légèrement, plus ou moins +spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout +différent prenait naissance dans le vestibule. + +Peu de temps après l'arrivée de Léon, le timbre avait retenti, et un +homme à mine rébarbative s'était présenté: c'était un créancier, +l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que +trop bien. + +--Je veux voir votre maîtresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en +passant j'ai aperçu les fenêtres éclairées et je suis monté. + +À cela Louise répondit que sa maîtresse ne pouvait recevoir; mais +Carbans n'était pas homme à se laisser ainsi éconduire; il connaissait +la manière d'arriver auprès des débiteurs les plus récalcitrants. + +--Votre maîtresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si +demain je n'ai pas un fort à-compte, je la poursuis à outrance et la +fais vendre. + +--Je le dirai à madame. + +--Non pas vous, mais moi en face; ça la touchera et la fera se remuer. + +Il avait élevé la voix et il commençait à crier fort lorsque Louise, qui +était une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son +métier, se posa le doigt sur les lèvres, en faisant signe à Carbans +qu'il ne fallait pas parler si haut: + +--Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas auprès de madame, +c'est que quelqu'un est avec elle. + +--Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un sérieux, il s'attendrira. + +--S'il est sérieux, tenez, jugez-en vous-même. + +Et, allant au pardessus de Léon, elle prit dans la poche de côté un +petit carnet, dont on voyait le coin en argent se détacher sur le noir +du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle présenta à Carbans: + +--Trouvez-vous ce nom-là sérieux? dit-elle. + +--Bigre! fit-il en souriant, mes compliments à votre maîtresse. + +Puis tout à coup se ravisant: + +--Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas? + +--Parce que ça ne fait que commencer. + +--Et si ça ne dure pas? + +--Le meilleur moyen que ça ne dure pas, c'est de l'effrayer dès le +début; si cela vous paraît adroit, entrez, je me retire de devant la +porte. + +--Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un à-compte, +mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, intérêts et frais; +et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... à +boulet rouge. Dites bien cela à votre charmante maîtresse. Huit jours, +pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle. + + + + +VI + + +Léon ne se contenta pas de cette seule visite à Cara; après la première +il en fit une seconde, après la seconde une troisième. + +N'étaient-elles pas justifiées par l'état maladif dans lequel elle se +trouvait; cette chute lui avait réellement causé une violente émotion, +et cela était après tout bien naturel. + +Et puis pourquoi n'aurait-il pas été sincère avec lui-même? il avait +plaisir à la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait +connues jusqu'à ce jour. + +Discrète, intelligente, instruite, causant de tout avec à-propos et +mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu, +beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses +d'une façon amusante, avec malice sans méchanceté, délicate dans ses +goûts, distinguée dans ses manières, c'était, à ses yeux, une vraie +femme du monde avec laquelle on aurait la liberté de tout dire et de +tout risquer, à la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela +mieux que jolie, et faite de la tête aux pieds pour provoquer le désir, +mais en le contenant par un air de décence et un charme naturel qui +étaient un aiguillon de plus et non des moins forts. + +Chaque fois que Léon la quittait, elle lui disait à demain, et le +lendemain il revenait; le premier jour, il était arrivé à neuf heures, +le second à huit heures et demie, le troisième à six heures, le +quatrième à cinq heures, et, après deux heures de conversation qui +avaient passé sans qu'il eût conscience du temps, il était resté à dîner +avec elle, sans façon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce +jour-là il ne s'était retiré qu'à deux heures du matin. Et alors, +marchant par les rues désertes et silencieuses, il s'était dit +très-franchement qu'il éprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir à la +voir. + +Depuis la disparition de Madeleine, il avait vécu fort mélancoliquement, +ne s'intéressant à rien, et portant partout un ennui insupportable aussi +bien à lui-même qu'aux autres. + +Et voilà que pour la première fois depuis cette époque il retrouvait de +l'entrain, de la bonne humeur; voilà que pour la première fois le temps +passait sans qu'il comptât les heures en bâillant. + +Qui avait opéré ce miracle? + +Cara. + +Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient été +pour lui si vides ces journées, si longues, si pénibles, qu'il avait +vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement +s'il se refusait à ce que Cara les remplît, comme depuis quelques jours +elle les remplissait. + +En réalité, le sentiment qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait toujours +pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'était point de ceux qui +commandent la fidélité. Cara ferait-elle qu'il gardât ce souvenir moins +vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait dû +revoir Madeleine dans un temps déterminé, la situation serait bien +différente; mais la reverrait-il, jamais? De même, cette situation +serait toute différente, si elle l'avait aimé, comme elle le serait +aussi s'il lui avait avoué son amour et si tous deux avaient échangé un +engagement, une promesse, ou tout simplement une espérance. Mais non, +les choses entre eux ne s'étaient point passées de cette manière; il n'y +avait eu rien de précis; et il était très-possible que Madeleine ne se +doutât même pas de l'amour qu'elle avait inspiré. Alors, s'ils se +revoyaient jamais, ce qui était au moins problématique, dans quelles +dispositions Madeleine serait-elle à son égard? N'aimerait-elle pas? Ne +serait-elle pas mariée? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui +assurément, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il +voulait la prendre pour femme. + +Raisonnant ainsi, il était arrivé devant sa porte; mais, au lieu +d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de +Rivoli. Paris endormi était désert, et de loin en loin seulement on +rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux +comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se +détachaient en noir. + +Il était arrivé au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en +prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de +marcher et de respirer l'air frais de la rivière. + +Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au +moins il n'en voyait pas, car si séduisante que fût Cara, ce n'était pas +une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;--malgré +toutes ses qualités, et il les voyait nombreuses, elle ne serait +toujours et ne pourrait être jamais que Cara. + +Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds +qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'étaient plongés dans les +siens. + +Et à cette pensée, malgré la fraîcheur du matin et le brouillard de la +rivière qui le pénétraient, une bouffée de chaleur lui monta à la tête +et son coeur battit plus vite. + +Si l'heure n'avait pas été si avancée, il serait retourné chez elle; +mais déjà l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les +tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris +d'oiseaux; ce n'était vraiment pas le moment d'aller sonner à la porte +d'une femme endormie depuis deux heures déjà. + +Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; là il prit une voiture et se fit +conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener +n'importe où dans les allées du bois. + +À neuf heures seulement, il se fit ramener à Paris, boulevard +Malesherbes. + +Cara n'était pas encore levée bien entendu, mais Louise ne fit aucune +difficulté pour aller la réveiller et lui dire que M. Léon +Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon. + +Moins de deux minutes après son entrée Cara le rejoignait, vêtue d'un +simple peignoir: + +--Eh bien! s'écria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc? + +Mais il lui montra un visage souriant. + +Alors elle le regarda curieusement de la tête aux pieds, ne comprenant +rien au désordre de sa toilette et à la poussière qui couvrait ses +bottines. + +--D'où venez-vous donc? demanda-t-elle. + +--Du bois de Boulogne, où j'ai passé la nuit. + +--Ah! mon Dieu! + +--Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,--de +la mienne, que j'ai fait sérieusement dans le recueillement et le +silence. + +--Vous ne me rassurez pas du tout. + +--C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si +vous voulez bien m'entendre. + +Et, la prenant par la main, il la fit asseoir près de lui, devant lui: + +--Vous êtes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqué que je suis +parti d'ici hier soir fort troublé, profondément ému: ce trouble et +cette émotion étaient causés par un sentiment qui a pris naissance dans +mon coeur. Avant de m'abandonner à ce sentiment, j'ai voulu sonder sa +profondeur et éprouver quelle était sa solidité; voilà pourquoi j'ai +passé la nuit à marcher en m'interrogeant, et ça été seulement quand +j'ai été fixé, bien fixé, que je me suis décidé à venir vous voir si +matin pour vous dire ... que je vous aime. + +Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la +porta à son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en +même temps, elle regarda Léon avec un sourire plein de tristesse: + +--J'aurais tant voulu être Hortense pour vous! dit-elle après un moment +de silence, et n'être que Hortense; mais, hélas! il paraît que cela +était impossible, même pour un homme délicat tel que vous, puisque c'est +à Cara que vous venez de parler. + +--Mais je vous jure.... + +Elle ne le laissa pas continuer. + +--Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres à votre +place seraient venus à moi et m'auraient dit: «Vous me plaisez, Cara; +combien me demandez-vous par mois pour être ma maîtresse?» Vous êtes +trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parlé d'un +sentiment né dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je +suis touchée de vos paroles; mais, pour être franche, je dois dire que +j'en suis peinée aussi. Il me semble que l'amour ne naît point ainsi et +ne s'affirme pas si vite: le goût peut-être, le caprice peut-être aussi, +mais non, à coup sûr, un sentiment sérieux. + +De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse +dont il avait déjà été frappé. + +--Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je +le dédaigne. J'en suis vivement touchée au contraire, j'en suis fière, +car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis +le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui +sont nés en moi. D'autres naîtront-ils plus tard? Je ne sais: cela est +possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je +connais vous êtes celui vers qui je me sens la plus tendrement attirée. +Mais l'heure n'a pas sonné de mettre ma main dans la vôtre, et j'espère +que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter à mes lèvres un +langage qui ne viendrait pas de mon coeur. À ma place, une coquette vous +dirait peut-être qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre +amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire, +parlez m'en souvent, parlez m'en toujours. + +Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains: + +--Et j'ajoute: faites-vous aimer. + + + + +VII + + +Contrairement à ce qui se voit le plus souvent dans le monde auquel Cara +appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, était laide et +d'une laideur repoussante qui inspirait la répulsion ou la pitié, selon +qu'on était dur ou compatissant aux infortunes d'autrui. + +Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la +petite vérole avait défigurée, ce n'était point par un sentiment de +prudente jalousie ou pour avoir à ses côtés un repoussoir donnant toute +sa valeur à son teint blanc, velouté, vraiment superbe, qui pour le +grain de la peau (la pâte comme diraient les peintres), rappelait les +pétales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de ces +précautions, sachant bien ce qu'elle était, et connaissant sa puissance +mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercée et éprouvée jusqu'à +l'extrême. + +Si elle avait accepté pour femme de chambre cette fille laide, ça avait +été par pitié, par sentiment familial et aussi par intérêt. Louise en +effet était sa cousine et elles avaient été élevées ensemble; mais +tandis qu'Hortense se rendait à Paris pour y devenir Cara, Louise +restait dans son village pour y travailler et y gagner honnêtement sa +vie comme couturière. Par malheur, au moment où Louise allait se marier +avec un garçon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu la petite +vérole qui l'avait si bien défigurée, que lorsqu'elle avait été guérie, +son fiancé n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait épousé une autre +jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fût enceinte de cinq mois. +Louise avait alors quitté son village, où elle était devenue un objet de +risée et de moquerie pour tous, et elle était arrivée auprès de sa +cousine Hortense, à ce moment maîtresse en titre du duc de +Carami,--c'est-à-dire une puissance. + +Si la misère et les hontes des années de jeunesse avaient trempé le +coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas +pourtant fermé aux sentiments de la famille: Louise était sa camarade, +son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait +apprendre à coiffer, à habiller, à servir à table, et après avoir payé +ses couches et envoyé son enfant en nourrice en se chargeant de toutes +les dépenses, elle l'avait prise pour femme de chambre. + +Femme de chambre devant les étrangers, attentive, polie et +respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie, +lorsqu'elle était en tête à tête avec sa maîtresse, en réalité sa +cousine, et une amie dévouée, une sorte d'associée qui avait son +franc-parler pour conseiller, blâmer ou approuver librement, sans +ménagements, comme si elle soutenait ses propres intérêts. + +Cependant il était rare qu'elle en usât pour interroger Cara ou pour +aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle se +contentait de répondre à ce qu'on lui demandait, ne prenant directement +la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient. + +Les menaces de Carbans lui parurent de nature à légitimer une +intervention énergique. Bien entendu, elle avait raconté à Cara la +visite de l'usurier, puis elle avait raconté aussi comment elle avait pu +le renvoyer, grâce au bienheureux pardessus de Léon, et naturellement +elle avait cru que les 27,500 francs seraient versés avant le délai de +huit jours fixé comme date fatale; mais, à son grand étonnement, elle +avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le +versement de ces 27,500 francs dût se faire prochainement. + +Et comme elle considérait qu'il y avait urgence, elle se décida à +intervenir la veille du jour où Carbans devait se présenter, prêt à +tirer à boulet rouge, suivant son expression, s'il n'était pas payé. +Pour cela elle attendit le départ de Léon, et comme il s'en alla à deux +heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle +aborda l'entretien en aidant Cara à se déshabiller. + +--Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle. + +--Je ne l'ai pas oublié. + +--Tu as des fonds? + +--Pas le premier sou. + +--Mais alors? + +--Alors il sera payé. + +--Avec quoi? par qui? + +--Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne puis +préciser. Par qui? Par M. Léon Haupois-Daguillon qui sort d'ici. + +--Alors il paye d'avance, M. Léon Haupois-Daguillon? + +--Parbleu! M. Léon Haupois est d'une espèce particulière, l'espèce +sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met +toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour +conduire les gens, il n'y a qu'à chercher et à trouver leur grand +ressort; une fois qu'on les tient par là, on les manoeuvre comme on +veut.--Ne me tire pas les cheveux.--Si j'avais brusqué les choses de +telle sorte que Léon, mon amant depuis deux ou trois jours seulement, +eût dû payer 27,500 francs à Carbans, il eût très-probablement été +blessé, et il eût très-bien pu se dire que je ne l'avais accepté que +pour battre monnaie sur son amour;--de là, réflexion, déception, +humiliation et finalement séparation dans un temps plus ou moins +rapproché. Or, cette séparation je n'en veux pas. + +--Mais Carbans? + +--Carbans viendra demain à neuf heures, Léon sera avec moi; tu défendras +ma porte de manière à ce que Carbans exaspéré te mette de côté, et +entre quand même. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la colère +l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me réclamera son argent +grossièrement en me reprochant de ne pas avoir usé du délai qu'il +m'avait donné pour me procurer les fonds. Alors, si Léon est l'homme que +je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans +s'en ira avec la promesse d'être payé le lendemain par l'héritier de la +maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel +sera le résultat de cette scène due au hasard seul? Ce sera de prouver à +Léon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, même sous le coup de +poursuites qui me menacent d'être chassée d'ici, je ne cède pas à +l'intérêt. D'un autre côté, il sera heureux et fier, n'étant pas mon +amant, de m'avoir donné cette marque de son amour. Enfin je pourrai être +touchée de cette marque d'amour et l'en récompenser, ce qui simplifiera +et ennoblira le dénoûment. Sois tranquille, nous sommes dans une bonne +voie, et la situation va changer. + +--Il était temps. + +--Il n'était pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos changements, qui +iront du haut en bas de l'échelle, tu renverras demain Françoise; elle +nous a fait l'autre jour un dîner que Léon a trouvé exécrable, et comme +il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin +de me choisir un vrai cordon bleu, Léon est sensible aux satisfactions +que donne la table. J'étudierai son goût; il me faut quelqu'un qui soit +en état non-seulement de le contenter, mais, ce qui est autrement +important, de lui donner des idées. Tu payeras à Françoise ses huit +jours. + +--Sois tranquille, je n'aurai pas de peine à la renvoyer, elle ne +demande que cela. + +--De quoi se plaint-elle? + +--De tout, du vin qu'on prend à mesure et au litre, du charbon qu'on +achète au sac plombé, mais principalement de la viande que tu veux qu'on +aille chercher à la Halle en ne prenant que celle de basse qualité. + +--Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-être; moi j'ai +dîné pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux garçons de +salle des Invalides pour deux sous. + +--Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire à +la concierge: «Il n'y a rien à faire ici, madame est trop bonne pour sa +famille, elle veut qu'on lui donne les restes.» + +--Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne se +plaignent pas que la viande est de basse qualité. Tu me débarrasseras +donc de Françoise. + +--Celle qui la remplacera sera peut-être aussi difficile qu'elle; une +cuisinière économe ne se trouve pas du premier coup. + +--On ne fera plus d'économie, sans rien gaspiller on prendra le +meilleur; tu veilleras à cela. Mais assez pour aujourd'hui, il se fait +tard. + +Et Cara se mit au lit. + +Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prévu, arriva pendant +qu'elle était en tête en tête avec Léon, et, comme elle l'avait prévu +aussi, exaspéré par Louise il força la porte du salon où il entra la +menace à la bouche. + +Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en quelques +paroles il dit tout ce qu'il avait à dire: on lui devait 27,500 francs, +il les voulait, et puisque le délai de huit jours qu'il avait accordé +n'avait servi à rien, il allait commencer des poursuites vigoureuses. + +Ce fut alors à Léon de se lever et d'intervenir. + +En cela encore Cara ne s'était pas trompée dans ses prévisions. + +--Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit +Léon. + +--À qui ai-je l'honneur de parler? + +--Haupois-Daguillon. + +Carbans, qui ne saluait guère, s'inclina tout bas. + +--Je suis à vos ordres. + +Mais Cara à son tour se mit entre eux, et tirant Léon par la main, elle +l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre: + +--Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous mêlez pas de +cela; n'ajoutez pas la honte à mes regrets. + +--C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal jugé; si vous avez +un peu d'amitié pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un moment +avec cet homme. + +--Mais.... + +--Je vous en prie. + +Il fallut bien qu'elle cédât et qu'elle se retirât dans sa chambre. + +Alors Léon revint vers Carbans qui avait abandonné son attitude +provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et surtout +beaucoup plus conciliante. + +--Monsieur, dit Léon, j'ai l'honneur d'être l'ami de la personne que +vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces +soient mises à exécution; si les 27,500 francs que vous réclamez sont +dus légitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre jusqu'à +demain et d'ici là, vous contenter de mon engagement, de ma parole? + +--Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain jusqu'à +six heures. + +Et, sans en dire davantage, il déposa sa carte sur le coin de la table, +qui se trouvait à portée de sa main. + +Cependant ce ne fût que le surlendemain que Léon paya ces 27,500 francs, +car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurât, ce qui était +assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des +relations avec ceux qui prêtent ordinairement aux jeunes gens. + +Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien cocher +nommé Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de Suresnes et +propriétaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de l'argent, +sans prélever de trop grosses commissions ni de trop gros intérêts, aux +gens du monde riches et bien établis qui se trouvaient par hasard gênés. + +Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait +prêtées à 6 pour 100 seulement à M. Haupois-Daguillon puisqu'il n'y +avait pas de risques à courir, mais il ne les avait pas, ces sommes, et +l'argent était bien dur et bien difficile à trouver. + +Bref, contre six billets s'élevant au chiffre total de 60,000 francs, il +put prêter à Léon une somme de 50,000 francs, et encore fût-ce seulement +pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte eût été +difficile à prouver, cependant son bénéfice n'était pas aussi gros +qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait été obligé de +prélever dessus une somme de 2,000 francs offerte à Cara pour la +remercier de lui avoir procuré la connaissance de M. Haupois-Daguillon, +qui, il fallait l'espérer, pourrait devenir avantageuse. + +Sur les 50,000 francs qu'il reçut, Léon paya les 27,500 francs dus à +Carbans, offrit à Cara une parure et garda 12,000 francs pour ses +dépenses courantes qui naturellement allaient être un peu plus fortes +que par le passé. + + + + +VIII + + +Une femme en vue comme l'était Cara ne prend pas un amant sans que cela +devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et même sans +que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en +fassent ce qu'ils appellent une indiscrétion. + +Bientôt tout Paris, le tout Paris qui s'intéresse à ces cancans, sut que +Léon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue +Royale?--Lui-même.) était l'amant de Cara (--Celle qui a été la +maîtresse du duc de Carami?--Elle-même.); et alors, pendant quelques +jours, cela devint un sujet de conversation. + +--Il était temps. + +Comme cela arrive presque toujours, la dernière personne qui apprit la +liaison de Cara et de Léon fut celle qui avait le plus grand intérêt à +la connaître,--c'est-à-dire «le papa». + +Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se +passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait «des lorettes ou des +courtisanes». Bel homme et gâté en sa jeunesse par des succès qui +s'étaient continués jusque dans son âge mûr, il n'avait jamais compris +qu'on se commît avec des femmes «qui font marchandise de leur amour». À +quoi bon, quand il est si facile de faire autrement. + +Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour à ses oreilles; alors il +voulut tout naturellement savoir s'il était fondé, et comme il lui était +difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la réponse la plus +précise, c'est-à-dire Léon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui +devait avoir des renseignements à ce sujet. + +En effet, bien que Byasson n'eût pas de relations dans le monde de Cara, +il savait à peu près ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se +passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'à +celui des cocottes, simplement en qualité de curieux qui veut être +informé de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosité, il +ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne +plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un +ordre tout autre, sur tout ce qui touchait à la littérature, à la +peinture, à la musique. Bien qu'il ne fût qu'un commerçant, il ne +laissait pas paraître un livre nouveau un peu important sans le lire, et +sans se faire lui-même,--et l'un des premiers,--une opinion à son sujet +dont rien plus tard ne le faisait démordre, pas plus l'éloge que le +blâme. Dans tous les bureaux de location des théâtres de Paris, son nom +était inscrit pour qu'on lui réserva un fauteuil d'orchestre aux +premières représentations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou +applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en +ce jour-là sérieux et réservés comme des augures qui croient à leur +sacerdoce, lui eût révélé leurs sentiments. Avant que le Salon de +peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y +figurer; il avait été les voir dans les ateliers, il avait causé avec +les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute +faite des journaux ou des gens du métier. Toutes les fois qu'une vente +intéressante avait lieu à l'hôtel des commissaires-priseurs, il recevait +un des premiers catalogues tirés, et s'il n'assistait point à toutes les +vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui méritaient +une visite. Où trouvait-il du temps pour cela? C'était un prodige; et +cependant il en trouvait, de même qu'il en trouvait encore pour arriver +presque chaque jour à la fin du déjeuner de M. et madame +Haupois-Daguillon, de façon à prendre une tasse de café avec eux;--il +est vrai que la famille Haupois-Daguillon était sa famille à lui qui ne +s'était point marié, comme Léon et Camille étaient ses enfants; et il +est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si +avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur. + +Personne mieux que lui assurément n'était en état de savoir ce qu'était +cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans +jamais s'inquiéter d'elle, et qui maintenant, disait-on, était la +maîtresse de son fils. + +Au premier mot, il fut évident que Byasson pourrait répondre s'il le +voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout à fait +significative. + +--Vous savez qu'elle est la maîtresse de Léon? demanda M. Haupois. + +--On le dit; mais je n'en sais rien. + +--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale +à mon fils en m'apprenant ce que vous savez. À vrai dire, et tout à fait +entre nous, je ne suis pas fâché de cette liaison. + +--Ah! vraiment. + +--Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un homme comme +Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon fils, qui pourrait +prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant d'une lorette, +d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela me blesse; mais +enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement +que je vois Léon échapper à l'influence sous laquelle il était;--Cara le +guérira de Madeleine. + +--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre point de vue, +et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara. + +--Vous la connaissez? + +--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je suis +jusqu'à un certain point effrayé de penser que Léon va subir son +influence. N'oubliez pas comment Léon a été élevé et quelles étaient ses +dispositions dans sa première jeunesse. + +--Il me semble que Léon a été aussi bien élevé qu'il pouvait l'être. + +--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collégien pour ces +femmes qui, à un degré quelconque, étaient des Cara. Vous vous +contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez collé +contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous haussiez les épaules +encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans qui ont +la prétention d'être l'expression du _high-life_ parisien. Il ne vous +faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il +regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien +était vive sa curiosité de savoir quelle était cette existence qui +l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'à ce +jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse +que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le +prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas +nulle, elle n'est pas sotte. + +--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle +d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez. + +--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse, +Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,--ce qui, eu égard à ses +moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement +justifié,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, née +à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents pauvres et peu +honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à neuf ans elle +séduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commencé de bonne +heure,--une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent. +Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour la jeune +fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout de +quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le temps de sa +splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il +était bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui +restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est attaqué pour +captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle +est la manière de plaider de Nicolas, quel est son système de +personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec des notes qui +lui ont été fournies par la préfecture de police, il lit ces notes et +montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, c'est-à-dire depuis +son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a été plus écrasant, et ce +qui lui donne un caractère de cruauté réelle, c'est la présence de Cara +à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et s'avance à la barre +dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant élégante. +Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: «Tout ce +qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis +née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable +de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est passée dans la +fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis +sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, descendent +volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus +riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte +de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le président, +indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit +ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte, +c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera connaître Cara, +mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable, +et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on l'attaque. + +Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la réflexion; +depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire de confiance et +d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien. + +--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur aînée, Isabelle. +Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis qu'Isabelle a +demandé la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce +qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au monde +commercial et financier. Après l'expérience du duc de Carami, qui avait +mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute banque et +du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants peut-être +que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus sérieux et plus +productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels elle a +fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons +des noms si vous en désirez. + +--Alors elle doit être riche? + +--Elle l'était, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un +aventurier qu'elle voulait épouser. C'est le juste retour des choses +d'ici-bas. + +--Tout ce que vous me dites-là est assez effrayant. + +--Aussi avez-vous eu grand tort de vous réjouir en pensant que Cara le +guérirait de Madeleine; il y a des remèdes gui sont pires que le mal; et +cette chère Madeleine n'était pas un mal. Ah! la pauvre fille, que +n'est-elle là pour nous sauver! + +--Elle serait là que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Léon +n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai. +En tout cas, il y a un moyen d'empêcher les choses d'aller trop loin. +Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Léon serré, et alors +elle s'en fatiguera bien vite. + +--À moins que Léon ne trouve des prêteurs, ce qui, vous le savez comme +moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signé +Haupois-Daguillon? + +--Allons, décidément je parlerai à Léon. + + + + +IX + + +Bien que M. Haupois voulût parler à son fils, il ne lui parla point; la +situation n'était pas assez franche pour qu'il l'affrontât volontiers, +sans raisons décisives sur lesquelles il pût s'appuyer; si Léon devait +faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait. + +Il valait donc mieux ne pas se hâter et attendre pour voir quelle +tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme +que lorsqu'on l'aime, et par cela que Léon était l'amant de Cara, il +n'était nullement démontré qu'il l'aimât; cette liaison pouvait très +bien n'être qu'un caprice, et il n'était pas de sa dignité de père de +famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait été question +d'un sentiment sérieux, il n'avait pas hésité à agir: bien que cela +parût peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menaçant, et il +paraissait sage de garder intacte l'autorité paternelle pour ce moment, +au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point était +urgent à l'heure présente: c'était de surveiller Léon et, autant que +possible, de le retenir à la maison de commerce, de façon à ce qu'il ne +donnât pas trop de temps à Cara, et sur ce point il fut très-net avec +son fils. + +Léon eût voulu faire ce que son père lui demandait, car il se sentait en +faute vis-à-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que +lui-même voulait était par malheur impossible. + +Son père et sa mère savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas à +leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position +auprès de Cara, il était obligé de faire à chaque instant, à propos de +tout comme à propos de rien, la preuve de son amour. + +La situation en effet avait été nettement dessinée par elle: + +--Il est bien entendu, mon cher Léon, que je ne veux pas de ton argent, +lui avait-elle dit le jour où il lui avait apporté le cadeau qu'il avait +payé avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as débarrassée de cet horrible +Carbans, et j'ai accepté ce service parce que je le considère comme un +prêt que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont +la négociation est en ce moment difficile, mais qui à un moment donné +redeviendront ce qu'elles sont en réalité, excellentes; je te les +montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce +cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait +te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date +dans notre vie. Mais, quant aux choses d'intérêt, je veux qu'il n'en +soit jamais question entre nous. + +--Cependant.... + +--Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a +pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela +est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces à cette +joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est là une fatalité de ma +position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la réputation qui +m'a été faite. On a cru que j'étais avide, et bien que je n'aie par rien +justifié une pareille réputation, elle s'est répandue dans Paris, où +elle s'est solidement établie, paraît-il. + +--Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondée! + +--Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour où +tu pourrais douter de mon désintéressement, cela importerait beaucoup. +Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'élever l'ombre même d'un +soupçon, et ce soupçon pourrait naître si tu n'avais pas la preuve que +je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que +tu te donneras toi-même en te disant: «Elle n'a jamais voulu accepter un +sou de moi?» Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je +t'aime par intérêt? + +--Ne crains point cela. + +--Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te +donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais été une +femme avide, si j'avais été inspirée par l'intérêt dans le choix de mon +amant, je n'aurais pas été assez maladroite ni assez mal avisée pour te +prendre. + +Disant cela, elle l'avait regardé à la dérobée, mais il n'avait pas +bronché. + +Alors elle avait continué de façon à préciser ce qu'elle voulait dire: + +--Cela t'étonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel +que toi, et cependant, si tu veux réfléchir, tu sentiras combien mes +paroles sont raisonnables. Si ton père est riche, il l'est d'une bonne +petite fortune bourgeoise qui n'a rien à voir avec le grand luxe; et +puis il connaît le prix de l'argent; c'est un commerçant, et il ne +laisserait assurément pas écorner un morceau de cette fortune sans s'en +apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on écorche tout vivant. +D'autre part, elle n'est pas à toi cette fortune, elle est à ton père, à +ta mère, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout +coeur, ont peut-être vingt ans, ont peut-être trente ans à vivre. Il y +aurait donc là encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour +démontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit +pas. + +--Que veux tu donc? + +--Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se mêler à notre +amour; voilà pourquoi désormais tu ne me feras plus des cadeaux qui +valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce +qui a une valeur matérielle, je te demande et j'exige ce qui à mes yeux +est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton +amitié, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut +donner. Et, de ce côté, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi +laisse-moi te faire un reproche à ce sujet: depuis que nous nous aimons, +c'est à peine si tu as dîné ici cinq ou six fois. Ça n'était pas là ce +que j'avais espéré et la preuve c'est que j'avais pris une cuisinière +pour toi. La première fois que tu as accepté mon dîner, j'ai très-bien +vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu étais plus difficile +que moi; alors tout de suite j'ai renvoyé ma cuisinière, qui était bien +suffisante pour moi, et j'ai pris à ton intention un cordon bleu. + +--Tu as fait cela! + +--Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu récompensée? Tu as +trouvé ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guère fait +plus d'honneur que si elle avait continué d'être médiocre. Est-ce que tu +ne devrais pas rester à déjeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu +ne devrais pas revenir dîner tous les soirs? Comprends donc que je suis +affamée de joies que je ne connais pas: celles de l'intérieur, du +tête-à-tête, du ménage. Révèle-les moi ces joies, fais-les moi goûter, +que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer près de moi? Non, +n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons, +toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses à nous dire, et, +lorsque nous nous séparons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que +nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie à deux, à un, comme je la +voudrais étroite et fermée, si intime qu'il n'y ait place entre nous que +pour ce qui est toi et pour ce qui est moi! + +Cette vie intime à deux c'était celle que Léon avait si souvent rêvée, +si souvent désirée en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la +bouche de sa maîtresse l'avait-il profondément ému. + +--Si tu n'étais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te +parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espère, à te faire +manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu +es maître de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois +me sacrifier à ta boutique. Me le dis-tu? + +Au moment où elle parlait ainsi, elle connaissait déjà assez Léon pour +savoir qu'elle le frappait à son endroit sensible. + +--Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu désires, je le désire +moi-même. + +--Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu +m'aimes comme je veux être aimée, prouve-le moi tous les jours, à chaque +instant, dans tout. Ah! si j'étais ce qu'on appelle une femme honnête ou +si tout simplement j'étais ta femme, je serais moins exigeante, mais je +suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par +les soins, par les prévenances, par les égards que tu me le feras +oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui +t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi. + +La question se trouvant ainsi posée par son père et par Cara, c'était du +côté de celle-ci qu'il avait été entraîné. Comment rester à sa +«boutique» quand il était attendu? Comment ne pas venir dîner quand elle +l'attendait? Elle se fâcherait. Pouvait-il la fâcher? + +S'il lui avait plu, ç'avait été un hasard. + +Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait être +aimé,--ce qui était un choix. + +Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui était doux. + +Ce rêve de collégien émancipé, qu'il avait fait si souvent, d'être aimé +par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, était réalisé. + +Cara l'aimait et elle voulait être aimée par lui. + +Il y avait là de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanité. Ce +n'est pas seulement de tendresse ou de désir qu'est fait l'amour et +surtout l'amour qu'inspire une femme à la mode, une femme comme Cara. + +Combien de fils de famille ont été jetés dans les folies ou les hontes +de la passion, parce que leur maîtresse était une Cara. + +Combien ont été perdus, ruinés, déshonorés, non par l'amour, mais par +l'amour-propre. + +Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un +titre de noblesse. On était fils d'un bourgeois enrichi: on devient +quelqu'un. + + + + +X + + +Bien que Cara voulût avoir toujours Léon près d'elle, il y avait deux +jours de la semaine cependant où elle lui rendait la liberté, non pas +franchement, mais d'une façon détournée, avec des raisons sans cesse +renouvelées: ces deux jours étaient le jeudi et le dimanche. + +En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois où elle +s'arrangeait pour être seule,--le 17. + +Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Léon n'avait pas +tardé à remarquer qu'il y avait là quelque chose d'étrange: l'habileté +même des prétextes mis en avant avait frappé son attention. + +Si une maîtresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanité et +l'amour-propre; par contre, elle enfièvre bien souvent la jalousie d'un +amant. + +Assurément Léon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait +entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux +que personne ce que valaient les histoires racontées sur son compte et +sur ses prétendus amants; mais cependant ses audaces de réhabilitation +n'allaient pas jusqu'à la faire immaculée; elle avait été aimée, elle +avait eu des liaisons. + +Toutes étaient-elles rompues? + +Où allait-elle? + +Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de précautions pour cacher ses +absences? + +Certainement elle était intelligente et fine, mais lui-même n'était ni +naïf ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir +qu'elle n'était pas sincère dans les explications qu'elle lui donnait et +qu'il ne lui demandait pas. + +Quand même elle ne se serait pas troublée (et sont trouble prouvait bien +qu'elle n'était pas aussi rouée qu'on le prétendait), Louise l'eût +éclairé par son embarras, lorsque, rentrant à l'improviste, il +l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des réponses évasives, telles +qu'en peut faire une femme de chambre dévouée qui ne veut pas trahir sa +maîtresse. + +Tout cela formait un ensemble de faits qui n'étaient que trop +significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas. + +En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis +midi jusqu'à sept heures du soir? Elle était pieuse, cela était vrai, et +bien qu'elle se cachât pour dire ses prières, et qu'elle eût placé son +prie-Dieu dans un cabinet retiré, où personne ne pénétrait, au lieu de +l'exposer à l'endroit le plus en vue de sa chambre à coucher, comme tant +de femmes le font, il était impossible de ne pas savoir, quand on avait +vécu de sa vie, qu'elle accomplissait avec régularité certaines +pratiques religieuses; mais, si dévote qu'on soit, on ne reste pas dans +les églises de midi à sept heures, même le dimanche. + +Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures. + +Il n'y en a pas davantage qui reviennent périodiquement et régulièrement +le 17 de chaque mois. + +Et puis, si telle avait été la raison qui la faisait sortir et la +retenait dehors, pourquoi ne l'eût-elle pas dit tout simplement? + +Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, à +lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montré tant de +précautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher. + +C'étaient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi +à s'inquiéter, et non pas la jalousie, non pas la méfiance. + +De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de méfiance, étant +au contraire porté par sa nature à croire le bien beaucoup plus +facilement que le mal. + +Cependant, dans le cas présent, il fallait fatalement qu'après avoir +cherché le bien sans le trouver nulle part, il en arrivât au mal malgré +lui, et il y avait des jours où il se disait qu'il fallait qu'il apprît, +n'importe comment, où Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait, +ce qu'elle faisait. + +Plusieurs fois il le lui avait demandé sur le ton de la plaisanterie, +n'osant pas l'interroger sérieusement; mais toujours elle lui avait +répondu par des réponses évasives qui, malgré sa finesse, criaient le +mensonge. + +Un jour, cependant, elle s'était fâchée et, sous le coup de la colère, +elle lui avait répondu franchement: + +--Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux +vaut nous séparer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure +que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que +celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou +renonce à moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est +justement le contraire des égards et des sentiments d'estime que je te +demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-là, dont +on peut être jaloux sans qu'elles en soient blessées; il y en a +d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle +des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut +pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point, +n'est-pas? + +Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il était +jaloux: comment eût-il cessé de l'être, alors que les causes qui avaient +provoqué cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus +de ces inquiétudes que, pour le reste, Cara s'appliquait à le rendre +aussi heureux que possible: toujours prévenante, toujours caressante, +toujours tendre, la plus douce, la plus agréable des maîtresses; gaie et +enjouée d'humeur, égale de caractère, passionnée de coeur, ravissante +d'esprit, ne cherchant qu'à lui plaire, s'ingéniant à le charmer avec +une souplesse, une fécondité de ressources, une richesse d'invention qui +le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle +l'aimait! + +Et cependant? + +Cependant, ce point d'interrogation restait enfoncé comme un clou dans +sa tête, à l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour +en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque +jeudi, Cara sortait régulièrement comme si elle ne s'apercevait pas du +supplice qu'elle lui imposait. + +Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fît rien d'ailleurs +pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 précisément, il reçut un +billet pour assister à l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il +s'était lié à Madrid, et qui venait de mourir à Paris. Il hésita +d'autant moins à se rendre à cet enterrement qu'il ne devait pas voir +Cara ce jour-là. + +Deux ou trois personnes seulement se trouvèrent avec lui à l'église; +alors, pour que ce pauvre garçon ne fût pas conduit tout seul au +cimetière, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse, +qui avait été creusée dans la partie haute du Père-Lachaise, au delà de +la grande allée transversale. + +Comme il redescendait mélancoliquement vers Paris en suivant l'allée des +Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Périer, il aperçut une +femme qui, de loin, lui parut ressembler à Cara d'une façon frappante: +même taille, même port de tête, mêmes épaules, elle était penchée sur la +vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette +vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille posée +près d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la +reconnaître sûrement. Elle fit un mouvement, c'était elle. Alors il se +jeta derrière un monument pour qu'elle ne le vît pas et ne crût point +qu'il était ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle +continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints +gantées, puis quand elle eut tout nivelé, un jardinier lui apporta un +arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-même les fleurs qu'elle venait +de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, après une assez longue +prière, elle partit. + +Alors Léon, vivement ému, s'approcha, et sur le monument devant lequel +elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: «Amédée-Claude-François-Régis +de Galaure duc de Carami.» + +Ainsi celui qu'il avait cru un rival était un mort. + +Le jardinier qui avait apporté l'arrosoir, était en train de placer dans +sa corbeille les plantes fanées arrachées par Cara; Léon s'approcha de +lui: + +--Voilà une tombe pieusement entretenue, dit-il. + +--Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ça dans le cimetière: tous les +mois, le 17, _recta_, la garniture est changée, et jamais rien de trop +beau, rien de trop cher. + +Léon revint à Paris, marchant la tête dans les nuages, et il s'en alla +droit chez Cara qui, bien entendu, était rentrée. + +L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa: + +--Comme tu as l'air joyeux! dit-elle. + +--Oui, je suis heureux, très-heureux. + +Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse émue. + +Il avait son projet. + +On était au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait +être absente depuis deux heures jusqu'à six; il était résolu à la +suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien +certain de découvrir une tromperie du jeudi analogue à celle du 17. + +À deux heures moins dix minutes, il était dans une voiture devant le +numéro 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant +vivement de voiture, il la suivit de loin à pied. + +Elle le conduisit ainsi jusqu'à la rue Legendre, à Batignolles: elle +allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la +rue Legendre un embarras sur le trottoir la força à s'arrêter et à se +coller contre une maison; alors, levant la tête, elle aperçut Léon qui +arrivait. + +En quelques pas, il fut près d'elle. + +--Toi ici! s'écria-t-elle, d'une voix étouffée. + +Mais, sans se laisser arrêter par ces paroles et par son regard +courroucé, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle +intention il l'avait suivie. + +Elle garda un moment de silence. + +--Tu mériterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je +ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas +tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frère. Il est mort, laissant +trois enfants qui sont orphelins, car leur mère est plus que morte pour +eux. Je les ai pris, je les élève, et je viens passer quelques heures +avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas à l'école, je +les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de +tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur +porte; monte avec moi. Ne résiste pas; je le veux; ce sera ta punition, +jaloux! + +Ils montèrent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les +portes étaient fermées; en arrivant au palier du premier étage, il la +prit dans ses deux bras, et l'embrassant: + +--Tu es un ange! dit-il. + +Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout à coup se +mettant à rire: + +--Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?--de ses lèvres elle lui +effleura l'oreille,--une grande bébête. + +C'était au dernier étage qu'habitaient les enfants, dans un logement +simple, très-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les +soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint +ouvrir la porte. + +Aussitôt les trois enfants accoururent et se jetèrent sur Cara, sans +faire attention à Léon qui se tenait un peu en arrière. + +--Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur! + + + + +XI + + +Carbans n'était pas le seul créancier de Cara: Léon ne fut pas longtemps +sans découvrir cette fâcheuse vérité. + +Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'était +expliqué une bonne fois avec lui à propos de ses affaires, et elle +n'était pas femme à revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait +pas qu'il y eût de questions d'argent entre eux, cela avait été +nettement formulé; elle lui avait seulement montré les valeurs dont se +composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but, +se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Léon, qui +n'était pas lui-même bien au courant des choses financières, avait dû +interroger quelques personnes compétentes, et il avait eu le très-vif +chagrin de venir dire à sa maîtresse que ce qu'elle considérait comme +une fortune n'était qu'un ensemble de titres dépréciés et qui pour la +plupart même n'étaient pas réalisables. + +Cara avait reçu cette mauvaise nouvelle sans en être trop vivement +affectée, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle était loin +d'avoir une pareille pensée), mais parce qu'elle savait par expérience +que des valeurs déclarés mauvaises par des gens de Bourse peuvent +devenir, à un moment donné, une source de fortune: il n'y a pas de femme +dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce +prince qui fit cadeau à une de ses maîtresse de quelques titres de +propriété sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien +prêter, et qui, du jour au lendemain, quand on commença à exploiter les +sources de pétrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes +croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotées cinq +francs à la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs +centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et +elles y tiennent. + +Ce fut par Louise que Léon connut la situation vraie de Cara: interrogée +par lui, la fidèle femme de chambre commença par se défendre de parler, +mais elle finit par tout dire: + +--Je vois bien que monsieur a remarqué l'inquiétude de madame, et qu'il +a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentées dans la maison; je ne +veux pas que cette inquiétude et nos airs mystérieux lui fassent +supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux, +et, si monsieur était malheureux, cela ferait le chagrin de madame. +C'est là ce qui me décide à parler. Seulement, monsieur voudra bien me +promettre à l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai raconté +et que c'est moi qui l'ai averti. + +--Parlez. + +--Eh bien, madame va être saisie et vendue. + +Léon respira; ce n'était pas cela qu'il craignait après ces savantes +recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers +n'étaient pas graves, et leur guérison était facile. + +--Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce misérable M. Ackar, +en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de +madame; il les a vendues ou échangées et a remplacé celles qui lui +avaient été confiées par d'autres qui ont tellement baissé que les +vendre maintenant serait une ruine. Madame était loin de se douter de +cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a +découvert la vérité ou tout au moins une partie de la vérité, car à ce +moment il y avait une certaine quantité de ces valeurs qui, étant +dépréciées, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru à cette +hausse, et elle a compté dessus pour payer ses dépenses. Ce n'est pas la +hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a +pas diminué ses dépenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses +fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le +boucher, l'épicier, même le boulanger; c'est à en perdre la tête. Si +elle voulait que tout cela fût payé du jour au lendemain, rien ne serait +plus facile, elle n'aurait qu'un mot à dire, qu'un signe de tête à +faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se +ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce +signe, elle aime trop monsieur. + +À une pareille confidence il n'y avait qu'une réponse possible: demander +les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Léon. + +Mais Louise refusa: + +--Si monsieur croit que c'est pour en arriver à ce résultat que je lui +ai raconté, bien malgré moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce +que j'ai demandé à monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai +parlé. Si monsieur payait lui-même les fournisseurs, madame comprendrait +tout de suite le rôle que j'ai joué et dans sa colère elle me +renverrait. Je ne veux pas de ça et voilà pourquoi, avant d'ouvrir la +bouche, j'ai fait promettre à monsieur que madame ne saurait jamais rien +de ce que je lui aurais raconté; monsieur a promis, je lui demande de +tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parlé, c'est pour +monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiète pas de ce qu'il +peut remarquer d'étrange. Maintenant il est bien certain, que si +monsieur pouvait débarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais +heureuse, mais comment? + +Léon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il +la voyait dévouée à Cara; mais, malgré tout, elle lui inspirait un +sentiment de répulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette +confidence. + +--Voilà une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les +dettes de sa maîtresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener à +demander à Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle +me croit plus jeune que je ne suis. + +Et il se décida à demander à Cara l'état de ses dettes, bien convaincu +qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot +qui l'obligeait à intervenir: «Si elle voulait, elle n'aurait qu'un +signe à faire pour que tout fût payé du jour au lendemain.» Si cela +n'était pas complètement vrai, il suffisait que ce fût possible pour que +Léon trouvât son honneur engagé à payer tout lui-même. Seulement il +aurait mieux aimé qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins +adroitement déguisé, Cara s'adressât franchement à lui, cela eût été +plus digne, plus conforme au caractère qu'il avait cru trouver en elle, +qu'il avait été si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui +gâtait la Cara qui peu à peu s'était révélée à lui, et qui, justement +par les qualités qu'il avait découvertes en elle, s'était emparée de son +coeur d'une manière si forte et si profonde. Mais cette déception +n'était pas telle qu'elle dût l'empêcher de s'acquitter de son devoir +envers elle: il était son amant, son seul amant, elle avait des dettes, +il devait les payer, cela était obligé. + +Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignité et son honneur, +mais il le devait encore pour le monde, c'est-à-dire pour sa réputation. +Malgré son amour du tête-à-tête et de l'intimité, Cara n'avait pas rompu +avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un +certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient à son +monde, les hommes appartenaient à tous les mondes, au vrai comme au +faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude, +les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle était une +femme désirable, ceux-là pour rien, pour aller quelque part où l'on +s'amuse, où l'on est libre, et où de temps en temps on trouve un bon +dîner. Pour tous il était l'amant en titre et si les huissiers +saisissaient sa maîtresse, c'était exactement comme s'ils le +saisissaient lui-même, avec cette circonstance aggravante qu'il la +laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y était pas lui-même. + +Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir +entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il +payât tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-être +assez difficile; car ce qu'il s'était réservé sur le prêt de Rouspineau +était dépensé depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il +ferait un nouvel emprunt à Rouspineau. + +Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement +pris avec Louise; il avait trouvé dans l'antichambre un monsieur qui +avait la tournure d'un huissier et il désirait savoir ce que cet +huissier venait faire. + +Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette +question nettement posée, elle avait voulu se lancer dans de longues +explications; mais s'étant coupée deux ou trois fois sans pouvoir se +reprendre, elle avait été obligée à la fin, et à sa grande confusion, +d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait. + +--J'aurais payé depuis longtemps déjà, car je n'aime pas plus que toi +les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes +_Docks de Naples_ et de mes _Mines du Centre_ qu'on m'annonçait comme +prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans +quelque temps, prochainement, je serai débarrassée de cet huissier. + +--Laisse-moi t'en débarrasser tout de suite. + +--Restons-en là; cet huissier sera payé, sois tranquille; pourquoi +soulever entre nous une cause de désaccord? tu aimes donc bien les +querelles? Si tu veux quereller à toute force, choisis au moins un autre +sujet. + +Il avait insisté: elle s'était fâchée. + +Alors lui aussi s'était fâché, et il lui avait représenté les raisons +personnelles qui l'obligeaient à ne pas la laisser exposée aux +poursuites des huissiers: sa dignité, son honneur étaient en jeu. + +Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'écouter; mais peu à peu elle +s'était laissé toucher par les raisons qu'il lui donnait; assurément il +était désagréable pour lui qu'on dît que sa maîtresse était poursuivie; +mais ne serait-il pas plus désagréable, déshonorant pour elle qu'on dît +qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement +s'il payait des dettes qui, en réalité, n'étaient pas les siennes? + +Elle ne pouvait donc pas céder à ce qu'il lui demandait, et elle ne +céderait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'était de vendre +ses _Docks de Naples_ et ses _Mines du Centre_, sans attendre la hausse; +sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce +sacrifice de bon coeur. + +Ce fut à son tour de résister: il ne pouvait pas accepter un pareil +sacrifice. + +Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la première et +peut-être plus longue. Cependant elle se termina par un arrangement bien +simple: afin d'éviter désormais entre eux toute discussion d'affaires, +afin d'être à l'abri des poursuites des huissiers, afin de ne pas faire +inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en réalité être +évité, Cara remettrait à Léon toutes ses valeurs, celui-ci emprunterait +dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable se +serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de +titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avancé. + +Qui eut l'idée de cet arrangement, qui terminait d'une façon si heureuse +cette difficulté au premier abord presque insurmontable? Personne en +propre. Elle leur fut suggérée à l'un aussi bien qu'à l'autre par la +logique même des choses. + + + + +XII + + +Quand on est fils de bourgeois, et quand on a été élevé bourgeoisement +au milieu d'idées bourgeoises, de moeurs bourgeoises, d'habitudes +bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine +développée par celle de son éducation, et quoi qu'on fasse, quoi qu'on +veuille, on ne peut pas ne pas être bourgeois, au moins par quelque +côté. Chez Léon, qui non-seulement était fils de bourgeois, mais qui de +plus avait pour père un Normand et pour mère une femme de commerce, ce +côté bourgeois se manifestait dans une certaine méfiance qui +apparaissait chez lui aussitôt qu'il s'agissait d'une question d'argent; +c'est-à-dire, pour préciser en employant une expression bourgeoise, +qu'il était volontiers porté à s'imaginer «qu'on voulait lui tirer des +carottes». Et comme dès son enfance, au collége, où il était arrivé avec +de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois à subir +cette extraction désagréable, il avait pris des habitudes de réserve et +de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait il +se mettait sur la défensive. + +On comprend combien fut doux son soulagement quand, après son entretien +avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas +envoyé Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il redoutait tant. + +Elle était donc bien réellement la femme qu'il avait cru, et non pas +celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait +maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants. + +Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus que +deux choses à faire: savoir tout d'abord à combien se montaient les +sommes que devait sa maîtresse, et ensuite se procurer l'argent +nécessaire pour qu'elle pût elle-même payer ces sommes. + +Profitant d'un jeudi, c'est-à-dire d'une absence de Cara, il s'adressa à +Louise pour qu'elle lui donnât le montant de ces sommes: mais ce fut +difficilement qu'il la décida à parler. + +À mesure qu'elle lui énumérait les noms des créanciers, couturier, +modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc., +avec le chiffre de ce qui était dû à chacun, il écrivait ces noms et ces +chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces +chiffres alignés les uns au-dessous des autres: + +67,694 francs. + +Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit sa +mine s'allonger. + +En effet, le total était un peu fort; de plus à ces 67,694 fr. il +fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total général +de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour +Cara ne serait nullement le total de ses dettes à lui. Pour payer 27,500 +fr. à Carbans, il avait emprunté 60,000 fr. à Rouspineau; combien +faudrait-il qu'il empruntât pour payer ces 67,694 fr? Au moins 100,000 +fr. C'est-à-dire que sa dette à lui serait de 160,000 fr.; et ce chiffre +devait donner à réfléchir. + +Après avoir emprunté, il faudrait payer. Où prendrait-il ces 160,000 +francs? + +Une pareille question pouvait très-justement allonger la mine. Jusqu'à +ce moment Léon n'avait point eu de dettes. Il avait vécu facilement avec +la très-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il s'était +trouvé arriéré de quelques milliers de francs, il n'avait eu qu'un mot à +dire à son père pour que celui-ci les lui donnât; cela rentrerait dans +les frais généraux auxquels la maison Haupois-Daguillon était tenue: +noblesse oblige. + +Mais de quelques milliers de francs à 160,000 francs, la marge est +large, et n'y avait pas à espérer que son père continuât maintenant à se +montrer aussi facile. + +Malheureusement de pareilles réflexions étaient à cette heure +complètement inutiles; c'était avant de prendre Cara pour maîtresse +qu'il fallait les faire, et non maintenant. + +Maintenant il était engagé, et il fallait qu'il allât jusqu'au bout, +c'est-à-dire qu'il devait, à n'importe quel prix, se procurer ces 67,694 +francs. + +Heureusement Rouspineau était là; mais quand le marchand de fourrage de +la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,--Léon avait arrondi +la somme,--il poussa les hauts cris. + +--Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il +abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses +rentes dans son pays natal, à Beaugency, un joli pays comme chacun sait, +où le vin n'est pas tant cher; il s'était saigné aux quatre membres pour +trouver les soixante mille francs qu'il avait déjà prêtés et qui étaient +toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'était pas à +lui qu'il fallait s'adresser, c'était à un capitaliste. + +En écoutant ce discours, Léon ne s'était pas beaucoup inquiété, se +disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces +quatre-vingt mille francs; mais bientôt il avait compris qu'il ne +trouverait pas là la somme qu'il lui fallait. + +--Je ne vois guère que Tom Brazier qui pourrait faire l'affaire; vous +connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie +anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet +d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les +courses. + +--J'en ai entendu parler, mais je n'ai point été en relations avec lui. + +--Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain, +vous saurez sa réponse: mais, à l'avance, je crois pouvoir vous assurer +qu'elle sera ce que vous désirez. Si Tom n'a pas les fonds, il les +trouvera; il a une riche clientèle, et il fait valoir l'argent de plus +d'une de nos femmes à la mode, qui chez lui trouvent de gros bénéfices +qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus cher +que moi. + +Cette réponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait prévue, et le +lendemain Léon se présenta chez M. Brazier; mais on ne pénétrait pas +chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses +clients dans un petit bureau où il tenait sous clef, dans des coffres +sur lesquels on s'asseyait, des échantillons d'avoine et de son. Chez +Brazier, on trouvait un élégant magasin meublé à l'anglaise, dans lequel +de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous, +s'informant poliment de ce que vous désiriez. Ce que Léon désirait, +c'était voir M. Brazier; et, comme celui-ci était occupé, il dut +l'attendre pendant près d'une heure, assez mal à l'aise au milieu de ce +magasin. + +Enfin, il vit paraître une sorte de patriarche à cheveux blancs, d'une +tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-même, qui le +pria de passer dans son bureau particulier. + +En quelques mots Léon lui exposa l'objet de sa visite. + +--L'affaire est faisable, répondit gravement Brazier: elle se résout +dans une question de garantie; autrement dit, en échange des 80,000 +francs qui vous sont nécessaires, qu'offrez-vous? + +--Ma signature. + +Brazier s'inclina avec une politesse affectée. + +--Moralement, c'est beaucoup, mais financièrement, c'est moins, si j'ose +me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de +fortune propre. + +--J'ai celle que mes parents me laisseront un jour. + +--J'ai l'honneur de connaître M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui +j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et +l'autre, pleins de santé; ils peuvent vivre longtemps encore. + +--Je l'espère. + +--J'en suis convaincu; on ne désire pas généralement la mort de ses +parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas +notre cas. Nous sommes donc en présence d'un fils de famille, qui aura +une belle fortune un jour, mais qui présentement n'offre comme garantie +que des espérances; encore ces espérances peuvent-elles ne pas se +réaliser; il peut mourir avant ses parents; il peut être pourvu d'un +conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans; +vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas +cependant qu'elles soient telles qu'il faille considérer ce prêt comme +impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je +ne suis qu'un intermédiaire; et je dis encore que cette absence de +garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le +proportionnera au risque couru. + +Il ne fallut pas longtemps à Brazier pour consulter ses clients, et le +surlendemain il communiqua à Léon la réponse que celui-ci attendait, +sinon avec inquiétude, il avait prévu que l'affaire se ferait, au moins +avec une curiosité impatiente de savoir quelles en seraient les +conditions. + +Elles furent dures, très-dures. + +Le temps n'est plus où les usuriers vendaient à leurs clients des +collections de crocodiles empaillés ou de vieux habits; mais si les +crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procédés de +messieurs les usuriers sont toujours les mêmes, sinon dans la forme, au +moins dans le fond. + +--Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'à une condition, +c'est que nous prendrons toutes nos sûretés contre les procès. Pour cela +il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable à notre +prêt. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si +grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez. +Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit défaut +honnête qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis +chargé de vous proposer. Nous vous vendons une écurie de course: oh! en +steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons à des prix +de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des +affaires, vous subissez des pertes, notre prêt s'explique et se +justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les +explications à donner en justice; car, en réalité, j'espère, je suis sûr +que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent; +en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites +pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est _Aventure_, _Diavolo_ +et _Robber_. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous +prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder? + +Léon ne dit rien, pas plus à propos du capitaine Thunder qu'à propos +d'_Aventure_, de _Diavolo_, de _Robber_, de l'assurance sur la vie qu'on +l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit +signer pour lui livrer l'écurie de course et les 80,000 francs; il était +pris; il n'avait rien à dire. Au reste l'écurie de course ne lui +déplaisait pas trop. C'était un billet à la loterie qu'il prenait, et, +dans les conditions où il allait se trouver avec les échéances qui le +menaçaient, c'était une sorte de soutien pour lui que ce billet de +loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre? + +Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte +qu'elle ne pût pas croire qu'il avait des doutes sur la réalité du +chiffre des dettes accusé par Louise. + +--Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il à Cara en lui +remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu +m'as parlé, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera. + +Elle se jeta dans ses bras: + +--Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'écria-t-elle, je t'ai +trompé, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu dois +connaître la vérité entière. + +Et, après avoir longuement cherché, elle remit une série de factures +dont le chiffre s'élevait à 67,694 francs. + +Cela fut encore un soulagement pour Léon d'avoir la preuve que ce que +Louise lui avait annoncé était réellement dû: il avait été élevé dans +des habitudes de probité commerciale qui ne sont pas celles de toutes +les maisons de Paris; ce n'était pas chez M. Haupois-Daguillon qu'on +aurait fait deux factures avec des chiffres différents: l'une pour être +montrée à celui qui fournissait l'argent, l'autre pour être réellement +payée. + + + + +XIII + + +_Aventure_, _Diavolo_ et _Robber_ portèrent assez convenablement les +couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque écarlate), mais +ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il espérait; et, quand +le premier des effets Rouspineau arriva à échéance, Léon n'avait pas les +fonds nécessaires pour le payer. + +Signé «Haupois-Daguillon», ce billet fut présenté à la maison de la rue +Royale. Habitué à venir souvent à cette caisse, et à ne s'en retourner +jamais sans être payé, le garçon de recette passa son billet par le +guichet et alla s'asseoir sur une chaise. + +En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'était pas inscrit +sur son carnet d'échéances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux, +mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître l'écriture et la +signature de Léon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et +prit sa loupe pour l'examiner: c'était bien dix mille francs, il n'y +avait ni grattage, ni surcharge d'écriture ou de chiffre. + +Il resta un moment à réfléchir, tenant le billet dans ses mains, que +l'émotion faisait trembler, puis tout à coup il ferma la porte en fer de +sa caisse, enfonça sa toque de velours bleu sur sa tête, plaça le billet +dans la poche de côté de sa redingote et se dirigea rapidement vers le +bureau de madame Haupois-Daguillon. + +--Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer? + +À madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus +pour reconnaître l'écriture de son fils; mais la surprise fut si forte +chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu +à peu, elle tourna vers Savourdin un visage pâle, mais calme: + +--Mon fils ne vous avait donc pas prévenu? dit-elle. + +--Non, madame, et voilà pourquoi je viens vous demander s'il faut payer. + +--Vous demandez s'il faut payer un billet signé Haupois-Daguillon, vous! +Payez vite: c'est déjà trop de retard. + +Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arrêta d'un signe +de la main: + +--Je vous autorise à faire remarquer à mon fils qu'il doit vous prévenir +des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui +fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable. + +Ce fut tout; mais les employés qui dans la journée eurent affaire à +«madame», comme on l'appelait dans la maison, furent reçus de telle +façon qu'il fut évident pour tous qu'il se passait quelque chose de +grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on +ne sut pas ce qui motivait cette humeur. + +Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'à l'heure ordinaire +pour aller dîner rue de Rivoli: elle trouva son mari installé dans la +salle à manger, à sa place, et l'attendant tranquillement les deux +coudes sur la table, lisant son journal étalé devant lui. Cette table +était servie comme à l'ordinaire, c'est-à-dire avec trois couverts, +ceux du maître et de la maîtresse de maison en face l'un de l'autre, +celui de Léon à un bout; car bien qu'il ne partageât plus souvent les +repas de ses parents, son couvert était mis chaque jour comme si on +l'attendait sûrement, et c'était avec cette place vide devant les yeux +que son père et sa mère avaient le chagrin de dîner presque chaque soir +on tête-à-tête; moins tristes encore cependant quand ils étaient seuls +que lorsqu'ayant des invités, ils étaient obligés d'excuser leur fils +empêché, «qui ventait de les prévenir qu'à son grand regret, il lui +était impossible de dîner avec eux ce soir-là.» + +Madame Haupois-Daguillon laissa son mari dîner, mais pour elle il lui +fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'après le +départ du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle +prit dans sa poche le billet de Léon et le tendit à son mari: + +--Voici un billet qu'on a présenté tantôt et que j'ai payé, dit-elle. + +--Léon! dix mille francs, s'écria-t-il, et tu as payé! + +--Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon! + +Dix mille francs n'étaient pas une somme pour eux; mais combien de +billets de dix mille francs avaient-ils été déjà signés par Léon? Là +était la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la +résoudre: c'était d'interroger Léon. Mais, après ce qui s'était passé à +propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une +explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce +n'était pas pousser Léon à une rupture, loin de là; c'était tout au +contraire le ramener à la maison paternelle. Il fallait donc procéder +avec prudence et avec douceur; interroger Léon, obtenir de lui une +confession par l'amitié plutôt que par la sévérité, et n'agir ensuite +énergiquement que si l'énergie était commandée par les circonstances. + +Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours, +il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions étaient maintenant +une sinécure, déclara qu'avant de sortir «monsieur ne lui avait rien +dit.» + +Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui écrire chez cette femme: +ils n'avaient qu'à attendre son retour. + +Mais en attendant ainsi ils reçurent une nouvelle qui modifia leurs +sentiments: un banquier avec qui la maison était en relations écrivit à +Haupois-Daguillon qu'on lui avait demandé d'escompter trois billets de +10,000 fr. chacun, signés «Haupois-Daguillon», et qu'avant de les +accepter ou de les refuser définitivement il se croyait obligé de l'en +prévenir. + +M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces +billets étaient souscrits à l'ordre de M. Tom Brazier, négociant, rue de +la Paix; et aussitôt, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci. + +Le patriarche anglais le reçut avec les démonstrations du plus profond +respect, et il ne fit aucune difficulté de lui apprendre que M. son +fils, «un charmant jeune homme», était son débiteur pour une somme de +cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prêté +et pour une autre part du prix de vente d'une écurie de course, «trois +chevaux excellents qui feraient honneur à leur propriétaire, _Aventure_, +_Diavolo_ et _Robber_.» + +Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter +par la colère et de dire son fait au vénérable négociant; mais il +s'arrêta heureusement aux premières paroles de son allocution, et, +plantant là M. Tom Brazier légèrement suffoqué de cette algarade, il +alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le +temps des ménagements était passé; il n'avait que trop attendu; +maintenant il fallait agir et au plus vite. + +C'était Favas qui depuis vingt ans était son avocat; il fut d'avis, lui +aussi, qu'il fallait agir au plus vite. + +--Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter à +votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura +d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demandé. Il +faut l'arrêter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met à votre +disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel +votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter. + +À ces mots, M. Haupois-Daguillon se récria: mon fils pourvu d'un conseil +judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom! + +--Voulez-vous que votre fils dissipe dès maintenant la fortune que vous +lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous +ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas +qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il +soit quitté par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le +moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter +et qui n'aura que de l'amour à lui offrir? Non. Le conseil judiciaire, +malgré ses inconvénients, est la seule voie que vous puissiez suivre; +c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si +j'étais à votre place. + +Il n'y eut pas d'explication entre le père et le fils, il ne fut même +pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait été payé; +mais un matin comme Léon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet +de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbrés, +qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait cachés +pour que personne ne les vît. + +Resté seul, Léon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier était la +copie d'une requête au président du tribunal de première instance de la +Seine tendant à la nomination d'un conseil judiciaire à la personne de +Léon-Charles Haupois;--le second était un avis du conseil de famille +réuni sous la présidence de M. le juge de paix du premier arrondissement +de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la +nomination de ce conseil judiciaire;--enfin, le troisième était un +jugement ordonnant qu'il devrait comparaître le surlendemain en la +chambre du conseil pour y être interrogé. + +Il resta abasourdi: il avait cru à des explications plus ou moins vives +avec son père et sa mère, mais non à ce coup droit. + +Que devait-il faire? + +L'habitude, plus que la volonté, le porta au boulevard Malesherbes, et, +arrivé devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette +porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prévenir Cara qu'il +ne rentrerait peut-être pas à l'heure convenue. + +À ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air +sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se +passer quelque chose de grave, et, cela constaté, il ne lui fallut pas +longtemps pour obtenir une confession complète. + +Il fut bien étonné de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni +indignation: + +--Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas à cela, je +m'attendais à quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frère, qui +n'est entré dans votre famille que pour s'emparer de toute votre +fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir +aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entière de la +maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te défends +pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un +an l'interdiction. Il est habile. + +En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter +énergiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les +premières victimes. + +Il ne fut plus question que de choisir l'avocat à qui il devait confier +sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'était +pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en était un +qui apportât un peu de son autorité et de sa considération à son client; +elle proposa Gontaud qui réunissait ces conditions. + +Léon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour étudier +l'affaire, puis, au bout de huit jours, il répondit: «Qu'il ne plaidait +pas des affaires de ce genre»; et il ajouta avec son sourire narquois: +«Allez trouver Nicolas, il vous défendra.» + +Cara n'avait pas de préjugés; bien que Nicolas l'eût traînée dans la +boue lors du procès à propos du testament du duc de Carami, elle +conseilla à Léon de s'adresser à lui. Et Nicolas, qui avait encore moins +de préjugés que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une +occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il +avait dit d'excessif dans la première: «En réalité, messieurs, cette +femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc., +etc.» + +Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin, +«ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons»; mais il perdit son +affaire; sur les conclusions conformes du ministère public, M. +Haupois-Daguillon fut nommé conseil judiciaire de son fils. + + + + +XIV + + +Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de la +nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas, +d'amener une rupture immédiate entre Léon et Cara: une femme comme Cara +ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait +été répété par M. Haupois-Daguillon et il était devenu celui de la +famille entière. Le baron Valentin lui-même, que M. et madame +Haupois-Daguillon écoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait des +usages et des moeurs du monde et du demi-monde, déclarait qu'il était +impossible que la liaison de son beau-frère avec «cette fille» se +prolongeât longtemps: + +--Vous ne savez pas, disait-il à sa belle-mère, qui le consultait à +chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas +quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux +ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de +ces négociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais généraux +par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous +qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux +commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans +doute cela lui sera désagréable, car lorsqu'elle a jeté le grappin sur +Léon elle était au bout de son rouleau, et elle espérait bien avec lui +refaire sa fortune et en même temps se refaire elle-même dans une +existence calme et bourgeoise, où elle pourrait enfin se reposer de +toutes ses fatigues. Mais, quand il y a nécessité, on ne s'arrête pas +devant ce qui est désagréable. Cara congédiera donc Léon, soyez-en +certaine, au moins en qualité d'amant en titre; si elle le gardait, ce +serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que Léon +accepte un pareil rôle. + +--Mon fils! s'écria madame Haupois-Daguillon. Et à cette pensée sa +fierté se révolta indignée au moins autant que son honnêteté. + +C'était un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron Valentin, mais +il avait au moins cette supériorité sur des gens tout aussi ridicules +que lui, de savoir qu'il l'était, et par où il l'était. C'était parce +qu'il était peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu l'illustrer par +quelque action d'éclat et qu'il avait recherché obstinément les gloires +du tir aux pigeons, n'étant point en état d'en briguer d'autres, plus +difficiles ou plus dispendieuses à obtenir. C'était encore parce qu'il +se savait de tournure chétive et jusqu'à un certain point hétéroclite, +qu'il prenait à propos des choses les plus simples des grands airs de +dignité. En entendant sa belle-mère pousser son exclamation, il se +redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes: + +--Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, chère mère, dit-il avec +noblesse, je n'ai jamais eu la pensée que votre fils pût accepter le +rôle que je vous indiquais; bien que l'avocat de Léon ait parlé de moi +en termes peu convenables, m'a-t-on rapporté, mes sentiments à l'égard +du frère de ma femme n'ont pas changé et ils ne changeront pas. + +--Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspiré cette plaidoirie. + +--Je le pense; il y a là une traîtrise trop forte pour n'être pas +féminine. + +Cependant les prévisions de Favas ne se réalisèrent pas plus que celles +du baron Valentin: Cara ne congédia point l'amant qui n'avait plus que +de l'amour à lui offrir, et Léon, du premier rang, ne passa point au +dernier. + +Si l'intention première de Cara avait été de se séparer de Léon le jour +où celui-ci avait eu les mains si bien liées par la justice qu'il ne +pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tardé à adopter +un plan tout opposé. + +La demande en nomination de conseil judiciaire avait exaspéré Léon +contre ses parents, non pas précisément à cause même de cette demande, +mais à cause de la façon dont elle avait été introduite. Que ses parents +voulussent l'empêcher de continuer un système d'emprunts qui en +quelques mois avait dévoré plus de deux cent mille francs, il +l'admettait et trouvait même qu'ils n'étaient point tout à fait dans +leur tort; mais qu'ils eussent procédé de cette manière, en arrière de +lui, sans le prévenir, c'était ce qui le suffoquait. Pourquoi ne lui +avaient-ils rien dit? il se serait expliqué avec eux et il leur aurait +fait comprendre qu'il avait été entraîné, mais que son intention n'était +pas du tout de marcher sur ce pied. En réalité, deux cent mille francs +n'étaient pas dans sa position une dépense constituant des habitudes de +prodigalité telles, qu'on devait les réprimer brutalement, par la +nomination d'un conseil judiciaire. + +En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait à son +père et à sa mère était celui-là même qu'ils pouvaient le plus justement +lui retourner. Indigné qu'ils eussent introduit leur demande sans le +prévenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis qu'on +présenterait à leur caisse un billet de 10,000 francs souscrit à l'ordre +de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une +explication il les eût facilement données. Mais il n'admettait pas que +ses parents en eussent eu de leur côté pour agir comme ils l'avaient +fait. Quelle différence, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 francs à +payer et une demande en nomination de conseil judiciaire! + +Le résultat naturel de cette exaspération avait été de le rapprocher de +Cara: cela était obligé, étant donné sa nature; il avait besoin d'être +plaint, d'être aimé, de ne pas se sentir isolé. + +Et c'était de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonné et +isolé. Enfant, il avait vu ses parents absorbés par le soin de leurs +affaires n'avoir presque pas de temps à lui donner et consacrer tous +leurs efforts à faire fortune, le grand but, la joie suprême de leur +vie. Plus tard, c'était encore ce souci de la fortune qui les avait +empêchés de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'était +toujours à la question d'argent qu'ils le sacrifiaient. + +Cara, voyant cet accès de tendresse et en comprenant très-bien la cause, +n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui +était si doux de l'être, elle l'avait aimé comme il désirait l'être; +elle avait été toute à lui, entièrement pleine de ces prévenances et de +ces câlineries qu'une mère a pour son enfant malheureux: maîtresse, +mère, soeur et même soeur de charité, elle avait été tout cela à la +fois. + +Comment ne l'eût-il pas aimée pour cet amour qu'elle lui témoignait +alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'était plus la brillante Cara +qu'il voyait en elle, c'était la douce et affectueuse Cara qui le +consolait, une femme de coeur tendre et aimante. + +Avant que le jugement fût rendu, Capa avait pu apprécier les changements +qui s'étaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais +encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire +qu'elle avait pris sur lui et de la solidité des liens par lesquels il +lui était attaché: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus +que par elle, et, ce qui était d'une bien plus grande importance encore, +il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vît, et cela sans désir +de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensée. + +Cet état changeait si complétement la situation, qu'après avoir +commencé par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un +conseil judiciaire fût repoussée, elle en vint à se demander s'il ne +valait pas mieux au contraire qu'elle fût admise: repoussée, Léon +pouvait se réconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus +et alors il était tout à elle. + +Il est vrai qu'il l'était sans rien pouvoir faire; mais son incapacité +d'emprunter et d'aliéner ne serait pas éternelle; et puis, d'ailleurs, +elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacité. + +Et quand cette idée se présenta pour la première fois à son esprit, elle +se mit à rire toute seule silencieusement: ils étaient vraiment prudents +et prévoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents, +bien perspicaces dans les savantes précautions qu'ils prenaient pour +empêcher les jeunes gens de se ruiner! + +Le jour du jugement, elle voulut accompagner Léon jusqu'à la porte du +Palais, et elle l'attendit là, à moitié cachée au fond de sa voiture. À +la façon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que +le conseil judiciaire était accordé, mais elle n'en ressentit aucune +contrariété. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa +maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement, +passionnément serré contre elle, puis, le regardant en face avec des +yeux un peu égarés: + +--Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te +reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'être aimé; tu +verras comme je t'aime. + +Et comme il restait accablé, elle le gronda doucement. + +--Ne vas-tu pas te désoler pour une chose qui, en réalité, n'est qu'une +chose d'argent. + +--Ce n'est pas pour moi que je me désole, c'est pour toi. + +--Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai +jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait. + +Il la regarda avec inquiétude. + +--Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la +même situation. + +--Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus inquiets. + +--Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te voilà sans +le sou, tandis que moi-même je n'ai que des valeurs ... qui ne valent +pas grand'chose, il faut que nous prenions une résolution sérieuse. + +--Et tu l'as arrêtée dans ton esprit, cette résolution? + +--Je l'ai arrêtée. + +--Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire connaître? + +--Il le faut bien. + +Alors, voyant par l'inquiétude de Léon les choses au point où elle +voulait les amener, elle continua: + +--Voici ce que j'ai décidé: continuer à vivre comme je vis actuellement +est désormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je vends +tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation générale et +forcée comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est +indispensable pour meubler un appartement modeste et élégant: salle à +manger, petit salon, deux chambres, le strict nécessaire: et c'est dans +cet appartement que nous allons nous établir. + +À mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Léon s'était éclairée; +quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les +lèvres par un baiser. + +--Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus dévouée! + +--Je t'aime, c'est là ma seule qualité, ne m'en cherche pas d'autres; +serons-nous heureux ainsi! + +La réflexion revint à Léon, et avec elle un sentiment de dignité. + +--C'est impossible, dit-il. + +--Parce que? + +--Mais.... + +Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs était inutile, car elle avait +compris. + +--Es-tu bébête, dit-elle, tu ne veux pas de cet arrangement parce que tu +serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ça serait cependant +un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et +je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais +pas de ton argent quand tu étais riche, je l'accepte maintenant que tu +es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire? +Rassure-toi. Tu m'as prêté environ 100,000 francs, je te les rendrai sur +le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs que +nous vivrons. Qu'en dis-tu? + +--Je dis que tu es un ange! + + + + +XV + + +CATALOGUE +D'un très-beau et très élégant +MOBILIER MODERNE + +CHAMBRE À COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES +SALON RECOUVERT EN BROCATELLE +SALLE À MANGER EN ÉBÈNE, MEUBLES D'ART, GLACES, PIANOS, BRONZES D'ART +GARNITURES DE CHEMINÉES, LUSTRES, FEUX +GROUPES ET BUSTES D'APRÈS L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, IVOIRES +MARBRES, ÉMAUX CLOISONNÉS +PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SÈVRES ET AUTRES +TABLEAUX, CURIOSITÉS +DIAMANTS +BAGUES, COLLIERS +BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES +OMBRELLES, ÉVENTAILS, LINGE +VOITURES +CALÈCHE ET DORSAY À HUIT RESSORTS +COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVRÉES +Dont la vente aura lieu +Par suite du départ de Mlle C... +_Hôtel Drouot, grande salle n°1._ + +Ce catalogue, imprimé par Claye avec un vrai luxe typographique et tiré +sur papier teinté, annonça au tout Paris que ces sortes de choses +intéressent la vente de Cara. + +Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications +et de commentaires. Combien de bonnes amies s'écrièrent avec des larmes +dans la voix et le sourire aux lèvres: + +--C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout à fait ruinée! + +À quoi il y avait des gens moins naïfs qui répliquaient que ce n'est pas +toujours parce qu'une femme est ruinée qu'elle vend son mobilier, mais +que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et +tout neuf. + +--Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un, +puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire. + +--Il lui donnera peut-être mieux que cela. + +--Quoi donc? + +--Son nom? + +Il y eut foule à l'exposition particulière, qui se fit un samedi, et +plus grande foule encore à l'exposition du dimanche, car ces bavardages +avaient donné un attrait particulier à cette vente: puisqu'on en +parlait, il fallait voir ça. + +Et l'on était venu voir ça, non-seulement ceux qui, de près ou de loin, +touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui, +appartenant au monde honnête, étaient curieux d'apprendre et de +s'instruire. + +Comment font ces femmes-là? Comment sont-elles meublées? Ont-elles des +meubles spéciaux à leur métier? Comment est leur chambre à coucher? + +On éprouva une irritante déception à ce sujet en venant voir +l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre à coucher «en +tapisseries anciennes» fût le premier article inscrit au catalogue, +celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle +ne figura pas à l'exposition, et les femmes qui étaient venues à cette +exposition pour voir cette fameuse chambre, de même que les hommes qui +s'y étaient rendus comme à une sorte de pèlerinage pour la revoir, en +furent pour leur temps perdu: la propriétaire s'était, au dernier +moment, réservé le mobilier de cette chambre. + +Ceux qui étaient venus pour revoir ce qu'ils avaient déjà vu, les uns +pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soirée, +constatèrent que ce n'était pas seulement le mobilier de la chambre à +coucher qui ne figurait pas à l'exposition; celui du cabinet de +toilette, si curieux et si original, avait été distrait aussi; de même +avaient été réservés encore par la propriétaire d'autres meubles ou +d'autres objets pris çà et là; il était donc évident qu'un choix avait +été fait et que la rubrique du catalogue et des affiches «pour cause de +départ» n'était pas vraie; elles auraient dû dire, ces affiches: «pour +cause de changement de domicile». + +En effet, avec ce que Cara avait retiré de son mobilier, elle avait +meublé pour Léon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est +vrai, mais tout à fait élégant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde +de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison +quelconque, valeur intrinsèque ou affection. + +C'était ainsi qu'elle avait réservé sa chambre entière, tout son cabinet +de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle à manger, si +bien que sans dépenser presque rien elle s'était organisé un intérieur +charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de façon à faire de sérieuses +économies sur les voitures. + +Et cependant, malgré ce prélèvement, son catalogue, grossi d'ailleurs +par une assez grande quantité d'objets fournis par le +commissaire-priseur et l'expert chargés de la vente, avait présenté un +chiffre total de trois cent quarante numéros bien suffisants pour +attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres +non chiffrées, dix-sept cravaches à pomme d'or sans initiales et +vingt-deux porte-mine aussi en or et également sans initiales, le tout +entièrement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitôt données, montres +ou cravaches avaient été serrées pour être vendues un jour. + +De tout ce qui peut allumer les enchères, Cara n'avait refusé que deux +moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprême attraction pour le monde +bourgeois, et diriger sa vente ou même simplement y assister; mais ni +l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discrètes, +et les employer, si avantageux qu'ils pussent être, eût été donner un +démenti à sa vie entière: elle ressemblait ou tout au moins elle avait +la prétention de ressembler à ces fleurs qu'on voyait toujours chez +elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour +la trouver. + +Malgré cette absence, sa vente obtint un très-beau succès; elle +produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien +entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par +«les journaux bien informés», fit rêver plus d'une pauvre fille, +acharnée à l'ouvrage de sept heures du matin à dix heures du soir et +gagnant quinze sous par jour. + +Pendant que les commissionnaires de l'hôtel des ventes déménageaient +l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur côté, +les tapissiers aménageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Léon, +pour échapper à ces ennuis, passaient quelques jours à Fontainebleau, se +promenant sentimentalement dans la forêt, seuls, en tête à tête, +oublieux du passé et se jetant passionnément dans les jouissances de +l'heure présente. + +Ce fut à Fontainebleau que Cara reçut la lettre de son +commissaire-priseur, lui annonçant que le produit de sa vente s'élevait +à 319,423 francs. Elle n'en dit rien à Léon, et ce fut seulement quand +le tapissier la prévint que tout était prêt dans l'appartement de la rue +Auber qu'elle parla de revenir à Paris. + +Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce +nouvel appartement, et ce devait être une surprise pour Léon d'y faire +son entrée pour la première fois. + +C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soirée fut remplie pour +lui par une série de surprises. + +Partis de Fontainebleau dans l'après-midi, ils étaient arrivés à Paris +pour l'heure du dîner, et à peine entrés dans le salon, avant même +d'avoir pu visiter l'appartement, Louise était venue les prévenir que le +dîner était servi. + +--Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle à +manger. + +Elle était toute petite, cette salle à manger, et faite pour l'intimité +la plus étroite: deux couverts étaient mis sur la table, mais à côté +l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge était +éblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux réfléchissaient par +leurs facettes la douce lumière de la lampe; sur le poêle, dans une +jardinière placée devant la fenêtre, sur le buffet, des fleurs fraîches +et odorantes étaient arrangées avec goût dans des mousses veloutées. + +Le menu n'était composé que de trois plats, poisson, rôti et légumes, +mais ces plats bien préparés étaient ceux précisément que Léon +préférait; aussitôt après les avoir placés sur la table et avoir changé +le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dînaient en tête +à tête comme deux amants enfermés dans un cabinet particulier. + +Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors +Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle +revint prendre le bras de Léon pour le conduire dans le salon, où, sur +un petit guéridon, deux tasses étaient préparées, flanquant une boîte de +cigares. + +Elle lui versa, elle lui sucra elle-même son café, puis allumant une +allumette en papier à la lampe, elle la lui présenta; ce fut alors +seulement qu'elle s'assit sur le canapé auprès de lui, tout contre lui. + +--Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de régler +nos comptes. + +Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la +posa sur le guéridon: + +--27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas? +dit-elle, c'est-à-dire ce que tu as bien voulu me prêter: les voici, +c'est à toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec +économie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera +longtemps. J'ai déjà pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est +pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera +notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et +tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu; +nous ne dépenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-être +par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas +nous inquiéter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous +rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme. + +Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les +épaules effacées, la tête haute, d'un air majestueux: + +--M. Léon Haupois-Daguillon ici présent, permettez-vous à votre +maîtresse, à votre esclave de vous rendre heureux? répondez, je vous +prie, comme vous répondriez à M. le maire, oui ou non. + +Il la prit dans ses bras, mais presque aussitôt elle se dégagea: + +--Comme j'avais prévu ta réponse, j'ai disposé à l'avance ce qui, selon +mon sentiment, devait, en satisfaisant les idées, te plaire. Veux-tu me +suivre? + +Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pièce qui faisait suite au +salon était la chambre à coucher, exactement meublée, aux dimensions +près, comme au boulevard Malesherbes; puis après cette chambre en venait +une autre assez grande qui avait été transformée en un cabinet de +toilette qui était le même aussi que celui du boulevard Malesherbes. + +Il semblait que c'était là que finissait l'appartement; cependant Cara +ouvrit une porte dans une armoire et dit à Léon de la suivre. + +Ils se trouvèrent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement, +puis, après cette chambre, ils passèrent dans un petit salon. + +--Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une +entrée particulière sur l'escalier, afin que mon petit homme ait +l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gêné, je +le parierais, qu'on dît qu'il demeure chez sa petite femme. + +Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du +lit: + +--Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que +ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit +de semblant; il ne deviendra un lit véritable que quand tu le voudras. + + + + +XVI + + +Ainsi que Cara l'avait pressenti, Léon aurait été gêné «qu'on dît qu'il +demeurait chez sa petite femme»; plus que gêné, honteux, et il n'y +aurait point demeuré. Mais l'arrangement de l'appartement particulier +leva tous les scrupules: aux yeux du monde il était là chez lui, et +c'était chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait +donner des rendez-vous, non chez sa maîtresse. Les convenances étaient +sauvées, et Léon n'était pas homme à se mettre volontiers au-dessus des +convenances,--cette religion bourgeoise. En réalité c'était lui qui +payait le loyer, lui qui payait toutes les dépenses, et l'argent avec +lequel il ferait ses paiements lui avait coûté assez cher pour qu'il le +considérât comme lui appartenant. Sa conscience était donc en repos; en +tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle +avait des velléités de protestation ou de révolte, ce qui, à vrai dire, +arrivait assez souvent. + +Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en +ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron +Valentin, leur avait répété, attendaient leur fils et, pour sa rentrée, +M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, préparé une petite allocution +dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux résultat: + +--De ce que tu as été entraîné à des actes de prodigalité que nous avons +dû, bien malgré nous, arrêter, il ne s'en suit pas que nous recourrons +contre toi à des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de changée +dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme +par le passé et aussi tes appointements; seulement comme nous désirons +que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison, +nous augmentons ta part d'intérêt, nous la portons à 10 pour 100, +certains à l'avance que par ton assiduité au travail tu voudras +justifier notre confiance. + +Ce petit discours débité simplement, amicalement, bras dessus, bras +dessous en se promenant, en ami indulgent plutôt qu'en père justement +irrité, devait être selon eux tout à fait irrésistible. + +Cependant ce n'était pas tout; la mère, elle aussi, aurait quelque chose +à dire à son fils, amicalement; tendrement: + +--Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signés de ton nom +soient protestés; chaque fois qu'on en présentera un, la caisse refusera +de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu +porteras toi-même chez l'huissier. + +Le "toi-même" serait légèrement souligné et seulement de façon à bien +marquer le témoignage de confiance. + +Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne +serait-il par touché par ces témoignages d'affection! + +Mais l'enfant prodigue n'était pas rentré; et, les affiches annonçant la +vente de Cara avaient frappé leurs yeux: _Mobilier moderne, diamants_, +par suite du départ de mademoiselle C.... + +"Par suite de départ"; comme ces mots leur avaient été doux! Et M. +Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit à sa femme +qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue +pour la lire elle-même. Ah! comme son coeur de mère avait battu en +lisant cette ligne: "Par suite du départ de mademoiselle C..."; mais +comme en même temps son imagination de femme honnête avait travaillé en +lisant la longue énumération de l'affiche: _Meubles d'art, marbres, +tableaux, diamants, voitures_, c'était par le luxe que ces femmes +séduisaient les jeunes gens, et c'était pour entretenir ce luxe que +ceux-ci se ruinaient. + +Enfin elle partait cette femme et bientôt ils en seraient délivrés: +après tout, il était jusqu'à un certain point admissible que Léon eût +voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les +chagrins de ce départ et de cette vente: il était si bon, si tendre le +brave garçon. + +Mais la vente avait eu lieu et le brave garçon n'était pas revenu à la +maison paternelle comme on l'espérait; ou plutôt, s'il était revenu rue +de Rivoli, ce n'avait point été pour y rester et y reprendre son +domicile: tout au contraire. + +Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon déjeunaient rue Royale comme +ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de +chambre, Jacques, avec une mine effarée. + +Le père et la mère, qui n'avaient qu'une pensée dans le coeur, avaient +senti tous deux en même temps qu'il s'agissait de leur fils; et, comme +Saffroy était à table avec eux, ils avaient fait un même signe à Jacques +pour qu'il ne parlât pas. Saffroy était trop fin pour n'avoir pas saisi +ce signe, et bien qu'il eût le plus vif désir de savoir ce que Jacques +venait annoncer, car il avait bien deviné lui aussi qu'il s'agissait de +Léon, il avait quitté la table pour rentrer au magasin. + +--Eh bien, Jacques? + +Ce fut le même cri qui s'échappa des lèvres de M. et de madame +Haupois-Daguillon. + +--M. Léon est venu il y a environ deux heures à son appartement; par +malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour prévenir +monsieur et madame. + +--Alors, comment l'avez-vous su? + +--C'est Joseph qui, tout à l'heure, est venu me le dire. M. Léon a donné +congé à Joseph et il l'a payé. + +Le père et la mère se regardèrent avec inquiétude. + +Jacques, qui s'était arrêté un moment, comme s'il n'osait continuer, +reprit bientôt: + +--Ce n'est pas tout: M. Léon a fait mettre dans des malles son linge, +ses vêtements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a porté +le tout dans une voiture, et avant de partir M. Léon a dit à Joseph de +m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais +prévenir monsieur et madame. + +Jacques ayant achevé ce qu'il avait à dire, sortit laissant ses deux +maîtres écrasés. + +Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les pensées qui +les étouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme tous les +jours leur serrer la main et prendre une tasse de café avec eux; s'il +avait été fidèle à cette coutume amicale pendant vingt années, il +l'était plus encore depuis l'absence de Léon; quand ses amis étaient +heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient; +maintenant qu'ils étaient malheureux, il venait avec la régularité +qu'inspire l'accomplissement d'un devoir. + +Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une crise; +mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En +quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques +venait de leur dire. + +--Et qu'avez-vous décidé? demanda-t-il. + +--Rien; nous ne savons à quel parti nous arrêter. + +--Mon mari parlait d'écrire, mais où voulez-vous qu'il adresse cette +lettre? Chez cette femme, est-ce possible? + +--Si je ne puis pas écrire à mon fils chez cette femme, je puis encore +bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois. + +--Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, c'est +moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec Léon +ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait être dangereux. Vous êtes +exaspéré contre lui, et de son côté il croit avoir, il a des griefs +contre vous: de votre rencontre, il pourrait résulter un choc qui, dans +les circonstances présentes, mettrait les choses au pire: je le verrai, +moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou. + +--Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois. + +--Sans doute, il est évident que Léon s'est jeté dans les bras de cette +femme et s'est rapproché d'elle plus étroitement parce qu'il a été +blessé par la demande en nomination de conseil judiciaire. Quand, sur +l'avis de Favas, vous avez adopté cette mesure, je ne vous ai rien dit +parce que vous ne m'avez pas consulté, et que rien n'est plus grave que +d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai auguré rien de +bon, et j'ai même fait des démarches auprès de trois membres du conseil +de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis +franchement. + +--Vouliez-vous donc qu'il nous ruinât? + +--Je ne crois pas qu'il eût été jusque-là, tout au plus aurait-il fait +une brèche à la fortune que vous lui laisserez un jour; enfin cette +brèche eût-elle été large, très large, tout n'eût pas été perdu; il faut +savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, surtout +quand ils sont passionnés, et sous son apparence calme Léon est +passionné, il est tendre, et quand il aime il est capable de toutes les +folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de l'arrêter, +vous en avez usé, et ce moyen s'est retourné contre vous. Vous avez fait +comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent aussitôt +qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'à la dernière +extrémité. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le savez, pour +ajouter à votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une certaine +mesure, comment je comprends que Léon ait été entraîné à la résistance +et finalement à cette folle résolution. J'ai voulu que vous sachiez à +l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront de +nature à le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on peut +agir sur lui. + +--Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon. + +--Aussitôt que possible, aujourd'hui, demain, aussitôt que je l'aurai +trouvé. + +--Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez +devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains. + +Comme Byasson, après les avoir quittés, traversait le vestibule, Saffroy +se trouva devant lui. + +--Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Léon? + +Byasson n'avait pas une très-grande sympathie pour Saffroy; il le +trouvait trop ambitieux, et il le soupçonnait de spéculer sur l'absence +de Léon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes grâces de M. et +de madame Haupois-Daguillon, de façon à devenir un jour le seul chef de +la maison, le fils étant écarté. + +--Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici; +j'espère que, quand il dirigera tout à fait la maison, il ne pensera +plus qu'au travail. + + + + +XVII + + +Trouver Léon n'était pas bien difficile, il n'y avait qu'à trouver Cara; +pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait +la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa +prétendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la +donner: rue Auber, n° 9. + +Arrivé au quatrième, il sonna à la porte de gauche comme le concierge le +lui avait recommandé, et il sonna fort. + +Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui +s'entre-bâilla, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement +les dessins géométriques du tapis de l'escalier, leva la tête pour voir +si dans sa préoccupation il ne s'était pas trompé; il aperçut le bonnet +blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement. + +Puis bientôt après la porte de gauche fut ouverte par Léon lui-même, +qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas. + +--Je suis indiscret? dit celui-ci. + +--Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir, +au contraire, vous me trouvez en train d'emménager. + +Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir +cet intérieur simple et décent où rien ne rappelait la femme à la mode, +et surtout une femme telle que Cara. + +--Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne +viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce +plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que +j'ai vu naître et grandir; cependant je ne serais pas monté ici si je +n'avais eu à te parler sérieusement. Je quitte tes parents à l'instant +même, et comme, peu de temps avant mon arrivée, Jacques était venu leur +annoncer ton déménagement, tu peux t'imaginer dans quel état de +désespoir ils sont; ta mère, ta pauvre mère est baignée dans les larmes; +ton père est accablé dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu +étais mort. + +--Qui m'a tué? + +--Qui tout d'abord les a désespérés? Ne récriminions point: je ne suis +venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me +trouve pas à mon aise ici,--il regarda autour de lui comme pour sonder +les tentures,--je te demande de sortir quelques instants avec moi. + +Léon, assez mal à l'aise, montra les caisses et les malles placées au +milieu du salon: + +--J'aurais voulu achever mon emménagement, dit-il. + +--Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami? + +--Et où voulez-vous que nous allions? + +--Sois sans inquiétude, je ne te ménage pas une surprise, ces moyens ne +sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de +m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes +closes, librement. + +--Je suis tout à vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me +préparer. + +Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne +fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se préparer; il resta près +d'un quart d'heure absent. + +Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de +temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de +choses insignifiantes, et plus d'une fois Léon laissa tomber la +conversation comme un homme qui suit sa propre pensée: le quart d'heure +qu'il avait employé à se préparer, selon son expression, l'avait +singulièrement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le +laisser sortir, Cara l'avait stylé. Ce n'était donc plus seulement +contre lui que Byasson allait avoir à lutter; ce serait encore contre +elle; mais, si formelles que pussent être les promesses qu'elle avait +exigées de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces +conditions défavorables que de l'avoir elle-même derrière soi, +invisible, mais menaçante et prête à paraître au moment décisif. + +Au lieu de recevoir Léon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le +fit monter à sa chambre, où il était sûr que personne ne pourrait venir +les déranger et où il n'y avait pas d'oreilles indiscrètes à craindre. +Mais si cette chambre était un lieu sûr, elle était en même temps un +lieu encombré et si plein de toutes sortes de choses placées çà et là +avec un beau désordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de +travail avant de pouvoir trouver deux siéges pour s'asseoir. Sur le +canapé était un tableau tout nouvellement acheté et auquel il ne fallait +pas toucher, car il n'était pas encore sec; les chaises étaient prises, +celle-ci par un vase en bronze, celle-là par un ivoire, une autre par un +tas de gravures; sur un fauteuil étaient de vieilles faïences, et debout +dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis +et des étoffes qui attendaient là depuis longtemps le moment où le +maître s'étant décidé à faire construire la maison de campagne dont +depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau, +toujours changeant dans sa tête, on les emploierait enfin à l'usage pour +lequel ils avaient été successivement achetés au hasard des occasions. + +--Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle +est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton père et de ta mère, +le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu étais mon fils, +moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux +dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et +légitime que je me jette entre tes parents et toi au moment où vous +allez vous séparer. Et que produira cette séparation? votre malheur, +votre désespoir à tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un; +mais ce quelqu'un mérite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton +avenir, et ton honneur? + +--Celle dont vous parlez sans la connaître m'aime et je l'aime. + +--Sans la connaître! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriété +est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la +certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirmé par vingt, par cent +témoins qui viendront déposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te +peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que +j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes +paroles ne sont pas l'éloge de celle que tu crois aimer. Quelle est +cette femme que tu préfères à ton père, à ta mère, à la famille, à la +fortune, à l'honneur, et auprès de qui tu veux vivre misérablement dans +une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue +possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie? + +--Je l'aime. + +--A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la +jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les +folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes à elle; pour combien de temps? +Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse +et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous séparer dans un avenir +prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son âge. +Elle pourrait être ta mère; ce n'est pas à toi qu'il faut le dire, toi +qui l'as vue sous la cruelle lumière du matin, si terrible pour une +femme de son âge. + +Léon, blessé par ces paroles, ne pouvait guère s'en fâcher, il voulut +essayer de sourire: + +--Vous qui aimez tant les choses d'art, réfléchissez donc un peu, +dit-il, à l'âge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la +représenta nue. + +--Quelle niaiserie! + +--Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle était adorée par son amant, qui +en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle +n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente. + +--Elle en aura soixante le jour où tombera le bandeau qu'elle t'a mis +sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu +entendras, la satiété peut-être, mieux que cela, la voix de ta dignité +et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient +que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle +n'a jamais éveillé en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de +grand, rien de ce qui est la conséquence ordinaire de l'amour lorsqu'il +existe entre deux êtres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est +digne de toi, toi que j'ai connu honnête, tendre, bon, généreux, toi qui +portes écrites sur ton visage toutes les qualités qui sont dans ton +coeur? + +--Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas. + +--Oui, mais tu ne me diras pas que tu as été séduit et entraîné par ces +qualités qui, étant aussi en elle, se sont mariées aux tiennes. Tu as +été séduit par ses défauts, par ses vices, par son savoir de vieille +femme, qui depuis vingt-cinq ans a étudié, pratiqué, expérimenté sur le +sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries +de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art +incomparable. Je les connais, ces habiletés de vieilles femmes qui se +font les mères en même temps que les maîtresses de leurs jeunes amants, +leur préparant d'une main expérimentée la cantharide ou le haschisch et +de l'autre les enveloppant de flanelle. Voilà ce qui m'épouvante pour +toi et me fait te tenir ce discours, que je t'épargnerais comme je me +l'épargnerais moi-même, si, au lieu d'être aux mains de cette femme, tu +aimais la première venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de +ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrené. + +--C'était à mon père qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand +j'aimais Madeleine. + +--Je l'ai fait. + +--Et vous n'avez point été écouté, pas plus que je ne l'ai été moi-même; +vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon père +et ma mère veulent mettre à l'abri de mes prodigalités, c'est encore mon +coeur qu'ils veulent protéger contre mes égarements, c'est ma vie qu'ils +veulent prendre pour la diriger au gré de leurs idées, de leurs +intérêts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis révolté, et puisqu'on +m'avait empêché de prendre pour femme, une jeune fille digne entre +toutes de respect et d'amour, auprès de laquelle j'aurais vécu heureux +dans ma famille, tranquillement, sans autres émotions que celles du +bonheur et de la paix, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été +assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, celle que +j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de +Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il +fallait en effet que son art fût grand, très-grand. Mais pour tout le +reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide +et la flanelle, ce n'est pas par là qu'Hortense me tient comme vous le +pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination +n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes +complications là où les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la +connaissance d'Hortense, j'ai obéi à un caprice: elle me plaisait, voilà +tout. Mais bientôt j'ai appris à la connaître, et j'ai vu qu'elle valait +mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis +heureux d'être aimé par elle. C'est là ce que vous appelez de la folie. +Peut-être au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la +folie, mais j'ai le malheur d'être ainsi fait que je préfère la folie +qui me donne le bonheur à la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui. + +--Mais, malheureux enfant.... + +--Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis déjà +dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose à +être jugé sévèrement par ceux qui s'appellent les honnêtes gens, cela +est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aimé, je vis, je +me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles: +cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de +l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien +posée dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus +de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la +connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime, +et rien ne me séparera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me +déshonorait, où ai-je trouvé de l'affection et de l'appui, si ce n'est +près d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, où sur la demande de mon +père et de ma mère ... de ma mère, Byasson, on venait de faire de moi +une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir? +les siens. Et vous voulez que maintenant je me sépare de cette femme qui +m'a consolé dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinée, +pour rester ma maîtresse, quand vous qui êtes riche vous m'avez +déshonoré de peur que la centième, la millième partie peut-être de votre +fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je +ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lâcheté et une infamie dont je +ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est +donc incurable. + +--Que tu penses à elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas à ton +père, ne penseras-tu pas à ta mère? + +--À qui ont-ils pensé lorsqu'ils ont présenté cette demande? à moi ou à +eux? + +--Ne parlons point du passé; parlons du présent. Que vas-tu faire? + +--Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire. + +--Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas être l'amant de Cara +puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maîtresse? + +--Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai reçu +de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec. + +--Et quand ces cent mille francs seront dépensés, ton père et ta mère, +morts de chagrin, t'auront laissé leur fortune, n'est-ce pas, et alors +tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espère? + +Léon allait répondre; mais au moment même où il étendait le bras, on +frappa à la porte du salon qui précédait la chambre. + +--Laissez-nous, cria Byasson. + +Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colère alla +ouvrir la porte. + +--C'est une lettre pressée pour M. Léon Haupois, dit le commis qui +entra. + +Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgré la distance Léon +avait entendu ces quelques mots. + +Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit +la lettre, mais, chose étrange, l'adresse était d'une écriture qu'il ne +connaissait pas; vivement il l'ouvrit. + +«Madame vient de se trouver mal; le médecin est très-inquiet; Madame +prononçant votre nom à chaque instant j'ose vous prévenir de ce qui se +passe. + +«LOUISE.» + +Alors s'adressant à Byasson: + +--Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que +je vous quitte. + + + + +XVIII + + +Lorsque Léon arriva rue Auber, il trouva sa maîtresse sans connaissance +étendue sur son lit, et auprès d'elle un jeune médecin qu'on avait été +chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait à la faire revenir à +elle. + +--C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs +je crois qu'elle va cesser. + +En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour +d'elle d'un air égaré, puis apercevant Léon, le reconnaissant, elle lui +jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant à elle par un mouvement +passionné, elle éclata en sanglots spasmodiques. + +--Maintenant, dit le médecin, madame n'a plus besoin que de repos et de +calme; je puis me retirer. + +Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la +conviction d'avoir accompli un miracle. + +Léon s'installa auprès du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la +main, qu'elle garda dans la sienne, ils restèrent ainsi assez longtemps +sans parler; malgré le désir qu'il en avait, Léon n'osait l'interroger, +le médecin ayant prescrit le repos et le calme. + +Enfin, Cara se trouva assez bien elle-même pour prendre la parole: + +--Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est +ta voix qui ma ressuscitée; je crois bien que j'étais en train de +mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je +serais peut-être restée longtemps, toujours dans cet état, si tout à +coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a semblé que +je me réveillais; comme tu as été bien inspiré de revenir! + +--Je n'ai pas été inspiré; je suis revenu parce que Louise m'a écrit que +tu étais malade. + +--Comment, Louise? + +--Elle m'a écrit parce qu'elle était effrayée, et elle m'a dit de venir +tout de suite. + +--Je comprends qu'elle ait été effrayée. Après ton départ, j'ai pensé à +ce que tu venais de me dire, et je me suis imaginé, pardonne-moi, que +ton ami Byasson allait si bien te prêcher et te circonvenir que nous ne +nous verrions plus. Alors, j'ai été prise d'un anéantissement, mon coeur +a cessé de battre, mes yeux ont cessé de voir, j'ai poussé un cri, +Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passé: quand j'ai +recouvré la vue, j'ai rencontré tes yeux. + +--C'est pendant cette syncope que Louise effrayée m'a écrit; mais +comment a-t-elle su que j'étais chez Byasson? + +--Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurément ce n'est pas moi +qui le lui ai dit, car je suis fâchée qu'elle t'ait écrit. + +--Comment, tu es fâchée que je sois revenu? + +--Cela paraît absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui, +je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais +j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas +ramené par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmené chez lui, +ce n'était point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses +curiosités, c'était pour tâcher de te décider à te séparer de moi et à +rentrer chez ton père. Ne me dis pas non, c'est cette pensée, ce sont +ces discours que j'entendais qui m'ont étouffée et qui ont provoqué ma +syncope. Quand j'en suis venue à bien préciser la situation et à me +dire: écoutera-t-il la voix de son ami ou écoutera-t-il celle de son +amour? retournera-t-il chez son père ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a +été si poignante que je me suis évanouie. Mais, malgré tout, malgré +l'état affreux dans lequel j'étais, j'aurais voulu que Louise ne +t'écrivît pas. Livré à toi-même tu aurais seul décidé cette situation, +c'est-à-dire notre avenir à tous deux, ma vie à moi. C'était une +épreuve, elle eût été telle qu'il ne serait plus resté de doute après. +Si tu avais été chez ton père, je serais peut-être morte, mais +qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu étais revenu près +de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est +vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout à l'heure, parce que Louise +t'a écrit que j'étais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur; +il n'y a pas eut choix. Et c'était sortir triomphante de cette lutte que +j'aurais voulu. C'était ce choix qui aurait calmé mes alarmes. Tu es +accouru après avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en vérité +chez un homme tel que toi qui est la bonté même! Pitié n'est pas amour. +Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite, +mais demain, après-demain, il reprendra son prêche où il a été +interrompu, et tu décideras en connaissance de cause, librement. + +Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la défendre. + +Léon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille +et sa maîtresse, n'y retourna pas, car y aller eût été avouer qu'il +pouvait être indécis, et que la lettre de Louise l'avait précisément +arraché à cette indécision. + +Quant à la façon dont cette lettre lui était parvenue, il en avait eu, +même sans la demander, l'explication la plus simple et la plus +naturelle: dans sa crise, Cara avait prononcé plusieurs fois, sans en +avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tête, avait +imaginé qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouvé +l'adresse dans le _Bottin_. + +Byasson, ne voyant pas Léon revenir bientôt comme celui-ci en avait pris +l'engagement, lui écrivit; mais Léon ne reçut pas ses lettres qui furent +remises à Louise par la concierge, et par Louise à Cara; alors il vint +lui-même rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui +ouvrit pas. Il sonna à la porte de Cara, Louise lui répondit que madame +était à la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le +laisser monter, l'arrêta pour lui dire que M. Léon Haupois était en +voyage; quelques jours après on lui fit la même réponse. + +C'était évidemment un parti pris; le mieux dans des conditions était +donc de ne pas brusquer les choses; il était plus sage d'attendre, de +veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se présenterait; +ce qui devait arriver un jour ou l'autre. + +Cara eut alors toute liberté de pratiquer sur Léon le système de +l'absorption, à petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle +se rendit plus chère, surtout plus indispensable. + +Vivant sous le même toit, ils ne se quittèrent plus, et, peu à peu, ils +en vinrent à sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au théâtre dans +une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et où ils se tenaient +serrés l'un contre l'autre, les jambes enlacées, la main dans la main, +écoutant, riant, s'attendrissant ensemble. + +Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses, +d'abord à la Marche, à Porchefontaine, au Vésinet, où l'on a pour ainsi +dire l'excuse de la partie de campagne, puis à Chantilly, puis enfin à +Longchamps, devant tout Paris. + +Le jeudi, il l'accompagna à Batignolles, rue Legendre, et rapidement il +devint l'ami, le père des enfants qui, très franchement, se prirent pour +lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir à leur faire +des surprises de joujoux, de gâteaux ou de bonbons; il les emmena à la +campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, dîner dans les bois +ou au bord de l'eau. + +--Quel bon père, quel bon Papa-Gâteau tu ferais! disait-elle. + +Bientôt il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, où Cara le laissa +seul, celui où elle allait au Père-Lachaise, en pèlerinage au tombeau du +duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'à la porte du cimetière. +Puis, la fois suivante, comme elle était souffrante et pouvait à peine +se traîner, il lui donna le bras pour l'aider à monter jusqu'au tombeau, +et ensuite il l'accompagna toujours. + +C'était beaucoup pour Cara que Léon ne pût pas se passer d'elle, mais ce +n'était pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait +qu'il s'habituât à voir en elle plus qu'une maîtresse, si agréable, si +séduisante que fût cette maîtresse. + +Lorsqu'ils allaient aux courses, Léon ne restait pas toujours à ses +côtés comme un jaloux, et alors quand elle était seule dans sa voiture, +ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du +monde dans lequel elle avait vécu l'entouraient, les uns pour lui donner +une banale poignée de main, les autres pour causer plus intimement avec +elle. + +Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si préoccupée que +Léon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle répondit +qu'elle n'avait rien; mais son ton démentait ses paroles. + +Enfin, après le dîner, lorsqu'ils furent en tête à tête, côte à côte, +elle se décida à parler: + +--Sais-tu qui j'ai vu tantôt à Longchamps? Salzondo. + +Léon laissa échapper un mouvement de contrariété; car, malgré l'histoire +des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait été si notoire, si +publique, que ce nom ne pouvait pas être doux à ses oreilles. + +--Sais-tu ce qu'il m'a proposé? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour +la centième fois, de redevenir pour lui ce que j'étais il y a quelques +années; puis, quand il a été bien convaincu que je n'y consentirais +jamais, il m'a tout simplement demandé d'être sa femme, sa vraie femme, +c'est-à-dire devant le maire. + +--Et tu as répondu? demanda-t-il d'une voix mal assurée. + +--Que je réfléchirais; car enfin la chose mérite d'être pesée. Être la +femme de Salzondo n'est pas plus sérieux que d'être sa maîtresse; +seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune; +et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on +aime et qu'on est aimée; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un +pareil mariage n'empêche pas d'être aimée par celui qui est maître de +votre coeur et d'être à lui corps et âme. De plus, ce mariage, s'il se +faisait, te permettrait de te réconcilier avec ta famille, et c'est là +encore une considération d'un poids considérable. Combien de fois, +pensant à cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer, +ce sera elle qui te détachera de moi: femme de Salzondo.... + +--Hortense! s'écria-t-il en se levant avec colère. + +Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras: + +--Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'étais +assez misérable pour écouter de pareilles considérations. Mais, sois +tranquille, si je sais voir où est la sagesse, je ne puis aller que là +où est l'amour. + +Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit à écrire: + +«Mon cher Salzondo. + +«J'ai réfléchi à votre proposition et j'en suis touchée comme je dois +l'être, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je +vous le jure), la raison, la sagesse, même le vice, ne peuvent rien +contre lui. + +«Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie + +«CARA.» + +Elle donna ce billet à lire à Léon, puis l'ayant mis dans une enveloppe, +elle sonna. + +Louise parut: + +--Va jeter tout de suite cette lettre à la poste. + +Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir près de Léon: + +--Êtes-vous content, mon maître? moi, je suis la plus heureuse des +femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante à Salzondo d'abord de +m'avoir montré qu'il m'estimait assez pour m'épouser, et aussi et +surtout de t'avoir inspiré ce geste de colère qui prouve mieux que tout +combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuée! + + + + +XIX + + +Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui +devait lui permettre de faire auprès de Léon une nouvelle tentative plus +efficace que la première. + +Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Léon par +quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau; +mais Léon lui-même ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus +pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne répondait +point, et quand ses anis, cédant aux instances de Byasson, voulaient +aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche dès le premier mot; +Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir à la charge, n'avait +obtenu que des paroles de colère qui avaient amené une brouille entre +eux. + +--J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Léon, je ne veux point +d'un conseil d'amis. + +Avec ses créanciers, Rouspineau, Brazier, Léon avait pratiqué ce même +système de faire le mort, et il les avait renvoyés à son conseil +judiciaire; il n'avait rien, (son appartement était au nom de Cara), il +ne pouvait rien: c'était à son père de payer si celui-ci le voulait +bien, sinon il payerait plus tard lui-même quand il le pourrait; et il +n'avait pas pris autrement souci de leurs réclamations, se disant qu'ils +lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui réclamaient pour +attendre. L'attente n'était-elle pas justement un des risques sur +lesquels ils avaient basé leurs opérations? + +Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame +Haupois-Daguillon s'étaient montrés de bonne composition: afin de sauver +l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer +les billets à leur échéance, mais à condition qu'ils seraient protestés +pour la forme, et surtout à condition plus expresse encore que cet +arrangement serait tenu secret, de manière à ce que Léon ne le connût +jamais. Le jour où une indiscrétion serait commise ils ne payeraient +plus. + +Fatigué, agacé de voir qu'il n'obtiendrait rien de Léon, Byasson voulut +risquer une tentative auprès de Cara, et il lui écrivit pour lui +demander une entrevue. + +Si Cara ne voulait pas que Léon fût exposé aux attaques amicales de +Byasson, qui pouvaient l'émouvoir et à la longue l'ébranler, elle +n'avait pas les mêmes craintes pour elle-même. D'avance elle bien +certaine de ne pas se laisser toucher, si pathétique, si entraînante que +fût l'éloquence de Byasson; c'est au théâtre qu'on voit les Marguerite +Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un père noble et se +contenter d'un baiser, «le seul vraiment chaste qu'elles aient reçu», +pour le paiement de leur sacrifice; dans la réalité les choses se +passent d'une façon moins scénique peut-être, mais à coup sûr plus +sensée. D'ailleurs, elle avait intérêt à voir Byasson et à apprendre de +lui combien M. et madame Haupois étaient disposés à payer la liberté de +leur fils. + +Elle donna donc à Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et, +pour être sûre de n'être point dérangée, elle envoya Léon à la campagne. + +Byasson arriva à l'heure fixée, et, pour la première fois, cette porte, +à laquelle il avait si souvent sonné, s'ouvrit toute grande devant lui. + +Cara était dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de ménage, +elle s'occupait à recoudre des boutons aux chemises de Léon, dont une +pile, revenant de chez le blanchisseur, était placée devant elle sur une +table à ouvrage; ce fut donc l'aiguille à la main, travaillant, que +Byasson la surprit. + +Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un +siége. + +Byasson avait préparé ce qu'il aurait à dire, il entama donc l'entretien +rapidement et franchement: + +--Vous savez, dit-il, que je suis un commerçant, nous parlerons donc, si +vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espère que nous nous +entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes une femme +pratique. + +Cara se mit à sourire. + +--Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami +Léon? + +--La question est originale. + +--Il y a acheteur. + +--Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble? + +--C'est à vous de le dire: vous avez; moi je demande. + +--À livrer quand? + +--Tout de suite. + +--Et vous payez tout de suite aussi? + +--Nous ne sommes pas précisément pressés, mais je vous ferai remarquer +qu'entre vos mains la valeur que vous avez se déprécie. + +--Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque +jour qui s'écoule, étant un jour de vie, rend plus prochaine la +réalisation de mes espérances. + +--Enfin c'est à vous de faire votre prix, et non à moi. + +--J'avoue que vous me prenez au dépourvu, car il me faudrait une table +de probabilités pour la mortalité, comme en ont les compagnies +d'assurances, et je n'ai pas cette table; en réalité votre question se +résume à ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame +Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps à vivre; et franchement je +n'en sais rien; vous êtes mieux que moi renseigné à ce sujet; ont-ils +des infirmités, suivent-ils un bon régime, le coeur est-il solide, les +poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment +loyauté à vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore? +Mourront-ils bientôt? Faites-moi une offre raisonnable; nous +discuterons, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout +lieu de le supposer, vous êtes un homme pratique. + +Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur +marché de Cara, il vit qu'il s'était trompé, et il resta un moment sans +répondre. + +--Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en +continuant; je croyais que vous me l'aviez proposé, mettons que je me +suis trompée. C'est donc à moi de faire mon compte. Je vais essayer. +Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de +600,000 fr. Votre ami s'étant trouvé dans une mauvaise situation, j'ai +dû pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une +vente forcée. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tiré 300,000 fr. +environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De +plus je lui ai prêté 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son +compte diverses dépenses, dont je puis fournir état, s'élevant à environ +100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis +créancière et sur lesquels il n'y a pas un sou à diminuer. Maintenant, à +ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est nécessaire pour vivre +honnêtement en veuve de Léon, et je ne pense pas que vous trouverez que +ma demande est exagérée si je la porte à 25,000 francs de rente, c'est à +dire un capital de 500,000 francs. En tout, et répondant à votre +question, je vous dis que pour moi votre ami Léon vaut un million, si je +vends tout de suite et comptant, deux si je vends à terme. Qu'est-ce que +vous offrez? + +Quand on est né sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de +flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise: + +--Vous vous imaginez donc que Léon vous aimera toujours? s'écria-t-il. + +--Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage +des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle était votre intention; +est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer +un autre langage? + +--Mais.... + +--Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; très-volontiers, +et à vrai dire cela m'agrée: le sentiment, mais c'est notre fort à nous +autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Léon +m'aimerait toujours. Je ne peux pas répondre à cela, car toujours, c'est +bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai +Léon m'épousera. À combien estimez-vous la fortune de M. et de madame +Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la +part d'héritage de Léon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq +millions que j'abandonne pour un million. C'est-à-dire que si j'étais +une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marché de dupe. Mais +si je ne suis pas une honnête femme selon vos idées, je suis une femme +d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de +dire que j'ai le sentiment de la famille. Voilà pourquoi je n'ai pas +voulu jusqu'à ce jour que Léon m'épouse. Mais vous comprendrez qu'après +cette entrevue, je n'aurais plus les mêmes scrupules si vous, mandataire +de cette famille que je voulais ménager, vous repoussiez l'arrangement +que je n'ai pas été vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux +bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et +j'exagère mon pouvoir sur Léon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari, +et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sûre de ma force, +puisqu'à l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une +résistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons +pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Léon, son caractère, sa +nature; c'est un garçon au coeur tendre et à l'âme sensible. Quand ces +gens-là aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne +m'aimait pas il serait rentré dans sa famille, lui qui est la bonté +même, pour ne pas désoler sa mère et son père. Pourquoi ne l'a-t-il pas +fait? Parce qu'il ne peut pas se détacher de moi, attendu que je le +tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son être; +en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que +vous ne l'ayez pas marié jeune; comme il eût aimé sa femme! il a tout ce +qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer +et aussi la fidélité: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une +femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis +passionnément comme dans le jeu des marguerites, puis toujours +davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les +timides, les bêtes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Léon +mieux que moi; je n'ai donc rien à vous dire. C'est vous qui avez à me +répondre. + +--Je vous aurais répondu si vous m'aviez parlé sérieusement. + +--Je vous jure que je n'ai jamais été plus sérieuse, et il me semble +que, si vous voulez bien réfléchir à mes chiffres, vous verrez combien +ils sont modérés. Je voudrais que la question pût se traiter devant +Léon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donné +ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a +pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiété. Croyez-vous que +cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est +exterminée pour offrir à un homme cette chose rare et précieuse qu'on +appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne +la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre +heureux vos beaux fils de famille, élevés niaisement, qui ne prennent +intérêt à rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'énergie que +pour satisfaire leur vanité bourgeoise, et qui nous prennent, non pour +ce que nous sommes, non pour notre beauté ou notre esprit, mais pour +notre réputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la +tâche est rude et que celles qui la réussissent gagnent bien leur +argent. Mais je ne veux pas insister; vous réfléchirez, et vous verrez +combien ma demande est modeste. + +Elle se leva, et comme Byasson restait décontenancé par le résultat de +leur entretien, elle continua: + +--Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas où vos +réflexions seraient longues, que Léon peut attendre sans être trop +malheureux? + +Et, souriante, légère, elle le promena dans son appartement, le salon, +la salle à manger, même le cabinet de toilette: + +--Voilà mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous +autres, c'est la pièce la plus importante de notre appartement. + +Et elle se mit à lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce +qui lui restait de bijoux et de curiosités. Pour cela, elle venait à +chaque instant s'asseoir près de lui, sur un sopha, et il était +impossible de déployer plus de gracieuseté, plus de chatteries qu'elle +n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eût voulu +séduire Byasson qu'elle n'eût pas été plus aimable. + +Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils étaient l'un +contre l'autre, les yeux dans les yeux. + +--À quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec câlinerie. + +--Je pense que si j'étais le père de Léon, je vous étranglerais là sur +ce sopha comme une bête malfaisante. + +Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientôt à rire: + +--Évidemment ce serait économique, mais ça ne se fait plus ces +choses-là: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un +compliment. + + + + +XX + + +Un million! + +Ce fut le mot que Byasson se répéta en allant de la rue Auber à la rue +Royale, pour raconter à M. et à madame Haupois-Daguillon son entrevue +avec Cara. + +Byasson, qui avait gagné lui-même ce qu'il possédait, sou à sou d'abord, +franc à franc ensuite, et seulement après plusieurs années de travail +acharné par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et +ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une +idée bien exacte, représentait d'efforts, de peines et de combinaisons +même pour les heureux de ce monde. + +Un million! Elle avait bon appétit mademoiselle Hortense Binoche, et +elle s'estimait à haut prix. + +Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million, +ils faillirent être suffoqués tout d'abord par la surprise et ensuite +par l'indignation. + +--Assurément vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et +cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'étais bien +convaincu qu'il vous débarrassera à jamais de cette femme. + +--Y pensez-vous! + +--J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de +près et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable, +parfaitement capable, de se faire épouser par Léon. + +--Mon fils! + +Si Cara n'avait demandé qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer +en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un +million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les +aurait donnés; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu +de chances de réussir. + +Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre, +Byasson qui avait vu Cara en sentait la nécessité, et il avait fait +partager ses craintes à madame Haupois-Daguillon. + +Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas désespérés: +tandis que madame Haupois-Daguillon, qui était pieuse, demandait un +miracle à Dieu, à la Vierge et à tous les saints du paradis, Byasson qui +n'avait pas la même confiance dans les moyens surnaturels se décidait à +risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et +assistance auprès de l'autorité. Ancien juge au tribunal de commerce, +membre de plusieurs commissions permanentes du ministère de +l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde +officiel dont il pouvait user et même abuser, et il n'hésita pas a +recourir à leur influence plus ou moins légitime pour arracher Léon des +mains de Cara. Il lui était resté dans la mémoire des histoires de +femmes appartenant au monde de Cara qui avaient été expulsées de Paris +ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une +mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-être lui procurerait-on, +peut-être lui suggérerait-on un autre moyen d'arriver à ses fins: ce +n'était pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se +permettre de rien négliger; le possible, l'impossible devaient être +tentés. + +Il connaissait à la préfecture de police un haut fonctionnaire sous la +direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi +que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagné de M. +Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur +ami, Léon Haupois-Daguillon, était l'amant d'une femme connue sous le +nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menaçait de +se faire épouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces +conditions, que faire? Le jeune homme était si aveuglé, si fasciné qu'il +se pouvait très-bien qu'il se laissât entraîner à ce honteux mariage. + +M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui +il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'à un +certain point, rassuré de ce côté, il n'en désirait pas moins voir finir +une liaison déshonorante qui faisait son désespoir et celui de toute sa +famille. + +--Et qui vous fait espérer que ce mariage n'est pas possible? demanda le +fonctionnaire de la préfecture. + +--Les idées d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a été +élevé. + +--Vous êtes heureux, monsieur, d'avoir vécu dans un monde où l'on croit +à la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'être arrivé à +votre âge sans avoir reçu de l'expérience de cruelles leçons. Pour nous, +nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous +voyons chaque jour à quels abîmes les passions peuvent entraîner les +hommes, même ceux qui ont reçu les plus pures leçons d'honneur et de +vertu; aussi ne disons-nous jamais à l'avance qu'une chose est +impossible, par cela seul qu'elle a les probabilités les plus sérieuses +contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, même +l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion. + +--La passion n'est pas la folie, s'écria M. Haupois-Daguillon. +Assurément, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme +passionné a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il +fait le bien ou le mal, et l'homme passionné agit en sachant ce qu'il +fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a +que satisfaction de sa passion; on a dit: «l'homme s'agite et Dieu le +mène», mais il faut dire aussi: «l'homme s'agite et ses passions le +mènent.» Où la passion dont monsieur votre fils est possédé le +conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux espérer avec vous que ce ne +sera pas à ce mariage dont M. Byasson se montre effrayé. Cependant, je +dois vous dire que, si cette femme veut se faire épouser, elle est +parfaitement capable d'arriver à ses fins. Je la connais, et je l'ai eue +dans ce cabinet, à cette place même où vous êtes assis en ce moment, +monsieur,--il adressa ces paroles à M. Haupois-Daguillon--à l'époque où +elle était la maîtresse du duc de Carami. Effrayée, elle aussi, de voir +son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense +de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce +moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive +bien souvent, trop souvent, hélas! que des familles éperdues, qui n'ont +plus de secours à attendre de personne, s'adressent à nous comme à la +Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas +alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu +de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur +elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je +m'imaginai,--j'étais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,--je +m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait +immédiatement sa maîtresse, si grand que pût être l'amour qu'il +ressentait pour elle. + +--Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon. + +--Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naïveté de les lui +communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que +ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant épris aurait-il ajouté +foi à ceux qui parlaient de sa maîtresse? Il fallait quelque chose de +plus précis. Je fis cacher le duc derrière ce rideau, cela ne fut pas +très-facile; mais enfin j'en vins à bout, et lorsque mademoiselle de +Lignon,--c'est Cara que je veux dire,--arriva, je racontai à celle-ci sa +vie entière, avec pièce à l'appui de chaque fait allégué; de telle sorte +qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'était +pour le duc que je racontais, et comme sa maîtresse était contrainte par +les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation à +chaque fait, il était à croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait +édifié quand j'arriverais au bout de mon récit. Je n'y arrivai pas. À un +certain moment, Cara dont les soupçons avaient été éveillés par le ton +dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard +maladroitement lancé du côté du rideau, se leva vivement et courut à ce +rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de théâtre, et +alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'à ce +moment. Quel fut selon vous le résultat de cette explication? Cara +manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de +mon cabinet plus fortement liés l'un à l'autre que lorsqu'ils étaient +entrés. Désolée de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint +que Cara serait mise à Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le +troisième, je reçus l'ordre de la faire mettre en liberté; et il n'y +avait pas à discuter cet ordre, qui avait été obtenu grâce aux +toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain +monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car +cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara +elle-même d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence, +ont eu la sagesse de se partager les rôles, l'une a travaillé dans le +monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidées, +elles ne se sont pas contrariées. Aujourd'hui, par considération pour +vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara à +Saint-Lazare, mais je vous préviens d'avance qu'elle n'y restera pas +longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis désolé. Mais, +hélas! il n'y a plus de pouvoir qui protége les familles; nous ne sommes +plus au temps où l'on pouvait expédier Manon Lescaut à la Louisiane. +Nous ne sommes même plus au temps où, par la contrainte par corps, on +pouvait, en coffrant les jeunes gens à Clichy, les séparer de leurs +maîtresses: M. Léon Haupois a fait pour deux cent mille francs de +billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois +à Clichy, il aurait eu le temps de se déshabituer de sa maîtresse, et la +force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisée, vous auriez eu +bien des chances pour rompre définitivement cette liaison. Je me sens si +incapable, et vous,--il se tourna vers M. Haupois,--et vous, monsieur, +je vous vois si faible en présence du danger qui vous menace que j'en +viens à vous dire: souhaitez que votre fils manque à cet honneur que +vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse +condamner, et nous l'arrachons à cette femme: il serait en prison, il +serait à la Nouvelle-Calédonie, je vous le rendrais et il reviendrait, +j'en suis sûr, un honnête homme; il est dans la chambre de Cara, je ne +puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra. + + + + +XXI + + +Bien que la parole du fonctionnaire de la préfecture de police eût +produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne +l'avait cependant pas convaincu que Léon pût jamais en venir à prendre +Cara pour femme. + +--Assurément, dit-il à Byasson en sortant, il y a de l'exagération. Le +spectacle continuel du mal conduit à un pessimisme désolant: la +passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, très-petite +chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en réalité, il n'y a pas +urgence à agir dès demain; certes, j'ai grande hâte de voir cette +liaison rompue, et j'ai grande hâte aussi de voir l'enfant prodigue +revenir à la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre. + +Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de réfléchir +et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il +l'avait espéré, car une lettre du curé de Noiseau vint à quelques jours +de là lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence à +agir pour empêcher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a déjà +dit que c'était à Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient +leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait à la famille +Daguillon depuis plus de cinquante ans, les héritiers de cette famille +étaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne +compte guère plus de cent cinquante habitants: maire, curé, conseillers, +instituteur, garde champêtre, tout le monde dépendait, à un titre +quelconque, du château et des fermes, et par conséquent s'intéressait à +ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propriétaires actuels ou +futurs de ce château et de ses terres. + +C'était à Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'était mariée; c'était +dans le cimetière de Noiseau que ses pères étaient enterrés; enfin +c'était sur les registres de Noiseau qu'avaient été inscrits les actes +de naissance et de baptême de Camille et de Léon, nés l'un et l'autre au +château. + +Dans sa lettre d'un style vraiment ecclésiastique, c'est-à-dire aussi +peu clair et aussi peu précis que possible, le curé de Noiseau croyait +devoir prévenir «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» qu'une personne +fort élégante de toilette, et tout à fait bien dans sa tenue, était +ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Léon Haupois-Daguillon. +Il savait d'une façon indirecte, mais certaine cependant, qu'à la mairie +la même personne avait aussi demandé une copie légalisée de l'acte de +naissance de M. Léon. Il ne lui appartenait pas de scruter les +intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laissé une +offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la +chapelle de la très sainte Vierge, mais il croyait néanmoins de son +devoir de porter cette demande à la connaissance «de sa bonne dame +madame Haupois-Daguillon», afin que celle-ci prît les mesures que la +prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures à prendre, +ce que lui ignorait et ne cherchait même pas à savoir. Il regrettait +bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en +question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mystérieux +dans les allures, était venue elle-même commander et prendre ces actes, +de sorte qu'il avait été impossible, malgré certaines avances faites à +ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'était même la +réserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donné à +penser au curé de Noiseau que «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» +devait être avertie. + +Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination à M. et à madame +Haupois Daguillon pour comprendre que «cette personne fort élégante de +toilette, tout à fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir +s'envelopper dans une réserve mystérieuse,» n'était autre que Cara et +ils avaient compris aussi que le moment était venu d'agir énergiquement +et de se défendre: si l'on se trompait une première fois, on +recommencerait une seconde, une troisième, toujours, tant qu'on n'aurait +pas réussi. + +Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait +agité dans la solitude et dans la fièvre cent projets qui, tous, +n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns +fous, elle le reconnaissait elle-même, les autres sensés, au moins elle +les jugeait tels, il y en avait un auquel elle était toujours revenue, +et qui précisément par cela lui inspirait une certaine confiance. Au +moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le séjour de Paria +désagréable et pénible à Léon, qui, elle le savait mieux que personne, +avait l'horreur des réclamations d'argent; quand ces deux créanciers, +dont ils étaient maîtres, l'auraient bien harcelé, on lui ferait +proposer d'une façon quelconque (cela était à chercher) de quitter +Paris, d'entreprendre un voyage seul, où il voudrait, et à son retour, +après trois mois, après deux mois d'absence, il trouverait toutes ses +dettes payées. + +Décidée à agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet à son mari, et +tout de suite on lança en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux +d'avoir la certitude d'être intégralement payés sans rabais et sans +procès, se prêtèrent avec empressement au rôle qu'on exigeait deux; +pendant un mois Léon ne put point faire un pas sans être exposé à leurs +réclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs +demandes d'argent, tantôt poliment, «ils savaient bien que paralysé par +son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce +l'était pas la totalité de leurs créances qu'ils demandaient, c'était un +simple à-compte»; tantôt au contraire grossièrement: «Quand on avait +assez d'argent pour vivre à ne rien faire, on devait être juste envers +ceux qui s'étaient ruinés pour vous.» Et les choses avaient pris une +telle tournure qu'un jour Rouspineau était venu annoncer a madame +Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M. +son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'être jeté +du haut en bas de l'escalier. + +Ce jour-là, madame Haupois-Daguillon avait jugé que le moment était +arrivé d'intervenir personnellement; elle était, il est vrai, malade et +obligée de garder le lit; mais, loin d'être une condition mauvaise, cela +pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas à chercher le +moyen de faire faire sa proposition à son fils, elle la lui adresserait +elle-même directement, car elle n'admettait pas que Léon, la sachant +malade, refusât de venir la voir. + +Elle n'avait donc qu'à le prévenir de cette maladie. + +Mais, voulant mettre toutes les chances de son côté, elle pria son mari +de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours à leur maison de +Madrid: par cette absence, il n'était pour rien dans sa tentative, ce +qui devait dérouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Léon +craignait des reproches, il serait rassuré, sachant son père en Espagne. + +Ce fut le coeur ému et les mains tremblantes que madame Haupois +Daguillon se décida à écrire à son fils après le départ de son mari: + +«Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule +à Paris, ton père étant retenu à Madrid; je voudrais te voir; toi, ne +voudras-tu pas embrasser ta mère qui t'aime et que ton baiser guérira +peut-être?» + +Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains +de Léon, et pour cela il n'était pas prudent de la confier à la poste; +elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute +confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n° 9 +de la rue Auber. + +--Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui +disant que je suis malade; s'il est accompagné, vous ne lui remettrez et +ne lui direz rien; vous attendrez. + +Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi +jusqu'à cinq heures du soir, et ce fut seulement à ce moment qu'il put +remettre sa lettre à Léon qui rentrait seul. + +Tout d'abord Léon, qui avait reconnu l'écriture de l'adresse, voulut +repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononça alors les paroles +que, depuis qu'il avait commencé sa faction, il se répétait +machinalement: + +--Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre à monsieur. + +Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, à pas rapides il +se dirigea du côté de la rue de Rivoli. + +Le temps de l'attente avait été terriblement long pour madame +Haupois-Daguillon de deux heures à cinq; enfin, un coup de sonnette +retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'était lui! elle ne se +trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitée d'un +fils inquiet sonne ainsi. + +La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle +lui tendit les bras et ils s'embrassèrent. + +Elle avait fait préparer une chaise près de son lit, elle le fit +asseoir, et elle l'eut en face d'elle, après être restée si longtemps +sans le voir, l'attendant, le pleurant. + +Comme il était changé! Il avait pâli; ses traits étaient fatigués, des +plis coupaient son front. + +Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes réflexions que cet +examen provoquait en elle; elle ne l'eût pu qu'en les accompagnant de +reproches, et ce n'était point pour lui adresser des reproches qu'elle +lui avait écrit et qu'elle l'avait appelé près d'elle. + +D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment répondre, +car elle, aussi avait changé sous l'influence du chagrin d'abord, de la +maladie ensuite, et Léon lui posait question sur question pour savoir +depuis quand elle était souffrante, ce qu'elle éprouvait, ce que le +médecin disait. + +Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton également affectueux +chez la mère aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs +paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion à ce qui +s'était passé de grave entre eux. + +Il s'informa de la santé de son père, de celle de sa soeur, de celle de +quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frère, prenant +ainsi la responsabilité de la plaidoirie de Nicolas. + +Le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie +après six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses +bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit à dresser le +couvert sur une petite table. + +--Tu manges donc? demanda Léon. + +--Oui, depuis deux jours, mais jusqu'à présent, j'ai mangé du bout des +dents, le pain avait un goût de plâtre, il me semble aujourd'hui que +j'ai presque faim, tu me guéris. + +La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui était +nécessaire en une seule fois, était sortie. + +--Si j'osais? dit madame Haupois. + +--Quoi donc, maman? + +--Je te demanderais de dîner avec moi ... si tu n'es pas attendu +toutefois; je suis sûre que je dînerais tout à fait bien si je t'avais +là en face de moi, me servant. + +Assurément, il était attendu; et, comme il devait rentrer à cinq heures, +il y avait déjà longtemps qu'Hortense s'exaspérait, car elle n'aimait +pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes? +comment partir quand sa mère lui disait qu'elle dînerait bien s'il était +en face d'elle pour la servir? Hortense elle-même lui dirait de rester, +si elle était là; il lui expliquerait comment il avait été retenu sans +pouvoir la prévenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour +ne pas comprendre qu'il avait dû accepter, elle était trop bonne pour se +fâcher. + +Il rencontra les yeux de sa mère; leur expression anxieuse l'arracha à +son irrésolution et à ses raisonnements. + +--Mais certainement, dit-il, je dîne avec toi. + +--Oh! mon cher enfant! + +Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'émotion, elle +le pria de sonner pour qu'on mît un second couvert. + +--Et puis il faut savoir s'il y a à dîner pour toi, dit-elle en +souriant, le régime d'une malade ne doit pas être le tien. + +On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pût en manger un +peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'était point là le dîner que madame +Haupois voulait offrir à son fils; heureusement le menu put être +renforcé par les provisions de la maison: une terrine de Nérac qu'un ami +envoyait de Nérac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les +marchands; du fromage de Brie fabriqué à la ferme de Noiseau exprès pour +les propriétaires et qui ne ressemblait en rien à celui du commerce; des +fruits du château; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait +ordinairement que dans les jours de fête, et que Jacques alla chercher à +la cave, enfin ces pâtisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces +chatteries, toutes ces choses caractéristiques de la vie de famille et +qui rappellent si doucement les années d'enfance. + +Ainsi composé, le dîner dura longtemps. Léon eût voulu cependant +l'abréger, mais le moyen? il était plus de huit heures quand il se +termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqué que, malgré la +joie que Léon éprouvait à dîner avec elle, il était préoccupé, et elle +avait compris quelle était la cause de cette préoccupation. Elle ne +voulut pas pousser à l'extrême le triomphe si considérable qu'elle +venait d'obtenir. + +--Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours, +mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous séparions. Te +verrai-je demain? + +--Tu le demandes? + +--Eh bien, à demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que +je te dise un mot sérieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point +question de reproches, cette soirée a trop bien commencé pour que je la +termine tristement, je veux m'endormir dans la joie. + +Elle lui serra la main. + +--Quand nous avons recouru à la mesure du conseil judiciaire,--je dis +nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de +responsabilité de cette mesure,--quand nous avons recouru au conseil +judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous +désespérait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus +étroite et plus intime; et, au lieu de revenir à nous, tu t'en es +éloigné davantage. + +--Mais.... + +--Écoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas +t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompé; ce n'est +pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as +prise, tu t'es mis dans l'impossibilité de payer tes créanciers, qui te +tourmentent et te harcèlent. Je les ai vus. Je comprends que leurs +réclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux. + +--Très malheureux, cela est vrai. + +--Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payées. Elles le +seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne +veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme +tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction à +ton père et de lui prouver que ton coeur n'est pas fermé à la voix de la +conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois +même, seul bien entendu; fais un voyage où il te plaira, et, à ton +retour, je te donnerai moi-même, j'en prends l'engagement, tous tes +billets acquittés. Voilà ce que j'ai obtenu de ton père, et voilà ce que +je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance +envers ton père, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changés +du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera +pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la +solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible à Paris, +et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te +le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas +besoin de te dire ce que je demanderai à Dieu. Mais enfin, quoi que tu +fasses, tu auras lutté; et, si ce n'est pas à nous que tu reviens, tu +auras au moins la satisfaction de nous avoir donné un témoignage de bon +vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te +condamnerons plus. Réfléchis à cela, mon enfant. Tu me répondras demain, +plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixé. Pour aujourd'hui, +embrasse-moi. + +Ils s'embrassèrent, émus tous deux. + +--Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journée je n'ai +qu'à t'attendre. À demain. + + + + +XXII + + +Si Léon n'avait pas été en retard, il se serait assurément abandonné, en +sortant de la chambre de sa mère, aux douces émotions qui emplissait son +coeur; mais, malgré lui, la pensée d'Hortense s'imposa impérieusement à +son esprit. + +Dans quel état allait-il la trouver? C'était la première fois qu'il la +faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut +quatre à quatre qu'il monta les marches de son escalier. + +Comme il allait, courbé en avant, la tête basse, il fut tout surpris, un +peu avant d'arriver à son palier, de se trouver brusquement arrêté; en +même temps deux bras se jetèrent autour de son cou: + +--Enfin, te voilà! + +C'était Hortense, haletante, éperdue. + +Ils achevèrent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce +fût seulement à la porte du salon close qu'Hortense, après l'avoir +passionnément embrassé à plusieurs reprises, put trouver des paroles +pour l'interroger: + +--Où as-tu été? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrivé? Qui t'a retardé? +Comment n'as-tu pas pu me prévenir? Ah! si tu savais quelles ont été mes +angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc; +tu es là et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le +franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le +vois, je le sais. + +Elle voulait qu'il parlât, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir +les lèvres. + +Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par +les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant. + +Mais, au moment où il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire +que le dîner était servi: + +--Ah! c'est vrai, s'écria Cara, j'oubliais, tu dois être mort de faim, +viens dîner, à table tu me raconteras tout. + +--Mais j'ai dîné. + +--Ah! tu as dîné; et moi, pendant que tu dînais tranquillement, +joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dîné? + +--Avec ma mère. + +Cara était ordinairement maîtresse de ses impressions, elle ne put pas +cependant retenir un mouvement de stupéfaction: + +--Ta mère! + +Alors il voulut commencer son récit; mais, après l'avoir si vivement +pressé de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole: + +--Je n'ai pas dîné, dit-elle, car j'étais trop tourmentée pour manger, +mais maintenant que je vois que j'ai été comme toujours beaucoup trop +naïve, je vais me mettre à table si tu veux bien le permettre; tu me +conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas? + +Elle se mit à table, mais après le potage il lui fut impossible de +manger. + +--Non, dit-elle, cela m'étouffe; je sens qu'il se passe quelque chose +de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout. + +Elle avait eu le temps de réfléchir et de prendre une contenance, elle +écouta donc Léon sans l'interrompre. + +Il lui dit comment, au moment où il rentrait, Jacques, le valet de +chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mère; comment +en apprenant que sa mère était malade il avait couru rue de Rivoli, sans +penser à rien autre chose qu'à cette nouvelle inquiétante; comment il +avait trouvé sa mère alitée, souffrant de douleurs rhumatismales fort +pénibles; comment celle-ci, au moment de dîner, lui avait demandé de +partager son dîner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin +comment, malgré le désir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne +pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard. + +Elle l'avait écouté les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il +se tut, elle s'avança de deux pas et, lui prenant la tête entre les +mains en se penchant doucement, de manière à l'effleurer de son souffle: + +--Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien +ta bonté, ta générosité, ta tendresse; ta mère, s'associant à ton père, +t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu +oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une +pensée: l'embrasser; et tu cours à elle les bras ouverts. Oh! mon cher +Léon, comme je t'aime et que je suis fière de toi! Oh! le brave garçon, +le bon coeur! + +Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux, +puis, avec effusion passionnée, elle l'embrassa encore: + +--Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pensé à moi. + +--Je te jure.... + +--Tu me jures que quand ta mère t'a gardé à dîner tu as été peiné de ne +pouvoir me prévenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux +dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idée de monter ici quand ton +vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mère, car cela ne t'aurait pris +que quelques minutes à peine, et tu ne m'aurais pas laissé dans +l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en +est une autre: tu as eu peur que je te garde. + +--Je t'assure que non. + +--Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empêcher +d'aller voir ta mère malade, car la vérité est qu'il y a longtemps que +je t'aurais envoyé près d'elle, même alors qu'elle était en bonne santé, +si je l'avais osé. Est-ce que je n'ai pas tout intérêt, grand enfant, à +ce que tu sois bien avec ta famille? Au début, oui, j'aurais pu craindre +que ta famille te séparât de moi. Mais maintenant il faudrait que je +fusse une femme sans coeur et même sans intelligence pour avoir cette +crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu +m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous séparera? Cette crainte +écartée, combien d'avantages j'aurais à une réconciliation! Je ne parle +pas d'avantages matériels, ceux-là sont de peu d'importance pour moi. +Mais si jamais ma suprême espérance se réalise, si jamais tu me prends +publiquement, légitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec +l'assentiment de ta famille et non malgré elle. C'est donc d'elle que +j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien +j'aurais été heureuse que ta mère pût apprendre que c'était moi qui +t'envoyais près d'elle? Elle m'aurait su gré de ce commencement de +réconciliation, et elle aurait compris que je n'étais pas la femme +qu'elle s'imagine d'après de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te +retenir, j'aurais été la première à te dire d'aller l'embrasser. + +--Quand Jacques m'a dit que ma mère était malade, je n'ai pensé qu'à +cette maladie, et je suis parti sans autre réflexion; mais, quand elle +m'a demandé de dîner avec elle, la pensée m'est venue alors que si tu +pouvais me parler tu me dirais: «Reste». + +--Oh! pour cela il faut que je t'embrasse. + +Ce n'était pas la première fois que Cara parlait de son mariage, c'était +peut-être la centième; mais toujours elle avait eu grand soin de le +faire d'une façon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idée +folle, puis comme d'un rêve irréalisable, puis peu à peu en précisant, +mais de telle sorte cependant que Léon ne pût pas lui répondre d'une +façon catégorique: cette réponse eût dû être un oui, elle l'eût +bravement provoquée; mais comme à l'embarras de Léon, lorsqu'elle +abordait ce sujet, il était évident que ce oui n'était pas prêt à venir, +elle n'avait jamais voulu brusquer un dénoûment qui ne s'annonçait pas +comme devant s'accorder avec ses désirs. Il fallait attendre, patienter, +cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le +lui livrer sans défense, et encore n'était-il pas du tout certain que +cette heure sonnât jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette +occasion sur cette idée de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'à +présent, et comme si elle n'en avait parlé que par hasard, elle passa à +un autre sujet. + +Que lui avait dit sa mère dans cette longue entrevue? Tout leur temps +n'avait pas été employé à manger. Une réconciliation était-elle +probable, était-elle prochaine? + +Il hésita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne +pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il +voulait cacher. + +--Cette réconciliation à laquelle tu pousses toi-même, dit-il enfin, +serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement +qu'on me propose. + +--Quel qu'il soit, il faut le subir. + +--Même s'il doit nous séparer? + +--Mon Dieu! + +--Oh! pour deux mois seulement. + +Alors il raconta la proposition de sa mère, très-franchement et telle +qu'elle lui avait été faite. + +--Et qu'as-tu répondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante. + +--Je n'ai pas répondu. + +--Que répondras-tu? + +--Je ne répondrai pas pour ne point peiner ma mère, et elle ne tardera +pas à comprendre que je ne peux pas me séparer de toi, je ne dis pas +pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours. + +--Pas pour une heure. + +Ce récit donna à réfléchir à Cara, et pour elle la nuit entière se passa +dans ces réflexions. + +Il était évident que la famille de Léon, qui pendant assez longtemps +avait laissé aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la +satiété ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se défendre +vigoureusement: de là cette feinte maladie de la mère qui était inventée +pour attendrir le fils; de là cette proposition de payer les billets +Rouspineau et Brazier à condition que Léon quitterait Paris pendant deux +mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait, +on l'entraînerait. + +Si Brazier et Rouspineau avaient été si menaçants en ces derniers temps, +n'était-ce pas précisément pour rendre le séjour de Paris insupportable +à Léon? + +Déjà Cara avait eu des soupçons à ce sujet, et il lui avait semblé que +les réclamations de ces deux créanciers, que leurs poursuites et que +leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le désir d'être +payés par Léon. + +La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste après la +période la plus violente de réclamations, persuada Cara que ses soupçons +étaient fondés. + +Réclamations insolentes des créanciers, maladie et proposition amicale +de la mère, tout cela s'enchaînait et tendait à un même but: éloigner +Léon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait guéri de son +amour. + +Bien que cela parût logique à Cara, elle ne voulut pas s'en tenir à des +présomptions si bien fondées qu'elles pussent être, il lui fallait une +certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'à interroger +Rouspineau et Brazier. + +Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le +patriarche anglais était assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait +bien dire. + +Mais avec Rouspineau il pouvait en être tout autrement: si Rouspineau +avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi était paysanne +d'origine, et la vie de Paris avait singulièrement aiguisé chez elle la +finesse qu'elle avait reçue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait +sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens +d'intimidation qui le feraient parler quand même il voudrait se taire. + +Ce serait donc à lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait +le rôle que madame Haupois avait joué dans les tracasseries qui en ces +derniers temps avaient rendu Léon si malheureux. + +Que dirait Léon lorsqu'il verrait sa mère, sa mère malade, sa bonne mère +poussant en avant les gens qui l'avaient harcelé et exaspéré? + + + + +XXIII + + +Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le +marchand de fourrages de la rue de Suresnes. + +Rouspineau était occupé à rentrer une voiture de paille; mais quand il +aperçut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche à l'un de ses +garçons pour se rendre dans son bureau, où Cara l'attendait le visage +sévère et dans l'attitude d'une personne indignée: + +--Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il +l'accablait avec l'obséquiosité et la platitude d'un homme qui n'a pas +la conscience sûre, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je +puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de +ce que vous possédez. + +--Ça c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais. + +--Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous +engage à rien envers moi. + +--Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je.... + +--Écoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M. +Léon Haupois de vos réclamations d'argent, vous m'avez dit que vous +étiez gêné, que vous étiez menacé de la faillite, enfin vous avez si +bien joué votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous êtes moqué de +moi. Vous n'avez tourmenté M. Léon Haupois que parce que vous aviez +intérêt à le faire. + +--Si l'on peut dire! + +--Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela +vous coûtera cher. + +Le moyen employé par Cara était celui qui réussit si souvent dans les +querelles d'amant et de maîtresse: «je sais tout», c'est-à-dire +l'affirmation de la probabilité; avec Rouspineau, il devait être +infaillible si le fameux «tout» était bien dit avec l'assurance de la +certitude. + +Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; dès lors, bien +certaine d'avoir touché juste, Cara n'eut plus qu'à jouer sa scène de +manière à arriver à des aveux. Rouspineau se défendit; il ne savait pas +ce que tout cela voulait dire, il était innocent comme l'enfant qui +vient de naître; s'il avait demandé de l'argent à M. Haupois fils, +c'était parce qu'il en avait besoin; et, à l'appui de cette dernière +assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se +renfermant étroitement dans son «tout», si bien qu'après plus d'une +heure de discussion, Rouspineau dut reconnaître qu'il n'avait pas pu +faire autrement que d'accepter le rôle qu'on lui avait imposé; son coeur +saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent à M. Haupois fils, +un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon, +qui était une maîtresse femme, ne voulant payer les billets qu'à cette +condition. + +--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara. + +--Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous +gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas +payés. + +Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employé l'adresse, +elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau +n'eût jamais parlé: sous le coup d'une dénonciation au parquet pour +usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et +qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et, +peut-être ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges +admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le récit +qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son +avantage: + +--Maintenant que vous voilà raisonnable, dit-elle, vous allez m'écrire +tout ce que vous venez de me conter. + +--Oh! cela jamais. + +--Écoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas +me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame +Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets. + +--Oh! juste; et pour cela seulement, bien sûr; songez donc, vingt mille +francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres +diables. + +--Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, même pour tous +ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier +que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins +qui pourrait vous arriver, ce serait d'être condamné à restituer +l'excédant de ce qui vous était dû légitimement, et de plus, à payer une +amende s'élevant à la moitié de ce que vous avez prêté; rappelez-vous +Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et +voyez si le total de tout cela n'excéderait pas les vingt mille francs +pour lesquels vous criez si fort. + +--Vous ne ferez pas cela. + +--Je ne le ferais que si vous refusiez d'écrire la lettre que je vous +demande, laquelle ne sera pas montrée à madame Haupois-Daguillon, je +vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'écrivez, je vais +prendre l'engagement de vous payer moi-même vos deux billets dans le cas +où madame Haupois-Daguillon les refuserait. + +--Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'écria Rouspineau. Dictez-moi +ce que vous voulez que j'écrive; dès lors que vous vous engagez à payer +si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas à +craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet écrit. + +Cara dicta et Rouspineau écrivit: + +«Je soussigné, reconnais: 1° que c'est par ordre de madame +Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon +Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets +souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison +Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme. + +«ROUSPINEAU.» + +Cela fait, Cara écrivit elle-même l'engagement de payer les vingt mille +francs restant dus, si les billets n'étaient pas acquittés par M. et +madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de +compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de +vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame +Cara, et il valait mieux être de ses amis que de ses ennemis. + +En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle +se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle. + +Comme le jour où elle était venue demander à Riolle ce que valait la +maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet +de l'avocat, et, comme ce jour-là encore, elle trouva Riolle penché sur +ses dossiers et travaillant. + +Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait +alors, elle ferma la porte avec bruit, de façon à s'annoncer. + +Riolle leva la tête pour voir qui venait le déranger. + +--En voilà une surprise; on ne te vois plus: tu négliges tes amis, et +quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu +bourgeoise plus rangée. + +--J'aime. + +--Il me semble que ce n'est pas la première fois, et quand cette +indisposition te prenait, elle ne t'empêchait pas d'être convenable avec +tes amis. + +--Maintenant c'est autre chose. + +--Je m'en aperçois. + +--Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi. + +--Tu t'imagines peut-être que tu aimes pour la première fois? + +--Justement; au moins, c'est la première fois que j'aime ainsi; il est +vrai que chaque fois que j'ai aimé je me suis dit: Celui-là, c'est le +bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier. + +--Et tu as toujours trouvé au nouveau des mérites que l'ancien n'avait +pas ou plus justement n'avait plus. + +--Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas +Léon, c'est le meilleur garçon du monde, bon enfant, simple, tendre, +affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre préoccupation, d'autre +passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez bêtes +pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idées ou qu'aux +affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il +n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garçon, tendre, +sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;--et +voilà précisément Léon. + +--Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui +me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,--me +diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite? + +--Un conseil à te demander. + +--Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Léon. + +--Heureusement, car ce qu'il aurait d'un côté, il le perdrait de +l'autre. + +--C'est aimable. + +--Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais été qu'une tête, drôle il +est vrai, mais une simple tête; c'est à cette tête que je m'adresse +aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Français contracté à +l'étranger sans le consentement des parents et sans publication? + +--Ton mariage n'en est pas un, ça n'est rien, ça n'existe pas aux yeux +de la loi. + +--De votre loi. + +--Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le +Code, au titre cinquième «Du mariage». + +--Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'à côté de +votre loi contenue dans votre Code au titre cinquième, sixième ou +vingtième, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me +dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te +l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse? + +--Pourquoi t'adresses-tu à moi pour une chose qui n'est pas de ma +spécialité? tu n'as donc pas dans le clergé du diocèse de Paris un +conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de +la cour de Paris pour tes affaires civiles? + +--Tu sais que je n'ai jamais toléré la plaisanterie sur ce sujet, assez +donc, je te prie, et si tu le veux bien, réponds plutôt à ma question, +que je précise: le mariage religieux de deux Français célébré à +l'étranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le +mariage civil? + +--Je n'ai pas dans les affaires religieuses la même compétence que dans +les affaires civiles; je ne puis donc te répondre que des à-peu-près: un +mariage célébré religieusement, selon les lois de l'Église, est valable +aux yeux de l'Église, et n'est attaquable pour elle que si une des +prescriptions qu'elle exige n'a pas été observée. + +--Je te propose un exemple: je me marie à l'étranger avec Léon devant un +prêtre catholique en observant toutes les règles du mariage catholique, +et je reviens ensuite en France, suis-je mariée? + +--Non, pour la loi. + +--Mais, pour l'Église? + +--Oui sans doute. + +--C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier à l'église +une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus? + +--À la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, à l'église vous +ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage +soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par +l'autorité ecclésiastique au cas où les formalités exigées n'auraient +pas été toutes observées. + +--C'est bien ce que je pensais, je te remercie. + +--Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne +signifie rien. + +--Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire, +comme un incrédule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles +sont nombreuses, qui, même sans pratiquer la dévotion, considèrent le +mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il +n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient à prendre un mari +qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Église; tu vois +donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et +même qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit, +et je t'en remercie. + +--Veux-tu me payer mes honoraires? + +--C'est selon. + +--Avec une réponse. + +--Oh! alors volontiers. + +--À quand ce mariage? + +--La date n'est pas fixée, mais ce sera peut-être pour bientôt; au +revoir, cher ami, et encore une fois merci. + +--Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: _Lugete veneres cupidinesque_. + +--Cela veut dire? + +--_De profundis_. + + + + +XXIV + + +Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Léon qui l'attendait avec une +impatience au moins égale à celle qu'elle avait eue elle-même la veille: + +--Enfin, te voilà? D'où viens-tu? Qu'as-tu fait? + +--Voilà que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier; +tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assuré que ce +n'était point pour te faire connaître mes angoisses que je suis sortie +ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. + +--Malade? + +--Non, inquiète, tourmentée: j'ai réfléchi à ce que tu m'as dit à propos +de ce voyage que ta mère te voudrait voir entreprendre. + +--Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait +pas? + +--Et c'est justement pour cela que je me tourmente. + +--Ne m'as-tu pas dit toi-même que tu ne voulais pas que nous nous +séparions? + +--Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a +été le cri de l'égoïsme et de la passion: je n'ai pensé qu'à moi, qu'à +mon amour, qu'à mon bonheur; je n'ai pensé ni à ton repos, ni à la santé +de ta mère. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute +la nuit j'ai donc réfléchi à ce cri qui m'avait échappé, et j'ai fait +mon examen de conscience, me disant que quand, de ton côté, toi aussi tu +réfléchirais, tu me condamnerais pour cette pensée égoïste. + +--Te condamner serait me condamner moi-même. + +--Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'à un certain +point, de celui de ta mère. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais +je n'ai pas voulu m'en tenir aux réflexions d'une nuit de fièvre, ce +matin j'ai voulu demander un conseil sûr. + +--Et à qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous? + +--À quelqu'un de qui tu ne peux pas être jaloux, car si bon que tu +sois, il est encore meilleur que toi; si sensé, si ferme que tu sois, il +est encore plus sensé et plus ferme que toi,--au bon Dieu. Je viens de +la Madeleine. J'ai été bien longtemps, cela est possible, mais j'ai prié +jusqu'à ce que la lumière se fasse dans mon esprit troublé et me montre +la route à suivre. + +--Et de quelle route parles-tu? demanda Léon, qui était fort peu +religieux de nature et d'éducation. + +--De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta +mère: il faut que tu acceptes cette proposition. + +--Tu veux que je parte en voyage, s'écria-t-il, toi! c'est toi qui me +donnes un pareil conseil? + +--Oh! le mauvais regard que tu m'as jeté. Ne détourne pas les yeux, j'ai +lu ce qu'ils disaient; c'est une pensée de jalousie qui t'a arraché ce +cri. + +--De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me +conseiller de partir. + +--Oh! l'ingrat! Je pense à lui, je ne pense qu'à lui et à sa mère, je me +sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage +pour être libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma +liberté, qui m'empêcherait de la prendre? Sommes-nous mariés? Non, +n'est-ce pas? Je ne suis que ta maîtresse, et je puis te quitter demain, +tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce +pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepté +cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non +pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voilà en quoi le +conseil judiciaire que tes parents t'ont donné est bon, c'est qu'en te +liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve à chaque +instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les +choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je +trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment même où cet amour +s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne +veux ni quereller ni me fâcher. Tu as eu une mauvaise pensée, +oublions-la et revenons à ce que je te disais. Ta mère est malade, et tu +dois tout faire pour lui rendre la santé; pour cela, le meilleur moyen +c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre, +en Amérique, en Asie, tandis que je serai à Paris, et tout de suite elle +se rétablira. Voilà pour elle, à qui nous devons tout d'abord penser; si +plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-même conseillé ce +voyage, elle m'en saura peut-être gré. Maintenant, occupons-nous de toi. +Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmenté et +humilié par ces réclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. À +ton retour, tu serais débarrassé d'eux, et cela aussi est un point +important à considérer. Ce n'est pas le seul: au lieu de ménager ton +argent, tu as été vite; espérant faire des bénéfices qui te +permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parié aux courses et +tu as perdu; de plus, toujours pour le même motif, tu as confié d'assez +fortes sommes à ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait +ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruiné +lui-même en te perdant ton argent; de sorte que tu es présentement dans +une assez mauvaise situation financière. Si tu voyages, tes parents +seront obligés de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans +doute assez largement pour que tu puisses économiser dessus quelque +bonne somme qui, à ton retour, te sera utile. Voilà les pensées qui me +sont venues à l'église, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la +proposition de ta mère; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu +feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille +et satisfaite, ce qui est quelque chose. + +Tout cela était si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en +être touché. Évidemment son devoir de fils était de donner à sa mère +malade la satisfaction qu'elle demandait. Évidemment son intérêt à +lui-même était de se débarrasser au plus vite de Brazier et de +Rouspineau. Évidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec +une délicate générosité: cela était d'une femme de coeur. + +Il ne pouvait véritablement que remercier celle qui avait eu assez +d'abnégation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit. + +Ce fut après avoir déjeuné avec sa chère Hortense, plus chère que +jamais, qu'il se rendit chez sa mère. + +Quand celle-ci apprit qu'il consentait à partir, elle pleura de joie. +C'était la première fois qu'il la voyait pleurer, car madame +Haupois-Daguillon n'était pas femme à s'abandonner facilement à ses +émotions. + +--Je ne mets qu'une condition à mon voyage, dit Léon en souriant +doucement; si quinze jours après mon départ tu ne m'écris pas que tu es +guérie, complétement guérie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce +pas, que ce voyage sera un pèlerinage pour obtenir ton rétablissement. + +--Avant huit jours je serai guérie. + +Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son +mari, pour qu'il vît Léon avant le départ de celui-ci, mais elle crut +qu'il était plus sage d'éviter une rencontre dans laquelle pourraient +s'échanger des reproches réciproques, et, au lieu de lui écrire de +revenir, elle le pria de prolonger son absence. + +Ç'avait été une question longuement débattue de savoir où Léon +voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le +choix du pays à son fils, Cara avait fait adopter l'Amérique. + +--Ne fais pas les choses à demi, lui avait-elle dit, et pour que tes +parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux +États-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'intéressera, et puis, comme +la dépense sera grosse, les économies que tu feras seront grosses aussi. + +Pendant les jours qui précédèrent son départ, Léon alla chaque matin +passer deux heures avec sa mère, et le reste de son temps il le donna à +Hortense: jamais elle n'avait été plus tendre pour lui; jamais elle ne +l'avait aimé plus passionnément. + +Il devait s'embarquer à Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux +hasard (arrangé il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des +affaires qui l'appelaient à Manchester, il avait été convenu qu'il +accompagnerait son jeune ami jusqu'à bord du paquebot. Comme cela on +aurait la certitude que Cara n'était pas du voyage, au moins pour sa +première partie. + +Ce fut donc seulement jusqu'à la gare du Nord que Cara put conduire son +amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenés qu'ils se +séparèrent: que de baisers que d'étreintes, que de promesses, que de +serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures; +jure encore. Cara était affolée; Léon était plus calme, mais cependant +très-ému, très-attendri. + +Cependant, lorsque la portière de la voiture eut été refermée, et +lorsque Léon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son +appartement, elle était tout à fait calme. + +Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge +et des robes; les malles étaient bientôt pleines. + +--Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras +les reprendre et tu iras les déposer à la gare de l'Ouest, bureau de la +consigne; prenons toutes nos précautions, et si la mère me fait +surveiller, ce qui me paraît probable, elle en sera pour ses frais. Tu +diras à la concierge que je suis malade et que je garde le lit. + +Léon devait s'embarquer le samedi à Liverpool; à midi, madame +Haupois-Daguillon reçut une dépêche de Byasson: + +«Liverpool, 11 heures. + +«Ai quitté Léon sur le _Pacific_. Le vapeur prend la mer, beau temps.» + +Deux heures après, on remit à madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un +exprès venait d'apporter: + +«La personne que nous avions mission de surveiller n'était point malade +comme elle le prétendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout +lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il +rechercher où elle a pu aller?» + +Avant de répondre, madame Haupois-Daguillon étudia l'indicateur des +chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller +de Paris à Liverpool; cet examen la rassura; si Cara était partie le +vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver à +Liverpool avant le départ du _Pacific_. + +Alors elle répondit un seul mot à cette lettre: «Cherchez.» + +Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le résultat de cette recherche: +le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller s'était +embarquée au Havre sur le _Labrador_, en route pour New-York. + + + + +XXV + + +Les deux vapeurs le _Pacific_ et le _Labrador_ courent à toute vitesse +sur l'Océan; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre de la +Manche; les mêmes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur +qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumées noires +tracent la ligne qu'ils suivent. + +Sur le pont du _Labrador_ une femme à la toilette élégante, une +Parisienne, Cara, une jumelle de courses à la main, sonde les +profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui +demande, mais sans préciser la question; si tous les vapeurs partis +d'Europe le samedi pour l'Amérique suivent la même route. + +Sur le pont du _Pacific_, Léon regarde aussi la mer, mais il ne cherche +rien à l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en +vue; s'il promène les yeux çà et là, c'est en rêvant mélancoliquement. + +Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de liberté; +il avait été si bien pris, si étroitement enveloppé par Cara, qu'il +avait peu à peu cessé de s'appartenir, pour lui appartenir à elle, +n'ayant pas une pensée, une sensation, un sentiment qui lui fussent +propres ou personnels, tous lui étaient suggérés par elle, ou tout au +moins étaient partagés avec elle. On ne se dégage pas facilement d'une +pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille +servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se façonne par +l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisément, tout +aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent +leur personnalité: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide +douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie à bord et la +monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et +grosse houle rendaient encore plus pesants. À qui parler? L'oreille qui +l'écoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels +il cherchait l'accord de sa pensée ne pouvaient lui répondre. + +Mais peu à peu il se laissa gagner par le charme mélancolique du voyage, +la monotonie même des choses qui l'entouraient le pénétra, la répétition +régulière de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain +intérêt, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer +celles qui avaient été si brusquement rompues par son départ. + +D'ailleurs la vie même du bord avait pris une activité pour l'équipage +et pour les passagers un intérêt qu'elle n'avait pas pendant les +premières journées où l'on s'éloignait de l'Europe; on approchait de +Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours +le moment critique de la traversée. + +La température s'était refroidie, l'air s'était obscurci, et l'on avait +rencontré de grands icebergs qui, descendant du pôle, s'en venaient +fondre dans les eaux chaudes du _Gulf Stream_; plusieurs fois le vapeur +avait brusquement viré de bord, changeant sa route pour ne pas aller +donner contre ces écueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis +d'épais brouillards, plus froids que la neige avaient enveloppé le +navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents, +avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin. + +--Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous coulés par +eux? + +De pareilles questions discutées avec les officiers qui, dans leurs +caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le +pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'émotion. + +Quand Léon débarqua à New York, son état moral ne ressemblait en rien à +celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'était arraché des bras de +Cara à la gare du Nord. + +Si son père et sa mère, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru +que les espérances du fonctionnaire de la préfecture de police étaient +en train de se réaliser: la puissance de l'accoutumance était +considérablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journées de +voyage encore sans doute pour qu'elle fût tout à fait détruite. Alors, +que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle +était réellement? + +Avant son départ de Paris il avait été convenu qu'il descendrait au +grand hôtel de la cinquième avenue, et c'était là qu'on devait lui +envoyer des dépêches, s'il était besoin qu'on lui en envoyât; en tout +cas, c'était là qu'on devait lui adresser ses lettres. + +De dépêches, il n'en attendait point; loin de s'aggraver l'état de sa +mère avait dû s'améliorer, et il n'y avait pas à craindre qu'Hortense +fût malade; triste, oui, ennuyée, mais non malade. Ce ne fut donc que +par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas de +dépêche à son nom. + +Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en remit +une, et sa main trembla en l'ouvrant: + +«Arriverai par _Labrador_ peu après toi; n'écris à personne, ne +télégraphie pas sans nous être vus. + +«HORTENSE.» + +Il resta stupéfait. + +Que se passait-il? Pourquoi cette dépêche? Pourquoi ce voyage? Pourquoi +ne devait-il pas écrire? Pourquoi ne devait-il pas télégraphier? + +Toutes ces questions se pressaient dans sa tête troublée sans qu'il leur +trouvât une réponse satisfaisante ou raisonnable. + +Cette dépêche, en plus de l'inquiétude qu'elle lui causa, n'eut qu'un +résultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit plus +qu'elle, il ne pensa plus qu'à elle, il fut à elle comme s'il était +encore à Paris et comme s'il venait de la quitter. + +Pourquoi arrivait-elle? + +Était-elle jalouse? + +Il n'y avait guère que cette explication qui parût sensée, et encore +avait-elle un côté absurde: une femme jalouse n'envoie pas une dépêche à +celui qu'elle soupçonne. + +Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique française pour +savoir quand devait arriver le _Labrador_; on lui répondit que, parti du +Havre le samedi, il était attendu d'un moment à l'autre. + +Ainsi Hortense avait quitté le Havre le jour où lui-même s'embarquait à +Liverpool: c'était là un fait qui rendait ce mystère de plus en plus +inextricable. + +Le mieux était donc d'attendre sans chercher à comprendre ce qui +échappait à des conjectures raisonnables. + +Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier où sa mère lui +avait ouvert un crédit; cela occuperait son temps et calmerait son +impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la +finance. + +Il fit passer sa carte à ce banquier qui, depuis longtemps, était en +relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le reçut +plus que froidement. Alors Léon parla de son crédit. + +Sans répondre, le banquier prit une dépêche dans un tiroir et la lui +présenta; elle était en français et ne contenait que quelques mots: + +«Considérez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de crédit +annulée. + +«Haupois-Daguillon.» + +C'était marcher de surprise en surprise; mais, si la première était +stupéfiante, celle-là en plus était outrageante. + +C'était sa mère qui annulait, par une dépêche adressée à son banquier +et non à lui-même, le crédit qu'elle lui avait ouvert avant son départ, +gracieusement, généreusement, sans même qu'il le demandât, et d'une +façon beaucoup plus large qu'il ne paraissait nécessaire. + +Évidemment c'était quand sa mère avait appris le départ d'Hortense, +qu'elle avait envoyé une dépêche; mais alors, pourquoi l'avoir adressée +au banquier et non à lui? il y avait là une marque de méfiance qui lui +causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait été celle faite +par la demande de conseil judiciaire. + +Qu'elle crût qu'il l'avait trompée en se faisant accompagner par +Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop +se fâcher de cette absence de confiance; mais qu'elle le supposât +capable de s'approprier indélicatement un argent qu'on lui refusait, +cela malgré ses efforts pour se calmer, l'exaspérait et lui donnait la +fièvre. + +Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le _Labrador_ arrivé, +mais retenu à la quarantaine, pût débarquer ses passagers. + +Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspiré la dépêche +au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait nécessité son +voyage; il n'aurait plus à aller d'une interrogation à une autre, les +brouillant, les enchevêtrant et n'arrivant à rien. + +De loin il l'aperçut, appuyée sur le bastingage, lui faisant des signes +avec son mouchoir. + +Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu des +passagers qui ne se hâtaient point, n'étant attendus par personne, elle +arriva à Léon, et émue, palpitante, elle se jeta dans ses bras. + + + + +XXVI + + +Ils montèrent en voiture pour se rendre à l'hôtel, et aussitôt Léon +voulut interroger Cara. + +Mais, sans répondre, elle le regarda en le pressant dans ses bras: + +--Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis près de +toi; je te tiens; on ne nous séparera plus; oh! ces douze jours! j'ai +vieilli de dix ans. M'aimes-tu? + +--Tu le demandes? + +--Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut que +je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive. + +--Mais qu'arrive-t-il? + +--Tu ne le sais pas? + +Disant cela, elle plongea dans ses yeux. + +--Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces yeux +honnêtes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais qu'à te +voir pour être rassurée. + +--Mais encore.... + +--On a préparé une terrible machination pour nous séparer. + +--Qui? + +--Tes parents, ta mère: j'en ai la preuve que je t'apporte; quand tu +auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons été trompés, +dupés. + +Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il ne +bronchait pas, qu'il ne se révoltait pas,--et cela était un point d'une +importance décisive qu'il écoutât les accusations contre sa mère, sans +même tenter de les arrêter. + +--Que dois-je lire? + +--À l'hôtel; jusque-là laisse-moi tout à la joie de te voir; puisque +nous sommes réunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il faut que +nous nous expliquions franchement, loyalement, sans arrière-pensée, et +que nous sachions à quoi nous en tenir, non-seulement pour l'heure +présente, mais pour l'avenir. + +Il voulut insister, elle lui ferma les lèvres avec un baiser. + +--Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je +t'ai, je te tiens, je n'écouterai qu'un mot si tu veux bien me le dire: +m'aimes-tu? + +Ils arrivèrent à l'hôtel et alors il voulut la prendre dans ses bras, +mais elle se dégagea et le tint à distance. + +--Maintenant, dit-elle, l'heure des explications décisives a sonné; j'ai +voulu, pendant ce trajet, n'être qu'à la tendresse et à l'amour; +maintenant c'est notre vie qui va se décider. + +De son carnet elle tira un papier plié en quatre et le lui tendit: + +--Lis, dit-elle. + +Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait ce +papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis +qu'il restait assis. + +--Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que je +dois faire. + +Ayant ouvert ce papier il courut à la signature; mais, après avoir lu le +nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui +dire qu'il jugeait inutile de continuer: + +--Lis, dit-elle d'une voix saccadée, ne vois-tu pas que tu me fais +mourir? + +Il lut: + +«Je soussigné reconnais: 1° que c'est par ordre de madame +Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon +Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets +souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison +Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.» + +Comme il restait immobile, accablé, elle dit: + +--Tu connais l'écriture de Rouspineau, tu connais sa signature, tu ne +les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu +vois donc que cette reconnaissance est bien écrite par lui. + +Il ne répondit pas. + +--Tu vois aussi quel a été le rôle de Rouspineau, et comment on s'est +servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer à quitter +Paris, où l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie +insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont joué +le rôle qui leur était imposé, et ta mère elle-même a joué le sien dans +la comédie de la maladie; enfin, on s'est moqué de toi. + +C'était lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout en attendant +que chaque mot eût produit son effet, de façon à n'arriver que +progressivement à sa conclusion. + +Tout à coup Léon releva la tête, et la regardant en face: + +--As-tu vu ma mère? dit-il. + +--Non. + +--As-tu vu quelqu'un envoyé par elle? + +--Personne. + +--Lui as-tu écrit? + +--Tu es fou. + +Comme elle ne connaissait pas la dépêche envoyée au banquier, elle se +demandait ce que signifiaient ces étranges questions; mais son plan +étant tracé à l'avance, elle ne voulut pas s'en écarter: + +--Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai +appris le rôle joué par Rouspineau en cette affaire. Tout simplement en +l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, été bien surprise par les demandes +insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens à te +poursuivre me paraissait étrange et jusqu'à un certain point +inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille à qui ils ont prêté +de l'argent: tu étais le premier à qui ils le réclamaient de cette +façon. Le vendredi, veille de ton départ, Rouspineau, depuis longtemps +déjà pressé par moi, se décida à parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai +ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui +payer les deux billets que tu dois encore, il consentit à m'écrire ce +papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le +samedi matin à Liverpool. Que faire? Il m'était impossible de te +rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une dépêche, craignant +qu'elle fût interceptée par ton ami Byasson, qui, tu dois le comprendre +maintenant, ne t'avait accompagné que pour te surveiller et t'expédier +comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les précautions +étaient bien prises. Alors je résolus de te rejoindre ici. J'eus le +temps de rentrer chez moi, de faire mes malles à la hâte, avec l'aide de +Louise, et de prendre le train du Havre, qui part à minuit dix minutes. +Arrivée au Havre, j'allai au télégraphe pour t'envoyer ma dépêche, puis +je m'embarquai sur le _Labrador_; et me voici. Dans quelle situation +morale je fis la traversée, tu peux l'imaginer: je voyais tout le monde +conjuré pour te séparer de moi et je me demandais si tu n'étais pas +d'accord avec tes parents. + +--Moi! + +--Cela était absurde et encore plus injuste, j'en conviens, mais toi +aussi tu conviendras qu'il était bien difficile d'admettre que ta mère +qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il était +bien difficile d'admettre que ta mère avait pu toute seule machiner un +pareil plan. J'ai quitté Paris décidée, je te l'avoue, à pousser les +choses à l'extrême, pour trancher notre situation dans un sens ou dans +un autre: ou nous nous séparerons franchement, ou je deviens ta femme; +tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgré ton père et ta +mère, à la condition de leur faire des sommations; si tu m'aimes comme +je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que +près de moi que tu peux trouver de l'affection et de la tendresse, si tu +vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donné un conseil +judiciaire, qui t'as déshonoré en te livrant aux moqueries des usuriers, +qui s'est jouée de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul intérêt de +son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hésites pas à me donner ton +nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours témoigné; si tu +hésites, retenu par je ne sais quelles lâches considérations mondaines, +je n'hésite pas, moi, à me séparer d'un homme qui n'est pas digne d'être +aimé. + +Elle avait prononcé ce discours, évidemment préparé à l'avance, en +détachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Léon; c'était en +arrivant seulement à son projet de mariage qu'elle avait pressé son +débit, de manière à n'être pas interrompue. Ayant dit ce qu'elle avait à +dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers +mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre. + +Or, ce qu'elle lisait n'était pas pour la satisfaire: tout d'abord la +surprise, puis l'embarras, puis enfin la répulsion. + +Mais elle n'était pas femme à se fâcher et encore moins à se décourager +en voyant l'accueil fait à son projet. + +À vrai dire, elle l'avait prévu cet accueil. Elle connaissait trop bien +Léon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la traversée +elle préparait ce discours, qu'il allait lui répondre en lui sautant au +cou et en écrivant à un notaire de Paris pour que celui-ci procédât aux +sommations respectueuses. Cette hardiesse de résolution n'était pas dans +le caractère de Léon. Si monté qu'il pût être contre ses parents,--et de +ce côté elle l'avait trouvé dans les dispositions les plus favorables à +ses desseins,--si exaspéré qu'il fût, il avait trop le sentiment de la +famille, il était trop petit garçon, il était trop dominé par le respect +humain pour risquer aussi franchement une déclaration de guerre à +visage découvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup de tête, +elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amérique, et à Paris même elle +se fût fait épouser. Si, malgré ses prévisions, elle avait cependant +parlé de ce mariage précédé de sommations, c'est parce qu'il était dans +ses principes de ne jamais rien négliger de ce qui avait une chance, si +faible qu'elle fût, de réussir. Or, comme il se pouvait que Léon, en se +voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrât dans un accès +d'exaspération qui lui ferait accepter cette idée de mariage, elle avait +cru devoir la mettre en avant, quitte à se replier sur une autre, si +celle-là était repoussée. Et, en conséquence, elle avait préparé cette +autre idée dont la réalisation, pour lui donner des avantages moins +complets que la première, n'en serait pas moins cependant pour elle un +superbe succès qui couronnerait ses efforts. + +L'exaspération ne s'étant pas produite chez Léon au point de l'entraîner +aux dernières extrémités, Cara ne commit point la maladresse de lui +faire une scène de reproches, qui n'aurait abouti à rien de pratique. +Elle était indignée de voir son embarras et son trouble, et c'eût été +avec une véritable jouissance qu'elle lui eût reproché sa lâcheté en +l'accablant de son mépris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en ce +monde, et elle n'avait pas traversé l'Océan pour s'offrir des +jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces +hésitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux à faire; plus +tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne +devait lui dire que ce qui était utile. + +Jusqu'alors elle avait parlé debout devant Léon en le tenant sous son +regard; mais, si cette position était bonne pour l'observer et le +dominer, elle était mauvaise pour le toucher et dans un mouvement de +trouble passionné lui faire perdre la tête. + +Elle vint donc se placer près de lui sur le canapé où il était assis: + +--Voilà dans quelles dispositions j'ai quitté Paris, dit-elle, décidée à +t'obliger à la rupture ou au mariage, à la rupture si tu étais le +complice de ta famille, ou au mariage si tu en étais la victime. Et ma +résolution était si bien arrêtée que j'ai eu soin de prendre avec moi +tous les papiers nécessaires à ce mariage: tes actes de naissance et de +baptême, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en +quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux +pas qu'à cet égard il s'élève un doute dans ton esprit: j'avais ces +actes depuis quelque temps déjà, bien avant que ton voyage fût décidé, +les légalisations qui sont sur les actes de naissance en feront foi par +leur date. + +Pourquoi avait-elle levé ces actes bien avant que le voyage de Léon fût +décidé? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au succès de son +plan que Léon ne pût pas croire qu'elle avait eu le temps de les obtenir +entre le moment où Rouspineau avait parlé et celui où elle était partie, +et la date de la légalisation était une réponse suffisante à cette +question si Léon se la posait. + +Elle continua: + +--Pendant les premiers jours de la traversée, je m'affermis dans ma +résolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de possible, il +n'y avait que cela de digne. + +--Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais? + +--Remarque que j'étais dans une situation terrible: si je n'admettais +pas que tu me trompais, je devais admettre que c'était ta mère qui te +trompait, et, malgré tout, je n'osais porter une pareille accusation +contre celle qui était ta mère, tant jusqu'à ce jour je m'étais habituée +à la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse +affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces +jours de douleur, je n'ai pas quitté ma cabine. Cependant, cet état de +maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calmé la fièvre et la +colère qui me dévoraient quand j'ai quitté Paris. Une nuit que tout le +monde dormait dans le navire et que le silence n'était troublé que par +le ronflement de la machine et le gémissement du vent dans la mâture, +j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un rêve, car je ne dormais +pas. Écoute-moi sérieusement. + +--Je t'écoute. + +--Sans douter de la réalité de cette vision, malgré ton irréligion. J'ai +vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idées, je sais que cela doit +te paraître insensé; cependant cela est ainsi. Il me parle, et voici ses +paroles: «Tu serais coupable de pousser ton ami à peiner ses parents. +Mais tu serais coupable aussi de persévérer plus longtemps dans la vie +qui est la vôtre.» Puis la vision disparut, et je restai livrée à mes +pensées, m'efforçant de m'expliquer ces paroles qui m'avaient +bouleversée. Le premier avertissement me parut assez facile à +comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les +sommations respectueuses à tes parents, qui seraient une si cruelle +blessure pour leur vanité et leur orgueil; donc je devais renoncer à +mon projet de mariage tel que je l'avais arrangé dans ma tête pendant +ces si longues journées. Je ne suis pas femme à désobéir à la volonté de +Dieu; je renonçai donc à ce mariage. + +Elle baissa les yeux comme si elle était profondément émue, mais elle +avait été douée par la nature d'une qualité que l'usage avait +singulièrement perfectionnée, celle de voir sans paraître regarder; elle +remarqua que le visage de Léon, jusqu'alors douloureusement contracté, +se détendit. + +Après un moment donné à l'émotion, elle poursuivit: + +--Le second avertissement était moins clair: comment ne pas persévérer +dans la vie qui était la nôtre? La première idée qu'il s'offrit à mon +esprit fut celle de la rupture: je devais me séparer de toi. S'il +m'avait été cruel de renoncer à ce projet de mariage qui assurait mon +bonheur pour l'éternité, combien plus cruelle encore me fut la pensée de +la séparation! J'avais pu, après bien des combats, abandonner +l'espérance d'être ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner +toi-même, renoncer à notre amour, à mon bonheur, à la vie. Je me dis +qu'il était impossible que telle fût la volonté de Dieu, et je cherchai +un autre sens à ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouvé, et de +ce moment j'ai abandonné ma cabine, guérie, pour monter sur le pont +comme si j'étais insensible au mal de mer; voilà pourquoi je ne suis pas +trop défaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je +n'étais qu'un spectre: comment suis-je? + +Elle resta un moment assez long à le regarder dans les yeux, en face de +lui, et si près, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe. + +Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui +abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa +tendrement. + +--Écoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi avec toute ton âme, +sans distraction, sans pensée étrangère à ce qui nous occupe, car c'est +ma vie que tu vas décider par un oui ou par un non; écoute-moi. + +Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais +cette fois fiévreusement, passionnément. + +--Ce qui m'avait trompé, dit-elle, c'était la pensée que je devais +renoncer à devenir ta femme. Ta femme par un mariage légal avec +consentement de tes parents et publications, oui, à cela je dois +renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de +tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu; +oui, voilà ce que je dois poursuivre, voilà ce que Dieu exige, voilà ce +que je te demande, voilà ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voilà ce +que je vais exiger de toi et ce qui amènerait notre séparation si tu me +le refusais. Je t'ai demandé de m'écouter tout à l'heure, je te répète +ma prière à tes genoux; avant de parler, avant de répondre, avant de +prononcer le oui ou non qui va décider notre vie à tous deux, notre +bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, écoute-moi jusqu'au bout. + +Elle se laissa glisser à terre, et, jetant les bras autour de Léon, elle +resta serrée contre lui, la tête levée, le regardant ardemment: + +--Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus +grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me +vois à tes genoux te priant, te suppliant à mains jointes comme si je +m'adressais à Dieu. J'aurais persisté dans ma première idée d'exiger de +toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais +dit simplement ce que je désirais et j'aurais attendu la réponse sans +appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage légal +m'aurait donné des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais. +Par un mariage légal je me serais trouvée ta femme aux yeux de la loi, +c'est-à-dire que j'aurais partagé ta fortune, celle que tu recueilleras +un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porté ton nom, +j'aurais été ton héritière pour le cas où tu serais mort avant moi. Cela +eût compliqué ma demande de questions d'argent et d'intérêts qui +m'eussent imposé une grande réserve. Dieu merci, cette réserve n'existe +pas maintenant, et je n'ai pas à me renfermer dans une froide dignité. +Je peux te prier, te supplier, faire appel à ta tendresse, à l'amour, à +nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans +craindre de mêler l'argent au sentiment, car ce mariage purement +religieux, ne me donnera aucuns droits à ta fortune, je ne serai pas ta +femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union +sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voilà +pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des +hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu. + +Ce n'était pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'était +encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se +serrant contre lui, l'enveloppant, l'étreignant, le fascinant: s'il y +avait de l'habileté dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en +avait-il dans la façon dont elle le disait: ce discoure eût pu laisser +calme un indifférent, mais ce n'était pas à un indifférent qu'elle +s'adressait, c'était à un homme qui l'aimait, qui était séparé d'elle +depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps étudié dans son fort +aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste +connaît son clavier. Pendant toute la traversée, elle avait +soigneusement travaillé les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et, +dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'était livré aux +hasards dangereux de l'improvisation. + +Que n'eût-elle pas espéré si elle avait pu savoir que celui sur qui elle +exerçait déjà tant de puissance venait d'être frappé au coeur par un +coup qui lui enlevait toute force de résistance! Connaissant la dépêche +au banquier, ce n'eût peut-être pas été le seul mariage religieux +qu'elle eût poursuivi. + +Elle reprit: + +--Pour être sincère, je dois dire que ce n'est pas seulement le repos de +ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie entière, +celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes +parents poursuivront notre séparation; le passé nous annonce l'avenir; +ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne réussiront pas? On est +bien fort quand on est prêt à tout. Ce mariage nous défendra contre eux, +et il me donnera la sécurité sans laquelle je ne peux plus vivre. Tu +leur diras la vérité, et alors ils seront bien forcés de renoncer à la +guerre. Qui sait même si ce ne sera pas la paix qui se fera quand ils +auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras +aussi comment les choses se sont passées, comment je n'ai voulu, comment +je n'ai demandé que le mariage religieux quand je pouvais exiger +l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par là à me +connaître et, je l'espère, à m'estimer: Qui sait ce que deviendront +alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous réunis? + +Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser à la réflexion le +temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer. + +Puis, après avoir étreint Léon une dernière fois et lui avoir baisé les +mains longuement en les mouillant de ses larmes brûlantes, elle se +releva: + +--J'ai tout dit. À toi maintenant de prononcer. Jamais nous n'avons +traversé une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que tu vas +choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester à jamais, +n'ayant d'autre souci que de me consacrer à toi tout entière et de te +rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a été +adoré. Tu dis non, et je m'éloigne pour ne te revoir jamais, car mon +amour ne résisterait pas au mépris que tu me témoignerais en me refusant +une juste satisfaction qui te coûtera si peu. Réduite aux termes dans +laquelle je la pose, la question que tu as à trancher en ce moment +consiste simplement à savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes pas. Tu +m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc là le mot, le +seul que tu as à dire: je t'aime. Tes lèvres l'ont prononcé bien +souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point? + +Parlant ainsi, elle avait fièvreusement remis son chapeau et son +manteau, puis, à chaque mot, elle avait avancé peu à peu vers la porte +qu'elle touchait. + +Léon l'avait suivie. + +Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses +yeux dans ceux de son amant. + +Ils restèrent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et elle +s'abattit sur sa poitrine. + +Qu'avait-elle à demander de plus?--Il l'avait retenue. + + + + +XXVII + + +Elle n'était pas femme à s'endormir dans le succès et à attendre +patiemment que Léon fût disposé à réaliser l'engagement tacite qu'elle +avait eu tant de peine à lui arracher. + +Il pouvait réfléchir lorsqu'il serait de sang-froid et revenir alors sur +cet engagement. + +D'autre part il y avait à craindre que ses parents n'intervinssent +auprès de lui, soit en accourant eux-mêmes d'Amérique, soit en faisant +agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi à changer +sa résolution, qui n'était pas assez ferme pour qu'on pût avoir pleine +confiance en elle. + +Dans ces circonstances, le mieux était donc de ne pas perdre une minute +et de faire célébrer aussi promptement que possible le mariage +religieux. + +Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et +rapidement en Amérique, mais elle ignorait en quoi consistaient au juste +cette facilité et cette rapidité. On lui avait dit que l'acte de +naissance et l'acte de baptême étaient les seules pièces qu'on exigeait; +cela était-il vrai? Était-il vrai aussi que les délais entre la demande +et la célébration étaient insignifiants? Elle voulait mieux que des +on-dit plus ou moins vagues; c'était des certitudes qu'il lui fallait. + +Le lendemain matin, alors que Léon était encore au lit, elle sortit +«pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de quelques +minutes, le temps d'aller à l'église la plus voisine, et elle revenait». + +Ce fut en effet à l'église catholique la plus rapprochée qu'elle se fit +conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra à la +sacristie et demanda si elle pouvait parler à un prêtre qui fût Français +ou qui entendît le français. À ces mots, un prêtre qui arrangeait des +surplis dans un tiroir lui répondit avec un accent étranger +très-prononcé qu'il était à sa disposition. + +Il se préparait à entrer dans l'église, croyant qu'il s'agissait d'une +confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil +pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui +raconta l'histoire qu'elle avait préparée. + +Elle venait d'arriver à New-York avec son fiancé, et ils étaient pressés +de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire bénir leur union +par l'Église, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs délais; +car si ces délais devaient les retenir à New-York, ils seraient obligés +de se mettre en route avant d'avoir reçu le sacrement du mariage, ce qui +serait une grande douleur pour leurs âmes chrétiennes: elle désirait +donc qu'on abrégeât ces délais autant que possible; elle était disposée +à payer toutes les dispenses nécessaires, et de plus à faire à la +chapelle de la très-sainte Vierge un cadeau proportionné au service +qu'on lui aurait rendu. + +L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point +décisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariât avant leur départ +pour l'Ouest. Mais le succès dépassa ses espérances, car le prêtre +consentit à les marier à l'instant même, s'ils avaient les pièces +exigées pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le prêtre +l'avait mal comprise, et elle recommença ses explications. Le prêtre, +après l'avoir patiemment écoutée, lui répéta ce qu'il lui avait déjà +dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fût pas valable; mais le +prêtre lui assura qu'il était au contraire indissoluble. Elle pouvait +donc se présenter avec son fiancé quand elle le voudrait; ce jour même, +le lendemain, et après s'être l'un et l'autre confessés, ils seraient +mariés; ils n'auraient pas besoin d'amener des témoins, on leur en +fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office. + +Tout autre qu'un prêtre lui eût tenu ce langage, elle eût cru qu'on se +moquait d'elle; mais ces paroles étaient évidemment sérieuses; il ne lui +restait donc qu'à profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et au plus +vite; elle remercia ce prêtre si complaisant et lui dit qu'elle allait +revenir bientôt avec son fiancé. + +Avant de rentrer à l'hôtel, elle s'arrêta chez un bijoutier et elle +acheta un anneau ainsi qu'une pièce de mariage. + +Arrivée à l'hôtel, elle garda sa voiture, puis rapidement elle monta à +la chambre de Léon; il était en train de s'habiller. + +--Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle. + +--Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus à +mon aise. + +--Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu fusses +en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir. + +--Nous marier! s'écria-t-il en riant. + +Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que le +prêtre de Saint-François venait de lui apprendre: ils étaient attendus; +elle avait promis de revenir avant une demi-heure. + +Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette noire, +simple et sévère. + +--Eh bien? dit-elle. + +--Mais un pareil mariage est absurde, dit Léon, il ne vaut rien. + +--Que t'importe? ne t'inquiète pas de cela; dis-moi que tu reviens sur +ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que +j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis +pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison précisément +pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera à rien; s'il ne +l'est pas, ce que j'espère, ce que je crois, pourquoi le refuserais-tu +aujourd'hui quand tu l'as accepté hier? + +Il n'y avait pas à répondre, ou plutôt il y avait trop de choses à +répondre. + +La cérémonie fut bâclée en peu de temps; ils signèrent sur un registre, +un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize +ou quatorze ans signèrent après eux, puis le prêtre qui avait célébré la +messe signa à son tour;--ils étaient mariés. + +Dans un rêve, les événements n'auraient pas marché plus vite. + +Était-ce possible? + +Précisément parce que la validité d'un mariage conclu dans ces +conditions paraissait plus que douteuse à Léon, il voulut faire quelque +chose de positif et de solide pour Hortense. + +Après leur déjeuner, il la fit monter en voiture avec lui, et il dit au +cocher de les conduire dans Broadway à un numéro qu'il lui indiqua. + +--Où allons-nous? demanda-t-elle. + +--Tu vas le voir. + +Ils s'arrêtèrent à la porte d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et +là, tout aussi promptement qu'à l'église Léon conclut une assurance en +vertu de laquelle la compagnie s'engageait à payer à madame Hortense +Binoche, sa femme, si elle lui survivait et après son décès la somme de +cinquante mille dollars. + +Quand Léon eut payé la première prime, il montra son portefeuille à +Hortense, il ne lui restait que quelques billets. + +--Voilà toute ma fortune, dit-il assez gaiement. + +Et il lui raconta comment le crédit qui lui avait été ouvert avait été +presque aussitôt supprimé. + +--Ce qui est à la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous partagerons, +et comme avec ce que j'ai apporté nous ne sommes pas tout à fait à sec, +nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le +Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes mariés en Suisse +ou en Italie. + +Trois jours après le départ de Léon et de Cara, madame Haupois-Daguillon +débarquait à New-York et descendait à l'hôtel que son fils venait de +quitter. + +Elle accourait ayant tout quitté, tout bravé pour le sauver, mais elle +arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, où? on n'en savait rien, pour +l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas à le chercher, ni à courir après +lui. Où le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher à cette femme? + +Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas complétement +inutile; grâce au consul, pour qui elle avait une lettre de +recommandation, grâce à un homme d'affaires actif et intelligent avec +qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour +l'Europe, que Léon s'était marié à l'église Saint-François devant l'abbé +O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche. + +Marié! Lui, son fils! + +Marié avec cette femme, une fille! + +Léon et Cara employèrent trois mois à visiter la région des grands lacs +et à descendre le Saint-Laurent; c'était un vrai voyage de noces; jamais +on n'avait vu jeunes mariés plus tendres; cependant il y avait des +heures où le mari paraissait sombre et préoccupé; quant à la femme, elle +était radieuse, tout lui plaisait, la séduisait, l'enchantait. + +Enfin ils s'embarquèrent à Québec pour Glasgow, et ce fut seulement +après une promenade en Écosse, non moins sentimentale que celle du +Canada, qu'il rentrèrent à Paris. + +Une surprise,--cruelle pour Cara,--les y attendait; le concierge de la +rue Auber remit à Léon toute une liasse de papiers timbrés. + +De la lecture de ces assignations, il résultait que M. et madame +Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullité d'un +prétendu mariage conclu par leur fils, Léon Haupois-Daguillon, avec une +demoiselle Hortense Binoche, devant un prêtre de l'église de +Saint-François, à New-York (États-Unis), lequel mariage n'avait été +précédé d'aucune publication, et avait été fait sans le consentement des +père et mère du marié; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le +mariage ainsi contracté était nul, et qu'il importait aux demandeurs de +ne pas laisser écouler le délai prévu par l'article 183 du même Code +pour porter leur action en nullité devant la justice. + +Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Léon les porta +immédiatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de +l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien à faire et qu'il était +inutile de se défendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en +France qui ne prononcerait la nullité d'un mariage conclu dans de +semblables conditions: une seule chose était possible, c'était +d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, après les délais +légaux et les formalités en usage, de précéder à un nouveau mariage. + +--Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je +vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier. + +Comme Léon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la +Madeleine, il aperçut une dame en grand deuil qui traversait le +boulevard comme pour entrer à l'église; cette dame ressemblait d'une +façon frappante à sa mère: même tournure, même taille, même démarche, +c'était à croire que c'était elle. + +Mais cette pensée ne se fut pas plus tôt présentée à son esprit qu'il la +chassa: cela n'était pas possible, c'était sa vision intérieure qu'il +voyait; sa mère n'était pas en deuil. + +De qui serait-elle en deuil? + +Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barré le passage à +cette dame, celle-ci s'arrêta et tourna à demi la tête du côté de Léon. + +C'était-elle! le doute n'était pas possible, c'était bien elle; mais +alors que signifiait ce deuil? + +Instinctivement et sans réfléchir il traversa le boulevard en courant. + +Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les +premières marches de l'escalier. + +--Mère? s'écria-t-il d'une voix étouffée. + +Elle se retourna et en l'apercevant tout près d'elle elle recula. + +--En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui? + +Elle le regarda un moment. + +--De mon fils, dit-elle. + +Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant +écrasé, suffoqué. + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + + +Le théâtre de l'Opéra annonçait _Hamlet_, pour les débuts de +mademoiselle Harol, dans le rôle d'Ophélie. + +C'était la première fois que Paris entendait ce nom, qui, disaient les +journaux de théâtres, était celui d'une jeune chanteuse, Française +d'origine, mais dont la réputation s'était faite en Italie à la Scala, à +la Fenice, à la Pergola. Quelques articles avaient parlé des succès +qu'elle avait obtenus sur ces scènes, mais Paris a autre chose à faire +que de s'occuper de ce qui se passe à l'étranger, et toute réputation +qu'il n'a pas consacrée, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe pas +pour lui. + +Faite simplement, modestement et sans réclames tapageuses, l'annonce de +ce début n'avait pas produit une bien vive curiosité dans le public: +aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'était-elle pas celle d'une +représentation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au plus +avaient daigné se déranger, parce qu'on leur avait fait un service et +surtout parce qu'ils n'avaient pas à employer mieux leur soirée +ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil +d'orchestre était vide. + +Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces fauteuils: +il n'y avait pas de première représentation ce soir-là, et, ne sachant +que faire, il était venu à l'Opéra plutôt pour ne pas se coucher trop +tôt que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et dont il +n'avait pas souci; ce n'était pas une de ces débutantes qui, par le +bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention. + +Hamlet, en scène, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la +fragilité des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se +mit à examiner la salle, allant de loge en loge. + +Il était absorbé dans cet examen et il tournait le dos à la scène +lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur +le théâtre: une voix qu'il avait déjà entendue venait de réciter les +premiers mots du rôle d'Ophélie: + + Hélas! votre âme, en proie + A d'éternels regrets, condamne votre joie! + Et le roi, m'a-t-on dit, a reçu vos adieux! + +Ce n'était pas seulement cette vois qu'il avait déjà entendue; celle qui +chantait, il l'avait déjà vue aussi! + +Madeleine! + +Et, n'écoutant plus, il regarda; mais l'éclairage de la rampe change les +traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de +théâtre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps +la lorgnette braquée sans savoir à quoi s'en tenir. + +Il avait si souvent pensé à Madeleine qu'il devait être en ce moment le +jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait +son esprit. + +Cependant la ressemblance était véritablement merveilleuse: c'était +elle, c'était sa tête ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux +blonds, sa figure douce et pensive. + +Mais n'était-ce point Ophélie qui précisément ressemblait à Madeleine? +quoi d'étonnant à cela; le type de la beauté de Madeleine n'était-il pas +celui de la beauté blonde, vaporeuse et poétique? + +Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements +éclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement à Hamlet, mais +encore, mais surtout à Ophélie: en quelques minutes, le public, +indifférent pour elle, avait été gagné et charmé. + +Byasson avait été trop occupé à regarder mademoiselle Harol pour avoir +pu la bien écouter. Cependant il lui avait semblé que la voix était +belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de +l'opéra, et la voix de Madeleine, au temps où il l'avait entendue, était +loin d'avoir cette étendue et cette sûreté. + +Il est vrai que, depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de trois +ans, cette voix avait pu se développer par le travail. + +Mais où Madeleine, si c'était Madeleine, avait-elle pu travailler? + +On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; après avoir +quitté la maison de son oncle, c'était donc en Italie que Madeleine +avait été: cela expliquait que les recherches entreprises à Paris et à +Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti. + +C'était donc la passion du théâtre qui l'avait fait abandonner la maison +de sans oncle. + +Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon +n'eussent permis à leur nièce de se faire comédienne: en se sauvant, +elle avait obéi à une irrésistible vocation. + +Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection très-vive et +très-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette +fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu +qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle +voulait accomplir, il était fier de voir qu'il ne s'était pas trompé +dans la bonne opinion qu'il avait d'elle. + +C'était pendant la cavatine de Laërte et le choeur des officiers qu'il +réfléchissait ainsi; aussitôt qu'il put quitter sa place sans troubler +ses voisins, il se hâta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans +l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sût. + +Et il se dirigea vers l'entrée des artistes; mais, après avoir fait +quelques pas, il s'arrêta, retenu par une réflexion qui venait de +traverser son esprit. + +Pour que Madeleine sauvât Léon, il fallait qu'elle fût toujours +Madeleine, la Madeleine d'autrefois. + +Qui pouvait dire ce qui s'était passé? qu'était devenue l'honnête et +pure jeune fille après trois années de vie théâtrale, seule, sans +affection, sans appui autour d'elle? + +Avant de voir Madeleine, avant de tenter une démarche auprès d'elle, il +importait donc de savoir quelle femme il trouverait. + +Il revint sur ses pas, décidé à rentrer dans la salle et chercher +quelqu'un, un journaliste ou un homme de théâtre, qui pût lui donner ces +renseignements. + +Comme il traversait le vestibule, il aperçut justement un jeune musicien +qui, faisant partie de l'administration de l'Opéra, devait être en +situation mieux que personne de l'éclairer; il alla à lui. + +--Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous +notre nouvelle chanteuse? + +--Charmante. + +--C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je n'ai +jamais douté de son succès, mais j'avoue qu'il dépasse ce que je j'avais +espéré. Ce que c'est que la beauté et le charme. Voici une jeune femme +qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir; +croyez-vous qu'elle eût fait la conquête du public avec cette rapidité, +si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux. + +--Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui de +son jeune ami et en l'accaparant. + +--Oui, mais c'est une Française, d'Orléans je crois. Elle est élève de +Lozès, ce qui est bien étonnant, car l'animal n'a jamais formé une femme +de talent; mais elle a travaillé aussi en Italie, où elle a débuté avec +assez de succès pour qu'on m'ait envoyé la chercher. Elle a pour cornac +un vieux sapajou d'Italien appelé Sciazziga, qui est bien l'être le plus +insupportable de la création: avare, mendiant, pleurard. Elle vit avec +lui. + +Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras. + +--Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga, +l'idée que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu dire +qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est +bien gardée, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux chenapan +qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de suite +qu'elle a été élevée. Je n'ai pas entendu la moindre médisance sur son +compte, et cela prouve bien évidemment qu'il n'y a rien à dire, car sa +vie a été passée au crible, soyez-en sûr. Mais rentrons, le deuxième +acte va commencer, et vous savez qu'elle paraît tout de suite; je vous +recommande son air: «Adieu, ayez foi!» + +Byasson ne se laissa pas dérouter par le mot «Orléans»; se tenant bien, +élevée, honnête, c'était Madeleine; ce ne pouvait être qu'elle; Orléans +ne devait être qu'une tromperie pour dérouter les recherches; il n'était +pas plus vrai que ne l'était le nom de Harol. + +Ah! la chère et charmante fille! elle était restée la Madeleine +d'autrefois; elle pouvait donc sauver Léon et l'arracher des mains de +Cara. + +Cette pensée empêcha Byasson de bien écouter l'air d'Ophélie; mais les +applaudissements lui apprirent comment il avait été chanté; c'était un +triomphe. + +À l'entr'acte suivant Byasson ne résista plus à l'envie d'aller voir +Madeleine, car c'était bien, ce ne pouvait être que Madeleine; sans +doute le moment n'était guère favorable à une visite, et la pauvre +petite devait être toute à l'émotion de son début, mais il ne lui dirait +qu'un mot. + +La façon dont il affranchit sa carte lui fit trouver quelqu'un pour la +porter sans retard. + +Il n'attendit pas longtemps la réponse: un petit homme gros, gras, +souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante où était M. +Byasson. + +Celui-ci s'avança, croyant qu'on allait le conduire près de Madeleine. + +--_Z'est_ donc vous qui désirez voir la signora, dit le petit homme, +_z'est oune_ impossibilité en ce moment, nous n'avons pas _oune +minoute_. Vous _comprénez_, pas _oune minoute_. Désolation; _zé souis +zargé dé_ vous _lé_ dire _dé_ la part _dé_ la signora, _ma_ demain elle +vous _récévra_ avec satisfaction, _roue_ Châteaudun _noumero +quarante-huit_, si vous _lé_ voulez bien. _Escousez, ze souis_ obligé +_dé_ vous _qouitter_; vous savez _lé_ jour _d'oun débout_, pas _oune +minoute_ à soi. + +C'était-là assurément le vieux sapajou nommé Sciazziga dont on avait +parlé à Byasson, l'entrepreneur de Madeleine. + +Il s'éloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait _débouté_ +lui-même, il n'aurait certes pas été plus affairé, plus ému; mais, en +réalité, n'était-ce pas pour lui que Madeleine débutait? + + + + +II + + +Le lendemain matin, après avoir lu trois ou quatre journaux qui tous +étaient unanimes pour constater le grand, l'éclatant succès obtenu la +veille à l'Opéra par mademoiselle Harol dans le rôle d'Ophélie, Byasson +se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon. + +Dans ses vêtements de deuil, madame Haupois-Daguillon était déjà au +travail penchée sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver, +parcourait les journaux du matin. + +--J'ai du nouveau à vous annoncer, dit-il à ses amis, en leur serrant +la main joyeusement. + +--Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons reçu une bonne nouvelle, et +j'allais aller chez vous tout à l'heure pour vous la communiquer. +L'homme que nous avons chargé de surveiller Cara est venu nous apprendre +hier soir qu'il avait la certitude que Léon était trompé. Il paraît que +cette coquine n'a pu jouer son rôle plus longtemps. Après s'être imposé +la sagesse pour arriver à ses fins, elle a trouvé que le carême était +trop long, et elle est retournée à son carnaval. Elle va une fois par +semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les +perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouée d'un caprice pour +Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la +solidité du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Léon que c'est à peine +si elle prend des précautions pour lui cacher cette double intrigue. + +--De qui est cette réflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre +homme? + +--De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves +matérielles de ce qu'il a découvert, mais il espère les avoir bientôt, +et alors nous serons sauvés. Lorsque Léon aura ces preuves sous les +yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il +connaîtra cette femme et comprendra comment il a été abusé, entraîné, +comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hésitera pas à se +réunir à nous pour demander à la cour la confirmation du jugement qui +déclare nul son prétendu mariage; de même il se réunira à nous encore +pour poursuivre à Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez +bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen était le seul +bon pour réussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou +l'autre retourner à son ruisseau? cela était logique, cela était fatal, +il n'y avait qu'à attendre ce jour. + +--Je n'ai jamais prétendu que Cara ne retournerait pas à son ruisseau, +répliqua Byasson, j'aurais plutôt cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que +vous m'apprenez ne me surprend pas. + +--Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne paraît pas vous +causer la même satisfaction qu'à nous. + +--C'est que je ne puis pas partager vos espérances. + +--Mon cher, vous avez toujours été trop pessimiste, dit M. Haupois avec +humeur. + +--Et vous, mon cher, vous avez toujours été trop optimiste. + +--Les situations n'étaient pas les mêmes, dit madame Haupois-Daguillon. + +--Cela est parfaitement juste, répondit Byasson, et si je rappelle que +j'ai cru ce mariage possible et même imminent quand vous ne vouliez pas +l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours +trompé. Eh bien, dans le cas présent, je crois que je ne me trompe pas +encore en disant que ces preuves matérielles qu'on vous promet, on ne +les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez +maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des +preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis disposé à +croire, c'est dans des conditions où elle peut nier toutes les +accusations de façon à abuser Léon, la seule chose importante pour elle. +Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles +convainquissent Léon, qui est trop complétement aveuglé pour voir clair +en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans +certaines préparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se réunisse à vous +pour demander devant la cour la nullité de son mariage, pas plus que +celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas +d'importance, la cour prononcera cette nullité, avec ou contre lui, +comme le tribunal de première instance l'a prononcée. Mais, pour le +mariage religieux, la situation est bien différente; jamais la cour de +Rome ne prononcera cette nullité si Léon lui-même ne la demande pas, et, +s'il la demande, il n'est même pas du tout certain que vous l'obteniez. +Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les résultats que vous +espérez, et j'ai la conviction que, lors même qu'elles seraient +éclatantes, Léon n'en poursuivrait pas moins ses sommations +respectueuses, tant il est incapable de volonté entre les mains de Cara; +n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisième acte, et qu'un mois +après il pourra se marier, à Paris, malgré vous, et légitimement. + +Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long +et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colère; pour +madame Haupois, elle écoutait attentivement, examinant Byasson. + +Comme son mari allait répondre, elle lui coupa la parole. + +--Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi +si vous n'aviez pas un autre moyen à nous proposer; vous auriez pitié de +nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau à nous annoncer; +qu'est-ce? je vous en prie, parlez. + +--Madeleine est à Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule +que Léon peut être arraché des mains de Cara, une femme seule sera assez +forte pour délier ce qu'une femme a lié; une influence salutaire +détruira l'influence néfaste. + +--Léon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a épousé cette coquine. + +--Léon n'a aimé Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demandé à +l'une de lui faire oublier l'autre; après une longue séparation, sans +avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir même si elle +vivait encore, il a pu se laisser séduire par Cara; mais le jour où +Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra; +j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles mêmes de Léon, quand +il m'a affirmé qu'il n'avait pris une maîtresse que pour se consoler, +mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimée, celle qu'il +aimait toujours. + +M. Haupois laissa échapper un geste de mécontentement. + +--Où avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois. + +Byasson aurait voulu ne pas répondre tout de suite à cette question, et +c'était avec intention qu'il avait tout d'abord insisté sur l'influence +décisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que +Léon éprouvait pour sa cousine. + +Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eût été maladroit de +vouloir s'échapper, et mieux valait encore aborder de front la +difficulté. + +--Vous avez, dit-il, cherché toutes sortes d'explications au départ de +Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine était née artiste, elle +voulait être artiste. C'est pour cela qu'elle a quitté votre maison; +c'est pour se faire chanteuse; elle a débuté hier à l'Opéra avec un +succès que les journaux sont unanimes ce matin à constater: une grande +artiste nous est née. + +--Comédienne! + +--Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous répondrai que +Madeleine est devenue chanteuse comme Léon est devenu le mari de Cara: +chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation à une +femme, l'autre au travail et à l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et +je l'ai retrouvée hier à l'Opéra chantant Ophélie avec le succès que je +viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la +scène que je l'ai reconnue, ma première pensée a été d'aller à elle pour +lui demander si elle voulait sauver Léon. Heureusement je me suis arrêté +en chemin. D'abord il était sage de s'assurer si Madeleine était +toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnée telle que je la +pouvais désirer. Puis il était sage aussi de savoir si vous étiez +disposés à accepter son concours et à le payer du prix qu'il mérite au +cas où elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous +demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant +d'ici. Si Madeleine vous rend Léon, puis-je, en votre nom, prendre +l'engagement que vous consentirez à son mariage avec votre fils; puis-je +loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez à rien +de pratique et qui seul peut empêcher Léon de persister dans la voie où +Cara le pousse? + +--Mais, cher ami ... s'écria M. Haupois évidemment suffoqué. + +Une fois encore la mère coupa la parole au père, la femme au mari: + +--Qui vous dit que Madeleine a éprouvé pour Léon les sentiments que vous +croyez? Si cela a été, qui vous dit que cela est encore? + +--Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour +Léon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle +avait quitté votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner à un +sentiment qu'elle savait n'être jamais approuvé par vous; enfin je crois +que si, dans la carrière qu'elle a embrassée, elle a pu rester honnête +comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a été gardée par ce sentiment. +Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est +certain aussi que si, contrairement à mon espérance, ce sentiment +n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour +votre belle-fille, Léon, avant deux mois, sera marié avec Cara par un +mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclésiastiques ne +pourront rompre. La question présentement se réduit à ceci: Qui +préférez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Décidez. +Maintenant laissez-moi vous répéter encore ce que je vous ai déjà dit. +Léon ne consentira à voir les preuves dont vous attendez merveille que +si Madeleine lui ôte le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez +de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous hâterez son +mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis +pas un grand maître dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens +possédés par la passion, et de ce que j'ai vu est résultée pour moi la +conviction que, quand une femme est parvenue à mettre des verres roses +aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut +changer ces verres, celle-là les remplace avec une extrême facilité, et +de ce jour ce qui était rose devient noir pour lui, c'est d'un autre +côté qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait. +Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'intérêt de votre fils +et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une +jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle +Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte. + +--Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois. + +Mais madame Haupois intervint de nouveau. + +--Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tête; pour moi je suis +accablée; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de +notre part, que nous n'aurons rien à refuser à celle qui nous aura rendu +notre fils..., si elle est digne de lui. + + + + +III + + +Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame +Haupois-Daguillon, c'était un point capital d'avoir obtenu qu'ils +accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur +fils; il s'était attendu à des luttes; et celle qu'il avait dû soutenir +avait été beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand l'idée lui +était venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer à Cara. + +Cependant, pour avoir réussi de ce côté, tout n'était pas dit: +maintenant il fallait voir ce que Madeleine répondrait; accepterait-elle +le rôle qu'il lui destinait? Aimait-elle Léon? Voudrait-elle pour mari +d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle à +abandonner le théâtre? + +Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se +rendait de la rue Royale à la rue de Châteaudun, et il était obligé de +reconnaître qu'elles étaient graves, très-graves. + +Au _nouméro qouarante-houit_, comme disait Sciazziga, le concierge à qui +il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui répondit de monter au +troisième étage; là, une femme de chambre à l'air discret et honnête lui +ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon très-convenable, +qui n'avait que le défaut d'être beaucoup trop encombré; en le meublant, +Sciazziga, qui avait fait pendant son absence gérer sa maison de +commerce, avait profité de cette occasion pour vendre très-cher à son +élève une quantité de meubles dont celle-ci n'avait aucun besoin. + +Byasson n'eut pas longtemps à attendre: presque aussitôt Madeleine parut +et vint à lui les deux mains tendues: + +--Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et +tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie de +m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma réponse? + +--Ce serait moi, ma chère enfant, qui devrait vous demander si vous me +pardonnez ma visite. + +--J'étais si émue que je n'ai pu ajouter à cette émotion celle que +votre visite m'aurait donnée; j'avais besoin de calme, il me fallait +aller jusqu'au bout sans défaillance, et j'avais peur de moi; c'est +chose si terrible de paraître devant ce public indifférent qui, en +quelques minutes, peut vous condamner à une mort honteuse; mais ne +parlons pas de cela. + +--Votre triomphe a été splendide. + +--J'ai été heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, comment se porte mon +oncle, comment se porte ma tante? + +--Ils vont bien, quoique depuis votre départ ils aient été cruellement +éprouvés; quand vous les verrez, vous les trouverez bien vieillis; votre +oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fièrement les +Champs-Élysées, et votre tante n'a plus son activité d'autrefois; mais +vous ne me demandez pas de nouvelles de Léon? + +Parlant ainsi, il l'avait regardée en face; il vit qu'elle pâlissait. + +--J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux. + +--Ah! vous savez? + +--Je sais ce que les journaux ont rapporté de ce procès, qui, je le +comprends, a dû causer de terribles chagrins à mon oncle et à ma tante. +Et lui ... je veux dire Léon, comment a-t-il supporté cette crise? + +--Nous n'avons pas vu Léon depuis longtemps; il a rompu toutes relations +avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui. + +--Ah! pauvre Léon! + +--Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce. + +--Il est malheureux? + +--Très-malheureux, le plus malheureux homme du monde. + +--Mon Dieu! + +De nouveau il la regarda, elle paraissait profondément émue et troublée, +et cependant elle n'était plus une enfant qui s'abandonne sans +résistance à ses impressions; de grands changements s'était faits en +elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la liberté et de +l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermeté, son geste de +l'ampleur, la jeune fille était devenue une jeune femme. + +--Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais être sincère +avec vous et tout vous apprendre: Léon est tombé sous l'influence d'une +femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme le +bonheur pour lui consiste à rendre heureux ceux qu'il aime, il a été +promptement dominé, sa volonté a été annihilée, et si complétement, que +dans une heure de folie, n'ayant personne auprès de lui, seul en +Amérique, il s'est laissé marier à cette femme. Comment cette folie +a-t-elle été provoquée? c'est là le point intéressant, et je vous +demande, mon enfant, de m'écouter avec la confiance que vous accorderiez +à votre père, si vous l'aviez encore, comme un ami dévoué, qui a +toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout son +coeur. + +Sans répondre, elle lui serra la main dans une étreinte émue. + +--C'est non-seulement de Léon que je dois parler, c'est encore de vous, +c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des vôtres. Le sujet +est difficile, délicat, soyez indulgente, soyez patiente. Léon n'a pas +pu vous voir sans vous aimer.... + +--Oh! monsieur Byasson! s'écria-t-elle on détournant la tête. + +--Je vous ai demandé toute votre confiance et toute votre indulgence; +laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de +Léon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque Léon est +revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert à son père +et à sa mère en leur disant qu'il désirait vous prendre pour femme. M. +et madame Haupois-Daguillon ont refusé leur consentement à ce mariage, +par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualité qui, pour eux, à +cette époque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a envoyé +Léon en Espagne, et en son absence, à son insu, on a voulu vous faire +épouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitté la maison de votre +oncle, entraînée par votre vocation pour le théâtre, et dominée plus +encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ... +qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon +intention n'est pas de chercher à savoir quel était alors l'état de +votre coeur. Lorsque Léon revint, il fut véritablement désespéré. Il +vous chercha partout, à Paris, à Rouen, à Saint-Aubin, et, de retour à +Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle +était sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, comme +pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut +alors que Léon fit la connaissance de cette femme. Comment se +laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous répéter les mots mêmes dont +il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oubliés: +«Puisque ma famille m'empêchait d'épouser celle auprès de laquelle +j'aurais vécu heureux, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été +assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, que j'aime +toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine, +mais pour me consoler.» Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli qu'il +a cherché auprès de cette femme; il y a trouvé la folie et la honte. Je +vous ai dit qu'il s'était marié à New-York. Je vous ai dit que ses +parents avaient demandé la nullité de ce mariage, laquelle a été +prononcée. Mais Léon, de plus en plus aveuglé, affolé, a fait faire des +sommations respectueuses à son père, et dans deux mois, si d'ici là rien +ne l'arrête, il va épouser cette femme par un mariage cette fois +indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arrêter, voulez-vous le sauver? + +--Moi! + +--Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents réduits +au désespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est la plus +misérable créature que la boue de Paris ait produite. Dites un mot, il +est au contraire sauvé, car il vous aime, je vous le répète, il vous +aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement à +devenir sa femme. Vous allez me répondre que ses parents n'ont pas voulu +de vous il y a trois ans, chère enfant, que leur orgueil a refusé ce +mariage, mais depuis cet orgueil a été cruellement humilié; ils ont +pendant ces trois ans durement expié leur faute, et aujourd'hui c'est en +leur nom que je parle; voulez-vous accepter Léon pour votre mari? Je +vous l'ai déjà dit, laissez-moi vous le répéter, c'est son honneur qui +est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents. + +Byasson se tut; mais, au lieu de répondre, Madeleine ne balbutia que +quelques paroles à peu près inintelligibles; alors il reprit: + +--Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquiétudes, vos +angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets très-bien qu'avant de me +répondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour mari est +toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont été mieux justifiées que +les vôtres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir voir; je +serais le premier à vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point un +engagement immédiat et définitif que j'attends de vous; ce n'est pas le +oui sacramentel qu'on prononce à la mairie, c'est seulement, et pour le +moment, votre aide et votre concours; voyez Léon, voyez-le, sachant à +l'avance le danger qu'il court et comment il peut être sauvé, puis +ensuite vous déciderez dans votre conscience et dans votre coeur, mon +enfant. + +--Mais je ne suis pas libre. + +Ce mot abattit instantanément toutes les combinaisons de Byasson. + +--Votre coeur ... dit-il. + +--Ce n'est pas de mon coeur que je parle, répondit-elle avec un sourire +désolé, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, pour neuf +années encore, est à celui qui a payé mon éducation musicale. + +Byasson respira. + +--Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce +souci; ce contrat qui vous lie à votre entrepreneur se déliera avec de +l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous +parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par +l'argent. + +--Mais j'appartiens au théâtre. Si lorsque j'ai embrassé cette carrière +je n'étais pas poussée par une irrésistible vocation, cette vocation est +venue, je suis une artiste, j'aime mon art. + +--Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne viens +pas vous éblouir de la fortune que vous trouverez dans ce mariage; c'est +le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-là seul et +non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour Léon, ce +n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis +avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette +affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez pitié de +lui, ma chère fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle dont +seule vous êtes capable; sauvez-le. + +Madeleine resta pendant quelques minutes sans répondre, suivant sa +pensée intérieure, le coeur serré, ne respirant pas; tout à coup elle se +leva et passa dans la pièce d'où elle était sortie quand Byasson avait +été introduit dans le salon. Elle resta peu de temps absente: quand elle +reparut, elle avait un chapeau sur la tête et un manteau sur les +épaules. + +--Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle. + + + + +IV + + +Byasson offrit son bras à Madeleine, et ils se dirigèrent vers la rue +Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses études, sur ses +débuts, sur sa vie de théâtre, et elle lui raconta combien les +commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient été +durs; elle lui fit aussi le récit de ses visites à Maraval et à Lozès. + +--J'ai eu bien des défaillances; j'ai eu aussi bien des dégoûts, dont le +plus amer s'est trouvé dans l'existence en commun, une existence +étroite, intime avec ceux à qui j'appartiens présentement, M. et madame +Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de méchantes gens, mais nos goûts, +nos idées ne sont pas les mêmes, nous n'avons pas été élevés de la même +façon, nous n'envisageons pas les choses au même point de vue. Depuis +trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittée d'une minute, je suis +un capital pour eux et ils me gardent avec des précautions dont ils ne +soupçonnent même pas l'inconvenance révoltante. C'est seulement +lorsqu'il a été question de venir à Paris que j'ai stipulé une certaine +liberté: pouvais-je consentir à paraître devant les personnes qui ont +connu mon père ou qui connaissent ma famille, avec madame Sciazziga à +mes côtés comme une duègne du théâtre espagnol? C'est la peur que je ne +consente pas à venir à Paris, qui a arraché cette concession à +Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivée, le mari et la femme vivent-ils +dans des transes continuelles; et, tout à l'heure, quand nous sommes +sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme +nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne +nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le théâtre? +C'est là leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer +l'engagement qui me lie à lui, il a stipulé un dédit de 200,000 francs +au cas où je quitterais le théâtre avant l'expiration de cet engagement. +À ce moment 200,000 francs c'était une grosse somme; mais maintenant je +vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en +continuant de partager mes appointements avec eux. + +Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon. + +En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler sous +le sien. + +Il s'arrêta, et se penchant vers elle en parlant à mi-voix: + +--N'oubliez pas, chère enfant, que dans cette maison désolée vous allez +remplir le rôle de la Providence. + +La première personne qu'ils trouvèrent en entrant dans les magasins fut +Saffroy, qui, lorsqu'il aperçut Madeleine au bras de Byasson, resta +immobile comme s'il était pétrifié. + +En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une +importance de plus en plus prépondérante; les chagrins, les +préoccupations, les voyages avaient paralysé M. et madame +Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient dû abandonner une part +de leur autorité, c'était Saffroy qui s'en était emparé pour ne plus la +céder. Il voyait le jour proche où il prendrait en main la direction +entière de la maison. Léon marié par un vrai mariage avec Cara, M. et +madame Haupois-Daguillon accablés, ne pourraient pas rester à Paris; ils +se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, à +Noiseau; alors qui hériterait de cette maison si ce n'est lui? Qui se +dévouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que +voulait-elle? Qu'avait-il à craindre d'elle? + +Ces questions s'étaient à peine présentées à son esprit que Madeleine, +ayant passé devant lui avec une courte inclination de tête, était entrée +dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon. + +--Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de vos +désirs, et elle a voulu vous apporter elle-même sa réponse à vos +propositions. + +Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa tante,--celle-ci +la serrant avec effusion dans ses bras,--Byasson sortit en ayant soin de +bien refermer la porte. + +Après le premier moment donné aux embrassements, il y eut un temps +d'embarras pour tous, qui, bien que court en réalité, leur parut long et +pénible: ils ne disaient rien; ils évitaient même de se regarder. + +Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos à la +cheminée, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait +prononcer un discours, il se tourna à demi vers Madeleine: + +--Ma chère enfant, dit-il, je n'ai pas à revenir sur les propositions +que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous +souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre Léon +pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous +n'avons pas cru devoir accueillir cette idée de mariage lorsque Léon +nous en a parlé pour la première fois. D'abord il faut que tu saches +qu'à ce moment Léon ne nous a pas dit qu'il éprouvait pour toi une +passion toute-puissante, il n'a alors parlé que d'un sentiment de vive +tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement après +ton départ qu'il nous a avoué cet amour. Cette explication préalable +était indispensable, car elle te fait comprendre notre réponse. En +principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui apportât une +fortune égale à la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, il s'en fallait +de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir à +un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune était le seul +reproche que nous eussions à t'adresser, mais, avec nos idées, il était +décisif. Et il l'était d'autant plus que nous ne savions pas, je viens +de te le dire, quelle était la nature du sentiment que Léon éprouvait +pour toi; nous croyions à une simple inclination, à une affection entre +cousins; c'était un amour, un amour réel, profond. Aujourd'hui, ma chère +Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles étaient alors, et ce +que nous demandons à celle que nous choisissons pour bru, c'est qu'elle +nous ramène notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est qu'elle le +sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne +renonçons pas entièrement à nos idées de fortune pour Léon. Nous les +modifions, voilà tout. + +Jusqu'à ce moment, M. Haupois avait parlé avec une certaine gêne; mais, +arrivé à ce point de son discours, car c'était bien un discours, il +reprit toute son aisance. Évidemment il se sentait sûr de lui, et +maintenant il avait confiance dans sa parole: + +--Ce que nous voulons, c'est que Léon soit dans une belle position; il a +été élevé pour cette position, il doit l'occuper, et puisque sa femme ne +peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est à nous de +fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre nièce, il est tout naturel +que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de +commerce à notre fils le jour de son mariage, et à toi notre nièce et sa +femme, nous donnerons un million. + +C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. Haupois +il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que +dans la réalité. Un million de dot! + +Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait dû produire. + +--Je suis obligé de sortir pour quelques instants, dit-il, je te laisse +avec ta tante, j'espère te retrouver. + +Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon fit +entendre à Madeleine; elle ne chercha point à l'éblouir en faisant +miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que +d'affection, que de tendresse, que de famille. + +Et ce que Byasson avait dit elle le répéta, mais en mère qui cherche à +sauver son fils. + +Madeleine fut beaucoup plus sensible à ce langage qu'elle ne l'avait été +à celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessée. + +Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de +pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de Léon, ce ne +serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par +amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par +un sentiment de dévouement. + +Sa tante, en s'adressant à ce sentiment, produisit donc sur elle un tout +autre effet que le million. + +L'émotion de la mère, sa tendresse, ses angoisses passèrent en elle, et +quand elle vit sa tante, naguère si haute et si fière, se mettre à ses +genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Léon, elle la releva en +la serrant dans ses bras: + +--Je verrai Léon, dit-elle. + +--Mais il t'aime, chère enfant, il n'a jamais cessé de t'aimer, c'est +pour t'oublier qu'il s'est jeté dans les bras de cette femme. + +--Qui sait si elle n'a pas réussi? avant que je vous réponde, +permettez-moi donc de m'entretenir avec Léon, et soyez certaine que si +je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous +voulez croire.... + +--Auquel nous croyons tous. + +--Soyez certaine que je ne penserai qu'à ce sentiment. Je n'ai pas le +droit, chère tante, de me montrer bien rigoureuse, bien exigeante. Moi +aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai à me faire pardonner. + +Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosité: + +--Et quoi donc? demanda-t-elle. + +--Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour +femme à votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis comédienne, et, +quoique ma conscience me permette de me tenir la tête haute partout et +devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une +tache sur mon front. + +À ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau. + +--Nous avons causé; Madeleine est la meilleure des filles, la plus +tendre, la plus généreuse, nous nous entendrons. + +Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se rappela +que pour lui c'était l'heure de sa promenade habituelle. + +--Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux Champs-Élysées? +dit-elle. + + + + +V + + +Comment faire savoir à Léon que Madeleine était à Paris? + +Ce fut la question qu'on agita. + +Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui +écrire; d'ailleurs, se décidât-on à employer ce moyen, il était à peu +près certain que Cara recevait elle-même toutes les lettres qu'on +adressait à Léon, et qu'elle ne les lui remettait qu'après un examen +préalable; elle garderait donc celle où l'on parlerait de Madeleine. + +Byasson fut d'avis que le mieux était de procéder ouvertement, +publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il +raconterait à un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est-à-dire +l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans +tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangée avec la +seule préoccupation de cacher plus ou moins habilement la source où on +l'avait puisée. + +Si Cara exerçait son contrôle sur les lettres, elle ne pouvait pas se +défier des journaux. Léon serait donc sûrement informé de la présence de +Madeleine à Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que +mademoiselle Harol n'était autre que mademoiselle Madeleine Haupois, +fille d'un ancien magistrat, et nièce de M. Haupois-Daguillon, le +célèbre orfèvre de la rue Royale; mais c'était là un secret qui devait +éclater tôt ou tard, et mieux valait le révéler utilement que de laisser +cette révélation au hasard, qui n'en tirerait pas profit. + +Les choses s'arrangèrent ainsi, et grande fut la surprise de Léon +lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frappé par +son nom. En ces derniers temps, il avait eu le désagrément de voir son +nom assez souvent imprimé dans les journaux, pour le reconnaître à +première vue, même lorsqu'il était noyé au milieu d'un article. Cette +fois ce n'était pas à la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait, +c'était à celle des théâtres. + +Madeleine à Paris! Madeleine était cette chanteuse qui venait de débuter +à l'Opéra avec un succès que tous les journaux célébraient! + +Justement Cara était absente; il n'eut point d'explication à donner, +point de prétexte à inventer, il courut à l'Opéra et de l'Opéra rue +Châteaudun. + +--Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se +présenta. + +Il dit son nom; et ce fut en marchant fiévreusement en long et en large, +les mains contractées, les lèvres frémissantes, qu'il attendit dans le +salon où on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de +ce qui l'entourait. + +Une porte s'ouvrit:--c'était elle. + +Il s'avança les bras ouverts. + +Elle s'arrêta. + +De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hésitation. + +Elle lui tendit la main. + +Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras. + +Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'était +donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-à-dire ceux de l'affection +familiale, qu'il l'abordait. + +Elle l'embrassa comme lui-même l'embrassait. + +--Chère Madeleine, dit-il en s'asseyant près d'elle, te voilà, te voilà +donc enfin! + +Sa voix était haletante, saccadée, ses mains tremblaient, évidemment il +était sous l'influence d'une émotion profonde. + +Il la regarda longuement; puis avec un sourire: + +--Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux +ont de l'éclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta +physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol? + +--Mais oui. + +Elle-même était profondément troublée, cette émotion l'avait gagnée; +elle voulut réagir et ne pas s'abandonner: + +--Tu crois donc, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton enjoué, +qu'une comédienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne +peuvent pas être doux? + +--En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imaginé, j'ai +été bouleversé, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir +ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est +revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais, +comparé celle que je voyais, que je revoyais après l'avoir crue perdue, +à celle dont j'avais gardé l'image dans mon coeur. + +Tout cela était bien tendre, bien passionné, et tel que Madeleine devait +croire que Byasson ne s'était pas trompé en disant que Léon l'aimait +toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amitié? +d'amour? + +Lorsqu'elle avait pensé à la visite de Léon, elle s'était dit qu'elle +devait garder son sang-froid et s'appliquer à l'écouter avec un esprit +calme, à l'examiner, à le juger pour savoir ce qui se passait en lui et +quels étaient présentement ses sentiments; mais voilà qu'elle n'était +plus maîtresse de sa volonté, voilà qu'elle l'écoutait avec un coeur +palpitant et troublé, voilà qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui, +elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irrésistiblement +entraînée par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'étendue +ni la force,--elle l'aimait, malgré tout, malgré sa liaison, malgré son +mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit où, faisant +son examen de conscience, elle avait dû s'avouer cet amour, et même plus +passionnément, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait +souffert par lui. + +--Mais comment t'es-tu décidée à entrer au théâtre, dit-il, quand tu +m'avais promis de m'écrire? + +--Je t'ai écrit. + +--Pour me dire que tu quittais la maison de mon père; c'était avant de +prendre cette résolution que tu devais m'écrire. Que ne l'as-tu fait! + +Il prononça ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus +profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de +regrets, que de reproches, que de douleurs! + +--Tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec +tes parents, et je n'ai pas voulu être la cause d'une rupture entre +vous. + +--Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et à ton occasion! + +Il s'arrêta brusquement; puis, ayant passé sa main sur son front, il +continua: + +--Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne +convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi +donc ce que tu as fait, où tu as été, où tu t'es cachée? Ta lettre +reçue, je suis accouru à Paris pour te chercher, j'ai été à Rouen, à +Saint-Aubin. Revenu à Paris, j'ai même fait faire des recherches par la +police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais +pour.... + +Il allait dire: «pour moi», il se retint et reprit: + +--Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pensé au chagrin, au +désespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au désespoir, le mot +n'est pas trop fort appliqué au sentiment ... à l'affection que +j'éprouvais pour toi. Mais voilà que je me laisse entraîner, ce n'est +pas à moi de parler; c'est à toi. + +Alors elle lui fit le récit qu'elle avait déjà fait à Byasson, mais +plus longuement, avec plus de détails, de manière à ce qu'il la suivît +dans son existence à Paris, en Italie, à ce qu'il vît et connût ceux qui +l'avaient entourée, particulièrement Sciazziga. + +Au moment où l'on parlait de lui, Sciazziga, annoncé par la femme de +chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme était chez +Madeleine, et il venait voir quel était ce jeune homme. Bien entendu il +avait un prétexte, un bon prétexte bien arrangé, pour se présenter et +interrompre, malgré _loui_, la signora _oune_ raison _impériouse_; mais +Madeleine, qui ne se laissa pas prendre à cette raison _impériouse_, lui +répondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait à +causer d'affaires sérieuses avec son cousin,--ce fut toute la +présentation,--et que plus tard elle l'entendrait. + +--Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en +riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'à moitié +fâchée de cette visite, elle te montre, au moins pour un côté, quelle a +été ma vie depuis que j'ai quitté la rue de Rivoli: il y a un mois, +Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrangé pour assister à +notre entretien. + +Puis elle acheva son récit. + +--Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas été trop +malheureuse; les commencements, il est vrai, ont été durs, mais enfin +j'ai été favorisée par la chance; maintenant que j'ai vu de près les +dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver +heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi? + +Il ne répondit pas tout de suite, et ce fut après quelques secondes +d'embarras qu'il la regarda: + +--Tu as vu mes parents? demanda-t-il. + +--Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux. + +--Alors, je n'ai rien à t'apprendre. + +--Ce n'était pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines +bien, tes parents m'ont parlé de toi; je te disais que je me trouvais +assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement, +affectueusement: et toi? + +Il lui tendit la main: + +--Oui, dit-il, tu as raison; je dois te répondre franchement, car c'est +l'amitié qui inspire ta question. + +Cependant, bien qu'il annonçât qu'il voulait répondre, il resta pendant +assez longtemps silencieux, la tête basse: + +--Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chère Madeleine, je ne suis pas +heureux. Le bonheur pour moi aurait été dans la vie de famille, avec la +femme aimée, avec des enfants qui auraient été ceux de mon père et de ma +mère. C'était là le rêve que j'avais fait quand j'étais jeune ... il y a +trois ans. La fatalité a voulu qu'il ne se réalisât point. Je n'ai pas +d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me +plaindre la vie que je me suis faite. + +Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entraîner à +en dire davantage. + +--Je te verrai bientôt, dit-il. + +--Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je +sois prise par le théâtre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que +je serais heureuse de chanter pour toi? + +--Tu chantes ce soir? + +--Oui. + +--Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir. + +--Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester à dîner avec moi: tu +ferais un mauvais dîner, car je mange peu quand je dois chanter, mais +nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et animé; et +après dîner tu me conduirais au théâtre; tu aurais ainsi le plaisir de +faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui +tous les soirs marche dans mon ombre et ne dédaigne pas de remplacer mon +habilleuse pour porter la queue de ma robe. + +Il eut un moment très-court, un éclair d'hésitation. + +Pour Madeleine, cette hésitation fut cruelle. + +--Qui va-t-il préférer? se demanda-t-elle avec angoisse. + +Elle voulut cacher son émotion sous un sourire: + +--Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dînette avec ta cousine? + +--Avec bonheur! + + + + +VI + + +Léon fut obligé d'inventer une histoire bien compliquée pour expliquer +et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout +simplement qu'il était resté à dîner avec sa cousine Madeleine et +qu'après dîner il avait passé sa soirée à l'Opéra. Qu'eût dit Cara qui, +pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables scènes de +jalousie? Combien souvent l'avait-elle interrogé curieusement sur cette +cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les manières à +savoir s'il l'avait aimée! Ne serait-elle pas malheureuse de ce dîner et +de cette soirée? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un aveu +inutile? Pourquoi éveiller ses soupçons? Pourquoi la faire souffrir dans +le présent et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, les +souffrances de la jalousie, et il tenait à les épargner à celle envers +qui il se sentait des torts. + +Mais si cette histoire fut acceptée sans éveiller les défiances de Cara, +celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour expliquer +ses absences, ne le furent point de la même manière: jusqu'alors il +sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi? + +Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art du +mensonge ne s'acquiert pas facilement; à des dispositions naturelles, il +faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et +par le métier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce qu'on a +invité de manière à le répéter la vingtième fois à l'improviste, comme +on l'a dit la première après une savante préparation, voilà ce qui exige +des qualités de mémoire et d'assurance qui sont rares. Ces qualités, +Léon ne les possédait pas; non-seulement il n'avait pas le don de +l'invention, mais encore il manquait de métier; ses histoires, qu'il +cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les +disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce +de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un caractère +de vraisemblance et d'autorité. + +S'il avait prudemment confisqué le journal où il avait lu le nom de +Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle +Harol, dont tout Paris parlait, était la cousine de Léon, et de là à +conclure que c'était pour voir cette cousine que Léon s'absentait, il +n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi. + +--Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine, +mademoiselle Harol? lui avait-elle demandé le lendemain du jour où elle +avait su qui était mademoiselle Harol. + +Il fut obligé de dire et de soutenir malgré l'évidence qu'il ne l'avait +point vue encore. + +--Pourquoi ne la vois-tu pas? + +--Parce que je ne vois plus personne de ma famille. + +--Oh! une comédienne ne doit pas, il me semble, avoir la bégueulerie de +tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma +cousine; nous irons ce soir à l'Opéra. + +--Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas. + +--Parce que? + +--Parce que je ne veux pas m'exposer à rencontrer mon père ou ma mère +qui doivent suivre les représentations de leur nièce. + +C'était la première fois que Cara rencontrait une résistance sérieuse +chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut +bien caractéristique, quoi qu'elle fît, elle ne parvint point à la +briser. Elle alla à l'Opéra, mais Léon ne l'accompagna point, au moins +dans la salle, car il profita de sa liberté pour aller rendre visite à +Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle. + +Si Cara avait appris ces visites, elle eût vu tous les dangers de sa +situation; mais n'ayant pas pris de précautions pour surveiller Léon, +elle ignora où il avait passé sa soirée. + +--Je me suis promené, dit-il, quand elle lui demanda comment il avait +employé son temps. + +Mais bientôt un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller à l'Opéra +vint jeter sur cette situation une éblouissante lumière. + +Le moment était venu pour Léon d'adresser à ses parents le troisième +acte respectueux après lequel, selon le langage de la loi, il pourrait +passer outre à la célébration de son mariage. Deux jours avant +l'expiration du délai dans lequel cet acte pouvait être signifié, il +reçut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait de +passer à son étude. Bien entendu, ce fut à Cara qu'on la remit; mais en +voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de +décacheter une lettre dont elle croyait connaître le contenu. C'était +par Riolle que lui avait été recommandé le notaire de la Branche comme +un homme capable de donner un peu de la considération dont il jouissait +à ses clients, et elle avait toute confiance dans les recommandations de +son ami Riolle. + +Léon se rendit donc à l'invitation de son notaire; celui-ci le reçut +avec une figure grave et un air recueilli: + +--Monsieur, lui dit-il, le moment arrive où, selon vos instructions, je +dois notifier à M. votre père et à madame votre mère le troisième et +dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de procéder à cet +acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas +changé. De tous les actes de notre ministère, celui-là est peut-être le +plus grave, et c'est chose tellement sérieuse qu'un mariage contracté en +opposition avec la volonté de nos parents, que je croirais manquer aux +devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une +nouvelle et dernière affirmation de votre volonté calme et réfléchie. Il +ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon rôle, +puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et +c'est ce que je fais en vous demandant de ne me répondre qu'après vous +être recueilli. + +Léon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui prêter encore +quelques instants d'attention: + +--En tout état de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre ces +observations, qui pour moi, je vous le répète, sont affaire de +conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai +reçu une visite qui enlève à mon intervention tout caractère de +spontanéité, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de votre famille, +M. Byasson. Il m'a apporté des documents dont il m'a, jusqu'à un certain +point, obligé à prendre connaissance, lesquels documents portent contre +la personne que vous vous proposez d'épouser, des accusations de la plus +haute gravité. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour vous les +communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai +pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas procéder à +la dernière sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu M. +Byasson. + +Léon aimait peu qu'on lui donnât des leçons; cette façon de disposer de +lui l'exaspéra. + +--Il me semblait, dit-il, que vous étiez mon notaire et non celui de M. +Byasson ou de ma famille. + +M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualité rare de ne +pas se fâcher et de ne jamais se laisser emporter: + +--Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre +notaire, c'est-à-dire, en prenant à coeur ce que je crois vos intérêts, +que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure, +monsieur, d'écouter la vôtre plutôt que votre susceptibilité qui, j'en +conviens, peut en ce moment se trouver blessée. Mais réfléchissez, +surtout voyez M. Byasson, et, après avoir fait acte d'homme raisonnable +qui ne ferme point de parti pris les yeux à la lumière, nous reprendrons +cet entretien. D'aujourd'hui en huit, à pareille heure, si vous le +voulez bien, je serai à votre disposition. + +Léon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, fâché contre +celui-ci, irrité contre son père et sa mère, furieux contre Cara qui ne +l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspéré contre lui-même et +changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il +suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq +jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonça de plus en plus dans sa +colère. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraître avoir peur des +révélations qu'on lui annonçait, il arriva un matin chez Byasson. + +Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage à Liverpool, le +reçut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement: + +--Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu +pénétrer jusqu'à toi, je t'aurais évité la peine de venir jusqu'ici, ce +qui te fera peut-être gronder, et je t'aurais porté certains +renseignements que tu dois connaître. + +--Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche. + +--Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a été chargé par tes parents +de surveiller Cara.... + +--Vous voulez dire ma femme, sans doute. + +--Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point +là-dessus, je te prie. Tes parents ont donc chargé un homme de +surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute +s'il a dressé contre elle un acte d'accusation au lieu d'écrire un +panégyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout simplement, +sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte +d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne +pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la naïveté de +vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux faire +ta femme était ... était indigne de toi. Il n'y a donc dans ces pièces +que des faits dont tu pourras contrôler l'exactitude. Quand tu auras lu, +tu seras fixé. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de la +Branche, et me trouvant assez embarrassé pour te faire parvenir ces +pièces, j'ai pensé un moment à charger Madeleine de te les remettre. + +--Vous n'auriez pas fait cela! + +--Voilà un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien à +ajouter. Prends ces pièces, tu les liras seul. + +Il hésita. + +--Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les brûleras. + +Il ne les brûla point. + +La plus longue de ces pièces était la copie des rapports de police +dressés au moment où la duchesse Carami avait voulu arracher son fils +des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'à cette +époque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'était omis. + +Les autres pièces étaient les rapports de l'agent gui, depuis que Cara +était revenue d'Amérique, l'avait surveillée jour par jour. Ils +relataient les visites à Salzondo et à Otto dont M. Haupois avait parlé +à Byasson; mais bien que détaillés et amplement circonstanciés avec ce +soin méticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus +insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve +matérielle. C'étaient des allégations qui avaient tous les caractères de +la vraisemblance; mais étaient-elles fondées? + +Il fallait les contrôler. + + + + + +VII + + +Le temps n'était plus où le soupçon ne pouvait pas s'élever jusqu'à la +zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculée; elle +était descendue de ce trône et n'était plus qu'une simple mortelle. + +Pourquoi après tout? + +Pourquoi croire aveuglément qu'elle valait mieux que les autres? + +Terrible question que celle-là, et, à l'heure où elle se pose devant un +amant, il y a déjà bien des chances pour qu'il admette que la femme +qu'il a aimée et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison, +vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre. + +Fatalement elle conduisait à une seconde: pourquoi tant d'accusations +contre Cara (elle était Cara maintenant), et pas une seule contre +Madeleine? pour celle-ci, l'unanimité dans l'éloge, pour celle-là +l'unanimité dans le blâme. + +Il saisirait la première occasion qui se présenterait, pour faire ce +contrôle, et si les rapports étaient vrais, elle ne tarderait pas à se +présenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite à Salzondo; il +verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il +verrait plus tard. + +Mais le jeudi suivant, qui justement était le lendemain, cette occasion +ne se présenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas +davantage. + +Se savait-elle surveillée, ou bien ces rapports étaient-ils faux? + +En réalité elle se tenait sur ses gardes. + +Tant qu'elle avait été sûre de Léon, elle avait agi librement, sans gêne +et selon ses fantaisies: pourquoi eût-elle pris des précautions inutiles +pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardât, +qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il écoutât? Pourquoi se +cacher d'un aveugle et d'un sourd! + +Mais du jour où elle avait remarqué des changements chez Léon et où elle +s'était sentie menacée dans la toute-puissance de son influence, +Salzondo et Otto lui-même l'avaient attendue inutilement; ce n'était pas +le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient à courir avant +le mariage, il fallait les consacrer à la raison et à la prudence; +Pâques arriverait après ce temps de carême. + +Et, comme elle voulait que ce carême fût aussi court que possible, elle +veillait avec soin à ce que les délais imposés par la loi pour les +sommations respectueuses fussent rigoureusement observés. Grande fût sa +surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point +notifié à M. et madame Haupois-Daguillon le troisième et dernier acte. + +Que pouvait signifier un pareil retard? Était-il le fait du notaire ou +de Léon? + +Elle s'en expliqua avec celui-ci: + +--Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas été faite? demanda Léon. + +--Riolle. + +--Riolle se mêle de ce qui ne le regarde pas: c'est à moi de demander la +notification de cet acte, et non à d'autres. + +Et tu ne l'as pas demandée? + +--Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arrêt de la +cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui déclare notre +mariage nul, nous n'avons pas besoin de procéder à un nouveau mariage, +et dès lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle +le confirme, il sera temps à ce moment-là de recourir au dernier acte +respectueux. + +--Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu étais franc, tu dirais que +tu espères qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette +espérance que tu ne veux pas que cette dernière sommation soit notifiée. + +--Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce +moment de pousser les choses à l'extrémité; mon père et ma mère sont +malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer. + +--C'était lors de la première sommation qu'il fallait faire ces +touchantes réflexions. + +--Lors de la première sommation, j'étais exaspéré par le procès en +nullité de mariage, et tu as su mettre cette exaspération à profit pour +m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus +sous ce coup immédiat de la colère, je me suis calmé. + +--Dis que tu as réfléchi. + +--Si tu le veux: j'ai réfléchi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais +des devoirs envers mes parents. + +--N'en as-tu pas envers moi? + +--Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer +ta conscience qui s'éveillait; je l'ai accepté, bien qu'il ne me parût +pas sérieux.... + +--Parce qu'il ne te paraissait pas sérieux plutôt. + +--Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur à en supporter +une; au revoir. + +Elle se jeta sur lui pour le retenir: + +--Léon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par pitié.... + +Il se dégagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre à quatre, +et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber à la rue de +Châteaudun. + +Il était furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez +Madeleine. + +Il resta trois heures rue Châteaudun à écouter Madeleine travailler: +jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'âme et tant de charme; il +était ravi, émerveillé, transporté. + +Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner près de Cara. + +--Quand te verrai-je? demanda Madeleine. + +--Bientôt. + +--Sais-tu que tu as été cinq jours sans venir. + +--Pardonne-moi, j'ai été très-occupé ... et surtout très-préoccupé, +très-peiné. + +--Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consolé, au moins +j'aurais essayé de te distraire. + +--À bientôt. + +--Quand tu pourras, quand tu voudras. + +S'il s'était sauvé pour éviter une scène, il était peu disposé à en +subir une à son retour. + +Bien que ce fût l'heure du dîner, il ne trouva ni lumière allumée ni +couvert mis dans la salle à manger; il sonna Louise, elle ne répondit +pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour dîner +dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profité pour aller se +promener? + +S'il en était ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et +dîner avec elle. + +De la salle à manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne; +dans la chambre, elle était vide. Il crut entendre un bruit dans le +cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment où il se +dirigeait de ce côté, son flambeau à la main, une odeur douceâtre et +vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il +aperçut Hortense couchée tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne +bougea pas. Ses yeux étaient clos, sa face était décolorée, une légère +écume moussait au coins de ses lèvres. Il la prit et la releva, elle fit +entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour +de lui. Sur la table où il avait posé son flambeau se trouvait une fiole +noire entourée d'étiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle était +vide: sur l'étiquette blanche, il lut: _Laudanum de Sydenham_. Il revint +à Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout +sur ses pieds. + +Ce n'était pas la première fois qu'elle s'empoisonnait, c'était la +seconde. À leur retour d'Amérique, au moment où il était question +d'adresser des sommations à M. et madame Haupois et où il se refusait à +cette mesure, elle avait déjà vidé une fiole de laudanum; il l'avait +soignée et secourue en perdant la tête, ne sachant trop ce qu'il +faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de +tendresse, la couvrant de baisers, se jetant à ses genoux, lui disant de +douces paroles, et il l'avait sauvée; peu d'instants après lui avoir dit +qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux. + +Cette fois, ce ne fut point de la même manière qu'il la soigna, ce ne +fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Après +l'avoir plantée sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la +poussant, la secouant, il l'obligea à marcher jusqu'à la cuisine; là, il +l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille où se +trouvait le café que Louise préparait à l'avance pour ses déjeuners, il +lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer +les dents, il les lui écarta avec une cuillère, de force, et il lui +entonna le café dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son +bras, il la fit marcher en long et en large à travers tout +l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait énergiquement. + +Quelle différence entre ce second traitement et le premier; entre les +caresses de l'un et les bousculades de l'autre! + +Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait été +celui du premier: elle ne tarda pas à ouvrir les yeux et à prononcer +quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, à +plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en +regardant Léon, et tout à coup elle éclata en sanglots. + +Il s'était assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant +que cette crise nerveuse fût calmée avant de lui parler. + +Ils demeurèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart +d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui réfléchissant; ce fut elle qui +la première rompit ce silence: + +--Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'écria-t-elle. + +--Parce que tu ne voulais pas mourir. + +--Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue? + +--Parce que, n'y eût-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide +fût vrai, je devais te soigner. + +--Brutalement; mais comment m'étonner de cette brutalité chez un homme +qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle +que tu as couru; c'est après t'avoir vu entrer au numéro 48 que je suis +revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la +prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infâme! la misérable! + +--Qui infâme? qui misérable? s'écria-t-il. + +--Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comédienne, la maîtresse +de celui qui la traîne de ville en ville: tout le monde sait que ce +vieil Italien est son amant: il est payé en nature. + +D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux +poings crispés; le geste fut si furieux qu'elle courba la tête, mais il +ne frappa pas. Après l'avoir regardée durant une ou deux secondes, il +s'élança dans le salon; elle courut après lui; mais quand elle arriva +dans la salle à manger, il fermait la porte de l'entrée; elle l'ouvrit; +il avait déjà descendu deux étages: le rejoindre était impossible, +l'appeler était inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle +prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire épaisse; ainsi +habillée elle descendit à son tour l'escalier; quand elle fut dans la +rue, une voiture vide passait; elle arrêta le cocher et lui dit de la +conduire rue de Châteaudun, n° 48; là il attendrait. + + + + +VIII + + +En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il +avait besoin de marcher; la colère grondait dans son coeur et dans sa +tête, la fièvre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmât +l'une et qu'il usât l'autre par le mouvement. + +Il alla ainsi à grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans +savoir où il était pendant près de deux heures. Puis, se trouvant sur la +place de la Concorde, l'idée lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait +par Madeleine que son ancien appartement était dans l'état où il l'avait +quitté; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara. +S'il avait eu sa clef, il aurait réalisé cette idée; mais, à la pensée +d'aller sonner à la porte de son père pour demander cette clef à +Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'était pas ainsi +qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait. + +Depuis longtemps, il n'avait point osé passer rue Royale, mais à cette +heure il n'avait point à craindre la rencontre d'un employé. Arrivé +devant la maison de son père, il vit une faible lumière à une fenêtre, +celle du bureau de ses parents; sa mère était là penchée sur ses livres, +travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse émotion le serra à +la gorge. + +Il continua sa marche jusqu'à la gare Saint-Lazare, et là il se souvint +qu'il n'avait pas dîné. Il entra dans un restaurant, et dit au garçon de +lui servir à manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de prêt. + +Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer +toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez +lui rue Auber, puisqu'il était décidé à ne revoir jamais Cara. + +À ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit +au garçon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du +Havre. + +Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggéra l'idée d'aller +au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait changé un billet de +cinq cents francs le matin et il en avait gardé la monnaie, c'était plus +qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage. + +Bien qu'il fût seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il +était trop agité, trop fiévreux, et puis il soufflait au dehors un vent +de tempête qui secouait les vitres du wagon à croire qu'elles allaient +se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, éclairés par +la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis +tout à coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages +noirs, et des ondées rapides fouettaient les vitres. + +À Motteville, il aperçut une rangée d'énormes sapins couchés dans le +champ les racines en l'air. + +En débarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au +cocher de le conduire à la jetée, mais celui-ci ne put aller beaucoup +plus loin que le musée. + +--Ma voiture serait culbutée par le vent, dit-il, en criant ces quelques +mots dans l'oreille de Léon. + +Léon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en +zigzag, la figure cinglée par le gravier: contre ce pavillon et contre +la batterie des gens se tenaient abrités, risquant de temps en temps un +oeil pour regarder la mer. + +Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui +arrivaient de l'ouest on traînant sur la mer: çà et là dans ce mur noir +s'ouvraient des trouées jaunes qui éclairaient l'horizon, mais, aussi +loin que la vue pouvait s'étendre on n'apercevait qu'une immense nappe +d'écume, sans une seule voile; bien que la marée ne fût pas encore +haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetée. + +Léon resta environ une heure à regarder ce spectacle, puis l'idée lui +vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau prêt à +sortir: ce temps était à souhait pour son état moral. + +Pour revenir à l'avant-port il n'eut qu'à se laisser pousser par le +vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se +préparaient à sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait à Caen. +Que lui importait un pays ou un autre jusqu'à ce qu'il sût ce qu'il +ferait? pour aller à Caen la traversée serait plus longue, et cela ne +pouvait pas lui déplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul +passager qui eût osé braver ce gros temps; un matelot à qui il +s'adressa, une pièce blanche dans la main, lui prêta une vareuse et un +_surouet_ imperméables, et ainsi équipé, il resta pendant toute la +traversée appuyé contre le mât d'artimon, secoué par la mer, bousculé +par le vent, arrosé par les vagues, mais éprouvant intérieurement un +sentiment d'apaisement. + +Arrivé à Caen, il ne s'y arrêta pas: Qu'avait-il à y faire? Il s'en +alla à Saint-Aubin pour penser à Madeleine et revoir le pays où ils +avaient vécu ensemble pendant huit jours. Le village était désert, ou +tout au moins les maisons bâties au bord du rivage étaient closes; il +semblait qu'on était dans une ville morte, dont tous les habitants +avaient miraculeusement disparu: Pompéi ou le château de la _Belle au +bois dormant_. Il trouva cependant un hôtel où l'on voulut bien le +recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine, +une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la +grève où les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons +dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'à Courseulles, dîna dans +une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arrêtant de +place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la +lune, ou pour chercher les deux phares de la Hève qui disparaissaient +souvent dans des embruns. + +Comme cette nuit ressemblait à celle où il était venu avec Madeleine et +les pêcheurs, chercher à cette même place le cadavre de son oncle! cette +lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les +deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres. + +Que n'avait-il parlé alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, à +Paris, elle n'eut pas quitté la maison de la rue de Rivoli, elle ne +serait pas devenue chanteuse, et lui.... + +Il voulut chasser la pensée qui se présenta à son esprit, mais il n'y +parvint qu'en évoquant l'image de Madeleine. + +Ah! comme il l'aimait! + +Et c'était là justement le malheur de sa situation: il aimait une femme +qui ne pouvait être à lui, et il n'aimait plus celle à laquelle il était +lié. + +Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le +croyait, il devait être un objet de risée ou de mépris pour ceux qui le +connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il était +déshonoré; on peut donner sa fortune, son coeur à une femme perdue, on +ne lui donne pas son nom. + +Et pendant toute la soirée, pendant la nuit surtout où il dormit peu, +réveillé qu'il était à chaque instant par le hurlement de la tempête, le +tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminée, les secousses +qu'il imprimait à la porte et à la fenêtre, le balancement de la maison, +cette pensée lui revint sans cesse, l'obséda, l'hallucina. Quand il +s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses idées +tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en +tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la +côte avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement. + +Quand il se leva le lendemain matin, le vent était calmé et la pluie +tombait à torrents; comme il était impossible de sortir, il resta au +coin du feu; enfin les nuages passèrent et le temps s'éclaircit. Il put +alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre à la mer, il +remonta dans le village pour aller au cimetière, à la tombe de son +oncle. Comme il longeait l'église, il aperçut devant cette tombe une +femme inclinée dans l'attitude du recueillement et de la prière: bien +qu'enveloppée dans un gros manteau et encapuchonnée, cette femme +ressemblait à Madeleine. + +Il avança vivement: c'était elle. + +Mais, soit qu'elle ne l'eût pas entendu marcher sur la terre humide, +soit qu'elle fût absorbée dans ses pensées, elle ne tourna pas la tête; +alors à quelques pas d'elle, derrière elle, il s'arrêta et resta +silencieux, la regardant, le coeur ému, l'esprit troublé. + +Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout à coup, elle eut +un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en même temps un +sourire se montra sur son visage baigné de larmes. + +--Toi! s'écria-t-elle en lui serrant les deux mains. + +Il les prit et les serra longuement. + +--Comment, tu as pensé à l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un +ton heureux et avec l'accent de la gratitude. + +--Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que +je suis ici; j'ai quitté Paris parce que j'étais malheureux, et je suis +venu à Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser à toi et de revoir +le pays où nous avions vécu ensemble pendant huit jours. + +Il dit ces dernières paroles comme si elles lui étaient arrachées par +une force à laquelle il ne pouvait résister, puis, mettant le bras de +Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetière. + +Ils se dirigèrent du côté de la mer, et jusqu'à ce qu'ils fussent +descendus sur la grève déserte, Léon ne parla que de choses +insignifiantes, là seulement il revint au sujet qu'il avait abordé dans +le cimetière: + +--Sais-tu que ton arrivée ici est vraiment providentielle pour moi? +dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer à Paris. + +--Tu veux ne pas revenir à Paris? + +--Chère Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par +chagrin, je me suis jeté dans une liaison honteuse, et plus follement +encore je me suis laissé entraîné à un mariage, qui, pour être nul +légalement, n'en fera pas moins le désespoir de ma vie. Cette liaison, +je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a poussé à +cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me +cacher en Amérique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans +ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas +emprunter. Or, m'en aller en Amérique sans rien, c'est m'exposer à +mourir de faim. Veux-tu m'aider à aller en Amérique, et à y gagner ma +vie en me prêtant l'argent nécessaire à cela? Cela est étrange, n'est-ce +pas, que moi, héritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte +quelques milliers de francs à une pauvre fille comme toi; enfin, c'est +ainsi; ta pauvreté te permet elle de me prêter; de me donner ce que je +demande à ton amitié, à notre parenté? + +--Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider à +partir. + +--Il faut que je parte, cependant. + +--Pourquoi partir si tu sens, si tu es sûr que cette rupture est +irrévocable? + +--Parce que ...--il hésita assez longtemps,--parce que, quand je me suis +jeté dans cette liaison, ça été pour oublier une personne que ... +j'avais aimée; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu +cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais +plus que je ne l'avais aimée. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le +pût-elle, je ne puis pas lui demander d'être ma femme, car elle n'a pas +de fortune et mes parents ne consentiraient jamais à l'accueillir comme +leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une +seconde fois sans le consentement de mon père et de ma mère; et tu +comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir. + +--Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu? + +--Je ne pourrais pas l'avoir. + +--Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu? + +--Madeleine!... + +--Si je te disais que ton père et ta mère m'ont demandé d'être ta +femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que +celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu? + + + + + +IX + + +Ils allèrent jusqu'au sémaphore de Bernières, et tous deux, à côté l'un +de l'autre, Madeleine lisant ce que Léon écrivait, Léon lisant ce +qu'écrivait Madeleine, ils rédigèrent leurs dépêches: + +«Cher oncle, + +«Tuez le veau gras; invitez pour dîner demain M. Byasson, et faites +mettre le couvert de Léon ainsi que celui de votre fille. + +«MADELEINE.» + +«Chère mère, + +«Je te prie de vouloir bien faire préparer mon ancien appartement pour +recevoir Madeleine; quant à moi, je demande à te remplacer rue Royale et +à réparer le temps perdu, + +«LÉON.» + +Lorsque le lendemain soir ils arrivèrent rue de Rivoli, ils trouvèrent +l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entrée de +l'appartement de M. et de madame Haupois étaient grandes ouvertes, et +dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravaté de blanc, +ganté, prêt à annoncer les invités comme en un jour de grande fête. + +Et quelle plus grande fête pouvait-il y avoir, pour ce père et cette +mère si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue à +la maison paternelle! + +Madeleine avait voulu prendre le bras de Léon, mais il ne s'était pas +prêté à cet arrangement. + +--Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens à ce qu'il soit bien +marqué que c'est toi qui me ramènes. + +Mais ni le père ni la mère n'étaient en état de faire cette remarque: +dans leur élan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul +l'observa: + +--C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il +ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est à vous seule qu'est +dû ce miracle. + +La dépêche de Madeleine avait été exécutée à la lettre par madame +Haupois-Daguillon: «Elle avait tué le veau gras,» et jamais dîner plus +splendide et plus, exquis en même temps n'avait été servi chez elle; ce +fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret: + +--Il ne faut pas être trop heureux pour bien manger, dit-il; nous +manquons de recueillement pour apprécier ce merveilleux dîner. + +Madeleine et Léon croyaient passer la soirée dans une étroite intimité, +mais à neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annonça M. Le +Genest de la Crochardière, le notaire de la famille. + +Que venait-il faire? + +M. Haupois-Daguillon se chargea de répondre à cette question que Léon +s'était posée: il le fit avec une dignité tempérée par l'émotion. + +--Comme tu nous as fait part de ton désir de rentrer dans notre maison, +dit-il, nous avons pensé, ta mère et moi, que ce ne pouvait pas être +dans les mêmes conditions qu'autrefois; nous avons donc prié M. le +Genest de dresser un projet d'acte de société dont il va te donner +lecture et que nous réaliserons quand tu auras été relevé de ton conseil +judiciaire. Notre Société est formée pour cinq années; elle te reconnaît +une part de propriété égale à la notre; la raison sociale sera: +Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid +sera, si tu le veux bien, confiée à Saffroy. + +Ces derniers mots s'adressèrent à Madeleine autant qu'à Léon. + +La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le +Genest de la Crochardière, homme discret et prolixe,-presque aussi +prolixe en ses discours qu'en son nom,-occupèrent tout le reste de la +soirée. + +Léon voulut conduire Madeleine jusqu'à la porte de son ancien +appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi +reconduire Byasson, car il avait à entretenir celui-ci d'une affaire +délicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses +parents. + +--Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associé de la +maison Haupois-Daguillon pour lui prêter trois cent mille francs? + +--Je te préviens que si tu veux employer cet argent à payer le dédit de +Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton père +prend ce dédit à sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant à +l'engagement que Madeleine a signé à l'Opéra, il sera expiré avant que +vous puissiez vous marier. + +--Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu +son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte. + +--On prétend, au contraire, qu'elle lui a donné un gros bénéfice. + +--Ceci est affaire d'appréciation: de plus elle m'a prêté diverses +sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnité que je lui dois +valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je +ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai obligé de m'adresser +à mes parents, et cela me coûtera beaucoup; je ne voudrais pas mettre +cette nouvelle dépense à leur charge, je voudrais, au contraire, +l'acquitter avec mes premiers bénéfices. + +--Eh bien! je te les prêterai, mais à une condition qui est que je ne +les verserai à Cara que le jour de ton mariage; et dès demain j'irai +régler cette affaire avec elle. + +Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut reçu +avec empressement. + +--Où est Léon? demanda-t-elle avec anxiété. + +--Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il +devient l'associé: cette association est consentie en vue de son +prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se célébrera quand la +nullité du vôtre aura été prononcée par la cour de Rome. + +Cara ne broncha pas. + +--Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est +parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empêcher: +Léon aime sa cousine, et rien ne guérit mieux un ancien amour qu'un +nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez +cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie +d'engager une lutte qui, pour n'être pas dangereuse, n'en serait pas +moins agaçante, je vous offre trois cent mille francs que je prends +l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici +là vous nous laissez en paix. + +--Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validité de +mon mariage? + +--Rien; nous sommes sûrs d'obtenir la nullité que nous demandons, nous +ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs +c'est une belle somme et qui représente largement les sacrifices que +vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami. + +Elle pâlit et ses lèvres se décolorèrent; mais elle se raidit et, par un +effort de volonté, elle parvint à amener un sourire sur ses lèvres +frémissantes: + +--Vous aviez voulu m'étrangler comme une bête malfaisante, dit-elle, +vous réalisez aujourd'hui votre désir. + +--Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les +chiffons de papier qui les enveloppent. + +Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la +force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait +pas reconquérir Léon en perdant Madeleine, ce qui était sa seule chance +de succès; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider; +d'ailleurs, après un moment de dépit, il s'était résigné à toucher ses +deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment +pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret +«_qué dé_ voir _oune_ grande artiste finir misérablement dans _oune +mariaze bourzeois_.» + +Battue de ce côté, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille +francs, n'eut plus d'espérance que dans la validité de son mariage, car +il était bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas +pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullité de ce mariage, elle lui +payerait cher son acquiescement à la demande en nullité: c'était une +dernière carte à jouer, et il fallait la jouer sérieusement; +malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie. + +Malgré l'apparente confiance de Byasson, il n'était pas du tout prouvé +que Rome prononçât jamais cette nullité. + +M. et madame Haupois s'étaient adressés à un personnage influent, +disait-on, et qui déjà avait fait prononcer la nullité d'un mariage +conclu entre un banquier allemand et une Française; mais ce personnage, +tout en se faisant donner de l'argent, n'avançait à rien, et répondait +toujours que l'affaire était grave, qu'il fallait attendre, etc. + +Impatientée d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et, +se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'éloquence d'une +mère comment son fils avait été marié. Elle obtint alors qu'une enquête +serait ouverte à l'archevêché de Paris, conformément à la bulle de +Benoit XIV (_Dei miseratione_) et que le résultat en serait transmis à +la sacrée congrégation du concile qui examinerait la validité de ce +mariage. + +Ce fut devant ce tribunal de l'officialité diocésaine que comparurent +Léon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu +connaissance des faits se rapportant à ce mariage; malgré l'habileté de +sa défense, Cara fut convaincue de n'avoir été en Amérique que pour +éluder la loi canonique et d'avoir trompé l'abbé O'Connor. Comme il +fallait innocenter celui-ci de la légèreté avec laquelle il avait +célébré ce mariage, elle fut chargée de toute la responsabilité, et la +nullité fut prononcée. + +Aussitôt les publications légales furent faites à Noiseau et à Paris, et +tout se prépara pour le mariage de Léon et de Madeleine. + +Bien que Cara eût paru subir les conditions qui lui avaient été imposées +par Byasson, celui n'était pas sans crainte pour le jour de la +cérémonie. Comment l'empêcher d'entrer à l'église, et au pied de l'autel +de se jeter entre Léon et Madeleine. + +Elle était parfaitement capable de jouer cette scène mélodramatique, et +le souvenir de son discours devant le tribunal lors du procès engagé à +propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines +circonstances elle pouvait très-bien préférer la vengeance à l'intérêt. + +La peur de ce scandale détermina Byasson à aller voir l'ami qu'il avait +à la préfecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la +cérémonie à l'église et à la mairie, plusieurs invités à l'air martial, +paraissant assez mal à l'aise dans leurs gants et que personne ne +connaissait. + +Rien ne troubla cette double cérémonie, ni le dîner, ni le bal qui eut +lieu sous une tente dressée dans la cour d'honneur du château de +Noiseau. + +De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua à cette soirée; il +quitta Noiseau après le dîner, et à dix heures, il arrivait rue Auber, +portant dans ses poches trois cent mille francs. + +Cara l'attendait; elle reçut les billets et les compta avec un calme +parfait: + +--Maintenant, dit-elle, nous avons une dernière affaire à traiter: +combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de +Léon, très-tendres, quelquefois passionnées, d'autres fois légères, et +si j'en envoie une chaque jour à madame Haupois jeune, je crois que +celle-ci passera une assez vilaine lune de miel. + +Byasson resta un moment embarrassé, puis il allongea la main vers le +paquet de lettres: + +--Vous permettez? dit-il. + +--Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois. + +--Non, merci, je ne tiens pas à entendre, il me suffit de voir. + +Et il feuilleta les lettres qui étalent rangées dépliées les unes +par-dessus les autres: + +--Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il après son examen, cela +leur ôte pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles +portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont +en cet état, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez à madame +Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous +avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'écriture de son mari. +Désolé de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espère que celle +des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve +de Léon, comme vous en manifestiez le désir autrefois. + +Ces trois cent mille francs ne suffirent pas à cela cependant, car deux +ans après, le lendemain du baptême de son second petit-fils, M. +Haupois-Daguillon reçut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara +était dans une fâcheuse situation: + +«Monsieur, + +«Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont +celles que votre fils m'écrivit, et c'est tout ce qui me reste de lui. + +«Je vous les remets ne voulant pas m'adresser à lui pour me secourir +dans la position désespérée où je me trouve: je vais être expulsée de +mon logement et mon pauvre mobilier va être vendu si jeudi je ne paye +pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille +francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue +Drouot. + +«Veuillez agréer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une +femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne +sera plus pour tous que + +«CARA». + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA *** + +***** This file should be named 13027-8.txt or 13027-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/2/13027/ + +Produced by Christine De Ryck, Wilelmina Mallière and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13027-8.zip b/old/13027-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9594202 --- /dev/null +++ b/old/13027-8.zip diff --git a/old/13027-h.zip b/old/13027-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9004419 --- /dev/null +++ b/old/13027-h.zip diff --git a/old/13027-h/13027-h.htm b/old/13027-h/13027-h.htm new file mode 100644 index 0000000..80529f6 --- /dev/null +++ b/old/13027-h/13027-h.htm @@ -0,0 +1,17532 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> +<html lang="en"> +<head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html; charset=iso-8859-1"/> + <title>The Project Gutenberg eBook of Cara, by Hector Malot.</title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + a {text-decoration: none;} + + P { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 1em; + } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + } + HR { width: 33%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; + } + BODY{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .note {margin-left: 2em; margin-right: 2em; margin-bottom: 1em;} /* footnote */ + .blkquot {margin-left: 4em; margin-right: 4em;} /* block indent */ + .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */ + .sidenote {width: 20%; margin-bottom: 1em; margin-top: 1em; padding-left: 1em; font-size: smaller; float: right; clear: right;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + .poem .caesura {vertical-align: -200%;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cara + +Author: Hector Malot + +Release Date: July 26, 2004 [EBook #13027] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Wilelmina Mallière and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + +<br /> + +<br /> + +<h1>CARA</h1> +<h3>PAR</h3> +<h1>HECTOR MALOT</h1> +<h5>E.D.</h5> +<h5>PARIS</h5> +<h4>E. DENTU, ÉDITEUR</h4> +<h5><i>Libraire de la Société des Gens de Lettres</i></h5> +<h5>PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS</h5> +<h4>1878</h4> +<hr style="width: 65%;" /> +<h4> Dédié</h4> +<h4>À FERDINAND +FABRE</h4> +<h4>Son ami</h4> +<h4>H.M.</h4> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br /> +<h2>CARA</h2> +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> +<p style="font-weight: bold; text-align: center;">HAUPOIS-DAGUILLON +(Ch. P.), [Poinçon] <i>orfèvre fournisseur des +cours +d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grèce</i>, rue Royale, +maisons à +Londres Regent street, et à Madrid, calle de la Montera.—(0) +1802-6-19-23-27-31-44-40.—(P.M.) Londres, 1851.—(A) New-York, +1853.—Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867.</p> +<p>C'est ainsi que se trouve désignée dans le <i>Bottin</i> +une maison +d'orfèvrerie qui, par son ancienneté,—près d'un +siècle +d'existence,—par ses succès artistiques,—(0)(A) médailles +d'or et +d'argent à toutes les grandes expositions de la France et de +l'étranger,—par sa solidité financière, par son +honorabilité, est une +des gloires de l'industrie parisienne.</p> +<p>Jusqu'en 1840, elle avait été connue sous le seul nom +de Daguillon; mais +à cette époque l'héritier unique de cette vieille +maison était une +fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajouté le nom de son +mari à +celui de ses pères: Haupois-Daguillon.</p> +<p>Ce Haupois (Ch. P.) était un Normand de Rouen venu, dans une +heure +d'enthousiasme juvénile, de sa province à Paris pour +être statuaire, +mais qui, après quelques années d'expérience, +avait, en esprit avisé +qu'il était, pratique et industrieux, abandonné l'art +pour le commerce.</p> +<p>Il n'eût très-probablement été qu'un +médiocre sculpteur, il était devenu +un excellent orfèvre, et sous sa direction, qui +réunissait dans une +juste mesure l'inspiration de l'artiste à l'intuition et +à la prudence +du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un +développement qui +aurait bien étonné le premier des Daguillon si, revenant +au monde, il +avait pu voir, à partir de 1850, la chiffre des inventaires de +ses +héritiers.</p> +<p>Il est vrai que dans cette direction il avait été +puissamment aidé par +sa femme, personne de tête, intelligente, courageuse, +résolue, âpre au +gain, dure à la fatigue, en un mot, une de ces femmes de +commerce qu'il +n'était pas rare de rencontrer il y a quelques années +dans la +bourgeoisie parisienne, assises à leur comptoir ou +derrière le grillage +de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant +dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir.</p> +<p>En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point +eu +pour but de quitter au plus vite les affaires, après fortune +faite, pour +vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, +l'héritière +des Daguillon l'eût pu, et même très-largement, +à l'époque à laquelle +elle s'était mariée. Pour cela elle n'aurait eu +qu'à vendre sa maison de +commerce. Mais l'inaction n'était point son fait, pas plus que +les +loisirs d'une existence mondaine n'étaient pour lui plaire. +C'était +l'action au contraire qu'il lui fallait, c'était le travail +qu'elle +aimait, et ce qui la passionnait c'étaient les affaires, +c'était le +commerce pour les émotions et les orgueilleuses satisfactions +qu'ils +donnent avec le succès.</p> +<p>Il était venu ce succès, grand, complet, superbe, et +à mesure qu'étaient +arrivées les médailles et les décorations, +à mesure qu'avait grossi le +chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses étaient +venues +aussi, de sorte que d'années en années le mari et la +femme, avaient été +de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'était +tout dire.</p> +<p>Deux enfants étaient nés de leur mariage, une fille, +l'aînée, et, par +une grâce vraiment providentielle, un fils qui continuerait la +dynastie +des Daguillon.</p> +<p>Mais les rêves ou les projets des parents ne s'accordent pas +toujours +avec la réalité. Bien que ce fils eût +été élevé en vue de diriger un +jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il +n'avait montré aucune disposition à réaliser les +espérances de ses +parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune +influence, aucun mirage sur lui.</p> +<p>Cette froideur s'était manifestée dès son +enfance; et alors qu'il +suivait les cours du lycée Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou +pendant +les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait +jamais vu prendre intérêt à ce qui se faisait ni +à ce qui se disait +autour de lui. Combien était sensible la différence entre +la mère et le +fils, car les distractions les plus agréables de son enfance, +c'était +dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouvées, +écoutant, +regardant curieusement les clients, admirant les pièces +d'orfèvrerie +exposées dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du +monde +lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui +n'étaient pas terminées bien entendu) pour jouer à +la marchande avec ses +camarades.</p> +<p>Mais était-il sage de s'inquiéter de l'apathie d'un +enfant? plus tard la +raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait +assurément pas insensible aux avantages que sa naissance lui +donnait.</p> +<p>L'âge seul était venu, et lorsque, ses études +finies, Léon était entré +dans la maison paternelle, il avait gardé son apathie et son +indifférence, restant de glace pour les joies commerciales, +insensible +aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires.</p> +<p>Sans doute il n'avait pas nettement déclaré qu'il ne +voulait point être +commerçant, car il n'était point dans son +caractère de procéder par des +affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des +discussions, aimant tendrement son père et sa mère, enfin +étant habitué +depuis son enfance à entendre les espérances de ses +parents, il ne +s'était pas senti le courage de dire franchement que la gloire +d'être un +Daguillon ne l'éblouissait pas, et qu'il ne sentait pas la +vocation +nécessaire pour remplir convenablement ce rôle.</p> +<p>Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laissé entendre, +sinon en +paroles, au moins en actions, par ses manières d'être avec +les clients, +avec les employés, les ouvriers, avec tous et dans toutes les +circonstances.</p> +<p>Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exigé de leur fils +le zèle et +l'exactitude d'un commis ou d'un associé, ils auraient pu +s'expliquer +son apathie et son indifférence par la paresse; mais cette +explication +n'était malheureusement pas possible.</p> +<p>Léon n'était pas paresseux; collégien, il avait +figuré parmi les +lauréats du grand concours; élève de +l'École de droit, il avait passé +tous ses examens régulièrement et avec de bonnes notes; +enfin, dans +l'atelier où il avait appris le dessin, il avait acquis une +habileté et +une sûreté de main qu'une longue application peut seule +donner.</p> +<p>Et puis, d'autre part, ce n'était pas du zèle, ce +n'était même pas du +travail qu'ils lui demandaient. Le jour où ils l'avaient fait +entrer +dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: «Tu travailleras +depuis +sept heures et demie du matin jusqu'à neuf heures du soir, et tu +emploieras ton temps sans perdre une minute.» Loin de là. +Car ce jour +même ils lui avaient offert un appartement de garçon +luxueusement +aménagé, avec deux chevaux dans l'écurie, un pour +la selle, l'autre pour +l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un +pareil cadeau, qui lui permettait de mener désormais l'existence +d'un +riche fils de famille, n'était pas compatible avec de +rigoureuses +exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans +l'esprit du père ni dans celui de la mère. Qu'il +s'amusât. Qu'il prît +dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait à +l'héritier +de leur maison, cela était parfait; ils en seraient heureux; +mais par +contre cela n'empêchait pas (au moins ils le croyaient) qu'il +s'intéressât aux affaires de cette maison, qui en +réalité serait un +jour, qui était déjà la sienne.</p> +<p>C'était là seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils +espéraient, ce +qu'ils exigeaient de lui.</p> +<p>Cependant si peu que cela fût, ils ne l'obtinrent pas.</p> +<p>À quoi pouvait tenir son indifférence, d'où +venait-elle?</p> +<p>Ce furent les questions qu'ils agitèrent avec leurs amis et +particulièrement avec le plus intime, un commerçant +nommé Byasson, mais +sans leur trouver une réponse satisfaisante, chacun ayant un +avis +différent.</p> +<p>Ils s'arrêtèrent donc à cette idée, que +les choses changeraient si, +comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait à Léon +un rôle plus +important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de +responsabilité, et pour en arriver à cela, ils +décidèrent de s'éloigner +de Paris pendant quelque temps.</p> +<p>Depuis plusieurs années, les médecins conseillaient +à M. Haupois d'aller +faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Hérault. Il avait +toujours +résisté aux médecins. Il céda. La femme +accompagna le mari.</p> +<p>Léon, resté seul maître de la maison, serait +bien forcé de prendre +l'habitude de diriger tout et de commander à tous; même +aux vieux +employés, qui jusqu'à ce jour l'avaient traité un +peu en petit garçon.</p> +<p>Cependant il ne dirigea rien et ne commanda à personne, ni +aux jeunes ni +aux vieux employés.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>II</h3> +<br /> +<p>Le départ de son père et de sa mère lui avait +imposé une obligation +qu'il avait dû accepter, si désagréable qu'elle +fût: c'était +d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue +Royale.</p> +<p>Lorsque le dernier des Daguillon, qui était le père de +madame Haupois, +avait quitté le quartier du Louvre, où sa maison avait +été fondée, pour +la transférer rue Royale, il avait installé son +appartement à côté de +ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois, +les affaires de la maison s'étaient développées et +avaient atteint leur +apogée, il avait fallu prendre cet appartement pour le +transformer en +salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'à +ce jour +avait servi à l'habitation particulière on n'avait +conservé qu'une +chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait dû +louer un +appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue +Saint-Florentin. C'était là que les enfants avaient +grandi, en bon air, +au soleil, les yeux égayés par la verdure des Tuileries. +Mais cet +appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait +guère +habité, car obligée de rester rue Royale, où +l'oeil du maître était +nécessaire, elle avait conservé sa chambre auprès +de ses magasins, la +première levée, la dernière couchée, ne +vivant de la vie de famille que +le dimanche seulement.</p> +<p>Tant que durerait l'absence de ses parents, Léon devait +habiter cette +chambre, remplacer ainsi sa mère, et comme elle faire bonne +garde sur +toutes choses.</p> +<p>Mais pour coucher rue Royale Léon ne s'était pas +trouvé obligé à +s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli +le rôle de gardien, voilà tout, et encore en dormant sur +les deux +oreilles.</p> +<p>Pour le reste, il avait laissé les choses suivre leur cours, +et quand le +vieux caissier, le vénérable Savourdin, bonhomme à +lunettes d'or et à +cravate blanche le priait chaque soir de vérifier la caisse, il +s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance véritablement +inexplicable. Quelle différence entre la mère et le fils! +et le bonhomme +Savourdin, qui avait des lettres, s'écriait de temps en temps: <i>O +tempora, o mores!</i> en se demandant avec angoisse à quels +abîmes courait +la société.</p> +<p>Il y avait déjà douze jours que M. et madame +Haupois-Daguillon étaient +partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le +courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva +une lettre adressée à M. Léon Haupois, avec la +mention «personnelle et +pressée» écrite au haut de sa large enveloppe.</p> +<p>Aussitôt il appela un garçon de bureau:</p> +<p>—Portez cette lettre à M. Léon.</p> +<p>—M. Léon n'est pas levé.</p> +<p>—Eh bien, remettez-la à son domestique en lui faisant +remarquer qu'elle +est pressée.</p> +<p>—Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui +d'éveiller +son maître.</p> +<p>—Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les +épaules +par un geste de pitié, que ce n'est pas une lettre d'affaires; +l'écriture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, +l'oncle de +M. Léon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village +auprès duquel +M. l'avocat général habite ordinairement avec sa fille +pendant les +vacances pour prendre les bains. Cela décidera sans doute +Joseph, ou +comme vous dites «M. Joseph», à réveiller son +maître.</p> +<p>Le garçon de bureau prit la lettre et, secouant la tête +en homme bien +convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin +et alla frapper à une petite porte bâtarde,—celle de la +cuisine,—qui +ouvrait directement sur l'escalier.</p> +<p>Une voix lui ayant répondu de l'intérieur, il entra: +deux hommes se +trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu, +évidemment un commissionnaire, était en train de cirer +des bottines; +l'autre, en gilet à manches, assis sur deux chaises, les pieds +en l'air, +était occupé à lire le journal.</p> +<p>—Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture.</p> +<p>—Moi-même, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous +apporter une +lettre pour M. Léon.</p> +<p>—Monsieur n'est pas éveillé.</p> +<p>Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le +mouvement de son bras droit:</p> +<p>—Frottez donc, père Manhac; vous avez déjà +batté les vêtements tout à +l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est +pas +monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent.</p> +<p>Puis se tournant vers le garçon de bureau:</p> +<p>—Ma parole d'honneur, c'est agaçant de ne pouvoir pas avoir +une minute +de tranquillité; si vous vous relâchez de votre +surveillance, rien ne va +plus.</p> +<p>Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le père +Manhac avait +achevé de cirer les bottines; les ayant posées +délicatement sur une +table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les +observations que de les affronter.</p> +<p>—Ne portez-vous pas ma lettre à M. Léon? demanda le +garçon de bureau.</p> +<p>—Non, bien sûr.</p> +<p>—Ce n'est pas une lettre d'affaires.</p> +<p>—Quand même ce serait une lettre d'amour, je ne le +réveillerais pas.</p> +<p>—C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu +l'écriture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat +général de +Rouen, l'oncle de M. Léon; ce qui est assez étonnant, car +les deux +frères ne se voient plus; mais ils veulent peut-être se +réconcilier; M. +Armand Haupois a une fille très jolie, mademoiselle Madeleine, +que M. +Léon aimait beaucoup.</p> +<p>—Elle n'a pas le sou, votre fille très-jolie; cela m'est donc +bien égal +que M. Léon l'ait aimée, car l'héritier de la +maison Haupois-Daguillon +n'épousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce +côté, les +parents feront bonne garde, ils ont d'autres idées, que je +partage +d'ailleurs jusqu'à un certain point.</p> +<p>—Oh! alors....</p> +<p>—Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi +aurait +accepté M. Léon Haupois si j'avais admis la +probabilité, la possibilité +d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un +garçon +qui mène la vie de garçon; c'est une règle de +conduite. Voilà pourquoi +je suis entré chez M. Léon; c'était un fils de +bourgeois enrichi et je +m'étais imaginé qu'il irait bien: mais il m'a +trompé.</p> +<p>—Il ne va donc pas?</p> +<p>Joseph haussa les épaules.</p> +<p>—Pas de femmes, hein? insista le garçon de bureau en clignant +de +l'oeil.</p> +<p>—Mon cher, les hommes ne sont pas ruinés par les femmes, ils +le sont +par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette +influence décisive qui conduit aux folies.</p> +<p>—Eh bien, vous m'étonnez, car, à l'époque +où M. Léon n'était encore que +collégien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il +venait +souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau, +et, tout le temps qu'ils étaient là, ils restaient le nez +écrasé contre +les vitres à regarder le défilé des voitures qui +vont au Bois ou qui en +reviennent, et qui naturellement passent sous nos fenêtres. De ma +place +je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes +à la +mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles +étaient, et, +en les écoutant, je me disais à part moi: «Il +faudra voir plus tard, ça +promet.» Je suis joliment surpris de m'être trompé. +En tout cas, si j'ai +raisonné faux, pour le fils, j'ai tombé juste pour la +fille.</p> +<p>—Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes?</p> +<p>—Quelle bêtise! Comme son frère, mademoiselle Camille +restait aussi le +nez collé contre les vitres, mais le défilé +qu'elle regardait, c'était +celui des gens titrés. Tout ce qui avait un nom dans le grand +monde +parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-là qui +l'intéressaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur +le bout +du doigt leur parenté; elle annonçait leur mariage, et +alors comme pour +le frère je me disais: «Il faudra voir;» j'ai vu; +elle a épousé un +noble.</p> +<p>—Baronne Valentin, la belle affaire en vérité.</p> +<p>—Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui +finir à la fabrique une garniture de boutons en or pour un de +ses +paletots, avec sa couronne de baronne gravée sur chaque bouton; +c'est +très-joli.</p> +<p>—Ridicule de parvenu, mon cher, voilà tout; on fait porter +ses armes +par ses valets, on ne les porte pas soi-même.</p> +<p>Un coup de sonnette interrompit cette conversation.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>III</h3> +<br /> +<p>Lorsque Joseph entra dans la chambre de son maître, celui-ci +était +debout, le dos appuyé contre un des chambranles de la +fenêtre, occupé à +allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit +retroussées, le +col rejeté de chaque côté de la poitrine, les +cheveux ébouriffés, il +apparaissait, dans le cadre lumineux de la fenêtre, comme un +grand et +beau garçon, au torse vigoureux, avec une tête aux traits +réguliers, +harmonieux, aux yeux doux, à la physionomie ouverte et +bienveillante.</p> +<p>—Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: +«Personnelle et +pressée.»</p> +<p>—Donnez, dit-il nonchalamment.</p> +<p>Mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur l'adresse, +l'intérêt remplaça +l'indifférence.</p> +<p>—Vite une voiture, s'écria-t-il en jetant cette lettre sur la +table, un +cheval qui marche bien; courez.</p> +<p>Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son maître le rappela:</p> +<p>—Savez-vous à quelle heure part l'express pour Caen?</p> +<p>—À neuf heures.</p> +<p>—Quelle heure est-il présentement?</p> +<p>—Huit heures quarante.</p> +<p>—Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera +à la +porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac à main du +linge +pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous hâtant de +manière à me +remettre ce sac.</p> +<p>Tout en donnant ces ordres d'une voix précipitée, il +s'était mis à sa +toilette; en quelques minutes il fut habillé et prêt +à partir.</p> +<p>Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et +se +dirigea vers la caisse:</p> +<p>—Savourdin, je pars.</p> +<p>—C'est impossible. J'ai des signatures à vous demander.</p> +<p>—Vous vous arrangerez pour vous en passer.</p> +<p>Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste +désespéré, +mais Léon lui avait déjà tourné le dos.</p> +<p>—Monsieur Léon, cria le bonhomme, monsieur Léon, je +vous en prie, au +nom du ciel....</p> +<p>Mais Léon avait gagné le vestibule et descendait +l'escalier.</p> +<p>Au moment où il franchissait la porte cochère, une +voiture, avec Joseph +dedans, s'arrêtait devant le trottoir.</p> +<p>—À la gare Saint-Lazare! dit Léon, montant brusquement +dans la voiture, +et aussi vite que vous pourrez!</p> +<p>Le cheval, enlevé par un vigoureux coup de fouet, partit au +grand trot; +aussitôt Léon voulut reprendre la lecture de la lettre, +dont les +premières lignes l'avaient si profondément +bouleversé.</p> +<p>Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui +sépare +la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de +la gare, il n'avait pas encore tourné le premier feuillet; +l'horloge +allait sonner neuf heures.</p> +<p>Il était temps: on ferma derrière lui le guichet de +distribution des +billets.</p> +<p>Ce fut seulement quand il se trouva installé dans son wagon, +où il était +seul, qu'il reprit sa lecture, non au point où il l'avait +interrompue, +mais à la première ligne:</p> +<div class="blkquot"> +<p style="margin-left: 40px;">«Mon cher Léon,</p> +<p>«Ma dépêche télégraphique d'hier, +par laquelle je te demandais si tu +serais à Paris libre de toute occupation pendant la fin de la +semaine, a +dû te surprendre jusqu'à un certain point.</p> +<p>«En voici l'explication:</p> +<p>«Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher +neveu, +qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il +fallait donc que je fusse certain qu'aussitôt prévenu tu +pourrais +accourir près d'elle.</p> +<p>«Cette certitude, ta réponse me la donne, et, comme +d'avance je suis sûr +de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma résolution.</p> +<p>«Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Nés de +parents pauvres, +ton père et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis +que ton +père, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la +carrière +commerciale au lieu d'être artiste, comme il l'avait tout d'abord +souhaité, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, +tandis que +ton père épousait une femme riche qui lui apportait des +millions, j'en +épousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une +cinquantaine +de mille francs.</p> +<p>«Cette dot avait été placée dans une +affaire industrielle; je ne +changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de +défaire ce +qui avait été fait par mon beau-père, et d'un +autre côté j'étais bien +aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour +que ma femme et ma fille n'eussent point trop à souffrir de la +médiocrité de mon traitement de substitut.</p> +<p>«C'est grâce à ce revenu qu'après avoir +perdu ma femme au bout de quatre +années de mariage, je pus garder ma fille près de moi, et +qu'elle a été +élevée sous mes yeux, sur mon coeur.</p> +<p>«En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de +sérieuses +économies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans +la maison +paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche +d'instruction, +pour la peinture un peintre de mérite, pour la musique des +artistes de +talent, cela coûte cher, très-cher, et en employant +utilement ces +économies, soit à former un capital, soit à +constituer une assurance sur +la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je +serais arrivé à lui constituer une dot moitié plus +forte que celle que +sa mère avait reçue. Mais je n'ai point cru que +c'était là le meilleur. +Plusieurs raisons d'ordre différent me +déterminèrent: j'aimais ma fille, +et ce m'eût été un profond chagrin de me +séparer d'elle; je n'étais pas +partisan de l'éducation en commun pour les filles; jeune encore, +je ne +voulais pas m'exposer à la tentation de me remarier, ce qui +eût pu +arriver si je n'avais pas eu ma fille près de moi; enfin je me +disais +que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le +mariage, +il en est cependant qui veulent une femme, et c'était une femme +que je +voulais élever; toi qui connais Madeleine, ses qualités +d'esprit et de +coeur, tu sais si j'ai réussi.</p> +<p>«Tu as passé quelques-unes de tes vacances avec nous; +tu sais quelle +était notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers +et notre +étroite intimité dans le travail comme dans le plaisir; +tu as assisté à +nos soirées de lecture, à nos séances de musique, +à nos réunions entre +amis, je n'ai donc rien à te dire de tout cela; à le +faire je +m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux +pas m'attendrir.</p> +<p>«Cependant, en rappelant ainsi un passé que tu connais +dans une certaine +mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-être, et qui +a son +importance: nos dépenses dépassèrent chaque +année mes prévisions et +m'entraînèrent dans des embarras d'argent qui furent les +seuls tourments +de ces années si heureuses; mais ton père me vint en +aide, et, grâce à +son concours fraternel, je pus en sortir à mon honneur.</p> +<p>«Malgré ces embarras d'argent causés le plus +souvent par des besoins +imprévus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, +par une +mauvaise administration, j'espérais pouvoir suivre jusqu'au bout +le plan +que je m'étais tracé pour l'éducation de +Madeleine, quand un incident +désastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison +dans +laquelle notre capital était placé se trouva en mauvaises +affaires, et +de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds +tout était perdu. Sans économies, sans ressources autres +que celles +provenant de mon traitement, il m'était difficile, pour ne pas +dire +impossible, de me procurer la somme nécessaire pour cet apport. +J'aurais +pu, il est vrai, la demander à ton père; mais j'en +étais empêché par des +raisons, à mes yeux décisives: ton père m'ayant +déjà aidé dans plusieurs +circonstances, je ne pouvais m'adresser à lui sans augmenter les +obligations que j'avais déjà contractées à +son égard dans des +proportions qui n'étaient nullement en rapport avec ma situation +financière; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais +donner; +enfin, je ne voulais pas m'exposer à voir nos relations +fraternelles +gênées par des questions d'argent, et même à +voir les liens d'amitié qui +nous unissaient brisés par ces questions. Mais ce que je n'avais +pas +voulu faire, un de nos cousins le fit à mon insu, et ton +père apprit les +difficultés de ma situation; il vint à Rouen et voulut +régler cette +affaire d'après certains principes de commerce qui +n'étaient pas les +miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos +idées +sont différentes sur presque tous les points; cette discussion +s'envenima et se termina par une rupture complète, telle que nos +relations ont été brisées et que depuis ce jour +nous ne nous sommes pas +revus, malgré certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais +qui ont +trouvé ton père implacable.</p> +<p>«Si difficile que fût ma position, je parvins cependant +à me procurer +la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements +très-lourds +que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre +affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle +vient de s'effondrer, me laissant ruiné, et ce qui est plus +terrible, +endetté pour des sommes qu'il m'est impossible de payer.</p> +<p>«Si l'insolvabilité est grave pour tout le monde, +combien plus encore +l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet +poursuivi par les huissiers soit obligé de parlementer avec eux, +d'user +de finesses plus ou moins légales, de les abuser, de les prier +d'attendre? Les prier!</p> +<p>«Ce n'est pas tout.</p> +<p>«Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma +vue, ou plus +justement du trouble et de l'obscurité. Tout d'abord je ne m'en +inquiétai pas. Mais bientôt les objets ne m'apparurent +plus qu'entourés +d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres +semblaient vaciller devant mes yeux, et se réunir toutes +ensemble au +point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme.</p> +<p>«Je consultai le docteur La Roë, que tu connais bien; il +constata une +amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle.</p> +<p>«On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille +menace. +Cependant je ne me laissai pas accabler, je résolus d'employer +ce que +j'avais d'énergie et d'intelligence à lutter. Un de mes +collègues et des +plus éminents est aveugle; ce qui ne l'empêche pas de +remplir les +devoirs de sa charge: j'espérai pouvoir suivre son exemple et +remplir +aussi les miens.</p> +<p>«Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux +espèces, +celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les +dossiers, on prend des notes, c'est-à-dire qu'on fait usage des +yeux; à +l'audience on conclut, c'est-à-dire qu'on fait surtout usage de +la +parole. Lorsque je sortis de chez mon médecin, je rentrai chez +moi et +aussitôt je révélai la vérité ou tout +au moins une partie de la vérité à +Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation +financière; +puis je lui demandai si elle voulait me servir de secrétaire et +me lire +les dossiers que j'avais à étudier, en un mot être, +selon l'expression +de Sophocle, «la fille dont les yeux voient pour elle et pour son +père.»</p> +<p>«Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement +irrésistible de +désespoir la fit jeter dans mes bras, elle réagit contre +cette +faiblesse, et tout de suite nous nous mîmes au travail.</p> +<p>«Ces doigts habitués à manier le pinceau et le +crayon ou à courir sur +les touches du piano tournèrent les feuillets poudreux des +dossiers; ces +lèvres qui jusqu'à ce jour n'avaient prononcé que +des phrases +harmonieuses savamment arrangées par nos grand écrivains, +prononcèrent +les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les +avoués.</p> +<p>«Et moi, assis en face d'elle, je l'écoutais, mais sans +pouvoir +m'empêcher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser +distraire par les pensées qui m'oppressaient; plus d'une fois je +détournai la tête et d'une main furtive j'essuyai les +larmes qui +roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle était charmante +ainsi! +bientôt je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit +éternelle!</p> +<p>«Mes affaires préparées, je devais prendre mes +conclusions à l'audience +sans notes, sans pièces, même sans code et en parlant +d'abondance. La +tâche était d'autant plus difficile pour moi, que +jusqu'alors j'avais eu +l'habitude de me servir très-peu de ma mémoire, parlant +le plus souvent +avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes, +m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas. +Malgré mon +application et mes efforts, j'échouai misérablement. Que +cette +impuissance fût le résultat de ma maladie, ce qui est +possible, car +l'amaurose est souvent une conséquence de certaines +lésions du cerveau; +qu'elle fût due au contraire à l'absence de cette +faculté que les +phrénologues appellent la <i>concentrativité</i>, cela +importait peu, ce qui +était capital, c'était cette impuissance même; et +par malheur elle est +absolue.</p> +<p>«Convaincu par cette déplorable expérience que +bientôt je ne pourrais +plus remplir mes fonctions d'avocat général, je fis faire +des démarches +à Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un +siége de +conseiller; je n'avais guère l'espérance de +réussir, mais enfin je +devais ne rien négliger et tenter même l'absurde. Tu +trouveras ci-jointe +la réponse que j'ai reçue: c'est la copie de mes notes +individuelles et +confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre +à la +chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je +n'ai +rien à espérer, rien à attendre, mais encore elle +te montrera ce que je +suis; au moment d'exécuter la résolution que la +fatalité m'impose, j'ai +besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le +feras en connaissance de cause.</p> +<p>«Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus, +l'un par +les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma +démission, on +me la demandera; si je la refuse, on me destituera.</p> +<p>«Destitué, ruiné, aveugle, que puis-je?</p> +<p>«Deux choses seules se présentent: mendier +auprès de mes parents et de +mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour +moi +à je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de métier.</p> +<p>«Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour +entraîner cette +pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai +élevée.</p> +<p>«Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour +où je serai +mort elle deviendra la fille de ton père.</p> +<p>«Il faut donc qu'elle soit orpheline.</p> +<p>«Je n'ai pas besoin de te développer cette idée, +qui s'imposera à ton +esprit avec toutes ses conséquences; c'est elle qui a +déterminé ma +résolution.</p> +<p>«Nos dissentiments et notre rupture n'ont point changé +mes sentiments à +l'égard de ton père; je sais quelle est sa +générosité, sa bonté, son +affection pour les siens, et quant à toi, mon cher Léon, +je connais ton +coeur plein de tendresse et de dévouement; Madeleine va perdre +en moi un +père qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une +famille, en +toi un frère.</p> +<p>«Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton père +à l'avance et de +lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle +est +sa nièce; mais à toi, mon cher Léon, je veux la +confier par un acte +solennel de dernière volonté.</p> +<p>«La pauvre enfant va éprouver la plus horrible douleur +qu'elle ait +encore ressentie; je te demande d'être près d'elle +à ce moment, afin +que, lorsqu'elle sera frappée, elle trouve une main qui la +soutienne, et +un coeur dans lequel elle puisse pleurer.</p> +<p>«Demain tout sera fini pour moi.</p> +<p>«Je ne peux pas retarder davantage l'exécution de ma +résolution: ma +guérison est impossible, ma destitution est imminente, et la +perte +complète de la vue peut se produire d'un moment à +l'autre; j'ai pu +encore écrire cette lettre tant bien que mal en +enchevêtrant +très-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne +le +pourrais peut-être plus; dans huit jours je ne pourrais pas +davantage me +conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul.</p> +<p>«Et précisément, pour accomplir ce que j'ai +arrêté, il faut que je sorte +seul; nous sommes à la veille d'une grande marée, et +demain la mer +découvrira une immense étendue de rochers jusqu'à +deux kilomètres au +moins de la côte; je partirai pour aller à la pêche +ainsi que je l'ai +fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tombé dans un +trou, ou +bien je me serai laissé surprendre par la marée montante; +ma mort sera +le résultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur +ces +grèves; toi seul sauras la vérité, et j'ai assez +foi en ta discrétion +pour être certain que personne,—je répète et je +souligne +<i>personne</i>,—personne au monde ne la connaîtra.</p> +<p>«Cette lettre reçue, quitte Paris, fais diligence, et +quand tu arriveras +à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je +l'espère; au moins +j'aurai tout arrangé pour cela.</p> +<p>«Adieu, mon cher Léon, mon cher enfant, je t'embrasse +tendrement.</p> +<p style="text-align: right;">«ARMAND HAUPOIS.»</p> +</div> +<p>À cette longue lettre était attachée une +feuille de papier portant un +en-tête imprimé,—la copie des notes de la +chancellerie;—mais Léon n'en +commença pas la lecture immédiatement, et ce fut +seulement après être +resté assez longtemps immobile, anéanti par ce qu'il +venait d'apprendre, +étourdi par la secousse qu'il avait reçue, qu'il revint +à ces notes et +qu'il se mit à lire machinalement.</p> +<div class="blkquot"> +<p style="text-align: center; font-weight: bold;"><i>Note individuelle</i>.</p> +<p>Nom et prénoms du magistrat.—Haupois (Armand-Charles).</p> +<p>Lieu et département où il est né.—Rouen +(Seine-Inférieure).</p> +<p>Son état ou profession avant d'être magistrat.—Avocat.</p> +<p>État ou profession de son père.—Officier +retraité.</p> +<p>Dire s'il parle ou écrit quelque langue +étrangère ou quelque idiome +utile.—L'anglais, l'italien.</p> +<p>Quel est son revenu indépendamment de son traitement?—Nul.</p> +<p>Demande-t-il quelque avancement?—Il accepterait les fonctions de +conseiller, mais il ne demande rien.</p> +<p>Dire s'il irait partout où il pourrait être +envoyé en France.—Non.</p> +<p>Quel est le ressort où il désire être +placé?—Rouen.</p> +<p><i><br /> +</i></p> +<div style="text-align: center;"><i><span style="font-weight: bold;">Renseignements +confidentiels</span></i><span style="font-weight: bold;">.</span></div> +<p>Caractère.—Très ferme.</p> +<p>Conduite privée.—Irréprochable.</p> +<p>Conduite publique.—Légère.</p> +<p>Impartialité.—Incontestable.</p> +<p>Travail.—Suffisant.</p> +<p>Exactitude, assiduité.—Bonnes.</p> +<p>Zèle, activité.—Suffisants.</p> +<p>Fermeté.—Mal appliquée.</p> +<p>Santé.—Bonne; menacé d'une maladie des yeux.</p> +<p>Rapports avec ses chefs.—Officiels et froids.</p> +<p>Rapports avec les autorités.—Officiels et froids.</p> +<p>Rapports avec le public.—Affables.</p> +<p>Habitudes sociales.—Homme de bonne compagnie, mais ses relations +artistiques l'obligent à fréquenter des personnes qui ne +sont pas dignes +de lui.</p> +<p>Capacité.—Réelle.</p> +<p>Sagacité.—Grande.</p> +<p>Jugement.—Droit.</p> +<p>Style.—Simple, ferme.</p> +<p>Élocution.—Facile.</p> +<p>S'il est propre au service de l'audience civile.—Oui.</p> +<p>S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.—Oui.</p> +<p>S'il est propre au service de la cour d'assises.—Oui.</p> +<p>S'il convient à la magistrature assise.—Non.</p> +<p>S'il se livre à des occupations étrangères +à ses fonctions.—À la +musique, à la poésie.</p> +<p>S'il jouit de l'estime publique.—Oui.</p> +<p>S'il a encouru des peines disciplinaires.—Non.</p> +<p>Si ses liens de parenté apportent quelque obstacle au +service.—Non.</p> +<p>S'il a droit à quelque avancement.—Non, à cause de ses +goûts +artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entraînent +dans la +fréquentation de gens peu convenables.</p> +<p><i><br /> +</i></p> +<div style="text-align: center; font-weight: bold;"><i>Faits +particuliers</i>.</div> +<p>Ses goûts d'artiste lui font mener une vie difficile.</p> +<p>Embarras d'argent.</p> +<p>Dettes.</p> +<p>Magistrat intègre.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /></div> +<h3>IV</h3> +<br /> +<p>Le train marchant à grande vitesse avait +dépassé Poissy et ces stations +qui sont sans nom pour les express; Léon, le front appuyé +contre la +vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux +boisés +devant lesquels il défilait.</p> +<p>La lecture entière de cette lettre ne l'avait pas tiré +de la +stupéfaction dans laquelle l'avaient jeté ses +premières lignes; et son +esprit était emporté dans un tourbillon comme il +était emporté lui-même +dans l'espace.</p> +<p>Mais si extraordinaire, si inimaginable que fût cette +résolution de +suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant +s'habituer à la considérer comme +réelle:—«Demain tout sera fini pour +moi.»</p> +<p>Le seul point sur lequel l'espérance était encore +possible était celui +qui avait rapport au moment où ce suicide s'accomplirait; +à l'heure +présente, neuf heures quarante minutes, était-il ou +n'était-il pas +accompli? Tout était là?</p> +<p>Après quelques instants de douloureuse réflexion, il +se dit que dans dix +minutes, le train allait s'arrêter à Mantes, où se +trouve un bureau +télégraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion +pour envoyer une +dépêche à Madeleine.</p> +<p>Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une +minute, il +se mit aussitôt à rédiger sa dépêche:</p> +<div class="blkquot"> +<div style="margin-left: 40px;"><i>Mademoiselle Madeleine Haupois</i>,<br /> +<i>maison Exupère Héroult</i>.<br /> +<i>Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernières</i>.<br /> +(<i>Avec exprès</i>).</div> +<p>«Je viens de voir un médecin de Rouen qui me dit qu'il +est dangereux de +laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je +serai près de vous vers quatre heures de soir.</p> +<p style="text-align: right;">«LÉON HAUPOIS.»</p> +</div> +<p>Il eût fallu être plus précis, mais cela +n'était possible qu'en disant +la vérité entière; or, cette vérité, +il ne pouvait la dire qu'en +commettant un abus de confiance.</p> +<p>De là cette dépêche étrange.</p> +<p>C'était cette étrangeté même qui faisait +précisément son mérite;—si +elle arrivait à Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez +lui, +elle était assez claire pour que Madeleine ne le laissât +point partir, +ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnât; si au contraire, +elle +arrivait trop tard, elle était assez obscure pour ne pas +révéler le +suicide et permettre des explications telles quelles.</p> +<p>D'ailleurs les minutes s'écoulaient, et il n'avait pas le +loisir de +prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se présentait +à son +esprit; cette première dépêche terminée, il +en écrivit une seconde +adressée au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir +une +voiture attelée de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au +train de +deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible +à +Saint-Aubin.</p> +<p>Il écrivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la +machine annonça +l'arrivée à Mantes: avant l'arrêt complet du train, +Léon sauta sur le +quai et courut au télégraphe; il n'avait que trois +minutes.</p> +<p>En sortant du bureau, ses dépêches +expédiées, il passa devant la +bibliothèque des chemins de fer, et ses yeux tombèrent +par hasard sur un +paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le <i>Journal de Rouen</i>. +Instantanément le souvenir lui revint qu'au temps où il +passait une +partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un +bulletin météorologique donnant l'heure des marées +sur la côte. Il +acheta un numéro et, remonté dans son compartiment, il +chercha vivement +ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle +pouvait être ou ne pas être sauvé par sa +dépêche: la pleine mer était +annoncée pour six heures au Havre; par conséquent; +c'était à midi +qu'avait lieu la basse mer, et c'était entre onze heures et une +heure +que son oncle devait accomplir son suicide.</p> +<p>La dépêche arriverait-elle à temps?</p> +<p>Si elle arrivait avant que M. Haupois fût sorti, il +était sauvé; si elle +arrivait après, il était perdu; sa vie dépendait +donc du hasard.</p> +<p>Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur +brisé par la +perte d'une personne aimée, Léon repoussait l'idée +de la mort pour les +siens; que ceux qui nous sont indifférents meurent, cela nous +paraît +tout naturel, non ceux que nous aimons.</p> +<p>Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de +la +rupture survenue entre les deux frères, il eût +cessé de le voir. +Pourquoi son oncle et son père s'étaient-ils +fâchés? Il le savait à +peine. Ils avaient eu de sérieuses raisons sans doute, aussi +bonnes +probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait +jamais +voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait changé en +rien les +sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, +dès son +enfance, conçus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si +prévenant, +si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade +et +l'ami avec tant de bonne grâce.</p> +<p>Et, entraîné par les souvenirs que la lecture de cette +lettre venait de +réveiller en lui, il revint à ce temps de sa jeunesse.</p> +<p>Il retourna à Rouen et se retrouva dans cette petite maison +du quai des +Curandiers où il avait eu tant de journées de +gaieté et de liberté. Il +la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni +par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux +effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses +rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands +navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles +et jetant l'ancre devant l'île du Petit-Gay; ceux-là +continuant leur +route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse.</p> +<p>À son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au +moment où +surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, +elle +appelait son cousin pour qu'il vînt avec elle au bord de la +rivière; +sans l'attendre, elle courait jusqu'à l'extrémité +de la berge, et quand +le remous des eaux soulevé par les roues du vapeur arrivait +frangé +d'écume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des +petits cris +joyeux, ses cheveux dorés flottant au vent.</p> +<p>Le soir, quelques amis sonnaient à la porte verte; quand tous +ceux qu'on +attendait étaient venus, le père prenait son violon, la +fille s'asseyait +au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne fût +encore +qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie +dans un ensemble où se trouvaient de véritables artistes +auprès desquels +elle savait se faire applaudir; car elle était +déjà très-bonne +musicienne et sa voix était charmante. Vers dix heures, ces amis +s'en +allaient, on les reconduisait en suivant la rivière dont le +courant +miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait +que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts +d'un <i>carrosse</i> à peu près comme les gondoles de +Venise, mais qui, pour +le reste, ne ressemblent pas plus aux barques légères de +la lagune que +le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux +de +la capitale de la Normandie.</p> +<p>Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs +intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie +affairée que ses parents menaient à Paris, et +c'était justement pour +cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait +été une +révélation et, par suite, un sujet de rêverie et de +comparaison; il n'y +avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait +donc +causer d'autre chose que d'échéances et de recouvrements; +il y avait +donc des pères qui faisaient passer avant tout +l'éducation de leurs +enfants!</p> +<p>De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de +fois +s'étaient engagées entre sa soeur et lui, alors qu'elle +l'accompagnait à +Rouen.</p> +<p>Autant il avait de plaisir à passer quelques semaines dans la +maison du +quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait +misérablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier +était démodé; +les gens qui la fréquentaient étaient vulgaires, communs, +sans nom; +Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux +était fade, +ses manières ne seraient jamais nobles. Que le mobilier +fût démodé, il +avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets +d'art, sculptures, faïences, antiquités, curiosités +qui couvraient les +murs, n'étaient-ils pas d'une tout autre importance que des +fauteuils ou +des tables? Que Madeleine s'habillât sans coquetterie, il le +concédait +encore, mais non que ses manières ne fussent pas nobles: Pas +noble, +Madeleine! Mais en vérité elle était la noblesse +même, ayant reçu sa +distinction de race de sa mère, qui descendait des +conquérants normands, +ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot +germain <i>tot</i>, qui signifie demeure. De sa mère aussi elle +avait reçu +ce type de beauté scandinave qui lui donnait un cachet si +particulier: +la tête ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front +moyennement +développé, le nez droit, le teint rosé, les yeux +d'un bleu clair +limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond doré, la +figure +suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et +allongées, le pied petit et cambré.</p> +<p>Comme elle avait dû grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait +vue! Ce +n'était plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf +ans.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>V</h3> +<br /> +<p>À deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare +de Caen; à +deux heures vingt minutes, Léon montait dans la voiture qui +l'attendait.</p> +<p>—Nous allons à Saint-Aubin, dit le conducteur.</p> +<p>—Oui, et grand train.</p> +<p>Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet +vigoureusement +appliqués.</p> +<p>—Combien vous faut-il de temps? demanda Léon.</p> +<p>—Nous avons vingt kilomètres.</p> +<p>—Faites votre compte.</p> +<p>—Il y a la traversée de la ville.</p> +<p>Cette manière normande de se dérober au lieu de +répondre exaspéra Léon:</p> +<p>—Combien de temps? répéta-t-il.</p> +<p>—Si nous disions une heure et demie?</p> +<p>—Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous.</p> +<p>Le cocher ne répondit pas, mais à la façon dont +il empoigna son fouet, +il fut évident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. +Epron, +Cambes, Mathieu furent promptement atteints et dépassés; +étendant son +fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur:</p> +<p>—Voilà le clocher de la chapelle de la Délivrande, +dit-il.</p> +<p>En sortant de la Délivrande, Léon se trouva en face de +la mer, qui +développait son immensité jusqu'aux limites confuses de +l'horizon; une +plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage +bordé d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un +mur +azuré et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse.</p> +<p>À l'entrée de Saint-Aubin, le cocher arrêta pour +demander à une femme +qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, où +se +trouvait la maison Exupère Héroult; puis, aussitôt +qu'il eut obtenu ce +renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant +une minute ou deux, puis elle s'arrêta devant une maison de +chétive +apparence contre les murs de laquelle étaient accrochés +des filets +tannés au cachou.</p> +<p>Au même moment une jeune femme parut sur la porte.</p> +<p>—Mon cousin! s'écria-t-elle.</p> +<p>Mais, avant de descendre, Léon l'enveloppa d'un rapide coup +d'oeil: +aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant.</p> +<p>Il sauta vivement à bas de la voiture, et prenant dans ses +deux mains +celles que Madeleine lui tendait:</p> +<p>—Mon oncle? demanda-t-il.</p> +<p>—Il est à la pêche.</p> +<p>Léon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait +donc trop +tard.</p> +<p>—Tu n'as pas reçu ma dépêche? demanda-t-il +enfin; car sous peine de se +trahir il fallait bien parler.</p> +<p>—Si mais papa était déjà parti; je l'avais +conduit jusqu'à la porte +d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la +grève +que l'homme du sémaphore, m'ayant rejointe, me remis ta +dépêche; j'ai +été pour retourner sur mes pas, mais j'ai +réfléchi que papa ne courait +aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne.</p> +<p>—Ah! ce monsieur l'accompagne?</p> +<p>—Comme tu me dis cela.</p> +<p>—C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'étonne +qu'il +accompagne mon oncle.</p> +<p>—M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite +Bernières +pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et +bien souvent ils vont à la pêche ensemble; il va ramener +papa tout à +l'heure et tu feras sa connaissance; je suis même surprise qu'ils +ne +soient pas encore arrivés. Mais entre donc; donne-moi ton sac; +on le +portera à l'hôtel, où je t'ai retenu une chambre, +car nous n'en avons +pas à te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le +vois.</p> +<p>Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Léon eut +le temps de +se remettre et de composer son visage.</p> +<p>La vérité n'était que trop évidente: +l'irréparable était à cette heure +accompli, et les dispositions prises par son oncle s'étaient +réalisées: +«Quand tu arriveras à Saint-Aubin, Madeleine ne saura +rien, au moins +j'aurai tout arrangé pour cela.» Ils étaient +faciles à deviner ces +arrangements, et certainement cette visite à ce M. Soullier +avait été +une tromperie inventée par le père pour abuser la fille. +Maintenant il +n'y avait plus qu'à attendre que cette tromperie se +révélât; il n'y +avait plus qu'à se conformer aux désirs de la lettre: +«Au moment où elle +sera frappée, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un +coeur dans +lequel elle puisse pleurer.» S'il arrivait trop tard pour sauver +son +oncle, au moins arrivait-il assez tôt pour tendre la main +à sa cousine. +Cependant telles étaient les circonstances, qu'il ne devait pas +devancer +les événements, mais au contraire n'intervenir +qu'après qu'ils auraient +parlé.</p> +<p>—Es-tu fatigué? demanda Madeleine.</p> +<p>—Pas du tout.</p> +<p>—Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou +bien +si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer.</p> +<p>—Je ferai ce que tu voudras, dit-il.</p> +<p>—Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus +tôt.</p> +<p>Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main +à son +cousin.</p> +<p>—M'offres-tu ton bras? dit-elle.</p> +<p>Avant de prendre le chemin qui conduit à la plage, Madeleine +frappa +doucement au carreau d'une fenêtre.</p> +<p>—Madame Exupère, dit-elle à la femme qui ouvrit cette +fenêtre, +voulez-vous avoir la complaisance de dire à papa, si par hasard +il +revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon +cousin +Léon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Léon?</p> +<p>La pauvre enfant, comme elle était loin de prévoir le +coup épouvantable +qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes +peut-être! Et Léon sa demanda s'il n'était pas +possible d'amortir la +violence de ce coup en la préparant à le recevoir. Mais +comment? Que +dire? Lorsque la vérité serait connue, +n'éclairerait-elle pas d'une +lueur sinistre ce qu'il aurait tenté en ce moment? Toute parole +n'était-elle pas imprudente?</p> +<p>Madeleine ne lui laissa pas le temps de réfléchir.</p> +<p>—Sais-tu, dit-elle, que ta dépêche m'a causé +autant de surprise que de +joie? Te souviens-tu du dernier jour où nous nous sommes vus?</p> +<p>—Il y a environ deux ans.</p> +<p>—Il y a deux ans, trois mois et onze jours.</p> +<p>—J'ai dû par respect et par convenance ne pas donner un +démenti à mon +père.</p> +<p>—Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas +l'effrayer, et il s'inquiète tant du danger qui le menace que ce +serait +lui porter un coup pénible, que de lui dire que tu as +été averti de ce +danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roë?</p> +<p>Léon avait préparé sa réponse à +cette question, car il avait bien prévu +qu'elle lui serait posée: il raconta donc l'histoire qu'il avait +inventée à l'avance.</p> +<p>—Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le +littoral?</p> +<p>—Précisément, et comme mon oncle me parlera sans doute +de sa maladie, +je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui être +utile à +quelque chose.</p> +<p>Ils étaient arrivés sur la plage.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VI</h3> +<br /> +<p>La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait +menaçante comme une inondation, et sur la grève plate, +déjà aux trois +quarts recouverte, les pointes verdâtres des rochers qui +émergeaient +encore de l'eau semblaient sombrer tout à coup au milieu des +vagues +clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coulé +à pic; là où +quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de +goëmons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne +d'écume +blanche qui se rapprochait d'instants en instants.</p> +<p>Et devant la marée montante, tous ceux qui avaient +profité de la basse +mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se découvrent que +rarement, pêcher des coquillages ou ramasser des varechs, se +hâtaient +vers le rivage; à l'entrée des chemins qui du village ou +des champs +aboutissent à la grève, c'était un long +défilé de voitures chargées +d'étoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goëmons +que les +cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et +aussi +toute une procession de pêcheurs et de pêcheuses, le filet +à crevette +sur l'épaule ou le crochet à la main, qui, +mouillés jusqu'aux épaules, +s'en revenaient gaiement.</p> +<p>—Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder +maintenant à voir mon père arriver avec M. Soullier.</p> +<p>Et guidant Léon elle le conduisit à leur cabine, dont +elle ouvrit les +deux portes vitrées, puis l'ayant fait asseoir et s'étant +elle-même +installée en se tournant du côté de +Bernières:</p> +<p>—Ainsi placée, dit-elle, je verrai mon père arriver de +loin et je te +préviendrai:</p> +<p>C'était toujours la même idée qui revenait comme +si Madeleine eut été +sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en +distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux après tout +qu'elle fût +jusqu'à un certain point préparée à +recevoir le coup suspendu au-dessus +de sa tête, et qui d'un moment à l'autre, dans quelques +minutes, +peut-être allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, +s'il +n'en était pas moins rude?</p> +<p>—Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle après un moment de silence.</p> +<p>—Je pense à mon oncle.</p> +<p>—Tu es inquiet, n'est-ce pas?</p> +<p>—Inquiet, pourquoi? Je pense à sa maladie.</p> +<p>—Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-même, +mais par +l'angoisse qu'il lui cause pour le présent et plus encore pour +l'avenir, +car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi +voudrait-il +cacher à tous le danger qui le menace. S'il se doute que +quelqu'un de +Rouen t'a parlé de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup.</p> +<p>—N'est-il pas convenu que je suis arrivé ici en me promenant?</p> +<p>—Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensée, +et fais le +possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est là ma grande +préoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiète pas que +je ne +l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand +il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma +tendresse, il en arrive parfois à douter de la gravité de +son mal, et à +se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui +rendre un peu de tranquillité!</p> +<p>Tandis qu'elle parlait, Léon regardait ce qui se passait sur +la grève et +remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas +lorsqu'il +était arrivé avec Madeleine.</p> +<p>Des groupes s'étaient formés, çà et +là, dans lesquels on paraissait +s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de +grands mouvements de bras, ceux qui écoutaient prenaient des +attitudes +affligées ou consternées.</p> +<p>En face de la cabine dans laquelle ils étaient assis, mais +à une +certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles +qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop +éloignées pour qu'on +entendît ce qu'elles disaient, il était évident, +à leurs exclamations et +à la façon dont elles accompagnaient, dont elles +poussaient leur boule +lancée de la tête, des épaules ou du maillet +qu'elles apportaient un +très-vif intérêt à leur partie. Tout +à coup, une personne étant venue +parler à l'une d'elles, toutes cessèrent +instantanément de jouer et +formèrent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, +ce que +Léon avait déjà remarqué pour les groupes +se reproduisit: même animation +dans celle qui parlait, même consternation dans celles qui +écoutaient; +puis l'une de ces jeunes filles s'étant tournée vers la +cabine de +Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les +mains, +et aussitôt elle reprit sa place dans le cercle.</p> +<p>Près de ces jeunes filles des enfants s'amusaient à +construire des +fortifications en sable pour les opposer à la marée +montante; l'un d'eux +abandonna ce travail pour aller écouter ce que disaient les +joueuses de +croquet; puis étant revenu près de ses camarades, ceux-ci +l'entourèrent +et les fortifications furent abandonnées sans défenseurs +à l'assaut des +vagues.</p> +<p>Il était impossible de ne pas reconnaître que tout cela +était +significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.</p> +<p>Tout à coup Madeleine s'arrêta, et se levant vivement:</p> +<p>—Veux-tu venir avec moi? s'écria-t-elle. J'ai peur. Cette +animation +n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous +regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent +savoir quelque chose.</p> +<p>Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger +vers +les joueuses de croquet, elle s'arrêta brusquement.</p> +<p>—M. Soullier s'écria-t-elle en désignant de la main un +monsieur qui +s'avançait marchant à grands pas.</p> +<p>Et elle se mit à courir, sans plus s'inquiéter de +Léon, qui la suivit.</p> +<p>Ils arrivèrent ainsi tous deux ensemble près de M. +Soullier.</p> +<p>—Mon père! s'écria Madeleine.</p> +<p>—Mais je ne l'ai pas vu.</p> +<p>—Mon Dieu!</p> +<p>Léon posa un doigt sur ses lèvres en regardant M. +Souiller, mais +celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention à ce +signe; +d'ailleurs, il était tout à Madeleine.</p> +<p>—Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda +Léon.</p> +<p>La question avait l'avantage de permettre à M. Soullier de ne +pas +répondre directement à Madeleine; celui-ci le sentit, et +se tournant +aussitôt vers Léon:</p> +<p>—On m'a parlé de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au +moins j'ai +cru que c'était de lui qu'il s'agissait.</p> +<p>Léon s'était rapproché de Madeleine et il lui +avait pris la main.</p> +<p>—Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Où +est mon +père? Courons près de lui.</p> +<p>Sans lui répondre directement, M. Soullier s'adressa à +Léon:</p> +<p>—Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout +d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute +renoncé à +son projet de pêche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, +qui +avait profité de la grande marée pour aller pêcher +sur les roches qu'en +appelle îles de Bernières, vient de me dire qu'un ... +accident ... un +malheur était arrivé.</p> +<p>—Mon Dieu! s'écria Madeleine.</p> +<p>Sans s'adresser à elle, M. Soullier continua vivement, en +homme qui a +hâte d'achever ce qu'il doit dire:</p> +<p>—Une personne restée en arrière, quand +déjà tout le monde revenait vers +le rivage, avait été surprise par la marée +montante. Cette personne se +trouvait alors sur un îlot, et c'est là ce qui explique +comment elle +n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet îlot et la terre +se +trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle +fût +remplie. Ceux qui virent la situation périlleuse de ce +pêcheur attardé +poussèrent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. +Aussitôt +le pêcheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se +fût laissé +tomber dans un trou, soit que la fosse fût déjà +remplie, il disparut +sans qu'il fût possible de lui porter secours.</p> +<p>—Mon père, mon père! s'écria Madeleine.</p> +<p>—Mon enfant, il n'est nullement prouvé que cette personne +fût votre +père ... on ne m'a pas affirmé que c'était lui. Il +est vrai que le +signalement qu'on m'a donné se rapportait jusqu'à un +certain point à +votre père; c'est là ce qui m'a inquiété, +c'est ce qui m'a fait accourir +ici pour voir....</p> +<p>—Et vous voyez qu'il n'est pas là; oh! mon Dieu!</p> +<p>Elle resta un moment éperdue, affolée; puis, son +regard se dégageant des +larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui +lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son épaule.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VII</h3> +<br /> +<p>Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa +première parole +fut une prière adressée à son cousin:</p> +<p>—La marée basse aura lieu cette nuit à une heure, +dit-elle; tu +m'accompagneras, n'est-ce pas?</p> +<p>Elle ne dit point où elle voulait aller ni ce qu'elle voulait +faire, +mais il n'était pas nécessaire qu'elle s'expliquât +plus clairement pour +être comprise de Léon.</p> +<p>—Nous irons ensemble, répondit-il.</p> +<p>Mais ce n'était pas seuls qu'ils pouvaient tenter la +recherche que +Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la grève, au +milieu des +rochers, en pleine nuit?</p> +<p>Abandonnant Madeleine un moment, Léon s'entendit avec la +propriétaire +pour que celle-ci s'occupât de réunir une dizaine d'hommes +de bonne +volonté, marins ou pêcheurs, qui les accompagneraient la +nuit sur les +îles de Bernières, munis de torches ou de lanternes; puis, +cela fait, il +envoya un mot à M. Soullier, en le priant de retrouver +quelques-unes des +personnes qui avaient vu disparaître M. Haupois dans la fosse, et +qui +par conséquent pouvaient indiquer d'une façon exacte la +place où il +avait disparu.</p> +<p>Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour +détourner ou étourdir son désespoir par de banales +paroles de +consolation, mais pour être près d'elle, pour qu'elle ne +fût pas seule.</p> +<p>Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table +devant +laquelle il s'était assis, puis, quand dans le silence arrivait +le +ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arrêtait +parfois tout +à coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la +tête aux pieds +elle écoutait; la brise passait, la plainte des vagues +s'éteignait et +Madeleine reprenait sa marche.</p> +<p>Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, +comme +si elle se parlait à elle-même, elle +répétait un mot que dix fois, que +vingt fois déjà elle avait dit:</p> +<p>—Mais comment ne l'a-t-on pas secouru?</p> +<p>Vers dix heures, on entendit dans la pièce voisine un bruit +de pas +lourds et de voix étouffées; c'étaient les marins +et les pêcheurs, qui +arrivaient: Léon en avait demandé dix, une vingtaine +répondirent à son +appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on +demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre +jeune fille qui pleurait son père; et puis sur les côtes +on est +compatissant aux catastrophes causées par la mer; aujourd'hui +notre +voisin, demain nous-même.</p> +<p>Quand Madeleine entra dans la pièce où ces gens +étaient réunis, tous les +bonnets de laine se levèrent devant elle, et ces rudes visages +halés par +la mer exprimèrent la compassion et la sympathie; cela +s'était fait +silencieusement, sans que personne dit un seul mot.</p> +<p>Alors un homme sortit du groupe et s'avança vers Madeleine.</p> +<p>C'était un pêcheur nommé Pécune, dont le +père et le fils avaient été +noyés, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si +fréquentes et si dangereuses sur ces côtes sans ports, +où les barques de +pêche qui doivent échouer par tous les temps sur la +grève presque plate +sont mal construites pour résister à un coup de vent.</p> +<p>—Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouvé mon +père, nous +retrouverons le vôtre.</p> +<p>Un autre s'avança aussi d'un pas:</p> +<p>—La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle.</p> +<p>Madeleine voulut prononcer une parole de remercîment, mais de +sa gorge +contractée il ne sortit qu'un son étouffé et qu'un +sanglot.</p> +<p>On se mit en marche, Madeleine enveloppée dans un manteau et +s'appuyant +sur le bras de Léon, qui la guidait; les pêcheurs +s'avançant par groupes +de deux ou trois, silencieux.</p> +<p>—En peu de temps, par les rues sombres et désertes du +village, ils +arrivèrent sur la grève; la mer s'était +déjà retirée à une assez grande +distance, et le sable humide réfléchissait +çà et là avec des +miroitements argentins la lumière de la lune, dont le disque +commençait +à s'échancrer; il soufflait une brise de terre qui +poussait les nuages +vers l'embouchure de la Seine, et, de ce côté, ils +s'entassaient en des +profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux +des +phares de la Hève. </p> +<p>Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crispèrent sur le +bras de son +cousin: la vague, qui déferlait sur la plage, frappait sur son +coeur.</p> +<p>En moins d'une demi-heure, par la grève, ils +arrivèrent devant le +sémaphore de Bernières; alors trois ombres se +détachèrent de la terre +pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux +pêcheurs +qui avaient vu la catastrophe.</p> +<p>Mais les recherches ne purent pas commencer aussitôt, car la +marée lente +à descendre était encore trop haute: il fallut attendre; +et les hommes +se promenèrent de long en large tandis que Madeleine +appuyée sur le bras +de Léon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle +ne se +retirerait jamais.</p> +<p>Elle se retira cependant et l'on alluma les torches +goudronnées dont les +flammes avivées par la brise et reflétées par le +sable humide, par les +flaques d'eau et par les goëmons ruisselants +éclairèrent toute cette +partie de la grève à une assez grande distance.</p> +<p>Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion +s'engagea +entre les deux pêcheurs de Bernières sur la question de +savoir le point +précis où M. Haupois avait été englouti; +l'un soutenait que c'était à +gauche d'un long rocher encore couvert par la vague écumeuse, +l'autre +que n'était au contraire à droite.</p> +<p>Léon, pour trancher le différend, qui entre Normands +menaçait de prendre +les proportions d'un procès à plaider, décida +qu'on se diviserait en +deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui +trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car +le +ressac empêcherait d'entendre les paroles comme les cris.</p> +<p>Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Léon la +retint.</p> +<p>—Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sûr moyen d'arriver +vite +auprès de ceux qui nous avertiront.</p> +<p>Elle n'était pas en état de discuter, encore moins de +raisonner; elle se +laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des +torches, secouée à chaque instant par le balancement +d'une de ces +torches, attendant le second; et reconnaissant avec désespoir +que ce +qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal était en +réalité le +résultat du hasard ou de l'inégalité des rochers +sur lesquels les hommes +marchaient.</p> +<p>Une heure s'écoula ainsi, la plus longue assurément, +la plus cruelle +qu'elle eût jamais passée; puis, un à un, les +pêcheurs se rapprochèrent +d'elle, et la réunion des torches fit revenir ceux qui +s'étaient le plus +éloignés; chez tous ce fut la même signe de +tête ou la même parole: +rien.</p> +<p>À la façon dont elle s'appuya contre lui, Léon +sentit combien profonde +était la douleur qu'elle éprouvait, combien affreux +était son désespoir.</p> +<p>—Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il.</p> +<p>—À quoi bon?</p> +<p>—L'ombre a pu vous tromper.</p> +<p>—Je vous en prie! s'écria Madeleine.</p> +<p>Pécune s'avança:</p> +<p>—Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par +désespérance que nous vous disons ça; seulement +nous connaissons la mer, +vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande +marée.</p> +<p>—Précisément, interrompit Léon, c'est ce +courant qui nous oblige à +persévérer; il peut avoir entraîné le corps +plus loin que là où vos +recherches se sont arrêtées.</p> +<p>Une nouvelle discussion s'engagea entre les pêcheurs, chacun +émit son +avis, mais sans rien affirmer, d'une façon dubitative et comme +si l'on +raisonnait en théorie; en réalité, tous semblaient +convaincus que pour +le moment de nouvelles recherches était entièrement +inutiles.</p> +<p>Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'était +l'espérance, c'était la croyance qu'elle allait retrouver +son père. Dans +son désespoir, c'était là pour elle une sorte de +consolation, au moins +c'était une occupation pour son esprit. Se détachant du +passé, sa pensée +se portait sur l'avenir; ce n'était pas le vide pour son coeur, +et c'est +là un point capital dans la douleur.</p> +<p>En écoutant cette discussion et en voyant les pêcheurs +disposés à +abandonner toutes recherches, elle eut un moment de défaillance +et elle +s'affaissa contre l'épaule de Léon; mais presque +aussitôt elle réagit +contre cette faiblesse, et relevant la tête:</p> +<p>—Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupée, encore un peu de +courage, +je vous en supplie.</p> +<p>L'appel était si déchirant qu'il toucha ces rudes +natures.</p> +<p>—Mamzelle a raison, dit Pécune; il ne faut pas lâcher +comme ça; ce que +la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant. +Allons-y!</p> +<p>—J'irai avec vous! s'écria Madeleine.</p> +<p>Léon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette +attente dans +l'immobilité, cette anxiété étaient +horribles et devaient fatalement +briser le courage le plus résolu.</p> +<p>—Oui, dit-il, allons avec eux.</p> +<p>—Je vas vous éclairer, dit Pécune.</p> +<p>Et ayant mouché sa torche à demi consumée, en +posant son sabot dessus, +il la leva en l'air, éclairant Madeleine et Léon qui le +suivirent, +tandis que les autres pêcheurs se dispersaient ça et +là dans les +rochers.</p> +<p>Ils arrivèrent assez rapidement sur l'îlot de rochers +où M. Haupois +avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et +plus pénible, car les pierres étaient couvertes d'herbes +glissantes, et +çà et là se trouvaient des crevasses pleines d'eau +qu'il fallait +traverser en se mouillant à mi-jambes; mais Madeleine +n'était sensible +ni à la fatigue, ni à l'eau; elle allait courageusement +en avant, +regardant autour d'elle bien plus qu'à ses pieds et se +cramponnant à la +main de Léon quand elle faisait un faux pas.</p> +<p>Pendant longtemps ils explorèrent ainsi cet îlot, mais, +hélas! +inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de +près et sous la lumière de la torche n'était +qu'une pierre recouverte de +goëmons à la longue chevelure.</p> +<p>La marée, en montant, les força de revenir en +arrière près des pêcheurs +réunis sur le sable.</p> +<p>L'un d'eux comprit le désespoir de cette pauvre fille.</p> +<p>—Nous reviendrons à la basse mer du jour, dit-il.</p> +<p>Pour Madeleine, cette parole était une espérance.</p> +<p>On revint lentement à Saint-Aubin. La nuit était +avancée, et, dans +l'aube qui blanchissait déjà l'orient, l'éclat des +phares de la Hève +pâlissait.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VIII</h3> +<br /> +<p>Léon ayant reconduit Madeleine jusqu'à sa porte pria +Pécune de bien +vouloir le guider jusqu'à l'hôtel où une chambre +lui avait été retenue, +et qu'il eût été bien embarrassé de trouver +seul.</p> +<p>D'ailleurs il voulait consulter le pêcheur, ce qu'il n'avait +pu faire +en présence de Madeleine.</p> +<p>—Croyez-vous donc que nous devons renoncer à +l'espérance de retrouver +mon oncle? demanda-t-il.</p> +<p>—Non, monsieur, je ne crois pas ça; même qu'on le +trouvera pour sûr; +c'est le courant qui aura entraîné le corps, mais il le +ramènera. Et +puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois était bien +vêtu, il +avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des +bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la pêche; les +crabes, +les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de +mal. Ce n'est pas comme mon pauvre père et mon garçon que +j'ai perdus il +y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des +sabots, +et les sabots, vous savez, ça flotte, ça ne coule pas +avec le corps. +Quand il a été bien certain qu'ils étaient +noyés, je me disais: «S'ils +pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les +deux, +le père et le garçon.» C'était toute mon +espérance, toute ma +consolation. Ils sont revenus; mais en quel état, mon Dieu! Vous +n'avez +pas ça à craindre pour votre oncle. Et mademoiselle +Madeleine, la chère +demoiselle, pourra embrasser son père une dernière fois; +ça lui sera +bon.</p> +<p>—Mais quand?</p> +<p>—Le bon Dieu seul le sait!</p> +<p>—Je voudrais qu'un bateau croisât toujours dans ces parages +à la mer +haute, et qu'à la mer basse on continuât les recherches.</p> +<p>—Le bateau, c'est trop tôt.</p> +<p>—Peut-être, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son +père +n'est pas abandonné. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce +matin même +sur les îles de Bernières pour ne plus s'en +éloigner.</p> +<p>—Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne +vous +cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la grève.</p> +<p>—Je placerai des hommes sur la grève.</p> +<p>—Il faudrait prévenir aussi les douaniers.</p> +<p>—Je m'occuperai de cela.</p> +<p>Léon ne se coucha pas mais, s'étant fait allumer un +grand feu, il se +sécha et se réchauffa; puis, quand les maisons +commencèrent à s'ouvrir, +il fit ce que Pécune lui avait recommandé.</p> +<p>Quand il se présenta chez Madeleine, il la trouva assise +devant la +cheminée de sa petite salle: elle non plus ne s'était pas +couchée:</p> +<p>—Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage?</p> +<p>—Ce que tu veux, je le veux.</p> +<p>Ils se dirigèrent vers le rivage, et quand ils +arrivèrent en vue de la +mer, Léon vit les yeux de Madeleine prendre une expression +affolée.</p> +<p>Alors, étendant la main dans la direction de l'ouest, il lui +montra une +barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bordée +devant le +sémaphore de Bernières.</p> +<p>—C'est la barque de Pécune, dit-il, elle restera là +à croiser en +examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit.</p> +<p>Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en +vedette sur la côte depuis le phare de Ver jusqu'à +l'embouchure de +l'Orne.</p> +<p>Elle marchait près de lui, seule, sans lui donner le bras; +tout à coup +elle s'arrêta, et, lui tendant la main:</p> +<p>—Tu es bon, dit-elle.</p> +<p>Il garda cette main dans la sienne, puis la plaçant sous son +bras, il se +remit en marche se dirigeant vers Bernières.</p> +<p>—Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'à présent, +dit-il, de moi, ni de +nous; c'était à un autre que nous devions être +entièrement d'esprit et +de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde, +chère Madeleine, et que tu as un frère.</p> +<p>Elle tourna vers lui son visage convulsé, et dans ses yeux +hagards, +quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes +d'attendrissement.</p> +<p>Il continua.</p> +<p>—Dans mon père, dans ma mère, dans ma soeur, sois +certaine que tu +trouveras une famille, sois certaine aussi que le différend +survenu si +malheureusement entre nos parents n'a altéré en rien les +sentiments de +mon père; il m'a toujours parlé de toi avec tendresse, et +s'il était ici +il te tiendrait ce langage avec plus d'autorité seulement, mais +non avec +plus d'amitié, avec plus d'affection; notre maison est la tienne.</p> +<p>—Je voudrais rester ici, dit-elle.</p> +<p>—Assurément nous y resterons tant que cela sera +nécessaire, j'y +resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas +d'aujourd'hui.</p> +<p>—Je comprends, je sens que tu es la bonté même, mais +tout le reste je +le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs.</p> +<p>Disant cela, elle détourna les yeux et par un mouvement +rapide elle les +jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage.</p> +<p>—Je ne veux pas te distraire, continua Léon, et je ne te +dirai que ce +qui doit être dit.</p> +<p>—Descendons à la mer, je te prie.</p> +<p>—Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous éloignera pas +de +Bernières, où je vais pour prévenir par +dépêche mon père de ce qui est +arrivé; il faut que tu aies près de toi ceux qui t'aiment.</p> +<p>Mais la réponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que +Léon avait +prévu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc +avant +plusieurs jours, le médecin s'y opposait formellement, et madame +Haupois-Daguillon restait près de lui pour le soigner. Ils +étaient l'un +et l'autre désolés de ne pouvoir pas accourir +auprès de Madeleine à qui +ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur dévouement.</p> +<p>—C'est près de ton père que tu devrais être, dit +Madeleine, lorsque +Léon lui lut cette dépêche, pars donc, je t'en prie.</p> +<p>—Si mon père était en danger je partirais, mais cela +n'est pas, ses +douleurs se sont exaspérées sous l'influence des eaux, +voilà tout; mon +devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment +où +nous pourrons partir ensemble.</p> +<p>Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Léon +l'espérait; les jours +s'écoulèrent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles +qu'il reçut des +gens postés le long de la côte furent toujours les +mêmes: rien de +nouveau.</p> +<p>Chaque jour, chaque heure qui s'écoulaient augmentaient +l'angoisse de +Madeleine: jamais plus elle ne verrait son père qui n'aurait pas +une +tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer.</p> +<p>Elle ne quittait pas la grève et du matin au soir on la +voyait marcher +sur le rivage, avec Léon près d'elle, depuis Langrune +jusqu'à +Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant +vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle +descendait.</p> +<p>Devant cette jeune fille en noir, au visage pâle, au regard +désolé, tout +le monde se découvrait respectueusement; mais elle ne +répondait jamais à +ces témoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et +lorsqu'elle les +remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tête, +sans +parler à personne.</p> +<p>C'était seulement aux douaniers et aux gens qui +étaient chargés +d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore +était-ce d'une +façon contrainte:</p> +<p>—Rien de nouveau encore? demandait-elle.</p> +<p>Mais elle ne prononçait pas de nom, et le mot décisif +elle l'évitait.</p> +<p>On lui répondait de la même manière, et le plus +souvent sans parole, en +secouant la tête.</p> +<p>Le septième jour après la mort de M. Haupois, le +temps, jusque-là beau, +se mit au mauvais.</p> +<p>Le vent, qui avait constamment été au sud, passa +à l'est, puis au nord, +d'où il ne tarda pas à souffler en tempête: toutes +les barques revinrent +à la côte, et sur la mer démontée on +n'aperçut plus à l'horizon que de +grands navires: le bateau de Pécune, que depuis sept jours on +était +habitué à voir du matin au soir courir des bordées +devant Bernières, dut +aborder ne pouvant plus tenir la mer.</p> +<p>Aussitôt à terre, Pécune vint trouver Madeleine +dans la cabine où elle +se tenait avec Léon.</p> +<p>—J'ai résisté tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y +avait plus moyen +de rester à la mer, excusez-moi, mamzelle.</p> +<p>Madeleine inclina la tête.</p> +<p>—Faut pas que cela vous désole, continua Pécune, c'est +un bon vent pour +votre malheureux, il porte à le côte; soyez sure que +demain ou +après-demain il doit aborder.</p> +<p>Comme elle levait la main avec un signe d'incrédulité +et de +désespérance, Pécune se pencha vers elle, et d'une +voix basse:</p> +<p>—Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvième jour +les noyés +qui n'ont pas été retrouvés se lèvent +eux-mêmes dans la mer et se +mettent en marche pour venir se coucher dans la terre bénite; +s'ils ne +sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne +restent en route que si le chemin à faire est trop long ou si le +vent +leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon +présentement. +Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre +pauvre père.</p> +<p>Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis +il +faiblit mais sans tomber complétement.</p> +<p>Le matin du neuvième jour Léon vit arriver l'homme qui +avait la garde du +rivage de Bernières: M. Haupois venait d'aborder sur la +grève, selon la +prédiction de Pécune.</p> +<p>L'enterrement eut lieu le même jour à trois heures de +l'après-midi, et +le soir Léon monta avec Madeleine dans le train qui arrive +à Paris à +cinq heures du matin.</p> +<p>Pendant ces neuf jours il avait exécuté l'acte de +dernière volonté de +son oncle, il était resté près de Madeleine, +«elle avait trouvé en lui +une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu +pleurer.»</p> +<p>Mais sa tâche n'était pas finie.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>IX</h3> +<br /> +<p>Avant de quitter Saint-Aubin, Léon avait envoyé une +dépêche pour qu'on +préparât à Madeleine un appartement dans la maison +de la rue de +Rivoli,—celui que sa soeur occupait avant son mariage.</p> +<p>En arrivant il la conduisit lui-même à son appartement:</p> +<p>—Te voilà chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est +celle de +Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place +de la soeur aînée.</p> +<p>Il se dirigea sers la porte de sortie, mais après avoir fait +quelques +pas il revint en arrière:</p> +<p>—Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en +inquiète pas +trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain à Rouen pour +m'occuper +des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux +et +je le rapporterai.</p> +<p>—J'aurais voulu aller à Rouen.</p> +<p>—Pourquoi?</p> +<p>—Mais....</p> +<p>Elle hésita.</p> +<p>Aussitôt il lui vint en aide:</p> +<p>—Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires?</p> +<p>Elle inclina la tête avec un signe affirmatif.</p> +<p>—Sois tranquille, elles seront arrangées à la +satisfaction de tous; +aussi bien à l'honneur de ... mon oncle, qu'à +l'intérêt de ceux avec qui +il était en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais +c'est +trop causer. À tantôt!</p> +<p>Elle le retint</p> +<p>—Un seul mot.</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est +douloureux et qu'il doit être dit: ces affaires sont +embarrassées ... +très-embarrassées; nous avons des dettes qui certainement +dépasseront +notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas +m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se +révéleront +assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux +qu'elles soient toutes payées.</p> +<p>—C'est bien ainsi que je le comprends.</p> +<p>—On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des +choses +de la loi; j'ai des droits à faire valoir comme +héritière de ma mère; +j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens à ce que +tout ce +que je possède soit vendu pour que ces dettes soient +payées.</p> +<p>Mais Léon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le +désirait, car il +trouva rue Royale une dépêche de son père +annonçant son arrivée à Paris +pour le soir même.</p> +<p>Ce que Léon voulait en se rendant à Rouen, +c'était prendre connaissance +des affaires de son oncle, et dire aux créanciers qui allaient +s'abattre +menaçants qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'ils +seraient payés +intégralement et qu'il le leur garantissait, lui Léon +Haupois-Daguillon, +de la maison Haupois-Daguillon de Paris.</p> +<p>Son père à Balaruc, cela lui était facile, il +n'avait personne à +consulter, il agissait de lui-même, dans le sens qu'il jugeait +convenable.</p> +<p>Mais l'arrivée de son père à Paris changeait la +situation.</p> +<p>Il fallait laisser à celui-ci le plaisir de sa +générosité envers cette +pauvre Madeleine; cela était convenable, cela était +juste, et, de plus, +cela était, jusqu'à un certain point, habile; on +s'attache à ceux qu'on +oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son +père +à Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait +pour +elle.</p> +<p>C'était par le train de six heures que M. et madame +Haupois-Daguillon +devaient arriver à la gare de Lyon. À six heures moins +quelques minutes, +Léon les attendait à la porte de sortie des voyageurs. +Tout d'abord il +avait pensé à demander à Madeleine si elle voulait +l'accompagner, ce qui +eût été une prévenance à laquelle son +père et sa mère auraient été +sensibles; mais la réflexion l'avait fait vite renoncer à +cette idée; il +ne pouvait pas, à Paris, sortir seul avec Madeleine.</p> +<p>De la gare de Lyon à la rue de Rivoli, le temps se passa pour +M. et +madame Haupois en questions, pour Léon en récit.</p> +<p>Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait +préparé +sa réponse: «Comment était-il arrivé +à Saint-Aubin juste au moment de la +mort de son oncle?»</p> +<p>Ce fut sa mère qui la lui posa:</p> +<p>Son explication fut celle qu'il avait déjà +donnée à Madeleine: le +médecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le +prévient que son +oncle est menacé de devenir aveugle.</p> +<p>Cette histoire du médecin avait l'inconvénient de ne +pas expliquer la +lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de +cette lettre? Cela n'était pas probable; si contre toute attente +le +vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une +façon telle quelle.</p> +<p>Élevé par un père et une mère qui +l'aimaient, Léon n'avait pas été +habitué à mentir, aussi se serait-il assez mal +tiré de son récit fait +dans le calme et en tête à tête avec ses parents; +mais en voiture, au +milieu du bruit et des distractions, il en vint à bout sans trop +de +maladresse.</p> +<p>En entrant dans le salon où Madeleine se tenait, M. +Haupois-Daguillon +ouvrit ses bras à sa nièce et l'embrassa tendrement.</p> +<p>Puis après l'oncle vint la tante.</p> +<p>Mais ce fut plutôt en père et en mère qu'ils +l'accueillirent qu'en oncle +et en tante.</p> +<p>Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette +nuance:</p> +<p>—Désormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu +trouveras +dans ton oncle un père, dans Léon un frère; pour +moi tu peux compter sur +toute ma tendresse.</p> +<p>Madeleine était trop émue pour répondre, mais +ses larmes parlèrent pour +elle.</p> +<p>Madame Haupois Daguillon était depuis trop longtemps +éloignée de sa +maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre dès le soir +même les +habitudes de toute sa vie; aussi, malgré les fatigues d'un +voyage de +vingt-deux heures, voulut-elle, après le dîner, aller +coucher rue +Royale.</p> +<p>—Je vais t'accompagner, lui dit son fils.</p> +<p>À peine dans la rue, Léon se pencha à l'oreille +de sa mère:</p> +<p>—Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il.</p> +<p>L'intonation de cette question était si douce, que madame +Haupois-Daguillon s'arrêta surprise et, s'appuyant sur le bras de +son +fils, elle força celui-ci à la regarder en face:</p> +<p>—Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle.</p> +<p>—Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu +n'avais pas vue depuis deux ans.</p> +<p>—Et pourquoi tiens-tu tant à savoir ce que je pense de +Madeleine?</p> +<p>—Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me +répondre.</p> +<p>Ces quelques paroles s'étaient échangées +rapidement; la voix du fils +était émue; celle de la mère était +inquiète.</p> +<p>Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement.</p> +<p>—Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui +paraissait vouloir gagner du temps et peser sa réponse avant de +la +risquer.</p> +<p>—Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je +te +parle.</p> +<p>—J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes +comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son +esprit, de son coeur, de son caractère?</p> +<p>—De tout.</p> +<p>—Quand je voyais Madeleine, elle était une bonne petite +fille, +intelligente.</p> +<p>—N'est-ce pas?</p> +<p>—Douce de caractère et d'humeur facile.</p> +<p>—N'est-ce pas? et pleine de coeur.</p> +<p>—Elle était tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant +je n'en +sais rien; deux années changent beaucoup une jeune fille.</p> +<p>—Assurément, mais moi qui, depuis dix jours, vis près +d'elle, je puis +t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractère +de +Madeleine, ils sont analogues à ceux qui se sont faits dans sa +personne.</p> +<p>—Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante.</p> +<p>—Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme?</p> +<p>—Je dirais que tu es fou.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>X</h3> +<br /> +<p>Lorsque pendant trente ans on a dirigé une grande maison de +commerce, +avec une armée d'employés ou d'ouvriers sous ses ordres, +on a pris bien +souvent dans cette direction des habitudes d'autorité qu'on +porte dans +la vie et dans le monde; partout l'on commande, et à tous, sans +admettre +la résistance ou la contradiction.</p> +<p>C'était le cas de madame Haupois-Daguillon qui, même +avec ses enfants +qu'elle aimait cependant tendrement, était toujours madame +Haupois-Daguillon.</p> +<p>Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'était en +mère qu'elle lui +avait tout d'abord parlé d'un ton affectueux et vraiment +maternel; mais +ce ne fut pas la mère qui s'écria: «Tu es +fou»; ce fut la femme de +volonté, d'autorité, la femme de commerce.</p> +<p>Léon connaissait trop bien sa mère peur ne pas saisir +les moindres +nuances de ses intonations, et c'était précisément +parce qu'il avait au +premier mot senti chez elle de la résistance qu'il avait +été si net et +si précis dans sa demande: c'était là un des +côtés de son caractère; mou +dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et même +cassant +aussitôt qu'il se voyait en face d'une opposition.</p> +<p>—En quoi est-ce folie de penser à prendre Madeleine pour +femme? +demanda-t-il.</p> +<p>Ils étaient arrivés sur la place de la Concorde, +madame Haupois s'arrêta +tout à coup, puis, après un court mouvement +d'hésitation, elle tourna +sur elle-même.</p> +<p>—Rentrons rue de Rivoli, dit-elle.</p> +<p>—Et pourquoi?</p> +<p>—Ton père n'est pas encore couché, tu vas lui +expliquer ce que tu viens +de me dire....</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Madeleine est la nièce de ton père; elle est son +sang; par le malheur +qui vient de la frapper, elle devient jusqu'à un certain point +sa +fille, c'est donc à lui qu'il appartient de décider +d'elle. Je ne veux +pas, si la réponse de ton père est contraire à tes +désirs ... que tu +m'accuses d'avoir pesé sur lui et d'avoir inspiré cette +réponse.</p> +<p>—Mais c'était là justement ce que je voulais, dit-il +avec un sourire, +tu l'as bien deviné.</p> +<p>—Rentrons, explique-toi franchement avec ton père, il te dira +ce qu'il +pense.</p> +<p>—Mais toi?</p> +<p>—Je te le dirai aussi.</p> +<p>—Tu me fais peur.</p> +<p>Et, sans échanger d'autres paroles, ils revinrent à +l'appartement de la +rue de Rivoli.</p> +<p>M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre +sa +femme et son fils.</p> +<p>—Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.</p> +<p>—Léon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse +longuement, +je veux te le dire en deux mots,—il désire prendre Madeleine +pour +femme.</p> +<p>—Il est donc fou!</p> +<p>—C'est justement le mot que je lui ai répondu.</p> +<p>Puis, s'adressant à son fils:</p> +<p>—Tu ne diras pas que ton père et moi nous nous étions +entendus.</p> +<p>Léon resta déconcerté, et pendant plusieurs +minutes il regarda son père +et sa mère, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur +celle-là.</p> +<p>Enfin il se remit.</p> +<p>—Il y a une question que j'ai adressée à ma +mère, veux-tu me permettre +de te la poser?</p> +<p>—Laquelle?</p> +<p>—En quoi est-ce folie de vouloir épouser Madeleine?</p> +<p>—Elle n'a pas un sou.</p> +<p>—Je ne tiens nullement à épouser une femme riche.</p> +<p>—Nous y tenons, nous!</p> +<p>—Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, à épouser +une femme que tu +n'aimerais pas, mais je te demande qu'en échange tu ne prennes +pas une +femme qui ne nous conviendrait pas.</p> +<p>—En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mère +reconnaissait tout à l'heure qu'elle était charmante sous +tous les +rapports.</p> +<p>—Sous tous, j'en conviens, répondit M. Haupois, sous un seul +excepté, +sous celui de la fortune; ta position....</p> +<p>—Oh! ma position.</p> +<p>—Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige à +épouser +une femme digne de toi.</p> +<p>—Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine.</p> +<p>—Il n'est pas question d'amour.</p> +<p>—Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la +première +question à examiner, répliqua Léon avec une +certaine raideur, et pour +moi je puis vous affirmer que je n'épouserai qu'une femme que +j'aimerai.</p> +<p>Peu à peu le ton s'était élevé chez le +père aussi bien que chez le fils, +madame Haupois jugea prudent d'intervenir.</p> +<p>—Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton +père, +tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur +Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et +financière que doit occuper dans le monde celle qui +épousera l'héritier +de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierté de ta +maison, +de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: «noblesse +oblige»; la +noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est «fortune +qui +oblige». Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas +épouser une +femme qui n'a rien.</p> +<p>Depuis que ce gros mot de fortune avait été +prononcé, Léon avait une +réplique sur les lèvres: «Mon père n'avait +rien, ce qui ne l'a pas +empêché d'épouser l'héritière des +Daguillon;» mais, si décisive qu'elle +fût, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son père +aussi bien que +sa mère, et il la retint:</p> +<p>—Il y aurait un moyen que Madeleine ne fût pas une femme qui +n'a rien, +dit-il en essayant de prendre un ton léger.</p> +<p>—Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne +discutât pas toujours gravement et méthodiquement.</p> +<p>—Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue +ta +fille, n'est-ce pas?</p> +<p>—Sans doute.</p> +<p>—Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la +moitié de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport +égal.</p> +<p>—Allons, décidément, tu es tout à fait fou.</p> +<p>—Non, mon père, et je t'assure que je n'ai jamais +parlé plus +sérieusement; car je m'appuie sur ta bonté, sur ta +générosité, sur ton +coeur, et cela n'est pas folie.</p> +<p>—Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes +déjà +entendus à ce sujet, ta mère et moi, de même que +nous nous sommes +entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons.</p> +<p>—Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt +sur +ses lèvres; puis tout de suite s'adressant à son fils: +C'est assez; nous +savons les uns et les autres ce qu'il était important de savoir; +ton +père et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les +nôtres: +il est tard; nous sommes fatigués, et d'ailleurs il ne serait +pas sage +de discuter ainsi à l'improviste une chose aussi grave; nous y +réfléchirons chacun de notre côté, et nous +verrons ensuite chez qui ces +sentiments doivent changer. Reconduis-moi.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XI</h3> +<br /> +<p>Les mauvaises dispositions manifestées par son père et +sa mère ne +pouvaient pas empêcher Léon de s'occuper des affaires de +Madeleine: tout +au contraire.</p> +<p>Le lendemain, il parla à son père de son projet +d'aller à Rouen pour +voir quelle était précisément la situation de son +oncle.</p> +<p>Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arrêta:</p> +<p>—Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai déjà écrit +à Rouen, et j'ai chargé +un de mes anciens camarades, aujourd'hui avoué, de mener +à bien cette +liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme +d'affaires viendra plus facilement à bout des créanciers.</p> +<p>Le mot «liquidation» avait fait lever la tête +à Léon, l'idée de venir +«à bout des créanciers facilement» le souleva:</p> +<p>—Pardon, s'écria-t-il, mais l'intention de Madeleine est +d'abandonner +tous les droits qu'elle tient de sa mère, pour que les +créanciers soient +payés; il n'y a donc pas à venir à bout d'eux.</p> +<p>—Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont +insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller +à +Rouen, ton voyage est inutile.</p> +<p>—Je te répète ce que Madeleine m'a dit.</p> +<p>—C'est bien, je sais ce que j'ai à faire. Mais puisqu'il est +question +de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce +n'est pas sérieusement que tu penses à prendre Madeleine +pour ta femme, +n'est-ce pas?</p> +<p>—Rien n'est plus sérieux.</p> +<p>—Tu veux te marier?</p> +<p>—Je désire devenir le mari de Madeleine.</p> +<p>—À vingt-quatre ans, tu veux dire adieu à la vie de +garçon, à la +liberté, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens?</p> +<p>—La vie de garçon n'a pas pour moi les charmes que tu +supposes, et je +me soucie peu d'une liberté dont je ne sais bien souvent que +faire. J'ai +plutôt besoin d'affection et de tendresse.</p> +<p>—Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont +manqué, +répliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu étais fou, +je te le répète +aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de +sang-froid et après réflexion. Toute la nuit j'ai +réfléchi à ton projet, +à ta fantaisie; et de quelque côté que je l'aie +retourné, il m'a paru +ce qu'il est réellement, c'est-à-dire insensé; +aussi, pour ne pas +laisser aller les choses plus loin, je te déclare, puisque nous +sommes +sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement à un +mariage +avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je +te parle en mon nom et au nom de ta mère; tu n'épouseras +pas ta cousine +avec notre agrément; sans doute tu toucheras bientôt +à l'âge où l'on +peut se marier malgré ses parents; mais, si tu prends ainsi +Madeleine +pour femme, il est bien entendu dès maintenant que ce sera +malgré nous. +Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour +être +franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai +écrit que +notre intention était de recueillir cette pauvre enfant et de la +traiter +comme notre fille, nous pensions, ta mère et moi, que tu +n'éprouverais +pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour +toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier +nous prouve que nous nous trompions.</p> +<p>—Jusqu'à ce jour Madeleine n'a été pour moi +qu'une soeur.</p> +<p>—Jusqu'à ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez +à chaque instant, +et si vous vivez sous le même toit, les sentiments fraternels +seront +remplacés par d'autres sans doute; tu te laisseras +entraîner par la +sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son +côté, pourra +très-bien ne pas rester insensible à ta tendresse et +t'aimer aussi. Cela +est-il possible, je le demande?</p> +<p>—Que voulez-vous donc, ma mère et toi?</p> +<p>—Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous +sommes décidés à ne pas te laisser épouser +Madeleine.</p> +<p>—Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mère vous ne ferez +cela.</p> +<p>—Il dépend de toi que Madeleine reste ici comme si elle +était notre +fille.</p> +<p>—Et comment cela?</p> +<p>—Tu comprends, n'est-ce pas, qu'après ce que tu nous as dit +nous ne +pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme, +nous ne pouvons pas tolérer que vous viviez l'un et l'autre dans +une +étroite intimité.</p> +<p>—Vous reconnaissez donc de bien grandes qualités à +Madeleine, que vous +craignez qu'une intimité de chaque jour développe un +amour naissant? Si +Madeleine n'est pas digne d'être aimée, le meilleur moyen +de de me le +prouver n'est-il pas de me laisser vivre près d'elle pour que +j'apprenne +à la connaître et à la juger telle qu'elle est?</p> +<p>—Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous +le +même toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en +serait +ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont +commencé; +régulièrement, beaucoup plus régulièrement +qu'autrefois, tu déjeunerais +avec nous, tu dînerais avec nous, tu passerais tes soirées +avec nous, +c'est-à-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se réalise +pas, il n'y a +que deux partis à prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou +tu +t'éloignes toi-même.</p> +<p>—C'est ma mère qui a eu cette idée?</p> +<p>—Ta mère et moi; mais ne nous fais pas porter une +responsabilité qui +t'incombe à toi-même, et si ce que je viens de te dire te +blesse, +n'accuse que celui qui nous impose ces résolutions.</p> +<p>—Et où dois-je aller?</p> +<p>—À Madrid, où ta présence sera utile, +très-utile aux affaires de notre +maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et +nous avons pour elle les soins d'un père et d'une mère; +tu la refuses, +alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable où +elle +vivra jusqu'au jour de son mariage.</p> +<p>Léon resta assez longtemps sans répondre.</p> +<p>—Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien?</p> +<p>—Je sens que votre résolution est par malheur bien +arrêtée, je ne lui +résisterai donc pas. J'irai à Madrid, car je ne veux pas +causer à +Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre +à +votre volonté, je ne renonce pas à Madeleine. Loin d'elle +j'interrogerai +mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'éprouve pour +elle, +quelle est leur solidité et leur profondeur; à mon retour +je vous ferai +connaître ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et +nous +reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte!</p> +<p>—Le plus tôt sera le mieux.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XII</h3> +<br /> +<p>Ce n'était pas la première fois que Léon se +trouvait en opposition avec +les idées ambitieuses de son père et de sa mère; +il les connaissait donc +bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas à +lutter +contre elles.</p> +<p>Quand sa mère avait dit avec modestie et les yeux +baissés: «notre +position», tout était dit.</p> +<p>Et, pour son père, il n'y avait rien au-dessus de la fortune +«gagnée +loyalement dans le commerce».</p> +<p>Tous deux avaient au même point la fierté de l'argent +et le mépris de la +médiocrité.</p> +<p>Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait +été +question de marier celle-ci, quelle était la puissance +tyrannique de ces +idées, qui avaient fait repousser, malgré les +supplications de Camille, +les prétendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en +fin de +compte un baron Valentin, à peine noble mais riche. Combien de +fois +Camille, qui voulait être duchesse et qui n'admettait qu'avec +rage la +possibilité d'être simple marquise, avait-elle +versé des torrents de +larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touché M. et madame +Haupois.</p> +<p>—Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre.</p> +<p>Cette réponse avait toujours été la même +en présence d'un mari pauvre.</p> +<p>S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'était faire faillite +moralement.</p> +<p>Que répondre à son père et à sa +mère lui disant: «Ce n'est pas Madeleine +que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?»</p> +<p>Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne +feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait, +ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en réalité +contre elle.</p> +<p>Ce qu'il fallait pour le moment, c'était que Madeleine +restât près de +son père et de sa mère et qu'elle devînt de fait ce +qu'elle n'était +encore qu'en parole: leur fille.</p> +<p>Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il +serait +pour lui-même un temps d'épreuve. Loin de Madeleine, il +sonderait son +coeur. Et, s'étant dégagé du sentiment de +sympathie et de tendresse qui +à cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait +réellement +sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'épouser +malgré son +père et sa mère.</p> +<p>La chose était assez grave pour être mûrement +pesée et ne point se +décider à la légère par un coup de +tête ou dans un mouvement de révolte.</p> +<p>Résolu à partir, il voulut l'annoncer lui-même +à Madeleine, et pour cela +il choisit un moment où, sa mère étant +occupée rue Royale et son père +étant à son cercle, il était certain de la trouver +seule et de n'être +point dérangés dans leur entretien.</p> +<p>—Je viens t'annoncer mon départ pour demain, dit-il.</p> +<p>À ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni émotion, +mais tirant un +morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit +à son +cousin.</p> +<p>—Voici la liste des objets que je te prie de me faire +expédier, +dit-elle.</p> +<p>—Mais je ne vais point à Rouen, je pars pour Madrid.</p> +<p>—Madrid!</p> +<p>Et cette émotion que Léon lui reprochait tout bas de +n'avoir point +manifestée quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et +pâlir +ses lèvres frémissantes.</p> +<p>—Tu pars! répéta-t-elle tout bas et machinalement: +Ainsi tu pars.</p> +<p>—Demain.</p> +<p>—Et tu seras longtemps absent?</p> +<p>Il hésita un moment avant de répondre.</p> +<p>—Je ne sais.</p> +<p>—C'est-à-dire pour être franc que tu ne peux pas +prévoir le moment de +ton retour, n'est-ce pas? Tu as été si bon, si +généreux pour moi, que me +voilà tout attristée.</p> +<p>Puis baissant la voix:</p> +<p>—Avec qui parlerai-je de lui?</p> +<p>Et deux larmes coulèrent sur ses joues.</p> +<p>C'était la pensée de son père qui, +assurément, faisait couler les +larmes, et cette pensée seule.</p> +<p>—Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon père? demanda +Léon après +quelques minutes de réflexion; tu sais qu'ils se sont +aimés tendrement +comme deux frères, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a +brisé nos +relations, mon père avait plaisir à raconter des +histoires de son +enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frère Armand se +trouvait +mêlé: tu seras agréable à mon père en +lui parlant de ce temps.</p> +<p>—Certes je le ferai.</p> +<p>—Puisque je te demande d'être agréable à mon +père, veux-tu me permettre +de te donner un conseil, ma chère petite Madeleine?...</p> +<p>Il s'arrêta brusquement, car, se laissant entraîner par +son émotion il +avait été plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait +aller.</p> +<p>Mais aussitôt il reprit en souriant:</p> +<p>—Tiens! voilà que je parle comme lorsque tu n'étais +qu'une petite fille +et que nous jouiions au mariage.</p> +<p>Elle détourna la tête et ne répondit pas.</p> +<p>—Ce que je veux te demander, poursuivit Léon vivement, c'est +que tu +t'appliques à faire la conquête de mon père et de +ma mère. Cela te sera +facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es.</p> +<p>—Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face, +dit-elle en s'efforçant de sourire.</p> +<p>—Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut +bien +que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de +cette qualité.</p> +<p>—Adresse-toi à mon désir de t'être +agréable à toi-même, c'est assez.</p> +<p>—Enfin, je veux que tu charmes mon père et ma mère de +telle sorte qu'à +mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par +l'adoption, mais encore par l'affection. Présentement tu sais +qu'ils +t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en +sorte +qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plaît parce qu'on +plaît, +sans raison bien souvent; mais on plaît aussi parce qu'on veut +plaire. +Fais-moi l'amitié, chère petite ... cousine, de leur +plaire à tous +deux, à l'un comme à l'autre. Ce qui sera le plus +sensible à ma mère, ce +sera l'intérêt que tu porteras aux affaires de notre +maison. Si tu veux +bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides +à +écrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires +intelligemment quelques belles pièces d'orfèvrerie, elle +t'adorera. +Quant à mon père, il sera très-heureux que tu +l'accompagnes dans sa +promenade de tous les jours aux Champs-Élysées, et quand +il sera fier de +toi pour les regards d'admiration que tu auras provoqués en +passant +appuyée sur son bras, sa conquête sera faite aussi, et +solidement, je +t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration.</p> +<p>—Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement.</p> +<p>—Maintenant il me reste à parler d'un membre de notre famille +avec qui +tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il +n'est même pas à souhaiter que tu fasses sa conquête.</p> +<p>—Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle?</p> +<p>—Parce qu'elle voudrait te marier.</p> +<p>Elle ne put retenir un mouvement de répulsion.</p> +<p>—Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de +progrès en +elle, depuis qu'elle est mariée; elle a toujours à offrir +une collection +de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les +plus +beaux noms de la noblesse française ou étrangère, +car elle n'a pas de +préjugés patriotiques.</p> +<p>—Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles +pauvres.</p> +<p>—Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas +être si +pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans +une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la +beauté, par la grâce, par les qualités de l'esprit +et de l'âme....</p> +<p>Il avait prononcé ces paroles avec élan, il +s'arrêta, et reprenant le +ton enjoué:</p> +<p>—Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes +ainsi +faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me réserve +de te +marier....</p> +<p>Elle le regarda interdite, ne sachant évidemment que penser +de ces +paroles et cherchant leur sens.</p> +<p>Il continua en souriant:</p> +<p>—Plus tard, à mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne +permets à +personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle +malgré +toi, écris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une +jeune +fille écrive ainsi, même à son cousin; mais dans +une circonstance aussi +grave, ce ne serait pas à ton cousin que tu écrirais, ce +serait à ... ce +serait à ton frère. Me le promets-tu?</p> +<p>Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.</p> +<p>—Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose à te demander. +Je +voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me +quitterait pas. Veux-tu me donner le petit médaillon qui +était suspendu +à la chaîne de mon oncle et dans lequel se trouve +l'émail fait d'après +ton portrait quand tu étais petite fille?</p> +<p>—Si je veux, ah! de tout coeur!</p> +<p>Et vivement elle courut chercher ce médaillon qu'elle tendit +à Léon.</p> +<p>—Merci, dit-il.</p> +<p>Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la +regardant dans les yeux.</p> +<p>À ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, +les couvrit +d'un coup d'oeil.</p> +<p>—Je faisais mes adieux à Madeleine, dit Léon +après un court moment +d'embarras, car j'avance mon départ, je me mettrai en route +demain +matin.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIII</h3> +<br /> +<p>Après le départ de Léon, Madeleine s'appliqua +de tout coeur à suivre les +conseils qu'il lui avait donnés, et cela lui fut d'autant plus +facile +qu'elle désirait elle-même très-franchement plaire +à son oncle et à sa +tante.</p> +<p>Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le +dégoût, ni le mépris, et ce n'était +nullement un ennui pour elle d'aller +passer quelques heures de sa journée auprès de sa tante; +elle prenait +intérêt à ce qui l'entourait, elle avait des yeux +pour voir, elle avait +des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives +pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame +Haupois-Daguillon était enchantée d'elle.</p> +<p>Si elle n'éprouvait pas non plus un plaisir extrême +à monter chaque jour +les Champs-Élysées jusqu'à l'Arc de Triomphe et +à les redescendre à +l'heure où le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale +promenade, cela ne lui était pas en réalité une +bien grande fatigue: +son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnât, elle +était +elle-même contente du contentement de son oncle.</p> +<p>M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garçon et homme +à bonnes +fortunes, avait, malgré l'âge et ses occupations +commerciales, conservé +l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un +statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles à la +beauté féminine +que ce riche bourgeois. Sa nièce eût été +laide ou mal bâtie, il ne l'eût +point pour cela repoussée; mais les sentiments de compassion +qu'il eût +éprouvés pour elle n'eussent en rien ressemblé +à ceux de tendre +sympathie qui tout de suite l'avaient touché lorsqu'après +une séparation +de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'être laide ou mal +bâtie, elle +était au contraire fort belle et surtout admirablement +modelée cette +jeune nièce: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses +épaules +tombantes sans saillies osseuses, son torse entier étaient +dignes de la +sculpture, et comme sur ces épaules se dressait une tête +gracieuse et +fine d'une beauté délicate, que la douleur en ces +derniers temps avait +pétrie pour lui donner quelque chose de tendre et de +poétique, qu'elle +n'avait pas en sa première jeunesse, elle produisait une vive +sensation +sur ceux qui la voyaient, alors même qu'il ne la connaissaient +pas. Et +pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil à la +démarche modeste, +il arrivait souvent qu'on se retournât ou qu'on +s'arrêtât alors qu'elle +accompagnait son oncle qui, lui, s'avançait en vainqueur +superbe: il +marchait la tête haute et ses favoris blancs tombaient sur une +cravate +longue et sur une chemise d'une blancheur éblouissante formant +le +plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote +boutonnée +qui maintenait au majestueux un ventre proéminent; tenant dans +sa main +soigneusement gantée une canne dont la pomme en argent +était ciselée et +niellée avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte +du +trottoir; tendant le mollet, il passait à travers la foule, +heureux de +sa bonne santé, satisfait de sa prestances, glorieux de sa +fortune et +fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il +promenait +à son bras.</p> +<p>En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le désir de +Léon, la +conquête de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas +en eux +un père et une mère, elle sentit au moins qu'elle +était adoptée avec +tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce +qu'il le faut.</p> +<p>Dans l'apaisement que le temps amena peu à peu en elle, deux +points +noirs restèrent cependant inquiétants pour son esprit et +menaçants pour +son repos.</p> +<p>L'un se trouva dans les soins gênants dont l'entoura le +principal +employé de son oncle, un jeune homme de l'âge de +Léon et son camarade de +classes, nommé Eugène Saffroy;—l'autre dans l'ignorance +où son oncle la +laissait à propos du règlement des affaires de son +père.</p> +<p>Le premier souci de son oncle, dès qu'elle s'était +installée à Paris, +avait été de provoquer son émancipation, et, +aussitôt qu'il l'eut +obtenue, de se faire donner une procuration générale, de +telle sorte que +Madeleine n'eût à se préoccuper ni à +s'occuper de rien. Si elle avait +osé, elle aurait dit qu'elle désirait au contraire +régler elle-même tout +ce qui touchait la succession de son père; mais une +extrême réserve lui +était imposée en un pareil sujet, et aux premiers mots +qu'elle avait osé +risquer, son oncle lui avait fermé la bouche:</p> +<p>—As-tu confiance en moi?</p> +<p>—Oh! mon oncle.</p> +<p>—Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Léon m'a dit que tu +abandonnais tous tes droits, nous aurons égard à ta +volonté, qui est +respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter +à ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te +remettre aux +mains les quittances de tous ceux à qui ton père devait; +cela, il me +semble, doit te suffire.</p> +<p>Évidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son +oncle était +parfaitement juste. N'était-ce pas lui qui payait? Il avait bien +le +droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin +de compte, lui coûterait assez cher.</p> +<p>Elle se disait, elle se répétait tout cela, et +cependant elle était +tourmentée autant qu'affligée que son oncle ne lui +parlât jamais de ce +qui se passait à Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle +pouvait +prendre à coeur de sauver l'honneur de son père et de +défendre sa +mémoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvreté, +celui-là était +pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne +pouvait +rien, pas même parler, pas même savoir; elle n'avait +qu'à attendre dans +son impuissance et surtout dans une confiance apparente.</p> +<p>Du côté d'Eugène Saffroy, son tourment, pour +être moins profond, n'était +pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.</p> +<p>Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugène Saffroy +avait été +recueilli, après la mort de ses parents, par madame +Haupois-Daguillon, +qui l'avait fait élever et instruire avec Léon, jusqu'au +jour où +celui-ci avait quitté le collége pour l'École de +droit. À cette époque +Eugène Saffroy était entré dans la maison de la +rue Royale, et +rapidement, par son zèle, par son activité, par son +intelligence des +affaires, il était devenu un employé modèle, +réalisant ainsi le secret +désir de madame Haupois-Daguillon qui avait été de +faire de lui le +soutien de Léon, c'est-à-dire l'homme de travail et le +directeur réel de +la maison dont Léon serait bientôt le chef en nom beaucoup +plus qu'en +fait.</p> +<p>Lorsqu'on a de pareilles visées sur un homme qui, par son +activité et +son intelligence, peut se créer partout une bonne situation, on +ne +saurait trop le ménager pour se l'attacher solidement.</p> +<p>C'était ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le +double +rapport des intérêts et des relations, elle l'avait +traité aussi +généreusement que possible; non-seulement il avait une +part dans les +bénéfices de la maison, mais encore il trouvait son +couvert mis tous les +dimanches, à Paris pendant l'hiver, et pendant +l'été au château de +Noiseau: il était presque un associé, et jusqu'à +un certain point un +membre de la famille.</p> +<p>Cette position l'avait mis en relations fréquentes avec +Madeleine, qu'il +voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait +dans les magasins de la rue Royale auprès de sa tante, et le +dimanche +quand il venait dîner à Noiseau.</p> +<p>Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde à ses +attentions et à ses +politesses, mais bientôt elle avait dû reconnaître +qu'il n'était pour +personne ce qu'il était pour elle.</p> +<p>Alors elle s'était renfermée dans une extrême +réserve; mais, sans se +décourager, il avait persisté, s'empressant au-devant +d'elle lorsqu'elle +arrivait, cherchant sans cesse à lui adresser la parole, et, ce +qu'il y +avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame +Haupois-Daguillon étaient présents, comme s'il se savait +assuré de leur +consentement.</p> +<p>Madeleine était assez femme pour ne pas se tromper sur la +nature de ces +politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait +à lui +plaire; à la vérité, c'était avec toutes +les marques du plus grand +respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il était +visible +pour tous.</p> +<p>Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? +S'en +apercevant, comment ne disaient-ils rien?</p> +<p>Cela était étrange.</p> +<p>La soeur de Léon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle +revint de la +campagne, se chargea de l'éclairer à ce sujet.</p> +<p>Au temps où Camille venait passer une partie de ses vacances +à Rouen, +elle n'avait pas grande amitié pour sa cousine Madeleine, mais +maintenant la situation n'était plus la même, Madeleine +était +malheureuse, orpheline, pauvre, et c'était assez pour que la +baronne +Valentin, qui ne désirait rien tant que de trouver «des +personnes +intéressantes» qu'elle pût conseiller, secourir et +protéger, lui +témoignât une active sympathie.</p> +<p>Son premier mot, lorsqu'elle avait trouvé Madeleine +installée chez ses +parents et l'avait embrassée affectueusement, avait +été pour lui dire +tout bas à l'oreille:</p> +<p>—Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus +belles relations.</p> +<p>Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarqué +l'attitude de +Saffroy, elle s'était expliqué franchement et +vigoureusement sur les +prétentions du commis:</p> +<p>—Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,—elle se plaisait +à +se moquer des roturiers en leur donnant la particule,—tu vois que +monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois +peut-être +pas, c'est qu'il est encouragé par mon père et ma +mère.</p> +<p>—Ils te l'ont dit? s'écria Madeleine.</p> +<p>—Non, mais cela n'était pas nécessaire; j'ai des yeux +pour voir, il me +semble. D'ailleurs, cette faveur que mon père et ma mère +accordent à +Saffroy entre dans leur système: ils veulent se l'attacher et +ils vont +jusqu'à vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront +bien +certains qu'il ne se séparera jamais de Léon et qu'il +s'exterminera +toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas. +D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a déjà que +trop de +puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te +convenir. +Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Bréauté de +Valletot! Sois +tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquière.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIV</h3> +<br /> +<p>Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux était de +se +conduire, avec Saffroy de façon à ce que celui-ci comprit +bien qu'elle +ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il +renoncerait sans doute à son projet; on n'épouse pas +volontiers une +jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et +bien clairement qu'elle ne vous aime pas.</p> +<p>Mais la choses ne tournèrent point comme elle l'avait +espéré; Saffroy ne +montra aucun découragement, et, comme elle persistait dans sa +réserve et +sa froideur, sa tante intervint entre eux.</p> +<p>—Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune +commis avait été tenu à distance avec plus de +raideur encore que de +coutume.</p> +<p>—Mais rien.</p> +<p>—Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien +hautaine avec lui.</p> +<p>—Hautaine!</p> +<p>—Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, +est +notre ami bien plus que notre employé; il a toute notre +confiance. Et +j'ajoute qu'il la mérite pleinement sous tous les rapports, il +mérite +d'être aimé; jeune, beau garçon, intelligent, +instruit, il rendra +heureuse la femme qu'il épousera et il lui donnera une belle +position +dans le monde.</p> +<p>Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant +entièrement d'un coup d'oeil profond.</p> +<p>Puis, après un moment de réflexion, elle continua:</p> +<p>—Puisque nous avons parlé de Saffroy, il convient d'aller +jusqu'au +bout, dit-elle.</p> +<p>Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de +manière à la +bien tenir sous ses yeux:</p> +<p>—Tu n'as pas oublié que nous t'avons dit que tu serais notre +fille. Ce +rôle que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des +obligations +sérieuses; la première et la plus importante est de +penser à ton avenir, +c'est-à-dire à ton mariage.</p> +<p>—Mais ma tante....</p> +<p>—Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le +mariage? +Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux +songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions +coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure +présente; nous devons nous préoccuper du lendemain, et +c'est ce que nous +faisons.</p> +<p>Madeleine écoutait avec inquiétude, car elle ne voyait +que trop +clairement où l'entretien allait aboutir.</p> +<p>—En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne +voulons pas, comme certains parents égoïstes, nous +décharger au plus +vite de la responsabilité qui nous incombe, et il n'est +nullement dans +nos intentions d'avancer le jour où nous nous séparerons. +Nous t'aimons, +ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que +cette séparation, un chagrin très-vif, je t'assure. Cela +dit, je reviens +à Saffroy dont, en réalité, je ne me suis pas +éloignée autant que +l'incohérence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous +avons donc +un double désir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous +séparer +de toi. Ce double désir, nous croyons avoir trouvé le +moyen de le +réaliser. Ne devines-tu pas comment?</p> +<p>Madeleine ne répondit pas. Peut-être, en attendant, +trouverait-elle une +réponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.</p> +<p>—Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois +Daguillon, +c'est de te donner Saffroy pour mari.</p> +<p>Prévenue, Madeleine ne broncha pas.</p> +<p>—Tu ne dis rien?</p> +<p>—Je n'ai qu'une chose à dire, c'est que je désire ne +pas me marier.</p> +<p>—En ce moment, je te répète que nous comprenons cela. +Mais je ne parle +pas de demain. Je parle de l'avenir.</p> +<p>Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses +pensées; que +diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle déclarerait qu'elle +ne +voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette +réponse +une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui +témoignaient, +et qui était si douce à son coeur brisé, ne se +changerait-elle pas en +froideur? Elle n'était pas leur fille; et si elle voulait +être aimée +d'eux il fallait qu'elle se fît aimer, et c'était prendre +une mauvaise +route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.</p> +<p>Comme elle cherchait, sans les trouver, hélas! les raisons +qui +pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se +fâcher de son refus, elle reçut de Rouen une lettre qui, +tout en lui +causant un très-vif chagrin, lui parut propre à rompre +complétement tout +projet de mariage avec Saffroy.</p> +<p>Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de +papiers qui étaient les reçus des sommes dues par son +père.</p> +<p>—Je t'avais promis de mener à bien le règlement des +affaires de ton +pauvre père, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette +liasse que +tu devras conserver avec soin, les reçus pour solde,—il avait +souligné +ce mot,—de ses créanciers, de tous ses créanciers.</p> +<p>Elle s'était jetée alors dans ses bras et, ne trouvant +pas de paroles +pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement +embrassé.</p> +<p>L'honneur de son père était sauf et c'était +à son oncle qu'elle le +devait. Il avait tout payé puisque les créanciers, tous +les créanciers +avaient signé des quittances pour solde: on ne donne des +quittances que +contre argent.</p> +<p>La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se +trompait +et connaissait mal les affaires.</p> +<p>Elle était d'une vieille dame, cette lettre, avec qui +Madeleine s'était +trouvée assez souvent en relations dans une maison amie, et +c'était en +rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame +s'appuyait +pour lui écrire.</p> +<p>Créancière de l'avocat général pour une +somme de dix mille francs prêtée +d'une façon assez irrégulière, elle avait +été appelée par l'homme +d'affaires chargé de liquider la succession de M. Haupois, et on +lui +avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle +une quittance entière; tout d'abord elle avait refusé; +mais l'homme +d'affaires, ne se laissant émouvoir par rien, lui avait +démontré que si +elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, +après avoir +pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre +quittance entière de 10,000 francs, touché les cinq mille +qu'on lui +proposait. Son cas n'avait pas été unique; d'autres comme +elle avaient +perdu la moitié de ce qui leur était dû et +cependant avaient signé les +reçus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces créanciers +avaient pu supporter +ce sacrifice, elle n'était pas dans une aussi bonne situation +qu'eux; +cette perte de cinq mille francs était une ruine pour elle, et +c'était +pour cela qu'elle s'adressait directement à mademoiselle +Madeleine +Haupois, en faisant appel à ses sentiments de justice, d'honneur +et de +piété filiale.</p> +<p>La lecture de cette lettre avait atterré Madeleine. Eh quoi! +c'était là +ce que son oncle appelait mener à bien le règlement des +affaires de son +père!</p> +<p>Mais, après une nuit d'insomnie, elle crut avoir +trouvé un moyen qui +non-seulement payerait entièrement les dettes de son +père, mais qui +encore empêcherait Saffroy de persister dans ses projets de +mariage.</p> +<p>Et le jour même, à l'heure de sa promenade ordinaire +avec son oncle, +profondément émue, mais aussi fermement résolue, +elle s'ouvrit à lui.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XV</h3> +<br /> +<p>M. Haupois était un homme méthodique en toutes choses, +même en ses +distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le +faisait une seconde fois, une troisième, et toujours. Ainsi, +ayant pris +l'habitude de monter chaque jour les Champs-Élysées et de +les +redescendre, il ne dépassait jamais le rond-point de +l'Étoile; arrivé +là, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant +dix ou +douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de +Boulogne, et revenait à petits pas à Paris, prenant pour +descendre le +trottoir opposé à celui qu'il avait suivi pour monter.</p> +<p>Madeleine monta les Champs-Élysées, appuyée sur +le bras de son oncle, +sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre, +une maison, un endroit quelconque où elle parlerait, et +dépassant cette +maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de prétextes, +combien de +raisons même n'avait-elle pas pour se taire! son oncle +était distrait; +on les avait salués; on allait les aborder.</p> +<p>Enfin, ils arrivèrent au rond-point de l'Étoile: il +fallait se décider +ou renoncer.</p> +<p>—Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en +s'efforçant de prendre un ton enjoué alors que son coeur +était serré à +étouffer.</p> +<p>—Jusqu'au Bois!</p> +<p>Et M. Haupois resta un moment stupéfait, se demandant ce que +pouvait +signifier une pareille extravagance. Mais c'était une voix douce +et +harmonieuse qui venait de lui parler, c'étaient de beaux yeux +tendres +qui le regardaient, il se laissa toucher.</p> +<p>—Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?</p> +<p>—C'est ce que je me demande. Le temps est à souhait pour la +promenade, +ni chaud ni froid; pas de poussière, pas de boue et un splendide +coucher de soleil qui se prépare derrière le +Mont-Valérien.</p> +<p>—Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.</p> +<p>En peu de temps, ils arrivèrent à l'entrée du +Bois: le soleil s'était +abaissé derrière le Mont-Valérien, dont la dure +silhouette se découpait +en noir sur un fond d'or, et déjà des vapeurs blanches +s'élevaient çà et +là au-dessus des arbres dépouillés de feuilles.</p> +<p>Puis, ayant pris l'allée des fortifications ils se +trouvèrent seuls au +milieu du bois, dans le silence qui n'était troublé que +par le bruit des +feuilles sèches soulevées par leurs pas: le moment +était venu de parler.</p> +<p>Comme elle réfléchissait depuis quelques instants, son +oncle +l'interpella:</p> +<p>—Je te trouve bien mélancolique, si tu es fatiguée, +dis-le franchement, +ma mignonne, nous rentrerons.</p> +<p>—Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le +souvenir +d'une lettre que j'ai reçue, une lettre de Rouen.</p> +<p>—De Rouen?</p> +<p>—De madame Monfreville.</p> +<p>À ce nom, qui était celui de la vieille dame +créancière de l'avocat +général, M. Haupois ne put retenir un mouvement de +contrariété.</p> +<p>—Et que te veut madame Monfreville?</p> +<p>—Elle me dit qu'elle n'a touché que cinq mille francs sur les +dix mille +qui étaient dus par mon père, et elle me demande, elle me +prie de lui +faire payer ces cinq mille francs.</p> +<p>—Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui +payes +ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne +t'est rien resté, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta +mère. +Elle veut t'apitoyer après avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien +de moi. +Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui répondre +moi-même de +façon à ce qu'elle te laisse tranquille désormais.</p> +<p>—Mais, mon oncle.</p> +<p>Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.</p> +<p>—Les comptes faits, le passif de ton père s'est trouvé +de 75% supérieur +à son actif augmenté de l'abandon de tes droits, j'ai +pris à ma charge +25% et nous sommes ainsi arrivés à offrir aux +créanciers 50%, qui ont +été acceptés avec une véritable +reconnaissance, je te l'assure. Pour un +bon nombre c'était plus qu'il ne leur était dû +réellement, et ils +avaient encore un joli bénéfice, tant ton pauvre +père avait mal arrangé +ses affaires. C'était le cas particulièrement de ta +vieille madame +Monfreville, à qui, je le parierais, ton père ne devait +pas légitimement +plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de +résistance pour donner une quittance entière, et cela +prouve mieux que +tout la valeur de ces créances.</p> +<p>Cette explication pouvait être bonne, mais elle ne porta +nullement la +conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur: +que son père dût légitimement ou non, elle ne s'en +inquiétait pas; il +devait, c'était assez pour qu'elle voulût payer.</p> +<p>—Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, +je +suis pénétrée de reconnaissance pour ce que vous +avez fait, et cependant +j'ose encore vous demander davantage.</p> +<p>—Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, +et +je ne la ferai pas.</p> +<p>—Vous êtes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; +cela vous +expliquera comment j'ose avoir une manière de comprendre et de +sentir +les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout +ce +que mon père doit fût payé.</p> +<p>—Tout ce qu'il devait réellement a été +payé.</p> +<p>—J'entends tout ce qu'on lui réclamait.</p> +<p>—C'est de la folie.</p> +<p>—Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice, +mais ma tante m'a dit que, dans votre générosité, +vous vouliez me donner +une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux +pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie, +ne me donnez pas cette dot, et employez-la à payer ce que mon +père doit.</p> +<p>—Ton père ne doit rien, je te le répète, et ce +que tu me demandes là +est absurde à tous les points de vue.</p> +<p>—Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la mémoire de mon +père; +permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit +l'être, alors même que cela serait absurde.</p> +<p>—Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de +repousser un bon mariage. C'est son indépendance qu'elle refuse.</p> +<p>—Mais l'indépendance ne peut-elle pas aussi +s'acquérir, pour une +orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que +vous me destiniez à payer ces dettes, ce sera +précisément et seulement +cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant +ces deux grâces, vous aurez été pour moi le +meilleur des parents. +Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma +tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'être +pauvre +comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.</p> +<p>M. Haupois-Daguillon s'arrêta, et durant assez longtemps il +regarda sa +nièce, dont le visage pâli par l'émotion recevait +en plein la lumière du +soleil couchant.</p> +<p>—Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1° payer ce que tu +crois +que ton père doit encore; 2° ne pas épouser Saffroy; +3° travailler, et +surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?</p> +<p>—Oui, mon oncle, dit-elle.</p> +<p>—Eh bien! je ne consentirai à aucune de ces trois choses,—je +ne +payerai pas ce que ton père ne doit pas,—je ferai tout au monde +pour +que tu épouses Saffroy,—je ne te permettrai jamais de travailler +dans +ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons +à te +donner, tu les connais déjà ou tu les sens. Mais comme tu +pourrais +t'étonner que je ne veuille pas te donner à travailler +dans notre +maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille, +j'admets que des explications sont nécessaires; les voici donc: +tu es +jeune, jolie, séduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite +ne peut +pas vivre sur le pied de l'intimité avec un homme jeune aussi, +beau +garçon aussi, qui est son cousin. Il y a là un danger +pour tous. Mariée, +nous ne nous séparerions jamais, puisque ton mari serait notre +associé. +Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme +employée de la maison, nous serions obligés de tenir +notre fils loin de +Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant à Madrid +malgré le +chagrin que nous éprouvions à nous séparer de lui. +Il y restera tant que +tu n'auras pas accepté Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela +nous +créera pour tous une situation bien difficile. +Réfléchis à tout cela, et +plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme +tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici +à +Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVI</h3> +<br /> +<p>Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous +les +bruits de la maison se furent éteints, Madeleine +réfléchit à ce que son +oncle lui avait demandé.</p> +<p>Qu'on ne voulût pas payer les dettes de son père, +c'était ce qu'elle ne +comprenait pas. Son oncle, elle en était convaincue, +était un honnête +homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, +c'était la +réputation de probité commerciale dont il jouissait. +D'autre part, il +poussait jusqu'à l'orgueil la fierté de son nom. Alors +comment se +faisait-il qu'il ne voulût pas payer intégralement les +dettes de son +propre frère, et qu'il s'abaissât à chercher un +arrangement avec les +créanciers de celui-ci?</p> +<p>Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le +déterminer à procéder ainsi: il ne croyait point +que ce que l'on +réclamait à la succession de son frère fût +dû réellement, avait-il dit. +Mais qu'importait? ce n'était pas cette succession qui +était engagée, +c'était la mémoire de ce frère.</p> +<p>Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire +elle-même.</p> +<p>Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on +ne +possède rien?</p> +<p>Sans doute, il y avait un moyen qui se présentait à +elle, et qui +très-probablement réussirait,—c'était d'accepter +Saffroy pour mari. +Qu'elle allât à lui et franchement qu'elle lui dît: +«Je serai votre +femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon +père avec la dot ou plutôt sur la dot que mon oncle me +donnera», et il +semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce +n'était pas l'amour, ce serait l'intérêt qui lui +dirait d'accepter cette +condition.</p> +<p>Mais pour agir ainsi il eût fallu qu'elle fût libre, et +elle ne l'était +pas.</p> +<p>Pour donner sa vie en échange de l'honneur de son +père, il eut fallu +qu'elle fût maîtresse de cette vie, et elle ne lui +appartenait pas.</p> +<p>Ce n'était plus l'heure des ménagements et des +compromis avec soi-même, +et eût-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eût +pas pu, les +paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Léon.</p> +<p>Dans sa pureté virginale elle avait repoussé cet aveu +chaque fois que de +son coeur il lui était monté aux lèvres. +Ingénieuse à se tromper +elle-même, elle s'était dit et répété +que les sentiments qu'elle +éprouvait pour Léon étaient ceux d'une cousine +pour son cousin, d'une +soeur pour son frère, et que la tendresse profonde qu'elle +ressentait +pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.</p> +<p>Mais cela était hypocrisie et mensonge.</p> +<p>La vérité, la réalité c'était +qu'elle l'aimait non comme son cousin, non +comme son frère, non pas par reconnaissance; c'était +l'amour qui +emplissait son coeur.</p> +<p>Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le +repousser quand, pensant à un mariage avec Saffroy, elle se +sentait +étouffée par la honte? Est-ce que, voulant sauver +l'honneur de son père, +elle eût ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas +aimé Léon? +c'était son coeur qui se révoltait contre sa tête, +c'était l'amour de +l'amante, qui refusait de se sacrifier à l'amour de la fille.</p> +<p>Libre, elle eût pu accepter Saffroy même ne l'aimant +pas,—la tendresse +sinon l'amour naîtrait peut-être plus tard.</p> +<p>Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et +qu'elle +était à un autre? Ç'eût été +tromperie de se dire que la tendresse +naîtrait peut-être plus tard; elle savait bien maintenant, +elle sentait +bien qu'elle n'aimerait jamais que Léon.</p> +<p>Même pour l'honneur de son père, elle ne pouvait pas se +déshonorer ni +déshonorer son amour.</p> +<p>Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute +la +mémoire de son père fût déshonorée.</p> +<p>Jamais elle n'avait éprouvé pareille angoisse: par +moments son coeur +s'arrêtait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait +dans sa +tête à croire que son crâne allait éclater, +puis tout à coup un +anéantissement la prenait, et, s'enfonçant la tête +dans son oreiller, +elle pleurait comme une enfant; mais ce n'étaient pas des larmes +qu'il +fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre +son désespoir, elle se disait qu'elle devait être digne de +son amour +pour son père, aussi bien que de son amour pour Léon.</p> +<p>Oui, c'était cela, et cela seul qu'elle devait.</p> +<p>Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, à cette +pensée, +elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses accès +de +désespérance la reprenaient: ah! misérable fille +qu'elle était, sans +initiative et sans force.</p> +<p>À qui s'adresser, à qui demander conseil?</p> +<p>Il y avait dans sa chambre, qui avait été autrefois +celle de Camille, un +portrait de Léon fait à l'époque où +celui-ci avait vingt ans, et que +Camille, se mariant, n'avait pas emporté chez son mari. Combien +souvent, +portes closes et sûre de n'être pas surprise, Madeleine +était-elle +restée devant ce portrait qui lui rappelait son cousin à +l'âge +précisément où, sans qu'elle eût conscience +du changement qui se faisait +dans son coeur de quinze ans, il était devenu pour elle plus +qu'un +cousin.</p> +<p>Anéantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de +son lit, et, +allumant une lumière, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil +placé +devant ce portrait, et elle resta là longtemps, plongée +dans une muette +contemplation.</p> +<p>La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison +comme au +dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne +perçait +pas la flamme de la bougie qui n'éclairait guère que le +portrait devant +lequel elle brûlait comme un cierge devant une sainte image.</p> +<p>Et de fait pour Madeleine n'en était-ce point une: celle de +son dieu, +devant qui elle restait agenouillée lui demandant l'inspiration.</p> +<p>Elle lui avait promis de lui écrire si on la pressait de se +marier, mais +la promesse qu'elle lui avait faite alors était maintenant +impossible à +tenir.</p> +<p>Il arriverait, cela était bien certain, si elle lui +écrivait qu'on +voulait la marier à Saffroy. Mais alors que se passerait-il?</p> +<p>Ou Léon prendrait son parti, et alors il se fâcherait +avec son père et +sa mère.</p> +<p>Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour +elle +qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur, +quelque invraisemblable qu'il fût pour son coeur.</p> +<p>Non, elle ne devait pas l'appeler à son secours, et seule +elle devait +agir.</p> +<p>—N'est-ce pas, Léon? dit-elle en s'adressant au portrait +d'une voix +suppliante, parle-moi, inspire-moi.</p> +<p>Et elle resta les yeux attachés sur cette image, les mains +tendues vers +elle.</p> +<p>La bougie s'était consumée et, arrivant à sa +fin, elle jetait des lueurs +inégales et vacillantes: tout à coup Madeleine crut voir +les yeux du +portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie; +ils lui parlaient. Et comme elle cherchait à les bien +comprendre, +brusquement la nuit se fit épaisse et noire; la bougie venait de +mourir.</p> +<p>Elle se releva, et à tâtons, elle gagna son lit sans +avoir l'idée +d'allumer une autre bougie: à quoi bon? elle savait maintenant +ce +qu'elle avait à faire, sa route était tracée.</p> +<p>Elle sauverait l'honneur de son père,—et elle sauverait la +pureté de +son amour.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVII</h3> +<br /> +<p>Au temps où l'avocat général réunissait +souvent le soir, dans sa maison +du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit +à Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille +francs +par an au théâtre avec sa voix et son talent.</p> +<p>—Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misère; lui +répétait +souvent un vieil ami de son père qui en sa jeunesse avait +été un grand +artiste; la position de votre père privera la France d'une +chanteuse +admirable.</p> +<p>Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces +regrets, +et jamais l'idée ne lui était venue qu'elle pourrait +chanter un jour +pour d'autres que pour son père, pour ses amis ou pour +elle-même. +Comédienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eût +été folie.</p> +<p>Ce qui lui avait paru folie à cette époque ne +l'était plus maintenant.</p> +<p>Elle n'était plus la fille d'un magistrat, elle était +celle d'un homme +ruiné, et ce que la haute position de celui-là aurait +défendu si elle +en avait eu le désir, la misérable position de celui-ci +le commandait +malgré la répugnance instinctive qu'elle éprouvait +à accueillir cette +idée.</p> +<p>Il ne s'agissait plus à cette heure de ses désirs ou +de ses répugnances, +il s'agissait de son père et de son amour.</p> +<p>Le jour naissant la surprit sans qu'elle eût fermé les +yeux une seule +minute; mais sa nuit avait été mieux employée +qu'à dormir: sa résolution +était arrêtée; elle n'avait plus qu'à +trouver les moyens de la mettre à +exécution; heureusement cela ne demandait pas la même +intensité de +réflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait +de Léon, +qui, d'ailleurs, sous la lumière blanche du matin avait perdu +l'animation et la vie.</p> +<p>Et pendant toute la journée, au milieu de ses banales +occupations +ordinaires, des allées et venues, des conversations, elle +tâcha de bâtir +un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fût +d'une +réalisation pratique.</p> +<p>Bien qu'elle n'eût pas une grande expérience des choses +du monde, elle +n'était ni assez simple ni assez naïve pour s'imaginer +qu'elle n'avait +qu'à écrire au directeur de l'opéra pour lui +demander une audition qui +serait immédiatement accordée et à la suite de +laquelle on lui offrirait +un engagement.</p> +<p>Elle sentait qu'elle ne pourrait pas procéder ainsi, et, +précisément +parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce +talent était insuffisant, surtout pour le théâtre: +quand on a chanté +pendant plusieurs années avec des chanteurs de profession, on +sait la +différence qui sépare l'amateur, même le meilleur, +d'un artiste, même +médiocre.</p> +<p>Elle avait beaucoup à étudier, beaucoup à +acquérir avant de pouvoir +paraître sur un théâtre.</p> +<p>Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle +se +sentait forte et vaillante.</p> +<p>Mais, au point de vue des moyens de travail, elle était au +contraire +pleine d'inquiétude: comment étudier, comment payer les +maîtres qui la +feraient travailler, quand elle ne possédait rien que quelques +centaines +de francs, des bijoux et des effets personnels?</p> +<p>Elle pouvait à la vérité se présenter au +Conservatoire dont les cours +sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le +dépôt +d'un acte de naissance, et dès lors il serait trop facile de +savoir ce +qu'elle était devenue, c'est-à-dire que son oncle, sa +tante, Léon +lui-même interviendraient aussitôt pour l'empêcher +d'exécuter son +dessein.</p> +<p>Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez +son +père pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les +élèves +pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'élève +est élève et +étudie, il ne paye point son professeur, mais du jour où +il est artiste +et où il a des engagements, il abandonne sur ses appointements +un tant +pour cent plus ou moins fort et pendant une période plus ou +moins longue +au professeur qui l'a formé.</p> +<p>C'était un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se +fit payer que +dans l'avenir; une part pour le maître, une autre pour les +créanciers de +son père, et tout était sauvé.</p> +<p>Le point le plus délicat maintenant était de savoir +comment elle +vivrait pendant le temps de ces leçons et jusqu'au moment +où elle serait +en état de paraître sur un théâtre; elle fit +le compte de son argent, il +lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents +francs que son oncle lui avait donné récemment pour ses +menues dépenses; +de plus elle possédait quelques bijoux et enfin des +vêtements et du +linge qu'elle ne pouvait guère estimer à leur prix de +vente. En tous cas +cela réuni formait un total qui semblait-il devrait lui +permettre de +vivre, avec une rigoureuse économie, pendant près de deux +ans; et +c'était assez sans doute en travaillant énergiquement, +pour gagner le +moment où elle pourrait débuter.</p> +<p>Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller +chez +les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur +demander +s'ils consentaient à l'accepter comme élève, mais +ayant toujours été +accompagnée, par son oncle, par sa tante ou par une femme de +chambre, il +lui était impossible de faire ces visites.</p> +<p>Pour cela il fallait qu'elle fût libre, et pour être +libre il fallait +qu'elle quittât cette maison dans laquelle elle ne rentrerait +jamais.</p> +<p>À cette pensée son coeur se serra et une +défaillance morale l'envahit +tout entière. C'étaient les liens de la famille qu'elle +allait briser de +ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante +lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait +été si +hospitalière? Que serait-elle pour Léon, à qui +elle ne pourrait pas dire +la vérité, et de qui elle devrait se cacher comme de tous +autres? Que +penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner? +Lui!</p> +<p>Son angoisse fut telle qu'elle en vint à se demander si son +dessein +était réalisable et s'il n'était pas plus sage de +l'abandonner; mais +elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle +appelait sagesse, était en réalité +lâcheté.</p> +<p>Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre était +possible, +mais quand même son oncle et sa tante la condamneraient, quand +même Léon +la chasserait de son souvenir, elle devait persévérer. +Est-ce que son +départ qui allait la séparer de sa famille, n'allait pas +justement +ramener dans cette famille celui qui à cause d'elle en avait +été +éloigné, un fils bien-aimé?</p> +<p>En agissant comme elle l'avait résolu, ce n'était pas +seulement à son +père qu'elle donnait sa vie, c'était encore à +Léon.</p> +<p>Il n'y avait donc plus à hésiter, elle quitterait +cette maison, et +seule, sans appui, laissant derrière un souvenir +condamné, elle +s'embarquerait à dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir +de +retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice à +ceux +qu'on aime et le devoir accompli.</p> +<p>Cependant, son parti fermement arrêté, elle en +différa, elle en retarda +l'exécution; c'était chose si grave, si cruelle, de dire +adieu +volontairement aux joies tranquilles du foyer, à la tendresse de +la +famille, à l'amour.</p> +<p>Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint +l'arracher à ses hésitations.</p> +<p>—Tu as réfléchi à ce que je t'ai dit? lui +demanda-t-elle un soir.</p> +<p>—Oui, ma tante.</p> +<p>—Bien réfléchi, n'est-ce pas, en jeune fille +raisonnable?</p> +<p>—Oui, ma tante, bien réfléchi, longuement au moins et +avec toute +l'attention dont je suis capable.</p> +<p>—Et qu'as-tu décidé au sujet de Saffroy? Ton oncle, +qui lui aussi t'a +demandé de réfléchir, voudrait savoir comme moi ce +que tu as décidé; il +y a pour nous urgence à ce que tu te prononces.</p> +<p>—Voulez-vous me donner jusqu'à demain soir, je vous +écrirai?</p> +<p>—Pourquoi écrire quand nous pouvons nous expliquer de vive +voix, +franchement, amicalement?</p> +<p>—Si vous le voulez, j'aime mieux écrire; je dirai ainsi moins +difficilement ce que j'ai à vous dire.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVIII</h3> +<br /> +<p>En disant à sa tante qu'il lui serait moins difficile +d'écrire que de +parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensée que cette +lettre +serait facile,—dans sa position rien n'était facile, ni lettres, +ni +paroles, ni actes.</p> +<p>Mais ce n'était pas devant les difficultés qu'elle +devait s'arrêter, +c'était devant les impossibilités, et encore devait-elle +les affronter, +quitte à être vaincue.</p> +<p>Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit à +écrire cette +lettre:</p> +<div class="blkquot"> +<p style="margin-left: 40px;">«Ma chère tante,</p> +<p>«C'est à mon oncle aussi bien qu'à vous que +j'adresse cette lettre; +c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que +j'ai reçu dans cette maison. Avec les douces pensées qui +m'emplissent le +coeur lorsque je songe à l'affection que vous m'avez +montrée ce m'est un +profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me +rendant à vos désirs.</p> +<p>«Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je +n'aimerai pas, +et je n'aime pas M. Saffroy, malgré toutes les qualités +que je lui +reconnais.</p> +<p>«Je sens qu'une pareille réponse me crée des +devoirs et que, puisque je +refuse l'existence fortunée que dans votre +généreuse tendresse vous +vouliez m'assurer, c'est à moi de prendre désormais la +direction de +cette existence.</p> +<p>«En demandant à mon oncle les moyens de travailler, je +ne cédais pas à +un caprice, mais à une volonté posée et +arrêtée, celle de pouvoir +prendre librement la responsabilité de mes +déterminations. Mon oncle a +cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guidé, +mais il +m'est impossible de les accepter.</p> +<p>«Je dois travailler et, puisque je veux avoir la +liberté de mes +résolutions et de mes actes, gagner moi-même par le +travail cette +liberté.</p> +<p>«Je comprends qu'il m'est impossible d'exécuter ma +volonté en restant +près de vous; demain j'aurai donc quitté cette maison +où j'ai été si +tendrement reçue.</p> +<p>«Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me +découvrir, en +tous cas je vous préviens que mes dispositions sont prises pour +qu'on ne +puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout +l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien, +n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre à l'abri de vos +reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et +l'autre m'avez témoigné, en ces dernières +circonstances, une tendresse +si douce à mon coeur, est-ce que je ne me serais par +expliquée +franchement au lieu de vous écrire cette lettre que mes larmes +interrompent à chaque ligne?</p> +<p>«Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous +dire que +je vivrai avec votre souvenir et avec la pensée de rester digne +de votre +affection, si vous voulez bien me la conserver.</p> +<p style="text-align: right;">«MADELEINE HAUPOIS»</p> +</div> +<p>Cette lettre achevée, il lui en restait une autre à +écrire, car elle ne +voulait pas sortir de cette maison où elle avait +été amenée par Léon, +sans qu'il fût prévenu de son départ.</p> +<p>Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Tu m'as fait promettre de t'écrire, mon cher +Léon, dans le cas où l'on +me parlerait de mariage. On m'en a parlé. Ton père et ta +mère m'ont +demandé de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas +l'aimer, +j'ai refusé malgré les instances de mon oncle et de ma +tante qui, je te +l'assure, ont été vives.</p> +<p>«Si je ne t'ai pas appelé à mon aide comme je +t'avais promis de le +faire, c'est que j'ai été retenue par cette +considération que tu ne +pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec +ton père +et ta mère, en les blessant, en te fâchant avec eux +peut-être.</p> +<p>«Je dois me défendre seule, et pour cela je n'ai qu'un +moyen: quitter +cette maison et vivre de mon travail.</p> +<p>«Pardonne-moi de ne pas te dire où je me retire; je ne +le puis, sachant +bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas +accepter dans la maison de ton père, je le puis encore moins +hors de +cette maison.</p> +<p>«Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je +besoin de te +le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait différer +longtemps +l'exécution d'une résolution qui, quoi qu'il nous en +coûte à tous, doit +s'accomplir.</p> +<p>«Où que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton +affection.</p> +<p>«Toi, je l'espère, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce +me sera un +soutien dans la vie, où je vais entrer seule et rester seule, de +savoir +et de me dire que tu penses avec tendresse à ta pauvre</p> +<p style="text-align: right;">«MADELEINE.»</p> +</div> +<p>Après avoir écrit cette lettre, elle resta longtemps +perdue dans ses +pensées et accablée sous le poids de son émotion.</p> +<p>C'était fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas +été aimée, +elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journée +d'amour et +de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.</p> +<p>Derrière elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.</p> +<p>Quand elle s'éveilla, son plan était tracé.</p> +<p>Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la +rue +de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, après avoir +éloigné les +domestiques sous un prétexte quelconque, elle irait +elle-même chercher +un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un +commissionnaire.</p> +<p>Les choses s'arrangèrent à souhait pour le +succès de son dessein: la +cuisinière était sortie pour aller à la halle, +elle envoya en course le +valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller +chercher son fiacre et son commissionnaire.</p> +<p>Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la +dernière +caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre +où +elle avait cru que s'écoulerait sa vie, où elle +était restée si peu de +temps.</p> +<p>Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Léon, comme +dans la nuit +où il lui avait parlé, et, l'ayant embrassé, elle +s'enfuit sans se +retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui +écrasa +le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligée de +s'appuyer sur +la rampe.</p> +<p>Elle se fit conduire à la gare Saint-Lazare, où elle +prit un billet pour +Argenteuil. À Argenteuil, elle descendit du train et se promena +pendant +une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet +pour Paris (gare du Nord), où elle arriva deux heures +après avoir quitté +Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des +chances +pour qu'on ne devinât pas cet itinéraire; on la croirait +plutôt partie +pour Rouen.</p> +<p>Arrivée à la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, +se proposant de +venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle +se mit en route, mais à pied, pour les Batignolles, où +elle voulait +chercher ce logement. C'était la première fois qu'elle +sortait seule +dans les rues de Paris; mais ce qui l'eût assez vivement +troublée +quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquiéter ou +l'émouvoir; +elle avait maintenant bien d'autres dangers à braver, et de plus +sérieux.</p> +<p>Si elle avait été libre, elle aurait pris une chambre +dans une maison +meublée ou dans une pension bourgeoise, ce qui eût +été beaucoup plus +simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de +magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui +régissent les maisons meublées ou les hôtels, et +l'on sait que c'est là +qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il +ne fallait pas que son oncle la trouvât.</p> +<p>Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en +changeant +de nom, rendrait les recherches presque impossibles.</p> +<p>Après avoir marché pendant trois heures dans les rues +les plus +tranquilles de Batignolles, et monté cinq ou six cents marches, +elle +trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy, +cité des Fleurs, au dernier étage d'une modeste maison, +une chambre et +un cabinet qui étaient vacants et à peu près +habitables.</p> +<p>Les deux pièces étaient mansardées; mais, par +la fenêtre de la chambre, +on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminées +d'usines, et, +tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela +coûtait +deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la +province +sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des +renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.</p> +<p>Elle n'avait plus qu'à acheter les meubles qui lui +étaient +indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques +objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole, +gril, assiettes, verres, couteau, cuillère et fourchette.</p> +<p>Au moment où la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa +chambre, au +milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.</p> +<p>Elle avait juré qu'elle serait forte, et cependant, quoi +qu'elle fît, +elle ne put retenir ses larmes.</p> +<p>Seule!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIX</h3> +<br /> +<p>Elle était résolue à ne pas perdre de temps et +à chercher immédiatement +le professeur qui voudrait bien la prendre pour élève.</p> +<p>Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et +quittant ses vêtements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient +la faire +remarquer et par là mettre sur ses traces, si, comme cela +était +probable, on la cherchait, elle revêtit une de ses anciennes +robes qui, +sans être noire, était cependant de couleur sombre.</p> +<p>Le professeur auquel elle voulait s'adresser était un ancien +chanteur +retiré du théâtre depuis quatre ou cinq ans, et qui +avait quitté la +scène en pleine possession de son talent ainsi que de ses +moyens. Sans +se conquérir un de ces noms glorieux qui s'imposent à une +époque et la +datent, il s'était placé cependant parmi les trois ou +quatre bons +artistes de son temps. Assez mal doué par la nature qui ne lui +avait +donné qu'une voix ingrate et qu'un extérieur peu +agréable, c'était à +force de travail, d'études, de volonté et d'intelligence +qu'il était +arrivé à cette position. Le succès avait +été d'autant plus lent qu'il +n'avait été aidé par aucun de ces petits moyens +qu'emploient si souvent +ceux qui veulent réussir à tout prix: la réclame, +la bassesse ou +l'intrigue. Honnête homme, galant homme dans la vie, il avait +voulu +l'être,—ce qui est plus difficile,—même au +théâtre, et il l'avait été; +aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui +honorait sa profession, son nom se présentait-il toujours le +premier: +«Voyez Maraval.» C'était non-seulement par ces +qualités qu'il s'était +imposé aux sympathies bourgeoises, mais c'était encore +par la fortune: +économe, soigneux, rangé, il avait mis de +côté la grosse part de ce +qu'il avait gagné, et en ces dernières années il +s'était fait construire +avenue de Villiers un petit hôtel qui rehaussait +singulièrement la +considération dont il jouissait dans un certain monde. +C'était là qu'il +vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingué, et son +gendre, +associé d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon +époux, +bon père, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre +ambition que +de former des élèves dignes de lui.</p> +<p>Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au théâtre, +Madeleine savait tout +cela, et c'était ce qui l'avait déterminée +à s'adresser à lui. +N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait désirer: le talent et +l'honnêteté?</p> +<p>Sortant de la cité des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue +de +Villiers, où elle ne tarda pas à arriver; mais, ignorant +où demeurait +Maraval, elle demanda son adresse à un sergent de ville du +quartier, qui +de la main lui désigna une petite maison bâtie dans le +style moitié +romain, moitié égyptien, avec une décoration +polychrome pour la façade.</p> +<p>Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert +appliqué sur une porte peinte en rouge étrusque. M. +Maraval était +occupé, il donnait une leçon et ne serait libre que dans +une demi-heure. +Elle attendit dans un petit salon, dont les murs étaient +couverts de +portraits (lithographies, photographies), offerts «à mon +cher camarade, +à mon cher maître, à mon cher ami Maraval».</p> +<p>Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vêtu +d'un +pantalon gris et d'une redingote noire boutonnée, parut devant +elle; de +la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste +atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel +respirait un ordre méticuleux.</p> +<p>—Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant +de +la main un fauteuil.</p> +<p>—Mademoiselle Harol.</p> +<p>C'était le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle +voulait être +connue désormais, non-seulement au théâtre, mais +dans le monde.</p> +<p>C'était à elle d'expliquer le but de sa visite, et si +grand que fût son +trouble, il fallait qu'elle parlât.</p> +<p>—Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des +leçons.</p> +<p>Sans répondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour +un +assentiment.</p> +<p>Madeleine continua:</p> +<p>—Je ne suis pas tout à fait une commençante, j'ai +travaillé, j'ai même +beaucoup travaillé.</p> +<p>—Avec qui, je vous prie?</p> +<p>Madeleine avait prévu cette question et elle avait +préparé sa réponse en +conséquence.</p> +<p>—Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orléans.</p> +<p>—Je connais les bons professeurs d'Orléans; est-ce Ferriol, +qui a été +votre maître, Delecourt, ou Bortha?</p> +<p>—J'ai travaillé sous la direction de mon père, qui +n'était point +artiste de profession.</p> +<p>—Ah! très bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il +était +facile de comprendre.</p> +<p>Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur +les +professeurs qui n'étaient point artistes de profession; il +fallait donc +effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.</p> +<p>—Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.</p> +<p>—Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?</p> +<p>—Oui, monsieur. Que voulez-vous?</p> +<p>—Ce que vous voudrez vous-même, vous pouvez vous accompagner?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>Avec une politesse où il y avait une légère +nuance d'ennui, il lui +montra un piano.</p> +<p>Elle s'assit. Autant elle s'était sentie faible quelques +instants +auparavant, autant maintenant elle était résolue.</p> +<p>Sa pensée n'était plus dans ce salon, mais plus loin, +à Saint-Aubin, +dans le cimetière où son père reposait, et +c'était le souvenir de ce +père bien-aimé qu'elle invoquait.</p> +<p>C'était son jugement que Maraval allait prononcer: elle +voulut qu'il +fût rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air +du +<i>Freyschutz</i>.</p> +<p>Aux premières mesures Maraval, qui avait gardé son +attitude composée, +prêta l'oreille.</p> +<p>Madeleine commença le récitatif:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Le calme se répand sur la nature +entière.<br /> +</span></div> +</div> +<p>Maraval ne la laissa pas aller plus loin:</p> +<p>—Parfait! s'écria-t-il, brava, brava, tous mes compliments +à la +pianiste et à la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi +difficile +pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus +loin +pour que je voie de quoi vous êtes capable; mais pour mon plaisir +je +vous demande la grâce de continuer.</p> +<p>Jamais parole plus douce n'avait caressé son oreille, jamais +applaudissements ne l'avaient si profondément émue: les +portes du +théâtre s'ouvraient devant elle.</p> +<p>N'étant plus paralysée par l'émotion, elle se +livra entièrement, et +quand elle eut achevé cet air qui a fait le désespoir de +tant de +chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval +recommencèrent, +non pas insignifiants dans leur banalité mais tels qu'un +maître pouvait +les donner.</p> +<p>—Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais +bientôt débuter au théâtre?</p> +<p>Instantanément, la physionomie souriante de Maraval changea:</p> +<p>—Au théâtre, s'écriait-il, c'est pour le +théâtre que vous me consultez?</p> +<p>—Mais oui.</p> +<p>—J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire +rien +de ce que j'ai dit: la nature a été +généreuse pour vous et vous avez +acquis un talent remarquable, mais le théâtre demande +autre chose.</p> +<p>Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains +dans ses poches.</p> +<p>—Ça n'est plus ça, ma chère enfant.</p> +<p>La chute fut écrasante, et Madeleine resta un moment +anéantie.</p> +<p>Pendant ce temps, Maraval, qui s'était levé, avait +tourné autour d'elle +en l'examinant curieusement.</p> +<p>—Comment, s'écria-t-il, vous voulez entrer au +théâtre, quelle mauvaise +fantaisie vous a passé par la tête?</p> +<p>—Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison impérieuse, la +nécessité +non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.</p> +<p>Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle était +obligée de se +faire chanteuse.</p> +<p>—Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup +d'argent +et de la gloire; vous voyez le théâtre de loin, c'est de +près qu'il faut +le regarder à l'envers.</p> +<p>Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine +crut +remarquer que ce n'était plus seulement de la curiosité +qui se montrait +dans ses yeux, c'était plus, c'était mieux, +c'était de la sympathie, et +de l'intérêt.</p> +<p>—Qui vous a conseillé de vous adresser à moi? +demanda-t-il.</p> +<p>—Personne: je suis venue à vous pour ce que je savais de vous.</p> +<p>—De moi, le chanteur?</p> +<p>—De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>Et il laissa paraître un sourire de satisfaction.</p> +<p>Puis, après avoir marché pendant quelques minutes de +long on large dans +le salon, il vint s'asseoir près de Madeleine.</p> +<p>—Mademoiselle, dit-il, le témoignage, de confiance et +d'estime que vous +m'avez donné en venant ici m'impose un devoir, celui de vous +éclairer. +Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaître depuis +longtemps, il +ne m'est pas difficile de voir que vous êtes une jeune fille bien +élevée, distinguée, intelligente, instruite, +pleine de pureté, +d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous +le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces +qualités que pour pouvoir justifier le rôle que je crois +devoir prendre +auprès de vous; soyez convaincue que ce que j'ai à vous +dire est tout à +fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout +à +l'heure. Il est possible qu'après un certain temps +d'études sérieuses ce +talent se développe et devienne un grand talent; mais il est +possible +aussi qu'il ne se développe pas et qu'il reste ce qu'il est en +ce +moment, supérieur dans le monde, j'en conviens volontiers, +insuffisant +au théâtre. Là n'est donc pas absolument la +question. Elle est où ma +conscience la place: dans la carrière que vous voulez embrasser, +et +c'est là ce qui m'oblige à vous éclairer sur les +terribles difficultés, +sur les insurmontables difficultés que vous voulez affronter +sans les +connaître. Mon âge et mon expérience me donnent pour +cela une autorité, +qui, je l'espère, vous fera réfléchir +sérieusement pendant qu'il en est +temps encore. Vous m'écoutez, n'est-ce pas?</p> +<p>—Si je vous écoute! Oh! oui monsieur.</p> +<p>—L'existence d'un comédien et surtout celle d'une +comédienne est, mon +enfant, la plus difficile et la plus misérable des existences. +Ne croyez +pas que j'exagère. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles +conditions on débute ordinairement, je ne dis pas sur les petits +théâtres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une +scène honorable. +Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver à une +situation qui +soit moins précaire que celle des premières +années, et vous voyez +combien peu y arrivent, combien au contraire, même avec beaucoup +de +talent, restent dans des positions effacées. C'est là une +cruelle +blessure, qui n'est rien cependant auprès de celles que vous +font chaque +jour les rivalités: la jalousie, l'envie, la calomnie vous +attaquent de +tous les côtés; il faut se défendre, et dans cette +lutte les hommes +laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur +dignité, les +femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos +qualités tout +à l'heure; elles seraient justement des défauts, de +grands défauts pour +cette existence: l'honnêteté, la distinction, la bonne +éducation, que +voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver, +vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous êtes +aujourd'hui +que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais, +vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pensé au public, +à sa +frivolité, à ses caprices; avez-vous pensé +à la critique, à son +incapacité, à son ignorance, à ses exigences? J'ai +quitté le théâtre dix +ans plus tôt que je ne devais par peur de l'un et par +dégoût de l'autre. +Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chère enfant, et donnez-moi +la +satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas être la +vôtre. +Tout, tout plutôt que le théâtre pour une femme. +Mais voyons, +regardez-moi, n'êtes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous +êtes +faite pour être aimée et pour aimer. Je ne sais si vous +êtes convaincue, +mais j'ajoute que je refuse de vous donner des leçons, car ce +serait +vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.</p> +<p>À ce moment, deux enfants entrèrent bruyamment dans le +salon, un petit +garçon et une petite fille.</p> +<p>—Mais viens donc déjeuner, grand-père, cria celle-ci, +c'est moi qui ait +fait cuire ton oeuf, il va être froid.</p> +<p>Madeleine se leva.</p> +<p>D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les +lui +montrant:</p> +<p>—Voilà ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, +dit-il; +mariez-vous, mariez-vous, ma chère enfant. Je suis sûr que +dans quelques +années, tenant vos bébés par la main, vous +viendrez me remercier de mes +conseils. Au revoir, mademoiselle.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XX</h3> +<br /> +<p>Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un +moment +sans savoir de quel côté tourner ses pas.</p> +<p>Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensée. Non pas +qu'elle n'eût +point été touchée par ce que Maraval venait de lui +dire avec un accent +si convaincu et si sympathique; elle en avait été +bouleversée au +contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fût +parfaitement +vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du +doigt +seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne +pouvaient pas l'arrêter. Elle s'abaisserait en se faisant +comédienne. Eh +bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutôt que +de +subir cet abaissement, elle devait se marier. En théorie, cela +pouvait +être vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation +personnelle. +C'était, au contraire, dans le mariage, qu'était pour +elle l'abaissement +le plus déshonorant.</p> +<p>Il fallait qu'elle fût chanteuse; et, puisque s'était +pour elle le seul +moyen de ne pas laisser déshonorer la mémoire de son +père et de ne pas +flétrir son amour, il le fallait malgré tout et +malgré tous.</p> +<p>C'est-à-dire que pour le moment il fallait qu'elle +trouvât un maître qui +la mît au plus vite en état de paraître sur un +théâtre, puisque Maraval, +par intérêt et par sympathie pour elle, refusait +d'être ce maître.</p> +<p>Mais où était-il, ce maître?</p> +<p>Debout devant la porte de Maraval, immobile, +réfléchissant et ne +trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la +lumière +sur laquelle elle avait tenu les yeux fixés, et qui l'avait +guidée, +venant de s'éteindre tout à coup.</p> +<p>Sa mémoire troublée ne retrouvait même plus les +noms des maîtres qui +quelques jours auparavant lui étaient vaguement connus.</p> +<p>Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, +où les +passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris. +En marchant, une bonne inspiration, une idée, se +présenteraient sans +doute à son esprit.</p> +<p>Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinité, où +l'enseigne et la +devanture d'un cabinet de lecture lui suggérèrent enfin +ce qu'elle avait +à faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un +almanach +des adresses. À l'article des professeurs et compositeurs de +musique +elle trouva le nom qu'elle avait vainement demandé à sa +mémoire: Lozès, +rue Blanche.</p> +<p>Ce qu'elle savait de Lozès, c'était qu'il était +chanteur assez médiocre, +mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette +réputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire +où il avait +pour élèves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas +les cours du +vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses élèves en +public, et +plusieurs de ceux qu'il avait formés avaient obtenu des +succès +retentissants en ces dernières années.</p> +<p>Elle monta la rue Blanche jusqu'au numéro que l'almanach lui +avait +indiqué; mais, n'étant plus sous l'oppression du trouble +qui l'avait +saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle +courait lui revint; si on allait la reconnaître! et il lui +semblait que +chacun de ceux qui la regardaient étaient des amis ou des +employés de +son oncle; alors elle assurait d'une main fébrile le voile +épais qui lui +cachait le visage.</p> +<p>L'école de Lozès était située au fond +d'une cour, dans un atelier vitré +qui avait servi autrefois à un photographe; et on y arrivait de +plain-pied après avoir traversé un petit vestibule, sans +que personne +fût dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.</p> +<p>Lorsque Madeleine eut poussé la porte de ce vestibule, elle +s'arrêta un +moment sans oser entrer.</p> +<p>Au fond de l'atelier, un jeune home à la figure +énergique et de carrure +athlétique chantait le grand air de <i>Rigoletto</i>, qu'un +gros homme au +teint jaune, vêtu d'une robe de chambre crasseuse et +chaussé de +chaussons de feutre, écoutait, assis dans un vieux fauteuil, en +roulant +des yeux blancs,—Lozès, sans aucun doute, qui donnait une +leçon; et ce +n'était pas le moment de le déranger.</p> +<p>Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu +de +l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait +pas une place où elle pourrait attendre sans attirer +l'attention. Déjà +les gros yeux blancs de Lozès, qui s'étaient fixés +sur elle à son +entrée, ne l'avaient que trop intimidée. Dans un coin +formant +enfoncement, elle aperçut deux vieilles femmes de tournure +vulgaire et +bizarrement accoutrées, assises sur des banquettes; elle se +dirigea +doucement de leur côté et s'assit derrière elles.</p> +<p>Aussitôt elles se retournèrent, et longuement, +attentivement elles la +dévisagèrent, en tachant de percer son voile.</p> +<p>—C'est-y pour prendre une leçon de môsieu Lozès +que vous venez? demanda +l'une d'elles à voix basse.</p> +<p>Madeleine sans répondre fit un signe affirmatif.</p> +<p>—Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a +été +dérangé.</p> +<p>L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, +théâtral, +contrasta singulièrement, avec celui de la première +vieille; elle posa +une série de questions à Madeleine, qui ne +répondit que par signes +exactement comme si elle avait été muette.</p> +<p>Heureusement pour elle, la voix de Lozès vient faire taire +les +vieilles:</p> +<p>—Silence donc dans le coin des mères, cria-t-il, fermez vos +boîtes.</p> +<p>Le silence se fit aussitôt, et Madeleine +délivrée put suivre la leçon.</p> +<p>L'élève chantait:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-né-e<br /> +</span><span>Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-née.<br /> +</span></div> +</div> +<p>Lozès sauta de son fauteuil.</p> +<p>—Mais va donc, s'écria-t-il, va donc, de la vigueur, de +l'âme; quel +pot-à-feu à remuer que ce garçon-là.</p> +<p>Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.</p> +<p>L'élève recommença avec le même calme, +exactement comme s'il donnait la +bénédiction aux «cour-ti-sans race vi-le».</p> +<p>Lozès était resté près de lui dans un +état de violente exaspération; +tout à coup il lui allongea deux ou trois bourrades en +l'apostrophant +grossièrement.</p> +<p>Alors cet hercule, qui était dix fois plus fort que ce gros +bonhomme, se +mit à pleurer et à beugler:</p> +<p>—Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....</p> +<p>—Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler +avec +les veaux. À un autre.</p> +<p>Une jeune fille sortit d'un coin et s'avança auprès du +fauteuil où Lozès +s'était rassis: elle avait quinze ou seize ans à peine, +jolie, élégante +et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.</p> +<p>Au moment où elle ouvrait la bouche, Lozès +l'arrêta:</p> +<p>—Dis donc, toi, je t'ai déjà fait remarquer qu'on +devait m'embrasser en +arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.</p> +<p>La jeune fille ne dit rien, mais s'avançant vers Lozès +qui, sans se +lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue +rasée, qui, +de loin, paraissait toute bleue.</p> +<p>La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tête aux +pieds, et +son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce +comédien!</p> +<p>La pensée lui vint de se sauver au plus vite, mais la +réflexion la +retint; il fallait persévérer quand même.</p> +<p>La leçon avait commencé, mais elle n'alla pas loin.</p> +<p>—Ce n'est pas ça, s'écria Lozès, arrête, +et va t'asseoir sur cette +chaise là-bas; tu croiseras tes bras derrière et tu +respireras +fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer +la poitrine. À un autre.</p> +<p>Un ténor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla +s'asseoir +sur sa chaise et s'appliqua à faire descendre sa respiration.</p> +<p>Ou bien Lozès n'était pas de bonne humeur, ou bien il +avait mauvais +caractère, car le jeune ténor avait à peine dit +quelques mots, qu'il se +fâcha:</p> +<p>—Toi, je t'ai déjà dit de choisir; veux-tu chanter +à la manière +française, en ouvrant la bouche en rond, ou bien à la +manière italienne, +en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tête à +sourire, souris +donc; ça charmera les femmes.</p> +<p>Le ténor recommença en ouvrant si largement la bouche +qu'il montra +toutes ses dents.</p> +<p>Tout en l'écoutant, Lozès surveillait la jeune fille, +qui avait été +s'asseoir sur sa chaise; tout à coup, il courut à elle et +la fit lever:</p> +<p>—Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.</p> +<p>Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:</p> +<p>—Couche-toi là-dessus, dit-il, étale-toi tout de ton +long et en mesure, +tu diras do, do, do, do.</p> +<p>Malgré la gravité de sa situation, Madeleine ne put +retenir un sourire.</p> +<p>La leçon avait été reprise, mais bien que +Madeleine voulût y apporter +attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix +derrière elle; +machinalement elle tourna la tête; elle ne vit qu'une petite +porte +fermée. C'était de derrière cette porte que venait +ce chuchotement, +auquel se mêlait depuis quelques instants comme un bruit de +baisers +étouffés.</p> +<p>Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouïe d'une +finesse +extrême, et bien souvent elle entendait distinctement ce que +d'autres ne +soupçonnaient même pas. Cependant ces chuchotements +étaient si forts +qu'elle fut surprise qu'ils n'éveillassent point la +curiosité de ses +voisines.</p> +<p>Brusquement l'une d'elles se leva et courut à la petite porte:</p> +<p>—Ursule, je t'y prends encore à te faire embrasser dans les +escaliers, +viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.</p> +<p>Madeleine eût voulu boucher ses oreilles, comme quelques +instants +auparavant elle eût voulu fermer ses yeux; et une fois encore +elle se +demanda si elle ne devait pas sortir immédiatement de cette +maison, +mais, se raidissant contre le dégoût qui l'envahissait, +elle resta.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXI</h3> +<br /> +<p>Cependant la présence de Madeleine avait produit une certaine +sensation: +on avait remarqué cette jeune femme qui, par sa toilette et sa +tenue, +ressemblait si peu aux élèves qui venaient ordinairement +chez Lozès, et +trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu à peu avaient +fini par +s'asseoir sur les banquettes, et ils s'étaient mis à la +regarder, la +toisant des pieds à la tête, l'examinant, la +déshabillant comme si elle +avait été exposée là pour leur plaisir.</p> +<p>Bien qu'elle évitât de tourner ses yeux de leur +côté, elle avait senti +le feu de ces regards braqués sur elle et le rouge lui +était monté au +visage.</p> +<p>C'étaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, +s'asseyaient, +se mouchaient avec des poses scéniques, la tête de trois +quarts, le +poing sur l'épaule, le sourire aux lèvres, +s'écoutant entre eux comme on +écoute au théâtre avec des attitudes fausses.</p> +<p>Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer, +puisque entre eux ils se tutoyaient tous «Bonjour, ma petite +chatte.—Comment vas-tu, ma vieille?»</p> +<p>Lozès annonça que c'était fini «pour +aujourd'hui.»</p> +<p>Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maître terrible, et, +tout de +suite, pendant que les élèves s'empressaient joyeusement +vers la porte +de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil où Lozès +était resté assis.</p> +<p>À mesure qu'elle avança, elle se sentit +enveloppée par un regard +curieux.</p> +<p>Arrivée près de lui, elle le salua, et, comme elle +avait tout son +courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:</p> +<p>—Je voudrais entrer au théâtre, dit-elle d'une voix +qui, malgré ses +efforts, était tremblante, et je viens vous demander vos +leçons.</p> +<p>Il n'avait pas bougé de dessus son fauteuil; la tête +renversée, il la +regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'était pas +satisfait +de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec +son accent méridional:</p> +<p>—Défaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre +paletot.</p> +<p>Elle obéit, décidée à tout.</p> +<p>—Bon, dit-il après l'avoir regardée en dodelinant de +la tête avec +approbation, pas mal, pas mal.</p> +<p>Et comme elle rougissait sous ce regard qui était un outrage +pour son +innocence de jeune fille:</p> +<p>—Vous savez que vous êtes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; +vous avez +le type d'Ophélia, ce n'est pas mauvais, ça, et c'est +rare; marchez un +peu.</p> +<p>Elle se mit à marcher.</p> +<p>—Présentez votre poitrine comme un bouquet; les +épaules effacées; bien, +cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?</p> +<p>Madeleine répéta ce qu'elle avait déjà +dit à Maraval.</p> +<p>—Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit +Lozès; ils +sont <i>toc</i> en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous +voudrez.</p> +<p>Elle proposa l'air du <i>Freyschutz</i>: puisqu'elle avait +réussi auprès de +Maraval, Lozès ne serait pas plus difficile sans doute.</p> +<p>Mais Lozès refusa:</p> +<p>—Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger +pour +le moment, c'est votre voix; savez-vous le <i>Brindisi</i> de la <i>Traviata</i>?</p> +<p>—Oui, Monsieur.</p> +<p>—Eh bien! allez-y alors: je vous écoute.</p> +<p>Et de fait il l'écouta attentivement, le coude appuyé +sur le bras de son +fauteuil et le menton posé dans sa main.</p> +<p>—Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitôt qu'elle se +tut.</p> +<p>—Vous m'acceptez?</p> +<p>—À bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozès, +vous serez une +grande artiste.</p> +<p>—Ah! monsieur!</p> +<p>—Si vous travaillez et si vous suivez mes leçons, bien +entendu; parce +que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.</p> +<p>—Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous +promets que vous n'aurez jamais eu d'élève plus +attentive, plus +appliquée.</p> +<p>—S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois +vous +serez en état de débuter, et, comme débute une +élève de Lozès, d'une +façon splendide; ces ânes du Conservatoire verront un peu +ce que je sais +faire d'une élève qui est douée.</p> +<p>Le moment était venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, +et les +dispositions dans lesquelles elle voyait Lozès lui donnaient du +courage +et de l'espoir.</p> +<p>Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.</p> +<p>—Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces +arrangements-là: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, +croyez-moi, +c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gêner et payer vos +leçons +comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par +mois qu'il vous faut; votre famille est ruinée me disiez-vous, +eh bien, +une belle fille comme vous ne doit pas être embarrassée +pour trouver +cinq cents francs par mois.</p> +<p>Bien que Madeleine se fût promis de tout entendre sans +broncher, elle ne +put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte +l'étouffait.</p> +<p>Puis elle fit quelques pas pour se retirer, +désespérée.</p> +<p>Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'éloignait +lentement, +parce que ses yeux troublés la guidaient mal, il la rappela tout +à coup.</p> +<p>—Voyons, ne vous en allez pas comme ça; et tout d'abord +croyez bien que +je suis fâché de ne pas vous donner des leçons; je +sens qu'on peut faire +quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous +coûtera +peut-être cher, très-cher même.</p> +<p>—Jamais trop cher, je suis prête à tous les sacrifices.</p> +<p>—Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-être le +fera. Si +nous étions en Italie, poursuivit Lozès, rien ne serait +plus facile. Il +y a là des gens toujours disposés à se faire les +entrepreneurs d'un +jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont +pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce +sont +des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont +un +petit capital et ils l'emploient à l'exploitation de celui ou de +celle +qu'ils ont découvert. Pour cela ils traitent soit avec les +parents, soit +avec le sujet lui-même, c'est-à-dire qu'ils +l'achètent pour un certain +temps. Pendant les premières années, ils lui donnent le +logement, la +nourriture, l'habillement et surtout l'éducation musicale, et, +en +échange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne à son +maître ce +qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il +commence à gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en +Italie, me +direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens à Paris. +Précisément, j'en connais un qui, après avoir fait +ce métier pendant sa +jeunesse, s'est fixé à Paris en ces derniers temps et a +ouvert, rue de +Châteaudun, une boutique de bric-à-brac, de +curiosités, de meubles +italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et +de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de +vous. Mais, avant que je fasse cette démarche, il faut que vous +me +disiez si vous, de votre côté, vous êtes +disposée à accepter la +direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.</p> +<p>—Avec reconnaissance et de tout coeur.</p> +<p>—N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec +Sciazziga,—c'est mon italien; défendez vos intérêts +puisque vous êtes +orpheline et que vous n'avez personne pour vous protéger, c'est +un +avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera +âpre; +vous, de votre côté, soyez ferme et ne lui cédez +pas tout ce qu'il vous +demandera. Accordez-lui seulement la moitié de ses exigences, et +ce sera +déjà beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je +ne veux pas +paraître dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'à +l'avance je +vous préviens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de +Lozès avec +reconnaissance. On vous dira peut-être bien des choses de lui; +vous +répondrez alors: «Voilà ce qu'il a fait pour +moi.»</p> +<p>L'impression première produite par Lozès +s'était un peu effacée: il +pouvait être brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce +n'était pas +certainement un méchant homme.</p> +<p>Cette pensée fut un grand soulagement pour Madeleine: elle +pourrait +honorer celui qui lui tendait la main.</p> +<p>—Encore un mot, dit Lozès, je vous ai expliqué que +notre homme se +chargerait de pourvoir à tous vos besoins. C'est beaucoup, mais +ce n'est +pas tout. Vous êtes seule; que ferez-vous le jour où vous +aborderez le +théâtre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses +aller. Eh bien, +en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif, +d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour +préparer +vos succès, pour gagner ou éclairer la critique, qui ne +voit que ce +qu'elle a intérêt à voir ou que ce qu'on lui +montre: Sciazziga sera ce +quelqu'un, et grâce à lui le succès vous arrivera +agréable et +appétissant, comme un poulet bien rôti arrive sur la table +de ceux qui +ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine. +C'est quelque chose cela, en un temps comme le nôtre, qui n'est +que de +réclame. Où voulez-vous que je vous envoie notre Italien?</p> +<p>Elle rougit et balbutia en pensant à sa misérable +mansarde.</p> +<p>—Est-ce que vous n'êtes pas seule comme vous me le disiez? +demanda +Lozès remarquant son embarras.</p> +<p>—Oh! monsieur, s'écria-t'elle avec confusion.</p> +<p>—Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?</p> +<p>—Oui, cité des Fleurs, à Batignolles; mais si M. +Sciazziga vient dans +ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal disposé à +m'accorder les +conditions que vous me conseillez d'exiger.</p> +<p>—Je n'avais pas pensé à cela, ma pauvre enfant. Il +vaut mieux qu'il +vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez +après-demain à +quatre heures.</p> +<p>—Oh! monsieur, combien je suis touchée de votre bonté!</p> +<p>—Vous verrez, ma petite, que bonté et talent sont synonymes: +tout se +tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXII</h3> +<br /> +<p>Le surlendemain, à trois heures quarante-cinq minutes, elle +entra chez +Lozès, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga +n'était pas encore +arrivé.</p> +<p>—J'ai vu notre homme, dit Lozès, il va venir; seulement, il +est +possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour +but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il +amènera +quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de +s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et +faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que +de +goût ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre +voix +emplira l'Opéra, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de +crier.</p> +<p>Ce fut à quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, +suivi d'un +vieux petit bonhomme ratatiné, fit son entrée dans +l'atelier de Lozès; +pour lui, c'était un homme de cinquante à cinquante-cinq +ans, gras, +gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre, +doucereux, mieilleux, obséquieux. Madeleine, qui malgré +son émotion +l'observait anxieusement, éprouva à sa vue un mouvement +répulsif; et +cependant il s'avançait vers elle en souriant, ne la quittant +des yeux +que pour admirer un gros brillant qu'il portait à son doigt.</p> +<p>Arrivé près d'elle, il la salua avec des grâces +de théâtre, les bras +arrondis, le dos voûté, marchant en rond comme les +comédiens qui veulent +remplir la scène.</p> +<p>—La signora, n'est-<i>cé</i> pas? dit-il avec un +très-fort accent italien en +s'adressant à Lozès.</p> +<p>—Apparemment.</p> +<p>Alors, tirant un face-à-main en or et le braquant sur +Madeleine, il se +mit à tourner autour d'elle.</p> +<p>—<i>Çarmante, çarmante</i>, disait-il à chaque +pas en souriant à son +acolyte; <i>figoure</i> expressive, avec de la <i>nobilité</i>, +belle taille, +<i>cévéloure</i> splendide.</p> +<p>Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas +passé un +examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter: +jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle +était +pourpre de honte.</p> +<p>—Et la signora nous <i>féra</i> la grâce <i>dé</i> +nous <i>çanter oun</i> morceau?</p> +<p>Cette parole lui fut une délivrance; chanter, elle +était là pour +chanter; elle échapperait ainsi à cet examen de sa +personne.</p> +<p>—Mon <i>çer</i> ami <i>lé</i> maestro Maffeo, +continua Sciazziga, voudra bien +accompagner la signora.</p> +<p>Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozès +s'approcha +d'elle et, lui parlant à voix basse:</p> +<p>—Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui +va +vous juger; il a été, dans son temps, un de nos meilleurs +chefs +d'orchestre.</p> +<p>Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et +Lozès, elle +chanterait avec confiance.</p> +<p>Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style +différent, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de +son +mieux, ainsi que Lozès le lui avait recommandé.</p> +<p>Sciazziga écouta, sans donner le moindre signe d'approbation +ou de +blâme.</p> +<p>Seul Lozès applaudit des mains et de la voix.</p> +<p>—Si, si, dit Sciazziga, <i>qué cé</i> n'est pas mal, <i>grazia</i>.</p> +<p>Quant à Maffeo, son attitude était étrange; il +semblait qu'il voulût +applaudir et qu'il n'osât pas.</p> +<p>Lorsque Madeleine eut achevé son troisième morceau, +elle crut que +Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il +n'en +fut rien.</p> +<p>—Qu'il est nécessaire que <i>zé</i> cause avec mon <i>çer</i> +ami Maffeo, +dit-il; pour cela <i>ze</i> prie la signora de venir demain matin, <i>roue</i> +Châteaudun, avec son <i>touteur</i>.</p> +<p>—Je n'ai pas de tuteur.</p> +<p>—Vous avez <i>plous</i> de vingt <i>oun</i> ans?</p> +<p>—Je suis émancipée.</p> +<p>—Ah! <i>diavolo, perfetto.</i></p> +<p>Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux +oreilles; +évidemment cela faisait son affaire.</p> +<p>—<i>Qué zé</i> pense que la signora voudra bien nous +faire <i>lé</i> plaisir de +<i>dézouner</i> avec nous, à onze <i>houres</i>; nous +causerons avant.</p> +<p>Elle n'avait plus qu'à remercier et à se retirer, ce +qu'elle fit; Lozès +la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga +s'entretenaient à voix basse.</p> +<p>—Ne vous inquiétez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, +tâchez de +vous défendre demain; à bientôt, ma chère +élève.</p> +<p>Naturellement elle fut exacte, et à onze heures +précises, le lendemain, +elle entrait dans le magasin de bric-à-brac de la rue de +Châteaudun. +Elle y trouva une grande femme enveloppée dans un châle +des Indes usé et +la tête couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir +cinquante ans environ et d'une ancienne beauté dont on voyait +encore des +traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est +point +ordinairement le caractère distinctif des marchandes à la +toilette; mais +avant d'être marchande, mise Sciazziga avait été +chanteuse, et au milieu +de sa boutique, drapée dans son vieux cachemire, elle +était toujours +Norma ou dona Anna.</p> +<p>Sans quitter le fauteuil dans lequel elle était posée, +elle répondit à +Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une pièce qu'elle +lui +indiqua d'un geste sculptural.</p> +<p>Il était assis devant une table, avec une liasse de papiers +devant lui, +en train d'écrire sur une feuille timbrée; l'entassement +des meubles, +bahuts, chaises, fauteuils, casiers, était tel que Madeleine ne +put que +difficilement arriver à cette table.</p> +<p>—<i>Zé</i> travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; <i>lé</i> +petit +engagement <i>qué zé</i> prépare, et qu'il est <i>zouste +qué</i> vous signiez, si +nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense <i>qué</i> vous avez +des +dispositions, <i>ma</i> il vous faudra des <i>léçons</i>, +des <i>étoudes</i>, toutes +<i>çoses</i> qui coûtent très-<i>çer</i>. On +ne sait pas combien <i>lé</i> maestro +Lozès <i>sé</i> fait payer <i>çer</i>; c'est <i>oune +rouine</i>.</p> +<p>Sa figure prit une expression désolée, en pensant aux +exigences de +Lozès.</p> +<p>—De <i>plous</i>, pour <i>oune</i> personne comme vous, <i>zolie</i>, +il faut <i>dé</i> la +toilette, il faut un logement, <i>oune</i> bonne <i>nourritoure</i>; +c'est très +<i>outile</i>, la bonne <i>nourritoure</i>: tout cela fait <i>oune</i> +grosse somme de +dépenses, et pendant <i>plousieurs</i> années; il est +donc <i>zouste qué zé</i> +rentre dans ces avances, et <i>qué zé</i> fasse <i>oun</i> +bénéfice. Est-<i>cé +zouste</i>?</p> +<p>—Très juste.</p> +<p>—<i>Ençanté qué</i> vous compreniez <i>qué +zé souis</i> l'homme de la <i>joustice</i> +et aussi l'ami des artistes: <i>lé</i> reste, entre nous, va +maintenant aller +tout facilement. <i>Zousqu'au</i> jour où vous aurez <i>oun</i> +engagement, je +payerai toutes vos dépenses, <i>léçons</i>, +toilettes, <i>nourritoure</i>, +plaisirs, et très <i>larzement</i>; si vous <i>mé</i> +connaissiez, vous sauriez +combien <i>zé souis larze</i>, c'est <i>joustement</i> pour <i>céla +qué zé</i> <i>né +souis</i> pas <i>riçe</i>. Vous <i>dé</i> votre +côté, quand vous aurez <i>oun +engazement</i>, nous en <i>partazerons lé</i> montant.</p> +<p>Prévenue par Lozès, Madeleine attendait cette +proposition, et elle avait +préparé sa réponse:</p> +<p>—Pendant combien de temps?</p> +<p>—<i>Zoustement</i> c'est la question à débattre; il me +semble honnête <i>dé</i> +mettre dix ans.</p> +<p>—En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 +francs +que vous toucherez?</p> +<p>—Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc +cinquante +mille <i>qué zé</i> toucherai; mais pour <i>céla</i> +il faut <i>qué</i> vous +<i>reoussissiez</i>, il faut <i>qué</i> vous viviez, et si vous +mourez, <i>ousque +zé</i> retrouverai <i>cé qué z'aurai</i> +déboursé? Il faut <i>calcouler lé</i> +risque, signora. N'est-<i>cé</i> pas <i>zouste</i>?</p> +<p>Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine à l'avance +était +vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'était +pas +égale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver +les +discussions d'intérêt humiliantes.</p> +<p>Cependant, se renfermant dans ce que Lozès lui avait +conseillé, elle +obtint que les dix années de partage seraient réduites +à cinq; mais +Sciazziga ne céda sur ce point que pour prendre avantage sur un +autre: +tant que Madeleine serait au théâtre, elle lui +abandonnerait dix pour +cent sur ses appointements, et si elle quittait le théâtre +avant dix +années, comptées du jour de son début, pour une +cause autre que maladie +grave ou perte de voix, elle payerait à Sciazziga une somme de +deux cent +mille francs.</p> +<p>Bien qu'elle fût incapable de soutenir une discussion, elle +voulut se +défendre, mais elle ne tarda pas à être +enlacée par l'Italien qui +l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer +«<i>lé</i> petit <i>engazement</i>» qu'il avait +préparé.</p> +<p>—Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donné un double de +l'engagement et qu'il eut serré l'autre, nous avons encore <i>oune +pétite +çose</i> à arranger. <i>Qué</i> c'est +relativement à votre vie avec nous; ça +<i>né</i> s'écrit pas parce <i>qué</i> nous +sommes des gens d'<i>honnour</i>, mais <i>ça +sé</i> dit. Vous êtes orpheline, vous n'avez pas <i>dé</i> +parents, alors <i>zé</i> +voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre +famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la <i>vertou</i>; +c'est +la <i>vertou</i> qui conserve la voix et aussi la taille des <i>zounes</i> +personnes, quand elles sont <i>zolies</i> comme vous.</p> +<p>Et comme si ces paroles n'étaient pas assez claires, il les +expliqua et +les précisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de +Madeleine.</p> +<p>—<i>Cez</i> nous, dans notre intérieur vous <i>sérez +protézée</i> contre tous les +dangers, toutes les <i>sédouctions</i> qui à Paris +entourent <i>oune joune</i> +fille; madame Sciazziga, qui est l'<i>honnour</i> même, vous <i>accompagnéra</i> +partout, aux <i>léçons</i>, à la promenade; vous <i>lozerez +cez</i> nous, sous +notre clef; vous <i>manzerez</i> avec nous. Vous serez notre fille. Et +je +vous <i>assoure</i>, signora, qu'il faut que <i>zaie oune</i> bien +grande +sympathie pour vous, car en <i>azissant</i> ainsi, <i>zé</i> +vous <i>introuduis</i> en +tiers dans notre <i>intériour</i>, et <i>zé pouis</i> +le dire, madame Sciazziga et +moi, nous nous adorons. Mais nous <i>férons</i> cela, +certainement nous <i>lé +férons</i>, pour <i>oune</i> personne aussi bien +élevée <i>qué</i> vous. Cela vous +convient-il?</p> +<p>Madeleine avait signé tout ou à peu près tout +ce que Sciazziga lui avait +imposé; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et +madame +Sciazziga était la dernière goutte, la plus amère +et la plus écoeurante +du calice; elle eut un mouvement de dégoût qui la fit +frissonner des +pieds à la tête.</p> +<p>Mais la réflexion lui dit qu'elle devait se résigner +à accepter ce +dégoût comme tant d'autres, elle n'en était plus +à les compter.</p> +<p>Après tout, la présence de madame Sciazziga la +préserverait de bien des +ennuis.</p> +<p>—Eh bien? fit Sciazziga en insistant.</p> +<p>Ne pouvant pas répondre, elle fit un signe d'acquiescement.</p> +<p>—Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que <i>ze</i> +vous montre +votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous +m'accompagner?</p> +<p>Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au +fond, +ils montèrent au sixième étage.</p> +<p>—<i>Oun</i> étage encore, disait-il, <i>ma l'ezalier</i> est +<i>doux</i>.</p> +<p>La chambre destinée à Madeleine était une sorte +de grenier encombré de +meubles de toutes sorte.</p> +<p>—Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la <i>loumière</i>; +avec <i>oun</i> bon piano vous <i>sérez</i> ici comme <i>oune</i> +reine; vous pourrez +travailler <i>dou</i> matin au soir sans être <i>déranzée</i>: +demain <i>zé</i> ferai +prendre vos <i>moubles</i> chez vous.</p> +<p>Quand ils redescendirent le déjeuner était servi sur +une toile cirée.</p> +<p>Déjà assise à sa place, madame Sciazziga, qui +n'avait quitté ni son +cachemire ni son fichu de dentelle, désigna une chaise à +Madeleine avec +un geste de reine de théâtre.</p> +<p>—Entre nous deux, dit-elle en souriant à son mari.</p> +<p>Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa +gorge était serrée.</p> +<p>C'était là sa nouvelle famille, c'était avec +ces gens qu'elle allait +vivre—de leur vie.</p> +<p>Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se +dessiner +sur le verre leur petite maison de Rouen où s'était +écoulée son enfance, +comme aux jours où sous les rayons du soleil couchant, elle se +reflétait +dans la Seine.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXIII</h3> +<br /> +<p>Le jour même où Madeleine signait avec Sciazziga «<i>oun</i> +petit +<i>engazement</i>», Léon arrivait de Madrid à Paris.</p> +<p>En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au +télégraphe et il +avait envoyé à sa cousine une dépêche, avec +la mention personnelle sur +l'adresse:</p> +<p>«N'accomplis pas ta résolution avant de m'avoir vu; je +pars à l'instant +pour Paris, où j'arriverai après-demain matin.»</p> +<p>Mais, malgré la mention personnelle, cette +dépêche n'avait pas été +remise à Madeleine, qui avait quitté la maison de la rue +de Rivoli +depuis deux jours quand le facteur du télégraphe +s'était présenté.</p> +<p>Avant même d'entrer chez lui, Léon monta rapidement +à l'appartement de +son père. Personne n'était encore levé, mais la +façon dont il sonna +réveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la +porte.</p> +<p>C'était le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, +était au +service de ses parents.</p> +<p>—Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Léon.</p> +<p>Sans répondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.</p> +<p>—Réponds donc, mon vieux Jacques.</p> +<p>—Elle est partie.</p> +<p>—Où?</p> +<p>—On ne sait pas; c'est-à-dire que mardi matin, au moment +où il n'y +avait personne dans la maison, elle a été chercher un +commissionnaire et +une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le +commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a +été bien étonné, mais qu'est-ce qu'il +pouvait, cet homme?</p> +<p>—Mais depuis?</p> +<p>—On a cherché mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait +chercher par +la police, et ... on ne l'a pas trouvée.</p> +<p>—Conduis-moi à la chambre de mon père.</p> +<p>—Monsieur dort.</p> +<p>—Je vais le réveiller; éclaire-moi.</p> +<p>L'idée de réveiller M. Haupois-Daguillon parut si +invraisemblable à +Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant +maître, qu'il resta immobile; sans insister, Léon lui prit +la lumière +des mains et se dirigea vers la chambre de son père.</p> +<p>Celui-ci avait été réveillé par le +carillon de la sonnette, et quand +Léon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, +coiffé d'un +foulard de soie cerise noué à l'espagnole autour de sa +tête, +très-noblement.</p> +<p>—Toi! s'écria M. Haupois.</p> +<p>—Quelles nouvelles de Madeleine?</p> +<p>M. Haupois fut suffoqué par cette demande.</p> +<p>—C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquiètes de +la santé de +ta mère?</p> +<p>—Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a +bouleversé: +Madeleine partie sans qu'on sache où elle est, ce qu'elle est +devenue!</p> +<p>—Madeleine est une ingrate.</p> +<p>—Vous vouliez la marier.</p> +<p>—Qui t'a dit?</p> +<p>—Elle m'a écrit.</p> +<p>—Ah! vous étiez en correspondance!</p> +<p>—Cette lettre a été la première que j'aie +reçue d'elle depuis mon +séjour à Madrid.</p> +<p>—C'est trop d'une.</p> +<p>—Enfin, où est-elle?</p> +<p>—Dans le premier moment d'inquiétude et malgré le +scandale de sa +conduite, nous avons eu la bonté de la faire chercher; nous +avons même +prévenu la police; tout ce qu'on a pu découvrir ça +été un indice: le +commissionnaire qui a porté ses bagages l'a entendue donner au +cocher +l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point +été +retrouvé; concluant de ce renseignement qu'elle aurait dû +aller à Rouen, +j'ai fait prendre des renseignements à Rouen, on ne l'y a point +vue, et +il paraît même à peu près certain qu'elle n'y +est point venue; dans les +hôtels de Paris, dans les maisons meublées, les recherches +n'ont point +abouti, bien qu'elles aient été dirigées par une +main habile.</p> +<p>—Eh bien, je les ferai aboutir, moi.</p> +<p>—Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, +n'est-ce +pas? nous ne la recevrions pas.</p> +<p>—Tu lui fermerais ta maison?</p> +<p>—Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.</p> +<p>—Quand tu m'as demandé de partir pour Madrid, j'ai +cédé à ton désir +qui, tu le sais, n'était pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait +pour +toi et pour ma mère. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, +afin +qu'elle pût rester dans cette maison, près de vous qui +l'aimeriez et la +consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou +moi +devions partir, je n'ai pas voulu que ce fût elle, et je me suis +exilé à +Madrid, où je n'avais que faire, et où je suis +resté malgré mon ennui. +Mais je m'imaginais que Madeleine était heureuse, tranquille, +choyée, +aimée, c'est-à-dire consolée, et je ne parlais pas +de revenir à Paris. +Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.</p> +<p>—Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'était notre +devoir.</p> +<p>—Et le mien, vous l'avez oublié. Ma mère et toi vous +saviez quelles +étaient mes intentions à l'égard de Madeleine, +quels étaient mes +sentiments.</p> +<p>Parlant ainsi, il avait fait un pas en arrière du +côté de la porte.</p> +<p>—Où vas-tu?</p> +<p>—Chercher Madeleine.</p> +<p>—Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.</p> +<p>—Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la +chercher et la trouver.</p> +<p>—Léon!</p> +<p>Mais il était arrivé à la porte; il l'ouvrit.</p> +<p>—Au revoir, mon père, à bientôt, tu diras +à ma mère que malgré tout je +l'embrasse tendrement.</p> +<p>Et, sans écouter la voix de son père, il sortit en +refermant vivement la +porte.</p> +<p>De ce que son père lui avait dit, il résultait pour +lui la probabilité +que Madeleine était retournée à Rouen. Pourquoi +eût-elle dit à son +cocher de la conduire à la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas +voulu +aller à Rouen? D'ailleurs n'était-il pas raisonnable +d'admettre que +quittant Paris elle avait voulu se réfugier chez des amis de son +père? +On avait fait à Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. +Cela ne +prouvait pas que Madeleine ne fût pas à Rouen. On avait +mal cherché, +voilà tout. Il chercherait mieux.</p> +<p>Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express +de +huit heures du matin.</p> +<p>Il resta pendant plusieurs jours à Rouen, fréquentant +tous les endroits +où il pouvait la rencontrer, et où naturellement il ne la +rencontra pas.</p> +<p>De guerre lasse, il se dit qu'elle s'était peut-être +réfugié à +Saint-Aubin auprès de son père, et il partit pour +Saint-Aubin.</p> +<p>Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au +cimetière, et +cela était bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison +qu'une +jeune femme élégante paraîtra dans un petit village +sans qu'on la +remarque; à plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est +connue +de tout le monde.</p> +<p>Il revint à Rouen; puis après quelques jours de +recherches il rentra à +Paris, désolé, et aussi plein d'inquiétude.</p> +<p>Qu'était devenue Madeleine? où le désespoir +avait-il pu l'entraîner?</p> +<p>Il continuerait ses recherches à Paris, et il les ferait +poursuivre par +des gens capables de les mener à bonne fin.</p> +<p>Si grandes que fussent ses inquiétudes, il ne voulait pas +cependant +parler de Madeleine à son père ni à sa +mère; mais celle-ci vint lui en +parler elle-même.</p> +<p>—Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?</p> +<p>Il secoua la tête par un geste désolé.</p> +<p>—Je crois que tu aurais pu t'épargner ce voyage à +Rouen; comme toi, +nous avons été inquiets pendant les premiers jours qui +ont suivi le +départ de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que +nous +nous tourmentions à tort: Madeleine ne possède rien, elle +n'a même pas +un métier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait +quitté une +maison, où elle était heureuse et où elle +était aimée, il fallait +qu'elle fût certaine d'en trouver une autre où elle serait +et plus +heureuse et plus aimée encore.</p> +<p>Léon, qui était assis, se leva si brusquement qu'il +renversa sa chaise, +puis il s'avança vers sa mère, pâle et les +lèvres tremblantes.</p> +<p>Mais, prêt à parler, il s'arrêta.</p> +<p>Puis, après quelques secondes, qui parurent terriblement +longues à +madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.</p> +<p>On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il +n'écrivit pas à ses parents: où était-il? +personne n'en savait rien.</p> +<p>Quand il rentra, ni son père, ni sa mère +n'osèrent lui parler de son +voyage.</p> +<p>Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononcé.<br /> +<br /> +</p> +<h4>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</h4> +<hr style="width: 65%;" /> +<br /> +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> +<br /> +<h3>I</h3> +<br /> +<p>C'était un samedi, le Cirque des Champs-Élysées +donnait une +représentation extraordinaire pour la rentrée du gymnaste +Otto, éloigné +de Paris depuis plusieurs années, et pour les débuts de +son élève +Zabette.</p> +<p>Depuis quinze jours les murs de Paris étaient couverts +d'affiches +représentant deux hommes lancés dans l'espace, l'un aux +membres +athlétiques, musclés comme ceux d'un personnage de +Michel-Ange, l'autre +mince, délié, gracieux comme un éphèbe +athénien; aux quatre côtés de +cette affiche s'étalaient en gros caractères les noms +d'Otto et de +Zabette. Ce nom d'Otto était bien connu à Paris dans le +monde des +théâtres et de la galanterie, car les succès de +celui qui le portait +avaient été aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants +dans l'un que +dans l'autre, et pendant plusieurs années il avait +été de mode pour le +gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices, +lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapèze en +trapèze, arrachait +des cris d'admiration à ses spectateurs; comme, dans un autre +public +plus spécial et plus restreint, il avait été de +mode aussi de +s'arracher Otto qui sans maillot était plus merveilleux encore.</p> +<p>Quant au nom de Zabette, il était nouveau à Paris; +mais, grâce aux +journaux «bien informés», on avait bientôt su +que Zabette était un jeune +créole qu'Otto avait rencontré en Amérique, et +dont il avait fait son +élève pour l'associer à ses exercices. Puis +d'autres journaux, «mieux +informés encore», avaient raconté que ce jeune +Zabette, bien que portant +des vêtements d'homme, était en réalité une +jeune fille qui adorait son +maître. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette +était +un garçon ou si cette Zabette était une fille avait suffi +pour occuper +la badauderie parisienne, toujours prête à rester bouche +ouverte, +attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile +d'ailleurs, de l'exploiter.</p> +<p>C'était assez, on le comprend, pour que cette rentrée +d'Otto et ce début +de Zabette fussent un événement. À deux heures +toutes les premières +étaient louées, et le soir les bureaux n'ouvraient que +pour les places +hautes, demandées par des gens qui ne voyaient dans Otto que le +gymnaste +et que leur honnêteté bourgeoise préservait de la +curiosité de chercher +à savoir si Zabette était un jeune garçon on une +jeune fille.</p> +<p>À huit heures et demie, devant une salle à +moitié remplie pour les +places louées et comble pour les autres, le spectacle +commençait par les +exercices ordinaires des cirques français, anglais, +américains ou +espagnols, des Champs-Élysées ou d'ailleurs: <i>Jupiter</i>, +cheval dressé et +présenté en liberté; <i>entrée comique</i>; +<i>Jeanne d'Arc</i>, scène à cheval.</p> +<p>Qu'il s'agisse d'une première représentation aux +Français, à l'Opéra, +aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la +même, +qui du 1er janvier au 31 décembre se rencontre +inévitablement dans ces +soirées, et qui, bien entendu, se connaît sans avoir eu +souvent les plus +petites relations personnelles: on est habitué à se voir +et l'on se +cherche des yeux.</p> +<p>Au milieu de la scène de <i>Jeanne d'Arc</i>, deux jeunes +gens firent leur +entrée au moment où Jeanne, à genoux sur sa selle, +les yeux en extase, +entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitôt de bouche en +bouche:</p> +<p>—Léon Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Henri Clorgeau.</p> +<p>C'était en effet Léon qui, accompagné de son +ami intime Henri Clorgeau, +le fils de la très-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et +Dammartin, venait assister aux débuts de Zabette. Ils +gagnèrent leurs +places au quatrième rang, et, au lieu de donner leurs pardessus +à +l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les déposèrent sur +les deux +places qui étaient devant eux et qu'ils avaient louées +pour être à leur +aise.</p> +<p>Puis, ayant tiré leurs lorgnettes, ils se mirent à +passer l'inspection +de la salle, sans s'inquiéter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans +une +attitude inspirée, pressait religieusement son +épée sur son coeur en +criant: «Hop! hop!» Le cheval allongeait son galop, et, +prenant son épée +à deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe +d'Anglais +invisibles: la musique jouait un air guerrier.</p> +<p>Léon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant à +l'oreille de son +ami:</p> +<p>—Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle +pleine sans m'imaginer que je vais peut-être apercevoir ma +cousine +Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite, +si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre +chose à faire qu'à passer ses soirées dans les +théâtres. Mais c'est +égal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme +dans +les rues ou dans les promenades, où je dois avoir l'air d'un +chien qui +quête.</p> +<p>—Elle te tient bien au coeur.</p> +<p>—Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une +façon +toute particulière, avec quelque chose de vague et je dirais +même de +poétique, si le mot pouvait être appliqué à +notre existence si banale; +c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux +à +respirer que les sentiments qui l'ont formé sont plus purs; je +penserai +toujours à elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse +émue.</p> +<p>—La police n'a pu rien découvrir?</p> +<p>—Rien. Elle m'a seulement donné une terrible émotion +pendant que tu +étais à Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait +trouvé dans la +Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par +certains points de celui de Madeleine. J'ai couru à la Morgue, +dans quel +état d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en +présence du +cadavre; c'était celui d'une belle jeune fille. Dans mon +trouble, j'ai +cru tout d'abord que c'était elle; mais je m'étais +trompé. Jamais je +n'ai éprouvé plus cruelle émotion; je vois encore, +je verrai toujours ce +cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensée de +Madeleine tant +qu'elle n'aura pas été retrouvée.</p> +<p>Jeanne d'Arc venait de mourir brûlée sur son +bûcher, et quelques +personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.</p> +<p>Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore +Henri Clorgeau et Léon, celui-ci, qui n'était nullement +à ce qui se +passait dans la salle ni à la salle elle-même, continua +à parler à +l'oreille de son ami.</p> +<p>—Comme je me disposais à sortir de la Morgue, la porte que +j'allais +ouvrir s'ouvrit devant mon père. Lui aussi avait +été prévenu et il était +accouru presque aussi vite que moi. Par là, je vis qu'il faisait +faire +des recherches de son côté. Lorsqu'il entra, il +était aussi pâle que le +cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement à lui en +criant: «Ce +n'est pas elle!» «Dieu soit loué!» +murmura-t-il, et il me tendit la +main. Ce témoignage de tendresse me toucha, et il en +résulta que mes +rapports avec mon père et ma mère furent moins tendus; +mais je crains +bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont été. Ils +ont cru être +très-habiles en forçant Madeleine à quitter leur +maison; ils se sont +trompés dans leur calcul.</p> +<p>—Tu ne l'aurais pas épousée malgré eux.</p> +<p>—Ils ont eu peur que je les amène à accepter +Madeleine, et pour ne pas +s'exposer à cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant +s'est +sauvée épouvantée. Qui sait ce qui s'est +passé? La lettre que Madeleine +m'a écrite est pleine de réticences, et je n'ai jamais pu +avoir +d'explications ni avec mon père ni avec ma mère.</p> +<p>L'exercice qui suivait la scène de Jeanne d'Arc était +un quadrille à +cheval; l'orchestre se mit à faire un tel tapage, que toute +conversation +intime devint impossible.</p> +<p>Alors Léon et son ami s'amusèrent au spectacle de la +salle, qui assez +rapidement se remplissait, car l'heure arrivait où Otto et +Zabette +allaient s'élancer sur leurs trapèzes; de tous +côtés apparaissaient des +figures de connaissance, des habitués des clubs et des courses; +çà et là +quelques femmes honnêtes accompagnées d'amis intimes, et +partout les +autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'étalant et +provoquant les +lorgnettes. À l'une des entrées, juste en face d'eux, de +l'autre côté de +l'arène, surgit une femme de trente ans environ, vêtue de +blanc avec une +simplicité et un goût qui auraient sûrement +affirmé à ceux qui ne la +connaissaient pas que c'était une honnête femme.</p> +<p>—Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, là-bas, en face de nous, en +blanc +comme une vierge; elle adresse des discours à l'ouvreuse, ce qui +indique +qu'elle n'a pas de place numérotée.</p> +<p>Prenant sa lorgnette, Léon se mit à la regarder.</p> +<p>—Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.</p> +<p>Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, +quand +nous la regardions, de tes fenêtres, passer dans sa voiture, elle +était +exactement ce qu'elle est aujourd'hui.</p> +<p>—Moins bien.</p> +<p>—Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de +ceux qui l'ont formée.</p> +<p>—Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.</p> +<p>—Et du meilleur.</p> +<p>—Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.</p> +<p>—Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une +paysanne +de la vallée de Montmorency; jusqu'à dix ans elle a +travaillé à la +terre.</p> +<p>—On ne le croirait jamais à la finesse de ses mains.</p> +<p>—Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux +langoureux, +est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce +nez +mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille +longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?</p> +<p>—Avec qui est-elle présentement?</p> +<p>—Personne: après avoir ruiné Jacques Grandchamp si +complétement qu'il +me disait dernièrement que, s'il ne l'avait pas quittée, +elle lui aurait +tout dévoré: châteaux, terres, valeurs; jusqu'aux +comptoirs de la maison +paternelle; elle s'est fait ruiner à son tour par une sorte de +ruffian +de la grande bohème, moitié homme politique, +moitié financier, Ackar, de +qui elle s'était bêtement toquée.</p> +<p>Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques +instants après, elle se montrait à l'entrée qui +desservait leurs places +et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en désignant de +la main +leurs pardessus.</p> +<p>—Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Léon.</p> +<p>—Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.</p> +<p>Et, sans attendre une réponse, il se leva:</p> +<p>—Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>II</h3> +<br /> +<p>À cette invitation, Cara répondit par un signe de main +accompagné d'un +sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une +couleuvre, jusqu'à la place que Henri Clergeau lui indiquait; +cela fut +fait si adroitement, si prestement que personne ne fut +dérangé.</p> +<p>—C'est une femme à passer par le trou d'une aiguille, dit +Léon tout bas +en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avançait.</p> +<p>—Oui, mais avec grâce.</p> +<p>Et de fait il était impossible de mettre plus de grâce +dans la +souplesse: ce n'étaient pas seulement ses lèvres qui +souriaient en +passant devant les gens qu'elle frôlait avec une molle caresse, +c'étaient ses bras, c'était sa taille flexible, +c'était toute sa +personne.</p> +<p>En arrivant à sa place elle tendit la main à Henri +Clergeau et adressa à +Léon une gracieuse inclination de tête.</p> +<p>—Est-ce qu'il n'y a pas indiscrétion de ma part à +accepter votre place? +dit-elle.</p> +<p>—Pas du tout; ces deux places étaient louées pour nos +paletots et +surtout pour ne pas avoir devant nous des gens gênants; vous +voyez que +vous pouvez accepter sans scrupule.</p> +<p>Elle parlait doucement, posément, en s'adressant tout autant +à Henri +Clergeau qu'à Léon, et cependant c'était la +première fois qu'elle se +trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme +lui-même la connaissait, mais sans qu'une parole eût jamais +été échangée +entre eux.</p> +<p>Léon remarqua que le timbre de sa voix était +harmonieux et doux; il fut +frappé aussi de la réserve de ses manières, de la +correction de ses +gestes, de la limpidité de son regard.</p> +<p>Pendant qu'il l'examinait, elle continuait à s'entretenir +avec Henri +Clergeau, et elle le faisait sans éclats de voix, sans rires +forcés, +convenablement, décemment, comme une femme du monde.</p> +<p>Cependant, la première partie du programme avait +été remplie, et l'on +s'occupait à dresser un immense filet au-dessus de +l'arène et à le bien +raidir de façon à atténuer le danger des chutes +pour les gymnastes.</p> +<p>Cela avait amené tout naturellement la conversation sur Otto, +et Léon +remarqua que Cara montrait une complète indifférence sur +la question de +savoir si Zabette était ou n'était pas une femme, +question qui à ce +moment même passionnait tant de curiosités +féminines et même masculines, +et faisait à l'avance préparer tant de lorgnettes.</p> +<p>Cara parlait d'Otto avec un mépris qu'elle ne prenait pas la +peine de +dissimuler.</p> +<p>—Vous ne l'aimez pas, dit Léon.</p> +<p>—J'avoue que je le déteste; il a tué une de mes amies, +cette pauvre +Emma Lajolais, qu'il a ruinée et martyrisée<a + name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1"><sup>[1]</sup></a>. Ah! +c'est un grand +malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.</p> +<p>—Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.</p> +<p>—J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, +un +être vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire +cet +amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingué, un +caractère +honnête, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et +d'être aimée? +Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?</p> +<p>—C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.</p> +<p>—Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Léon.</p> +<p>—C'est à la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce +qu'il ne +vous est pas arrivé quelquefois de regarder votre pendule +à un moment +donné de la journée, puis après qu'un temps assez +long s'est écoulé, de +voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes +seulement après l'heure que vous aviez notée; elle s'est +arrêtée, voilà +tout, et vous avez vécu sans avoir conscience du temps; eh bien, +il me +semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps; +les jours, les mois, les années s'écoulent sans qu'on +s'en aperçoive; +quoi de plus délicieux qu'une existence qui est un rêve? +Mais, voici +Otto, Ah! comme il a vieilli.</p> +<p>—Et voici Zabette.</p> +<p>En voyant paraître les deux gymnastes, un brouhaha +s'était élevé dans la +salle et toutes les lorgnettes s'étaient braquées sur eux.</p> +<p>Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements +qui +ne variaient guère:</p> +<p>—C'est un homme.</p> +<p>—Mais non, c'est une femme.</p> +<p>Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de +faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa +taille; il tenait ses bras à demi pliés pour faire +saillir les biceps, +et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux +qui +disait clairement: «Admirez-moi.» Quant à Zabette, +revêtu d'un maillot +gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple, +et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, +regardaient +en dedans.</p> +<p>Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arène, chacun +d'eux se +suspendit à celle qui lui était destinée, et, sans +qu'ils fissent un +mouvement, on les hissa jusqu'à leur trapèze.</p> +<p>Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur bâton, +vis-à-vis l'un +de l'autre; Zabette portant ses doigts à sa bouche, envoya un +salut, un +baiser à Otto.</p> +<p>Instantanément un silence absolu s'établit dans toute +la salle; de +l'arène au cintre les respirations s'arrêtèrent, +bien des coeurs +cessèrent de battre.</p> +<p>Ils étaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient +de trapèze +en trapèze: Otto remplissait le rôle de la force, Zabette +celui de la +légèreté.</p> +<p>Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara +détourna +la tête comme si elle était trop émue pour les +suivre; elle était +justement placée devant Léon, et en se détournant +ainsi elle le frôlait +aux genoux avec ses épaules.</p> +<p>Les gymnastes avaient terminé la partie gracieuse de leurs +exercices; +mais, après les applaudissements donnés à +l'adresse et à la souplesse, +il fallait en arracher d'autres plus nerveux à l'émotion +et à l'effroi: +remontés sur leurs trapèzes, ils essuyaient l'un et +l'autre leurs mains +mouillées par la sueur.</p> +<p>Otto était assis sur un trapèze suspendu à la +moitié de la hauteur du +cirque à peu près, Zabette l'était sur un qui se +trouvait presque dans +les combles; il devait s'élancer de là, et, le saisissant +par les deux +mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et +l'arrêter dans +sa chute.</p> +<p>Otto s'était suspendu à son trapèze par les +pieds; Zabette, après s'être +balancé un moment lâcha son trapèze, et on le vit, +lancé dans l'espace +comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'émotion avait +suspendu le +souffle des spectateurs.</p> +<p>Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au +vol +que par une seule; l'impulsion qu'il reçut n'étant plus +également +partagée lui fit glisser les pieds, ils se desserrèrent, +et dans une +sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tombèrent +sur le +filet; soit que celui-ci eût été trop fortement +tendu, soit tout autre +cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta +dans l'arène.</p> +<p>Tous deux restèrent étendus, Otto sur le filet, +Zabette dans le coin de +l'arène.</p> +<p>Une clameur, un immense cri d'épouvante s'était +échappé de toutes les +poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de +spectatrices +s'étaient détournés pour ne pas voir cette chute +ou s'étaient caché la +tête entre leurs mains.</p> +<p>Se rejetant brusquement en arrière, Cara s'était +renversée sur une des +jambes de Léon, et elle restait là sans mouvement. Il se +pencha vers +elle, mais elle ne bougea pas.</p> +<p>Au milieu du désordre et de la confusion, personne ne pouvait +faire +attention à l'étrange situation de cette femme à +demi évanouie; on +allait, on venait, on criait. Otto s'était relevé et +avait glissé à bas +du filet, mais Zabette avait été emporté +évanoui ou mort: on ne savait.</p> +<p>Cara se releva lentement, les yeux égarés, le visage +pâle, les lèvres +tremblantes.</p> +<p>—Vous êtes souffrante? dit Léon.</p> +<p>—Oui, je ne me sens pas bien.</p> +<p>—Voulez-vous sortir? demanda Léon.</p> +<p>—Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.</p> +<p>Léon descendit près d'elle et, la soutenant par le +bras, ils se +dirigèrent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur +lui, comme +si de nouveau elle allait défaillir. Il la porta plutôt +qu'il ne la +conduisit dehors.</p> +<p>Ils la firent asseoir sur une chaise, à l'abri d'un massif +d'arbustes; +cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.</p> +<p>La chute de ces malheureux m'a brisée, dit-elle d'une voix +dolente, mais +ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous +accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une +voiture pour que je me fasse conduire chez moi.</p> +<p>Ce fut Henri Clergeau qui se mit à la recherche de cette +voiture, et +pendant ce temps Léon resta près de Cara: l'effort +qu'elle avait fait en +parlant paraissait l'avoir épuisée, elle se tenait +à demi renversée dans +sa chaise, respirant péniblement.</p> +<p>Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.</p> +<p>—Nous allons vous reconduire chez vous, dit Léon en lui +donnant le +bras.</p> +<p>—Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal, +maintenant.</p> +<p>Le ton de ces paroles leur donnait un démenti; elle +paraissait fort mal +à l'aise au contraire.</p> +<p>La voiture amenée par Henri Clergeau était une voiture +à deux places; il +fallait que l'un des deux amis abandonnât Cara.</p> +<p>Il était plus logique que ce fût Léon, qui la +connaissait moins que +Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.</p> +<p>Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eût trop conscience.</p> +<p>Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, +voilà tout.</p> +<p>Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des rôles +qu'il ne +remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir +près d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir à ses +côtés, ainsi qu'il +était naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme +souffrante.</p> +<p>Ce fut seulement quand ils furent tous deux installés que +Léon remarqua +qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais +celui-ci ne lui en donna pas le temps.</p> +<p>—J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il à Cara.</p> +<p>Puis, s'adressant au cocher:</p> +<p>—Boulevard Malesherbes, 17 <i>bis</i>.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>III</h3> +<br /> +<p>Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce +fut +d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupés, que pendant +le +trajet elle répondit aux questions que de temps en temps, avec +sollicitude, Léon lui adressait:</p> +<p>—J'ai hâte d'être arrivée.</p> +<p>—Voulez-vous que nous allions chez votre médecin, ou que je +le +prévienne de se rendre chez vous?</p> +<p>—Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se dérange +jamais la nuit +pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos +suffiront.</p> +<p>Ils approchaient du boulevard Malesherbes.</p> +<p>—L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis +installée +à la campagne, à Saint-Germain, et mes domestiques sont +à Saint-Germain.</p> +<p>—Je vais vous accompagner jusque chez vous.</p> +<p>—Oh! non, s'écria-t-elle, je ne pousserai jamais +l'indiscrétion +jusque-là; c'est déjà trop.</p> +<p>—Il n'y a pas d'indiscrétion; je vous assure que je soigne +très-bien +les malades, c'est ma vocation.</p> +<p>—Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une +femme, mais c'est impossible.</p> +<p>—Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'à obéir.</p> +<p>—Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser +là? C'est +pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez +été mon +garde-malade?</p> +<p>—Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquiéter de cela.</p> +<p>—Ah! Et Berthe?</p> +<p>—Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.</p> +<p>—Et Raphaëlle?</p> +<p>—Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaëlle, si +l'on peut +appeler fini ce qui a à peine commencé: vous êtes +mal renseignée.</p> +<p>La voiture venait de s'arrêter devant le numéro 17 <i>bis</i>; +Léon descendit +le premier et tendit la main à Cara; elle s'appuya contre sa +poitrine +pour se laisser glisser à terre, lentement.</p> +<p>Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne +l'accompagnât +pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas décemment +l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idée d'abord.</p> +<p>—Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, +mais +vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitôt.</p> +<p>Elle demeurait au second étage, et l'escalier, bien que doux, +lui parut +long à monter.</p> +<p>Elle voulut ouvrir sa porte elle-même, mais elle n'en put pas +venir à +bout; il fallut que Léon lui prît la clef des mains.</p> +<p>—Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc +faibles!</p> +<p>Comme il n'y avait pas de lumière dans l'appartement, elle +prit Léon par +la main pour le guider.</p> +<p>—Allons lentement, dit-elle.</p> +<p>Et ils allèrent lentement, très-lentement, la main +dans la main au +milieu de l'obscurité.</p> +<p>—Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.</p> +<p>Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire +éviter +quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.</p> +<p>Ils traversèrent ainsi plusieurs pièces; puis, tout +à coup, Cara +s'arrêta et l'arrêta:</p> +<p>—Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester là +en +attendant que j'aie allumé une bougie.</p> +<p>Elle lui lâcha la main, et il resta immobile, n'osant pas +remuer, car +les volets et les rideaux clos ne laissaient pas pénétrer +la plus légère +lueur qui pût le guider; cela avait quelque chose +d'étrange et de +mystérieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il +respirait +une pénétrante odeur de violettes dont le parfum frais et +doux ne +pouvait provenir que de fleurs naturelles.</p> +<p>Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque +instantanément +une faible lumière lui montra qu'il était dans une vaste +chambre dont +les murs étaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les +meubles +étaient recouverts de tapisseries du même genre, et sur le +parquet était +étalé un vieux tapis de Caboul; par la +sévérité, le goût et même le +style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes à la +mode où +il était jusqu'à ce jour entré.</p> +<p>—Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe à esprit de +vin, dit-elle +en se débarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une +infusion de +tilleul, car je me sens vraiment mal à l'aise.</p> +<p>—Mais pas du tout, répondit Léon, c'est moi qui vais +vous faire cette +infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous +prie.</p> +<p>—Vous y mettez trop de bonne grâce pour que j'ose vous +résister; +passons dans mon cabinet de toilette où nous trouverons ce qui +nous sera +nécessaire.</p> +<p>Ce cabinet de toilette était aussi grand que la chambre, mais +meublé +dans un tout autre style, plein d'élégance et de +coquetterie; ce qui +attira surtout l'attention de Léon, bien plus que le satin, les +brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les +bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui étaient +en +argent niellé;—il y avait là un luxe aussi remarquable +par le dédain de +la valeur de la matière première que par le goût et +l'art de +l'ornementation; aussi, malgré le peu d'estime que Léon +professait pour +le métier auquel il devait sa fortune, fut-il gagné par +un sentiment +d'admiration; cela était vraiment charmant et original.</p> +<p>Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, +une +bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: +«tilleul».</p> +<p>—Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.</p> +<p>Aussitôt Léon emplit la bouilloire et alluma la lampe.</p> +<p>Quant à Cara, elle s'étendit sur un large +canapé en satin gris et se +cala la tête avec deux coussins: elle paraissait à bout de +force, ses +dents claquaient.</p> +<p>—Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,—et j'avoue que j'ai +grand besoin de soins,—soyez donc assez bon pour me donner un +châle, je +suis glacée; vous en trouverez un dans cette armoire.</p> +<p>Il prit ce châle dans l'armoire qu'elle lui désignait +d'une main +tremblante, et il l'enveloppa avec précaution en le lui passant +sous les +pieds.</p> +<p>—Comme vous êtes bon! dit-elle d'une voix émue.</p> +<p>L'eau ne tarda pas à bouillir; il prépara l'infusion +de tilleul et la +lui donna après l'avoir sucrée.</p> +<p>Cependant elle ne se réchauffa point, et elle continua de +claquer des +dents, avec des frissons par tout le corps.</p> +<p>—Laissez-moi donc vous aller chercher un médecin, dit-il.</p> +<p>—Non, répondit-elle, le sommeil va me calmer.</p> +<p>—Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canapé, vous ne vous +réchaufferez pas.</p> +<p>—Vous croyez?</p> +<p>—Assurément.</p> +<p>—Si j'osais....</p> +<p>Et elle s'arrêta.</p> +<p>—Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son médecin, dites donc ce +que vous +feriez.</p> +<p>—Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma +chambre, +je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand +je serai dans mon lit, il est certain que je me réchaufferai +tout de +suite; d'ailleurs, quand j'éprouve des crises de ce genre, il +n'y a que +le lit qui me guérit.</p> +<p>—Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.</p> +<p>Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de +toilette, préparant une nouvelle tasse d'infusion.</p> +<p>Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva +dans le lit pelotonnée jusqu'au cou dans les draps; elle +continuait à +trembler; il lui présenta l'infusion; alors elle se souleva +à demi pour +boire; elle avait revêtu une chemise de nuit bordée de +dentelles, et il +était impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus +pudique que la +sienne.</p> +<p>—Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en +aller; +je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'à +tirer la +porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai +jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.</p> +<p>Plaçant son bras sous sa tête, elle ferma les yeux pour +dormir: sa pose +était pleine de grâce et d'abandon; le cou caché +dans les dentelles, sa +tête brune encadrée dans la blancheur de l'oreiller, la +main pendante, +elle était vraiment ravissante ainsi sous la faible +lumière de la +bougie.</p> +<p>Assis à une assez grande distance d'elle et accoudé +sur une table, Léon +se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur +elle +pouvaient être vraies: en tout cas, il était impossible +d'être plus +simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie, +charmante.</p> +<p>Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit +point: +à chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de +position.</p> +<p>—Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.</p> +<p>—Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux +hommes +tomber là devant moi.</p> +<p>—Voulez-vous une autre tasse de tilleul?</p> +<p>—Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fièvre +brûlante a remplacé +la fièvre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce +serait +de ne plus penser à ces malheureux. Voulez-vous que nous +causions?</p> +<p>—Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.</p> +<p>—Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empêchera de +s'égarer. +Mais puisque vous voulez bien causer, vous déplairait-il de vous +rapprocher, vous êtes à une telle distance que nous aurons +peine à nous +entendre.</p> +<p>Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il était assis +il se +rapprocha du lit.</p> +<p>—Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette +chaise.</p> +<p>Et de la main elle lui indiqua un fauteuil placé tout contre +le lit et +de telle sorte qu'une fois assis là ils se trouveraient en face +l'un de +l'autre.</p> +<p>—Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installé, une +question, je vous +prie. Comment vous nommez-vous?</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au +point +où nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que +je vous +dise, monsieur Haupois-Daguillon?</p> +<p>—Léon.</p> +<p>—Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me +donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus +à +notre aise. Voulez-vous être Léon pour moi et voulez-vous +que je sois +Hortense pour vous?</p> +<p>—Cela est convenu.</p> +<p>—Eh bien, mon cher Léon, j'ai une demande à vous +adresser, c'est celle +qui commence la plupart des contes des <i>Mille et une Nuits</i>: +«Vous +contez si bien, contez-moi donc une histoire.»</p> +<p>—C'est que justement je ne sais pas du tout conter.</p> +<p>—Ah! quel malheur! en faisant un effort.</p> +<p>—Même en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.</p> +<p>—Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, +ce +serait, j'en suis sûre, un merveilleux remède: je ne +verrais plus ces +malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous +imposer une tâche ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer +d'ingratitude. Seulement, comme je tiens à l'histoire, +voulez-vous que +je vous en conte une, moi.</p> +<p>—Vous allez vous fatiguer.</p> +<p>—Au contraire, je vais me guérir, mais il est bien entendu +que si je +vous endors vous m'arrêterez.</p> +<p>—C'est entendu.</p> +<p>—Mon récit aura pour titre, si vous le voulez bien: <i>Histoire +d'une +pauvre fille de la vallée de Montmorency</i>; c'est un conte +vrai, +très-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>IV</h3> +<br /> +<p>Elle commença son récit:</p> +<p>—«Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille +de la +vallée de Montmorency, il serait peut-être convenable de +vous faire la +description de cette vallée. Mais comme elle est +découverte depuis +longtemps déjà, et comme les descriptions m'ennuient +quand j'en trouve +dans certains romans, où trop souvent elles ne figurent que pour +masquer +le vide du récit, je passe cette description et vous dis tout de +suite +que notre petite fille est né à Montlignon. Elle +était le dernier enfant +d'une famille qui en comptait trois: un garçon, +l'aîné, et deux filles. +Cette famille était pauvre, très-pauvre; le père +était terrassier chez +un pépiniériste et la mère travaillait à la +terre avec son mari; c'était +elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son +homme recouvrait à la houe ou au râteau. Notre jeune +fille.... Si nous +lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu +d'imagination que je n'en trouve pas.</p> +<p>—Si nous la baptisions Hortense.</p> +<p>—C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son père, qui +mourut quand +elle n'avait que deux ans. Si la vie avait été difficile +quand le père +apportait son gain à la maison, elle le fut bien plus encore +quand la +mère se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois +enfants. Plus +d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son +appétit, +ce qui, prétendent les gens qui se donnent des indigestions, est +excellent pour la santé ... des autres. Devant cette +misère, la mère se +remaria, non par amour, mais par spéculation, pour trouver +quelqu'un qui +l'aidât à nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage +est une +infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. +L'homme +que la mère d'Hortense avait pris était une sorte de +brute, terrassier +aussi, et qui n'avait d'autre mérite que de travailler comme +deux. C +était justement ce qu'il fallait. Malheureusement à +côté de cette +qualité il y avait un défaut; il buvait, et l'argent +qu'il gagnait s'en +allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de +vin. Il ne lâchait son argent à la maison que quand on le +lui arrachait; +et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une +terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler «le +drame de +la faim»; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient +et se +mettaient à pleurer en criant: «J'ai faim». Et ils +criaient cela +d'autant mieux que c'était vrai.</p> +<p>Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le +bien-être qui donne la beauté, ni la santé, +heureusement. Elle poussa et +se développa en liberté à courir les champs et les +bois, se nourrissant +surtout de bon air, ce qui, paraît-il, est plus nutritif qu'on ne +le +croit généralement.</p> +<p>Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fût question de +l'envoyer +à l'école comme vous le pensez bien, une vieille dame +riche, à qui elle +portait des fraises des bois dans l'été, et dans l'hiver +des branches de +houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de +pitié pour +sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent à Pontoise, +promettant de se +charger de son instruction et plus tard de son avenir.</p> +<p>Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit +pas, +comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent. +Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint +la meilleure élève de sa classe.</p> +<p>Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche +mourut sans avoir pensé à Hortense dans son testament, +et, comme ses +héritiers n'étaient pas disposés à se +charger de cette petite fille +qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa +mère à +Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.</p> +<p>La question qu'elle se posait en revenant était de savoir +à quoi on +allait l'employer lorsqu'elle serait rentrée dans la maison +maternelle, +car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et +prévoyant.</p> +<p>Cette question fut vite résolue.—Te voilà, dit sa +mère en la voyant +entrer.—Oui, je viens pour rester avec vous.—Rester, tu n'y pense pas; +pour que le père fasse de toi ce qu'il a fait de +l'aînée, jamais; tu vas +t'en aller, et tout de suite.—Où,—N'importe où, +fût-ce en enfer, tu +serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.</p> +<p>Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, +elle +en comprenait le ton et sentait bien qu'il était inutile +d'insister. +Après une assez longue discussion ou plus justement une longue +recherche, il fut décidé qu'elle irait à Paris +demander l'hospitalité à +une de ses tantes, fruitière dans le quartier des Invalides. +Seulement, +comme le prix d'un billet coûte dix-neuf sous d'Ermont à +Paris et qu'il +n'y avait que onze sous à la maison, il fut décidé +qu'elle irait prendre +le train à Saint-Denis, ce qui ne coûterait que huit sous. +Sa mère +l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les +trois sous qui lui restaient.</p> +<p>Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, à +treize ans, +après avoir embrassé sa mère, qu'elle ne devait +pas revoir.</p> +<p>Quand elle entra chez sa tante la fruitière, vous pouvez vous +imaginer +les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'était +point +une méchante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours +après elle +l'installa à un des coins de l'esplanade des Invalides devant +une petite +table chargée de fruits verts ou à moitié pourris. +Vous représentez-vous +une jeune fille de treize ans, jolie, très-jolie, disait-on, +élevée dans +un couvent, instruite jusqu'à un certain point, vendant des +pommes à un +sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.</p> +<p>Quelle chute! Quelle souffrance!</p> +<p>Pendant près de trois ans elle vécut de cette +misérable existence, +dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et +cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien auprès du +supplice +moral qui lui fut infligé.</p> +<p>Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que +vouliez-vous qu'elle fît, elle n'avait pas de métier, et +elle était trop +misérable pour se payer un apprentissage, même qui ne lui +eût rien +coûté. De quoi eût-elle vécu pendant le temps +de cet apprentissage?</p> +<p>Il y a une saison où les pommes manquent; alors elle vendait +des fleurs +et elle quittait les Invalides pour des quartiers où l'on a de +l'argent +à dépenser aux superfluités du luxe. Un jour +qu'elle se tenait au coin +du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un éventaire +chargé de +violettes pendu à son cou, un phaéton s'arrêta +devant elle, et un jeune +homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le présenta, le +jeune +homme la regarda longuement et, lui ayant donné les deux sous, +il +continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment où +il +disparut dans la confusion des voitures.</p> +<p>Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent +passer: +c'était le duc de Carami, célèbre alors par sa +grande existence, ses +pertes au jeu, ses chevaux, ses maîtresses et ses folies toutes +marquées +au coin de l'originalité.</p> +<p>Le lendemain, Hortense se trouvait à la même place, +quand le duc +s'arrêta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, +et, au +grand ébahissement des gens qui passaient, il resta à +causer avec elle +pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle était et +bien +surpris de ses réponses.</p> +<p>Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant +toute +la semaine, chaque jour à la même heure, et quinze jours +après il +installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallée de +Montmorency, +dans un hôtel de la rue François Ier, qui coûtait +dix mille francs de +loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des +savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son écurie.</p> +<p>C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce +fût, a +toujours eu un bouquet de violettes près d'elle,—souvenir des +fleurs +qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.</p> +<p>Disant cela, Cara regarda le bouquet placé sur la table +où, quelques +instants auparavant Léon était accoudé; puis elle +continua:</p> +<p>—Ne blâmez pas la pauvre fille de s'être ainsi +jetée dans les bras du +duc, elle n'a pas réfléchi si elle se vendait ou si elle +se donnait; +elle était fascinée, éblouie par ce beau jeune +homme, qu'elle adorait et +qui l'aimait. Car il l'aimait passionnément, et la meilleure +preuve en +est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis +porté.</p> +<p>Elle s'arrêta avec une sorte de confusion, puis se mettant +à sourire:</p> +<p>—J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon récit, +dit-elle, +mais, bien que je me sois coupée nous la reprendrons si vous le +permettez.—Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui +dit-il, mais je veux t'en donner une part, et désormais tu +t'appelleras +Cara. Ils s'aimèrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi +qu'Hortense +devint à la mode. Était-il possible qu'il en fût +autrement pour la +maîtresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les +yeux? Le +duc, vous devez le savoir, était poitrinaire, et la vie à +outrance qu'il +menait ruinait sa faible santé. Les choses en vinrent à +ce point qu'on +lui ordonna le séjour de Madère. Hortense l'y accompagna. +Il s'y ennuya +et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il +aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena à Paris.</p> +<p>Elle s'arrêta, la voix voilée par l'émotion; +mais après quelques minutes +elle continua:</p> +<p>—Le duc par son testament lui avait laissé une grosse part de +ce qui +restait de sa fortune. Ce testament fut attaqué par la duchesse +de +Carami, remariée à cinquante-trois ans avec un jeune +homme de trente +ans, et il fut cassé par la justice pour captation. Vous avez +dû +entendre parler de ce procès, qui a été presque +une cause célèbre, je ne +vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se +conçoit de +reste, appelé l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu +donner +des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'à faire son choix +parmi les +plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait être +fidèle au +souvenir et au culte de celui qu'elle avait adoré, et dont elle +se +considérait comme la veuve. Cependant la misère +était devant elle, car +ce procès l'avait ruinée, et elle avait une peur +effroyable de la +misère, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de +plus +hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier, +Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanité folle +et les +prétentions, et qui, portant perruque sur une tête nue +comme un genou, +se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques mèches de +sa +perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on +crût +qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait à sa +maîtresse qu'une +seule chose, qui était qu'elle fît croire et fît +dire qu'il avait une +maîtresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des +cheveux, +quand, en réalité, il n'avait pas plus de maîtresse +que de cheveux. +Hortense accepta ce marché, qui n'était pas bien +honorable, j'en +conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la +misère, et +pendant plusieurs années, le tout Paris dont se +préoccupait tant +Salzondo put croire que celui-ci avait une maîtresse. C'est +là un fait +bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces +choses-là ne s'inventent pas.</p> +<p>Sans répondre, Léon inclina la tête par un +mouvement qui pouvait passer +pour un acquiescement.</p> +<p>—Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques +années, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps +elle +aspirait à une vie régulière, sa réputation +la suffoquait, et le milieu +dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond +dégoût. Elle +crut avoir trouvé dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour +le +travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang +dont +elle ne se croyait pas tout à fait indigne. Elle sacrifia +à cet homme la +plus grande partie de ce qu'elle possédait; et trop tard elle +s'aperçut +qu'elle s'était trompée sur lui. De toutes les blessures +qui l'ont +frappée, celle-là a été la plus +douloureuse, non pas qu'elle aimât cet +homme,—elle n'a jamais aimé que celui qui est mort dans ses +bras;—mais +elle aimait l'honneur et la dignité de la vie, et c'était +sur la main de +cet homme qu'elle avait compté pour les atteindre.</p> +<p>Voilà l'histoire de la pauvre fille de la vallée de +Montmorency. J'ai +tenu à vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la +femme à qui +vous avez témoigné tant de bonté, non Cara, mais +Hortense.»</p> +<p>Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut +donné la +sienne, elle la serra doucement.</p> +<p>—Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des +idées, +qui m'empêcheront de penser à ces malheureux acrobates; je +vous demande +donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit +entière.</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Si demain vous pensez encore à moi et si vous voulez bien +venir savoir +quel a été l'effet de vos bons soins, je serai ici toute +la journée.</p> +<p>—À demain alors.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>V</h3> +<br /> +<p>Lorsque la porte du vestibule se fut refermée avec un petit +bruit sec, +et qu'il fut dès lors bien certain que Léon sorti ne +pouvait pas +rentrer, Cara glissa vivement à bas de son lit, et, en chemise +comme une +femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie à +la main, +vers sa cuisine.</p> +<p>Elle ne tremblait plus: et elle marchait résolument sans ces +hésitations +qui l'avaient obligée à s'appuyer sur le bras de +Léon.</p> +<p>Ayant posé sa bougie sur une table, elle se mit à +fureter dans les +armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.</p> +<p>Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre +à +moitié rempli d'un gros vin noirâtre, et dans l'autre un +croûton de pain +qui, placé un peu brusquement sur la table, sonna comme un +caillou tant +il était dur et sec.</p> +<p>Mais elle ne parut pas s'en inquiéter autrement, et prenant +un couteau +de cuisine, elle parvint à en couper ou plutôt à en +casser un morceau. +Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de +la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce +vin.</p> +<p>Évidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creusé +l'estomac ou lui +avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se réconforter; +les +infusions calmantes n'étaient pas le remède qui lui +convenait +présentement.</p> +<p>Après ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant +de se +coucher, elle atteignit un réveil-matin, dont elle plaça +l'aiguille sur +huit heures; puis, après l'avoir remonté, elle se mit au +lit et, dix +minutes après, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme +et +l'innocence étaient attestés par la +régularité de la respiration.</p> +<p>Elle dormit ainsi jusqu'au moment où partit la sonnerie du +réveil; +alors, sans se frotter les yeux, sans s'étirer les bras, elle +sauta à +bas de son lit comme une femme de résolution ou d'humeur facile.</p> +<p>En un tour de main elle fut habillée, chaussée, +coiffée, et elle sortit.</p> +<p>Arrivée rue du Helder, elle monta au second étage +d'une maison de bonne +apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.</p> +<p>—Monsieur Riolle.</p> +<p>—Mais monsieur n'est pas visible.</p> +<p>—Il n'est pas seul?</p> +<p>—Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....</p> +<p>—Alors, c'est bien; j'entre.</p> +<p>Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un +étroit et +sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand +on la connaissait bien.</p> +<p>Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail +encombré de +livres et de paperasses éparpillées partout sur le tapis +et sur les +meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'années, +à la +figure rasée, vêtu d'une robe de chambre qui avait tout +l'air d'une robe +de moine, travaillait la tête enfoncée dans ses deux mains.</p> +<p>Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se +dérangea +pas, et Cara put arriver jusqu'à lui, glissant sur le tapis, +sans qu'il +levât la tête; sans doute il croyait que c'était son +valet de chambre; +alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.</p> +<p>Il fit un saut sur son fauteuil.</p> +<p>—Tiens, Cara! s'écria-t-il.</p> +<p>Elle le menaça du doigt, et se mettant à rire</p> +<p>—Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans +le +cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infâme!</p> +<p>—Es-tu bête!</p> +<p>—Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de +compliments +que je suis venue te déranger si matin.</p> +<p>—Tu viens me demander un conseil?</p> +<p>—Tu as deviné, avocat perspicace et malin.</p> +<p>—Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?</p> +<p>—D'une question de personne.</p> +<p>—C'est plus délicat alors.</p> +<p>—Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le +bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la +Banque de France.</p> +<p>—Tu me flattes; c'est donc bien grave?</p> +<p>—Très-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?</p> +<p>—Ah bah! est-ce que le fils?...</p> +<p>—Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Excellente; fortune considérable et solidement +établie, à l'abri de +tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'intéresser, +honorabilité +parfaite.</p> +<p>—Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que +vaut-elle? +Voilà tout.</p> +<p>—Huit, dix millions.</p> +<p>—Au plus ou au moins?</p> +<p>—Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de préciser.</p> +<p>—Ton à peu près suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?</p> +<p>—Un fils et une fille; celle-ci a épousé le baron +Valentin.</p> +<p>—Un imbécile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe +peu. Quelle +sont les relations du père et du fils? Le père est-il un +homme dur, un +vrai commerçant?</p> +<p>—Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mère qui est la +tête de la +maison.</p> +<p>—Mauvaise affaire!</p> +<p>—Pourquoi?</p> +<p>—Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible +généralement. Sais-tu si le fils est associé ou +intéressé dans la +maison, et s'il a la signature?</p> +<p>—Je suis obligé de te répondre que je n'en sais rien, +je n'ai pas de +relation dans la maison.</p> +<p>Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche +par-dessus +sa jambe droite en haussant les épaules:</p> +<p>—Comme on se fait sur les gens des idées que la +réalité démolit, +dit-elle. Ainsi te voilà, toi: tu es assurément un des +hommes +d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car +après avoir +commencé par être l'avocat des actrices, des cocottes et +des comtesses +du demi-monde, ce qui personnellement avait des agréments, mais +ce qui +pécuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, +c'est-à-dire, le +conseil des gens de la finance et de la spéculation; au lieu de +plaider +simplement pour eux comme tes confrères, tu as fait leurs +affaires, tu +as été les arranger à Constantinople, à +Vienne, à Londres, partout; il +paraît que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es +moqué +de ce qui était défendu ou permis, tu as +été récompensé de ton courage +par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquérir. +Aujourd'hui, quand on parle de Riolle à quelqu'un, on vous +répond +invariablement: «C'est un malin». Tu as la +réputation de connaître ton +Paris comme pas un. Eh bien, je viens à toi, et tu me +réponds que tu ne +peux pas me répondre!</p> +<p>Riolle se mit à rire de son rire chafouin en ouvrant +largement ses +lèvres minces, ce qui découvrit ses dents pointues comme +celles d'un +chat.</p> +<p>—Que tu es bien femme, dit-il, une idée te passe par la +cervelle et +tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier +qu'il +te fallait des renseignements précis sur la maison +Haupois-Daguillon, tu +les aurais aujourd'hui.</p> +<p>—Hier, je n'y pensais pas.</p> +<p>—Eh bien, donne-moi jusqu'à ce soir, et je te promets de te +les porter +précis et circonstanciés, tels que tu les veux en un mot.</p> +<p>—Ce soir, c'est impossible.</p> +<p>—Tu es cruelle.</p> +<p>—J'aime mieux venir les chercher demain matin.</p> +<p>—Eh bien, soit.</p> +<p>—Alors, adieu, à demain.</p> +<p>—Déjà!</p> +<p>—Il faut que je passe chez Horton.</p> +<p>—Tu es malade?</p> +<p>—Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.</p> +<p>Et elle s'en alla chez son médecin, auquel elle raconta ce +qui lui était +arrivé la veille, et qui lui écrivit l'ordonnance qu'elle +désirait,—c'est-à-dire insignifante; puis, avant de +rentrer, elle +envoya une dépêche à ses gens à +Saint-Germain, pour leur dire de revenir +à Paris.</p> +<p>Toutes ces précautions prises, elle fit une gracieuse +toilette de +malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline +blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse +près d'elle, elle attendit la visite de Léon.</p> +<p>Elle l'attendit toute la journée, et elle se demandait s'il +ne viendrait +pas,—ce qui, à vrai dire, l'étonnait +prodigieusement,—lorsqu'à neuf +heures du soir il arriva. Elle avait donné des instructions pour +qu'on +le reçût et qu'on ne reçût que lui.</p> +<p>Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, +lui +prendre des mains son pardessus et le conduire près de Cara. +L'appartement n'avait plus le même aspect que la veille, le salon +était +éclairé et les housses qui recouvraient les meubles +avaient été +enlevées. Cependant ce n'était pas dans ce salon que se +tenait Cara; +elle était dans la chambre où il avait passé une +partie de la nuit +précédente, allongée sur une chaise longue, +pâle et dolente.</p> +<p>—Comme vous êtes bon d'avoir pensé à moi, +dit-elle en lui tendant la +main, et que c'est généreux à vous de venir faire +visite à une malade +chagrine et désagréable!</p> +<p>—Comment allez-vous?</p> +<p>—Assez mal, et vous voyez tous les remèdes qu'Horton +m'ordonne; j'ai +fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.</p> +<p>—Sans faire de médecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter +mon +remède; en venant, j'ai passé par le cirque; Otto n'a +rien et Zabette en +sera quitte pour la peur.</p> +<p>—Mais vous avez donc toutes les délicatesses du coeur aussi +bien que de +l'esprit, s'écria-t-elle d'une voix émue; j'envie la +femme que vous +aimez; comme elle doit être heureuse!</p> +<p>—Je n'aime personne.</p> +<p>—C'est impossible.</p> +<p>Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.</p> +<p>Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins +légèrement, plus ou moins +spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout +différent prenait naissance dans le vestibule.</p> +<p>Peu de temps après l'arrivée de Léon, le timbre +avait retenti, et un +homme à mine rébarbative s'était +présenté: c'était un créancier, +l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que +trop bien.</p> +<p>—Je veux voir votre maîtresse, dit-il, je sais qu'elle est +revenue; en +passant j'ai aperçu les fenêtres éclairées +et je suis monté.</p> +<p>À cela Louise répondit que sa maîtresse ne +pouvait recevoir; mais +Carbans n'était pas homme à se laisser ainsi +éconduire; il connaissait +la manière d'arriver auprès des débiteurs les plus +récalcitrants.</p> +<p>—Votre maîtresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire +que si +demain je n'ai pas un fort à-compte, je la poursuis à +outrance et la +fais vendre.</p> +<p>—Je le dirai à madame.</p> +<p>—Non pas vous, mais moi en face; ça la touchera et la fera se +remuer.</p> +<p>Il avait élevé la voix et il commençait +à crier fort lorsque Louise, qui +était une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de +son +métier, se posa le doigt sur les lèvres, en faisant signe +à Carbans +qu'il ne fallait pas parler si haut:</p> +<p>—Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas auprès de +madame, +c'est que quelqu'un est avec elle.</p> +<p>—Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un sérieux, il +s'attendrira.</p> +<p>—S'il est sérieux, tenez, jugez-en vous-même.</p> +<p>Et, allant au pardessus de Léon, elle prit dans la poche de +côté un +petit carnet, dont on voyait le coin en argent se détacher sur +le noir +du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle présenta +à Carbans:</p> +<p>—Trouvez-vous ce nom-là sérieux? dit-elle.</p> +<p>—Bigre! fit-il en souriant, mes compliments à votre +maîtresse.</p> +<p>Puis tout à coup se ravisant:</p> +<p>—Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?</p> +<p>—Parce que ça ne fait que commencer.</p> +<p>—Et si ça ne dure pas?</p> +<p>—Le meilleur moyen que ça ne dure pas, c'est de l'effrayer +dès le +début; si cela vous paraît adroit, entrez, je me retire de +devant la +porte.</p> +<p>—Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un +à-compte, +mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, +intérêts et frais; +et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... +à +boulet rouge. Dites bien cela à votre charmante maîtresse. +Huit jours, +pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VI</h3> +<br /> +<p>Léon ne se contenta pas de cette seule visite à Cara; +après la première +il en fit une seconde, après la seconde une troisième.</p> +<p>N'étaient-elles pas justifiées par l'état +maladif dans lequel elle se +trouvait; cette chute lui avait réellement causé une +violente émotion, +et cela était après tout bien naturel.</p> +<p>Et puis pourquoi n'aurait-il pas été sincère +avec lui-même? il avait +plaisir à la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il +avait +connues jusqu'à ce jour.</p> +<p>Discrète, intelligente, instruite, causant de tout avec +à-propos et +mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu, +beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les +choses +d'une façon amusante, avec malice sans méchanceté, +délicate dans ses +goûts, distinguée dans ses manières, +c'était, à ses yeux, une vraie +femme du monde avec laquelle on aurait la liberté de tout dire +et de +tout risquer, à la seule condition d'y mettre un certain tour. +Avec cela +mieux que jolie, et faite de la tête aux pieds pour provoquer le +désir, +mais en le contenant par un air de décence et un charme naturel +qui +étaient un aiguillon de plus et non des moins forts.</p> +<p>Chaque fois que Léon la quittait, elle lui disait à +demain, et le +lendemain il revenait; le premier jour, il était arrivé +à neuf heures, +le second à huit heures et demie, le troisième à +six heures, le +quatrième à cinq heures, et, après deux heures de +conversation qui +avaient passé sans qu'il eût conscience du temps, il +était resté à dîner +avec elle, sans façon, en ami, pour continuer leur entretien, et +ce +jour-là il ne s'était retiré qu'à deux +heures du matin. Et alors, +marchant par les rues désertes et silencieuses, il +s'était dit +très-franchement qu'il éprouvait plus, beaucoup plus que +du plaisir à la +voir.</p> +<p>Depuis la disparition de Madeleine, il avait vécu fort +mélancoliquement, +ne s'intéressant à rien, et portant partout un ennui +insupportable aussi +bien à lui-même qu'aux autres.</p> +<p>Et voilà que pour la première fois depuis cette +époque il retrouvait de +l'entrain, de la bonne humeur; voilà que pour la première +fois le temps +passait sans qu'il comptât les heures en bâillant.</p> +<p>Qui avait opéré ce miracle?</p> +<p>Cara.</p> +<p>Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient +été +pour lui si vides ces journées, si longues, si pénibles, +qu'il avait +vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait +infailliblement +s'il se refusait à ce que Cara les remplît, comme depuis +quelques jours +elle les remplissait.</p> +<p>En réalité, le sentiment qu'il avait +éprouvé et qu'il éprouvait toujours +pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'était point de ceux +qui +commandent la fidélité. Cara ferait-elle qu'il +gardât ce souvenir moins +vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait +dû +revoir Madeleine dans un temps déterminé, la situation +serait bien +différente; mais la reverrait-il, jamais? De même, cette +situation +serait toute différente, si elle l'avait aimé, comme elle +le serait +aussi s'il lui avait avoué son amour et si tous deux avaient +échangé un +engagement, une promesse, ou tout simplement une espérance. Mais +non, +les choses entre eux ne s'étaient point passées de cette +manière; il n'y +avait eu rien de précis; et il était très-possible +que Madeleine ne se +doutât même pas de l'amour qu'elle avait inspiré. +Alors, s'ils se +revoyaient jamais, ce qui était au moins problématique, +dans quelles +dispositions Madeleine serait-elle à son égard? +N'aimerait-elle pas? Ne +serait-elle pas mariée? Qui pourrait lui en faire un reproche? +Pas lui +assurément, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et +qu'il +voulait la prendre pour femme.</p> +<p>Raisonnant ainsi, il était arrivé devant sa porte; +mais, au lieu +d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de +Rivoli. Paris endormi était désert, et de loin en loin +seulement on +rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux +comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se +détachaient en noir.</p> +<p>Il était arrivé au bout des arcades, il revint vers sa +maison, mais en +prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de +marcher et de respirer l'air frais de la rivière.</p> +<p>Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? +Aucun. Au +moins il n'en voyait pas, car si séduisante que fût Cara, +ce n'était pas +une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa +vie;—malgré +toutes ses qualités, et il les voyait nombreuses, elle ne serait +toujours et ne pourrait être jamais que Cara.</p> +<p>Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux +profonds +qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'étaient +plongés dans les +siens.</p> +<p>Et à cette pensée, malgré la fraîcheur du +matin et le brouillard de la +rivière qui le pénétraient, une bouffée de +chaleur lui monta à la tête +et son coeur battit plus vite.</p> +<p>Si l'heure n'avait pas été si avancée, il +serait retourné chez elle; +mais déjà l'aube blanchissait les toits du +Palais-Bourbon, et dans les +tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris +d'oiseaux; ce n'était vraiment pas le moment d'aller sonner +à la porte +d'une femme endormie depuis deux heures déjà.</p> +<p>Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; là il prit une voiture +et se fit +conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener +n'importe où dans les allées du bois.</p> +<p>À neuf heures seulement, il se fit ramener à Paris, +boulevard +Malesherbes.</p> +<p>Cara n'était pas encore levée bien entendu, mais +Louise ne fit aucune +difficulté pour aller la réveiller et lui dire que M. +Léon +Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.</p> +<p>Moins de deux minutes après son entrée Cara le +rejoignait, vêtue d'un +simple peignoir:</p> +<p>—Eh bien! s'écria-t-elle d'une vois tremblante, que se +passe-t-il donc?</p> +<p>Mais il lui montra un visage souriant.</p> +<p>Alors elle le regarda curieusement de la tête aux pieds, ne +comprenant +rien au désordre de sa toilette et à la poussière +qui couvrait ses +bottines.</p> +<p>—D'où venez-vous donc? demanda-t-elle.</p> +<p>—Du bois de Boulogne, où j'ai passé la nuit.</p> +<p>—Ah! mon Dieu!</p> +<p>—Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de +conscience,—de +la mienne, que j'ai fait sérieusement dans le recueillement et +le +silence.</p> +<p>—Vous ne me rassurez pas du tout.</p> +<p>—C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si +vous voulez bien m'entendre.</p> +<p>Et, la prenant par la main, il la fit asseoir près de lui, +devant lui:</p> +<p>—Vous êtes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqué +que je suis +parti d'ici hier soir fort troublé, profondément +ému: ce trouble et +cette émotion étaient causés par un sentiment qui +a pris naissance dans +mon coeur. Avant de m'abandonner à ce sentiment, j'ai voulu +sonder sa +profondeur et éprouver quelle était sa solidité; +voilà pourquoi j'ai +passé la nuit à marcher en m'interrogeant, et ça +été seulement quand +j'ai été fixé, bien fixé, que je me suis +décidé à venir vous voir si +matin pour vous dire ... que je vous aime.</p> +<p>Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, +la +porta à son coeur comme si elle venait d'y ressentir une +douleur; en +même temps, elle regarda Léon avec un sourire plein de +tristesse:</p> +<p>—J'aurais tant voulu être Hortense pour vous! dit-elle +après un moment +de silence, et n'être que Hortense; mais, hélas! il +paraît que cela +était impossible, même pour un homme délicat tel +que vous, puisque c'est +à Cara que vous venez de parler.</p> +<p>—Mais je vous jure....</p> +<p>Elle ne le laissa pas continuer.</p> +<p>—Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres +à votre +place seraient venus à moi et m'auraient dit: «Vous me +plaisez, Cara; +combien me demandez-vous par mois pour être ma +maîtresse?» Vous êtes +trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez +parlé d'un +sentiment né dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous +m'aimiez. Je +suis touchée de vos paroles; mais, pour être franche, je +dois dire que +j'en suis peinée aussi. Il me semble que l'amour ne naît +point ainsi et +ne s'affirme pas si vite: le goût peut-être, le caprice +peut-être aussi, +mais non, à coup sûr, un sentiment sérieux.</p> +<p>De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de +tristesse +dont il avait déjà été frappé.</p> +<p>—Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que +je +le dédaigne. J'en suis vivement touchée au contraire, +j'en suis fière, +car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis +le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui +sont nés en moi. D'autres naîtront-ils plus tard? Je ne +sais: cela est +possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je +connais vous êtes celui vers qui je me sens la plus tendrement +attirée. +Mais l'heure n'a pas sonné de mettre ma main dans la +vôtre, et j'espère +que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter à mes +lèvres un +langage qui ne viendrait pas de mon coeur. À ma place, une +coquette vous +dirait peut-être qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de +votre +amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au +contraire, +parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.</p> +<p>Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:</p> +<p>—Et j'ajoute: faites-vous aimer.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VII</h3> +<br /> +<p>Contrairement à ce qui se voit le plus souvent dans le monde +auquel Cara +appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, était +laide et +d'une laideur repoussante qui inspirait la répulsion ou la +pitié, selon +qu'on était dur ou compatissant aux infortunes d'autrui.</p> +<p>Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la +petite vérole avait défigurée, ce n'était +point par un sentiment de +prudente jalousie ou pour avoir à ses côtés un +repoussoir donnant toute +sa valeur à son teint blanc, velouté, vraiment superbe, +qui pour le +grain de la peau (la pâte comme diraient les peintres), rappelait +les +pétales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de +ces +précautions, sachant bien ce qu'elle était, et +connaissant sa puissance +mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercée et +éprouvée jusqu'à +l'extrême.</p> +<p>Si elle avait accepté pour femme de chambre cette fille +laide, ça avait +été par pitié, par sentiment familial et aussi par +intérêt. Louise en +effet était sa cousine et elles avaient été +élevées ensemble; mais +tandis qu'Hortense se rendait à Paris pour y devenir Cara, +Louise +restait dans son village pour y travailler et y gagner +honnêtement sa +vie comme couturière. Par malheur, au moment où Louise +allait se marier +avec un garçon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu +la petite +vérole qui l'avait si bien défigurée, que +lorsqu'elle avait été guérie, +son fiancé n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait +épousé une autre +jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fût enceinte de +cinq mois. +Louise avait alors quitté son village, où elle +était devenue un objet de +risée et de moquerie pour tous, et elle était +arrivée auprès de sa +cousine Hortense, à ce moment maîtresse en titre du duc de +Carami,—c'est-à-dire une puissance.</p> +<p>Si la misère et les hontes des années de jeunesse +avaient trempé le +coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas +pourtant fermé aux sentiments de la famille: Louise était +sa camarade, +son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait +apprendre à coiffer, à habiller, à servir à +table, et après avoir payé +ses couches et envoyé son enfant en nourrice en se chargeant de +toutes +les dépenses, elle l'avait prise pour femme de chambre.</p> +<p>Femme de chambre devant les étrangers, attentive, polie et +respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie, +lorsqu'elle était en tête à tête avec sa +maîtresse, en réalité sa +cousine, et une amie dévouée, une sorte d'associée +qui avait son +franc-parler pour conseiller, blâmer ou approuver librement, sans +ménagements, comme si elle soutenait ses propres +intérêts.</p> +<p>Cependant il était rare qu'elle en usât pour interroger +Cara ou pour +aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle +se +contentait de répondre à ce qu'on lui demandait, ne +prenant directement +la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient.</p> +<p>Les menaces de Carbans lui parurent de nature à +légitimer une +intervention énergique. Bien entendu, elle avait raconté +à Cara la +visite de l'usurier, puis elle avait raconté aussi comment elle +avait pu +le renvoyer, grâce au bienheureux pardessus de Léon, et +naturellement +elle avait cru que les 27,500 francs seraient versés avant le +délai de +huit jours fixé comme date fatale; mais, à son grand +étonnement, elle +avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le +versement de ces 27,500 francs dût se faire prochainement.</p> +<p>Et comme elle considérait qu'il y avait urgence, elle se +décida à +intervenir la veille du jour où Carbans devait se +présenter, prêt à +tirer à boulet rouge, suivant son expression, s'il +n'était pas payé. +Pour cela elle attendit le départ de Léon, et comme il +s'en alla à deux +heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle +aborda l'entretien en aidant Cara à se déshabiller.</p> +<p>—Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle.</p> +<p>—Je ne l'ai pas oublié.</p> +<p>—Tu as des fonds?</p> +<p>—Pas le premier sou.</p> +<p>—Mais alors?</p> +<p>—Alors il sera payé.</p> +<p>—Avec quoi? par qui?</p> +<p>—Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne +puis +préciser. Par qui? Par M. Léon Haupois-Daguillon qui sort +d'ici.</p> +<p>—Alors il paye d'avance, M. Léon Haupois-Daguillon?</p> +<p>—Parbleu! M. Léon Haupois est d'une espèce +particulière, l'espèce +sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met +toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour +conduire les gens, il n'y a qu'à chercher et à trouver +leur grand +ressort; une fois qu'on les tient par là, on les manoeuvre comme +on +veut.—Ne me tire pas les cheveux.—Si j'avais brusqué les choses +de +telle sorte que Léon, mon amant depuis deux ou trois jours +seulement, +eût dû payer 27,500 francs à Carbans, il eût +très-probablement été +blessé, et il eût très-bien pu se dire que je ne +l'avais accepté que +pour battre monnaie sur son amour;—de là, réflexion, +déception, +humiliation et finalement séparation dans un temps plus ou moins +rapproché. Or, cette séparation je n'en veux pas.</p> +<p>—Mais Carbans?</p> +<p>—Carbans viendra demain à neuf heures, Léon sera avec +moi; tu défendras +ma porte de manière à ce que Carbans +exaspéré te mette de côté, et +entre quand même. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la +colère +l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me réclamera son +argent +grossièrement en me reprochant de ne pas avoir usé du +délai qu'il +m'avait donné pour me procurer les fonds. Alors, si Léon +est l'homme que +je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans +s'en ira avec la promesse d'être payé le lendemain par +l'héritier de la +maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel +sera le résultat de cette scène due au hasard seul? Ce +sera de prouver à +Léon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, même +sous le coup de +poursuites qui me menacent d'être chassée d'ici, je ne +cède pas à +l'intérêt. D'un autre côté, il sera heureux +et fier, n'étant pas mon +amant, de m'avoir donné cette marque de son amour. Enfin je +pourrai être +touchée de cette marque d'amour et l'en récompenser, ce +qui simplifiera +et ennoblira le dénoûment. Sois tranquille, nous sommes +dans une bonne +voie, et la situation va changer.</p> +<p>—Il était temps.</p> +<p>—Il n'était pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos +changements, qui +iront du haut en bas de l'échelle, tu renverras demain +Françoise; elle +nous a fait l'autre jour un dîner que Léon a trouvé +exécrable, et comme +il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin +de me choisir un vrai cordon bleu, Léon est sensible aux +satisfactions +que donne la table. J'étudierai son goût; il me faut +quelqu'un qui soit +en état non-seulement de le contenter, mais, ce qui est +autrement +important, de lui donner des idées. Tu payeras à +Françoise ses huit +jours.</p> +<p>—Sois tranquille, je n'aurai pas de peine à la renvoyer, elle +ne +demande que cela.</p> +<p>—De quoi se plaint-elle?</p> +<p>—De tout, du vin qu'on prend à mesure et au litre, du charbon +qu'on +achète au sac plombé, mais principalement de la viande +que tu veux qu'on +aille chercher à la Halle en ne prenant que celle de basse +qualité.</p> +<p>—Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-être; +moi j'ai +dîné pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux +garçons de +salle des Invalides pour deux sous.</p> +<p>—Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire +à +la concierge: «Il n'y a rien à faire ici, madame est trop +bonne pour sa +famille, elle veut qu'on lui donne les restes.»</p> +<p>—Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne +se +plaignent pas que la viande est de basse qualité. Tu me +débarrasseras +donc de Françoise.</p> +<p>—Celle qui la remplacera sera peut-être aussi difficile +qu'elle; une +cuisinière économe ne se trouve pas du premier coup.</p> +<p>—On ne fera plus d'économie, sans rien gaspiller on prendra +le +meilleur; tu veilleras à cela. Mais assez pour aujourd'hui, il +se fait +tard.</p> +<p>Et Cara se mit au lit.</p> +<p>Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prévu, arriva +pendant +qu'elle était en tête en tête avec Léon, et, +comme elle l'avait prévu +aussi, exaspéré par Louise il força la porte du +salon où il entra la +menace à la bouche.</p> +<p>Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en +quelques +paroles il dit tout ce qu'il avait à dire: on lui devait 27,500 +francs, +il les voulait, et puisque le délai de huit jours qu'il avait +accordé +n'avait servi à rien, il allait commencer des poursuites +vigoureuses.</p> +<p>Ce fut alors à Léon de se lever et d'intervenir.</p> +<p>En cela encore Cara ne s'était pas trompée dans ses +prévisions.</p> +<p>—Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit +Léon.</p> +<p>—À qui ai-je l'honneur de parler?</p> +<p>—Haupois-Daguillon.</p> +<p>Carbans, qui ne saluait guère, s'inclina tout bas.</p> +<p>—Je suis à vos ordres.</p> +<p>Mais Cara à son tour se mit entre eux, et tirant Léon +par la main, elle +l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre:</p> +<p>—Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous +mêlez pas de +cela; n'ajoutez pas la honte à mes regrets.</p> +<p>—C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal jugé; si +vous avez +un peu d'amitié pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un +moment +avec cet homme.</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Je vous en prie.</p> +<p>Il fallut bien qu'elle cédât et qu'elle se +retirât dans sa chambre.</p> +<p>Alors Léon revint vers Carbans qui avait abandonné son +attitude +provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et +surtout +beaucoup plus conciliante.</p> +<p>—Monsieur, dit Léon, j'ai l'honneur d'être l'ami de la +personne que +vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces +soient mises à exécution; si les 27,500 francs que vous +réclamez sont +dus légitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre +jusqu'à +demain et d'ici là, vous contenter de mon engagement, de ma +parole?</p> +<p>—Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain +jusqu'à +six heures.</p> +<p>Et, sans en dire davantage, il déposa sa carte sur le coin de +la table, +qui se trouvait à portée de sa main.</p> +<p>Cependant ce ne fût que le surlendemain que Léon paya +ces 27,500 francs, +car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurât, ce +qui était +assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des +relations avec ceux qui prêtent ordinairement aux jeunes gens.</p> +<p>Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien +cocher +nommé Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de +Suresnes et +propriétaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de +l'argent, +sans prélever de trop grosses commissions ni de trop gros +intérêts, aux +gens du monde riches et bien établis qui se trouvaient par +hasard gênés.</p> +<p>Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait +prêtées à 6 pour 100 seulement à M. +Haupois-Daguillon puisqu'il n'y +avait pas de risques à courir, mais il ne les avait pas, ces +sommes, et +l'argent était bien dur et bien difficile à trouver.</p> +<p>Bref, contre six billets s'élevant au chiffre total de 60,000 +francs, il +put prêter à Léon une somme de 50,000 francs, et +encore fût-ce seulement +pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte +eût été +difficile à prouver, cependant son bénéfice +n'était pas aussi gros +qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait +été obligé de +prélever dessus une somme de 2,000 francs offerte à Cara +pour la +remercier de lui avoir procuré la connaissance de M. +Haupois-Daguillon, +qui, il fallait l'espérer, pourrait devenir avantageuse.</p> +<p>Sur les 50,000 francs qu'il reçut, Léon paya les +27,500 francs dus à +Carbans, offrit à Cara une parure et garda 12,000 francs pour +ses +dépenses courantes qui naturellement allaient être un peu +plus fortes +que par le passé.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VIII</h3> +<br /> +<p>Une femme en vue comme l'était Cara ne prend pas un amant +sans que cela +devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et même +sans +que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, +en +fassent ce qu'ils appellent une indiscrétion.</p> +<p>Bientôt tout Paris, le tout Paris qui s'intéresse +à ces cancans, sut que +Léon Haupois-Daguillon (—Le fils du bijoutier de la rue +Royale?—Lui-même.) était l'amant de Cara (—Celle qui a +été la +maîtresse du duc de Carami?—Elle-même.); et alors, pendant +quelques +jours, cela devint un sujet de conversation.</p> +<p>—Il était temps.</p> +<p>Comme cela arrive presque toujours, la dernière personne qui +apprit la +liaison de Cara et de Léon fut celle qui avait le plus grand +intérêt à +la connaître,—c'est-à-dire «le papa».</p> +<p>Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui +se +passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait «des lorettes +ou des +courtisanes». Bel homme et gâté en sa jeunesse par +des succès qui +s'étaient continués jusque dans son âge mûr, +il n'avait jamais compris +qu'on se commît avec des femmes «qui font marchandise de +leur amour». À +quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.</p> +<p>Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour à ses +oreilles; alors il +voulut tout naturellement savoir s'il était fondé, et +comme il lui était +difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la réponse la +plus +précise, c'est-à-dire Léon, il s'en expliqua avec +son ami Byasson, qui +devait avoir des renseignements à ce sujet.</p> +<p>En effet, bien que Byasson n'eût pas de relations dans le +monde de Cara, +il savait à peu près ce qui s'y passait, comme il savait +ce qui se +passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus +qu'à +celui des cocottes, simplement en qualité de curieux qui veut +être +informé de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette +curiosité, il +ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne +plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets +d'un +ordre tout autre, sur tout ce qui touchait à la +littérature, à la +peinture, à la musique. Bien qu'il ne fût qu'un +commerçant, il ne +laissait pas paraître un livre nouveau un peu important sans le +lire, et +sans se faire lui-même,—et l'un des premiers,—une opinion +à son sujet +dont rien plus tard ne le faisait démordre, pas plus +l'éloge que le +blâme. Dans tous les bureaux de location des +théâtres de Paris, son nom +était inscrit pour qu'on lui réserva un fauteuil +d'orchestre aux +premières représentations, et pour savoir s'il devait +rire, pleurer ou +applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en +ce jour-là sérieux et réservés comme des +augures qui croient à leur +sacerdoce, lui eût révélé leurs sentiments. +Avant que le Salon de +peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient +y +figurer; il avait été les voir dans les ateliers, il +avait causé avec +les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute +faite des journaux ou des gens du métier. Toutes les fois qu'une +vente +intéressante avait lieu à l'hôtel des +commissaires-priseurs, il recevait +un des premiers catalogues tirés, et s'il n'assistait point +à toutes les +vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui +méritaient +une visite. Où trouvait-il du temps pour cela? C'était un +prodige; et +cependant il en trouvait, de même qu'il en trouvait encore pour +arriver +presque chaque jour à la fin du déjeuner de M. et madame +Haupois-Daguillon, de façon à prendre une tasse de +café avec eux;—il +est vrai que la famille Haupois-Daguillon était sa famille +à lui qui ne +s'était point marié, comme Léon et Camille +étaient ses enfants; et il +est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si +avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.</p> +<p>Personne mieux que lui assurément n'était en +état de savoir ce qu'était +cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans +jamais s'inquiéter d'elle, et qui maintenant, disait-on, +était la +maîtresse de son fils.</p> +<p>Au premier mot, il fut évident que Byasson pourrait +répondre s'il le +voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout à +fait +significative.</p> +<p>—Vous savez qu'elle est la maîtresse de Léon? demanda +M. Haupois.</p> +<p>—On le dit; mais je n'en sais rien.</p> +<p>—Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une +mercuriale +à mon fils en m'apprenant ce que vous savez. À vrai dire, +et tout à fait +entre nous, je ne suis pas fâché de cette liaison.</p> +<p>—Ah! vraiment.</p> +<p>—Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un +homme comme +Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon +fils, qui pourrait +prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant +d'une lorette, +d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela +me blesse; mais +enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de +soulagement +que je vois Léon échapper à l'influence sous +laquelle il était;—Cara le +guérira de Madeleine.</p> +<p>—Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre +point de vue, +et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara.</p> +<p>—Vous la connaissez?</p> +<p>—Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je +suis +jusqu'à un certain point effrayé de penser que +Léon va subir son +influence. N'oubliez pas comment Léon a été +élevé et quelles étaient ses +dispositions dans sa première jeunesse.</p> +<p>—Il me semble que Léon a été aussi bien +élevé qu'il pouvait l'être.</p> +<p>—Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de +collégien pour ces +femmes qui, à un degré quelconque, étaient des +Cara. Vous vous +contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez +collé +contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous +haussiez les épaules +encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans +qui ont +la prétention d'être l'expression du <i>high-life</i> +parisien. Il ne vous +faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il +regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien +était vive sa curiosité de savoir quelle était +cette existence qui +l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que +jusqu'à ce +jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa +sagesse +que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su +le +prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est +pas +nulle, elle n'est pas sotte.</p> +<p>—Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous +parle +d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.</p> +<p>—Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse, +Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,—ce qui, eu +égard à ses +moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement +justifié,—Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense +Binoche, née +à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents +pauvres et peu +honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à +neuf ans elle +séduisit par sa gentillesse,—vous voyez qu'elle a +commencé de bonne +heure,—une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent. +Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour +la jeune +fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout +de +quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le +temps de sa +splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs +il +était bien capable, et par son testament il laisse une partie de +ce qui +restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est +attaqué pour +captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle +est la manière de plaider de Nicolas, quel est son +système de +personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec +des notes qui +lui ont été fournies par la préfecture de police, +il lit ces notes et +montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, +c'est-à-dire depuis +son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a +été plus écrasant, et ce +qui lui donne un caractère de cruauté réelle, +c'est la présence de Cara +à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et +s'avance à la barre +dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant +élégante. +Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: +«Tout ce +qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je +suis +née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire +responsable +de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est +passée dans la +fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis +sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, +descendent +volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus +riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte +de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le +président, +indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle +avait dit +ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant +enceinte, +c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera +connaître Cara, +mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable, +et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on +l'attaque.</p> +<p>Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la +réflexion; +depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire +de confiance et +d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien.</p> +<p>—J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur +aînée, Isabelle. +Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis +qu'Isabelle a +demandé la fortune au monde de la politique et de +l'administration, ce +qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au +monde +commercial et financier. Après l'expérience du duc de +Carami, qui avait +mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute +banque et +du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants +peut-être +que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus +sérieux et plus +productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels +elle a +fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous +trouverons +des noms si vous en désirez.</p> +<p>—Alors elle doit être riche?</p> +<p>—Elle l'était, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers +temps par un +aventurier qu'elle voulait épouser. C'est le juste retour des +choses +d'ici-bas.</p> +<p>—Tout ce que vous me dites-là est assez effrayant.</p> +<p>—Aussi avez-vous eu grand tort de vous réjouir en pensant que +Cara le +guérirait de Madeleine; il y a des remèdes gui sont pires +que le mal; et +cette chère Madeleine n'était pas un mal. Ah! la pauvre +fille, que +n'est-elle là pour nous sauver!</p> +<p>—Elle serait là que je n'accepterais pas son secours; +d'ailleurs Léon +n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai. +En tout cas, il y a un moyen d'empêcher les choses d'aller trop +loin. +Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Léon +serré, et alors +elle s'en fatiguera bien vite.</p> +<p>—À moins que Léon ne trouve des prêteurs, ce +qui, vous le savez comme +moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet +signé +Haupois-Daguillon?</p> +<p>—Allons, décidément je parlerai à Léon.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>IX</h3> +<br /> +<p>Bien que M. Haupois voulût parler à son fils, il ne lui +parla point; la +situation n'était pas assez franche pour qu'il l'affrontât +volontiers, +sans raisons décisives sur lesquelles il pût s'appuyer; si +Léon devait +faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.</p> +<p>Il valait donc mieux ne pas se hâter et attendre pour voir +quelle +tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme +que lorsqu'on l'aime, et par cela que Léon était l'amant +de Cara, il +n'était nullement démontré qu'il l'aimât; +cette liaison pouvait très +bien n'être qu'un caprice, et il n'était pas de sa +dignité de père de +famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait +été question +d'un sentiment sérieux, il n'avait pas hésité +à agir: bien que cela +parût peu probable, ce sentiment pouvait redevenir +menaçant, et il +paraissait sage de garder intacte l'autorité paternelle pour ce +moment, +au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point +était +urgent à l'heure présente: c'était de surveiller +Léon et, autant que +possible, de le retenir à la maison de commerce, de façon +à ce qu'il ne +donnât pas trop de temps à Cara, et sur ce point il fut +très-net avec +son fils.</p> +<p>Léon eût voulu faire ce que son père lui +demandait, car il se sentait en +faute vis-à-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui +et ce que +lui-même voulait était par malheur impossible.</p> +<p>Son père et sa mère savaient bien qu'il les aimait et +il n'avait pas à +leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position +auprès de Cara, il était obligé de faire à +chaque instant, à propos de +tout comme à propos de rien, la preuve de son amour.</p> +<p>La situation en effet avait été nettement +dessinée par elle:</p> +<p>—Il est bien entendu, mon cher Léon, que je ne veux pas de +ton argent, +lui avait-elle dit le jour où il lui avait apporté le +cadeau qu'il avait +payé avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as +débarrassée de cet horrible +Carbans, et j'ai accepté ce service parce que je le +considère comme un +prêt que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs +dont +la négociation est en ce moment difficile, mais qui à un +moment donné +redeviendront ce qu'elles sont en réalité, excellentes; +je te les +montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce +cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait +te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date +dans notre vie. Mais, quant aux choses d'intérêt, je veux +qu'il n'en +soit jamais question entre nous.</p> +<p>—Cependant....</p> +<p>—Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a +pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela +est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces à +cette +joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est là une +fatalité de ma +position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la +réputation qui +m'a été faite. On a cru que j'étais avide, et bien +que je n'aie par rien +justifié une pareille réputation, elle s'est +répandue dans Paris, où +elle s'est solidement établie, paraît-il.</p> +<p>—Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondée!</p> +<p>—Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour +où +tu pourrais douter de mon désintéressement, cela +importerait beaucoup. +Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'élever l'ombre +même d'un +soupçon, et ce soupçon pourrait naître si tu +n'avais pas la preuve que +je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle +que +tu te donneras toi-même en te disant: «Elle n'a jamais +voulu accepter un +sou de moi?» Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais +que je +t'aime par intérêt?</p> +<p>—Ne crains point cela.</p> +<p>—Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te +donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais +été une +femme avide, si j'avais été inspirée par +l'intérêt dans le choix de mon +amant, je n'aurais pas été assez maladroite ni assez mal +avisée pour te +prendre.</p> +<p>Disant cela, elle l'avait regardé à la +dérobée, mais il n'avait pas +bronché.</p> +<p>Alors elle avait continué de façon à +préciser ce qu'elle voulait dire:</p> +<p>—Cela t'étonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un +homme tel +que toi, et cependant, si tu veux réfléchir, tu sentiras +combien mes +paroles sont raisonnables. Si ton père est riche, il l'est d'une +bonne +petite fortune bourgeoise qui n'a rien à voir avec le grand +luxe; et +puis il connaît le prix de l'argent; c'est un commerçant, +et il ne +laisserait assurément pas écorner un morceau de cette +fortune sans s'en +apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on écorche tout +vivant. +D'autre part, elle n'est pas à toi cette fortune, elle est +à ton père, à +ta mère, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de +tout +coeur, ont peut-être vingt ans, ont peut-être trente ans +à vivre. Il y +aurait donc là encore, tu le vois maintenant, une sorte de +preuve pour +démontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me +suffit +pas.</p> +<p>—Que veux tu donc?</p> +<p>—Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se +mêler à notre +amour; voilà pourquoi désormais tu ne me feras plus des +cadeaux qui +valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce +qui a une valeur matérielle, je te demande et j'exige ce qui +à mes yeux +est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton +amitié, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, +peut +donner. Et, de ce côté, tu verras que je te demanderai +beaucoup. Ainsi +laisse-moi te faire un reproche à ce sujet: depuis que nous nous +aimons, +c'est à peine si tu as dîné ici cinq ou six fois. +Ça n'était pas là ce +que j'avais espéré et la preuve c'est que j'avais pris +une cuisinière +pour toi. La première fois que tu as accepté mon +dîner, j'ai très-bien +vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu étais plus +difficile +que moi; alors tout de suite j'ai renvoyé ma cuisinière, +qui était bien +suffisante pour moi, et j'ai pris à ton intention un cordon bleu.</p> +<p>—Tu as fait cela!</p> +<p>—Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu +récompensée? Tu as +trouvé ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as +guère fait +plus d'honneur que si elle avait continué d'être +médiocre. Est-ce que tu +ne devrais pas rester à déjeuner avec moi tous les +matins; est-ce que tu +ne devrais pas revenir dîner tous les soirs? Comprends donc que +je suis +affamée de joies que je ne connais pas: celles de +l'intérieur, du +tête-à-tête, du ménage. +Révèle-les moi ces joies, fais-les moi goûter, +que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer près de moi? +Non, +n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons, +toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses à nous dire, +et, +lorsque nous nous séparons, est-ce que nous ne nous apercevons +pas que +nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie à deux, à +un, comme je la +voudrais étroite et fermée, si intime qu'il n'y ait place +entre nous que +pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!</p> +<p>Cette vie intime à deux c'était celle que Léon +avait si souvent rêvée, +si souvent désirée en ses heures d'isolement; aussi ce +langage dans la +bouche de sa maîtresse l'avait-il profondément ému.</p> +<p>—Si tu n'étais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne +te +parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espère, +à te faire +manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement +tu +es maître de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu +dois +me sacrifier à ta boutique. Me le dis-tu?</p> +<p>Au moment où elle parlait ainsi, elle connaissait +déjà assez Léon pour +savoir qu'elle le frappait à son endroit sensible.</p> +<p>—Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu désires, je le +désire +moi-même.</p> +<p>—Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu +m'aimes comme je veux être aimée, prouve-le moi tous les +jours, à chaque +instant, dans tout. Ah! si j'étais ce qu'on appelle une femme +honnête ou +si tout simplement j'étais ta femme, je serais moins exigeante, +mais je +suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, +par +les soins, par les prévenances, par les égards que tu me +le feras +oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui +t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.</p> +<p>La question se trouvant ainsi posée par son père et +par Cara, c'était du +côté de celle-ci qu'il avait été +entraîné. Comment rester à sa +«boutique» quand il était attendu? Comment ne pas +venir dîner quand elle +l'attendait? Elle se fâcherait. Pouvait-il la fâcher?</p> +<p>S'il lui avait plu, ç'avait été un hasard.</p> +<p>Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait +être +aimé,—ce qui était un choix.</p> +<p>Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui était +doux.</p> +<p>Ce rêve de collégien émancipé, qu'il +avait fait si souvent, d'être aimé +par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, était +réalisé.</p> +<p>Cara l'aimait et elle voulait être aimée par lui.</p> +<p>Il y avait là de quoi le chatouiller admirablement dans sa +vanité. Ce +n'est pas seulement de tendresse ou de désir qu'est fait l'amour +et +surtout l'amour qu'inspire une femme à la mode, une femme comme +Cara.</p> +<p>Combien de fils de famille ont été jetés dans +les folies ou les hontes +de la passion, parce que leur maîtresse était une Cara.</p> +<p>Combien ont été perdus, ruinés, +déshonorés, non par l'amour, mais par +l'amour-propre.</p> +<p>Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque +un +titre de noblesse. On était fils d'un bourgeois enrichi: on +devient +quelqu'un.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>X</h3> +<br /> +<p>Bien que Cara voulût avoir toujours Léon près +d'elle, il y avait deux +jours de la semaine cependant où elle lui rendait la +liberté, non pas +franchement, mais d'une façon détournée, avec des +raisons sans cesse +renouvelées: ces deux jours étaient le jeudi et le +dimanche.</p> +<p>En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois où +elle +s'arrangeait pour être seule,—le 17.</p> +<p>Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Léon +n'avait pas +tardé à remarquer qu'il y avait là quelque chose +d'étrange: l'habileté +même des prétextes mis en avant avait frappé son +attention.</p> +<p>Si une maîtresse telle que Cara peut flatter quelquefois la +vanité et +l'amour-propre; par contre, elle enfièvre bien souvent la +jalousie d'un +amant.</p> +<p>Assurément Léon ne croyait pas, ne croyait plus tout +ce qu'il avait +entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux +que personne ce que valaient les histoires racontées sur son +compte et +sur ses prétendus amants; mais cependant ses audaces de +réhabilitation +n'allaient pas jusqu'à la faire immaculée; elle avait +été aimée, elle +avait eu des liaisons.</p> +<p>Toutes étaient-elles rompues?</p> +<p>Où allait-elle?</p> +<p>Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de précautions pour +cacher ses +absences?</p> +<p>Certainement elle était intelligente et fine, mais +lui-même n'était ni +naïf ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir +qu'elle n'était pas sincère dans les explications qu'elle +lui donnait et +qu'il ne lui demandait pas.</p> +<p>Quand même elle ne se serait pas troublée (et sont +trouble prouvait bien +qu'elle n'était pas aussi rouée qu'on le +prétendait), Louise l'eût +éclairé par son embarras, lorsque, rentrant à +l'improviste, il +l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des réponses +évasives, telles +qu'en peut faire une femme de chambre dévouée qui ne veut +pas trahir sa +maîtresse.</p> +<p>Tout cela formait un ensemble de faits qui n'étaient que trop +significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.</p> +<p>En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches +depuis +midi jusqu'à sept heures du soir? Elle était pieuse, cela +était vrai, et +bien qu'elle se cachât pour dire ses prières, et qu'elle +eût placé son +prie-Dieu dans un cabinet retiré, où personne ne +pénétrait, au lieu de +l'exposer à l'endroit le plus en vue de sa chambre à +coucher, comme tant +de femmes le font, il était impossible de ne pas savoir, quand +on avait +vécu de sa vie, qu'elle accomplissait avec +régularité certaines +pratiques religieuses; mais, si dévote qu'on soit, on ne reste +pas dans +les églises de midi à sept heures, même le dimanche.</p> +<p>Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.</p> +<p>Il n'y en a pas davantage qui reviennent périodiquement et +régulièrement +le 17 de chaque mois.</p> +<p>Et puis, si telle avait été la raison qui la faisait +sortir et la +retenait dehors, pourquoi ne l'eût-elle pas dit tout simplement?</p> +<p>Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin +qui, à +lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montré tant +de +précautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se +cacher.</p> +<p>C'étaient la logique des choses et le raisonnement qui +l'amenaient ainsi +à s'inquiéter, et non pas la jalousie, non pas la +méfiance.</p> +<p>De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de +méfiance, étant +au contraire porté par sa nature à croire le bien +beaucoup plus +facilement que le mal.</p> +<p>Cependant, dans le cas présent, il fallait fatalement +qu'après avoir +cherché le bien sans le trouver nulle part, il en arrivât +au mal malgré +lui, et il y avait des jours où il se disait qu'il fallait qu'il +apprît, +n'importe comment, où Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle +voyait, +ce qu'elle faisait.</p> +<p>Plusieurs fois il le lui avait demandé sur le ton de la +plaisanterie, +n'osant pas l'interroger sérieusement; mais toujours elle lui +avait +répondu par des réponses évasives qui, +malgré sa finesse, criaient le +mensonge.</p> +<p>Un jour, cependant, elle s'était fâchée et, sous +le coup de la colère, +elle lui avait répondu franchement:</p> +<p>—Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, +mieux +vaut nous séparer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je +te jure +que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que +celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, +ou +renonce à moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est +justement le contraire des égards et des sentiments d'estime que +je te +demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses +celles-là, dont +on peut être jaloux sans qu'elles en soient blessées; il y +en a +d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle +des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut +pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point, +n'est-pas?</p> +<p>Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il +était +jaloux: comment eût-il cessé de l'être, alors que +les causes qui avaient +provoqué cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit +d'autant plus +de ces inquiétudes que, pour le reste, Cara s'appliquait +à le rendre +aussi heureux que possible: toujours prévenante, toujours +caressante, +toujours tendre, la plus douce, la plus agréable des +maîtresses; gaie et +enjouée d'humeur, égale de caractère, +passionnée de coeur, ravissante +d'esprit, ne cherchant qu'à lui plaire, s'ingéniant +à le charmer avec +une souplesse, une fécondité de ressources, une richesse +d'invention qui +le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle +l'aimait!</p> +<p>Et cependant?</p> +<p>Cependant, ce point d'interrogation restait enfoncé comme un +clou dans +sa tête, à l'endroit le plus sensible, lui faisant une +blessure de jour +en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque +jeudi, Cara sortait régulièrement comme si elle ne +s'apercevait pas du +supplice qu'elle lui imposait.</p> +<p>Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fît rien +d'ailleurs +pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 +précisément, il reçut un +billet pour assister à l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec +lequel il +s'était lié à Madrid, et qui venait de mourir +à Paris. Il hésita +d'autant moins à se rendre à cet enterrement qu'il ne +devait pas voir +Cara ce jour-là.</p> +<p>Deux ou trois personnes seulement se trouvèrent avec lui +à l'église; +alors, pour que ce pauvre garçon ne fût pas conduit tout +seul au +cimetière, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la +fosse, +qui avait été creusée dans la partie haute du +Père-Lachaise, au delà de +la grande allée transversale.</p> +<p>Comme il redescendait mélancoliquement vers Paris en suivant +l'allée des +Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Périer, il +aperçut une +femme qui, de loin, lui parut ressembler à Cara d'une +façon frappante: +même taille, même port de tête, mêmes +épaules, elle était penchée sur la +vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette +vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille +posée +près d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas +la +reconnaître sûrement. Elle fit un mouvement, c'était +elle. Alors il se +jeta derrière un monument pour qu'elle ne le vît pas et ne +crût point +qu'il était ici pour la surveiller. Pendant un certain temps +elle +continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints +gantées, puis quand elle eut tout nivelé, un jardinier +lui apporta un +arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-même les fleurs qu'elle +venait +de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, après une assez +longue +prière, elle partit.</p> +<p>Alors Léon, vivement ému, s'approcha, et sur le +monument devant lequel +elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: +«Amédée-Claude-François-Régis +de Galaure duc de Carami.»</p> +<p>Ainsi celui qu'il avait cru un rival était un mort.</p> +<p>Le jardinier qui avait apporté l'arrosoir, était en +train de placer dans +sa corbeille les plantes fanées arrachées par Cara; +Léon s'approcha de +lui:</p> +<p>—Voilà une tombe pieusement entretenue, dit-il.</p> +<p>—Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ça dans le +cimetière: tous les +mois, le 17, <i>recta</i>, la garniture est changée, et jamais +rien de trop +beau, rien de trop cher.</p> +<p>Léon revint à Paris, marchant la tête dans les +nuages, et il s'en alla +droit chez Cara qui, bien entendu, était rentrée.</p> +<p>L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:</p> +<p>—Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.</p> +<p>—Oui, je suis heureux, très-heureux.</p> +<p>Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse +émue.</p> +<p>Il avait son projet.</p> +<p>On était au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, +Cara devait +être absente depuis deux heures jusqu'à six; il +était résolu à la +suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien +certain de découvrir une tromperie du jeudi analogue à +celle du 17.</p> +<p>À deux heures moins dix minutes, il était dans une +voiture devant le +numéro 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, +descendant +vivement de voiture, il la suivit de loin à pied.</p> +<p>Elle le conduisit ainsi jusqu'à la rue Legendre, à +Batignolles: elle +allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la +rue Legendre un embarras sur le trottoir la força à +s'arrêter et à se +coller contre une maison; alors, levant la tête, elle +aperçut Léon qui +arrivait.</p> +<p>En quelques pas, il fut près d'elle.</p> +<p>—Toi ici! s'écria-t-elle, d'une voix étouffée.</p> +<p>Mais, sans se laisser arrêter par ces paroles et par son +regard +courroucé, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans +quelle +intention il l'avait suivie.</p> +<p>Elle garda un moment de silence.</p> +<p>—Tu mériterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un +amant; je +ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas +tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frère. Il est mort, +laissant +trois enfants qui sont orphelins, car leur mère est plus que +morte pour +eux. Je les ai pris, je les élève, et je viens passer +quelques heures +avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas à +l'école, je +les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de +tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur +porte; monte avec moi. Ne résiste pas; je le veux; ce sera ta +punition, +jaloux!</p> +<p>Ils montèrent; il n'y avait personne dans l'escalier et +toutes les +portes étaient fermées; en arrivant au palier du premier +étage, il la +prit dans ses deux bras, et l'embrassant:</p> +<p>—Tu es un ange! dit-il.</p> +<p>Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout +à coup se +mettant à rire:</p> +<p>—Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?—de ses lèvres elle +lui +effleura l'oreille,—une grande bébête.</p> +<p>C'était au dernier étage qu'habitaient les enfants, +dans un logement +simple, très-simple, mais cependant convenable: pour les garder +et les +soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint +ouvrir la porte.</p> +<p>Aussitôt les trois enfants accoururent et se jetèrent +sur Cara, sans +faire attention à Léon qui se tenait un peu en +arrière.</p> +<p>—Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XI</h3> +<br /> +<p>Carbans n'était pas le seul créancier de Cara: +Léon ne fut pas longtemps +sans découvrir cette fâcheuse vérité.</p> +<p>Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle +s'était +expliqué une bonne fois avec lui à propos de ses +affaires, et elle +n'était pas femme à revenir sur ce qu'elle avait dit; +elle ne voulait +pas qu'il y eût de questions d'argent entre eux, cela avait +été +nettement formulé; elle lui avait seulement montré les +valeurs dont se +composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but, +se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Léon, +qui +n'était pas lui-même bien au courant des choses +financières, avait dû +interroger quelques personnes compétentes, et il avait eu le +très-vif +chagrin de venir dire à sa maîtresse que ce qu'elle +considérait comme +une fortune n'était qu'un ensemble de titres +dépréciés et qui pour la +plupart même n'étaient pas réalisables.</p> +<p>Cara avait reçu cette mauvaise nouvelle sans en être +trop vivement +affectée, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle +était loin +d'avoir une pareille pensée), mais parce qu'elle savait par +expérience +que des valeurs déclarés mauvaises par des gens de Bourse +peuvent +devenir, à un moment donné, une source de fortune: il n'y +a pas de femme +dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce +prince qui fit cadeau à une de ses maîtresse de quelques +titres de +propriété sur lesquels les juifs de son royaume ne +voulaient rien +prêter, et qui, du jour au lendemain, quand on commença +à exploiter les +sources de pétrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes +croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotées +cinq +francs à la Bourse rapporteront dans un avenir prochain +plusieurs +centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, +et +elles y tiennent.</p> +<p>Ce fut par Louise que Léon connut la situation vraie de Cara: +interrogée +par lui, la fidèle femme de chambre commença par se +défendre de parler, +mais elle finit par tout dire:</p> +<p>—Je vois bien que monsieur a remarqué l'inquiétude de +madame, et qu'il +a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentées dans la +maison; je ne +veux pas que cette inquiétude et nos airs mystérieux lui +fassent +supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux, +et, si monsieur était malheureux, cela ferait le chagrin de +madame. +C'est là ce qui me décide à parler. Seulement, +monsieur voudra bien me +promettre à l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai +raconté +et que c'est moi qui l'ai averti.</p> +<p>—Parlez.</p> +<p>—Eh bien, madame va être saisie et vendue.</p> +<p>Léon respira; ce n'était pas cela qu'il craignait +après ces savantes +recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers +n'étaient pas graves, et leur guérison était +facile.</p> +<p>—Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce misérable +M. Ackar, +en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de +madame; il les a vendues ou échangées et a +remplacé celles qui lui +avaient été confiées par d'autres qui ont +tellement baissé que les +vendre maintenant serait une ruine. Madame était loin de se +douter de +cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a +découvert la vérité ou tout au moins une partie de +la vérité, car à ce +moment il y avait une certaine quantité de ces valeurs qui, +étant +dépréciées, devaient, dit-on, remonter un jour. +Elle a cru à cette +hausse, et elle a compté dessus pour payer ses dépenses. +Ce n'est pas la +hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a +pas diminué ses dépenses, elle est poursuivie aujourd'hui +par tous ses +fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le +boucher, l'épicier, même le boulanger; c'est à en +perdre la tête. Si +elle voulait que tout cela fût payé du jour au lendemain, +rien ne serait +plus facile, elle n'aurait qu'un mot à dire, qu'un signe de +tête à +faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se +ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce +signe, elle aime trop monsieur.</p> +<p>À une pareille confidence il n'y avait qu'une réponse +possible: demander +les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Léon.</p> +<p>Mais Louise refusa:</p> +<p>—Si monsieur croit que c'est pour en arriver à ce +résultat que je lui +ai raconté, bien malgré moi, ce qui se passe, il se +trompe. Qu'est-ce +que j'ai demandé à monsieur? que madame ne sache jamais +que je lui ai +parlé. Si monsieur payait lui-même les fournisseurs, +madame comprendrait +tout de suite le rôle que j'ai joué et dans sa +colère elle me +renverrait. Je ne veux pas de ça et voilà pourquoi, avant +d'ouvrir la +bouche, j'ai fait promettre à monsieur que madame ne saurait +jamais rien +de ce que je lui aurais raconté; monsieur a promis, je lui +demande de +tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parlé, +c'est pour +monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiète pas de ce +qu'il +peut remarquer d'étrange. Maintenant il est bien certain, que si +monsieur pouvait débarrasser madame de tous ces ennuis, j'en +serais +heureuse, mais comment?</p> +<p>Léon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait +intelligente; il +la voyait dévouée à Cara; mais, malgré +tout, elle lui inspirait un +sentiment de répulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de +cette +confidence.</p> +<p>—Voilà une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais +payer les +dettes de sa maîtresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener +à +demander à Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; +mais elle +me croit plus jeune que je ne suis.</p> +<p>Et il se décida à demander à Cara l'état +de ses dettes, bien convaincu +qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot +qui l'obligeait à intervenir: «Si elle voulait, elle +n'aurait qu'un +signe à faire pour que tout fût payé du jour au +lendemain.» Si cela +n'était pas complètement vrai, il suffisait que ce +fût possible pour que +Léon trouvât son honneur engagé à payer tout +lui-même. Seulement il +aurait mieux aimé qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins +adroitement déguisé, Cara s'adressât franchement +à lui, cela eût été +plus digne, plus conforme au caractère qu'il avait cru trouver +en elle, +qu'il avait été si heureux de trouver. L'intervention de +Louise lui +gâtait la Cara qui peu à peu s'était +révélée à lui, et qui, justement +par les qualités qu'il avait découvertes en elle, +s'était emparée de son +coeur d'une manière si forte et si profonde. Mais cette +déception +n'était pas telle qu'elle dût l'empêcher de +s'acquitter de son devoir +envers elle: il était son amant, son seul amant, elle avait des +dettes, +il devait les payer, cela était obligé.</p> +<p>Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignité et son +honneur, +mais il le devait encore pour le monde, c'est-à-dire pour sa +réputation. +Malgré son amour du tête-à-tête et de +l'intimité, Cara n'avait pas rompu +avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et +un +certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient +à son +monde, les hommes appartenaient à tous les mondes, au vrai comme +au +faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude, +les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle +était une +femme désirable, ceux-là pour rien, pour aller quelque +part où l'on +s'amuse, où l'on est libre, et où de temps en temps on +trouve un bon +dîner. Pour tous il était l'amant en titre et si les +huissiers +saisissaient sa maîtresse, c'était exactement comme s'ils +le +saisissaient lui-même, avec cette circonstance aggravante qu'il +la +laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y était pas +lui-même.</p> +<p>Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir +entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il +payât tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait +peut-être +assez difficile; car ce qu'il s'était réservé sur +le prêt de Rouspineau +était dépensé depuis longtemps, mais il aviserait, +il trouverait, il +ferait un nouvel emprunt à Rouspineau.</p> +<p>Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant +l'engagement +pris avec Louise; il avait trouvé dans l'antichambre un monsieur +qui +avait la tournure d'un huissier et il désirait savoir ce que cet +huissier venait faire.</p> +<p>Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant +cette +question nettement posée, elle avait voulu se lancer dans de +longues +explications; mais s'étant coupée deux ou trois fois sans +pouvoir se +reprendre, elle avait été obligée à la fin, +et à sa grande confusion, +d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.</p> +<p>—J'aurais payé depuis longtemps déjà, car je +n'aime pas plus que toi +les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes +<i>Docks de Naples</i> et de mes <i>Mines du Centre</i> qu'on +m'annonçait comme +prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans +quelque temps, prochainement, je serai débarrassée de cet +huissier.</p> +<p>—Laisse-moi t'en débarrasser tout de suite.</p> +<p>—Restons-en là; cet huissier sera payé, sois +tranquille; pourquoi +soulever entre nous une cause de désaccord? tu aimes donc bien +les +querelles? Si tu veux quereller à toute force, choisis au moins +un autre +sujet.</p> +<p>Il avait insisté: elle s'était fâchée.</p> +<p>Alors lui aussi s'était fâché, et il lui avait +représenté les raisons +personnelles qui l'obligeaient à ne pas la laisser +exposée aux +poursuites des huissiers: sa dignité, son honneur étaient +en jeu.</p> +<p>Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'écouter; mais peu +à peu elle +s'était laissé toucher par les raisons qu'il lui donnait; +assurément il +était désagréable pour lui qu'on dît que sa +maîtresse était poursuivie; +mais ne serait-il pas plus désagréable, +déshonorant pour elle qu'on dît +qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement +s'il payait des dettes qui, en réalité, n'étaient +pas les siennes?</p> +<p>Elle ne pouvait donc pas céder à ce qu'il lui +demandait, et elle ne +céderait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, +c'était de vendre +ses <i>Docks de Naples</i> et ses <i>Mines du Centre</i>, sans +attendre la hausse; +sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce +sacrifice de bon coeur.</p> +<p>Ce fut à son tour de résister: il ne pouvait pas +accepter un pareil +sacrifice.</p> +<p>Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la première +et +peut-être plus longue. Cependant elle se termina par un +arrangement bien +simple: afin d'éviter désormais entre eux toute +discussion d'affaires, +afin d'être à l'abri des poursuites des huissiers, afin de +ne pas faire +inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en +réalité être +évité, Cara remettrait à Léon toutes ses +valeurs, celui-ci emprunterait +dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable +se +serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de +titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avancé.</p> +<p>Qui eut l'idée de cet arrangement, qui terminait d'une +façon si heureuse +cette difficulté au premier abord presque insurmontable? +Personne en +propre. Elle leur fut suggérée à l'un aussi bien +qu'à l'autre par la +logique même des choses.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XII</h3> +<br /> +<p>Quand on est fils de bourgeois, et quand on a été +élevé bourgeoisement +au milieu d'idées bourgeoises, de moeurs bourgeoises, +d'habitudes +bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine +développée par celle de son éducation, et quoi +qu'on fasse, quoi qu'on +veuille, on ne peut pas ne pas être bourgeois, au moins par +quelque +côté. Chez Léon, qui non-seulement était +fils de bourgeois, mais qui de +plus avait pour père un Normand et pour mère une femme de +commerce, ce +côté bourgeois se manifestait dans une certaine +méfiance qui +apparaissait chez lui aussitôt qu'il s'agissait d'une question +d'argent; +c'est-à-dire, pour préciser en employant une expression +bourgeoise, +qu'il était volontiers porté à s'imaginer +«qu'on voulait lui tirer des +carottes». Et comme dès son enfance, au collége, +où il était arrivé avec +de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois à +subir +cette extraction désagréable, il avait pris des habitudes +de réserve et +de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait +il +se mettait sur la défensive.</p> +<p>On comprend combien fut doux son soulagement quand, après son +entretien +avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas +envoyé Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il +redoutait tant.</p> +<p>Elle était donc bien réellement la femme qu'il avait +cru, et non pas +celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait +maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants.</p> +<p>Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus +que +deux choses à faire: savoir tout d'abord à combien se +montaient les +sommes que devait sa maîtresse, et ensuite se procurer l'argent +nécessaire pour qu'elle pût elle-même payer ces +sommes.</p> +<p>Profitant d'un jeudi, c'est-à-dire d'une absence de Cara, il +s'adressa à +Louise pour qu'elle lui donnât le montant de ces sommes: mais ce +fut +difficilement qu'il la décida à parler.</p> +<p>À mesure qu'elle lui énumérait les noms des +créanciers, couturier, +modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc., +avec le chiffre de ce qui était dû à chacun, il +écrivait ces noms et ces +chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces +chiffres alignés les uns au-dessous des autres:</p> +<p style="text-align: left; margin-left: 40px;">67,694 francs.</p> +<p>Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit +sa +mine s'allonger.</p> +<p>En effet, le total était un peu fort; de plus à ces +67,694 fr. il +fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total +général +de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour +Cara ne serait nullement le total de ses dettes à lui. Pour +payer 27,500 +fr. à Carbans, il avait emprunté 60,000 fr. à +Rouspineau; combien +faudrait-il qu'il empruntât pour payer ces 67,694 fr? Au moins +100,000 +fr. C'est-à-dire que sa dette à lui serait de 160,000 +fr.; et ce chiffre +devait donner à réfléchir.</p> +<p>Après avoir emprunté, il faudrait payer. Où +prendrait-il ces 160,000 +francs?</p> +<p>Une pareille question pouvait très-justement allonger la +mine. Jusqu'à +ce moment Léon n'avait point eu de dettes. Il avait vécu +facilement avec +la très-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il +s'était +trouvé arriéré de quelques milliers de francs, il +n'avait eu qu'un mot à +dire à son père pour que celui-ci les lui donnât; +cela rentrerait dans +les frais généraux auxquels la maison Haupois-Daguillon +était tenue: +noblesse oblige.</p> +<p>Mais de quelques milliers de francs à 160,000 francs, la +marge est +large, et n'y avait pas à espérer que son père +continuât maintenant à se +montrer aussi facile.</p> +<p>Malheureusement de pareilles réflexions étaient +à cette heure +complètement inutiles; c'était avant de prendre Cara pour +maîtresse +qu'il fallait les faire, et non maintenant.</p> +<p>Maintenant il était engagé, et il fallait qu'il +allât jusqu'au bout, +c'est-à-dire qu'il devait, à n'importe quel prix, se +procurer ces 67,694 +francs.</p> +<p>Heureusement Rouspineau était là; mais quand le +marchand de fourrage de +la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,—Léon avait +arrondi +la somme,—il poussa les hauts cris.</p> +<p>—Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il +abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses +rentes dans son pays natal, à Beaugency, un joli pays comme +chacun sait, +où le vin n'est pas tant cher; il s'était saigné +aux quatre membres pour +trouver les soixante mille francs qu'il avait déjà +prêtés et qui étaient +toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'était +pas à +lui qu'il fallait s'adresser, c'était à un capitaliste.</p> +<p>En écoutant ce discours, Léon ne s'était pas +beaucoup inquiété, se +disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces +quatre-vingt mille francs; mais bientôt il avait compris qu'il ne +trouverait pas là la somme qu'il lui fallait.</p> +<p>—Je ne vois guère que Tom Brazier qui pourrait faire +l'affaire; vous +connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie +anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet +d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les +courses.</p> +<p>—J'en ai entendu parler, mais je n'ai point été en +relations avec lui.</p> +<p>—Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain, +vous saurez sa réponse: mais, à l'avance, je crois +pouvoir vous assurer +qu'elle sera ce que vous désirez. Si Tom n'a pas les fonds, il +les +trouvera; il a une riche clientèle, et il fait valoir l'argent +de plus +d'une de nos femmes à la mode, qui chez lui trouvent de gros +bénéfices +qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus +cher +que moi.</p> +<p>Cette réponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait +prévue, et le +lendemain Léon se présenta chez M. Brazier; mais on ne +pénétrait pas +chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses +clients dans un petit bureau où il tenait sous clef, dans des +coffres +sur lesquels on s'asseyait, des échantillons d'avoine et de son. +Chez +Brazier, on trouvait un élégant magasin meublé +à l'anglaise, dans lequel +de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous, +s'informant poliment de ce que vous désiriez. Ce que Léon +désirait, +c'était voir M. Brazier; et, comme celui-ci était +occupé, il dut +l'attendre pendant près d'une heure, assez mal à l'aise +au milieu de ce +magasin.</p> +<p>Enfin, il vit paraître une sorte de patriarche à +cheveux blancs, d'une +tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-même, +qui le +pria de passer dans son bureau particulier.</p> +<p>En quelques mots Léon lui exposa l'objet de sa visite.</p> +<p>—L'affaire est faisable, répondit gravement Brazier: elle se +résout +dans une question de garantie; autrement dit, en échange des +80,000 +francs qui vous sont nécessaires, qu'offrez-vous?</p> +<p>—Ma signature.</p> +<p>Brazier s'inclina avec une politesse affectée.</p> +<p>—Moralement, c'est beaucoup, mais financièrement, c'est +moins, si j'ose +me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de +fortune propre.</p> +<p>—J'ai celle que mes parents me laisseront un jour.</p> +<p>—J'ai l'honneur de connaître M. et madame Haupois-Daguillon, +avec qui +j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et +l'autre, pleins de santé; ils peuvent vivre longtemps encore.</p> +<p>—Je l'espère.</p> +<p>—J'en suis convaincu; on ne désire pas +généralement la mort de ses +parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est +pas +notre cas. Nous sommes donc en présence d'un fils de famille, +qui aura +une belle fortune un jour, mais qui présentement n'offre comme +garantie +que des espérances; encore ces espérances peuvent-elles +ne pas se +réaliser; il peut mourir avant ses parents; il peut être +pourvu d'un +conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans; +vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas +cependant qu'elles soient telles qu'il faille considérer ce +prêt comme +impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je +ne suis qu'un intermédiaire; et je dis encore que cette absence +de +garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le +proportionnera au risque couru.</p> +<p>Il ne fallut pas longtemps à Brazier pour consulter ses +clients, et le +surlendemain il communiqua à Léon la réponse que +celui-ci attendait, +sinon avec inquiétude, il avait prévu que l'affaire se +ferait, au moins +avec une curiosité impatiente de savoir quelles en seraient les +conditions.</p> +<p>Elles furent dures, très-dures.</p> +<p>Le temps n'est plus où les usuriers vendaient à leurs +clients des +collections de crocodiles empaillés ou de vieux habits; mais si +les +crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les +procédés de +messieurs les usuriers sont toujours les mêmes, sinon dans la +forme, au +moins dans le fond.</p> +<p>—Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'à une +condition, +c'est que nous prendrons toutes nos sûretés contre les +procès. Pour cela +il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable à +notre +prêt. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une +si +grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez. +Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit +défaut +honnête qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je +suis +chargé de vous proposer. Nous vous vendons une écurie de +course: oh! en +steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons à +des prix +de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des +affaires, vous subissez des pertes, notre prêt s'explique et se +justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les +explications à donner en justice; car, en réalité, +j'espère, je suis sûr +que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup +d'argent; +en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites +pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est <i>Aventure</i>, <i>Diavolo</i> +et <i>Robber</i>. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, +vous +prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?</p> +<p>Léon ne dit rien, pas plus à propos du capitaine +Thunder qu'à propos +d'<i>Aventure</i>, de <i>Diavolo</i>, de <i>Robber</i>, de +l'assurance sur la vie qu'on +l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit +signer pour lui livrer l'écurie de course et les 80,000 francs; +il était +pris; il n'avait rien à dire. Au reste l'écurie de course +ne lui +déplaisait pas trop. C'était un billet à la +loterie qu'il prenait, et, +dans les conditions où il allait se trouver avec les +échéances qui le +menaçaient, c'était une sorte de soutien pour lui que ce +billet de +loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?</p> +<p>Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte +qu'elle ne pût pas croire qu'il avait des doutes sur la +réalité du +chiffre des dettes accusé par Louise.</p> +<p>—Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il à +Cara en lui +remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu +m'as parlé, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.</p> +<p>Elle se jeta dans ses bras:</p> +<p>—Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'écria-t-elle, je +t'ai +trompé, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu +dois +connaître la vérité entière.</p> +<p>Et, après avoir longuement cherché, elle remit une +série de factures +dont le chiffre s'élevait à 67,694 francs.</p> +<p>Cela fut encore un soulagement pour Léon d'avoir la preuve +que ce que +Louise lui avait annoncé était réellement +dû: il avait été élevé dans +des habitudes de probité commerciale qui ne sont pas celles de +toutes +les maisons de Paris; ce n'était pas chez M. Haupois-Daguillon +qu'on +aurait fait deux factures avec des chiffres différents: l'une +pour être +montrée à celui qui fournissait l'argent, l'autre pour +être réellement +payée.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIII</h3> +<br /> +<p><i>Aventure</i>, <i>Diavolo</i> et <i>Robber</i> portèrent +assez convenablement les +couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque écarlate), +mais +ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il espérait; +et, quand +le premier des effets Rouspineau arriva à +échéance, Léon n'avait pas les +fonds nécessaires pour le payer.</p> +<p>Signé «Haupois-Daguillon», ce billet fut +présenté à la maison de la rue +Royale. Habitué à venir souvent à cette caisse, et +à ne s'en retourner +jamais sans être payé, le garçon de recette passa +son billet par le +guichet et alla s'asseoir sur une chaise.</p> +<p>En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'était +pas inscrit +sur son carnet d'échéances, le bonhomme Savourdin ouvrit +de grands yeux, +mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître +l'écriture et la +signature de Léon. Dix mille francs! Il relut le billet deux +fois et +prit sa loupe pour l'examiner: c'était bien dix mille francs, il +n'y +avait ni grattage, ni surcharge d'écriture ou de chiffre.</p> +<p>Il resta un moment à réfléchir, tenant le +billet dans ses mains, que +l'émotion faisait trembler, puis tout à coup il ferma la +porte en fer de +sa caisse, enfonça sa toque de velours bleu sur sa tête, +plaça le billet +dans la poche de côté de sa redingote et se dirigea +rapidement vers le +bureau de madame Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?</p> +<p>À madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps +non plus +pour reconnaître l'écriture de son fils; mais la surprise +fut si forte +chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant +peu +à peu, elle tourna vers Savourdin un visage pâle, mais +calme:</p> +<p>—Mon fils ne vous avait donc pas prévenu? dit-elle.</p> +<p>—Non, madame, et voilà pourquoi je viens vous demander s'il +faut payer.</p> +<p>—Vous demandez s'il faut payer un billet signé +Haupois-Daguillon, vous! +Payez vite: c'est déjà trop de retard.</p> +<p>Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arrêta +d'un signe +de la main:</p> +<p>—Je vous autorise à faire remarquer à mon fils qu'il +doit vous prévenir +des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui +fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.</p> +<p>Ce fut tout; mais les employés qui dans la journée +eurent affaire à +«madame», comme on l'appelait dans la maison, furent +reçus de telle +façon qu'il fut évident pour tous qu'il se passait +quelque chose de +grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on +ne sut pas ce qui motivait cette humeur.</p> +<p>Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'à l'heure +ordinaire +pour aller dîner rue de Rivoli: elle trouva son mari +installé dans la +salle à manger, à sa place, et l'attendant tranquillement +les deux +coudes sur la table, lisant son journal étalé devant lui. +Cette table +était servie comme à l'ordinaire, c'est-à-dire +avec trois couverts, +ceux du maître et de la maîtresse de maison en face l'un de +l'autre, +celui de Léon à un bout; car bien qu'il ne +partageât plus souvent les +repas de ses parents, son couvert était mis chaque jour comme si +on +l'attendait sûrement, et c'était avec cette place vide +devant les yeux +que son père et sa mère avaient le chagrin de dîner +presque chaque soir +on tête-à-tête; moins tristes encore cependant quand +ils étaient seuls +que lorsqu'ayant des invités, ils étaient obligés +d'excuser leur fils +empêché, «qui ventait de les prévenir +qu'à son grand regret, il lui +était impossible de dîner avec eux ce +soir-là.»</p> +<p>Madame Haupois-Daguillon laissa son mari dîner, mais pour elle +il lui +fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'après +le +départ du valet de chambre qui les servait et les portes closes +qu'elle +prit dans sa poche le billet de Léon et le tendit à son +mari:</p> +<p>—Voici un billet qu'on a présenté tantôt et que +j'ai payé, dit-elle.</p> +<p>—Léon! dix mille francs, s'écria-t-il, et tu as +payé!</p> +<p>—Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!</p> +<p>Dix mille francs n'étaient pas une somme pour eux; mais +combien de +billets de dix mille francs avaient-ils été +déjà signés par Léon? Là +était la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel +de la +résoudre: c'était d'interroger Léon. Mais, +après ce qui s'était passé à +propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une +explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce +n'était pas pousser Léon à une rupture, loin de +là; c'était tout au +contraire le ramener à la maison paternelle. Il fallait donc +procéder +avec prudence et avec douceur; interroger Léon, obtenir de lui +une +confession par l'amitié plutôt que par la +sévérité, et n'agir ensuite +énergiquement que si l'énergie était +commandée par les circonstances.</p> +<p>Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois +jours, +il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions étaient +maintenant +une sinécure, déclara qu'avant de sortir «monsieur +ne lui avait rien +dit.»</p> +<p>Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui écrire chez +cette femme: +ils n'avaient qu'à attendre son retour.</p> +<p>Mais en attendant ainsi ils reçurent une nouvelle qui modifia +leurs +sentiments: un banquier avec qui la maison était en relations +écrivit à +Haupois-Daguillon qu'on lui avait demandé d'escompter trois +billets de +10,000 fr. chacun, signés «Haupois-Daguillon», et +qu'avant de les +accepter ou de les refuser définitivement il se croyait +obligé de l'en +prévenir.</p> +<p>M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces +billets étaient souscrits à l'ordre de M. Tom Brazier, +négociant, rue de +la Paix; et aussitôt, M. Haupois-Daguillon se rendit chez +celui-ci.</p> +<p>Le patriarche anglais le reçut avec les démonstrations +du plus profond +respect, et il ne fit aucune difficulté de lui apprendre que M. +son +fils, «un charmant jeune homme», était son +débiteur pour une somme de +cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent +prêté +et pour une autre part du prix de vente d'une écurie de course, +«trois +chevaux excellents qui feraient honneur à leur +propriétaire, <i>Aventure</i>, +<i>Diavolo</i> et <i>Robber</i>.»</p> +<p>Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser +emporter +par la colère et de dire son fait au vénérable +négociant; mais il +s'arrêta heureusement aux premières paroles de son +allocution, et, +plantant là M. Tom Brazier légèrement +suffoqué de cette algarade, il +alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le +temps des ménagements était passé; il n'avait que +trop attendu; +maintenant il fallait agir et au plus vite.</p> +<p>C'était Favas qui depuis vingt ans était son avocat; +il fut d'avis, lui +aussi, qu'il fallait agir au plus vite.</p> +<p>—Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter +à +votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura +d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien +demandé. Il +faut l'arrêter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met à +votre +disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel +votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.</p> +<p>À ces mots, M. Haupois-Daguillon se récria: mon fils +pourvu d'un conseil +judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!</p> +<p>—Voulez-vous que votre fils dissipe dès maintenant la fortune +que vous +lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous +ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas +qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il +soit quitté par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore +le +moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus +emprunter +et qui n'aura que de l'amour à lui offrir? Non. Le conseil +judiciaire, +malgré ses inconvénients, est la seule voie que vous +puissiez suivre; +c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si +j'étais à votre place.</p> +<p>Il n'y eut pas d'explication entre le père et le fils, il ne +fut même +pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait +été payé; +mais un matin comme Léon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le +valet +de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers +timbrés, +qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait +cachés +pour que personne ne les vît.</p> +<p>Resté seul, Léon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le +premier était la +copie d'une requête au président du tribunal de +première instance de la +Seine tendant à la nomination d'un conseil judiciaire à +la personne de +Léon-Charles Haupois;—le second était un avis du conseil +de famille +réuni sous la présidence de M. le juge de paix du premier +arrondissement +de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la +nomination de ce conseil judiciaire;—enfin, le troisième +était un +jugement ordonnant qu'il devrait comparaître le surlendemain en +la +chambre du conseil pour y être interrogé.</p> +<p>Il resta abasourdi: il avait cru à des explications plus ou +moins vives +avec son père et sa mère, mais non à ce coup droit.</p> +<p>Que devait-il faire?</p> +<p>L'habitude, plus que la volonté, le porta au boulevard +Malesherbes, et, +arrivé devant la maison de Cara, il ne voulut point passer +devant cette +porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prévenir +Cara qu'il +ne rentrerait peut-être pas à l'heure convenue.</p> +<p>À ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise +de son air +sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se +passer quelque chose de grave, et, cela constaté, il ne lui +fallut pas +longtemps pour obtenir une confession complète.</p> +<p>Il fut bien étonné de voir qu'elle ne manifestait ni +surprise ni +indignation:</p> +<p>—Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas à +cela, je +m'attendais à quelque coup de Jarnac de la part de ton +beau-frère, qui +n'est entré dans votre famille que pour s'emparer de toute votre +fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du +tir +aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune +entière de la +maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te +défends +pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un +an l'interdiction. Il est habile.</p> +<p>En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter +énergiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient +les +premières victimes.</p> +<p>Il ne fut plus question que de choisir l'avocat à qui il +devait confier +sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce +n'était +pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en +était un +qui apportât un peu de son autorité et de sa +considération à son client; +elle proposa Gontaud qui réunissait ces conditions.</p> +<p>Léon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour +étudier +l'affaire, puis, au bout de huit jours, il répondit: +«Qu'il ne plaidait +pas des affaires de ce genre»; et il ajouta avec son sourire +narquois: +«Allez trouver Nicolas, il vous défendra.»</p> +<p>Cara n'avait pas de préjugés; bien que Nicolas +l'eût traînée dans la +boue lors du procès à propos du testament du duc de +Carami, elle +conseilla à Léon de s'adresser à lui. Et Nicolas, +qui avait encore moins +de préjugés que Cara, accepta l'affaire avec +enthousiasme: ce serait une +occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il +avait dit d'excessif dans la première: «En +réalité, messieurs, cette +femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc., +etc.»</p> +<p>Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron +Valentin, +«ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons»; mais il +perdit son +affaire; sur les conclusions conformes du ministère public, M. +Haupois-Daguillon fut nommé conseil judiciaire de son fils.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIV</h3> +<br /> +<p>Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de +la +nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas, +d'amener une rupture immédiate entre Léon et Cara: une +femme comme Cara +ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait +été répété par M. Haupois-Daguillon +et il était devenu celui de la +famille entière. Le baron Valentin lui-même, que M. et +madame +Haupois-Daguillon écoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait +des +usages et des moeurs du monde et du demi-monde, déclarait qu'il +était +impossible que la liaison de son beau-frère avec «cette +fille» se +prolongeât longtemps:</p> +<p>—Vous ne savez pas, disait-il à sa belle-mère, qui le +consultait à +chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas +quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux +ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de +ces négociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais +généraux +par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous +qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux +commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans +doute cela lui sera désagréable, car lorsqu'elle a +jeté le grappin sur +Léon elle était au bout de son rouleau, et elle +espérait bien avec lui +refaire sa fortune et en même temps se refaire elle-même +dans une +existence calme et bourgeoise, où elle pourrait enfin se reposer +de +toutes ses fatigues. Mais, quand il y a nécessité, on ne +s'arrête pas +devant ce qui est désagréable. Cara congédiera +donc Léon, soyez-en +certaine, au moins en qualité d'amant en titre; si elle le +gardait, ce +serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que +Léon +accepte un pareil rôle.</p> +<p>—Mon fils! s'écria madame Haupois-Daguillon. Et à +cette pensée sa +fierté se révolta indignée au moins autant que son +honnêteté.</p> +<p>C'était un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron +Valentin, mais +il avait au moins cette supériorité sur des gens tout +aussi ridicules +que lui, de savoir qu'il l'était, et par où il +l'était. C'était parce +qu'il était peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu +l'illustrer par +quelque action d'éclat et qu'il avait recherché +obstinément les gloires +du tir aux pigeons, n'étant point en état d'en briguer +d'autres, plus +difficiles ou plus dispendieuses à obtenir. C'était +encore parce qu'il +se savait de tournure chétive et jusqu'à un certain point +hétéroclite, +qu'il prenait à propos des choses les plus simples des grands +airs de +dignité. En entendant sa belle-mère pousser son +exclamation, il se +redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes:</p> +<p>—Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, chère +mère, dit-il avec +noblesse, je n'ai jamais eu la pensée que votre fils pût +accepter le +rôle que je vous indiquais; bien que l'avocat de Léon ait +parlé de moi +en termes peu convenables, m'a-t-on rapporté, mes sentiments +à l'égard +du frère de ma femme n'ont pas changé et ils ne +changeront pas.</p> +<p>—Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspiré cette +plaidoirie.</p> +<p>—Je le pense; il y a là une traîtrise trop forte pour +n'être pas +féminine.</p> +<p>Cependant les prévisions de Favas ne se +réalisèrent pas plus que celles +du baron Valentin: Cara ne congédia point l'amant qui n'avait +plus que +de l'amour à lui offrir, et Léon, du premier rang, ne +passa point au +dernier.</p> +<p>Si l'intention première de Cara avait été de se +séparer de Léon le jour +où celui-ci avait eu les mains si bien liées par la +justice qu'il ne +pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tardé +à adopter +un plan tout opposé.</p> +<p>La demande en nomination de conseil judiciaire avait +exaspéré Léon +contre ses parents, non pas précisément à cause +même de cette demande, +mais à cause de la façon dont elle avait +été introduite. Que ses parents +voulussent l'empêcher de continuer un système d'emprunts +qui en +quelques mois avait dévoré plus de deux cent mille +francs, il +l'admettait et trouvait même qu'ils n'étaient point tout +à fait dans +leur tort; mais qu'ils eussent procédé de cette +manière, en arrière de +lui, sans le prévenir, c'était ce qui le suffoquait. +Pourquoi ne lui +avaient-ils rien dit? il se serait expliqué avec eux et il leur +aurait +fait comprendre qu'il avait été entraîné, +mais que son intention n'était +pas du tout de marcher sur ce pied. En réalité, deux cent +mille francs +n'étaient pas dans sa position une dépense constituant +des habitudes de +prodigalité telles, qu'on devait les réprimer +brutalement, par la +nomination d'un conseil judiciaire.</p> +<p>En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait +à son +père et à sa mère était celui-là +même qu'ils pouvaient le plus justement +lui retourner. Indigné qu'ils eussent introduit leur demande +sans le +prévenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis +qu'on +présenterait à leur caisse un billet de 10,000 francs +souscrit à l'ordre +de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une +explication il les eût facilement données. Mais il +n'admettait pas que +ses parents en eussent eu de leur côté pour agir comme ils +l'avaient +fait. Quelle différence, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 +francs à +payer et une demande en nomination de conseil judiciaire!</p> +<p>Le résultat naturel de cette exaspération avait +été de le rapprocher de +Cara: cela était obligé, étant donné sa +nature; il avait besoin d'être +plaint, d'être aimé, de ne pas se sentir isolé.</p> +<p>Et c'était de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait +abandonné et +isolé. Enfant, il avait vu ses parents absorbés par le +soin de leurs +affaires n'avoir presque pas de temps à lui donner et consacrer +tous +leurs efforts à faire fortune, le grand but, la joie +suprême de leur +vie. Plus tard, c'était encore ce souci de la fortune qui les +avait +empêchés de lui accorder Madeleine pour femme. Et +maintenant, c'était +toujours à la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.</p> +<p>Cara, voyant cet accès de tendresse et en comprenant +très-bien la cause, +n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui +était si doux de l'être, elle l'avait aimé comme il +désirait l'être; +elle avait été toute à lui, entièrement +pleine de ces prévenances et de +ces câlineries qu'une mère a pour son enfant malheureux: +maîtresse, +mère, soeur et même soeur de charité, elle avait +été tout cela à la +fois.</p> +<p>Comment ne l'eût-il pas aimée pour cet amour qu'elle +lui témoignait +alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'était plus la +brillante Cara +qu'il voyait en elle, c'était la douce et affectueuse Cara qui +le +consolait, une femme de coeur tendre et aimante.</p> +<p>Avant que le jugement fût rendu, Capa avait pu +apprécier les changements +qui s'étaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, +mais +encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire +qu'elle avait pris sur lui et de la solidité des liens par +lesquels il +lui était attaché: il ne sentait plus que par elle, il ne +voyait plus +que par elle, et, ce qui était d'une bien plus grande importance +encore, +il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vît, et cela sans +désir +de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensée.</p> +<p>Cet état changeait si complétement la situation, +qu'après avoir +commencé par souhaiter ardemment que la demande en nomination +d'un +conseil judiciaire fût repoussée, elle en vint à se +demander s'il ne +valait pas mieux au contraire qu'elle fût admise: +repoussée, Léon +pouvait se réconcilier avec ses parents; admise, il ne le +pouvait plus +et alors il était tout à elle.</p> +<p>Il est vrai qu'il l'était sans rien pouvoir faire; mais son +incapacité +d'emprunter et d'aliéner ne serait pas éternelle; et +puis, d'ailleurs, +elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacité.</p> +<p>Et quand cette idée se présenta pour la +première fois à son esprit, elle +se mit à rire toute seule silencieusement: ils étaient +vraiment prudents +et prévoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien +prudents, +bien perspicaces dans les savantes précautions qu'ils prenaient +pour +empêcher les jeunes gens de se ruiner!</p> +<p>Le jour du jugement, elle voulut accompagner Léon +jusqu'à la porte du +Palais, et elle l'attendit là, à moitié +cachée au fond de sa voiture. À +la façon dont il descendit les marches du grand escalier, elle +vit que +le conseil judiciaire était accordé, mais elle n'en +ressentit aucune +contrariété. Cependant, quand il monta en voiture, elle +l'enveloppa +maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement, +passionnément serré contre elle, puis, le regardant en +face avec des +yeux un peu égarés:</p> +<p>—Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je +te +reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'être +aimé; tu +verras comme je t'aime.</p> +<p>Et comme il restait accablé, elle le gronda doucement.</p> +<p>—Ne vas-tu pas te désoler pour une chose qui, en +réalité, n'est qu'une +chose d'argent.</p> +<p>—Ce n'est pas pour moi que je me désole, c'est pour toi.</p> +<p>—Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai +jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait.</p> +<p>Il la regarda avec inquiétude.</p> +<p>—Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la +même situation.</p> +<p>—Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus +inquiets.</p> +<p>—Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te +voilà sans +le sou, tandis que moi-même je n'ai que des valeurs ... qui ne +valent +pas grand'chose, il faut que nous prenions une résolution +sérieuse.</p> +<p>—Et tu l'as arrêtée dans ton esprit, cette +résolution?</p> +<p>—Je l'ai arrêtée.</p> +<p>—Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire +connaître?</p> +<p>—Il le faut bien.</p> +<p>Alors, voyant par l'inquiétude de Léon les choses au +point où elle +voulait les amener, elle continua:</p> +<p>—Voici ce que j'ai décidé: continuer à vivre +comme je vis actuellement +est désormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je +vends +tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation +générale et +forcée comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est +indispensable pour meubler un appartement modeste et +élégant: salle à +manger, petit salon, deux chambres, le strict nécessaire: et +c'est dans +cet appartement que nous allons nous établir.</p> +<p>À mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Léon +s'était éclairée; +quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les +lèvres par un baiser.</p> +<p>—Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus +dévouée!</p> +<p>—Je t'aime, c'est là ma seule qualité, ne m'en cherche +pas d'autres; +serons-nous heureux ainsi!</p> +<p>La réflexion revint à Léon, et avec elle un +sentiment de dignité.</p> +<p>—C'est impossible, dit-il.</p> +<p>—Parce que?</p> +<p>—Mais....</p> +<p>Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs était inutile, car +elle avait +compris.</p> +<p>—Es-tu bébête, dit-elle, tu ne veux pas de cet +arrangement parce que tu +serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ça serait +cependant +un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et +je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais +pas de ton argent quand tu étais riche, je l'accepte maintenant +que tu +es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire? +Rassure-toi. Tu m'as prêté environ 100,000 francs, je te +les rendrai sur +le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs +que +nous vivrons. Qu'en dis-tu?</p> +<p>—Je dis que tu es un ange!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XV</h3> +<h2>CATALOGUE</h2> +<h2>D'un très-beau et très élégant</h2> +<h2>MOBILIER MODERNE</h2> +<br /> +<h4>CHAMBRE À COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES</h4> +<h4>SALON RECOUVERT EN BROCATELLE</h4> +<h4>SALLE À MANGER EN ÉBÈNE, MEUBLES D'ART, +GLACES, +PIANOS, BRONZES D'ART</h4> +<h4>GARNITURES DE CHEMINÉES, LUSTRES, FEUX</h4> +<h4>GROUPES ET BUSTES D'APRÈS L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, +IVOIRES</h4> +<h4>MARBRES, ÉMAUX CLOISONNÉS</h4> +<h4>PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SÈVRES ET AUTRES</h4> +<h4>TABLEAUX, CURIOSITÉS</h4> +<h4>DIAMANTS</h4> +<h4>BAGUES, COLLIERS</h4> +<h4>BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES</h4> +<h4>OMBRELLES, ÉVENTAILS, LINGE</h4> +<h4>VOITURES</h4> +<h4>CALÈCHE ET DORSAY À HUIT RESSORTS</h4> +<h4>COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVRÉES</h4> +<h3>Dont la vente aura lieu</h3> +<h3>Par suite du départ de Mlle C...</h3> +<h3><i>Hôtel Drouot, grande salle n°1.</i></h3> +<p>Ce catalogue, imprimé par Claye avec un vrai luxe +typographique et tiré +sur papier teinté, annonça au tout Paris que ces sortes +de choses +intéressent la vente de Cara.</p> +<p>Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, +d'explications +et de commentaires. Combien de bonnes amies s'écrièrent +avec des larmes +dans la voix et le sourire aux lèvres:</p> +<p>—C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout à fait +ruinée!</p> +<p>À quoi il y avait des gens moins naïfs qui +répliquaient que ce n'est pas +toujours parce qu'une femme est ruinée qu'elle vend son +mobilier, mais +que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et +tout neuf.</p> +<p>—Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera +un, +puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.</p> +<p>—Il lui donnera peut-être mieux que cela.</p> +<p>—Quoi donc?</p> +<p>—Son nom?</p> +<p>Il y eut foule à l'exposition particulière, qui se fit +un samedi, et +plus grande foule encore à l'exposition du dimanche, car ces +bavardages +avaient donné un attrait particulier à cette vente: +puisqu'on en +parlait, il fallait voir ça.</p> +<p>Et l'on était venu voir ça, non-seulement ceux qui, de +près ou de loin, +touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui, +appartenant au monde honnête, étaient curieux d'apprendre +et de +s'instruire.</p> +<p>Comment font ces femmes-là? Comment sont-elles +meublées? Ont-elles des +meubles spéciaux à leur métier? Comment est leur +chambre à coucher?</p> +<p>On éprouva une irritante déception à ce sujet +en venant voir +l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre à coucher +«en +tapisseries anciennes» fût le premier article inscrit au +catalogue, +celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle +ne figura pas à l'exposition, et les femmes qui étaient +venues à cette +exposition pour voir cette fameuse chambre, de même que les +hommes qui +s'y étaient rendus comme à une sorte de pèlerinage +pour la revoir, en +furent pour leur temps perdu: la propriétaire s'était, au +dernier +moment, réservé le mobilier de cette chambre.</p> +<p>Ceux qui étaient venus pour revoir ce qu'ils avaient +déjà vu, les uns +pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte +soirée, +constatèrent que ce n'était pas seulement le mobilier de +la chambre à +coucher qui ne figurait pas à l'exposition; celui du cabinet de +toilette, si curieux et si original, avait été distrait +aussi; de même +avaient été réservés encore par la +propriétaire d'autres meubles ou +d'autres objets pris çà et là; il était +donc évident qu'un choix avait +été fait et que la rubrique du catalogue et des affiches +«pour cause de +départ» n'était pas vraie; elles auraient dû +dire, ces affiches: «pour +cause de changement de domicile».</p> +<p>En effet, avec ce que Cara avait retiré de son mobilier, elle +avait +meublé pour Léon et pour elle un appartement rue Auber, +petit, il est +vrai, mais tout à fait élégant, et, bien entendu, +elle n'avait eu garde +de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison +quelconque, valeur intrinsèque ou affection.</p> +<p>C'était ainsi qu'elle avait réservé sa chambre +entière, tout son cabinet +de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle à +manger, si +bien que sans dépenser presque rien elle s'était +organisé un intérieur +charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de façon à +faire de sérieuses +économies sur les voitures.</p> +<p>Et cependant, malgré ce prélèvement, son +catalogue, grossi d'ailleurs +par une assez grande quantité d'objets fournis par le +commissaire-priseur et l'expert chargés de la vente, avait +présenté un +chiffre total de trois cent quarante numéros bien suffisants +pour +attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres +non chiffrées, dix-sept cravaches à pomme d'or sans +initiales et +vingt-deux porte-mine aussi en or et également sans initiales, +le tout +entièrement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitôt +données, montres +ou cravaches avaient été serrées pour être +vendues un jour.</p> +<p>De tout ce qui peut allumer les enchères, Cara n'avait +refusé que deux +moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprême attraction pour +le monde +bourgeois, et diriger sa vente ou même simplement y assister; +mais ni +l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes +discrètes, +et les employer, si avantageux qu'ils pussent être, eût +été donner un +démenti à sa vie entière: elle ressemblait ou tout +au moins elle avait +la prétention de ressembler à ces fleurs qu'on voyait +toujours chez +elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour +la trouver.</p> +<p>Malgré cette absence, sa vente obtint un très-beau +succès; elle +produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien +entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par +«les journaux bien informés», fit rêver plus +d'une pauvre fille, +acharnée à l'ouvrage de sept heures du matin à dix +heures du soir et +gagnant quinze sous par jour.</p> +<p>Pendant que les commissionnaires de l'hôtel des ventes +déménageaient +l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur +côté, +les tapissiers aménageaient l'appartement de la rue Auber, Cara +et Léon, +pour échapper à ces ennuis, passaient quelques jours +à Fontainebleau, se +promenant sentimentalement dans la forêt, seuls, en tête +à tête, +oublieux du passé et se jetant passionnément dans les +jouissances de +l'heure présente.</p> +<p>Ce fut à Fontainebleau que Cara reçut la lettre de son +commissaire-priseur, lui annonçant que le produit de sa vente +s'élevait +à 319,423 francs. Elle n'en dit rien à Léon, et ce +fut seulement quand +le tapissier la prévint que tout était prêt dans +l'appartement de la rue +Auber qu'elle parla de revenir à Paris.</p> +<p>Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce +nouvel appartement, et ce devait être une surprise pour +Léon d'y faire +son entrée pour la première fois.</p> +<p>C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soirée fut +remplie pour +lui par une série de surprises.</p> +<p>Partis de Fontainebleau dans l'après-midi, ils étaient +arrivés à Paris +pour l'heure du dîner, et à peine entrés dans le +salon, avant même +d'avoir pu visiter l'appartement, Louise était venue les +prévenir que le +dîner était servi.</p> +<p>—Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle +à +manger.</p> +<p>Elle était toute petite, cette salle à manger, et +faite pour l'intimité +la plus étroite: deux couverts étaient mis sur la table, +mais à côté +l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge était +éblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux +réfléchissaient par +leurs facettes la douce lumière de la lampe; sur le poêle, +dans une +jardinière placée devant la fenêtre, sur le buffet, +des fleurs fraîches +et odorantes étaient arrangées avec goût dans des +mousses veloutées.</p> +<p>Le menu n'était composé que de trois plats, poisson, +rôti et légumes, +mais ces plats bien préparés étaient ceux +précisément que Léon +préférait; aussitôt après les avoir +placés sur la table et avoir changé +le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dînaient +en tête +à tête comme deux amants enfermés dans un cabinet +particulier.</p> +<p>Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; +alors +Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, +elle +revint prendre le bras de Léon pour le conduire dans le salon, +où, sur +un petit guéridon, deux tasses étaient +préparées, flanquant une boîte de +cigares.</p> +<p>Elle lui versa, elle lui sucra elle-même son café, puis +allumant une +allumette en papier à la lampe, elle la lui présenta; ce +fut alors +seulement qu'elle s'assit sur le canapé auprès de lui, +tout contre lui.</p> +<p>—Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de +régler +nos comptes.</p> +<p>Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, +elle la +posa sur le guéridon:</p> +<p>—27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas? +dit-elle, c'est-à-dire ce que tu as bien voulu me prêter: +les voici, +c'est à toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer +avec +économie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent +durera +longtemps. J'ai déjà pris mes arrangements pour cela. +Notre loyer n'est +pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera +notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et +tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu; +nous ne dépenserons presque rien, douze ou quinze mille francs +peut-être +par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne +pas +nous inquiéter, et nous aimer librement, sans autre souci que de +nous +rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.</p> +<p>Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, +les +épaules effacées, la tête haute, d'un air +majestueux:</p> +<p>—M. Léon Haupois-Daguillon ici présent, permettez-vous +à votre +maîtresse, à votre esclave de vous rendre heureux? +répondez, je vous +prie, comme vous répondriez à M. le maire, oui ou non.</p> +<p>Il la prit dans ses bras, mais presque aussitôt elle se +dégagea:</p> +<p>—Comme j'avais prévu ta réponse, j'ai disposé +à l'avance ce qui, selon +mon sentiment, devait, en satisfaisant les idées, te plaire. +Veux-tu me +suivre?</p> +<p>Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pièce qui faisait +suite au +salon était la chambre à coucher, exactement +meublée, aux dimensions +près, comme au boulevard Malesherbes; puis après cette +chambre en venait +une autre assez grande qui avait été transformée +en un cabinet de +toilette qui était le même aussi que celui du boulevard +Malesherbes.</p> +<p>Il semblait que c'était là que finissait +l'appartement; cependant Cara +ouvrit une porte dans une armoire et dit à Léon de la +suivre.</p> +<p>Ils se trouvèrent dans une petite chambre, assez simple +d'ameublement, +puis, après cette chambre, ils passèrent dans un petit +salon.</p> +<p>—Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une +entrée particulière sur l'escalier, afin que mon petit +homme ait +l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait +gêné, je +le parierais, qu'on dît qu'il demeure chez sa petite femme.</p> +<p>Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied +du +lit:</p> +<p>—Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, +que +ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit +de semblant; il ne deviendra un lit véritable que quand tu le +voudras.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVI</h3> +<br /> +<p>Ainsi que Cara l'avait pressenti, Léon aurait +été gêné «qu'on dît qu'il +demeurait chez sa petite femme»; plus que gêné, +honteux, et il n'y +aurait point demeuré. Mais l'arrangement de l'appartement +particulier +leva tous les scrupules: aux yeux du monde il était là +chez lui, et +c'était chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il +pouvait +donner des rendez-vous, non chez sa maîtresse. Les convenances +étaient +sauvées, et Léon n'était pas homme à se +mettre volontiers au-dessus des +convenances,—cette religion bourgeoise. En réalité +c'était lui qui +payait le loyer, lui qui payait toutes les dépenses, et l'argent +avec +lequel il ferait ses paiements lui avait coûté assez cher +pour qu'il le +considérât comme lui appartenant. Sa conscience +était donc en repos; en +tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle +avait des velléités de protestation ou de révolte, +ce qui, à vrai dire, +arrivait assez souvent.</p> +<p>Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance +en +ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron +Valentin, leur avait répété, attendaient leur fils +et, pour sa rentrée, +M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, préparé une +petite allocution +dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux résultat:</p> +<p>—De ce que tu as été entraîné à +des actes de prodigalité que nous avons +dû, bien malgré nous, arrêter, il ne s'en suit pas +que nous recourrons +contre toi à des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de +changée +dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme +par le passé et aussi tes appointements; seulement comme nous +désirons +que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison, +nous augmentons ta part d'intérêt, nous la portons +à 10 pour 100, +certains à l'avance que par ton assiduité au travail tu +voudras +justifier notre confiance.</p> +<p>Ce petit discours débité simplement, amicalement, bras +dessus, bras +dessous en se promenant, en ami indulgent plutôt qu'en +père justement +irrité, devait être selon eux tout à fait +irrésistible.</p> +<p>Cependant ce n'était pas tout; la mère, elle aussi, +aurait quelque chose +à dire à son fils, amicalement; tendrement:</p> +<p>—Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signés de +ton nom +soient protestés; chaque fois qu'on en présentera un, la +caisse refusera +de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu +porteras toi-même chez l'huissier.</p> +<p>Le "toi-même" serait légèrement souligné +et seulement de façon à bien +marquer le témoignage de confiance.</p> +<p>Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne +serait-il par touché par ces témoignages d'affection!</p> +<p>Mais l'enfant prodigue n'était pas rentré; et, les +affiches annonçant la +vente de Cara avaient frappé leurs yeux: <i>Mobilier moderne, +diamants</i>, +par suite du départ de mademoiselle C....</p> +<p>"Par suite de départ"; comme ces mots leur avaient +été doux! Et M. +Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit à sa +femme +qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la +rue +pour la lire elle-même. Ah! comme son coeur de mère avait +battu en +lisant cette ligne: "Par suite du départ de mademoiselle C..."; +mais +comme en même temps son imagination de femme honnête avait +travaillé en +lisant la longue énumération de l'affiche: <i>Meubles +d'art, marbres, +tableaux, diamants, voitures</i>, c'était par le luxe que ces +femmes +séduisaient les jeunes gens, et c'était pour entretenir +ce luxe que +ceux-ci se ruinaient.</p> +<p>Enfin elle partait cette femme et bientôt ils en seraient +délivrés: +après tout, il était jusqu'à un certain point +admissible que Léon eût +voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les +chagrins de ce départ et de cette vente: il était si bon, +si tendre le +brave garçon.</p> +<p>Mais la vente avait eu lieu et le brave garçon n'était +pas revenu à la +maison paternelle comme on l'espérait; ou plutôt, s'il +était revenu rue +de Rivoli, ce n'avait point été pour y rester et y +reprendre son +domicile: tout au contraire.</p> +<p>Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon déjeunaient rue +Royale comme +ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de +chambre, Jacques, avec une mine effarée.</p> +<p>Le père et la mère, qui n'avaient qu'une pensée +dans le coeur, avaient +senti tous deux en même temps qu'il s'agissait de leur fils; et, +comme +Saffroy était à table avec eux, ils avaient fait un +même signe à Jacques +pour qu'il ne parlât pas. Saffroy était trop fin pour +n'avoir pas saisi +ce signe, et bien qu'il eût le plus vif désir de savoir ce +que Jacques +venait annoncer, car il avait bien deviné lui aussi qu'il +s'agissait de +Léon, il avait quitté la table pour rentrer au magasin.</p> +<p>—Eh bien, Jacques?</p> +<p>Ce fut le même cri qui s'échappa des lèvres de +M. et de madame +Haupois-Daguillon.</p> +<p>—M. Léon est venu il y a environ deux heures à son +appartement; par +malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour +prévenir +monsieur et madame.</p> +<p>—Alors, comment l'avez-vous su?</p> +<p>—C'est Joseph qui, tout à l'heure, est venu me le dire. M. +Léon a donné +congé à Joseph et il l'a payé.</p> +<p>Le père et la mère se regardèrent avec +inquiétude.</p> +<p>Jacques, qui s'était arrêté un moment, comme +s'il n'osait continuer, +reprit bientôt:</p> +<p>—Ce n'est pas tout: M. Léon a fait mettre dans des malles son +linge, +ses vêtements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a +porté +le tout dans une voiture, et avant de partir M. Léon a dit +à Joseph de +m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais +prévenir monsieur et madame.</p> +<p>Jacques ayant achevé ce qu'il avait à dire, sortit +laissant ses deux +maîtres écrasés.</p> +<p>Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les +pensées qui +les étouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme +tous les +jours leur serrer la main et prendre une tasse de café avec eux; +s'il +avait été fidèle à cette coutume amicale +pendant vingt années, il +l'était plus encore depuis l'absence de Léon; quand ses +amis étaient +heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient; +maintenant qu'ils étaient malheureux, il venait avec la +régularité +qu'inspire l'accomplissement d'un devoir.</p> +<p>Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une +crise; +mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En +quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques +venait de leur dire.</p> +<p>—Et qu'avez-vous décidé? demanda-t-il.</p> +<p>—Rien; nous ne savons à quel parti nous arrêter.</p> +<p>—Mon mari parlait d'écrire, mais où voulez-vous qu'il +adresse cette +lettre? Chez cette femme, est-ce possible?</p> +<p>—Si je ne puis pas écrire à mon fils chez cette femme, +je puis encore +bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois.</p> +<p>—Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, +c'est +moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec +Léon +ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait être dangereux. Vous +êtes +exaspéré contre lui, et de son côté il croit +avoir, il a des griefs +contre vous: de votre rencontre, il pourrait résulter un choc +qui, dans +les circonstances présentes, mettrait les choses au pire: je le +verrai, +moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou.</p> +<p>—Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois.</p> +<p>—Sans doute, il est évident que Léon s'est jeté +dans les bras de cette +femme et s'est rapproché d'elle plus étroitement parce +qu'il a été +blessé par la demande en nomination de conseil judiciaire. +Quand, sur +l'avis de Favas, vous avez adopté cette mesure, je ne vous ai +rien dit +parce que vous ne m'avez pas consulté, et que rien n'est plus +grave que +d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai auguré +rien de +bon, et j'ai même fait des démarches auprès de +trois membres du conseil +de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis +franchement.</p> +<p>—Vouliez-vous donc qu'il nous ruinât?</p> +<p>—Je ne crois pas qu'il eût été jusque-là, +tout au plus aurait-il fait +une brèche à la fortune que vous lui laisserez un jour; +enfin cette +brèche eût-elle été large, très +large, tout n'eût pas été perdu; il faut +savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, +surtout +quand ils sont passionnés, et sous son apparence calme +Léon est +passionné, il est tendre, et quand il aime il est capable de +toutes les +folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de +l'arrêter, +vous en avez usé, et ce moyen s'est retourné contre vous. +Vous avez fait +comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent +aussitôt +qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'à la +dernière +extrémité. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le +savez, pour +ajouter à votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une +certaine +mesure, comment je comprends que Léon ait été +entraîné à la résistance +et finalement à cette folle résolution. J'ai voulu que +vous sachiez à +l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront +de +nature à le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on +peut +agir sur lui.</p> +<p>—Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Aussitôt que possible, aujourd'hui, demain, aussitôt +que je l'aurai +trouvé.</p> +<p>—Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez +devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains.</p> +<p>Comme Byasson, après les avoir quittés, traversait le +vestibule, Saffroy +se trouva devant lui.</p> +<p>—Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Léon?</p> +<p>Byasson n'avait pas une très-grande sympathie pour Saffroy; +il le +trouvait trop ambitieux, et il le soupçonnait de spéculer +sur l'absence +de Léon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes +grâces de M. et +de madame Haupois-Daguillon, de façon à devenir un jour +le seul chef de +la maison, le fils étant écarté.</p> +<p>—Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici; +j'espère que, quand il dirigera tout à fait la maison, il +ne pensera +plus qu'au travail.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVII</h3> +<br /> +<p>Trouver Léon n'était pas bien difficile, il n'y avait +qu'à trouver Cara; +pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait +la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa +prétendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la +trouver et la +donner: rue Auber, n° 9.</p> +<p>Arrivé au quatrième, il sonna à la porte de +gauche comme le concierge le +lui avait recommandé, et il sonna fort.</p> +<p>Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui +s'entre-bâilla, et Byasson, qui tout en attendant comptait +machinalement +les dessins géométriques du tapis de l'escalier, leva la +tête pour voir +si dans sa préoccupation il ne s'était pas trompé; +il aperçut le bonnet +blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.</p> +<p>Puis bientôt après la porte de gauche fut ouverte par +Léon lui-même, +qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.</p> +<p>—Je suis indiscret? dit celui-ci.</p> +<p>—Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous +voir, +au contraire, vous me trouvez en train d'emménager.</p> +<p>Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de +voir +cet intérieur simple et décent où rien ne +rappelait la femme à la mode, +et surtout une femme telle que Cara.</p> +<p>—Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne +viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce +plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que +j'ai vu naître et grandir; cependant je ne serais pas +monté ici si je +n'avais eu à te parler sérieusement. Je quitte tes +parents à l'instant +même, et comme, peu de temps avant mon arrivée, Jacques +était venu leur +annoncer ton déménagement, tu peux t'imaginer dans quel +état de +désespoir ils sont; ta mère, ta pauvre mère est +baignée dans les larmes; +ton père est accablé dans une douleur morne; ils te +pleurent comme si tu +étais mort.</p> +<p>—Qui m'a tué?</p> +<p>—Qui tout d'abord les a désespérés? Ne +récriminions point: je ne suis +venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me +trouve pas à mon aise ici,—il regarda autour de lui comme pour +sonder +les tentures,—je te demande de sortir quelques instants avec moi.</p> +<p>Léon, assez mal à l'aise, montra les caisses et les +malles placées au +milieu du salon:</p> +<p>—J'aurais voulu achever mon emménagement, dit-il.</p> +<p>—Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?</p> +<p>—Et où voulez-vous que nous allions?</p> +<p>—Sois sans inquiétude, je ne te ménage pas une +surprise, ces moyens ne +sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de +m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes +closes, librement.</p> +<p>—Je suis tout à vous; je vous demanda seulement deux minutes +pour me +préparer.</p> +<p>Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce +ne +fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se préparer; il resta +près +d'un quart d'heure absent.</p> +<p>Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que +peu de +temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de +choses insignifiantes, et plus d'une fois Léon laissa tomber la +conversation comme un homme qui suit sa propre pensée: le quart +d'heure +qu'il avait employé à se préparer, selon son +expression, l'avait +singulièrement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant +de le +laisser sortir, Cara l'avait stylé. Ce n'était donc plus +seulement +contre lui que Byasson allait avoir à lutter; ce serait encore +contre +elle; mais, si formelles que pussent être les promesses qu'elle +avait +exigées de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans +ces +conditions défavorables que de l'avoir elle-même +derrière soi, +invisible, mais menaçante et prête à paraître +au moment décisif.</p> +<p>Au lieu de recevoir Léon dans son bureau, comme d'ordinaire, +Byasson le +fit monter à sa chambre, où il était sûr que +personne ne pourrait venir +les déranger et où il n'y avait pas d'oreilles +indiscrètes à craindre. +Mais si cette chambre était un lieu sûr, elle était +en même temps un +lieu encombré et si plein de toutes sortes de choses +placées çà et là +avec un beau désordre qu'il fallut un moment assez long et pas +mal de +travail avant de pouvoir trouver deux siéges pour s'asseoir. Sur +le +canapé était un tableau tout nouvellement acheté +et auquel il ne fallait +pas toucher, car il n'était pas encore sec; les chaises +étaient prises, +celle-ci par un vase en bronze, celle-là par un ivoire, une +autre par un +tas de gravures; sur un fauteuil étaient de vieilles +faïences, et debout +dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis +et des étoffes qui attendaient là depuis longtemps le +moment où le +maître s'étant décidé à faire +construire la maison de campagne dont +depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau, +toujours changeant dans sa tête, on les emploierait enfin +à l'usage pour +lequel ils avaient été successivement achetés au +hasard des occasions.</p> +<p>—Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, +quelle +est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton père et de ta +mère, +le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu étais mon +fils, +moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux +dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et +légitime que je me jette entre tes parents et toi au moment +où vous +allez vous séparer. Et que produira cette séparation? +votre malheur, +votre désespoir à tous. Je me trompe, elle fera le +bonheur de quelqu'un; +mais ce quelqu'un mérite-t-il que tu lui sacrifies et ta +famille, et ton +avenir, et ton honneur?</p> +<p>—Celle dont vous parlez sans la connaître m'aime et je l'aime.</p> +<p>—Sans la connaître! Mais je la connais comme tout Paris; sa +notoriété +est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la +certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirmé par vingt, +par cent +témoins qui viendront déposer dans leur propre cause. Je +ne veux ni te +peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que +j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes +paroles ne sont pas l'éloge de celle que tu crois aimer. Quelle +est +cette femme que tu préfères à ton père, +à ta mère, à la famille, à la +fortune, à l'honneur, et auprès de qui tu veux vivre +misérablement dans +une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue +possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?</p> +<p>—Je l'aime.</p> +<p>—A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement +la +jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les +folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes à elle; pour combien +de temps? +Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse +et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous séparer dans un +avenir +prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son +âge. +Elle pourrait être ta mère; ce n'est pas à toi +qu'il faut le dire, toi +qui l'as vue sous la cruelle lumière du matin, si terrible pour +une +femme de son âge.</p> +<p>Léon, blessé par ces paroles, ne pouvait guère +s'en fâcher, il voulut +essayer de sourire:</p> +<p>—Vous qui aimez tant les choses d'art, réfléchissez +donc un peu, +dit-il, à l'âge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean +Goujon la +représenta nue.</p> +<p>—Quelle niaiserie!</p> +<p>—Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle était adorée par +son amant, qui +en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle +n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.</p> +<p>—Elle en aura soixante le jour où tombera le bandeau qu'elle +t'a mis +sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu +entendras, la satiété peut-être, mieux que cela, la +voix de ta dignité +et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient +que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle +n'a jamais éveillé en ton coeur rien de bon, rien de +noble, rien de +grand, rien de ce qui est la conséquence ordinaire de l'amour +lorsqu'il +existe entre deux êtres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu +qu'elle est +digne de toi, toi que j'ai connu honnête, tendre, bon, +généreux, toi qui +portes écrites sur ton visage toutes les qualités qui +sont dans ton +coeur?</p> +<p>—Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez +pas.</p> +<p>—Oui, mais tu ne me diras pas que tu as été +séduit et entraîné par ces +qualités qui, étant aussi en elle, se sont mariées +aux tiennes. Tu as +été séduit par ses défauts, par ses vices, +par son savoir de vieille +femme, qui depuis vingt-cinq ans a étudié, +pratiqué, expérimenté sur le +sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries +de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art +incomparable. Je les connais, ces habiletés de vieilles femmes +qui se +font les mères en même temps que les maîtresses de +leurs jeunes amants, +leur préparant d'une main expérimentée la +cantharide ou le haschisch et +de l'autre les enveloppant de flanelle. Voilà ce qui +m'épouvante pour +toi et me fait te tenir ce discours, que je t'épargnerais comme +je me +l'épargnerais moi-même, si, au lieu d'être aux mains +de cette femme, tu +aimais la première venue; une jeune fille, n'importe qui, la +fille de +ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrené.</p> +<p>—C'était à mon père qu'il fallait l'adresser, +ce discours, quand +j'aimais Madeleine.</p> +<p>—Je l'ai fait.</p> +<p>—Et vous n'avez point été écouté, pas +plus que je ne l'ai été moi-même; +vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon +père +et ma mère veulent mettre à l'abri de mes +prodigalités, c'est encore mon +coeur qu'ils veulent protéger contre mes égarements, +c'est ma vie qu'ils +veulent prendre pour la diriger au gré de leurs idées, de +leurs +intérêts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis +révolté, et puisqu'on +m'avait empêché de prendre pour femme, une jeune fille +digne entre +toutes de respect et d'amour, auprès de laquelle j'aurais +vécu heureux +dans ma famille, tranquillement, sans autres émotions que celles +du +bonheur et de la paix, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a +été +assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, +celle que +j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de +Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il +fallait en effet que son art fût grand, très-grand. Mais +pour tout le +reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide +et la flanelle, ce n'est pas par là qu'Hortense me tient comme +vous le +pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination +n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes +complications là où les choses sont bien simples. Quand +j'ai fait la +connaissance d'Hortense, j'ai obéi à un caprice: elle me +plaisait, voilà +tout. Mais bientôt j'ai appris à la connaître, et +j'ai vu qu'elle valait +mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis +heureux d'être aimé par elle. C'est là ce que vous +appelez de la folie. +Peut-être au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de +la +folie, mais j'ai le malheur d'être ainsi fait que je +préfère la folie +qui me donne le bonheur à la sagesse qui ne me donnerait que +l'ennui.</p> +<p>—Mais, malheureux enfant....</p> +<p>—Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis +déjà +dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose +à +être jugé sévèrement par ceux qui +s'appellent les honnêtes gens, cela +est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aimé, je +vis, je +me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles: +cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de +l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien +posée dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne +non plus +de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la +connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime, +et rien ne me séparera d'elle. Quand ma famille me repoussait et +me +déshonorait, où ai-je trouvé de l'affection et de +l'appui, si ce n'est +près d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, où sur la +demande de mon +père et de ma mère ... de ma mère, Byasson, on +venait de faire de moi +une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir? +les siens. Et vous voulez que maintenant je me sépare de cette +femme qui +m'a consolé dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est +ruinée, +pour rester ma maîtresse, quand vous qui êtes riche vous +m'avez +déshonoré de peur que la centième, la +millième partie peut-être de votre +fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je +ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lâcheté et une +infamie dont je +ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle +est +donc incurable.</p> +<p>—Que tu penses à elle, je le comprends, mais ne penseras-tu +pas à ton +père, ne penseras-tu pas à ta mère?</p> +<p>—À qui ont-ils pensé lorsqu'ils ont +présenté cette demande? à moi ou à +eux?</p> +<p>—Ne parlons point du passé; parlons du présent. Que +vas-tu faire?</p> +<p>—Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.</p> +<p>—Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas être l'amant de +Cara +puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maîtresse?</p> +<p>—Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai +reçu +de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.</p> +<p>—Et quand ces cent mille francs seront dépensés, ton +père et ta mère, +morts de chagrin, t'auront laissé leur fortune, n'est-ce pas, et +alors +tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle +espère?</p> +<p>Léon allait répondre; mais au moment même +où il étendait le bras, on +frappa à la porte du salon qui précédait la +chambre.</p> +<p>—Laissez-nous, cria Byasson.</p> +<p>Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec +colère alla +ouvrir la porte.</p> +<p>—C'est une lettre pressée pour M. Léon Haupois, dit le +commis qui +entra.</p> +<p>Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgré la +distance Léon +avait entendu ces quelques mots.</p> +<p>Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il +prit +la lettre, mais, chose étrange, l'adresse était d'une +écriture qu'il ne +connaissait pas; vivement il l'ouvrit.</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Madame vient de se trouver mal; le médecin est +très-inquiet; Madame +prononçant votre nom à chaque instant j'ose vous +prévenir de ce qui se +passe.</p> +<p style="text-align: right;">«LOUISE.»</p> +</div> +<p>Alors s'adressant à Byasson:</p> +<p>—Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut +que +je vous quitte.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVIII</h3> +<br /> +<p>Lorsque Léon arriva rue Auber, il trouva sa maîtresse +sans connaissance +étendue sur son lit, et auprès d'elle un jeune +médecin qu'on avait été +chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait à la faire +revenir à +elle.</p> +<p>—C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; +d'ailleurs +je crois qu'elle va cesser.</p> +<p>En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour +d'elle d'un air égaré, puis apercevant Léon, le +reconnaissant, elle lui +jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant à elle par un +mouvement +passionné, elle éclata en sanglots spasmodiques.</p> +<p>—Maintenant, dit le médecin, madame n'a plus besoin que de +repos et de +calme; je puis me retirer.</p> +<p>Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la +conviction d'avoir accompli un miracle.</p> +<p>Léon s'installa auprès du lit de Cara, et celle-ci lui +ayant pris la +main, qu'elle garda dans la sienne, ils restèrent ainsi assez +longtemps +sans parler; malgré le désir qu'il en avait, Léon +n'osait l'interroger, +le médecin ayant prescrit le repos et le calme.</p> +<p>Enfin, Cara se trouva assez bien elle-même pour prendre la +parole:</p> +<p>—Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! +c'est +ta voix qui ma ressuscitée; je crois bien que j'étais en +train de +mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je +serais peut-être restée longtemps, toujours dans cet +état, si tout à +coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a +semblé que +je me réveillais; comme tu as été bien +inspiré de revenir!</p> +<p>—Je n'ai pas été inspiré; je suis revenu parce +que Louise m'a écrit que +tu étais malade.</p> +<p>—Comment, Louise?</p> +<p>—Elle m'a écrit parce qu'elle était effrayée, +et elle m'a dit de venir +tout de suite.</p> +<p>—Je comprends qu'elle ait été effrayée. +Après ton départ, j'ai pensé à +ce que tu venais de me dire, et je me suis imaginé, +pardonne-moi, que +ton ami Byasson allait si bien te prêcher et te circonvenir que +nous ne +nous verrions plus. Alors, j'ai été prise d'un +anéantissement, mon coeur +a cessé de battre, mes yeux ont cessé de voir, j'ai +poussé un cri, +Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passé: quand +j'ai +recouvré la vue, j'ai rencontré tes yeux.</p> +<p>—C'est pendant cette syncope que Louise effrayée m'a +écrit; mais +comment a-t-elle su que j'étais chez Byasson?</p> +<p>—Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurément ce +n'est pas moi +qui le lui ai dit, car je suis fâchée qu'elle t'ait +écrit.</p> +<p>—Comment, tu es fâchée que je sois revenu?</p> +<p>—Cela paraît absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est +pas. Oui, +je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais +j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas +ramené par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a +emmené chez lui, +ce n'était point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou +ses +curiosités, c'était pour tâcher de te +décider à te séparer de moi et à +rentrer chez ton père. Ne me dis pas non, c'est cette +pensée, ce sont +ces discours que j'entendais qui m'ont étouffée et qui +ont provoqué ma +syncope. Quand j'en suis venue à bien préciser la +situation et à me +dire: écoutera-t-il la voix de son ami ou écoutera-t-il +celle de son +amour? retournera-t-il chez son père ou reviendra-t-il ici? +l'angoisse a +été si poignante que je me suis évanouie. Mais, +malgré tout, malgré +l'état affreux dans lequel j'étais, j'aurais voulu que +Louise ne +t'écrivît pas. Livré à toi-même tu +aurais seul décidé cette situation, +c'est-à-dire notre avenir à tous deux, ma vie à +moi. C'était une +épreuve, elle eût été telle qu'il ne serait +plus resté de doute après. +Si tu avais été chez ton père, je serais +peut-être morte, mais +qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu étais +revenu près +de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela +est +vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout à l'heure, parce que +Louise +t'a écrit que j'étais en danger. Il n'y a pas eu lutte +dans ton coeur; +il n'y a pas eut choix. Et c'était sortir triomphante de cette +lutte que +j'aurais voulu. C'était ce choix qui aurait calmé mes +alarmes. Tu es +accouru après avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en +vérité +chez un homme tel que toi qui est la bonté même! +Pitié n'est pas amour. +Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite, +mais demain, après-demain, il reprendra son prêche +où il a été +interrompu, et tu décideras en connaissance de cause, librement.</p> +<p>Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la +défendre.</p> +<p>Léon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre +sa famille +et sa maîtresse, n'y retourna pas, car y aller eût +été avouer qu'il +pouvait être indécis, et que la lettre de Louise l'avait +précisément +arraché à cette indécision.</p> +<p>Quant à la façon dont cette lettre lui était +parvenue, il en avait eu, +même sans la demander, l'explication la plus simple et la plus +naturelle: dans sa crise, Cara avait prononcé plusieurs fois, +sans en +avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tête, +avait +imaginé qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait +trouvé +l'adresse dans le <i>Bottin</i>.</p> +<p>Byasson, ne voyant pas Léon revenir bientôt comme +celui-ci en avait pris +l'engagement, lui écrivit; mais Léon ne reçut pas +ses lettres qui furent +remises à Louise par la concierge, et par Louise à Cara; +alors il vint +lui-même rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne +lui +ouvrit pas. Il sonna à la porte de Cara, Louise lui +répondit que madame +était à la campagne. Il revint le lendemain; le +concierge, sans le +laisser monter, l'arrêta pour lui dire que M. Léon Haupois +était en +voyage; quelques jours après on lui fit la même +réponse.</p> +<p>C'était évidemment un parti pris; le mieux dans des +conditions était +donc de ne pas brusquer les choses; il était plus sage +d'attendre, de +veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se +présenterait; +ce qui devait arriver un jour ou l'autre.</p> +<p>Cara eut alors toute liberté de pratiquer sur Léon le +système de +l'absorption, à petites doses, lentement, savamment, et chaque +jour elle +se rendit plus chère, surtout plus indispensable.</p> +<p>Vivant sous le même toit, ils ne se quittèrent plus, +et, peu à peu, ils +en vinrent à sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au +théâtre dans +une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et où ils se +tenaient +serrés l'un contre l'autre, les jambes enlacées, la main +dans la main, +écoutant, riant, s'attendrissant ensemble.</p> +<p>Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux +courses, +d'abord à la Marche, à Porchefontaine, au Vésinet, +où l'on a pour ainsi +dire l'excuse de la partie de campagne, puis à Chantilly, puis +enfin à +Longchamps, devant tout Paris.</p> +<p>Le jeudi, il l'accompagna à Batignolles, rue Legendre, et +rapidement il +devint l'ami, le père des enfants qui, très franchement, +se prirent pour +lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir à +leur faire +des surprises de joujoux, de gâteaux ou de bonbons; il les emmena +à la +campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, dîner dans +les bois +ou au bord de l'eau.</p> +<p>—Quel bon père, quel bon Papa-Gâteau tu ferais! +disait-elle.</p> +<p>Bientôt il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, où +Cara le laissa +seul, celui où elle allait au Père-Lachaise, en +pèlerinage au tombeau du +duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'à la porte du +cimetière. +Puis, la fois suivante, comme elle était souffrante et pouvait +à peine +se traîner, il lui donna le bras pour l'aider à monter +jusqu'au tombeau, +et ensuite il l'accompagna toujours.</p> +<p>C'était beaucoup pour Cara que Léon ne pût pas +se passer d'elle, mais ce +n'était pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il +fallait +qu'il s'habituât à voir en elle plus qu'une +maîtresse, si agréable, si +séduisante que fût cette maîtresse.</p> +<p>Lorsqu'ils allaient aux courses, Léon ne restait pas toujours +à ses +côtés comme un jaloux, et alors quand elle était +seule dans sa voiture, +ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du +monde dans lequel elle avait vécu l'entouraient, les uns pour +lui donner +une banale poignée de main, les autres pour causer plus +intimement avec +elle.</p> +<p>Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si +préoccupée que +Léon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle +répondit +qu'elle n'avait rien; mais son ton démentait ses paroles.</p> +<p>Enfin, après le dîner, lorsqu'ils furent en tête +à tête, côte à côte, +elle se décida à parler:</p> +<p>—Sais-tu qui j'ai vu tantôt à Longchamps? Salzondo.</p> +<p>Léon laissa échapper un mouvement de +contrariété; car, malgré l'histoire +des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait été +si notoire, si +publique, que ce nom ne pouvait pas être doux à ses +oreilles.</p> +<p>—Sais-tu ce qu'il m'a proposé? continua-t-elle. Tout d'abord, +et pour +la centième fois, de redevenir pour lui ce que j'étais il +y a quelques +années; puis, quand il a été bien convaincu que je +n'y consentirais +jamais, il m'a tout simplement demandé d'être sa femme, sa +vraie femme, +c'est-à-dire devant le maire.</p> +<p>—Et tu as répondu? demanda-t-il d'une voix mal assurée.</p> +<p>—Que je réfléchirais; car enfin la chose mérite +d'être pesée. Être la +femme de Salzondo n'est pas plus sérieux que d'être sa +maîtresse; +seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune; +et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand +on +aime et qu'on est aimée; cela est vrai, mais il faut remarquer +qu'un +pareil mariage n'empêche pas d'être aimée par celui +qui est maître de +votre coeur et d'être à lui corps et âme. De plus, +ce mariage, s'il se +faisait, te permettrait de te réconcilier avec ta famille, et +c'est là +encore une considération d'un poids considérable. Combien +de fois, +pensant à cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de +m'aimer, +ce sera elle qui te détachera de moi: femme de Salzondo....</p> +<p>—Hortense! s'écria-t-il en se levant avec colère.</p> +<p>Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:</p> +<p>—Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si +j'étais +assez misérable pour écouter de pareilles +considérations. Mais, sois +tranquille, si je sais voir où est la sagesse, je ne puis aller +que là +où est l'amour.</p> +<p>Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit à +écrire:</p> +<div class="blkquot"> +<p style="margin-left: 40px;">«Mon cher Salzondo.</p> +<p>«J'ai réfléchi à votre proposition et +j'en suis touchée comme je dois +l'être, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien +pris, je +vous le jure), la raison, la sagesse, même le vice, ne peuvent +rien +contre lui.</p> +<p>«Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie</p> +<p style="text-align: right;">«CARA.»</p> +</div> +<p>Elle donna ce billet à lire à Léon, puis +l'ayant mis dans une enveloppe, +elle sonna.</p> +<p>Louise parut:</p> +<p>—Va jeter tout de suite cette lettre à la poste.</p> +<p>Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir près de +Léon:</p> +<p>—Êtes-vous content, mon maître? moi, je suis la plus +heureuse des +femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante à Salzondo +d'abord de +m'avoir montré qu'il m'estimait assez pour m'épouser, et +aussi et +surtout de t'avoir inspiré ce geste de colère qui prouve +mieux que tout +combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuée!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIX</h3> +<br /> +<p>Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable +qui +devait lui permettre de faire auprès de Léon une nouvelle +tentative plus +efficace que la première.</p> +<p>Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Léon par +quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau; +mais Léon lui-même ne donnait pas signe de vie; aux +lettres les plus +pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne +répondait +point, et quand ses anis, cédant aux instances de Byasson, +voulaient +aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche dès le +premier mot; +Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir à la charge, +n'avait +obtenu que des paroles de colère qui avaient amené une +brouille entre +eux.</p> +<p>—J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Léon, je ne +veux point +d'un conseil d'amis.</p> +<p>Avec ses créanciers, Rouspineau, Brazier, Léon avait +pratiqué ce même +système de faire le mort, et il les avait renvoyés +à son conseil +judiciaire; il n'avait rien, (son appartement était au nom de +Cara), il +ne pouvait rien: c'était à son père de payer si +celui-ci le voulait +bien, sinon il payerait plus tard lui-même quand il le pourrait; +et il +n'avait pas pris autrement souci de leurs réclamations, se +disant qu'ils +lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui +réclamaient pour +attendre. L'attente n'était-elle pas justement un des risques +sur +lesquels ils avaient basé leurs opérations?</p> +<p>Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame +Haupois-Daguillon s'étaient montrés de bonne composition: +afin de sauver +l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de +payer +les billets à leur échéance, mais à +condition qu'ils seraient protestés +pour la forme, et surtout à condition plus expresse encore que +cet +arrangement serait tenu secret, de manière à ce que +Léon ne le connût +jamais. Le jour où une indiscrétion serait commise ils ne +payeraient +plus.</p> +<p>Fatigué, agacé de voir qu'il n'obtiendrait rien de +Léon, Byasson voulut +risquer une tentative auprès de Cara, et il lui écrivit +pour lui +demander une entrevue.</p> +<p>Si Cara ne voulait pas que Léon fût exposé aux +attaques amicales de +Byasson, qui pouvaient l'émouvoir et à la longue +l'ébranler, elle +n'avait pas les mêmes craintes pour elle-même. D'avance +elle bien +certaine de ne pas se laisser toucher, si pathétique, si +entraînante que +fût l'éloquence de Byasson; c'est au théâtre +qu'on voit les Marguerite +Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un père noble et se +contenter d'un baiser, «le seul vraiment chaste qu'elles aient +reçu», +pour le paiement de leur sacrifice; dans la réalité les +choses se +passent d'une façon moins scénique peut-être, mais +à coup sûr plus +sensée. D'ailleurs, elle avait intérêt à +voir Byasson et à apprendre de +lui combien M. et madame Haupois étaient disposés +à payer la liberté de +leur fils.</p> +<p>Elle donna donc à Byasson le rendez-vous que celui-ci lui +demandait, et, +pour être sûre de n'être point +dérangée, elle envoya Léon à la campagne.</p> +<p>Byasson arriva à l'heure fixée, et, pour la +première fois, cette porte, +à laquelle il avait si souvent sonné, s'ouvrit toute +grande devant lui.</p> +<p>Cara était dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme +de ménage, +elle s'occupait à recoudre des boutons aux chemises de +Léon, dont une +pile, revenant de chez le blanchisseur, était placée +devant elle sur une +table à ouvrage; ce fut donc l'aiguille à la main, +travaillant, que +Byasson la surprit.</p> +<p>Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir +un +siége.</p> +<p>Byasson avait préparé ce qu'il aurait à dire, +il entama donc l'entretien +rapidement et franchement:</p> +<p>—Vous savez, dit-il, que je suis un commerçant, nous +parlerons donc, si +vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espère que +nous nous +entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes +une femme +pratique.</p> +<p>Cara se mit à sourire.</p> +<p>—Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami +Léon?</p> +<p>—La question est originale.</p> +<p>—Il y a acheteur.</p> +<p>—Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?</p> +<p>—C'est à vous de le dire: vous avez; moi je demande.</p> +<p>—À livrer quand?</p> +<p>—Tout de suite.</p> +<p>—Et vous payez tout de suite aussi?</p> +<p>—Nous ne sommes pas précisément pressés, mais +je vous ferai remarquer +qu'entre vos mains la valeur que vous avez se déprécie.</p> +<p>—Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque +jour qui s'écoule, étant un jour de vie, rend plus +prochaine la +réalisation de mes espérances.</p> +<p>—Enfin c'est à vous de faire votre prix, et non à moi.</p> +<p>—J'avoue que vous me prenez au dépourvu, car il me faudrait +une table +de probabilités pour la mortalité, comme en ont les +compagnies +d'assurances, et je n'ai pas cette table; en réalité +votre question se +résume à ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame +Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps à vivre; et +franchement je +n'en sais rien; vous êtes mieux que moi renseigné à +ce sujet; ont-ils +des infirmités, suivent-ils un bon régime, le coeur +est-il solide, les +poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment +loyauté à vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps +encore? +Mourront-ils bientôt? Faites-moi une offre raisonnable; nous +discuterons, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme +j'ai tout +lieu de le supposer, vous êtes un homme pratique.</p> +<p>Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur +marché de Cara, il vit qu'il s'était trompé, et il +resta un moment sans +répondre.</p> +<p>—Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en +continuant; je croyais que vous me l'aviez proposé, mettons que +je me +suis trompée. C'est donc à moi de faire mon compte. Je +vais essayer. +Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de +600,000 fr. Votre ami s'étant trouvé dans une mauvaise +situation, j'ai +dû pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce +qu'est une +vente forcée. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tiré +300,000 fr. +environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De +plus je lui ai prêté 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait +pour son +compte diverses dépenses, dont je puis fournir état, +s'élevant à environ +100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis +créancière et sur lesquels il n'y a pas un sou à +diminuer. Maintenant, à +ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est nécessaire pour +vivre +honnêtement en veuve de Léon, et je ne pense pas que vous +trouverez que +ma demande est exagérée si je la porte à 25,000 +francs de rente, c'est à +dire un capital de 500,000 francs. En tout, et répondant +à votre +question, je vous dis que pour moi votre ami Léon vaut un +million, si je +vends tout de suite et comptant, deux si je vends à terme. +Qu'est-ce que +vous offrez?</p> +<p>Quand on est né sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas +beaucoup de +flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:</p> +<p>—Vous vous imaginez donc que Léon vous aimera toujours? +s'écria-t-il.</p> +<p>—Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le +langage +des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle était votre +intention; +est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer +un autre langage?</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; +très-volontiers, +et à vrai dire cela m'agrée: le sentiment, mais c'est +notre fort à nous +autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que +Léon +m'aimerait toujours. Je ne peux pas répondre à cela, car +toujours, c'est +bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je +voudrai +Léon m'épousera. À combien estimez-vous la fortune +de M. et de madame +Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la +part d'héritage de Léon sera donc de cinq millions. Or, +c'est cinq +millions que j'abandonne pour un million. C'est-à-dire que si +j'étais +une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marché de +dupe. Mais +si je ne suis pas une honnête femme selon vos idées, je +suis une femme +d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit +de +dire que j'ai le sentiment de la famille. Voilà pourquoi je n'ai +pas +voulu jusqu'à ce jour que Léon m'épouse. Mais vous +comprendrez qu'après +cette entrevue, je n'aurais plus les mêmes scrupules si vous, +mandataire +de cette famille que je voulais ménager, vous repoussiez +l'arrangement +que je n'ai pas été vous proposer, mais que, sur votre +demande, je veux +bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et +j'exagère mon pouvoir sur Léon: quand je le voudrai j'en +ferai mon mari, +et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sûre de ma +force, +puisqu'à l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer +une +résistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous +mettons +pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Léon, son +caractère, sa +nature; c'est un garçon au coeur tendre et à l'âme +sensible. Quand ces +gens-là aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car +s'il ne +m'aimait pas il serait rentré dans sa famille, lui qui est la +bonté +même, pour ne pas désoler sa mère et son +père. Pourquoi ne l'a-t-il pas +fait? Parce qu'il ne peut pas se détacher de moi, attendu que je +le +tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son +être; +en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que +vous ne l'ayez pas marié jeune; comme il eût aimé +sa femme! il a tout ce +qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer +et aussi la fidélité: il y a des hommes ainsi faits qui +n'aiment qu'une +femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis +passionnément comme dans le jeu des marguerites, puis toujours +davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les +timides, les bêtes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez +Léon +mieux que moi; je n'ai donc rien à vous dire. C'est vous qui +avez à me +répondre.</p> +<p>—Je vous aurais répondu si vous m'aviez parlé +sérieusement.</p> +<p>—Je vous jure que je n'ai jamais été plus +sérieuse, et il me semble +que, si vous voulez bien réfléchir à mes chiffres, +vous verrez combien +ils sont modérés. Je voudrais que la question pût +se traiter devant +Léon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai +donné +ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a +pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiété. +Croyez-vous que +cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est +exterminée pour offrir à un homme cette chose rare et +précieuse qu'on +appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne +la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre +heureux vos beaux fils de famille, élevés niaisement, qui +ne prennent +intérêt à rien, qui n'ont de passion pour rien, qui +n'ont d'énergie que +pour satisfaire leur vanité bourgeoise, et qui nous prennent, +non pour +ce que nous sommes, non pour notre beauté ou notre esprit, mais +pour +notre réputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous +assure que la +tâche est rude et que celles qui la réussissent gagnent +bien leur +argent. Mais je ne veux pas insister; vous réfléchirez, +et vous verrez +combien ma demande est modeste.</p> +<p>Elle se leva, et comme Byasson restait décontenancé +par le résultat de +leur entretien, elle continua:</p> +<p>—Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas où vos +réflexions seraient longues, que Léon peut attendre sans +être trop +malheureux?</p> +<p>Et, souriante, légère, elle le promena dans son +appartement, le salon, +la salle à manger, même le cabinet de toilette:</p> +<p>—Voilà mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; +pour nous +autres, c'est la pièce la plus importante de notre appartement.</p> +<p>Et elle se mit à lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui +montrant ce +qui lui restait de bijoux et de curiosités. Pour cela, elle +venait à +chaque instant s'asseoir près de lui, sur un sopha, et il +était +impossible de déployer plus de gracieuseté, plus de +chatteries qu'elle +n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eût +voulu +séduire Byasson qu'elle n'eût pas été plus +aimable.</p> +<p>Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils +étaient l'un +contre l'autre, les yeux dans les yeux.</p> +<p>—À quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec câlinerie.</p> +<p>—Je pense que si j'étais le père de Léon, je +vous étranglerais là sur +ce sopha comme une bête malfaisante.</p> +<p>Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientôt à +rire:</p> +<p>—Évidemment ce serait économique, mais ça ne se +fait plus ces +choses-là: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour +un +compliment.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XX</h3> +<br /> +<p>Un million!</p> +<p>Ce fut le mot que Byasson se répéta en allant de la +rue Auber à la rue +Royale, pour raconter à M. et à madame Haupois-Daguillon +son entrevue +avec Cara.</p> +<p>Byasson, qui avait gagné lui-même ce qu'il +possédait, sou à sou d'abord, +franc à franc ensuite, et seulement après plusieurs +années de travail +acharné par billets de mille francs, savait ce que valait un +million, et +ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une +idée bien exacte, représentait d'efforts, de peines et de +combinaisons +même pour les heureux de ce monde.</p> +<p>Un million! Elle avait bon appétit mademoiselle Hortense +Binoche, et +elle s'estimait à haut prix.</p> +<p>Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un +million, +ils faillirent être suffoqués tout d'abord par la surprise +et ensuite +par l'indignation.</p> +<p>—Assurément vous avez raison de pousser de hauts cris, dit +Byasson, et +cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'étais +bien +convaincu qu'il vous débarrassera à jamais de cette femme.</p> +<p>—Y pensez-vous!</p> +<p>—J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue +de +près et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable, +parfaitement capable, de se faire épouser par Léon.</p> +<p>—Mon fils!</p> +<p>Si Cara n'avait demandé qu'une somme peu importante, on +aurait pu entrer +en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un +million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les +aurait donnés; un million ce serait folie de le risquer en ayant +si peu +de chances de réussir.</p> +<p>Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre, +Byasson qui avait vu Cara en sentait la nécessité, et il +avait fait +partager ses craintes à madame Haupois-Daguillon.</p> +<p>Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas +désespérés: +tandis que madame Haupois-Daguillon, qui était pieuse, demandait +un +miracle à Dieu, à la Vierge et à tous les saints +du paradis, Byasson qui +n'avait pas la même confiance dans les moyens surnaturels se +décidait à +risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et +assistance auprès de l'autorité. Ancien juge au tribunal +de commerce, +membre de plusieurs commissions permanentes du ministère de +l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde +officiel dont il pouvait user et même abuser, et il +n'hésita pas a +recourir à leur influence plus ou moins légitime pour +arracher Léon des +mains de Cara. Il lui était resté dans la mémoire +des histoires de +femmes appartenant au monde de Cara qui avaient été +expulsées de Paris +ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une +mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-être lui +procurerait-on, +peut-être lui suggérerait-on un autre moyen d'arriver +à ses fins: ce +n'était pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se +permettre de rien négliger; le possible, l'impossible devaient +être +tentés.</p> +<p>Il connaissait à la préfecture de police un haut +fonctionnaire sous la +direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, +ainsi +que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagné de M. +Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur +ami, Léon Haupois-Daguillon, était l'amant d'une femme +connue sous le +nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme +menaçait de +se faire épouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; +dans ces +conditions, que faire? Le jeune homme était si aveuglé, +si fasciné qu'il +se pouvait très-bien qu'il se laissât entraîner +à ce honteux mariage.</p> +<p>M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour +lui +il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'à +un +certain point, rassuré de ce côté, il n'en +désirait pas moins voir finir +une liaison déshonorante qui faisait son désespoir et +celui de toute sa +famille.</p> +<p>—Et qui vous fait espérer que ce mariage n'est pas possible? +demanda le +fonctionnaire de la préfecture.</p> +<p>—Les idées d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a +été +élevé.</p> +<p>—Vous êtes heureux, monsieur, d'avoir vécu dans un +monde où l'on croit +à la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'être +arrivé à +votre âge sans avoir reçu de l'expérience de +cruelles leçons. Pour nous, +nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous +voyons chaque jour à quels abîmes les passions peuvent +entraîner les +hommes, même ceux qui ont reçu les plus pures +leçons d'honneur et de +vertu; aussi ne disons-nous jamais à l'avance qu'une chose est +impossible, par cela seul qu'elle a les probabilités les plus +sérieuses +contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, +même +l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.</p> +<p>—La passion n'est pas la folie, s'écria M. Haupois-Daguillon. +Assurément, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et +l'homme +passionné a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir +s'il +fait le bien ou le mal, et l'homme passionné agit en sachant ce +qu'il +fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a +que satisfaction de sa passion; on a dit: «l'homme s'agite et +Dieu le +mène», mais il faut dire aussi: «l'homme s'agite et +ses passions le +mènent.» Où la passion dont monsieur votre fils est +possédé le +conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux espérer avec vous +que ce ne +sera pas à ce mariage dont M. Byasson se montre effrayé. +Cependant, je +dois vous dire que, si cette femme veut se faire épouser, elle +est +parfaitement capable d'arriver à ses fins. Je la connais, et je +l'ai eue +dans ce cabinet, à cette place même où vous +êtes assis en ce moment, +monsieur,—il adressa ces paroles à M. Haupois-Daguillon—à +l'époque où +elle était la maîtresse du duc de Carami. Effrayée, +elle aussi, de voir +son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense +de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en +ce +moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive +bien souvent, trop souvent, hélas! que des familles +éperdues, qui n'ont +plus de secours à attendre de personne, s'adressent à +nous comme à la +Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas +alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu +de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur +elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je +m'imaginai,—j'étais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,—je +m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait +immédiatement sa maîtresse, si grand que pût +être l'amour qu'il +ressentait pour elle.</p> +<p>—Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naïveté +de les lui +communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que +ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant épris +aurait-il ajouté +foi à ceux qui parlaient de sa maîtresse? Il fallait +quelque chose de +plus précis. Je fis cacher le duc derrière ce rideau, +cela ne fut pas +très-facile; mais enfin j'en vins à bout, et lorsque +mademoiselle de +Lignon,—c'est Cara que je veux dire,—arriva, je racontai à +celle-ci sa +vie entière, avec pièce à l'appui de chaque fait +allégué; de telle sorte +qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que +c'était +pour le duc que je racontais, et comme sa maîtresse était +contrainte par +les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation +à +chaque fait, il était à croire, n'est-ce pas, que M. de +Carami serait +édifié quand j'arriverais au bout de mon récit. Je +n'y arrivai pas. À un +certain moment, Cara dont les soupçons avaient été +éveillés par le ton +dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard +maladroitement lancé du côté du rideau, se leva +vivement et courut à ce +rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de +théâtre, et +alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait +jusqu'à ce +moment. Quel fut selon vous le résultat de cette explication? +Cara +manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de +mon cabinet plus fortement liés l'un à l'autre que +lorsqu'ils étaient +entrés. Désolée de cette faiblesse, madame la +duchesse de Carami obtint +que Cara serait mise à Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le +troisième, je reçus l'ordre de la faire mettre en +liberté; et il n'y +avait pas à discuter cet ordre, qui avait été +obtenu grâce aux +toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain +monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, +car +cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara +elle-même d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire +concurrence, +ont eu la sagesse de se partager les rôles, l'une a +travaillé dans le +monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont +aidées, +elles ne se sont pas contrariées. Aujourd'hui, par +considération pour +vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara +à +Saint-Lazare, mais je vous préviens d'avance qu'elle n'y restera +pas +longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis +désolé. Mais, +hélas! il n'y a plus de pouvoir qui protége les familles; +nous ne sommes +plus au temps où l'on pouvait expédier Manon Lescaut +à la Louisiane. +Nous ne sommes même plus au temps où, par la contrainte +par corps, on +pouvait, en coffrant les jeunes gens à Clichy, les +séparer de leurs +maîtresses: M. Léon Haupois a fait pour deux cent mille +francs de +billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois +à Clichy, il aurait eu le temps de se déshabituer de sa +maîtresse, et la +force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisée, vous +auriez eu +bien des chances pour rompre définitivement cette liaison. Je me +sens si +incapable, et vous,—il se tourna vers M. Haupois,—et vous, monsieur, +je vous vois si faible en présence du danger qui vous menace que +j'en +viens à vous dire: souhaitez que votre fils manque à cet +honneur que +vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse +condamner, et nous l'arrachons à cette femme: il serait en +prison, il +serait à la Nouvelle-Calédonie, je vous le rendrais et il +reviendrait, +j'en suis sûr, un honnête homme; il est dans la chambre de +Cara, je ne +puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXI</h3> +<br /> +<p>Bien que la parole du fonctionnaire de la préfecture de +police eût +produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne +l'avait cependant pas convaincu que Léon pût jamais en +venir à prendre +Cara pour femme.</p> +<p>—Assurément, dit-il à Byasson en sortant, il y a de +l'exagération. Le +spectacle continuel du mal conduit à un pessimisme +désolant: la +passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, +très-petite +chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en réalité, il +n'y a pas +urgence à agir dès demain; certes, j'ai grande hâte +de voir cette +liaison rompue, et j'ai grande hâte aussi de voir l'enfant +prodigue +revenir à la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien +compromettre.</p> +<p>Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de +réfléchir +et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il +l'avait espéré, car une lettre du curé de Noiseau +vint à quelques jours +de là lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire +urgence à +agir pour empêcher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On +a déjà +dit que c'était à Noiseau que M. et madame +Haupois-Daguillon avaient +leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait à la +famille +Daguillon depuis plus de cinquante ans, les héritiers de cette +famille +étaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui +ne +compte guère plus de cent cinquante habitants: maire, +curé, conseillers, +instituteur, garde champêtre, tout le monde dépendait, +à un titre +quelconque, du château et des fermes, et par conséquent +s'intéressait à +ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propriétaires +actuels ou +futurs de ce château et de ses terres.</p> +<p>C'était à Noiseau que madame Haupois-Daguillon +s'était mariée; c'était +dans le cimetière de Noiseau que ses pères étaient +enterrés; enfin +c'était sur les registres de Noiseau qu'avaient +été inscrits les actes +de naissance et de baptême de Camille et de Léon, +nés l'un et l'autre au +château.</p> +<p>Dans sa lettre d'un style vraiment ecclésiastique, +c'est-à-dire aussi +peu clair et aussi peu précis que possible, le curé de +Noiseau croyait +devoir prévenir «sa bonne dame madame +Haupois-Daguillon» qu'une personne +fort élégante de toilette, et tout à fait bien +dans sa tenue, était +ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Léon +Haupois-Daguillon. +Il savait d'une façon indirecte, mais certaine cependant, +qu'à la mairie +la même personne avait aussi demandé une copie +légalisée de l'acte de +naissance de M. Léon. Il ne lui appartenait pas de scruter les +intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laissé +une +offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la +chapelle de la très sainte Vierge, mais il croyait +néanmoins de son +devoir de porter cette demande à la connaissance «de sa +bonne dame +madame Haupois-Daguillon», afin que celle-ci prît les +mesures que la +prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures à +prendre, +ce que lui ignorait et ne cherchait même pas à savoir. Il +regrettait +bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en +question; mais cette personne, qui avait quelque chose de +mystérieux +dans les allures, était venue elle-même commander et +prendre ces actes, +de sorte qu'il avait été impossible, malgré +certaines avances faites à +ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'était +même la +réserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait +donné à +penser au curé de Noiseau que «sa bonne dame madame +Haupois-Daguillon» +devait être avertie.</p> +<p>Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination à M. et +à madame +Haupois Daguillon pour comprendre que «cette personne fort +élégante de +toilette, tout à fait bien dans sa tenue et qui paraissait +vouloir +s'envelopper dans une réserve mystérieuse,» +n'était autre que Cara et +ils avaient compris aussi que le moment était venu d'agir +énergiquement +et de se défendre: si l'on se trompait une première fois, +on +recommencerait une seconde, une troisième, toujours, tant qu'on +n'aurait +pas réussi.</p> +<p>Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon +avait +agité dans la solitude et dans la fièvre cent projets +qui, tous, +n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns +fous, elle le reconnaissait elle-même, les autres sensés, +au moins elle +les jugeait tels, il y en avait un auquel elle était toujours +revenue, +et qui précisément par cela lui inspirait une certaine +confiance. Au +moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le séjour de Paria +désagréable et pénible à Léon, qui, +elle le savait mieux que personne, +avait l'horreur des réclamations d'argent; quand ces deux +créanciers, +dont ils étaient maîtres, l'auraient bien harcelé, +on lui ferait +proposer d'une façon quelconque (cela était à +chercher) de quitter +Paris, d'entreprendre un voyage seul, où il voudrait, et +à son retour, +après trois mois, après deux mois d'absence, il +trouverait toutes ses +dettes payées.</p> +<p>Décidée à agir, madame Haupois-Daguillon imposa +ce projet à son mari, et +tout de suite on lança en avant Rouspineau et Brazier qui, trop +heureux +d'avoir la certitude d'être intégralement payés +sans rabais et sans +procès, se prêtèrent avec empressement au +rôle qu'on exigeait deux; +pendant un mois Léon ne put point faire un pas sans être +exposé à leurs +réclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent +de leurs +demandes d'argent, tantôt poliment, «ils savaient bien que +paralysé par +son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce +l'était pas la totalité de leurs créances qu'ils +demandaient, c'était un +simple à-compte»; tantôt au contraire +grossièrement: «Quand on avait +assez d'argent pour vivre à ne rien faire, on devait être +juste envers +ceux qui s'étaient ruinés pour vous.» Et les choses +avaient pris une +telle tournure qu'un jour Rouspineau était venu annoncer a +madame +Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M. +son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'être +jeté +du haut en bas de l'escalier.</p> +<p>Ce jour-là, madame Haupois-Daguillon avait jugé que le +moment était +arrivé d'intervenir personnellement; elle était, il est +vrai, malade et +obligée de garder le lit; mais, loin d'être une condition +mauvaise, cela +pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas à +chercher le +moyen de faire faire sa proposition à son fils, elle la lui +adresserait +elle-même directement, car elle n'admettait pas que Léon, +la sachant +malade, refusât de venir la voir.</p> +<p>Elle n'avait donc qu'à le prévenir de cette maladie.</p> +<p>Mais, voulant mettre toutes les chances de son côté, +elle pria son mari +de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours à leur maison +de +Madrid: par cette absence, il n'était pour rien dans sa +tentative, ce +qui devait dérouter les calculs de Cara; et d'autre part, si +Léon +craignait des reproches, il serait rassuré, sachant son +père en Espagne.</p> +<p>Ce fut le coeur ému et les mains tremblantes que madame +Haupois +Daguillon se décida à écrire à son fils +après le départ de son mari:</p> +<p>«Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je +suis seule +à Paris, ton père étant retenu à Madrid; je +voudrais te voir; toi, ne +voudras-tu pas embrasser ta mère qui t'aime et que ton baiser +guérira +peut-être?»</p> +<p>Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les +mains +de Léon, et pour cela il n'était pas prudent de la +confier à la poste; +elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute +confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le +n° 9 +de la rue Auber.</p> +<p>—Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui +disant que je suis malade; s'il est accompagné, vous ne lui +remettrez et +ne lui direz rien; vous attendrez.</p> +<p>Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi +jusqu'à cinq heures du soir, et ce fut seulement à ce +moment qu'il put +remettre sa lettre à Léon qui rentrait seul.</p> +<p>Tout d'abord Léon, qui avait reconnu l'écriture de +l'adresse, voulut +repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononça alors les +paroles +que, depuis qu'il avait commencé sa faction, il se +répétait +machinalement:</p> +<p>—Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre à monsieur.</p> +<p>Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, à pas +rapides il +se dirigea du côté de la rue de Rivoli.</p> +<p>Le temps de l'attente avait été terriblement long pour +madame +Haupois-Daguillon de deux heures à cinq; enfin, un coup de +sonnette +retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'était lui! elle ne se +trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main +agitée d'un +fils inquiet sonne ainsi.</p> +<p>La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, +elle +lui tendit les bras et ils s'embrassèrent.</p> +<p>Elle avait fait préparer une chaise près de son lit, +elle le fit +asseoir, et elle l'eut en face d'elle, après être +restée si longtemps +sans le voir, l'attendant, le pleurant.</p> +<p>Comme il était changé! Il avait pâli; ses traits +étaient fatigués, des +plis coupaient son front.</p> +<p>Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes +réflexions que cet +examen provoquait en elle; elle ne l'eût pu qu'en les +accompagnant de +reproches, et ce n'était point pour lui adresser des reproches +qu'elle +lui avait écrit et qu'elle l'avait appelé près +d'elle.</p> +<p>D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment +répondre, +car elle, aussi avait changé sous l'influence du chagrin +d'abord, de la +maladie ensuite, et Léon lui posait question sur question pour +savoir +depuis quand elle était souffrante, ce qu'elle éprouvait, +ce que le +médecin disait.</p> +<p>Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton également +affectueux +chez la mère aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans +leurs +paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion à ce +qui +s'était passé de grave entre eux.</p> +<p>Il s'informa de la santé de son père, de celle de sa +soeur, de celle de +quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frère, +prenant +ainsi la responsabilité de la plaidoirie de Nicolas.</p> +<p>Le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience, et, +comme la demie +après six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans +ses +bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit à +dresser le +couvert sur une petite table.</p> +<p>—Tu manges donc? demanda Léon.</p> +<p>—Oui, depuis deux jours, mais jusqu'à présent, j'ai +mangé du bout des +dents, le pain avait un goût de plâtre, il me semble +aujourd'hui que +j'ai presque faim, tu me guéris.</p> +<p>La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui +était +nécessaire en une seule fois, était sortie.</p> +<p>—Si j'osais? dit madame Haupois.</p> +<p>—Quoi donc, maman?</p> +<p>—Je te demanderais de dîner avec moi ... si tu n'es pas +attendu +toutefois; je suis sûre que je dînerais tout à fait +bien si je t'avais +là en face de moi, me servant.</p> +<p>Assurément, il était attendu; et, comme il devait +rentrer à cinq heures, +il y avait déjà longtemps qu'Hortense +s'exaspérait, car elle n'aimait +pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces +termes? +comment partir quand sa mère lui disait qu'elle dînerait +bien s'il était +en face d'elle pour la servir? Hortense elle-même lui dirait de +rester, +si elle était là; il lui expliquerait comment il avait +été retenu sans +pouvoir la prévenir, et elle avait trop le sentiment de la +famille pour +ne pas comprendre qu'il avait dû accepter, elle était trop +bonne pour se +fâcher.</p> +<p>Il rencontra les yeux de sa mère; leur expression anxieuse +l'arracha à +son irrésolution et à ses raisonnements.</p> +<p>—Mais certainement, dit-il, je dîne avec toi.</p> +<p>—Oh! mon cher enfant!</p> +<p>Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par +l'émotion, elle +le pria de sonner pour qu'on mît un second couvert.</p> +<p>—Et puis il faut savoir s'il y a à dîner pour toi, +dit-elle en +souriant, le régime d'une malade ne doit pas être le tien.</p> +<p>On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pût en +manger un +peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'était point là le +dîner que madame +Haupois voulait offrir à son fils; heureusement le menu put +être +renforcé par les provisions de la maison: une terrine de +Nérac qu'un ami +envoyait de Nérac et donc on ne trouverait pas la pareille chez +les +marchands; du fromage de Brie fabriqué à la ferme de +Noiseau exprès pour +les propriétaires et qui ne ressemblait en rien à celui +du commerce; des +fruits du château; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne +buvait +ordinairement que dans les jours de fête, et que Jacques alla +chercher à +la cave, enfin ces pâtisseries, ces sucreries, ces liqueurs, +toutes ces +chatteries, toutes ces choses caractéristiques de la vie de +famille et +qui rappellent si doucement les années d'enfance.</p> +<p>Ainsi composé, le dîner dura longtemps. Léon +eût voulu cependant +l'abréger, mais le moyen? il était plus de huit heures +quand il se +termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqué que, +malgré la +joie que Léon éprouvait à dîner avec elle, +il était préoccupé, et elle +avait compris quelle était la cause de cette +préoccupation. Elle ne +voulut pas pousser à l'extrême le triomphe si +considérable qu'elle +venait d'obtenir.</p> +<p>—Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien +toujours, +mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous +séparions. Te +verrai-je demain?</p> +<p>—Tu le demandes?</p> +<p>—Eh bien, à demain alors. Cependant, avant que tu partes, il +faut que +je te dise un mot sérieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point +question de reproches, cette soirée a trop bien commencé +pour que je la +termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.</p> +<p>Elle lui serra la main.</p> +<p>—Quand nous avons recouru à la mesure du conseil +judiciaire,—je dis +nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de +responsabilité de cette mesure,—quand nous avons recouru au +conseil +judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous +désespérait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as +rendue plus +étroite et plus intime; et, au lieu de revenir à nous, tu +t'en es +éloigné davantage.</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Écoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas +t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompé; +ce n'est +pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as +prise, tu t'es mis dans l'impossibilité de payer tes +créanciers, qui te +tourmentent et te harcèlent. Je les ai vus. Je comprends que +leurs +réclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.</p> +<p>—Très malheureux, cela est vrai.</p> +<p>—Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient +payées. Elles le +seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne +veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme +tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction +à +ton père et de lui prouver que ton coeur n'est pas fermé +à la voix de la +conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois +même, seul bien entendu; fais un voyage où il te plaira, +et, à ton +retour, je te donnerai moi-même, j'en prends l'engagement, tous +tes +billets acquittés. Voilà ce que j'ai obtenu de ton +père, et voilà ce que +je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance +envers ton père, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront +changés +du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne +sera +pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la +solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible à +Paris, +et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te +le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai +pas +besoin de te dire ce que je demanderai à Dieu. Mais enfin, quoi +que tu +fasses, tu auras lutté; et, si ce n'est pas à nous que tu +reviens, tu +auras au moins la satisfaction de nous avoir donné un +témoignage de bon +vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te +condamnerons plus. Réfléchis à cela, mon enfant. +Tu me répondras demain, +plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixé. Pour +aujourd'hui, +embrasse-moi.</p> +<p>Ils s'embrassèrent, émus tous deux.</p> +<p>—Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journée +je n'ai +qu'à t'attendre. À demain.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXII</h3> +<br /> +<p>Si Léon n'avait pas été en retard, il se serait +assurément abandonné, en +sortant de la chambre de sa mère, aux douces émotions qui +emplissait son +coeur; mais, malgré lui, la pensée d'Hortense s'imposa +impérieusement à +son esprit.</p> +<p>Dans quel état allait-il la trouver? C'était la +première fois qu'il la +faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut +quatre à quatre qu'il monta les marches de son escalier.</p> +<p>Comme il allait, courbé en avant, la tête basse, il fut +tout surpris, un +peu avant d'arriver à son palier, de se trouver brusquement +arrêté; en +même temps deux bras se jetèrent autour de son cou:</p> +<p>—Enfin, te voilà!</p> +<p>C'était Hortense, haletante, éperdue.</p> +<p>Ils achevèrent de gravir l'escalier dans les bras l'un de +l'autre, et ce +fût seulement à la porte du salon close qu'Hortense, +après l'avoir +passionnément embrassé à plusieurs reprises, put +trouver des paroles +pour l'interroger:</p> +<p>—Où as-tu été? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il +arrivé? Qui t'a retardé? +Comment n'as-tu pas pu me prévenir? Ah! si tu savais quelles ont +été mes +angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc; +tu es là et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le +franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le +vois, je le sais.</p> +<p>Elle voulait qu'il parlât, et elle ne lui laissait pas le +temps d'ouvrir +les lèvres.</p> +<p>Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que +par +les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.</p> +<p>Mais, au moment où il allait parler, Louise ouvrit la porte +pour dire +que le dîner était servi:</p> +<p>—Ah! c'est vrai, s'écria Cara, j'oubliais, tu dois être +mort de faim, +viens dîner, à table tu me raconteras tout.</p> +<p>—Mais j'ai dîné.</p> +<p>—Ah! tu as dîné; et moi, pendant que tu dînais +tranquillement, +joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu +dîné?</p> +<p>—Avec ma mère.</p> +<p>Cara était ordinairement maîtresse de ses impressions, +elle ne put pas +cependant retenir un mouvement de stupéfaction:</p> +<p>—Ta mère!</p> +<p>Alors il voulut commencer son récit; mais, après +l'avoir si vivement +pressé de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:</p> +<p>—Je n'ai pas dîné, dit-elle, car j'étais trop +tourmentée pour manger, +mais maintenant que je vois que j'ai été comme toujours +beaucoup trop +naïve, je vais me mettre à table si tu veux bien le +permettre; tu me +conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?</p> +<p>Elle se mit à table, mais après le potage il lui fut +impossible de +manger.</p> +<p>—Non, dit-elle, cela m'étouffe; je sens qu'il se passe +quelque chose +de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.</p> +<p>Elle avait eu le temps de réfléchir et de prendre une +contenance, elle +écouta donc Léon sans l'interrompre.</p> +<p>Il lui dit comment, au moment où il rentrait, Jacques, le +valet de +chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mère; +comment +en apprenant que sa mère était malade il avait couru rue +de Rivoli, sans +penser à rien autre chose qu'à cette nouvelle +inquiétante; comment il +avait trouvé sa mère alitée, souffrant de douleurs +rhumatismales fort +pénibles; comment celle-ci, au moment de dîner, lui avait +demandé de +partager son dîner de malade; comment il n'avait pu refuser; +enfin +comment, malgré le désir qu'il en avait, il n'avait pu +trouver personne +pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.</p> +<p>Elle l'avait écouté les yeux dans les yeux, debout +devant lui; lorsqu'il +se tut, elle s'avança de deux pas et, lui prenant la tête +entre les +mains en se penchant doucement, de manière à l'effleurer +de son souffle:</p> +<p>—Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est +bien +ta bonté, ta générosité, ta tendresse; ta +mère, s'associant à ton père, +t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu +oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une +pensée: l'embrasser; et tu cours à elle les bras ouverts. +Oh! mon cher +Léon, comme je t'aime et que je suis fière de toi! Oh! le +brave garçon, +le bon coeur!</p> +<p>Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux, +puis, avec effusion passionnée, elle l'embrassa encore:</p> +<p>—Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pensé +à moi.</p> +<p>—Je te jure....</p> +<p>—Tu me jures que quand ta mère t'a gardé à +dîner tu as été peiné de ne +pouvoir me prévenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je +veux +dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idée de monter ici quand +ton +vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mère, car cela ne +t'aurait pris +que quelques minutes à peine, et tu ne m'aurais pas +laissé dans +l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; +c'en +est une autre: tu as eu peur que je te garde.</p> +<p>—Je t'assure que non.</p> +<p>—Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais +t'empêcher +d'aller voir ta mère malade, car la vérité est +qu'il y a longtemps que +je t'aurais envoyé près d'elle, même alors qu'elle +était en bonne santé, +si je l'avais osé. Est-ce que je n'ai pas tout +intérêt, grand enfant, à +ce que tu sois bien avec ta famille? Au début, oui, j'aurais pu +craindre +que ta famille te séparât de moi. Mais maintenant il +faudrait que je +fusse une femme sans coeur et même sans intelligence pour avoir +cette +crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu +m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous séparera? Cette +crainte +écartée, combien d'avantages j'aurais à une +réconciliation! Je ne parle +pas d'avantages matériels, ceux-là sont de peu +d'importance pour moi. +Mais si jamais ma suprême espérance se réalise, si +jamais tu me prends +publiquement, légitimement pour ta vraie femme, ce ne sera +qu'avec +l'assentiment de ta famille et non malgré elle. C'est donc +d'elle que +j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien +j'aurais été heureuse que ta mère pût +apprendre que c'était moi qui +t'envoyais près d'elle? Elle m'aurait su gré de ce +commencement de +réconciliation, et elle aurait compris que je n'étais pas +la femme +qu'elle s'imagine d'après de faux rapports. Tu vois donc que, +loin de te +retenir, j'aurais été la première à te dire +d'aller l'embrasser.</p> +<p>—Quand Jacques m'a dit que ma mère était malade, je +n'ai pensé qu'à +cette maladie, et je suis parti sans autre réflexion; mais, +quand elle +m'a demandé de dîner avec elle, la pensée m'est +venue alors que si tu +pouvais me parler tu me dirais: «Reste».</p> +<p>—Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.</p> +<p>Ce n'était pas la première fois que Cara parlait de +son mariage, c'était +peut-être la centième; mais toujours elle avait eu grand +soin de le +faire d'une façon incidente, en passant, tout d'abord comme +d'une idée +folle, puis comme d'un rêve irréalisable, puis peu +à peu en précisant, +mais de telle sorte cependant que Léon ne pût pas lui +répondre d'une +façon catégorique: cette réponse eût +dû être un oui, elle l'eût +bravement provoquée; mais comme à l'embarras de +Léon, lorsqu'elle +abordait ce sujet, il était évident que ce oui +n'était pas prêt à venir, +elle n'avait jamais voulu brusquer un dénoûment qui ne +s'annonçait pas +comme devant s'accorder avec ses désirs. Il fallait attendre, +patienter, +cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait +le +lui livrer sans défense, et encore n'était-il pas du tout +certain que +cette heure sonnât jamais. Elle n'insista donc pas plus dans +cette +occasion sur cette idée de mariage qu'elle ne l'avait fait +jusqu'à +présent, et comme si elle n'en avait parlé que par +hasard, elle passa à +un autre sujet.</p> +<p>Que lui avait dit sa mère dans cette longue entrevue? Tout +leur temps +n'avait pas été employé à manger. Une +réconciliation était-elle +probable, était-elle prochaine?</p> +<p>Il hésita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien +pour ne +pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il +voulait cacher.</p> +<p>—Cette réconciliation à laquelle tu pousses +toi-même, dit-il enfin, +serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement +qu'on me propose.</p> +<p>—Quel qu'il soit, il faut le subir.</p> +<p>—Même s'il doit nous séparer?</p> +<p>—Mon Dieu!</p> +<p>—Oh! pour deux mois seulement.</p> +<p>Alors il raconta la proposition de sa mère, +très-franchement et telle +qu'elle lui avait été faite.</p> +<p>—Et qu'as-tu répondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.</p> +<p>—Je n'ai pas répondu.</p> +<p>—Que répondras-tu?</p> +<p>—Je ne répondrai pas pour ne point peiner ma mère, et +elle ne tardera +pas à comprendre que je ne peux pas me séparer de toi, je +ne dis pas +pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.</p> +<p>—Pas pour une heure.</p> +<p>Ce récit donna à réfléchir à +Cara, et pour elle la nuit entière se passa +dans ces réflexions.</p> +<p>Il était évident que la famille de Léon, qui +pendant assez longtemps +avait laissé aller les choses, comptant sans doute sur la +lassitude, la +satiété ou toute autre cause de rupture, voulait +maintenant se défendre +vigoureusement: de là cette feinte maladie de la mère qui +était inventée +pour attendrir le fils; de là cette proposition de payer les +billets +Rouspineau et Brazier à condition que Léon quitterait +Paris pendant deux +mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait, +on l'entraînerait.</p> +<p>Si Brazier et Rouspineau avaient été si +menaçants en ces derniers temps, +n'était-ce pas précisément pour rendre le +séjour de Paris insupportable +à Léon?</p> +<p>Déjà Cara avait eu des soupçons à ce +sujet, et il lui avait semblé que +les réclamations de ces deux créanciers, que leurs +poursuites et que +leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le désir +d'être +payés par Léon.</p> +<p>La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste +après la +période la plus violente de réclamations, persuada Cara +que ses soupçons +étaient fondés.</p> +<p>Réclamations insolentes des créanciers, maladie et +proposition amicale +de la mère, tout cela s'enchaînait et tendait à un +même but: éloigner +Léon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait +guéri de son +amour.</p> +<p>Bien que cela parût logique à Cara, elle ne voulut pas +s'en tenir à des +présomptions si bien fondées qu'elles pussent être, +il lui fallait une +certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'à interroger +Rouspineau et Brazier.</p> +<p>Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le +patriarche anglais était assez retors pour ne dire que ce qu'il +voulait +bien dire.</p> +<p>Mais avec Rouspineau il pouvait en être tout autrement: si +Rouspineau +avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi était +paysanne +d'origine, et la vie de Paris avait singulièrement +aiguisé chez elle la +finesse qu'elle avait reçue de la nature; et puis d'ailleurs +elle avait +sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens +d'intimidation qui le feraient parler quand même il voudrait se +taire.</p> +<p>Ce serait donc à lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui +qui dirait +le rôle que madame Haupois avait joué dans les +tracasseries qui en ces +derniers temps avaient rendu Léon si malheureux.</p> +<p>Que dirait Léon lorsqu'il verrait sa mère, sa +mère malade, sa bonne mère +poussant en avant les gens qui l'avaient harcelé et +exaspéré?</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXIII</h3> +<br /> +<p>Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez +le +marchand de fourrages de la rue de Suresnes.</p> +<p>Rouspineau était occupé à rentrer une voiture +de paille; mais quand il +aperçut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche à +l'un de ses +garçons pour se rendre dans son bureau, où Cara +l'attendait le visage +sévère et dans l'attitude d'une personne indignée:</p> +<p>—Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il +l'accablait avec l'obséquiosité et la platitude d'un +homme qui n'a pas +la conscience sûre, il y a quinze ans que nous nous connaissons, +et je +puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de +ce que vous possédez.</p> +<p>—Ça c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.</p> +<p>—Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous +engage à rien envers moi.</p> +<p>—Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....</p> +<p>—Écoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas +harceler M. +Léon Haupois de vos réclamations d'argent, vous m'avez +dit que vous +étiez gêné, que vous étiez menacé de +la faillite, enfin vous avez si +bien joué votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous +êtes moqué de +moi. Vous n'avez tourmenté M. Léon Haupois que parce que +vous aviez +intérêt à le faire.</p> +<p>—Si l'on peut dire!</p> +<p>—Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela +vous coûtera cher.</p> +<p>Le moyen employé par Cara était celui qui +réussit si souvent dans les +querelles d'amant et de maîtresse: «je sais tout», +c'est-à-dire +l'affirmation de la probabilité; avec Rouspineau, il devait +être +infaillible si le fameux «tout» était bien dit avec +l'assurance de la +certitude.</p> +<p>Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; dès +lors, bien +certaine d'avoir touché juste, Cara n'eut plus qu'à jouer +sa scène de +manière à arriver à des aveux. Rouspineau se +défendit; il ne savait pas +ce que tout cela voulait dire, il était innocent comme l'enfant +qui +vient de naître; s'il avait demandé de l'argent à +M. Haupois fils, +c'était parce qu'il en avait besoin; et, à l'appui de +cette dernière +assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se +renfermant étroitement dans son «tout», si bien +qu'après plus d'une +heure de discussion, Rouspineau dut reconnaître qu'il n'avait pas +pu +faire autrement que d'accepter le rôle qu'on lui avait +imposé; son coeur +saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent à M. +Haupois fils, +un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon, +qui était une maîtresse femme, ne voulant payer les +billets qu'à cette +condition.</p> +<p>—Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.</p> +<p>—Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous +gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas +payés.</p> +<p>Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employé +l'adresse, +elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau +n'eût jamais parlé: sous le coup d'une dénonciation +au parquet pour +usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et +qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et, +peut-être ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges +admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le +récit +qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son +avantage:</p> +<p>—Maintenant que vous voilà raisonnable, dit-elle, vous allez +m'écrire +tout ce que vous venez de me conter.</p> +<p>—Oh! cela jamais.</p> +<p>—Écoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne +voulez pas +me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame +Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.</p> +<p>—Oh! juste; et pour cela seulement, bien sûr; songez donc, +vingt mille +francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres +pauvres +diables.</p> +<p>—Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, même +pour tous +ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier +que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le +moins +qui pourrait vous arriver, ce serait d'être condamné +à restituer +l'excédant de ce qui vous était dû +légitimement, et de plus, à payer une +amende s'élevant à la moitié de ce que vous avez +prêté; rappelez-vous +Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et +voyez si le total de tout cela n'excéderait pas les vingt mille +francs +pour lesquels vous criez si fort.</p> +<p>—Vous ne ferez pas cela.</p> +<p>—Je ne le ferais que si vous refusiez d'écrire la lettre que +je vous +demande, laquelle ne sera pas montrée à madame +Haupois-Daguillon, je +vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'écrivez, je +vais +prendre l'engagement de vous payer moi-même vos deux billets dans +le cas +où madame Haupois-Daguillon les refuserait.</p> +<p>—Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'écria Rouspineau. +Dictez-moi +ce que vous voulez que j'écrive; dès lors que vous vous +engagez à payer +si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas +à +craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet écrit.</p> +<p>Cara dicta et Rouspineau écrivit:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Je soussigné, reconnais: 1° que c'est par ordre de +madame +Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être +payé par M. Léon +Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets +souscrits par M. Léon Haupois ont été payés +à l'échéance par la maison +Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont été protestés +que pour la forme.</p> +<p style="text-align: right;">«ROUSPINEAU.»</p> +</div> +<p>Cela fait, Cara écrivit elle-même l'engagement de payer +les vingt mille +francs restant dus, si les billets n'étaient pas +acquittés par M. et +madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de +compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de +vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame +Cara, et il valait mieux être de ses amis que de ses ennemis.</p> +<p>En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais +elle +se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.</p> +<p>Comme le jour où elle était venue demander à +Riolle ce que valait la +maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le +cabinet +de l'avocat, et, comme ce jour-là encore, elle trouva Riolle +penché sur +ses dossiers et travaillant.</p> +<p>Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait +fait +alors, elle ferma la porte avec bruit, de façon à +s'annoncer.</p> +<p>Riolle leva la tête pour voir qui venait le déranger.</p> +<p>—En voilà une surprise; on ne te vois plus: tu +négliges tes amis, et +quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu +bourgeoise plus rangée.</p> +<p>—J'aime.</p> +<p>—Il me semble que ce n'est pas la première fois, et quand +cette +indisposition te prenait, elle ne t'empêchait pas d'être +convenable avec +tes amis.</p> +<p>—Maintenant c'est autre chose.</p> +<p>—Je m'en aperçois.</p> +<p>—Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.</p> +<p>—Tu t'imagines peut-être que tu aimes pour la première +fois?</p> +<p>—Justement; au moins, c'est la première fois que j'aime +ainsi; il est +vrai que chaque fois que j'ai aimé je me suis dit: +Celui-là, c'est le +bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.</p> +<p>—Et tu as toujours trouvé au nouveau des mérites que +l'ancien n'avait +pas ou plus justement n'avait plus.</p> +<p>—Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais +pas +Léon, c'est le meilleur garçon du monde, bon enfant, +simple, tendre, +affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre préoccupation, +d'autre +passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez +bêtes +pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idées +ou qu'aux +affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il +n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garçon, +tendre, +sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;—et +voilà précisément Léon.</p> +<p>—Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce +qui +me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,—me +diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?</p> +<p>—Un conseil à te demander.</p> +<p>—Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible +Léon.</p> +<p>—Heureusement, car ce qu'il aurait d'un côté, il le +perdrait de +l'autre.</p> +<p>—C'est aimable.</p> +<p>—Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais été +qu'une tête, drôle il +est vrai, mais une simple tête; c'est à cette tête +que je m'adresse +aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Français +contracté à +l'étranger sans le consentement des parents et sans publication?</p> +<p>—Ton mariage n'en est pas un, ça n'est rien, ça +n'existe pas aux yeux +de la loi.</p> +<p>—De votre loi.</p> +<p>—Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le +Code, au titre cinquième «Du mariage».</p> +<p>—Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'à +côté de +votre loi contenue dans votre Code au titre cinquième, +sixième ou +vingtième, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: +tu me +dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te +l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?</p> +<p>—Pourquoi t'adresses-tu à moi pour une chose qui n'est pas de +ma +spécialité? tu n'as donc pas dans le clergé du +diocèse de Paris un +conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de +la cour de Paris pour tes affaires civiles?</p> +<p>—Tu sais que je n'ai jamais toléré la plaisanterie sur +ce sujet, assez +donc, je te prie, et si tu le veux bien, réponds plutôt +à ma question, +que je précise: le mariage religieux de deux Français +célébré à +l'étranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul +comme le +mariage civil?</p> +<p>—Je n'ai pas dans les affaires religieuses la même +compétence que dans +les affaires civiles; je ne puis donc te répondre que des +à-peu-près: un +mariage célébré religieusement, selon les lois de +l'Église, est valable +aux yeux de l'Église, et n'est attaquable pour elle que si une +des +prescriptions qu'elle exige n'a pas été observée.</p> +<p>—Je te propose un exemple: je me marie à l'étranger +avec Léon devant un +prêtre catholique en observant toutes les règles du +mariage catholique, +et je reviens ensuite en France, suis-je mariée?</p> +<p>—Non, pour la loi.</p> +<p>—Mais, pour l'Église?</p> +<p>—Oui sans doute.</p> +<p>—C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier +à l'église +une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?</p> +<p>—À la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, +à l'église vous +ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier +mariage +soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par +l'autorité ecclésiastique au cas où les +formalités exigées n'auraient +pas été toutes observées.</p> +<p>—C'est bien ce que je pensais, je te remercie.</p> +<p>—Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne +signifie rien.</p> +<p>—Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est +pire, +comme un incrédule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et +elles +sont nombreuses, qui, même sans pratiquer la dévotion, +considèrent le +mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il +n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient à prendre +un mari +qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Église; +tu vois +donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et +même qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me +suffit, +et je t'en remercie.</p> +<p>—Veux-tu me payer mes honoraires?</p> +<p>—C'est selon.</p> +<p>—Avec une réponse.</p> +<p>—Oh! alors volontiers.</p> +<p>—À quand ce mariage?</p> +<p>—La date n'est pas fixée, mais ce sera peut-être pour +bientôt; au +revoir, cher ami, et encore une fois merci.</p> +<p>—Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: <i>Lugete veneres cupidinesque</i>.</p> +<p>—Cela veut dire?</p> +<p>—<i>De profundis</i>.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXIV</h3> +<br /> +<p>Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Léon qui +l'attendait avec une +impatience au moins égale à celle qu'elle avait eue +elle-même la veille:</p> +<p>—Enfin, te voilà? D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?</p> +<p>—Voilà que tes paroles sont justement celles que je +t'adressais hier; +tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assuré +que ce +n'était point pour te faire connaître mes angoisses que je +suis sortie +ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas fermé l'oeil de +la nuit.</p> +<p>—Malade?</p> +<p>—Non, inquiète, tourmentée: j'ai +réfléchi à ce que tu m'as dit à propos +de ce voyage que ta mère te voudrait voir entreprendre.</p> +<p>—Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se +ferait +pas?</p> +<p>—Et c'est justement pour cela que je me tourmente.</p> +<p>—Ne m'as-tu pas dit toi-même que tu ne voulais pas que nous +nous +séparions?</p> +<p>—Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole +a +été le cri de l'égoïsme et de la passion: je +n'ai pensé qu'à moi, qu'à +mon amour, qu'à mon bonheur; je n'ai pensé ni à +ton repos, ni à la santé +de ta mère. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas +oublier. Toute +la nuit j'ai donc réfléchi à ce cri qui m'avait +échappé, et j'ai fait +mon examen de conscience, me disant que quand, de ton +côté, toi aussi tu +réfléchirais, tu me condamnerais pour cette pensée +égoïste.</p> +<p>—Te condamner serait me condamner moi-même.</p> +<p>—Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'à un +certain +point, de celui de ta mère. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti +cela. Mais +je n'ai pas voulu m'en tenir aux réflexions d'une nuit de +fièvre, ce +matin j'ai voulu demander un conseil sûr.</p> +<p>—Et à qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?</p> +<p>—À quelqu'un de qui tu ne peux pas être jaloux, car si +bon que tu +sois, il est encore meilleur que toi; si sensé, si ferme que tu +sois, il +est encore plus sensé et plus ferme que toi,—au bon Dieu. Je +viens de +la Madeleine. J'ai été bien longtemps, cela est possible, +mais j'ai prié +jusqu'à ce que la lumière se fasse dans mon esprit +troublé et me montre +la route à suivre.</p> +<p>—Et de quelle route parles-tu? demanda Léon, qui était +fort peu +religieux de nature et d'éducation.</p> +<p>—De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta +mère: il faut que tu acceptes cette proposition.</p> +<p>—Tu veux que je parte en voyage, s'écria-t-il, toi! c'est toi +qui me +donnes un pareil conseil?</p> +<p>—Oh! le mauvais regard que tu m'as jeté. Ne détourne +pas les yeux, j'ai +lu ce qu'ils disaient; c'est une pensée de jalousie qui t'a +arraché ce +cri.</p> +<p>—De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me +conseiller de partir.</p> +<p>—Oh! l'ingrat! Je pense à lui, je ne pense qu'à lui et +à sa mère, je me +sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage +pour être libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma +liberté, qui m'empêcherait de la prendre? Sommes-nous +mariés? Non, +n'est-ce pas? Je ne suis que ta maîtresse, et je puis te quitter +demain, +tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, +n'est-ce +pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai +accepté +cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non +pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voilà en +quoi le +conseil judiciaire que tes parents t'ont donné est bon, c'est +qu'en te +liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve à +chaque +instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les +choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je +trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment même +où cet amour +s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne +veux ni quereller ni me fâcher. Tu as eu une mauvaise +pensée, +oublions-la et revenons à ce que je te disais. Ta mère +est malade, et tu +dois tout faire pour lui rendre la santé; pour cela, le meilleur +moyen +c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en +Angleterre, +en Amérique, en Asie, tandis que je serai à Paris, et +tout de suite elle +se rétablira. Voilà pour elle, à qui nous devons +tout d'abord penser; si +plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-même +conseillé ce +voyage, elle m'en saura peut-être gré. Maintenant, +occupons-nous de toi. +Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmenté +et +humilié par ces réclamations honteuses de Rouspineau et +de Brazier. À +ton retour, tu serais débarrassé d'eux, et cela aussi est +un point +important à considérer. Ce n'est pas le seul: au lieu de +ménager ton +argent, tu as été vite; espérant faire des +bénéfices qui te +permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parié aux +courses et +tu as perdu; de plus, toujours pour le même motif, tu as +confié d'assez +fortes sommes à ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, +devait +ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement +ruiné +lui-même en te perdant ton argent; de sorte que tu es +présentement dans +une assez mauvaise situation financière. Si tu voyages, tes +parents +seront obligés de t'accorder des frais de route; et ils le +feront sans +doute assez largement pour que tu puisses économiser dessus +quelque +bonne somme qui, à ton retour, te sera utile. Voilà les +pensées qui me +sont venues à l'église, et c'est pourquoi je te dis +d'accepter la +proposition de ta mère; pour elle, pour toi, pour nous. +Maintenant tu +feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille +et satisfaite, ce qui est quelque chose.</p> +<p>Tout cela était si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas +ne pas en +être touché. Évidemment son devoir de fils +était de donner à sa mère +malade la satisfaction qu'elle demandait. Évidemment son +intérêt à +lui-même était de se débarrasser au plus vite de +Brazier et de +Rouspineau. Évidemment en lui donnant ce conseil Hortense +agissait avec +une délicate générosité: cela était +d'une femme de coeur.</p> +<p>Il ne pouvait véritablement que remercier celle qui avait eu +assez +d'abnégation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.</p> +<p>Ce fut après avoir déjeuné avec sa chère +Hortense, plus chère que +jamais, qu'il se rendit chez sa mère.</p> +<p>Quand celle-ci apprit qu'il consentait à partir, elle pleura +de joie. +C'était la première fois qu'il la voyait pleurer, car +madame +Haupois-Daguillon n'était pas femme à s'abandonner +facilement à ses +émotions.</p> +<p>—Je ne mets qu'une condition à mon voyage, dit Léon en +souriant +doucement; si quinze jours après mon départ tu ne +m'écris pas que tu es +guérie, complétement guérie, je reviens; car tu +comprends bien, n'est-ce +pas, que ce voyage sera un pèlerinage pour obtenir ton +rétablissement.</p> +<p>—Avant huit jours je serai guérie.</p> +<p>Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler +son +mari, pour qu'il vît Léon avant le départ de +celui-ci, mais elle crut +qu'il était plus sage d'éviter une rencontre dans +laquelle pourraient +s'échanger des reproches réciproques, et, au lieu de lui +écrire de +revenir, elle le pria de prolonger son absence.</p> +<p>Ç'avait été une question longuement +débattue de savoir où Léon +voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, +le +choix du pays à son fils, Cara avait fait adopter +l'Amérique.</p> +<p>—Ne fais pas les choses à demi, lui avait-elle dit, et pour +que tes +parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux +États-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'intéressera, +et puis, comme +la dépense sera grosse, les économies que tu feras seront +grosses aussi.</p> +<p>Pendant les jours qui précédèrent son +départ, Léon alla chaque matin +passer deux heures avec sa mère, et le reste de son temps il le +donna à +Hortense: jamais elle n'avait été plus tendre pour lui; +jamais elle ne +l'avait aimé plus passionnément.</p> +<p>Il devait s'embarquer à Liverpool, et comme Byasson, par un +bienheureux +hasard (arrangé il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), +avait des +affaires qui l'appelaient à Manchester, il avait +été convenu qu'il +accompagnerait son jeune ami jusqu'à bord du paquebot. Comme +cela on +aurait la certitude que Cara n'était pas du voyage, au moins +pour sa +première partie.</p> +<p>Ce fut donc seulement jusqu'à la gare du Nord que Cara put +conduire son +amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenés qu'ils se +séparèrent: que de baisers que d'étreintes, que de +promesses, que de +serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures; +jure encore. Cara était affolée; Léon était +plus calme, mais cependant +très-ému, très-attendri.</p> +<p>Cependant, lorsque la portière de la voiture eut +été refermée, et +lorsque Léon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant +dans son +appartement, elle était tout à fait calme.</p> +<p>Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du +linge +et des robes; les malles étaient bientôt pleines.</p> +<p>—Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu +iras +les reprendre et tu iras les déposer à la gare de +l'Ouest, bureau de la +consigne; prenons toutes nos précautions, et si la mère +me fait +surveiller, ce qui me paraît probable, elle en sera pour ses +frais. Tu +diras à la concierge que je suis malade et que je garde le lit.</p> +<p>Léon devait s'embarquer le samedi à Liverpool; +à midi, madame +Haupois-Daguillon reçut une dépêche de Byasson:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Liverpool, 11 heures.</p> +<p>«Ai quitté Léon sur le <i>Pacific</i>. Le +vapeur prend la mer, beau temps.»</p> +</div> +<p>Deux heures après, on remit à madame Haupois-Daguillon +une lettre qu'un +exprès venait d'apporter:</p> +<div class="blkquot">«La personne que nous avions mission de +surveiller +n'était point malade +comme elle le prétendait; elle n'est point chez elle, et nous +avons tout +lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; +faut-il +rechercher où elle a pu aller?»</div> +<p>Avant de répondre, madame Haupois-Daguillon étudia +l'indicateur des +chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour +aller +de Paris à Liverpool; cet examen la rassura; si Cara +était partie le +vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver +à +Liverpool avant le départ du <i>Pacific</i>.</p> +<p>Alors elle répondit un seul mot à cette lettre: +«Cherchez.»</p> +<p>Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le résultat de cette +recherche: +le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller +s'était +embarquée au Havre sur le <i>Labrador</i>, en route pour +New-York.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXV</h3> +<br /> +<p>Les deux vapeurs le <i>Pacific</i> et le <i>Labrador</i> courent +à toute vitesse +sur l'Océan; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre +de la +Manche; les mêmes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur +qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumées +noires +tracent la ligne qu'ils suivent.</p> +<p>Sur le pont du <i>Labrador</i> une femme à la toilette +élégante, une +Parisienne, Cara, une jumelle de courses à la main, sonde les +profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle +lui +demande, mais sans préciser la question; si tous les vapeurs +partis +d'Europe le samedi pour l'Amérique suivent la même route.</p> +<p>Sur le pont du <i>Pacific</i>, Léon regarde aussi la mer, +mais il ne cherche +rien à l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit +pas en +vue; s'il promène les yeux çà et là, c'est +en rêvant mélancoliquement.</p> +<p>Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de +liberté; +il avait été si bien pris, si étroitement +enveloppé par Cara, qu'il +avait peu à peu cessé de s'appartenir, pour lui +appartenir à elle, +n'ayant pas une pensée, une sensation, un sentiment qui lui +fussent +propres ou personnels, tous lui étaient suggérés +par elle, ou tout au +moins étaient partagés avec elle. On ne se dégage +pas facilement d'une +pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une +pareille +servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se façonne +par +l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi +aisément, tout +aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils +reprennent +leur personnalité: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un +vide +douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie à bord et +la +monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et +grosse houle rendaient encore plus pesants. À qui parler? +L'oreille qui +l'écoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans +lesquels +il cherchait l'accord de sa pensée ne pouvaient lui +répondre.</p> +<p>Mais peu à peu il se laissa gagner par le charme +mélancolique du voyage, +la monotonie même des choses qui l'entouraient le +pénétra, la répétition +régulière de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit +un certain +intérêt, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement +remplacer +celles qui avaient été si brusquement rompues par son +départ.</p> +<p>D'ailleurs la vie même du bord avait pris une activité +pour l'équipage +et pour les passagers un intérêt qu'elle n'avait pas +pendant les +premières journées où l'on s'éloignait de +l'Europe; on approchait de +Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est +toujours +le moment critique de la traversée.</p> +<p>La température s'était refroidie, l'air s'était +obscurci, et l'on avait +rencontré de grands icebergs qui, descendant du pôle, s'en +venaient +fondre dans les eaux chaudes du <i>Gulf Stream</i>; plusieurs fois le +vapeur +avait brusquement viré de bord, changeant sa route pour ne pas +aller +donner contre ces écueils flottants, s'ouvrir et couler bas. +Puis +d'épais brouillards, plus froids que la neige avaient +enveloppé le +navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents, +avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.</p> +<p>—Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous +coulés par +eux?</p> +<p>De pareilles questions discutées avec les officiers qui, dans +leurs +caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le +pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'émotion.</p> +<p>Quand Léon débarqua à New York, son état +moral ne ressemblait en rien à +celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'était +arraché des bras de +Cara à la gare du Nord.</p> +<p>Si son père et sa mère, si Byasson avaient pu le voir, +ils auraient cru +que les espérances du fonctionnaire de la préfecture de +police étaient +en train de se réaliser: la puissance de l'accoutumance +était +considérablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des +journées de +voyage encore sans doute pour qu'elle fût tout à fait +détruite. Alors, +que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle +était réellement?</p> +<p>Avant son départ de Paris il avait été convenu +qu'il descendrait au +grand hôtel de la cinquième avenue, et c'était +là qu'on devait lui +envoyer des dépêches, s'il était besoin qu'on lui +en envoyât; en tout +cas, c'était là qu'on devait lui adresser ses lettres.</p> +<p>De dépêches, il n'en attendait point; loin de +s'aggraver l'état de sa +mère avait dû s'améliorer, et il n'y avait pas +à craindre qu'Hortense +fût malade; triste, oui, ennuyée, mais non malade. Ce ne +fut donc que +par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas +de +dépêche à son nom.</p> +<p>Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en +remit +une, et sa main trembla en l'ouvrant:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Arriverai par <i>Labrador</i> peu après toi; +n'écris à personne, ne +télégraphie pas sans nous être vus.</p> +<p style="text-align: right;">«HORTENSE.»</p> +</div> +<p>Il resta stupéfait.</p> +<p>Que se passait-il? Pourquoi cette dépêche? Pourquoi ce +voyage? Pourquoi +ne devait-il pas écrire? Pourquoi ne devait-il pas +télégraphier?</p> +<p>Toutes ces questions se pressaient dans sa tête +troublée sans qu'il leur +trouvât une réponse satisfaisante ou raisonnable.</p> +<p>Cette dépêche, en plus de l'inquiétude qu'elle +lui causa, n'eut qu'un +résultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit +plus +qu'elle, il ne pensa plus qu'à elle, il fut à elle comme +s'il était +encore à Paris et comme s'il venait de la quitter.</p> +<p>Pourquoi arrivait-elle?</p> +<p>Était-elle jalouse?</p> +<p>Il n'y avait guère que cette explication qui parût +sensée, et encore +avait-elle un côté absurde: une femme jalouse n'envoie pas +une dépêche à +celui qu'elle soupçonne.</p> +<p>Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique +française pour +savoir quand devait arriver le <i>Labrador</i>; on lui répondit +que, parti du +Havre le samedi, il était attendu d'un moment à l'autre.</p> +<p>Ainsi Hortense avait quitté le Havre le jour où +lui-même s'embarquait à +Liverpool: c'était là un fait qui rendait ce +mystère de plus en plus +inextricable.</p> +<p>Le mieux était donc d'attendre sans chercher à +comprendre ce qui +échappait à des conjectures raisonnables.</p> +<p>Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier où sa +mère lui +avait ouvert un crédit; cela occuperait son temps et calmerait +son +impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la +finance.</p> +<p>Il fit passer sa carte à ce banquier qui, depuis longtemps, +était en +relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le +reçut +plus que froidement. Alors Léon parla de son crédit.</p> +<p>Sans répondre, le banquier prit une dépêche dans +un tiroir et la lui +présenta; elle était en français et ne contenait +que quelques mots:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Considérez lettre du 5 courant comme non avenue et +ouverture de crédit +annulée.</p> +<p style="text-align: right;">«Haupois-Daguillon.»</p> +</div> +<p>C'était marcher de surprise en surprise; mais, si la +première était +stupéfiante, celle-là en plus était outrageante.</p> +<p>C'était sa mère qui annulait, par une +dépêche adressée à son banquier +et non à lui-même, le crédit qu'elle lui avait +ouvert avant son départ, +gracieusement, généreusement, sans même qu'il le +demandât, et d'une +façon beaucoup plus large qu'il ne paraissait nécessaire.</p> +<p>Évidemment c'était quand sa mère avait appris +le départ d'Hortense, +qu'elle avait envoyé une dépêche; mais alors, +pourquoi l'avoir adressée +au banquier et non à lui? il y avait là une marque de +méfiance qui lui +causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait +été celle faite +par la demande de conseil judiciaire.</p> +<p>Qu'elle crût qu'il l'avait trompée en se faisant +accompagner par +Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop +se fâcher de cette absence de confiance; mais qu'elle le +supposât +capable de s'approprier indélicatement un argent qu'on lui +refusait, +cela malgré ses efforts pour se calmer, l'exaspérait et +lui donnait la +fièvre.</p> +<p>Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le <i>Labrador</i> +arrivé, +mais retenu à la quarantaine, pût débarquer ses +passagers.</p> +<p>Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspiré +la dépêche +au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait +nécessité son +voyage; il n'aurait plus à aller d'une interrogation à +une autre, les +brouillant, les enchevêtrant et n'arrivant à rien.</p> +<p>De loin il l'aperçut, appuyée sur le bastingage, lui +faisant des signes +avec son mouchoir.</p> +<p>Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu +des +passagers qui ne se hâtaient point, n'étant attendus par +personne, elle +arriva à Léon, et émue, palpitante, elle se jeta +dans ses bras.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXVI</h3> +<br /> +<p>Ils montèrent en voiture pour se rendre à +l'hôtel, et aussitôt Léon +voulut interroger Cara.</p> +<p>Mais, sans répondre, elle le regarda en le pressant dans ses +bras:</p> +<p>—Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis +près de +toi; je te tiens; on ne nous séparera plus; oh! ces douze jours! +j'ai +vieilli de dix ans. M'aimes-tu?</p> +<p>—Tu le demandes?</p> +<p>—Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut +que +je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive.</p> +<p>—Mais qu'arrive-t-il?</p> +<p>—Tu ne le sais pas?</p> +<p>Disant cela, elle plongea dans ses yeux.</p> +<p>—Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces +yeux +honnêtes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais +qu'à te +voir pour être rassurée.</p> +<p>—Mais encore....</p> +<p>—On a préparé une terrible machination pour nous +séparer.</p> +<p>—Qui?</p> +<p>—Tes parents, ta mère: j'en ai la preuve que je t'apporte; +quand tu +auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons +été trompés, +dupés.</p> +<p>Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il +ne +bronchait pas, qu'il ne se révoltait pas,—et cela était +un point d'une +importance décisive qu'il écoutât les accusations +contre sa mère, sans +même tenter de les arrêter.</p> +<p>—Que dois-je lire?</p> +<p>—À l'hôtel; jusque-là laisse-moi tout à +la joie de te voir; puisque +nous sommes réunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il +faut que +nous nous expliquions franchement, loyalement, sans +arrière-pensée, et +que nous sachions à quoi nous en tenir, non-seulement pour +l'heure +présente, mais pour l'avenir.</p> +<p>Il voulut insister, elle lui ferma les lèvres avec un baiser.</p> +<p>—Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je +t'ai, je te tiens, je n'écouterai qu'un mot si tu veux bien me +le dire: +m'aimes-tu?</p> +<p>Ils arrivèrent à l'hôtel et alors il voulut la +prendre dans ses bras, +mais elle se dégagea et le tint à distance.</p> +<p>—Maintenant, dit-elle, l'heure des explications décisives a +sonné; j'ai +voulu, pendant ce trajet, n'être qu'à la tendresse et +à l'amour; +maintenant c'est notre vie qui va se décider.</p> +<p>De son carnet elle tira un papier plié en quatre et le lui +tendit:</p> +<p>—Lis, dit-elle.</p> +<p>Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait +ce +papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis +qu'il restait assis.</p> +<p>—Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que +je +dois faire.</p> +<p>Ayant ouvert ce papier il courut à la signature; mais, +après avoir lu le +nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui +dire qu'il jugeait inutile de continuer:</p> +<p>—Lis, dit-elle d'une voix saccadée, ne vois-tu pas que tu me +fais +mourir?</p> +<p>Il lut:</p> +<div class="blkquot">«Je soussigné reconnais: 1° que +c'est par ordre de +madame +Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être +payé par M. Léon +Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets +souscrits par M. Léon Haupois ont été payés +à l'échéance par la maison +Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont été protestés +que pour la forme.»</div> +<p>Comme il restait immobile, accablé, elle dit:</p> +<p>—Tu connais l'écriture de Rouspineau, tu connais sa +signature, tu ne +les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu +vois donc que cette reconnaissance est bien écrite par lui.</p> +<p>Il ne répondit pas.</p> +<p>—Tu vois aussi quel a été le rôle de Rouspineau, +et comment on s'est +servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer à +quitter +Paris, où l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie +insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont +joué +le rôle qui leur était imposé, et ta mère +elle-même a joué le sien dans +la comédie de la maladie; enfin, on s'est moqué de toi.</p> +<p>C'était lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout +en attendant +que chaque mot eût produit son effet, de façon à +n'arriver que +progressivement à sa conclusion.</p> +<p>Tout à coup Léon releva la tête, et la regardant +en face:</p> +<p>—As-tu vu ma mère? dit-il.</p> +<p>—Non.</p> +<p>—As-tu vu quelqu'un envoyé par elle?</p> +<p>—Personne.</p> +<p>—Lui as-tu écrit?</p> +<p>—Tu es fou.</p> +<p>Comme elle ne connaissait pas la dépêche envoyée +au banquier, elle se +demandait ce que signifiaient ces étranges questions; mais son +plan +étant tracé à l'avance, elle ne voulut pas s'en +écarter:</p> +<p>—Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai +appris le rôle joué par Rouspineau en cette affaire. Tout +simplement en +l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, été bien surprise +par les demandes +insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens +à te +poursuivre me paraissait étrange et jusqu'à un certain +point +inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille à qui ils +ont prêté +de l'argent: tu étais le premier à qui ils le +réclamaient de cette +façon. Le vendredi, veille de ton départ, Rouspineau, +depuis longtemps +déjà pressé par moi, se décida à +parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai +ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui +payer les deux billets que tu dois encore, il consentit à +m'écrire ce +papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le +samedi matin à Liverpool. Que faire? Il m'était +impossible de te +rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une +dépêche, craignant +qu'elle fût interceptée par ton ami Byasson, qui, tu dois +le comprendre +maintenant, ne t'avait accompagné que pour te surveiller et +t'expédier +comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les +précautions +étaient bien prises. Alors je résolus de te rejoindre +ici. J'eus le +temps de rentrer chez moi, de faire mes malles à la hâte, +avec l'aide de +Louise, et de prendre le train du Havre, qui part à minuit dix +minutes. +Arrivée au Havre, j'allai au télégraphe pour +t'envoyer ma dépêche, puis +je m'embarquai sur le <i>Labrador</i>; et me voici. Dans quelle +situation +morale je fis la traversée, tu peux l'imaginer: je voyais tout +le monde +conjuré pour te séparer de moi et je me demandais si tu +n'étais pas +d'accord avec tes parents.</p> +<p>—Moi!</p> +<p>—Cela était absurde et encore plus injuste, j'en conviens, +mais toi +aussi tu conviendras qu'il était bien difficile d'admettre que +ta mère +qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il +était +bien difficile d'admettre que ta mère avait pu toute seule +machiner un +pareil plan. J'ai quitté Paris décidée, je te +l'avoue, à pousser les +choses à l'extrême, pour trancher notre situation dans un +sens ou dans +un autre: ou nous nous séparerons franchement, ou je deviens ta +femme; +tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgré ton +père et ta +mère, à la condition de leur faire des sommations; si tu +m'aimes comme +je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que +près de moi que tu peux trouver de l'affection et de la +tendresse, si tu +vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donné un +conseil +judiciaire, qui t'as déshonoré en te livrant aux +moqueries des usuriers, +qui s'est jouée de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul +intérêt de +son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hésites pas à +me donner ton +nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours +témoigné; si tu +hésites, retenu par je ne sais quelles lâches +considérations mondaines, +je n'hésite pas, moi, à me séparer d'un homme qui +n'est pas digne d'être +aimé.</p> +<p>Elle avait prononcé ce discours, évidemment +préparé à l'avance, en +détachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Léon; +c'était en +arrivant seulement à son projet de mariage qu'elle avait +pressé son +débit, de manière à n'être pas interrompue. +Ayant dit ce qu'elle avait à +dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers +mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre.</p> +<p>Or, ce qu'elle lisait n'était pas pour la satisfaire: tout +d'abord la +surprise, puis l'embarras, puis enfin la répulsion.</p> +<p>Mais elle n'était pas femme à se fâcher et +encore moins à se décourager +en voyant l'accueil fait à son projet.</p> +<p>À vrai dire, elle l'avait prévu cet accueil. Elle +connaissait trop bien +Léon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la +traversée +elle préparait ce discours, qu'il allait lui répondre en +lui sautant au +cou et en écrivant à un notaire de Paris pour que +celui-ci procédât aux +sommations respectueuses. Cette hardiesse de résolution +n'était pas dans +le caractère de Léon. Si monté qu'il pût +être contre ses parents,—et de +ce côté elle l'avait trouvé dans les dispositions +les plus favorables à +ses desseins,—si exaspéré qu'il fût, il avait trop +le sentiment de la +famille, il était trop petit garçon, il était trop +dominé par le respect +humain pour risquer aussi franchement une déclaration de guerre +à +visage découvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup +de tête, +elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amérique, et à +Paris même elle +se fût fait épouser. Si, malgré ses +prévisions, elle avait cependant +parlé de ce mariage précédé de sommations, +c'est parce qu'il était dans +ses principes de ne jamais rien négliger de ce qui avait une +chance, si +faible qu'elle fût, de réussir. Or, comme il se pouvait +que Léon, en se +voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrât dans un +accès +d'exaspération qui lui ferait accepter cette idée de +mariage, elle avait +cru devoir la mettre en avant, quitte à se replier sur une +autre, si +celle-là était repoussée. Et, en +conséquence, elle avait préparé cette +autre idée dont la réalisation, pour lui donner des +avantages moins +complets que la première, n'en serait pas moins cependant pour +elle un +superbe succès qui couronnerait ses efforts.</p> +<p>L'exaspération ne s'étant pas produite chez +Léon au point de l'entraîner +aux dernières extrémités, Cara ne commit point la +maladresse de lui +faire une scène de reproches, qui n'aurait abouti à rien +de pratique. +Elle était indignée de voir son embarras et son trouble, +et c'eût été +avec une véritable jouissance qu'elle lui eût +reproché sa lâcheté en +l'accablant de son mépris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en +ce +monde, et elle n'avait pas traversé l'Océan pour s'offrir +des +jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces +hésitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux +à faire; plus +tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne +devait lui dire que ce qui était utile.</p> +<p>Jusqu'alors elle avait parlé debout devant Léon en le +tenant sous son +regard; mais, si cette position était bonne pour l'observer et +le +dominer, elle était mauvaise pour le toucher et dans un +mouvement de +trouble passionné lui faire perdre la tête.</p> +<p>Elle vint donc se placer près de lui sur le canapé +où il était assis:</p> +<p>—Voilà dans quelles dispositions j'ai quitté Paris, +dit-elle, décidée à +t'obliger à la rupture ou au mariage, à la rupture si tu +étais le +complice de ta famille, ou au mariage si tu en étais la victime. +Et ma +résolution était si bien arrêtée que j'ai eu +soin de prendre avec moi +tous les papiers nécessaires à ce mariage: tes actes de +naissance et de +baptême, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en +quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux +pas qu'à cet égard il s'élève un doute dans +ton esprit: j'avais ces +actes depuis quelque temps déjà, bien avant que ton +voyage fût décidé, +les légalisations qui sont sur les actes de naissance en feront +foi par +leur date.</p> +<p>Pourquoi avait-elle levé ces actes bien avant que le voyage +de Léon fût +décidé? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au +succès de son +plan que Léon ne pût pas croire qu'elle avait eu le temps +de les obtenir +entre le moment où Rouspineau avait parlé et celui +où elle était partie, +et la date de la légalisation était une réponse +suffisante à cette +question si Léon se la posait.</p> +<p>Elle continua:</p> +<p>—Pendant les premiers jours de la traversée, je m'affermis +dans ma +résolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de +possible, il +n'y avait que cela de digne.</p> +<p>—Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais?</p> +<p>—Remarque que j'étais dans une situation terrible: si je +n'admettais +pas que tu me trompais, je devais admettre que c'était ta +mère qui te +trompait, et, malgré tout, je n'osais porter une pareille +accusation +contre celle qui était ta mère, tant jusqu'à ce +jour je m'étais habituée +à la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse +affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces +jours de douleur, je n'ai pas quitté ma cabine. Cependant, cet +état de +maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calmé la +fièvre et la +colère qui me dévoraient quand j'ai quitté Paris. +Une nuit que tout le +monde dormait dans le navire et que le silence n'était +troublé que par +le ronflement de la machine et le gémissement du vent dans la +mâture, +j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un rêve, car je ne +dormais +pas. Écoute-moi sérieusement.</p> +<p>—Je t'écoute.</p> +<p>—Sans douter de la réalité de cette vision, +malgré ton irréligion. J'ai +vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idées, je sais que +cela doit +te paraître insensé; cependant cela est ainsi. Il me +parle, et voici ses +paroles: «Tu serais coupable de pousser ton ami à peiner +ses parents. +Mais tu serais coupable aussi de persévérer plus +longtemps dans la vie +qui est la vôtre.» Puis la vision disparut, et je restai +livrée à mes +pensées, m'efforçant de m'expliquer ces paroles qui +m'avaient +bouleversée. Le premier avertissement me parut assez facile +à +comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les +sommations respectueuses à tes parents, qui seraient une si +cruelle +blessure pour leur vanité et leur orgueil; donc je devais +renoncer à +mon projet de mariage tel que je l'avais arrangé dans ma +tête pendant +ces si longues journées. Je ne suis pas femme à +désobéir à la volonté de +Dieu; je renonçai donc à ce mariage.</p> +<p>Elle baissa les yeux comme si elle était profondément +émue, mais elle +avait été douée par la nature d'une qualité +que l'usage avait +singulièrement perfectionnée, celle de voir sans +paraître regarder; elle +remarqua que le visage de Léon, jusqu'alors douloureusement +contracté, +se détendit.</p> +<p>Après un moment donné à l'émotion, elle +poursuivit:</p> +<p>—Le second avertissement était moins clair: comment ne pas +persévérer +dans la vie qui était la nôtre? La première +idée qu'il s'offrit à mon +esprit fut celle de la rupture: je devais me séparer de toi. +S'il +m'avait été cruel de renoncer à ce projet de +mariage qui assurait mon +bonheur pour l'éternité, combien plus cruelle encore me +fut la pensée de +la séparation! J'avais pu, après bien des combats, +abandonner +l'espérance d'être ta femme; mais je ne pouvais pas +t'abandonner +toi-même, renoncer à notre amour, à mon bonheur, +à la vie. Je me dis +qu'il était impossible que telle fût la volonté de +Dieu, et je cherchai +un autre sens à ces paroles. C'est hier seulement que j'ai +trouvé, et de +ce moment j'ai abandonné ma cabine, guérie, pour monter +sur le pont +comme si j'étais insensible au mal de mer; voilà pourquoi +je ne suis pas +trop défaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois +jours, je +n'étais qu'un spectre: comment suis-je?</p> +<p>Elle resta un moment assez long à le regarder dans les yeux, +en face de +lui, et si près, que de son souffle elle lui faisait trembler la +barbe.</p> +<p>Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui +abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa +tendrement.</p> +<p>—Écoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi avec +toute ton âme, +sans distraction, sans pensée étrangère à +ce qui nous occupe, car c'est +ma vie que tu vas décider par un oui ou par un non; +écoute-moi.</p> +<p>Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais +cette fois fiévreusement, passionnément.</p> +<p>—Ce qui m'avait trompé, dit-elle, c'était la +pensée que je devais +renoncer à devenir ta femme. Ta femme par un mariage +légal avec +consentement de tes parents et publications, oui, à cela je dois +renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de +tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu; +oui, voilà ce que je dois poursuivre, voilà ce que Dieu +exige, voilà ce +que je te demande, voilà ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, +voilà ce +que je vais exiger de toi et ce qui amènerait notre +séparation si tu me +le refusais. Je t'ai demandé de m'écouter tout à +l'heure, je te répète +ma prière à tes genoux; avant de parler, avant de +répondre, avant de +prononcer le oui ou non qui va décider notre vie à tous +deux, notre +bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, écoute-moi jusqu'au +bout.</p> +<p>Elle se laissa glisser à terre, et, jetant les bras autour de +Léon, elle +resta serrée contre lui, la tête levée, le +regardant ardemment:</p> +<p>—Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la +plus +grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me +vois à tes genoux te priant, te suppliant à mains jointes +comme si je +m'adressais à Dieu. J'aurais persisté dans ma +première idée d'exiger de +toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais +dit simplement ce que je désirais et j'aurais attendu la +réponse sans +appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage +légal +m'aurait donné des droits que celui que j'implore ne me donnera +jamais. +Par un mariage légal je me serais trouvée ta femme aux +yeux de la loi, +c'est-à-dire que j'aurais partagé ta fortune, celle que +tu recueilleras +un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porté ton +nom, +j'aurais été ton héritière pour le cas +où tu serais mort avant moi. Cela +eût compliqué ma demande de questions d'argent et +d'intérêts qui +m'eussent imposé une grande réserve. Dieu merci, cette +réserve n'existe +pas maintenant, et je n'ai pas à me renfermer dans une froide +dignité. +Je peux te prier, te supplier, faire appel à ta tendresse, +à l'amour, à +nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans +craindre de mêler l'argent au sentiment, car ce mariage purement +religieux, ne me donnera aucuns droits à ta fortune, je ne serai +pas ta +femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union +sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. +Voilà +pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des +hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.</p> +<p>Ce n'était pas seulement par la parole qu'elle le pressait, +c'était +encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se +serrant contre lui, l'enveloppant, l'étreignant, le fascinant: +s'il y +avait de l'habileté dans ce qu'elle disait, combien plus encore +y en +avait-il dans la façon dont elle le disait: ce discoure +eût pu laisser +calme un indifférent, mais ce n'était pas à un +indifférent qu'elle +s'adressait, c'était à un homme qui l'aimait, qui +était séparé d'elle +depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps +étudié dans son fort +aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la +pianiste +connaît son clavier. Pendant toute la traversée, elle +avait +soigneusement travaillé les airs qu'elle jouerait sur ce +clavier, et, +dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'était +livré aux +hasards dangereux de l'improvisation.</p> +<p>Que n'eût-elle pas espéré si elle avait pu +savoir que celui sur qui elle +exerçait déjà tant de puissance venait +d'être frappé au coeur par un +coup qui lui enlevait toute force de résistance! Connaissant la +dépêche +au banquier, ce n'eût peut-être pas été le +seul mariage religieux +qu'elle eût poursuivi.</p> +<p>Elle reprit:</p> +<p>—Pour être sincère, je dois dire que ce n'est pas +seulement le repos de +ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie +entière, +celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes +parents poursuivront notre séparation; le passé nous +annonce l'avenir; +ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne réussiront pas? +On est +bien fort quand on est prêt à tout. Ce mariage nous +défendra contre eux, +et il me donnera la sécurité sans laquelle je ne peux +plus vivre. Tu +leur diras la vérité, et alors ils seront bien +forcés de renoncer à la +guerre. Qui sait même si ce ne sera pas la paix qui se fera quand +ils +auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras +aussi comment les choses se sont passées, comment je n'ai voulu, +comment +je n'ai demandé que le mariage religieux quand je pouvais exiger +l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par +là à me +connaître et, je l'espère, à m'estimer: Qui sait ce +que deviendront +alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous réunis?</p> +<p>Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser à la +réflexion le +temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer.</p> +<p>Puis, après avoir étreint Léon une +dernière fois et lui avoir baisé les +mains longuement en les mouillant de ses larmes brûlantes, elle +se +releva:</p> +<p>—J'ai tout dit. À toi maintenant de prononcer. Jamais nous +n'avons +traversé une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que +tu vas +choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester à +jamais, +n'ayant d'autre souci que de me consacrer à toi tout +entière et de te +rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a +été +adoré. Tu dis non, et je m'éloigne pour ne te revoir +jamais, car mon +amour ne résisterait pas au mépris que tu me +témoignerais en me refusant +une juste satisfaction qui te coûtera si peu. Réduite aux +termes dans +laquelle je la pose, la question que tu as à trancher en ce +moment +consiste simplement à savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes +pas. Tu +m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc là le +mot, le +seul que tu as à dire: je t'aime. Tes lèvres l'ont +prononcé bien +souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point?</p> +<p>Parlant ainsi, elle avait fièvreusement remis son chapeau et +son +manteau, puis, à chaque mot, elle avait avancé peu +à peu vers la porte +qu'elle touchait.</p> +<p>Léon l'avait suivie.</p> +<p>Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses +yeux dans ceux de son amant.</p> +<p>Ils restèrent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et +elle +s'abattit sur sa poitrine.</p> +<p>Qu'avait-elle à demander de plus?—Il l'avait retenue.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXVII</h3> +<br /> +<p>Elle n'était pas femme à s'endormir dans le +succès et à attendre +patiemment que Léon fût disposé à +réaliser l'engagement tacite qu'elle +avait eu tant de peine à lui arracher.</p> +<p>Il pouvait réfléchir lorsqu'il serait de sang-froid et +revenir alors sur +cet engagement.</p> +<p>D'autre part il y avait à craindre que ses parents +n'intervinssent +auprès de lui, soit en accourant eux-mêmes +d'Amérique, soit en faisant +agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi à +changer +sa résolution, qui n'était pas assez ferme pour qu'on +pût avoir pleine +confiance en elle.</p> +<p>Dans ces circonstances, le mieux était donc de ne pas perdre +une minute +et de faire célébrer aussi promptement que possible le +mariage +religieux.</p> +<p>Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et +rapidement en Amérique, mais elle ignorait en quoi consistaient +au juste +cette facilité et cette rapidité. On lui avait dit que +l'acte de +naissance et l'acte de baptême étaient les seules +pièces qu'on exigeait; +cela était-il vrai? Était-il vrai aussi que les +délais entre la demande +et la célébration étaient insignifiants? Elle +voulait mieux que des +on-dit plus ou moins vagues; c'était des certitudes qu'il lui +fallait.</p> +<p>Le lendemain matin, alors que Léon était encore au +lit, elle sortit +«pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de +quelques +minutes, le temps d'aller à l'église la plus voisine, et +elle revenait».</p> +<p>Ce fut en effet à l'église catholique la plus +rapprochée qu'elle se fit +conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra à +la +sacristie et demanda si elle pouvait parler à un prêtre +qui fût Français +ou qui entendît le français. À ces mots, un +prêtre qui arrangeait des +surplis dans un tiroir lui répondit avec un accent +étranger +très-prononcé qu'il était à sa disposition.</p> +<p>Il se préparait à entrer dans l'église, croyant +qu'il s'agissait d'une +confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil +pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui +raconta l'histoire qu'elle avait préparée.</p> +<p>Elle venait d'arriver à New-York avec son fiancé, et +ils étaient pressés +de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire bénir +leur union +par l'Église, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs +délais; +car si ces délais devaient les retenir à New-York, ils +seraient obligés +de se mettre en route avant d'avoir reçu le sacrement du +mariage, ce qui +serait une grande douleur pour leurs âmes chrétiennes: +elle désirait +donc qu'on abrégeât ces délais autant que possible; +elle était disposée +à payer toutes les dispenses nécessaires, et de plus +à faire à la +chapelle de la très-sainte Vierge un cadeau proportionné +au service +qu'on lui aurait rendu.</p> +<p>L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point +décisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariât +avant leur départ +pour l'Ouest. Mais le succès dépassa ses +espérances, car le prêtre +consentit à les marier à l'instant même, s'ils +avaient les pièces +exigées pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le +prêtre +l'avait mal comprise, et elle recommença ses explications. Le +prêtre, +après l'avoir patiemment écoutée, lui +répéta ce qu'il lui avait déjà +dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fût pas valable; +mais le +prêtre lui assura qu'il était au contraire indissoluble. +Elle pouvait +donc se présenter avec son fiancé quand elle le voudrait; +ce jour même, +le lendemain, et après s'être l'un et l'autre +confessés, ils seraient +mariés; ils n'auraient pas besoin d'amener des témoins, +on leur en +fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office.</p> +<p>Tout autre qu'un prêtre lui eût tenu ce langage, elle +eût cru qu'on se +moquait d'elle; mais ces paroles étaient évidemment +sérieuses; il ne lui +restait donc qu'à profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et +au plus +vite; elle remercia ce prêtre si complaisant et lui dit qu'elle +allait +revenir bientôt avec son fiancé.</p> +<p>Avant de rentrer à l'hôtel, elle s'arrêta chez un +bijoutier et elle +acheta un anneau ainsi qu'une pièce de mariage.</p> +<p>Arrivée à l'hôtel, elle garda sa voiture, puis +rapidement elle monta à +la chambre de Léon; il était en train de s'habiller.</p> +<p>—Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle.</p> +<p>—Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus +à +mon aise.</p> +<p>—Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu +fusses +en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir.</p> +<p>—Nous marier! s'écria-t-il en riant.</p> +<p>Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que +le +prêtre de Saint-François venait de lui apprendre: ils +étaient attendus; +elle avait promis de revenir avant une demi-heure.</p> +<p>Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette +noire, +simple et sévère.</p> +<p>—Eh bien? dit-elle.</p> +<p>—Mais un pareil mariage est absurde, dit Léon, il ne vaut +rien.</p> +<p>—Que t'importe? ne t'inquiète pas de cela; dis-moi que tu +reviens sur +ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que +j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis +pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison +précisément +pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera à rien; +s'il ne +l'est pas, ce que j'espère, ce que je crois, pourquoi le +refuserais-tu +aujourd'hui quand tu l'as accepté hier?</p> +<p>Il n'y avait pas à répondre, ou plutôt il y +avait trop de choses à +répondre.</p> +<p>La cérémonie fut bâclée en peu de temps; +ils signèrent sur un registre, +un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize +ou quatorze ans signèrent après eux, puis le prêtre +qui avait célébré la +messe signa à son tour;—ils étaient mariés.</p> +<p>Dans un rêve, les événements n'auraient pas +marché plus vite.</p> +<p>Était-ce possible?</p> +<p>Précisément parce que la validité d'un mariage +conclu dans ces +conditions paraissait plus que douteuse à Léon, il voulut +faire quelque +chose de positif et de solide pour Hortense.</p> +<p>Après leur déjeuner, il la fit monter en voiture avec +lui, et il dit au +cocher de les conduire dans Broadway à un numéro qu'il +lui indiqua.</p> +<p>—Où allons-nous? demanda-t-elle.</p> +<p>—Tu vas le voir.</p> +<p>Ils s'arrêtèrent à la porte d'une Compagnie +d'assurances sur la vie, et +là, tout aussi promptement qu'à l'église +Léon conclut une assurance en +vertu de laquelle la compagnie s'engageait à payer à +madame Hortense +Binoche, sa femme, si elle lui survivait et après son +décès la somme de +cinquante mille dollars.</p> +<p>Quand Léon eut payé la première prime, il +montra son portefeuille à +Hortense, il ne lui restait que quelques billets.</p> +<p>—Voilà toute ma fortune, dit-il assez gaiement.</p> +<p>Et il lui raconta comment le crédit qui lui avait +été ouvert avait été +presque aussitôt supprimé.</p> +<p>—Ce qui est à la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous +partagerons, +et comme avec ce que j'ai apporté nous ne sommes pas tout +à fait à sec, +nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le +Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes mariés en +Suisse +ou en Italie.</p> +<p>Trois jours après le départ de Léon et de Cara, +madame Haupois-Daguillon +débarquait à New-York et descendait à +l'hôtel que son fils venait de +quitter.</p> +<p>Elle accourait ayant tout quitté, tout bravé pour le +sauver, mais elle +arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, où? on n'en savait rien, +pour +l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas à le chercher, ni à +courir après +lui. Où le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher à +cette femme?</p> +<p>Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas +complétement +inutile; grâce au consul, pour qui elle avait une lettre de +recommandation, grâce à un homme d'affaires actif et +intelligent avec +qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour +l'Europe, que Léon s'était marié à +l'église Saint-François devant l'abbé +O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.</p> +<p>Marié! Lui, son fils!</p> +<p>Marié avec cette femme, une fille!</p> +<p>Léon et Cara employèrent trois mois à visiter +la région des grands lacs +et à descendre le Saint-Laurent; c'était un vrai voyage +de noces; jamais +on n'avait vu jeunes mariés plus tendres; cependant il y avait +des +heures où le mari paraissait sombre et préoccupé; +quant à la femme, elle +était radieuse, tout lui plaisait, la séduisait, +l'enchantait.</p> +<p>Enfin ils s'embarquèrent à Québec pour Glasgow, +et ce fut seulement +après une promenade en Écosse, non moins sentimentale que +celle du +Canada, qu'il rentrèrent à Paris.</p> +<p>Une surprise,—cruelle pour Cara,—les y attendait; le concierge de la +rue Auber remit à Léon toute une liasse de papiers +timbrés.</p> +<p>De la lecture de ces assignations, il résultait que M. et +madame +Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullité +d'un +prétendu mariage conclu par leur fils, Léon +Haupois-Daguillon, avec une +demoiselle Hortense Binoche, devant un prêtre de l'église +de +Saint-François, à New-York (États-Unis), lequel +mariage n'avait été +précédé d'aucune publication, et avait +été fait sans le consentement des +père et mère du marié; qu'aux termes de l'article +182 du Code civil, le +mariage ainsi contracté était nul, et qu'il importait aux +demandeurs de +ne pas laisser écouler le délai prévu par +l'article 183 du même Code +pour porter leur action en nullité devant la justice.</p> +<p>Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Léon les porta +immédiatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; +l'avis de +l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien à faire et qu'il +était +inutile de se défendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal +en +France qui ne prononcerait la nullité d'un mariage conclu dans +de +semblables conditions: une seule chose était possible, +c'était +d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, après +les délais +légaux et les formalités en usage, de +précéder à un nouveau mariage.</p> +<p>—Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que +je +vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.</p> +<p>Comme Léon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de +la +Madeleine, il aperçut une dame en grand deuil qui traversait le +boulevard comme pour entrer à l'église; cette dame +ressemblait d'une +façon frappante à sa mère: même tournure, +même taille, même démarche, +c'était à croire que c'était elle.</p> +<p>Mais cette pensée ne se fut pas plus tôt +présentée à son esprit qu'il la +chassa: cela n'était pas possible, c'était sa vision +intérieure qu'il +voyait; sa mère n'était pas en deuil.</p> +<p>De qui serait-elle en deuil?</p> +<p>Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barré le +passage à +cette dame, celle-ci s'arrêta et tourna à demi la +tête du côté de Léon.</p> +<p>C'était-elle! le doute n'était pas possible, +c'était bien elle; mais +alors que signifiait ce deuil?</p> +<p>Instinctivement et sans réfléchir il traversa le +boulevard en courant.</p> +<p>Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les +premières marches de l'escalier.</p> +<p>—Mère? s'écria-t-il d'une voix étouffée.</p> +<p>Elle se retourna et en l'apercevant tout près d'elle elle +recula.</p> +<p>—En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui?</p> +<p>Elle le regarda un moment.</p> +<p>—De mon fils, dit-elle.</p> +<p>Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant +écrasé, suffoqué.</p> +<br /> +<h4>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.</h4> +<hr style="width: 65%;" /> +<br /> +<h2>TROISIÈME PARTIE</h2> +<h3>I</h3> +<br /> +<p>Le théâtre de l'Opéra annonçait <i>Hamlet</i>, +pour les débuts de +mademoiselle Harol, dans le rôle d'Ophélie.</p> +<p>C'était la première fois que Paris entendait ce nom, +qui, disaient les +journaux de théâtres, était celui d'une jeune +chanteuse, Française +d'origine, mais dont la réputation s'était faite en +Italie à la Scala, à +la Fenice, à la Pergola. Quelques articles avaient parlé +des succès +qu'elle avait obtenus sur ces scènes, mais Paris a autre chose +à faire +que de s'occuper de ce qui se passe à l'étranger, et +toute réputation +qu'il n'a pas consacrée, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe +pas +pour lui.</p> +<p>Faite simplement, modestement et sans réclames tapageuses, +l'annonce de +ce début n'avait pas produit une bien vive curiosité dans +le public: +aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'était-elle pas +celle d'une +représentation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au +plus +avaient daigné se déranger, parce qu'on leur avait fait +un service et +surtout parce qu'ils n'avaient pas à employer mieux leur +soirée +ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil +d'orchestre était vide.</p> +<p>Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces +fauteuils: +il n'y avait pas de première représentation ce +soir-là, et, ne sachant +que faire, il était venu à l'Opéra plutôt +pour ne pas se coucher trop +tôt que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et +dont il +n'avait pas souci; ce n'était pas une de ces débutantes +qui, par le +bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention.</p> +<p>Hamlet, en scène, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et +la +fragilité des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette +et se +mit à examiner la salle, allant de loge en loge.</p> +<p>Il était absorbé dans cet examen et il tournait le dos +à la scène +lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur +le théâtre: une voix qu'il avait déjà +entendue venait de réciter les +premiers mots du rôle d'Ophélie:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Hélas! votre âme, en proie<br /> +</span><span>A d'éternels regrets, condamne votre joie!<br /> +</span><span>Et le roi, m'a-t-on dit, a reçu vos adieux!<br /> +</span></div> +</div> +<p>Ce n'était pas seulement cette vois qu'il avait +déjà entendue; celle qui +chantait, il l'avait déjà vue aussi!</p> +<p>Madeleine!</p> +<p>Et, n'écoutant plus, il regarda; mais l'éclairage de +la rampe change les +traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de +théâtre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta +assez longtemps +la lorgnette braquée sans savoir à quoi s'en tenir.</p> +<p>Il avait si souvent pensé à Madeleine qu'il devait +être en ce moment le +jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait +son esprit.</p> +<p>Cependant la ressemblance était véritablement +merveilleuse: c'était +elle, c'était sa tête ovale, son nez droit, ses yeux +bleus, ses cheveux +blonds, sa figure douce et pensive.</p> +<p>Mais n'était-ce point Ophélie qui +précisément ressemblait à Madeleine? +quoi d'étonnant à cela; le type de la beauté de +Madeleine n'était-il pas +celui de la beauté blonde, vaporeuse et poétique?</p> +<p>Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements +éclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement +à Hamlet, mais +encore, mais surtout à Ophélie: en quelques minutes, le +public, +indifférent pour elle, avait été gagné et +charmé.</p> +<p>Byasson avait été trop occupé à regarder +mademoiselle Harol pour avoir +pu la bien écouter. Cependant il lui avait semblé que la +voix était +belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de +l'opéra, et la voix de Madeleine, au temps où il l'avait +entendue, était +loin d'avoir cette étendue et cette sûreté.</p> +<p>Il est vrai que, depuis cette époque, c'est-à-dire +depuis plus de trois +ans, cette voix avait pu se développer par le travail.</p> +<p>Mais où Madeleine, si c'était Madeleine, avait-elle pu +travailler?</p> +<p>On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; après +avoir +quitté la maison de son oncle, c'était donc en Italie que +Madeleine +avait été: cela expliquait que les recherches entreprises +à Paris et à +Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.</p> +<p>C'était donc la passion du théâtre qui l'avait +fait abandonner la maison +de sans oncle.</p> +<p>Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon +n'eussent permis à leur nièce de se faire +comédienne: en se sauvant, +elle avait obéi à une irrésistible vocation.</p> +<p>Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection +très-vive et +très-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier +cette +fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu +qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir +qu'elle +voulait accomplir, il était fier de voir qu'il ne s'était +pas trompé +dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.</p> +<p>C'était pendant la cavatine de Laërte et le choeur des +officiers qu'il +réfléchissait ainsi; aussitôt qu'il put quitter sa +place sans troubler +ses voisins, il se hâta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans +l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sût.</p> +<p>Et il se dirigea vers l'entrée des artistes; mais, +après avoir fait +quelques pas, il s'arrêta, retenu par une réflexion qui +venait de +traverser son esprit.</p> +<p>Pour que Madeleine sauvât Léon, il fallait qu'elle +fût toujours +Madeleine, la Madeleine d'autrefois.</p> +<p>Qui pouvait dire ce qui s'était passé? qu'était +devenue l'honnête et +pure jeune fille après trois années de vie +théâtrale, seule, sans +affection, sans appui autour d'elle?</p> +<p>Avant de voir Madeleine, avant de tenter une démarche +auprès d'elle, il +importait donc de savoir quelle femme il trouverait.</p> +<p>Il revint sur ses pas, décidé à rentrer dans la +salle et chercher +quelqu'un, un journaliste ou un homme de théâtre, qui +pût lui donner ces +renseignements.</p> +<p>Comme il traversait le vestibule, il aperçut justement un +jeune musicien +qui, faisant partie de l'administration de l'Opéra, devait +être en +situation mieux que personne de l'éclairer; il alla à lui.</p> +<p>—Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous +notre nouvelle chanteuse?</p> +<p>—Charmante.</p> +<p>—C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je +n'ai +jamais douté de son succès, mais j'avoue qu'il +dépasse ce que je j'avais +espéré. Ce que c'est que la beauté et le charme. +Voici une jeune femme +qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir; +croyez-vous qu'elle eût fait la conquête du public avec +cette rapidité, +si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux.</p> +<p>—Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui +de +son jeune ami et en l'accaparant.</p> +<p>—Oui, mais c'est une Française, d'Orléans je crois. +Elle est élève de +Lozès, ce qui est bien étonnant, car l'animal n'a jamais +formé une femme +de talent; mais elle a travaillé aussi en Italie, où elle +a débuté avec +assez de succès pour qu'on m'ait envoyé la chercher. Elle +a pour cornac +un vieux sapajou d'Italien appelé Sciazziga, qui est bien +l'être le plus +insupportable de la création: avare, mendiant, pleurard. Elle +vit avec +lui.</p> +<p>Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras.</p> +<p>—Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga, +l'idée que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu +dire +qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est +bien gardée, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux +chenapan +qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de +suite +qu'elle a été élevée. Je n'ai pas entendu +la moindre médisance sur son +compte, et cela prouve bien évidemment qu'il n'y a rien à +dire, car sa +vie a été passée au crible, soyez-en sûr. +Mais rentrons, le deuxième +acte va commencer, et vous savez qu'elle paraît tout de suite; je +vous +recommande son air: «Adieu, ayez foi!»</p> +<p>Byasson ne se laissa pas dérouter par le mot +«Orléans»; se tenant bien, +élevée, honnête, c'était Madeleine; ce ne +pouvait être qu'elle; Orléans +ne devait être qu'une tromperie pour dérouter les +recherches; il n'était +pas plus vrai que ne l'était le nom de Harol.</p> +<p>Ah! la chère et charmante fille! elle était +restée la Madeleine +d'autrefois; elle pouvait donc sauver Léon et l'arracher des +mains de +Cara.</p> +<p>Cette pensée empêcha Byasson de bien écouter +l'air d'Ophélie; mais les +applaudissements lui apprirent comment il avait été +chanté; c'était un +triomphe.</p> +<p>À l'entr'acte suivant Byasson ne résista plus à +l'envie d'aller voir +Madeleine, car c'était bien, ce ne pouvait être que +Madeleine; sans +doute le moment n'était guère favorable à une +visite, et la pauvre +petite devait être toute à l'émotion de son +début, mais il ne lui dirait +qu'un mot.</p> +<p>La façon dont il affranchit sa carte lui fit trouver +quelqu'un pour la +porter sans retard.</p> +<p>Il n'attendit pas longtemps la réponse: un petit homme gros, +gras, +souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante où +était M. +Byasson.</p> +<p>Celui-ci s'avança, croyant qu'on allait le conduire +près de Madeleine.</p> +<p>—<i>Z'est</i> donc vous qui désirez voir la signora, dit le +petit homme, +<i>z'est oune</i> impossibilité en ce moment, nous n'avons pas <i>oune +minoute</i>. Vous <i>comprénez</i>, pas <i>oune minoute</i>. +Désolation; <i>zé souis +zargé dé</i> vous <i>lé</i> dire <i>dé</i> +la part <i>dé</i> la signora, <i>ma</i> demain elle +vous <i>récévra</i> avec satisfaction, <i>roue</i> +Châteaudun <i>noumero +quarante-huit</i>, si vous <i>lé</i> voulez bien. <i>Escousez, +ze souis</i> obligé +<i>dé</i> vous <i>qouitter</i>; vous savez <i>lé</i> +jour <i>d'oun débout</i>, pas <i>oune +minoute</i> à soi.</p> +<p>C'était-là assurément le vieux sapajou +nommé Sciazziga dont on avait +parlé à Byasson, l'entrepreneur de Madeleine.</p> +<p>Il s'éloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait <i>débouté</i> +lui-même, il n'aurait certes pas été plus +affairé, plus ému; mais, en +réalité, n'était-ce pas pour lui que Madeleine +débutait?</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>II</h3> +<br /> +<p>Le lendemain matin, après avoir lu trois ou quatre journaux +qui tous +étaient unanimes pour constater le grand, l'éclatant +succès obtenu la +veille à l'Opéra par mademoiselle Harol dans le +rôle d'Ophélie, Byasson +se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.</p> +<p>Dans ses vêtements de deuil, madame Haupois-Daguillon +était déjà au +travail penchée sur ses livres, et M. Haupois, qui venait +d'arriver, +parcourait les journaux du matin.</p> +<p>—J'ai du nouveau à vous annoncer, dit-il à ses amis, +en leur serrant +la main joyeusement.</p> +<p>—Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons reçu une bonne +nouvelle, et +j'allais aller chez vous tout à l'heure pour vous la +communiquer. +L'homme que nous avons chargé de surveiller Cara est venu nous +apprendre +hier soir qu'il avait la certitude que Léon était +trompé. Il paraît que +cette coquine n'a pu jouer son rôle plus longtemps. Après +s'être imposé +la sagesse pour arriver à ses fins, elle a trouvé que le +carême était +trop long, et elle est retournée à son carnaval. Elle va +une fois par +semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les +perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouée d'un caprice +pour +Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la +solidité du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Léon +que c'est à peine +si elle prend des précautions pour lui cacher cette double +intrigue.</p> +<p>—De qui est cette réflexion, demanda Byasson, de vous ou de +votre +homme?</p> +<p>—De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves +matérielles de ce qu'il a découvert, mais il +espère les avoir bientôt, +et alors nous serons sauvés. Lorsque Léon aura ces +preuves sous les +yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, +il +connaîtra cette femme et comprendra comment il a +été abusé, entraîné, +comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hésitera pas +à se +réunir à nous pour demander à la cour la +confirmation du jugement qui +déclare nul son prétendu mariage; de même il se +réunira à nous encore +pour poursuivre à Rome l'annulation du mariage religieux. Vous +voyez +bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen était +le seul +bon pour réussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un +jour ou +l'autre retourner à son ruisseau? cela était logique, +cela était fatal, +il n'y avait qu'à attendre ce jour.</p> +<p>—Je n'ai jamais prétendu que Cara ne retournerait pas +à son ruisseau, +répliqua Byasson, j'aurais plutôt cru qu'elle n'en +sortirait pas. Ce que +vous m'apprenez ne me surprend pas.</p> +<p>—Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne paraît pas +vous +causer la même satisfaction qu'à nous.</p> +<p>—C'est que je ne puis pas partager vos espérances.</p> +<p>—Mon cher, vous avez toujours été trop pessimiste, dit +M. Haupois avec +humeur.</p> +<p>—Et vous, mon cher, vous avez toujours été trop +optimiste.</p> +<p>—Les situations n'étaient pas les mêmes, dit madame +Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Cela est parfaitement juste, répondit Byasson, et si je +rappelle que +j'ai cru ce mariage possible et même imminent quand vous ne +vouliez pas +l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours +trompé. Eh bien, dans le cas présent, je crois que je ne +me trompe pas +encore en disant que ces preuves matérielles qu'on vous promet, +on ne +les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez +maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des +preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis +disposé à +croire, c'est dans des conditions où elle peut nier toutes les +accusations de façon à abuser Léon, la seule chose +importante pour elle. +Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles +convainquissent Léon, qui est trop complétement +aveuglé pour voir clair +en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans +certaines préparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se +réunisse à vous +pour demander devant la cour la nullité de son mariage, pas plus +que +celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas +d'importance, la cour prononcera cette nullité, avec ou contre +lui, +comme le tribunal de première instance l'a prononcée. +Mais, pour le +mariage religieux, la situation est bien différente; jamais la +cour de +Rome ne prononcera cette nullité si Léon lui-même +ne la demande pas, et, +s'il la demande, il n'est même pas du tout certain que vous +l'obteniez. +Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les résultats +que vous +espérez, et j'ai la conviction que, lors même qu'elles +seraient +éclatantes, Léon n'en poursuivrait pas moins ses +sommations +respectueuses, tant il est incapable de volonté entre les mains +de Cara; +n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisième acte, et +qu'un mois +après il pourra se marier, à Paris, malgré vous, +et légitimement.</p> +<p>Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en +long +et en large avec tous les signes de l'impatience et de la +colère; pour +madame Haupois, elle écoutait attentivement, examinant Byasson.</p> +<p>Comme son mari allait répondre, elle lui coupa la parole.</p> +<p>—Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas +ainsi +si vous n'aviez pas un autre moyen à nous proposer; vous auriez +pitié de +nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau à nous +annoncer; +qu'est-ce? je vous en prie, parlez.</p> +<p>—Madeleine est à Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par +Madeleine seule +que Léon peut être arraché des mains de Cara, une +femme seule sera assez +forte pour délier ce qu'une femme a lié; une influence +salutaire +détruira l'influence néfaste.</p> +<p>—Léon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a épousé +cette coquine.</p> +<p>—Léon n'a aimé Cara que parce qu'il aimait Madeleine; +il a demandé à +l'une de lui faire oublier l'autre; après une longue +séparation, sans +avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir même si +elle +vivait encore, il a pu se laisser séduire par Cara; mais le jour +où +Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra; +j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles mêmes de +Léon, quand +il m'a affirmé qu'il n'avait pris une maîtresse que pour +se consoler, +mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimée, celle +qu'il +aimait toujours.</p> +<p>M. Haupois laissa échapper un geste de mécontentement.</p> +<p>—Où avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.</p> +<p>Byasson aurait voulu ne pas répondre tout de suite à +cette question, et +c'était avec intention qu'il avait tout d'abord insisté +sur l'influence +décisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les +sentiments que +Léon éprouvait pour sa cousine.</p> +<p>Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eût +été maladroit de +vouloir s'échapper, et mieux valait encore aborder de front la +difficulté.</p> +<p>—Vous avez, dit-il, cherché toutes sortes d'explications au +départ de +Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine était née +artiste, elle +voulait être artiste. C'est pour cela qu'elle a quitté +votre maison; +c'est pour se faire chanteuse; elle a débuté hier +à l'Opéra avec un +succès que les journaux sont unanimes ce matin à +constater: une grande +artiste nous est née.</p> +<p>—Comédienne!</p> +<p>—Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous +répondrai que +Madeleine est devenue chanteuse comme Léon est devenu le mari de +Cara: +chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation à +une +femme, l'autre au travail et à l'art. Enfin Madeleine est +chanteuse, et +je l'ai retrouvée hier à l'Opéra chantant +Ophélie avec le succès que je +viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la +scène que je l'ai reconnue, ma première pensée a +été d'aller à elle pour +lui demander si elle voulait sauver Léon. Heureusement je me +suis arrêté +en chemin. D'abord il était sage de s'assurer si Madeleine +était +toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnée telle +que je la +pouvais désirer. Puis il était sage aussi de savoir si +vous étiez +disposés à accepter son concours et à le payer du +prix qu'il mérite au +cas où elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous +demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant +d'ici. Si Madeleine vous rend Léon, puis-je, en votre nom, +prendre +l'engagement que vous consentirez à son mariage avec votre fils; +puis-je +loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez +à rien +de pratique et qui seul peut empêcher Léon de persister +dans la voie où +Cara le pousse?</p> +<p>—Mais, cher ami ... s'écria M. Haupois évidemment +suffoqué.</p> +<p>Une fois encore la mère coupa la parole au père, la +femme au mari:</p> +<p>—Qui vous dit que Madeleine a éprouvé pour Léon +les sentiments que vous +croyez? Si cela a été, qui vous dit que cela est encore?</p> +<p>—Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour +Léon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi +qu'elle +avait quitté votre maison parce qu'elle ne voulait pas +s'abandonner à un +sentiment qu'elle savait n'être jamais approuvé par vous; +enfin je crois +que si, dans la carrière qu'elle a embrassée, elle a pu +rester honnête +comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a été +gardée par ce sentiment. +Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est +certain aussi que si, contrairement à mon espérance, ce +sentiment +n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine +pour +votre belle-fille, Léon, avant deux mois, sera marié avec +Cara par un +mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux +ecclésiastiques ne +pourront rompre. La question présentement se réduit +à ceci: Qui +préférez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? +Décidez. +Maintenant laissez-moi vous répéter encore ce que je vous +ai déjà dit. +Léon ne consentira à voir les preuves dont vous attendez +merveille que +si Madeleine lui ôte le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. +Essayez +de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous hâterez +son +mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis +pas un grand maître dans les choses du coeur, cependant j'ai vu +des gens +possédés par la passion, et de ce que j'ai vu est +résultée pour moi la +conviction que, quand une femme est parvenue à mettre des verres +roses +aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui +peut +changer ces verres, celle-là les remplace avec une extrême +facilité, et +de ce jour ce qui était rose devient noir pour lui, c'est d'un +autre +côté qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience +m'inspirait. +Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'intérêt +de votre fils +et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une +jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle +Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.</p> +<p>—Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.</p> +<p>Mais madame Haupois intervint de nouveau.</p> +<p>—Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tête; pour moi +je suis +accablée; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma +part, de +notre part, que nous n'aurons rien à refuser à celle qui +nous aura rendu +notre fils..., si elle est digne de lui.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>III</h3> +<br /> +<p>Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame +Haupois-Daguillon, c'était un point capital d'avoir obtenu +qu'ils +accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur +fils; il s'était attendu à des luttes; et celle qu'il +avait dû soutenir +avait été beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand +l'idée lui +était venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer +à Cara.</p> +<p>Cependant, pour avoir réussi de ce côté, tout +n'était pas dit: +maintenant il fallait voir ce que Madeleine répondrait; +accepterait-elle +le rôle qu'il lui destinait? Aimait-elle Léon? +Voudrait-elle pour mari +d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle +à +abandonner le théâtre?</p> +<p>Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se +rendait de la rue Royale à la rue de Châteaudun, et il +était obligé de +reconnaître qu'elles étaient graves, très-graves.</p> +<p>Au <i>nouméro qouarante-houit</i>, comme disait Sciazziga, +le concierge à qui +il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui répondit de +monter au +troisième étage; là, une femme de chambre à +l'air discret et honnête lui +ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon +très-convenable, +qui n'avait que le défaut d'être beaucoup trop +encombré; en le meublant, +Sciazziga, qui avait fait pendant son absence gérer sa maison de +commerce, avait profité de cette occasion pour vendre +très-cher à son +élève une quantité de meubles dont celle-ci +n'avait aucun besoin.</p> +<p>Byasson n'eut pas longtemps à attendre: presque +aussitôt Madeleine parut +et vint à lui les deux mains tendues:</p> +<p>—Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et +tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie +de +m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma +réponse?</p> +<p>—Ce serait moi, ma chère enfant, qui devrait vous demander si +vous me +pardonnez ma visite.</p> +<p>—J'étais si émue que je n'ai pu ajouter à cette +émotion celle que +votre visite m'aurait donnée; j'avais besoin de calme, il me +fallait +aller jusqu'au bout sans défaillance, et j'avais peur de moi; +c'est +chose si terrible de paraître devant ce public indifférent +qui, en +quelques minutes, peut vous condamner à une mort honteuse; mais +ne +parlons pas de cela.</p> +<p>—Votre triomphe a été splendide.</p> +<p>—J'ai été heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, +comment se porte mon +oncle, comment se porte ma tante?</p> +<p>—Ils vont bien, quoique depuis votre départ ils aient +été cruellement +éprouvés; quand vous les verrez, vous les trouverez bien +vieillis; votre +oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fièrement les +Champs-Élysées, et votre tante n'a plus son +activité d'autrefois; mais +vous ne me demandez pas de nouvelles de Léon?</p> +<p>Parlant ainsi, il l'avait regardée en face; il vit qu'elle +pâlissait.</p> +<p>—J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux.</p> +<p>—Ah! vous savez?</p> +<p>—Je sais ce que les journaux ont rapporté de ce +procès, qui, je le +comprends, a dû causer de terribles chagrins à mon oncle +et à ma tante. +Et lui ... je veux dire Léon, comment a-t-il supporté +cette crise?</p> +<p>—Nous n'avons pas vu Léon depuis longtemps; il a rompu toutes +relations +avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui.</p> +<p>—Ah! pauvre Léon!</p> +<p>—Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce.</p> +<p>—Il est malheureux?</p> +<p>—Très-malheureux, le plus malheureux homme du monde.</p> +<p>—Mon Dieu!</p> +<p>De nouveau il la regarda, elle paraissait profondément +émue et troublée, +et cependant elle n'était plus une enfant qui s'abandonne sans +résistance à ses impressions; de grands changements +s'était faits en +elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la +liberté et de +l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermeté, son +geste de +l'ampleur, la jeune fille était devenue une jeune femme.</p> +<p>—Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais être +sincère +avec vous et tout vous apprendre: Léon est tombé sous +l'influence d'une +femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme +le +bonheur pour lui consiste à rendre heureux ceux qu'il aime, il a +été +promptement dominé, sa volonté a été +annihilée, et si complétement, que +dans une heure de folie, n'ayant personne auprès de lui, seul en +Amérique, il s'est laissé marier à cette femme. +Comment cette folie +a-t-elle été provoquée? c'est là le point +intéressant, et je vous +demande, mon enfant, de m'écouter avec la confiance que vous +accorderiez +à votre père, si vous l'aviez encore, comme un ami +dévoué, qui a +toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout +son +coeur.</p> +<p>Sans répondre, elle lui serra la main dans une +étreinte émue.</p> +<p>—C'est non-seulement de Léon que je dois parler, c'est encore +de vous, +c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des vôtres. +Le sujet +est difficile, délicat, soyez indulgente, soyez patiente. +Léon n'a pas +pu vous voir sans vous aimer....</p> +<p>—Oh! monsieur Byasson! s'écria-t-elle on détournant la +tête.</p> +<p>—Je vous ai demandé toute votre confiance et toute votre +indulgence; +laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de +Léon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque +Léon est +revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert à +son père +et à sa mère en leur disant qu'il désirait vous +prendre pour femme. M. +et madame Haupois-Daguillon ont refusé leur consentement +à ce mariage, +par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualité qui, +pour eux, à +cette époque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a +envoyé +Léon en Espagne, et en son absence, à son insu, on a +voulu vous faire +épouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitté la +maison de votre +oncle, entraînée par votre vocation pour le +théâtre, et dominée plus +encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ... +qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon +intention n'est pas de chercher à savoir quel était alors +l'état de +votre coeur. Lorsque Léon revint, il fut véritablement +désespéré. Il +vous chercha partout, à Paris, à Rouen, à +Saint-Aubin, et, de retour à +Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle +était sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, +comme +pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut +alors que Léon fit la connaissance de cette femme. Comment se +laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous répéter les +mots mêmes dont +il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oubliés: +«Puisque ma famille m'empêchait d'épouser celle +auprès de laquelle +j'aurais vécu heureux, j'ai pris pour maîtresse une femme +qui a été +assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, +que j'aime +toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine, +mais pour me consoler.» Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli +qu'il +a cherché auprès de cette femme; il y a trouvé la +folie et la honte. Je +vous ai dit qu'il s'était marié à New-York. Je +vous ai dit que ses +parents avaient demandé la nullité de ce mariage, +laquelle a été +prononcée. Mais Léon, de plus en plus aveuglé, +affolé, a fait faire des +sommations respectueuses à son père, et dans deux mois, +si d'ici là rien +ne l'arrête, il va épouser cette femme par un mariage +cette fois +indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arrêter, voulez-vous le +sauver?</p> +<p>—Moi!</p> +<p>—Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents +réduits +au désespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est +la plus +misérable créature que la boue de Paris ait produite. +Dites un mot, il +est au contraire sauvé, car il vous aime, je vous le +répète, il vous +aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement +à +devenir sa femme. Vous allez me répondre que ses parents n'ont +pas voulu +de vous il y a trois ans, chère enfant, que leur orgueil a +refusé ce +mariage, mais depuis cet orgueil a été cruellement +humilié; ils ont +pendant ces trois ans durement expié leur faute, et aujourd'hui +c'est en +leur nom que je parle; voulez-vous accepter Léon pour votre +mari? Je +vous l'ai déjà dit, laissez-moi vous le +répéter, c'est son honneur qui +est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents.</p> +<p>Byasson se tut; mais, au lieu de répondre, Madeleine ne +balbutia que +quelques paroles à peu près inintelligibles; alors il +reprit:</p> +<p>—Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquiétudes, vos +angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets très-bien qu'avant +de me +répondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour +mari est +toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont été mieux +justifiées que +les vôtres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir +voir; je +serais le premier à vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point +un +engagement immédiat et définitif que j'attends de vous; +ce n'est pas le +oui sacramentel qu'on prononce à la mairie, c'est seulement, et +pour le +moment, votre aide et votre concours; voyez Léon, voyez-le, +sachant à +l'avance le danger qu'il court et comment il peut être +sauvé, puis +ensuite vous déciderez dans votre conscience et dans votre +coeur, mon +enfant.</p> +<p>—Mais je ne suis pas libre.</p> +<p>Ce mot abattit instantanément toutes les combinaisons de +Byasson.</p> +<p>—Votre coeur ... dit-il.</p> +<p>—Ce n'est pas de mon coeur que je parle, répondit-elle avec +un sourire +désolé, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, +pour neuf +années encore, est à celui qui a payé mon +éducation musicale.</p> +<p>Byasson respira.</p> +<p>—Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce +souci; ce contrat qui vous lie à votre entrepreneur se +déliera avec de +l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous +parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par +l'argent.</p> +<p>—Mais j'appartiens au théâtre. Si lorsque j'ai +embrassé cette carrière +je n'étais pas poussée par une irrésistible +vocation, cette vocation est +venue, je suis une artiste, j'aime mon art.</p> +<p>—Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne +viens +pas vous éblouir de la fortune que vous trouverez dans ce +mariage; c'est +le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-là +seul et +non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour +Léon, ce +n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis +avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette +affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez +pitié de +lui, ma chère fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle +dont +seule vous êtes capable; sauvez-le.</p> +<p>Madeleine resta pendant quelques minutes sans répondre, +suivant sa +pensée intérieure, le coeur serré, ne respirant +pas; tout à coup elle se +leva et passa dans la pièce d'où elle était sortie +quand Byasson avait +été introduit dans le salon. Elle resta peu de temps +absente: quand elle +reparut, elle avait un chapeau sur la tête et un manteau sur les +épaules.</p> +<p>—Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>IV</h3> +<br /> +<p>Byasson offrit son bras à Madeleine, et ils se +dirigèrent vers la rue +Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses études, sur +ses +débuts, sur sa vie de théâtre, et elle lui raconta +combien les +commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient +été +durs; elle lui fit aussi le récit de ses visites à +Maraval et à Lozès.</p> +<p>—J'ai eu bien des défaillances; j'ai eu aussi bien des +dégoûts, dont le +plus amer s'est trouvé dans l'existence en commun, une existence +étroite, intime avec ceux à qui j'appartiens +présentement, M. et madame +Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de méchantes gens, mais nos +goûts, +nos idées ne sont pas les mêmes, nous n'avons pas +été élevés de la même +façon, nous n'envisageons pas les choses au même point de +vue. Depuis +trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittée d'une minute, +je suis +un capital pour eux et ils me gardent avec des précautions dont +ils ne +soupçonnent même pas l'inconvenance révoltante. +C'est seulement +lorsqu'il a été question de venir à Paris que j'ai +stipulé une certaine +liberté: pouvais-je consentir à paraître devant les +personnes qui ont +connu mon père ou qui connaissent ma famille, avec madame +Sciazziga à +mes côtés comme une duègne du théâtre +espagnol? C'est la peur que je ne +consente pas à venir à Paris, qui a arraché cette +concession à +Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivée, le mari et la femme +vivent-ils +dans des transes continuelles; et, tout à l'heure, quand nous +sommes +sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme +nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne +nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le +théâtre? +C'est là leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer +l'engagement qui me lie à lui, il a stipulé un +dédit de 200,000 francs +au cas où je quitterais le théâtre avant +l'expiration de cet engagement. +À ce moment 200,000 francs c'était une grosse somme; mais +maintenant je +vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en +continuant de partager mes appointements avec eux.</p> +<p>Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon.</p> +<p>En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler +sous +le sien.</p> +<p>Il s'arrêta, et se penchant vers elle en parlant à +mi-voix:</p> +<p>—N'oubliez pas, chère enfant, que dans cette maison +désolée vous allez +remplir le rôle de la Providence.</p> +<p>La première personne qu'ils trouvèrent en entrant dans +les magasins fut +Saffroy, qui, lorsqu'il aperçut Madeleine au bras de Byasson, +resta +immobile comme s'il était pétrifié.</p> +<p>En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une +importance de plus en plus prépondérante; les chagrins, +les +préoccupations, les voyages avaient paralysé M. et madame +Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient dû abandonner +une part +de leur autorité, c'était Saffroy qui s'en était +emparé pour ne plus la +céder. Il voyait le jour proche où il prendrait en main +la direction +entière de la maison. Léon marié par un vrai +mariage avec Cara, M. et +madame Haupois-Daguillon accablés, ne pourraient pas rester +à Paris; ils +se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, à +Noiseau; alors qui hériterait de cette maison si ce n'est lui? +Qui se +dévouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que +voulait-elle? Qu'avait-il à craindre d'elle?</p> +<p>Ces questions s'étaient à peine +présentées à son esprit que Madeleine, +ayant passé devant lui avec une courte inclination de +tête, était entrée +dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de +vos +désirs, et elle a voulu vous apporter elle-même sa +réponse à vos +propositions.</p> +<p>Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa +tante,—celle-ci +la serrant avec effusion dans ses bras,—Byasson sortit en ayant soin de +bien refermer la porte.</p> +<p>Après le premier moment donné aux embrassements, il y +eut un temps +d'embarras pour tous, qui, bien que court en réalité, +leur parut long et +pénible: ils ne disaient rien; ils évitaient même +de se regarder.</p> +<p>Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos à +la +cheminée, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait +prononcer un discours, il se tourna à demi vers Madeleine:</p> +<p>—Ma chère enfant, dit-il, je n'ai pas à revenir sur +les propositions +que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous +souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre +Léon +pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous +n'avons pas cru devoir accueillir cette idée de mariage lorsque +Léon +nous en a parlé pour la première fois. D'abord il faut +que tu saches +qu'à ce moment Léon ne nous a pas dit qu'il +éprouvait pour toi une +passion toute-puissante, il n'a alors parlé que d'un sentiment +de vive +tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement +après +ton départ qu'il nous a avoué cet amour. Cette +explication préalable +était indispensable, car elle te fait comprendre notre +réponse. En +principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui +apportât une +fortune égale à la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, +il s'en fallait +de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir +à +un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune était +le seul +reproche que nous eussions à t'adresser, mais, avec nos +idées, il était +décisif. Et il l'était d'autant plus que nous ne savions +pas, je viens +de te le dire, quelle était la nature du sentiment que +Léon éprouvait +pour toi; nous croyions à une simple inclination, à une +affection entre +cousins; c'était un amour, un amour réel, profond. +Aujourd'hui, ma chère +Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles étaient +alors, et ce +que nous demandons à celle que nous choisissons pour bru, c'est +qu'elle +nous ramène notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est +qu'elle le +sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne +renonçons pas entièrement à nos idées de +fortune pour Léon. Nous les +modifions, voilà tout.</p> +<p>Jusqu'à ce moment, M. Haupois avait parlé avec une +certaine gêne; mais, +arrivé à ce point de son discours, car c'était +bien un discours, il +reprit toute son aisance. Évidemment il se sentait sûr de +lui, et +maintenant il avait confiance dans sa parole:</p> +<p>—Ce que nous voulons, c'est que Léon soit dans une belle +position; il a +été élevé pour cette position, il doit +l'occuper, et puisque sa femme ne +peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est à +nous de +fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre nièce, il est tout +naturel +que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de +commerce à notre fils le jour de son mariage, et à toi +notre nièce et sa +femme, nous donnerons un million.</p> +<p>C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. +Haupois +il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que +dans la réalité. Un million de dot!</p> +<p>Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait dû +produire.</p> +<p>—Je suis obligé de sortir pour quelques instants, dit-il, je +te laisse +avec ta tante, j'espère te retrouver.</p> +<p>Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon +fit +entendre à Madeleine; elle ne chercha point à +l'éblouir en faisant +miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que +d'affection, que de tendresse, que de famille.</p> +<p>Et ce que Byasson avait dit elle le répéta, mais en +mère qui cherche à +sauver son fils.</p> +<p>Madeleine fut beaucoup plus sensible à ce langage qu'elle ne +l'avait été +à celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessée.</p> +<p>Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de +pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de +Léon, ce ne +serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par +amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par +un sentiment de dévouement.</p> +<p>Sa tante, en s'adressant à ce sentiment, produisit donc sur +elle un tout +autre effet que le million.</p> +<p>L'émotion de la mère, sa tendresse, ses angoisses +passèrent en elle, et +quand elle vit sa tante, naguère si haute et si fière, se +mettre à ses +genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Léon, elle la +releva en +la serrant dans ses bras:</p> +<p>—Je verrai Léon, dit-elle.</p> +<p>—Mais il t'aime, chère enfant, il n'a jamais cessé de +t'aimer, c'est +pour t'oublier qu'il s'est jeté dans les bras de cette femme.</p> +<p>—Qui sait si elle n'a pas réussi? avant que je vous +réponde, +permettez-moi donc de m'entretenir avec Léon, et soyez certaine +que si +je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous +voulez croire....</p> +<p>—Auquel nous croyons tous.</p> +<p>—Soyez certaine que je ne penserai qu'à ce sentiment. Je n'ai +pas le +droit, chère tante, de me montrer bien rigoureuse, bien +exigeante. Moi +aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai à me faire +pardonner.</p> +<p>Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosité:</p> +<p>—Et quoi donc? demanda-t-elle.</p> +<p>—Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour +femme à votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis +comédienne, et, +quoique ma conscience me permette de me tenir la tête haute +partout et +devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une +tache sur mon front.</p> +<p>À ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau.</p> +<p>—Nous avons causé; Madeleine est la meilleure des filles, la +plus +tendre, la plus généreuse, nous nous entendrons.</p> +<p>Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se +rappela +que pour lui c'était l'heure de sa promenade habituelle.</p> +<p>—Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux +Champs-Élysées? +dit-elle.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>V</h3> +<br /> +<p>Comment faire savoir à Léon que Madeleine était +à Paris?</p> +<p>Ce fut la question qu'on agita.</p> +<p>Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas +lui +écrire; d'ailleurs, se décidât-on à employer +ce moyen, il était à peu +près certain que Cara recevait elle-même toutes les +lettres qu'on +adressait à Léon, et qu'elle ne les lui remettait +qu'après un examen +préalable; elle garderait donc celle où l'on parlerait de +Madeleine.</p> +<p>Byasson fut d'avis que le mieux était de procéder +ouvertement, +publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il +raconterait à un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, +c'est-à-dire +l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans +tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangée +avec la +seule préoccupation de cacher plus ou moins habilement la source +où on +l'avait puisée.</p> +<p>Si Cara exerçait son contrôle sur les lettres, elle ne +pouvait pas se +défier des journaux. Léon serait donc sûrement +informé de la présence de +Madeleine à Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi +que +mademoiselle Harol n'était autre que mademoiselle Madeleine +Haupois, +fille d'un ancien magistrat, et nièce de M. Haupois-Daguillon, +le +célèbre orfèvre de la rue Royale; mais +c'était là un secret qui devait +éclater tôt ou tard, et mieux valait le +révéler utilement que de laisser +cette révélation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.</p> +<p>Les choses s'arrangèrent ainsi, et grande fut la surprise de +Léon +lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut +frappé par +son nom. En ces derniers temps, il avait eu le +désagrément de voir son +nom assez souvent imprimé dans les journaux, pour le +reconnaître à +première vue, même lorsqu'il était noyé au +milieu d'un article. Cette +fois ce n'était pas à la rubrique des tribunaux que ce +nom se montrait, +c'était à celle des théâtres.</p> +<p>Madeleine à Paris! Madeleine était cette chanteuse qui +venait de débuter +à l'Opéra avec un succès que tous les journaux +célébraient!</p> +<p>Justement Cara était absente; il n'eut point d'explication +à donner, +point de prétexte à inventer, il courut à +l'Opéra et de l'Opéra rue +Châteaudun.</p> +<p>—Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se +présenta.</p> +<p>Il dit son nom; et ce fut en marchant fiévreusement en long +et en large, +les mains contractées, les lèvres frémissantes, +qu'il attendit dans le +salon où on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant +rien de +ce qui l'entourait.</p> +<p>Une porte s'ouvrit:—c'était elle.</p> +<p>Il s'avança les bras ouverts.</p> +<p>Elle s'arrêta.</p> +<p>De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et +d'hésitation.</p> +<p>Elle lui tendit la main.</p> +<p>Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.</p> +<p>Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: +c'était +donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-à-dire ceux de +l'affection +familiale, qu'il l'abordait.</p> +<p>Elle l'embrassa comme lui-même l'embrassait.</p> +<p>—Chère Madeleine, dit-il en s'asseyant près d'elle, te +voilà, te voilà +donc enfin!</p> +<p>Sa voix était haletante, saccadée, ses mains +tremblaient, évidemment il +était sous l'influence d'une émotion profonde.</p> +<p>Il la regarda longuement; puis avec un sourire:</p> +<p>—Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes +yeux +ont de l'éclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta +physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?</p> +<p>—Mais oui.</p> +<p>Elle-même était profondément troublée, +cette émotion l'avait gagnée; +elle voulut réagir et ne pas s'abandonner:</p> +<p>—Tu crois donc, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton +enjoué, +qu'une comédienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses +yeux ne +peuvent pas être doux?</p> +<p>—En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien +imaginé, j'ai +été bouleversé, et dans mon trouble de joie je +suis parti pour venir +ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est +revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais, +comparé celle que je voyais, que je revoyais après +l'avoir crue perdue, +à celle dont j'avais gardé l'image dans mon coeur.</p> +<p>Tout cela était bien tendre, bien passionné, et tel +que Madeleine devait +croire que Byasson ne s'était pas trompé en disant que +Léon l'aimait +toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? +d'amitié? +d'amour?</p> +<p>Lorsqu'elle avait pensé à la visite de Léon, +elle s'était dit qu'elle +devait garder son sang-froid et s'appliquer à l'écouter +avec un esprit +calme, à l'examiner, à le juger pour savoir ce qui se +passait en lui et +quels étaient présentement ses sentiments; mais +voilà qu'elle n'était +plus maîtresse de sa volonté, voilà qu'elle +l'écoutait avec un coeur +palpitant et troublé, voilà qu'au lieu de voir ce qui se +passait en lui, +elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait +irrésistiblement +entraînée par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher +ni l'étendue +ni la force,—elle l'aimait, malgré tout, malgré sa +liaison, malgré son +mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit où, +faisant +son examen de conscience, elle avait dû s'avouer cet amour, et +même plus +passionnément, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle +avait +souffert par lui.</p> +<p>—Mais comment t'es-tu décidée à entrer au +théâtre, dit-il, quand tu +m'avais promis de m'écrire?</p> +<p>—Je t'ai écrit.</p> +<p>—Pour me dire que tu quittais la maison de mon père; +c'était avant de +prendre cette résolution que tu devais m'écrire. Que ne +l'as-tu fait!</p> +<p>Il prononça ces derniers mots avec un accent qui la remua +jusqu'au plus +profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de +regrets, que de reproches, que de douleurs!</p> +<p>—Tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en +opposition avec +tes parents, et je n'ai pas voulu être la cause d'une rupture +entre +vous.</p> +<p>—Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et à ton +occasion!</p> +<p>Il s'arrêta brusquement; puis, ayant passé sa main sur +son front, il +continua:</p> +<p>—Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne +convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi +donc ce que tu as fait, où tu as été, où tu +t'es cachée? Ta lettre +reçue, je suis accouru à Paris pour te chercher, j'ai +été à Rouen, à +Saint-Aubin. Revenu à Paris, j'ai même fait faire des +recherches par la +police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais +pour....</p> +<p>Il allait dire: «pour moi», il se retint et reprit:</p> +<p>—Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pensé au +chagrin, au +désespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au +désespoir, le mot +n'est pas trop fort appliqué au sentiment ... à +l'affection que +j'éprouvais pour toi. Mais voilà que je me laisse +entraîner, ce n'est +pas à moi de parler; c'est à toi.</p> +<p>Alors elle lui fit le récit qu'elle avait déjà +fait à Byasson, mais +plus longuement, avec plus de détails, de manière +à ce qu'il la suivît +dans son existence à Paris, en Italie, à ce qu'il +vît et connût ceux qui +l'avaient entourée, particulièrement Sciazziga.</p> +<p>Au moment où l'on parlait de lui, Sciazziga, annoncé +par la femme de +chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme était +chez +Madeleine, et il venait voir quel était ce jeune homme. Bien +entendu il +avait un prétexte, un bon prétexte bien arrangé, +pour se présenter et +interrompre, malgré <i>loui</i>, la signora <i>oune</i> raison +<i>impériouse</i>; mais +Madeleine, qui ne se laissa pas prendre à cette raison <i>impériouse</i>, +lui +répondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle +avait à +causer d'affaires sérieuses avec son cousin,—ce fut toute la +présentation,—et que plus tard elle l'entendrait.</p> +<p>—Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en +riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'à +moitié +fâchée de cette visite, elle te montre, au moins pour un +côté, quelle a +été ma vie depuis que j'ai quitté la rue de +Rivoli: il y a un mois, +Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrangé pour +assister à +notre entretien.</p> +<p>Puis elle acheva son récit.</p> +<p>—Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas +été trop +malheureuse; les commencements, il est vrai, ont été +durs, mais enfin +j'ai été favorisée par la chance; maintenant que +j'ai vu de près les +dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver +heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?</p> +<p>Il ne répondit pas tout de suite, et ce fut après +quelques secondes +d'embarras qu'il la regarda:</p> +<p>—Tu as vu mes parents? demanda-t-il.</p> +<p>—Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.</p> +<p>—Alors, je n'ai rien à t'apprendre.</p> +<p>—Ce n'était pas cela que je voulais te demander, puisque, tu +le devines +bien, tes parents m'ont parlé de toi; je te disais que je me +trouvais +assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement, +affectueusement: et toi?</p> +<p>Il lui tendit la main:</p> +<p>—Oui, dit-il, tu as raison; je dois te répondre franchement, +car c'est +l'amitié qui inspire ta question.</p> +<p>Cependant, bien qu'il annonçât qu'il voulait +répondre, il resta pendant +assez longtemps silencieux, la tête basse:</p> +<p>—Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chère Madeleine, je ne +suis pas +heureux. Le bonheur pour moi aurait été dans la vie de +famille, avec la +femme aimée, avec des enfants qui auraient été +ceux de mon père et de ma +mère. C'était là le rêve que j'avais fait +quand j'étais jeune ... il y a +trois ans. La fatalité a voulu qu'il ne se réalisât +point. Je n'ai pas +d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me +plaindre la vie que je me suis faite.</p> +<p>Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser +entraîner à +en dire davantage.</p> +<p>—Je te verrai bientôt, dit-il.</p> +<p>—Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que +je +sois prise par le théâtre. Et quand veux-tu m'entendre? +Faut-il dire que +je serais heureuse de chanter pour toi?</p> +<p>—Tu chantes ce soir?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.</p> +<p>—Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester à +dîner avec moi: tu +ferais un mauvais dîner, car je mange peu quand je dois chanter, +mais +nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et +animé; et +après dîner tu me conduirais au théâtre; tu +aurais ainsi le plaisir de +faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui +tous les soirs marche dans mon ombre et ne dédaigne pas de +remplacer mon +habilleuse pour porter la queue de ma robe.</p> +<p>Il eut un moment très-court, un éclair +d'hésitation.</p> +<p>Pour Madeleine, cette hésitation fut cruelle.</p> +<p>—Qui va-t-il préférer? se demanda-t-elle avec angoisse.</p> +<p>Elle voulut cacher son émotion sous un sourire:</p> +<p>—Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dînette avec ta +cousine?</p> +<p>—Avec bonheur!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VI</h3> +<br /> +<p>Léon fut obligé d'inventer une histoire bien +compliquée pour expliquer +et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout +simplement qu'il était resté à dîner avec sa +cousine Madeleine et +qu'après dîner il avait passé sa soirée +à l'Opéra. Qu'eût dit Cara qui, +pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables +scènes de +jalousie? Combien souvent l'avait-elle interrogé curieusement +sur cette +cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les +manières à +savoir s'il l'avait aimée! Ne serait-elle pas malheureuse de ce +dîner et +de cette soirée? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un +aveu +inutile? Pourquoi éveiller ses soupçons? Pourquoi la +faire souffrir dans +le présent et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, +les +souffrances de la jalousie, et il tenait à les épargner +à celle envers +qui il se sentait des torts.</p> +<p>Mais si cette histoire fut acceptée sans éveiller les +défiances de Cara, +celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour +expliquer +ses absences, ne le furent point de la même manière: +jusqu'alors il +sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi?</p> +<p>Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art +du +mensonge ne s'acquiert pas facilement; à des dispositions +naturelles, il +faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et +par le métier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce +qu'on a +invité de manière à le répéter la +vingtième fois à l'improviste, comme +on l'a dit la première après une savante +préparation, voilà ce qui exige +des qualités de mémoire et d'assurance qui sont rares. +Ces qualités, +Léon ne les possédait pas; non-seulement il n'avait pas +le don de +l'invention, mais encore il manquait de métier; ses histoires, +qu'il +cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les +disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce +de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un +caractère +de vraisemblance et d'autorité.</p> +<p>S'il avait prudemment confisqué le journal où il avait +lu le nom de +Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle +Harol, dont tout Paris parlait, était la cousine de Léon, +et de là à +conclure que c'était pour voir cette cousine que Léon +s'absentait, il +n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi.</p> +<p>—Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine, +mademoiselle Harol? lui avait-elle demandé le lendemain du jour +où elle +avait su qui était mademoiselle Harol.</p> +<p>Il fut obligé de dire et de soutenir malgré +l'évidence qu'il ne l'avait +point vue encore.</p> +<p>—Pourquoi ne la vois-tu pas?</p> +<p>—Parce que je ne vois plus personne de ma famille.</p> +<p>—Oh! une comédienne ne doit pas, il me semble, avoir la +bégueulerie de +tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma +cousine; nous irons ce soir à l'Opéra.</p> +<p>—Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas.</p> +<p>—Parce que?</p> +<p>—Parce que je ne veux pas m'exposer à rencontrer mon +père ou ma mère +qui doivent suivre les représentations de leur nièce.</p> +<p>C'était la première fois que Cara rencontrait une +résistance sérieuse +chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut +bien caractéristique, quoi qu'elle fît, elle ne parvint +point à la +briser. Elle alla à l'Opéra, mais Léon ne +l'accompagna point, au moins +dans la salle, car il profita de sa liberté pour aller rendre +visite à +Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle.</p> +<p>Si Cara avait appris ces visites, elle eût vu tous les dangers +de sa +situation; mais n'ayant pas pris de précautions pour surveiller +Léon, +elle ignora où il avait passé sa soirée.</p> +<p>—Je me suis promené, dit-il, quand elle lui demanda comment +il avait +employé son temps.</p> +<p>Mais bientôt un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller +à l'Opéra +vint jeter sur cette situation une éblouissante lumière.</p> +<p>Le moment était venu pour Léon d'adresser à ses +parents le troisième +acte respectueux après lequel, selon le langage de la loi, il +pourrait +passer outre à la célébration de son mariage. Deux +jours avant +l'expiration du délai dans lequel cet acte pouvait être +signifié, il +reçut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait +de +passer à son étude. Bien entendu, ce fut à Cara +qu'on la remit; mais en +voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de +décacheter une lettre dont elle croyait connaître le +contenu. C'était +par Riolle que lui avait été recommandé le notaire +de la Branche comme +un homme capable de donner un peu de la considération dont il +jouissait +à ses clients, et elle avait toute confiance dans les +recommandations de +son ami Riolle.</p> +<p>Léon se rendit donc à l'invitation de son notaire; +celui-ci le reçut +avec une figure grave et un air recueilli:</p> +<p>—Monsieur, lui dit-il, le moment arrive où, selon vos +instructions, je +dois notifier à M. votre père et à madame votre +mère le troisième et +dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de +procéder à cet +acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas +changé. De tous les actes de notre ministère, +celui-là est peut-être le +plus grave, et c'est chose tellement sérieuse qu'un mariage +contracté en +opposition avec la volonté de nos parents, que je croirais +manquer aux +devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une +nouvelle et dernière affirmation de votre volonté calme +et réfléchie. Il +ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon rôle, +puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et +c'est ce que je fais en vous demandant de ne me répondre +qu'après vous +être recueilli.</p> +<p>Léon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui +prêter encore +quelques instants d'attention:</p> +<p>—En tout état de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre +ces +observations, qui pour moi, je vous le répète, sont +affaire de +conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai +reçu une visite qui enlève à mon intervention tout +caractère de +spontanéité, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de +votre famille, +M. Byasson. Il m'a apporté des documents dont il m'a, +jusqu'à un certain +point, obligé à prendre connaissance, lesquels documents +portent contre +la personne que vous vous proposez d'épouser, des accusations de +la plus +haute gravité. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour +vous les +communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai +pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas +procéder à +la dernière sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu +M. +Byasson.</p> +<p>Léon aimait peu qu'on lui donnât des leçons; +cette façon de disposer de +lui l'exaspéra.</p> +<p>—Il me semblait, dit-il, que vous étiez mon notaire et non +celui de M. +Byasson ou de ma famille.</p> +<p>M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualité +rare de ne +pas se fâcher et de ne jamais se laisser emporter:</p> +<p>—Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre +notaire, c'est-à-dire, en prenant à coeur ce que je crois +vos intérêts, +que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure, +monsieur, d'écouter la vôtre plutôt que votre +susceptibilité qui, j'en +conviens, peut en ce moment se trouver blessée. Mais +réfléchissez, +surtout voyez M. Byasson, et, après avoir fait acte d'homme +raisonnable +qui ne ferme point de parti pris les yeux à la lumière, +nous reprendrons +cet entretien. D'aujourd'hui en huit, à pareille heure, si vous +le +voulez bien, je serai à votre disposition.</p> +<p>Léon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, +fâché contre +celui-ci, irrité contre son père et sa mère, +furieux contre Cara qui ne +l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspéré contre +lui-même et +changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il +suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq +jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonça de plus en plus +dans sa +colère. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraître +avoir peur des +révélations qu'on lui annonçait, il arriva un +matin chez Byasson.</p> +<p>Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage à +Liverpool, le +reçut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement:</p> +<p>—Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu +pénétrer jusqu'à toi, je t'aurais +évité la peine de venir jusqu'ici, ce +qui te fera peut-être gronder, et je t'aurais porté +certains +renseignements que tu dois connaître.</p> +<p>—Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche.</p> +<p>—Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a été +chargé par tes parents +de surveiller Cara....</p> +<p>—Vous voulez dire ma femme, sans doute.</p> +<p>—Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point +là-dessus, je te prie. Tes parents ont donc chargé un +homme de +surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute +s'il a dressé contre elle un acte d'accusation au lieu +d'écrire un +panégyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout +simplement, +sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte +d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne +pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la +naïveté de +vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux +faire +ta femme était ... était indigne de toi. Il n'y a donc +dans ces pièces +que des faits dont tu pourras contrôler l'exactitude. Quand tu +auras lu, +tu seras fixé. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de +la +Branche, et me trouvant assez embarrassé pour te faire parvenir +ces +pièces, j'ai pensé un moment à charger Madeleine +de te les remettre.</p> +<p>—Vous n'auriez pas fait cela!</p> +<p>—Voilà un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien +à +ajouter. Prends ces pièces, tu les liras seul.</p> +<p>Il hésita.</p> +<p>—Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les brûleras.</p> +<p>Il ne les brûla point.</p> +<p>La plus longue de ces pièces était la copie des +rapports de police +dressés au moment où la duchesse Carami avait voulu +arracher son fils +des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'à +cette +époque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'était +omis.</p> +<p>Les autres pièces étaient les rapports de l'agent gui, +depuis que Cara +était revenue d'Amérique, l'avait surveillée jour +par jour. Ils +relataient les visites à Salzondo et à Otto dont M. +Haupois avait parlé +à Byasson; mais bien que détaillés et amplement +circonstanciés avec ce +soin méticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus +insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve +matérielle. C'étaient des allégations qui avaient +tous les caractères de +la vraisemblance; mais étaient-elles fondées?</p> +<p>Il fallait les contrôler.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VII</h3> +<br /> +<p>Le temps n'était plus où le soupçon ne pouvait +pas s'élever jusqu'à la +zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculée; +elle +était descendue de ce trône et n'était plus qu'une +simple mortelle.</p> +<p>Pourquoi après tout?</p> +<p>Pourquoi croire aveuglément qu'elle valait mieux que les +autres?</p> +<p>Terrible question que celle-là, et, à l'heure +où elle se pose devant un +amant, il y a déjà bien des chances pour qu'il admette +que la femme +qu'il a aimée et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle +raison, +vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.</p> +<p>Fatalement elle conduisait à une seconde: pourquoi tant +d'accusations +contre Cara (elle était Cara maintenant), et pas une seule +contre +Madeleine? pour celle-ci, l'unanimité dans l'éloge, pour +celle-là +l'unanimité dans le blâme.</p> +<p>Il saisirait la première occasion qui se présenterait, +pour faire ce +contrôle, et si les rapports étaient vrais, elle ne +tarderait pas à se +présenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite à +Salzondo; il +verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il +verrait plus tard.</p> +<p>Mais le jeudi suivant, qui justement était le lendemain, +cette occasion +ne se présenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne +sortit pas +davantage.</p> +<p>Se savait-elle surveillée, ou bien ces rapports +étaient-ils faux?</p> +<p>En réalité elle se tenait sur ses gardes.</p> +<p>Tant qu'elle avait été sûre de Léon, elle +avait agi librement, sans gêne +et selon ses fantaisies: pourquoi eût-elle pris des +précautions inutiles +pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il +regardât, +qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il écoutât? +Pourquoi se +cacher d'un aveugle et d'un sourd!</p> +<p>Mais du jour où elle avait remarqué des changements +chez Léon et où elle +s'était sentie menacée dans la toute-puissance de son +influence, +Salzondo et Otto lui-même l'avaient attendue inutilement; ce +n'était pas +le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient à +courir avant +le mariage, il fallait les consacrer à la raison et à la +prudence; +Pâques arriverait après ce temps de carême.</p> +<p>Et, comme elle voulait que ce carême fût aussi court que +possible, elle +veillait avec soin à ce que les délais imposés par +la loi pour les +sommations respectueuses fussent rigoureusement observés. Grande +fût sa +surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point +notifié à M. et madame Haupois-Daguillon le +troisième et dernier acte.</p> +<p>Que pouvait signifier un pareil retard? Était-il le fait du +notaire ou +de Léon?</p> +<p>Elle s'en expliqua avec celui-ci:</p> +<p>—Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas été +faite? demanda Léon.</p> +<p>—Riolle.</p> +<p>—Riolle se mêle de ce qui ne le regarde pas: c'est à +moi de demander la +notification de cet acte, et non à d'autres.</p> +<p>Et tu ne l'as pas demandée?</p> +<p>—Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arrêt +de la +cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui déclare +notre +mariage nul, nous n'avons pas besoin de procéder à un +nouveau mariage, +et dès lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire +elle +le confirme, il sera temps à ce moment-là de recourir au +dernier acte +respectueux.</p> +<p>—Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu étais franc, tu +dirais que +tu espères qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette +espérance que tu ne veux pas que cette dernière sommation +soit notifiée.</p> +<p>—Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en +ce +moment de pousser les choses à l'extrémité; mon +père et ma mère sont +malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.</p> +<p>—C'était lors de la première sommation qu'il fallait +faire ces +touchantes réflexions.</p> +<p>—Lors de la première sommation, j'étais +exaspéré par le procès en +nullité de mariage, et tu as su mettre cette exaspération +à profit pour +m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis +plus +sous ce coup immédiat de la colère, je me suis +calmé.</p> +<p>—Dis que tu as réfléchi.</p> +<p>—Si tu le veux: j'ai réfléchi et j'ai compris; j'ai +senti que j'avais +des devoirs envers mes parents.</p> +<p>—N'en as-tu pas envers moi?</p> +<p>—Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour +calmer +ta conscience qui s'éveillait; je l'ai accepté, bien +qu'il ne me parût +pas sérieux....</p> +<p>—Parce qu'il ne te paraissait pas sérieux plutôt.</p> +<p>—Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur à en +supporter +une; au revoir.</p> +<p>Elle se jeta sur lui pour le retenir:</p> +<p>—Léon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par +pitié....</p> +<p>Il se dégagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre +à quatre, +et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber à la rue de +Châteaudun.</p> +<p>Il était furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant +chez +Madeleine.</p> +<p>Il resta trois heures rue Châteaudun à écouter +Madeleine travailler: +jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'âme et tant de +charme; il +était ravi, émerveillé, transporté.</p> +<p>Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner près de +Cara.</p> +<p>—Quand te verrai-je? demanda Madeleine.</p> +<p>—Bientôt.</p> +<p>—Sais-tu que tu as été cinq jours sans venir.</p> +<p>—Pardonne-moi, j'ai été très-occupé ... +et surtout très-préoccupé, +très-peiné.</p> +<p>—Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consolé, au +moins +j'aurais essayé de te distraire.</p> +<p>—À bientôt.</p> +<p>—Quand tu pourras, quand tu voudras.</p> +<p>S'il s'était sauvé pour éviter une +scène, il était peu disposé à en +subir une à son retour.</p> +<p>Bien que ce fût l'heure du dîner, il ne trouva ni +lumière allumée ni +couvert mis dans la salle à manger; il sonna Louise, elle ne +répondit +pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour +dîner +dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profité pour +aller se +promener?</p> +<p>S'il en était ainsi, il allait bien vite retourner chez +Madeleine et +dîner avec elle.</p> +<p>De la salle à manger il passa dans le salon, il n'y trouva +personne; +dans la chambre, elle était vide. Il crut entendre un bruit dans +le +cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment où il +se +dirigeait de ce côté, son flambeau à la main, une +odeur douceâtre et +vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il +aperçut Hortense couchée tout de son long. Il s'approcha +d'elle. Elle ne +bougea pas. Ses yeux étaient clos, sa face était +décolorée, une légère +écume moussait au coins de ses lèvres. Il la prit et la +releva, elle fit +entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour +de lui. Sur la table où il avait posé son flambeau se +trouvait une fiole +noire entourée d'étiquettes rouge et blanche. Il la prit, +elle était +vide: sur l'étiquette blanche, il lut: <i>Laudanum de Sydenham</i>. +Il revint +à Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit +debout +sur ses pieds.</p> +<p>Ce n'était pas la première fois qu'elle +s'empoisonnait, c'était la +seconde. À leur retour d'Amérique, au moment où il +était question +d'adresser des sommations à M. et madame Haupois et où il +se refusait à +cette mesure, elle avait déjà vidé une fiole de +laudanum; il l'avait +soignée et secourue en perdant la tête, ne sachant trop ce +qu'il +faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de +tendresse, la couvrant de baisers, se jetant à ses genoux, lui +disant de +douces paroles, et il l'avait sauvée; peu d'instants +après lui avoir dit +qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.</p> +<p>Cette fois, ce ne fut point de la même manière qu'il la +soigna, ce ne +fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. +Après +l'avoir plantée sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la +poussant, la secouant, il l'obligea à marcher jusqu'à la +cuisine; là, il +l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille +où se +trouvait le café que Louise préparait à l'avance +pour ses déjeuners, il +lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer +les dents, il les lui écarta avec une cuillère, de force, +et il lui +entonna le café dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans +son +bras, il la fit marcher en long et en large à travers tout +l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait +énergiquement.</p> +<p>Quelle différence entre ce second traitement et le premier; +entre les +caresses de l'un et les bousculades de l'autre!</p> +<p>Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait +été +celui du premier: elle ne tarda pas à ouvrir les yeux et +à prononcer +quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, +à +plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en +regardant Léon, et tout à coup elle éclata en +sanglots.</p> +<p>Il s'était assis devant elle; il resta immobile, la +regardant, attendant +que cette crise nerveuse fût calmée avant de lui parler.</p> +<p>Ils demeurèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus +d'un quart +d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui réfléchissant; +ce fut elle qui +la première rompit ce silence:</p> +<p>—Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'écria-t-elle.</p> +<p>—Parce que tu ne voulais pas mourir.</p> +<p>—Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?</p> +<p>—Parce que, n'y eût-il qu'une chance contre mille pour que ton +suicide +fût vrai, je devais te soigner.</p> +<p>—Brutalement; mais comment m'étonner de cette +brutalité chez un homme +qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle +que tu as couru; c'est après t'avoir vu entrer au numéro +48 que je suis +revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; +la +prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infâme! la +misérable!</p> +<p>—Qui infâme? qui misérable? s'écria-t-il.</p> +<p>—Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comédienne, la +maîtresse +de celui qui la traîne de ville en ville: tout le monde sait que +ce +vieil Italien est son amant: il est payé en nature.</p> +<p>D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux +poings crispés; le geste fut si furieux qu'elle courba la +tête, mais il +ne frappa pas. Après l'avoir regardée durant une ou deux +secondes, il +s'élança dans le salon; elle courut après lui; +mais quand elle arriva +dans la salle à manger, il fermait la porte de l'entrée; +elle l'ouvrit; +il avait déjà descendu deux étages: le rejoindre +était impossible, +l'appeler était inutile, elle rentra, puis allant dans sa +chambre, elle +prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire épaisse; +ainsi +habillée elle descendit à son tour l'escalier; quand elle +fut dans la +rue, une voiture vide passait; elle arrêta le cocher et lui dit +de la +conduire rue de Châteaudun, n° 48; là il attendrait.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VIII</h3> +<br /> +<p>En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; +il +avait besoin de marcher; la colère grondait dans son coeur et +dans sa +tête, la fièvre bouillonnait dans ses veines, il fallait +qu'il calmât +l'une et qu'il usât l'autre par le mouvement.</p> +<p>Il alla ainsi à grands pas, droit devant lui, sans rien voir, +sans +savoir où il était pendant près de deux heures. +Puis, se trouvant sur la +place de la Concorde, l'idée lui vint d'entrer rue de Rivoli; il +savait +par Madeleine que son ancien appartement était dans +l'état où il l'avait +quitté; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec +Cara. +S'il avait eu sa clef, il aurait réalisé cette +idée; mais, à la pensée +d'aller sonner à la porte de son père pour demander cette +clef à +Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'était pas +ainsi +qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.</p> +<p>Depuis longtemps, il n'avait point osé passer rue Royale, +mais à cette +heure il n'avait point à craindre la rencontre d'un +employé. Arrivé +devant la maison de son père, il vit une faible lumière +à une fenêtre, +celle du bureau de ses parents; sa mère était là +penchée sur ses livres, +travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse émotion le +serra à +la gorge.</p> +<p>Il continua sa marche jusqu'à la gare Saint-Lazare, et +là il se souvint +qu'il n'avait pas dîné. Il entra dans un restaurant, et +dit au garçon de +lui servir à manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de +prêt.</p> +<p>Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas +errer +toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez +lui rue Auber, puisqu'il était décidé à ne +revoir jamais Cara.</p> +<p>À ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la +sienne dit +au garçon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le +train du +Havre.</p> +<p>Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggéra +l'idée d'aller +au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait changé un +billet de +cinq cents francs le matin et il en avait gardé la monnaie, +c'était plus +qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.</p> +<p>Bien qu'il fût seul dans son compartiment, il ne put pas +dormir, il +était trop agité, trop fiévreux, et puis il +soufflait au dehors un vent +de tempête qui secouait les vitres du wagon à croire +qu'elles allaient +se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, +éclairés par +la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis +tout à coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros +nuages +noirs, et des ondées rapides fouettaient les vitres.</p> +<p>À Motteville, il aperçut une rangée +d'énormes sapins couchés dans le +champ les racines en l'air.</p> +<p>En débarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et +dit au +cocher de le conduire à la jetée, mais celui-ci ne put +aller beaucoup +plus loin que le musée.</p> +<p>—Ma voiture serait culbutée par le vent, dit-il, en criant +ces quelques +mots dans l'oreille de Léon.</p> +<p>Léon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, +marchant en +zigzag, la figure cinglée par le gravier: contre ce pavillon et +contre +la batterie des gens se tenaient abrités, risquant de temps en +temps un +oeil pour regarder la mer.</p> +<p>Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui +arrivaient de l'ouest on traînant sur la mer: çà et +là dans ce mur noir +s'ouvraient des trouées jaunes qui éclairaient l'horizon, +mais, aussi +loin que la vue pouvait s'étendre on n'apercevait qu'une immense +nappe +d'écume, sans une seule voile; bien que la marée ne +fût pas encore +haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetée.</p> +<p>Léon resta environ une heure à regarder ce spectacle, +puis l'idée lui +vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau +prêt à +sortir: ce temps était à souhait pour son état +moral.</p> +<p>Pour revenir à l'avant-port il n'eut qu'à se laisser +pousser par le +vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se +préparaient à sortir; seul le bateau de Caen chauffait. +Il irait à Caen. +Que lui importait un pays ou un autre jusqu'à ce qu'il sût +ce qu'il +ferait? pour aller à Caen la traversée serait plus +longue, et cela ne +pouvait pas lui déplaire. Il embarqua donc et il se trouva le +seul +passager qui eût osé braver ce gros temps; un matelot +à qui il +s'adressa, une pièce blanche dans la main, lui prêta une +vareuse et un +<i>surouet</i> imperméables, et ainsi équipé, il +resta pendant toute la +traversée appuyé contre le mât d'artimon, +secoué par la mer, bousculé +par le vent, arrosé par les vagues, mais éprouvant +intérieurement un +sentiment d'apaisement.</p> +<p>Arrivé à Caen, il ne s'y arrêta pas: Qu'avait-il +à y faire? Il s'en +alla à Saint-Aubin pour penser à Madeleine et revoir le +pays où ils +avaient vécu ensemble pendant huit jours. Le village +était désert, ou +tout au moins les maisons bâties au bord du rivage étaient +closes; il +semblait qu'on était dans une ville morte, dont tous les +habitants +avaient miraculeusement disparu: Pompéi ou le château de +la <i>Belle au +bois dormant</i>. Il trouva cependant un hôtel où l'on +voulut bien le +recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de +laine, +une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la +grève où les vagues furieuses venaient s'abattre en +creusant des sillons +dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'à Courseulles, +dîna dans +une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, +s'arrêtant de +place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la +lune, ou pour chercher les deux phares de la Hève qui +disparaissaient +souvent dans des embruns.</p> +<p>Comme cette nuit ressemblait à celle où il +était venu avec Madeleine et +les pêcheurs, chercher à cette même place le cadavre +de son oncle! cette +lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les +deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.</p> +<p>Que n'avait-il parlé alors, ou tout au moins quelques jours +plus tard, à +Paris, elle n'eut pas quitté la maison de la rue de Rivoli, elle +ne +serait pas devenue chanteuse, et lui....</p> +<p>Il voulut chasser la pensée qui se présenta à +son esprit, mais il n'y +parvint qu'en évoquant l'image de Madeleine.</p> +<p>Ah! comme il l'aimait!</p> +<p>Et c'était là justement le malheur de sa situation: il +aimait une femme +qui ne pouvait être à lui, et il n'aimait plus celle +à laquelle il était +lié.</p> +<p>Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le +croyait, il devait être un objet de risée ou de +mépris pour ceux qui le +connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il +était +déshonoré; on peut donner sa fortune, son coeur à +une femme perdue, on +ne lui donne pas son nom.</p> +<p>Et pendant toute la soirée, pendant la nuit surtout où +il dormit peu, +réveillé qu'il était à chaque instant par +le hurlement de la tempête, le +tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminée, les +secousses +qu'il imprimait à la porte et à la fenêtre, le +balancement de la maison, +cette pensée lui revint sans cesse, l'obséda, +l'hallucina. Quand il +s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses +idées +tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en +tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la +côte avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.</p> +<p>Quand il se leva le lendemain matin, le vent était +calmé et la pluie +tombait à torrents; comme il était impossible de sortir, +il resta au +coin du feu; enfin les nuages passèrent et le temps +s'éclaircit. Il put +alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre à la mer, +il +remonta dans le village pour aller au cimetière, à la +tombe de son +oncle. Comme il longeait l'église, il aperçut devant +cette tombe une +femme inclinée dans l'attitude du recueillement et de la +prière: bien +qu'enveloppée dans un gros manteau et encapuchonnée, +cette femme +ressemblait à Madeleine.</p> +<p>Il avança vivement: c'était elle.</p> +<p>Mais, soit qu'elle ne l'eût pas entendu marcher sur la terre +humide, +soit qu'elle fût absorbée dans ses pensées, elle ne +tourna pas la tête; +alors à quelques pas d'elle, derrière elle, il +s'arrêta et resta +silencieux, la regardant, le coeur ému, l'esprit troublé.</p> +<p>Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout à +coup, elle eut +un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en même +temps un +sourire se montra sur son visage baigné de larmes.</p> +<p>—Toi! s'écria-t-elle en lui serrant les deux mains.</p> +<p>Il les prit et les serra longuement.</p> +<p>—Comment, tu as pensé à l'anniversaire de sa +naissance! dit-elle d'un +ton heureux et avec l'accent de la gratitude.</p> +<p>—Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire +que +je suis ici; j'ai quitté Paris parce que j'étais +malheureux, et je suis +venu à Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser à +toi et de revoir +le pays où nous avions vécu ensemble pendant huit jours.</p> +<p>Il dit ces dernières paroles comme si elles lui +étaient arrachées par +une force à laquelle il ne pouvait résister, puis, +mettant le bras de +Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetière.</p> +<p>Ils se dirigèrent du côté de la mer, et +jusqu'à ce qu'ils fussent +descendus sur la grève déserte, Léon ne parla que +de choses +insignifiantes, là seulement il revint au sujet qu'il avait +abordé dans +le cimetière:</p> +<p>—Sais-tu que ton arrivée ici est vraiment providentielle pour +moi? +dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer à Paris.</p> +<p>—Tu veux ne pas revenir à Paris?</p> +<p>—Chère Madeleine, je suis dans une situation horrible; +follement, par +chagrin, je me suis jeté dans une liaison honteuse, et plus +follement +encore je me suis laissé entraîné à un +mariage, qui, pour être nul +légalement, n'en fera pas moins le désespoir de ma vie. +Cette liaison, +je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a +poussé à +cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de +me +cacher en Amérique. Seulement, il faut que tu saches que je suis +sans +ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas +emprunter. Or, m'en aller en Amérique sans rien, c'est m'exposer +à +mourir de faim. Veux-tu m'aider à aller en Amérique, et +à y gagner ma +vie en me prêtant l'argent nécessaire à cela? Cela +est étrange, n'est-ce +pas, que moi, héritier de la maison Haupois-Daguillon, +j'emprunte +quelques milliers de francs à une pauvre fille comme toi; enfin, +c'est +ainsi; ta pauvreté te permet elle de me prêter; de me +donner ce que je +demande à ton amitié, à notre parenté?</p> +<p>—Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider +à +partir.</p> +<p>—Il faut que je parte, cependant.</p> +<p>—Pourquoi partir si tu sens, si tu es sûr que cette rupture +est +irrévocable?</p> +<p>—Parce que ...—il hésita assez longtemps,—parce que, quand je +me suis +jeté dans cette liaison, ça été pour +oublier une personne que ... +j'avais aimée; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que +j'ai revu +cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais +plus que je ne l'avais aimée. Mais cette personne ne peut +m'aimer; et le +pût-elle, je ne puis pas lui demander d'être ma femme, car +elle n'a pas +de fortune et mes parents ne consentiraient jamais à +l'accueillir comme +leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une +seconde fois sans le consentement de mon père et de ma +mère; et tu +comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.</p> +<p>—Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?</p> +<p>—Je ne pourrais pas l'avoir.</p> +<p>—Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?</p> +<p>—Madeleine!...</p> +<p>—Si je te disais que ton père et ta mère m'ont +demandé d'être ta +femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant +que +celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>IX</h3> +<br /> +<p>Ils allèrent jusqu'au sémaphore de Bernières, +et tous deux, à côté l'un +de l'autre, Madeleine lisant ce que Léon écrivait, +Léon lisant ce +qu'écrivait Madeleine, ils rédigèrent leurs +dépêches:</p> +<div class="blkquot"> +<p style="margin-left: 40px;">«Cher oncle,</p> +<p>«Tuez le veau gras; invitez pour dîner demain M. +Byasson, et faites +mettre le couvert de Léon ainsi que celui de votre fille.</p> +<p style="text-align: right;">«MADELEINE.»</p> +<p style="margin-left: 40px;">«Chère mère,</p> +<p>«Je te prie de vouloir bien faire préparer mon ancien +appartement pour +recevoir Madeleine; quant à moi, je demande à te +remplacer rue Royale et +à réparer le temps perdu,</p> +<p style="text-align: right;">«LÉON.»</p> +</div> +<p>Lorsque le lendemain soir ils arrivèrent rue de Rivoli, ils +trouvèrent +l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entrée de +l'appartement de M. et de madame Haupois étaient grandes +ouvertes, et +dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravaté de +blanc, +ganté, prêt à annoncer les invités comme en +un jour de grande fête.</p> +<p>Et quelle plus grande fête pouvait-il y avoir, pour ce +père et cette +mère si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant +prodigue à +la maison paternelle!</p> +<p>Madeleine avait voulu prendre le bras de Léon, mais il ne +s'était pas +prêté à cet arrangement.</p> +<p>—Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens à ce qu'il +soit bien +marqué que c'est toi qui me ramènes.</p> +<p>Mais ni le père ni la mère n'étaient en +état de faire cette remarque: +dans leur élan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson +seul +l'observa:</p> +<p>—C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous +il +ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est à vous seule +qu'est +dû ce miracle.</p> +<p>La dépêche de Madeleine avait été +exécutée à la lettre par madame +Haupois-Daguillon: «Elle avait tué le veau gras,» et +jamais dîner plus +splendide et plus, exquis en même temps n'avait été +servi chez elle; ce +fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:</p> +<p>—Il ne faut pas être trop heureux pour bien manger, dit-il; +nous +manquons de recueillement pour apprécier ce merveilleux +dîner.</p> +<p>Madeleine et Léon croyaient passer la soirée dans une +étroite intimité, +mais à neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, +annonça M. Le +Genest de la Crochardière, le notaire de la famille.</p> +<p>Que venait-il faire?</p> +<p>M. Haupois-Daguillon se chargea de répondre à cette +question que Léon +s'était posée: il le fit avec une dignité +tempérée par l'émotion.</p> +<p>—Comme tu nous as fait part de ton désir de rentrer dans +notre maison, +dit-il, nous avons pensé, ta mère et moi, que ce ne +pouvait pas être +dans les mêmes conditions qu'autrefois; nous avons donc +prié M. le +Genest de dresser un projet d'acte de société dont il va +te donner +lecture et que nous réaliserons quand tu auras été +relevé de ton conseil +judiciaire. Notre Société est formée pour cinq +années; elle te reconnaît +une part de propriété égale à la notre; la +raison sociale sera: +Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid +sera, si tu le veux bien, confiée à Saffroy.</p> +<p>Ces derniers mots s'adressèrent à Madeleine autant +qu'à Léon.</p> +<p>La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le +Genest de la Crochardière, homme discret et prolixe,-presque +aussi +prolixe en ses discours qu'en son nom,-occupèrent tout le reste +de la +soirée.</p> +<p>Léon voulut conduire Madeleine jusqu'à la porte de son +ancien +appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi +reconduire Byasson, car il avait à entretenir celui-ci d'une +affaire +délicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant +ses +parents.</p> +<p>—Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans +l'associé de la +maison Haupois-Daguillon pour lui prêter trois cent mille francs?</p> +<p>—Je te préviens que si tu veux employer cet argent à +payer le dédit de +Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton +père +prend ce dédit à sa charge et qu'il traitera avec +Sciazziga. Quant à +l'engagement que Madeleine a signé à l'Opéra, il +sera expiré avant que +vous puissiez vous marier.</p> +<p>—Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a +vendu +son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.</p> +<p>—On prétend, au contraire, qu'elle lui a donné un gros +bénéfice.</p> +<p>—Ceci est affaire d'appréciation: de plus elle m'a +prêté diverses +sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnité que je lui +dois +valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car +je +ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai obligé de +m'adresser +à mes parents, et cela me coûtera beaucoup; je ne voudrais +pas mettre +cette nouvelle dépense à leur charge, je voudrais, au +contraire, +l'acquitter avec mes premiers bénéfices.</p> +<p>—Eh bien! je te les prêterai, mais à une condition qui +est que je ne +les verserai à Cara que le jour de ton mariage; et dès +demain j'irai +régler cette affaire avec elle.</p> +<p>Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut +reçu +avec empressement.</p> +<p>—Où est Léon? demanda-t-elle avec +anxiété.</p> +<p>—Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il +devient l'associé: cette association est consentie en vue de son +prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se +célébrera quand la +nullité du vôtre aura été prononcée +par la cour de Rome.</p> +<p>Cara ne broncha pas.</p> +<p>—Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que +c'est +parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas +l'empêcher: +Léon aime sa cousine, et rien ne guérit mieux un ancien +amour qu'un +nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez +cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie +d'engager une lutte qui, pour n'être pas dangereuse, n'en serait +pas +moins agaçante, je vous offre trois cent mille francs que je +prends +l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici +là vous nous laissez en paix.</p> +<p>—Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la +validité de +mon mariage?</p> +<p>—Rien; nous sommes sûrs d'obtenir la nullité que nous +demandons, nous +ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs +c'est une belle somme et qui représente largement les sacrifices +que +vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.</p> +<p>Elle pâlit et ses lèvres se décolorèrent; +mais elle se raidit et, par un +effort de volonté, elle parvint à amener un sourire sur +ses lèvres +frémissantes:</p> +<p>—Vous aviez voulu m'étrangler comme une bête +malfaisante, dit-elle, +vous réalisez aujourd'hui votre désir.</p> +<p>—Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les +chiffons de papier qui les enveloppent.</p> +<p>Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute +la +force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait +pas reconquérir Léon en perdant Madeleine, ce qui +était sa seule chance +de succès; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas +l'aider; +d'ailleurs, après un moment de dépit, il s'était +résigné à toucher ses +deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment +pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre +regret +«<i>qué dé</i> voir <i>oune</i> grande artiste +finir misérablement dans <i>oune +mariaze bourzeois</i>.»</p> +<p>Battue de ce côté, Cara, qui ne voulait pas exposer ses +trois cent mille +francs, n'eut plus d'espérance que dans la validité de +son mariage, car +il était bien certain que si la famille Haupois-Daguillon +croyait ne pas +pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullité de ce mariage, +elle lui +payerait cher son acquiescement à la demande en nullité: +c'était une +dernière carte à jouer, et il fallait la jouer +sérieusement; +malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.</p> +<p>Malgré l'apparente confiance de Byasson, il n'était +pas du tout prouvé +que Rome prononçât jamais cette nullité.</p> +<p>M. et madame Haupois s'étaient adressés à un +personnage influent, +disait-on, et qui déjà avait fait prononcer la +nullité d'un mariage +conclu entre un banquier allemand et une Française; mais ce +personnage, +tout en se faisant donner de l'argent, n'avançait à rien, +et répondait +toujours que l'affaire était grave, qu'il fallait attendre, etc.</p> +<p>Impatientée d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de +Rome, et, +se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'éloquence +d'une +mère comment son fils avait été marié. Elle +obtint alors qu'une enquête +serait ouverte à l'archevêché de Paris, +conformément à la bulle de +Benoit XIV (<i>Dei miseratione</i>) et que le résultat en serait +transmis à +la sacrée congrégation du concile qui examinerait la +validité de ce +mariage.</p> +<p>Ce fut devant ce tribunal de l'officialité diocésaine +que comparurent +Léon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui +avaient eu +connaissance des faits se rapportant à ce mariage; malgré +l'habileté de +sa défense, Cara fut convaincue de n'avoir été en +Amérique que pour +éluder la loi canonique et d'avoir trompé l'abbé +O'Connor. Comme il +fallait innocenter celui-ci de la légèreté avec +laquelle il avait +célébré ce mariage, elle fut chargée de +toute la responsabilité, et la +nullité fut prononcée.</p> +<p>Aussitôt les publications légales furent faites +à Noiseau et à Paris, et +tout se prépara pour le mariage de Léon et de Madeleine.</p> +<p>Bien que Cara eût paru subir les conditions qui lui avaient +été imposées +par Byasson, celui n'était pas sans crainte pour le jour de la +cérémonie. Comment l'empêcher d'entrer à +l'église, et au pied de l'autel +de se jeter entre Léon et Madeleine.</p> +<p>Elle était parfaitement capable de jouer cette scène +mélodramatique, et +le souvenir de son discours devant le tribunal lors du procès +engagé à +propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines +circonstances elle pouvait très-bien préférer la +vengeance à l'intérêt.</p> +<p>La peur de ce scandale détermina Byasson à aller voir +l'ami qu'il avait +à la préfecture de police, de sorte que l'on remarqua +pendant la +cérémonie à l'église et à la mairie, +plusieurs invités à l'air martial, +paraissant assez mal à l'aise dans leurs gants et que personne +ne +connaissait.</p> +<p>Rien ne troubla cette double cérémonie, ni le +dîner, ni le bal qui eut +lieu sous une tente dressée dans la cour d'honneur du +château de +Noiseau.</p> +<p>De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua à cette +soirée; il +quitta Noiseau après le dîner, et à dix heures, il +arrivait rue Auber, +portant dans ses poches trois cent mille francs.</p> +<p>Cara l'attendait; elle reçut les billets et les compta avec +un calme +parfait:</p> +<p>—Maintenant, dit-elle, nous avons une dernière affaire +à traiter: +combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont +de +Léon, très-tendres, quelquefois passionnées, +d'autres fois légères, et +si j'en envoie une chaque jour à madame Haupois jeune, je crois +que +celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.</p> +<p>Byasson resta un moment embarrassé, puis il allongea la main +vers le +paquet de lettres:</p> +<p>—Vous permettez? dit-il.</p> +<p>—Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.</p> +<p>—Non, merci, je ne tiens pas à entendre, il me suffit de voir.</p> +<p>Et il feuilleta les lettres qui étalent rangées +dépliées les unes +par-dessus les autres:</p> +<p>—Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il après son +examen, cela +leur ôte pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si +elles +portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont +en cet état, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez +à madame +Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous +avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'écriture de son +mari. +Désolé de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais +j'espère que celle +des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve +de Léon, comme vous en manifestiez le désir autrefois.</p> +<p>Ces trois cent mille francs ne suffirent pas à cela +cependant, car deux +ans après, le lendemain du baptême de son second +petit-fils, M. +Haupois-Daguillon reçut la lettre suivante, qui lui apprit que +Cara +était dans une fâcheuse situation:</p> +<p>«Monsieur,</p> +<p>«Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, +ce sont +celles que votre fils m'écrivit, et c'est tout ce qui me reste +de lui.</p> +<p>«Je vous les remets ne voulant pas m'adresser à lui +pour me secourir +dans la position désespérée où je me +trouve: je vais être expulsée de +mon logement et mon pauvre mobilier va être vendu si jeudi je ne +paye +pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille +francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue +Drouot.</p> +<p>«Veuillez agréer; monsieur, l'assurance des sentiments +de respect d'une +femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne +sera plus pour tous que</p> +<p>«CARA».</p> +<h4>FIN</h4> +<hr style="width: 65%;" /> +<br /> +<p style="font-weight: bold;">NOTE:</p> +<a name="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1">[1]</a> +<div class="note"> +<p> Voir la <i>Fille de la Comédienne</i>.</p> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA *** + +***** This file should be named 13027-h.htm or 13027-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/2/13027/ + +Produced by Christine De Ryck, Wilelmina Mallière and the Online +Distributed Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cara + +Author: Hector Malot + +Release Date: July 26, 2004 [EBook #13027] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Wilelmina Malliere and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + +CARA + +PAR + +HECTOR MALOT + +E.D. + +PARIS + +E. DENTU, EDITEUR + +_Libraire de la Societe des Gens de Lettres_ + +PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLEANS + +1878 + + + + +Dedie + +A FERDINAND FABRE + +Son ami + +H.M. + + + + +CARA + +PREMIERE PARTIE + +HAUPOIS-DAGUILLON (Ch. P.), ** _orfevre fournisseur des cours +d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grece_, rue Royale, maisons a +Londres Regent street, et a Madrid, calle de la Montera.--(0) +1802-6-19-23-27-31-44-40.--(P.M.) Londres, 1851.--(A) New-York, +1853.--Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867. + +C'est ainsi que se trouve designee dans le _Bottin_ une maison +d'orfevrerie qui, par son anciennete,--pres d'un siecle +d'existence,--par ses succes artistiques,--(0)(A) medailles d'or et +d'argent a toutes les grandes expositions de la France et de +l'etranger,--par sa solidite financiere, par son honorabilite, est une +des gloires de l'industrie parisienne. + +Jusqu'en 1840, elle avait ete connue sous le seul nom de Daguillon; mais +a cette epoque l'heritier unique de cette vieille maison etait une +fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajoute le nom de son mari a +celui de ses peres: Haupois-Daguillon. + +Ce Haupois (Ch. P.) etait un Normand de Rouen venu, dans une heure +d'enthousiasme juvenile, de sa province a Paris pour etre statuaire, +mais qui, apres quelques annees d'experience, avait, en esprit avise +qu'il etait, pratique et industrieux, abandonne l'art pour le commerce. + +Il n'eut tres-probablement ete qu'un mediocre sculpteur, il etait devenu +un excellent orfevre, et sous sa direction, qui reunissait dans une +juste mesure l'inspiration de l'artiste a l'intuition et a la prudence +du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un developpement qui +aurait bien etonne le premier des Daguillon si, revenant au monde, il +avait pu voir, a partir de 1850, la chiffre des inventaires de ses +heritiers. + +Il est vrai que dans cette direction il avait ete puissamment aide par +sa femme, personne de tete, intelligente, courageuse, resolue, apre au +gain, dure a la fatigue, en un mot, une de ces femmes de commerce qu'il +n'etait pas rare de rencontrer il y a quelques annees dans la +bourgeoisie parisienne, assises a leur comptoir ou derriere le grillage +de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant +dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir. + +En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point eu +pour but de quitter au plus vite les affaires, apres fortune faite, pour +vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, l'heritiere +des Daguillon l'eut pu, et meme tres-largement, a l'epoque a laquelle +elle s'etait mariee. Pour cela elle n'aurait eu qu'a vendre sa maison de +commerce. Mais l'inaction n'etait point son fait, pas plus que les +loisirs d'une existence mondaine n'etaient pour lui plaire. C'etait +l'action au contraire qu'il lui fallait, c'etait le travail qu'elle +aimait, et ce qui la passionnait c'etaient les affaires, c'etait le +commerce pour les emotions et les orgueilleuses satisfactions qu'ils +donnent avec le succes. + +Il etait venu ce succes, grand, complet, superbe, et a mesure qu'etaient +arrivees les medailles et les decorations, a mesure qu'avait grossi le +chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses etaient venues +aussi, de sorte que d'annees en annees le mari et la femme, avaient ete +de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'etait tout dire. + +Deux enfants etaient nes de leur mariage, une fille, l'ainee, et, par +une grace vraiment providentielle, un fils qui continuerait la dynastie +des Daguillon. + +Mais les reves ou les projets des parents ne s'accordent pas toujours +avec la realite. Bien que ce fils eut ete eleve en vue de diriger un +jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il +n'avait montre aucune disposition a realiser les esperances de ses +parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune +influence, aucun mirage sur lui. + +Cette froideur s'etait manifestee des son enfance; et alors qu'il +suivait les cours du lycee Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou pendant +les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait +jamais vu prendre interet a ce qui se faisait ni a ce qui se disait +autour de lui. Combien etait sensible la difference entre la mere et le +fils, car les distractions les plus agreables de son enfance, c'etait +dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouvees, ecoutant, +regardant curieusement les clients, admirant les pieces d'orfevrerie +exposees dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du monde +lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui +n'etaient pas terminees bien entendu) pour jouer a la marchande avec ses +camarades. + +Mais etait-il sage de s'inquieter de l'apathie d'un enfant? plus tard la +raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait +assurement pas insensible aux avantages que sa naissance lui donnait. + +L'age seul etait venu, et lorsque, ses etudes finies, Leon etait entre +dans la maison paternelle, il avait garde son apathie et son +indifference, restant de glace pour les joies commerciales, insensible +aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires. + +Sans doute il n'avait pas nettement declare qu'il ne voulait point etre +commercant, car il n'etait point dans son caractere de proceder par des +affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des +discussions, aimant tendrement son pere et sa mere, enfin etant habitue +depuis son enfance a entendre les esperances de ses parents, il ne +s'etait pas senti le courage de dire franchement que la gloire d'etre un +Daguillon ne l'eblouissait pas, et qu'il ne sentait pas la vocation +necessaire pour remplir convenablement ce role. + +Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laisse entendre, sinon en +paroles, au moins en actions, par ses manieres d'etre avec les clients, +avec les employes, les ouvriers, avec tous et dans toutes les +circonstances. + +Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exige de leur fils le zele et +l'exactitude d'un commis ou d'un associe, ils auraient pu s'expliquer +son apathie et son indifference par la paresse; mais cette explication +n'etait malheureusement pas possible. + +Leon n'etait pas paresseux; collegien, il avait figure parmi les +laureats du grand concours; eleve de l'Ecole de droit, il avait passe +tous ses examens regulierement et avec de bonnes notes; enfin, dans +l'atelier ou il avait appris le dessin, il avait acquis une habilete et +une surete de main qu'une longue application peut seule donner. + +Et puis, d'autre part, ce n'etait pas du zele, ce n'etait meme pas du +travail qu'ils lui demandaient. Le jour ou ils l'avaient fait entrer +dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: "Tu travailleras depuis +sept heures et demie du matin jusqu'a neuf heures du soir, et tu +emploieras ton temps sans perdre une minute." Loin de la. Car ce jour +meme ils lui avaient offert un appartement de garcon luxueusement +amenage, avec deux chevaux dans l'ecurie, un pour la selle, l'autre pour +l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un +pareil cadeau, qui lui permettait de mener desormais l'existence d'un +riche fils de famille, n'etait pas compatible avec de rigoureuses +exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans +l'esprit du pere ni dans celui de la mere. Qu'il s'amusat. Qu'il prit +dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait a l'heritier +de leur maison, cela etait parfait; ils en seraient heureux; mais par +contre cela n'empechait pas (au moins ils le croyaient) qu'il +s'interessat aux affaires de cette maison, qui en realite serait un +jour, qui etait deja la sienne. + +C'etait la seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils esperaient, ce +qu'ils exigeaient de lui. + +Cependant si peu que cela fut, ils ne l'obtinrent pas. + +A quoi pouvait tenir son indifference, d'ou venait-elle? + +Ce furent les questions qu'ils agiterent avec leurs amis et +particulierement avec le plus intime, un commercant nomme Byasson, mais +sans leur trouver une reponse satisfaisante, chacun ayant un avis +different. + +Ils s'arreterent donc a cette idee, que les choses changeraient si, +comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait a Leon un role plus +important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de +responsabilite, et pour en arriver a cela, ils deciderent de s'eloigner +de Paris pendant quelque temps. + +Depuis plusieurs annees, les medecins conseillaient a M. Haupois d'aller +faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Herault. Il avait toujours +resiste aux medecins. Il ceda. La femme accompagna le mari. + +Leon, reste seul maitre de la maison, serait bien force de prendre +l'habitude de diriger tout et de commander a tous; meme aux vieux +employes, qui jusqu'a ce jour l'avaient traite un peu en petit garcon. + +Cependant il ne dirigea rien et ne commanda a personne, ni aux jeunes ni +aux vieux employes. + + + + +II + + +Le depart de son pere et de sa mere lui avait impose une obligation +qu'il avait du accepter, si desagreable qu'elle fut: c'etait +d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue +Royale. + +Lorsque le dernier des Daguillon, qui etait le pere de madame Haupois, +avait quitte le quartier du Louvre, ou sa maison avait ete fondee, pour +la transferer rue Royale, il avait installe son appartement a cote de +ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois, +les affaires de la maison s'etaient developpees et avaient atteint leur +apogee, il avait fallu prendre cet appartement pour le transformer en +salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'a ce jour +avait servi a l'habitation particuliere on n'avait conserve qu'une +chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait du louer un +appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue +Saint-Florentin. C'etait la que les enfants avaient grandi, en bon air, +au soleil, les yeux egayes par la verdure des Tuileries. Mais cet +appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait guere +habite, car obligee de rester rue Royale, ou l'oeil du maitre etait +necessaire, elle avait conserve sa chambre aupres de ses magasins, la +premiere levee, la derniere couchee, ne vivant de la vie de famille que +le dimanche seulement. + +Tant que durerait l'absence de ses parents, Leon devait habiter cette +chambre, remplacer ainsi sa mere, et comme elle faire bonne garde sur +toutes choses. + +Mais pour coucher rue Royale Leon ne s'etait pas trouve oblige a +s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli +le role de gardien, voila tout, et encore en dormant sur les deux +oreilles. + +Pour le reste, il avait laisse les choses suivre leur cours, et quand le +vieux caissier, le venerable Savourdin, bonhomme a lunettes d'or et a +cravate blanche le priait chaque soir de verifier la caisse, il +s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance veritablement +inexplicable. Quelle difference entre la mere et le fils! et le bonhomme +Savourdin, qui avait des lettres, s'ecriait de temps en temps: _O +tempora, o mores!_ en se demandant avec angoisse a quels abimes courait +la societe. + +Il y avait deja douze jours que M. et madame Haupois-Daguillon etaient +partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le +courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva +une lettre adressee a M. Leon Haupois, avec la mention "personnelle et +pressee" ecrite au haut de sa large enveloppe. + +Aussitot il appela un garcon de bureau: + +--Portez cette lettre a M. Leon. + +--M. Leon n'est pas leve. + +--Eh bien, remettez-la a son domestique en lui faisant remarquer qu'elle +est pressee. + +--Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui d'eveiller +son maitre. + +--Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les epaules +par un geste de pitie, que ce n'est pas une lettre d'affaires; +l'ecriture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, l'oncle de +M. Leon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village aupres duquel +M. l'avocat general habite ordinairement avec sa fille pendant les +vacances pour prendre les bains. Cela decidera sans doute Joseph, ou +comme vous dites "M. Joseph", a reveiller son maitre. + +Le garcon de bureau prit la lettre et, secouant la tete en homme bien +convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin +et alla frapper a une petite porte batarde,--celle de la cuisine,--qui +ouvrait directement sur l'escalier. + +Une voix lui ayant repondu de l'interieur, il entra: deux hommes se +trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu, +evidemment un commissionnaire, etait en train de cirer des bottines; +l'autre, en gilet a manches, assis sur deux chaises, les pieds en l'air, +etait occupe a lire le journal. + +--Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture. + +--Moi-meme, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous apporter une +lettre pour M. Leon. + +--Monsieur n'est pas eveille. + +Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le +mouvement de son bras droit: + +--Frottez donc, pere Manhac; vous avez deja batte les vetements tout a +l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est pas +monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent. + +Puis se tournant vers le garcon de bureau: + +--Ma parole d'honneur, c'est agacant de ne pouvoir pas avoir une minute +de tranquillite; si vous vous relachez de votre surveillance, rien ne va +plus. + +Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le pere Manhac avait +acheve de cirer les bottines; les ayant posees delicatement sur une +table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les +observations que de les affronter. + +--Ne portez-vous pas ma lettre a M. Leon? demanda le garcon de bureau. + +--Non, bien sur. + +--Ce n'est pas une lettre d'affaires. + +--Quand meme ce serait une lettre d'amour, je ne le reveillerais pas. + +--C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu +l'ecriture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat general de +Rouen, l'oncle de M. Leon; ce qui est assez etonnant, car les deux +freres ne se voient plus; mais ils veulent peut-etre se reconcilier; M. +Armand Haupois a une fille tres jolie, mademoiselle Madeleine, que M. +Leon aimait beaucoup. + +--Elle n'a pas le sou, votre fille tres-jolie; cela m'est donc bien egal +que M. Leon l'ait aimee, car l'heritier de la maison Haupois-Daguillon +n'epousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce cote, les +parents feront bonne garde, ils ont d'autres idees, que je partage +d'ailleurs jusqu'a un certain point. + +--Oh! alors.... + +--Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi aurait +accepte M. Leon Haupois si j'avais admis la probabilite, la possibilite +d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un garcon +qui mene la vie de garcon; c'est une regle de conduite. Voila pourquoi +je suis entre chez M. Leon; c'etait un fils de bourgeois enrichi et je +m'etais imagine qu'il irait bien: mais il m'a trompe. + +--Il ne va donc pas? + +Joseph haussa les epaules. + +--Pas de femmes, hein? insista le garcon de bureau en clignant de +l'oeil. + +--Mon cher, les hommes ne sont pas ruines par les femmes, ils le sont +par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette +influence decisive qui conduit aux folies. + +--Eh bien, vous m'etonnez, car, a l'epoque ou M. Leon n'etait encore que +collegien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il venait +souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau, +et, tout le temps qu'ils etaient la, ils restaient le nez ecrase contre +les vitres a regarder le defile des voitures qui vont au Bois ou qui en +reviennent, et qui naturellement passent sous nos fenetres. De ma place +je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes a la +mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles etaient, et, +en les ecoutant, je me disais a part moi: "Il faudra voir plus tard, ca +promet." Je suis joliment surpris de m'etre trompe. En tout cas, si j'ai +raisonne faux, pour le fils, j'ai tombe juste pour la fille. + +--Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes? + +--Quelle betise! Comme son frere, mademoiselle Camille restait aussi le +nez colle contre les vitres, mais le defile qu'elle regardait, c'etait +celui des gens titres. Tout ce qui avait un nom dans le grand monde +parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-la qui +l'interessaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur le bout +du doigt leur parente; elle annoncait leur mariage, et alors comme pour +le frere je me disais: "Il faudra voir;" j'ai vu; elle a epouse un +noble. + +--Baronne Valentin, la belle affaire en verite. + +--Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui +finir a la fabrique une garniture de boutons en or pour un de ses +paletots, avec sa couronne de baronne gravee sur chaque bouton; c'est +tres-joli. + +--Ridicule de parvenu, mon cher, voila tout; on fait porter ses armes +par ses valets, on ne les porte pas soi-meme. + +Un coup de sonnette interrompit cette conversation. + + + + +III + + +Lorsque Joseph entra dans la chambre de son maitre, celui-ci etait +debout, le dos appuye contre un des chambranles de la fenetre, occupe a +allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit retroussees, le +col rejete de chaque cote de la poitrine, les cheveux ebouriffes, il +apparaissait, dans le cadre lumineux de la fenetre, comme un grand et +beau garcon, au torse vigoureux, avec une tete aux traits reguliers, +harmonieux, aux yeux doux, a la physionomie ouverte et bienveillante. + +--Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: "Personnelle et +pressee." + +--Donnez, dit-il nonchalamment. + +Mais aussitot qu'il eut jete les yeux sur l'adresse, l'interet remplaca +l'indifference. + +--Vite une voiture, s'ecria-t-il en jetant cette lettre sur la table, un +cheval qui marche bien; courez. + +Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son maitre le rappela: + +--Savez-vous a quelle heure part l'express pour Caen? + +--A neuf heures. + +--Quelle heure est-il presentement? + +--Huit heures quarante. + +--Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera a la +porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac a main du linge +pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous hatant de maniere a me +remettre ce sac. + +Tout en donnant ces ordres d'une voix precipitee, il s'etait mis a sa +toilette; en quelques minutes il fut habille et pret a partir. + +Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et se +dirigea vers la caisse: + +--Savourdin, je pars. + +--C'est impossible. J'ai des signatures a vous demander. + +--Vous vous arrangerez pour vous en passer. + +Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste desespere, +mais Leon lui avait deja tourne le dos. + +--Monsieur Leon, cria le bonhomme, monsieur Leon, je vous en prie, au +nom du ciel.... + +Mais Leon avait gagne le vestibule et descendait l'escalier. + +Au moment ou il franchissait la porte cochere, une voiture, avec Joseph +dedans, s'arretait devant le trottoir. + +--A la gare Saint-Lazare! dit Leon, montant brusquement dans la voiture, +et aussi vite que vous pourrez! + +Le cheval, enleve par un vigoureux coup de fouet, partit au grand trot; +aussitot Leon voulut reprendre la lecture de la lettre, dont les +premieres lignes l'avaient si profondement bouleverse. + +Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui separe +la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de +la gare, il n'avait pas encore tourne le premier feuillet; l'horloge +allait sonner neuf heures. + +Il etait temps: on ferma derriere lui le guichet de distribution des +billets. + +Ce fut seulement quand il se trouva installe dans son wagon, ou il etait +seul, qu'il reprit sa lecture, non au point ou il l'avait interrompue, +mais a la premiere ligne: + +"Mon cher Leon, + +"Ma depeche telegraphique d'hier, par laquelle je te demandais si tu +serais a Paris libre de toute occupation pendant la fin de la semaine, a +du te surprendre jusqu'a un certain point. + +"En voici l'explication: + +"Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher neveu, +qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il +fallait donc que je fusse certain qu'aussitot prevenu tu pourrais +accourir pres d'elle. + +"Cette certitude, ta reponse me la donne, et, comme d'avance je suis sur +de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma resolution. + +"Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Nes de parents pauvres, +ton pere et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis que ton +pere, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la carriere +commerciale au lieu d'etre artiste, comme il l'avait tout d'abord +souhaite, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, tandis que +ton pere epousait une femme riche qui lui apportait des millions, j'en +epousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une cinquantaine +de mille francs. + +"Cette dot avait ete placee dans une affaire industrielle; je ne +changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de defaire ce +qui avait ete fait par mon beau-pere, et d'un autre cote j'etais bien +aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour +que ma femme et ma fille n'eussent point trop a souffrir de la +mediocrite de mon traitement de substitut. + +"C'est grace a ce revenu qu'apres avoir perdu ma femme au bout de quatre +annees de mariage, je pus garder ma fille pres de moi, et qu'elle a ete +elevee sous mes yeux, sur mon coeur. + +"En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de serieuses +economies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans la maison +paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche d'instruction, +pour la peinture un peintre de merite, pour la musique des artistes de +talent, cela coute cher, tres-cher, et en employant utilement ces +economies, soit a former un capital, soit a constituer une assurance sur +la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je +serais arrive a lui constituer une dot moitie plus forte que celle que +sa mere avait recue. Mais je n'ai point cru que c'etait la le meilleur. +Plusieurs raisons d'ordre different me determinerent: j'aimais ma fille, +et ce m'eut ete un profond chagrin de me separer d'elle; je n'etais pas +partisan de l'education en commun pour les filles; jeune encore, je ne +voulais pas m'exposer a la tentation de me remarier, ce qui eut pu +arriver si je n'avais pas eu ma fille pres de moi; enfin je me disais +que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le mariage, +il en est cependant qui veulent une femme, et c'etait une femme que je +voulais elever; toi qui connais Madeleine, ses qualites d'esprit et de +coeur, tu sais si j'ai reussi. + +"Tu as passe quelques-unes de tes vacances avec nous; tu sais quelle +etait notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers et notre +etroite intimite dans le travail comme dans le plaisir; tu as assiste a +nos soirees de lecture, a nos seances de musique, a nos reunions entre +amis, je n'ai donc rien a te dire de tout cela; a le faire je +m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux +pas m'attendrir. + +"Cependant, en rappelant ainsi un passe que tu connais dans une certaine +mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-etre, et qui a son +importance: nos depenses depasserent chaque annee mes previsions et +m'entrainerent dans des embarras d'argent qui furent les seuls tourments +de ces annees si heureuses; mais ton pere me vint en aide, et, grace a +son concours fraternel, je pus en sortir a mon honneur. + +"Malgre ces embarras d'argent causes le plus souvent par des besoins +imprevus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, par une +mauvaise administration, j'esperais pouvoir suivre jusqu'au bout le plan +que je m'etais trace pour l'education de Madeleine, quand un incident +desastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison dans +laquelle notre capital etait place se trouva en mauvaises affaires, et +de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds +tout etait perdu. Sans economies, sans ressources autres que celles +provenant de mon traitement, il m'etait difficile, pour ne pas dire +impossible, de me procurer la somme necessaire pour cet apport. J'aurais +pu, il est vrai, la demander a ton pere; mais j'en etais empeche par des +raisons, a mes yeux decisives: ton pere m'ayant deja aide dans plusieurs +circonstances, je ne pouvais m'adresser a lui sans augmenter les +obligations que j'avais deja contractees a son egard dans des +proportions qui n'etaient nullement en rapport avec ma situation +financiere; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais donner; +enfin, je ne voulais pas m'exposer a voir nos relations fraternelles +genees par des questions d'argent, et meme a voir les liens d'amitie qui +nous unissaient brises par ces questions. Mais ce que je n'avais pas +voulu faire, un de nos cousins le fit a mon insu, et ton pere apprit les +difficultes de ma situation; il vint a Rouen et voulut regler cette +affaire d'apres certains principes de commerce qui n'etaient pas les +miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos idees +sont differentes sur presque tous les points; cette discussion +s'envenima et se termina par une rupture complete, telle que nos +relations ont ete brisees et que depuis ce jour nous ne nous sommes pas +revus, malgre certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais qui ont +trouve ton pere implacable. + +"Si difficile que fut ma position, je parvins cependant a me procurer +la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements tres-lourds +que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre +affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle +vient de s'effondrer, me laissant ruine, et ce qui est plus terrible, +endette pour des sommes qu'il m'est impossible de payer. + +"Si l'insolvabilite est grave pour tout le monde, combien plus encore +l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet +poursuivi par les huissiers soit oblige de parlementer avec eux, d'user +de finesses plus ou moins legales, de les abuser, de les prier +d'attendre? Les prier! + +"Ce n'est pas tout. + +"Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma vue, ou plus +justement du trouble et de l'obscurite. Tout d'abord je ne m'en +inquietai pas. Mais bientot les objets ne m'apparurent plus qu'entoures +d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres +semblaient vaciller devant mes yeux, et se reunir toutes ensemble au +point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme. + +"Je consultai le docteur La Roe, que tu connais bien; il constata une +amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle. + +"On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille menace. +Cependant je ne me laissai pas accabler, je resolus d'employer ce que +j'avais d'energie et d'intelligence a lutter. Un de mes collegues et des +plus eminents est aveugle; ce qui ne l'empeche pas de remplir les +devoirs de sa charge: j'esperai pouvoir suivre son exemple et remplir +aussi les miens. + +"Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux especes, +celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les +dossiers, on prend des notes, c'est-a-dire qu'on fait usage des yeux; a +l'audience on conclut, c'est-a-dire qu'on fait surtout usage de la +parole. Lorsque je sortis de chez mon medecin, je rentrai chez moi et +aussitot je revelai la verite ou tout au moins une partie de la verite a +Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation financiere; +puis je lui demandai si elle voulait me servir de secretaire et me lire +les dossiers que j'avais a etudier, en un mot etre, selon l'expression +de Sophocle, "la fille dont les yeux voient pour elle et pour son pere." + +"Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement irresistible de +desespoir la fit jeter dans mes bras, elle reagit contre cette +faiblesse, et tout de suite nous nous mimes au travail. + +"Ces doigts habitues a manier le pinceau et le crayon ou a courir sur +les touches du piano tournerent les feuillets poudreux des dossiers; ces +levres qui jusqu'a ce jour n'avaient prononce que des phrases +harmonieuses savamment arrangees par nos grand ecrivains, prononcerent +les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les avoues. + +"Et moi, assis en face d'elle, je l'ecoutais, mais sans pouvoir +m'empecher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser +distraire par les pensees qui m'oppressaient; plus d'une fois je +detournai la tete et d'une main furtive j'essuyai les larmes qui +roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle etait charmante ainsi! +bientot je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit eternelle! + +"Mes affaires preparees, je devais prendre mes conclusions a l'audience +sans notes, sans pieces, meme sans code et en parlant d'abondance. La +tache etait d'autant plus difficile pour moi, que jusqu'alors j'avais eu +l'habitude de me servir tres-peu de ma memoire, parlant le plus souvent +avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes, +m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas. Malgre mon +application et mes efforts, j'echouai miserablement. Que cette +impuissance fut le resultat de ma maladie, ce qui est possible, car +l'amaurose est souvent une consequence de certaines lesions du cerveau; +qu'elle fut due au contraire a l'absence de cette faculte que les +phrenologues appellent la _concentrativite_, cela importait peu, ce qui +etait capital, c'etait cette impuissance meme; et par malheur elle est +absolue. + +"Convaincu par cette deplorable experience que bientot je ne pourrais +plus remplir mes fonctions d'avocat general, je fis faire des demarches +a Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un siege de +conseiller; je n'avais guere l'esperance de reussir, mais enfin je +devais ne rien negliger et tenter meme l'absurde. Tu trouveras ci-jointe +la reponse que j'ai recue: c'est la copie de mes notes individuelles et +confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre a la +chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je n'ai +rien a esperer, rien a attendre, mais encore elle te montrera ce que je +suis; au moment d'executer la resolution que la fatalite m'impose, j'ai +besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le +feras en connaissance de cause. + +"Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus, l'un par +les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma demission, on +me la demandera; si je la refuse, on me destituera. + +"Destitue, ruine, aveugle, que puis-je? + +"Deux choses seules se presentent: mendier aupres de mes parents et de +mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour moi +a je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de metier. + +"Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour entrainer cette +pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai elevee. + +"Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour ou je serai +mort elle deviendra la fille de ton pere. + +"Il faut donc qu'elle soit orpheline. + +"Je n'ai pas besoin de te developper cette idee, qui s'imposera a ton +esprit avec toutes ses consequences; c'est elle qui a determine ma +resolution. + +"Nos dissentiments et notre rupture n'ont point change mes sentiments a +l'egard de ton pere; je sais quelle est sa generosite, sa bonte, son +affection pour les siens, et quant a toi, mon cher Leon, je connais ton +coeur plein de tendresse et de devouement; Madeleine va perdre en moi un +pere qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une famille, en +toi un frere. + +"Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton pere a l'avance et de +lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle est +sa niece; mais a toi, mon cher Leon, je veux la confier par un acte +solennel de derniere volonte. + +"La pauvre enfant va eprouver la plus horrible douleur qu'elle ait +encore ressentie; je te demande d'etre pres d'elle a ce moment, afin +que, lorsqu'elle sera frappee, elle trouve une main qui la soutienne, et +un coeur dans lequel elle puisse pleurer. + +"Demain tout sera fini pour moi. + +"Je ne peux pas retarder davantage l'execution de ma resolution: ma +guerison est impossible, ma destitution est imminente, et la perte +complete de la vue peut se produire d'un moment a l'autre; j'ai pu +encore ecrire cette lettre tant bien que mal en enchevetrant +tres-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne le +pourrais peut-etre plus; dans huit jours je ne pourrais pas davantage me +conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul. + +"Et precisement, pour accomplir ce que j'ai arrete, il faut que je sorte +seul; nous sommes a la veille d'une grande maree, et demain la mer +decouvrira une immense etendue de rochers jusqu'a deux kilometres au +moins de la cote; je partirai pour aller a la peche ainsi que je l'ai +fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tombe dans un trou, ou +bien je me serai laisse surprendre par la maree montante; ma mort sera +le resultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur ces +greves; toi seul sauras la verite, et j'ai assez foi en ta discretion +pour etre certain que personne,--je repete et je souligne +_personne_,--personne au monde ne la connaitra. + +"Cette lettre recue, quitte Paris, fais diligence, et quand tu arriveras +a Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je l'espere; au moins +j'aurai tout arrange pour cela. + +"Adieu, mon cher Leon, mon cher enfant, je t'embrasse tendrement. + +"ARMAND HAUPOIS." + +A cette longue lettre etait attachee une feuille de papier portant un +en-tete imprime,--la copie des notes de la chancellerie;--mais Leon n'en +commenca pas la lecture immediatement, et ce fut seulement apres etre +reste assez longtemps immobile, aneanti par ce qu'il venait d'apprendre, +etourdi par la secousse qu'il avait recue, qu'il revint a ces notes et +qu'il se mit a lire machinalement. + +_Note individuelle_. + +Nom et prenoms du magistrat.--Haupois (Armand-Charles). + +Lieu et departement ou il est ne.--Rouen (Seine-Inferieure). + +Son etat ou profession avant d'etre magistrat.--Avocat. + +Etat ou profession de son pere.--Officier retraite. + +Dire s'il parle ou ecrit quelque langue etrangere ou quelque idiome +utile.--L'anglais, l'italien. + +Quel est son revenu independamment de son traitement?--Nul. + +Demande-t-il quelque avancement?--Il accepterait les fonctions de +conseiller, mais il ne demande rien. + +Dire s'il irait partout ou il pourrait etre envoye en France.--Non. + +Quel est le ressort ou il desire etre place?--Rouen. + +_Renseignements confidentiels_. + +Caractere.--Tres ferme. + +Conduite privee.--Irreprochable. + +Conduite publique.--Legere. + +Impartialite.--Incontestable. + +Travail.--Suffisant. + +Exactitude, assiduite.--Bonnes. + +Zele, activite.--Suffisants. + +Fermete.--Mal appliquee. + +Sante.--Bonne; menace d'une maladie des yeux. + +Rapports avec ses chefs.--Officiels et froids. + +Rapports avec les autorites.--Officiels et froids. + +Rapports avec le public.--Affables. + +Habitudes sociales.--Homme de bonne compagnie, mais ses relations +artistiques l'obligent a frequenter des personnes qui ne sont pas dignes +de lui. + +Capacite.--Reelle. + +Sagacite.--Grande. + +Jugement.--Droit. + +Style.--Simple, ferme. + +Elocution.--Facile. + +S'il est propre au service de l'audience civile.--Oui. + +S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.--Oui. + +S'il est propre au service de la cour d'assises.--Oui. + +S'il convient a la magistrature assise.--Non. + +S'il se livre a des occupations etrangeres a ses fonctions.--A la +musique, a la poesie. + +S'il jouit de l'estime publique.--Oui. + +S'il a encouru des peines disciplinaires.--Non. + +Si ses liens de parente apportent quelque obstacle au service.--Non. + +S'il a droit a quelque avancement.--Non, a cause de ses gouts +artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entrainent dans la +frequentation de gens peu convenables. + +_Faits particuliers_. + +Ses gouts d'artiste lui font mener une vie difficile. + +Embarras d'argent. + +Dettes. + +Magistrat integre. + + + + +IV + + +Le train marchant a grande vitesse avait depasse Poissy et ces stations +qui sont sans nom pour les express; Leon, le front appuye contre la +vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux boises +devant lesquels il defilait. + +La lecture entiere de cette lettre ne l'avait pas tire de la +stupefaction dans laquelle l'avaient jete ses premieres lignes; et son +esprit etait emporte dans un tourbillon comme il etait emporte lui-meme +dans l'espace. + +Mais si extraordinaire, si inimaginable que fut cette resolution de +suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant +s'habituer a la considerer comme reelle:--"Demain tout sera fini pour +moi." + +Le seul point sur lequel l'esperance etait encore possible etait celui +qui avait rapport au moment ou ce suicide s'accomplirait; a l'heure +presente, neuf heures quarante minutes, etait-il ou n'etait-il pas +accompli? Tout etait la? + +Apres quelques instants de douloureuse reflexion, il se dit que dans dix +minutes, le train allait s'arreter a Mantes, ou se trouve un bureau +telegraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion pour envoyer une +depeche a Madeleine. + +Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une minute, il +se mit aussitot a rediger sa depeche: + +_Mademoiselle Madeleine Haupois_, + +_maison Exupere Heroult_. + +_Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernieres_. + +(_Avec expres_). + +"Je viens de voir un medecin de Rouen qui me dit qu'il est dangereux de +laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je +serai pres de vous vers quatre heures de soir. + +"LEON HAUPOIS." + +Il eut fallu etre plus precis, mais cela n'etait possible qu'en disant +la verite entiere; or, cette verite, il ne pouvait la dire qu'en +commettant un abus de confiance. + +De la cette depeche etrange. + +C'etait cette etrangete meme qui faisait precisement son merite;--si +elle arrivait a Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez lui, +elle etait assez claire pour que Madeleine ne le laissat point partir, +ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnat; si au contraire, elle +arrivait trop tard, elle etait assez obscure pour ne pas reveler le +suicide et permettre des explications telles quelles. + +D'ailleurs les minutes s'ecoulaient, et il n'avait pas le loisir de +prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se presentait a son +esprit; cette premiere depeche terminee, il en ecrivit une seconde +adressee au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir une +voiture attelee de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au train de +deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible a +Saint-Aubin. + +Il ecrivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la machine annonca +l'arrivee a Mantes: avant l'arret complet du train, Leon sauta sur le +quai et courut au telegraphe; il n'avait que trois minutes. + +En sortant du bureau, ses depeches expediees, il passa devant la +bibliotheque des chemins de fer, et ses yeux tomberent par hasard sur un +paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le _Journal de Rouen_. +Instantanement le souvenir lui revint qu'au temps ou il passait une +partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un +bulletin meteorologique donnant l'heure des marees sur la cote. Il +acheta un numero et, remonte dans son compartiment, il chercha vivement +ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle +pouvait etre ou ne pas etre sauve par sa depeche: la pleine mer etait +annoncee pour six heures au Havre; par consequent; c'etait a midi +qu'avait lieu la basse mer, et c'etait entre onze heures et une heure +que son oncle devait accomplir son suicide. + +La depeche arriverait-elle a temps? + +Si elle arrivait avant que M. Haupois fut sorti, il etait sauve; si elle +arrivait apres, il etait perdu; sa vie dependait donc du hasard. + +Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur brise par la +perte d'une personne aimee, Leon repoussait l'idee de la mort pour les +siens; que ceux qui nous sont indifferents meurent, cela nous parait +tout naturel, non ceux que nous aimons. + +Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de la +rupture survenue entre les deux freres, il eut cesse de le voir. +Pourquoi son oncle et son pere s'etaient-ils faches? Il le savait a +peine. Ils avaient eu de serieuses raisons sans doute, aussi bonnes +probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait jamais +voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait change en rien les +sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, des son +enfance, concus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si prevenant, +si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade et +l'ami avec tant de bonne grace. + +Et, entraine par les souvenirs que la lecture de cette lettre venait de +reveiller en lui, il revint a ce temps de sa jeunesse. + +Il retourna a Rouen et se retrouva dans cette petite maison du quai des +Curandiers ou il avait eu tant de journees de gaiete et de liberte. Il +la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni +par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux +effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses +rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands +navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles +et jetant l'ancre devant l'ile du Petit-Gay; ceux-la continuant leur +route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse. + +A son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au moment ou +surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, elle +appelait son cousin pour qu'il vint avec elle au bord de la riviere; +sans l'attendre, elle courait jusqu'a l'extremite de la berge, et quand +le remous des eaux souleve par les roues du vapeur arrivait frange +d'ecume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des petits cris +joyeux, ses cheveux dores flottant au vent. + +Le soir, quelques amis sonnaient a la porte verte; quand tous ceux qu'on +attendait etaient venus, le pere prenait son violon, la fille s'asseyait +au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne fut encore +qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie +dans un ensemble ou se trouvaient de veritables artistes aupres desquels +elle savait se faire applaudir; car elle etait deja tres-bonne +musicienne et sa voix etait charmante. Vers dix heures, ces amis s'en +allaient, on les reconduisait en suivant la riviere dont le courant +miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait +que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts +d'un _carrosse_ a peu pres comme les gondoles de Venise, mais qui, pour +le reste, ne ressemblent pas plus aux barques legeres de la lagune que +le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux de +la capitale de la Normandie. + +Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs +intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie +affairee que ses parents menaient a Paris, et c'etait justement pour +cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait ete une +revelation et, par suite, un sujet de reverie et de comparaison; il n'y +avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait donc +causer d'autre chose que d'echeances et de recouvrements; il y avait +donc des peres qui faisaient passer avant tout l'education de leurs +enfants! + +De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de fois +s'etaient engagees entre sa soeur et lui, alors qu'elle l'accompagnait a +Rouen. + +Autant il avait de plaisir a passer quelques semaines dans la maison du +quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait +miserablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier etait demode; +les gens qui la frequentaient etaient vulgaires, communs, sans nom; +Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux etait fade, +ses manieres ne seraient jamais nobles. Que le mobilier fut demode, il +avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets +d'art, sculptures, faiences, antiquites, curiosites qui couvraient les +murs, n'etaient-ils pas d'une tout autre importance que des fauteuils ou +des tables? Que Madeleine s'habillat sans coquetterie, il le concedait +encore, mais non que ses manieres ne fussent pas nobles: Pas noble, +Madeleine! Mais en verite elle etait la noblesse meme, ayant recu sa +distinction de race de sa mere, qui descendait des conquerants normands, +ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot +germain _tot_, qui signifie demeure. De sa mere aussi elle avait recu +ce type de beaute scandinave qui lui donnait un cachet si particulier: +la tete ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front moyennement +developpe, le nez droit, le teint rose, les yeux d'un bleu clair +limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond dore, la figure +suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et +allongees, le pied petit et cambre. + +Comme elle avait du grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait vue! Ce +n'etait plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf ans. + + + + +V + + +A deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare de Caen; a +deux heures vingt minutes, Leon montait dans la voiture qui l'attendait. + +--Nous allons a Saint-Aubin, dit le conducteur. + +--Oui, et grand train. + +Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet vigoureusement +appliques. + +--Combien vous faut-il de temps? demanda Leon. + +--Nous avons vingt kilometres. + +--Faites votre compte. + +--Il y a la traversee de la ville. + +Cette maniere normande de se derober au lieu de repondre exaspera Leon: + +--Combien de temps? repeta-t-il. + +--Si nous disions une heure et demie? + +--Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous. + +Le cocher ne repondit pas, mais a la facon dont il empoigna son fouet, +il fut evident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. Epron, +Cambes, Mathieu furent promptement atteints et depasses; etendant son +fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur: + +--Voila le clocher de la chapelle de la Delivrande, dit-il. + +En sortant de la Delivrande, Leon se trouva en face de la mer, qui +developpait son immensite jusqu'aux limites confuses de l'horizon; une +plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage +borde d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un mur +azure et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse. + +A l'entree de Saint-Aubin, le cocher arreta pour demander a une femme +qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, ou se +trouvait la maison Exupere Heroult; puis, aussitot qu'il eut obtenu ce +renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant +une minute ou deux, puis elle s'arreta devant une maison de chetive +apparence contre les murs de laquelle etaient accroches des filets +tannes au cachou. + +Au meme moment une jeune femme parut sur la porte. + +--Mon cousin! s'ecria-t-elle. + +Mais, avant de descendre, Leon l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil: +aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant. + +Il sauta vivement a bas de la voiture, et prenant dans ses deux mains +celles que Madeleine lui tendait: + +--Mon oncle? demanda-t-il. + +--Il est a la peche. + +Leon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait donc trop +tard. + +--Tu n'as pas recu ma depeche? demanda-t-il enfin; car sous peine de se +trahir il fallait bien parler. + +--Si mais papa etait deja parti; je l'avais conduit jusqu'a la porte +d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la greve +que l'homme du semaphore, m'ayant rejointe, me remis ta depeche; j'ai +ete pour retourner sur mes pas, mais j'ai reflechi que papa ne courait +aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne. + +--Ah! ce monsieur l'accompagne? + +--Comme tu me dis cela. + +--C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'etonne qu'il +accompagne mon oncle. + +--M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite Bernieres +pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et +bien souvent ils vont a la peche ensemble; il va ramener papa tout a +l'heure et tu feras sa connaissance; je suis meme surprise qu'ils ne +soient pas encore arrives. Mais entre donc; donne-moi ton sac; on le +portera a l'hotel, ou je t'ai retenu une chambre, car nous n'en avons +pas a te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le vois. + +Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Leon eut le temps de +se remettre et de composer son visage. + +La verite n'etait que trop evidente: l'irreparable etait a cette heure +accompli, et les dispositions prises par son oncle s'etaient realisees: +"Quand tu arriveras a Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien, au moins +j'aurai tout arrange pour cela." Ils etaient faciles a deviner ces +arrangements, et certainement cette visite a ce M. Soullier avait ete +une tromperie inventee par le pere pour abuser la fille. Maintenant il +n'y avait plus qu'a attendre que cette tromperie se revelat; il n'y +avait plus qu'a se conformer aux desirs de la lettre: "Au moment ou elle +sera frappee, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un coeur dans +lequel elle puisse pleurer." S'il arrivait trop tard pour sauver son +oncle, au moins arrivait-il assez tot pour tendre la main a sa cousine. +Cependant telles etaient les circonstances, qu'il ne devait pas devancer +les evenements, mais au contraire n'intervenir qu'apres qu'ils auraient +parle. + +--Es-tu fatigue? demanda Madeleine. + +--Pas du tout. + +--Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou bien +si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer. + +--Je ferai ce que tu voudras, dit-il. + +--Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus tot. + +Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main a son +cousin. + +--M'offres-tu ton bras? dit-elle. + +Avant de prendre le chemin qui conduit a la plage, Madeleine frappa +doucement au carreau d'une fenetre. + +--Madame Exupere, dit-elle a la femme qui ouvrit cette fenetre, +voulez-vous avoir la complaisance de dire a papa, si par hasard il +revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon cousin +Leon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Leon? + +La pauvre enfant, comme elle etait loin de prevoir le coup epouvantable +qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes +peut-etre! Et Leon sa demanda s'il n'etait pas possible d'amortir la +violence de ce coup en la preparant a le recevoir. Mais comment? Que +dire? Lorsque la verite serait connue, n'eclairerait-elle pas d'une +lueur sinistre ce qu'il aurait tente en ce moment? Toute parole +n'etait-elle pas imprudente? + +Madeleine ne lui laissa pas le temps de reflechir. + +--Sais-tu, dit-elle, que ta depeche m'a cause autant de surprise que de +joie? Te souviens-tu du dernier jour ou nous nous sommes vus? + +--Il y a environ deux ans. + +--Il y a deux ans, trois mois et onze jours. + +--J'ai du par respect et par convenance ne pas donner un dementi a mon +pere. + +--Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas +l'effrayer, et il s'inquiete tant du danger qui le menace que ce serait +lui porter un coup penible, que de lui dire que tu as ete averti de ce +danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roe? + +Leon avait prepare sa reponse a cette question, car il avait bien prevu +qu'elle lui serait posee: il raconta donc l'histoire qu'il avait +inventee a l'avance. + +--Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le +littoral? + +--Precisement, et comme mon oncle me parlera sans doute de sa maladie, +je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui etre utile a +quelque chose. + +Ils etaient arrives sur la plage. + + + + +VI + + +La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait +menacante comme une inondation, et sur la greve plate, deja aux trois +quarts recouverte, les pointes verdatres des rochers qui emergeaient +encore de l'eau semblaient sombrer tout a coup au milieu des vagues +clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coule a pic; la ou +quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de +goemons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne d'ecume +blanche qui se rapprochait d'instants en instants. + +Et devant la maree montante, tous ceux qui avaient profite de la basse +mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se decouvrent que +rarement, pecher des coquillages ou ramasser des varechs, se hataient +vers le rivage; a l'entree des chemins qui du village ou des champs +aboutissent a la greve, c'etait un long defile de voitures chargees +d'etoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goemons que les +cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et aussi +toute une procession de pecheurs et de pecheuses, le filet a crevette +sur l'epaule ou le crochet a la main, qui, mouilles jusqu'aux epaules, +s'en revenaient gaiement. + +--Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder +maintenant a voir mon pere arriver avec M. Soullier. + +Et guidant Leon elle le conduisit a leur cabine, dont elle ouvrit les +deux portes vitrees, puis l'ayant fait asseoir et s'etant elle-meme +installee en se tournant du cote de Bernieres: + +--Ainsi placee, dit-elle, je verrai mon pere arriver de loin et je te +previendrai: + +C'etait toujours la meme idee qui revenait comme si Madeleine eut ete +sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en +distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux apres tout qu'elle fut +jusqu'a un certain point preparee a recevoir le coup suspendu au-dessus +de sa tete, et qui d'un moment a l'autre, dans quelques minutes, +peut-etre allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, s'il +n'en etait pas moins rude? + +--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle apres un moment de silence. + +--Je pense a mon oncle. + +--Tu es inquiet, n'est-ce pas? + +--Inquiet, pourquoi? Je pense a sa maladie. + +--Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-meme, mais par +l'angoisse qu'il lui cause pour le present et plus encore pour l'avenir, +car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi voudrait-il +cacher a tous le danger qui le menace. S'il se doute que quelqu'un de +Rouen t'a parle de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup. + +--N'est-il pas convenu que je suis arrive ici en me promenant? + +--Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensee, et fais le +possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est la ma grande +preoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiete pas que je ne +l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand +il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma +tendresse, il en arrive parfois a douter de la gravite de son mal, et a +se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui +rendre un peu de tranquillite! + +Tandis qu'elle parlait, Leon regardait ce qui se passait sur la greve et +remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas lorsqu'il +etait arrive avec Madeleine. + +Des groupes s'etaient formes, ca et la, dans lesquels on paraissait +s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de +grands mouvements de bras, ceux qui ecoutaient prenaient des attitudes +affligees ou consternees. + +En face de la cabine dans laquelle ils etaient assis, mais a une +certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles +qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop eloignees pour qu'on +entendit ce qu'elles disaient, il etait evident, a leurs exclamations et +a la facon dont elles accompagnaient, dont elles poussaient leur boule +lancee de la tete, des epaules ou du maillet qu'elles apportaient un +tres-vif interet a leur partie. Tout a coup, une personne etant venue +parler a l'une d'elles, toutes cesserent instantanement de jouer et +formerent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, ce que +Leon avait deja remarque pour les groupes se reproduisit: meme animation +dans celle qui parlait, meme consternation dans celles qui ecoutaient; +puis l'une de ces jeunes filles s'etant tournee vers la cabine de +Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les mains, +et aussitot elle reprit sa place dans le cercle. + +Pres de ces jeunes filles des enfants s'amusaient a construire des +fortifications en sable pour les opposer a la maree montante; l'un d'eux +abandonna ce travail pour aller ecouter ce que disaient les joueuses de +croquet; puis etant revenu pres de ses camarades, ceux-ci l'entourerent +et les fortifications furent abandonnees sans defenseurs a l'assaut des +vagues. + +Il etait impossible de ne pas reconnaitre que tout cela etait +significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer. + +Tout a coup Madeleine s'arreta, et se levant vivement: + +--Veux-tu venir avec moi? s'ecria-t-elle. J'ai peur. Cette animation +n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous +regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent +savoir quelque chose. + +Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger vers +les joueuses de croquet, elle s'arreta brusquement. + +--M. Soullier s'ecria-t-elle en designant de la main un monsieur qui +s'avancait marchant a grands pas. + +Et elle se mit a courir, sans plus s'inquieter de Leon, qui la suivit. + +Ils arriverent ainsi tous deux ensemble pres de M. Soullier. + +--Mon pere! s'ecria Madeleine. + +--Mais je ne l'ai pas vu. + +--Mon Dieu! + +Leon posa un doigt sur ses levres en regardant M. Souiller, mais +celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention a ce signe; +d'ailleurs, il etait tout a Madeleine. + +--Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda Leon. + +La question avait l'avantage de permettre a M. Soullier de ne pas +repondre directement a Madeleine; celui-ci le sentit, et se tournant +aussitot vers Leon: + +--On m'a parle de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au moins j'ai +cru que c'etait de lui qu'il s'agissait. + +Leon s'etait rapproche de Madeleine et il lui avait pris la main. + +--Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Ou est mon +pere? Courons pres de lui. + +Sans lui repondre directement, M. Soullier s'adressa a Leon: + +--Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout +d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute renonce a +son projet de peche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, qui +avait profite de la grande maree pour aller pecher sur les roches qu'en +appelle iles de Bernieres, vient de me dire qu'un ... accident ... un +malheur etait arrive. + +--Mon Dieu! s'ecria Madeleine. + +Sans s'adresser a elle, M. Soullier continua vivement, en homme qui a +hate d'achever ce qu'il doit dire: + +--Une personne restee en arriere, quand deja tout le monde revenait vers +le rivage, avait ete surprise par la maree montante. Cette personne se +trouvait alors sur un ilot, et c'est la ce qui explique comment elle +n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet ilot et la terre se +trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle fut +remplie. Ceux qui virent la situation perilleuse de ce pecheur attarde +pousserent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. Aussitot +le pecheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se fut laisse +tomber dans un trou, soit que la fosse fut deja remplie, il disparut +sans qu'il fut possible de lui porter secours. + +--Mon pere, mon pere! s'ecria Madeleine. + +--Mon enfant, il n'est nullement prouve que cette personne fut votre +pere ... on ne m'a pas affirme que c'etait lui. Il est vrai que le +signalement qu'on m'a donne se rapportait jusqu'a un certain point a +votre pere; c'est la ce qui m'a inquiete, c'est ce qui m'a fait accourir +ici pour voir.... + +--Et vous voyez qu'il n'est pas la; oh! mon Dieu! + +Elle resta un moment eperdue, affolee; puis, son regard se degageant des +larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui +lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son epaule. + + + + +VII + + +Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa premiere parole +fut une priere adressee a son cousin: + +--La maree basse aura lieu cette nuit a une heure, dit-elle; tu +m'accompagneras, n'est-ce pas? + +Elle ne dit point ou elle voulait aller ni ce qu'elle voulait faire, +mais il n'etait pas necessaire qu'elle s'expliquat plus clairement pour +etre comprise de Leon. + +--Nous irons ensemble, repondit-il. + +Mais ce n'etait pas seuls qu'ils pouvaient tenter la recherche que +Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la greve, au milieu des +rochers, en pleine nuit? + +Abandonnant Madeleine un moment, Leon s'entendit avec la proprietaire +pour que celle-ci s'occupat de reunir une dizaine d'hommes de bonne +volonte, marins ou pecheurs, qui les accompagneraient la nuit sur les +iles de Bernieres, munis de torches ou de lanternes; puis, cela fait, il +envoya un mot a M. Soullier, en le priant de retrouver quelques-unes des +personnes qui avaient vu disparaitre M. Haupois dans la fosse, et qui +par consequent pouvaient indiquer d'une facon exacte la place ou il +avait disparu. + +Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour +detourner ou etourdir son desespoir par de banales paroles de +consolation, mais pour etre pres d'elle, pour qu'elle ne fut pas seule. + +Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table devant +laquelle il s'etait assis, puis, quand dans le silence arrivait le +ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arretait parfois tout +a coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la tete aux pieds +elle ecoutait; la brise passait, la plainte des vagues s'eteignait et +Madeleine reprenait sa marche. + +Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, comme +si elle se parlait a elle-meme, elle repetait un mot que dix fois, que +vingt fois deja elle avait dit: + +--Mais comment ne l'a-t-on pas secouru? + +Vers dix heures, on entendit dans la piece voisine un bruit de pas +lourds et de voix etouffees; c'etaient les marins et les pecheurs, qui +arrivaient: Leon en avait demande dix, une vingtaine repondirent a son +appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on +demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre +jeune fille qui pleurait son pere; et puis sur les cotes on est +compatissant aux catastrophes causees par la mer; aujourd'hui notre +voisin, demain nous-meme. + +Quand Madeleine entra dans la piece ou ces gens etaient reunis, tous les +bonnets de laine se leverent devant elle, et ces rudes visages hales par +la mer exprimerent la compassion et la sympathie; cela s'etait fait +silencieusement, sans que personne dit un seul mot. + +Alors un homme sortit du groupe et s'avanca vers Madeleine. + +C'etait un pecheur nomme Pecune, dont le pere et le fils avaient ete +noyes, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si +frequentes et si dangereuses sur ces cotes sans ports, ou les barques de +peche qui doivent echouer par tous les temps sur la greve presque plate +sont mal construites pour resister a un coup de vent. + +--Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouve mon pere, nous +retrouverons le votre. + +Un autre s'avanca aussi d'un pas: + +--La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle. + +Madeleine voulut prononcer une parole de remerciment, mais de sa gorge +contractee il ne sortit qu'un son etouffe et qu'un sanglot. + +On se mit en marche, Madeleine enveloppee dans un manteau et s'appuyant +sur le bras de Leon, qui la guidait; les pecheurs s'avancant par groupes +de deux ou trois, silencieux. + +--En peu de temps, par les rues sombres et desertes du village, ils +arriverent sur la greve; la mer s'etait deja retiree a une assez grande +distance, et le sable humide reflechissait ca et la avec des +miroitements argentins la lumiere de la lune, dont le disque commencait +a s'echancrer; il soufflait une brise de terre qui poussait les nuages +vers l'embouchure de la Seine, et, de ce cote, ils s'entassaient en des +profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux des +phares de la Heve. + +Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crisperent sur le bras de son +cousin: la vague, qui deferlait sur la plage, frappait sur son coeur. + +En moins d'une demi-heure, par la greve, ils arriverent devant le +semaphore de Bernieres; alors trois ombres se detacherent de la terre +pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux pecheurs +qui avaient vu la catastrophe. + +Mais les recherches ne purent pas commencer aussitot, car la maree lente +a descendre etait encore trop haute: il fallut attendre; et les hommes +se promenerent de long en large tandis que Madeleine appuyee sur le bras +de Leon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle ne se +retirerait jamais. + +Elle se retira cependant et l'on alluma les torches goudronnees dont les +flammes avivees par la brise et refletees par le sable humide, par les +flaques d'eau et par les goemons ruisselants eclairerent toute cette +partie de la greve a une assez grande distance. + +Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion s'engagea +entre les deux pecheurs de Bernieres sur la question de savoir le point +precis ou M. Haupois avait ete englouti; l'un soutenait que c'etait a +gauche d'un long rocher encore couvert par la vague ecumeuse, l'autre +que n'etait au contraire a droite. + +Leon, pour trancher le differend, qui entre Normands menacait de prendre +les proportions d'un proces a plaider, decida qu'on se diviserait en +deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui +trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car le +ressac empecherait d'entendre les paroles comme les cris. + +Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Leon la retint. + +--Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sur moyen d'arriver vite +aupres de ceux qui nous avertiront. + +Elle n'etait pas en etat de discuter, encore moins de raisonner; elle se +laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des +torches, secouee a chaque instant par le balancement d'une de ces +torches, attendant le second; et reconnaissant avec desespoir que ce +qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal etait en realite le +resultat du hasard ou de l'inegalite des rochers sur lesquels les hommes +marchaient. + +Une heure s'ecoula ainsi, la plus longue assurement, la plus cruelle +qu'elle eut jamais passee; puis, un a un, les pecheurs se rapprocherent +d'elle, et la reunion des torches fit revenir ceux qui s'etaient le plus +eloignes; chez tous ce fut la meme signe de tete ou la meme parole: +rien. + +A la facon dont elle s'appuya contre lui, Leon sentit combien profonde +etait la douleur qu'elle eprouvait, combien affreux etait son desespoir. + +--Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il. + +--A quoi bon? + +--L'ombre a pu vous tromper. + +--Je vous en prie! s'ecria Madeleine. + +Pecune s'avanca: + +--Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par +desesperance que nous vous disons ca; seulement nous connaissons la mer, +vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande maree. + +--Precisement, interrompit Leon, c'est ce courant qui nous oblige a +perseverer; il peut avoir entraine le corps plus loin que la ou vos +recherches se sont arretees. + +Une nouvelle discussion s'engagea entre les pecheurs, chacun emit son +avis, mais sans rien affirmer, d'une facon dubitative et comme si l'on +raisonnait en theorie; en realite, tous semblaient convaincus que pour +le moment de nouvelles recherches etait entierement inutiles. + +Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'etait +l'esperance, c'etait la croyance qu'elle allait retrouver son pere. Dans +son desespoir, c'etait la pour elle une sorte de consolation, au moins +c'etait une occupation pour son esprit. Se detachant du passe, sa pensee +se portait sur l'avenir; ce n'etait pas le vide pour son coeur, et c'est +la un point capital dans la douleur. + +En ecoutant cette discussion et en voyant les pecheurs disposes a +abandonner toutes recherches, elle eut un moment de defaillance et elle +s'affaissa contre l'epaule de Leon; mais presque aussitot elle reagit +contre cette faiblesse, et relevant la tete: + +--Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupee, encore un peu de courage, +je vous en supplie. + +L'appel etait si dechirant qu'il toucha ces rudes natures. + +--Mamzelle a raison, dit Pecune; il ne faut pas lacher comme ca; ce que +la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant. +Allons-y! + +--J'irai avec vous! s'ecria Madeleine. + +Leon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette attente dans +l'immobilite, cette anxiete etaient horribles et devaient fatalement +briser le courage le plus resolu. + +--Oui, dit-il, allons avec eux. + +--Je vas vous eclairer, dit Pecune. + +Et ayant mouche sa torche a demi consumee, en posant son sabot dessus, +il la leva en l'air, eclairant Madeleine et Leon qui le suivirent, +tandis que les autres pecheurs se dispersaient ca et la dans les +rochers. + +Ils arriverent assez rapidement sur l'ilot de rochers ou M. Haupois +avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et +plus penible, car les pierres etaient couvertes d'herbes glissantes, et +ca et la se trouvaient des crevasses pleines d'eau qu'il fallait +traverser en se mouillant a mi-jambes; mais Madeleine n'etait sensible +ni a la fatigue, ni a l'eau; elle allait courageusement en avant, +regardant autour d'elle bien plus qu'a ses pieds et se cramponnant a la +main de Leon quand elle faisait un faux pas. + +Pendant longtemps ils explorerent ainsi cet ilot, mais, helas! +inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de +pres et sous la lumiere de la torche n'etait qu'une pierre recouverte de +goemons a la longue chevelure. + +La maree, en montant, les forca de revenir en arriere pres des pecheurs +reunis sur le sable. + +L'un d'eux comprit le desespoir de cette pauvre fille. + +--Nous reviendrons a la basse mer du jour, dit-il. + +Pour Madeleine, cette parole etait une esperance. + +On revint lentement a Saint-Aubin. La nuit etait avancee, et, dans +l'aube qui blanchissait deja l'orient, l'eclat des phares de la Heve +palissait. + + + + +VIII + + +Leon ayant reconduit Madeleine jusqu'a sa porte pria Pecune de bien +vouloir le guider jusqu'a l'hotel ou une chambre lui avait ete retenue, +et qu'il eut ete bien embarrasse de trouver seul. + +D'ailleurs il voulait consulter le pecheur, ce qu'il n'avait pu faire +en presence de Madeleine. + +--Croyez-vous donc que nous devons renoncer a l'esperance de retrouver +mon oncle? demanda-t-il. + +--Non, monsieur, je ne crois pas ca; meme qu'on le trouvera pour sur; +c'est le courant qui aura entraine le corps, mais il le ramenera. Et +puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois etait bien vetu, il +avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des +bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la peche; les crabes, +les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de +mal. Ce n'est pas comme mon pauvre pere et mon garcon que j'ai perdus il +y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des sabots, +et les sabots, vous savez, ca flotte, ca ne coule pas avec le corps. +Quand il a ete bien certain qu'ils etaient noyes, je me disais: "S'ils +pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les deux, +le pere et le garcon." C'etait toute mon esperance, toute ma +consolation. Ils sont revenus; mais en quel etat, mon Dieu! Vous n'avez +pas ca a craindre pour votre oncle. Et mademoiselle Madeleine, la chere +demoiselle, pourra embrasser son pere une derniere fois; ca lui sera +bon. + +--Mais quand? + +--Le bon Dieu seul le sait! + +--Je voudrais qu'un bateau croisat toujours dans ces parages a la mer +haute, et qu'a la mer basse on continuat les recherches. + +--Le bateau, c'est trop tot. + +--Peut-etre, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son pere +n'est pas abandonne. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce matin meme +sur les iles de Bernieres pour ne plus s'en eloigner. + +--Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne vous +cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la greve. + +--Je placerai des hommes sur la greve. + +--Il faudrait prevenir aussi les douaniers. + +--Je m'occuperai de cela. + +Leon ne se coucha pas mais, s'etant fait allumer un grand feu, il se +secha et se rechauffa; puis, quand les maisons commencerent a s'ouvrir, +il fit ce que Pecune lui avait recommande. + +Quand il se presenta chez Madeleine, il la trouva assise devant la +cheminee de sa petite salle: elle non plus ne s'etait pas couchee: + +--Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage? + +--Ce que tu veux, je le veux. + +Ils se dirigerent vers le rivage, et quand ils arriverent en vue de la +mer, Leon vit les yeux de Madeleine prendre une expression affolee. + +Alors, etendant la main dans la direction de l'ouest, il lui montra une +barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bordee devant le +semaphore de Bernieres. + +--C'est la barque de Pecune, dit-il, elle restera la a croiser en +examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit. + +Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en +vedette sur la cote depuis le phare de Ver jusqu'a l'embouchure de +l'Orne. + +Elle marchait pres de lui, seule, sans lui donner le bras; tout a coup +elle s'arreta, et, lui tendant la main: + +--Tu es bon, dit-elle. + +Il garda cette main dans la sienne, puis la placant sous son bras, il se +remit en marche se dirigeant vers Bernieres. + +--Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'a present, dit-il, de moi, ni de +nous; c'etait a un autre que nous devions etre entierement d'esprit et +de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde, +chere Madeleine, et que tu as un frere. + +Elle tourna vers lui son visage convulse, et dans ses yeux hagards, +quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes +d'attendrissement. + +Il continua. + +--Dans mon pere, dans ma mere, dans ma soeur, sois certaine que tu +trouveras une famille, sois certaine aussi que le differend survenu si +malheureusement entre nos parents n'a altere en rien les sentiments de +mon pere; il m'a toujours parle de toi avec tendresse, et s'il etait ici +il te tiendrait ce langage avec plus d'autorite seulement, mais non avec +plus d'amitie, avec plus d'affection; notre maison est la tienne. + +--Je voudrais rester ici, dit-elle. + +--Assurement nous y resterons tant que cela sera necessaire, j'y +resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas +d'aujourd'hui. + +--Je comprends, je sens que tu es la bonte meme, mais tout le reste je +le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs. + +Disant cela, elle detourna les yeux et par un mouvement rapide elle les +jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage. + +--Je ne veux pas te distraire, continua Leon, et je ne te dirai que ce +qui doit etre dit. + +--Descendons a la mer, je te prie. + +--Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous eloignera pas de +Bernieres, ou je vais pour prevenir par depeche mon pere de ce qui est +arrive; il faut que tu aies pres de toi ceux qui t'aiment. + +Mais la reponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que Leon avait +prevu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc avant +plusieurs jours, le medecin s'y opposait formellement, et madame +Haupois-Daguillon restait pres de lui pour le soigner. Ils etaient l'un +et l'autre desoles de ne pouvoir pas accourir aupres de Madeleine a qui +ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur devouement. + +--C'est pres de ton pere que tu devrais etre, dit Madeleine, lorsque +Leon lui lut cette depeche, pars donc, je t'en prie. + +--Si mon pere etait en danger je partirais, mais cela n'est pas, ses +douleurs se sont exasperees sous l'influence des eaux, voila tout; mon +devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment ou +nous pourrons partir ensemble. + +Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Leon l'esperait; les jours +s'ecoulerent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles qu'il recut des +gens postes le long de la cote furent toujours les memes: rien de +nouveau. + +Chaque jour, chaque heure qui s'ecoulaient augmentaient l'angoisse de +Madeleine: jamais plus elle ne verrait son pere qui n'aurait pas une +tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer. + +Elle ne quittait pas la greve et du matin au soir on la voyait marcher +sur le rivage, avec Leon pres d'elle, depuis Langrune jusqu'a +Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant +vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle +descendait. + +Devant cette jeune fille en noir, au visage pale, au regard desole, tout +le monde se decouvrait respectueusement; mais elle ne repondait jamais a +ces temoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et lorsqu'elle les +remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tete, sans +parler a personne. + +C'etait seulement aux douaniers et aux gens qui etaient charges +d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore etait-ce d'une +facon contrainte: + +--Rien de nouveau encore? demandait-elle. + +Mais elle ne prononcait pas de nom, et le mot decisif elle l'evitait. + +On lui repondait de la meme maniere, et le plus souvent sans parole, en +secouant la tete. + +Le septieme jour apres la mort de M. Haupois, le temps, jusque-la beau, +se mit au mauvais. + +Le vent, qui avait constamment ete au sud, passa a l'est, puis au nord, +d'ou il ne tarda pas a souffler en tempete: toutes les barques revinrent +a la cote, et sur la mer demontee on n'apercut plus a l'horizon que de +grands navires: le bateau de Pecune, que depuis sept jours on etait +habitue a voir du matin au soir courir des bordees devant Bernieres, dut +aborder ne pouvant plus tenir la mer. + +Aussitot a terre, Pecune vint trouver Madeleine dans la cabine ou elle +se tenait avec Leon. + +--J'ai resiste tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y avait plus moyen +de rester a la mer, excusez-moi, mamzelle. + +Madeleine inclina la tete. + +--Faut pas que cela vous desole, continua Pecune, c'est un bon vent pour +votre malheureux, il porte a le cote; soyez sure que demain ou +apres-demain il doit aborder. + +Comme elle levait la main avec un signe d'incredulite et de +desesperance, Pecune se pencha vers elle, et d'une voix basse: + +--Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvieme jour les noyes +qui n'ont pas ete retrouves se levent eux-memes dans la mer et se +mettent en marche pour venir se coucher dans la terre benite; s'ils ne +sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne +restent en route que si le chemin a faire est trop long ou si le vent +leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon presentement. +Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre +pauvre pere. + +Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis il +faiblit mais sans tomber completement. + +Le matin du neuvieme jour Leon vit arriver l'homme qui avait la garde du +rivage de Bernieres: M. Haupois venait d'aborder sur la greve, selon la +prediction de Pecune. + +L'enterrement eut lieu le meme jour a trois heures de l'apres-midi, et +le soir Leon monta avec Madeleine dans le train qui arrive a Paris a +cinq heures du matin. + +Pendant ces neuf jours il avait execute l'acte de derniere volonte de +son oncle, il etait reste pres de Madeleine, "elle avait trouve en lui +une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu +pleurer." + +Mais sa tache n'etait pas finie. + + + + +IX + + +Avant de quitter Saint-Aubin, Leon avait envoye une depeche pour qu'on +preparat a Madeleine un appartement dans la maison de la rue de +Rivoli,--celui que sa soeur occupait avant son mariage. + +En arrivant il la conduisit lui-meme a son appartement: + +--Te voila chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est celle de +Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place +de la soeur ainee. + +Il se dirigea sers la porte de sortie, mais apres avoir fait quelques +pas il revint en arriere: + +--Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en inquiete pas +trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain a Rouen pour m'occuper +des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux et +je le rapporterai. + +--J'aurais voulu aller a Rouen. + +--Pourquoi? + +--Mais.... + +Elle hesita. + +Aussitot il lui vint en aide: + +--Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires? + +Elle inclina la tete avec un signe affirmatif. + +--Sois tranquille, elles seront arrangees a la satisfaction de tous; +aussi bien a l'honneur de ... mon oncle, qu'a l'interet de ceux avec qui +il etait en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais c'est +trop causer. A tantot! + +Elle le retint + +--Un seul mot. + +--Mais.... + +--Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est +douloureux et qu'il doit etre dit: ces affaires sont embarrassees ... +tres-embarrassees; nous avons des dettes qui certainement depasseront +notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas +m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se reveleront +assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux +qu'elles soient toutes payees. + +--C'est bien ainsi que je le comprends. + +--On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des choses +de la loi; j'ai des droits a faire valoir comme heritiere de ma mere; +j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens a ce que tout ce +que je possede soit vendu pour que ces dettes soient payees. + +Mais Leon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le desirait, car il +trouva rue Royale une depeche de son pere annoncant son arrivee a Paris +pour le soir meme. + +Ce que Leon voulait en se rendant a Rouen, c'etait prendre connaissance +des affaires de son oncle, et dire aux creanciers qui allaient s'abattre +menacants qu'ils n'avaient rien a craindre, qu'ils seraient payes +integralement et qu'il le leur garantissait, lui Leon Haupois-Daguillon, +de la maison Haupois-Daguillon de Paris. + +Son pere a Balaruc, cela lui etait facile, il n'avait personne a +consulter, il agissait de lui-meme, dans le sens qu'il jugeait +convenable. + +Mais l'arrivee de son pere a Paris changeait la situation. + +Il fallait laisser a celui-ci le plaisir de sa generosite envers cette +pauvre Madeleine; cela etait convenable, cela etait juste, et, de plus, +cela etait, jusqu'a un certain point, habile; on s'attache a ceux qu'on +oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son pere +a Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait pour +elle. + +C'etait par le train de six heures que M. et madame Haupois-Daguillon +devaient arriver a la gare de Lyon. A six heures moins quelques minutes, +Leon les attendait a la porte de sortie des voyageurs. Tout d'abord il +avait pense a demander a Madeleine si elle voulait l'accompagner, ce qui +eut ete une prevenance a laquelle son pere et sa mere auraient ete +sensibles; mais la reflexion l'avait fait vite renoncer a cette idee; il +ne pouvait pas, a Paris, sortir seul avec Madeleine. + +De la gare de Lyon a la rue de Rivoli, le temps se passa pour M. et +madame Haupois en questions, pour Leon en recit. + +Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait prepare +sa reponse: "Comment etait-il arrive a Saint-Aubin juste au moment de la +mort de son oncle?" + +Ce fut sa mere qui la lui posa: + +Son explication fut celle qu'il avait deja donnee a Madeleine: le +medecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le previent que son +oncle est menace de devenir aveugle. + +Cette histoire du medecin avait l'inconvenient de ne pas expliquer la +lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de +cette lettre? Cela n'etait pas probable; si contre toute attente le +vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une +facon telle quelle. + +Eleve par un pere et une mere qui l'aimaient, Leon n'avait pas ete +habitue a mentir, aussi se serait-il assez mal tire de son recit fait +dans le calme et en tete a tete avec ses parents; mais en voiture, au +milieu du bruit et des distractions, il en vint a bout sans trop de +maladresse. + +En entrant dans le salon ou Madeleine se tenait, M. Haupois-Daguillon +ouvrit ses bras a sa niece et l'embrassa tendrement. + +Puis apres l'oncle vint la tante. + +Mais ce fut plutot en pere et en mere qu'ils l'accueillirent qu'en oncle +et en tante. + +Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette +nuance: + +--Desormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu trouveras +dans ton oncle un pere, dans Leon un frere; pour moi tu peux compter sur +toute ma tendresse. + +Madeleine etait trop emue pour repondre, mais ses larmes parlerent pour +elle. + +Madame Haupois Daguillon etait depuis trop longtemps eloignee de sa +maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre des le soir meme les +habitudes de toute sa vie; aussi, malgre les fatigues d'un voyage de +vingt-deux heures, voulut-elle, apres le diner, aller coucher rue +Royale. + +--Je vais t'accompagner, lui dit son fils. + +A peine dans la rue, Leon se pencha a l'oreille de sa mere: + +--Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il. + +L'intonation de cette question etait si douce, que madame +Haupois-Daguillon s'arreta surprise et, s'appuyant sur le bras de son +fils, elle forca celui-ci a la regarder en face: + +--Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle. + +--Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu +n'avais pas vue depuis deux ans. + +--Et pourquoi tiens-tu tant a savoir ce que je pense de Madeleine? + +--Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me repondre. + +Ces quelques paroles s'etaient echangees rapidement; la voix du fils +etait emue; celle de la mere etait inquiete. + +Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement. + +--Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui +paraissait vouloir gagner du temps et peser sa reponse avant de la +risquer. + +--Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je te +parle. + +--J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes +comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son +esprit, de son coeur, de son caractere? + +--De tout. + +--Quand je voyais Madeleine, elle etait une bonne petite fille, +intelligente. + +--N'est-ce pas? + +--Douce de caractere et d'humeur facile. + +--N'est-ce pas? et pleine de coeur. + +--Elle etait tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant je n'en +sais rien; deux annees changent beaucoup une jeune fille. + +--Assurement, mais moi qui, depuis dix jours, vis pres d'elle, je puis +t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractere de +Madeleine, ils sont analogues a ceux qui se sont faits dans sa personne. + +--Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante. + +--Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme? + +--Je dirais que tu es fou. + + + + +X + + +Lorsque pendant trente ans on a dirige une grande maison de commerce, +avec une armee d'employes ou d'ouvriers sous ses ordres, on a pris bien +souvent dans cette direction des habitudes d'autorite qu'on porte dans +la vie et dans le monde; partout l'on commande, et a tous, sans admettre +la resistance ou la contradiction. + +C'etait le cas de madame Haupois-Daguillon qui, meme avec ses enfants +qu'elle aimait cependant tendrement, etait toujours madame +Haupois-Daguillon. + +Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'etait en mere qu'elle lui +avait tout d'abord parle d'un ton affectueux et vraiment maternel; mais +ce ne fut pas la mere qui s'ecria: "Tu es fou"; ce fut la femme de +volonte, d'autorite, la femme de commerce. + +Leon connaissait trop bien sa mere peur ne pas saisir les moindres +nuances de ses intonations, et c'etait precisement parce qu'il avait au +premier mot senti chez elle de la resistance qu'il avait ete si net et +si precis dans sa demande: c'etait la un des cotes de son caractere; mou +dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et meme cassant +aussitot qu'il se voyait en face d'une opposition. + +--En quoi est-ce folie de penser a prendre Madeleine pour femme? +demanda-t-il. + +Ils etaient arrives sur la place de la Concorde, madame Haupois s'arreta +tout a coup, puis, apres un court mouvement d'hesitation, elle tourna +sur elle-meme. + +--Rentrons rue de Rivoli, dit-elle. + +--Et pourquoi? + +--Ton pere n'est pas encore couche, tu vas lui expliquer ce que tu viens +de me dire.... + +--Mais.... + +--Madeleine est la niece de ton pere; elle est son sang; par le malheur +qui vient de la frapper, elle devient jusqu'a un certain point sa +fille, c'est donc a lui qu'il appartient de decider d'elle. Je ne veux +pas, si la reponse de ton pere est contraire a tes desirs ... que tu +m'accuses d'avoir pese sur lui et d'avoir inspire cette reponse. + +--Mais c'etait la justement ce que je voulais, dit-il avec un sourire, +tu l'as bien devine. + +--Rentrons, explique-toi franchement avec ton pere, il te dira ce qu'il +pense. + +--Mais toi? + +--Je te le dirai aussi. + +--Tu me fais peur. + +Et, sans echanger d'autres paroles, ils revinrent a l'appartement de la +rue de Rivoli. + +M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre sa +femme et son fils. + +--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il. + +--Leon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse longuement, +je veux te le dire en deux mots,--il desire prendre Madeleine pour +femme. + +--Il est donc fou! + +--C'est justement le mot que je lui ai repondu. + +Puis, s'adressant a son fils: + +--Tu ne diras pas que ton pere et moi nous nous etions entendus. + +Leon resta deconcerte, et pendant plusieurs minutes il regarda son pere +et sa mere, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur +celle-la. + +Enfin il se remit. + +--Il y a une question que j'ai adressee a ma mere, veux-tu me permettre +de te la poser? + +--Laquelle? + +--En quoi est-ce folie de vouloir epouser Madeleine? + +--Elle n'a pas un sou. + +--Je ne tiens nullement a epouser une femme riche. + +--Nous y tenons, nous! + +--Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, a epouser une femme que tu +n'aimerais pas, mais je te demande qu'en echange tu ne prennes pas une +femme qui ne nous conviendrait pas. + +--En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mere +reconnaissait tout a l'heure qu'elle etait charmante sous tous les +rapports. + +--Sous tous, j'en conviens, repondit M. Haupois, sous un seul excepte, +sous celui de la fortune; ta position.... + +--Oh! ma position. + +--Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige a epouser +une femme digne de toi. + +--Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine. + +--Il n'est pas question d'amour. + +--Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la premiere +question a examiner, repliqua Leon avec une certaine raideur, et pour +moi je puis vous affirmer que je n'epouserai qu'une femme que j'aimerai. + +Peu a peu le ton s'etait eleve chez le pere aussi bien que chez le fils, +madame Haupois jugea prudent d'intervenir. + +--Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton pere, +tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur +Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et +financiere que doit occuper dans le monde celle qui epousera l'heritier +de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierte de ta maison, +de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: "noblesse oblige"; la +noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est "fortune qui +oblige". Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas epouser une +femme qui n'a rien. + +Depuis que ce gros mot de fortune avait ete prononce, Leon avait une +replique sur les levres: "Mon pere n'avait rien, ce qui ne l'a pas +empeche d'epouser l'heritiere des Daguillon;" mais, si decisive qu'elle +fut, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son pere aussi bien que +sa mere, et il la retint: + +--Il y aurait un moyen que Madeleine ne fut pas une femme qui n'a rien, +dit-il en essayant de prendre un ton leger. + +--Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne +discutat pas toujours gravement et methodiquement. + +--Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue ta +fille, n'est-ce pas? + +--Sans doute. + +--Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la +moitie de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport egal. + +--Allons, decidement, tu es tout a fait fou. + +--Non, mon pere, et je t'assure que je n'ai jamais parle plus +serieusement; car je m'appuie sur ta bonte, sur ta generosite, sur ton +coeur, et cela n'est pas folie. + +--Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes deja +entendus a ce sujet, ta mere et moi, de meme que nous nous sommes +entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons. + +--Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt sur +ses levres; puis tout de suite s'adressant a son fils: C'est assez; nous +savons les uns et les autres ce qu'il etait important de savoir; ton +pere et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les notres: +il est tard; nous sommes fatigues, et d'ailleurs il ne serait pas sage +de discuter ainsi a l'improviste une chose aussi grave; nous y +reflechirons chacun de notre cote, et nous verrons ensuite chez qui ces +sentiments doivent changer. Reconduis-moi. + + + + +XI + + +Les mauvaises dispositions manifestees par son pere et sa mere ne +pouvaient pas empecher Leon de s'occuper des affaires de Madeleine: tout +au contraire. + +Le lendemain, il parla a son pere de son projet d'aller a Rouen pour +voir quelle etait precisement la situation de son oncle. + +Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arreta: + +--Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai deja ecrit a Rouen, et j'ai charge +un de mes anciens camarades, aujourd'hui avoue, de mener a bien cette +liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme +d'affaires viendra plus facilement a bout des creanciers. + +Le mot "liquidation" avait fait lever la tete a Leon, l'idee de venir +"a bout des creanciers facilement" le souleva: + +--Pardon, s'ecria-t-il, mais l'intention de Madeleine est d'abandonner +tous les droits qu'elle tient de sa mere, pour que les creanciers soient +payes; il n'y a donc pas a venir a bout d'eux. + +--Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont +insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller a +Rouen, ton voyage est inutile. + +--Je te repete ce que Madeleine m'a dit. + +--C'est bien, je sais ce que j'ai a faire. Mais puisqu'il est question +de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce +n'est pas serieusement que tu penses a prendre Madeleine pour ta femme, +n'est-ce pas? + +--Rien n'est plus serieux. + +--Tu veux te marier? + +--Je desire devenir le mari de Madeleine. + +--A vingt-quatre ans, tu veux dire adieu a la vie de garcon, a la +liberte, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens? + +--La vie de garcon n'a pas pour moi les charmes que tu supposes, et je +me soucie peu d'une liberte dont je ne sais bien souvent que faire. J'ai +plutot besoin d'affection et de tendresse. + +--Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont manque, +repliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu etais fou, je te le repete +aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de +sang-froid et apres reflexion. Toute la nuit j'ai reflechi a ton projet, +a ta fantaisie; et de quelque cote que je l'aie retourne, il m'a paru +ce qu'il est reellement, c'est-a-dire insense; aussi, pour ne pas +laisser aller les choses plus loin, je te declare, puisque nous sommes +sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement a un mariage +avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je +te parle en mon nom et au nom de ta mere; tu n'epouseras pas ta cousine +avec notre agrement; sans doute tu toucheras bientot a l'age ou l'on +peut se marier malgre ses parents; mais, si tu prends ainsi Madeleine +pour femme, il est bien entendu des maintenant que ce sera malgre nous. +Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour etre +franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai ecrit que +notre intention etait de recueillir cette pauvre enfant et de la traiter +comme notre fille, nous pensions, ta mere et moi, que tu n'eprouverais +pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour +toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier +nous prouve que nous nous trompions. + +--Jusqu'a ce jour Madeleine n'a ete pour moi qu'une soeur. + +--Jusqu'a ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez a chaque instant, +et si vous vivez sous le meme toit, les sentiments fraternels seront +remplaces par d'autres sans doute; tu te laisseras entrainer par la +sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son cote, pourra +tres-bien ne pas rester insensible a ta tendresse et t'aimer aussi. Cela +est-il possible, je le demande? + +--Que voulez-vous donc, ma mere et toi? + +--Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous +sommes decides a ne pas te laisser epouser Madeleine. + +--Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mere vous ne ferez cela. + +--Il depend de toi que Madeleine reste ici comme si elle etait notre +fille. + +--Et comment cela? + +--Tu comprends, n'est-ce pas, qu'apres ce que tu nous as dit nous ne +pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme, +nous ne pouvons pas tolerer que vous viviez l'un et l'autre dans une +etroite intimite. + +--Vous reconnaissez donc de bien grandes qualites a Madeleine, que vous +craignez qu'une intimite de chaque jour developpe un amour naissant? Si +Madeleine n'est pas digne d'etre aimee, le meilleur moyen de de me le +prouver n'est-il pas de me laisser vivre pres d'elle pour que j'apprenne +a la connaitre et a la juger telle qu'elle est? + +--Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous le +meme toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en serait +ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont commence; +regulierement, beaucoup plus regulierement qu'autrefois, tu dejeunerais +avec nous, tu dinerais avec nous, tu passerais tes soirees avec nous, +c'est-a-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se realise pas, il n'y a +que deux partis a prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou tu +t'eloignes toi-meme. + +--C'est ma mere qui a eu cette idee? + +--Ta mere et moi; mais ne nous fais pas porter une responsabilite qui +t'incombe a toi-meme, et si ce que je viens de te dire te blesse, +n'accuse que celui qui nous impose ces resolutions. + +--Et ou dois-je aller? + +--A Madrid, ou ta presence sera utile, tres-utile aux affaires de notre +maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et +nous avons pour elle les soins d'un pere et d'une mere; tu la refuses, +alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable ou elle +vivra jusqu'au jour de son mariage. + +Leon resta assez longtemps sans repondre. + +--Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien? + +--Je sens que votre resolution est par malheur bien arretee, je ne lui +resisterai donc pas. J'irai a Madrid, car je ne veux pas causer a +Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre a +votre volonte, je ne renonce pas a Madeleine. Loin d'elle j'interrogerai +mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'eprouve pour elle, +quelle est leur solidite et leur profondeur; a mon retour je vous ferai +connaitre ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et nous +reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte! + +--Le plus tot sera le mieux. + + + + +XII + + +Ce n'etait pas la premiere fois que Leon se trouvait en opposition avec +les idees ambitieuses de son pere et de sa mere; il les connaissait donc +bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas a lutter +contre elles. + +Quand sa mere avait dit avec modestie et les yeux baisses: "notre +position", tout etait dit. + +Et, pour son pere, il n'y avait rien au-dessus de la fortune "gagnee +loyalement dans le commerce". + +Tous deux avaient au meme point la fierte de l'argent et le mepris de la +mediocrite. + +Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait ete +question de marier celle-ci, quelle etait la puissance tyrannique de ces +idees, qui avaient fait repousser, malgre les supplications de Camille, +les pretendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en fin de +compte un baron Valentin, a peine noble mais riche. Combien de fois +Camille, qui voulait etre duchesse et qui n'admettait qu'avec rage la +possibilite d'etre simple marquise, avait-elle verse des torrents de +larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touche M. et madame Haupois. + +--Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre. + +Cette reponse avait toujours ete la meme en presence d'un mari pauvre. + +S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'etait faire faillite moralement. + +Que repondre a son pere et a sa mere lui disant: "Ce n'est pas Madeleine +que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?" + +Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne +feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait, +ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en realite contre elle. + +Ce qu'il fallait pour le moment, c'etait que Madeleine restat pres de +son pere et de sa mere et qu'elle devint de fait ce qu'elle n'etait +encore qu'en parole: leur fille. + +Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il serait +pour lui-meme un temps d'epreuve. Loin de Madeleine, il sonderait son +coeur. Et, s'etant degage du sentiment de sympathie et de tendresse qui +a cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait reellement +sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'epouser malgre son +pere et sa mere. + +La chose etait assez grave pour etre murement pesee et ne point se +decider a la legere par un coup de tete ou dans un mouvement de revolte. + +Resolu a partir, il voulut l'annoncer lui-meme a Madeleine, et pour cela +il choisit un moment ou, sa mere etant occupee rue Royale et son pere +etant a son cercle, il etait certain de la trouver seule et de n'etre +point deranges dans leur entretien. + +--Je viens t'annoncer mon depart pour demain, dit-il. + +A ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni emotion, mais tirant un +morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit a son +cousin. + +--Voici la liste des objets que je te prie de me faire expedier, +dit-elle. + +--Mais je ne vais point a Rouen, je pars pour Madrid. + +--Madrid! + +Et cette emotion que Leon lui reprochait tout bas de n'avoir point +manifestee quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et palir +ses levres fremissantes. + +--Tu pars! repeta-t-elle tout bas et machinalement: Ainsi tu pars. + +--Demain. + +--Et tu seras longtemps absent? + +Il hesita un moment avant de repondre. + +--Je ne sais. + +--C'est-a-dire pour etre franc que tu ne peux pas prevoir le moment de +ton retour, n'est-ce pas? Tu as ete si bon, si genereux pour moi, que me +voila tout attristee. + +Puis baissant la voix: + +--Avec qui parlerai-je de lui? + +Et deux larmes coulerent sur ses joues. + +C'etait la pensee de son pere qui, assurement, faisait couler les +larmes, et cette pensee seule. + +--Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon pere? demanda Leon apres +quelques minutes de reflexion; tu sais qu'ils se sont aimes tendrement +comme deux freres, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a brise nos +relations, mon pere avait plaisir a raconter des histoires de son +enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frere Armand se trouvait +mele: tu seras agreable a mon pere en lui parlant de ce temps. + +--Certes je le ferai. + +--Puisque je te demande d'etre agreable a mon pere, veux-tu me permettre +de te donner un conseil, ma chere petite Madeleine?... + +Il s'arreta brusquement, car, se laissant entrainer par son emotion il +avait ete plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller. + +Mais aussitot il reprit en souriant: + +--Tiens! voila que je parle comme lorsque tu n'etais qu'une petite fille +et que nous jouiions au mariage. + +Elle detourna la tete et ne repondit pas. + +--Ce que je veux te demander, poursuivit Leon vivement, c'est que tu +t'appliques a faire la conquete de mon pere et de ma mere. Cela te sera +facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es. + +--Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face, +dit-elle en s'efforcant de sourire. + +--Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut bien +que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de +cette qualite. + +--Adresse-toi a mon desir de t'etre agreable a toi-meme, c'est assez. + +--Enfin, je veux que tu charmes mon pere et ma mere de telle sorte qu'a +mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par +l'adoption, mais encore par l'affection. Presentement tu sais qu'ils +t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en sorte +qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plait parce qu'on plait, +sans raison bien souvent; mais on plait aussi parce qu'on veut plaire. +Fais-moi l'amitie, chere petite ... cousine, de leur plaire a tous +deux, a l'un comme a l'autre. Ce qui sera le plus sensible a ma mere, ce +sera l'interet que tu porteras aux affaires de notre maison. Si tu veux +bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides a +ecrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires +intelligemment quelques belles pieces d'orfevrerie, elle t'adorera. +Quant a mon pere, il sera tres-heureux que tu l'accompagnes dans sa +promenade de tous les jours aux Champs-Elysees, et quand il sera fier de +toi pour les regards d'admiration que tu auras provoques en passant +appuyee sur son bras, sa conquete sera faite aussi, et solidement, je +t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration. + +--Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement. + +--Maintenant il me reste a parler d'un membre de notre famille avec qui +tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il +n'est meme pas a souhaiter que tu fasses sa conquete. + +--Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle? + +--Parce qu'elle voudrait te marier. + +Elle ne put retenir un mouvement de repulsion. + +--Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de progres en +elle, depuis qu'elle est mariee; elle a toujours a offrir une collection +de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les plus +beaux noms de la noblesse francaise ou etrangere, car elle n'a pas de +prejuges patriotiques. + +--Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles +pauvres. + +--Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas etre si +pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans +une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la +beaute, par la grace, par les qualites de l'esprit et de l'ame.... + +Il avait prononce ces paroles avec elan, il s'arreta, et reprenant le +ton enjoue: + +--Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes ainsi +faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me reserve de te +marier.... + +Elle le regarda interdite, ne sachant evidemment que penser de ces +paroles et cherchant leur sens. + +Il continua en souriant: + +--Plus tard, a mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne permets a +personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle malgre +toi, ecris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une jeune +fille ecrive ainsi, meme a son cousin; mais dans une circonstance aussi +grave, ce ne serait pas a ton cousin que tu ecrirais, ce serait a ... ce +serait a ton frere. Me le promets-tu? + +Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne. + +--Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose a te demander. Je +voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me +quitterait pas. Veux-tu me donner le petit medaillon qui etait suspendu +a la chaine de mon oncle et dans lequel se trouve l'email fait d'apres +ton portrait quand tu etais petite fille? + +--Si je veux, ah! de tout coeur! + +Et vivement elle courut chercher ce medaillon qu'elle tendit a Leon. + +--Merci, dit-il. + +Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la +regardant dans les yeux. + +A ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, les couvrit +d'un coup d'oeil. + +--Je faisais mes adieux a Madeleine, dit Leon apres un court moment +d'embarras, car j'avance mon depart, je me mettrai en route demain +matin. + + + + +XIII + + +Apres le depart de Leon, Madeleine s'appliqua de tout coeur a suivre les +conseils qu'il lui avait donnes, et cela lui fut d'autant plus facile +qu'elle desirait elle-meme tres-franchement plaire a son oncle et a sa +tante. + +Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le +degout, ni le mepris, et ce n'etait nullement un ennui pour elle d'aller +passer quelques heures de sa journee aupres de sa tante; elle prenait +interet a ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait +des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives +pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame +Haupois-Daguillon etait enchantee d'elle. + +Si elle n'eprouvait pas non plus un plaisir extreme a monter chaque jour +les Champs-Elysees jusqu'a l'Arc de Triomphe et a les redescendre a +l'heure ou le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale +promenade, cela ne lui etait pas en realite une bien grande fatigue: +son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnat, elle etait +elle-meme contente du contentement de son oncle. + +M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garcon et homme a bonnes +fortunes, avait, malgre l'age et ses occupations commerciales, conserve +l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un +statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles a la beaute feminine +que ce riche bourgeois. Sa niece eut ete laide ou mal batie, il ne l'eut +point pour cela repoussee; mais les sentiments de compassion qu'il eut +eprouves pour elle n'eussent en rien ressemble a ceux de tendre +sympathie qui tout de suite l'avaient touche lorsqu'apres une separation +de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'etre laide ou mal batie, elle +etait au contraire fort belle et surtout admirablement modelee cette +jeune niece: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses epaules +tombantes sans saillies osseuses, son torse entier etaient dignes de la +sculpture, et comme sur ces epaules se dressait une tete gracieuse et +fine d'une beaute delicate, que la douleur en ces derniers temps avait +petrie pour lui donner quelque chose de tendre et de poetique, qu'elle +n'avait pas en sa premiere jeunesse, elle produisait une vive sensation +sur ceux qui la voyaient, alors meme qu'il ne la connaissaient pas. Et +pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil a la demarche modeste, +il arrivait souvent qu'on se retournat ou qu'on s'arretat alors qu'elle +accompagnait son oncle qui, lui, s'avancait en vainqueur superbe: il +marchait la tete haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate +longue et sur une chemise d'une blancheur eblouissante formant le +plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonnee +qui maintenait au majestueux un ventre proeminent; tenant dans sa main +soigneusement gantee une canne dont la pomme en argent etait ciselee et +niellee avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du +trottoir; tendant le mollet, il passait a travers la foule, heureux de +sa bonne sante, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et +fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait +a son bras. + +En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le desir de Leon, la +conquete de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux +un pere et une mere, elle sentit au moins qu'elle etait adoptee avec +tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce +qu'il le faut. + +Dans l'apaisement que le temps amena peu a peu en elle, deux points +noirs resterent cependant inquietants pour son esprit et menacants pour +son repos. + +L'un se trouva dans les soins genants dont l'entoura le principal +employe de son oncle, un jeune homme de l'age de Leon et son camarade de +classes, nomme Eugene Saffroy;--l'autre dans l'ignorance ou son oncle la +laissait a propos du reglement des affaires de son pere. + +Le premier souci de son oncle, des qu'elle s'etait installee a Paris, +avait ete de provoquer son emancipation, et, aussitot qu'il l'eut +obtenue, de se faire donner une procuration generale, de telle sorte que +Madeleine n'eut a se preoccuper ni a s'occuper de rien. Si elle avait +ose, elle aurait dit qu'elle desirait au contraire regler elle-meme tout +ce qui touchait la succession de son pere; mais une extreme reserve lui +etait imposee en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait ose +risquer, son oncle lui avait ferme la bouche: + +--As-tu confiance en moi? + +--Oh! mon oncle. + +--Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Leon m'a dit que tu +abandonnais tous tes droits, nous aurons egard a ta volonte, qui est +respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter +a ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux +mains les quittances de tous ceux a qui ton pere devait; cela, il me +semble, doit te suffire. + +Evidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle etait +parfaitement juste. N'etait-ce pas lui qui payait? Il avait bien le +droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin +de compte, lui couterait assez cher. + +Elle se disait, elle se repetait tout cela, et cependant elle etait +tourmentee autant qu'affligee que son oncle ne lui parlat jamais de ce +qui se passait a Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait +prendre a coeur de sauver l'honneur de son pere et de defendre sa +memoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvrete, celui-la etait +pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait +rien, pas meme parler, pas meme savoir; elle n'avait qu'a attendre dans +son impuissance et surtout dans une confiance apparente. + +Du cote d'Eugene Saffroy, son tourment, pour etre moins profond, n'etait +pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant. + +Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugene Saffroy avait ete +recueilli, apres la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon, +qui l'avait fait elever et instruire avec Leon, jusqu'au jour ou +celui-ci avait quitte le college pour l'Ecole de droit. A cette epoque +Eugene Saffroy etait entre dans la maison de la rue Royale, et +rapidement, par son zele, par son activite, par son intelligence des +affaires, il etait devenu un employe modele, realisant ainsi le secret +desir de madame Haupois-Daguillon qui avait ete de faire de lui le +soutien de Leon, c'est-a-dire l'homme de travail et le directeur reel de +la maison dont Leon serait bientot le chef en nom beaucoup plus qu'en +fait. + +Lorsqu'on a de pareilles visees sur un homme qui, par son activite et +son intelligence, peut se creer partout une bonne situation, on ne +saurait trop le menager pour se l'attacher solidement. + +C'etait ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double +rapport des interets et des relations, elle l'avait traite aussi +genereusement que possible; non-seulement il avait une part dans les +benefices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les +dimanches, a Paris pendant l'hiver, et pendant l'ete au chateau de +Noiseau: il etait presque un associe, et jusqu'a un certain point un +membre de la famille. + +Cette position l'avait mis en relations frequentes avec Madeleine, qu'il +voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait +dans les magasins de la rue Royale aupres de sa tante, et le dimanche +quand il venait diner a Noiseau. + +Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde a ses attentions et a ses +politesses, mais bientot elle avait du reconnaitre qu'il n'etait pour +personne ce qu'il etait pour elle. + +Alors elle s'etait renfermee dans une extreme reserve; mais, sans se +decourager, il avait persiste, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle +arrivait, cherchant sans cesse a lui adresser la parole, et, ce qu'il y +avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame +Haupois-Daguillon etaient presents, comme s'il se savait assure de leur +consentement. + +Madeleine etait assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces +politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait a lui +plaire; a la verite, c'etait avec toutes les marques du plus grand +respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il etait visible +pour tous. + +Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en +apercevant, comment ne disaient-ils rien? + +Cela etait etrange. + +La soeur de Leon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la +campagne, se chargea de l'eclairer a ce sujet. + +Au temps ou Camille venait passer une partie de ses vacances a Rouen, +elle n'avait pas grande amitie pour sa cousine Madeleine, mais +maintenant la situation n'etait plus la meme, Madeleine etait +malheureuse, orpheline, pauvre, et c'etait assez pour que la baronne +Valentin, qui ne desirait rien tant que de trouver "des personnes +interessantes" qu'elle put conseiller, secourir et proteger, lui +temoignat une active sympathie. + +Son premier mot, lorsqu'elle avait trouve Madeleine installee chez ses +parents et l'avait embrassee affectueusement, avait ete pour lui dire +tout bas a l'oreille: + +--Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus +belles relations. + +Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarque l'attitude de +Saffroy, elle s'etait explique franchement et vigoureusement sur les +pretentions du commis: + +--Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,--elle se plaisait a +se moquer des roturiers en leur donnant la particule,--tu vois que +monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-etre +pas, c'est qu'il est encourage par mon pere et ma mere. + +--Ils te l'ont dit? s'ecria Madeleine. + +--Non, mais cela n'etait pas necessaire; j'ai des yeux pour voir, il me +semble. D'ailleurs, cette faveur que mon pere et ma mere accordent a +Saffroy entre dans leur systeme: ils veulent se l'attacher et ils vont +jusqu'a vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien +certains qu'il ne se separera jamais de Leon et qu'il s'exterminera +toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas. +D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a deja que trop de +puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir. +Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Breaute de Valletot! Sois +tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquiere. + + + + +XIV + + +Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux etait de se +conduire, avec Saffroy de facon a ce que celui-ci comprit bien qu'elle +ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il +renoncerait sans doute a son projet; on n'epouse pas volontiers une +jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et +bien clairement qu'elle ne vous aime pas. + +Mais la choses ne tournerent point comme elle l'avait espere; Saffroy ne +montra aucun decouragement, et, comme elle persistait dans sa reserve et +sa froideur, sa tante intervint entre eux. + +--Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune +commis avait ete tenu a distance avec plus de raideur encore que de +coutume. + +--Mais rien. + +--Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien +hautaine avec lui. + +--Hautaine! + +--Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est +notre ami bien plus que notre employe; il a toute notre confiance. Et +j'ajoute qu'il la merite pleinement sous tous les rapports, il merite +d'etre aime; jeune, beau garcon, intelligent, instruit, il rendra +heureuse la femme qu'il epousera et il lui donnera une belle position +dans le monde. + +Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant +entierement d'un coup d'oeil profond. + +Puis, apres un moment de reflexion, elle continua: + +--Puisque nous avons parle de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au +bout, dit-elle. + +Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de maniere a la +bien tenir sous ses yeux: + +--Tu n'as pas oublie que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce +role que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations +serieuses; la premiere et la plus importante est de penser a ton avenir, +c'est-a-dire a ton mariage. + +--Mais ma tante.... + +--Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage? +Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux +songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions +coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure +presente; nous devons nous preoccuper du lendemain, et c'est ce que nous +faisons. + +Madeleine ecoutait avec inquietude, car elle ne voyait que trop +clairement ou l'entretien allait aboutir. + +--En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne +voulons pas, comme certains parents egoistes, nous decharger au plus +vite de la responsabilite qui nous incombe, et il n'est nullement dans +nos intentions d'avancer le jour ou nous nous separerons. Nous t'aimons, +ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que +cette separation, un chagrin tres-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens +a Saffroy dont, en realite, je ne me suis pas eloignee autant que +l'incoherence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc +un double desir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous separer +de toi. Ce double desir, nous croyons avoir trouve le moyen de le +realiser. Ne devines-tu pas comment? + +Madeleine ne repondit pas. Peut-etre, en attendant, trouverait-elle une +reponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc. + +--Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon, +c'est de te donner Saffroy pour mari. + +Prevenue, Madeleine ne broncha pas. + +--Tu ne dis rien? + +--Je n'ai qu'une chose a dire, c'est que je desire ne pas me marier. + +--En ce moment, je te repete que nous comprenons cela. Mais je ne parle +pas de demain. Je parle de l'avenir. + +Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses pensees; que +diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle declarerait qu'elle ne +voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette reponse +une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui temoignaient, +et qui etait si douce a son coeur brise, ne se changerait-elle pas en +froideur? Elle n'etait pas leur fille; et si elle voulait etre aimee +d'eux il fallait qu'elle se fit aimer, et c'etait prendre une mauvaise +route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser. + +Comme elle cherchait, sans les trouver, helas! les raisons qui +pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se +facher de son refus, elle recut de Rouen une lettre qui, tout en lui +causant un tres-vif chagrin, lui parut propre a rompre completement tout +projet de mariage avec Saffroy. + +Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de +papiers qui etaient les recus des sommes dues par son pere. + +--Je t'avais promis de mener a bien le reglement des affaires de ton +pauvre pere, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que +tu devras conserver avec soin, les recus pour solde,--il avait souligne +ce mot,--de ses creanciers, de tous ses creanciers. + +Elle s'etait jetee alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles +pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrasse. + +L'honneur de son pere etait sauf et c'etait a son oncle qu'elle le +devait. Il avait tout paye puisque les creanciers, tous les creanciers +avaient signe des quittances pour solde: on ne donne des quittances que +contre argent. + +La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait +et connaissait mal les affaires. + +Elle etait d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'etait +trouvee assez souvent en relations dans une maison amie, et c'etait en +rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait +pour lui ecrire. + +Creanciere de l'avocat general pour une somme de dix mille francs pretee +d'une facon assez irreguliere, elle avait ete appelee par l'homme +d'affaires charge de liquider la succession de M. Haupois, et on lui +avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle +une quittance entiere; tout d'abord elle avait refuse; mais l'homme +d'affaires, ne se laissant emouvoir par rien, lui avait demontre que si +elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, apres avoir +pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre +quittance entiere de 10,000 francs, touche les cinq mille qu'on lui +proposait. Son cas n'avait pas ete unique; d'autres comme elle avaient +perdu la moitie de ce qui leur etait du et cependant avaient signe les +recus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces creanciers avaient pu supporter +ce sacrifice, elle n'etait pas dans une aussi bonne situation qu'eux; +cette perte de cinq mille francs etait une ruine pour elle, et c'etait +pour cela qu'elle s'adressait directement a mademoiselle Madeleine +Haupois, en faisant appel a ses sentiments de justice, d'honneur et de +piete filiale. + +La lecture de cette lettre avait atterre Madeleine. Eh quoi! c'etait la +ce que son oncle appelait mener a bien le reglement des affaires de son +pere! + +Mais, apres une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouve un moyen qui +non-seulement payerait entierement les dettes de son pere, mais qui +encore empecherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage. + +Et le jour meme, a l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle, +profondement emue, mais aussi fermement resolue, elle s'ouvrit a lui. + + + + +XV + + +M. Haupois etait un homme methodique en toutes choses, meme en ses +distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le +faisait une seconde fois, une troisieme, et toujours. Ainsi, ayant pris +l'habitude de monter chaque jour les Champs-Elysees et de les +redescendre, il ne depassait jamais le rond-point de l'Etoile; arrive +la, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou +douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de +Boulogne, et revenait a petits pas a Paris, prenant pour descendre le +trottoir oppose a celui qu'il avait suivi pour monter. + +Madeleine monta les Champs-Elysees, appuyee sur le bras de son oncle, +sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre, +une maison, un endroit quelconque ou elle parlerait, et depassant cette +maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de pretextes, combien de +raisons meme n'avait-elle pas pour se taire! son oncle etait distrait; +on les avait salues; on allait les aborder. + +Enfin, ils arriverent au rond-point de l'Etoile: il fallait se decider +ou renoncer. + +--Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en +s'efforcant de prendre un ton enjoue alors que son coeur etait serre a +etouffer. + +--Jusqu'au Bois! + +Et M. Haupois resta un moment stupefait, se demandant ce que pouvait +signifier une pareille extravagance. Mais c'etait une voix douce et +harmonieuse qui venait de lui parler, c'etaient de beaux yeux tendres +qui le regardaient, il se laissa toucher. + +--Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois? + +--C'est ce que je me demande. Le temps est a souhait pour la promenade, +ni chaud ni froid; pas de poussiere, pas de boue et un splendide +coucher de soleil qui se prepare derriere le Mont-Valerien. + +--Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher. + +En peu de temps, ils arriverent a l'entree du Bois: le soleil s'etait +abaisse derriere le Mont-Valerien, dont la dure silhouette se decoupait +en noir sur un fond d'or, et deja des vapeurs blanches s'elevaient ca et +la au-dessus des arbres depouilles de feuilles. + +Puis, ayant pris l'allee des fortifications ils se trouverent seuls au +milieu du bois, dans le silence qui n'etait trouble que par le bruit des +feuilles seches soulevees par leurs pas: le moment etait venu de parler. + +Comme elle reflechissait depuis quelques instants, son oncle +l'interpella: + +--Je te trouve bien melancolique, si tu es fatiguee, dis-le franchement, +ma mignonne, nous rentrerons. + +--Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir +d'une lettre que j'ai recue, une lettre de Rouen. + +--De Rouen? + +--De madame Monfreville. + +A ce nom, qui etait celui de la vieille dame creanciere de l'avocat +general, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrariete. + +--Et que te veut madame Monfreville? + +--Elle me dit qu'elle n'a touche que cinq mille francs sur les dix mille +qui etaient dus par mon pere, et elle me demande, elle me prie de lui +faire payer ces cinq mille francs. + +--Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes +ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne +t'est rien reste, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mere. +Elle veut t'apitoyer apres avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi. +Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui repondre moi-meme de +facon a ce qu'elle te laisse tranquille desormais. + +--Mais, mon oncle. + +Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait. + +--Les comptes faits, le passif de ton pere s'est trouve de 75% superieur +a son actif augmente de l'abandon de tes droits, j'ai pris a ma charge +25% et nous sommes ainsi arrives a offrir aux creanciers 50%, qui ont +ete acceptes avec une veritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un +bon nombre c'etait plus qu'il ne leur etait du reellement, et ils +avaient encore un joli benefice, tant ton pauvre pere avait mal arrange +ses affaires. C'etait le cas particulierement de ta vieille madame +Monfreville, a qui, je le parierais, ton pere ne devait pas legitimement +plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de +resistance pour donner une quittance entiere, et cela prouve mieux que +tout la valeur de ces creances. + +Cette explication pouvait etre bonne, mais elle ne porta nullement la +conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur: +que son pere dut legitimement ou non, elle ne s'en inquietait pas; il +devait, c'etait assez pour qu'elle voulut payer. + +--Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je +suis penetree de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant +j'ose encore vous demander davantage. + +--Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et +je ne la ferai pas. + +--Vous etes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous +expliquera comment j'ose avoir une maniere de comprendre et de sentir +les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce +que mon pere doit fut paye. + +--Tout ce qu'il devait reellement a ete paye. + +--J'entends tout ce qu'on lui reclamait. + +--C'est de la folie. + +--Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice, +mais ma tante m'a dit que, dans votre generosite, vous vouliez me donner +une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux +pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie, +ne me donnez pas cette dot, et employez-la a payer ce que mon pere doit. + +--Ton pere ne doit rien, je te le repete, et ce que tu me demandes la +est absurde a tous les points de vue. + +--Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la memoire de mon pere; +permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit +l'etre, alors meme que cela serait absurde. + +--Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de +repousser un bon mariage. C'est son independance qu'elle refuse. + +--Mais l'independance ne peut-elle pas aussi s'acquerir, pour une +orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que +vous me destiniez a payer ces dettes, ce sera precisement et seulement +cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant +ces deux graces, vous aurez ete pour moi le meilleur des parents. +Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma +tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'etre pauvre +comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir. + +M. Haupois-Daguillon s'arreta, et durant assez longtemps il regarda sa +niece, dont le visage pali par l'emotion recevait en plein la lumiere du +soleil couchant. + +--Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1 deg. payer ce que tu crois +que ton pere doit encore; 2 deg. ne pas epouser Saffroy; 3 deg. travailler, et +surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas? + +--Oui, mon oncle, dit-elle. + +--Eh bien! je ne consentirai a aucune de ces trois choses,--je ne +payerai pas ce que ton pere ne doit pas,--je ferai tout au monde pour +que tu epouses Saffroy,--je ne te permettrai jamais de travailler dans +ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons a te +donner, tu les connais deja ou tu les sens. Mais comme tu pourrais +t'etonner que je ne veuille pas te donner a travailler dans notre +maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille, +j'admets que des explications sont necessaires; les voici donc: tu es +jeune, jolie, seduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut +pas vivre sur le pied de l'intimite avec un homme jeune aussi, beau +garcon aussi, qui est son cousin. Il y a la un danger pour tous. Mariee, +nous ne nous separerions jamais, puisque ton mari serait notre associe. +Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme +employee de la maison, nous serions obliges de tenir notre fils loin de +Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant a Madrid malgre le +chagrin que nous eprouvions a nous separer de lui. Il y restera tant que +tu n'auras pas accepte Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous +creera pour tous une situation bien difficile. Reflechis a tout cela, et +plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme +tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici a +Passy; nous allons prendre le train pour rentrer. + + + + +XVI + + +Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les +bruits de la maison se furent eteints, Madeleine reflechit a ce que son +oncle lui avait demande. + +Qu'on ne voulut pas payer les dettes de son pere, c'etait ce qu'elle ne +comprenait pas. Son oncle, elle en etait convaincue, etait un honnete +homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'etait la +reputation de probite commerciale dont il jouissait. D'autre part, il +poussait jusqu'a l'orgueil la fierte de son nom. Alors comment se +faisait-il qu'il ne voulut pas payer integralement les dettes de son +propre frere, et qu'il s'abaissat a chercher un arrangement avec les +creanciers de celui-ci? + +Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le +determiner a proceder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on +reclamait a la succession de son frere fut du reellement, avait-il dit. +Mais qu'importait? ce n'etait pas cette succession qui etait engagee, +c'etait la memoire de ce frere. + +Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-meme. + +Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne +possede rien? + +Sans doute, il y avait un moyen qui se presentait a elle, et qui +tres-probablement reussirait,--c'etait d'accepter Saffroy pour mari. +Qu'elle allat a lui et franchement qu'elle lui dit: "Je serai votre +femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon +pere avec la dot ou plutot sur la dot que mon oncle me donnera", et il +semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce +n'etait pas l'amour, ce serait l'interet qui lui dirait d'accepter cette +condition. + +Mais pour agir ainsi il eut fallu qu'elle fut libre, et elle ne l'etait +pas. + +Pour donner sa vie en echange de l'honneur de son pere, il eut fallu +qu'elle fut maitresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas. + +Ce n'etait plus l'heure des menagements et des compromis avec soi-meme, +et eut-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eut pas pu, les +paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Leon. + +Dans sa purete virginale elle avait repousse cet aveu chaque fois que de +son coeur il lui etait monte aux levres. Ingenieuse a se tromper +elle-meme, elle s'etait dit et repete que les sentiments qu'elle +eprouvait pour Leon etaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une +soeur pour son frere, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait +pour lui prenait sa source dans la reconnaissance. + +Mais cela etait hypocrisie et mensonge. + +La verite, la realite c'etait qu'elle l'aimait non comme son cousin, non +comme son frere, non pas par reconnaissance; c'etait l'amour qui +emplissait son coeur. + +Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le +repousser quand, pensant a un mariage avec Saffroy, elle se sentait +etouffee par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son pere, +elle eut ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aime Leon? +c'etait son coeur qui se revoltait contre sa tete, c'etait l'amour de +l'amante, qui refusait de se sacrifier a l'amour de la fille. + +Libre, elle eut pu accepter Saffroy meme ne l'aimant pas,--la tendresse +sinon l'amour naitrait peut-etre plus tard. + +Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle +etait a un autre? C'eut ete tromperie de se dire que la tendresse +naitrait peut-etre plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait +bien qu'elle n'aimerait jamais que Leon. + +Meme pour l'honneur de son pere, elle ne pouvait pas se deshonorer ni +deshonorer son amour. + +Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la +memoire de son pere fut deshonoree. + +Jamais elle n'avait eprouve pareille angoisse: par moments son coeur +s'arretait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa +tete a croire que son crane allait eclater, puis tout a coup un +aneantissement la prenait, et, s'enfoncant la tete dans son oreiller, +elle pleurait comme une enfant; mais ce n'etaient pas des larmes qu'il +fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre +son desespoir, elle se disait qu'elle devait etre digne de son amour +pour son pere, aussi bien que de son amour pour Leon. + +Oui, c'etait cela, et cela seul qu'elle devait. + +Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, a cette pensee, +elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses acces de +desesperance la reprenaient: ah! miserable fille qu'elle etait, sans +initiative et sans force. + +A qui s'adresser, a qui demander conseil? + +Il y avait dans sa chambre, qui avait ete autrefois celle de Camille, un +portrait de Leon fait a l'epoque ou celui-ci avait vingt ans, et que +Camille, se mariant, n'avait pas emporte chez son mari. Combien souvent, +portes closes et sure de n'etre pas surprise, Madeleine etait-elle +restee devant ce portrait qui lui rappelait son cousin a l'age +precisement ou, sans qu'elle eut conscience du changement qui se faisait +dans son coeur de quinze ans, il etait devenu pour elle plus qu'un +cousin. + +Aneantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et, +allumant une lumiere, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil place +devant ce portrait, et elle resta la longtemps, plongee dans une muette +contemplation. + +La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au +dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne percait +pas la flamme de la bougie qui n'eclairait guere que le portrait devant +lequel elle brulait comme un cierge devant une sainte image. + +Et de fait pour Madeleine n'en etait-ce point une: celle de son dieu, +devant qui elle restait agenouillee lui demandant l'inspiration. + +Elle lui avait promis de lui ecrire si on la pressait de se marier, mais +la promesse qu'elle lui avait faite alors etait maintenant impossible a +tenir. + +Il arriverait, cela etait bien certain, si elle lui ecrivait qu'on +voulait la marier a Saffroy. Mais alors que se passerait-il? + +Ou Leon prendrait son parti, et alors il se facherait avec son pere et +sa mere. + +Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle +qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur, +quelque invraisemblable qu'il fut pour son coeur. + +Non, elle ne devait pas l'appeler a son secours, et seule elle devait +agir. + +--N'est-ce pas, Leon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix +suppliante, parle-moi, inspire-moi. + +Et elle resta les yeux attaches sur cette image, les mains tendues vers +elle. + +La bougie s'etait consumee et, arrivant a sa fin, elle jetait des lueurs +inegales et vacillantes: tout a coup Madeleine crut voir les yeux du +portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie; +ils lui parlaient. Et comme elle cherchait a les bien comprendre, +brusquement la nuit se fit epaisse et noire; la bougie venait de mourir. + +Elle se releva, et a tatons, elle gagna son lit sans avoir l'idee +d'allumer une autre bougie: a quoi bon? elle savait maintenant ce +qu'elle avait a faire, sa route etait tracee. + +Elle sauverait l'honneur de son pere,--et elle sauverait la purete de +son amour. + + + + +XVII + + +Au temps ou l'avocat general reunissait souvent le soir, dans sa maison +du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit +a Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs +par an au theatre avec sa voix et son talent. + +--Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misere; lui repetait +souvent un vieil ami de son pere qui en sa jeunesse avait ete un grand +artiste; la position de votre pere privera la France d'une chanteuse +admirable. + +Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets, +et jamais l'idee ne lui etait venue qu'elle pourrait chanter un jour +pour d'autres que pour son pere, pour ses amis ou pour elle-meme. +Comedienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eut ete folie. + +Ce qui lui avait paru folie a cette epoque ne l'etait plus maintenant. + +Elle n'etait plus la fille d'un magistrat, elle etait celle d'un homme +ruine, et ce que la haute position de celui-la aurait defendu si elle +en avait eu le desir, la miserable position de celui-ci le commandait +malgre la repugnance instinctive qu'elle eprouvait a accueillir cette +idee. + +Il ne s'agissait plus a cette heure de ses desirs ou de ses repugnances, +il s'agissait de son pere et de son amour. + +Le jour naissant la surprit sans qu'elle eut ferme les yeux une seule +minute; mais sa nuit avait ete mieux employee qu'a dormir: sa resolution +etait arretee; elle n'avait plus qu'a trouver les moyens de la mettre a +execution; heureusement cela ne demandait pas la meme intensite de +reflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Leon, +qui, d'ailleurs, sous la lumiere blanche du matin avait perdu +l'animation et la vie. + +Et pendant toute la journee, au milieu de ses banales occupations +ordinaires, des allees et venues, des conversations, elle tacha de batir +un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fut d'une +realisation pratique. + +Bien qu'elle n'eut pas une grande experience des choses du monde, elle +n'etait ni assez simple ni assez naive pour s'imaginer qu'elle n'avait +qu'a ecrire au directeur de l'opera pour lui demander une audition qui +serait immediatement accordee et a la suite de laquelle on lui offrirait +un engagement. + +Elle sentait qu'elle ne pourrait pas proceder ainsi, et, precisement +parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce +talent etait insuffisant, surtout pour le theatre: quand on a chante +pendant plusieurs annees avec des chanteurs de profession, on sait la +difference qui separe l'amateur, meme le meilleur, d'un artiste, meme +mediocre. + +Elle avait beaucoup a etudier, beaucoup a acquerir avant de pouvoir +paraitre sur un theatre. + +Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se +sentait forte et vaillante. + +Mais, au point de vue des moyens de travail, elle etait au contraire +pleine d'inquietude: comment etudier, comment payer les maitres qui la +feraient travailler, quand elle ne possedait rien que quelques centaines +de francs, des bijoux et des effets personnels? + +Elle pouvait a la verite se presenter au Conservatoire dont les cours +sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le depot +d'un acte de naissance, et des lors il serait trop facile de savoir ce +qu'elle etait devenue, c'est-a-dire que son oncle, sa tante, Leon +lui-meme interviendraient aussitot pour l'empecher d'executer son +dessein. + +Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son +pere pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les eleves +pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'eleve est eleve et +etudie, il ne paye point son professeur, mais du jour ou il est artiste +et ou il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant +pour cent plus ou moins fort et pendant une periode plus ou moins longue +au professeur qui l'a forme. + +C'etait un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que +dans l'avenir; une part pour le maitre, une autre pour les creanciers de +son pere, et tout etait sauve. + +Le point le plus delicat maintenant etait de savoir comment elle +vivrait pendant le temps de ces lecons et jusqu'au moment ou elle serait +en etat de paraitre sur un theatre; elle fit le compte de son argent, il +lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents +francs que son oncle lui avait donne recemment pour ses menues depenses; +de plus elle possedait quelques bijoux et enfin des vetements et du +linge qu'elle ne pouvait guere estimer a leur prix de vente. En tous cas +cela reuni formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de +vivre, avec une rigoureuse economie, pendant pres de deux ans; et +c'etait assez sans doute en travaillant energiquement, pour gagner le +moment ou elle pourrait debuter. + +Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez +les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander +s'ils consentaient a l'accepter comme eleve, mais ayant toujours ete +accompagnee, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il +lui etait impossible de faire ces visites. + +Pour cela il fallait qu'elle fut libre, et pour etre libre il fallait +qu'elle quittat cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais. + +A cette pensee son coeur se serra et une defaillance morale l'envahit +tout entiere. C'etaient les liens de la famille qu'elle allait briser de +ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante +lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait ete si +hospitaliere? Que serait-elle pour Leon, a qui elle ne pourrait pas dire +la verite, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que +penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner? +Lui! + +Son angoisse fut telle qu'elle en vint a se demander si son dessein +etait realisable et s'il n'etait pas plus sage de l'abandonner; mais +elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle +appelait sagesse, etait en realite lachete. + +Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre etait possible, +mais quand meme son oncle et sa tante la condamneraient, quand meme Leon +la chasserait de son souvenir, elle devait perseverer. Est-ce que son +depart qui allait la separer de sa famille, n'allait pas justement +ramener dans cette famille celui qui a cause d'elle en avait ete +eloigne, un fils bien-aime? + +En agissant comme elle l'avait resolu, ce n'etait pas seulement a son +pere qu'elle donnait sa vie, c'etait encore a Leon. + +Il n'y avait donc plus a hesiter, elle quitterait cette maison, et +seule, sans appui, laissant derriere un souvenir condamne, elle +s'embarquerait a dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de +retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice a ceux +qu'on aime et le devoir accompli. + +Cependant, son parti fermement arrete, elle en differa, elle en retarda +l'execution; c'etait chose si grave, si cruelle, de dire adieu +volontairement aux joies tranquilles du foyer, a la tendresse de la +famille, a l'amour. + +Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint +l'arracher a ses hesitations. + +--Tu as reflechi a ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir. + +--Oui, ma tante. + +--Bien reflechi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable? + +--Oui, ma tante, bien reflechi, longuement au moins et avec toute +l'attention dont je suis capable. + +--Et qu'as-tu decide au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a +demande de reflechir, voudrait savoir comme moi ce que tu as decide; il +y a pour nous urgence a ce que tu te prononces. + +--Voulez-vous me donner jusqu'a demain soir, je vous ecrirai? + +--Pourquoi ecrire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix, +franchement, amicalement? + +--Si vous le voulez, j'aime mieux ecrire; je dirai ainsi moins +difficilement ce que j'ai a vous dire. + + + + +XVIII + + +En disant a sa tante qu'il lui serait moins difficile d'ecrire que de +parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensee que cette lettre +serait facile,--dans sa position rien n'etait facile, ni lettres, ni +paroles, ni actes. + +Mais ce n'etait pas devant les difficultes qu'elle devait s'arreter, +c'etait devant les impossibilites, et encore devait-elle les affronter, +quitte a etre vaincue. + +Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit a ecrire cette +lettre: + +"Ma chere tante, + +"C'est a mon oncle aussi bien qu'a vous que j'adresse cette lettre; +c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que +j'ai recu dans cette maison. Avec les douces pensees qui m'emplissent le +coeur lorsque je songe a l'affection que vous m'avez montree ce m'est un +profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me +rendant a vos desirs. + +"Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas, +et je n'aime pas M. Saffroy, malgre toutes les qualites que je lui +reconnais. + +"Je sens qu'une pareille reponse me cree des devoirs et que, puisque je +refuse l'existence fortunee que dans votre genereuse tendresse vous +vouliez m'assurer, c'est a moi de prendre desormais la direction de +cette existence. + +"En demandant a mon oncle les moyens de travailler, je ne cedais pas a +un caprice, mais a une volonte posee et arretee, celle de pouvoir +prendre librement la responsabilite de mes determinations. Mon oncle a +cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guide, mais il +m'est impossible de les accepter. + +"Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberte de mes +resolutions et de mes actes, gagner moi-meme par le travail cette +liberte. + +"Je comprends qu'il m'est impossible d'executer ma volonte en restant +pres de vous; demain j'aurai donc quitte cette maison ou j'ai ete si +tendrement recue. + +"Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me decouvrir, en +tous cas je vous previens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne +puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout +l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien, +n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre a l'abri de vos +reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et +l'autre m'avez temoigne, en ces dernieres circonstances, une tendresse +si douce a mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquee +franchement au lieu de vous ecrire cette lettre que mes larmes +interrompent a chaque ligne? + +"Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que +je vivrai avec votre souvenir et avec la pensee de rester digne de votre +affection, si vous voulez bien me la conserver. + +"MADELEINE HAUPOIS" + +Cette lettre achevee, il lui en restait une autre a ecrire, car elle ne +voulait pas sortir de cette maison ou elle avait ete amenee par Leon, +sans qu'il fut prevenu de son depart. + +Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire. + +"Tu m'as fait promettre de t'ecrire, mon cher Leon, dans le cas ou l'on +me parlerait de mariage. On m'en a parle. Ton pere et ta mere m'ont +demande de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer, +j'ai refuse malgre les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te +l'assure, ont ete vives. + +"Si je ne t'ai pas appele a mon aide comme je t'avais promis de le +faire, c'est que j'ai ete retenue par cette consideration que tu ne +pouvais venir a mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton pere +et ta mere, en les blessant, en te fachant avec eux peut-etre. + +"Je dois me defendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter +cette maison et vivre de mon travail. + +"Pardonne-moi de ne pas te dire ou je me retire; je ne le puis, sachant +bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas +accepter dans la maison de ton pere, je le puis encore moins hors de +cette maison. + +"Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te +le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait differer longtemps +l'execution d'une resolution qui, quoi qu'il nous en coute a tous, doit +s'accomplir. + +"Ou que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection. + +"Toi, je l'espere, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un +soutien dans la vie, ou je vais entrer seule et rester seule, de savoir +et de me dire que tu penses avec tendresse a ta pauvre + +"MADELEINE." + +Apres avoir ecrit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses +pensees et accablee sous le poids de son emotion. + +C'etait fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas ete aimee, +elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journee d'amour et +de bonheur, et elle avait dix-neuf ans. + +Derriere elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu. + +Quand elle s'eveilla, son plan etait trace. + +Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue +de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, apres avoir eloigne les +domestiques sous un pretexte quelconque, elle irait elle-meme chercher +un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un +commissionnaire. + +Les choses s'arrangerent a souhait pour le succes de son dessein: la +cuisiniere etait sortie pour aller a la halle, elle envoya en course le +valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller +chercher son fiacre et son commissionnaire. + +Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la derniere +caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre ou +elle avait cru que s'ecoulerait sa vie, ou elle etait restee si peu de +temps. + +Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Leon, comme dans la nuit +ou il lui avait parle, et, l'ayant embrasse, elle s'enfuit sans se +retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui ecrasa +le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligee de s'appuyer sur +la rampe. + +Elle se fit conduire a la gare Saint-Lazare, ou elle prit un billet pour +Argenteuil. A Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant +une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet +pour Paris (gare du Nord), ou elle arriva deux heures apres avoir quitte +Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances +pour qu'on ne devinat pas cet itineraire; on la croirait plutot partie +pour Rouen. + +Arrivee a la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de +venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle +se mit en route, mais a pied, pour les Batignolles, ou elle voulait +chercher ce logement. C'etait la premiere fois qu'elle sortait seule +dans les rues de Paris; mais ce qui l'eut assez vivement troublee +quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquieter ou l'emouvoir; +elle avait maintenant bien d'autres dangers a braver, et de plus +serieux. + +Si elle avait ete libre, elle aurait pris une chambre dans une maison +meublee ou dans une pension bourgeoise, ce qui eut ete beaucoup plus +simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de +magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui +regissent les maisons meublees ou les hotels, et l'on sait que c'est la +qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il +ne fallait pas que son oncle la trouvat. + +Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant +de nom, rendrait les recherches presque impossibles. + +Apres avoir marche pendant trois heures dans les rues les plus +tranquilles de Batignolles, et monte cinq ou six cents marches, elle +trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy, +cite des Fleurs, au dernier etage d'une modeste maison, une chambre et +un cabinet qui etaient vacants et a peu pres habitables. + +Les deux pieces etaient mansardees; mais, par la fenetre de la chambre, +on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminees d'usines, et, +tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela coutait +deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province +sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des +renseignements, on lui fit payer un terme d'avance. + +Elle n'avait plus qu'a acheter les meubles qui lui etaient +indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques +objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole, +gril, assiettes, verres, couteau, cuillere et fourchette. + +Au moment ou la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au +milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter. + +Elle avait jure qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle fit, +elle ne put retenir ses larmes. + +Seule! + + + + +XIX + + +Elle etait resolue a ne pas perdre de temps et a chercher immediatement +le professeur qui voudrait bien la prendre pour eleve. + +Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et +quittant ses vetements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire +remarquer et par la mettre sur ses traces, si, comme cela etait +probable, on la cherchait, elle revetit une de ses anciennes robes qui, +sans etre noire, etait cependant de couleur sombre. + +Le professeur auquel elle voulait s'adresser etait un ancien chanteur +retire du theatre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitte la +scene en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans +se conquerir un de ces noms glorieux qui s'imposent a une epoque et la +datent, il s'etait place cependant parmi les trois ou quatre bons +artistes de son temps. Assez mal doue par la nature qui ne lui avait +donne qu'une voix ingrate et qu'un exterieur peu agreable, c'etait a +force de travail, d'etudes, de volonte et d'intelligence qu'il etait +arrive a cette position. Le succes avait ete d'autant plus lent qu'il +n'avait ete aide par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent +ceux qui veulent reussir a tout prix: la reclame, la bassesse ou +l'intrigue. Honnete homme, galant homme dans la vie, il avait voulu +l'etre,--ce qui est plus difficile,--meme au theatre, et il l'avait ete; +aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui +honorait sa profession, son nom se presentait-il toujours le premier: +"Voyez Maraval." C'etait non-seulement par ces qualites qu'il s'etait +impose aux sympathies bourgeoises, mais c'etait encore par la fortune: +econome, soigneux, range, il avait mis de cote la grosse part de ce +qu'il avait gagne, et en ces dernieres annees il s'etait fait construire +avenue de Villiers un petit hotel qui rehaussait singulierement la +consideration dont il jouissait dans un certain monde. C'etait la qu'il +vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingue, et son gendre, +associe d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon epoux, +bon pere, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que +de former des eleves dignes de lui. + +Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au theatre, Madeleine savait tout +cela, et c'etait ce qui l'avait determinee a s'adresser a lui. +N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait desirer: le talent et +l'honnetete? + +Sortant de la cite des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de +Villiers, ou elle ne tarda pas a arriver; mais, ignorant ou demeurait +Maraval, elle demanda son adresse a un sergent de ville du quartier, qui +de la main lui designa une petite maison batie dans le style moitie +romain, moitie egyptien, avec une decoration polychrome pour la facade. + +Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert +applique sur une porte peinte en rouge etrusque. M. Maraval etait +occupe, il donnait une lecon et ne serait libre que dans une demi-heure. +Elle attendit dans un petit salon, dont les murs etaient couverts de +portraits (lithographies, photographies), offerts "a mon cher camarade, +a mon cher maitre, a mon cher ami Maraval". + +Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vetu d'un +pantalon gris et d'une redingote noire boutonnee, parut devant elle; de +la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste +atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel +respirait un ordre meticuleux. + +--Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de +la main un fauteuil. + +--Mademoiselle Harol. + +C'etait le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait etre +connue desormais, non-seulement au theatre, mais dans le monde. + +C'etait a elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que fut son +trouble, il fallait qu'elle parlat. + +--Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des +lecons. + +Sans repondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un +assentiment. + +Madeleine continua: + +--Je ne suis pas tout a fait une commencante, j'ai travaille, j'ai meme +beaucoup travaille. + +--Avec qui, je vous prie? + +Madeleine avait prevu cette question et elle avait prepare sa reponse en +consequence. + +--Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orleans. + +--Je connais les bons professeurs d'Orleans; est-ce Ferriol, qui a ete +votre maitre, Delecourt, ou Bortha? + +--J'ai travaille sous la direction de mon pere, qui n'etait point +artiste de profession. + +--Ah! tres bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il etait +facile de comprendre. + +Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les +professeurs qui n'etaient point artistes de profession; il fallait donc +effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression. + +--Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle. + +--Volontiers. Soprano, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur. Que voulez-vous? + +--Ce que vous voudrez vous-meme, vous pouvez vous accompagner? + +--Oui, monsieur. + +Avec une politesse ou il y avait une legere nuance d'ennui, il lui +montra un piano. + +Elle s'assit. Autant elle s'etait sentie faible quelques instants +auparavant, autant maintenant elle etait resolue. + +Sa pensee n'etait plus dans ce salon, mais plus loin, a Saint-Aubin, +dans le cimetiere ou son pere reposait, et c'etait le souvenir de ce +pere bien-aime qu'elle invoquait. + +C'etait son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il +fut rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air du +_Freyschutz_. + +Aux premieres mesures Maraval, qui avait garde son attitude composee, +preta l'oreille. + +Madeleine commenca le recitatif: + + Le calme se repand sur la nature entiere. + +Maraval ne la laissa pas aller plus loin: + +--Parfait! s'ecria-t-il, brava, brava, tous mes compliments a la +pianiste et a la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile +pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin +pour que je voie de quoi vous etes capable; mais pour mon plaisir je +vous demande la grace de continuer. + +Jamais parole plus douce n'avait caresse son oreille, jamais +applaudissements ne l'avaient si profondement emue: les portes du +theatre s'ouvraient devant elle. + +N'etant plus paralysee par l'emotion, elle se livra entierement, et +quand elle eut acheve cet air qui a fait le desespoir de tant de +chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencerent, +non pas insignifiants dans leur banalite mais tels qu'un maitre pouvait +les donner. + +--Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais +bientot debuter au theatre? + +Instantanement, la physionomie souriante de Maraval changea: + +--Au theatre, s'ecriait-il, c'est pour le theatre que vous me consultez? + +--Mais oui. + +--J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien +de ce que j'ai dit: la nature a ete genereuse pour vous et vous avez +acquis un talent remarquable, mais le theatre demande autre chose. + +Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains +dans ses poches. + +--Ca n'est plus ca, ma chere enfant. + +La chute fut ecrasante, et Madeleine resta un moment aneantie. + +Pendant ce temps, Maraval, qui s'etait leve, avait tourne autour d'elle +en l'examinant curieusement. + +--Comment, s'ecria-t-il, vous voulez entrer au theatre, quelle mauvaise +fantaisie vous a passe par la tete? + +--Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison imperieuse, la necessite +non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille. + +Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle etait obligee de se +faire chanteuse. + +--Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent +et de la gloire; vous voyez le theatre de loin, c'est de pres qu'il faut +le regarder a l'envers. + +Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut +remarquer que ce n'etait plus seulement de la curiosite qui se montrait +dans ses yeux, c'etait plus, c'etait mieux, c'etait de la sympathie, et +de l'interet. + +--Qui vous a conseille de vous adresser a moi? demanda-t-il. + +--Personne: je suis venue a vous pour ce que je savais de vous. + +--De moi, le chanteur? + +--De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval. + +--Ah! + +Et il laissa paraitre un sourire de satisfaction. + +Puis, apres avoir marche pendant quelques minutes de long on large dans +le salon, il vint s'asseoir pres de Madeleine. + +--Mademoiselle, dit-il, le temoignage, de confiance et d'estime que vous +m'avez donne en venant ici m'impose un devoir, celui de vous eclairer. +Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaitre depuis longtemps, il +ne m'est pas difficile de voir que vous etes une jeune fille bien +elevee, distinguee, intelligente, instruite, pleine de purete, +d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous +le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces +qualites que pour pouvoir justifier le role que je crois devoir prendre +aupres de vous; soyez convaincue que ce que j'ai a vous dire est tout a +fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout a +l'heure. Il est possible qu'apres un certain temps d'etudes serieuses ce +talent se developpe et devienne un grand talent; mais il est possible +aussi qu'il ne se developpe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce +moment, superieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant +au theatre. La n'est donc pas absolument la question. Elle est ou ma +conscience la place: dans la carriere que vous voulez embrasser, et +c'est la ce qui m'oblige a vous eclairer sur les terribles difficultes, +sur les insurmontables difficultes que vous voulez affronter sans les +connaitre. Mon age et mon experience me donnent pour cela une autorite, +qui, je l'espere, vous fera reflechir serieusement pendant qu'il en est +temps encore. Vous m'ecoutez, n'est-ce pas? + +--Si je vous ecoute! Oh! oui monsieur. + +--L'existence d'un comedien et surtout celle d'une comedienne est, mon +enfant, la plus difficile et la plus miserable des existences. Ne croyez +pas que j'exagere. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles +conditions on debute ordinairement, je ne dis pas sur les petits +theatres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scene honorable. +Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver a une situation qui +soit moins precaire que celle des premieres annees, et vous voyez +combien peu y arrivent, combien au contraire, meme avec beaucoup de +talent, restent dans des positions effacees. C'est la une cruelle +blessure, qui n'est rien cependant aupres de celles que vous font chaque +jour les rivalites: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de +tous les cotes; il faut se defendre, et dans cette lutte les hommes +laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignite, les +femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualites tout +a l'heure; elles seraient justement des defauts, de grands defauts pour +cette existence: l'honnetete, la distinction, la bonne education, que +voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver, +vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous etes aujourd'hui +que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais, +vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pense au public, a sa +frivolite, a ses caprices; avez-vous pense a la critique, a son +incapacite, a son ignorance, a ses exigences? J'ai quitte le theatre dix +ans plus tot que je ne devais par peur de l'un et par degout de l'autre. +Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chere enfant, et donnez-moi la +satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas etre la votre. +Tout, tout plutot que le theatre pour une femme. Mais voyons, +regardez-moi, n'etes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous etes +faite pour etre aimee et pour aimer. Je ne sais si vous etes convaincue, +mais j'ajoute que je refuse de vous donner des lecons, car ce serait +vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement. + +A ce moment, deux enfants entrerent bruyamment dans le salon, un petit +garcon et une petite fille. + +--Mais viens donc dejeuner, grand-pere, cria celle-ci, c'est moi qui ait +fait cuire ton oeuf, il va etre froid. + +Madeleine se leva. + +D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui +montrant: + +--Voila ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il; +mariez-vous, mariez-vous, ma chere enfant. Je suis sur que dans quelques +annees, tenant vos bebes par la main, vous viendrez me remercier de mes +conseils. Au revoir, mademoiselle. + + + + +XX + + +Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment +sans savoir de quel cote tourner ses pas. + +Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensee. Non pas qu'elle n'eut +point ete touchee par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent +si convaincu et si sympathique; elle en avait ete bouleversee au +contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fut parfaitement +vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt +seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne +pouvaient pas l'arreter. Elle s'abaisserait en se faisant comedienne. Eh +bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutot que de +subir cet abaissement, elle devait se marier. En theorie, cela pouvait +etre vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle. +C'etait, au contraire, dans le mariage, qu'etait pour elle l'abaissement +le plus deshonorant. + +Il fallait qu'elle fut chanteuse; et, puisque s'etait pour elle le seul +moyen de ne pas laisser deshonorer la memoire de son pere et de ne pas +fletrir son amour, il le fallait malgre tout et malgre tous. + +C'est-a-dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvat un maitre qui +la mit au plus vite en etat de paraitre sur un theatre, puisque Maraval, +par interet et par sympathie pour elle, refusait d'etre ce maitre. + +Mais ou etait-il, ce maitre? + +Debout devant la porte de Maraval, immobile, reflechissant et ne +trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumiere +sur laquelle elle avait tenu les yeux fixes, et qui l'avait guidee, +venant de s'eteindre tout a coup. + +Sa memoire troublee ne retrouvait meme plus les noms des maitres qui +quelques jours auparavant lui etaient vaguement connus. + +Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, ou les +passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris. +En marchant, une bonne inspiration, une idee, se presenteraient sans +doute a son esprit. + +Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinite, ou l'enseigne et la +devanture d'un cabinet de lecture lui suggererent enfin ce qu'elle avait +a faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach +des adresses. A l'article des professeurs et compositeurs de musique +elle trouva le nom qu'elle avait vainement demande a sa memoire: Lozes, +rue Blanche. + +Ce qu'elle savait de Lozes, c'etait qu'il etait chanteur assez mediocre, +mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette +reputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire ou il avait +pour eleves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du +vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses eleves en public, et +plusieurs de ceux qu'il avait formes avaient obtenu des succes +retentissants en ces dernieres annees. + +Elle monta la rue Blanche jusqu'au numero que l'almanach lui avait +indique; mais, n'etant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait +saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle +courait lui revint; si on allait la reconnaitre! et il lui semblait que +chacun de ceux qui la regardaient etaient des amis ou des employes de +son oncle; alors elle assurait d'une main febrile le voile epais qui lui +cachait le visage. + +L'ecole de Lozes etait situee au fond d'une cour, dans un atelier vitre +qui avait servi autrefois a un photographe; et on y arrivait de +plain-pied apres avoir traverse un petit vestibule, sans que personne +fut dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer. + +Lorsque Madeleine eut pousse la porte de ce vestibule, elle s'arreta un +moment sans oser entrer. + +Au fond de l'atelier, un jeune home a la figure energique et de carrure +athletique chantait le grand air de _Rigoletto_, qu'un gros homme au +teint jaune, vetu d'une robe de chambre crasseuse et chausse de +chaussons de feutre, ecoutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant +des yeux blancs,--Lozes, sans aucun doute, qui donnait une lecon; et ce +n'etait pas le moment de le deranger. + +Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de +l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait +pas une place ou elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Deja +les gros yeux blancs de Lozes, qui s'etaient fixes sur elle a son +entree, ne l'avaient que trop intimidee. Dans un coin formant +enfoncement, elle apercut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et +bizarrement accoutrees, assises sur des banquettes; elle se dirigea +doucement de leur cote et s'assit derriere elles. + +Aussitot elles se retournerent, et longuement, attentivement elles la +devisagerent, en tachant de percer son voile. + +--C'est-y pour prendre une lecon de mosieu Lozes que vous venez? demanda +l'une d'elles a voix basse. + +Madeleine sans repondre fit un signe affirmatif. + +--Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a ete +derange. + +L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, theatral, +contrasta singulierement, avec celui de la premiere vieille; elle posa +une serie de questions a Madeleine, qui ne repondit que par signes +exactement comme si elle avait ete muette. + +Heureusement pour elle, la voix de Lozes vient faire taire les +vieilles: + +--Silence donc dans le coin des meres, cria-t-il, fermez vos boites. + +Le silence se fit aussitot, et Madeleine delivree put suivre la lecon. + +L'eleve chantait: + + Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-ne-e + Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-nee. + +Lozes sauta de son fauteuil. + +--Mais va donc, s'ecria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'ame; quel +pot-a-feu a remuer que ce garcon-la. + +Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos. + +L'eleve recommenca avec le meme calme, exactement comme s'il donnait la +benediction aux "cour-ti-sans race vi-le". + +Lozes etait reste pres de lui dans un etat de violente exasperation; +tout a coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant +grossierement. + +Alors cet hercule, qui etait dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se +mit a pleurer et a beugler: + +--Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure.... + +--Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec +les veaux. A un autre. + +Une jeune fille sortit d'un coin et s'avanca aupres du fauteuil ou Lozes +s'etait rassis: elle avait quinze ou seize ans a peine, jolie, elegante +et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains. + +Au moment ou elle ouvrait la bouche, Lozes l'arreta: + +--Dis donc, toi, je t'ai deja fait remarquer qu'on devait m'embrasser en +arrivant; si cela ne te va pas, dis-le. + +La jeune fille ne dit rien, mais s'avancant vers Lozes qui, sans se +lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rasee, qui, +de loin, paraissait toute bleue. + +La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tete aux pieds, et +son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce +comedien! + +La pensee lui vint de se sauver au plus vite, mais la reflexion la +retint; il fallait perseverer quand meme. + +La lecon avait commence, mais elle n'alla pas loin. + +--Ce n'est pas ca, s'ecria Lozes, arrete, et va t'asseoir sur cette +chaise la-bas; tu croiseras tes bras derriere et tu respireras +fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer +la poitrine. A un autre. + +Un tenor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir +sur sa chaise et s'appliqua a faire descendre sa respiration. + +Ou bien Lozes n'etait pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais +caractere, car le jeune tenor avait a peine dit quelques mots, qu'il se +facha: + +--Toi, je t'ai deja dit de choisir; veux-tu chanter a la maniere +francaise, en ouvrant la bouche en rond, ou bien a la maniere italienne, +en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tete a sourire, souris +donc; ca charmera les femmes. + +Le tenor recommenca en ouvrant si largement la bouche qu'il montra +toutes ses dents. + +Tout en l'ecoutant, Lozes surveillait la jeune fille, qui avait ete +s'asseoir sur sa chaise; tout a coup, il courut a elle et la fit lever: + +--Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il. + +Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement: + +--Couche-toi la-dessus, dit-il, etale-toi tout de ton long et en mesure, +tu diras do, do, do, do. + +Malgre la gravite de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire. + +La lecon avait ete reprise, mais bien que Madeleine voulut y apporter +attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derriere elle; +machinalement elle tourna la tete; elle ne vit qu'une petite porte +fermee. C'etait de derriere cette porte que venait ce chuchotement, +auquel se melait depuis quelques instants comme un bruit de baisers +etouffes. + +Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouie d'une finesse +extreme, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne +soupconnaient meme pas. Cependant ces chuchotements etaient si forts +qu'elle fut surprise qu'ils n'eveillassent point la curiosite de ses +voisines. + +Brusquement l'une d'elles se leva et courut a la petite porte: + +--Ursule, je t'y prends encore a te faire embrasser dans les escaliers, +viens ici, petite peste, et ne me quitte plus. + +Madeleine eut voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants +auparavant elle eut voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se +demanda si elle ne devait pas sortir immediatement de cette maison, +mais, se raidissant contre le degout qui l'envahissait, elle resta. + + + + +XXI + + +Cependant la presence de Madeleine avait produit une certaine sensation: +on avait remarque cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue, +ressemblait si peu aux eleves qui venaient ordinairement chez Lozes, et +trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu a peu avaient fini par +s'asseoir sur les banquettes, et ils s'etaient mis a la regarder, la +toisant des pieds a la tete, l'examinant, la deshabillant comme si elle +avait ete exposee la pour leur plaisir. + +Bien qu'elle evitat de tourner ses yeux de leur cote, elle avait senti +le feu de ces regards braques sur elle et le rouge lui etait monte au +visage. + +C'etaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient, +se mouchaient avec des poses sceniques, la tete de trois quarts, le +poing sur l'epaule, le sourire aux levres, s'ecoutant entre eux comme on +ecoute au theatre avec des attitudes fausses. + +Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer, +puisque entre eux ils se tutoyaient tous "Bonjour, ma petite +chatte.--Comment vas-tu, ma vieille?" + +Lozes annonca que c'etait fini "pour aujourd'hui." + +Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maitre terrible, et, tout de +suite, pendant que les eleves s'empressaient joyeusement vers la porte +de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil ou Lozes etait reste assis. + +A mesure qu'elle avanca, elle se sentit enveloppee par un regard +curieux. + +Arrivee pres de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son +courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait: + +--Je voudrais entrer au theatre, dit-elle d'une voix qui, malgre ses +efforts, etait tremblante, et je viens vous demander vos lecons. + +Il n'avait pas bouge de dessus son fauteuil; la tete renversee, il la +regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'etait pas satisfait +de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec +son accent meridional: + +--Defaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot. + +Elle obeit, decidee a tout. + +--Bon, dit-il apres l'avoir regardee en dodelinant de la tete avec +approbation, pas mal, pas mal. + +Et comme elle rougissait sous ce regard qui etait un outrage pour son +innocence de jeune fille: + +--Vous savez que vous etes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez +le type d'Ophelia, ce n'est pas mauvais, ca, et c'est rare; marchez un +peu. + +Elle se mit a marcher. + +--Presentez votre poitrine comme un bouquet; les epaules effacees; bien, +cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez? + +Madeleine repeta ce qu'elle avait deja dit a Maraval. + +--Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozes; ils +sont _toc_ en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez. + +Elle proposa l'air du _Freyschutz_: puisqu'elle avait reussi aupres de +Maraval, Lozes ne serait pas plus difficile sans doute. + +Mais Lozes refusa: + +--Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour +le moment, c'est votre voix; savez-vous le _Brindisi_ de la _Traviata_? + +--Oui, Monsieur. + +--Eh bien! allez-y alors: je vous ecoute. + +Et de fait il l'ecouta attentivement, le coude appuye sur le bras de son +fauteuil et le menton pose dans sa main. + +--Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitot qu'elle se tut. + +--Vous m'acceptez? + +--A bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozes, vous serez une +grande artiste. + +--Ah! monsieur! + +--Si vous travaillez et si vous suivez mes lecons, bien entendu; parce +que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien. + +--Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous +promets que vous n'aurez jamais eu d'eleve plus attentive, plus +appliquee. + +--S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous +serez en etat de debuter, et, comme debute une eleve de Lozes, d'une +facon splendide; ces anes du Conservatoire verront un peu ce que je sais +faire d'une eleve qui est douee. + +Le moment etait venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les +dispositions dans lesquelles elle voyait Lozes lui donnaient du courage +et de l'espoir. + +Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout. + +--Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces +arrangements-la: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi, +c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gener et payer vos lecons +comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par +mois qu'il vous faut; votre famille est ruinee me disiez-vous, eh bien, +une belle fille comme vous ne doit pas etre embarrassee pour trouver +cinq cents francs par mois. + +Bien que Madeleine se fut promis de tout entendre sans broncher, elle ne +put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte +l'etouffait. + +Puis elle fit quelques pas pour se retirer, desesperee. + +Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'eloignait lentement, +parce que ses yeux troubles la guidaient mal, il la rappela tout a coup. + +--Voyons, ne vous en allez pas comme ca; et tout d'abord croyez bien que +je suis fache de ne pas vous donner des lecons; je sens qu'on peut faire +quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coutera +peut-etre cher, tres-cher meme. + +--Jamais trop cher, je suis prete a tous les sacrifices. + +--Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-etre le fera. Si +nous etions en Italie, poursuivit Lozes, rien ne serait plus facile. Il +y a la des gens toujours disposes a se faire les entrepreneurs d'un +jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont +pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont +des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un +petit capital et ils l'emploient a l'exploitation de celui ou de celle +qu'ils ont decouvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit +avec le sujet lui-meme, c'est-a-dire qu'ils l'achetent pour un certain +temps. Pendant les premieres annees, ils lui donnent le logement, la +nourriture, l'habillement et surtout l'education musicale, et, en +echange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne a son maitre ce +qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il +commence a gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me +direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens a Paris. +Precisement, j'en connais un qui, apres avoir fait ce metier pendant sa +jeunesse, s'est fixe a Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de +Chateaudun, une boutique de bric-a-brac, de curiosites, de meubles +italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et +de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de +vous. Mais, avant que je fasse cette demarche, il faut que vous me +disiez si vous, de votre cote, vous etes disposee a accepter la +direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera. + +--Avec reconnaissance et de tout coeur. + +--N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec +Sciazziga,--c'est mon italien; defendez vos interets puisque vous etes +orpheline et que vous n'avez personne pour vous proteger, c'est un +avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera apre; +vous, de votre cote, soyez ferme et ne lui cedez pas tout ce qu'il vous +demandera. Accordez-lui seulement la moitie de ses exigences, et ce sera +deja beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas +paraitre dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'a l'avance je +vous previens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozes avec +reconnaissance. On vous dira peut-etre bien des choses de lui; vous +repondrez alors: "Voila ce qu'il a fait pour moi." + +L'impression premiere produite par Lozes s'etait un peu effacee: il +pouvait etre brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'etait pas +certainement un mechant homme. + +Cette pensee fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait +honorer celui qui lui tendait la main. + +--Encore un mot, dit Lozes, je vous ai explique que notre homme se +chargerait de pourvoir a tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est +pas tout. Vous etes seule; que ferez-vous le jour ou vous aborderez le +theatre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien, +en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif, +d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour preparer +vos succes, pour gagner ou eclairer la critique, qui ne voit que ce +qu'elle a interet a voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce +quelqu'un, et grace a lui le succes vous arrivera agreable et +appetissant, comme un poulet bien roti arrive sur la table de ceux qui +ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine. +C'est quelque chose cela, en un temps comme le notre, qui n'est que de +reclame. Ou voulez-vous que je vous envoie notre Italien? + +Elle rougit et balbutia en pensant a sa miserable mansarde. + +--Est-ce que vous n'etes pas seule comme vous me le disiez? demanda +Lozes remarquant son embarras. + +--Oh! monsieur, s'ecria-t'elle avec confusion. + +--Enfin vous demeurez quelque part, sans doute? + +--Oui, cite des Fleurs, a Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans +ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal dispose a m'accorder les +conditions que vous me conseillez d'exiger. + +--Je n'avais pas pense a cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il +vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez apres-demain a +quatre heures. + +--Oh! monsieur, combien je suis touchee de votre bonte! + +--Vous verrez, ma petite, que bonte et talent sont synonymes: tout se +tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon. + + + + +XXII + + +Le surlendemain, a trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez +Lozes, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'etait pas encore +arrive. + +--J'ai vu notre homme, dit Lozes, il va venir; seulement, il est +possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour +but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amenera +quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de +s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et +faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de +gout ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix +emplira l'Opera, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier. + +Ce fut a quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un +vieux petit bonhomme ratatine, fit son entree dans l'atelier de Lozes; +pour lui, c'etait un homme de cinquante a cinquante-cinq ans, gras, +gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre, +doucereux, mieilleux, obsequieux. Madeleine, qui malgre son emotion +l'observait anxieusement, eprouva a sa vue un mouvement repulsif; et +cependant il s'avancait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux +que pour admirer un gros brillant qu'il portait a son doigt. + +Arrive pres d'elle, il la salua avec des graces de theatre, les bras +arrondis, le dos voute, marchant en rond comme les comediens qui veulent +remplir la scene. + +--La signora, n'est-_ce_ pas? dit-il avec un tres-fort accent italien en +s'adressant a Lozes. + +--Apparemment. + +Alors, tirant un face-a-main en or et le braquant sur Madeleine, il se +mit a tourner autour d'elle. + +--_Carmante, carmante_, disait-il a chaque pas en souriant a son +acolyte; _figoure_ expressive, avec de la _nobilite_, belle taille, +_ceveloure_ splendide. + +Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas passe un +examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter: +jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle etait +pourpre de honte. + +--Et la signora nous _fera_ la grace _de_ nous _canter oun_ morceau? + +Cette parole lui fut une delivrance; chanter, elle etait la pour +chanter; elle echapperait ainsi a cet examen de sa personne. + +--Mon _cer_ ami _le_ maestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien +accompagner la signora. + +Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozes s'approcha +d'elle et, lui parlant a voix basse: + +--Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va +vous juger; il a ete, dans son temps, un de nos meilleurs chefs +d'orchestre. + +Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozes, elle +chanterait avec confiance. + +Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style +different, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son +mieux, ainsi que Lozes le lui avait recommande. + +Sciazziga ecouta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de +blame. + +Seul Lozes applaudit des mains et de la voix. + +--Si, si, dit Sciazziga, _que ce_ n'est pas mal, _grazia_. + +Quant a Maffeo, son attitude etait etrange; il semblait qu'il voulut +applaudir et qu'il n'osat pas. + +Lorsque Madeleine eut acheve son troisieme morceau, elle crut que +Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en +fut rien. + +--Qu'il est necessaire que _ze_ cause avec mon _cer_ ami Maffeo, +dit-il; pour cela _ze_ prie la signora de venir demain matin, _roue_ +Chateaudun, avec son _touteur_. + +--Je n'ai pas de tuteur. + +--Vous avez _plous_ de vingt _oun_ ans? + +--Je suis emancipee. + +--Ah! _diavolo, perfetto._ + +Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles; +evidemment cela faisait son affaire. + +--_Que ze_ pense que la signora voudra bien nous faire _le_ plaisir de +_dezouner_ avec nous, a onze _houres_; nous causerons avant. + +Elle n'avait plus qu'a remercier et a se retirer, ce qu'elle fit; Lozes +la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga +s'entretenaient a voix basse. + +--Ne vous inquietez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tachez de +vous defendre demain; a bientot, ma chere eleve. + +Naturellement elle fut exacte, et a onze heures precises, le lendemain, +elle entrait dans le magasin de bric-a-brac de la rue de Chateaudun. +Elle y trouva une grande femme enveloppee dans un chale des Indes use et +la tete couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir +cinquante ans environ et d'une ancienne beaute dont on voyait encore des +traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point +ordinairement le caractere distinctif des marchandes a la toilette; mais +avant d'etre marchande, mise Sciazziga avait ete chanteuse, et au milieu +de sa boutique, drapee dans son vieux cachemire, elle etait toujours +Norma ou dona Anna. + +Sans quitter le fauteuil dans lequel elle etait posee, elle repondit a +Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une piece qu'elle lui +indiqua d'un geste sculptural. + +Il etait assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui, +en train d'ecrire sur une feuille timbree; l'entassement des meubles, +bahuts, chaises, fauteuils, casiers, etait tel que Madeleine ne put que +difficilement arriver a cette table. + +--_Ze_ travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; _le_ petit +engagement _que ze_ prepare, et qu'il est _zouste que_ vous signiez, si +nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense _que_ vous avez des +dispositions, _ma_ il vous faudra des _lecons_, des _etoudes_, toutes +_coses_ qui coutent tres-_cer_. On ne sait pas combien _le_ maestro +Lozes _se_ fait payer _cer_; c'est _oune rouine_. + +Sa figure prit une expression desolee, en pensant aux exigences de +Lozes. + +--De _plous_, pour _oune_ personne comme vous, _zolie_, il faut _de_ la +toilette, il faut un logement, _oune_ bonne _nourritoure_; c'est tres +_outile_, la bonne _nourritoure_: tout cela fait _oune_ grosse somme de +depenses, et pendant _plousieurs_ annees; il est donc _zouste que ze_ +rentre dans ces avances, et _que ze_ fasse _oun_ benefice. Est-_ce +zouste_? + +--Tres juste. + +--_Encante que_ vous compreniez _que ze souis_ l'homme de la _joustice_ +et aussi l'ami des artistes: _le_ reste, entre nous, va maintenant aller +tout facilement. _Zousqu'au_ jour ou vous aurez _oun_ engagement, je +payerai toutes vos depenses, _lecons_, toilettes, _nourritoure_, +plaisirs, et tres _larzement_; si vous _me_ connaissiez, vous sauriez +combien _ze souis larze_, c'est _joustement_ pour _cela que ze_ _ne +souis_ pas _rice_. Vous _de_ votre cote, quand vous aurez _oun +engazement_, nous en _partazerons le_ montant. + +Prevenue par Lozes, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait +prepare sa reponse: + +--Pendant combien de temps? + +--_Zoustement_ c'est la question a debattre; il me semble honnete _de_ +mettre dix ans. + +--En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs +que vous toucherez? + +--Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante +mille _que ze_ toucherai; mais pour _cela_ il faut _que_ vous +_reoussissiez_, il faut _que_ vous viviez, et si vous mourez, _ousque +ze_ retrouverai _ce que z'aurai_ debourse? Il faut _calcouler le_ +risque, signora. N'est-_ce_ pas _zouste_? + +Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine a l'avance etait +vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'etait pas +egale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les +discussions d'interet humiliantes. + +Cependant, se renfermant dans ce que Lozes lui avait conseille, elle +obtint que les dix annees de partage seraient reduites a cinq; mais +Sciazziga ne ceda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre: +tant que Madeleine serait au theatre, elle lui abandonnerait dix pour +cent sur ses appointements, et si elle quittait le theatre avant dix +annees, comptees du jour de son debut, pour une cause autre que maladie +grave ou perte de voix, elle payerait a Sciazziga une somme de deux cent +mille francs. + +Bien qu'elle fut incapable de soutenir une discussion, elle voulut se +defendre, mais elle ne tarda pas a etre enlacee par l'Italien qui +l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer +"_le_ petit _engazement_" qu'il avait prepare. + +--Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donne un double de +l'engagement et qu'il eut serre l'autre, nous avons encore _oune petite +cose_ a arranger. _Que_ c'est relativement a votre vie avec nous; ca +_ne_ s'ecrit pas parce _que_ nous sommes des gens d'_honnour_, mais _ca +se_ dit. Vous etes orpheline, vous n'avez pas _de_ parents, alors _ze_ +voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre +famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la _vertou_; c'est +la _vertou_ qui conserve la voix et aussi la taille des _zounes_ +personnes, quand elles sont _zolies_ comme vous. + +Et comme si ces paroles n'etaient pas assez claires, il les expliqua et +les precisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine. + +--_Cez_ nous, dans notre interieur vous _serez protezee_ contre tous les +dangers, toutes les _sedouctions_ qui a Paris entourent _oune joune_ +fille; madame Sciazziga, qui est l'_honnour_ meme, vous _accompagnera_ +partout, aux _lecons_, a la promenade; vous _lozerez cez_ nous, sous +notre clef; vous _manzerez_ avec nous. Vous serez notre fille. Et je +vous _assoure_, signora, qu'il faut que _zaie oune_ bien grande +sympathie pour vous, car en _azissant_ ainsi, _ze_ vous _introuduis_ en +tiers dans notre _interiour_, et _ze pouis_ le dire, madame Sciazziga et +moi, nous nous adorons. Mais nous _ferons_ cela, certainement nous _le +ferons_, pour _oune_ personne aussi bien elevee _que_ vous. Cela vous +convient-il? + +Madeleine avait signe tout ou a peu pres tout ce que Sciazziga lui avait +impose; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame +Sciazziga etait la derniere goutte, la plus amere et la plus ecoeurante +du calice; elle eut un mouvement de degout qui la fit frissonner des +pieds a la tete. + +Mais la reflexion lui dit qu'elle devait se resigner a accepter ce +degout comme tant d'autres, elle n'en etait plus a les compter. + +Apres tout, la presence de madame Sciazziga la preserverait de bien des +ennuis. + +--Eh bien? fit Sciazziga en insistant. + +Ne pouvant pas repondre, elle fit un signe d'acquiescement. + +--Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que _ze_ vous montre +votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous +m'accompagner? + +Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond, +ils monterent au sixieme etage. + +--_Oun_ etage encore, disait-il, _ma l'ezalier_ est _doux_. + +La chambre destinee a Madeleine etait une sorte de grenier encombre de +meubles de toutes sorte. + +--Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la _loumiere_; +avec _oun_ bon piano vous _serez_ ici comme _oune_ reine; vous pourrez +travailler _dou_ matin au soir sans etre _deranzee_: demain _ze_ ferai +prendre vos _moubles_ chez vous. + +Quand ils redescendirent le dejeuner etait servi sur une toile ciree. + +Deja assise a sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitte ni son +cachemire ni son fichu de dentelle, designa une chaise a Madeleine avec +un geste de reine de theatre. + +--Entre nous deux, dit-elle en souriant a son mari. + +Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa +gorge etait serree. + +C'etait la sa nouvelle famille, c'etait avec ces gens qu'elle allait +vivre--de leur vie. + +Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner +sur le verre leur petite maison de Rouen ou s'etait ecoulee son enfance, +comme aux jours ou sous les rayons du soleil couchant, elle se refletait +dans la Seine. + + + + +XXIII + + +Le jour meme ou Madeleine signait avec Sciazziga "_oun_ petit +_engazement_", Leon arrivait de Madrid a Paris. + +En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au telegraphe et il +avait envoye a sa cousine une depeche, avec la mention personnelle sur +l'adresse: + +"N'accomplis pas ta resolution avant de m'avoir vu; je pars a l'instant +pour Paris, ou j'arriverai apres-demain matin." + +Mais, malgre la mention personnelle, cette depeche n'avait pas ete +remise a Madeleine, qui avait quitte la maison de la rue de Rivoli +depuis deux jours quand le facteur du telegraphe s'etait presente. + +Avant meme d'entrer chez lui, Leon monta rapidement a l'appartement de +son pere. Personne n'etait encore leve, mais la facon dont il sonna +reveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte. + +C'etait le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, etait au +service de ses parents. + +--Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Leon. + +Sans repondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel. + +--Reponds donc, mon vieux Jacques. + +--Elle est partie. + +--Ou? + +--On ne sait pas; c'est-a-dire que mardi matin, au moment ou il n'y +avait personne dans la maison, elle a ete chercher un commissionnaire et +une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le +commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a +ete bien etonne, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme? + +--Mais depuis? + +--On a cherche mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par +la police, et ... on ne l'a pas trouvee. + +--Conduis-moi a la chambre de mon pere. + +--Monsieur dort. + +--Je vais le reveiller; eclaire-moi. + +L'idee de reveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable a +Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant +maitre, qu'il resta immobile; sans insister, Leon lui prit la lumiere +des mains et se dirigea vers la chambre de son pere. + +Celui-ci avait ete reveille par le carillon de la sonnette, et quand +Leon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiffe d'un +foulard de soie cerise noue a l'espagnole autour de sa tete, +tres-noblement. + +--Toi! s'ecria M. Haupois. + +--Quelles nouvelles de Madeleine? + +M. Haupois fut suffoque par cette demande. + +--C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquietes de la sante de +ta mere? + +--Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleverse: +Madeleine partie sans qu'on sache ou elle est, ce qu'elle est devenue! + +--Madeleine est une ingrate. + +--Vous vouliez la marier. + +--Qui t'a dit? + +--Elle m'a ecrit. + +--Ah! vous etiez en correspondance! + +--Cette lettre a ete la premiere que j'aie recue d'elle depuis mon +sejour a Madrid. + +--C'est trop d'une. + +--Enfin, ou est-elle? + +--Dans le premier moment d'inquietude et malgre le scandale de sa +conduite, nous avons eu la bonte de la faire chercher; nous avons meme +prevenu la police; tout ce qu'on a pu decouvrir ca ete un indice: le +commissionnaire qui a porte ses bagages l'a entendue donner au cocher +l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point ete +retrouve; concluant de ce renseignement qu'elle aurait du aller a Rouen, +j'ai fait prendre des renseignements a Rouen, on ne l'y a point vue, et +il parait meme a peu pres certain qu'elle n'y est point venue; dans les +hotels de Paris, dans les maisons meublees, les recherches n'ont point +abouti, bien qu'elles aient ete dirigees par une main habile. + +--Eh bien, je les ferai aboutir, moi. + +--Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce +pas? nous ne la recevrions pas. + +--Tu lui fermerais ta maison? + +--Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici. + +--Quand tu m'as demande de partir pour Madrid, j'ai cede a ton desir +qui, tu le sais, n'etait pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour +toi et pour ma mere. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin +qu'elle put rester dans cette maison, pres de vous qui l'aimeriez et la +consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi +devions partir, je n'ai pas voulu que ce fut elle, et je me suis exile a +Madrid, ou je n'avais que faire, et ou je suis reste malgre mon ennui. +Mais je m'imaginais que Madeleine etait heureuse, tranquille, choyee, +aimee, c'est-a-dire consolee, et je ne parlais pas de revenir a Paris. +Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier. + +--Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'etait notre devoir. + +--Et le mien, vous l'avez oublie. Ma mere et toi vous saviez quelles +etaient mes intentions a l'egard de Madeleine, quels etaient mes +sentiments. + +Parlant ainsi, il avait fait un pas en arriere du cote de la porte. + +--Ou vas-tu? + +--Chercher Madeleine. + +--Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison. + +--Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la +chercher et la trouver. + +--Leon! + +Mais il etait arrive a la porte; il l'ouvrit. + +--Au revoir, mon pere, a bientot, tu diras a ma mere que malgre tout je +l'embrasse tendrement. + +Et, sans ecouter la voix de son pere, il sortit en refermant vivement la +porte. + +De ce que son pere lui avait dit, il resultait pour lui la probabilite +que Madeleine etait retournee a Rouen. Pourquoi eut-elle dit a son +cocher de la conduire a la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu +aller a Rouen? D'ailleurs n'etait-il pas raisonnable d'admettre que +quittant Paris elle avait voulu se refugier chez des amis de son pere? +On avait fait a Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne +prouvait pas que Madeleine ne fut pas a Rouen. On avait mal cherche, +voila tout. Il chercherait mieux. + +Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de +huit heures du matin. + +Il resta pendant plusieurs jours a Rouen, frequentant tous les endroits +ou il pouvait la rencontrer, et ou naturellement il ne la rencontra pas. + +De guerre lasse, il se dit qu'elle s'etait peut-etre refugie a +Saint-Aubin aupres de son pere, et il partit pour Saint-Aubin. + +Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetiere, et +cela etait bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une +jeune femme elegante paraitra dans un petit village sans qu'on la +remarque; a plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue +de tout le monde. + +Il revint a Rouen; puis apres quelques jours de recherches il rentra a +Paris, desole, et aussi plein d'inquietude. + +Qu'etait devenue Madeleine? ou le desespoir avait-il pu l'entrainer? + +Il continuerait ses recherches a Paris, et il les ferait poursuivre par +des gens capables de les mener a bonne fin. + +Si grandes que fussent ses inquietudes, il ne voulait pas cependant +parler de Madeleine a son pere ni a sa mere; mais celle-ci vint lui en +parler elle-meme. + +--Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle? + +Il secoua la tete par un geste desole. + +--Je crois que tu aurais pu t'epargner ce voyage a Rouen; comme toi, +nous avons ete inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le +depart de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous +nous tourmentions a tort: Madeleine ne possede rien, elle n'a meme pas +un metier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitte une +maison, ou elle etait heureuse et ou elle etait aimee, il fallait +qu'elle fut certaine d'en trouver une autre ou elle serait et plus +heureuse et plus aimee encore. + +Leon, qui etait assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise, +puis il s'avanca vers sa mere, pale et les levres tremblantes. + +Mais, pret a parler, il s'arreta. + +Puis, apres quelques secondes, qui parurent terriblement longues a +madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit. + +On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il +n'ecrivit pas a ses parents: ou etait-il? personne n'en savait rien. + +Quand il rentra, ni son pere, ni sa mere n'oserent lui parler de son +voyage. + +Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononce. + + + + +FIN DE LA PREMIERE PARTIE + + + + +DEUXIEME PARTIE + + +I + + +C'etait un samedi, le Cirque des Champs-Elysees donnait une +representation extraordinaire pour la rentree du gymnaste Otto, eloigne +de Paris depuis plusieurs annees, et pour les debuts de son eleve +Zabette. + +Depuis quinze jours les murs de Paris etaient couverts d'affiches +representant deux hommes lances dans l'espace, l'un aux membres +athletiques, muscles comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre +mince, delie, gracieux comme un ephebe athenien; aux quatre cotes de +cette affiche s'etalaient en gros caracteres les noms d'Otto et de +Zabette. Ce nom d'Otto etait bien connu a Paris dans le monde des +theatres et de la galanterie, car les succes de celui qui le portait +avaient ete aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que +dans l'autre, et pendant plusieurs annees il avait ete de mode pour le +gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices, +lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapeze en trapeze, arrachait +des cris d'admiration a ses spectateurs; comme, dans un autre public +plus special et plus restreint, il avait ete de mode aussi de +s'arracher Otto qui sans maillot etait plus merveilleux encore. + +Quant au nom de Zabette, il etait nouveau a Paris; mais, grace aux +journaux "bien informes", on avait bientot su que Zabette etait un jeune +creole qu'Otto avait rencontre en Amerique, et dont il avait fait son +eleve pour l'associer a ses exercices. Puis d'autres journaux, "mieux +informes encore", avaient raconte que ce jeune Zabette, bien que portant +des vetements d'homme, etait en realite une jeune fille qui adorait son +maitre. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette etait +un garcon ou si cette Zabette etait une fille avait suffi pour occuper +la badauderie parisienne, toujours prete a rester bouche ouverte, +attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile +d'ailleurs, de l'exploiter. + +C'etait assez, on le comprend, pour que cette rentree d'Otto et ce debut +de Zabette fussent un evenement. A deux heures toutes les premieres +etaient louees, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places +hautes, demandees par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste +et que leur honnetete bourgeoise preservait de la curiosite de chercher +a savoir si Zabette etait un jeune garcon on une jeune fille. + +A huit heures et demie, devant une salle a moitie remplie pour les +places louees et comble pour les autres, le spectacle commencait par les +exercices ordinaires des cirques francais, anglais, americains ou +espagnols, des Champs-Elysees ou d'ailleurs: _Jupiter_, cheval dresse et +presente en liberte; _entree comique_; _Jeanne d'Arc_, scene a cheval. + +Qu'il s'agisse d'une premiere representation aux Francais, a l'Opera, +aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la meme, +qui du 1er janvier au 31 decembre se rencontre inevitablement dans ces +soirees, et qui, bien entendu, se connait sans avoir eu souvent les plus +petites relations personnelles: on est habitue a se voir et l'on se +cherche des yeux. + +Au milieu de la scene de _Jeanne d'Arc_, deux jeunes gens firent leur +entree au moment ou Jeanne, a genoux sur sa selle, les yeux en extase, +entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitot de bouche en +bouche: + +--Leon Haupois-Daguillon. + +--Henri Clorgeau. + +C'etait en effet Leon qui, accompagne de son ami intime Henri Clorgeau, +le fils de la tres-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et +Dammartin, venait assister aux debuts de Zabette. Ils gagnerent leurs +places au quatrieme rang, et, au lieu de donner leurs pardessus a +l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les deposerent sur les deux +places qui etaient devant eux et qu'ils avaient louees pour etre a leur +aise. + +Puis, ayant tire leurs lorgnettes, ils se mirent a passer l'inspection +de la salle, sans s'inquieter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une +attitude inspiree, pressait religieusement son epee sur son coeur en +criant: "Hop! hop!" Le cheval allongeait son galop, et, prenant son epee +a deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais +invisibles: la musique jouait un air guerrier. + +Leon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant a l'oreille de son +ami: + +--Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle +pleine sans m'imaginer que je vais peut-etre apercevoir ma cousine +Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite, +si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre +chose a faire qu'a passer ses soirees dans les theatres. Mais c'est +egal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans +les rues ou dans les promenades, ou je dois avoir l'air d'un chien qui +quete. + +--Elle te tient bien au coeur. + +--Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une facon +toute particuliere, avec quelque chose de vague et je dirais meme de +poetique, si le mot pouvait etre applique a notre existence si banale; +c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux a +respirer que les sentiments qui l'ont forme sont plus purs; je penserai +toujours a elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse emue. + +--La police n'a pu rien decouvrir? + +--Rien. Elle m'a seulement donne une terrible emotion pendant que tu +etais a Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouve dans la +Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par +certains points de celui de Madeleine. J'ai couru a la Morgue, dans quel +etat d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en presence du +cadavre; c'etait celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai +cru tout d'abord que c'etait elle; mais je m'etais trompe. Jamais je +n'ai eprouve plus cruelle emotion; je vois encore, je verrai toujours ce +cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensee de Madeleine tant +qu'elle n'aura pas ete retrouvee. + +Jeanne d'Arc venait de mourir brulee sur son bucher, et quelques +personnes de composition facile applaudissaient sa sortie. + +Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore +Henri Clorgeau et Leon, celui-ci, qui n'etait nullement a ce qui se +passait dans la salle ni a la salle elle-meme, continua a parler a +l'oreille de son ami. + +--Comme je me disposais a sortir de la Morgue, la porte que j'allais +ouvrir s'ouvrit devant mon pere. Lui aussi avait ete prevenu et il etait +accouru presque aussi vite que moi. Par la, je vis qu'il faisait faire +des recherches de son cote. Lorsqu'il entra, il etait aussi pale que le +cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement a lui en criant: "Ce +n'est pas elle!" "Dieu soit loue!" murmura-t-il, et il me tendit la +main. Ce temoignage de tendresse me toucha, et il en resulta que mes +rapports avec mon pere et ma mere furent moins tendus; mais je crains +bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont ete. Ils ont cru etre +tres-habiles en forcant Madeleine a quitter leur maison; ils se sont +trompes dans leur calcul. + +--Tu ne l'aurais pas epousee malgre eux. + +--Ils ont eu peur que je les amene a accepter Madeleine, et pour ne pas +s'exposer a cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est +sauvee epouvantee. Qui sait ce qui s'est passe? La lettre que Madeleine +m'a ecrite est pleine de reticences, et je n'ai jamais pu avoir +d'explications ni avec mon pere ni avec ma mere. + +L'exercice qui suivait la scene de Jeanne d'Arc etait un quadrille a +cheval; l'orchestre se mit a faire un tel tapage, que toute conversation +intime devint impossible. + +Alors Leon et son ami s'amuserent au spectacle de la salle, qui assez +rapidement se remplissait, car l'heure arrivait ou Otto et Zabette +allaient s'elancer sur leurs trapezes; de tous cotes apparaissaient des +figures de connaissance, des habitues des clubs et des courses; ca et la +quelques femmes honnetes accompagnees d'amis intimes, et partout les +autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'etalant et provoquant les +lorgnettes. A l'une des entrees, juste en face d'eux, de l'autre cote de +l'arene, surgit une femme de trente ans environ, vetue de blanc avec une +simplicite et un gout qui auraient surement affirme a ceux qui ne la +connaissaient pas que c'etait une honnete femme. + +--Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, la-bas, en face de nous, en blanc +comme une vierge; elle adresse des discours a l'ouvreuse, ce qui indique +qu'elle n'a pas de place numerotee. + +Prenant sa lorgnette, Leon se mit a la regarder. + +--Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas. + +Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand +nous la regardions, de tes fenetres, passer dans sa voiture, elle etait +exactement ce qu'elle est aujourd'hui. + +--Moins bien. + +--Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de +ceux qui l'ont formee. + +--Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde. + +--Et du meilleur. + +--Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction. + +--Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne +de la vallee de Montmorency; jusqu'a dix ans elle a travaille a la +terre. + +--On ne le croirait jamais a la finesse de ses mains. + +--Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux, +est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez +mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille +longue et flexible ne sont pas d'une fille de race? + +--Avec qui est-elle presentement? + +--Personne: apres avoir ruine Jacques Grandchamp si completement qu'il +me disait dernierement que, s'il ne l'avait pas quittee, elle lui aurait +tout devore: chateaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison +paternelle; elle s'est fait ruiner a son tour par une sorte de ruffian +de la grande boheme, moitie homme politique, moitie financier, Ackar, de +qui elle s'etait betement toquee. + +Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques +instants apres, elle se montrait a l'entree qui desservait leurs places +et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en designant de la main +leurs pardessus. + +--Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Leon. + +--Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait. + +Et, sans attendre une reponse, il se leva: + +--Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous. + + + + +II + + +A cette invitation, Cara repondit par un signe de main accompagne d'un +sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une +couleuvre, jusqu'a la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut +fait si adroitement, si prestement que personne ne fut derange. + +--C'est une femme a passer par le trou d'une aiguille, dit Leon tout bas +en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avancait. + +--Oui, mais avec grace. + +Et de fait il etait impossible de mettre plus de grace dans la +souplesse: ce n'etaient pas seulement ses levres qui souriaient en +passant devant les gens qu'elle frolait avec une molle caresse, +c'etaient ses bras, c'etait sa taille flexible, c'etait toute sa +personne. + +En arrivant a sa place elle tendit la main a Henri Clergeau et adressa a +Leon une gracieuse inclination de tete. + +--Est-ce qu'il n'y a pas indiscretion de ma part a accepter votre place? +dit-elle. + +--Pas du tout; ces deux places etaient louees pour nos paletots et +surtout pour ne pas avoir devant nous des gens genants; vous voyez que +vous pouvez accepter sans scrupule. + +Elle parlait doucement, posement, en s'adressant tout autant a Henri +Clergeau qu'a Leon, et cependant c'etait la premiere fois qu'elle se +trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme +lui-meme la connaissait, mais sans qu'une parole eut jamais ete echangee +entre eux. + +Leon remarqua que le timbre de sa voix etait harmonieux et doux; il fut +frappe aussi de la reserve de ses manieres, de la correction de ses +gestes, de la limpidite de son regard. + +Pendant qu'il l'examinait, elle continuait a s'entretenir avec Henri +Clergeau, et elle le faisait sans eclats de voix, sans rires forces, +convenablement, decemment, comme une femme du monde. + +Cependant, la premiere partie du programme avait ete remplie, et l'on +s'occupait a dresser un immense filet au-dessus de l'arene et a le bien +raidir de facon a attenuer le danger des chutes pour les gymnastes. + +Cela avait amene tout naturellement la conversation sur Otto, et Leon +remarqua que Cara montrait une complete indifference sur la question de +savoir si Zabette etait ou n'etait pas une femme, question qui a ce +moment meme passionnait tant de curiosites feminines et meme masculines, +et faisait a l'avance preparer tant de lorgnettes. + +Cara parlait d'Otto avec un mepris qu'elle ne prenait pas la peine de +dissimuler. + +--Vous ne l'aimez pas, dit Leon. + +--J'avoue que je le deteste; il a tue une de mes amies, cette pauvre +Emma Lajolais, qu'il a ruinee et martyrisee[1]. Ah! c'est un grand +malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour. + +[Note 1: Voir la _Fille de la Comedienne_.] + +--Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau. + +--J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un +etre vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet +amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingue, un caractere +honnete, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'etre aimee? +Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour? + +--C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant. + +--Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Leon. + +--C'est a la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne +vous est pas arrive quelquefois de regarder votre pendule a un moment +donne de la journee, puis apres qu'un temps assez long s'est ecoule, de +voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes +seulement apres l'heure que vous aviez notee; elle s'est arretee, voila +tout, et vous avez vecu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me +semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps; +les jours, les mois, les annees s'ecoulent sans qu'on s'en apercoive; +quoi de plus delicieux qu'une existence qui est un reve? Mais, voici +Otto, Ah! comme il a vieilli. + +--Et voici Zabette. + +En voyant paraitre les deux gymnastes, un brouhaha s'etait eleve dans la +salle et toutes les lorgnettes s'etaient braquees sur eux. + +Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui +ne variaient guere: + +--C'est un homme. + +--Mais non, c'est une femme. + +Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de +faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa +taille; il tenait ses bras a demi plies pour faire saillir les biceps, +et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui +disait clairement: "Admirez-moi." Quant a Zabette, revetu d'un maillot +gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple, +et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient +en dedans. + +Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arene, chacun d'eux se +suspendit a celle qui lui etait destinee, et, sans qu'ils fissent un +mouvement, on les hissa jusqu'a leur trapeze. + +Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur baton, vis-a-vis l'un +de l'autre; Zabette portant ses doigts a sa bouche, envoya un salut, un +baiser a Otto. + +Instantanement un silence absolu s'etablit dans toute la salle; de +l'arene au cintre les respirations s'arreterent, bien des coeurs +cesserent de battre. + +Ils etaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapeze +en trapeze: Otto remplissait le role de la force, Zabette celui de la +legerete. + +Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara detourna +la tete comme si elle etait trop emue pour les suivre; elle etait +justement placee devant Leon, et en se detournant ainsi elle le frolait +aux genoux avec ses epaules. + +Les gymnastes avaient termine la partie gracieuse de leurs exercices; +mais, apres les applaudissements donnes a l'adresse et a la souplesse, +il fallait en arracher d'autres plus nerveux a l'emotion et a l'effroi: +remontes sur leurs trapezes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains +mouillees par la sueur. + +Otto etait assis sur un trapeze suspendu a la moitie de la hauteur du +cirque a peu pres, Zabette l'etait sur un qui se trouvait presque dans +les combles; il devait s'elancer de la, et, le saisissant par les deux +mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arreter dans +sa chute. + +Otto s'etait suspendu a son trapeze par les pieds; Zabette, apres s'etre +balance un moment lacha son trapeze, et on le vit, lance dans l'espace +comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'emotion avait suspendu le +souffle des spectateurs. + +Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol +que par une seule; l'impulsion qu'il recut n'etant plus egalement +partagee lui fit glisser les pieds, ils se desserrerent, et dans une +sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tomberent sur le +filet; soit que celui-ci eut ete trop fortement tendu, soit tout autre +cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta +dans l'arene. + +Tous deux resterent etendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de +l'arene. + +Une clameur, un immense cri d'epouvante s'etait echappe de toutes les +poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices +s'etaient detournes pour ne pas voir cette chute ou s'etaient cache la +tete entre leurs mains. + +Se rejetant brusquement en arriere, Cara s'etait renversee sur une des +jambes de Leon, et elle restait la sans mouvement. Il se pencha vers +elle, mais elle ne bougea pas. + +Au milieu du desordre et de la confusion, personne ne pouvait faire +attention a l'etrange situation de cette femme a demi evanouie; on +allait, on venait, on criait. Otto s'etait releve et avait glisse a bas +du filet, mais Zabette avait ete emporte evanoui ou mort: on ne savait. + +Cara se releva lentement, les yeux egares, le visage pale, les levres +tremblantes. + +--Vous etes souffrante? dit Leon. + +--Oui, je ne me sens pas bien. + +--Voulez-vous sortir? demanda Leon. + +--Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau. + +Leon descendit pres d'elle et, la soutenant par le bras, ils se +dirigerent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme +si de nouveau elle allait defaillir. Il la porta plutot qu'il ne la +conduisit dehors. + +Ils la firent asseoir sur une chaise, a l'abri d'un massif d'arbustes; +cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas. + +La chute de ces malheureux m'a brisee, dit-elle d'une voix dolente, mais +ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous +accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une +voiture pour que je me fasse conduire chez moi. + +Ce fut Henri Clergeau qui se mit a la recherche de cette voiture, et +pendant ce temps Leon resta pres de Cara: l'effort qu'elle avait fait en +parlant paraissait l'avoir epuisee, elle se tenait a demi renversee dans +sa chaise, respirant peniblement. + +Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture. + +--Nous allons vous reconduire chez vous, dit Leon en lui donnant le +bras. + +--Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal, +maintenant. + +Le ton de ces paroles leur donnait un dementi; elle paraissait fort mal +a l'aise au contraire. + +La voiture amenee par Henri Clergeau etait une voiture a deux places; il +fallait que l'un des deux amis abandonnat Cara. + +Il etait plus logique que ce fut Leon, qui la connaissait moins que +Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture. + +Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eut trop conscience. + +Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voila tout. + +Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des roles qu'il ne +remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir +pres d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir a ses cotes, ainsi qu'il +etait naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante. + +Ce fut seulement quand ils furent tous deux installes que Leon remarqua +qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais +celui-ci ne lui en donna pas le temps. + +--J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il a Cara. + +Puis, s'adressant au cocher: + +--Boulevard Malesherbes, 17 _bis_. + + + + +III + + +Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut +d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupes, que pendant le +trajet elle repondit aux questions que de temps en temps, avec +sollicitude, Leon lui adressait: + +--J'ai hate d'etre arrivee. + +--Voulez-vous que nous allions chez votre medecin, ou que je le +previenne de se rendre chez vous? + +--Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se derange jamais la nuit +pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos +suffiront. + +Ils approchaient du boulevard Malesherbes. + +--L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installee +a la campagne, a Saint-Germain, et mes domestiques sont a Saint-Germain. + +--Je vais vous accompagner jusque chez vous. + +--Oh! non, s'ecria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscretion +jusque-la; c'est deja trop. + +--Il n'y a pas d'indiscretion; je vous assure que je soigne tres-bien +les malades, c'est ma vocation. + +--Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une +femme, mais c'est impossible. + +--Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'a obeir. + +--Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser la? C'est +pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez ete mon +garde-malade? + +--Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquieter de cela. + +--Ah! Et Berthe? + +--Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps. + +--Et Raphaelle? + +--Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaelle, si l'on peut +appeler fini ce qui a a peine commence: vous etes mal renseignee. + +La voiture venait de s'arreter devant le numero 17 _bis_; Leon descendit +le premier et tendit la main a Cara; elle s'appuya contre sa poitrine +pour se laisser glisser a terre, lentement. + +Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnat +pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas decemment +l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idee d'abord. + +--Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais +vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitot. + +Elle demeurait au second etage, et l'escalier, bien que doux, lui parut +long a monter. + +Elle voulut ouvrir sa porte elle-meme, mais elle n'en put pas venir a +bout; il fallut que Leon lui prit la clef des mains. + +--Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc +faibles! + +Comme il n'y avait pas de lumiere dans l'appartement, elle prit Leon par +la main pour le guider. + +--Allons lentement, dit-elle. + +Et ils allerent lentement, tres-lentement, la main dans la main au +milieu de l'obscurite. + +--Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie. + +Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire eviter +quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas. + +Ils traverserent ainsi plusieurs pieces; puis, tout a coup, Cara +s'arreta et l'arreta: + +--Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester la en +attendant que j'aie allume une bougie. + +Elle lui lacha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car +les volets et les rideaux clos ne laissaient pas penetrer la plus legere +lueur qui put le guider; cela avait quelque chose d'etrange et de +mysterieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait +une penetrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne +pouvait provenir que de fleurs naturelles. + +Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanement +une faible lumiere lui montra qu'il etait dans une vaste chambre dont +les murs etaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles +etaient recouverts de tapisseries du meme genre, et sur le parquet etait +etale un vieux tapis de Caboul; par la severite, le gout et meme le +style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes a la mode ou +il etait jusqu'a ce jour entre. + +--Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe a esprit de vin, dit-elle +en se debarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de +tilleul, car je me sens vraiment mal a l'aise. + +--Mais pas du tout, repondit Leon, c'est moi qui vais vous faire cette +infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous +prie. + +--Vous y mettez trop de bonne grace pour que j'ose vous resister; +passons dans mon cabinet de toilette ou nous trouverons ce qui nous sera +necessaire. + +Ce cabinet de toilette etait aussi grand que la chambre, mais meuble +dans un tout autre style, plein d'elegance et de coquetterie; ce qui +attira surtout l'attention de Leon, bien plus que le satin, les +brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les +bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui etaient en +argent nielle;--il y avait la un luxe aussi remarquable par le dedain de +la valeur de la matiere premiere que par le gout et l'art de +l'ornementation; aussi, malgre le peu d'estime que Leon professait pour +le metier auquel il devait sa fortune, fut-il gagne par un sentiment +d'admiration; cela etait vraiment charmant et original. + +Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une +bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: "tilleul". + +--Voici ce qu'il nous faut, dit-elle. + +Aussitot Leon emplit la bouilloire et alluma la lampe. + +Quant a Cara, elle s'etendit sur un large canape en satin gris et se +cala la tete avec deux coussins: elle paraissait a bout de force, ses +dents claquaient. + +--Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,--et j'avoue que j'ai +grand besoin de soins,--soyez donc assez bon pour me donner un chale, je +suis glacee; vous en trouverez un dans cette armoire. + +Il prit ce chale dans l'armoire qu'elle lui designait d'une main +tremblante, et il l'enveloppa avec precaution en le lui passant sous les +pieds. + +--Comme vous etes bon! dit-elle d'une voix emue. + +L'eau ne tarda pas a bouillir; il prepara l'infusion de tilleul et la +lui donna apres l'avoir sucree. + +Cependant elle ne se rechauffa point, et elle continua de claquer des +dents, avec des frissons par tout le corps. + +--Laissez-moi donc vous aller chercher un medecin, dit-il. + +--Non, repondit-elle, le sommeil va me calmer. + +--Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canape, vous ne vous +rechaufferez pas. + +--Vous croyez? + +--Assurement. + +--Si j'osais.... + +Et elle s'arreta. + +--Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son medecin, dites donc ce que vous +feriez. + +--Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre, +je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand +je serai dans mon lit, il est certain que je me rechaufferai tout de +suite; d'ailleurs, quand j'eprouve des crises de ce genre, il n'y a que +le lit qui me guerit. + +--Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite. + +Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de +toilette, preparant une nouvelle tasse d'infusion. + +Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva +dans le lit pelotonnee jusqu'au cou dans les draps; elle continuait a +trembler; il lui presenta l'infusion; alors elle se souleva a demi pour +boire; elle avait revetu une chemise de nuit bordee de dentelles, et il +etait impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la +sienne. + +--Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller; +je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'a tirer la +porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai +jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci. + +Placant son bras sous sa tete, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose +etait pleine de grace et d'abandon; le cou cache dans les dentelles, sa +tete brune encadree dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante, +elle etait vraiment ravissante ainsi sous la faible lumiere de la +bougie. + +Assis a une assez grande distance d'elle et accoude sur une table, Leon +se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle +pouvaient etre vraies: en tout cas, il etait impossible d'etre plus +simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie, +charmante. + +Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point: +a chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de +position. + +--Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit. + +--Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes +tomber la devant moi. + +--Voulez-vous une autre tasse de tilleul? + +--Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fievre brulante a remplace +la fievre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait +de ne plus penser a ces malheureux. Voulez-vous que nous causions? + +--Volontiers, si cela ne vous fatigue pas. + +--Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empechera de s'egarer. +Mais puisque vous voulez bien causer, vous deplairait-il de vous +rapprocher, vous etes a une telle distance que nous aurons peine a nous +entendre. + +Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il etait assis il se +rapprocha du lit. + +--Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise. + +Et de la main elle lui indiqua un fauteuil place tout contre le lit et +de telle sorte qu'une fois assis la ils se trouveraient en face l'un de +l'autre. + +--Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installe, une question, je vous +prie. Comment vous nommez-vous? + +--Mais.... + +--Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point +ou nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous +dise, monsieur Haupois-Daguillon? + +--Leon. + +--Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me +donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus a +notre aise. Voulez-vous etre Leon pour moi et voulez-vous que je sois +Hortense pour vous? + +--Cela est convenu. + +--Eh bien, mon cher Leon, j'ai une demande a vous adresser, c'est celle +qui commence la plupart des contes des _Mille et une Nuits_: "Vous +contez si bien, contez-moi donc une histoire." + +--C'est que justement je ne sais pas du tout conter. + +--Ah! quel malheur! en faisant un effort. + +--Meme en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires. + +--Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce +serait, j'en suis sure, un merveilleux remede: je ne verrais plus ces +malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous +imposer une tache ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer +d'ingratitude. Seulement, comme je tiens a l'histoire, voulez-vous que +je vous en conte une, moi. + +--Vous allez vous fatiguer. + +--Au contraire, je vais me guerir, mais il est bien entendu que si je +vous endors vous m'arreterez. + +--C'est entendu. + +--Mon recit aura pour titre, si vous le voulez bien: _Histoire d'une +pauvre fille de la vallee de Montmorency_; c'est un conte vrai, +tres-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination. + + + + +IV + + +Elle commenca son recit: + +--"Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la +vallee de Montmorency, il serait peut-etre convenable de vous faire la +description de cette vallee. Mais comme elle est decouverte depuis +longtemps deja, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve +dans certains romans, ou trop souvent elles ne figurent que pour masquer +le vide du recit, je passe cette description et vous dis tout de suite +que notre petite fille est ne a Montlignon. Elle etait le dernier enfant +d'une famille qui en comptait trois: un garcon, l'aine, et deux filles. +Cette famille etait pauvre, tres-pauvre; le pere etait terrassier chez +un pepinieriste et la mere travaillait a la terre avec son mari; c'etait +elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son +homme recouvrait a la houe ou au rateau. Notre jeune fille.... Si nous +lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu +d'imagination que je n'en trouve pas. + +--Si nous la baptisions Hortense. + +--C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son pere, qui mourut quand +elle n'avait que deux ans. Si la vie avait ete difficile quand le pere +apportait son gain a la maison, elle le fut bien plus encore quand la +mere se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus +d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appetit, +ce qui, pretendent les gens qui se donnent des indigestions, est +excellent pour la sante ... des autres. Devant cette misere, la mere se +remaria, non par amour, mais par speculation, pour trouver quelqu'un qui +l'aidat a nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une +infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme +que la mere d'Hortense avait pris etait une sorte de brute, terrassier +aussi, et qui n'avait d'autre merite que de travailler comme deux. C +etait justement ce qu'il fallait. Malheureusement a cote de cette +qualite il y avait un defaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en +allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de +vin. Il ne lachait son argent a la maison que quand on le lui arrachait; +et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une +terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler "le drame de +la faim"; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se +mettaient a pleurer en criant: "J'ai faim". Et ils criaient cela +d'autant mieux que c'etait vrai. + +Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le +bien-etre qui donne la beaute, ni la sante, heureusement. Elle poussa et +se developpa en liberte a courir les champs et les bois, se nourrissant +surtout de bon air, ce qui, parait-il, est plus nutritif qu'on ne le +croit generalement. + +Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fut question de l'envoyer +a l'ecole comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, a qui elle +portait des fraises des bois dans l'ete, et dans l'hiver des branches de +houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitie pour +sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent a Pontoise, promettant de se +charger de son instruction et plus tard de son avenir. + +Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas, +comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent. +Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint +la meilleure eleve de sa classe. + +Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche +mourut sans avoir pense a Hortense dans son testament, et, comme ses +heritiers n'etaient pas disposes a se charger de cette petite fille +qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mere a +Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois. + +La question qu'elle se posait en revenant etait de savoir a quoi on +allait l'employer lorsqu'elle serait rentree dans la maison maternelle, +car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et +prevoyant. + +Cette question fut vite resolue.--Te voila, dit sa mere en la voyant +entrer.--Oui, je viens pour rester avec vous.--Rester, tu n'y pense pas; +pour que le pere fasse de toi ce qu'il a fait de l'ainee, jamais; tu vas +t'en aller, et tout de suite.--Ou,--N'importe ou, fut-ce en enfer, tu +serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse. + +Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle +en comprenait le ton et sentait bien qu'il etait inutile d'insister. +Apres une assez longue discussion ou plus justement une longue +recherche, il fut decide qu'elle irait a Paris demander l'hospitalite a +une de ses tantes, fruitiere dans le quartier des Invalides. Seulement, +comme le prix d'un billet coute dix-neuf sous d'Ermont a Paris et qu'il +n'y avait que onze sous a la maison, il fut decide qu'elle irait prendre +le train a Saint-Denis, ce qui ne couterait que huit sous. Sa mere +l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les +trois sous qui lui restaient. + +Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, a treize ans, +apres avoir embrasse sa mere, qu'elle ne devait pas revoir. + +Quand elle entra chez sa tante la fruitiere, vous pouvez vous imaginer +les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'etait point +une mechante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours apres elle +l'installa a un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite +table chargee de fruits verts ou a moitie pourris. Vous representez-vous +une jeune fille de treize ans, jolie, tres-jolie, disait-on, elevee dans +un couvent, instruite jusqu'a un certain point, vendant des pommes a un +sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier. + +Quelle chute! Quelle souffrance! + +Pendant pres de trois ans elle vecut de cette miserable existence, +dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et +cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien aupres du supplice +moral qui lui fut inflige. + +Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que +vouliez-vous qu'elle fit, elle n'avait pas de metier, et elle etait trop +miserable pour se payer un apprentissage, meme qui ne lui eut rien +coute. De quoi eut-elle vecu pendant le temps de cet apprentissage? + +Il y a une saison ou les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs +et elle quittait les Invalides pour des quartiers ou l'on a de l'argent +a depenser aux superfluites du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin +du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un eventaire charge de +violettes pendu a son cou, un phaeton s'arreta devant elle, et un jeune +homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le presenta, le jeune +homme la regarda longuement et, lui ayant donne les deux sous, il +continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment ou il +disparut dans la confusion des voitures. + +Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer: +c'etait le duc de Carami, celebre alors par sa grande existence, ses +pertes au jeu, ses chevaux, ses maitresses et ses folies toutes marquees +au coin de l'originalite. + +Le lendemain, Hortense se trouvait a la meme place, quand le duc +s'arreta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au +grand ebahissement des gens qui passaient, il resta a causer avec elle +pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle etait et bien +surpris de ses reponses. + +Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute +la semaine, chaque jour a la meme heure, et quinze jours apres il +installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallee de Montmorency, +dans un hotel de la rue Francois Ier, qui coutait dix mille francs de +loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des +savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son ecurie. + +C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fut, a +toujours eu un bouquet de violettes pres d'elle,--souvenir des fleurs +qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine. + +Disant cela, Cara regarda le bouquet place sur la table ou, quelques +instants auparavant Leon etait accoude; puis elle continua: + +--Ne blamez pas la pauvre fille de s'etre ainsi jetee dans les bras du +duc, elle n'a pas reflechi si elle se vendait ou si elle se donnait; +elle etait fascinee, eblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et +qui l'aimait. Car il l'aimait passionnement, et la meilleure preuve en +est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porte. + +Elle s'arreta avec une sorte de confusion, puis se mettant a sourire: + +--J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon recit, dit-elle, +mais, bien que je me sois coupee nous la reprendrons si vous le +permettez.--Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui +dit-il, mais je veux t'en donner une part, et desormais tu t'appelleras +Cara. Ils s'aimerent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense +devint a la mode. Etait-il possible qu'il en fut autrement pour la +maitresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le +duc, vous devez le savoir, etait poitrinaire, et la vie a outrance qu'il +menait ruinait sa faible sante. Les choses en vinrent a ce point qu'on +lui ordonna le sejour de Madere. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya +et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il +aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena a Paris. + +Elle s'arreta, la voix voilee par l'emotion; mais apres quelques minutes +elle continua: + +--Le duc par son testament lui avait laisse une grosse part de ce qui +restait de sa fortune. Ce testament fut attaque par la duchesse de +Carami, remariee a cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente +ans, et il fut casse par la justice pour captation. Vous avez du +entendre parler de ce proces, qui a ete presque une cause celebre, je ne +vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se concoit de +reste, appele l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner +des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'a faire son choix parmi les +plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait etre fidele au +souvenir et au culte de celui qu'elle avait adore, et dont elle se +considerait comme la veuve. Cependant la misere etait devant elle, car +ce proces l'avait ruinee, et elle avait une peur effroyable de la +misere, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus +hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier, +Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanite folle et les +pretentions, et qui, portant perruque sur une tete nue comme un genou, +se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques meches de sa +perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crut +qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait a sa maitresse qu'une +seule chose, qui etait qu'elle fit croire et fit dire qu'il avait une +maitresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux, +quand, en realite, il n'avait pas plus de maitresse que de cheveux. +Hortense accepta ce marche, qui n'etait pas bien honorable, j'en +conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misere, et +pendant plusieurs annees, le tout Paris dont se preoccupait tant +Salzondo put croire que celui-ci avait une maitresse. C'est la un fait +bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces +choses-la ne s'inventent pas. + +Sans repondre, Leon inclina la tete par un mouvement qui pouvait passer +pour un acquiescement. + +--Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques +annees, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle +aspirait a une vie reguliere, sa reputation la suffoquait, et le milieu +dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond degout. Elle +crut avoir trouve dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le +travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont +elle ne se croyait pas tout a fait indigne. Elle sacrifia a cet homme la +plus grande partie de ce qu'elle possedait; et trop tard elle s'apercut +qu'elle s'etait trompee sur lui. De toutes les blessures qui l'ont +frappee, celle-la a ete la plus douloureuse, non pas qu'elle aimat cet +homme,--elle n'a jamais aime que celui qui est mort dans ses bras;--mais +elle aimait l'honneur et la dignite de la vie, et c'etait sur la main de +cet homme qu'elle avait compte pour les atteindre. + +Voila l'histoire de la pauvre fille de la vallee de Montmorency. J'ai +tenu a vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme a qui +vous avez temoigne tant de bonte, non Cara, mais Hortense." + +Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donne la +sienne, elle la serra doucement. + +--Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idees, +qui m'empecheront de penser a ces malheureux acrobates; je vous demande +donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit +entiere. + +--Mais.... + +--Si demain vous pensez encore a moi et si vous voulez bien venir savoir +quel a ete l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journee. + +--A demain alors. + + + + +V + + +Lorsque la porte du vestibule se fut refermee avec un petit bruit sec, +et qu'il fut des lors bien certain que Leon sorti ne pouvait pas +rentrer, Cara glissa vivement a bas de son lit, et, en chemise comme une +femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie a la main, +vers sa cuisine. + +Elle ne tremblait plus: et elle marchait resolument sans ces hesitations +qui l'avaient obligee a s'appuyer sur le bras de Leon. + +Ayant pose sa bougie sur une table, elle se mit a fureter dans les +armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait. + +Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre a +moitie rempli d'un gros vin noiratre, et dans l'autre un crouton de pain +qui, place un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant +il etait dur et sec. + +Mais elle ne parut pas s'en inquieter autrement, et prenant un couteau +de cuisine, elle parvint a en couper ou plutot a en casser un morceau. +Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de +la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce +vin. + +Evidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creuse l'estomac ou lui +avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se reconforter; les +infusions calmantes n'etaient pas le remede qui lui convenait +presentement. + +Apres ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se +coucher, elle atteignit un reveil-matin, dont elle placa l'aiguille sur +huit heures; puis, apres l'avoir remonte, elle se mit au lit et, dix +minutes apres, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et +l'innocence etaient attestes par la regularite de la respiration. + +Elle dormit ainsi jusqu'au moment ou partit la sonnerie du reveil; +alors, sans se frotter les yeux, sans s'etirer les bras, elle sauta a +bas de son lit comme une femme de resolution ou d'humeur facile. + +En un tour de main elle fut habillee, chaussee, coiffee, et elle sortit. + +Arrivee rue du Helder, elle monta au second etage d'une maison de bonne +apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir. + +--Monsieur Riolle. + +--Mais monsieur n'est pas visible. + +--Il n'est pas seul? + +--Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille.... + +--Alors, c'est bien; j'entre. + +Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un etroit et +sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand +on la connaissait bien. + +Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombre de +livres et de paperasses eparpillees partout sur le tapis et sur les +meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'annees, a la +figure rasee, vetu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe +de moine, travaillait la tete enfoncee dans ses deux mains. + +Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se derangea +pas, et Cara put arriver jusqu'a lui, glissant sur le tapis, sans qu'il +levat la tete; sans doute il croyait que c'etait son valet de chambre; +alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou. + +Il fit un saut sur son fauteuil. + +--Tiens, Cara! s'ecria-t-il. + +Elle le menaca du doigt, et se mettant a rire + +--Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le +cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infame! + +--Es-tu bete! + +--Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments +que je suis venue te deranger si matin. + +--Tu viens me demander un conseil? + +--Tu as devine, avocat perspicace et malin. + +--Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait? + +--D'une question de personne. + +--C'est plus delicat alors. + +--Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le +bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la +Banque de France. + +--Tu me flattes; c'est donc bien grave? + +--Tres-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon? + +--Ah bah! est-ce que le fils?... + +--Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon. + +--Excellente; fortune considerable et solidement etablie, a l'abri de +tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'interesser, honorabilite +parfaite. + +--Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle? +Voila tout. + +--Huit, dix millions. + +--Au plus ou au moins? + +--Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de preciser. + +--Ton a peu pres suffit. Deux enfants, n'est-ce pas? + +--Un fils et une fille; celle-ci a epouse le baron Valentin. + +--Un imbecile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle +sont les relations du pere et du fils? Le pere est-il un homme dur, un +vrai commercant? + +--Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mere qui est la tete de la +maison. + +--Mauvaise affaire! + +--Pourquoi? + +--Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible +generalement. Sais-tu si le fils est associe ou interesse dans la +maison, et s'il a la signature? + +--Je suis oblige de te repondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de +relation dans la maison. + +Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus +sa jambe droite en haussant les epaules: + +--Comme on se fait sur les gens des idees que la realite demolit, +dit-elle. Ainsi te voila, toi: tu es assurement un des hommes +d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car apres avoir +commence par etre l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses +du demi-monde, ce qui personnellement avait des agrements, mais ce qui +pecuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est-a-dire, le +conseil des gens de la finance et de la speculation; au lieu de plaider +simplement pour eux comme tes confreres, tu as fait leurs affaires, tu +as ete les arranger a Constantinople, a Vienne, a Londres, partout; il +parait que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moque +de ce qui etait defendu ou permis, tu as ete recompense de ton courage +par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquerir. +Aujourd'hui, quand on parle de Riolle a quelqu'un, on vous repond +invariablement: "C'est un malin". Tu as la reputation de connaitre ton +Paris comme pas un. Eh bien, je viens a toi, et tu me reponds que tu ne +peux pas me repondre! + +Riolle se mit a rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses +levres minces, ce qui decouvrit ses dents pointues comme celles d'un +chat. + +--Que tu es bien femme, dit-il, une idee te passe par la cervelle et +tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il +te fallait des renseignements precis sur la maison Haupois-Daguillon, tu +les aurais aujourd'hui. + +--Hier, je n'y pensais pas. + +--Eh bien, donne-moi jusqu'a ce soir, et je te promets de te les porter +precis et circonstancies, tels que tu les veux en un mot. + +--Ce soir, c'est impossible. + +--Tu es cruelle. + +--J'aime mieux venir les chercher demain matin. + +--Eh bien, soit. + +--Alors, adieu, a demain. + +--Deja! + +--Il faut que je passe chez Horton. + +--Tu es malade? + +--Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance. + +Et elle s'en alla chez son medecin, auquel elle raconta ce qui lui etait +arrive la veille, et qui lui ecrivit l'ordonnance qu'elle +desirait,--c'est-a-dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle +envoya une depeche a ses gens a Saint-Germain, pour leur dire de revenir +a Paris. + +Toutes ces precautions prises, elle fit une gracieuse toilette de +malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline +blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse +pres d'elle, elle attendit la visite de Leon. + +Elle l'attendit toute la journee, et elle se demandait s'il ne viendrait +pas,--ce qui, a vrai dire, l'etonnait prodigieusement,--lorsqu'a neuf +heures du soir il arriva. Elle avait donne des instructions pour qu'on +le recut et qu'on ne recut que lui. + +Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui +prendre des mains son pardessus et le conduire pres de Cara. +L'appartement n'avait plus le meme aspect que la veille, le salon etait +eclaire et les housses qui recouvraient les meubles avaient ete +enlevees. Cependant ce n'etait pas dans ce salon que se tenait Cara; +elle etait dans la chambre ou il avait passe une partie de la nuit +precedente, allongee sur une chaise longue, pale et dolente. + +--Comme vous etes bon d'avoir pense a moi, dit-elle en lui tendant la +main, et que c'est genereux a vous de venir faire visite a une malade +chagrine et desagreable! + +--Comment allez-vous? + +--Assez mal, et vous voyez tous les remedes qu'Horton m'ordonne; j'ai +fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris. + +--Sans faire de medecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon +remede; en venant, j'ai passe par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en +sera quitte pour la peur. + +--Mais vous avez donc toutes les delicatesses du coeur aussi bien que de +l'esprit, s'ecria-t-elle d'une voix emue; j'envie la femme que vous +aimez; comme elle doit etre heureuse! + +--Je n'aime personne. + +--C'est impossible. + +Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait. + +Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins legerement, plus ou moins +spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout +different prenait naissance dans le vestibule. + +Peu de temps apres l'arrivee de Leon, le timbre avait retenti, et un +homme a mine rebarbative s'etait presente: c'etait un creancier, +l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que +trop bien. + +--Je veux voir votre maitresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en +passant j'ai apercu les fenetres eclairees et je suis monte. + +A cela Louise repondit que sa maitresse ne pouvait recevoir; mais +Carbans n'etait pas homme a se laisser ainsi econduire; il connaissait +la maniere d'arriver aupres des debiteurs les plus recalcitrants. + +--Votre maitresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si +demain je n'ai pas un fort a-compte, je la poursuis a outrance et la +fais vendre. + +--Je le dirai a madame. + +--Non pas vous, mais moi en face; ca la touchera et la fera se remuer. + +Il avait eleve la voix et il commencait a crier fort lorsque Louise, qui +etait une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son +metier, se posa le doigt sur les levres, en faisant signe a Carbans +qu'il ne fallait pas parler si haut: + +--Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas aupres de madame, +c'est que quelqu'un est avec elle. + +--Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un serieux, il s'attendrira. + +--S'il est serieux, tenez, jugez-en vous-meme. + +Et, allant au pardessus de Leon, elle prit dans la poche de cote un +petit carnet, dont on voyait le coin en argent se detacher sur le noir +du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle presenta a Carbans: + +--Trouvez-vous ce nom-la serieux? dit-elle. + +--Bigre! fit-il en souriant, mes compliments a votre maitresse. + +Puis tout a coup se ravisant: + +--Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas? + +--Parce que ca ne fait que commencer. + +--Et si ca ne dure pas? + +--Le meilleur moyen que ca ne dure pas, c'est de l'effrayer des le +debut; si cela vous parait adroit, entrez, je me retire de devant la +porte. + +--Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un a-compte, +mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, interets et frais; +et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... a +boulet rouge. Dites bien cela a votre charmante maitresse. Huit jours, +pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle. + + + + +VI + + +Leon ne se contenta pas de cette seule visite a Cara; apres la premiere +il en fit une seconde, apres la seconde une troisieme. + +N'etaient-elles pas justifiees par l'etat maladif dans lequel elle se +trouvait; cette chute lui avait reellement cause une violente emotion, +et cela etait apres tout bien naturel. + +Et puis pourquoi n'aurait-il pas ete sincere avec lui-meme? il avait +plaisir a la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait +connues jusqu'a ce jour. + +Discrete, intelligente, instruite, causant de tout avec a-propos et +mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu, +beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses +d'une facon amusante, avec malice sans mechancete, delicate dans ses +gouts, distinguee dans ses manieres, c'etait, a ses yeux, une vraie +femme du monde avec laquelle on aurait la liberte de tout dire et de +tout risquer, a la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela +mieux que jolie, et faite de la tete aux pieds pour provoquer le desir, +mais en le contenant par un air de decence et un charme naturel qui +etaient un aiguillon de plus et non des moins forts. + +Chaque fois que Leon la quittait, elle lui disait a demain, et le +lendemain il revenait; le premier jour, il etait arrive a neuf heures, +le second a huit heures et demie, le troisieme a six heures, le +quatrieme a cinq heures, et, apres deux heures de conversation qui +avaient passe sans qu'il eut conscience du temps, il etait reste a diner +avec elle, sans facon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce +jour-la il ne s'etait retire qu'a deux heures du matin. Et alors, +marchant par les rues desertes et silencieuses, il s'etait dit +tres-franchement qu'il eprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir a la +voir. + +Depuis la disparition de Madeleine, il avait vecu fort melancoliquement, +ne s'interessant a rien, et portant partout un ennui insupportable aussi +bien a lui-meme qu'aux autres. + +Et voila que pour la premiere fois depuis cette epoque il retrouvait de +l'entrain, de la bonne humeur; voila que pour la premiere fois le temps +passait sans qu'il comptat les heures en baillant. + +Qui avait opere ce miracle? + +Cara. + +Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient ete +pour lui si vides ces journees, si longues, si penibles, qu'il avait +vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement +s'il se refusait a ce que Cara les remplit, comme depuis quelques jours +elle les remplissait. + +En realite, le sentiment qu'il avait eprouve et qu'il eprouvait toujours +pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'etait point de ceux qui +commandent la fidelite. Cara ferait-elle qu'il gardat ce souvenir moins +vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait du +revoir Madeleine dans un temps determine, la situation serait bien +differente; mais la reverrait-il, jamais? De meme, cette situation +serait toute differente, si elle l'avait aime, comme elle le serait +aussi s'il lui avait avoue son amour et si tous deux avaient echange un +engagement, une promesse, ou tout simplement une esperance. Mais non, +les choses entre eux ne s'etaient point passees de cette maniere; il n'y +avait eu rien de precis; et il etait tres-possible que Madeleine ne se +doutat meme pas de l'amour qu'elle avait inspire. Alors, s'ils se +revoyaient jamais, ce qui etait au moins problematique, dans quelles +dispositions Madeleine serait-elle a son egard? N'aimerait-elle pas? Ne +serait-elle pas mariee? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui +assurement, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il +voulait la prendre pour femme. + +Raisonnant ainsi, il etait arrive devant sa porte; mais, au lieu +d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de +Rivoli. Paris endormi etait desert, et de loin en loin seulement on +rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux +comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se +detachaient en noir. + +Il etait arrive au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en +prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de +marcher et de respirer l'air frais de la riviere. + +Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au +moins il n'en voyait pas, car si seduisante que fut Cara, ce n'etait pas +une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;--malgre +toutes ses qualites, et il les voyait nombreuses, elle ne serait +toujours et ne pourrait etre jamais que Cara. + +Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds +qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'etaient plonges dans les +siens. + +Et a cette pensee, malgre la fraicheur du matin et le brouillard de la +riviere qui le penetraient, une bouffee de chaleur lui monta a la tete +et son coeur battit plus vite. + +Si l'heure n'avait pas ete si avancee, il serait retourne chez elle; +mais deja l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les +tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris +d'oiseaux; ce n'etait vraiment pas le moment d'aller sonner a la porte +d'une femme endormie depuis deux heures deja. + +Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; la il prit une voiture et se fit +conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener +n'importe ou dans les allees du bois. + +A neuf heures seulement, il se fit ramener a Paris, boulevard +Malesherbes. + +Cara n'etait pas encore levee bien entendu, mais Louise ne fit aucune +difficulte pour aller la reveiller et lui dire que M. Leon +Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon. + +Moins de deux minutes apres son entree Cara le rejoignait, vetue d'un +simple peignoir: + +--Eh bien! s'ecria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc? + +Mais il lui montra un visage souriant. + +Alors elle le regarda curieusement de la tete aux pieds, ne comprenant +rien au desordre de sa toilette et a la poussiere qui couvrait ses +bottines. + +--D'ou venez-vous donc? demanda-t-elle. + +--Du bois de Boulogne, ou j'ai passe la nuit. + +--Ah! mon Dieu! + +--Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,--de +la mienne, que j'ai fait serieusement dans le recueillement et le +silence. + +--Vous ne me rassurez pas du tout. + +--C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si +vous voulez bien m'entendre. + +Et, la prenant par la main, il la fit asseoir pres de lui, devant lui: + +--Vous etes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarque que je suis +parti d'ici hier soir fort trouble, profondement emu: ce trouble et +cette emotion etaient causes par un sentiment qui a pris naissance dans +mon coeur. Avant de m'abandonner a ce sentiment, j'ai voulu sonder sa +profondeur et eprouver quelle etait sa solidite; voila pourquoi j'ai +passe la nuit a marcher en m'interrogeant, et ca ete seulement quand +j'ai ete fixe, bien fixe, que je me suis decide a venir vous voir si +matin pour vous dire ... que je vous aime. + +Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la +porta a son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en +meme temps, elle regarda Leon avec un sourire plein de tristesse: + +--J'aurais tant voulu etre Hortense pour vous! dit-elle apres un moment +de silence, et n'etre que Hortense; mais, helas! il parait que cela +etait impossible, meme pour un homme delicat tel que vous, puisque c'est +a Cara que vous venez de parler. + +--Mais je vous jure.... + +Elle ne le laissa pas continuer. + +--Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres a votre +place seraient venus a moi et m'auraient dit: "Vous me plaisez, Cara; +combien me demandez-vous par mois pour etre ma maitresse?" Vous etes +trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parle d'un +sentiment ne dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je +suis touchee de vos paroles; mais, pour etre franche, je dois dire que +j'en suis peinee aussi. Il me semble que l'amour ne nait point ainsi et +ne s'affirme pas si vite: le gout peut-etre, le caprice peut-etre aussi, +mais non, a coup sur, un sentiment serieux. + +De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse +dont il avait deja ete frappe. + +--Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je +le dedaigne. J'en suis vivement touchee au contraire, j'en suis fiere, +car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis +le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui +sont nes en moi. D'autres naitront-ils plus tard? Je ne sais: cela est +possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je +connais vous etes celui vers qui je me sens la plus tendrement attiree. +Mais l'heure n'a pas sonne de mettre ma main dans la votre, et j'espere +que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter a mes levres un +langage qui ne viendrait pas de mon coeur. A ma place, une coquette vous +dirait peut-etre qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre +amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire, +parlez m'en souvent, parlez m'en toujours. + +Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains: + +--Et j'ajoute: faites-vous aimer. + + + + +VII + + +Contrairement a ce qui se voit le plus souvent dans le monde auquel Cara +appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, etait laide et +d'une laideur repoussante qui inspirait la repulsion ou la pitie, selon +qu'on etait dur ou compatissant aux infortunes d'autrui. + +Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la +petite verole avait defiguree, ce n'etait point par un sentiment de +prudente jalousie ou pour avoir a ses cotes un repoussoir donnant toute +sa valeur a son teint blanc, veloute, vraiment superbe, qui pour le +grain de la peau (la pate comme diraient les peintres), rappelait les +petales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de ces +precautions, sachant bien ce qu'elle etait, et connaissant sa puissance +mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercee et eprouvee jusqu'a +l'extreme. + +Si elle avait accepte pour femme de chambre cette fille laide, ca avait +ete par pitie, par sentiment familial et aussi par interet. Louise en +effet etait sa cousine et elles avaient ete elevees ensemble; mais +tandis qu'Hortense se rendait a Paris pour y devenir Cara, Louise +restait dans son village pour y travailler et y gagner honnetement sa +vie comme couturiere. Par malheur, au moment ou Louise allait se marier +avec un garcon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu la petite +verole qui l'avait si bien defiguree, que lorsqu'elle avait ete guerie, +son fiance n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait epouse une autre +jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fut enceinte de cinq mois. +Louise avait alors quitte son village, ou elle etait devenue un objet de +risee et de moquerie pour tous, et elle etait arrivee aupres de sa +cousine Hortense, a ce moment maitresse en titre du duc de +Carami,--c'est-a-dire une puissance. + +Si la misere et les hontes des annees de jeunesse avaient trempe le +coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas +pourtant ferme aux sentiments de la famille: Louise etait sa camarade, +son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait +apprendre a coiffer, a habiller, a servir a table, et apres avoir paye +ses couches et envoye son enfant en nourrice en se chargeant de toutes +les depenses, elle l'avait prise pour femme de chambre. + +Femme de chambre devant les etrangers, attentive, polie et +respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie, +lorsqu'elle etait en tete a tete avec sa maitresse, en realite sa +cousine, et une amie devouee, une sorte d'associee qui avait son +franc-parler pour conseiller, blamer ou approuver librement, sans +menagements, comme si elle soutenait ses propres interets. + +Cependant il etait rare qu'elle en usat pour interroger Cara ou pour +aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle se +contentait de repondre a ce qu'on lui demandait, ne prenant directement +la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient. + +Les menaces de Carbans lui parurent de nature a legitimer une +intervention energique. Bien entendu, elle avait raconte a Cara la +visite de l'usurier, puis elle avait raconte aussi comment elle avait pu +le renvoyer, grace au bienheureux pardessus de Leon, et naturellement +elle avait cru que les 27,500 francs seraient verses avant le delai de +huit jours fixe comme date fatale; mais, a son grand etonnement, elle +avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le +versement de ces 27,500 francs dut se faire prochainement. + +Et comme elle considerait qu'il y avait urgence, elle se decida a +intervenir la veille du jour ou Carbans devait se presenter, pret a +tirer a boulet rouge, suivant son expression, s'il n'etait pas paye. +Pour cela elle attendit le depart de Leon, et comme il s'en alla a deux +heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle +aborda l'entretien en aidant Cara a se deshabiller. + +--Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle. + +--Je ne l'ai pas oublie. + +--Tu as des fonds? + +--Pas le premier sou. + +--Mais alors? + +--Alors il sera paye. + +--Avec quoi? par qui? + +--Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne puis +preciser. Par qui? Par M. Leon Haupois-Daguillon qui sort d'ici. + +--Alors il paye d'avance, M. Leon Haupois-Daguillon? + +--Parbleu! M. Leon Haupois est d'une espece particuliere, l'espece +sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met +toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour +conduire les gens, il n'y a qu'a chercher et a trouver leur grand +ressort; une fois qu'on les tient par la, on les manoeuvre comme on +veut.--Ne me tire pas les cheveux.--Si j'avais brusque les choses de +telle sorte que Leon, mon amant depuis deux ou trois jours seulement, +eut du payer 27,500 francs a Carbans, il eut tres-probablement ete +blesse, et il eut tres-bien pu se dire que je ne l'avais accepte que +pour battre monnaie sur son amour;--de la, reflexion, deception, +humiliation et finalement separation dans un temps plus ou moins +rapproche. Or, cette separation je n'en veux pas. + +--Mais Carbans? + +--Carbans viendra demain a neuf heures, Leon sera avec moi; tu defendras +ma porte de maniere a ce que Carbans exaspere te mette de cote, et +entre quand meme. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la colere +l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me reclamera son argent +grossierement en me reprochant de ne pas avoir use du delai qu'il +m'avait donne pour me procurer les fonds. Alors, si Leon est l'homme que +je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans +s'en ira avec la promesse d'etre paye le lendemain par l'heritier de la +maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel +sera le resultat de cette scene due au hasard seul? Ce sera de prouver a +Leon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, meme sous le coup de +poursuites qui me menacent d'etre chassee d'ici, je ne cede pas a +l'interet. D'un autre cote, il sera heureux et fier, n'etant pas mon +amant, de m'avoir donne cette marque de son amour. Enfin je pourrai etre +touchee de cette marque d'amour et l'en recompenser, ce qui simplifiera +et ennoblira le denoument. Sois tranquille, nous sommes dans une bonne +voie, et la situation va changer. + +--Il etait temps. + +--Il n'etait pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos changements, qui +iront du haut en bas de l'echelle, tu renverras demain Francoise; elle +nous a fait l'autre jour un diner que Leon a trouve execrable, et comme +il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin +de me choisir un vrai cordon bleu, Leon est sensible aux satisfactions +que donne la table. J'etudierai son gout; il me faut quelqu'un qui soit +en etat non-seulement de le contenter, mais, ce qui est autrement +important, de lui donner des idees. Tu payeras a Francoise ses huit +jours. + +--Sois tranquille, je n'aurai pas de peine a la renvoyer, elle ne +demande que cela. + +--De quoi se plaint-elle? + +--De tout, du vin qu'on prend a mesure et au litre, du charbon qu'on +achete au sac plombe, mais principalement de la viande que tu veux qu'on +aille chercher a la Halle en ne prenant que celle de basse qualite. + +--Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-etre; moi j'ai +dine pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux garcons de +salle des Invalides pour deux sous. + +--Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire a +la concierge: "Il n'y a rien a faire ici, madame est trop bonne pour sa +famille, elle veut qu'on lui donne les restes." + +--Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne se +plaignent pas que la viande est de basse qualite. Tu me debarrasseras +donc de Francoise. + +--Celle qui la remplacera sera peut-etre aussi difficile qu'elle; une +cuisiniere econome ne se trouve pas du premier coup. + +--On ne fera plus d'economie, sans rien gaspiller on prendra le +meilleur; tu veilleras a cela. Mais assez pour aujourd'hui, il se fait +tard. + +Et Cara se mit au lit. + +Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prevu, arriva pendant +qu'elle etait en tete en tete avec Leon, et, comme elle l'avait prevu +aussi, exaspere par Louise il forca la porte du salon ou il entra la +menace a la bouche. + +Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en quelques +paroles il dit tout ce qu'il avait a dire: on lui devait 27,500 francs, +il les voulait, et puisque le delai de huit jours qu'il avait accorde +n'avait servi a rien, il allait commencer des poursuites vigoureuses. + +Ce fut alors a Leon de se lever et d'intervenir. + +En cela encore Cara ne s'etait pas trompee dans ses previsions. + +--Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit +Leon. + +--A qui ai-je l'honneur de parler? + +--Haupois-Daguillon. + +Carbans, qui ne saluait guere, s'inclina tout bas. + +--Je suis a vos ordres. + +Mais Cara a son tour se mit entre eux, et tirant Leon par la main, elle +l'emmena dans l'embrasure d'une fenetre: + +--Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous melez pas de +cela; n'ajoutez pas la honte a mes regrets. + +--C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal juge; si vous avez +un peu d'amitie pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un moment +avec cet homme. + +--Mais.... + +--Je vous en prie. + +Il fallut bien qu'elle cedat et qu'elle se retirat dans sa chambre. + +Alors Leon revint vers Carbans qui avait abandonne son attitude +provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et surtout +beaucoup plus conciliante. + +--Monsieur, dit Leon, j'ai l'honneur d'etre l'ami de la personne que +vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces +soient mises a execution; si les 27,500 francs que vous reclamez sont +dus legitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre jusqu'a +demain et d'ici la, vous contenter de mon engagement, de ma parole? + +--Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain jusqu'a +six heures. + +Et, sans en dire davantage, il deposa sa carte sur le coin de la table, +qui se trouvait a portee de sa main. + +Cependant ce ne fut que le surlendemain que Leon paya ces 27,500 francs, +car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurat, ce qui etait +assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des +relations avec ceux qui pretent ordinairement aux jeunes gens. + +Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien cocher +nomme Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de Suresnes et +proprietaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de l'argent, +sans prelever de trop grosses commissions ni de trop gros interets, aux +gens du monde riches et bien etablis qui se trouvaient par hasard genes. + +Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait +pretees a 6 pour 100 seulement a M. Haupois-Daguillon puisqu'il n'y +avait pas de risques a courir, mais il ne les avait pas, ces sommes, et +l'argent etait bien dur et bien difficile a trouver. + +Bref, contre six billets s'elevant au chiffre total de 60,000 francs, il +put preter a Leon une somme de 50,000 francs, et encore fut-ce seulement +pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte eut ete +difficile a prouver, cependant son benefice n'etait pas aussi gros +qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait ete oblige de +prelever dessus une somme de 2,000 francs offerte a Cara pour la +remercier de lui avoir procure la connaissance de M. Haupois-Daguillon, +qui, il fallait l'esperer, pourrait devenir avantageuse. + +Sur les 50,000 francs qu'il recut, Leon paya les 27,500 francs dus a +Carbans, offrit a Cara une parure et garda 12,000 francs pour ses +depenses courantes qui naturellement allaient etre un peu plus fortes +que par le passe. + + + + +VIII + + +Une femme en vue comme l'etait Cara ne prend pas un amant sans que cela +devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et meme sans +que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en +fassent ce qu'ils appellent une indiscretion. + +Bientot tout Paris, le tout Paris qui s'interesse a ces cancans, sut que +Leon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue +Royale?--Lui-meme.) etait l'amant de Cara (--Celle qui a ete la +maitresse du duc de Carami?--Elle-meme.); et alors, pendant quelques +jours, cela devint un sujet de conversation. + +--Il etait temps. + +Comme cela arrive presque toujours, la derniere personne qui apprit la +liaison de Cara et de Leon fut celle qui avait le plus grand interet a +la connaitre,--c'est-a-dire "le papa". + +Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se +passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait "des lorettes ou des +courtisanes". Bel homme et gate en sa jeunesse par des succes qui +s'etaient continues jusque dans son age mur, il n'avait jamais compris +qu'on se commit avec des femmes "qui font marchandise de leur amour". A +quoi bon, quand il est si facile de faire autrement. + +Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour a ses oreilles; alors il +voulut tout naturellement savoir s'il etait fonde, et comme il lui etait +difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la reponse la plus +precise, c'est-a-dire Leon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui +devait avoir des renseignements a ce sujet. + +En effet, bien que Byasson n'eut pas de relations dans le monde de Cara, +il savait a peu pres ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se +passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'a +celui des cocottes, simplement en qualite de curieux qui veut etre +informe de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosite, il +ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne +plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un +ordre tout autre, sur tout ce qui touchait a la litterature, a la +peinture, a la musique. Bien qu'il ne fut qu'un commercant, il ne +laissait pas paraitre un livre nouveau un peu important sans le lire, et +sans se faire lui-meme,--et l'un des premiers,--une opinion a son sujet +dont rien plus tard ne le faisait demordre, pas plus l'eloge que le +blame. Dans tous les bureaux de location des theatres de Paris, son nom +etait inscrit pour qu'on lui reserva un fauteuil d'orchestre aux +premieres representations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou +applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en +ce jour-la serieux et reserves comme des augures qui croient a leur +sacerdoce, lui eut revele leurs sentiments. Avant que le Salon de +peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y +figurer; il avait ete les voir dans les ateliers, il avait cause avec +les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute +faite des journaux ou des gens du metier. Toutes les fois qu'une vente +interessante avait lieu a l'hotel des commissaires-priseurs, il recevait +un des premiers catalogues tires, et s'il n'assistait point a toutes les +vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui meritaient +une visite. Ou trouvait-il du temps pour cela? C'etait un prodige; et +cependant il en trouvait, de meme qu'il en trouvait encore pour arriver +presque chaque jour a la fin du dejeuner de M. et madame +Haupois-Daguillon, de facon a prendre une tasse de cafe avec eux;--il +est vrai que la famille Haupois-Daguillon etait sa famille a lui qui ne +s'etait point marie, comme Leon et Camille etaient ses enfants; et il +est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si +avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur. + +Personne mieux que lui assurement n'etait en etat de savoir ce qu'etait +cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans +jamais s'inquieter d'elle, et qui maintenant, disait-on, etait la +maitresse de son fils. + +Au premier mot, il fut evident que Byasson pourrait repondre s'il le +voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout a fait +significative. + +--Vous savez qu'elle est la maitresse de Leon? demanda M. Haupois. + +--On le dit; mais je n'en sais rien. + +--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale +a mon fils en m'apprenant ce que vous savez. A vrai dire, et tout a fait +entre nous, je ne suis pas fache de cette liaison. + +--Ah! vraiment. + +--Entendons-nous: certainement je suis offusque de voir un homme comme +Leon, beau garcon, intelligent, distingue, mon fils, qui pourrait +prendre des maitresses ou il voudrait, devenir l'amant d'une lorette, +d'une courtisane a la mode; oui, tres-certainement cela me blesse; mais +enfin, d'un autre cote, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement +que je vois Leon echapper a l'influence sous laquelle il etait;--Cara le +guerira de Madeleine. + +--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses a votre point de vue, +et je ne peux pas me rejouir de voir Leon l'amant de Cara. + +--Vous la connaissez? + +--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voila pourquoi je suis +jusqu'a un certain point effraye de penser que Leon va subir son +influence. N'oubliez pas comment Leon a ete eleve et quelles etaient ses +dispositions dans sa premiere jeunesse. + +--Il me semble que Leon a ete aussi bien eleve qu'il pouvait l'etre. + +--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collegien pour ces +femmes qui, a un degre quelconque, etaient des Cara. Vous vous +contentiez de hausser les epaules quand nous le voyions, le nez colle +contre les vitres, regardant leur defile. Et vous haussiez les epaules +encore quand vous le preniez a lire ces journaux ou ces romans qui ont +la pretention d'etre l'expression du _high-life_ parisien. Il ne vous +faisait point part de ses idees, bien entendu, mais avec moi il +regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien +etait vive sa curiosite de savoir quelle etait cette existence qui +l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'a ce +jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse +que par la nullite ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le +prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas +nulle, elle n'est pas sotte. + +--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle +d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez. + +--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse, +Caravane, Carapace et surtout Caravanserail,--ce qui, eu egard a ses +moeurs hospitalieres, est une sorte de qualificatif parfaitement +justifie,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, nee +a Montlignon, dans la vallee de Montmorency, de parents pauvres et peu +honnetes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car a neuf ans elle +seduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commence de bonne +heure,--une vieille dame riche qui la fit elever dans un couvent. +Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commenca pour la jeune +fille une existence de misere horrible. On la retrouve au bout de +quelques annees la maitresse du duc de Carami. C'est le temps de sa +splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il +etait bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui +restait de sa fortune a sa maitresse. Le testament est attaque pour +captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle +est la maniere de plaider de Nicolas, quel est son systeme de +personnalites et d'injures; il a forme son dossier avec des notes qui +lui ont ete fournies par la prefecture de police, il lit ces notes et +montre ce qu'a ete Cara depuis l'age de treize ans, c'est-a-dire depuis +son arrivee a Paris. Jamais requisitoire n'a ete plus ecrasant, et ce +qui lui donne un caractere de cruaute reelle, c'est la presence de Cara +a l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se leve et s'avance a la barre +dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant elegante. +Elle demande a donner quelques explication et prend la parole: "Tout ce +qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis +nee dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable +de la fatalite de ma naissance? oui, mon enfance s'est passee dans la +fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis +sortie. Mais que dire de celles qui, nees dans le ciel, descendent +volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus +riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte +de cinq mois?" La-dessus, comme vous le pensez bien, le president, +indigne, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit +ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte, +c'etait la duchesse de Carami. Voila qui vous fera connaitre Cara, +mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable, +et quelle est sa resolution, quelle est son audace quand on l'attaque. + +Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbe dans la reflexion; +depuis quelques instants deja, il avait perdu le sourire de confiance et +d'assurance avec lequel il avait aborde cet entretien. + +--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur ainee, Isabelle. +Toutes deux ont suivi la meme carriere; mais, tandis qu'Isabelle a +demande la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce +qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandee au monde +commercial et financier. Apres l'experience du duc de Carami, qui avait +mal fini, elle s'est adressee aux fils de famille de la haute banque et +du haut commerce, trouvant la des avantages moins brillants peut-etre +que ceux que rencontrait sa soeur, mais a coup sur plus serieux et plus +productifs. Vous donner la liste des gens a la fortune desquels elle a +fait une large breche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons +des noms si vous en desirez. + +--Alors elle doit etre riche? + +--Elle l'etait, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un +aventurier qu'elle voulait epouser. C'est le juste retour des choses +d'ici-bas. + +--Tout ce que vous me dites-la est assez effrayant. + +--Aussi avez-vous eu grand tort de vous rejouir en pensant que Cara le +guerirait de Madeleine; il y a des remedes gui sont pires que le mal; et +cette chere Madeleine n'etait pas un mal. Ah! la pauvre fille, que +n'est-elle la pour nous sauver! + +--Elle serait la que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Leon +n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai. +En tout cas, il y a un moyen d'empecher les choses d'aller trop loin. +Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Leon serre, et alors +elle s'en fatiguera bien vite. + +--A moins que Leon ne trouve des preteurs, ce qui, vous le savez comme +moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signe +Haupois-Daguillon? + +--Allons, decidement je parlerai a Leon. + + + + +IX + + +Bien que M. Haupois voulut parler a son fils, il ne lui parla point; la +situation n'etait pas assez franche pour qu'il l'affrontat volontiers, +sans raisons decisives sur lesquelles il put s'appuyer; si Leon devait +faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait. + +Il valait donc mieux ne pas se hater et attendre pour voir quelle +tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme +que lorsqu'on l'aime, et par cela que Leon etait l'amant de Cara, il +n'etait nullement demontre qu'il l'aimat; cette liaison pouvait tres +bien n'etre qu'un caprice, et il n'etait pas de sa dignite de pere de +famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait ete question +d'un sentiment serieux, il n'avait pas hesite a agir: bien que cela +parut peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menacant, et il +paraissait sage de garder intacte l'autorite paternelle pour ce moment, +au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point etait +urgent a l'heure presente: c'etait de surveiller Leon et, autant que +possible, de le retenir a la maison de commerce, de facon a ce qu'il ne +donnat pas trop de temps a Cara, et sur ce point il fut tres-net avec +son fils. + +Leon eut voulu faire ce que son pere lui demandait, car il se sentait en +faute vis-a-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que +lui-meme voulait etait par malheur impossible. + +Son pere et sa mere savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas a +leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position +aupres de Cara, il etait oblige de faire a chaque instant, a propos de +tout comme a propos de rien, la preuve de son amour. + +La situation en effet avait ete nettement dessinee par elle: + +--Il est bien entendu, mon cher Leon, que je ne veux pas de ton argent, +lui avait-elle dit le jour ou il lui avait apporte le cadeau qu'il avait +paye avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as debarrassee de cet horrible +Carbans, et j'ai accepte ce service parce que je le considere comme un +pret que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont +la negociation est en ce moment difficile, mais qui a un moment donne +redeviendront ce qu'elles sont en realite, excellentes; je te les +montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce +cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait +te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date +dans notre vie. Mais, quant aux choses d'interet, je veux qu'il n'en +soit jamais question entre nous. + +--Cependant.... + +--Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a +pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela +est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces a cette +joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est la une fatalite de ma +position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la reputation qui +m'a ete faite. On a cru que j'etais avide, et bien que je n'aie par rien +justifie une pareille reputation, elle s'est repandue dans Paris, ou +elle s'est solidement etablie, parait-il. + +--Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondee! + +--Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour ou +tu pourrais douter de mon desinteressement, cela importerait beaucoup. +Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'elever l'ombre meme d'un +soupcon, et ce soupcon pourrait naitre si tu n'avais pas la preuve que +je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que +tu te donneras toi-meme en te disant: "Elle n'a jamais voulu accepter un +sou de moi?" Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je +t'aime par interet? + +--Ne crains point cela. + +--Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te +donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais ete une +femme avide, si j'avais ete inspiree par l'interet dans le choix de mon +amant, je n'aurais pas ete assez maladroite ni assez mal avisee pour te +prendre. + +Disant cela, elle l'avait regarde a la derobee, mais il n'avait pas +bronche. + +Alors elle avait continue de facon a preciser ce qu'elle voulait dire: + +--Cela t'etonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel +que toi, et cependant, si tu veux reflechir, tu sentiras combien mes +paroles sont raisonnables. Si ton pere est riche, il l'est d'une bonne +petite fortune bourgeoise qui n'a rien a voir avec le grand luxe; et +puis il connait le prix de l'argent; c'est un commercant, et il ne +laisserait assurement pas ecorner un morceau de cette fortune sans s'en +apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on ecorche tout vivant. +D'autre part, elle n'est pas a toi cette fortune, elle est a ton pere, a +ta mere, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout +coeur, ont peut-etre vingt ans, ont peut-etre trente ans a vivre. Il y +aurait donc la encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour +demontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit +pas. + +--Que veux tu donc? + +--Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se meler a notre +amour; voila pourquoi desormais tu ne me feras plus des cadeaux qui +valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce +qui a une valeur materielle, je te demande et j'exige ce qui a mes yeux +est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton +amitie, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut +donner. Et, de ce cote, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi +laisse-moi te faire un reproche a ce sujet: depuis que nous nous aimons, +c'est a peine si tu as dine ici cinq ou six fois. Ca n'etait pas la ce +que j'avais espere et la preuve c'est que j'avais pris une cuisiniere +pour toi. La premiere fois que tu as accepte mon diner, j'ai tres-bien +vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu etais plus difficile +que moi; alors tout de suite j'ai renvoye ma cuisiniere, qui etait bien +suffisante pour moi, et j'ai pris a ton intention un cordon bleu. + +--Tu as fait cela! + +--Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu recompensee? Tu as +trouve ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guere fait +plus d'honneur que si elle avait continue d'etre mediocre. Est-ce que tu +ne devrais pas rester a dejeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu +ne devrais pas revenir diner tous les soirs? Comprends donc que je suis +affamee de joies que je ne connais pas: celles de l'interieur, du +tete-a-tete, du menage. Revele-les moi ces joies, fais-les moi gouter, +que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer pres de moi? Non, +n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons, +toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses a nous dire, et, +lorsque nous nous separons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que +nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie a deux, a un, comme je la +voudrais etroite et fermee, si intime qu'il n'y ait place entre nous que +pour ce qui est toi et pour ce qui est moi! + +Cette vie intime a deux c'etait celle que Leon avait si souvent revee, +si souvent desiree en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la +bouche de sa maitresse l'avait-il profondement emu. + +--Si tu n'etais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te +parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espere, a te faire +manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu +es maitre de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois +me sacrifier a ta boutique. Me le dis-tu? + +Au moment ou elle parlait ainsi, elle connaissait deja assez Leon pour +savoir qu'elle le frappait a son endroit sensible. + +--Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu desires, je le desire +moi-meme. + +--Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu +m'aimes comme je veux etre aimee, prouve-le moi tous les jours, a chaque +instant, dans tout. Ah! si j'etais ce qu'on appelle une femme honnete ou +si tout simplement j'etais ta femme, je serais moins exigeante, mais je +suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par +les soins, par les prevenances, par les egards que tu me le feras +oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui +t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi. + +La question se trouvant ainsi posee par son pere et par Cara, c'etait du +cote de celle-ci qu'il avait ete entraine. Comment rester a sa +"boutique" quand il etait attendu? Comment ne pas venir diner quand elle +l'attendait? Elle se facherait. Pouvait-il la facher? + +S'il lui avait plu, c'avait ete un hasard. + +Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait etre +aime,--ce qui etait un choix. + +Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui etait doux. + +Ce reve de collegien emancipe, qu'il avait fait si souvent, d'etre aime +par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, etait realise. + +Cara l'aimait et elle voulait etre aimee par lui. + +Il y avait la de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanite. Ce +n'est pas seulement de tendresse ou de desir qu'est fait l'amour et +surtout l'amour qu'inspire une femme a la mode, une femme comme Cara. + +Combien de fils de famille ont ete jetes dans les folies ou les hontes +de la passion, parce que leur maitresse etait une Cara. + +Combien ont ete perdus, ruines, deshonores, non par l'amour, mais par +l'amour-propre. + +Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un +titre de noblesse. On etait fils d'un bourgeois enrichi: on devient +quelqu'un. + + + + +X + + +Bien que Cara voulut avoir toujours Leon pres d'elle, il y avait deux +jours de la semaine cependant ou elle lui rendait la liberte, non pas +franchement, mais d'une facon detournee, avec des raisons sans cesse +renouvelees: ces deux jours etaient le jeudi et le dimanche. + +En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois ou elle +s'arrangeait pour etre seule,--le 17. + +Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Leon n'avait pas +tarde a remarquer qu'il y avait la quelque chose d'etrange: l'habilete +meme des pretextes mis en avant avait frappe son attention. + +Si une maitresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanite et +l'amour-propre; par contre, elle enfievre bien souvent la jalousie d'un +amant. + +Assurement Leon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait +entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux +que personne ce que valaient les histoires racontees sur son compte et +sur ses pretendus amants; mais cependant ses audaces de rehabilitation +n'allaient pas jusqu'a la faire immaculee; elle avait ete aimee, elle +avait eu des liaisons. + +Toutes etaient-elles rompues? + +Ou allait-elle? + +Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de precautions pour cacher ses +absences? + +Certainement elle etait intelligente et fine, mais lui-meme n'etait ni +naif ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir +qu'elle n'etait pas sincere dans les explications qu'elle lui donnait et +qu'il ne lui demandait pas. + +Quand meme elle ne se serait pas troublee (et sont trouble prouvait bien +qu'elle n'etait pas aussi rouee qu'on le pretendait), Louise l'eut +eclaire par son embarras, lorsque, rentrant a l'improviste, il +l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des reponses evasives, telles +qu'en peut faire une femme de chambre devouee qui ne veut pas trahir sa +maitresse. + +Tout cela formait un ensemble de faits qui n'etaient que trop +significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas. + +En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis +midi jusqu'a sept heures du soir? Elle etait pieuse, cela etait vrai, et +bien qu'elle se cachat pour dire ses prieres, et qu'elle eut place son +prie-Dieu dans un cabinet retire, ou personne ne penetrait, au lieu de +l'exposer a l'endroit le plus en vue de sa chambre a coucher, comme tant +de femmes le font, il etait impossible de ne pas savoir, quand on avait +vecu de sa vie, qu'elle accomplissait avec regularite certaines +pratiques religieuses; mais, si devote qu'on soit, on ne reste pas dans +les eglises de midi a sept heures, meme le dimanche. + +Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures. + +Il n'y en a pas davantage qui reviennent periodiquement et regulierement +le 17 de chaque mois. + +Et puis, si telle avait ete la raison qui la faisait sortir et la +retenait dehors, pourquoi ne l'eut-elle pas dit tout simplement? + +Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, a +lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montre tant de +precautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher. + +C'etaient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi +a s'inquieter, et non pas la jalousie, non pas la mefiance. + +De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de mefiance, etant +au contraire porte par sa nature a croire le bien beaucoup plus +facilement que le mal. + +Cependant, dans le cas present, il fallait fatalement qu'apres avoir +cherche le bien sans le trouver nulle part, il en arrivat au mal malgre +lui, et il y avait des jours ou il se disait qu'il fallait qu'il apprit, +n'importe comment, ou Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait, +ce qu'elle faisait. + +Plusieurs fois il le lui avait demande sur le ton de la plaisanterie, +n'osant pas l'interroger serieusement; mais toujours elle lui avait +repondu par des reponses evasives qui, malgre sa finesse, criaient le +mensonge. + +Un jour, cependant, elle s'etait fachee et, sous le coup de la colere, +elle lui avait repondu franchement: + +--Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux +vaut nous separer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure +que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que +celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou +renonce a moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est +justement le contraire des egards et des sentiments d'estime que je te +demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-la, dont +on peut etre jaloux sans qu'elles en soient blessees; il y en a +d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle +des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut +pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point, +n'est-pas? + +Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il etait +jaloux: comment eut-il cesse de l'etre, alors que les causes qui avaient +provoque cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus +de ces inquietudes que, pour le reste, Cara s'appliquait a le rendre +aussi heureux que possible: toujours prevenante, toujours caressante, +toujours tendre, la plus douce, la plus agreable des maitresses; gaie et +enjouee d'humeur, egale de caractere, passionnee de coeur, ravissante +d'esprit, ne cherchant qu'a lui plaire, s'ingeniant a le charmer avec +une souplesse, une fecondite de ressources, une richesse d'invention qui +le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle +l'aimait! + +Et cependant? + +Cependant, ce point d'interrogation restait enfonce comme un clou dans +sa tete, a l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour +en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque +jeudi, Cara sortait regulierement comme si elle ne s'apercevait pas du +supplice qu'elle lui imposait. + +Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fit rien d'ailleurs +pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 precisement, il recut un +billet pour assister a l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il +s'etait lie a Madrid, et qui venait de mourir a Paris. Il hesita +d'autant moins a se rendre a cet enterrement qu'il ne devait pas voir +Cara ce jour-la. + +Deux ou trois personnes seulement se trouverent avec lui a l'eglise; +alors, pour que ce pauvre garcon ne fut pas conduit tout seul au +cimetiere, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse, +qui avait ete creusee dans la partie haute du Pere-Lachaise, au dela de +la grande allee transversale. + +Comme il redescendait melancoliquement vers Paris en suivant l'allee des +Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Perier, il apercut une +femme qui, de loin, lui parut ressembler a Cara d'une facon frappante: +meme taille, meme port de tete, memes epaules, elle etait penchee sur la +vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette +vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille posee +pres d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la +reconnaitre surement. Elle fit un mouvement, c'etait elle. Alors il se +jeta derriere un monument pour qu'elle ne le vit pas et ne crut point +qu'il etait ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle +continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints +gantees, puis quand elle eut tout nivele, un jardinier lui apporta un +arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-meme les fleurs qu'elle venait +de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, apres une assez longue +priere, elle partit. + +Alors Leon, vivement emu, s'approcha, et sur le monument devant lequel +elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: "Amedee-Claude-Francois-Regis +de Galaure duc de Carami." + +Ainsi celui qu'il avait cru un rival etait un mort. + +Le jardinier qui avait apporte l'arrosoir, etait en train de placer dans +sa corbeille les plantes fanees arrachees par Cara; Leon s'approcha de +lui: + +--Voila une tombe pieusement entretenue, dit-il. + +--Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ca dans le cimetiere: tous les +mois, le 17, _recta_, la garniture est changee, et jamais rien de trop +beau, rien de trop cher. + +Leon revint a Paris, marchant la tete dans les nuages, et il s'en alla +droit chez Cara qui, bien entendu, etait rentree. + +L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa: + +--Comme tu as l'air joyeux! dit-elle. + +--Oui, je suis heureux, tres-heureux. + +Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse emue. + +Il avait son projet. + +On etait au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait +etre absente depuis deux heures jusqu'a six; il etait resolu a la +suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien +certain de decouvrir une tromperie du jeudi analogue a celle du 17. + +A deux heures moins dix minutes, il etait dans une voiture devant le +numero 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant +vivement de voiture, il la suivit de loin a pied. + +Elle le conduisit ainsi jusqu'a la rue Legendre, a Batignolles: elle +allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la +rue Legendre un embarras sur le trottoir la forca a s'arreter et a se +coller contre une maison; alors, levant la tete, elle apercut Leon qui +arrivait. + +En quelques pas, il fut pres d'elle. + +--Toi ici! s'ecria-t-elle, d'une voix etouffee. + +Mais, sans se laisser arreter par ces paroles et par son regard +courrouce, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle +intention il l'avait suivie. + +Elle garda un moment de silence. + +--Tu meriterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je +ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas +tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frere. Il est mort, laissant +trois enfants qui sont orphelins, car leur mere est plus que morte pour +eux. Je les ai pris, je les eleve, et je viens passer quelques heures +avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas a l'ecole, je +les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de +tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur +porte; monte avec moi. Ne resiste pas; je le veux; ce sera ta punition, +jaloux! + +Ils monterent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les +portes etaient fermees; en arrivant au palier du premier etage, il la +prit dans ses deux bras, et l'embrassant: + +--Tu es un ange! dit-il. + +Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout a coup se +mettant a rire: + +--Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?--de ses levres elle lui +effleura l'oreille,--une grande bebete. + +C'etait au dernier etage qu'habitaient les enfants, dans un logement +simple, tres-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les +soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint +ouvrir la porte. + +Aussitot les trois enfants accoururent et se jeterent sur Cara, sans +faire attention a Leon qui se tenait un peu en arriere. + +--Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur! + + + + +XI + + +Carbans n'etait pas le seul creancier de Cara: Leon ne fut pas longtemps +sans decouvrir cette facheuse verite. + +Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'etait +explique une bonne fois avec lui a propos de ses affaires, et elle +n'etait pas femme a revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait +pas qu'il y eut de questions d'argent entre eux, cela avait ete +nettement formule; elle lui avait seulement montre les valeurs dont se +composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but, +se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Leon, qui +n'etait pas lui-meme bien au courant des choses financieres, avait du +interroger quelques personnes competentes, et il avait eu le tres-vif +chagrin de venir dire a sa maitresse que ce qu'elle considerait comme +une fortune n'etait qu'un ensemble de titres deprecies et qui pour la +plupart meme n'etaient pas realisables. + +Cara avait recu cette mauvaise nouvelle sans en etre trop vivement +affectee, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle etait loin +d'avoir une pareille pensee), mais parce qu'elle savait par experience +que des valeurs declares mauvaises par des gens de Bourse peuvent +devenir, a un moment donne, une source de fortune: il n'y a pas de femme +dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce +prince qui fit cadeau a une de ses maitresse de quelques titres de +propriete sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien +preter, et qui, du jour au lendemain, quand on commenca a exploiter les +sources de petrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes +croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotees cinq +francs a la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs +centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et +elles y tiennent. + +Ce fut par Louise que Leon connut la situation vraie de Cara: interrogee +par lui, la fidele femme de chambre commenca par se defendre de parler, +mais elle finit par tout dire: + +--Je vois bien que monsieur a remarque l'inquietude de madame, et qu'il +a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentees dans la maison; je ne +veux pas que cette inquietude et nos airs mysterieux lui fassent +supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux, +et, si monsieur etait malheureux, cela ferait le chagrin de madame. +C'est la ce qui me decide a parler. Seulement, monsieur voudra bien me +promettre a l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai raconte +et que c'est moi qui l'ai averti. + +--Parlez. + +--Eh bien, madame va etre saisie et vendue. + +Leon respira; ce n'etait pas cela qu'il craignait apres ces savantes +recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers +n'etaient pas graves, et leur guerison etait facile. + +--Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce miserable M. Ackar, +en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de +madame; il les a vendues ou echangees et a remplace celles qui lui +avaient ete confiees par d'autres qui ont tellement baisse que les +vendre maintenant serait une ruine. Madame etait loin de se douter de +cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a +decouvert la verite ou tout au moins une partie de la verite, car a ce +moment il y avait une certaine quantite de ces valeurs qui, etant +depreciees, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru a cette +hausse, et elle a compte dessus pour payer ses depenses. Ce n'est pas la +hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a +pas diminue ses depenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses +fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le +boucher, l'epicier, meme le boulanger; c'est a en perdre la tete. Si +elle voulait que tout cela fut paye du jour au lendemain, rien ne serait +plus facile, elle n'aurait qu'un mot a dire, qu'un signe de tete a +faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se +ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce +signe, elle aime trop monsieur. + +A une pareille confidence il n'y avait qu'une reponse possible: demander +les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Leon. + +Mais Louise refusa: + +--Si monsieur croit que c'est pour en arriver a ce resultat que je lui +ai raconte, bien malgre moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce +que j'ai demande a monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai +parle. Si monsieur payait lui-meme les fournisseurs, madame comprendrait +tout de suite le role que j'ai joue et dans sa colere elle me +renverrait. Je ne veux pas de ca et voila pourquoi, avant d'ouvrir la +bouche, j'ai fait promettre a monsieur que madame ne saurait jamais rien +de ce que je lui aurais raconte; monsieur a promis, je lui demande de +tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parle, c'est pour +monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiete pas de ce qu'il +peut remarquer d'etrange. Maintenant il est bien certain, que si +monsieur pouvait debarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais +heureuse, mais comment? + +Leon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il +la voyait devouee a Cara; mais, malgre tout, elle lui inspirait un +sentiment de repulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette +confidence. + +--Voila une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les +dettes de sa maitresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener a +demander a Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle +me croit plus jeune que je ne suis. + +Et il se decida a demander a Cara l'etat de ses dettes, bien convaincu +qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot +qui l'obligeait a intervenir: "Si elle voulait, elle n'aurait qu'un +signe a faire pour que tout fut paye du jour au lendemain." Si cela +n'etait pas completement vrai, il suffisait que ce fut possible pour que +Leon trouvat son honneur engage a payer tout lui-meme. Seulement il +aurait mieux aime qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins +adroitement deguise, Cara s'adressat franchement a lui, cela eut ete +plus digne, plus conforme au caractere qu'il avait cru trouver en elle, +qu'il avait ete si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui +gatait la Cara qui peu a peu s'etait revelee a lui, et qui, justement +par les qualites qu'il avait decouvertes en elle, s'etait emparee de son +coeur d'une maniere si forte et si profonde. Mais cette deception +n'etait pas telle qu'elle dut l'empecher de s'acquitter de son devoir +envers elle: il etait son amant, son seul amant, elle avait des dettes, +il devait les payer, cela etait oblige. + +Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignite et son honneur, +mais il le devait encore pour le monde, c'est-a-dire pour sa reputation. +Malgre son amour du tete-a-tete et de l'intimite, Cara n'avait pas rompu +avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un +certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient a son +monde, les hommes appartenaient a tous les mondes, au vrai comme au +faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude, +les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle etait une +femme desirable, ceux-la pour rien, pour aller quelque part ou l'on +s'amuse, ou l'on est libre, et ou de temps en temps on trouve un bon +diner. Pour tous il etait l'amant en titre et si les huissiers +saisissaient sa maitresse, c'etait exactement comme s'ils le +saisissaient lui-meme, avec cette circonstance aggravante qu'il la +laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y etait pas lui-meme. + +Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir +entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il +payat tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-etre +assez difficile; car ce qu'il s'etait reserve sur le pret de Rouspineau +etait depense depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il +ferait un nouvel emprunt a Rouspineau. + +Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement +pris avec Louise; il avait trouve dans l'antichambre un monsieur qui +avait la tournure d'un huissier et il desirait savoir ce que cet +huissier venait faire. + +Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette +question nettement posee, elle avait voulu se lancer dans de longues +explications; mais s'etant coupee deux ou trois fois sans pouvoir se +reprendre, elle avait ete obligee a la fin, et a sa grande confusion, +d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait. + +--J'aurais paye depuis longtemps deja, car je n'aime pas plus que toi +les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes +_Docks de Naples_ et de mes _Mines du Centre_ qu'on m'annoncait comme +prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans +quelque temps, prochainement, je serai debarrassee de cet huissier. + +--Laisse-moi t'en debarrasser tout de suite. + +--Restons-en la; cet huissier sera paye, sois tranquille; pourquoi +soulever entre nous une cause de desaccord? tu aimes donc bien les +querelles? Si tu veux quereller a toute force, choisis au moins un autre +sujet. + +Il avait insiste: elle s'etait fachee. + +Alors lui aussi s'etait fache, et il lui avait represente les raisons +personnelles qui l'obligeaient a ne pas la laisser exposee aux +poursuites des huissiers: sa dignite, son honneur etaient en jeu. + +Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'ecouter; mais peu a peu elle +s'etait laisse toucher par les raisons qu'il lui donnait; assurement il +etait desagreable pour lui qu'on dit que sa maitresse etait poursuivie; +mais ne serait-il pas plus desagreable, deshonorant pour elle qu'on dit +qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement +s'il payait des dettes qui, en realite, n'etaient pas les siennes? + +Elle ne pouvait donc pas ceder a ce qu'il lui demandait, et elle ne +cederait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'etait de vendre +ses _Docks de Naples_ et ses _Mines du Centre_, sans attendre la hausse; +sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce +sacrifice de bon coeur. + +Ce fut a son tour de resister: il ne pouvait pas accepter un pareil +sacrifice. + +Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la premiere et +peut-etre plus longue. Cependant elle se termina par un arrangement bien +simple: afin d'eviter desormais entre eux toute discussion d'affaires, +afin d'etre a l'abri des poursuites des huissiers, afin de ne pas faire +inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en realite etre +evite, Cara remettrait a Leon toutes ses valeurs, celui-ci emprunterait +dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable se +serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de +titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avance. + +Qui eut l'idee de cet arrangement, qui terminait d'une facon si heureuse +cette difficulte au premier abord presque insurmontable? Personne en +propre. Elle leur fut suggeree a l'un aussi bien qu'a l'autre par la +logique meme des choses. + + + + +XII + + +Quand on est fils de bourgeois, et quand on a ete eleve bourgeoisement +au milieu d'idees bourgeoises, de moeurs bourgeoises, d'habitudes +bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine +developpee par celle de son education, et quoi qu'on fasse, quoi qu'on +veuille, on ne peut pas ne pas etre bourgeois, au moins par quelque +cote. Chez Leon, qui non-seulement etait fils de bourgeois, mais qui de +plus avait pour pere un Normand et pour mere une femme de commerce, ce +cote bourgeois se manifestait dans une certaine mefiance qui +apparaissait chez lui aussitot qu'il s'agissait d'une question d'argent; +c'est-a-dire, pour preciser en employant une expression bourgeoise, +qu'il etait volontiers porte a s'imaginer "qu'on voulait lui tirer des +carottes". Et comme des son enfance, au college, ou il etait arrive avec +de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois a subir +cette extraction desagreable, il avait pris des habitudes de reserve et +de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait il +se mettait sur la defensive. + +On comprend combien fut doux son soulagement quand, apres son entretien +avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas +envoye Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il redoutait tant. + +Elle etait donc bien reellement la femme qu'il avait cru, et non pas +celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait +maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants. + +Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus que +deux choses a faire: savoir tout d'abord a combien se montaient les +sommes que devait sa maitresse, et ensuite se procurer l'argent +necessaire pour qu'elle put elle-meme payer ces sommes. + +Profitant d'un jeudi, c'est-a-dire d'une absence de Cara, il s'adressa a +Louise pour qu'elle lui donnat le montant de ces sommes: mais ce fut +difficilement qu'il la decida a parler. + +A mesure qu'elle lui enumerait les noms des creanciers, couturier, +modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc., +avec le chiffre de ce qui etait du a chacun, il ecrivait ces noms et ces +chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces +chiffres alignes les uns au-dessous des autres: + +67,694 francs. + +Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit sa +mine s'allonger. + +En effet, le total etait un peu fort; de plus a ces 67,694 fr. il +fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total general +de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour +Cara ne serait nullement le total de ses dettes a lui. Pour payer 27,500 +fr. a Carbans, il avait emprunte 60,000 fr. a Rouspineau; combien +faudrait-il qu'il empruntat pour payer ces 67,694 fr? Au moins 100,000 +fr. C'est-a-dire que sa dette a lui serait de 160,000 fr.; et ce chiffre +devait donner a reflechir. + +Apres avoir emprunte, il faudrait payer. Ou prendrait-il ces 160,000 +francs? + +Une pareille question pouvait tres-justement allonger la mine. Jusqu'a +ce moment Leon n'avait point eu de dettes. Il avait vecu facilement avec +la tres-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il s'etait +trouve arriere de quelques milliers de francs, il n'avait eu qu'un mot a +dire a son pere pour que celui-ci les lui donnat; cela rentrerait dans +les frais generaux auxquels la maison Haupois-Daguillon etait tenue: +noblesse oblige. + +Mais de quelques milliers de francs a 160,000 francs, la marge est +large, et n'y avait pas a esperer que son pere continuat maintenant a se +montrer aussi facile. + +Malheureusement de pareilles reflexions etaient a cette heure +completement inutiles; c'etait avant de prendre Cara pour maitresse +qu'il fallait les faire, et non maintenant. + +Maintenant il etait engage, et il fallait qu'il allat jusqu'au bout, +c'est-a-dire qu'il devait, a n'importe quel prix, se procurer ces 67,694 +francs. + +Heureusement Rouspineau etait la; mais quand le marchand de fourrage de +la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,--Leon avait arrondi +la somme,--il poussa les hauts cris. + +--Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il +abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses +rentes dans son pays natal, a Beaugency, un joli pays comme chacun sait, +ou le vin n'est pas tant cher; il s'etait saigne aux quatre membres pour +trouver les soixante mille francs qu'il avait deja pretes et qui etaient +toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'etait pas a +lui qu'il fallait s'adresser, c'etait a un capitaliste. + +En ecoutant ce discours, Leon ne s'etait pas beaucoup inquiete, se +disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces +quatre-vingt mille francs; mais bientot il avait compris qu'il ne +trouverait pas la la somme qu'il lui fallait. + +--Je ne vois guere que Tom Brazier qui pourrait faire l'affaire; vous +connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie +anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet +d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les +courses. + +--J'en ai entendu parler, mais je n'ai point ete en relations avec lui. + +--Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain, +vous saurez sa reponse: mais, a l'avance, je crois pouvoir vous assurer +qu'elle sera ce que vous desirez. Si Tom n'a pas les fonds, il les +trouvera; il a une riche clientele, et il fait valoir l'argent de plus +d'une de nos femmes a la mode, qui chez lui trouvent de gros benefices +qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus cher +que moi. + +Cette reponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait prevue, et le +lendemain Leon se presenta chez M. Brazier; mais on ne penetrait pas +chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses +clients dans un petit bureau ou il tenait sous clef, dans des coffres +sur lesquels on s'asseyait, des echantillons d'avoine et de son. Chez +Brazier, on trouvait un elegant magasin meuble a l'anglaise, dans lequel +de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous, +s'informant poliment de ce que vous desiriez. Ce que Leon desirait, +c'etait voir M. Brazier; et, comme celui-ci etait occupe, il dut +l'attendre pendant pres d'une heure, assez mal a l'aise au milieu de ce +magasin. + +Enfin, il vit paraitre une sorte de patriarche a cheveux blancs, d'une +tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-meme, qui le +pria de passer dans son bureau particulier. + +En quelques mots Leon lui exposa l'objet de sa visite. + +--L'affaire est faisable, repondit gravement Brazier: elle se resout +dans une question de garantie; autrement dit, en echange des 80,000 +francs qui vous sont necessaires, qu'offrez-vous? + +--Ma signature. + +Brazier s'inclina avec une politesse affectee. + +--Moralement, c'est beaucoup, mais financierement, c'est moins, si j'ose +me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de +fortune propre. + +--J'ai celle que mes parents me laisseront un jour. + +--J'ai l'honneur de connaitre M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui +j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et +l'autre, pleins de sante; ils peuvent vivre longtemps encore. + +--Je l'espere. + +--J'en suis convaincu; on ne desire pas generalement la mort de ses +parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas +notre cas. Nous sommes donc en presence d'un fils de famille, qui aura +une belle fortune un jour, mais qui presentement n'offre comme garantie +que des esperances; encore ces esperances peuvent-elles ne pas se +realiser; il peut mourir avant ses parents; il peut etre pourvu d'un +conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans; +vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas +cependant qu'elles soient telles qu'il faille considerer ce pret comme +impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je +ne suis qu'un intermediaire; et je dis encore que cette absence de +garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le +proportionnera au risque couru. + +Il ne fallut pas longtemps a Brazier pour consulter ses clients, et le +surlendemain il communiqua a Leon la reponse que celui-ci attendait, +sinon avec inquietude, il avait prevu que l'affaire se ferait, au moins +avec une curiosite impatiente de savoir quelles en seraient les +conditions. + +Elles furent dures, tres-dures. + +Le temps n'est plus ou les usuriers vendaient a leurs clients des +collections de crocodiles empailles ou de vieux habits; mais si les +crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procedes de +messieurs les usuriers sont toujours les memes, sinon dans la forme, au +moins dans le fond. + +--Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'a une condition, +c'est que nous prendrons toutes nos suretes contre les proces. Pour cela +il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable a notre +pret. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si +grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez. +Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit defaut +honnete qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis +charge de vous proposer. Nous vous vendons une ecurie de course: oh! en +steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons a des prix +de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des +affaires, vous subissez des pertes, notre pret s'explique et se +justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les +explications a donner en justice; car, en realite, j'espere, je suis sur +que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent; +en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites +pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est _Aventure_, _Diavolo_ +et _Robber_. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous +prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder? + +Leon ne dit rien, pas plus a propos du capitaine Thunder qu'a propos +d'_Aventure_, de _Diavolo_, de _Robber_, de l'assurance sur la vie qu'on +l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit +signer pour lui livrer l'ecurie de course et les 80,000 francs; il etait +pris; il n'avait rien a dire. Au reste l'ecurie de course ne lui +deplaisait pas trop. C'etait un billet a la loterie qu'il prenait, et, +dans les conditions ou il allait se trouver avec les echeances qui le +menacaient, c'etait une sorte de soutien pour lui que ce billet de +loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre? + +Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte +qu'elle ne put pas croire qu'il avait des doutes sur la realite du +chiffre des dettes accuse par Louise. + +--Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il a Cara en lui +remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu +m'as parle, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera. + +Elle se jeta dans ses bras: + +--Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'ecria-t-elle, je t'ai +trompe, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu dois +connaitre la verite entiere. + +Et, apres avoir longuement cherche, elle remit une serie de factures +dont le chiffre s'elevait a 67,694 francs. + +Cela fut encore un soulagement pour Leon d'avoir la preuve que ce que +Louise lui avait annonce etait reellement du: il avait ete eleve dans +des habitudes de probite commerciale qui ne sont pas celles de toutes +les maisons de Paris; ce n'etait pas chez M. Haupois-Daguillon qu'on +aurait fait deux factures avec des chiffres differents: l'une pour etre +montree a celui qui fournissait l'argent, l'autre pour etre reellement +payee. + + + + +XIII + + +_Aventure_, _Diavolo_ et _Robber_ porterent assez convenablement les +couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque ecarlate), mais +ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il esperait; et, quand +le premier des effets Rouspineau arriva a echeance, Leon n'avait pas les +fonds necessaires pour le payer. + +Signe "Haupois-Daguillon", ce billet fut presente a la maison de la rue +Royale. Habitue a venir souvent a cette caisse, et a ne s'en retourner +jamais sans etre paye, le garcon de recette passa son billet par le +guichet et alla s'asseoir sur une chaise. + +En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'etait pas inscrit +sur son carnet d'echeances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux, +mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaitre l'ecriture et la +signature de Leon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et +prit sa loupe pour l'examiner: c'etait bien dix mille francs, il n'y +avait ni grattage, ni surcharge d'ecriture ou de chiffre. + +Il resta un moment a reflechir, tenant le billet dans ses mains, que +l'emotion faisait trembler, puis tout a coup il ferma la porte en fer de +sa caisse, enfonca sa toque de velours bleu sur sa tete, placa le billet +dans la poche de cote de sa redingote et se dirigea rapidement vers le +bureau de madame Haupois-Daguillon. + +--Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer? + +A madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus +pour reconnaitre l'ecriture de son fils; mais la surprise fut si forte +chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu +a peu, elle tourna vers Savourdin un visage pale, mais calme: + +--Mon fils ne vous avait donc pas prevenu? dit-elle. + +--Non, madame, et voila pourquoi je viens vous demander s'il faut payer. + +--Vous demandez s'il faut payer un billet signe Haupois-Daguillon, vous! +Payez vite: c'est deja trop de retard. + +Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arreta d'un signe +de la main: + +--Je vous autorise a faire remarquer a mon fils qu'il doit vous prevenir +des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui +fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable. + +Ce fut tout; mais les employes qui dans la journee eurent affaire a +"madame", comme on l'appelait dans la maison, furent recus de telle +facon qu'il fut evident pour tous qu'il se passait quelque chose de +grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on +ne sut pas ce qui motivait cette humeur. + +Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'a l'heure ordinaire +pour aller diner rue de Rivoli: elle trouva son mari installe dans la +salle a manger, a sa place, et l'attendant tranquillement les deux +coudes sur la table, lisant son journal etale devant lui. Cette table +etait servie comme a l'ordinaire, c'est-a-dire avec trois couverts, +ceux du maitre et de la maitresse de maison en face l'un de l'autre, +celui de Leon a un bout; car bien qu'il ne partageat plus souvent les +repas de ses parents, son couvert etait mis chaque jour comme si on +l'attendait surement, et c'etait avec cette place vide devant les yeux +que son pere et sa mere avaient le chagrin de diner presque chaque soir +on tete-a-tete; moins tristes encore cependant quand ils etaient seuls +que lorsqu'ayant des invites, ils etaient obliges d'excuser leur fils +empeche, "qui ventait de les prevenir qu'a son grand regret, il lui +etait impossible de diner avec eux ce soir-la." + +Madame Haupois-Daguillon laissa son mari diner, mais pour elle il lui +fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'apres le +depart du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle +prit dans sa poche le billet de Leon et le tendit a son mari: + +--Voici un billet qu'on a presente tantot et que j'ai paye, dit-elle. + +--Leon! dix mille francs, s'ecria-t-il, et tu as paye! + +--Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon! + +Dix mille francs n'etaient pas une somme pour eux; mais combien de +billets de dix mille francs avaient-ils ete deja signes par Leon? La +etait la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la +resoudre: c'etait d'interroger Leon. Mais, apres ce qui s'etait passe a +propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une +explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce +n'etait pas pousser Leon a une rupture, loin de la; c'etait tout au +contraire le ramener a la maison paternelle. Il fallait donc proceder +avec prudence et avec douceur; interroger Leon, obtenir de lui une +confession par l'amitie plutot que par la severite, et n'agir ensuite +energiquement que si l'energie etait commandee par les circonstances. + +Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours, +il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions etaient maintenant +une sinecure, declara qu'avant de sortir "monsieur ne lui avait rien +dit." + +Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui ecrire chez cette femme: +ils n'avaient qu'a attendre son retour. + +Mais en attendant ainsi ils recurent une nouvelle qui modifia leurs +sentiments: un banquier avec qui la maison etait en relations ecrivit a +Haupois-Daguillon qu'on lui avait demande d'escompter trois billets de +10,000 fr. chacun, signes "Haupois-Daguillon", et qu'avant de les +accepter ou de les refuser definitivement il se croyait oblige de l'en +prevenir. + +M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces +billets etaient souscrits a l'ordre de M. Tom Brazier, negociant, rue de +la Paix; et aussitot, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci. + +Le patriarche anglais le recut avec les demonstrations du plus profond +respect, et il ne fit aucune difficulte de lui apprendre que M. son +fils, "un charmant jeune homme", etait son debiteur pour une somme de +cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prete +et pour une autre part du prix de vente d'une ecurie de course, "trois +chevaux excellents qui feraient honneur a leur proprietaire, _Aventure_, +_Diavolo_ et _Robber_." + +Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter +par la colere et de dire son fait au venerable negociant; mais il +s'arreta heureusement aux premieres paroles de son allocution, et, +plantant la M. Tom Brazier legerement suffoque de cette algarade, il +alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le +temps des menagements etait passe; il n'avait que trop attendu; +maintenant il fallait agir et au plus vite. + +C'etait Favas qui depuis vingt ans etait son avocat; il fut d'avis, lui +aussi, qu'il fallait agir au plus vite. + +--Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter a +votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura +d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demande. Il +faut l'arreter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met a votre +disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel +votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter. + +A ces mots, M. Haupois-Daguillon se recria: mon fils pourvu d'un conseil +judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom! + +--Voulez-vous que votre fils dissipe des maintenant la fortune que vous +lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous +ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas +qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il +soit quitte par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le +moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter +et qui n'aura que de l'amour a lui offrir? Non. Le conseil judiciaire, +malgre ses inconvenients, est la seule voie que vous puissiez suivre; +c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si +j'etais a votre place. + +Il n'y eut pas d'explication entre le pere et le fils, il ne fut meme +pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait ete paye; +mais un matin comme Leon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet +de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbres, +qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait caches +pour que personne ne les vit. + +Reste seul, Leon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier etait la +copie d'une requete au president du tribunal de premiere instance de la +Seine tendant a la nomination d'un conseil judiciaire a la personne de +Leon-Charles Haupois;--le second etait un avis du conseil de famille +reuni sous la presidence de M. le juge de paix du premier arrondissement +de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la +nomination de ce conseil judiciaire;--enfin, le troisieme etait un +jugement ordonnant qu'il devrait comparaitre le surlendemain en la +chambre du conseil pour y etre interroge. + +Il resta abasourdi: il avait cru a des explications plus ou moins vives +avec son pere et sa mere, mais non a ce coup droit. + +Que devait-il faire? + +L'habitude, plus que la volonte, le porta au boulevard Malesherbes, et, +arrive devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette +porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prevenir Cara qu'il +ne rentrerait peut-etre pas a l'heure convenue. + +A ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air +sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se +passer quelque chose de grave, et, cela constate, il ne lui fallut pas +longtemps pour obtenir une confession complete. + +Il fut bien etonne de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni +indignation: + +--Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas a cela, je +m'attendais a quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frere, qui +n'est entre dans votre famille que pour s'emparer de toute votre +fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir +aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entiere de la +maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te defends +pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un +an l'interdiction. Il est habile. + +En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter +energiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les +premieres victimes. + +Il ne fut plus question que de choisir l'avocat a qui il devait confier +sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'etait +pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en etait un +qui apportat un peu de son autorite et de sa consideration a son client; +elle proposa Gontaud qui reunissait ces conditions. + +Leon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour etudier +l'affaire, puis, au bout de huit jours, il repondit: "Qu'il ne plaidait +pas des affaires de ce genre"; et il ajouta avec son sourire narquois: +"Allez trouver Nicolas, il vous defendra." + +Cara n'avait pas de prejuges; bien que Nicolas l'eut trainee dans la +boue lors du proces a propos du testament du duc de Carami, elle +conseilla a Leon de s'adresser a lui. Et Nicolas, qui avait encore moins +de prejuges que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une +occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il +avait dit d'excessif dans la premiere: "En realite, messieurs, cette +femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc., +etc." + +Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin, +"ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons"; mais il perdit son +affaire; sur les conclusions conformes du ministere public, M. +Haupois-Daguillon fut nomme conseil judiciaire de son fils. + + + + +XIV + + +Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de la +nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas, +d'amener une rupture immediate entre Leon et Cara: une femme comme Cara +ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait +ete repete par M. Haupois-Daguillon et il etait devenu celui de la +famille entiere. Le baron Valentin lui-meme, que M. et madame +Haupois-Daguillon ecoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait des +usages et des moeurs du monde et du demi-monde, declarait qu'il etait +impossible que la liaison de son beau-frere avec "cette fille" se +prolongeat longtemps: + +--Vous ne savez pas, disait-il a sa belle-mere, qui le consultait a +chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas +quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux +ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de +ces negociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais generaux +par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous +qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux +commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans +doute cela lui sera desagreable, car lorsqu'elle a jete le grappin sur +Leon elle etait au bout de son rouleau, et elle esperait bien avec lui +refaire sa fortune et en meme temps se refaire elle-meme dans une +existence calme et bourgeoise, ou elle pourrait enfin se reposer de +toutes ses fatigues. Mais, quand il y a necessite, on ne s'arrete pas +devant ce qui est desagreable. Cara congediera donc Leon, soyez-en +certaine, au moins en qualite d'amant en titre; si elle le gardait, ce +serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que Leon +accepte un pareil role. + +--Mon fils! s'ecria madame Haupois-Daguillon. Et a cette pensee sa +fierte se revolta indignee au moins autant que son honnetete. + +C'etait un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron Valentin, mais +il avait au moins cette superiorite sur des gens tout aussi ridicules +que lui, de savoir qu'il l'etait, et par ou il l'etait. C'etait parce +qu'il etait peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu l'illustrer par +quelque action d'eclat et qu'il avait recherche obstinement les gloires +du tir aux pigeons, n'etant point en etat d'en briguer d'autres, plus +difficiles ou plus dispendieuses a obtenir. C'etait encore parce qu'il +se savait de tournure chetive et jusqu'a un certain point heteroclite, +qu'il prenait a propos des choses les plus simples des grands airs de +dignite. En entendant sa belle-mere pousser son exclamation, il se +redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes: + +--Vous vous meprenez sur le sens de mes paroles, chere mere, dit-il avec +noblesse, je n'ai jamais eu la pensee que votre fils put accepter le +role que je vous indiquais; bien que l'avocat de Leon ait parle de moi +en termes peu convenables, m'a-t-on rapporte, mes sentiments a l'egard +du frere de ma femme n'ont pas change et ils ne changeront pas. + +--Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspire cette plaidoirie. + +--Je le pense; il y a la une traitrise trop forte pour n'etre pas +feminine. + +Cependant les previsions de Favas ne se realiserent pas plus que celles +du baron Valentin: Cara ne congedia point l'amant qui n'avait plus que +de l'amour a lui offrir, et Leon, du premier rang, ne passa point au +dernier. + +Si l'intention premiere de Cara avait ete de se separer de Leon le jour +ou celui-ci avait eu les mains si bien liees par la justice qu'il ne +pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tarde a adopter +un plan tout oppose. + +La demande en nomination de conseil judiciaire avait exaspere Leon +contre ses parents, non pas precisement a cause meme de cette demande, +mais a cause de la facon dont elle avait ete introduite. Que ses parents +voulussent l'empecher de continuer un systeme d'emprunts qui en +quelques mois avait devore plus de deux cent mille francs, il +l'admettait et trouvait meme qu'ils n'etaient point tout a fait dans +leur tort; mais qu'ils eussent procede de cette maniere, en arriere de +lui, sans le prevenir, c'etait ce qui le suffoquait. Pourquoi ne lui +avaient-ils rien dit? il se serait explique avec eux et il leur aurait +fait comprendre qu'il avait ete entraine, mais que son intention n'etait +pas du tout de marcher sur ce pied. En realite, deux cent mille francs +n'etaient pas dans sa position une depense constituant des habitudes de +prodigalite telles, qu'on devait les reprimer brutalement, par la +nomination d'un conseil judiciaire. + +En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait a son +pere et a sa mere etait celui-la meme qu'ils pouvaient le plus justement +lui retourner. Indigne qu'ils eussent introduit leur demande sans le +prevenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis qu'on +presenterait a leur caisse un billet de 10,000 francs souscrit a l'ordre +de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une +explication il les eut facilement donnees. Mais il n'admettait pas que +ses parents en eussent eu de leur cote pour agir comme ils l'avaient +fait. Quelle difference, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 francs a +payer et une demande en nomination de conseil judiciaire! + +Le resultat naturel de cette exasperation avait ete de le rapprocher de +Cara: cela etait oblige, etant donne sa nature; il avait besoin d'etre +plaint, d'etre aime, de ne pas se sentir isole. + +Et c'etait de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonne et +isole. Enfant, il avait vu ses parents absorbes par le soin de leurs +affaires n'avoir presque pas de temps a lui donner et consacrer tous +leurs efforts a faire fortune, le grand but, la joie supreme de leur +vie. Plus tard, c'etait encore ce souci de la fortune qui les avait +empeches de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'etait +toujours a la question d'argent qu'ils le sacrifiaient. + +Cara, voyant cet acces de tendresse et en comprenant tres-bien la cause, +n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui +etait si doux de l'etre, elle l'avait aime comme il desirait l'etre; +elle avait ete toute a lui, entierement pleine de ces prevenances et de +ces calineries qu'une mere a pour son enfant malheureux: maitresse, +mere, soeur et meme soeur de charite, elle avait ete tout cela a la +fois. + +Comment ne l'eut-il pas aimee pour cet amour qu'elle lui temoignait +alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'etait plus la brillante Cara +qu'il voyait en elle, c'etait la douce et affectueuse Cara qui le +consolait, une femme de coeur tendre et aimante. + +Avant que le jugement fut rendu, Capa avait pu apprecier les changements +qui s'etaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais +encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire +qu'elle avait pris sur lui et de la solidite des liens par lesquels il +lui etait attache: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus +que par elle, et, ce qui etait d'une bien plus grande importance encore, +il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vit, et cela sans desir +de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensee. + +Cet etat changeait si completement la situation, qu'apres avoir +commence par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un +conseil judiciaire fut repoussee, elle en vint a se demander s'il ne +valait pas mieux au contraire qu'elle fut admise: repoussee, Leon +pouvait se reconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus +et alors il etait tout a elle. + +Il est vrai qu'il l'etait sans rien pouvoir faire; mais son incapacite +d'emprunter et d'aliener ne serait pas eternelle; et puis, d'ailleurs, +elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacite. + +Et quand cette idee se presenta pour la premiere fois a son esprit, elle +se mit a rire toute seule silencieusement: ils etaient vraiment prudents +et prevoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents, +bien perspicaces dans les savantes precautions qu'ils prenaient pour +empecher les jeunes gens de se ruiner! + +Le jour du jugement, elle voulut accompagner Leon jusqu'a la porte du +Palais, et elle l'attendit la, a moitie cachee au fond de sa voiture. A +la facon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que +le conseil judiciaire etait accorde, mais elle n'en ressentit aucune +contrariete. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa +maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement, +passionnement serre contre elle, puis, le regardant en face avec des +yeux un peu egares: + +--Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te +reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'etre aime; tu +verras comme je t'aime. + +Et comme il restait accable, elle le gronda doucement. + +--Ne vas-tu pas te desoler pour une chose qui, en realite, n'est qu'une +chose d'argent. + +--Ce n'est pas pour moi que je me desole, c'est pour toi. + +--Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai +jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait. + +Il la regarda avec inquietude. + +--Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la +meme situation. + +--Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus inquiets. + +--Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te voila sans +le sou, tandis que moi-meme je n'ai que des valeurs ... qui ne valent +pas grand'chose, il faut que nous prenions une resolution serieuse. + +--Et tu l'as arretee dans ton esprit, cette resolution? + +--Je l'ai arretee. + +--Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire connaitre? + +--Il le faut bien. + +Alors, voyant par l'inquietude de Leon les choses au point ou elle +voulait les amener, elle continua: + +--Voici ce que j'ai decide: continuer a vivre comme je vis actuellement +est desormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je vends +tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation generale et +forcee comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est +indispensable pour meubler un appartement modeste et elegant: salle a +manger, petit salon, deux chambres, le strict necessaire: et c'est dans +cet appartement que nous allons nous etablir. + +A mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Leon s'etait eclairee; +quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les +levres par un baiser. + +--Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus devouee! + +--Je t'aime, c'est la ma seule qualite, ne m'en cherche pas d'autres; +serons-nous heureux ainsi! + +La reflexion revint a Leon, et avec elle un sentiment de dignite. + +--C'est impossible, dit-il. + +--Parce que? + +--Mais.... + +Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs etait inutile, car elle avait +compris. + +--Es-tu bebete, dit-elle, tu ne veux pas de cet arrangement parce que tu +serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ca serait cependant +un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et +je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais +pas de ton argent quand tu etais riche, je l'accepte maintenant que tu +es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire? +Rassure-toi. Tu m'as prete environ 100,000 francs, je te les rendrai sur +le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs que +nous vivrons. Qu'en dis-tu? + +--Je dis que tu es un ange! + + + + +XV + + +CATALOGUE +D'un tres-beau et tres elegant +MOBILIER MODERNE + +CHAMBRE A COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES +SALON RECOUVERT EN BROCATELLE +SALLE A MANGER EN EBENE, MEUBLES D'ART, GLACES, PIANOS, BRONZES D'ART +GARNITURES DE CHEMINEES, LUSTRES, FEUX +GROUPES ET BUSTES D'APRES L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, IVOIRES +MARBRES, EMAUX CLOISONNES +PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SEVRES ET AUTRES +TABLEAUX, CURIOSITES +DIAMANTS +BAGUES, COLLIERS +BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES +OMBRELLES, EVENTAILS, LINGE +VOITURES +CALECHE ET DORSAY A HUIT RESSORTS +COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVREES +Dont la vente aura lieu +Par suite du depart de Mlle C... +_Hotel Drouot, grande salle n deg.1._ + +Ce catalogue, imprime par Claye avec un vrai luxe typographique et tire +sur papier teinte, annonca au tout Paris que ces sortes de choses +interessent la vente de Cara. + +Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications +et de commentaires. Combien de bonnes amies s'ecrierent avec des larmes +dans la voix et le sourire aux levres: + +--C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout a fait ruinee! + +A quoi il y avait des gens moins naifs qui repliquaient que ce n'est pas +toujours parce qu'une femme est ruinee qu'elle vend son mobilier, mais +que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et +tout neuf. + +--Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un, +puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire. + +--Il lui donnera peut-etre mieux que cela. + +--Quoi donc? + +--Son nom? + +Il y eut foule a l'exposition particuliere, qui se fit un samedi, et +plus grande foule encore a l'exposition du dimanche, car ces bavardages +avaient donne un attrait particulier a cette vente: puisqu'on en +parlait, il fallait voir ca. + +Et l'on etait venu voir ca, non-seulement ceux qui, de pres ou de loin, +touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui, +appartenant au monde honnete, etaient curieux d'apprendre et de +s'instruire. + +Comment font ces femmes-la? Comment sont-elles meublees? Ont-elles des +meubles speciaux a leur metier? Comment est leur chambre a coucher? + +On eprouva une irritante deception a ce sujet en venant voir +l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre a coucher "en +tapisseries anciennes" fut le premier article inscrit au catalogue, +celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle +ne figura pas a l'exposition, et les femmes qui etaient venues a cette +exposition pour voir cette fameuse chambre, de meme que les hommes qui +s'y etaient rendus comme a une sorte de pelerinage pour la revoir, en +furent pour leur temps perdu: la proprietaire s'etait, au dernier +moment, reserve le mobilier de cette chambre. + +Ceux qui etaient venus pour revoir ce qu'ils avaient deja vu, les uns +pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soiree, +constaterent que ce n'etait pas seulement le mobilier de la chambre a +coucher qui ne figurait pas a l'exposition; celui du cabinet de +toilette, si curieux et si original, avait ete distrait aussi; de meme +avaient ete reserves encore par la proprietaire d'autres meubles ou +d'autres objets pris ca et la; il etait donc evident qu'un choix avait +ete fait et que la rubrique du catalogue et des affiches "pour cause de +depart" n'etait pas vraie; elles auraient du dire, ces affiches: "pour +cause de changement de domicile". + +En effet, avec ce que Cara avait retire de son mobilier, elle avait +meuble pour Leon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est +vrai, mais tout a fait elegant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde +de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison +quelconque, valeur intrinseque ou affection. + +C'etait ainsi qu'elle avait reserve sa chambre entiere, tout son cabinet +de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle a manger, si +bien que sans depenser presque rien elle s'etait organise un interieur +charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de facon a faire de serieuses +economies sur les voitures. + +Et cependant, malgre ce prelevement, son catalogue, grossi d'ailleurs +par une assez grande quantite d'objets fournis par le +commissaire-priseur et l'expert charges de la vente, avait presente un +chiffre total de trois cent quarante numeros bien suffisants pour +attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres +non chiffrees, dix-sept cravaches a pomme d'or sans initiales et +vingt-deux porte-mine aussi en or et egalement sans initiales, le tout +entierement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitot donnees, montres +ou cravaches avaient ete serrees pour etre vendues un jour. + +De tout ce qui peut allumer les encheres, Cara n'avait refuse que deux +moyens: vendre chez elle, ce qui est la supreme attraction pour le monde +bourgeois, et diriger sa vente ou meme simplement y assister; mais ni +l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discretes, +et les employer, si avantageux qu'ils pussent etre, eut ete donner un +dementi a sa vie entiere: elle ressemblait ou tout au moins elle avait +la pretention de ressembler a ces fleurs qu'on voyait toujours chez +elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour +la trouver. + +Malgre cette absence, sa vente obtint un tres-beau succes; elle +produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien +entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par +"les journaux bien informes", fit rever plus d'une pauvre fille, +acharnee a l'ouvrage de sept heures du matin a dix heures du soir et +gagnant quinze sous par jour. + +Pendant que les commissionnaires de l'hotel des ventes demenageaient +l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur cote, +les tapissiers amenageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Leon, +pour echapper a ces ennuis, passaient quelques jours a Fontainebleau, se +promenant sentimentalement dans la foret, seuls, en tete a tete, +oublieux du passe et se jetant passionnement dans les jouissances de +l'heure presente. + +Ce fut a Fontainebleau que Cara recut la lettre de son +commissaire-priseur, lui annoncant que le produit de sa vente s'elevait +a 319,423 francs. Elle n'en dit rien a Leon, et ce fut seulement quand +le tapissier la prevint que tout etait pret dans l'appartement de la rue +Auber qu'elle parla de revenir a Paris. + +Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce +nouvel appartement, et ce devait etre une surprise pour Leon d'y faire +son entree pour la premiere fois. + +C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soiree fut remplie pour +lui par une serie de surprises. + +Partis de Fontainebleau dans l'apres-midi, ils etaient arrives a Paris +pour l'heure du diner, et a peine entres dans le salon, avant meme +d'avoir pu visiter l'appartement, Louise etait venue les prevenir que le +diner etait servi. + +--Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle a +manger. + +Elle etait toute petite, cette salle a manger, et faite pour l'intimite +la plus etroite: deux couverts etaient mis sur la table, mais a cote +l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge etait +eblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux reflechissaient par +leurs facettes la douce lumiere de la lampe; sur le poele, dans une +jardiniere placee devant la fenetre, sur le buffet, des fleurs fraiches +et odorantes etaient arrangees avec gout dans des mousses veloutees. + +Le menu n'etait compose que de trois plats, poisson, roti et legumes, +mais ces plats bien prepares etaient ceux precisement que Leon +preferait; aussitot apres les avoir places sur la table et avoir change +le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dinaient en tete +a tete comme deux amants enfermes dans un cabinet particulier. + +Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors +Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle +revint prendre le bras de Leon pour le conduire dans le salon, ou, sur +un petit gueridon, deux tasses etaient preparees, flanquant une boite de +cigares. + +Elle lui versa, elle lui sucra elle-meme son cafe, puis allumant une +allumette en papier a la lampe, elle la lui presenta; ce fut alors +seulement qu'elle s'assit sur le canape aupres de lui, tout contre lui. + +--Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de regler +nos comptes. + +Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la +posa sur le gueridon: + +--27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas? +dit-elle, c'est-a-dire ce que tu as bien voulu me preter: les voici, +c'est a toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec +economie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera +longtemps. J'ai deja pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est +pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera +notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et +tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu; +nous ne depenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-etre +par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas +nous inquieter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous +rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme. + +Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les +epaules effacees, la tete haute, d'un air majestueux: + +--M. Leon Haupois-Daguillon ici present, permettez-vous a votre +maitresse, a votre esclave de vous rendre heureux? repondez, je vous +prie, comme vous repondriez a M. le maire, oui ou non. + +Il la prit dans ses bras, mais presque aussitot elle se degagea: + +--Comme j'avais prevu ta reponse, j'ai dispose a l'avance ce qui, selon +mon sentiment, devait, en satisfaisant les idees, te plaire. Veux-tu me +suivre? + +Elle prit la lampe et marcha devant lui. La piece qui faisait suite au +salon etait la chambre a coucher, exactement meublee, aux dimensions +pres, comme au boulevard Malesherbes; puis apres cette chambre en venait +une autre assez grande qui avait ete transformee en un cabinet de +toilette qui etait le meme aussi que celui du boulevard Malesherbes. + +Il semblait que c'etait la que finissait l'appartement; cependant Cara +ouvrit une porte dans une armoire et dit a Leon de la suivre. + +Ils se trouverent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement, +puis, apres cette chambre, ils passerent dans un petit salon. + +--Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une +entree particuliere sur l'escalier, afin que mon petit homme ait +l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gene, je +le parierais, qu'on dit qu'il demeure chez sa petite femme. + +Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du +lit: + +--Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que +ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit +de semblant; il ne deviendra un lit veritable que quand tu le voudras. + + + + +XVI + + +Ainsi que Cara l'avait pressenti, Leon aurait ete gene "qu'on dit qu'il +demeurait chez sa petite femme"; plus que gene, honteux, et il n'y +aurait point demeure. Mais l'arrangement de l'appartement particulier +leva tous les scrupules: aux yeux du monde il etait la chez lui, et +c'etait chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait +donner des rendez-vous, non chez sa maitresse. Les convenances etaient +sauvees, et Leon n'etait pas homme a se mettre volontiers au-dessus des +convenances,--cette religion bourgeoise. En realite c'etait lui qui +payait le loyer, lui qui payait toutes les depenses, et l'argent avec +lequel il ferait ses paiements lui avait coute assez cher pour qu'il le +considerat comme lui appartenant. Sa conscience etait donc en repos; en +tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle +avait des velleites de protestation ou de revolte, ce qui, a vrai dire, +arrivait assez souvent. + +Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en +ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron +Valentin, leur avait repete, attendaient leur fils et, pour sa rentree, +M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, prepare une petite allocution +dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux resultat: + +--De ce que tu as ete entraine a des actes de prodigalite que nous avons +du, bien malgre nous, arreter, il ne s'en suit pas que nous recourrons +contre toi a des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de changee +dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme +par le passe et aussi tes appointements; seulement comme nous desirons +que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison, +nous augmentons ta part d'interet, nous la portons a 10 pour 100, +certains a l'avance que par ton assiduite au travail tu voudras +justifier notre confiance. + +Ce petit discours debite simplement, amicalement, bras dessus, bras +dessous en se promenant, en ami indulgent plutot qu'en pere justement +irrite, devait etre selon eux tout a fait irresistible. + +Cependant ce n'etait pas tout; la mere, elle aussi, aurait quelque chose +a dire a son fils, amicalement; tendrement: + +--Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signes de ton nom +soient protestes; chaque fois qu'on en presentera un, la caisse refusera +de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu +porteras toi-meme chez l'huissier. + +Le "toi-meme" serait legerement souligne et seulement de facon a bien +marquer le temoignage de confiance. + +Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne +serait-il par touche par ces temoignages d'affection! + +Mais l'enfant prodigue n'etait pas rentre; et, les affiches annoncant la +vente de Cara avaient frappe leurs yeux: _Mobilier moderne, diamants_, +par suite du depart de mademoiselle C.... + +"Par suite de depart"; comme ces mots leur avaient ete doux! Et M. +Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit a sa femme +qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue +pour la lire elle-meme. Ah! comme son coeur de mere avait battu en +lisant cette ligne: "Par suite du depart de mademoiselle C..."; mais +comme en meme temps son imagination de femme honnete avait travaille en +lisant la longue enumeration de l'affiche: _Meubles d'art, marbres, +tableaux, diamants, voitures_, c'etait par le luxe que ces femmes +seduisaient les jeunes gens, et c'etait pour entretenir ce luxe que +ceux-ci se ruinaient. + +Enfin elle partait cette femme et bientot ils en seraient delivres: +apres tout, il etait jusqu'a un certain point admissible que Leon eut +voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les +chagrins de ce depart et de cette vente: il etait si bon, si tendre le +brave garcon. + +Mais la vente avait eu lieu et le brave garcon n'etait pas revenu a la +maison paternelle comme on l'esperait; ou plutot, s'il etait revenu rue +de Rivoli, ce n'avait point ete pour y rester et y reprendre son +domicile: tout au contraire. + +Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon dejeunaient rue Royale comme +ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de +chambre, Jacques, avec une mine effaree. + +Le pere et la mere, qui n'avaient qu'une pensee dans le coeur, avaient +senti tous deux en meme temps qu'il s'agissait de leur fils; et, comme +Saffroy etait a table avec eux, ils avaient fait un meme signe a Jacques +pour qu'il ne parlat pas. Saffroy etait trop fin pour n'avoir pas saisi +ce signe, et bien qu'il eut le plus vif desir de savoir ce que Jacques +venait annoncer, car il avait bien devine lui aussi qu'il s'agissait de +Leon, il avait quitte la table pour rentrer au magasin. + +--Eh bien, Jacques? + +Ce fut le meme cri qui s'echappa des levres de M. et de madame +Haupois-Daguillon. + +--M. Leon est venu il y a environ deux heures a son appartement; par +malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour prevenir +monsieur et madame. + +--Alors, comment l'avez-vous su? + +--C'est Joseph qui, tout a l'heure, est venu me le dire. M. Leon a donne +conge a Joseph et il l'a paye. + +Le pere et la mere se regarderent avec inquietude. + +Jacques, qui s'etait arrete un moment, comme s'il n'osait continuer, +reprit bientot: + +--Ce n'est pas tout: M. Leon a fait mettre dans des malles son linge, +ses vetements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a porte +le tout dans une voiture, et avant de partir M. Leon a dit a Joseph de +m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais +prevenir monsieur et madame. + +Jacques ayant acheve ce qu'il avait a dire, sortit laissant ses deux +maitres ecrases. + +Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les pensees qui +les etouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme tous les +jours leur serrer la main et prendre une tasse de cafe avec eux; s'il +avait ete fidele a cette coutume amicale pendant vingt annees, il +l'etait plus encore depuis l'absence de Leon; quand ses amis etaient +heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient; +maintenant qu'ils etaient malheureux, il venait avec la regularite +qu'inspire l'accomplissement d'un devoir. + +Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une crise; +mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En +quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques +venait de leur dire. + +--Et qu'avez-vous decide? demanda-t-il. + +--Rien; nous ne savons a quel parti nous arreter. + +--Mon mari parlait d'ecrire, mais ou voulez-vous qu'il adresse cette +lettre? Chez cette femme, est-ce possible? + +--Si je ne puis pas ecrire a mon fils chez cette femme, je puis encore +bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois. + +--Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, c'est +moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec Leon +ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait etre dangereux. Vous etes +exaspere contre lui, et de son cote il croit avoir, il a des griefs +contre vous: de votre rencontre, il pourrait resulter un choc qui, dans +les circonstances presentes, mettrait les choses au pire: je le verrai, +moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou. + +--Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois. + +--Sans doute, il est evident que Leon s'est jete dans les bras de cette +femme et s'est rapproche d'elle plus etroitement parce qu'il a ete +blesse par la demande en nomination de conseil judiciaire. Quand, sur +l'avis de Favas, vous avez adopte cette mesure, je ne vous ai rien dit +parce que vous ne m'avez pas consulte, et que rien n'est plus grave que +d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai augure rien de +bon, et j'ai meme fait des demarches aupres de trois membres du conseil +de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis +franchement. + +--Vouliez-vous donc qu'il nous ruinat? + +--Je ne crois pas qu'il eut ete jusque-la, tout au plus aurait-il fait +une breche a la fortune que vous lui laisserez un jour; enfin cette +breche eut-elle ete large, tres large, tout n'eut pas ete perdu; il faut +savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, surtout +quand ils sont passionnes, et sous son apparence calme Leon est +passionne, il est tendre, et quand il aime il est capable de toutes les +folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de l'arreter, +vous en avez use, et ce moyen s'est retourne contre vous. Vous avez fait +comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent aussitot +qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'a la derniere +extremite. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le savez, pour +ajouter a votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une certaine +mesure, comment je comprends que Leon ait ete entraine a la resistance +et finalement a cette folle resolution. J'ai voulu que vous sachiez a +l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront de +nature a le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on peut +agir sur lui. + +--Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon. + +--Aussitot que possible, aujourd'hui, demain, aussitot que je l'aurai +trouve. + +--Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez +devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains. + +Comme Byasson, apres les avoir quittes, traversait le vestibule, Saffroy +se trouva devant lui. + +--Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Leon? + +Byasson n'avait pas une tres-grande sympathie pour Saffroy; il le +trouvait trop ambitieux, et il le soupconnait de speculer sur l'absence +de Leon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes graces de M. et +de madame Haupois-Daguillon, de facon a devenir un jour le seul chef de +la maison, le fils etant ecarte. + +--Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici; +j'espere que, quand il dirigera tout a fait la maison, il ne pensera +plus qu'au travail. + + + + +XVII + + +Trouver Leon n'etait pas bien difficile, il n'y avait qu'a trouver Cara; +pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait +la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa +pretendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la +donner: rue Auber, n deg. 9. + +Arrive au quatrieme, il sonna a la porte de gauche comme le concierge le +lui avait recommande, et il sonna fort. + +Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui +s'entre-bailla, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement +les dessins geometriques du tapis de l'escalier, leva la tete pour voir +si dans sa preoccupation il ne s'etait pas trompe; il apercut le bonnet +blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement. + +Puis bientot apres la porte de gauche fut ouverte par Leon lui-meme, +qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas. + +--Je suis indiscret? dit celui-ci. + +--Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir, +au contraire, vous me trouvez en train d'emmenager. + +Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir +cet interieur simple et decent ou rien ne rappelait la femme a la mode, +et surtout une femme telle que Cara. + +--Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne +viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce +plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que +j'ai vu naitre et grandir; cependant je ne serais pas monte ici si je +n'avais eu a te parler serieusement. Je quitte tes parents a l'instant +meme, et comme, peu de temps avant mon arrivee, Jacques etait venu leur +annoncer ton demenagement, tu peux t'imaginer dans quel etat de +desespoir ils sont; ta mere, ta pauvre mere est baignee dans les larmes; +ton pere est accable dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu +etais mort. + +--Qui m'a tue? + +--Qui tout d'abord les a desesperes? Ne recriminions point: je ne suis +venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me +trouve pas a mon aise ici,--il regarda autour de lui comme pour sonder +les tentures,--je te demande de sortir quelques instants avec moi. + +Leon, assez mal a l'aise, montra les caisses et les malles placees au +milieu du salon: + +--J'aurais voulu achever mon emmenagement, dit-il. + +--Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami? + +--Et ou voulez-vous que nous allions? + +--Sois sans inquietude, je ne te menage pas une surprise, ces moyens ne +sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de +m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes +closes, librement. + +--Je suis tout a vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me +preparer. + +Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne +fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se preparer; il resta pres +d'un quart d'heure absent. + +Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de +temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de +choses insignifiantes, et plus d'une fois Leon laissa tomber la +conversation comme un homme qui suit sa propre pensee: le quart d'heure +qu'il avait employe a se preparer, selon son expression, l'avait +singulierement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le +laisser sortir, Cara l'avait style. Ce n'etait donc plus seulement +contre lui que Byasson allait avoir a lutter; ce serait encore contre +elle; mais, si formelles que pussent etre les promesses qu'elle avait +exigees de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces +conditions defavorables que de l'avoir elle-meme derriere soi, +invisible, mais menacante et prete a paraitre au moment decisif. + +Au lieu de recevoir Leon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le +fit monter a sa chambre, ou il etait sur que personne ne pourrait venir +les deranger et ou il n'y avait pas d'oreilles indiscretes a craindre. +Mais si cette chambre etait un lieu sur, elle etait en meme temps un +lieu encombre et si plein de toutes sortes de choses placees ca et la +avec un beau desordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de +travail avant de pouvoir trouver deux sieges pour s'asseoir. Sur le +canape etait un tableau tout nouvellement achete et auquel il ne fallait +pas toucher, car il n'etait pas encore sec; les chaises etaient prises, +celle-ci par un vase en bronze, celle-la par un ivoire, une autre par un +tas de gravures; sur un fauteuil etaient de vieilles faiences, et debout +dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis +et des etoffes qui attendaient la depuis longtemps le moment ou le +maitre s'etant decide a faire construire la maison de campagne dont +depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau, +toujours changeant dans sa tete, on les emploierait enfin a l'usage pour +lequel ils avaient ete successivement achetes au hasard des occasions. + +--Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle +est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton pere et de ta mere, +le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu etais mon fils, +moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux +dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et +legitime que je me jette entre tes parents et toi au moment ou vous +allez vous separer. Et que produira cette separation? votre malheur, +votre desespoir a tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un; +mais ce quelqu'un merite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton +avenir, et ton honneur? + +--Celle dont vous parlez sans la connaitre m'aime et je l'aime. + +--Sans la connaitre! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriete +est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la +certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirme par vingt, par cent +temoins qui viendront deposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te +peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que +j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes +paroles ne sont pas l'eloge de celle que tu crois aimer. Quelle est +cette femme que tu preferes a ton pere, a ta mere, a la famille, a la +fortune, a l'honneur, et aupres de qui tu veux vivre miserablement dans +une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue +possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie? + +--Je l'aime. + +--A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la +jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les +folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes a elle; pour combien de temps? +Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse +et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous separer dans un avenir +prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son age. +Elle pourrait etre ta mere; ce n'est pas a toi qu'il faut le dire, toi +qui l'as vue sous la cruelle lumiere du matin, si terrible pour une +femme de son age. + +Leon, blesse par ces paroles, ne pouvait guere s'en facher, il voulut +essayer de sourire: + +--Vous qui aimez tant les choses d'art, reflechissez donc un peu, +dit-il, a l'age qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la +representa nue. + +--Quelle niaiserie! + +--Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle etait adoree par son amant, qui +en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle +n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente. + +--Elle en aura soixante le jour ou tombera le bandeau qu'elle t'a mis +sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu +entendras, la satiete peut-etre, mieux que cela, la voix de ta dignite +et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient +que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle +n'a jamais eveille en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de +grand, rien de ce qui est la consequence ordinaire de l'amour lorsqu'il +existe entre deux etres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est +digne de toi, toi que j'ai connu honnete, tendre, bon, genereux, toi qui +portes ecrites sur ton visage toutes les qualites qui sont dans ton +coeur? + +--Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas. + +--Oui, mais tu ne me diras pas que tu as ete seduit et entraine par ces +qualites qui, etant aussi en elle, se sont mariees aux tiennes. Tu as +ete seduit par ses defauts, par ses vices, par son savoir de vieille +femme, qui depuis vingt-cinq ans a etudie, pratique, experimente sur le +sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries +de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art +incomparable. Je les connais, ces habiletes de vieilles femmes qui se +font les meres en meme temps que les maitresses de leurs jeunes amants, +leur preparant d'une main experimentee la cantharide ou le haschisch et +de l'autre les enveloppant de flanelle. Voila ce qui m'epouvante pour +toi et me fait te tenir ce discours, que je t'epargnerais comme je me +l'epargnerais moi-meme, si, au lieu d'etre aux mains de cette femme, tu +aimais la premiere venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de +ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrene. + +--C'etait a mon pere qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand +j'aimais Madeleine. + +--Je l'ai fait. + +--Et vous n'avez point ete ecoute, pas plus que je ne l'ai ete moi-meme; +vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon pere +et ma mere veulent mettre a l'abri de mes prodigalites, c'est encore mon +coeur qu'ils veulent proteger contre mes egarements, c'est ma vie qu'ils +veulent prendre pour la diriger au gre de leurs idees, de leurs +interets, de leur sagesse. Eh bien, je me suis revolte, et puisqu'on +m'avait empeche de prendre pour femme, une jeune fille digne entre +toutes de respect et d'amour, aupres de laquelle j'aurais vecu heureux +dans ma famille, tranquillement, sans autres emotions que celles du +bonheur et de la paix, j'ai pris pour maitresse une femme qui a ete +assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimee, celle que +j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de +Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il +fallait en effet que son art fut grand, tres-grand. Mais pour tout le +reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide +et la flanelle, ce n'est pas par la qu'Hortense me tient comme vous le +pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination +n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes +complications la ou les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la +connaissance d'Hortense, j'ai obei a un caprice: elle me plaisait, voila +tout. Mais bientot j'ai appris a la connaitre, et j'ai vu qu'elle valait +mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis +heureux d'etre aime par elle. C'est la ce que vous appelez de la folie. +Peut-etre au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la +folie, mais j'ai le malheur d'etre ainsi fait que je prefere la folie +qui me donne le bonheur a la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui. + +--Mais, malheureux enfant.... + +--Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis deja +dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose a +etre juge severement par ceux qui s'appellent les honnetes gens, cela +est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aime, je vis, je +me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles: +cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de +l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien +posee dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus +de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la +connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime, +et rien ne me separera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me +deshonorait, ou ai-je trouve de l'affection et de l'appui, si ce n'est +pres d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, ou sur la demande de mon +pere et de ma mere ... de ma mere, Byasson, on venait de faire de moi +une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir? +les siens. Et vous voulez que maintenant je me separe de cette femme qui +m'a console dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinee, +pour rester ma maitresse, quand vous qui etes riche vous m'avez +deshonore de peur que la centieme, la millieme partie peut-etre de votre +fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je +ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lachete et une infamie dont je +ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est +donc incurable. + +--Que tu penses a elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas a ton +pere, ne penseras-tu pas a ta mere? + +--A qui ont-ils pense lorsqu'ils ont presente cette demande? a moi ou a +eux? + +--Ne parlons point du passe; parlons du present. Que vas-tu faire? + +--Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire. + +--Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas etre l'amant de Cara +puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maitresse? + +--Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai recu +de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec. + +--Et quand ces cent mille francs seront depenses, ton pere et ta mere, +morts de chagrin, t'auront laisse leur fortune, n'est-ce pas, et alors +tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espere? + +Leon allait repondre; mais au moment meme ou il etendait le bras, on +frappa a la porte du salon qui precedait la chambre. + +--Laissez-nous, cria Byasson. + +Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colere alla +ouvrir la porte. + +--C'est une lettre pressee pour M. Leon Haupois, dit le commis qui +entra. + +Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgre la distance Leon +avait entendu ces quelques mots. + +Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit +la lettre, mais, chose etrange, l'adresse etait d'une ecriture qu'il ne +connaissait pas; vivement il l'ouvrit. + +"Madame vient de se trouver mal; le medecin est tres-inquiet; Madame +prononcant votre nom a chaque instant j'ose vous prevenir de ce qui se +passe. + +"LOUISE." + +Alors s'adressant a Byasson: + +--Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que +je vous quitte. + + + + +XVIII + + +Lorsque Leon arriva rue Auber, il trouva sa maitresse sans connaissance +etendue sur son lit, et aupres d'elle un jeune medecin qu'on avait ete +chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait a la faire revenir a +elle. + +--C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs +je crois qu'elle va cesser. + +En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour +d'elle d'un air egare, puis apercevant Leon, le reconnaissant, elle lui +jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant a elle par un mouvement +passionne, elle eclata en sanglots spasmodiques. + +--Maintenant, dit le medecin, madame n'a plus besoin que de repos et de +calme; je puis me retirer. + +Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la +conviction d'avoir accompli un miracle. + +Leon s'installa aupres du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la +main, qu'elle garda dans la sienne, ils resterent ainsi assez longtemps +sans parler; malgre le desir qu'il en avait, Leon n'osait l'interroger, +le medecin ayant prescrit le repos et le calme. + +Enfin, Cara se trouva assez bien elle-meme pour prendre la parole: + +--Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est +ta voix qui ma ressuscitee; je crois bien que j'etais en train de +mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je +serais peut-etre restee longtemps, toujours dans cet etat, si tout a +coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a semble que +je me reveillais; comme tu as ete bien inspire de revenir! + +--Je n'ai pas ete inspire; je suis revenu parce que Louise m'a ecrit que +tu etais malade. + +--Comment, Louise? + +--Elle m'a ecrit parce qu'elle etait effrayee, et elle m'a dit de venir +tout de suite. + +--Je comprends qu'elle ait ete effrayee. Apres ton depart, j'ai pense a +ce que tu venais de me dire, et je me suis imagine, pardonne-moi, que +ton ami Byasson allait si bien te precher et te circonvenir que nous ne +nous verrions plus. Alors, j'ai ete prise d'un aneantissement, mon coeur +a cesse de battre, mes yeux ont cesse de voir, j'ai pousse un cri, +Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passe: quand j'ai +recouvre la vue, j'ai rencontre tes yeux. + +--C'est pendant cette syncope que Louise effrayee m'a ecrit; mais +comment a-t-elle su que j'etais chez Byasson? + +--Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurement ce n'est pas moi +qui le lui ai dit, car je suis fachee qu'elle t'ait ecrit. + +--Comment, tu es fachee que je sois revenu? + +--Cela parait absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui, +je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais +j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas +ramene par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmene chez lui, +ce n'etait point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses +curiosites, c'etait pour tacher de te decider a te separer de moi et a +rentrer chez ton pere. Ne me dis pas non, c'est cette pensee, ce sont +ces discours que j'entendais qui m'ont etouffee et qui ont provoque ma +syncope. Quand j'en suis venue a bien preciser la situation et a me +dire: ecoutera-t-il la voix de son ami ou ecoutera-t-il celle de son +amour? retournera-t-il chez son pere ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a +ete si poignante que je me suis evanouie. Mais, malgre tout, malgre +l'etat affreux dans lequel j'etais, j'aurais voulu que Louise ne +t'ecrivit pas. Livre a toi-meme tu aurais seul decide cette situation, +c'est-a-dire notre avenir a tous deux, ma vie a moi. C'etait une +epreuve, elle eut ete telle qu'il ne serait plus reste de doute apres. +Si tu avais ete chez ton pere, je serais peut-etre morte, mais +qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu etais revenu pres +de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est +vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout a l'heure, parce que Louise +t'a ecrit que j'etais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur; +il n'y a pas eut choix. Et c'etait sortir triomphante de cette lutte que +j'aurais voulu. C'etait ce choix qui aurait calme mes alarmes. Tu es +accouru apres avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en verite +chez un homme tel que toi qui est la bonte meme! Pitie n'est pas amour. +Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite, +mais demain, apres-demain, il reprendra son preche ou il a ete +interrompu, et tu decideras en connaissance de cause, librement. + +Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la defendre. + +Leon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille +et sa maitresse, n'y retourna pas, car y aller eut ete avouer qu'il +pouvait etre indecis, et que la lettre de Louise l'avait precisement +arrache a cette indecision. + +Quant a la facon dont cette lettre lui etait parvenue, il en avait eu, +meme sans la demander, l'explication la plus simple et la plus +naturelle: dans sa crise, Cara avait prononce plusieurs fois, sans en +avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tete, avait +imagine qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouve +l'adresse dans le _Bottin_. + +Byasson, ne voyant pas Leon revenir bientot comme celui-ci en avait pris +l'engagement, lui ecrivit; mais Leon ne recut pas ses lettres qui furent +remises a Louise par la concierge, et par Louise a Cara; alors il vint +lui-meme rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui +ouvrit pas. Il sonna a la porte de Cara, Louise lui repondit que madame +etait a la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le +laisser monter, l'arreta pour lui dire que M. Leon Haupois etait en +voyage; quelques jours apres on lui fit la meme reponse. + +C'etait evidemment un parti pris; le mieux dans des conditions etait +donc de ne pas brusquer les choses; il etait plus sage d'attendre, de +veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se presenterait; +ce qui devait arriver un jour ou l'autre. + +Cara eut alors toute liberte de pratiquer sur Leon le systeme de +l'absorption, a petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle +se rendit plus chere, surtout plus indispensable. + +Vivant sous le meme toit, ils ne se quitterent plus, et, peu a peu, ils +en vinrent a sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au theatre dans +une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et ou ils se tenaient +serres l'un contre l'autre, les jambes enlacees, la main dans la main, +ecoutant, riant, s'attendrissant ensemble. + +Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses, +d'abord a la Marche, a Porchefontaine, au Vesinet, ou l'on a pour ainsi +dire l'excuse de la partie de campagne, puis a Chantilly, puis enfin a +Longchamps, devant tout Paris. + +Le jeudi, il l'accompagna a Batignolles, rue Legendre, et rapidement il +devint l'ami, le pere des enfants qui, tres franchement, se prirent pour +lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir a leur faire +des surprises de joujoux, de gateaux ou de bonbons; il les emmena a la +campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, diner dans les bois +ou au bord de l'eau. + +--Quel bon pere, quel bon Papa-Gateau tu ferais! disait-elle. + +Bientot il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, ou Cara le laissa +seul, celui ou elle allait au Pere-Lachaise, en pelerinage au tombeau du +duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'a la porte du cimetiere. +Puis, la fois suivante, comme elle etait souffrante et pouvait a peine +se trainer, il lui donna le bras pour l'aider a monter jusqu'au tombeau, +et ensuite il l'accompagna toujours. + +C'etait beaucoup pour Cara que Leon ne put pas se passer d'elle, mais ce +n'etait pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait +qu'il s'habituat a voir en elle plus qu'une maitresse, si agreable, si +seduisante que fut cette maitresse. + +Lorsqu'ils allaient aux courses, Leon ne restait pas toujours a ses +cotes comme un jaloux, et alors quand elle etait seule dans sa voiture, +ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du +monde dans lequel elle avait vecu l'entouraient, les uns pour lui donner +une banale poignee de main, les autres pour causer plus intimement avec +elle. + +Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si preoccupee que +Leon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle repondit +qu'elle n'avait rien; mais son ton dementait ses paroles. + +Enfin, apres le diner, lorsqu'ils furent en tete a tete, cote a cote, +elle se decida a parler: + +--Sais-tu qui j'ai vu tantot a Longchamps? Salzondo. + +Leon laissa echapper un mouvement de contrariete; car, malgre l'histoire +des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait ete si notoire, si +publique, que ce nom ne pouvait pas etre doux a ses oreilles. + +--Sais-tu ce qu'il m'a propose? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour +la centieme fois, de redevenir pour lui ce que j'etais il y a quelques +annees; puis, quand il a ete bien convaincu que je n'y consentirais +jamais, il m'a tout simplement demande d'etre sa femme, sa vraie femme, +c'est-a-dire devant le maire. + +--Et tu as repondu? demanda-t-il d'une voix mal assuree. + +--Que je reflechirais; car enfin la chose merite d'etre pesee. Etre la +femme de Salzondo n'est pas plus serieux que d'etre sa maitresse; +seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune; +et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on +aime et qu'on est aimee; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un +pareil mariage n'empeche pas d'etre aimee par celui qui est maitre de +votre coeur et d'etre a lui corps et ame. De plus, ce mariage, s'il se +faisait, te permettrait de te reconcilier avec ta famille, et c'est la +encore une consideration d'un poids considerable. Combien de fois, +pensant a cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer, +ce sera elle qui te detachera de moi: femme de Salzondo.... + +--Hortense! s'ecria-t-il en se levant avec colere. + +Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras: + +--Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'etais +assez miserable pour ecouter de pareilles considerations. Mais, sois +tranquille, si je sais voir ou est la sagesse, je ne puis aller que la +ou est l'amour. + +Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit a ecrire: + +"Mon cher Salzondo. + +"J'ai reflechi a votre proposition et j'en suis touchee comme je dois +l'etre, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je +vous le jure), la raison, la sagesse, meme le vice, ne peuvent rien +contre lui. + +"Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie + +"CARA." + +Elle donna ce billet a lire a Leon, puis l'ayant mis dans une enveloppe, +elle sonna. + +Louise parut: + +--Va jeter tout de suite cette lettre a la poste. + +Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir pres de Leon: + +--Etes-vous content, mon maitre? moi, je suis la plus heureuse des +femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante a Salzondo d'abord de +m'avoir montre qu'il m'estimait assez pour m'epouser, et aussi et +surtout de t'avoir inspire ce geste de colere qui prouve mieux que tout +combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuee! + + + + +XIX + + +Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui +devait lui permettre de faire aupres de Leon une nouvelle tentative plus +efficace que la premiere. + +Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Leon par +quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau; +mais Leon lui-meme ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus +pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne repondait +point, et quand ses anis, cedant aux instances de Byasson, voulaient +aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche des le premier mot; +Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir a la charge, n'avait +obtenu que des paroles de colere qui avaient amene une brouille entre +eux. + +--J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Leon, je ne veux point +d'un conseil d'amis. + +Avec ses creanciers, Rouspineau, Brazier, Leon avait pratique ce meme +systeme de faire le mort, et il les avait renvoyes a son conseil +judiciaire; il n'avait rien, (son appartement etait au nom de Cara), il +ne pouvait rien: c'etait a son pere de payer si celui-ci le voulait +bien, sinon il payerait plus tard lui-meme quand il le pourrait; et il +n'avait pas pris autrement souci de leurs reclamations, se disant qu'ils +lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui reclamaient pour +attendre. L'attente n'etait-elle pas justement un des risques sur +lesquels ils avaient base leurs operations? + +Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame +Haupois-Daguillon s'etaient montres de bonne composition: afin de sauver +l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer +les billets a leur echeance, mais a condition qu'ils seraient protestes +pour la forme, et surtout a condition plus expresse encore que cet +arrangement serait tenu secret, de maniere a ce que Leon ne le connut +jamais. Le jour ou une indiscretion serait commise ils ne payeraient +plus. + +Fatigue, agace de voir qu'il n'obtiendrait rien de Leon, Byasson voulut +risquer une tentative aupres de Cara, et il lui ecrivit pour lui +demander une entrevue. + +Si Cara ne voulait pas que Leon fut expose aux attaques amicales de +Byasson, qui pouvaient l'emouvoir et a la longue l'ebranler, elle +n'avait pas les memes craintes pour elle-meme. D'avance elle bien +certaine de ne pas se laisser toucher, si pathetique, si entrainante que +fut l'eloquence de Byasson; c'est au theatre qu'on voit les Marguerite +Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un pere noble et se +contenter d'un baiser, "le seul vraiment chaste qu'elles aient recu", +pour le paiement de leur sacrifice; dans la realite les choses se +passent d'une facon moins scenique peut-etre, mais a coup sur plus +sensee. D'ailleurs, elle avait interet a voir Byasson et a apprendre de +lui combien M. et madame Haupois etaient disposes a payer la liberte de +leur fils. + +Elle donna donc a Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et, +pour etre sure de n'etre point derangee, elle envoya Leon a la campagne. + +Byasson arriva a l'heure fixee, et, pour la premiere fois, cette porte, +a laquelle il avait si souvent sonne, s'ouvrit toute grande devant lui. + +Cara etait dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de menage, +elle s'occupait a recoudre des boutons aux chemises de Leon, dont une +pile, revenant de chez le blanchisseur, etait placee devant elle sur une +table a ouvrage; ce fut donc l'aiguille a la main, travaillant, que +Byasson la surprit. + +Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un +siege. + +Byasson avait prepare ce qu'il aurait a dire, il entama donc l'entretien +rapidement et franchement: + +--Vous savez, dit-il, que je suis un commercant, nous parlerons donc, si +vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espere que nous nous +entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous etes une femme +pratique. + +Cara se mit a sourire. + +--Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami +Leon? + +--La question est originale. + +--Il y a acheteur. + +--Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble? + +--C'est a vous de le dire: vous avez; moi je demande. + +--A livrer quand? + +--Tout de suite. + +--Et vous payez tout de suite aussi? + +--Nous ne sommes pas precisement presses, mais je vous ferai remarquer +qu'entre vos mains la valeur que vous avez se deprecie. + +--Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque +jour qui s'ecoule, etant un jour de vie, rend plus prochaine la +realisation de mes esperances. + +--Enfin c'est a vous de faire votre prix, et non a moi. + +--J'avoue que vous me prenez au depourvu, car il me faudrait une table +de probabilites pour la mortalite, comme en ont les compagnies +d'assurances, et je n'ai pas cette table; en realite votre question se +resume a ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame +Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps a vivre; et franchement je +n'en sais rien; vous etes mieux que moi renseigne a ce sujet; ont-ils +des infirmites, suivent-ils un bon regime, le coeur est-il solide, les +poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment +loyaute a vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore? +Mourront-ils bientot? Faites-moi une offre raisonnable; nous +discuterons, et j'espere que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout +lieu de le supposer, vous etes un homme pratique. + +Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur +marche de Cara, il vit qu'il s'etait trompe, et il resta un moment sans +repondre. + +--Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en +continuant; je croyais que vous me l'aviez propose, mettons que je me +suis trompee. C'est donc a moi de faire mon compte. Je vais essayer. +Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de +600,000 fr. Votre ami s'etant trouve dans une mauvaise situation, j'ai +du pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une +vente forcee. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tire 300,000 fr. +environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De +plus je lui ai prete 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son +compte diverses depenses, dont je puis fournir etat, s'elevant a environ +100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis +creanciere et sur lesquels il n'y a pas un sou a diminuer. Maintenant, a +ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est necessaire pour vivre +honnetement en veuve de Leon, et je ne pense pas que vous trouverez que +ma demande est exageree si je la porte a 25,000 francs de rente, c'est a +dire un capital de 500,000 francs. En tout, et repondant a votre +question, je vous dis que pour moi votre ami Leon vaut un million, si je +vends tout de suite et comptant, deux si je vends a terme. Qu'est-ce que +vous offrez? + +Quand on est ne sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de +flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise: + +--Vous vous imaginez donc que Leon vous aimera toujours? s'ecria-t-il. + +--Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage +des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle etait votre intention; +est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer +un autre langage? + +--Mais.... + +--Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; tres-volontiers, +et a vrai dire cela m'agree: le sentiment, mais c'est notre fort a nous +autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Leon +m'aimerait toujours. Je ne peux pas repondre a cela, car toujours, c'est +bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai +Leon m'epousera. A combien estimez-vous la fortune de M. et de madame +Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la +part d'heritage de Leon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq +millions que j'abandonne pour un million. C'est-a-dire que si j'etais +une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marche de dupe. Mais +si je ne suis pas une honnete femme selon vos idees, je suis une femme +d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de +dire que j'ai le sentiment de la famille. Voila pourquoi je n'ai pas +voulu jusqu'a ce jour que Leon m'epouse. Mais vous comprendrez qu'apres +cette entrevue, je n'aurais plus les memes scrupules si vous, mandataire +de cette famille que je voulais menager, vous repoussiez l'arrangement +que je n'ai pas ete vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux +bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et +j'exagere mon pouvoir sur Leon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari, +et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sure de ma force, +puisqu'a l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une +resistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons +pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Leon, son caractere, sa +nature; c'est un garcon au coeur tendre et a l'ame sensible. Quand ces +gens-la aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne +m'aimait pas il serait rentre dans sa famille, lui qui est la bonte +meme, pour ne pas desoler sa mere et son pere. Pourquoi ne l'a-t-il pas +fait? Parce qu'il ne peut pas se detacher de moi, attendu que je le +tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son etre; +en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que +vous ne l'ayez pas marie jeune; comme il eut aime sa femme! il a tout ce +qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer +et aussi la fidelite: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une +femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis +passionnement comme dans le jeu des marguerites, puis toujours +davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les +timides, les betes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Leon +mieux que moi; je n'ai donc rien a vous dire. C'est vous qui avez a me +repondre. + +--Je vous aurais repondu si vous m'aviez parle serieusement. + +--Je vous jure que je n'ai jamais ete plus serieuse, et il me semble +que, si vous voulez bien reflechir a mes chiffres, vous verrez combien +ils sont moderes. Je voudrais que la question put se traiter devant +Leon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donne +ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a +pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiete. Croyez-vous que +cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est +exterminee pour offrir a un homme cette chose rare et precieuse qu'on +appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne +la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre +heureux vos beaux fils de famille, eleves niaisement, qui ne prennent +interet a rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'energie que +pour satisfaire leur vanite bourgeoise, et qui nous prennent, non pour +ce que nous sommes, non pour notre beaute ou notre esprit, mais pour +notre reputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la +tache est rude et que celles qui la reussissent gagnent bien leur +argent. Mais je ne veux pas insister; vous reflechirez, et vous verrez +combien ma demande est modeste. + +Elle se leva, et comme Byasson restait decontenance par le resultat de +leur entretien, elle continua: + +--Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas ou vos +reflexions seraient longues, que Leon peut attendre sans etre trop +malheureux? + +Et, souriante, legere, elle le promena dans son appartement, le salon, +la salle a manger, meme le cabinet de toilette: + +--Voila mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous +autres, c'est la piece la plus importante de notre appartement. + +Et elle se mit a lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce +qui lui restait de bijoux et de curiosites. Pour cela, elle venait a +chaque instant s'asseoir pres de lui, sur un sopha, et il etait +impossible de deployer plus de gracieusete, plus de chatteries qu'elle +n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eut voulu +seduire Byasson qu'elle n'eut pas ete plus aimable. + +Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils etaient l'un +contre l'autre, les yeux dans les yeux. + +--A quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec calinerie. + +--Je pense que si j'etais le pere de Leon, je vous etranglerais la sur +ce sopha comme une bete malfaisante. + +Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientot a rire: + +--Evidemment ce serait economique, mais ca ne se fait plus ces +choses-la: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un +compliment. + + + + +XX + + +Un million! + +Ce fut le mot que Byasson se repeta en allant de la rue Auber a la rue +Royale, pour raconter a M. et a madame Haupois-Daguillon son entrevue +avec Cara. + +Byasson, qui avait gagne lui-meme ce qu'il possedait, sou a sou d'abord, +franc a franc ensuite, et seulement apres plusieurs annees de travail +acharne par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et +ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une +idee bien exacte, representait d'efforts, de peines et de combinaisons +meme pour les heureux de ce monde. + +Un million! Elle avait bon appetit mademoiselle Hortense Binoche, et +elle s'estimait a haut prix. + +Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million, +ils faillirent etre suffoques tout d'abord par la surprise et ensuite +par l'indignation. + +--Assurement vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et +cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'etais bien +convaincu qu'il vous debarrassera a jamais de cette femme. + +--Y pensez-vous! + +--J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de +pres et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable, +parfaitement capable, de se faire epouser par Leon. + +--Mon fils! + +Si Cara n'avait demande qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer +en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un +million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les +aurait donnes; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu +de chances de reussir. + +Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre, +Byasson qui avait vu Cara en sentait la necessite, et il avait fait +partager ses craintes a madame Haupois-Daguillon. + +Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas desesperes: +tandis que madame Haupois-Daguillon, qui etait pieuse, demandait un +miracle a Dieu, a la Vierge et a tous les saints du paradis, Byasson qui +n'avait pas la meme confiance dans les moyens surnaturels se decidait a +risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et +assistance aupres de l'autorite. Ancien juge au tribunal de commerce, +membre de plusieurs commissions permanentes du ministere de +l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde +officiel dont il pouvait user et meme abuser, et il n'hesita pas a +recourir a leur influence plus ou moins legitime pour arracher Leon des +mains de Cara. Il lui etait reste dans la memoire des histoires de +femmes appartenant au monde de Cara qui avaient ete expulsees de Paris +ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une +mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-etre lui procurerait-on, +peut-etre lui suggererait-on un autre moyen d'arriver a ses fins: ce +n'etait pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se +permettre de rien negliger; le possible, l'impossible devaient etre +tentes. + +Il connaissait a la prefecture de police un haut fonctionnaire sous la +direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi +que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagne de M. +Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur +ami, Leon Haupois-Daguillon, etait l'amant d'une femme connue sous le +nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menacait de +se faire epouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces +conditions, que faire? Le jeune homme etait si aveugle, si fascine qu'il +se pouvait tres-bien qu'il se laissat entrainer a ce honteux mariage. + +M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui +il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'a un +certain point, rassure de ce cote, il n'en desirait pas moins voir finir +une liaison deshonorante qui faisait son desespoir et celui de toute sa +famille. + +--Et qui vous fait esperer que ce mariage n'est pas possible? demanda le +fonctionnaire de la prefecture. + +--Les idees d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a ete +eleve. + +--Vous etes heureux, monsieur, d'avoir vecu dans un monde ou l'on croit +a la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'etre arrive a +votre age sans avoir recu de l'experience de cruelles lecons. Pour nous, +nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous +voyons chaque jour a quels abimes les passions peuvent entrainer les +hommes, meme ceux qui ont recu les plus pures lecons d'honneur et de +vertu; aussi ne disons-nous jamais a l'avance qu'une chose est +impossible, par cela seul qu'elle a les probabilites les plus serieuses +contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, meme +l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion. + +--La passion n'est pas la folie, s'ecria M. Haupois-Daguillon. +Assurement, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme +passionne a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il +fait le bien ou le mal, et l'homme passionne agit en sachant ce qu'il +fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a +que satisfaction de sa passion; on a dit: "l'homme s'agite et Dieu le +mene", mais il faut dire aussi: "l'homme s'agite et ses passions le +menent." Ou la passion dont monsieur votre fils est possede le +conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux esperer avec vous que ce ne +sera pas a ce mariage dont M. Byasson se montre effraye. Cependant, je +dois vous dire que, si cette femme veut se faire epouser, elle est +parfaitement capable d'arriver a ses fins. Je la connais, et je l'ai eue +dans ce cabinet, a cette place meme ou vous etes assis en ce moment, +monsieur,--il adressa ces paroles a M. Haupois-Daguillon--a l'epoque ou +elle etait la maitresse du duc de Carami. Effrayee, elle aussi, de voir +son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense +de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce +moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive +bien souvent, trop souvent, helas! que des familles eperdues, qui n'ont +plus de secours a attendre de personne, s'adressent a nous comme a la +Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas +alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu +de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur +elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je +m'imaginai,--j'etais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,--je +m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait +immediatement sa maitresse, si grand que put etre l'amour qu'il +ressentait pour elle. + +--Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon. + +--Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naivete de les lui +communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que +ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant epris aurait-il ajoute +foi a ceux qui parlaient de sa maitresse? Il fallait quelque chose de +plus precis. Je fis cacher le duc derriere ce rideau, cela ne fut pas +tres-facile; mais enfin j'en vins a bout, et lorsque mademoiselle de +Lignon,--c'est Cara que je veux dire,--arriva, je racontai a celle-ci sa +vie entiere, avec piece a l'appui de chaque fait allegue; de telle sorte +qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'etait +pour le duc que je racontais, et comme sa maitresse etait contrainte par +les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation a +chaque fait, il etait a croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait +edifie quand j'arriverais au bout de mon recit. Je n'y arrivai pas. A un +certain moment, Cara dont les soupcons avaient ete eveilles par le ton +dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard +maladroitement lance du cote du rideau, se leva vivement et courut a ce +rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de theatre, et +alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'a ce +moment. Quel fut selon vous le resultat de cette explication? Cara +manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de +mon cabinet plus fortement lies l'un a l'autre que lorsqu'ils etaient +entres. Desolee de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint +que Cara serait mise a Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le +troisieme, je recus l'ordre de la faire mettre en liberte; et il n'y +avait pas a discuter cet ordre, qui avait ete obtenu grace aux +toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain +monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car +cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara +elle-meme d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence, +ont eu la sagesse de se partager les roles, l'une a travaille dans le +monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidees, +elles ne se sont pas contrariees. Aujourd'hui, par consideration pour +vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara a +Saint-Lazare, mais je vous previens d'avance qu'elle n'y restera pas +longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis desole. Mais, +helas! il n'y a plus de pouvoir qui protege les familles; nous ne sommes +plus au temps ou l'on pouvait expedier Manon Lescaut a la Louisiane. +Nous ne sommes meme plus au temps ou, par la contrainte par corps, on +pouvait, en coffrant les jeunes gens a Clichy, les separer de leurs +maitresses: M. Leon Haupois a fait pour deux cent mille francs de +billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois +a Clichy, il aurait eu le temps de se deshabituer de sa maitresse, et la +force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisee, vous auriez eu +bien des chances pour rompre definitivement cette liaison. Je me sens si +incapable, et vous,--il se tourna vers M. Haupois,--et vous, monsieur, +je vous vois si faible en presence du danger qui vous menace que j'en +viens a vous dire: souhaitez que votre fils manque a cet honneur que +vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse +condamner, et nous l'arrachons a cette femme: il serait en prison, il +serait a la Nouvelle-Caledonie, je vous le rendrais et il reviendrait, +j'en suis sur, un honnete homme; il est dans la chambre de Cara, je ne +puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra. + + + + +XXI + + +Bien que la parole du fonctionnaire de la prefecture de police eut +produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne +l'avait cependant pas convaincu que Leon put jamais en venir a prendre +Cara pour femme. + +--Assurement, dit-il a Byasson en sortant, il y a de l'exageration. Le +spectacle continuel du mal conduit a un pessimisme desolant: la +passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, tres-petite +chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en realite, il n'y a pas +urgence a agir des demain; certes, j'ai grande hate de voir cette +liaison rompue, et j'ai grande hate aussi de voir l'enfant prodigue +revenir a la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre. + +Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de reflechir +et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il +l'avait espere, car une lettre du cure de Noiseau vint a quelques jours +de la lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence a +agir pour empecher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a deja +dit que c'etait a Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient +leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait a la famille +Daguillon depuis plus de cinquante ans, les heritiers de cette famille +etaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne +compte guere plus de cent cinquante habitants: maire, cure, conseillers, +instituteur, garde champetre, tout le monde dependait, a un titre +quelconque, du chateau et des fermes, et par consequent s'interessait a +ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux proprietaires actuels ou +futurs de ce chateau et de ses terres. + +C'etait a Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'etait mariee; c'etait +dans le cimetiere de Noiseau que ses peres etaient enterres; enfin +c'etait sur les registres de Noiseau qu'avaient ete inscrits les actes +de naissance et de bapteme de Camille et de Leon, nes l'un et l'autre au +chateau. + +Dans sa lettre d'un style vraiment ecclesiastique, c'est-a-dire aussi +peu clair et aussi peu precis que possible, le cure de Noiseau croyait +devoir prevenir "sa bonne dame madame Haupois-Daguillon" qu'une personne +fort elegante de toilette, et tout a fait bien dans sa tenue, etait +ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Leon Haupois-Daguillon. +Il savait d'une facon indirecte, mais certaine cependant, qu'a la mairie +la meme personne avait aussi demande une copie legalisee de l'acte de +naissance de M. Leon. Il ne lui appartenait pas de scruter les +intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laisse une +offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la +chapelle de la tres sainte Vierge, mais il croyait neanmoins de son +devoir de porter cette demande a la connaissance "de sa bonne dame +madame Haupois-Daguillon", afin que celle-ci prit les mesures que la +prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures a prendre, +ce que lui ignorait et ne cherchait meme pas a savoir. Il regrettait +bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en +question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mysterieux +dans les allures, etait venue elle-meme commander et prendre ces actes, +de sorte qu'il avait ete impossible, malgre certaines avances faites a +ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'etait meme la +reserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donne a +penser au cure de Noiseau que "sa bonne dame madame Haupois-Daguillon" +devait etre avertie. + +Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination a M. et a madame +Haupois Daguillon pour comprendre que "cette personne fort elegante de +toilette, tout a fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir +s'envelopper dans une reserve mysterieuse," n'etait autre que Cara et +ils avaient compris aussi que le moment etait venu d'agir energiquement +et de se defendre: si l'on se trompait une premiere fois, on +recommencerait une seconde, une troisieme, toujours, tant qu'on n'aurait +pas reussi. + +Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait +agite dans la solitude et dans la fievre cent projets qui, tous, +n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns +fous, elle le reconnaissait elle-meme, les autres senses, au moins elle +les jugeait tels, il y en avait un auquel elle etait toujours revenue, +et qui precisement par cela lui inspirait une certaine confiance. Au +moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le sejour de Paria +desagreable et penible a Leon, qui, elle le savait mieux que personne, +avait l'horreur des reclamations d'argent; quand ces deux creanciers, +dont ils etaient maitres, l'auraient bien harcele, on lui ferait +proposer d'une facon quelconque (cela etait a chercher) de quitter +Paris, d'entreprendre un voyage seul, ou il voudrait, et a son retour, +apres trois mois, apres deux mois d'absence, il trouverait toutes ses +dettes payees. + +Decidee a agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet a son mari, et +tout de suite on lanca en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux +d'avoir la certitude d'etre integralement payes sans rabais et sans +proces, se preterent avec empressement au role qu'on exigeait deux; +pendant un mois Leon ne put point faire un pas sans etre expose a leurs +reclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs +demandes d'argent, tantot poliment, "ils savaient bien que paralyse par +son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce +l'etait pas la totalite de leurs creances qu'ils demandaient, c'etait un +simple a-compte"; tantot au contraire grossierement: "Quand on avait +assez d'argent pour vivre a ne rien faire, on devait etre juste envers +ceux qui s'etaient ruines pour vous." Et les choses avaient pris une +telle tournure qu'un jour Rouspineau etait venu annoncer a madame +Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M. +son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'etre jete +du haut en bas de l'escalier. + +Ce jour-la, madame Haupois-Daguillon avait juge que le moment etait +arrive d'intervenir personnellement; elle etait, il est vrai, malade et +obligee de garder le lit; mais, loin d'etre une condition mauvaise, cela +pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas a chercher le +moyen de faire faire sa proposition a son fils, elle la lui adresserait +elle-meme directement, car elle n'admettait pas que Leon, la sachant +malade, refusat de venir la voir. + +Elle n'avait donc qu'a le prevenir de cette maladie. + +Mais, voulant mettre toutes les chances de son cote, elle pria son mari +de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours a leur maison de +Madrid: par cette absence, il n'etait pour rien dans sa tentative, ce +qui devait derouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Leon +craignait des reproches, il serait rassure, sachant son pere en Espagne. + +Ce fut le coeur emu et les mains tremblantes que madame Haupois +Daguillon se decida a ecrire a son fils apres le depart de son mari: + +"Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule +a Paris, ton pere etant retenu a Madrid; je voudrais te voir; toi, ne +voudras-tu pas embrasser ta mere qui t'aime et que ton baiser guerira +peut-etre?" + +Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains +de Leon, et pour cela il n'etait pas prudent de la confier a la poste; +elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute +confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n deg. 9 +de la rue Auber. + +--Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui +disant que je suis malade; s'il est accompagne, vous ne lui remettrez et +ne lui direz rien; vous attendrez. + +Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi +jusqu'a cinq heures du soir, et ce fut seulement a ce moment qu'il put +remettre sa lettre a Leon qui rentrait seul. + +Tout d'abord Leon, qui avait reconnu l'ecriture de l'adresse, voulut +repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononca alors les paroles +que, depuis qu'il avait commence sa faction, il se repetait +machinalement: + +--Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre a monsieur. + +Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, a pas rapides il +se dirigea du cote de la rue de Rivoli. + +Le temps de l'attente avait ete terriblement long pour madame +Haupois-Daguillon de deux heures a cinq; enfin, un coup de sonnette +retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'etait lui! elle ne se +trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitee d'un +fils inquiet sonne ainsi. + +La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle +lui tendit les bras et ils s'embrasserent. + +Elle avait fait preparer une chaise pres de son lit, elle le fit +asseoir, et elle l'eut en face d'elle, apres etre restee si longtemps +sans le voir, l'attendant, le pleurant. + +Comme il etait change! Il avait pali; ses traits etaient fatigues, des +plis coupaient son front. + +Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes reflexions que cet +examen provoquait en elle; elle ne l'eut pu qu'en les accompagnant de +reproches, et ce n'etait point pour lui adresser des reproches qu'elle +lui avait ecrit et qu'elle l'avait appele pres d'elle. + +D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment repondre, +car elle, aussi avait change sous l'influence du chagrin d'abord, de la +maladie ensuite, et Leon lui posait question sur question pour savoir +depuis quand elle etait souffrante, ce qu'elle eprouvait, ce que le +medecin disait. + +Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton egalement affectueux +chez la mere aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs +paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion a ce qui +s'etait passe de grave entre eux. + +Il s'informa de la sante de son pere, de celle de sa soeur, de celle de +quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frere, prenant +ainsi la responsabilite de la plaidoirie de Nicolas. + +Le temps s'ecoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie +apres six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses +bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit a dresser le +couvert sur une petite table. + +--Tu manges donc? demanda Leon. + +--Oui, depuis deux jours, mais jusqu'a present, j'ai mange du bout des +dents, le pain avait un gout de platre, il me semble aujourd'hui que +j'ai presque faim, tu me gueris. + +La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui etait +necessaire en une seule fois, etait sortie. + +--Si j'osais? dit madame Haupois. + +--Quoi donc, maman? + +--Je te demanderais de diner avec moi ... si tu n'es pas attendu +toutefois; je suis sure que je dinerais tout a fait bien si je t'avais +la en face de moi, me servant. + +Assurement, il etait attendu; et, comme il devait rentrer a cinq heures, +il y avait deja longtemps qu'Hortense s'exasperait, car elle n'aimait +pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes? +comment partir quand sa mere lui disait qu'elle dinerait bien s'il etait +en face d'elle pour la servir? Hortense elle-meme lui dirait de rester, +si elle etait la; il lui expliquerait comment il avait ete retenu sans +pouvoir la prevenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour +ne pas comprendre qu'il avait du accepter, elle etait trop bonne pour se +facher. + +Il rencontra les yeux de sa mere; leur expression anxieuse l'arracha a +son irresolution et a ses raisonnements. + +--Mais certainement, dit-il, je dine avec toi. + +--Oh! mon cher enfant! + +Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'emotion, elle +le pria de sonner pour qu'on mit un second couvert. + +--Et puis il faut savoir s'il y a a diner pour toi, dit-elle en +souriant, le regime d'une malade ne doit pas etre le tien. + +On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame put en manger un +peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'etait point la le diner que madame +Haupois voulait offrir a son fils; heureusement le menu put etre +renforce par les provisions de la maison: une terrine de Nerac qu'un ami +envoyait de Nerac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les +marchands; du fromage de Brie fabrique a la ferme de Noiseau expres pour +les proprietaires et qui ne ressemblait en rien a celui du commerce; des +fruits du chateau; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait +ordinairement que dans les jours de fete, et que Jacques alla chercher a +la cave, enfin ces patisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces +chatteries, toutes ces choses caracteristiques de la vie de famille et +qui rappellent si doucement les annees d'enfance. + +Ainsi compose, le diner dura longtemps. Leon eut voulu cependant +l'abreger, mais le moyen? il etait plus de huit heures quand il se +termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarque que, malgre la +joie que Leon eprouvait a diner avec elle, il etait preoccupe, et elle +avait compris quelle etait la cause de cette preoccupation. Elle ne +voulut pas pousser a l'extreme le triomphe si considerable qu'elle +venait d'obtenir. + +--Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours, +mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous separions. Te +verrai-je demain? + +--Tu le demandes? + +--Eh bien, a demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que +je te dise un mot serieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point +question de reproches, cette soiree a trop bien commence pour que je la +termine tristement, je veux m'endormir dans la joie. + +Elle lui serra la main. + +--Quand nous avons recouru a la mesure du conseil judiciaire,--je dis +nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de +responsabilite de cette mesure,--quand nous avons recouru au conseil +judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous +desesperait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus +etroite et plus intime; et, au lieu de revenir a nous, tu t'en es +eloigne davantage. + +--Mais.... + +--Ecoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas +t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompe; ce n'est +pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as +prise, tu t'es mis dans l'impossibilite de payer tes creanciers, qui te +tourmentent et te harcelent. Je les ai vus. Je comprends que leurs +reclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux. + +--Tres malheureux, cela est vrai. + +--Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payees. Elles le +seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne +veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme +tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction a +ton pere et de lui prouver que ton coeur n'est pas ferme a la voix de la +conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois +meme, seul bien entendu; fais un voyage ou il te plaira, et, a ton +retour, je te donnerai moi-meme, j'en prends l'engagement, tous tes +billets acquittes. Voila ce que j'ai obtenu de ton pere, et voila ce que +je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance +envers ton pere, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changes +du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera +pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la +solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible a Paris, +et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te +le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas +besoin de te dire ce que je demanderai a Dieu. Mais enfin, quoi que tu +fasses, tu auras lutte; et, si ce n'est pas a nous que tu reviens, tu +auras au moins la satisfaction de nous avoir donne un temoignage de bon +vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te +condamnerons plus. Reflechis a cela, mon enfant. Tu me repondras demain, +plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixe. Pour aujourd'hui, +embrasse-moi. + +Ils s'embrasserent, emus tous deux. + +--Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journee je n'ai +qu'a t'attendre. A demain. + + + + +XXII + + +Si Leon n'avait pas ete en retard, il se serait assurement abandonne, en +sortant de la chambre de sa mere, aux douces emotions qui emplissait son +coeur; mais, malgre lui, la pensee d'Hortense s'imposa imperieusement a +son esprit. + +Dans quel etat allait-il la trouver? C'etait la premiere fois qu'il la +faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut +quatre a quatre qu'il monta les marches de son escalier. + +Comme il allait, courbe en avant, la tete basse, il fut tout surpris, un +peu avant d'arriver a son palier, de se trouver brusquement arrete; en +meme temps deux bras se jeterent autour de son cou: + +--Enfin, te voila! + +C'etait Hortense, haletante, eperdue. + +Ils acheverent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce +fut seulement a la porte du salon close qu'Hortense, apres l'avoir +passionnement embrasse a plusieurs reprises, put trouver des paroles +pour l'interroger: + +--Ou as-tu ete? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrive? Qui t'a retarde? +Comment n'as-tu pas pu me prevenir? Ah! si tu savais quelles ont ete mes +angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc; +tu es la et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le +franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le +vois, je le sais. + +Elle voulait qu'il parlat, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir +les levres. + +Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par +les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant. + +Mais, au moment ou il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire +que le diner etait servi: + +--Ah! c'est vrai, s'ecria Cara, j'oubliais, tu dois etre mort de faim, +viens diner, a table tu me raconteras tout. + +--Mais j'ai dine. + +--Ah! tu as dine; et moi, pendant que tu dinais tranquillement, +joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dine? + +--Avec ma mere. + +Cara etait ordinairement maitresse de ses impressions, elle ne put pas +cependant retenir un mouvement de stupefaction: + +--Ta mere! + +Alors il voulut commencer son recit; mais, apres l'avoir si vivement +presse de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole: + +--Je n'ai pas dine, dit-elle, car j'etais trop tourmentee pour manger, +mais maintenant que je vois que j'ai ete comme toujours beaucoup trop +naive, je vais me mettre a table si tu veux bien le permettre; tu me +conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas? + +Elle se mit a table, mais apres le potage il lui fut impossible de +manger. + +--Non, dit-elle, cela m'etouffe; je sens qu'il se passe quelque chose +de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout. + +Elle avait eu le temps de reflechir et de prendre une contenance, elle +ecouta donc Leon sans l'interrompre. + +Il lui dit comment, au moment ou il rentrait, Jacques, le valet de +chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mere; comment +en apprenant que sa mere etait malade il avait couru rue de Rivoli, sans +penser a rien autre chose qu'a cette nouvelle inquietante; comment il +avait trouve sa mere alitee, souffrant de douleurs rhumatismales fort +penibles; comment celle-ci, au moment de diner, lui avait demande de +partager son diner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin +comment, malgre le desir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne +pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard. + +Elle l'avait ecoute les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il +se tut, elle s'avanca de deux pas et, lui prenant la tete entre les +mains en se penchant doucement, de maniere a l'effleurer de son souffle: + +--Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien +ta bonte, ta generosite, ta tendresse; ta mere, s'associant a ton pere, +t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu +oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une +pensee: l'embrasser; et tu cours a elle les bras ouverts. Oh! mon cher +Leon, comme je t'aime et que je suis fiere de toi! Oh! le brave garcon, +le bon coeur! + +Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux, +puis, avec effusion passionnee, elle l'embrassa encore: + +--Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pense a moi. + +--Je te jure.... + +--Tu me jures que quand ta mere t'a garde a diner tu as ete peine de ne +pouvoir me prevenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux +dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idee de monter ici quand ton +vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mere, car cela ne t'aurait pris +que quelques minutes a peine, et tu ne m'aurais pas laisse dans +l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en +est une autre: tu as eu peur que je te garde. + +--Je t'assure que non. + +--Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empecher +d'aller voir ta mere malade, car la verite est qu'il y a longtemps que +je t'aurais envoye pres d'elle, meme alors qu'elle etait en bonne sante, +si je l'avais ose. Est-ce que je n'ai pas tout interet, grand enfant, a +ce que tu sois bien avec ta famille? Au debut, oui, j'aurais pu craindre +que ta famille te separat de moi. Mais maintenant il faudrait que je +fusse une femme sans coeur et meme sans intelligence pour avoir cette +crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu +m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous separera? Cette crainte +ecartee, combien d'avantages j'aurais a une reconciliation! Je ne parle +pas d'avantages materiels, ceux-la sont de peu d'importance pour moi. +Mais si jamais ma supreme esperance se realise, si jamais tu me prends +publiquement, legitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec +l'assentiment de ta famille et non malgre elle. C'est donc d'elle que +j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien +j'aurais ete heureuse que ta mere put apprendre que c'etait moi qui +t'envoyais pres d'elle? Elle m'aurait su gre de ce commencement de +reconciliation, et elle aurait compris que je n'etais pas la femme +qu'elle s'imagine d'apres de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te +retenir, j'aurais ete la premiere a te dire d'aller l'embrasser. + +--Quand Jacques m'a dit que ma mere etait malade, je n'ai pense qu'a +cette maladie, et je suis parti sans autre reflexion; mais, quand elle +m'a demande de diner avec elle, la pensee m'est venue alors que si tu +pouvais me parler tu me dirais: "Reste". + +--Oh! pour cela il faut que je t'embrasse. + +Ce n'etait pas la premiere fois que Cara parlait de son mariage, c'etait +peut-etre la centieme; mais toujours elle avait eu grand soin de le +faire d'une facon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idee +folle, puis comme d'un reve irrealisable, puis peu a peu en precisant, +mais de telle sorte cependant que Leon ne put pas lui repondre d'une +facon categorique: cette reponse eut du etre un oui, elle l'eut +bravement provoquee; mais comme a l'embarras de Leon, lorsqu'elle +abordait ce sujet, il etait evident que ce oui n'etait pas pret a venir, +elle n'avait jamais voulu brusquer un denoument qui ne s'annoncait pas +comme devant s'accorder avec ses desirs. Il fallait attendre, patienter, +cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le +lui livrer sans defense, et encore n'etait-il pas du tout certain que +cette heure sonnat jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette +occasion sur cette idee de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'a +present, et comme si elle n'en avait parle que par hasard, elle passa a +un autre sujet. + +Que lui avait dit sa mere dans cette longue entrevue? Tout leur temps +n'avait pas ete employe a manger. Une reconciliation etait-elle +probable, etait-elle prochaine? + +Il hesita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne +pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il +voulait cacher. + +--Cette reconciliation a laquelle tu pousses toi-meme, dit-il enfin, +serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement +qu'on me propose. + +--Quel qu'il soit, il faut le subir. + +--Meme s'il doit nous separer? + +--Mon Dieu! + +--Oh! pour deux mois seulement. + +Alors il raconta la proposition de sa mere, tres-franchement et telle +qu'elle lui avait ete faite. + +--Et qu'as-tu repondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante. + +--Je n'ai pas repondu. + +--Que repondras-tu? + +--Je ne repondrai pas pour ne point peiner ma mere, et elle ne tardera +pas a comprendre que je ne peux pas me separer de toi, je ne dis pas +pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours. + +--Pas pour une heure. + +Ce recit donna a reflechir a Cara, et pour elle la nuit entiere se passa +dans ces reflexions. + +Il etait evident que la famille de Leon, qui pendant assez longtemps +avait laisse aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la +satiete ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se defendre +vigoureusement: de la cette feinte maladie de la mere qui etait inventee +pour attendrir le fils; de la cette proposition de payer les billets +Rouspineau et Brazier a condition que Leon quitterait Paris pendant deux +mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait, +on l'entrainerait. + +Si Brazier et Rouspineau avaient ete si menacants en ces derniers temps, +n'etait-ce pas precisement pour rendre le sejour de Paris insupportable +a Leon? + +Deja Cara avait eu des soupcons a ce sujet, et il lui avait semble que +les reclamations de ces deux creanciers, que leurs poursuites et que +leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le desir d'etre +payes par Leon. + +La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste apres la +periode la plus violente de reclamations, persuada Cara que ses soupcons +etaient fondes. + +Reclamations insolentes des creanciers, maladie et proposition amicale +de la mere, tout cela s'enchainait et tendait a un meme but: eloigner +Leon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait gueri de son +amour. + +Bien que cela parut logique a Cara, elle ne voulut pas s'en tenir a des +presomptions si bien fondees qu'elles pussent etre, il lui fallait une +certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'a interroger +Rouspineau et Brazier. + +Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le +patriarche anglais etait assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait +bien dire. + +Mais avec Rouspineau il pouvait en etre tout autrement: si Rouspineau +avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi etait paysanne +d'origine, et la vie de Paris avait singulierement aiguise chez elle la +finesse qu'elle avait recue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait +sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens +d'intimidation qui le feraient parler quand meme il voudrait se taire. + +Ce serait donc a lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait +le role que madame Haupois avait joue dans les tracasseries qui en ces +derniers temps avaient rendu Leon si malheureux. + +Que dirait Leon lorsqu'il verrait sa mere, sa mere malade, sa bonne mere +poussant en avant les gens qui l'avaient harcele et exaspere? + + + + +XXIII + + +Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le +marchand de fourrages de la rue de Suresnes. + +Rouspineau etait occupe a rentrer une voiture de paille; mais quand il +apercut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche a l'un de ses +garcons pour se rendre dans son bureau, ou Cara l'attendait le visage +severe et dans l'attitude d'une personne indignee: + +--Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il +l'accablait avec l'obsequiosite et la platitude d'un homme qui n'a pas +la conscience sure, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je +puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de +ce que vous possedez. + +--Ca c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais. + +--Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous +engage a rien envers moi. + +--Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je.... + +--Ecoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M. +Leon Haupois de vos reclamations d'argent, vous m'avez dit que vous +etiez gene, que vous etiez menace de la faillite, enfin vous avez si +bien joue votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous etes moque de +moi. Vous n'avez tourmente M. Leon Haupois que parce que vous aviez +interet a le faire. + +--Si l'on peut dire! + +--Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela +vous coutera cher. + +Le moyen employe par Cara etait celui qui reussit si souvent dans les +querelles d'amant et de maitresse: "je sais tout", c'est-a-dire +l'affirmation de la probabilite; avec Rouspineau, il devait etre +infaillible si le fameux "tout" etait bien dit avec l'assurance de la +certitude. + +Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; des lors, bien +certaine d'avoir touche juste, Cara n'eut plus qu'a jouer sa scene de +maniere a arriver a des aveux. Rouspineau se defendit; il ne savait pas +ce que tout cela voulait dire, il etait innocent comme l'enfant qui +vient de naitre; s'il avait demande de l'argent a M. Haupois fils, +c'etait parce qu'il en avait besoin; et, a l'appui de cette derniere +assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se +renfermant etroitement dans son "tout", si bien qu'apres plus d'une +heure de discussion, Rouspineau dut reconnaitre qu'il n'avait pas pu +faire autrement que d'accepter le role qu'on lui avait impose; son coeur +saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent a M. Haupois fils, +un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon, +qui etait une maitresse femme, ne voulant payer les billets qu'a cette +condition. + +--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara. + +--Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous +gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas +payes. + +Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employe l'adresse, +elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau +n'eut jamais parle: sous le coup d'une denonciation au parquet pour +usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et +qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et, +peut-etre ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges +admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le recit +qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son +avantage: + +--Maintenant que vous voila raisonnable, dit-elle, vous allez m'ecrire +tout ce que vous venez de me conter. + +--Oh! cela jamais. + +--Ecoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas +me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame +Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets. + +--Oh! juste; et pour cela seulement, bien sur; songez donc, vingt mille +francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres +diables. + +--Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, meme pour tous +ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier +que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins +qui pourrait vous arriver, ce serait d'etre condamne a restituer +l'excedant de ce qui vous etait du legitimement, et de plus, a payer une +amende s'elevant a la moitie de ce que vous avez prete; rappelez-vous +Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et +voyez si le total de tout cela n'excederait pas les vingt mille francs +pour lesquels vous criez si fort. + +--Vous ne ferez pas cela. + +--Je ne le ferais que si vous refusiez d'ecrire la lettre que je vous +demande, laquelle ne sera pas montree a madame Haupois-Daguillon, je +vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'ecrivez, je vais +prendre l'engagement de vous payer moi-meme vos deux billets dans le cas +ou madame Haupois-Daguillon les refuserait. + +--Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'ecria Rouspineau. Dictez-moi +ce que vous voulez que j'ecrive; des lors que vous vous engagez a payer +si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas a +craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet ecrit. + +Cara dicta et Rouspineau ecrivit: + +"Je soussigne, reconnais: 1 deg. que c'est par ordre de madame +Haupois-Daguillon que j'ai fait des demarches pour etre paye par M. Leon +Haupois de ce qu'il me doit; 2 deg. que les quatre premiers billets +souscrits par M. Leon Haupois ont ete payes a l'echeance par la maison +Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont ete protestes que pour la forme. + +"ROUSPINEAU." + +Cela fait, Cara ecrivit elle-meme l'engagement de payer les vingt mille +francs restant dus, si les billets n'etaient pas acquittes par M. et +madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de +compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de +vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame +Cara, et il valait mieux etre de ses amis que de ses ennemis. + +En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle +se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle. + +Comme le jour ou elle etait venue demander a Riolle ce que valait la +maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet +de l'avocat, et, comme ce jour-la encore, elle trouva Riolle penche sur +ses dossiers et travaillant. + +Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait +alors, elle ferma la porte avec bruit, de facon a s'annoncer. + +Riolle leva la tete pour voir qui venait le deranger. + +--En voila une surprise; on ne te vois plus: tu negliges tes amis, et +quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu +bourgeoise plus rangee. + +--J'aime. + +--Il me semble que ce n'est pas la premiere fois, et quand cette +indisposition te prenait, elle ne t'empechait pas d'etre convenable avec +tes amis. + +--Maintenant c'est autre chose. + +--Je m'en apercois. + +--Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi. + +--Tu t'imagines peut-etre que tu aimes pour la premiere fois? + +--Justement; au moins, c'est la premiere fois que j'aime ainsi; il est +vrai que chaque fois que j'ai aime je me suis dit: Celui-la, c'est le +bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier. + +--Et tu as toujours trouve au nouveau des merites que l'ancien n'avait +pas ou plus justement n'avait plus. + +--Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas +Leon, c'est le meilleur garcon du monde, bon enfant, simple, tendre, +affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre preoccupation, d'autre +passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez betes +pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idees ou qu'aux +affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il +n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garcon, tendre, +sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;--et +voila precisement Leon. + +--Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui +me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,--me +diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite? + +--Un conseil a te demander. + +--Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Leon. + +--Heureusement, car ce qu'il aurait d'un cote, il le perdrait de +l'autre. + +--C'est aimable. + +--Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais ete qu'une tete, drole il +est vrai, mais une simple tete; c'est a cette tete que je m'adresse +aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Francais contracte a +l'etranger sans le consentement des parents et sans publication? + +--Ton mariage n'en est pas un, ca n'est rien, ca n'existe pas aux yeux +de la loi. + +--De votre loi. + +--Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le +Code, au titre cinquieme "Du mariage". + +--Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'a cote de +votre loi contenue dans votre Code au titre cinquieme, sixieme ou +vingtieme, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me +dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te +l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse? + +--Pourquoi t'adresses-tu a moi pour une chose qui n'est pas de ma +specialite? tu n'as donc pas dans le clerge du diocese de Paris un +conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de +la cour de Paris pour tes affaires civiles? + +--Tu sais que je n'ai jamais tolere la plaisanterie sur ce sujet, assez +donc, je te prie, et si tu le veux bien, reponds plutot a ma question, +que je precise: le mariage religieux de deux Francais celebre a +l'etranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le +mariage civil? + +--Je n'ai pas dans les affaires religieuses la meme competence que dans +les affaires civiles; je ne puis donc te repondre que des a-peu-pres: un +mariage celebre religieusement, selon les lois de l'Eglise, est valable +aux yeux de l'Eglise, et n'est attaquable pour elle que si une des +prescriptions qu'elle exige n'a pas ete observee. + +--Je te propose un exemple: je me marie a l'etranger avec Leon devant un +pretre catholique en observant toutes les regles du mariage catholique, +et je reviens ensuite en France, suis-je mariee? + +--Non, pour la loi. + +--Mais, pour l'Eglise? + +--Oui sans doute. + +--C'est-a-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier a l'eglise +une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus? + +--A la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, a l'eglise vous +ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage +soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par +l'autorite ecclesiastique au cas ou les formalites exigees n'auraient +pas ete toutes observees. + +--C'est bien ce que je pensais, je te remercie. + +--Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne +signifie rien. + +--Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire, +comme un incredule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles +sont nombreuses, qui, meme sans pratiquer la devotion, considerent le +mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il +n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient a prendre un mari +qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Eglise; tu vois +donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et +meme qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit, +et je t'en remercie. + +--Veux-tu me payer mes honoraires? + +--C'est selon. + +--Avec une reponse. + +--Oh! alors volontiers. + +--A quand ce mariage? + +--La date n'est pas fixee, mais ce sera peut-etre pour bientot; au +revoir, cher ami, et encore une fois merci. + +--Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: _Lugete veneres cupidinesque_. + +--Cela veut dire? + +--_De profundis_. + + + + +XXIV + + +Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Leon qui l'attendait avec une +impatience au moins egale a celle qu'elle avait eue elle-meme la veille: + +--Enfin, te voila? D'ou viens-tu? Qu'as-tu fait? + +--Voila que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier; +tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assure que ce +n'etait point pour te faire connaitre mes angoisses que je suis sortie +ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas ferme l'oeil de la nuit. + +--Malade? + +--Non, inquiete, tourmentee: j'ai reflechi a ce que tu m'as dit a propos +de ce voyage que ta mere te voudrait voir entreprendre. + +--Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait +pas? + +--Et c'est justement pour cela que je me tourmente. + +--Ne m'as-tu pas dit toi-meme que tu ne voulais pas que nous nous +separions? + +--Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a +ete le cri de l'egoisme et de la passion: je n'ai pense qu'a moi, qu'a +mon amour, qu'a mon bonheur; je n'ai pense ni a ton repos, ni a la sante +de ta mere. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute +la nuit j'ai donc reflechi a ce cri qui m'avait echappe, et j'ai fait +mon examen de conscience, me disant que quand, de ton cote, toi aussi tu +reflechirais, tu me condamnerais pour cette pensee egoiste. + +--Te condamner serait me condamner moi-meme. + +--Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'a un certain +point, de celui de ta mere. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais +je n'ai pas voulu m'en tenir aux reflexions d'une nuit de fievre, ce +matin j'ai voulu demander un conseil sur. + +--Et a qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous? + +--A quelqu'un de qui tu ne peux pas etre jaloux, car si bon que tu +sois, il est encore meilleur que toi; si sense, si ferme que tu sois, il +est encore plus sense et plus ferme que toi,--au bon Dieu. Je viens de +la Madeleine. J'ai ete bien longtemps, cela est possible, mais j'ai prie +jusqu'a ce que la lumiere se fasse dans mon esprit trouble et me montre +la route a suivre. + +--Et de quelle route parles-tu? demanda Leon, qui etait fort peu +religieux de nature et d'education. + +--De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta +mere: il faut que tu acceptes cette proposition. + +--Tu veux que je parte en voyage, s'ecria-t-il, toi! c'est toi qui me +donnes un pareil conseil? + +--Oh! le mauvais regard que tu m'as jete. Ne detourne pas les yeux, j'ai +lu ce qu'ils disaient; c'est une pensee de jalousie qui t'a arrache ce +cri. + +--De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me +conseiller de partir. + +--Oh! l'ingrat! Je pense a lui, je ne pense qu'a lui et a sa mere, je me +sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage +pour etre libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma +liberte, qui m'empecherait de la prendre? Sommes-nous maries? Non, +n'est-ce pas? Je ne suis que ta maitresse, et je puis te quitter demain, +tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce +pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepte +cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non +pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voila en quoi le +conseil judiciaire que tes parents t'ont donne est bon, c'est qu'en te +liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve a chaque +instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les +choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je +trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment meme ou cet amour +s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne +veux ni quereller ni me facher. Tu as eu une mauvaise pensee, +oublions-la et revenons a ce que je te disais. Ta mere est malade, et tu +dois tout faire pour lui rendre la sante; pour cela, le meilleur moyen +c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre, +en Amerique, en Asie, tandis que je serai a Paris, et tout de suite elle +se retablira. Voila pour elle, a qui nous devons tout d'abord penser; si +plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-meme conseille ce +voyage, elle m'en saura peut-etre gre. Maintenant, occupons-nous de toi. +Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmente et +humilie par ces reclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. A +ton retour, tu serais debarrasse d'eux, et cela aussi est un point +important a considerer. Ce n'est pas le seul: au lieu de menager ton +argent, tu as ete vite; esperant faire des benefices qui te +permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parie aux courses et +tu as perdu; de plus, toujours pour le meme motif, tu as confie d'assez +fortes sommes a ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait +ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruine +lui-meme en te perdant ton argent; de sorte que tu es presentement dans +une assez mauvaise situation financiere. Si tu voyages, tes parents +seront obliges de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans +doute assez largement pour que tu puisses economiser dessus quelque +bonne somme qui, a ton retour, te sera utile. Voila les pensees qui me +sont venues a l'eglise, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la +proposition de ta mere; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu +feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille +et satisfaite, ce qui est quelque chose. + +Tout cela etait si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en +etre touche. Evidemment son devoir de fils etait de donner a sa mere +malade la satisfaction qu'elle demandait. Evidemment son interet a +lui-meme etait de se debarrasser au plus vite de Brazier et de +Rouspineau. Evidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec +une delicate generosite: cela etait d'une femme de coeur. + +Il ne pouvait veritablement que remercier celle qui avait eu assez +d'abnegation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit. + +Ce fut apres avoir dejeune avec sa chere Hortense, plus chere que +jamais, qu'il se rendit chez sa mere. + +Quand celle-ci apprit qu'il consentait a partir, elle pleura de joie. +C'etait la premiere fois qu'il la voyait pleurer, car madame +Haupois-Daguillon n'etait pas femme a s'abandonner facilement a ses +emotions. + +--Je ne mets qu'une condition a mon voyage, dit Leon en souriant +doucement; si quinze jours apres mon depart tu ne m'ecris pas que tu es +guerie, completement guerie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce +pas, que ce voyage sera un pelerinage pour obtenir ton retablissement. + +--Avant huit jours je serai guerie. + +Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son +mari, pour qu'il vit Leon avant le depart de celui-ci, mais elle crut +qu'il etait plus sage d'eviter une rencontre dans laquelle pourraient +s'echanger des reproches reciproques, et, au lieu de lui ecrire de +revenir, elle le pria de prolonger son absence. + +C'avait ete une question longuement debattue de savoir ou Leon +voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le +choix du pays a son fils, Cara avait fait adopter l'Amerique. + +--Ne fais pas les choses a demi, lui avait-elle dit, et pour que tes +parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux +Etats-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'interessera, et puis, comme +la depense sera grosse, les economies que tu feras seront grosses aussi. + +Pendant les jours qui precederent son depart, Leon alla chaque matin +passer deux heures avec sa mere, et le reste de son temps il le donna a +Hortense: jamais elle n'avait ete plus tendre pour lui; jamais elle ne +l'avait aime plus passionnement. + +Il devait s'embarquer a Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux +hasard (arrange il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des +affaires qui l'appelaient a Manchester, il avait ete convenu qu'il +accompagnerait son jeune ami jusqu'a bord du paquebot. Comme cela on +aurait la certitude que Cara n'etait pas du voyage, au moins pour sa +premiere partie. + +Ce fut donc seulement jusqu'a la gare du Nord que Cara put conduire son +amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenes qu'ils se +separerent: que de baisers que d'etreintes, que de promesses, que de +serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures; +jure encore. Cara etait affolee; Leon etait plus calme, mais cependant +tres-emu, tres-attendri. + +Cependant, lorsque la portiere de la voiture eut ete refermee, et +lorsque Leon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son +appartement, elle etait tout a fait calme. + +Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge +et des robes; les malles etaient bientot pleines. + +--Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras +les reprendre et tu iras les deposer a la gare de l'Ouest, bureau de la +consigne; prenons toutes nos precautions, et si la mere me fait +surveiller, ce qui me parait probable, elle en sera pour ses frais. Tu +diras a la concierge que je suis malade et que je garde le lit. + +Leon devait s'embarquer le samedi a Liverpool; a midi, madame +Haupois-Daguillon recut une depeche de Byasson: + +"Liverpool, 11 heures. + +"Ai quitte Leon sur le _Pacific_. Le vapeur prend la mer, beau temps." + +Deux heures apres, on remit a madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un +expres venait d'apporter: + +"La personne que nous avions mission de surveiller n'etait point malade +comme elle le pretendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout +lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il +rechercher ou elle a pu aller?" + +Avant de repondre, madame Haupois-Daguillon etudia l'indicateur des +chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller +de Paris a Liverpool; cet examen la rassura; si Cara etait partie le +vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver a +Liverpool avant le depart du _Pacific_. + +Alors elle repondit un seul mot a cette lettre: "Cherchez." + +Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le resultat de cette recherche: +le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller s'etait +embarquee au Havre sur le _Labrador_, en route pour New-York. + + + + +XXV + + +Les deux vapeurs le _Pacific_ et le _Labrador_ courent a toute vitesse +sur l'Ocean; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre de la +Manche; les memes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur +qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumees noires +tracent la ligne qu'ils suivent. + +Sur le pont du _Labrador_ une femme a la toilette elegante, une +Parisienne, Cara, une jumelle de courses a la main, sonde les +profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui +demande, mais sans preciser la question; si tous les vapeurs partis +d'Europe le samedi pour l'Amerique suivent la meme route. + +Sur le pont du _Pacific_, Leon regarde aussi la mer, mais il ne cherche +rien a l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en +vue; s'il promene les yeux ca et la, c'est en revant melancoliquement. + +Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de liberte; +il avait ete si bien pris, si etroitement enveloppe par Cara, qu'il +avait peu a peu cesse de s'appartenir, pour lui appartenir a elle, +n'ayant pas une pensee, une sensation, un sentiment qui lui fussent +propres ou personnels, tous lui etaient suggeres par elle, ou tout au +moins etaient partages avec elle. On ne se degage pas facilement d'une +pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille +servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se faconne par +l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisement, tout +aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent +leur personnalite: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide +douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie a bord et la +monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et +grosse houle rendaient encore plus pesants. A qui parler? L'oreille qui +l'ecoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels +il cherchait l'accord de sa pensee ne pouvaient lui repondre. + +Mais peu a peu il se laissa gagner par le charme melancolique du voyage, +la monotonie meme des choses qui l'entouraient le penetra, la repetition +reguliere de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain +interet, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer +celles qui avaient ete si brusquement rompues par son depart. + +D'ailleurs la vie meme du bord avait pris une activite pour l'equipage +et pour les passagers un interet qu'elle n'avait pas pendant les +premieres journees ou l'on s'eloignait de l'Europe; on approchait de +Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours +le moment critique de la traversee. + +La temperature s'etait refroidie, l'air s'etait obscurci, et l'on avait +rencontre de grands icebergs qui, descendant du pole, s'en venaient +fondre dans les eaux chaudes du _Gulf Stream_; plusieurs fois le vapeur +avait brusquement vire de bord, changeant sa route pour ne pas aller +donner contre ces ecueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis +d'epais brouillards, plus froids que la neige avaient enveloppe le +navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents, +avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin. + +--Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous coules par +eux? + +De pareilles questions discutees avec les officiers qui, dans leurs +caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le +pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'emotion. + +Quand Leon debarqua a New York, son etat moral ne ressemblait en rien a +celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'etait arrache des bras de +Cara a la gare du Nord. + +Si son pere et sa mere, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru +que les esperances du fonctionnaire de la prefecture de police etaient +en train de se realiser: la puissance de l'accoutumance etait +considerablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journees de +voyage encore sans doute pour qu'elle fut tout a fait detruite. Alors, +que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle +etait reellement? + +Avant son depart de Paris il avait ete convenu qu'il descendrait au +grand hotel de la cinquieme avenue, et c'etait la qu'on devait lui +envoyer des depeches, s'il etait besoin qu'on lui en envoyat; en tout +cas, c'etait la qu'on devait lui adresser ses lettres. + +De depeches, il n'en attendait point; loin de s'aggraver l'etat de sa +mere avait du s'ameliorer, et il n'y avait pas a craindre qu'Hortense +fut malade; triste, oui, ennuyee, mais non malade. Ce ne fut donc que +par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas de +depeche a son nom. + +Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en remit +une, et sa main trembla en l'ouvrant: + +"Arriverai par _Labrador_ peu apres toi; n'ecris a personne, ne +telegraphie pas sans nous etre vus. + +"HORTENSE." + +Il resta stupefait. + +Que se passait-il? Pourquoi cette depeche? Pourquoi ce voyage? Pourquoi +ne devait-il pas ecrire? Pourquoi ne devait-il pas telegraphier? + +Toutes ces questions se pressaient dans sa tete troublee sans qu'il leur +trouvat une reponse satisfaisante ou raisonnable. + +Cette depeche, en plus de l'inquietude qu'elle lui causa, n'eut qu'un +resultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit plus +qu'elle, il ne pensa plus qu'a elle, il fut a elle comme s'il etait +encore a Paris et comme s'il venait de la quitter. + +Pourquoi arrivait-elle? + +Etait-elle jalouse? + +Il n'y avait guere que cette explication qui parut sensee, et encore +avait-elle un cote absurde: une femme jalouse n'envoie pas une depeche a +celui qu'elle soupconne. + +Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique francaise pour +savoir quand devait arriver le _Labrador_; on lui repondit que, parti du +Havre le samedi, il etait attendu d'un moment a l'autre. + +Ainsi Hortense avait quitte le Havre le jour ou lui-meme s'embarquait a +Liverpool: c'etait la un fait qui rendait ce mystere de plus en plus +inextricable. + +Le mieux etait donc d'attendre sans chercher a comprendre ce qui +echappait a des conjectures raisonnables. + +Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier ou sa mere lui +avait ouvert un credit; cela occuperait son temps et calmerait son +impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la +finance. + +Il fit passer sa carte a ce banquier qui, depuis longtemps, etait en +relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le recut +plus que froidement. Alors Leon parla de son credit. + +Sans repondre, le banquier prit une depeche dans un tiroir et la lui +presenta; elle etait en francais et ne contenait que quelques mots: + +"Considerez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de credit +annulee. + +"Haupois-Daguillon." + +C'etait marcher de surprise en surprise; mais, si la premiere etait +stupefiante, celle-la en plus etait outrageante. + +C'etait sa mere qui annulait, par une depeche adressee a son banquier +et non a lui-meme, le credit qu'elle lui avait ouvert avant son depart, +gracieusement, genereusement, sans meme qu'il le demandat, et d'une +facon beaucoup plus large qu'il ne paraissait necessaire. + +Evidemment c'etait quand sa mere avait appris le depart d'Hortense, +qu'elle avait envoye une depeche; mais alors, pourquoi l'avoir adressee +au banquier et non a lui? il y avait la une marque de mefiance qui lui +causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait ete celle faite +par la demande de conseil judiciaire. + +Qu'elle crut qu'il l'avait trompee en se faisant accompagner par +Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop +se facher de cette absence de confiance; mais qu'elle le supposat +capable de s'approprier indelicatement un argent qu'on lui refusait, +cela malgre ses efforts pour se calmer, l'exasperait et lui donnait la +fievre. + +Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le _Labrador_ arrive, +mais retenu a la quarantaine, put debarquer ses passagers. + +Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspire la depeche +au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait necessite son +voyage; il n'aurait plus a aller d'une interrogation a une autre, les +brouillant, les enchevetrant et n'arrivant a rien. + +De loin il l'apercut, appuyee sur le bastingage, lui faisant des signes +avec son mouchoir. + +Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu des +passagers qui ne se hataient point, n'etant attendus par personne, elle +arriva a Leon, et emue, palpitante, elle se jeta dans ses bras. + + + + +XXVI + + +Ils monterent en voiture pour se rendre a l'hotel, et aussitot Leon +voulut interroger Cara. + +Mais, sans repondre, elle le regarda en le pressant dans ses bras: + +--Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis pres de +toi; je te tiens; on ne nous separera plus; oh! ces douze jours! j'ai +vieilli de dix ans. M'aimes-tu? + +--Tu le demandes? + +--Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut que +je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive. + +--Mais qu'arrive-t-il? + +--Tu ne le sais pas? + +Disant cela, elle plongea dans ses yeux. + +--Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces yeux +honnetes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais qu'a te +voir pour etre rassuree. + +--Mais encore.... + +--On a prepare une terrible machination pour nous separer. + +--Qui? + +--Tes parents, ta mere: j'en ai la preuve que je t'apporte; quand tu +auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons ete trompes, +dupes. + +Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il ne +bronchait pas, qu'il ne se revoltait pas,--et cela etait un point d'une +importance decisive qu'il ecoutat les accusations contre sa mere, sans +meme tenter de les arreter. + +--Que dois-je lire? + +--A l'hotel; jusque-la laisse-moi tout a la joie de te voir; puisque +nous sommes reunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il faut que +nous nous expliquions franchement, loyalement, sans arriere-pensee, et +que nous sachions a quoi nous en tenir, non-seulement pour l'heure +presente, mais pour l'avenir. + +Il voulut insister, elle lui ferma les levres avec un baiser. + +--Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je +t'ai, je te tiens, je n'ecouterai qu'un mot si tu veux bien me le dire: +m'aimes-tu? + +Ils arriverent a l'hotel et alors il voulut la prendre dans ses bras, +mais elle se degagea et le tint a distance. + +--Maintenant, dit-elle, l'heure des explications decisives a sonne; j'ai +voulu, pendant ce trajet, n'etre qu'a la tendresse et a l'amour; +maintenant c'est notre vie qui va se decider. + +De son carnet elle tira un papier plie en quatre et le lui tendit: + +--Lis, dit-elle. + +Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait ce +papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis +qu'il restait assis. + +--Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que je +dois faire. + +Ayant ouvert ce papier il courut a la signature; mais, apres avoir lu le +nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui +dire qu'il jugeait inutile de continuer: + +--Lis, dit-elle d'une voix saccadee, ne vois-tu pas que tu me fais +mourir? + +Il lut: + +"Je soussigne reconnais: 1 deg. que c'est par ordre de madame +Haupois-Daguillon que j'ai fait des demarches pour etre paye par M. Leon +Haupois de ce qu'il me doit; 2 deg. que les quatre premiers billets +souscrits par M. Leon Haupois ont ete payes a l'echeance par la maison +Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont ete protestes que pour la forme." + +Comme il restait immobile, accable, elle dit: + +--Tu connais l'ecriture de Rouspineau, tu connais sa signature, tu ne +les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu +vois donc que cette reconnaissance est bien ecrite par lui. + +Il ne repondit pas. + +--Tu vois aussi quel a ete le role de Rouspineau, et comment on s'est +servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer a quitter +Paris, ou l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie +insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont joue +le role qui leur etait impose, et ta mere elle-meme a joue le sien dans +la comedie de la maladie; enfin, on s'est moque de toi. + +C'etait lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout en attendant +que chaque mot eut produit son effet, de facon a n'arriver que +progressivement a sa conclusion. + +Tout a coup Leon releva la tete, et la regardant en face: + +--As-tu vu ma mere? dit-il. + +--Non. + +--As-tu vu quelqu'un envoye par elle? + +--Personne. + +--Lui as-tu ecrit? + +--Tu es fou. + +Comme elle ne connaissait pas la depeche envoyee au banquier, elle se +demandait ce que signifiaient ces etranges questions; mais son plan +etant trace a l'avance, elle ne voulut pas s'en ecarter: + +--Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai +appris le role joue par Rouspineau en cette affaire. Tout simplement en +l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, ete bien surprise par les demandes +insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens a te +poursuivre me paraissait etrange et jusqu'a un certain point +inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille a qui ils ont prete +de l'argent: tu etais le premier a qui ils le reclamaient de cette +facon. Le vendredi, veille de ton depart, Rouspineau, depuis longtemps +deja presse par moi, se decida a parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai +ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui +payer les deux billets que tu dois encore, il consentit a m'ecrire ce +papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le +samedi matin a Liverpool. Que faire? Il m'etait impossible de te +rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une depeche, craignant +qu'elle fut interceptee par ton ami Byasson, qui, tu dois le comprendre +maintenant, ne t'avait accompagne que pour te surveiller et t'expedier +comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les precautions +etaient bien prises. Alors je resolus de te rejoindre ici. J'eus le +temps de rentrer chez moi, de faire mes malles a la hate, avec l'aide de +Louise, et de prendre le train du Havre, qui part a minuit dix minutes. +Arrivee au Havre, j'allai au telegraphe pour t'envoyer ma depeche, puis +je m'embarquai sur le _Labrador_; et me voici. Dans quelle situation +morale je fis la traversee, tu peux l'imaginer: je voyais tout le monde +conjure pour te separer de moi et je me demandais si tu n'etais pas +d'accord avec tes parents. + +--Moi! + +--Cela etait absurde et encore plus injuste, j'en conviens, mais toi +aussi tu conviendras qu'il etait bien difficile d'admettre que ta mere +qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il etait +bien difficile d'admettre que ta mere avait pu toute seule machiner un +pareil plan. J'ai quitte Paris decidee, je te l'avoue, a pousser les +choses a l'extreme, pour trancher notre situation dans un sens ou dans +un autre: ou nous nous separerons franchement, ou je deviens ta femme; +tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgre ton pere et ta +mere, a la condition de leur faire des sommations; si tu m'aimes comme +je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que +pres de moi que tu peux trouver de l'affection et de la tendresse, si tu +vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donne un conseil +judiciaire, qui t'as deshonore en te livrant aux moqueries des usuriers, +qui s'est jouee de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul interet de +son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hesites pas a me donner ton +nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours temoigne; si tu +hesites, retenu par je ne sais quelles laches considerations mondaines, +je n'hesite pas, moi, a me separer d'un homme qui n'est pas digne d'etre +aime. + +Elle avait prononce ce discours, evidemment prepare a l'avance, en +detachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Leon; c'etait en +arrivant seulement a son projet de mariage qu'elle avait presse son +debit, de maniere a n'etre pas interrompue. Ayant dit ce qu'elle avait a +dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers +mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre. + +Or, ce qu'elle lisait n'etait pas pour la satisfaire: tout d'abord la +surprise, puis l'embarras, puis enfin la repulsion. + +Mais elle n'etait pas femme a se facher et encore moins a se decourager +en voyant l'accueil fait a son projet. + +A vrai dire, elle l'avait prevu cet accueil. Elle connaissait trop bien +Leon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la traversee +elle preparait ce discours, qu'il allait lui repondre en lui sautant au +cou et en ecrivant a un notaire de Paris pour que celui-ci procedat aux +sommations respectueuses. Cette hardiesse de resolution n'etait pas dans +le caractere de Leon. Si monte qu'il put etre contre ses parents,--et de +ce cote elle l'avait trouve dans les dispositions les plus favorables a +ses desseins,--si exaspere qu'il fut, il avait trop le sentiment de la +famille, il etait trop petit garcon, il etait trop domine par le respect +humain pour risquer aussi franchement une declaration de guerre a +visage decouvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup de tete, +elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amerique, et a Paris meme elle +se fut fait epouser. Si, malgre ses previsions, elle avait cependant +parle de ce mariage precede de sommations, c'est parce qu'il etait dans +ses principes de ne jamais rien negliger de ce qui avait une chance, si +faible qu'elle fut, de reussir. Or, comme il se pouvait que Leon, en se +voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrat dans un acces +d'exasperation qui lui ferait accepter cette idee de mariage, elle avait +cru devoir la mettre en avant, quitte a se replier sur une autre, si +celle-la etait repoussee. Et, en consequence, elle avait prepare cette +autre idee dont la realisation, pour lui donner des avantages moins +complets que la premiere, n'en serait pas moins cependant pour elle un +superbe succes qui couronnerait ses efforts. + +L'exasperation ne s'etant pas produite chez Leon au point de l'entrainer +aux dernieres extremites, Cara ne commit point la maladresse de lui +faire une scene de reproches, qui n'aurait abouti a rien de pratique. +Elle etait indignee de voir son embarras et son trouble, et c'eut ete +avec une veritable jouissance qu'elle lui eut reproche sa lachete en +l'accablant de son mepris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en ce +monde, et elle n'avait pas traverse l'Ocean pour s'offrir des +jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces +hesitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux a faire; plus +tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne +devait lui dire que ce qui etait utile. + +Jusqu'alors elle avait parle debout devant Leon en le tenant sous son +regard; mais, si cette position etait bonne pour l'observer et le +dominer, elle etait mauvaise pour le toucher et dans un mouvement de +trouble passionne lui faire perdre la tete. + +Elle vint donc se placer pres de lui sur le canape ou il etait assis: + +--Voila dans quelles dispositions j'ai quitte Paris, dit-elle, decidee a +t'obliger a la rupture ou au mariage, a la rupture si tu etais le +complice de ta famille, ou au mariage si tu en etais la victime. Et ma +resolution etait si bien arretee que j'ai eu soin de prendre avec moi +tous les papiers necessaires a ce mariage: tes actes de naissance et de +bapteme, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en +quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux +pas qu'a cet egard il s'eleve un doute dans ton esprit: j'avais ces +actes depuis quelque temps deja, bien avant que ton voyage fut decide, +les legalisations qui sont sur les actes de naissance en feront foi par +leur date. + +Pourquoi avait-elle leve ces actes bien avant que le voyage de Leon fut +decide? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au succes de son +plan que Leon ne put pas croire qu'elle avait eu le temps de les obtenir +entre le moment ou Rouspineau avait parle et celui ou elle etait partie, +et la date de la legalisation etait une reponse suffisante a cette +question si Leon se la posait. + +Elle continua: + +--Pendant les premiers jours de la traversee, je m'affermis dans ma +resolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de possible, il +n'y avait que cela de digne. + +--Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais? + +--Remarque que j'etais dans une situation terrible: si je n'admettais +pas que tu me trompais, je devais admettre que c'etait ta mere qui te +trompait, et, malgre tout, je n'osais porter une pareille accusation +contre celle qui etait ta mere, tant jusqu'a ce jour je m'etais habituee +a la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse +affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces +jours de douleur, je n'ai pas quitte ma cabine. Cependant, cet etat de +maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calme la fievre et la +colere qui me devoraient quand j'ai quitte Paris. Une nuit que tout le +monde dormait dans le navire et que le silence n'etait trouble que par +le ronflement de la machine et le gemissement du vent dans la mature, +j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un reve, car je ne dormais +pas. Ecoute-moi serieusement. + +--Je t'ecoute. + +--Sans douter de la realite de cette vision, malgre ton irreligion. J'ai +vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idees, je sais que cela doit +te paraitre insense; cependant cela est ainsi. Il me parle, et voici ses +paroles: "Tu serais coupable de pousser ton ami a peiner ses parents. +Mais tu serais coupable aussi de perseverer plus longtemps dans la vie +qui est la votre." Puis la vision disparut, et je restai livree a mes +pensees, m'efforcant de m'expliquer ces paroles qui m'avaient +bouleversee. Le premier avertissement me parut assez facile a +comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les +sommations respectueuses a tes parents, qui seraient une si cruelle +blessure pour leur vanite et leur orgueil; donc je devais renoncer a +mon projet de mariage tel que je l'avais arrange dans ma tete pendant +ces si longues journees. Je ne suis pas femme a desobeir a la volonte de +Dieu; je renoncai donc a ce mariage. + +Elle baissa les yeux comme si elle etait profondement emue, mais elle +avait ete douee par la nature d'une qualite que l'usage avait +singulierement perfectionnee, celle de voir sans paraitre regarder; elle +remarqua que le visage de Leon, jusqu'alors douloureusement contracte, +se detendit. + +Apres un moment donne a l'emotion, elle poursuivit: + +--Le second avertissement etait moins clair: comment ne pas perseverer +dans la vie qui etait la notre? La premiere idee qu'il s'offrit a mon +esprit fut celle de la rupture: je devais me separer de toi. S'il +m'avait ete cruel de renoncer a ce projet de mariage qui assurait mon +bonheur pour l'eternite, combien plus cruelle encore me fut la pensee de +la separation! J'avais pu, apres bien des combats, abandonner +l'esperance d'etre ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner +toi-meme, renoncer a notre amour, a mon bonheur, a la vie. Je me dis +qu'il etait impossible que telle fut la volonte de Dieu, et je cherchai +un autre sens a ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouve, et de +ce moment j'ai abandonne ma cabine, guerie, pour monter sur le pont +comme si j'etais insensible au mal de mer; voila pourquoi je ne suis pas +trop defaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je +n'etais qu'un spectre: comment suis-je? + +Elle resta un moment assez long a le regarder dans les yeux, en face de +lui, et si pres, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe. + +Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui +abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa +tendrement. + +--Ecoute-moi, dit-elle, je t'en prie, ecoute-moi avec toute ton ame, +sans distraction, sans pensee etrangere a ce qui nous occupe, car c'est +ma vie que tu vas decider par un oui ou par un non; ecoute-moi. + +Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais +cette fois fievreusement, passionnement. + +--Ce qui m'avait trompe, dit-elle, c'etait la pensee que je devais +renoncer a devenir ta femme. Ta femme par un mariage legal avec +consentement de tes parents et publications, oui, a cela je dois +renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de +tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu; +oui, voila ce que je dois poursuivre, voila ce que Dieu exige, voila ce +que je te demande, voila ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voila ce +que je vais exiger de toi et ce qui amenerait notre separation si tu me +le refusais. Je t'ai demande de m'ecouter tout a l'heure, je te repete +ma priere a tes genoux; avant de parler, avant de repondre, avant de +prononcer le oui ou non qui va decider notre vie a tous deux, notre +bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, ecoute-moi jusqu'au bout. + +Elle se laissa glisser a terre, et, jetant les bras autour de Leon, elle +resta serree contre lui, la tete levee, le regardant ardemment: + +--Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus +grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me +vois a tes genoux te priant, te suppliant a mains jointes comme si je +m'adressais a Dieu. J'aurais persiste dans ma premiere idee d'exiger de +toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais +dit simplement ce que je desirais et j'aurais attendu la reponse sans +appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage legal +m'aurait donne des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais. +Par un mariage legal je me serais trouvee ta femme aux yeux de la loi, +c'est-a-dire que j'aurais partage ta fortune, celle que tu recueilleras +un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porte ton nom, +j'aurais ete ton heritiere pour le cas ou tu serais mort avant moi. Cela +eut complique ma demande de questions d'argent et d'interets qui +m'eussent impose une grande reserve. Dieu merci, cette reserve n'existe +pas maintenant, et je n'ai pas a me renfermer dans une froide dignite. +Je peux te prier, te supplier, faire appel a ta tendresse, a l'amour, a +nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans +craindre de meler l'argent au sentiment, car ce mariage purement +religieux, ne me donnera aucuns droits a ta fortune, je ne serai pas ta +femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union +sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voila +pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des +hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu. + +Ce n'etait pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'etait +encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se +serrant contre lui, l'enveloppant, l'etreignant, le fascinant: s'il y +avait de l'habilete dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en +avait-il dans la facon dont elle le disait: ce discoure eut pu laisser +calme un indifferent, mais ce n'etait pas a un indifferent qu'elle +s'adressait, c'etait a un homme qui l'aimait, qui etait separe d'elle +depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps etudie dans son fort +aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste +connait son clavier. Pendant toute la traversee, elle avait +soigneusement travaille les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et, +dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'etait livre aux +hasards dangereux de l'improvisation. + +Que n'eut-elle pas espere si elle avait pu savoir que celui sur qui elle +exercait deja tant de puissance venait d'etre frappe au coeur par un +coup qui lui enlevait toute force de resistance! Connaissant la depeche +au banquier, ce n'eut peut-etre pas ete le seul mariage religieux +qu'elle eut poursuivi. + +Elle reprit: + +--Pour etre sincere, je dois dire que ce n'est pas seulement le repos de +ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie entiere, +celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes +parents poursuivront notre separation; le passe nous annonce l'avenir; +ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne reussiront pas? On est +bien fort quand on est pret a tout. Ce mariage nous defendra contre eux, +et il me donnera la securite sans laquelle je ne peux plus vivre. Tu +leur diras la verite, et alors ils seront bien forces de renoncer a la +guerre. Qui sait meme si ce ne sera pas la paix qui se fera quand ils +auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras +aussi comment les choses se sont passees, comment je n'ai voulu, comment +je n'ai demande que le mariage religieux quand je pouvais exiger +l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par la a me +connaitre et, je l'espere, a m'estimer: Qui sait ce que deviendront +alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous reunis? + +Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser a la reflexion le +temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer. + +Puis, apres avoir etreint Leon une derniere fois et lui avoir baise les +mains longuement en les mouillant de ses larmes brulantes, elle se +releva: + +--J'ai tout dit. A toi maintenant de prononcer. Jamais nous n'avons +traverse une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que tu vas +choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester a jamais, +n'ayant d'autre souci que de me consacrer a toi tout entiere et de te +rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a ete +adore. Tu dis non, et je m'eloigne pour ne te revoir jamais, car mon +amour ne resisterait pas au mepris que tu me temoignerais en me refusant +une juste satisfaction qui te coutera si peu. Reduite aux termes dans +laquelle je la pose, la question que tu as a trancher en ce moment +consiste simplement a savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes pas. Tu +m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc la le mot, le +seul que tu as a dire: je t'aime. Tes levres l'ont prononce bien +souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point? + +Parlant ainsi, elle avait fievreusement remis son chapeau et son +manteau, puis, a chaque mot, elle avait avance peu a peu vers la porte +qu'elle touchait. + +Leon l'avait suivie. + +Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses +yeux dans ceux de son amant. + +Ils resterent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et elle +s'abattit sur sa poitrine. + +Qu'avait-elle a demander de plus?--Il l'avait retenue. + + + + +XXVII + + +Elle n'etait pas femme a s'endormir dans le succes et a attendre +patiemment que Leon fut dispose a realiser l'engagement tacite qu'elle +avait eu tant de peine a lui arracher. + +Il pouvait reflechir lorsqu'il serait de sang-froid et revenir alors sur +cet engagement. + +D'autre part il y avait a craindre que ses parents n'intervinssent +aupres de lui, soit en accourant eux-memes d'Amerique, soit en faisant +agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi a changer +sa resolution, qui n'etait pas assez ferme pour qu'on put avoir pleine +confiance en elle. + +Dans ces circonstances, le mieux etait donc de ne pas perdre une minute +et de faire celebrer aussi promptement que possible le mariage +religieux. + +Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et +rapidement en Amerique, mais elle ignorait en quoi consistaient au juste +cette facilite et cette rapidite. On lui avait dit que l'acte de +naissance et l'acte de bapteme etaient les seules pieces qu'on exigeait; +cela etait-il vrai? Etait-il vrai aussi que les delais entre la demande +et la celebration etaient insignifiants? Elle voulait mieux que des +on-dit plus ou moins vagues; c'etait des certitudes qu'il lui fallait. + +Le lendemain matin, alors que Leon etait encore au lit, elle sortit +"pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de quelques +minutes, le temps d'aller a l'eglise la plus voisine, et elle revenait". + +Ce fut en effet a l'eglise catholique la plus rapprochee qu'elle se fit +conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra a la +sacristie et demanda si elle pouvait parler a un pretre qui fut Francais +ou qui entendit le francais. A ces mots, un pretre qui arrangeait des +surplis dans un tiroir lui repondit avec un accent etranger +tres-prononce qu'il etait a sa disposition. + +Il se preparait a entrer dans l'eglise, croyant qu'il s'agissait d'une +confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil +pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui +raconta l'histoire qu'elle avait preparee. + +Elle venait d'arriver a New-York avec son fiance, et ils etaient presses +de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire benir leur union +par l'Eglise, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs delais; +car si ces delais devaient les retenir a New-York, ils seraient obliges +de se mettre en route avant d'avoir recu le sacrement du mariage, ce qui +serait une grande douleur pour leurs ames chretiennes: elle desirait +donc qu'on abregeat ces delais autant que possible; elle etait disposee +a payer toutes les dispenses necessaires, et de plus a faire a la +chapelle de la tres-sainte Vierge un cadeau proportionne au service +qu'on lui aurait rendu. + +L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point +decisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariat avant leur depart +pour l'Ouest. Mais le succes depassa ses esperances, car le pretre +consentit a les marier a l'instant meme, s'ils avaient les pieces +exigees pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le pretre +l'avait mal comprise, et elle recommenca ses explications. Le pretre, +apres l'avoir patiemment ecoutee, lui repeta ce qu'il lui avait deja +dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fut pas valable; mais le +pretre lui assura qu'il etait au contraire indissoluble. Elle pouvait +donc se presenter avec son fiance quand elle le voudrait; ce jour meme, +le lendemain, et apres s'etre l'un et l'autre confesses, ils seraient +maries; ils n'auraient pas besoin d'amener des temoins, on leur en +fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office. + +Tout autre qu'un pretre lui eut tenu ce langage, elle eut cru qu'on se +moquait d'elle; mais ces paroles etaient evidemment serieuses; il ne lui +restait donc qu'a profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et au plus +vite; elle remercia ce pretre si complaisant et lui dit qu'elle allait +revenir bientot avec son fiance. + +Avant de rentrer a l'hotel, elle s'arreta chez un bijoutier et elle +acheta un anneau ainsi qu'une piece de mariage. + +Arrivee a l'hotel, elle garda sa voiture, puis rapidement elle monta a +la chambre de Leon; il etait en train de s'habiller. + +--Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle. + +--Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus a +mon aise. + +--Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu fusses +en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir. + +--Nous marier! s'ecria-t-il en riant. + +Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que le +pretre de Saint-Francois venait de lui apprendre: ils etaient attendus; +elle avait promis de revenir avant une demi-heure. + +Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette noire, +simple et severe. + +--Eh bien? dit-elle. + +--Mais un pareil mariage est absurde, dit Leon, il ne vaut rien. + +--Que t'importe? ne t'inquiete pas de cela; dis-moi que tu reviens sur +ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que +j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis +pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison precisement +pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera a rien; s'il ne +l'est pas, ce que j'espere, ce que je crois, pourquoi le refuserais-tu +aujourd'hui quand tu l'as accepte hier? + +Il n'y avait pas a repondre, ou plutot il y avait trop de choses a +repondre. + +La ceremonie fut baclee en peu de temps; ils signerent sur un registre, +un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize +ou quatorze ans signerent apres eux, puis le pretre qui avait celebre la +messe signa a son tour;--ils etaient maries. + +Dans un reve, les evenements n'auraient pas marche plus vite. + +Etait-ce possible? + +Precisement parce que la validite d'un mariage conclu dans ces +conditions paraissait plus que douteuse a Leon, il voulut faire quelque +chose de positif et de solide pour Hortense. + +Apres leur dejeuner, il la fit monter en voiture avec lui, et il dit au +cocher de les conduire dans Broadway a un numero qu'il lui indiqua. + +--Ou allons-nous? demanda-t-elle. + +--Tu vas le voir. + +Ils s'arreterent a la porte d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et +la, tout aussi promptement qu'a l'eglise Leon conclut une assurance en +vertu de laquelle la compagnie s'engageait a payer a madame Hortense +Binoche, sa femme, si elle lui survivait et apres son deces la somme de +cinquante mille dollars. + +Quand Leon eut paye la premiere prime, il montra son portefeuille a +Hortense, il ne lui restait que quelques billets. + +--Voila toute ma fortune, dit-il assez gaiement. + +Et il lui raconta comment le credit qui lui avait ete ouvert avait ete +presque aussitot supprime. + +--Ce qui est a la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous partagerons, +et comme avec ce que j'ai apporte nous ne sommes pas tout a fait a sec, +nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le +Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes maries en Suisse +ou en Italie. + +Trois jours apres le depart de Leon et de Cara, madame Haupois-Daguillon +debarquait a New-York et descendait a l'hotel que son fils venait de +quitter. + +Elle accourait ayant tout quitte, tout brave pour le sauver, mais elle +arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, ou? on n'en savait rien, pour +l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas a le chercher, ni a courir apres +lui. Ou le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher a cette femme? + +Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas completement +inutile; grace au consul, pour qui elle avait une lettre de +recommandation, grace a un homme d'affaires actif et intelligent avec +qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour +l'Europe, que Leon s'etait marie a l'eglise Saint-Francois devant l'abbe +O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche. + +Marie! Lui, son fils! + +Marie avec cette femme, une fille! + +Leon et Cara employerent trois mois a visiter la region des grands lacs +et a descendre le Saint-Laurent; c'etait un vrai voyage de noces; jamais +on n'avait vu jeunes maries plus tendres; cependant il y avait des +heures ou le mari paraissait sombre et preoccupe; quant a la femme, elle +etait radieuse, tout lui plaisait, la seduisait, l'enchantait. + +Enfin ils s'embarquerent a Quebec pour Glasgow, et ce fut seulement +apres une promenade en Ecosse, non moins sentimentale que celle du +Canada, qu'il rentrerent a Paris. + +Une surprise,--cruelle pour Cara,--les y attendait; le concierge de la +rue Auber remit a Leon toute une liasse de papiers timbres. + +De la lecture de ces assignations, il resultait que M. et madame +Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullite d'un +pretendu mariage conclu par leur fils, Leon Haupois-Daguillon, avec une +demoiselle Hortense Binoche, devant un pretre de l'eglise de +Saint-Francois, a New-York (Etats-Unis), lequel mariage n'avait ete +precede d'aucune publication, et avait ete fait sans le consentement des +pere et mere du marie; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le +mariage ainsi contracte etait nul, et qu'il importait aux demandeurs de +ne pas laisser ecouler le delai prevu par l'article 183 du meme Code +pour porter leur action en nullite devant la justice. + +Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Leon les porta +immediatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de +l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien a faire et qu'il etait +inutile de se defendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en +France qui ne prononcerait la nullite d'un mariage conclu dans de +semblables conditions: une seule chose etait possible, c'etait +d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, apres les delais +legaux et les formalites en usage, de preceder a un nouveau mariage. + +--Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je +vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier. + +Comme Leon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la +Madeleine, il apercut une dame en grand deuil qui traversait le +boulevard comme pour entrer a l'eglise; cette dame ressemblait d'une +facon frappante a sa mere: meme tournure, meme taille, meme demarche, +c'etait a croire que c'etait elle. + +Mais cette pensee ne se fut pas plus tot presentee a son esprit qu'il la +chassa: cela n'etait pas possible, c'etait sa vision interieure qu'il +voyait; sa mere n'etait pas en deuil. + +De qui serait-elle en deuil? + +Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barre le passage a +cette dame, celle-ci s'arreta et tourna a demi la tete du cote de Leon. + +C'etait-elle! le doute n'etait pas possible, c'etait bien elle; mais +alors que signifiait ce deuil? + +Instinctivement et sans reflechir il traversa le boulevard en courant. + +Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les +premieres marches de l'escalier. + +--Mere? s'ecria-t-il d'une voix etouffee. + +Elle se retourna et en l'apercevant tout pres d'elle elle recula. + +--En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui? + +Elle le regarda un moment. + +--De mon fils, dit-elle. + +Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant +ecrase, suffoque. + + +FIN DE LA DEUXIEME PARTIE. + + + + +TROISIEME PARTIE + + + + +I + + +Le theatre de l'Opera annoncait _Hamlet_, pour les debuts de +mademoiselle Harol, dans le role d'Ophelie. + +C'etait la premiere fois que Paris entendait ce nom, qui, disaient les +journaux de theatres, etait celui d'une jeune chanteuse, Francaise +d'origine, mais dont la reputation s'etait faite en Italie a la Scala, a +la Fenice, a la Pergola. Quelques articles avaient parle des succes +qu'elle avait obtenus sur ces scenes, mais Paris a autre chose a faire +que de s'occuper de ce qui se passe a l'etranger, et toute reputation +qu'il n'a pas consacree, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe pas +pour lui. + +Faite simplement, modestement et sans reclames tapageuses, l'annonce de +ce debut n'avait pas produit une bien vive curiosite dans le public: +aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'etait-elle pas celle d'une +representation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au plus +avaient daigne se deranger, parce qu'on leur avait fait un service et +surtout parce qu'ils n'avaient pas a employer mieux leur soiree +ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil +d'orchestre etait vide. + +Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces fauteuils: +il n'y avait pas de premiere representation ce soir-la, et, ne sachant +que faire, il etait venu a l'Opera plutot pour ne pas se coucher trop +tot que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et dont il +n'avait pas souci; ce n'etait pas une de ces debutantes qui, par le +bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention. + +Hamlet, en scene, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la +fragilite des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se +mit a examiner la salle, allant de loge en loge. + +Il etait absorbe dans cet examen et il tournait le dos a la scene +lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur +le theatre: une voix qu'il avait deja entendue venait de reciter les +premiers mots du role d'Ophelie: + + Helas! votre ame, en proie + A d'eternels regrets, condamne votre joie! + Et le roi, m'a-t-on dit, a recu vos adieux! + +Ce n'etait pas seulement cette vois qu'il avait deja entendue; celle qui +chantait, il l'avait deja vue aussi! + +Madeleine! + +Et, n'ecoutant plus, il regarda; mais l'eclairage de la rampe change les +traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de +theatre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps +la lorgnette braquee sans savoir a quoi s'en tenir. + +Il avait si souvent pense a Madeleine qu'il devait etre en ce moment le +jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait +son esprit. + +Cependant la ressemblance etait veritablement merveilleuse: c'etait +elle, c'etait sa tete ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux +blonds, sa figure douce et pensive. + +Mais n'etait-ce point Ophelie qui precisement ressemblait a Madeleine? +quoi d'etonnant a cela; le type de la beaute de Madeleine n'etait-il pas +celui de la beaute blonde, vaporeuse et poetique? + +Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements +eclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement a Hamlet, mais +encore, mais surtout a Ophelie: en quelques minutes, le public, +indifferent pour elle, avait ete gagne et charme. + +Byasson avait ete trop occupe a regarder mademoiselle Harol pour avoir +pu la bien ecouter. Cependant il lui avait semble que la voix etait +belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de +l'opera, et la voix de Madeleine, au temps ou il l'avait entendue, etait +loin d'avoir cette etendue et cette surete. + +Il est vrai que, depuis cette epoque, c'est-a-dire depuis plus de trois +ans, cette voix avait pu se developper par le travail. + +Mais ou Madeleine, si c'etait Madeleine, avait-elle pu travailler? + +On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; apres avoir +quitte la maison de son oncle, c'etait donc en Italie que Madeleine +avait ete: cela expliquait que les recherches entreprises a Paris et a +Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti. + +C'etait donc la passion du theatre qui l'avait fait abandonner la maison +de sans oncle. + +Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon +n'eussent permis a leur niece de se faire comedienne: en se sauvant, +elle avait obei a une irresistible vocation. + +Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection tres-vive et +tres-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette +fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu +qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle +voulait accomplir, il etait fier de voir qu'il ne s'etait pas trompe +dans la bonne opinion qu'il avait d'elle. + +C'etait pendant la cavatine de Laerte et le choeur des officiers qu'il +reflechissait ainsi; aussitot qu'il put quitter sa place sans troubler +ses voisins, il se hata de sortir. Il ne pouvait pas rester dans +l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sut. + +Et il se dirigea vers l'entree des artistes; mais, apres avoir fait +quelques pas, il s'arreta, retenu par une reflexion qui venait de +traverser son esprit. + +Pour que Madeleine sauvat Leon, il fallait qu'elle fut toujours +Madeleine, la Madeleine d'autrefois. + +Qui pouvait dire ce qui s'etait passe? qu'etait devenue l'honnete et +pure jeune fille apres trois annees de vie theatrale, seule, sans +affection, sans appui autour d'elle? + +Avant de voir Madeleine, avant de tenter une demarche aupres d'elle, il +importait donc de savoir quelle femme il trouverait. + +Il revint sur ses pas, decide a rentrer dans la salle et chercher +quelqu'un, un journaliste ou un homme de theatre, qui put lui donner ces +renseignements. + +Comme il traversait le vestibule, il apercut justement un jeune musicien +qui, faisant partie de l'administration de l'Opera, devait etre en +situation mieux que personne de l'eclairer; il alla a lui. + +--Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous +notre nouvelle chanteuse? + +--Charmante. + +--C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je n'ai +jamais doute de son succes, mais j'avoue qu'il depasse ce que je j'avais +espere. Ce que c'est que la beaute et le charme. Voici une jeune femme +qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir; +croyez-vous qu'elle eut fait la conquete du public avec cette rapidite, +si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux. + +--Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui de +son jeune ami et en l'accaparant. + +--Oui, mais c'est une Francaise, d'Orleans je crois. Elle est eleve de +Lozes, ce qui est bien etonnant, car l'animal n'a jamais forme une femme +de talent; mais elle a travaille aussi en Italie, ou elle a debute avec +assez de succes pour qu'on m'ait envoye la chercher. Elle a pour cornac +un vieux sapajou d'Italien appele Sciazziga, qui est bien l'etre le plus +insupportable de la creation: avare, mendiant, pleurard. Elle vit avec +lui. + +Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras. + +--Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga, +l'idee que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu dire +qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est +bien gardee, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux chenapan +qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de suite +qu'elle a ete elevee. Je n'ai pas entendu la moindre medisance sur son +compte, et cela prouve bien evidemment qu'il n'y a rien a dire, car sa +vie a ete passee au crible, soyez-en sur. Mais rentrons, le deuxieme +acte va commencer, et vous savez qu'elle parait tout de suite; je vous +recommande son air: "Adieu, ayez foi!" + +Byasson ne se laissa pas derouter par le mot "Orleans"; se tenant bien, +elevee, honnete, c'etait Madeleine; ce ne pouvait etre qu'elle; Orleans +ne devait etre qu'une tromperie pour derouter les recherches; il n'etait +pas plus vrai que ne l'etait le nom de Harol. + +Ah! la chere et charmante fille! elle etait restee la Madeleine +d'autrefois; elle pouvait donc sauver Leon et l'arracher des mains de +Cara. + +Cette pensee empecha Byasson de bien ecouter l'air d'Ophelie; mais les +applaudissements lui apprirent comment il avait ete chante; c'etait un +triomphe. + +A l'entr'acte suivant Byasson ne resista plus a l'envie d'aller voir +Madeleine, car c'etait bien, ce ne pouvait etre que Madeleine; sans +doute le moment n'etait guere favorable a une visite, et la pauvre +petite devait etre toute a l'emotion de son debut, mais il ne lui dirait +qu'un mot. + +La facon dont il affranchit sa carte lui fit trouver quelqu'un pour la +porter sans retard. + +Il n'attendit pas longtemps la reponse: un petit homme gros, gras, +souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante ou etait M. +Byasson. + +Celui-ci s'avanca, croyant qu'on allait le conduire pres de Madeleine. + +--_Z'est_ donc vous qui desirez voir la signora, dit le petit homme, +_z'est oune_ impossibilite en ce moment, nous n'avons pas _oune +minoute_. Vous _comprenez_, pas _oune minoute_. Desolation; _ze souis +zarge de_ vous _le_ dire _de_ la part _de_ la signora, _ma_ demain elle +vous _recevra_ avec satisfaction, _roue_ Chateaudun _noumero +quarante-huit_, si vous _le_ voulez bien. _Escousez, ze souis_ oblige +_de_ vous _qouitter_; vous savez _le_ jour _d'oun debout_, pas _oune +minoute_ a soi. + +C'etait-la assurement le vieux sapajou nomme Sciazziga dont on avait +parle a Byasson, l'entrepreneur de Madeleine. + +Il s'eloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait _deboute_ +lui-meme, il n'aurait certes pas ete plus affaire, plus emu; mais, en +realite, n'etait-ce pas pour lui que Madeleine debutait? + + + + +II + + +Le lendemain matin, apres avoir lu trois ou quatre journaux qui tous +etaient unanimes pour constater le grand, l'eclatant succes obtenu la +veille a l'Opera par mademoiselle Harol dans le role d'Ophelie, Byasson +se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon. + +Dans ses vetements de deuil, madame Haupois-Daguillon etait deja au +travail penchee sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver, +parcourait les journaux du matin. + +--J'ai du nouveau a vous annoncer, dit-il a ses amis, en leur serrant +la main joyeusement. + +--Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons recu une bonne nouvelle, et +j'allais aller chez vous tout a l'heure pour vous la communiquer. +L'homme que nous avons charge de surveiller Cara est venu nous apprendre +hier soir qu'il avait la certitude que Leon etait trompe. Il parait que +cette coquine n'a pu jouer son role plus longtemps. Apres s'etre impose +la sagesse pour arriver a ses fins, elle a trouve que le careme etait +trop long, et elle est retournee a son carnaval. Elle va une fois par +semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les +perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouee d'un caprice pour +Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la +solidite du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Leon que c'est a peine +si elle prend des precautions pour lui cacher cette double intrigue. + +--De qui est cette reflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre +homme? + +--De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves +materielles de ce qu'il a decouvert, mais il espere les avoir bientot, +et alors nous serons sauves. Lorsque Leon aura ces preuves sous les +yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il +connaitra cette femme et comprendra comment il a ete abuse, entraine, +comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hesitera pas a se +reunir a nous pour demander a la cour la confirmation du jugement qui +declare nul son pretendu mariage; de meme il se reunira a nous encore +pour poursuivre a Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez +bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen etait le seul +bon pour reussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou +l'autre retourner a son ruisseau? cela etait logique, cela etait fatal, +il n'y avait qu'a attendre ce jour. + +--Je n'ai jamais pretendu que Cara ne retournerait pas a son ruisseau, +repliqua Byasson, j'aurais plutot cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que +vous m'apprenez ne me surprend pas. + +--Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne parait pas vous +causer la meme satisfaction qu'a nous. + +--C'est que je ne puis pas partager vos esperances. + +--Mon cher, vous avez toujours ete trop pessimiste, dit M. Haupois avec +humeur. + +--Et vous, mon cher, vous avez toujours ete trop optimiste. + +--Les situations n'etaient pas les memes, dit madame Haupois-Daguillon. + +--Cela est parfaitement juste, repondit Byasson, et si je rappelle que +j'ai cru ce mariage possible et meme imminent quand vous ne vouliez pas +l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours +trompe. Eh bien, dans le cas present, je crois que je ne me trompe pas +encore en disant que ces preuves materielles qu'on vous promet, on ne +les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez +maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des +preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis dispose a +croire, c'est dans des conditions ou elle peut nier toutes les +accusations de facon a abuser Leon, la seule chose importante pour elle. +Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles +convainquissent Leon, qui est trop completement aveugle pour voir clair +en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans +certaines preparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se reunisse a vous +pour demander devant la cour la nullite de son mariage, pas plus que +celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas +d'importance, la cour prononcera cette nullite, avec ou contre lui, +comme le tribunal de premiere instance l'a prononcee. Mais, pour le +mariage religieux, la situation est bien differente; jamais la cour de +Rome ne prononcera cette nullite si Leon lui-meme ne la demande pas, et, +s'il la demande, il n'est meme pas du tout certain que vous l'obteniez. +Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les resultats que vous +esperez, et j'ai la conviction que, lors meme qu'elles seraient +eclatantes, Leon n'en poursuivrait pas moins ses sommations +respectueuses, tant il est incapable de volonte entre les mains de Cara; +n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisieme acte, et qu'un mois +apres il pourra se marier, a Paris, malgre vous, et legitimement. + +Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long +et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colere; pour +madame Haupois, elle ecoutait attentivement, examinant Byasson. + +Comme son mari allait repondre, elle lui coupa la parole. + +--Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi +si vous n'aviez pas un autre moyen a nous proposer; vous auriez pitie de +nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau a nous annoncer; +qu'est-ce? je vous en prie, parlez. + +--Madeleine est a Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule +que Leon peut etre arrache des mains de Cara, une femme seule sera assez +forte pour delier ce qu'une femme a lie; une influence salutaire +detruira l'influence nefaste. + +--Leon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a epouse cette coquine. + +--Leon n'a aime Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demande a +l'une de lui faire oublier l'autre; apres une longue separation, sans +avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir meme si elle +vivait encore, il a pu se laisser seduire par Cara; mais le jour ou +Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra; +j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles memes de Leon, quand +il m'a affirme qu'il n'avait pris une maitresse que pour se consoler, +mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimee, celle qu'il +aimait toujours. + +M. Haupois laissa echapper un geste de mecontentement. + +--Ou avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois. + +Byasson aurait voulu ne pas repondre tout de suite a cette question, et +c'etait avec intention qu'il avait tout d'abord insiste sur l'influence +decisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que +Leon eprouvait pour sa cousine. + +Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eut ete maladroit de +vouloir s'echapper, et mieux valait encore aborder de front la +difficulte. + +--Vous avez, dit-il, cherche toutes sortes d'explications au depart de +Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine etait nee artiste, elle +voulait etre artiste. C'est pour cela qu'elle a quitte votre maison; +c'est pour se faire chanteuse; elle a debute hier a l'Opera avec un +succes que les journaux sont unanimes ce matin a constater: une grande +artiste nous est nee. + +--Comedienne! + +--Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous repondrai que +Madeleine est devenue chanteuse comme Leon est devenu le mari de Cara: +chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation a une +femme, l'autre au travail et a l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et +je l'ai retrouvee hier a l'Opera chantant Ophelie avec le succes que je +viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la +scene que je l'ai reconnue, ma premiere pensee a ete d'aller a elle pour +lui demander si elle voulait sauver Leon. Heureusement je me suis arrete +en chemin. D'abord il etait sage de s'assurer si Madeleine etait +toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnee telle que je la +pouvais desirer. Puis il etait sage aussi de savoir si vous etiez +disposes a accepter son concours et a le payer du prix qu'il merite au +cas ou elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous +demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant +d'ici. Si Madeleine vous rend Leon, puis-je, en votre nom, prendre +l'engagement que vous consentirez a son mariage avec votre fils; puis-je +loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez a rien +de pratique et qui seul peut empecher Leon de persister dans la voie ou +Cara le pousse? + +--Mais, cher ami ... s'ecria M. Haupois evidemment suffoque. + +Une fois encore la mere coupa la parole au pere, la femme au mari: + +--Qui vous dit que Madeleine a eprouve pour Leon les sentiments que vous +croyez? Si cela a ete, qui vous dit que cela est encore? + +--Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour +Leon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle +avait quitte votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner a un +sentiment qu'elle savait n'etre jamais approuve par vous; enfin je crois +que si, dans la carriere qu'elle a embrassee, elle a pu rester honnete +comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a ete gardee par ce sentiment. +Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est +certain aussi que si, contrairement a mon esperance, ce sentiment +n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour +votre belle-fille, Leon, avant deux mois, sera marie avec Cara par un +mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclesiastiques ne +pourront rompre. La question presentement se reduit a ceci: Qui +preferez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Decidez. +Maintenant laissez-moi vous repeter encore ce que je vous ai deja dit. +Leon ne consentira a voir les preuves dont vous attendez merveille que +si Madeleine lui ote le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez +de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous haterez son +mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis +pas un grand maitre dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens +possedes par la passion, et de ce que j'ai vu est resultee pour moi la +conviction que, quand une femme est parvenue a mettre des verres roses +aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut +changer ces verres, celle-la les remplace avec une extreme facilite, et +de ce jour ce qui etait rose devient noir pour lui, c'est d'un autre +cote qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait. +Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'interet de votre fils +et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une +jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle +Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte. + +--Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois. + +Mais madame Haupois intervint de nouveau. + +--Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tete; pour moi je suis +accablee; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de +notre part, que nous n'aurons rien a refuser a celle qui nous aura rendu +notre fils..., si elle est digne de lui. + + + + +III + + +Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame +Haupois-Daguillon, c'etait un point capital d'avoir obtenu qu'ils +accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur +fils; il s'etait attendu a des luttes; et celle qu'il avait du soutenir +avait ete beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand l'idee lui +etait venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer a Cara. + +Cependant, pour avoir reussi de ce cote, tout n'etait pas dit: +maintenant il fallait voir ce que Madeleine repondrait; accepterait-elle +le role qu'il lui destinait? Aimait-elle Leon? Voudrait-elle pour mari +d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle a +abandonner le theatre? + +Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se +rendait de la rue Royale a la rue de Chateaudun, et il etait oblige de +reconnaitre qu'elles etaient graves, tres-graves. + +Au _noumero qouarante-houit_, comme disait Sciazziga, le concierge a qui +il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui repondit de monter au +troisieme etage; la, une femme de chambre a l'air discret et honnete lui +ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon tres-convenable, +qui n'avait que le defaut d'etre beaucoup trop encombre; en le meublant, +Sciazziga, qui avait fait pendant son absence gerer sa maison de +commerce, avait profite de cette occasion pour vendre tres-cher a son +eleve une quantite de meubles dont celle-ci n'avait aucun besoin. + +Byasson n'eut pas longtemps a attendre: presque aussitot Madeleine parut +et vint a lui les deux mains tendues: + +--Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et +tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie de +m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma reponse? + +--Ce serait moi, ma chere enfant, qui devrait vous demander si vous me +pardonnez ma visite. + +--J'etais si emue que je n'ai pu ajouter a cette emotion celle que +votre visite m'aurait donnee; j'avais besoin de calme, il me fallait +aller jusqu'au bout sans defaillance, et j'avais peur de moi; c'est +chose si terrible de paraitre devant ce public indifferent qui, en +quelques minutes, peut vous condamner a une mort honteuse; mais ne +parlons pas de cela. + +--Votre triomphe a ete splendide. + +--J'ai ete heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, comment se porte mon +oncle, comment se porte ma tante? + +--Ils vont bien, quoique depuis votre depart ils aient ete cruellement +eprouves; quand vous les verrez, vous les trouverez bien vieillis; votre +oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fierement les +Champs-Elysees, et votre tante n'a plus son activite d'autrefois; mais +vous ne me demandez pas de nouvelles de Leon? + +Parlant ainsi, il l'avait regardee en face; il vit qu'elle palissait. + +--J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux. + +--Ah! vous savez? + +--Je sais ce que les journaux ont rapporte de ce proces, qui, je le +comprends, a du causer de terribles chagrins a mon oncle et a ma tante. +Et lui ... je veux dire Leon, comment a-t-il supporte cette crise? + +--Nous n'avons pas vu Leon depuis longtemps; il a rompu toutes relations +avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui. + +--Ah! pauvre Leon! + +--Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce. + +--Il est malheureux? + +--Tres-malheureux, le plus malheureux homme du monde. + +--Mon Dieu! + +De nouveau il la regarda, elle paraissait profondement emue et troublee, +et cependant elle n'etait plus une enfant qui s'abandonne sans +resistance a ses impressions; de grands changements s'etait faits en +elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la liberte et de +l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermete, son geste de +l'ampleur, la jeune fille etait devenue une jeune femme. + +--Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais etre sincere +avec vous et tout vous apprendre: Leon est tombe sous l'influence d'une +femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme le +bonheur pour lui consiste a rendre heureux ceux qu'il aime, il a ete +promptement domine, sa volonte a ete annihilee, et si completement, que +dans une heure de folie, n'ayant personne aupres de lui, seul en +Amerique, il s'est laisse marier a cette femme. Comment cette folie +a-t-elle ete provoquee? c'est la le point interessant, et je vous +demande, mon enfant, de m'ecouter avec la confiance que vous accorderiez +a votre pere, si vous l'aviez encore, comme un ami devoue, qui a +toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout son +coeur. + +Sans repondre, elle lui serra la main dans une etreinte emue. + +--C'est non-seulement de Leon que je dois parler, c'est encore de vous, +c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des votres. Le sujet +est difficile, delicat, soyez indulgente, soyez patiente. Leon n'a pas +pu vous voir sans vous aimer.... + +--Oh! monsieur Byasson! s'ecria-t-elle on detournant la tete. + +--Je vous ai demande toute votre confiance et toute votre indulgence; +laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de +Leon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque Leon est +revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert a son pere +et a sa mere en leur disant qu'il desirait vous prendre pour femme. M. +et madame Haupois-Daguillon ont refuse leur consentement a ce mariage, +par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualite qui, pour eux, a +cette epoque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a envoye +Leon en Espagne, et en son absence, a son insu, on a voulu vous faire +epouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitte la maison de votre +oncle, entrainee par votre vocation pour le theatre, et dominee plus +encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ... +qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon +intention n'est pas de chercher a savoir quel etait alors l'etat de +votre coeur. Lorsque Leon revint, il fut veritablement desespere. Il +vous chercha partout, a Paris, a Rouen, a Saint-Aubin, et, de retour a +Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle +etait sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, comme +pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut +alors que Leon fit la connaissance de cette femme. Comment se +laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous repeter les mots memes dont +il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oublies: +"Puisque ma famille m'empechait d'epouser celle aupres de laquelle +j'aurais vecu heureux, j'ai pris pour maitresse une femme qui a ete +assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimee, que j'aime +toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine, +mais pour me consoler." Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli qu'il +a cherche aupres de cette femme; il y a trouve la folie et la honte. Je +vous ai dit qu'il s'etait marie a New-York. Je vous ai dit que ses +parents avaient demande la nullite de ce mariage, laquelle a ete +prononcee. Mais Leon, de plus en plus aveugle, affole, a fait faire des +sommations respectueuses a son pere, et dans deux mois, si d'ici la rien +ne l'arrete, il va epouser cette femme par un mariage cette fois +indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arreter, voulez-vous le sauver? + +--Moi! + +--Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents reduits +au desespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est la plus +miserable creature que la boue de Paris ait produite. Dites un mot, il +est au contraire sauve, car il vous aime, je vous le repete, il vous +aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement a +devenir sa femme. Vous allez me repondre que ses parents n'ont pas voulu +de vous il y a trois ans, chere enfant, que leur orgueil a refuse ce +mariage, mais depuis cet orgueil a ete cruellement humilie; ils ont +pendant ces trois ans durement expie leur faute, et aujourd'hui c'est en +leur nom que je parle; voulez-vous accepter Leon pour votre mari? Je +vous l'ai deja dit, laissez-moi vous le repeter, c'est son honneur qui +est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents. + +Byasson se tut; mais, au lieu de repondre, Madeleine ne balbutia que +quelques paroles a peu pres inintelligibles; alors il reprit: + +--Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquietudes, vos +angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets tres-bien qu'avant de me +repondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour mari est +toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont ete mieux justifiees que +les votres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir voir; je +serais le premier a vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point un +engagement immediat et definitif que j'attends de vous; ce n'est pas le +oui sacramentel qu'on prononce a la mairie, c'est seulement, et pour le +moment, votre aide et votre concours; voyez Leon, voyez-le, sachant a +l'avance le danger qu'il court et comment il peut etre sauve, puis +ensuite vous deciderez dans votre conscience et dans votre coeur, mon +enfant. + +--Mais je ne suis pas libre. + +Ce mot abattit instantanement toutes les combinaisons de Byasson. + +--Votre coeur ... dit-il. + +--Ce n'est pas de mon coeur que je parle, repondit-elle avec un sourire +desole, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, pour neuf +annees encore, est a celui qui a paye mon education musicale. + +Byasson respira. + +--Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce +souci; ce contrat qui vous lie a votre entrepreneur se deliera avec de +l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous +parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par +l'argent. + +--Mais j'appartiens au theatre. Si lorsque j'ai embrasse cette carriere +je n'etais pas poussee par une irresistible vocation, cette vocation est +venue, je suis une artiste, j'aime mon art. + +--Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne viens +pas vous eblouir de la fortune que vous trouverez dans ce mariage; c'est +le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-la seul et +non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour Leon, ce +n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis +avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette +affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez pitie de +lui, ma chere fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle dont +seule vous etes capable; sauvez-le. + +Madeleine resta pendant quelques minutes sans repondre, suivant sa +pensee interieure, le coeur serre, ne respirant pas; tout a coup elle se +leva et passa dans la piece d'ou elle etait sortie quand Byasson avait +ete introduit dans le salon. Elle resta peu de temps absente: quand elle +reparut, elle avait un chapeau sur la tete et un manteau sur les +epaules. + +--Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle. + + + + +IV + + +Byasson offrit son bras a Madeleine, et ils se dirigerent vers la rue +Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses etudes, sur ses +debuts, sur sa vie de theatre, et elle lui raconta combien les +commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient ete +durs; elle lui fit aussi le recit de ses visites a Maraval et a Lozes. + +--J'ai eu bien des defaillances; j'ai eu aussi bien des degouts, dont le +plus amer s'est trouve dans l'existence en commun, une existence +etroite, intime avec ceux a qui j'appartiens presentement, M. et madame +Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de mechantes gens, mais nos gouts, +nos idees ne sont pas les memes, nous n'avons pas ete eleves de la meme +facon, nous n'envisageons pas les choses au meme point de vue. Depuis +trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittee d'une minute, je suis +un capital pour eux et ils me gardent avec des precautions dont ils ne +soupconnent meme pas l'inconvenance revoltante. C'est seulement +lorsqu'il a ete question de venir a Paris que j'ai stipule une certaine +liberte: pouvais-je consentir a paraitre devant les personnes qui ont +connu mon pere ou qui connaissent ma famille, avec madame Sciazziga a +mes cotes comme une duegne du theatre espagnol? C'est la peur que je ne +consente pas a venir a Paris, qui a arrache cette concession a +Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivee, le mari et la femme vivent-ils +dans des transes continuelles; et, tout a l'heure, quand nous sommes +sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme +nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne +nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le theatre? +C'est la leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer +l'engagement qui me lie a lui, il a stipule un dedit de 200,000 francs +au cas ou je quitterais le theatre avant l'expiration de cet engagement. +A ce moment 200,000 francs c'etait une grosse somme; mais maintenant je +vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en +continuant de partager mes appointements avec eux. + +Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon. + +En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler sous +le sien. + +Il s'arreta, et se penchant vers elle en parlant a mi-voix: + +--N'oubliez pas, chere enfant, que dans cette maison desolee vous allez +remplir le role de la Providence. + +La premiere personne qu'ils trouverent en entrant dans les magasins fut +Saffroy, qui, lorsqu'il apercut Madeleine au bras de Byasson, resta +immobile comme s'il etait petrifie. + +En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une +importance de plus en plus preponderante; les chagrins, les +preoccupations, les voyages avaient paralyse M. et madame +Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient du abandonner une part +de leur autorite, c'etait Saffroy qui s'en etait empare pour ne plus la +ceder. Il voyait le jour proche ou il prendrait en main la direction +entiere de la maison. Leon marie par un vrai mariage avec Cara, M. et +madame Haupois-Daguillon accables, ne pourraient pas rester a Paris; ils +se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, a +Noiseau; alors qui heriterait de cette maison si ce n'est lui? Qui se +devouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que +voulait-elle? Qu'avait-il a craindre d'elle? + +Ces questions s'etaient a peine presentees a son esprit que Madeleine, +ayant passe devant lui avec une courte inclination de tete, etait entree +dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon. + +--Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de vos +desirs, et elle a voulu vous apporter elle-meme sa reponse a vos +propositions. + +Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa tante,--celle-ci +la serrant avec effusion dans ses bras,--Byasson sortit en ayant soin de +bien refermer la porte. + +Apres le premier moment donne aux embrassements, il y eut un temps +d'embarras pour tous, qui, bien que court en realite, leur parut long et +penible: ils ne disaient rien; ils evitaient meme de se regarder. + +Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos a la +cheminee, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait +prononcer un discours, il se tourna a demi vers Madeleine: + +--Ma chere enfant, dit-il, je n'ai pas a revenir sur les propositions +que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous +souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre Leon +pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous +n'avons pas cru devoir accueillir cette idee de mariage lorsque Leon +nous en a parle pour la premiere fois. D'abord il faut que tu saches +qu'a ce moment Leon ne nous a pas dit qu'il eprouvait pour toi une +passion toute-puissante, il n'a alors parle que d'un sentiment de vive +tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement apres +ton depart qu'il nous a avoue cet amour. Cette explication prealable +etait indispensable, car elle te fait comprendre notre reponse. En +principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui apportat une +fortune egale a la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, il s'en fallait +de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir a +un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune etait le seul +reproche que nous eussions a t'adresser, mais, avec nos idees, il etait +decisif. Et il l'etait d'autant plus que nous ne savions pas, je viens +de te le dire, quelle etait la nature du sentiment que Leon eprouvait +pour toi; nous croyions a une simple inclination, a une affection entre +cousins; c'etait un amour, un amour reel, profond. Aujourd'hui, ma chere +Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles etaient alors, et ce +que nous demandons a celle que nous choisissons pour bru, c'est qu'elle +nous ramene notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est qu'elle le +sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne +renoncons pas entierement a nos idees de fortune pour Leon. Nous les +modifions, voila tout. + +Jusqu'a ce moment, M. Haupois avait parle avec une certaine gene; mais, +arrive a ce point de son discours, car c'etait bien un discours, il +reprit toute son aisance. Evidemment il se sentait sur de lui, et +maintenant il avait confiance dans sa parole: + +--Ce que nous voulons, c'est que Leon soit dans une belle position; il a +ete eleve pour cette position, il doit l'occuper, et puisque sa femme ne +peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est a nous de +fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre niece, il est tout naturel +que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de +commerce a notre fils le jour de son mariage, et a toi notre niece et sa +femme, nous donnerons un million. + +C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. Haupois +il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que +dans la realite. Un million de dot! + +Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait du produire. + +--Je suis oblige de sortir pour quelques instants, dit-il, je te laisse +avec ta tante, j'espere te retrouver. + +Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon fit +entendre a Madeleine; elle ne chercha point a l'eblouir en faisant +miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que +d'affection, que de tendresse, que de famille. + +Et ce que Byasson avait dit elle le repeta, mais en mere qui cherche a +sauver son fils. + +Madeleine fut beaucoup plus sensible a ce langage qu'elle ne l'avait ete +a celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessee. + +Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de +pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de Leon, ce ne +serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par +amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par +un sentiment de devouement. + +Sa tante, en s'adressant a ce sentiment, produisit donc sur elle un tout +autre effet que le million. + +L'emotion de la mere, sa tendresse, ses angoisses passerent en elle, et +quand elle vit sa tante, naguere si haute et si fiere, se mettre a ses +genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Leon, elle la releva en +la serrant dans ses bras: + +--Je verrai Leon, dit-elle. + +--Mais il t'aime, chere enfant, il n'a jamais cesse de t'aimer, c'est +pour t'oublier qu'il s'est jete dans les bras de cette femme. + +--Qui sait si elle n'a pas reussi? avant que je vous reponde, +permettez-moi donc de m'entretenir avec Leon, et soyez certaine que si +je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous +voulez croire.... + +--Auquel nous croyons tous. + +--Soyez certaine que je ne penserai qu'a ce sentiment. Je n'ai pas le +droit, chere tante, de me montrer bien rigoureuse, bien exigeante. Moi +aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai a me faire pardonner. + +Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosite: + +--Et quoi donc? demanda-t-elle. + +--Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour +femme a votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis comedienne, et, +quoique ma conscience me permette de me tenir la tete haute partout et +devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une +tache sur mon front. + +A ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau. + +--Nous avons cause; Madeleine est la meilleure des filles, la plus +tendre, la plus genereuse, nous nous entendrons. + +Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se rappela +que pour lui c'etait l'heure de sa promenade habituelle. + +--Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux Champs-Elysees? +dit-elle. + + + + +V + + +Comment faire savoir a Leon que Madeleine etait a Paris? + +Ce fut la question qu'on agita. + +Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui +ecrire; d'ailleurs, se decidat-on a employer ce moyen, il etait a peu +pres certain que Cara recevait elle-meme toutes les lettres qu'on +adressait a Leon, et qu'elle ne les lui remettait qu'apres un examen +prealable; elle garderait donc celle ou l'on parlerait de Madeleine. + +Byasson fut d'avis que le mieux etait de proceder ouvertement, +publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il +raconterait a un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est-a-dire +l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans +tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangee avec la +seule preoccupation de cacher plus ou moins habilement la source ou on +l'avait puisee. + +Si Cara exercait son controle sur les lettres, elle ne pouvait pas se +defier des journaux. Leon serait donc surement informe de la presence de +Madeleine a Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que +mademoiselle Harol n'etait autre que mademoiselle Madeleine Haupois, +fille d'un ancien magistrat, et niece de M. Haupois-Daguillon, le +celebre orfevre de la rue Royale; mais c'etait la un secret qui devait +eclater tot ou tard, et mieux valait le reveler utilement que de laisser +cette revelation au hasard, qui n'en tirerait pas profit. + +Les choses s'arrangerent ainsi, et grande fut la surprise de Leon +lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frappe par +son nom. En ces derniers temps, il avait eu le desagrement de voir son +nom assez souvent imprime dans les journaux, pour le reconnaitre a +premiere vue, meme lorsqu'il etait noye au milieu d'un article. Cette +fois ce n'etait pas a la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait, +c'etait a celle des theatres. + +Madeleine a Paris! Madeleine etait cette chanteuse qui venait de debuter +a l'Opera avec un succes que tous les journaux celebraient! + +Justement Cara etait absente; il n'eut point d'explication a donner, +point de pretexte a inventer, il courut a l'Opera et de l'Opera rue +Chateaudun. + +--Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se +presenta. + +Il dit son nom; et ce fut en marchant fievreusement en long et en large, +les mains contractees, les levres fremissantes, qu'il attendit dans le +salon ou on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de +ce qui l'entourait. + +Une porte s'ouvrit:--c'etait elle. + +Il s'avanca les bras ouverts. + +Elle s'arreta. + +De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hesitation. + +Elle lui tendit la main. + +Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras. + +Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'etait +donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-a-dire ceux de l'affection +familiale, qu'il l'abordait. + +Elle l'embrassa comme lui-meme l'embrassait. + +--Chere Madeleine, dit-il en s'asseyant pres d'elle, te voila, te voila +donc enfin! + +Sa voix etait haletante, saccadee, ses mains tremblaient, evidemment il +etait sous l'influence d'une emotion profonde. + +Il la regarda longuement; puis avec un sourire: + +--Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux +ont de l'eclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta +physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol? + +--Mais oui. + +Elle-meme etait profondement troublee, cette emotion l'avait gagnee; +elle voulut reagir et ne pas s'abandonner: + +--Tu crois donc, dit-elle en s'efforcant de prendre un ton enjoue, +qu'une comedienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne +peuvent pas etre doux? + +--En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imagine, j'ai +ete bouleverse, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir +ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est +revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais, +compare celle que je voyais, que je revoyais apres l'avoir crue perdue, +a celle dont j'avais garde l'image dans mon coeur. + +Tout cela etait bien tendre, bien passionne, et tel que Madeleine devait +croire que Byasson ne s'etait pas trompe en disant que Leon l'aimait +toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amitie? +d'amour? + +Lorsqu'elle avait pense a la visite de Leon, elle s'etait dit qu'elle +devait garder son sang-froid et s'appliquer a l'ecouter avec un esprit +calme, a l'examiner, a le juger pour savoir ce qui se passait en lui et +quels etaient presentement ses sentiments; mais voila qu'elle n'etait +plus maitresse de sa volonte, voila qu'elle l'ecoutait avec un coeur +palpitant et trouble, voila qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui, +elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irresistiblement +entrainee par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'etendue +ni la force,--elle l'aimait, malgre tout, malgre sa liaison, malgre son +mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit ou, faisant +son examen de conscience, elle avait du s'avouer cet amour, et meme plus +passionnement, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait +souffert par lui. + +--Mais comment t'es-tu decidee a entrer au theatre, dit-il, quand tu +m'avais promis de m'ecrire? + +--Je t'ai ecrit. + +--Pour me dire que tu quittais la maison de mon pere; c'etait avant de +prendre cette resolution que tu devais m'ecrire. Que ne l'as-tu fait! + +Il prononca ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus +profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de +regrets, que de reproches, que de douleurs! + +--Tu ne pouvais venir a mon secours qu'en te mettant en opposition avec +tes parents, et je n'ai pas voulu etre la cause d'une rupture entre +vous. + +--Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et a ton occasion! + +Il s'arreta brusquement; puis, ayant passe sa main sur son front, il +continua: + +--Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne +convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi +donc ce que tu as fait, ou tu as ete, ou tu t'es cachee? Ta lettre +recue, je suis accouru a Paris pour te chercher, j'ai ete a Rouen, a +Saint-Aubin. Revenu a Paris, j'ai meme fait faire des recherches par la +police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais +pour.... + +Il allait dire: "pour moi", il se retint et reprit: + +--Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pense au chagrin, au +desespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au desespoir, le mot +n'est pas trop fort applique au sentiment ... a l'affection que +j'eprouvais pour toi. Mais voila que je me laisse entrainer, ce n'est +pas a moi de parler; c'est a toi. + +Alors elle lui fit le recit qu'elle avait deja fait a Byasson, mais +plus longuement, avec plus de details, de maniere a ce qu'il la suivit +dans son existence a Paris, en Italie, a ce qu'il vit et connut ceux qui +l'avaient entouree, particulierement Sciazziga. + +Au moment ou l'on parlait de lui, Sciazziga, annonce par la femme de +chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme etait chez +Madeleine, et il venait voir quel etait ce jeune homme. Bien entendu il +avait un pretexte, un bon pretexte bien arrange, pour se presenter et +interrompre, malgre _loui_, la signora _oune_ raison _imperiouse_; mais +Madeleine, qui ne se laissa pas prendre a cette raison _imperiouse_, lui +repondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait a +causer d'affaires serieuses avec son cousin,--ce fut toute la +presentation,--et que plus tard elle l'entendrait. + +--Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en +riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'a moitie +fachee de cette visite, elle te montre, au moins pour un cote, quelle a +ete ma vie depuis que j'ai quitte la rue de Rivoli: il y a un mois, +Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrange pour assister a +notre entretien. + +Puis elle acheva son recit. + +--Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas ete trop +malheureuse; les commencements, il est vrai, ont ete durs, mais enfin +j'ai ete favorisee par la chance; maintenant que j'ai vu de pres les +dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver +heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi? + +Il ne repondit pas tout de suite, et ce fut apres quelques secondes +d'embarras qu'il la regarda: + +--Tu as vu mes parents? demanda-t-il. + +--Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux. + +--Alors, je n'ai rien a t'apprendre. + +--Ce n'etait pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines +bien, tes parents m'ont parle de toi; je te disais que je me trouvais +assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement, +affectueusement: et toi? + +Il lui tendit la main: + +--Oui, dit-il, tu as raison; je dois te repondre franchement, car c'est +l'amitie qui inspire ta question. + +Cependant, bien qu'il annoncat qu'il voulait repondre, il resta pendant +assez longtemps silencieux, la tete basse: + +--Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chere Madeleine, je ne suis pas +heureux. Le bonheur pour moi aurait ete dans la vie de famille, avec la +femme aimee, avec des enfants qui auraient ete ceux de mon pere et de ma +mere. C'etait la le reve que j'avais fait quand j'etais jeune ... il y a +trois ans. La fatalite a voulu qu'il ne se realisat point. Je n'ai pas +d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me +plaindre la vie que je me suis faite. + +Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entrainer a +en dire davantage. + +--Je te verrai bientot, dit-il. + +--Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je +sois prise par le theatre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que +je serais heureuse de chanter pour toi? + +--Tu chantes ce soir? + +--Oui. + +--Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir. + +--Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester a diner avec moi: tu +ferais un mauvais diner, car je mange peu quand je dois chanter, mais +nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et anime; et +apres diner tu me conduirais au theatre; tu aurais ainsi le plaisir de +faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui +tous les soirs marche dans mon ombre et ne dedaigne pas de remplacer mon +habilleuse pour porter la queue de ma robe. + +Il eut un moment tres-court, un eclair d'hesitation. + +Pour Madeleine, cette hesitation fut cruelle. + +--Qui va-t-il preferer? se demanda-t-elle avec angoisse. + +Elle voulut cacher son emotion sous un sourire: + +--Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dinette avec ta cousine? + +--Avec bonheur! + + + + +VI + + +Leon fut oblige d'inventer une histoire bien compliquee pour expliquer +et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout +simplement qu'il etait reste a diner avec sa cousine Madeleine et +qu'apres diner il avait passe sa soiree a l'Opera. Qu'eut dit Cara qui, +pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables scenes de +jalousie? Combien souvent l'avait-elle interroge curieusement sur cette +cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les manieres a +savoir s'il l'avait aimee! Ne serait-elle pas malheureuse de ce diner et +de cette soiree? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un aveu +inutile? Pourquoi eveiller ses soupcons? Pourquoi la faire souffrir dans +le present et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, les +souffrances de la jalousie, et il tenait a les epargner a celle envers +qui il se sentait des torts. + +Mais si cette histoire fut acceptee sans eveiller les defiances de Cara, +celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour expliquer +ses absences, ne le furent point de la meme maniere: jusqu'alors il +sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi? + +Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art du +mensonge ne s'acquiert pas facilement; a des dispositions naturelles, il +faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et +par le metier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce qu'on a +invite de maniere a le repeter la vingtieme fois a l'improviste, comme +on l'a dit la premiere apres une savante preparation, voila ce qui exige +des qualites de memoire et d'assurance qui sont rares. Ces qualites, +Leon ne les possedait pas; non-seulement il n'avait pas le don de +l'invention, mais encore il manquait de metier; ses histoires, qu'il +cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les +disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce +de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un caractere +de vraisemblance et d'autorite. + +S'il avait prudemment confisque le journal ou il avait lu le nom de +Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle +Harol, dont tout Paris parlait, etait la cousine de Leon, et de la a +conclure que c'etait pour voir cette cousine que Leon s'absentait, il +n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi. + +--Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine, +mademoiselle Harol? lui avait-elle demande le lendemain du jour ou elle +avait su qui etait mademoiselle Harol. + +Il fut oblige de dire et de soutenir malgre l'evidence qu'il ne l'avait +point vue encore. + +--Pourquoi ne la vois-tu pas? + +--Parce que je ne vois plus personne de ma famille. + +--Oh! une comedienne ne doit pas, il me semble, avoir la begueulerie de +tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma +cousine; nous irons ce soir a l'Opera. + +--Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas. + +--Parce que? + +--Parce que je ne veux pas m'exposer a rencontrer mon pere ou ma mere +qui doivent suivre les representations de leur niece. + +C'etait la premiere fois que Cara rencontrait une resistance serieuse +chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut +bien caracteristique, quoi qu'elle fit, elle ne parvint point a la +briser. Elle alla a l'Opera, mais Leon ne l'accompagna point, au moins +dans la salle, car il profita de sa liberte pour aller rendre visite a +Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle. + +Si Cara avait appris ces visites, elle eut vu tous les dangers de sa +situation; mais n'ayant pas pris de precautions pour surveiller Leon, +elle ignora ou il avait passe sa soiree. + +--Je me suis promene, dit-il, quand elle lui demanda comment il avait +employe son temps. + +Mais bientot un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller a l'Opera +vint jeter sur cette situation une eblouissante lumiere. + +Le moment etait venu pour Leon d'adresser a ses parents le troisieme +acte respectueux apres lequel, selon le langage de la loi, il pourrait +passer outre a la celebration de son mariage. Deux jours avant +l'expiration du delai dans lequel cet acte pouvait etre signifie, il +recut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait de +passer a son etude. Bien entendu, ce fut a Cara qu'on la remit; mais en +voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de +decacheter une lettre dont elle croyait connaitre le contenu. C'etait +par Riolle que lui avait ete recommande le notaire de la Branche comme +un homme capable de donner un peu de la consideration dont il jouissait +a ses clients, et elle avait toute confiance dans les recommandations de +son ami Riolle. + +Leon se rendit donc a l'invitation de son notaire; celui-ci le recut +avec une figure grave et un air recueilli: + +--Monsieur, lui dit-il, le moment arrive ou, selon vos instructions, je +dois notifier a M. votre pere et a madame votre mere le troisieme et +dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de proceder a cet +acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas +change. De tous les actes de notre ministere, celui-la est peut-etre le +plus grave, et c'est chose tellement serieuse qu'un mariage contracte en +opposition avec la volonte de nos parents, que je croirais manquer aux +devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une +nouvelle et derniere affirmation de votre volonte calme et reflechie. Il +ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon role, +puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et +c'est ce que je fais en vous demandant de ne me repondre qu'apres vous +etre recueilli. + +Leon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui preter encore +quelques instants d'attention: + +--En tout etat de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre ces +observations, qui pour moi, je vous le repete, sont affaire de +conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai +recu une visite qui enleve a mon intervention tout caractere de +spontaneite, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de votre famille, +M. Byasson. Il m'a apporte des documents dont il m'a, jusqu'a un certain +point, oblige a prendre connaissance, lesquels documents portent contre +la personne que vous vous proposez d'epouser, des accusations de la plus +haute gravite. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour vous les +communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai +pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas proceder a +la derniere sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu M. +Byasson. + +Leon aimait peu qu'on lui donnat des lecons; cette facon de disposer de +lui l'exaspera. + +--Il me semblait, dit-il, que vous etiez mon notaire et non celui de M. +Byasson ou de ma famille. + +M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualite rare de ne +pas se facher et de ne jamais se laisser emporter: + +--Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre +notaire, c'est-a-dire, en prenant a coeur ce que je crois vos interets, +que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure, +monsieur, d'ecouter la votre plutot que votre susceptibilite qui, j'en +conviens, peut en ce moment se trouver blessee. Mais reflechissez, +surtout voyez M. Byasson, et, apres avoir fait acte d'homme raisonnable +qui ne ferme point de parti pris les yeux a la lumiere, nous reprendrons +cet entretien. D'aujourd'hui en huit, a pareille heure, si vous le +voulez bien, je serai a votre disposition. + +Leon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, fache contre +celui-ci, irrite contre son pere et sa mere, furieux contre Cara qui ne +l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspere contre lui-meme et +changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il +suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq +jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonca de plus en plus dans sa +colere. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraitre avoir peur des +revelations qu'on lui annoncait, il arriva un matin chez Byasson. + +Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage a Liverpool, le +recut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement: + +--Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu +penetrer jusqu'a toi, je t'aurais evite la peine de venir jusqu'ici, ce +qui te fera peut-etre gronder, et je t'aurais porte certains +renseignements que tu dois connaitre. + +--Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche. + +--Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a ete charge par tes parents +de surveiller Cara.... + +--Vous voulez dire ma femme, sans doute. + +--Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point +la-dessus, je te prie. Tes parents ont donc charge un homme de +surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute +s'il a dresse contre elle un acte d'accusation au lieu d'ecrire un +panegyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout simplement, +sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte +d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne +pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la naivete de +vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux faire +ta femme etait ... etait indigne de toi. Il n'y a donc dans ces pieces +que des faits dont tu pourras controler l'exactitude. Quand tu auras lu, +tu seras fixe. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de la +Branche, et me trouvant assez embarrasse pour te faire parvenir ces +pieces, j'ai pense un moment a charger Madeleine de te les remettre. + +--Vous n'auriez pas fait cela! + +--Voila un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien a +ajouter. Prends ces pieces, tu les liras seul. + +Il hesita. + +--Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les bruleras. + +Il ne les brula point. + +La plus longue de ces pieces etait la copie des rapports de police +dresses au moment ou la duchesse Carami avait voulu arracher son fils +des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'a cette +epoque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'etait omis. + +Les autres pieces etaient les rapports de l'agent gui, depuis que Cara +etait revenue d'Amerique, l'avait surveillee jour par jour. Ils +relataient les visites a Salzondo et a Otto dont M. Haupois avait parle +a Byasson; mais bien que detailles et amplement circonstancies avec ce +soin meticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus +insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve +materielle. C'etaient des allegations qui avaient tous les caracteres de +la vraisemblance; mais etaient-elles fondees? + +Il fallait les controler. + + + + + +VII + + +Le temps n'etait plus ou le soupcon ne pouvait pas s'elever jusqu'a la +zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculee; elle +etait descendue de ce trone et n'etait plus qu'une simple mortelle. + +Pourquoi apres tout? + +Pourquoi croire aveuglement qu'elle valait mieux que les autres? + +Terrible question que celle-la, et, a l'heure ou elle se pose devant un +amant, il y a deja bien des chances pour qu'il admette que la femme +qu'il a aimee et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison, +vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre. + +Fatalement elle conduisait a une seconde: pourquoi tant d'accusations +contre Cara (elle etait Cara maintenant), et pas une seule contre +Madeleine? pour celle-ci, l'unanimite dans l'eloge, pour celle-la +l'unanimite dans le blame. + +Il saisirait la premiere occasion qui se presenterait, pour faire ce +controle, et si les rapports etaient vrais, elle ne tarderait pas a se +presenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite a Salzondo; il +verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il +verrait plus tard. + +Mais le jeudi suivant, qui justement etait le lendemain, cette occasion +ne se presenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas +davantage. + +Se savait-elle surveillee, ou bien ces rapports etaient-ils faux? + +En realite elle se tenait sur ses gardes. + +Tant qu'elle avait ete sure de Leon, elle avait agi librement, sans gene +et selon ses fantaisies: pourquoi eut-elle pris des precautions inutiles +pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardat, +qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il ecoutat? Pourquoi se +cacher d'un aveugle et d'un sourd! + +Mais du jour ou elle avait remarque des changements chez Leon et ou elle +s'etait sentie menacee dans la toute-puissance de son influence, +Salzondo et Otto lui-meme l'avaient attendue inutilement; ce n'etait pas +le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient a courir avant +le mariage, il fallait les consacrer a la raison et a la prudence; +Paques arriverait apres ce temps de careme. + +Et, comme elle voulait que ce careme fut aussi court que possible, elle +veillait avec soin a ce que les delais imposes par la loi pour les +sommations respectueuses fussent rigoureusement observes. Grande fut sa +surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point +notifie a M. et madame Haupois-Daguillon le troisieme et dernier acte. + +Que pouvait signifier un pareil retard? Etait-il le fait du notaire ou +de Leon? + +Elle s'en expliqua avec celui-ci: + +--Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas ete faite? demanda Leon. + +--Riolle. + +--Riolle se mele de ce qui ne le regarde pas: c'est a moi de demander la +notification de cet acte, et non a d'autres. + +Et tu ne l'as pas demandee? + +--Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arret de la +cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui declare notre +mariage nul, nous n'avons pas besoin de proceder a un nouveau mariage, +et des lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle +le confirme, il sera temps a ce moment-la de recourir au dernier acte +respectueux. + +--Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu etais franc, tu dirais que +tu esperes qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette +esperance que tu ne veux pas que cette derniere sommation soit notifiee. + +--Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce +moment de pousser les choses a l'extremite; mon pere et ma mere sont +malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer. + +--C'etait lors de la premiere sommation qu'il fallait faire ces +touchantes reflexions. + +--Lors de la premiere sommation, j'etais exaspere par le proces en +nullite de mariage, et tu as su mettre cette exasperation a profit pour +m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus +sous ce coup immediat de la colere, je me suis calme. + +--Dis que tu as reflechi. + +--Si tu le veux: j'ai reflechi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais +des devoirs envers mes parents. + +--N'en as-tu pas envers moi? + +--Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer +ta conscience qui s'eveillait; je l'ai accepte, bien qu'il ne me parut +pas serieux.... + +--Parce qu'il ne te paraissait pas serieux plutot. + +--Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur a en supporter +une; au revoir. + +Elle se jeta sur lui pour le retenir: + +--Leon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par pitie.... + +Il se degagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre a quatre, +et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber a la rue de +Chateaudun. + +Il etait furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez +Madeleine. + +Il resta trois heures rue Chateaudun a ecouter Madeleine travailler: +jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'ame et tant de charme; il +etait ravi, emerveille, transporte. + +Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner pres de Cara. + +--Quand te verrai-je? demanda Madeleine. + +--Bientot. + +--Sais-tu que tu as ete cinq jours sans venir. + +--Pardonne-moi, j'ai ete tres-occupe ... et surtout tres-preoccupe, +tres-peine. + +--Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas console, au moins +j'aurais essaye de te distraire. + +--A bientot. + +--Quand tu pourras, quand tu voudras. + +S'il s'etait sauve pour eviter une scene, il etait peu dispose a en +subir une a son retour. + +Bien que ce fut l'heure du diner, il ne trouva ni lumiere allumee ni +couvert mis dans la salle a manger; il sonna Louise, elle ne repondit +pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour diner +dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profite pour aller se +promener? + +S'il en etait ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et +diner avec elle. + +De la salle a manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne; +dans la chambre, elle etait vide. Il crut entendre un bruit dans le +cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment ou il se +dirigeait de ce cote, son flambeau a la main, une odeur douceatre et +vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il +apercut Hortense couchee tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne +bougea pas. Ses yeux etaient clos, sa face etait decoloree, une legere +ecume moussait au coins de ses levres. Il la prit et la releva, elle fit +entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour +de lui. Sur la table ou il avait pose son flambeau se trouvait une fiole +noire entouree d'etiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle etait +vide: sur l'etiquette blanche, il lut: _Laudanum de Sydenham_. Il revint +a Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout +sur ses pieds. + +Ce n'etait pas la premiere fois qu'elle s'empoisonnait, c'etait la +seconde. A leur retour d'Amerique, au moment ou il etait question +d'adresser des sommations a M. et madame Haupois et ou il se refusait a +cette mesure, elle avait deja vide une fiole de laudanum; il l'avait +soignee et secourue en perdant la tete, ne sachant trop ce qu'il +faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de +tendresse, la couvrant de baisers, se jetant a ses genoux, lui disant de +douces paroles, et il l'avait sauvee; peu d'instants apres lui avoir dit +qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux. + +Cette fois, ce ne fut point de la meme maniere qu'il la soigna, ce ne +fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Apres +l'avoir plantee sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la +poussant, la secouant, il l'obligea a marcher jusqu'a la cuisine; la, il +l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille ou se +trouvait le cafe que Louise preparait a l'avance pour ses dejeuners, il +lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer +les dents, il les lui ecarta avec une cuillere, de force, et il lui +entonna le cafe dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son +bras, il la fit marcher en long et en large a travers tout +l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait energiquement. + +Quelle difference entre ce second traitement et le premier; entre les +caresses de l'un et les bousculades de l'autre! + +Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait ete +celui du premier: elle ne tarda pas a ouvrir les yeux et a prononcer +quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, a +plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en +regardant Leon, et tout a coup elle eclata en sanglots. + +Il s'etait assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant +que cette crise nerveuse fut calmee avant de lui parler. + +Ils demeurerent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart +d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui reflechissant; ce fut elle qui +la premiere rompit ce silence: + +--Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'ecria-t-elle. + +--Parce que tu ne voulais pas mourir. + +--Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue? + +--Parce que, n'y eut-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide +fut vrai, je devais te soigner. + +--Brutalement; mais comment m'etonner de cette brutalite chez un homme +qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle +que tu as couru; c'est apres t'avoir vu entrer au numero 48 que je suis +revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la +prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infame! la miserable! + +--Qui infame? qui miserable? s'ecria-t-il. + +--Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comedienne, la maitresse +de celui qui la traine de ville en ville: tout le monde sait que ce +vieil Italien est son amant: il est paye en nature. + +D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux +poings crispes; le geste fut si furieux qu'elle courba la tete, mais il +ne frappa pas. Apres l'avoir regardee durant une ou deux secondes, il +s'elanca dans le salon; elle courut apres lui; mais quand elle arriva +dans la salle a manger, il fermait la porte de l'entree; elle l'ouvrit; +il avait deja descendu deux etages: le rejoindre etait impossible, +l'appeler etait inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle +prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire epaisse; ainsi +habillee elle descendit a son tour l'escalier; quand elle fut dans la +rue, une voiture vide passait; elle arreta le cocher et lui dit de la +conduire rue de Chateaudun, n deg. 48; la il attendrait. + + + + +VIII + + +En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il +avait besoin de marcher; la colere grondait dans son coeur et dans sa +tete, la fievre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmat +l'une et qu'il usat l'autre par le mouvement. + +Il alla ainsi a grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans +savoir ou il etait pendant pres de deux heures. Puis, se trouvant sur la +place de la Concorde, l'idee lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait +par Madeleine que son ancien appartement etait dans l'etat ou il l'avait +quitte; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara. +S'il avait eu sa clef, il aurait realise cette idee; mais, a la pensee +d'aller sonner a la porte de son pere pour demander cette clef a +Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'etait pas ainsi +qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait. + +Depuis longtemps, il n'avait point ose passer rue Royale, mais a cette +heure il n'avait point a craindre la rencontre d'un employe. Arrive +devant la maison de son pere, il vit une faible lumiere a une fenetre, +celle du bureau de ses parents; sa mere etait la penchee sur ses livres, +travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse emotion le serra a +la gorge. + +Il continua sa marche jusqu'a la gare Saint-Lazare, et la il se souvint +qu'il n'avait pas dine. Il entra dans un restaurant, et dit au garcon de +lui servir a manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de pret. + +Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer +toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez +lui rue Auber, puisqu'il etait decide a ne revoir jamais Cara. + +A ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit +au garcon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du +Havre. + +Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggera l'idee d'aller +au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait change un billet de +cinq cents francs le matin et il en avait garde la monnaie, c'etait plus +qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage. + +Bien qu'il fut seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il +etait trop agite, trop fievreux, et puis il soufflait au dehors un vent +de tempete qui secouait les vitres du wagon a croire qu'elles allaient +se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, eclaires par +la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis +tout a coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages +noirs, et des ondees rapides fouettaient les vitres. + +A Motteville, il apercut une rangee d'enormes sapins couches dans le +champ les racines en l'air. + +En debarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au +cocher de le conduire a la jetee, mais celui-ci ne put aller beaucoup +plus loin que le musee. + +--Ma voiture serait culbutee par le vent, dit-il, en criant ces quelques +mots dans l'oreille de Leon. + +Leon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en +zigzag, la figure cinglee par le gravier: contre ce pavillon et contre +la batterie des gens se tenaient abrites, risquant de temps en temps un +oeil pour regarder la mer. + +Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui +arrivaient de l'ouest on trainant sur la mer: ca et la dans ce mur noir +s'ouvraient des trouees jaunes qui eclairaient l'horizon, mais, aussi +loin que la vue pouvait s'etendre on n'apercevait qu'une immense nappe +d'ecume, sans une seule voile; bien que la maree ne fut pas encore +haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetee. + +Leon resta environ une heure a regarder ce spectacle, puis l'idee lui +vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau pret a +sortir: ce temps etait a souhait pour son etat moral. + +Pour revenir a l'avant-port il n'eut qu'a se laisser pousser par le +vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se +preparaient a sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait a Caen. +Que lui importait un pays ou un autre jusqu'a ce qu'il sut ce qu'il +ferait? pour aller a Caen la traversee serait plus longue, et cela ne +pouvait pas lui deplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul +passager qui eut ose braver ce gros temps; un matelot a qui il +s'adressa, une piece blanche dans la main, lui preta une vareuse et un +_surouet_ impermeables, et ainsi equipe, il resta pendant toute la +traversee appuye contre le mat d'artimon, secoue par la mer, bouscule +par le vent, arrose par les vagues, mais eprouvant interieurement un +sentiment d'apaisement. + +Arrive a Caen, il ne s'y arreta pas: Qu'avait-il a y faire? Il s'en +alla a Saint-Aubin pour penser a Madeleine et revoir le pays ou ils +avaient vecu ensemble pendant huit jours. Le village etait desert, ou +tout au moins les maisons baties au bord du rivage etaient closes; il +semblait qu'on etait dans une ville morte, dont tous les habitants +avaient miraculeusement disparu: Pompei ou le chateau de la _Belle au +bois dormant_. Il trouva cependant un hotel ou l'on voulut bien le +recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine, +une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la +greve ou les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons +dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'a Courseulles, dina dans +une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arretant de +place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la +lune, ou pour chercher les deux phares de la Heve qui disparaissaient +souvent dans des embruns. + +Comme cette nuit ressemblait a celle ou il etait venu avec Madeleine et +les pecheurs, chercher a cette meme place le cadavre de son oncle! cette +lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les +deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres. + +Que n'avait-il parle alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, a +Paris, elle n'eut pas quitte la maison de la rue de Rivoli, elle ne +serait pas devenue chanteuse, et lui.... + +Il voulut chasser la pensee qui se presenta a son esprit, mais il n'y +parvint qu'en evoquant l'image de Madeleine. + +Ah! comme il l'aimait! + +Et c'etait la justement le malheur de sa situation: il aimait une femme +qui ne pouvait etre a lui, et il n'aimait plus celle a laquelle il etait +lie. + +Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le +croyait, il devait etre un objet de risee ou de mepris pour ceux qui le +connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il etait +deshonore; on peut donner sa fortune, son coeur a une femme perdue, on +ne lui donne pas son nom. + +Et pendant toute la soiree, pendant la nuit surtout ou il dormit peu, +reveille qu'il etait a chaque instant par le hurlement de la tempete, le +tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminee, les secousses +qu'il imprimait a la porte et a la fenetre, le balancement de la maison, +cette pensee lui revint sans cesse, l'obseda, l'hallucina. Quand il +s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses idees +tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en +tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la +cote avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement. + +Quand il se leva le lendemain matin, le vent etait calme et la pluie +tombait a torrents; comme il etait impossible de sortir, il resta au +coin du feu; enfin les nuages passerent et le temps s'eclaircit. Il put +alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre a la mer, il +remonta dans le village pour aller au cimetiere, a la tombe de son +oncle. Comme il longeait l'eglise, il apercut devant cette tombe une +femme inclinee dans l'attitude du recueillement et de la priere: bien +qu'enveloppee dans un gros manteau et encapuchonnee, cette femme +ressemblait a Madeleine. + +Il avanca vivement: c'etait elle. + +Mais, soit qu'elle ne l'eut pas entendu marcher sur la terre humide, +soit qu'elle fut absorbee dans ses pensees, elle ne tourna pas la tete; +alors a quelques pas d'elle, derriere elle, il s'arreta et resta +silencieux, la regardant, le coeur emu, l'esprit trouble. + +Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout a coup, elle eut +un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en meme temps un +sourire se montra sur son visage baigne de larmes. + +--Toi! s'ecria-t-elle en lui serrant les deux mains. + +Il les prit et les serra longuement. + +--Comment, tu as pense a l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un +ton heureux et avec l'accent de la gratitude. + +--Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que +je suis ici; j'ai quitte Paris parce que j'etais malheureux, et je suis +venu a Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser a toi et de revoir +le pays ou nous avions vecu ensemble pendant huit jours. + +Il dit ces dernieres paroles comme si elles lui etaient arrachees par +une force a laquelle il ne pouvait resister, puis, mettant le bras de +Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetiere. + +Ils se dirigerent du cote de la mer, et jusqu'a ce qu'ils fussent +descendus sur la greve deserte, Leon ne parla que de choses +insignifiantes, la seulement il revint au sujet qu'il avait aborde dans +le cimetiere: + +--Sais-tu que ton arrivee ici est vraiment providentielle pour moi? +dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer a Paris. + +--Tu veux ne pas revenir a Paris? + +--Chere Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par +chagrin, je me suis jete dans une liaison honteuse, et plus follement +encore je me suis laisse entraine a un mariage, qui, pour etre nul +legalement, n'en fera pas moins le desespoir de ma vie. Cette liaison, +je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a pousse a +cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me +cacher en Amerique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans +ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas +emprunter. Or, m'en aller en Amerique sans rien, c'est m'exposer a +mourir de faim. Veux-tu m'aider a aller en Amerique, et a y gagner ma +vie en me pretant l'argent necessaire a cela? Cela est etrange, n'est-ce +pas, que moi, heritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte +quelques milliers de francs a une pauvre fille comme toi; enfin, c'est +ainsi; ta pauvrete te permet elle de me preter; de me donner ce que je +demande a ton amitie, a notre parente? + +--Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider a +partir. + +--Il faut que je parte, cependant. + +--Pourquoi partir si tu sens, si tu es sur que cette rupture est +irrevocable? + +--Parce que ...--il hesita assez longtemps,--parce que, quand je me suis +jete dans cette liaison, ca ete pour oublier une personne que ... +j'avais aimee; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu +cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais +plus que je ne l'avais aimee. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le +put-elle, je ne puis pas lui demander d'etre ma femme, car elle n'a pas +de fortune et mes parents ne consentiraient jamais a l'accueillir comme +leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une +seconde fois sans le consentement de mon pere et de ma mere; et tu +comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir. + +--Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu? + +--Je ne pourrais pas l'avoir. + +--Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu? + +--Madeleine!... + +--Si je te disais que ton pere et ta mere m'ont demande d'etre ta +femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que +celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu? + + + + + +IX + + +Ils allerent jusqu'au semaphore de Bernieres, et tous deux, a cote l'un +de l'autre, Madeleine lisant ce que Leon ecrivait, Leon lisant ce +qu'ecrivait Madeleine, ils redigerent leurs depeches: + +"Cher oncle, + +"Tuez le veau gras; invitez pour diner demain M. Byasson, et faites +mettre le couvert de Leon ainsi que celui de votre fille. + +"MADELEINE." + +"Chere mere, + +"Je te prie de vouloir bien faire preparer mon ancien appartement pour +recevoir Madeleine; quant a moi, je demande a te remplacer rue Royale et +a reparer le temps perdu, + +"LEON." + +Lorsque le lendemain soir ils arriverent rue de Rivoli, ils trouverent +l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entree de +l'appartement de M. et de madame Haupois etaient grandes ouvertes, et +dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravate de blanc, +gante, pret a annoncer les invites comme en un jour de grande fete. + +Et quelle plus grande fete pouvait-il y avoir, pour ce pere et cette +mere si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue a +la maison paternelle! + +Madeleine avait voulu prendre le bras de Leon, mais il ne s'etait pas +prete a cet arrangement. + +--Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens a ce qu'il soit bien +marque que c'est toi qui me ramenes. + +Mais ni le pere ni la mere n'etaient en etat de faire cette remarque: +dans leur elan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul +l'observa: + +--C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il +ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est a vous seule qu'est +du ce miracle. + +La depeche de Madeleine avait ete executee a la lettre par madame +Haupois-Daguillon: "Elle avait tue le veau gras," et jamais diner plus +splendide et plus, exquis en meme temps n'avait ete servi chez elle; ce +fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret: + +--Il ne faut pas etre trop heureux pour bien manger, dit-il; nous +manquons de recueillement pour apprecier ce merveilleux diner. + +Madeleine et Leon croyaient passer la soiree dans une etroite intimite, +mais a neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annonca M. Le +Genest de la Crochardiere, le notaire de la famille. + +Que venait-il faire? + +M. Haupois-Daguillon se chargea de repondre a cette question que Leon +s'etait posee: il le fit avec une dignite temperee par l'emotion. + +--Comme tu nous as fait part de ton desir de rentrer dans notre maison, +dit-il, nous avons pense, ta mere et moi, que ce ne pouvait pas etre +dans les memes conditions qu'autrefois; nous avons donc prie M. le +Genest de dresser un projet d'acte de societe dont il va te donner +lecture et que nous realiserons quand tu auras ete releve de ton conseil +judiciaire. Notre Societe est formee pour cinq annees; elle te reconnait +une part de propriete egale a la notre; la raison sociale sera: +Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid +sera, si tu le veux bien, confiee a Saffroy. + +Ces derniers mots s'adresserent a Madeleine autant qu'a Leon. + +La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le +Genest de la Crochardiere, homme discret et prolixe,-presque aussi +prolixe en ses discours qu'en son nom,-occuperent tout le reste de la +soiree. + +Leon voulut conduire Madeleine jusqu'a la porte de son ancien +appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi +reconduire Byasson, car il avait a entretenir celui-ci d'une affaire +delicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses +parents. + +--Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associe de la +maison Haupois-Daguillon pour lui preter trois cent mille francs? + +--Je te previens que si tu veux employer cet argent a payer le dedit de +Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton pere +prend ce dedit a sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant a +l'engagement que Madeleine a signe a l'Opera, il sera expire avant que +vous puissiez vous marier. + +--Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu +son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte. + +--On pretend, au contraire, qu'elle lui a donne un gros benefice. + +--Ceci est affaire d'appreciation: de plus elle m'a prete diverses +sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnite que je lui dois +valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je +ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai oblige de m'adresser +a mes parents, et cela me coutera beaucoup; je ne voudrais pas mettre +cette nouvelle depense a leur charge, je voudrais, au contraire, +l'acquitter avec mes premiers benefices. + +--Eh bien! je te les preterai, mais a une condition qui est que je ne +les verserai a Cara que le jour de ton mariage; et des demain j'irai +regler cette affaire avec elle. + +Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut recu +avec empressement. + +--Ou est Leon? demanda-t-elle avec anxiete. + +--Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il +devient l'associe: cette association est consentie en vue de son +prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se celebrera quand la +nullite du votre aura ete prononcee par la cour de Rome. + +Cara ne broncha pas. + +--Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est +parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empecher: +Leon aime sa cousine, et rien ne guerit mieux un ancien amour qu'un +nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez +cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie +d'engager une lutte qui, pour n'etre pas dangereuse, n'en serait pas +moins agacante, je vous offre trois cent mille francs que je prends +l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici +la vous nous laissez en paix. + +--Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validite de +mon mariage? + +--Rien; nous sommes surs d'obtenir la nullite que nous demandons, nous +ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs +c'est une belle somme et qui represente largement les sacrifices que +vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami. + +Elle palit et ses levres se decolorerent; mais elle se raidit et, par un +effort de volonte, elle parvint a amener un sourire sur ses levres +fremissantes: + +--Vous aviez voulu m'etrangler comme une bete malfaisante, dit-elle, +vous realisez aujourd'hui votre desir. + +--Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les +chiffons de papier qui les enveloppent. + +Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la +force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait +pas reconquerir Leon en perdant Madeleine, ce qui etait sa seule chance +de succes; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider; +d'ailleurs, apres un moment de depit, il s'etait resigne a toucher ses +deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment +pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret +"_que de_ voir _oune_ grande artiste finir miserablement dans _oune +mariaze bourzeois_." + +Battue de ce cote, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille +francs, n'eut plus d'esperance que dans la validite de son mariage, car +il etait bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas +pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullite de ce mariage, elle lui +payerait cher son acquiescement a la demande en nullite: c'etait une +derniere carte a jouer, et il fallait la jouer serieusement; +malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie. + +Malgre l'apparente confiance de Byasson, il n'etait pas du tout prouve +que Rome prononcat jamais cette nullite. + +M. et madame Haupois s'etaient adresses a un personnage influent, +disait-on, et qui deja avait fait prononcer la nullite d'un mariage +conclu entre un banquier allemand et une Francaise; mais ce personnage, +tout en se faisant donner de l'argent, n'avancait a rien, et repondait +toujours que l'affaire etait grave, qu'il fallait attendre, etc. + +Impatientee d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et, +se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'eloquence d'une +mere comment son fils avait ete marie. Elle obtint alors qu'une enquete +serait ouverte a l'archeveche de Paris, conformement a la bulle de +Benoit XIV (_Dei miseratione_) et que le resultat en serait transmis a +la sacree congregation du concile qui examinerait la validite de ce +mariage. + +Ce fut devant ce tribunal de l'officialite diocesaine que comparurent +Leon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu +connaissance des faits se rapportant a ce mariage; malgre l'habilete de +sa defense, Cara fut convaincue de n'avoir ete en Amerique que pour +eluder la loi canonique et d'avoir trompe l'abbe O'Connor. Comme il +fallait innocenter celui-ci de la legerete avec laquelle il avait +celebre ce mariage, elle fut chargee de toute la responsabilite, et la +nullite fut prononcee. + +Aussitot les publications legales furent faites a Noiseau et a Paris, et +tout se prepara pour le mariage de Leon et de Madeleine. + +Bien que Cara eut paru subir les conditions qui lui avaient ete imposees +par Byasson, celui n'etait pas sans crainte pour le jour de la +ceremonie. Comment l'empecher d'entrer a l'eglise, et au pied de l'autel +de se jeter entre Leon et Madeleine. + +Elle etait parfaitement capable de jouer cette scene melodramatique, et +le souvenir de son discours devant le tribunal lors du proces engage a +propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines +circonstances elle pouvait tres-bien preferer la vengeance a l'interet. + +La peur de ce scandale determina Byasson a aller voir l'ami qu'il avait +a la prefecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la +ceremonie a l'eglise et a la mairie, plusieurs invites a l'air martial, +paraissant assez mal a l'aise dans leurs gants et que personne ne +connaissait. + +Rien ne troubla cette double ceremonie, ni le diner, ni le bal qui eut +lieu sous une tente dressee dans la cour d'honneur du chateau de +Noiseau. + +De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua a cette soiree; il +quitta Noiseau apres le diner, et a dix heures, il arrivait rue Auber, +portant dans ses poches trois cent mille francs. + +Cara l'attendait; elle recut les billets et les compta avec un calme +parfait: + +--Maintenant, dit-elle, nous avons une derniere affaire a traiter: +combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de +Leon, tres-tendres, quelquefois passionnees, d'autres fois legeres, et +si j'en envoie une chaque jour a madame Haupois jeune, je crois que +celle-ci passera une assez vilaine lune de miel. + +Byasson resta un moment embarrasse, puis il allongea la main vers le +paquet de lettres: + +--Vous permettez? dit-il. + +--Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois. + +--Non, merci, je ne tiens pas a entendre, il me suffit de voir. + +Et il feuilleta les lettres qui etalent rangees depliees les unes +par-dessus les autres: + +--Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il apres son examen, cela +leur ote pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles +portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont +en cet etat, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez a madame +Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous +avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'ecriture de son mari. +Desole de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espere que celle +des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve +de Leon, comme vous en manifestiez le desir autrefois. + +Ces trois cent mille francs ne suffirent pas a cela cependant, car deux +ans apres, le lendemain du bapteme de son second petit-fils, M. +Haupois-Daguillon recut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara +etait dans une facheuse situation: + +"Monsieur, + +"Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont +celles que votre fils m'ecrivit, et c'est tout ce qui me reste de lui. + +"Je vous les remets ne voulant pas m'adresser a lui pour me secourir +dans la position desesperee ou je me trouve: je vais etre expulsee de +mon logement et mon pauvre mobilier va etre vendu si jeudi je ne paye +pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille +francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue +Drouot. + +"Veuillez agreer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une +femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne +sera plus pour tous que + +"CARA". + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA *** + +***** This file should be named 13027.txt or 13027.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/2/13027/ + +Produced by Christine De Ryck, Wilelmina Malliere and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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