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+The Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Cara
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: July 26, 2004 [EBook #13027]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Wilelmina Malliere and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+CARA
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+E.D.
+
+PARIS
+
+E. DENTU, EDITEUR
+
+_Libraire de la Societe des Gens de Lettres_
+
+PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLEANS
+
+1878
+
+
+
+
+Dedie
+
+A FERDINAND FABRE
+
+Son ami
+
+H.M.
+
+
+
+
+CARA
+
+PREMIERE PARTIE
+
+HAUPOIS-DAGUILLON (Ch. P.), ** _orfevre fournisseur des cours
+d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grece_, rue Royale, maisons a
+Londres Regent street, et a Madrid, calle de la Montera.--(0)
+1802-6-19-23-27-31-44-40.--(P.M.) Londres, 1851.--(A) New-York,
+1853.--Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867.
+
+C'est ainsi que se trouve designee dans le _Bottin_ une maison
+d'orfevrerie qui, par son anciennete,--pres d'un siecle
+d'existence,--par ses succes artistiques,--(0)(A) medailles d'or et
+d'argent a toutes les grandes expositions de la France et de
+l'etranger,--par sa solidite financiere, par son honorabilite, est une
+des gloires de l'industrie parisienne.
+
+Jusqu'en 1840, elle avait ete connue sous le seul nom de Daguillon; mais
+a cette epoque l'heritier unique de cette vieille maison etait une
+fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajoute le nom de son mari a
+celui de ses peres: Haupois-Daguillon.
+
+Ce Haupois (Ch. P.) etait un Normand de Rouen venu, dans une heure
+d'enthousiasme juvenile, de sa province a Paris pour etre statuaire,
+mais qui, apres quelques annees d'experience, avait, en esprit avise
+qu'il etait, pratique et industrieux, abandonne l'art pour le commerce.
+
+Il n'eut tres-probablement ete qu'un mediocre sculpteur, il etait devenu
+un excellent orfevre, et sous sa direction, qui reunissait dans une
+juste mesure l'inspiration de l'artiste a l'intuition et a la prudence
+du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un developpement qui
+aurait bien etonne le premier des Daguillon si, revenant au monde, il
+avait pu voir, a partir de 1850, la chiffre des inventaires de ses
+heritiers.
+
+Il est vrai que dans cette direction il avait ete puissamment aide par
+sa femme, personne de tete, intelligente, courageuse, resolue, apre au
+gain, dure a la fatigue, en un mot, une de ces femmes de commerce qu'il
+n'etait pas rare de rencontrer il y a quelques annees dans la
+bourgeoisie parisienne, assises a leur comptoir ou derriere le grillage
+de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant
+dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir.
+
+En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point eu
+pour but de quitter au plus vite les affaires, apres fortune faite, pour
+vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, l'heritiere
+des Daguillon l'eut pu, et meme tres-largement, a l'epoque a laquelle
+elle s'etait mariee. Pour cela elle n'aurait eu qu'a vendre sa maison de
+commerce. Mais l'inaction n'etait point son fait, pas plus que les
+loisirs d'une existence mondaine n'etaient pour lui plaire. C'etait
+l'action au contraire qu'il lui fallait, c'etait le travail qu'elle
+aimait, et ce qui la passionnait c'etaient les affaires, c'etait le
+commerce pour les emotions et les orgueilleuses satisfactions qu'ils
+donnent avec le succes.
+
+Il etait venu ce succes, grand, complet, superbe, et a mesure qu'etaient
+arrivees les medailles et les decorations, a mesure qu'avait grossi le
+chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses etaient venues
+aussi, de sorte que d'annees en annees le mari et la femme, avaient ete
+de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'etait tout dire.
+
+Deux enfants etaient nes de leur mariage, une fille, l'ainee, et, par
+une grace vraiment providentielle, un fils qui continuerait la dynastie
+des Daguillon.
+
+Mais les reves ou les projets des parents ne s'accordent pas toujours
+avec la realite. Bien que ce fils eut ete eleve en vue de diriger un
+jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il
+n'avait montre aucune disposition a realiser les esperances de ses
+parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune
+influence, aucun mirage sur lui.
+
+Cette froideur s'etait manifestee des son enfance; et alors qu'il
+suivait les cours du lycee Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou pendant
+les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait
+jamais vu prendre interet a ce qui se faisait ni a ce qui se disait
+autour de lui. Combien etait sensible la difference entre la mere et le
+fils, car les distractions les plus agreables de son enfance, c'etait
+dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouvees, ecoutant,
+regardant curieusement les clients, admirant les pieces d'orfevrerie
+exposees dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du monde
+lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui
+n'etaient pas terminees bien entendu) pour jouer a la marchande avec ses
+camarades.
+
+Mais etait-il sage de s'inquieter de l'apathie d'un enfant? plus tard la
+raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait
+assurement pas insensible aux avantages que sa naissance lui donnait.
+
+L'age seul etait venu, et lorsque, ses etudes finies, Leon etait entre
+dans la maison paternelle, il avait garde son apathie et son
+indifference, restant de glace pour les joies commerciales, insensible
+aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires.
+
+Sans doute il n'avait pas nettement declare qu'il ne voulait point etre
+commercant, car il n'etait point dans son caractere de proceder par des
+affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des
+discussions, aimant tendrement son pere et sa mere, enfin etant habitue
+depuis son enfance a entendre les esperances de ses parents, il ne
+s'etait pas senti le courage de dire franchement que la gloire d'etre un
+Daguillon ne l'eblouissait pas, et qu'il ne sentait pas la vocation
+necessaire pour remplir convenablement ce role.
+
+Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laisse entendre, sinon en
+paroles, au moins en actions, par ses manieres d'etre avec les clients,
+avec les employes, les ouvriers, avec tous et dans toutes les
+circonstances.
+
+Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exige de leur fils le zele et
+l'exactitude d'un commis ou d'un associe, ils auraient pu s'expliquer
+son apathie et son indifference par la paresse; mais cette explication
+n'etait malheureusement pas possible.
+
+Leon n'etait pas paresseux; collegien, il avait figure parmi les
+laureats du grand concours; eleve de l'Ecole de droit, il avait passe
+tous ses examens regulierement et avec de bonnes notes; enfin, dans
+l'atelier ou il avait appris le dessin, il avait acquis une habilete et
+une surete de main qu'une longue application peut seule donner.
+
+Et puis, d'autre part, ce n'etait pas du zele, ce n'etait meme pas du
+travail qu'ils lui demandaient. Le jour ou ils l'avaient fait entrer
+dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: "Tu travailleras depuis
+sept heures et demie du matin jusqu'a neuf heures du soir, et tu
+emploieras ton temps sans perdre une minute." Loin de la. Car ce jour
+meme ils lui avaient offert un appartement de garcon luxueusement
+amenage, avec deux chevaux dans l'ecurie, un pour la selle, l'autre pour
+l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un
+pareil cadeau, qui lui permettait de mener desormais l'existence d'un
+riche fils de famille, n'etait pas compatible avec de rigoureuses
+exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans
+l'esprit du pere ni dans celui de la mere. Qu'il s'amusat. Qu'il prit
+dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait a l'heritier
+de leur maison, cela etait parfait; ils en seraient heureux; mais par
+contre cela n'empechait pas (au moins ils le croyaient) qu'il
+s'interessat aux affaires de cette maison, qui en realite serait un
+jour, qui etait deja la sienne.
+
+C'etait la seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils esperaient, ce
+qu'ils exigeaient de lui.
+
+Cependant si peu que cela fut, ils ne l'obtinrent pas.
+
+A quoi pouvait tenir son indifference, d'ou venait-elle?
+
+Ce furent les questions qu'ils agiterent avec leurs amis et
+particulierement avec le plus intime, un commercant nomme Byasson, mais
+sans leur trouver une reponse satisfaisante, chacun ayant un avis
+different.
+
+Ils s'arreterent donc a cette idee, que les choses changeraient si,
+comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait a Leon un role plus
+important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de
+responsabilite, et pour en arriver a cela, ils deciderent de s'eloigner
+de Paris pendant quelque temps.
+
+Depuis plusieurs annees, les medecins conseillaient a M. Haupois d'aller
+faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Herault. Il avait toujours
+resiste aux medecins. Il ceda. La femme accompagna le mari.
+
+Leon, reste seul maitre de la maison, serait bien force de prendre
+l'habitude de diriger tout et de commander a tous; meme aux vieux
+employes, qui jusqu'a ce jour l'avaient traite un peu en petit garcon.
+
+Cependant il ne dirigea rien et ne commanda a personne, ni aux jeunes ni
+aux vieux employes.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le depart de son pere et de sa mere lui avait impose une obligation
+qu'il avait du accepter, si desagreable qu'elle fut: c'etait
+d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue
+Royale.
+
+Lorsque le dernier des Daguillon, qui etait le pere de madame Haupois,
+avait quitte le quartier du Louvre, ou sa maison avait ete fondee, pour
+la transferer rue Royale, il avait installe son appartement a cote de
+ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois,
+les affaires de la maison s'etaient developpees et avaient atteint leur
+apogee, il avait fallu prendre cet appartement pour le transformer en
+salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'a ce jour
+avait servi a l'habitation particuliere on n'avait conserve qu'une
+chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait du louer un
+appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue
+Saint-Florentin. C'etait la que les enfants avaient grandi, en bon air,
+au soleil, les yeux egayes par la verdure des Tuileries. Mais cet
+appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait guere
+habite, car obligee de rester rue Royale, ou l'oeil du maitre etait
+necessaire, elle avait conserve sa chambre aupres de ses magasins, la
+premiere levee, la derniere couchee, ne vivant de la vie de famille que
+le dimanche seulement.
+
+Tant que durerait l'absence de ses parents, Leon devait habiter cette
+chambre, remplacer ainsi sa mere, et comme elle faire bonne garde sur
+toutes choses.
+
+Mais pour coucher rue Royale Leon ne s'etait pas trouve oblige a
+s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli
+le role de gardien, voila tout, et encore en dormant sur les deux
+oreilles.
+
+Pour le reste, il avait laisse les choses suivre leur cours, et quand le
+vieux caissier, le venerable Savourdin, bonhomme a lunettes d'or et a
+cravate blanche le priait chaque soir de verifier la caisse, il
+s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance veritablement
+inexplicable. Quelle difference entre la mere et le fils! et le bonhomme
+Savourdin, qui avait des lettres, s'ecriait de temps en temps: _O
+tempora, o mores!_ en se demandant avec angoisse a quels abimes courait
+la societe.
+
+Il y avait deja douze jours que M. et madame Haupois-Daguillon etaient
+partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le
+courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva
+une lettre adressee a M. Leon Haupois, avec la mention "personnelle et
+pressee" ecrite au haut de sa large enveloppe.
+
+Aussitot il appela un garcon de bureau:
+
+--Portez cette lettre a M. Leon.
+
+--M. Leon n'est pas leve.
+
+--Eh bien, remettez-la a son domestique en lui faisant remarquer qu'elle
+est pressee.
+
+--Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui d'eveiller
+son maitre.
+
+--Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les epaules
+par un geste de pitie, que ce n'est pas une lettre d'affaires;
+l'ecriture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, l'oncle de
+M. Leon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village aupres duquel
+M. l'avocat general habite ordinairement avec sa fille pendant les
+vacances pour prendre les bains. Cela decidera sans doute Joseph, ou
+comme vous dites "M. Joseph", a reveiller son maitre.
+
+Le garcon de bureau prit la lettre et, secouant la tete en homme bien
+convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin
+et alla frapper a une petite porte batarde,--celle de la cuisine,--qui
+ouvrait directement sur l'escalier.
+
+Une voix lui ayant repondu de l'interieur, il entra: deux hommes se
+trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu,
+evidemment un commissionnaire, etait en train de cirer des bottines;
+l'autre, en gilet a manches, assis sur deux chaises, les pieds en l'air,
+etait occupe a lire le journal.
+
+--Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture.
+
+--Moi-meme, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous apporter une
+lettre pour M. Leon.
+
+--Monsieur n'est pas eveille.
+
+Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le
+mouvement de son bras droit:
+
+--Frottez donc, pere Manhac; vous avez deja batte les vetements tout a
+l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est pas
+monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent.
+
+Puis se tournant vers le garcon de bureau:
+
+--Ma parole d'honneur, c'est agacant de ne pouvoir pas avoir une minute
+de tranquillite; si vous vous relachez de votre surveillance, rien ne va
+plus.
+
+Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le pere Manhac avait
+acheve de cirer les bottines; les ayant posees delicatement sur une
+table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les
+observations que de les affronter.
+
+--Ne portez-vous pas ma lettre a M. Leon? demanda le garcon de bureau.
+
+--Non, bien sur.
+
+--Ce n'est pas une lettre d'affaires.
+
+--Quand meme ce serait une lettre d'amour, je ne le reveillerais pas.
+
+--C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu
+l'ecriture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat general de
+Rouen, l'oncle de M. Leon; ce qui est assez etonnant, car les deux
+freres ne se voient plus; mais ils veulent peut-etre se reconcilier; M.
+Armand Haupois a une fille tres jolie, mademoiselle Madeleine, que M.
+Leon aimait beaucoup.
+
+--Elle n'a pas le sou, votre fille tres-jolie; cela m'est donc bien egal
+que M. Leon l'ait aimee, car l'heritier de la maison Haupois-Daguillon
+n'epousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce cote, les
+parents feront bonne garde, ils ont d'autres idees, que je partage
+d'ailleurs jusqu'a un certain point.
+
+--Oh! alors....
+
+--Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi aurait
+accepte M. Leon Haupois si j'avais admis la probabilite, la possibilite
+d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un garcon
+qui mene la vie de garcon; c'est une regle de conduite. Voila pourquoi
+je suis entre chez M. Leon; c'etait un fils de bourgeois enrichi et je
+m'etais imagine qu'il irait bien: mais il m'a trompe.
+
+--Il ne va donc pas?
+
+Joseph haussa les epaules.
+
+--Pas de femmes, hein? insista le garcon de bureau en clignant de
+l'oeil.
+
+--Mon cher, les hommes ne sont pas ruines par les femmes, ils le sont
+par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette
+influence decisive qui conduit aux folies.
+
+--Eh bien, vous m'etonnez, car, a l'epoque ou M. Leon n'etait encore que
+collegien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il venait
+souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau,
+et, tout le temps qu'ils etaient la, ils restaient le nez ecrase contre
+les vitres a regarder le defile des voitures qui vont au Bois ou qui en
+reviennent, et qui naturellement passent sous nos fenetres. De ma place
+je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes a la
+mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles etaient, et,
+en les ecoutant, je me disais a part moi: "Il faudra voir plus tard, ca
+promet." Je suis joliment surpris de m'etre trompe. En tout cas, si j'ai
+raisonne faux, pour le fils, j'ai tombe juste pour la fille.
+
+--Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes?
+
+--Quelle betise! Comme son frere, mademoiselle Camille restait aussi le
+nez colle contre les vitres, mais le defile qu'elle regardait, c'etait
+celui des gens titres. Tout ce qui avait un nom dans le grand monde
+parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-la qui
+l'interessaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur le bout
+du doigt leur parente; elle annoncait leur mariage, et alors comme pour
+le frere je me disais: "Il faudra voir;" j'ai vu; elle a epouse un
+noble.
+
+--Baronne Valentin, la belle affaire en verite.
+
+--Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui
+finir a la fabrique une garniture de boutons en or pour un de ses
+paletots, avec sa couronne de baronne gravee sur chaque bouton; c'est
+tres-joli.
+
+--Ridicule de parvenu, mon cher, voila tout; on fait porter ses armes
+par ses valets, on ne les porte pas soi-meme.
+
+Un coup de sonnette interrompit cette conversation.
+
+
+
+
+III
+
+
+Lorsque Joseph entra dans la chambre de son maitre, celui-ci etait
+debout, le dos appuye contre un des chambranles de la fenetre, occupe a
+allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit retroussees, le
+col rejete de chaque cote de la poitrine, les cheveux ebouriffes, il
+apparaissait, dans le cadre lumineux de la fenetre, comme un grand et
+beau garcon, au torse vigoureux, avec une tete aux traits reguliers,
+harmonieux, aux yeux doux, a la physionomie ouverte et bienveillante.
+
+--Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: "Personnelle et
+pressee."
+
+--Donnez, dit-il nonchalamment.
+
+Mais aussitot qu'il eut jete les yeux sur l'adresse, l'interet remplaca
+l'indifference.
+
+--Vite une voiture, s'ecria-t-il en jetant cette lettre sur la table, un
+cheval qui marche bien; courez.
+
+Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son maitre le rappela:
+
+--Savez-vous a quelle heure part l'express pour Caen?
+
+--A neuf heures.
+
+--Quelle heure est-il presentement?
+
+--Huit heures quarante.
+
+--Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera a la
+porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac a main du linge
+pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous hatant de maniere a me
+remettre ce sac.
+
+Tout en donnant ces ordres d'une voix precipitee, il s'etait mis a sa
+toilette; en quelques minutes il fut habille et pret a partir.
+
+Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et se
+dirigea vers la caisse:
+
+--Savourdin, je pars.
+
+--C'est impossible. J'ai des signatures a vous demander.
+
+--Vous vous arrangerez pour vous en passer.
+
+Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste desespere,
+mais Leon lui avait deja tourne le dos.
+
+--Monsieur Leon, cria le bonhomme, monsieur Leon, je vous en prie, au
+nom du ciel....
+
+Mais Leon avait gagne le vestibule et descendait l'escalier.
+
+Au moment ou il franchissait la porte cochere, une voiture, avec Joseph
+dedans, s'arretait devant le trottoir.
+
+--A la gare Saint-Lazare! dit Leon, montant brusquement dans la voiture,
+et aussi vite que vous pourrez!
+
+Le cheval, enleve par un vigoureux coup de fouet, partit au grand trot;
+aussitot Leon voulut reprendre la lecture de la lettre, dont les
+premieres lignes l'avaient si profondement bouleverse.
+
+Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui separe
+la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de
+la gare, il n'avait pas encore tourne le premier feuillet; l'horloge
+allait sonner neuf heures.
+
+Il etait temps: on ferma derriere lui le guichet de distribution des
+billets.
+
+Ce fut seulement quand il se trouva installe dans son wagon, ou il etait
+seul, qu'il reprit sa lecture, non au point ou il l'avait interrompue,
+mais a la premiere ligne:
+
+"Mon cher Leon,
+
+"Ma depeche telegraphique d'hier, par laquelle je te demandais si tu
+serais a Paris libre de toute occupation pendant la fin de la semaine, a
+du te surprendre jusqu'a un certain point.
+
+"En voici l'explication:
+
+"Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher neveu,
+qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il
+fallait donc que je fusse certain qu'aussitot prevenu tu pourrais
+accourir pres d'elle.
+
+"Cette certitude, ta reponse me la donne, et, comme d'avance je suis sur
+de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma resolution.
+
+"Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Nes de parents pauvres,
+ton pere et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis que ton
+pere, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la carriere
+commerciale au lieu d'etre artiste, comme il l'avait tout d'abord
+souhaite, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, tandis que
+ton pere epousait une femme riche qui lui apportait des millions, j'en
+epousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une cinquantaine
+de mille francs.
+
+"Cette dot avait ete placee dans une affaire industrielle; je ne
+changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de defaire ce
+qui avait ete fait par mon beau-pere, et d'un autre cote j'etais bien
+aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour
+que ma femme et ma fille n'eussent point trop a souffrir de la
+mediocrite de mon traitement de substitut.
+
+"C'est grace a ce revenu qu'apres avoir perdu ma femme au bout de quatre
+annees de mariage, je pus garder ma fille pres de moi, et qu'elle a ete
+elevee sous mes yeux, sur mon coeur.
+
+"En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de serieuses
+economies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans la maison
+paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche d'instruction,
+pour la peinture un peintre de merite, pour la musique des artistes de
+talent, cela coute cher, tres-cher, et en employant utilement ces
+economies, soit a former un capital, soit a constituer une assurance sur
+la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je
+serais arrive a lui constituer une dot moitie plus forte que celle que
+sa mere avait recue. Mais je n'ai point cru que c'etait la le meilleur.
+Plusieurs raisons d'ordre different me determinerent: j'aimais ma fille,
+et ce m'eut ete un profond chagrin de me separer d'elle; je n'etais pas
+partisan de l'education en commun pour les filles; jeune encore, je ne
+voulais pas m'exposer a la tentation de me remarier, ce qui eut pu
+arriver si je n'avais pas eu ma fille pres de moi; enfin je me disais
+que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le mariage,
+il en est cependant qui veulent une femme, et c'etait une femme que je
+voulais elever; toi qui connais Madeleine, ses qualites d'esprit et de
+coeur, tu sais si j'ai reussi.
+
+"Tu as passe quelques-unes de tes vacances avec nous; tu sais quelle
+etait notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers et notre
+etroite intimite dans le travail comme dans le plaisir; tu as assiste a
+nos soirees de lecture, a nos seances de musique, a nos reunions entre
+amis, je n'ai donc rien a te dire de tout cela; a le faire je
+m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux
+pas m'attendrir.
+
+"Cependant, en rappelant ainsi un passe que tu connais dans une certaine
+mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-etre, et qui a son
+importance: nos depenses depasserent chaque annee mes previsions et
+m'entrainerent dans des embarras d'argent qui furent les seuls tourments
+de ces annees si heureuses; mais ton pere me vint en aide, et, grace a
+son concours fraternel, je pus en sortir a mon honneur.
+
+"Malgre ces embarras d'argent causes le plus souvent par des besoins
+imprevus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, par une
+mauvaise administration, j'esperais pouvoir suivre jusqu'au bout le plan
+que je m'etais trace pour l'education de Madeleine, quand un incident
+desastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison dans
+laquelle notre capital etait place se trouva en mauvaises affaires, et
+de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds
+tout etait perdu. Sans economies, sans ressources autres que celles
+provenant de mon traitement, il m'etait difficile, pour ne pas dire
+impossible, de me procurer la somme necessaire pour cet apport. J'aurais
+pu, il est vrai, la demander a ton pere; mais j'en etais empeche par des
+raisons, a mes yeux decisives: ton pere m'ayant deja aide dans plusieurs
+circonstances, je ne pouvais m'adresser a lui sans augmenter les
+obligations que j'avais deja contractees a son egard dans des
+proportions qui n'etaient nullement en rapport avec ma situation
+financiere; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais donner;
+enfin, je ne voulais pas m'exposer a voir nos relations fraternelles
+genees par des questions d'argent, et meme a voir les liens d'amitie qui
+nous unissaient brises par ces questions. Mais ce que je n'avais pas
+voulu faire, un de nos cousins le fit a mon insu, et ton pere apprit les
+difficultes de ma situation; il vint a Rouen et voulut regler cette
+affaire d'apres certains principes de commerce qui n'etaient pas les
+miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos idees
+sont differentes sur presque tous les points; cette discussion
+s'envenima et se termina par une rupture complete, telle que nos
+relations ont ete brisees et que depuis ce jour nous ne nous sommes pas
+revus, malgre certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais qui ont
+trouve ton pere implacable.
+
+"Si difficile que fut ma position, je parvins cependant a me procurer
+la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements tres-lourds
+que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre
+affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle
+vient de s'effondrer, me laissant ruine, et ce qui est plus terrible,
+endette pour des sommes qu'il m'est impossible de payer.
+
+"Si l'insolvabilite est grave pour tout le monde, combien plus encore
+l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet
+poursuivi par les huissiers soit oblige de parlementer avec eux, d'user
+de finesses plus ou moins legales, de les abuser, de les prier
+d'attendre? Les prier!
+
+"Ce n'est pas tout.
+
+"Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma vue, ou plus
+justement du trouble et de l'obscurite. Tout d'abord je ne m'en
+inquietai pas. Mais bientot les objets ne m'apparurent plus qu'entoures
+d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres
+semblaient vaciller devant mes yeux, et se reunir toutes ensemble au
+point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme.
+
+"Je consultai le docteur La Roe, que tu connais bien; il constata une
+amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle.
+
+"On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille menace.
+Cependant je ne me laissai pas accabler, je resolus d'employer ce que
+j'avais d'energie et d'intelligence a lutter. Un de mes collegues et des
+plus eminents est aveugle; ce qui ne l'empeche pas de remplir les
+devoirs de sa charge: j'esperai pouvoir suivre son exemple et remplir
+aussi les miens.
+
+"Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux especes,
+celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les
+dossiers, on prend des notes, c'est-a-dire qu'on fait usage des yeux; a
+l'audience on conclut, c'est-a-dire qu'on fait surtout usage de la
+parole. Lorsque je sortis de chez mon medecin, je rentrai chez moi et
+aussitot je revelai la verite ou tout au moins une partie de la verite a
+Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation financiere;
+puis je lui demandai si elle voulait me servir de secretaire et me lire
+les dossiers que j'avais a etudier, en un mot etre, selon l'expression
+de Sophocle, "la fille dont les yeux voient pour elle et pour son pere."
+
+"Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement irresistible de
+desespoir la fit jeter dans mes bras, elle reagit contre cette
+faiblesse, et tout de suite nous nous mimes au travail.
+
+"Ces doigts habitues a manier le pinceau et le crayon ou a courir sur
+les touches du piano tournerent les feuillets poudreux des dossiers; ces
+levres qui jusqu'a ce jour n'avaient prononce que des phrases
+harmonieuses savamment arrangees par nos grand ecrivains, prononcerent
+les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les avoues.
+
+"Et moi, assis en face d'elle, je l'ecoutais, mais sans pouvoir
+m'empecher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser
+distraire par les pensees qui m'oppressaient; plus d'une fois je
+detournai la tete et d'une main furtive j'essuyai les larmes qui
+roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle etait charmante ainsi!
+bientot je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit eternelle!
+
+"Mes affaires preparees, je devais prendre mes conclusions a l'audience
+sans notes, sans pieces, meme sans code et en parlant d'abondance. La
+tache etait d'autant plus difficile pour moi, que jusqu'alors j'avais eu
+l'habitude de me servir tres-peu de ma memoire, parlant le plus souvent
+avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes,
+m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas. Malgre mon
+application et mes efforts, j'echouai miserablement. Que cette
+impuissance fut le resultat de ma maladie, ce qui est possible, car
+l'amaurose est souvent une consequence de certaines lesions du cerveau;
+qu'elle fut due au contraire a l'absence de cette faculte que les
+phrenologues appellent la _concentrativite_, cela importait peu, ce qui
+etait capital, c'etait cette impuissance meme; et par malheur elle est
+absolue.
+
+"Convaincu par cette deplorable experience que bientot je ne pourrais
+plus remplir mes fonctions d'avocat general, je fis faire des demarches
+a Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un siege de
+conseiller; je n'avais guere l'esperance de reussir, mais enfin je
+devais ne rien negliger et tenter meme l'absurde. Tu trouveras ci-jointe
+la reponse que j'ai recue: c'est la copie de mes notes individuelles et
+confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre a la
+chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je n'ai
+rien a esperer, rien a attendre, mais encore elle te montrera ce que je
+suis; au moment d'executer la resolution que la fatalite m'impose, j'ai
+besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le
+feras en connaissance de cause.
+
+"Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus, l'un par
+les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma demission, on
+me la demandera; si je la refuse, on me destituera.
+
+"Destitue, ruine, aveugle, que puis-je?
+
+"Deux choses seules se presentent: mendier aupres de mes parents et de
+mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour moi
+a je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de metier.
+
+"Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour entrainer cette
+pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai elevee.
+
+"Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour ou je serai
+mort elle deviendra la fille de ton pere.
+
+"Il faut donc qu'elle soit orpheline.
+
+"Je n'ai pas besoin de te developper cette idee, qui s'imposera a ton
+esprit avec toutes ses consequences; c'est elle qui a determine ma
+resolution.
+
+"Nos dissentiments et notre rupture n'ont point change mes sentiments a
+l'egard de ton pere; je sais quelle est sa generosite, sa bonte, son
+affection pour les siens, et quant a toi, mon cher Leon, je connais ton
+coeur plein de tendresse et de devouement; Madeleine va perdre en moi un
+pere qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une famille, en
+toi un frere.
+
+"Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton pere a l'avance et de
+lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle est
+sa niece; mais a toi, mon cher Leon, je veux la confier par un acte
+solennel de derniere volonte.
+
+"La pauvre enfant va eprouver la plus horrible douleur qu'elle ait
+encore ressentie; je te demande d'etre pres d'elle a ce moment, afin
+que, lorsqu'elle sera frappee, elle trouve une main qui la soutienne, et
+un coeur dans lequel elle puisse pleurer.
+
+"Demain tout sera fini pour moi.
+
+"Je ne peux pas retarder davantage l'execution de ma resolution: ma
+guerison est impossible, ma destitution est imminente, et la perte
+complete de la vue peut se produire d'un moment a l'autre; j'ai pu
+encore ecrire cette lettre tant bien que mal en enchevetrant
+tres-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne le
+pourrais peut-etre plus; dans huit jours je ne pourrais pas davantage me
+conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul.
+
+"Et precisement, pour accomplir ce que j'ai arrete, il faut que je sorte
+seul; nous sommes a la veille d'une grande maree, et demain la mer
+decouvrira une immense etendue de rochers jusqu'a deux kilometres au
+moins de la cote; je partirai pour aller a la peche ainsi que je l'ai
+fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tombe dans un trou, ou
+bien je me serai laisse surprendre par la maree montante; ma mort sera
+le resultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur ces
+greves; toi seul sauras la verite, et j'ai assez foi en ta discretion
+pour etre certain que personne,--je repete et je souligne
+_personne_,--personne au monde ne la connaitra.
+
+"Cette lettre recue, quitte Paris, fais diligence, et quand tu arriveras
+a Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je l'espere; au moins
+j'aurai tout arrange pour cela.
+
+"Adieu, mon cher Leon, mon cher enfant, je t'embrasse tendrement.
+
+"ARMAND HAUPOIS."
+
+A cette longue lettre etait attachee une feuille de papier portant un
+en-tete imprime,--la copie des notes de la chancellerie;--mais Leon n'en
+commenca pas la lecture immediatement, et ce fut seulement apres etre
+reste assez longtemps immobile, aneanti par ce qu'il venait d'apprendre,
+etourdi par la secousse qu'il avait recue, qu'il revint a ces notes et
+qu'il se mit a lire machinalement.
+
+_Note individuelle_.
+
+Nom et prenoms du magistrat.--Haupois (Armand-Charles).
+
+Lieu et departement ou il est ne.--Rouen (Seine-Inferieure).
+
+Son etat ou profession avant d'etre magistrat.--Avocat.
+
+Etat ou profession de son pere.--Officier retraite.
+
+Dire s'il parle ou ecrit quelque langue etrangere ou quelque idiome
+utile.--L'anglais, l'italien.
+
+Quel est son revenu independamment de son traitement?--Nul.
+
+Demande-t-il quelque avancement?--Il accepterait les fonctions de
+conseiller, mais il ne demande rien.
+
+Dire s'il irait partout ou il pourrait etre envoye en France.--Non.
+
+Quel est le ressort ou il desire etre place?--Rouen.
+
+_Renseignements confidentiels_.
+
+Caractere.--Tres ferme.
+
+Conduite privee.--Irreprochable.
+
+Conduite publique.--Legere.
+
+Impartialite.--Incontestable.
+
+Travail.--Suffisant.
+
+Exactitude, assiduite.--Bonnes.
+
+Zele, activite.--Suffisants.
+
+Fermete.--Mal appliquee.
+
+Sante.--Bonne; menace d'une maladie des yeux.
+
+Rapports avec ses chefs.--Officiels et froids.
+
+Rapports avec les autorites.--Officiels et froids.
+
+Rapports avec le public.--Affables.
+
+Habitudes sociales.--Homme de bonne compagnie, mais ses relations
+artistiques l'obligent a frequenter des personnes qui ne sont pas dignes
+de lui.
+
+Capacite.--Reelle.
+
+Sagacite.--Grande.
+
+Jugement.--Droit.
+
+Style.--Simple, ferme.
+
+Elocution.--Facile.
+
+S'il est propre au service de l'audience civile.--Oui.
+
+S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.--Oui.
+
+S'il est propre au service de la cour d'assises.--Oui.
+
+S'il convient a la magistrature assise.--Non.
+
+S'il se livre a des occupations etrangeres a ses fonctions.--A la
+musique, a la poesie.
+
+S'il jouit de l'estime publique.--Oui.
+
+S'il a encouru des peines disciplinaires.--Non.
+
+Si ses liens de parente apportent quelque obstacle au service.--Non.
+
+S'il a droit a quelque avancement.--Non, a cause de ses gouts
+artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entrainent dans la
+frequentation de gens peu convenables.
+
+_Faits particuliers_.
+
+Ses gouts d'artiste lui font mener une vie difficile.
+
+Embarras d'argent.
+
+Dettes.
+
+Magistrat integre.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le train marchant a grande vitesse avait depasse Poissy et ces stations
+qui sont sans nom pour les express; Leon, le front appuye contre la
+vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux boises
+devant lesquels il defilait.
+
+La lecture entiere de cette lettre ne l'avait pas tire de la
+stupefaction dans laquelle l'avaient jete ses premieres lignes; et son
+esprit etait emporte dans un tourbillon comme il etait emporte lui-meme
+dans l'espace.
+
+Mais si extraordinaire, si inimaginable que fut cette resolution de
+suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant
+s'habituer a la considerer comme reelle:--"Demain tout sera fini pour
+moi."
+
+Le seul point sur lequel l'esperance etait encore possible etait celui
+qui avait rapport au moment ou ce suicide s'accomplirait; a l'heure
+presente, neuf heures quarante minutes, etait-il ou n'etait-il pas
+accompli? Tout etait la?
+
+Apres quelques instants de douloureuse reflexion, il se dit que dans dix
+minutes, le train allait s'arreter a Mantes, ou se trouve un bureau
+telegraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion pour envoyer une
+depeche a Madeleine.
+
+Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une minute, il
+se mit aussitot a rediger sa depeche:
+
+_Mademoiselle Madeleine Haupois_,
+
+_maison Exupere Heroult_.
+
+_Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernieres_.
+
+(_Avec expres_).
+
+"Je viens de voir un medecin de Rouen qui me dit qu'il est dangereux de
+laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je
+serai pres de vous vers quatre heures de soir.
+
+"LEON HAUPOIS."
+
+Il eut fallu etre plus precis, mais cela n'etait possible qu'en disant
+la verite entiere; or, cette verite, il ne pouvait la dire qu'en
+commettant un abus de confiance.
+
+De la cette depeche etrange.
+
+C'etait cette etrangete meme qui faisait precisement son merite;--si
+elle arrivait a Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez lui,
+elle etait assez claire pour que Madeleine ne le laissat point partir,
+ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnat; si au contraire, elle
+arrivait trop tard, elle etait assez obscure pour ne pas reveler le
+suicide et permettre des explications telles quelles.
+
+D'ailleurs les minutes s'ecoulaient, et il n'avait pas le loisir de
+prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se presentait a son
+esprit; cette premiere depeche terminee, il en ecrivit une seconde
+adressee au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir une
+voiture attelee de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au train de
+deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible a
+Saint-Aubin.
+
+Il ecrivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la machine annonca
+l'arrivee a Mantes: avant l'arret complet du train, Leon sauta sur le
+quai et courut au telegraphe; il n'avait que trois minutes.
+
+En sortant du bureau, ses depeches expediees, il passa devant la
+bibliotheque des chemins de fer, et ses yeux tomberent par hasard sur un
+paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le _Journal de Rouen_.
+Instantanement le souvenir lui revint qu'au temps ou il passait une
+partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un
+bulletin meteorologique donnant l'heure des marees sur la cote. Il
+acheta un numero et, remonte dans son compartiment, il chercha vivement
+ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle
+pouvait etre ou ne pas etre sauve par sa depeche: la pleine mer etait
+annoncee pour six heures au Havre; par consequent; c'etait a midi
+qu'avait lieu la basse mer, et c'etait entre onze heures et une heure
+que son oncle devait accomplir son suicide.
+
+La depeche arriverait-elle a temps?
+
+Si elle arrivait avant que M. Haupois fut sorti, il etait sauve; si elle
+arrivait apres, il etait perdu; sa vie dependait donc du hasard.
+
+Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur brise par la
+perte d'une personne aimee, Leon repoussait l'idee de la mort pour les
+siens; que ceux qui nous sont indifferents meurent, cela nous parait
+tout naturel, non ceux que nous aimons.
+
+Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de la
+rupture survenue entre les deux freres, il eut cesse de le voir.
+Pourquoi son oncle et son pere s'etaient-ils faches? Il le savait a
+peine. Ils avaient eu de serieuses raisons sans doute, aussi bonnes
+probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait jamais
+voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait change en rien les
+sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, des son
+enfance, concus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si prevenant,
+si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade et
+l'ami avec tant de bonne grace.
+
+Et, entraine par les souvenirs que la lecture de cette lettre venait de
+reveiller en lui, il revint a ce temps de sa jeunesse.
+
+Il retourna a Rouen et se retrouva dans cette petite maison du quai des
+Curandiers ou il avait eu tant de journees de gaiete et de liberte. Il
+la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni
+par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux
+effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses
+rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands
+navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles
+et jetant l'ancre devant l'ile du Petit-Gay; ceux-la continuant leur
+route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse.
+
+A son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au moment ou
+surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, elle
+appelait son cousin pour qu'il vint avec elle au bord de la riviere;
+sans l'attendre, elle courait jusqu'a l'extremite de la berge, et quand
+le remous des eaux souleve par les roues du vapeur arrivait frange
+d'ecume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des petits cris
+joyeux, ses cheveux dores flottant au vent.
+
+Le soir, quelques amis sonnaient a la porte verte; quand tous ceux qu'on
+attendait etaient venus, le pere prenait son violon, la fille s'asseyait
+au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne fut encore
+qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie
+dans un ensemble ou se trouvaient de veritables artistes aupres desquels
+elle savait se faire applaudir; car elle etait deja tres-bonne
+musicienne et sa voix etait charmante. Vers dix heures, ces amis s'en
+allaient, on les reconduisait en suivant la riviere dont le courant
+miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait
+que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts
+d'un _carrosse_ a peu pres comme les gondoles de Venise, mais qui, pour
+le reste, ne ressemblent pas plus aux barques legeres de la lagune que
+le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux de
+la capitale de la Normandie.
+
+Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs
+intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie
+affairee que ses parents menaient a Paris, et c'etait justement pour
+cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait ete une
+revelation et, par suite, un sujet de reverie et de comparaison; il n'y
+avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait donc
+causer d'autre chose que d'echeances et de recouvrements; il y avait
+donc des peres qui faisaient passer avant tout l'education de leurs
+enfants!
+
+De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de fois
+s'etaient engagees entre sa soeur et lui, alors qu'elle l'accompagnait a
+Rouen.
+
+Autant il avait de plaisir a passer quelques semaines dans la maison du
+quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait
+miserablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier etait demode;
+les gens qui la frequentaient etaient vulgaires, communs, sans nom;
+Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux etait fade,
+ses manieres ne seraient jamais nobles. Que le mobilier fut demode, il
+avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets
+d'art, sculptures, faiences, antiquites, curiosites qui couvraient les
+murs, n'etaient-ils pas d'une tout autre importance que des fauteuils ou
+des tables? Que Madeleine s'habillat sans coquetterie, il le concedait
+encore, mais non que ses manieres ne fussent pas nobles: Pas noble,
+Madeleine! Mais en verite elle etait la noblesse meme, ayant recu sa
+distinction de race de sa mere, qui descendait des conquerants normands,
+ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot
+germain _tot_, qui signifie demeure. De sa mere aussi elle avait recu
+ce type de beaute scandinave qui lui donnait un cachet si particulier:
+la tete ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front moyennement
+developpe, le nez droit, le teint rose, les yeux d'un bleu clair
+limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond dore, la figure
+suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et
+allongees, le pied petit et cambre.
+
+Comme elle avait du grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait vue! Ce
+n'etait plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf ans.
+
+
+
+
+V
+
+
+A deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare de Caen; a
+deux heures vingt minutes, Leon montait dans la voiture qui l'attendait.
+
+--Nous allons a Saint-Aubin, dit le conducteur.
+
+--Oui, et grand train.
+
+Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet vigoureusement
+appliques.
+
+--Combien vous faut-il de temps? demanda Leon.
+
+--Nous avons vingt kilometres.
+
+--Faites votre compte.
+
+--Il y a la traversee de la ville.
+
+Cette maniere normande de se derober au lieu de repondre exaspera Leon:
+
+--Combien de temps? repeta-t-il.
+
+--Si nous disions une heure et demie?
+
+--Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous.
+
+Le cocher ne repondit pas, mais a la facon dont il empoigna son fouet,
+il fut evident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. Epron,
+Cambes, Mathieu furent promptement atteints et depasses; etendant son
+fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur:
+
+--Voila le clocher de la chapelle de la Delivrande, dit-il.
+
+En sortant de la Delivrande, Leon se trouva en face de la mer, qui
+developpait son immensite jusqu'aux limites confuses de l'horizon; une
+plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage
+borde d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un mur
+azure et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse.
+
+A l'entree de Saint-Aubin, le cocher arreta pour demander a une femme
+qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, ou se
+trouvait la maison Exupere Heroult; puis, aussitot qu'il eut obtenu ce
+renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant
+une minute ou deux, puis elle s'arreta devant une maison de chetive
+apparence contre les murs de laquelle etaient accroches des filets
+tannes au cachou.
+
+Au meme moment une jeune femme parut sur la porte.
+
+--Mon cousin! s'ecria-t-elle.
+
+Mais, avant de descendre, Leon l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil:
+aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant.
+
+Il sauta vivement a bas de la voiture, et prenant dans ses deux mains
+celles que Madeleine lui tendait:
+
+--Mon oncle? demanda-t-il.
+
+--Il est a la peche.
+
+Leon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait donc trop
+tard.
+
+--Tu n'as pas recu ma depeche? demanda-t-il enfin; car sous peine de se
+trahir il fallait bien parler.
+
+--Si mais papa etait deja parti; je l'avais conduit jusqu'a la porte
+d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la greve
+que l'homme du semaphore, m'ayant rejointe, me remis ta depeche; j'ai
+ete pour retourner sur mes pas, mais j'ai reflechi que papa ne courait
+aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne.
+
+--Ah! ce monsieur l'accompagne?
+
+--Comme tu me dis cela.
+
+--C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'etonne qu'il
+accompagne mon oncle.
+
+--M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite Bernieres
+pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et
+bien souvent ils vont a la peche ensemble; il va ramener papa tout a
+l'heure et tu feras sa connaissance; je suis meme surprise qu'ils ne
+soient pas encore arrives. Mais entre donc; donne-moi ton sac; on le
+portera a l'hotel, ou je t'ai retenu une chambre, car nous n'en avons
+pas a te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le vois.
+
+Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Leon eut le temps de
+se remettre et de composer son visage.
+
+La verite n'etait que trop evidente: l'irreparable etait a cette heure
+accompli, et les dispositions prises par son oncle s'etaient realisees:
+"Quand tu arriveras a Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien, au moins
+j'aurai tout arrange pour cela." Ils etaient faciles a deviner ces
+arrangements, et certainement cette visite a ce M. Soullier avait ete
+une tromperie inventee par le pere pour abuser la fille. Maintenant il
+n'y avait plus qu'a attendre que cette tromperie se revelat; il n'y
+avait plus qu'a se conformer aux desirs de la lettre: "Au moment ou elle
+sera frappee, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un coeur dans
+lequel elle puisse pleurer." S'il arrivait trop tard pour sauver son
+oncle, au moins arrivait-il assez tot pour tendre la main a sa cousine.
+Cependant telles etaient les circonstances, qu'il ne devait pas devancer
+les evenements, mais au contraire n'intervenir qu'apres qu'ils auraient
+parle.
+
+--Es-tu fatigue? demanda Madeleine.
+
+--Pas du tout.
+
+--Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou bien
+si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer.
+
+--Je ferai ce que tu voudras, dit-il.
+
+--Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus tot.
+
+Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main a son
+cousin.
+
+--M'offres-tu ton bras? dit-elle.
+
+Avant de prendre le chemin qui conduit a la plage, Madeleine frappa
+doucement au carreau d'une fenetre.
+
+--Madame Exupere, dit-elle a la femme qui ouvrit cette fenetre,
+voulez-vous avoir la complaisance de dire a papa, si par hasard il
+revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon cousin
+Leon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Leon?
+
+La pauvre enfant, comme elle etait loin de prevoir le coup epouvantable
+qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes
+peut-etre! Et Leon sa demanda s'il n'etait pas possible d'amortir la
+violence de ce coup en la preparant a le recevoir. Mais comment? Que
+dire? Lorsque la verite serait connue, n'eclairerait-elle pas d'une
+lueur sinistre ce qu'il aurait tente en ce moment? Toute parole
+n'etait-elle pas imprudente?
+
+Madeleine ne lui laissa pas le temps de reflechir.
+
+--Sais-tu, dit-elle, que ta depeche m'a cause autant de surprise que de
+joie? Te souviens-tu du dernier jour ou nous nous sommes vus?
+
+--Il y a environ deux ans.
+
+--Il y a deux ans, trois mois et onze jours.
+
+--J'ai du par respect et par convenance ne pas donner un dementi a mon
+pere.
+
+--Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas
+l'effrayer, et il s'inquiete tant du danger qui le menace que ce serait
+lui porter un coup penible, que de lui dire que tu as ete averti de ce
+danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roe?
+
+Leon avait prepare sa reponse a cette question, car il avait bien prevu
+qu'elle lui serait posee: il raconta donc l'histoire qu'il avait
+inventee a l'avance.
+
+--Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le
+littoral?
+
+--Precisement, et comme mon oncle me parlera sans doute de sa maladie,
+je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui etre utile a
+quelque chose.
+
+Ils etaient arrives sur la plage.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait
+menacante comme une inondation, et sur la greve plate, deja aux trois
+quarts recouverte, les pointes verdatres des rochers qui emergeaient
+encore de l'eau semblaient sombrer tout a coup au milieu des vagues
+clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coule a pic; la ou
+quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de
+goemons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne d'ecume
+blanche qui se rapprochait d'instants en instants.
+
+Et devant la maree montante, tous ceux qui avaient profite de la basse
+mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se decouvrent que
+rarement, pecher des coquillages ou ramasser des varechs, se hataient
+vers le rivage; a l'entree des chemins qui du village ou des champs
+aboutissent a la greve, c'etait un long defile de voitures chargees
+d'etoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goemons que les
+cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et aussi
+toute une procession de pecheurs et de pecheuses, le filet a crevette
+sur l'epaule ou le crochet a la main, qui, mouilles jusqu'aux epaules,
+s'en revenaient gaiement.
+
+--Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder
+maintenant a voir mon pere arriver avec M. Soullier.
+
+Et guidant Leon elle le conduisit a leur cabine, dont elle ouvrit les
+deux portes vitrees, puis l'ayant fait asseoir et s'etant elle-meme
+installee en se tournant du cote de Bernieres:
+
+--Ainsi placee, dit-elle, je verrai mon pere arriver de loin et je te
+previendrai:
+
+C'etait toujours la meme idee qui revenait comme si Madeleine eut ete
+sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en
+distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux apres tout qu'elle fut
+jusqu'a un certain point preparee a recevoir le coup suspendu au-dessus
+de sa tete, et qui d'un moment a l'autre, dans quelques minutes,
+peut-etre allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, s'il
+n'en etait pas moins rude?
+
+--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle apres un moment de silence.
+
+--Je pense a mon oncle.
+
+--Tu es inquiet, n'est-ce pas?
+
+--Inquiet, pourquoi? Je pense a sa maladie.
+
+--Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-meme, mais par
+l'angoisse qu'il lui cause pour le present et plus encore pour l'avenir,
+car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi voudrait-il
+cacher a tous le danger qui le menace. S'il se doute que quelqu'un de
+Rouen t'a parle de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup.
+
+--N'est-il pas convenu que je suis arrive ici en me promenant?
+
+--Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensee, et fais le
+possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est la ma grande
+preoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiete pas que je ne
+l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand
+il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma
+tendresse, il en arrive parfois a douter de la gravite de son mal, et a
+se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui
+rendre un peu de tranquillite!
+
+Tandis qu'elle parlait, Leon regardait ce qui se passait sur la greve et
+remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas lorsqu'il
+etait arrive avec Madeleine.
+
+Des groupes s'etaient formes, ca et la, dans lesquels on paraissait
+s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de
+grands mouvements de bras, ceux qui ecoutaient prenaient des attitudes
+affligees ou consternees.
+
+En face de la cabine dans laquelle ils etaient assis, mais a une
+certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles
+qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop eloignees pour qu'on
+entendit ce qu'elles disaient, il etait evident, a leurs exclamations et
+a la facon dont elles accompagnaient, dont elles poussaient leur boule
+lancee de la tete, des epaules ou du maillet qu'elles apportaient un
+tres-vif interet a leur partie. Tout a coup, une personne etant venue
+parler a l'une d'elles, toutes cesserent instantanement de jouer et
+formerent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, ce que
+Leon avait deja remarque pour les groupes se reproduisit: meme animation
+dans celle qui parlait, meme consternation dans celles qui ecoutaient;
+puis l'une de ces jeunes filles s'etant tournee vers la cabine de
+Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les mains,
+et aussitot elle reprit sa place dans le cercle.
+
+Pres de ces jeunes filles des enfants s'amusaient a construire des
+fortifications en sable pour les opposer a la maree montante; l'un d'eux
+abandonna ce travail pour aller ecouter ce que disaient les joueuses de
+croquet; puis etant revenu pres de ses camarades, ceux-ci l'entourerent
+et les fortifications furent abandonnees sans defenseurs a l'assaut des
+vagues.
+
+Il etait impossible de ne pas reconnaitre que tout cela etait
+significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.
+
+Tout a coup Madeleine s'arreta, et se levant vivement:
+
+--Veux-tu venir avec moi? s'ecria-t-elle. J'ai peur. Cette animation
+n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous
+regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent
+savoir quelque chose.
+
+Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger vers
+les joueuses de croquet, elle s'arreta brusquement.
+
+--M. Soullier s'ecria-t-elle en designant de la main un monsieur qui
+s'avancait marchant a grands pas.
+
+Et elle se mit a courir, sans plus s'inquieter de Leon, qui la suivit.
+
+Ils arriverent ainsi tous deux ensemble pres de M. Soullier.
+
+--Mon pere! s'ecria Madeleine.
+
+--Mais je ne l'ai pas vu.
+
+--Mon Dieu!
+
+Leon posa un doigt sur ses levres en regardant M. Souiller, mais
+celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention a ce signe;
+d'ailleurs, il etait tout a Madeleine.
+
+--Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda Leon.
+
+La question avait l'avantage de permettre a M. Soullier de ne pas
+repondre directement a Madeleine; celui-ci le sentit, et se tournant
+aussitot vers Leon:
+
+--On m'a parle de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au moins j'ai
+cru que c'etait de lui qu'il s'agissait.
+
+Leon s'etait rapproche de Madeleine et il lui avait pris la main.
+
+--Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Ou est mon
+pere? Courons pres de lui.
+
+Sans lui repondre directement, M. Soullier s'adressa a Leon:
+
+--Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout
+d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute renonce a
+son projet de peche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, qui
+avait profite de la grande maree pour aller pecher sur les roches qu'en
+appelle iles de Bernieres, vient de me dire qu'un ... accident ... un
+malheur etait arrive.
+
+--Mon Dieu! s'ecria Madeleine.
+
+Sans s'adresser a elle, M. Soullier continua vivement, en homme qui a
+hate d'achever ce qu'il doit dire:
+
+--Une personne restee en arriere, quand deja tout le monde revenait vers
+le rivage, avait ete surprise par la maree montante. Cette personne se
+trouvait alors sur un ilot, et c'est la ce qui explique comment elle
+n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet ilot et la terre se
+trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle fut
+remplie. Ceux qui virent la situation perilleuse de ce pecheur attarde
+pousserent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. Aussitot
+le pecheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se fut laisse
+tomber dans un trou, soit que la fosse fut deja remplie, il disparut
+sans qu'il fut possible de lui porter secours.
+
+--Mon pere, mon pere! s'ecria Madeleine.
+
+--Mon enfant, il n'est nullement prouve que cette personne fut votre
+pere ... on ne m'a pas affirme que c'etait lui. Il est vrai que le
+signalement qu'on m'a donne se rapportait jusqu'a un certain point a
+votre pere; c'est la ce qui m'a inquiete, c'est ce qui m'a fait accourir
+ici pour voir....
+
+--Et vous voyez qu'il n'est pas la; oh! mon Dieu!
+
+Elle resta un moment eperdue, affolee; puis, son regard se degageant des
+larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui
+lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son epaule.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa premiere parole
+fut une priere adressee a son cousin:
+
+--La maree basse aura lieu cette nuit a une heure, dit-elle; tu
+m'accompagneras, n'est-ce pas?
+
+Elle ne dit point ou elle voulait aller ni ce qu'elle voulait faire,
+mais il n'etait pas necessaire qu'elle s'expliquat plus clairement pour
+etre comprise de Leon.
+
+--Nous irons ensemble, repondit-il.
+
+Mais ce n'etait pas seuls qu'ils pouvaient tenter la recherche que
+Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la greve, au milieu des
+rochers, en pleine nuit?
+
+Abandonnant Madeleine un moment, Leon s'entendit avec la proprietaire
+pour que celle-ci s'occupat de reunir une dizaine d'hommes de bonne
+volonte, marins ou pecheurs, qui les accompagneraient la nuit sur les
+iles de Bernieres, munis de torches ou de lanternes; puis, cela fait, il
+envoya un mot a M. Soullier, en le priant de retrouver quelques-unes des
+personnes qui avaient vu disparaitre M. Haupois dans la fosse, et qui
+par consequent pouvaient indiquer d'une facon exacte la place ou il
+avait disparu.
+
+Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour
+detourner ou etourdir son desespoir par de banales paroles de
+consolation, mais pour etre pres d'elle, pour qu'elle ne fut pas seule.
+
+Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table devant
+laquelle il s'etait assis, puis, quand dans le silence arrivait le
+ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arretait parfois tout
+a coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la tete aux pieds
+elle ecoutait; la brise passait, la plainte des vagues s'eteignait et
+Madeleine reprenait sa marche.
+
+Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, comme
+si elle se parlait a elle-meme, elle repetait un mot que dix fois, que
+vingt fois deja elle avait dit:
+
+--Mais comment ne l'a-t-on pas secouru?
+
+Vers dix heures, on entendit dans la piece voisine un bruit de pas
+lourds et de voix etouffees; c'etaient les marins et les pecheurs, qui
+arrivaient: Leon en avait demande dix, une vingtaine repondirent a son
+appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on
+demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre
+jeune fille qui pleurait son pere; et puis sur les cotes on est
+compatissant aux catastrophes causees par la mer; aujourd'hui notre
+voisin, demain nous-meme.
+
+Quand Madeleine entra dans la piece ou ces gens etaient reunis, tous les
+bonnets de laine se leverent devant elle, et ces rudes visages hales par
+la mer exprimerent la compassion et la sympathie; cela s'etait fait
+silencieusement, sans que personne dit un seul mot.
+
+Alors un homme sortit du groupe et s'avanca vers Madeleine.
+
+C'etait un pecheur nomme Pecune, dont le pere et le fils avaient ete
+noyes, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si
+frequentes et si dangereuses sur ces cotes sans ports, ou les barques de
+peche qui doivent echouer par tous les temps sur la greve presque plate
+sont mal construites pour resister a un coup de vent.
+
+--Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouve mon pere, nous
+retrouverons le votre.
+
+Un autre s'avanca aussi d'un pas:
+
+--La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle.
+
+Madeleine voulut prononcer une parole de remerciment, mais de sa gorge
+contractee il ne sortit qu'un son etouffe et qu'un sanglot.
+
+On se mit en marche, Madeleine enveloppee dans un manteau et s'appuyant
+sur le bras de Leon, qui la guidait; les pecheurs s'avancant par groupes
+de deux ou trois, silencieux.
+
+--En peu de temps, par les rues sombres et desertes du village, ils
+arriverent sur la greve; la mer s'etait deja retiree a une assez grande
+distance, et le sable humide reflechissait ca et la avec des
+miroitements argentins la lumiere de la lune, dont le disque commencait
+a s'echancrer; il soufflait une brise de terre qui poussait les nuages
+vers l'embouchure de la Seine, et, de ce cote, ils s'entassaient en des
+profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux des
+phares de la Heve.
+
+Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crisperent sur le bras de son
+cousin: la vague, qui deferlait sur la plage, frappait sur son coeur.
+
+En moins d'une demi-heure, par la greve, ils arriverent devant le
+semaphore de Bernieres; alors trois ombres se detacherent de la terre
+pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux pecheurs
+qui avaient vu la catastrophe.
+
+Mais les recherches ne purent pas commencer aussitot, car la maree lente
+a descendre etait encore trop haute: il fallut attendre; et les hommes
+se promenerent de long en large tandis que Madeleine appuyee sur le bras
+de Leon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle ne se
+retirerait jamais.
+
+Elle se retira cependant et l'on alluma les torches goudronnees dont les
+flammes avivees par la brise et refletees par le sable humide, par les
+flaques d'eau et par les goemons ruisselants eclairerent toute cette
+partie de la greve a une assez grande distance.
+
+Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion s'engagea
+entre les deux pecheurs de Bernieres sur la question de savoir le point
+precis ou M. Haupois avait ete englouti; l'un soutenait que c'etait a
+gauche d'un long rocher encore couvert par la vague ecumeuse, l'autre
+que n'etait au contraire a droite.
+
+Leon, pour trancher le differend, qui entre Normands menacait de prendre
+les proportions d'un proces a plaider, decida qu'on se diviserait en
+deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui
+trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car le
+ressac empecherait d'entendre les paroles comme les cris.
+
+Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Leon la retint.
+
+--Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sur moyen d'arriver vite
+aupres de ceux qui nous avertiront.
+
+Elle n'etait pas en etat de discuter, encore moins de raisonner; elle se
+laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des
+torches, secouee a chaque instant par le balancement d'une de ces
+torches, attendant le second; et reconnaissant avec desespoir que ce
+qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal etait en realite le
+resultat du hasard ou de l'inegalite des rochers sur lesquels les hommes
+marchaient.
+
+Une heure s'ecoula ainsi, la plus longue assurement, la plus cruelle
+qu'elle eut jamais passee; puis, un a un, les pecheurs se rapprocherent
+d'elle, et la reunion des torches fit revenir ceux qui s'etaient le plus
+eloignes; chez tous ce fut la meme signe de tete ou la meme parole:
+rien.
+
+A la facon dont elle s'appuya contre lui, Leon sentit combien profonde
+etait la douleur qu'elle eprouvait, combien affreux etait son desespoir.
+
+--Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il.
+
+--A quoi bon?
+
+--L'ombre a pu vous tromper.
+
+--Je vous en prie! s'ecria Madeleine.
+
+Pecune s'avanca:
+
+--Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par
+desesperance que nous vous disons ca; seulement nous connaissons la mer,
+vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande maree.
+
+--Precisement, interrompit Leon, c'est ce courant qui nous oblige a
+perseverer; il peut avoir entraine le corps plus loin que la ou vos
+recherches se sont arretees.
+
+Une nouvelle discussion s'engagea entre les pecheurs, chacun emit son
+avis, mais sans rien affirmer, d'une facon dubitative et comme si l'on
+raisonnait en theorie; en realite, tous semblaient convaincus que pour
+le moment de nouvelles recherches etait entierement inutiles.
+
+Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'etait
+l'esperance, c'etait la croyance qu'elle allait retrouver son pere. Dans
+son desespoir, c'etait la pour elle une sorte de consolation, au moins
+c'etait une occupation pour son esprit. Se detachant du passe, sa pensee
+se portait sur l'avenir; ce n'etait pas le vide pour son coeur, et c'est
+la un point capital dans la douleur.
+
+En ecoutant cette discussion et en voyant les pecheurs disposes a
+abandonner toutes recherches, elle eut un moment de defaillance et elle
+s'affaissa contre l'epaule de Leon; mais presque aussitot elle reagit
+contre cette faiblesse, et relevant la tete:
+
+--Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupee, encore un peu de courage,
+je vous en supplie.
+
+L'appel etait si dechirant qu'il toucha ces rudes natures.
+
+--Mamzelle a raison, dit Pecune; il ne faut pas lacher comme ca; ce que
+la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant.
+Allons-y!
+
+--J'irai avec vous! s'ecria Madeleine.
+
+Leon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette attente dans
+l'immobilite, cette anxiete etaient horribles et devaient fatalement
+briser le courage le plus resolu.
+
+--Oui, dit-il, allons avec eux.
+
+--Je vas vous eclairer, dit Pecune.
+
+Et ayant mouche sa torche a demi consumee, en posant son sabot dessus,
+il la leva en l'air, eclairant Madeleine et Leon qui le suivirent,
+tandis que les autres pecheurs se dispersaient ca et la dans les
+rochers.
+
+Ils arriverent assez rapidement sur l'ilot de rochers ou M. Haupois
+avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et
+plus penible, car les pierres etaient couvertes d'herbes glissantes, et
+ca et la se trouvaient des crevasses pleines d'eau qu'il fallait
+traverser en se mouillant a mi-jambes; mais Madeleine n'etait sensible
+ni a la fatigue, ni a l'eau; elle allait courageusement en avant,
+regardant autour d'elle bien plus qu'a ses pieds et se cramponnant a la
+main de Leon quand elle faisait un faux pas.
+
+Pendant longtemps ils explorerent ainsi cet ilot, mais, helas!
+inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de
+pres et sous la lumiere de la torche n'etait qu'une pierre recouverte de
+goemons a la longue chevelure.
+
+La maree, en montant, les forca de revenir en arriere pres des pecheurs
+reunis sur le sable.
+
+L'un d'eux comprit le desespoir de cette pauvre fille.
+
+--Nous reviendrons a la basse mer du jour, dit-il.
+
+Pour Madeleine, cette parole etait une esperance.
+
+On revint lentement a Saint-Aubin. La nuit etait avancee, et, dans
+l'aube qui blanchissait deja l'orient, l'eclat des phares de la Heve
+palissait.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Leon ayant reconduit Madeleine jusqu'a sa porte pria Pecune de bien
+vouloir le guider jusqu'a l'hotel ou une chambre lui avait ete retenue,
+et qu'il eut ete bien embarrasse de trouver seul.
+
+D'ailleurs il voulait consulter le pecheur, ce qu'il n'avait pu faire
+en presence de Madeleine.
+
+--Croyez-vous donc que nous devons renoncer a l'esperance de retrouver
+mon oncle? demanda-t-il.
+
+--Non, monsieur, je ne crois pas ca; meme qu'on le trouvera pour sur;
+c'est le courant qui aura entraine le corps, mais il le ramenera. Et
+puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois etait bien vetu, il
+avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des
+bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la peche; les crabes,
+les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de
+mal. Ce n'est pas comme mon pauvre pere et mon garcon que j'ai perdus il
+y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des sabots,
+et les sabots, vous savez, ca flotte, ca ne coule pas avec le corps.
+Quand il a ete bien certain qu'ils etaient noyes, je me disais: "S'ils
+pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les deux,
+le pere et le garcon." C'etait toute mon esperance, toute ma
+consolation. Ils sont revenus; mais en quel etat, mon Dieu! Vous n'avez
+pas ca a craindre pour votre oncle. Et mademoiselle Madeleine, la chere
+demoiselle, pourra embrasser son pere une derniere fois; ca lui sera
+bon.
+
+--Mais quand?
+
+--Le bon Dieu seul le sait!
+
+--Je voudrais qu'un bateau croisat toujours dans ces parages a la mer
+haute, et qu'a la mer basse on continuat les recherches.
+
+--Le bateau, c'est trop tot.
+
+--Peut-etre, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son pere
+n'est pas abandonne. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce matin meme
+sur les iles de Bernieres pour ne plus s'en eloigner.
+
+--Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne vous
+cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la greve.
+
+--Je placerai des hommes sur la greve.
+
+--Il faudrait prevenir aussi les douaniers.
+
+--Je m'occuperai de cela.
+
+Leon ne se coucha pas mais, s'etant fait allumer un grand feu, il se
+secha et se rechauffa; puis, quand les maisons commencerent a s'ouvrir,
+il fit ce que Pecune lui avait recommande.
+
+Quand il se presenta chez Madeleine, il la trouva assise devant la
+cheminee de sa petite salle: elle non plus ne s'etait pas couchee:
+
+--Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage?
+
+--Ce que tu veux, je le veux.
+
+Ils se dirigerent vers le rivage, et quand ils arriverent en vue de la
+mer, Leon vit les yeux de Madeleine prendre une expression affolee.
+
+Alors, etendant la main dans la direction de l'ouest, il lui montra une
+barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bordee devant le
+semaphore de Bernieres.
+
+--C'est la barque de Pecune, dit-il, elle restera la a croiser en
+examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit.
+
+Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en
+vedette sur la cote depuis le phare de Ver jusqu'a l'embouchure de
+l'Orne.
+
+Elle marchait pres de lui, seule, sans lui donner le bras; tout a coup
+elle s'arreta, et, lui tendant la main:
+
+--Tu es bon, dit-elle.
+
+Il garda cette main dans la sienne, puis la placant sous son bras, il se
+remit en marche se dirigeant vers Bernieres.
+
+--Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'a present, dit-il, de moi, ni de
+nous; c'etait a un autre que nous devions etre entierement d'esprit et
+de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde,
+chere Madeleine, et que tu as un frere.
+
+Elle tourna vers lui son visage convulse, et dans ses yeux hagards,
+quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes
+d'attendrissement.
+
+Il continua.
+
+--Dans mon pere, dans ma mere, dans ma soeur, sois certaine que tu
+trouveras une famille, sois certaine aussi que le differend survenu si
+malheureusement entre nos parents n'a altere en rien les sentiments de
+mon pere; il m'a toujours parle de toi avec tendresse, et s'il etait ici
+il te tiendrait ce langage avec plus d'autorite seulement, mais non avec
+plus d'amitie, avec plus d'affection; notre maison est la tienne.
+
+--Je voudrais rester ici, dit-elle.
+
+--Assurement nous y resterons tant que cela sera necessaire, j'y
+resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas
+d'aujourd'hui.
+
+--Je comprends, je sens que tu es la bonte meme, mais tout le reste je
+le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs.
+
+Disant cela, elle detourna les yeux et par un mouvement rapide elle les
+jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage.
+
+--Je ne veux pas te distraire, continua Leon, et je ne te dirai que ce
+qui doit etre dit.
+
+--Descendons a la mer, je te prie.
+
+--Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous eloignera pas de
+Bernieres, ou je vais pour prevenir par depeche mon pere de ce qui est
+arrive; il faut que tu aies pres de toi ceux qui t'aiment.
+
+Mais la reponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que Leon avait
+prevu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc avant
+plusieurs jours, le medecin s'y opposait formellement, et madame
+Haupois-Daguillon restait pres de lui pour le soigner. Ils etaient l'un
+et l'autre desoles de ne pouvoir pas accourir aupres de Madeleine a qui
+ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur devouement.
+
+--C'est pres de ton pere que tu devrais etre, dit Madeleine, lorsque
+Leon lui lut cette depeche, pars donc, je t'en prie.
+
+--Si mon pere etait en danger je partirais, mais cela n'est pas, ses
+douleurs se sont exasperees sous l'influence des eaux, voila tout; mon
+devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment ou
+nous pourrons partir ensemble.
+
+Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Leon l'esperait; les jours
+s'ecoulerent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles qu'il recut des
+gens postes le long de la cote furent toujours les memes: rien de
+nouveau.
+
+Chaque jour, chaque heure qui s'ecoulaient augmentaient l'angoisse de
+Madeleine: jamais plus elle ne verrait son pere qui n'aurait pas une
+tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer.
+
+Elle ne quittait pas la greve et du matin au soir on la voyait marcher
+sur le rivage, avec Leon pres d'elle, depuis Langrune jusqu'a
+Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant
+vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle
+descendait.
+
+Devant cette jeune fille en noir, au visage pale, au regard desole, tout
+le monde se decouvrait respectueusement; mais elle ne repondait jamais a
+ces temoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et lorsqu'elle les
+remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tete, sans
+parler a personne.
+
+C'etait seulement aux douaniers et aux gens qui etaient charges
+d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore etait-ce d'une
+facon contrainte:
+
+--Rien de nouveau encore? demandait-elle.
+
+Mais elle ne prononcait pas de nom, et le mot decisif elle l'evitait.
+
+On lui repondait de la meme maniere, et le plus souvent sans parole, en
+secouant la tete.
+
+Le septieme jour apres la mort de M. Haupois, le temps, jusque-la beau,
+se mit au mauvais.
+
+Le vent, qui avait constamment ete au sud, passa a l'est, puis au nord,
+d'ou il ne tarda pas a souffler en tempete: toutes les barques revinrent
+a la cote, et sur la mer demontee on n'apercut plus a l'horizon que de
+grands navires: le bateau de Pecune, que depuis sept jours on etait
+habitue a voir du matin au soir courir des bordees devant Bernieres, dut
+aborder ne pouvant plus tenir la mer.
+
+Aussitot a terre, Pecune vint trouver Madeleine dans la cabine ou elle
+se tenait avec Leon.
+
+--J'ai resiste tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y avait plus moyen
+de rester a la mer, excusez-moi, mamzelle.
+
+Madeleine inclina la tete.
+
+--Faut pas que cela vous desole, continua Pecune, c'est un bon vent pour
+votre malheureux, il porte a le cote; soyez sure que demain ou
+apres-demain il doit aborder.
+
+Comme elle levait la main avec un signe d'incredulite et de
+desesperance, Pecune se pencha vers elle, et d'une voix basse:
+
+--Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvieme jour les noyes
+qui n'ont pas ete retrouves se levent eux-memes dans la mer et se
+mettent en marche pour venir se coucher dans la terre benite; s'ils ne
+sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne
+restent en route que si le chemin a faire est trop long ou si le vent
+leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon presentement.
+Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre
+pauvre pere.
+
+Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis il
+faiblit mais sans tomber completement.
+
+Le matin du neuvieme jour Leon vit arriver l'homme qui avait la garde du
+rivage de Bernieres: M. Haupois venait d'aborder sur la greve, selon la
+prediction de Pecune.
+
+L'enterrement eut lieu le meme jour a trois heures de l'apres-midi, et
+le soir Leon monta avec Madeleine dans le train qui arrive a Paris a
+cinq heures du matin.
+
+Pendant ces neuf jours il avait execute l'acte de derniere volonte de
+son oncle, il etait reste pres de Madeleine, "elle avait trouve en lui
+une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu
+pleurer."
+
+Mais sa tache n'etait pas finie.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Avant de quitter Saint-Aubin, Leon avait envoye une depeche pour qu'on
+preparat a Madeleine un appartement dans la maison de la rue de
+Rivoli,--celui que sa soeur occupait avant son mariage.
+
+En arrivant il la conduisit lui-meme a son appartement:
+
+--Te voila chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est celle de
+Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place
+de la soeur ainee.
+
+Il se dirigea sers la porte de sortie, mais apres avoir fait quelques
+pas il revint en arriere:
+
+--Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en inquiete pas
+trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain a Rouen pour m'occuper
+des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux et
+je le rapporterai.
+
+--J'aurais voulu aller a Rouen.
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais....
+
+Elle hesita.
+
+Aussitot il lui vint en aide:
+
+--Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires?
+
+Elle inclina la tete avec un signe affirmatif.
+
+--Sois tranquille, elles seront arrangees a la satisfaction de tous;
+aussi bien a l'honneur de ... mon oncle, qu'a l'interet de ceux avec qui
+il etait en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais c'est
+trop causer. A tantot!
+
+Elle le retint
+
+--Un seul mot.
+
+--Mais....
+
+--Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est
+douloureux et qu'il doit etre dit: ces affaires sont embarrassees ...
+tres-embarrassees; nous avons des dettes qui certainement depasseront
+notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas
+m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se reveleront
+assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux
+qu'elles soient toutes payees.
+
+--C'est bien ainsi que je le comprends.
+
+--On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des choses
+de la loi; j'ai des droits a faire valoir comme heritiere de ma mere;
+j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens a ce que tout ce
+que je possede soit vendu pour que ces dettes soient payees.
+
+Mais Leon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le desirait, car il
+trouva rue Royale une depeche de son pere annoncant son arrivee a Paris
+pour le soir meme.
+
+Ce que Leon voulait en se rendant a Rouen, c'etait prendre connaissance
+des affaires de son oncle, et dire aux creanciers qui allaient s'abattre
+menacants qu'ils n'avaient rien a craindre, qu'ils seraient payes
+integralement et qu'il le leur garantissait, lui Leon Haupois-Daguillon,
+de la maison Haupois-Daguillon de Paris.
+
+Son pere a Balaruc, cela lui etait facile, il n'avait personne a
+consulter, il agissait de lui-meme, dans le sens qu'il jugeait
+convenable.
+
+Mais l'arrivee de son pere a Paris changeait la situation.
+
+Il fallait laisser a celui-ci le plaisir de sa generosite envers cette
+pauvre Madeleine; cela etait convenable, cela etait juste, et, de plus,
+cela etait, jusqu'a un certain point, habile; on s'attache a ceux qu'on
+oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son pere
+a Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait pour
+elle.
+
+C'etait par le train de six heures que M. et madame Haupois-Daguillon
+devaient arriver a la gare de Lyon. A six heures moins quelques minutes,
+Leon les attendait a la porte de sortie des voyageurs. Tout d'abord il
+avait pense a demander a Madeleine si elle voulait l'accompagner, ce qui
+eut ete une prevenance a laquelle son pere et sa mere auraient ete
+sensibles; mais la reflexion l'avait fait vite renoncer a cette idee; il
+ne pouvait pas, a Paris, sortir seul avec Madeleine.
+
+De la gare de Lyon a la rue de Rivoli, le temps se passa pour M. et
+madame Haupois en questions, pour Leon en recit.
+
+Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait prepare
+sa reponse: "Comment etait-il arrive a Saint-Aubin juste au moment de la
+mort de son oncle?"
+
+Ce fut sa mere qui la lui posa:
+
+Son explication fut celle qu'il avait deja donnee a Madeleine: le
+medecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le previent que son
+oncle est menace de devenir aveugle.
+
+Cette histoire du medecin avait l'inconvenient de ne pas expliquer la
+lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de
+cette lettre? Cela n'etait pas probable; si contre toute attente le
+vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une
+facon telle quelle.
+
+Eleve par un pere et une mere qui l'aimaient, Leon n'avait pas ete
+habitue a mentir, aussi se serait-il assez mal tire de son recit fait
+dans le calme et en tete a tete avec ses parents; mais en voiture, au
+milieu du bruit et des distractions, il en vint a bout sans trop de
+maladresse.
+
+En entrant dans le salon ou Madeleine se tenait, M. Haupois-Daguillon
+ouvrit ses bras a sa niece et l'embrassa tendrement.
+
+Puis apres l'oncle vint la tante.
+
+Mais ce fut plutot en pere et en mere qu'ils l'accueillirent qu'en oncle
+et en tante.
+
+Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette
+nuance:
+
+--Desormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu trouveras
+dans ton oncle un pere, dans Leon un frere; pour moi tu peux compter sur
+toute ma tendresse.
+
+Madeleine etait trop emue pour repondre, mais ses larmes parlerent pour
+elle.
+
+Madame Haupois Daguillon etait depuis trop longtemps eloignee de sa
+maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre des le soir meme les
+habitudes de toute sa vie; aussi, malgre les fatigues d'un voyage de
+vingt-deux heures, voulut-elle, apres le diner, aller coucher rue
+Royale.
+
+--Je vais t'accompagner, lui dit son fils.
+
+A peine dans la rue, Leon se pencha a l'oreille de sa mere:
+
+--Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il.
+
+L'intonation de cette question etait si douce, que madame
+Haupois-Daguillon s'arreta surprise et, s'appuyant sur le bras de son
+fils, elle forca celui-ci a la regarder en face:
+
+--Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle.
+
+--Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu
+n'avais pas vue depuis deux ans.
+
+--Et pourquoi tiens-tu tant a savoir ce que je pense de Madeleine?
+
+--Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me repondre.
+
+Ces quelques paroles s'etaient echangees rapidement; la voix du fils
+etait emue; celle de la mere etait inquiete.
+
+Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement.
+
+--Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui
+paraissait vouloir gagner du temps et peser sa reponse avant de la
+risquer.
+
+--Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je te
+parle.
+
+--J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes
+comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son
+esprit, de son coeur, de son caractere?
+
+--De tout.
+
+--Quand je voyais Madeleine, elle etait une bonne petite fille,
+intelligente.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Douce de caractere et d'humeur facile.
+
+--N'est-ce pas? et pleine de coeur.
+
+--Elle etait tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant je n'en
+sais rien; deux annees changent beaucoup une jeune fille.
+
+--Assurement, mais moi qui, depuis dix jours, vis pres d'elle, je puis
+t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractere de
+Madeleine, ils sont analogues a ceux qui se sont faits dans sa personne.
+
+--Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante.
+
+--Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme?
+
+--Je dirais que tu es fou.
+
+
+
+
+X
+
+
+Lorsque pendant trente ans on a dirige une grande maison de commerce,
+avec une armee d'employes ou d'ouvriers sous ses ordres, on a pris bien
+souvent dans cette direction des habitudes d'autorite qu'on porte dans
+la vie et dans le monde; partout l'on commande, et a tous, sans admettre
+la resistance ou la contradiction.
+
+C'etait le cas de madame Haupois-Daguillon qui, meme avec ses enfants
+qu'elle aimait cependant tendrement, etait toujours madame
+Haupois-Daguillon.
+
+Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'etait en mere qu'elle lui
+avait tout d'abord parle d'un ton affectueux et vraiment maternel; mais
+ce ne fut pas la mere qui s'ecria: "Tu es fou"; ce fut la femme de
+volonte, d'autorite, la femme de commerce.
+
+Leon connaissait trop bien sa mere peur ne pas saisir les moindres
+nuances de ses intonations, et c'etait precisement parce qu'il avait au
+premier mot senti chez elle de la resistance qu'il avait ete si net et
+si precis dans sa demande: c'etait la un des cotes de son caractere; mou
+dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et meme cassant
+aussitot qu'il se voyait en face d'une opposition.
+
+--En quoi est-ce folie de penser a prendre Madeleine pour femme?
+demanda-t-il.
+
+Ils etaient arrives sur la place de la Concorde, madame Haupois s'arreta
+tout a coup, puis, apres un court mouvement d'hesitation, elle tourna
+sur elle-meme.
+
+--Rentrons rue de Rivoli, dit-elle.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ton pere n'est pas encore couche, tu vas lui expliquer ce que tu viens
+de me dire....
+
+--Mais....
+
+--Madeleine est la niece de ton pere; elle est son sang; par le malheur
+qui vient de la frapper, elle devient jusqu'a un certain point sa
+fille, c'est donc a lui qu'il appartient de decider d'elle. Je ne veux
+pas, si la reponse de ton pere est contraire a tes desirs ... que tu
+m'accuses d'avoir pese sur lui et d'avoir inspire cette reponse.
+
+--Mais c'etait la justement ce que je voulais, dit-il avec un sourire,
+tu l'as bien devine.
+
+--Rentrons, explique-toi franchement avec ton pere, il te dira ce qu'il
+pense.
+
+--Mais toi?
+
+--Je te le dirai aussi.
+
+--Tu me fais peur.
+
+Et, sans echanger d'autres paroles, ils revinrent a l'appartement de la
+rue de Rivoli.
+
+M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre sa
+femme et son fils.
+
+--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
+
+--Leon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse longuement,
+je veux te le dire en deux mots,--il desire prendre Madeleine pour
+femme.
+
+--Il est donc fou!
+
+--C'est justement le mot que je lui ai repondu.
+
+Puis, s'adressant a son fils:
+
+--Tu ne diras pas que ton pere et moi nous nous etions entendus.
+
+Leon resta deconcerte, et pendant plusieurs minutes il regarda son pere
+et sa mere, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur
+celle-la.
+
+Enfin il se remit.
+
+--Il y a une question que j'ai adressee a ma mere, veux-tu me permettre
+de te la poser?
+
+--Laquelle?
+
+--En quoi est-ce folie de vouloir epouser Madeleine?
+
+--Elle n'a pas un sou.
+
+--Je ne tiens nullement a epouser une femme riche.
+
+--Nous y tenons, nous!
+
+--Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, a epouser une femme que tu
+n'aimerais pas, mais je te demande qu'en echange tu ne prennes pas une
+femme qui ne nous conviendrait pas.
+
+--En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mere
+reconnaissait tout a l'heure qu'elle etait charmante sous tous les
+rapports.
+
+--Sous tous, j'en conviens, repondit M. Haupois, sous un seul excepte,
+sous celui de la fortune; ta position....
+
+--Oh! ma position.
+
+--Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige a epouser
+une femme digne de toi.
+
+--Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine.
+
+--Il n'est pas question d'amour.
+
+--Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la premiere
+question a examiner, repliqua Leon avec une certaine raideur, et pour
+moi je puis vous affirmer que je n'epouserai qu'une femme que j'aimerai.
+
+Peu a peu le ton s'etait eleve chez le pere aussi bien que chez le fils,
+madame Haupois jugea prudent d'intervenir.
+
+--Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton pere,
+tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur
+Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et
+financiere que doit occuper dans le monde celle qui epousera l'heritier
+de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierte de ta maison,
+de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: "noblesse oblige"; la
+noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est "fortune qui
+oblige". Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas epouser une
+femme qui n'a rien.
+
+Depuis que ce gros mot de fortune avait ete prononce, Leon avait une
+replique sur les levres: "Mon pere n'avait rien, ce qui ne l'a pas
+empeche d'epouser l'heritiere des Daguillon;" mais, si decisive qu'elle
+fut, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son pere aussi bien que
+sa mere, et il la retint:
+
+--Il y aurait un moyen que Madeleine ne fut pas une femme qui n'a rien,
+dit-il en essayant de prendre un ton leger.
+
+--Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne
+discutat pas toujours gravement et methodiquement.
+
+--Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue ta
+fille, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la
+moitie de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport egal.
+
+--Allons, decidement, tu es tout a fait fou.
+
+--Non, mon pere, et je t'assure que je n'ai jamais parle plus
+serieusement; car je m'appuie sur ta bonte, sur ta generosite, sur ton
+coeur, et cela n'est pas folie.
+
+--Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes deja
+entendus a ce sujet, ta mere et moi, de meme que nous nous sommes
+entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons.
+
+--Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt sur
+ses levres; puis tout de suite s'adressant a son fils: C'est assez; nous
+savons les uns et les autres ce qu'il etait important de savoir; ton
+pere et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les notres:
+il est tard; nous sommes fatigues, et d'ailleurs il ne serait pas sage
+de discuter ainsi a l'improviste une chose aussi grave; nous y
+reflechirons chacun de notre cote, et nous verrons ensuite chez qui ces
+sentiments doivent changer. Reconduis-moi.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Les mauvaises dispositions manifestees par son pere et sa mere ne
+pouvaient pas empecher Leon de s'occuper des affaires de Madeleine: tout
+au contraire.
+
+Le lendemain, il parla a son pere de son projet d'aller a Rouen pour
+voir quelle etait precisement la situation de son oncle.
+
+Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arreta:
+
+--Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai deja ecrit a Rouen, et j'ai charge
+un de mes anciens camarades, aujourd'hui avoue, de mener a bien cette
+liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme
+d'affaires viendra plus facilement a bout des creanciers.
+
+Le mot "liquidation" avait fait lever la tete a Leon, l'idee de venir
+"a bout des creanciers facilement" le souleva:
+
+--Pardon, s'ecria-t-il, mais l'intention de Madeleine est d'abandonner
+tous les droits qu'elle tient de sa mere, pour que les creanciers soient
+payes; il n'y a donc pas a venir a bout d'eux.
+
+--Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont
+insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller a
+Rouen, ton voyage est inutile.
+
+--Je te repete ce que Madeleine m'a dit.
+
+--C'est bien, je sais ce que j'ai a faire. Mais puisqu'il est question
+de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce
+n'est pas serieusement que tu penses a prendre Madeleine pour ta femme,
+n'est-ce pas?
+
+--Rien n'est plus serieux.
+
+--Tu veux te marier?
+
+--Je desire devenir le mari de Madeleine.
+
+--A vingt-quatre ans, tu veux dire adieu a la vie de garcon, a la
+liberte, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens?
+
+--La vie de garcon n'a pas pour moi les charmes que tu supposes, et je
+me soucie peu d'une liberte dont je ne sais bien souvent que faire. J'ai
+plutot besoin d'affection et de tendresse.
+
+--Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont manque,
+repliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu etais fou, je te le repete
+aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de
+sang-froid et apres reflexion. Toute la nuit j'ai reflechi a ton projet,
+a ta fantaisie; et de quelque cote que je l'aie retourne, il m'a paru
+ce qu'il est reellement, c'est-a-dire insense; aussi, pour ne pas
+laisser aller les choses plus loin, je te declare, puisque nous sommes
+sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement a un mariage
+avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je
+te parle en mon nom et au nom de ta mere; tu n'epouseras pas ta cousine
+avec notre agrement; sans doute tu toucheras bientot a l'age ou l'on
+peut se marier malgre ses parents; mais, si tu prends ainsi Madeleine
+pour femme, il est bien entendu des maintenant que ce sera malgre nous.
+Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour etre
+franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai ecrit que
+notre intention etait de recueillir cette pauvre enfant et de la traiter
+comme notre fille, nous pensions, ta mere et moi, que tu n'eprouverais
+pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour
+toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier
+nous prouve que nous nous trompions.
+
+--Jusqu'a ce jour Madeleine n'a ete pour moi qu'une soeur.
+
+--Jusqu'a ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez a chaque instant,
+et si vous vivez sous le meme toit, les sentiments fraternels seront
+remplaces par d'autres sans doute; tu te laisseras entrainer par la
+sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son cote, pourra
+tres-bien ne pas rester insensible a ta tendresse et t'aimer aussi. Cela
+est-il possible, je le demande?
+
+--Que voulez-vous donc, ma mere et toi?
+
+--Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous
+sommes decides a ne pas te laisser epouser Madeleine.
+
+--Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mere vous ne ferez cela.
+
+--Il depend de toi que Madeleine reste ici comme si elle etait notre
+fille.
+
+--Et comment cela?
+
+--Tu comprends, n'est-ce pas, qu'apres ce que tu nous as dit nous ne
+pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme,
+nous ne pouvons pas tolerer que vous viviez l'un et l'autre dans une
+etroite intimite.
+
+--Vous reconnaissez donc de bien grandes qualites a Madeleine, que vous
+craignez qu'une intimite de chaque jour developpe un amour naissant? Si
+Madeleine n'est pas digne d'etre aimee, le meilleur moyen de de me le
+prouver n'est-il pas de me laisser vivre pres d'elle pour que j'apprenne
+a la connaitre et a la juger telle qu'elle est?
+
+--Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous le
+meme toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en serait
+ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont commence;
+regulierement, beaucoup plus regulierement qu'autrefois, tu dejeunerais
+avec nous, tu dinerais avec nous, tu passerais tes soirees avec nous,
+c'est-a-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se realise pas, il n'y a
+que deux partis a prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou tu
+t'eloignes toi-meme.
+
+--C'est ma mere qui a eu cette idee?
+
+--Ta mere et moi; mais ne nous fais pas porter une responsabilite qui
+t'incombe a toi-meme, et si ce que je viens de te dire te blesse,
+n'accuse que celui qui nous impose ces resolutions.
+
+--Et ou dois-je aller?
+
+--A Madrid, ou ta presence sera utile, tres-utile aux affaires de notre
+maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et
+nous avons pour elle les soins d'un pere et d'une mere; tu la refuses,
+alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable ou elle
+vivra jusqu'au jour de son mariage.
+
+Leon resta assez longtemps sans repondre.
+
+--Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien?
+
+--Je sens que votre resolution est par malheur bien arretee, je ne lui
+resisterai donc pas. J'irai a Madrid, car je ne veux pas causer a
+Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre a
+votre volonte, je ne renonce pas a Madeleine. Loin d'elle j'interrogerai
+mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'eprouve pour elle,
+quelle est leur solidite et leur profondeur; a mon retour je vous ferai
+connaitre ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et nous
+reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte!
+
+--Le plus tot sera le mieux.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Ce n'etait pas la premiere fois que Leon se trouvait en opposition avec
+les idees ambitieuses de son pere et de sa mere; il les connaissait donc
+bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas a lutter
+contre elles.
+
+Quand sa mere avait dit avec modestie et les yeux baisses: "notre
+position", tout etait dit.
+
+Et, pour son pere, il n'y avait rien au-dessus de la fortune "gagnee
+loyalement dans le commerce".
+
+Tous deux avaient au meme point la fierte de l'argent et le mepris de la
+mediocrite.
+
+Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait ete
+question de marier celle-ci, quelle etait la puissance tyrannique de ces
+idees, qui avaient fait repousser, malgre les supplications de Camille,
+les pretendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en fin de
+compte un baron Valentin, a peine noble mais riche. Combien de fois
+Camille, qui voulait etre duchesse et qui n'admettait qu'avec rage la
+possibilite d'etre simple marquise, avait-elle verse des torrents de
+larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touche M. et madame Haupois.
+
+--Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre.
+
+Cette reponse avait toujours ete la meme en presence d'un mari pauvre.
+
+S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'etait faire faillite moralement.
+
+Que repondre a son pere et a sa mere lui disant: "Ce n'est pas Madeleine
+que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?"
+
+Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne
+feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait,
+ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en realite contre elle.
+
+Ce qu'il fallait pour le moment, c'etait que Madeleine restat pres de
+son pere et de sa mere et qu'elle devint de fait ce qu'elle n'etait
+encore qu'en parole: leur fille.
+
+Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il serait
+pour lui-meme un temps d'epreuve. Loin de Madeleine, il sonderait son
+coeur. Et, s'etant degage du sentiment de sympathie et de tendresse qui
+a cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait reellement
+sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'epouser malgre son
+pere et sa mere.
+
+La chose etait assez grave pour etre murement pesee et ne point se
+decider a la legere par un coup de tete ou dans un mouvement de revolte.
+
+Resolu a partir, il voulut l'annoncer lui-meme a Madeleine, et pour cela
+il choisit un moment ou, sa mere etant occupee rue Royale et son pere
+etant a son cercle, il etait certain de la trouver seule et de n'etre
+point deranges dans leur entretien.
+
+--Je viens t'annoncer mon depart pour demain, dit-il.
+
+A ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni emotion, mais tirant un
+morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit a son
+cousin.
+
+--Voici la liste des objets que je te prie de me faire expedier,
+dit-elle.
+
+--Mais je ne vais point a Rouen, je pars pour Madrid.
+
+--Madrid!
+
+Et cette emotion que Leon lui reprochait tout bas de n'avoir point
+manifestee quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et palir
+ses levres fremissantes.
+
+--Tu pars! repeta-t-elle tout bas et machinalement: Ainsi tu pars.
+
+--Demain.
+
+--Et tu seras longtemps absent?
+
+Il hesita un moment avant de repondre.
+
+--Je ne sais.
+
+--C'est-a-dire pour etre franc que tu ne peux pas prevoir le moment de
+ton retour, n'est-ce pas? Tu as ete si bon, si genereux pour moi, que me
+voila tout attristee.
+
+Puis baissant la voix:
+
+--Avec qui parlerai-je de lui?
+
+Et deux larmes coulerent sur ses joues.
+
+C'etait la pensee de son pere qui, assurement, faisait couler les
+larmes, et cette pensee seule.
+
+--Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon pere? demanda Leon apres
+quelques minutes de reflexion; tu sais qu'ils se sont aimes tendrement
+comme deux freres, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a brise nos
+relations, mon pere avait plaisir a raconter des histoires de son
+enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frere Armand se trouvait
+mele: tu seras agreable a mon pere en lui parlant de ce temps.
+
+--Certes je le ferai.
+
+--Puisque je te demande d'etre agreable a mon pere, veux-tu me permettre
+de te donner un conseil, ma chere petite Madeleine?...
+
+Il s'arreta brusquement, car, se laissant entrainer par son emotion il
+avait ete plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller.
+
+Mais aussitot il reprit en souriant:
+
+--Tiens! voila que je parle comme lorsque tu n'etais qu'une petite fille
+et que nous jouiions au mariage.
+
+Elle detourna la tete et ne repondit pas.
+
+--Ce que je veux te demander, poursuivit Leon vivement, c'est que tu
+t'appliques a faire la conquete de mon pere et de ma mere. Cela te sera
+facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es.
+
+--Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face,
+dit-elle en s'efforcant de sourire.
+
+--Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut bien
+que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de
+cette qualite.
+
+--Adresse-toi a mon desir de t'etre agreable a toi-meme, c'est assez.
+
+--Enfin, je veux que tu charmes mon pere et ma mere de telle sorte qu'a
+mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par
+l'adoption, mais encore par l'affection. Presentement tu sais qu'ils
+t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en sorte
+qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plait parce qu'on plait,
+sans raison bien souvent; mais on plait aussi parce qu'on veut plaire.
+Fais-moi l'amitie, chere petite ... cousine, de leur plaire a tous
+deux, a l'un comme a l'autre. Ce qui sera le plus sensible a ma mere, ce
+sera l'interet que tu porteras aux affaires de notre maison. Si tu veux
+bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides a
+ecrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires
+intelligemment quelques belles pieces d'orfevrerie, elle t'adorera.
+Quant a mon pere, il sera tres-heureux que tu l'accompagnes dans sa
+promenade de tous les jours aux Champs-Elysees, et quand il sera fier de
+toi pour les regards d'admiration que tu auras provoques en passant
+appuyee sur son bras, sa conquete sera faite aussi, et solidement, je
+t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration.
+
+--Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement.
+
+--Maintenant il me reste a parler d'un membre de notre famille avec qui
+tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il
+n'est meme pas a souhaiter que tu fasses sa conquete.
+
+--Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle?
+
+--Parce qu'elle voudrait te marier.
+
+Elle ne put retenir un mouvement de repulsion.
+
+--Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de progres en
+elle, depuis qu'elle est mariee; elle a toujours a offrir une collection
+de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les plus
+beaux noms de la noblesse francaise ou etrangere, car elle n'a pas de
+prejuges patriotiques.
+
+--Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles
+pauvres.
+
+--Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas etre si
+pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans
+une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la
+beaute, par la grace, par les qualites de l'esprit et de l'ame....
+
+Il avait prononce ces paroles avec elan, il s'arreta, et reprenant le
+ton enjoue:
+
+--Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes ainsi
+faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me reserve de te
+marier....
+
+Elle le regarda interdite, ne sachant evidemment que penser de ces
+paroles et cherchant leur sens.
+
+Il continua en souriant:
+
+--Plus tard, a mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne permets a
+personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle malgre
+toi, ecris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une jeune
+fille ecrive ainsi, meme a son cousin; mais dans une circonstance aussi
+grave, ce ne serait pas a ton cousin que tu ecrirais, ce serait a ... ce
+serait a ton frere. Me le promets-tu?
+
+Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.
+
+--Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose a te demander. Je
+voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me
+quitterait pas. Veux-tu me donner le petit medaillon qui etait suspendu
+a la chaine de mon oncle et dans lequel se trouve l'email fait d'apres
+ton portrait quand tu etais petite fille?
+
+--Si je veux, ah! de tout coeur!
+
+Et vivement elle courut chercher ce medaillon qu'elle tendit a Leon.
+
+--Merci, dit-il.
+
+Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la
+regardant dans les yeux.
+
+A ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, les couvrit
+d'un coup d'oeil.
+
+--Je faisais mes adieux a Madeleine, dit Leon apres un court moment
+d'embarras, car j'avance mon depart, je me mettrai en route demain
+matin.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Apres le depart de Leon, Madeleine s'appliqua de tout coeur a suivre les
+conseils qu'il lui avait donnes, et cela lui fut d'autant plus facile
+qu'elle desirait elle-meme tres-franchement plaire a son oncle et a sa
+tante.
+
+Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le
+degout, ni le mepris, et ce n'etait nullement un ennui pour elle d'aller
+passer quelques heures de sa journee aupres de sa tante; elle prenait
+interet a ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait
+des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives
+pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame
+Haupois-Daguillon etait enchantee d'elle.
+
+Si elle n'eprouvait pas non plus un plaisir extreme a monter chaque jour
+les Champs-Elysees jusqu'a l'Arc de Triomphe et a les redescendre a
+l'heure ou le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale
+promenade, cela ne lui etait pas en realite une bien grande fatigue:
+son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnat, elle etait
+elle-meme contente du contentement de son oncle.
+
+M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garcon et homme a bonnes
+fortunes, avait, malgre l'age et ses occupations commerciales, conserve
+l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un
+statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles a la beaute feminine
+que ce riche bourgeois. Sa niece eut ete laide ou mal batie, il ne l'eut
+point pour cela repoussee; mais les sentiments de compassion qu'il eut
+eprouves pour elle n'eussent en rien ressemble a ceux de tendre
+sympathie qui tout de suite l'avaient touche lorsqu'apres une separation
+de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'etre laide ou mal batie, elle
+etait au contraire fort belle et surtout admirablement modelee cette
+jeune niece: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses epaules
+tombantes sans saillies osseuses, son torse entier etaient dignes de la
+sculpture, et comme sur ces epaules se dressait une tete gracieuse et
+fine d'une beaute delicate, que la douleur en ces derniers temps avait
+petrie pour lui donner quelque chose de tendre et de poetique, qu'elle
+n'avait pas en sa premiere jeunesse, elle produisait une vive sensation
+sur ceux qui la voyaient, alors meme qu'il ne la connaissaient pas. Et
+pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil a la demarche modeste,
+il arrivait souvent qu'on se retournat ou qu'on s'arretat alors qu'elle
+accompagnait son oncle qui, lui, s'avancait en vainqueur superbe: il
+marchait la tete haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate
+longue et sur une chemise d'une blancheur eblouissante formant le
+plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonnee
+qui maintenait au majestueux un ventre proeminent; tenant dans sa main
+soigneusement gantee une canne dont la pomme en argent etait ciselee et
+niellee avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du
+trottoir; tendant le mollet, il passait a travers la foule, heureux de
+sa bonne sante, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et
+fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait
+a son bras.
+
+En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le desir de Leon, la
+conquete de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux
+un pere et une mere, elle sentit au moins qu'elle etait adoptee avec
+tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce
+qu'il le faut.
+
+Dans l'apaisement que le temps amena peu a peu en elle, deux points
+noirs resterent cependant inquietants pour son esprit et menacants pour
+son repos.
+
+L'un se trouva dans les soins genants dont l'entoura le principal
+employe de son oncle, un jeune homme de l'age de Leon et son camarade de
+classes, nomme Eugene Saffroy;--l'autre dans l'ignorance ou son oncle la
+laissait a propos du reglement des affaires de son pere.
+
+Le premier souci de son oncle, des qu'elle s'etait installee a Paris,
+avait ete de provoquer son emancipation, et, aussitot qu'il l'eut
+obtenue, de se faire donner une procuration generale, de telle sorte que
+Madeleine n'eut a se preoccuper ni a s'occuper de rien. Si elle avait
+ose, elle aurait dit qu'elle desirait au contraire regler elle-meme tout
+ce qui touchait la succession de son pere; mais une extreme reserve lui
+etait imposee en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait ose
+risquer, son oncle lui avait ferme la bouche:
+
+--As-tu confiance en moi?
+
+--Oh! mon oncle.
+
+--Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Leon m'a dit que tu
+abandonnais tous tes droits, nous aurons egard a ta volonte, qui est
+respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter
+a ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux
+mains les quittances de tous ceux a qui ton pere devait; cela, il me
+semble, doit te suffire.
+
+Evidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle etait
+parfaitement juste. N'etait-ce pas lui qui payait? Il avait bien le
+droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin
+de compte, lui couterait assez cher.
+
+Elle se disait, elle se repetait tout cela, et cependant elle etait
+tourmentee autant qu'affligee que son oncle ne lui parlat jamais de ce
+qui se passait a Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait
+prendre a coeur de sauver l'honneur de son pere et de defendre sa
+memoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvrete, celui-la etait
+pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait
+rien, pas meme parler, pas meme savoir; elle n'avait qu'a attendre dans
+son impuissance et surtout dans une confiance apparente.
+
+Du cote d'Eugene Saffroy, son tourment, pour etre moins profond, n'etait
+pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.
+
+Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugene Saffroy avait ete
+recueilli, apres la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon,
+qui l'avait fait elever et instruire avec Leon, jusqu'au jour ou
+celui-ci avait quitte le college pour l'Ecole de droit. A cette epoque
+Eugene Saffroy etait entre dans la maison de la rue Royale, et
+rapidement, par son zele, par son activite, par son intelligence des
+affaires, il etait devenu un employe modele, realisant ainsi le secret
+desir de madame Haupois-Daguillon qui avait ete de faire de lui le
+soutien de Leon, c'est-a-dire l'homme de travail et le directeur reel de
+la maison dont Leon serait bientot le chef en nom beaucoup plus qu'en
+fait.
+
+Lorsqu'on a de pareilles visees sur un homme qui, par son activite et
+son intelligence, peut se creer partout une bonne situation, on ne
+saurait trop le menager pour se l'attacher solidement.
+
+C'etait ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double
+rapport des interets et des relations, elle l'avait traite aussi
+genereusement que possible; non-seulement il avait une part dans les
+benefices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les
+dimanches, a Paris pendant l'hiver, et pendant l'ete au chateau de
+Noiseau: il etait presque un associe, et jusqu'a un certain point un
+membre de la famille.
+
+Cette position l'avait mis en relations frequentes avec Madeleine, qu'il
+voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait
+dans les magasins de la rue Royale aupres de sa tante, et le dimanche
+quand il venait diner a Noiseau.
+
+Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde a ses attentions et a ses
+politesses, mais bientot elle avait du reconnaitre qu'il n'etait pour
+personne ce qu'il etait pour elle.
+
+Alors elle s'etait renfermee dans une extreme reserve; mais, sans se
+decourager, il avait persiste, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle
+arrivait, cherchant sans cesse a lui adresser la parole, et, ce qu'il y
+avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame
+Haupois-Daguillon etaient presents, comme s'il se savait assure de leur
+consentement.
+
+Madeleine etait assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces
+politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait a lui
+plaire; a la verite, c'etait avec toutes les marques du plus grand
+respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il etait visible
+pour tous.
+
+Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en
+apercevant, comment ne disaient-ils rien?
+
+Cela etait etrange.
+
+La soeur de Leon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la
+campagne, se chargea de l'eclairer a ce sujet.
+
+Au temps ou Camille venait passer une partie de ses vacances a Rouen,
+elle n'avait pas grande amitie pour sa cousine Madeleine, mais
+maintenant la situation n'etait plus la meme, Madeleine etait
+malheureuse, orpheline, pauvre, et c'etait assez pour que la baronne
+Valentin, qui ne desirait rien tant que de trouver "des personnes
+interessantes" qu'elle put conseiller, secourir et proteger, lui
+temoignat une active sympathie.
+
+Son premier mot, lorsqu'elle avait trouve Madeleine installee chez ses
+parents et l'avait embrassee affectueusement, avait ete pour lui dire
+tout bas a l'oreille:
+
+--Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus
+belles relations.
+
+Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarque l'attitude de
+Saffroy, elle s'etait explique franchement et vigoureusement sur les
+pretentions du commis:
+
+--Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,--elle se plaisait a
+se moquer des roturiers en leur donnant la particule,--tu vois que
+monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-etre
+pas, c'est qu'il est encourage par mon pere et ma mere.
+
+--Ils te l'ont dit? s'ecria Madeleine.
+
+--Non, mais cela n'etait pas necessaire; j'ai des yeux pour voir, il me
+semble. D'ailleurs, cette faveur que mon pere et ma mere accordent a
+Saffroy entre dans leur systeme: ils veulent se l'attacher et ils vont
+jusqu'a vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien
+certains qu'il ne se separera jamais de Leon et qu'il s'exterminera
+toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas.
+D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a deja que trop de
+puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir.
+Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Breaute de Valletot! Sois
+tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquiere.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux etait de se
+conduire, avec Saffroy de facon a ce que celui-ci comprit bien qu'elle
+ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il
+renoncerait sans doute a son projet; on n'epouse pas volontiers une
+jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et
+bien clairement qu'elle ne vous aime pas.
+
+Mais la choses ne tournerent point comme elle l'avait espere; Saffroy ne
+montra aucun decouragement, et, comme elle persistait dans sa reserve et
+sa froideur, sa tante intervint entre eux.
+
+--Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune
+commis avait ete tenu a distance avec plus de raideur encore que de
+coutume.
+
+--Mais rien.
+
+--Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien
+hautaine avec lui.
+
+--Hautaine!
+
+--Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est
+notre ami bien plus que notre employe; il a toute notre confiance. Et
+j'ajoute qu'il la merite pleinement sous tous les rapports, il merite
+d'etre aime; jeune, beau garcon, intelligent, instruit, il rendra
+heureuse la femme qu'il epousera et il lui donnera une belle position
+dans le monde.
+
+Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant
+entierement d'un coup d'oeil profond.
+
+Puis, apres un moment de reflexion, elle continua:
+
+--Puisque nous avons parle de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au
+bout, dit-elle.
+
+Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de maniere a la
+bien tenir sous ses yeux:
+
+--Tu n'as pas oublie que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce
+role que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations
+serieuses; la premiere et la plus importante est de penser a ton avenir,
+c'est-a-dire a ton mariage.
+
+--Mais ma tante....
+
+--Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage?
+Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux
+songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions
+coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure
+presente; nous devons nous preoccuper du lendemain, et c'est ce que nous
+faisons.
+
+Madeleine ecoutait avec inquietude, car elle ne voyait que trop
+clairement ou l'entretien allait aboutir.
+
+--En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne
+voulons pas, comme certains parents egoistes, nous decharger au plus
+vite de la responsabilite qui nous incombe, et il n'est nullement dans
+nos intentions d'avancer le jour ou nous nous separerons. Nous t'aimons,
+ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que
+cette separation, un chagrin tres-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens
+a Saffroy dont, en realite, je ne me suis pas eloignee autant que
+l'incoherence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc
+un double desir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous separer
+de toi. Ce double desir, nous croyons avoir trouve le moyen de le
+realiser. Ne devines-tu pas comment?
+
+Madeleine ne repondit pas. Peut-etre, en attendant, trouverait-elle une
+reponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.
+
+--Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon,
+c'est de te donner Saffroy pour mari.
+
+Prevenue, Madeleine ne broncha pas.
+
+--Tu ne dis rien?
+
+--Je n'ai qu'une chose a dire, c'est que je desire ne pas me marier.
+
+--En ce moment, je te repete que nous comprenons cela. Mais je ne parle
+pas de demain. Je parle de l'avenir.
+
+Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses pensees; que
+diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle declarerait qu'elle ne
+voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette reponse
+une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui temoignaient,
+et qui etait si douce a son coeur brise, ne se changerait-elle pas en
+froideur? Elle n'etait pas leur fille; et si elle voulait etre aimee
+d'eux il fallait qu'elle se fit aimer, et c'etait prendre une mauvaise
+route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.
+
+Comme elle cherchait, sans les trouver, helas! les raisons qui
+pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se
+facher de son refus, elle recut de Rouen une lettre qui, tout en lui
+causant un tres-vif chagrin, lui parut propre a rompre completement tout
+projet de mariage avec Saffroy.
+
+Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de
+papiers qui etaient les recus des sommes dues par son pere.
+
+--Je t'avais promis de mener a bien le reglement des affaires de ton
+pauvre pere, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que
+tu devras conserver avec soin, les recus pour solde,--il avait souligne
+ce mot,--de ses creanciers, de tous ses creanciers.
+
+Elle s'etait jetee alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles
+pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrasse.
+
+L'honneur de son pere etait sauf et c'etait a son oncle qu'elle le
+devait. Il avait tout paye puisque les creanciers, tous les creanciers
+avaient signe des quittances pour solde: on ne donne des quittances que
+contre argent.
+
+La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait
+et connaissait mal les affaires.
+
+Elle etait d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'etait
+trouvee assez souvent en relations dans une maison amie, et c'etait en
+rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait
+pour lui ecrire.
+
+Creanciere de l'avocat general pour une somme de dix mille francs pretee
+d'une facon assez irreguliere, elle avait ete appelee par l'homme
+d'affaires charge de liquider la succession de M. Haupois, et on lui
+avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle
+une quittance entiere; tout d'abord elle avait refuse; mais l'homme
+d'affaires, ne se laissant emouvoir par rien, lui avait demontre que si
+elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, apres avoir
+pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre
+quittance entiere de 10,000 francs, touche les cinq mille qu'on lui
+proposait. Son cas n'avait pas ete unique; d'autres comme elle avaient
+perdu la moitie de ce qui leur etait du et cependant avaient signe les
+recus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces creanciers avaient pu supporter
+ce sacrifice, elle n'etait pas dans une aussi bonne situation qu'eux;
+cette perte de cinq mille francs etait une ruine pour elle, et c'etait
+pour cela qu'elle s'adressait directement a mademoiselle Madeleine
+Haupois, en faisant appel a ses sentiments de justice, d'honneur et de
+piete filiale.
+
+La lecture de cette lettre avait atterre Madeleine. Eh quoi! c'etait la
+ce que son oncle appelait mener a bien le reglement des affaires de son
+pere!
+
+Mais, apres une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouve un moyen qui
+non-seulement payerait entierement les dettes de son pere, mais qui
+encore empecherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage.
+
+Et le jour meme, a l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle,
+profondement emue, mais aussi fermement resolue, elle s'ouvrit a lui.
+
+
+
+
+XV
+
+
+M. Haupois etait un homme methodique en toutes choses, meme en ses
+distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le
+faisait une seconde fois, une troisieme, et toujours. Ainsi, ayant pris
+l'habitude de monter chaque jour les Champs-Elysees et de les
+redescendre, il ne depassait jamais le rond-point de l'Etoile; arrive
+la, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou
+douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de
+Boulogne, et revenait a petits pas a Paris, prenant pour descendre le
+trottoir oppose a celui qu'il avait suivi pour monter.
+
+Madeleine monta les Champs-Elysees, appuyee sur le bras de son oncle,
+sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre,
+une maison, un endroit quelconque ou elle parlerait, et depassant cette
+maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de pretextes, combien de
+raisons meme n'avait-elle pas pour se taire! son oncle etait distrait;
+on les avait salues; on allait les aborder.
+
+Enfin, ils arriverent au rond-point de l'Etoile: il fallait se decider
+ou renoncer.
+
+--Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en
+s'efforcant de prendre un ton enjoue alors que son coeur etait serre a
+etouffer.
+
+--Jusqu'au Bois!
+
+Et M. Haupois resta un moment stupefait, se demandant ce que pouvait
+signifier une pareille extravagance. Mais c'etait une voix douce et
+harmonieuse qui venait de lui parler, c'etaient de beaux yeux tendres
+qui le regardaient, il se laissa toucher.
+
+--Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?
+
+--C'est ce que je me demande. Le temps est a souhait pour la promenade,
+ni chaud ni froid; pas de poussiere, pas de boue et un splendide
+coucher de soleil qui se prepare derriere le Mont-Valerien.
+
+--Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.
+
+En peu de temps, ils arriverent a l'entree du Bois: le soleil s'etait
+abaisse derriere le Mont-Valerien, dont la dure silhouette se decoupait
+en noir sur un fond d'or, et deja des vapeurs blanches s'elevaient ca et
+la au-dessus des arbres depouilles de feuilles.
+
+Puis, ayant pris l'allee des fortifications ils se trouverent seuls au
+milieu du bois, dans le silence qui n'etait trouble que par le bruit des
+feuilles seches soulevees par leurs pas: le moment etait venu de parler.
+
+Comme elle reflechissait depuis quelques instants, son oncle
+l'interpella:
+
+--Je te trouve bien melancolique, si tu es fatiguee, dis-le franchement,
+ma mignonne, nous rentrerons.
+
+--Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir
+d'une lettre que j'ai recue, une lettre de Rouen.
+
+--De Rouen?
+
+--De madame Monfreville.
+
+A ce nom, qui etait celui de la vieille dame creanciere de l'avocat
+general, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrariete.
+
+--Et que te veut madame Monfreville?
+
+--Elle me dit qu'elle n'a touche que cinq mille francs sur les dix mille
+qui etaient dus par mon pere, et elle me demande, elle me prie de lui
+faire payer ces cinq mille francs.
+
+--Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes
+ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne
+t'est rien reste, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mere.
+Elle veut t'apitoyer apres avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi.
+Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui repondre moi-meme de
+facon a ce qu'elle te laisse tranquille desormais.
+
+--Mais, mon oncle.
+
+Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.
+
+--Les comptes faits, le passif de ton pere s'est trouve de 75% superieur
+a son actif augmente de l'abandon de tes droits, j'ai pris a ma charge
+25% et nous sommes ainsi arrives a offrir aux creanciers 50%, qui ont
+ete acceptes avec une veritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un
+bon nombre c'etait plus qu'il ne leur etait du reellement, et ils
+avaient encore un joli benefice, tant ton pauvre pere avait mal arrange
+ses affaires. C'etait le cas particulierement de ta vieille madame
+Monfreville, a qui, je le parierais, ton pere ne devait pas legitimement
+plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de
+resistance pour donner une quittance entiere, et cela prouve mieux que
+tout la valeur de ces creances.
+
+Cette explication pouvait etre bonne, mais elle ne porta nullement la
+conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur:
+que son pere dut legitimement ou non, elle ne s'en inquietait pas; il
+devait, c'etait assez pour qu'elle voulut payer.
+
+--Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je
+suis penetree de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant
+j'ose encore vous demander davantage.
+
+--Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et
+je ne la ferai pas.
+
+--Vous etes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous
+expliquera comment j'ose avoir une maniere de comprendre et de sentir
+les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce
+que mon pere doit fut paye.
+
+--Tout ce qu'il devait reellement a ete paye.
+
+--J'entends tout ce qu'on lui reclamait.
+
+--C'est de la folie.
+
+--Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice,
+mais ma tante m'a dit que, dans votre generosite, vous vouliez me donner
+une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux
+pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie,
+ne me donnez pas cette dot, et employez-la a payer ce que mon pere doit.
+
+--Ton pere ne doit rien, je te le repete, et ce que tu me demandes la
+est absurde a tous les points de vue.
+
+--Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la memoire de mon pere;
+permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit
+l'etre, alors meme que cela serait absurde.
+
+--Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de
+repousser un bon mariage. C'est son independance qu'elle refuse.
+
+--Mais l'independance ne peut-elle pas aussi s'acquerir, pour une
+orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que
+vous me destiniez a payer ces dettes, ce sera precisement et seulement
+cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant
+ces deux graces, vous aurez ete pour moi le meilleur des parents.
+Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma
+tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'etre pauvre
+comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.
+
+M. Haupois-Daguillon s'arreta, et durant assez longtemps il regarda sa
+niece, dont le visage pali par l'emotion recevait en plein la lumiere du
+soleil couchant.
+
+--Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1 deg. payer ce que tu crois
+que ton pere doit encore; 2 deg. ne pas epouser Saffroy; 3 deg. travailler, et
+surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon oncle, dit-elle.
+
+--Eh bien! je ne consentirai a aucune de ces trois choses,--je ne
+payerai pas ce que ton pere ne doit pas,--je ferai tout au monde pour
+que tu epouses Saffroy,--je ne te permettrai jamais de travailler dans
+ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons a te
+donner, tu les connais deja ou tu les sens. Mais comme tu pourrais
+t'etonner que je ne veuille pas te donner a travailler dans notre
+maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille,
+j'admets que des explications sont necessaires; les voici donc: tu es
+jeune, jolie, seduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut
+pas vivre sur le pied de l'intimite avec un homme jeune aussi, beau
+garcon aussi, qui est son cousin. Il y a la un danger pour tous. Mariee,
+nous ne nous separerions jamais, puisque ton mari serait notre associe.
+Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme
+employee de la maison, nous serions obliges de tenir notre fils loin de
+Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant a Madrid malgre le
+chagrin que nous eprouvions a nous separer de lui. Il y restera tant que
+tu n'auras pas accepte Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous
+creera pour tous une situation bien difficile. Reflechis a tout cela, et
+plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme
+tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici a
+Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les
+bruits de la maison se furent eteints, Madeleine reflechit a ce que son
+oncle lui avait demande.
+
+Qu'on ne voulut pas payer les dettes de son pere, c'etait ce qu'elle ne
+comprenait pas. Son oncle, elle en etait convaincue, etait un honnete
+homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'etait la
+reputation de probite commerciale dont il jouissait. D'autre part, il
+poussait jusqu'a l'orgueil la fierte de son nom. Alors comment se
+faisait-il qu'il ne voulut pas payer integralement les dettes de son
+propre frere, et qu'il s'abaissat a chercher un arrangement avec les
+creanciers de celui-ci?
+
+Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le
+determiner a proceder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on
+reclamait a la succession de son frere fut du reellement, avait-il dit.
+Mais qu'importait? ce n'etait pas cette succession qui etait engagee,
+c'etait la memoire de ce frere.
+
+Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-meme.
+
+Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne
+possede rien?
+
+Sans doute, il y avait un moyen qui se presentait a elle, et qui
+tres-probablement reussirait,--c'etait d'accepter Saffroy pour mari.
+Qu'elle allat a lui et franchement qu'elle lui dit: "Je serai votre
+femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon
+pere avec la dot ou plutot sur la dot que mon oncle me donnera", et il
+semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce
+n'etait pas l'amour, ce serait l'interet qui lui dirait d'accepter cette
+condition.
+
+Mais pour agir ainsi il eut fallu qu'elle fut libre, et elle ne l'etait
+pas.
+
+Pour donner sa vie en echange de l'honneur de son pere, il eut fallu
+qu'elle fut maitresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas.
+
+Ce n'etait plus l'heure des menagements et des compromis avec soi-meme,
+et eut-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eut pas pu, les
+paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Leon.
+
+Dans sa purete virginale elle avait repousse cet aveu chaque fois que de
+son coeur il lui etait monte aux levres. Ingenieuse a se tromper
+elle-meme, elle s'etait dit et repete que les sentiments qu'elle
+eprouvait pour Leon etaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une
+soeur pour son frere, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait
+pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.
+
+Mais cela etait hypocrisie et mensonge.
+
+La verite, la realite c'etait qu'elle l'aimait non comme son cousin, non
+comme son frere, non pas par reconnaissance; c'etait l'amour qui
+emplissait son coeur.
+
+Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le
+repousser quand, pensant a un mariage avec Saffroy, elle se sentait
+etouffee par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son pere,
+elle eut ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aime Leon?
+c'etait son coeur qui se revoltait contre sa tete, c'etait l'amour de
+l'amante, qui refusait de se sacrifier a l'amour de la fille.
+
+Libre, elle eut pu accepter Saffroy meme ne l'aimant pas,--la tendresse
+sinon l'amour naitrait peut-etre plus tard.
+
+Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle
+etait a un autre? C'eut ete tromperie de se dire que la tendresse
+naitrait peut-etre plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait
+bien qu'elle n'aimerait jamais que Leon.
+
+Meme pour l'honneur de son pere, elle ne pouvait pas se deshonorer ni
+deshonorer son amour.
+
+Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la
+memoire de son pere fut deshonoree.
+
+Jamais elle n'avait eprouve pareille angoisse: par moments son coeur
+s'arretait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa
+tete a croire que son crane allait eclater, puis tout a coup un
+aneantissement la prenait, et, s'enfoncant la tete dans son oreiller,
+elle pleurait comme une enfant; mais ce n'etaient pas des larmes qu'il
+fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre
+son desespoir, elle se disait qu'elle devait etre digne de son amour
+pour son pere, aussi bien que de son amour pour Leon.
+
+Oui, c'etait cela, et cela seul qu'elle devait.
+
+Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, a cette pensee,
+elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses acces de
+desesperance la reprenaient: ah! miserable fille qu'elle etait, sans
+initiative et sans force.
+
+A qui s'adresser, a qui demander conseil?
+
+Il y avait dans sa chambre, qui avait ete autrefois celle de Camille, un
+portrait de Leon fait a l'epoque ou celui-ci avait vingt ans, et que
+Camille, se mariant, n'avait pas emporte chez son mari. Combien souvent,
+portes closes et sure de n'etre pas surprise, Madeleine etait-elle
+restee devant ce portrait qui lui rappelait son cousin a l'age
+precisement ou, sans qu'elle eut conscience du changement qui se faisait
+dans son coeur de quinze ans, il etait devenu pour elle plus qu'un
+cousin.
+
+Aneantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et,
+allumant une lumiere, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil place
+devant ce portrait, et elle resta la longtemps, plongee dans une muette
+contemplation.
+
+La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au
+dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne percait
+pas la flamme de la bougie qui n'eclairait guere que le portrait devant
+lequel elle brulait comme un cierge devant une sainte image.
+
+Et de fait pour Madeleine n'en etait-ce point une: celle de son dieu,
+devant qui elle restait agenouillee lui demandant l'inspiration.
+
+Elle lui avait promis de lui ecrire si on la pressait de se marier, mais
+la promesse qu'elle lui avait faite alors etait maintenant impossible a
+tenir.
+
+Il arriverait, cela etait bien certain, si elle lui ecrivait qu'on
+voulait la marier a Saffroy. Mais alors que se passerait-il?
+
+Ou Leon prendrait son parti, et alors il se facherait avec son pere et
+sa mere.
+
+Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle
+qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur,
+quelque invraisemblable qu'il fut pour son coeur.
+
+Non, elle ne devait pas l'appeler a son secours, et seule elle devait
+agir.
+
+--N'est-ce pas, Leon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix
+suppliante, parle-moi, inspire-moi.
+
+Et elle resta les yeux attaches sur cette image, les mains tendues vers
+elle.
+
+La bougie s'etait consumee et, arrivant a sa fin, elle jetait des lueurs
+inegales et vacillantes: tout a coup Madeleine crut voir les yeux du
+portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie;
+ils lui parlaient. Et comme elle cherchait a les bien comprendre,
+brusquement la nuit se fit epaisse et noire; la bougie venait de mourir.
+
+Elle se releva, et a tatons, elle gagna son lit sans avoir l'idee
+d'allumer une autre bougie: a quoi bon? elle savait maintenant ce
+qu'elle avait a faire, sa route etait tracee.
+
+Elle sauverait l'honneur de son pere,--et elle sauverait la purete de
+son amour.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Au temps ou l'avocat general reunissait souvent le soir, dans sa maison
+du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit
+a Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs
+par an au theatre avec sa voix et son talent.
+
+--Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misere; lui repetait
+souvent un vieil ami de son pere qui en sa jeunesse avait ete un grand
+artiste; la position de votre pere privera la France d'une chanteuse
+admirable.
+
+Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets,
+et jamais l'idee ne lui etait venue qu'elle pourrait chanter un jour
+pour d'autres que pour son pere, pour ses amis ou pour elle-meme.
+Comedienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eut ete folie.
+
+Ce qui lui avait paru folie a cette epoque ne l'etait plus maintenant.
+
+Elle n'etait plus la fille d'un magistrat, elle etait celle d'un homme
+ruine, et ce que la haute position de celui-la aurait defendu si elle
+en avait eu le desir, la miserable position de celui-ci le commandait
+malgre la repugnance instinctive qu'elle eprouvait a accueillir cette
+idee.
+
+Il ne s'agissait plus a cette heure de ses desirs ou de ses repugnances,
+il s'agissait de son pere et de son amour.
+
+Le jour naissant la surprit sans qu'elle eut ferme les yeux une seule
+minute; mais sa nuit avait ete mieux employee qu'a dormir: sa resolution
+etait arretee; elle n'avait plus qu'a trouver les moyens de la mettre a
+execution; heureusement cela ne demandait pas la meme intensite de
+reflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Leon,
+qui, d'ailleurs, sous la lumiere blanche du matin avait perdu
+l'animation et la vie.
+
+Et pendant toute la journee, au milieu de ses banales occupations
+ordinaires, des allees et venues, des conversations, elle tacha de batir
+un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fut d'une
+realisation pratique.
+
+Bien qu'elle n'eut pas une grande experience des choses du monde, elle
+n'etait ni assez simple ni assez naive pour s'imaginer qu'elle n'avait
+qu'a ecrire au directeur de l'opera pour lui demander une audition qui
+serait immediatement accordee et a la suite de laquelle on lui offrirait
+un engagement.
+
+Elle sentait qu'elle ne pourrait pas proceder ainsi, et, precisement
+parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce
+talent etait insuffisant, surtout pour le theatre: quand on a chante
+pendant plusieurs annees avec des chanteurs de profession, on sait la
+difference qui separe l'amateur, meme le meilleur, d'un artiste, meme
+mediocre.
+
+Elle avait beaucoup a etudier, beaucoup a acquerir avant de pouvoir
+paraitre sur un theatre.
+
+Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se
+sentait forte et vaillante.
+
+Mais, au point de vue des moyens de travail, elle etait au contraire
+pleine d'inquietude: comment etudier, comment payer les maitres qui la
+feraient travailler, quand elle ne possedait rien que quelques centaines
+de francs, des bijoux et des effets personnels?
+
+Elle pouvait a la verite se presenter au Conservatoire dont les cours
+sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le depot
+d'un acte de naissance, et des lors il serait trop facile de savoir ce
+qu'elle etait devenue, c'est-a-dire que son oncle, sa tante, Leon
+lui-meme interviendraient aussitot pour l'empecher d'executer son
+dessein.
+
+Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son
+pere pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les eleves
+pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'eleve est eleve et
+etudie, il ne paye point son professeur, mais du jour ou il est artiste
+et ou il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant
+pour cent plus ou moins fort et pendant une periode plus ou moins longue
+au professeur qui l'a forme.
+
+C'etait un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que
+dans l'avenir; une part pour le maitre, une autre pour les creanciers de
+son pere, et tout etait sauve.
+
+Le point le plus delicat maintenant etait de savoir comment elle
+vivrait pendant le temps de ces lecons et jusqu'au moment ou elle serait
+en etat de paraitre sur un theatre; elle fit le compte de son argent, il
+lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents
+francs que son oncle lui avait donne recemment pour ses menues depenses;
+de plus elle possedait quelques bijoux et enfin des vetements et du
+linge qu'elle ne pouvait guere estimer a leur prix de vente. En tous cas
+cela reuni formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de
+vivre, avec une rigoureuse economie, pendant pres de deux ans; et
+c'etait assez sans doute en travaillant energiquement, pour gagner le
+moment ou elle pourrait debuter.
+
+Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez
+les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander
+s'ils consentaient a l'accepter comme eleve, mais ayant toujours ete
+accompagnee, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il
+lui etait impossible de faire ces visites.
+
+Pour cela il fallait qu'elle fut libre, et pour etre libre il fallait
+qu'elle quittat cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais.
+
+A cette pensee son coeur se serra et une defaillance morale l'envahit
+tout entiere. C'etaient les liens de la famille qu'elle allait briser de
+ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante
+lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait ete si
+hospitaliere? Que serait-elle pour Leon, a qui elle ne pourrait pas dire
+la verite, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que
+penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner?
+Lui!
+
+Son angoisse fut telle qu'elle en vint a se demander si son dessein
+etait realisable et s'il n'etait pas plus sage de l'abandonner; mais
+elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle
+appelait sagesse, etait en realite lachete.
+
+Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre etait possible,
+mais quand meme son oncle et sa tante la condamneraient, quand meme Leon
+la chasserait de son souvenir, elle devait perseverer. Est-ce que son
+depart qui allait la separer de sa famille, n'allait pas justement
+ramener dans cette famille celui qui a cause d'elle en avait ete
+eloigne, un fils bien-aime?
+
+En agissant comme elle l'avait resolu, ce n'etait pas seulement a son
+pere qu'elle donnait sa vie, c'etait encore a Leon.
+
+Il n'y avait donc plus a hesiter, elle quitterait cette maison, et
+seule, sans appui, laissant derriere un souvenir condamne, elle
+s'embarquerait a dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de
+retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice a ceux
+qu'on aime et le devoir accompli.
+
+Cependant, son parti fermement arrete, elle en differa, elle en retarda
+l'execution; c'etait chose si grave, si cruelle, de dire adieu
+volontairement aux joies tranquilles du foyer, a la tendresse de la
+famille, a l'amour.
+
+Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint
+l'arracher a ses hesitations.
+
+--Tu as reflechi a ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir.
+
+--Oui, ma tante.
+
+--Bien reflechi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable?
+
+--Oui, ma tante, bien reflechi, longuement au moins et avec toute
+l'attention dont je suis capable.
+
+--Et qu'as-tu decide au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a
+demande de reflechir, voudrait savoir comme moi ce que tu as decide; il
+y a pour nous urgence a ce que tu te prononces.
+
+--Voulez-vous me donner jusqu'a demain soir, je vous ecrirai?
+
+--Pourquoi ecrire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix,
+franchement, amicalement?
+
+--Si vous le voulez, j'aime mieux ecrire; je dirai ainsi moins
+difficilement ce que j'ai a vous dire.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+En disant a sa tante qu'il lui serait moins difficile d'ecrire que de
+parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensee que cette lettre
+serait facile,--dans sa position rien n'etait facile, ni lettres, ni
+paroles, ni actes.
+
+Mais ce n'etait pas devant les difficultes qu'elle devait s'arreter,
+c'etait devant les impossibilites, et encore devait-elle les affronter,
+quitte a etre vaincue.
+
+Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit a ecrire cette
+lettre:
+
+"Ma chere tante,
+
+"C'est a mon oncle aussi bien qu'a vous que j'adresse cette lettre;
+c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que
+j'ai recu dans cette maison. Avec les douces pensees qui m'emplissent le
+coeur lorsque je songe a l'affection que vous m'avez montree ce m'est un
+profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me
+rendant a vos desirs.
+
+"Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas,
+et je n'aime pas M. Saffroy, malgre toutes les qualites que je lui
+reconnais.
+
+"Je sens qu'une pareille reponse me cree des devoirs et que, puisque je
+refuse l'existence fortunee que dans votre genereuse tendresse vous
+vouliez m'assurer, c'est a moi de prendre desormais la direction de
+cette existence.
+
+"En demandant a mon oncle les moyens de travailler, je ne cedais pas a
+un caprice, mais a une volonte posee et arretee, celle de pouvoir
+prendre librement la responsabilite de mes determinations. Mon oncle a
+cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guide, mais il
+m'est impossible de les accepter.
+
+"Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberte de mes
+resolutions et de mes actes, gagner moi-meme par le travail cette
+liberte.
+
+"Je comprends qu'il m'est impossible d'executer ma volonte en restant
+pres de vous; demain j'aurai donc quitte cette maison ou j'ai ete si
+tendrement recue.
+
+"Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me decouvrir, en
+tous cas je vous previens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne
+puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout
+l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien,
+n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre a l'abri de vos
+reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et
+l'autre m'avez temoigne, en ces dernieres circonstances, une tendresse
+si douce a mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquee
+franchement au lieu de vous ecrire cette lettre que mes larmes
+interrompent a chaque ligne?
+
+"Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que
+je vivrai avec votre souvenir et avec la pensee de rester digne de votre
+affection, si vous voulez bien me la conserver.
+
+"MADELEINE HAUPOIS"
+
+Cette lettre achevee, il lui en restait une autre a ecrire, car elle ne
+voulait pas sortir de cette maison ou elle avait ete amenee par Leon,
+sans qu'il fut prevenu de son depart.
+
+Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.
+
+"Tu m'as fait promettre de t'ecrire, mon cher Leon, dans le cas ou l'on
+me parlerait de mariage. On m'en a parle. Ton pere et ta mere m'ont
+demande de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer,
+j'ai refuse malgre les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te
+l'assure, ont ete vives.
+
+"Si je ne t'ai pas appele a mon aide comme je t'avais promis de le
+faire, c'est que j'ai ete retenue par cette consideration que tu ne
+pouvais venir a mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton pere
+et ta mere, en les blessant, en te fachant avec eux peut-etre.
+
+"Je dois me defendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter
+cette maison et vivre de mon travail.
+
+"Pardonne-moi de ne pas te dire ou je me retire; je ne le puis, sachant
+bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas
+accepter dans la maison de ton pere, je le puis encore moins hors de
+cette maison.
+
+"Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te
+le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait differer longtemps
+l'execution d'une resolution qui, quoi qu'il nous en coute a tous, doit
+s'accomplir.
+
+"Ou que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection.
+
+"Toi, je l'espere, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un
+soutien dans la vie, ou je vais entrer seule et rester seule, de savoir
+et de me dire que tu penses avec tendresse a ta pauvre
+
+"MADELEINE."
+
+Apres avoir ecrit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses
+pensees et accablee sous le poids de son emotion.
+
+C'etait fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas ete aimee,
+elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journee d'amour et
+de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.
+
+Derriere elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.
+
+Quand elle s'eveilla, son plan etait trace.
+
+Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue
+de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, apres avoir eloigne les
+domestiques sous un pretexte quelconque, elle irait elle-meme chercher
+un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un
+commissionnaire.
+
+Les choses s'arrangerent a souhait pour le succes de son dessein: la
+cuisiniere etait sortie pour aller a la halle, elle envoya en course le
+valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller
+chercher son fiacre et son commissionnaire.
+
+Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la derniere
+caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre ou
+elle avait cru que s'ecoulerait sa vie, ou elle etait restee si peu de
+temps.
+
+Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Leon, comme dans la nuit
+ou il lui avait parle, et, l'ayant embrasse, elle s'enfuit sans se
+retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui ecrasa
+le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligee de s'appuyer sur
+la rampe.
+
+Elle se fit conduire a la gare Saint-Lazare, ou elle prit un billet pour
+Argenteuil. A Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant
+une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet
+pour Paris (gare du Nord), ou elle arriva deux heures apres avoir quitte
+Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances
+pour qu'on ne devinat pas cet itineraire; on la croirait plutot partie
+pour Rouen.
+
+Arrivee a la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de
+venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle
+se mit en route, mais a pied, pour les Batignolles, ou elle voulait
+chercher ce logement. C'etait la premiere fois qu'elle sortait seule
+dans les rues de Paris; mais ce qui l'eut assez vivement troublee
+quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquieter ou l'emouvoir;
+elle avait maintenant bien d'autres dangers a braver, et de plus
+serieux.
+
+Si elle avait ete libre, elle aurait pris une chambre dans une maison
+meublee ou dans une pension bourgeoise, ce qui eut ete beaucoup plus
+simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de
+magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui
+regissent les maisons meublees ou les hotels, et l'on sait que c'est la
+qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il
+ne fallait pas que son oncle la trouvat.
+
+Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant
+de nom, rendrait les recherches presque impossibles.
+
+Apres avoir marche pendant trois heures dans les rues les plus
+tranquilles de Batignolles, et monte cinq ou six cents marches, elle
+trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy,
+cite des Fleurs, au dernier etage d'une modeste maison, une chambre et
+un cabinet qui etaient vacants et a peu pres habitables.
+
+Les deux pieces etaient mansardees; mais, par la fenetre de la chambre,
+on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminees d'usines, et,
+tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela coutait
+deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province
+sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des
+renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.
+
+Elle n'avait plus qu'a acheter les meubles qui lui etaient
+indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques
+objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole,
+gril, assiettes, verres, couteau, cuillere et fourchette.
+
+Au moment ou la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au
+milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.
+
+Elle avait jure qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle fit,
+elle ne put retenir ses larmes.
+
+Seule!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Elle etait resolue a ne pas perdre de temps et a chercher immediatement
+le professeur qui voudrait bien la prendre pour eleve.
+
+Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et
+quittant ses vetements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire
+remarquer et par la mettre sur ses traces, si, comme cela etait
+probable, on la cherchait, elle revetit une de ses anciennes robes qui,
+sans etre noire, etait cependant de couleur sombre.
+
+Le professeur auquel elle voulait s'adresser etait un ancien chanteur
+retire du theatre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitte la
+scene en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans
+se conquerir un de ces noms glorieux qui s'imposent a une epoque et la
+datent, il s'etait place cependant parmi les trois ou quatre bons
+artistes de son temps. Assez mal doue par la nature qui ne lui avait
+donne qu'une voix ingrate et qu'un exterieur peu agreable, c'etait a
+force de travail, d'etudes, de volonte et d'intelligence qu'il etait
+arrive a cette position. Le succes avait ete d'autant plus lent qu'il
+n'avait ete aide par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent
+ceux qui veulent reussir a tout prix: la reclame, la bassesse ou
+l'intrigue. Honnete homme, galant homme dans la vie, il avait voulu
+l'etre,--ce qui est plus difficile,--meme au theatre, et il l'avait ete;
+aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui
+honorait sa profession, son nom se presentait-il toujours le premier:
+"Voyez Maraval." C'etait non-seulement par ces qualites qu'il s'etait
+impose aux sympathies bourgeoises, mais c'etait encore par la fortune:
+econome, soigneux, range, il avait mis de cote la grosse part de ce
+qu'il avait gagne, et en ces dernieres annees il s'etait fait construire
+avenue de Villiers un petit hotel qui rehaussait singulierement la
+consideration dont il jouissait dans un certain monde. C'etait la qu'il
+vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingue, et son gendre,
+associe d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon epoux,
+bon pere, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que
+de former des eleves dignes de lui.
+
+Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au theatre, Madeleine savait tout
+cela, et c'etait ce qui l'avait determinee a s'adresser a lui.
+N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait desirer: le talent et
+l'honnetete?
+
+Sortant de la cite des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de
+Villiers, ou elle ne tarda pas a arriver; mais, ignorant ou demeurait
+Maraval, elle demanda son adresse a un sergent de ville du quartier, qui
+de la main lui designa une petite maison batie dans le style moitie
+romain, moitie egyptien, avec une decoration polychrome pour la facade.
+
+Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert
+applique sur une porte peinte en rouge etrusque. M. Maraval etait
+occupe, il donnait une lecon et ne serait libre que dans une demi-heure.
+Elle attendit dans un petit salon, dont les murs etaient couverts de
+portraits (lithographies, photographies), offerts "a mon cher camarade,
+a mon cher maitre, a mon cher ami Maraval".
+
+Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vetu d'un
+pantalon gris et d'une redingote noire boutonnee, parut devant elle; de
+la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste
+atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel
+respirait un ordre meticuleux.
+
+--Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de
+la main un fauteuil.
+
+--Mademoiselle Harol.
+
+C'etait le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait etre
+connue desormais, non-seulement au theatre, mais dans le monde.
+
+C'etait a elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que fut son
+trouble, il fallait qu'elle parlat.
+
+--Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des
+lecons.
+
+Sans repondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un
+assentiment.
+
+Madeleine continua:
+
+--Je ne suis pas tout a fait une commencante, j'ai travaille, j'ai meme
+beaucoup travaille.
+
+--Avec qui, je vous prie?
+
+Madeleine avait prevu cette question et elle avait prepare sa reponse en
+consequence.
+
+--Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orleans.
+
+--Je connais les bons professeurs d'Orleans; est-ce Ferriol, qui a ete
+votre maitre, Delecourt, ou Bortha?
+
+--J'ai travaille sous la direction de mon pere, qui n'etait point
+artiste de profession.
+
+--Ah! tres bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il etait
+facile de comprendre.
+
+Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les
+professeurs qui n'etaient point artistes de profession; il fallait donc
+effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.
+
+--Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.
+
+--Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur. Que voulez-vous?
+
+--Ce que vous voudrez vous-meme, vous pouvez vous accompagner?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Avec une politesse ou il y avait une legere nuance d'ennui, il lui
+montra un piano.
+
+Elle s'assit. Autant elle s'etait sentie faible quelques instants
+auparavant, autant maintenant elle etait resolue.
+
+Sa pensee n'etait plus dans ce salon, mais plus loin, a Saint-Aubin,
+dans le cimetiere ou son pere reposait, et c'etait le souvenir de ce
+pere bien-aime qu'elle invoquait.
+
+C'etait son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il
+fut rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air du
+_Freyschutz_.
+
+Aux premieres mesures Maraval, qui avait garde son attitude composee,
+preta l'oreille.
+
+Madeleine commenca le recitatif:
+
+ Le calme se repand sur la nature entiere.
+
+Maraval ne la laissa pas aller plus loin:
+
+--Parfait! s'ecria-t-il, brava, brava, tous mes compliments a la
+pianiste et a la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile
+pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin
+pour que je voie de quoi vous etes capable; mais pour mon plaisir je
+vous demande la grace de continuer.
+
+Jamais parole plus douce n'avait caresse son oreille, jamais
+applaudissements ne l'avaient si profondement emue: les portes du
+theatre s'ouvraient devant elle.
+
+N'etant plus paralysee par l'emotion, elle se livra entierement, et
+quand elle eut acheve cet air qui a fait le desespoir de tant de
+chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencerent,
+non pas insignifiants dans leur banalite mais tels qu'un maitre pouvait
+les donner.
+
+--Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais
+bientot debuter au theatre?
+
+Instantanement, la physionomie souriante de Maraval changea:
+
+--Au theatre, s'ecriait-il, c'est pour le theatre que vous me consultez?
+
+--Mais oui.
+
+--J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien
+de ce que j'ai dit: la nature a ete genereuse pour vous et vous avez
+acquis un talent remarquable, mais le theatre demande autre chose.
+
+Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains
+dans ses poches.
+
+--Ca n'est plus ca, ma chere enfant.
+
+La chute fut ecrasante, et Madeleine resta un moment aneantie.
+
+Pendant ce temps, Maraval, qui s'etait leve, avait tourne autour d'elle
+en l'examinant curieusement.
+
+--Comment, s'ecria-t-il, vous voulez entrer au theatre, quelle mauvaise
+fantaisie vous a passe par la tete?
+
+--Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison imperieuse, la necessite
+non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.
+
+Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle etait obligee de se
+faire chanteuse.
+
+--Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent
+et de la gloire; vous voyez le theatre de loin, c'est de pres qu'il faut
+le regarder a l'envers.
+
+Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut
+remarquer que ce n'etait plus seulement de la curiosite qui se montrait
+dans ses yeux, c'etait plus, c'etait mieux, c'etait de la sympathie, et
+de l'interet.
+
+--Qui vous a conseille de vous adresser a moi? demanda-t-il.
+
+--Personne: je suis venue a vous pour ce que je savais de vous.
+
+--De moi, le chanteur?
+
+--De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.
+
+--Ah!
+
+Et il laissa paraitre un sourire de satisfaction.
+
+Puis, apres avoir marche pendant quelques minutes de long on large dans
+le salon, il vint s'asseoir pres de Madeleine.
+
+--Mademoiselle, dit-il, le temoignage, de confiance et d'estime que vous
+m'avez donne en venant ici m'impose un devoir, celui de vous eclairer.
+Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaitre depuis longtemps, il
+ne m'est pas difficile de voir que vous etes une jeune fille bien
+elevee, distinguee, intelligente, instruite, pleine de purete,
+d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous
+le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces
+qualites que pour pouvoir justifier le role que je crois devoir prendre
+aupres de vous; soyez convaincue que ce que j'ai a vous dire est tout a
+fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout a
+l'heure. Il est possible qu'apres un certain temps d'etudes serieuses ce
+talent se developpe et devienne un grand talent; mais il est possible
+aussi qu'il ne se developpe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce
+moment, superieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant
+au theatre. La n'est donc pas absolument la question. Elle est ou ma
+conscience la place: dans la carriere que vous voulez embrasser, et
+c'est la ce qui m'oblige a vous eclairer sur les terribles difficultes,
+sur les insurmontables difficultes que vous voulez affronter sans les
+connaitre. Mon age et mon experience me donnent pour cela une autorite,
+qui, je l'espere, vous fera reflechir serieusement pendant qu'il en est
+temps encore. Vous m'ecoutez, n'est-ce pas?
+
+--Si je vous ecoute! Oh! oui monsieur.
+
+--L'existence d'un comedien et surtout celle d'une comedienne est, mon
+enfant, la plus difficile et la plus miserable des existences. Ne croyez
+pas que j'exagere. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles
+conditions on debute ordinairement, je ne dis pas sur les petits
+theatres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scene honorable.
+Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver a une situation qui
+soit moins precaire que celle des premieres annees, et vous voyez
+combien peu y arrivent, combien au contraire, meme avec beaucoup de
+talent, restent dans des positions effacees. C'est la une cruelle
+blessure, qui n'est rien cependant aupres de celles que vous font chaque
+jour les rivalites: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de
+tous les cotes; il faut se defendre, et dans cette lutte les hommes
+laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignite, les
+femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualites tout
+a l'heure; elles seraient justement des defauts, de grands defauts pour
+cette existence: l'honnetete, la distinction, la bonne education, que
+voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver,
+vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous etes aujourd'hui
+que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais,
+vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pense au public, a sa
+frivolite, a ses caprices; avez-vous pense a la critique, a son
+incapacite, a son ignorance, a ses exigences? J'ai quitte le theatre dix
+ans plus tot que je ne devais par peur de l'un et par degout de l'autre.
+Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chere enfant, et donnez-moi la
+satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas etre la votre.
+Tout, tout plutot que le theatre pour une femme. Mais voyons,
+regardez-moi, n'etes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous etes
+faite pour etre aimee et pour aimer. Je ne sais si vous etes convaincue,
+mais j'ajoute que je refuse de vous donner des lecons, car ce serait
+vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.
+
+A ce moment, deux enfants entrerent bruyamment dans le salon, un petit
+garcon et une petite fille.
+
+--Mais viens donc dejeuner, grand-pere, cria celle-ci, c'est moi qui ait
+fait cuire ton oeuf, il va etre froid.
+
+Madeleine se leva.
+
+D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui
+montrant:
+
+--Voila ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il;
+mariez-vous, mariez-vous, ma chere enfant. Je suis sur que dans quelques
+annees, tenant vos bebes par la main, vous viendrez me remercier de mes
+conseils. Au revoir, mademoiselle.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment
+sans savoir de quel cote tourner ses pas.
+
+Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensee. Non pas qu'elle n'eut
+point ete touchee par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent
+si convaincu et si sympathique; elle en avait ete bouleversee au
+contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fut parfaitement
+vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt
+seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne
+pouvaient pas l'arreter. Elle s'abaisserait en se faisant comedienne. Eh
+bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutot que de
+subir cet abaissement, elle devait se marier. En theorie, cela pouvait
+etre vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle.
+C'etait, au contraire, dans le mariage, qu'etait pour elle l'abaissement
+le plus deshonorant.
+
+Il fallait qu'elle fut chanteuse; et, puisque s'etait pour elle le seul
+moyen de ne pas laisser deshonorer la memoire de son pere et de ne pas
+fletrir son amour, il le fallait malgre tout et malgre tous.
+
+C'est-a-dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvat un maitre qui
+la mit au plus vite en etat de paraitre sur un theatre, puisque Maraval,
+par interet et par sympathie pour elle, refusait d'etre ce maitre.
+
+Mais ou etait-il, ce maitre?
+
+Debout devant la porte de Maraval, immobile, reflechissant et ne
+trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumiere
+sur laquelle elle avait tenu les yeux fixes, et qui l'avait guidee,
+venant de s'eteindre tout a coup.
+
+Sa memoire troublee ne retrouvait meme plus les noms des maitres qui
+quelques jours auparavant lui etaient vaguement connus.
+
+Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, ou les
+passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris.
+En marchant, une bonne inspiration, une idee, se presenteraient sans
+doute a son esprit.
+
+Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinite, ou l'enseigne et la
+devanture d'un cabinet de lecture lui suggererent enfin ce qu'elle avait
+a faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach
+des adresses. A l'article des professeurs et compositeurs de musique
+elle trouva le nom qu'elle avait vainement demande a sa memoire: Lozes,
+rue Blanche.
+
+Ce qu'elle savait de Lozes, c'etait qu'il etait chanteur assez mediocre,
+mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette
+reputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire ou il avait
+pour eleves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du
+vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses eleves en public, et
+plusieurs de ceux qu'il avait formes avaient obtenu des succes
+retentissants en ces dernieres annees.
+
+Elle monta la rue Blanche jusqu'au numero que l'almanach lui avait
+indique; mais, n'etant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait
+saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle
+courait lui revint; si on allait la reconnaitre! et il lui semblait que
+chacun de ceux qui la regardaient etaient des amis ou des employes de
+son oncle; alors elle assurait d'une main febrile le voile epais qui lui
+cachait le visage.
+
+L'ecole de Lozes etait situee au fond d'une cour, dans un atelier vitre
+qui avait servi autrefois a un photographe; et on y arrivait de
+plain-pied apres avoir traverse un petit vestibule, sans que personne
+fut dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.
+
+Lorsque Madeleine eut pousse la porte de ce vestibule, elle s'arreta un
+moment sans oser entrer.
+
+Au fond de l'atelier, un jeune home a la figure energique et de carrure
+athletique chantait le grand air de _Rigoletto_, qu'un gros homme au
+teint jaune, vetu d'une robe de chambre crasseuse et chausse de
+chaussons de feutre, ecoutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant
+des yeux blancs,--Lozes, sans aucun doute, qui donnait une lecon; et ce
+n'etait pas le moment de le deranger.
+
+Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de
+l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait
+pas une place ou elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Deja
+les gros yeux blancs de Lozes, qui s'etaient fixes sur elle a son
+entree, ne l'avaient que trop intimidee. Dans un coin formant
+enfoncement, elle apercut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et
+bizarrement accoutrees, assises sur des banquettes; elle se dirigea
+doucement de leur cote et s'assit derriere elles.
+
+Aussitot elles se retournerent, et longuement, attentivement elles la
+devisagerent, en tachant de percer son voile.
+
+--C'est-y pour prendre une lecon de mosieu Lozes que vous venez? demanda
+l'une d'elles a voix basse.
+
+Madeleine sans repondre fit un signe affirmatif.
+
+--Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a ete
+derange.
+
+L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, theatral,
+contrasta singulierement, avec celui de la premiere vieille; elle posa
+une serie de questions a Madeleine, qui ne repondit que par signes
+exactement comme si elle avait ete muette.
+
+Heureusement pour elle, la voix de Lozes vient faire taire les
+vieilles:
+
+--Silence donc dans le coin des meres, cria-t-il, fermez vos boites.
+
+Le silence se fit aussitot, et Madeleine delivree put suivre la lecon.
+
+L'eleve chantait:
+
+ Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-ne-e
+ Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-nee.
+
+Lozes sauta de son fauteuil.
+
+--Mais va donc, s'ecria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'ame; quel
+pot-a-feu a remuer que ce garcon-la.
+
+Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.
+
+L'eleve recommenca avec le meme calme, exactement comme s'il donnait la
+benediction aux "cour-ti-sans race vi-le".
+
+Lozes etait reste pres de lui dans un etat de violente exasperation;
+tout a coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant
+grossierement.
+
+Alors cet hercule, qui etait dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se
+mit a pleurer et a beugler:
+
+--Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....
+
+--Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec
+les veaux. A un autre.
+
+Une jeune fille sortit d'un coin et s'avanca aupres du fauteuil ou Lozes
+s'etait rassis: elle avait quinze ou seize ans a peine, jolie, elegante
+et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.
+
+Au moment ou elle ouvrait la bouche, Lozes l'arreta:
+
+--Dis donc, toi, je t'ai deja fait remarquer qu'on devait m'embrasser en
+arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.
+
+La jeune fille ne dit rien, mais s'avancant vers Lozes qui, sans se
+lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rasee, qui,
+de loin, paraissait toute bleue.
+
+La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tete aux pieds, et
+son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce
+comedien!
+
+La pensee lui vint de se sauver au plus vite, mais la reflexion la
+retint; il fallait perseverer quand meme.
+
+La lecon avait commence, mais elle n'alla pas loin.
+
+--Ce n'est pas ca, s'ecria Lozes, arrete, et va t'asseoir sur cette
+chaise la-bas; tu croiseras tes bras derriere et tu respireras
+fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer
+la poitrine. A un autre.
+
+Un tenor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir
+sur sa chaise et s'appliqua a faire descendre sa respiration.
+
+Ou bien Lozes n'etait pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais
+caractere, car le jeune tenor avait a peine dit quelques mots, qu'il se
+facha:
+
+--Toi, je t'ai deja dit de choisir; veux-tu chanter a la maniere
+francaise, en ouvrant la bouche en rond, ou bien a la maniere italienne,
+en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tete a sourire, souris
+donc; ca charmera les femmes.
+
+Le tenor recommenca en ouvrant si largement la bouche qu'il montra
+toutes ses dents.
+
+Tout en l'ecoutant, Lozes surveillait la jeune fille, qui avait ete
+s'asseoir sur sa chaise; tout a coup, il courut a elle et la fit lever:
+
+--Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.
+
+Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:
+
+--Couche-toi la-dessus, dit-il, etale-toi tout de ton long et en mesure,
+tu diras do, do, do, do.
+
+Malgre la gravite de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire.
+
+La lecon avait ete reprise, mais bien que Madeleine voulut y apporter
+attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derriere elle;
+machinalement elle tourna la tete; elle ne vit qu'une petite porte
+fermee. C'etait de derriere cette porte que venait ce chuchotement,
+auquel se melait depuis quelques instants comme un bruit de baisers
+etouffes.
+
+Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouie d'une finesse
+extreme, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne
+soupconnaient meme pas. Cependant ces chuchotements etaient si forts
+qu'elle fut surprise qu'ils n'eveillassent point la curiosite de ses
+voisines.
+
+Brusquement l'une d'elles se leva et courut a la petite porte:
+
+--Ursule, je t'y prends encore a te faire embrasser dans les escaliers,
+viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.
+
+Madeleine eut voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants
+auparavant elle eut voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se
+demanda si elle ne devait pas sortir immediatement de cette maison,
+mais, se raidissant contre le degout qui l'envahissait, elle resta.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Cependant la presence de Madeleine avait produit une certaine sensation:
+on avait remarque cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue,
+ressemblait si peu aux eleves qui venaient ordinairement chez Lozes, et
+trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu a peu avaient fini par
+s'asseoir sur les banquettes, et ils s'etaient mis a la regarder, la
+toisant des pieds a la tete, l'examinant, la deshabillant comme si elle
+avait ete exposee la pour leur plaisir.
+
+Bien qu'elle evitat de tourner ses yeux de leur cote, elle avait senti
+le feu de ces regards braques sur elle et le rouge lui etait monte au
+visage.
+
+C'etaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient,
+se mouchaient avec des poses sceniques, la tete de trois quarts, le
+poing sur l'epaule, le sourire aux levres, s'ecoutant entre eux comme on
+ecoute au theatre avec des attitudes fausses.
+
+Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer,
+puisque entre eux ils se tutoyaient tous "Bonjour, ma petite
+chatte.--Comment vas-tu, ma vieille?"
+
+Lozes annonca que c'etait fini "pour aujourd'hui."
+
+Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maitre terrible, et, tout de
+suite, pendant que les eleves s'empressaient joyeusement vers la porte
+de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil ou Lozes etait reste assis.
+
+A mesure qu'elle avanca, elle se sentit enveloppee par un regard
+curieux.
+
+Arrivee pres de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son
+courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:
+
+--Je voudrais entrer au theatre, dit-elle d'une voix qui, malgre ses
+efforts, etait tremblante, et je viens vous demander vos lecons.
+
+Il n'avait pas bouge de dessus son fauteuil; la tete renversee, il la
+regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'etait pas satisfait
+de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec
+son accent meridional:
+
+--Defaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot.
+
+Elle obeit, decidee a tout.
+
+--Bon, dit-il apres l'avoir regardee en dodelinant de la tete avec
+approbation, pas mal, pas mal.
+
+Et comme elle rougissait sous ce regard qui etait un outrage pour son
+innocence de jeune fille:
+
+--Vous savez que vous etes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez
+le type d'Ophelia, ce n'est pas mauvais, ca, et c'est rare; marchez un
+peu.
+
+Elle se mit a marcher.
+
+--Presentez votre poitrine comme un bouquet; les epaules effacees; bien,
+cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?
+
+Madeleine repeta ce qu'elle avait deja dit a Maraval.
+
+--Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozes; ils
+sont _toc_ en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez.
+
+Elle proposa l'air du _Freyschutz_: puisqu'elle avait reussi aupres de
+Maraval, Lozes ne serait pas plus difficile sans doute.
+
+Mais Lozes refusa:
+
+--Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour
+le moment, c'est votre voix; savez-vous le _Brindisi_ de la _Traviata_?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Eh bien! allez-y alors: je vous ecoute.
+
+Et de fait il l'ecouta attentivement, le coude appuye sur le bras de son
+fauteuil et le menton pose dans sa main.
+
+--Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitot qu'elle se tut.
+
+--Vous m'acceptez?
+
+--A bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozes, vous serez une
+grande artiste.
+
+--Ah! monsieur!
+
+--Si vous travaillez et si vous suivez mes lecons, bien entendu; parce
+que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.
+
+--Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous
+promets que vous n'aurez jamais eu d'eleve plus attentive, plus
+appliquee.
+
+--S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous
+serez en etat de debuter, et, comme debute une eleve de Lozes, d'une
+facon splendide; ces anes du Conservatoire verront un peu ce que je sais
+faire d'une eleve qui est douee.
+
+Le moment etait venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les
+dispositions dans lesquelles elle voyait Lozes lui donnaient du courage
+et de l'espoir.
+
+Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.
+
+--Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces
+arrangements-la: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi,
+c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gener et payer vos lecons
+comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par
+mois qu'il vous faut; votre famille est ruinee me disiez-vous, eh bien,
+une belle fille comme vous ne doit pas etre embarrassee pour trouver
+cinq cents francs par mois.
+
+Bien que Madeleine se fut promis de tout entendre sans broncher, elle ne
+put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte
+l'etouffait.
+
+Puis elle fit quelques pas pour se retirer, desesperee.
+
+Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'eloignait lentement,
+parce que ses yeux troubles la guidaient mal, il la rappela tout a coup.
+
+--Voyons, ne vous en allez pas comme ca; et tout d'abord croyez bien que
+je suis fache de ne pas vous donner des lecons; je sens qu'on peut faire
+quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coutera
+peut-etre cher, tres-cher meme.
+
+--Jamais trop cher, je suis prete a tous les sacrifices.
+
+--Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-etre le fera. Si
+nous etions en Italie, poursuivit Lozes, rien ne serait plus facile. Il
+y a la des gens toujours disposes a se faire les entrepreneurs d'un
+jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont
+pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont
+des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un
+petit capital et ils l'emploient a l'exploitation de celui ou de celle
+qu'ils ont decouvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit
+avec le sujet lui-meme, c'est-a-dire qu'ils l'achetent pour un certain
+temps. Pendant les premieres annees, ils lui donnent le logement, la
+nourriture, l'habillement et surtout l'education musicale, et, en
+echange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne a son maitre ce
+qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il
+commence a gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me
+direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens a Paris.
+Precisement, j'en connais un qui, apres avoir fait ce metier pendant sa
+jeunesse, s'est fixe a Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de
+Chateaudun, une boutique de bric-a-brac, de curiosites, de meubles
+italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et
+de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de
+vous. Mais, avant que je fasse cette demarche, il faut que vous me
+disiez si vous, de votre cote, vous etes disposee a accepter la
+direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.
+
+--Avec reconnaissance et de tout coeur.
+
+--N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec
+Sciazziga,--c'est mon italien; defendez vos interets puisque vous etes
+orpheline et que vous n'avez personne pour vous proteger, c'est un
+avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera apre;
+vous, de votre cote, soyez ferme et ne lui cedez pas tout ce qu'il vous
+demandera. Accordez-lui seulement la moitie de ses exigences, et ce sera
+deja beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas
+paraitre dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'a l'avance je
+vous previens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozes avec
+reconnaissance. On vous dira peut-etre bien des choses de lui; vous
+repondrez alors: "Voila ce qu'il a fait pour moi."
+
+L'impression premiere produite par Lozes s'etait un peu effacee: il
+pouvait etre brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'etait pas
+certainement un mechant homme.
+
+Cette pensee fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait
+honorer celui qui lui tendait la main.
+
+--Encore un mot, dit Lozes, je vous ai explique que notre homme se
+chargerait de pourvoir a tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est
+pas tout. Vous etes seule; que ferez-vous le jour ou vous aborderez le
+theatre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien,
+en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif,
+d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour preparer
+vos succes, pour gagner ou eclairer la critique, qui ne voit que ce
+qu'elle a interet a voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce
+quelqu'un, et grace a lui le succes vous arrivera agreable et
+appetissant, comme un poulet bien roti arrive sur la table de ceux qui
+ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine.
+C'est quelque chose cela, en un temps comme le notre, qui n'est que de
+reclame. Ou voulez-vous que je vous envoie notre Italien?
+
+Elle rougit et balbutia en pensant a sa miserable mansarde.
+
+--Est-ce que vous n'etes pas seule comme vous me le disiez? demanda
+Lozes remarquant son embarras.
+
+--Oh! monsieur, s'ecria-t'elle avec confusion.
+
+--Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?
+
+--Oui, cite des Fleurs, a Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans
+ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal dispose a m'accorder les
+conditions que vous me conseillez d'exiger.
+
+--Je n'avais pas pense a cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il
+vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez apres-demain a
+quatre heures.
+
+--Oh! monsieur, combien je suis touchee de votre bonte!
+
+--Vous verrez, ma petite, que bonte et talent sont synonymes: tout se
+tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Le surlendemain, a trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez
+Lozes, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'etait pas encore
+arrive.
+
+--J'ai vu notre homme, dit Lozes, il va venir; seulement, il est
+possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour
+but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amenera
+quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de
+s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et
+faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de
+gout ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix
+emplira l'Opera, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier.
+
+Ce fut a quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un
+vieux petit bonhomme ratatine, fit son entree dans l'atelier de Lozes;
+pour lui, c'etait un homme de cinquante a cinquante-cinq ans, gras,
+gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre,
+doucereux, mieilleux, obsequieux. Madeleine, qui malgre son emotion
+l'observait anxieusement, eprouva a sa vue un mouvement repulsif; et
+cependant il s'avancait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux
+que pour admirer un gros brillant qu'il portait a son doigt.
+
+Arrive pres d'elle, il la salua avec des graces de theatre, les bras
+arrondis, le dos voute, marchant en rond comme les comediens qui veulent
+remplir la scene.
+
+--La signora, n'est-_ce_ pas? dit-il avec un tres-fort accent italien en
+s'adressant a Lozes.
+
+--Apparemment.
+
+Alors, tirant un face-a-main en or et le braquant sur Madeleine, il se
+mit a tourner autour d'elle.
+
+--_Carmante, carmante_, disait-il a chaque pas en souriant a son
+acolyte; _figoure_ expressive, avec de la _nobilite_, belle taille,
+_ceveloure_ splendide.
+
+Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas passe un
+examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter:
+jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle etait
+pourpre de honte.
+
+--Et la signora nous _fera_ la grace _de_ nous _canter oun_ morceau?
+
+Cette parole lui fut une delivrance; chanter, elle etait la pour
+chanter; elle echapperait ainsi a cet examen de sa personne.
+
+--Mon _cer_ ami _le_ maestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien
+accompagner la signora.
+
+Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozes s'approcha
+d'elle et, lui parlant a voix basse:
+
+--Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va
+vous juger; il a ete, dans son temps, un de nos meilleurs chefs
+d'orchestre.
+
+Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozes, elle
+chanterait avec confiance.
+
+Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style
+different, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son
+mieux, ainsi que Lozes le lui avait recommande.
+
+Sciazziga ecouta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de
+blame.
+
+Seul Lozes applaudit des mains et de la voix.
+
+--Si, si, dit Sciazziga, _que ce_ n'est pas mal, _grazia_.
+
+Quant a Maffeo, son attitude etait etrange; il semblait qu'il voulut
+applaudir et qu'il n'osat pas.
+
+Lorsque Madeleine eut acheve son troisieme morceau, elle crut que
+Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en
+fut rien.
+
+--Qu'il est necessaire que _ze_ cause avec mon _cer_ ami Maffeo,
+dit-il; pour cela _ze_ prie la signora de venir demain matin, _roue_
+Chateaudun, avec son _touteur_.
+
+--Je n'ai pas de tuteur.
+
+--Vous avez _plous_ de vingt _oun_ ans?
+
+--Je suis emancipee.
+
+--Ah! _diavolo, perfetto._
+
+Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles;
+evidemment cela faisait son affaire.
+
+--_Que ze_ pense que la signora voudra bien nous faire _le_ plaisir de
+_dezouner_ avec nous, a onze _houres_; nous causerons avant.
+
+Elle n'avait plus qu'a remercier et a se retirer, ce qu'elle fit; Lozes
+la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga
+s'entretenaient a voix basse.
+
+--Ne vous inquietez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tachez de
+vous defendre demain; a bientot, ma chere eleve.
+
+Naturellement elle fut exacte, et a onze heures precises, le lendemain,
+elle entrait dans le magasin de bric-a-brac de la rue de Chateaudun.
+Elle y trouva une grande femme enveloppee dans un chale des Indes use et
+la tete couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir
+cinquante ans environ et d'une ancienne beaute dont on voyait encore des
+traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point
+ordinairement le caractere distinctif des marchandes a la toilette; mais
+avant d'etre marchande, mise Sciazziga avait ete chanteuse, et au milieu
+de sa boutique, drapee dans son vieux cachemire, elle etait toujours
+Norma ou dona Anna.
+
+Sans quitter le fauteuil dans lequel elle etait posee, elle repondit a
+Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une piece qu'elle lui
+indiqua d'un geste sculptural.
+
+Il etait assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui,
+en train d'ecrire sur une feuille timbree; l'entassement des meubles,
+bahuts, chaises, fauteuils, casiers, etait tel que Madeleine ne put que
+difficilement arriver a cette table.
+
+--_Ze_ travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; _le_ petit
+engagement _que ze_ prepare, et qu'il est _zouste que_ vous signiez, si
+nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense _que_ vous avez des
+dispositions, _ma_ il vous faudra des _lecons_, des _etoudes_, toutes
+_coses_ qui coutent tres-_cer_. On ne sait pas combien _le_ maestro
+Lozes _se_ fait payer _cer_; c'est _oune rouine_.
+
+Sa figure prit une expression desolee, en pensant aux exigences de
+Lozes.
+
+--De _plous_, pour _oune_ personne comme vous, _zolie_, il faut _de_ la
+toilette, il faut un logement, _oune_ bonne _nourritoure_; c'est tres
+_outile_, la bonne _nourritoure_: tout cela fait _oune_ grosse somme de
+depenses, et pendant _plousieurs_ annees; il est donc _zouste que ze_
+rentre dans ces avances, et _que ze_ fasse _oun_ benefice. Est-_ce
+zouste_?
+
+--Tres juste.
+
+--_Encante que_ vous compreniez _que ze souis_ l'homme de la _joustice_
+et aussi l'ami des artistes: _le_ reste, entre nous, va maintenant aller
+tout facilement. _Zousqu'au_ jour ou vous aurez _oun_ engagement, je
+payerai toutes vos depenses, _lecons_, toilettes, _nourritoure_,
+plaisirs, et tres _larzement_; si vous _me_ connaissiez, vous sauriez
+combien _ze souis larze_, c'est _joustement_ pour _cela que ze_ _ne
+souis_ pas _rice_. Vous _de_ votre cote, quand vous aurez _oun
+engazement_, nous en _partazerons le_ montant.
+
+Prevenue par Lozes, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait
+prepare sa reponse:
+
+--Pendant combien de temps?
+
+--_Zoustement_ c'est la question a debattre; il me semble honnete _de_
+mettre dix ans.
+
+--En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs
+que vous toucherez?
+
+--Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante
+mille _que ze_ toucherai; mais pour _cela_ il faut _que_ vous
+_reoussissiez_, il faut _que_ vous viviez, et si vous mourez, _ousque
+ze_ retrouverai _ce que z'aurai_ debourse? Il faut _calcouler le_
+risque, signora. N'est-_ce_ pas _zouste_?
+
+Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine a l'avance etait
+vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'etait pas
+egale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les
+discussions d'interet humiliantes.
+
+Cependant, se renfermant dans ce que Lozes lui avait conseille, elle
+obtint que les dix annees de partage seraient reduites a cinq; mais
+Sciazziga ne ceda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre:
+tant que Madeleine serait au theatre, elle lui abandonnerait dix pour
+cent sur ses appointements, et si elle quittait le theatre avant dix
+annees, comptees du jour de son debut, pour une cause autre que maladie
+grave ou perte de voix, elle payerait a Sciazziga une somme de deux cent
+mille francs.
+
+Bien qu'elle fut incapable de soutenir une discussion, elle voulut se
+defendre, mais elle ne tarda pas a etre enlacee par l'Italien qui
+l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer
+"_le_ petit _engazement_" qu'il avait prepare.
+
+--Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donne un double de
+l'engagement et qu'il eut serre l'autre, nous avons encore _oune petite
+cose_ a arranger. _Que_ c'est relativement a votre vie avec nous; ca
+_ne_ s'ecrit pas parce _que_ nous sommes des gens d'_honnour_, mais _ca
+se_ dit. Vous etes orpheline, vous n'avez pas _de_ parents, alors _ze_
+voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre
+famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la _vertou_; c'est
+la _vertou_ qui conserve la voix et aussi la taille des _zounes_
+personnes, quand elles sont _zolies_ comme vous.
+
+Et comme si ces paroles n'etaient pas assez claires, il les expliqua et
+les precisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine.
+
+--_Cez_ nous, dans notre interieur vous _serez protezee_ contre tous les
+dangers, toutes les _sedouctions_ qui a Paris entourent _oune joune_
+fille; madame Sciazziga, qui est l'_honnour_ meme, vous _accompagnera_
+partout, aux _lecons_, a la promenade; vous _lozerez cez_ nous, sous
+notre clef; vous _manzerez_ avec nous. Vous serez notre fille. Et je
+vous _assoure_, signora, qu'il faut que _zaie oune_ bien grande
+sympathie pour vous, car en _azissant_ ainsi, _ze_ vous _introuduis_ en
+tiers dans notre _interiour_, et _ze pouis_ le dire, madame Sciazziga et
+moi, nous nous adorons. Mais nous _ferons_ cela, certainement nous _le
+ferons_, pour _oune_ personne aussi bien elevee _que_ vous. Cela vous
+convient-il?
+
+Madeleine avait signe tout ou a peu pres tout ce que Sciazziga lui avait
+impose; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame
+Sciazziga etait la derniere goutte, la plus amere et la plus ecoeurante
+du calice; elle eut un mouvement de degout qui la fit frissonner des
+pieds a la tete.
+
+Mais la reflexion lui dit qu'elle devait se resigner a accepter ce
+degout comme tant d'autres, elle n'en etait plus a les compter.
+
+Apres tout, la presence de madame Sciazziga la preserverait de bien des
+ennuis.
+
+--Eh bien? fit Sciazziga en insistant.
+
+Ne pouvant pas repondre, elle fit un signe d'acquiescement.
+
+--Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que _ze_ vous montre
+votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous
+m'accompagner?
+
+Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond,
+ils monterent au sixieme etage.
+
+--_Oun_ etage encore, disait-il, _ma l'ezalier_ est _doux_.
+
+La chambre destinee a Madeleine etait une sorte de grenier encombre de
+meubles de toutes sorte.
+
+--Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la _loumiere_;
+avec _oun_ bon piano vous _serez_ ici comme _oune_ reine; vous pourrez
+travailler _dou_ matin au soir sans etre _deranzee_: demain _ze_ ferai
+prendre vos _moubles_ chez vous.
+
+Quand ils redescendirent le dejeuner etait servi sur une toile ciree.
+
+Deja assise a sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitte ni son
+cachemire ni son fichu de dentelle, designa une chaise a Madeleine avec
+un geste de reine de theatre.
+
+--Entre nous deux, dit-elle en souriant a son mari.
+
+Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa
+gorge etait serree.
+
+C'etait la sa nouvelle famille, c'etait avec ces gens qu'elle allait
+vivre--de leur vie.
+
+Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner
+sur le verre leur petite maison de Rouen ou s'etait ecoulee son enfance,
+comme aux jours ou sous les rayons du soleil couchant, elle se refletait
+dans la Seine.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Le jour meme ou Madeleine signait avec Sciazziga "_oun_ petit
+_engazement_", Leon arrivait de Madrid a Paris.
+
+En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au telegraphe et il
+avait envoye a sa cousine une depeche, avec la mention personnelle sur
+l'adresse:
+
+"N'accomplis pas ta resolution avant de m'avoir vu; je pars a l'instant
+pour Paris, ou j'arriverai apres-demain matin."
+
+Mais, malgre la mention personnelle, cette depeche n'avait pas ete
+remise a Madeleine, qui avait quitte la maison de la rue de Rivoli
+depuis deux jours quand le facteur du telegraphe s'etait presente.
+
+Avant meme d'entrer chez lui, Leon monta rapidement a l'appartement de
+son pere. Personne n'etait encore leve, mais la facon dont il sonna
+reveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte.
+
+C'etait le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, etait au
+service de ses parents.
+
+--Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Leon.
+
+Sans repondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.
+
+--Reponds donc, mon vieux Jacques.
+
+--Elle est partie.
+
+--Ou?
+
+--On ne sait pas; c'est-a-dire que mardi matin, au moment ou il n'y
+avait personne dans la maison, elle a ete chercher un commissionnaire et
+une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le
+commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a
+ete bien etonne, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme?
+
+--Mais depuis?
+
+--On a cherche mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par
+la police, et ... on ne l'a pas trouvee.
+
+--Conduis-moi a la chambre de mon pere.
+
+--Monsieur dort.
+
+--Je vais le reveiller; eclaire-moi.
+
+L'idee de reveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable a
+Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant
+maitre, qu'il resta immobile; sans insister, Leon lui prit la lumiere
+des mains et se dirigea vers la chambre de son pere.
+
+Celui-ci avait ete reveille par le carillon de la sonnette, et quand
+Leon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiffe d'un
+foulard de soie cerise noue a l'espagnole autour de sa tete,
+tres-noblement.
+
+--Toi! s'ecria M. Haupois.
+
+--Quelles nouvelles de Madeleine?
+
+M. Haupois fut suffoque par cette demande.
+
+--C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquietes de la sante de
+ta mere?
+
+--Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleverse:
+Madeleine partie sans qu'on sache ou elle est, ce qu'elle est devenue!
+
+--Madeleine est une ingrate.
+
+--Vous vouliez la marier.
+
+--Qui t'a dit?
+
+--Elle m'a ecrit.
+
+--Ah! vous etiez en correspondance!
+
+--Cette lettre a ete la premiere que j'aie recue d'elle depuis mon
+sejour a Madrid.
+
+--C'est trop d'une.
+
+--Enfin, ou est-elle?
+
+--Dans le premier moment d'inquietude et malgre le scandale de sa
+conduite, nous avons eu la bonte de la faire chercher; nous avons meme
+prevenu la police; tout ce qu'on a pu decouvrir ca ete un indice: le
+commissionnaire qui a porte ses bagages l'a entendue donner au cocher
+l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point ete
+retrouve; concluant de ce renseignement qu'elle aurait du aller a Rouen,
+j'ai fait prendre des renseignements a Rouen, on ne l'y a point vue, et
+il parait meme a peu pres certain qu'elle n'y est point venue; dans les
+hotels de Paris, dans les maisons meublees, les recherches n'ont point
+abouti, bien qu'elles aient ete dirigees par une main habile.
+
+--Eh bien, je les ferai aboutir, moi.
+
+--Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce
+pas? nous ne la recevrions pas.
+
+--Tu lui fermerais ta maison?
+
+--Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.
+
+--Quand tu m'as demande de partir pour Madrid, j'ai cede a ton desir
+qui, tu le sais, n'etait pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour
+toi et pour ma mere. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin
+qu'elle put rester dans cette maison, pres de vous qui l'aimeriez et la
+consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi
+devions partir, je n'ai pas voulu que ce fut elle, et je me suis exile a
+Madrid, ou je n'avais que faire, et ou je suis reste malgre mon ennui.
+Mais je m'imaginais que Madeleine etait heureuse, tranquille, choyee,
+aimee, c'est-a-dire consolee, et je ne parlais pas de revenir a Paris.
+Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.
+
+--Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'etait notre devoir.
+
+--Et le mien, vous l'avez oublie. Ma mere et toi vous saviez quelles
+etaient mes intentions a l'egard de Madeleine, quels etaient mes
+sentiments.
+
+Parlant ainsi, il avait fait un pas en arriere du cote de la porte.
+
+--Ou vas-tu?
+
+--Chercher Madeleine.
+
+--Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.
+
+--Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la
+chercher et la trouver.
+
+--Leon!
+
+Mais il etait arrive a la porte; il l'ouvrit.
+
+--Au revoir, mon pere, a bientot, tu diras a ma mere que malgre tout je
+l'embrasse tendrement.
+
+Et, sans ecouter la voix de son pere, il sortit en refermant vivement la
+porte.
+
+De ce que son pere lui avait dit, il resultait pour lui la probabilite
+que Madeleine etait retournee a Rouen. Pourquoi eut-elle dit a son
+cocher de la conduire a la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu
+aller a Rouen? D'ailleurs n'etait-il pas raisonnable d'admettre que
+quittant Paris elle avait voulu se refugier chez des amis de son pere?
+On avait fait a Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne
+prouvait pas que Madeleine ne fut pas a Rouen. On avait mal cherche,
+voila tout. Il chercherait mieux.
+
+Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de
+huit heures du matin.
+
+Il resta pendant plusieurs jours a Rouen, frequentant tous les endroits
+ou il pouvait la rencontrer, et ou naturellement il ne la rencontra pas.
+
+De guerre lasse, il se dit qu'elle s'etait peut-etre refugie a
+Saint-Aubin aupres de son pere, et il partit pour Saint-Aubin.
+
+Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetiere, et
+cela etait bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une
+jeune femme elegante paraitra dans un petit village sans qu'on la
+remarque; a plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue
+de tout le monde.
+
+Il revint a Rouen; puis apres quelques jours de recherches il rentra a
+Paris, desole, et aussi plein d'inquietude.
+
+Qu'etait devenue Madeleine? ou le desespoir avait-il pu l'entrainer?
+
+Il continuerait ses recherches a Paris, et il les ferait poursuivre par
+des gens capables de les mener a bonne fin.
+
+Si grandes que fussent ses inquietudes, il ne voulait pas cependant
+parler de Madeleine a son pere ni a sa mere; mais celle-ci vint lui en
+parler elle-meme.
+
+--Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?
+
+Il secoua la tete par un geste desole.
+
+--Je crois que tu aurais pu t'epargner ce voyage a Rouen; comme toi,
+nous avons ete inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le
+depart de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous
+nous tourmentions a tort: Madeleine ne possede rien, elle n'a meme pas
+un metier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitte une
+maison, ou elle etait heureuse et ou elle etait aimee, il fallait
+qu'elle fut certaine d'en trouver une autre ou elle serait et plus
+heureuse et plus aimee encore.
+
+Leon, qui etait assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise,
+puis il s'avanca vers sa mere, pale et les levres tremblantes.
+
+Mais, pret a parler, il s'arreta.
+
+Puis, apres quelques secondes, qui parurent terriblement longues a
+madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.
+
+On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il
+n'ecrivit pas a ses parents: ou etait-il? personne n'en savait rien.
+
+Quand il rentra, ni son pere, ni sa mere n'oserent lui parler de son
+voyage.
+
+Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononce.
+
+
+
+
+FIN DE LA PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+I
+
+
+C'etait un samedi, le Cirque des Champs-Elysees donnait une
+representation extraordinaire pour la rentree du gymnaste Otto, eloigne
+de Paris depuis plusieurs annees, et pour les debuts de son eleve
+Zabette.
+
+Depuis quinze jours les murs de Paris etaient couverts d'affiches
+representant deux hommes lances dans l'espace, l'un aux membres
+athletiques, muscles comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre
+mince, delie, gracieux comme un ephebe athenien; aux quatre cotes de
+cette affiche s'etalaient en gros caracteres les noms d'Otto et de
+Zabette. Ce nom d'Otto etait bien connu a Paris dans le monde des
+theatres et de la galanterie, car les succes de celui qui le portait
+avaient ete aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que
+dans l'autre, et pendant plusieurs annees il avait ete de mode pour le
+gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices,
+lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapeze en trapeze, arrachait
+des cris d'admiration a ses spectateurs; comme, dans un autre public
+plus special et plus restreint, il avait ete de mode aussi de
+s'arracher Otto qui sans maillot etait plus merveilleux encore.
+
+Quant au nom de Zabette, il etait nouveau a Paris; mais, grace aux
+journaux "bien informes", on avait bientot su que Zabette etait un jeune
+creole qu'Otto avait rencontre en Amerique, et dont il avait fait son
+eleve pour l'associer a ses exercices. Puis d'autres journaux, "mieux
+informes encore", avaient raconte que ce jeune Zabette, bien que portant
+des vetements d'homme, etait en realite une jeune fille qui adorait son
+maitre. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette etait
+un garcon ou si cette Zabette etait une fille avait suffi pour occuper
+la badauderie parisienne, toujours prete a rester bouche ouverte,
+attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile
+d'ailleurs, de l'exploiter.
+
+C'etait assez, on le comprend, pour que cette rentree d'Otto et ce debut
+de Zabette fussent un evenement. A deux heures toutes les premieres
+etaient louees, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places
+hautes, demandees par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste
+et que leur honnetete bourgeoise preservait de la curiosite de chercher
+a savoir si Zabette etait un jeune garcon on une jeune fille.
+
+A huit heures et demie, devant une salle a moitie remplie pour les
+places louees et comble pour les autres, le spectacle commencait par les
+exercices ordinaires des cirques francais, anglais, americains ou
+espagnols, des Champs-Elysees ou d'ailleurs: _Jupiter_, cheval dresse et
+presente en liberte; _entree comique_; _Jeanne d'Arc_, scene a cheval.
+
+Qu'il s'agisse d'une premiere representation aux Francais, a l'Opera,
+aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la meme,
+qui du 1er janvier au 31 decembre se rencontre inevitablement dans ces
+soirees, et qui, bien entendu, se connait sans avoir eu souvent les plus
+petites relations personnelles: on est habitue a se voir et l'on se
+cherche des yeux.
+
+Au milieu de la scene de _Jeanne d'Arc_, deux jeunes gens firent leur
+entree au moment ou Jeanne, a genoux sur sa selle, les yeux en extase,
+entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitot de bouche en
+bouche:
+
+--Leon Haupois-Daguillon.
+
+--Henri Clorgeau.
+
+C'etait en effet Leon qui, accompagne de son ami intime Henri Clorgeau,
+le fils de la tres-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et
+Dammartin, venait assister aux debuts de Zabette. Ils gagnerent leurs
+places au quatrieme rang, et, au lieu de donner leurs pardessus a
+l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les deposerent sur les deux
+places qui etaient devant eux et qu'ils avaient louees pour etre a leur
+aise.
+
+Puis, ayant tire leurs lorgnettes, ils se mirent a passer l'inspection
+de la salle, sans s'inquieter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une
+attitude inspiree, pressait religieusement son epee sur son coeur en
+criant: "Hop! hop!" Le cheval allongeait son galop, et, prenant son epee
+a deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais
+invisibles: la musique jouait un air guerrier.
+
+Leon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant a l'oreille de son
+ami:
+
+--Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle
+pleine sans m'imaginer que je vais peut-etre apercevoir ma cousine
+Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite,
+si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre
+chose a faire qu'a passer ses soirees dans les theatres. Mais c'est
+egal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans
+les rues ou dans les promenades, ou je dois avoir l'air d'un chien qui
+quete.
+
+--Elle te tient bien au coeur.
+
+--Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une facon
+toute particuliere, avec quelque chose de vague et je dirais meme de
+poetique, si le mot pouvait etre applique a notre existence si banale;
+c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux a
+respirer que les sentiments qui l'ont forme sont plus purs; je penserai
+toujours a elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse emue.
+
+--La police n'a pu rien decouvrir?
+
+--Rien. Elle m'a seulement donne une terrible emotion pendant que tu
+etais a Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouve dans la
+Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par
+certains points de celui de Madeleine. J'ai couru a la Morgue, dans quel
+etat d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en presence du
+cadavre; c'etait celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai
+cru tout d'abord que c'etait elle; mais je m'etais trompe. Jamais je
+n'ai eprouve plus cruelle emotion; je vois encore, je verrai toujours ce
+cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensee de Madeleine tant
+qu'elle n'aura pas ete retrouvee.
+
+Jeanne d'Arc venait de mourir brulee sur son bucher, et quelques
+personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.
+
+Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore
+Henri Clorgeau et Leon, celui-ci, qui n'etait nullement a ce qui se
+passait dans la salle ni a la salle elle-meme, continua a parler a
+l'oreille de son ami.
+
+--Comme je me disposais a sortir de la Morgue, la porte que j'allais
+ouvrir s'ouvrit devant mon pere. Lui aussi avait ete prevenu et il etait
+accouru presque aussi vite que moi. Par la, je vis qu'il faisait faire
+des recherches de son cote. Lorsqu'il entra, il etait aussi pale que le
+cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement a lui en criant: "Ce
+n'est pas elle!" "Dieu soit loue!" murmura-t-il, et il me tendit la
+main. Ce temoignage de tendresse me toucha, et il en resulta que mes
+rapports avec mon pere et ma mere furent moins tendus; mais je crains
+bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont ete. Ils ont cru etre
+tres-habiles en forcant Madeleine a quitter leur maison; ils se sont
+trompes dans leur calcul.
+
+--Tu ne l'aurais pas epousee malgre eux.
+
+--Ils ont eu peur que je les amene a accepter Madeleine, et pour ne pas
+s'exposer a cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est
+sauvee epouvantee. Qui sait ce qui s'est passe? La lettre que Madeleine
+m'a ecrite est pleine de reticences, et je n'ai jamais pu avoir
+d'explications ni avec mon pere ni avec ma mere.
+
+L'exercice qui suivait la scene de Jeanne d'Arc etait un quadrille a
+cheval; l'orchestre se mit a faire un tel tapage, que toute conversation
+intime devint impossible.
+
+Alors Leon et son ami s'amuserent au spectacle de la salle, qui assez
+rapidement se remplissait, car l'heure arrivait ou Otto et Zabette
+allaient s'elancer sur leurs trapezes; de tous cotes apparaissaient des
+figures de connaissance, des habitues des clubs et des courses; ca et la
+quelques femmes honnetes accompagnees d'amis intimes, et partout les
+autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'etalant et provoquant les
+lorgnettes. A l'une des entrees, juste en face d'eux, de l'autre cote de
+l'arene, surgit une femme de trente ans environ, vetue de blanc avec une
+simplicite et un gout qui auraient surement affirme a ceux qui ne la
+connaissaient pas que c'etait une honnete femme.
+
+--Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, la-bas, en face de nous, en blanc
+comme une vierge; elle adresse des discours a l'ouvreuse, ce qui indique
+qu'elle n'a pas de place numerotee.
+
+Prenant sa lorgnette, Leon se mit a la regarder.
+
+--Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.
+
+Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand
+nous la regardions, de tes fenetres, passer dans sa voiture, elle etait
+exactement ce qu'elle est aujourd'hui.
+
+--Moins bien.
+
+--Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de
+ceux qui l'ont formee.
+
+--Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.
+
+--Et du meilleur.
+
+--Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.
+
+--Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne
+de la vallee de Montmorency; jusqu'a dix ans elle a travaille a la
+terre.
+
+--On ne le croirait jamais a la finesse de ses mains.
+
+--Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux,
+est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez
+mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille
+longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?
+
+--Avec qui est-elle presentement?
+
+--Personne: apres avoir ruine Jacques Grandchamp si completement qu'il
+me disait dernierement que, s'il ne l'avait pas quittee, elle lui aurait
+tout devore: chateaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison
+paternelle; elle s'est fait ruiner a son tour par une sorte de ruffian
+de la grande boheme, moitie homme politique, moitie financier, Ackar, de
+qui elle s'etait betement toquee.
+
+Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques
+instants apres, elle se montrait a l'entree qui desservait leurs places
+et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en designant de la main
+leurs pardessus.
+
+--Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Leon.
+
+--Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.
+
+Et, sans attendre une reponse, il se leva:
+
+--Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.
+
+
+
+
+II
+
+
+A cette invitation, Cara repondit par un signe de main accompagne d'un
+sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une
+couleuvre, jusqu'a la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut
+fait si adroitement, si prestement que personne ne fut derange.
+
+--C'est une femme a passer par le trou d'une aiguille, dit Leon tout bas
+en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avancait.
+
+--Oui, mais avec grace.
+
+Et de fait il etait impossible de mettre plus de grace dans la
+souplesse: ce n'etaient pas seulement ses levres qui souriaient en
+passant devant les gens qu'elle frolait avec une molle caresse,
+c'etaient ses bras, c'etait sa taille flexible, c'etait toute sa
+personne.
+
+En arrivant a sa place elle tendit la main a Henri Clergeau et adressa a
+Leon une gracieuse inclination de tete.
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas indiscretion de ma part a accepter votre place?
+dit-elle.
+
+--Pas du tout; ces deux places etaient louees pour nos paletots et
+surtout pour ne pas avoir devant nous des gens genants; vous voyez que
+vous pouvez accepter sans scrupule.
+
+Elle parlait doucement, posement, en s'adressant tout autant a Henri
+Clergeau qu'a Leon, et cependant c'etait la premiere fois qu'elle se
+trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme
+lui-meme la connaissait, mais sans qu'une parole eut jamais ete echangee
+entre eux.
+
+Leon remarqua que le timbre de sa voix etait harmonieux et doux; il fut
+frappe aussi de la reserve de ses manieres, de la correction de ses
+gestes, de la limpidite de son regard.
+
+Pendant qu'il l'examinait, elle continuait a s'entretenir avec Henri
+Clergeau, et elle le faisait sans eclats de voix, sans rires forces,
+convenablement, decemment, comme une femme du monde.
+
+Cependant, la premiere partie du programme avait ete remplie, et l'on
+s'occupait a dresser un immense filet au-dessus de l'arene et a le bien
+raidir de facon a attenuer le danger des chutes pour les gymnastes.
+
+Cela avait amene tout naturellement la conversation sur Otto, et Leon
+remarqua que Cara montrait une complete indifference sur la question de
+savoir si Zabette etait ou n'etait pas une femme, question qui a ce
+moment meme passionnait tant de curiosites feminines et meme masculines,
+et faisait a l'avance preparer tant de lorgnettes.
+
+Cara parlait d'Otto avec un mepris qu'elle ne prenait pas la peine de
+dissimuler.
+
+--Vous ne l'aimez pas, dit Leon.
+
+--J'avoue que je le deteste; il a tue une de mes amies, cette pauvre
+Emma Lajolais, qu'il a ruinee et martyrisee[1]. Ah! c'est un grand
+malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.
+
+[Note 1: Voir la _Fille de la Comedienne_.]
+
+--Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.
+
+--J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un
+etre vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet
+amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingue, un caractere
+honnete, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'etre aimee?
+Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?
+
+--C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.
+
+--Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Leon.
+
+--C'est a la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne
+vous est pas arrive quelquefois de regarder votre pendule a un moment
+donne de la journee, puis apres qu'un temps assez long s'est ecoule, de
+voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes
+seulement apres l'heure que vous aviez notee; elle s'est arretee, voila
+tout, et vous avez vecu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me
+semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps;
+les jours, les mois, les annees s'ecoulent sans qu'on s'en apercoive;
+quoi de plus delicieux qu'une existence qui est un reve? Mais, voici
+Otto, Ah! comme il a vieilli.
+
+--Et voici Zabette.
+
+En voyant paraitre les deux gymnastes, un brouhaha s'etait eleve dans la
+salle et toutes les lorgnettes s'etaient braquees sur eux.
+
+Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui
+ne variaient guere:
+
+--C'est un homme.
+
+--Mais non, c'est une femme.
+
+Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de
+faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa
+taille; il tenait ses bras a demi plies pour faire saillir les biceps,
+et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui
+disait clairement: "Admirez-moi." Quant a Zabette, revetu d'un maillot
+gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple,
+et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient
+en dedans.
+
+Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arene, chacun d'eux se
+suspendit a celle qui lui etait destinee, et, sans qu'ils fissent un
+mouvement, on les hissa jusqu'a leur trapeze.
+
+Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur baton, vis-a-vis l'un
+de l'autre; Zabette portant ses doigts a sa bouche, envoya un salut, un
+baiser a Otto.
+
+Instantanement un silence absolu s'etablit dans toute la salle; de
+l'arene au cintre les respirations s'arreterent, bien des coeurs
+cesserent de battre.
+
+Ils etaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapeze
+en trapeze: Otto remplissait le role de la force, Zabette celui de la
+legerete.
+
+Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara detourna
+la tete comme si elle etait trop emue pour les suivre; elle etait
+justement placee devant Leon, et en se detournant ainsi elle le frolait
+aux genoux avec ses epaules.
+
+Les gymnastes avaient termine la partie gracieuse de leurs exercices;
+mais, apres les applaudissements donnes a l'adresse et a la souplesse,
+il fallait en arracher d'autres plus nerveux a l'emotion et a l'effroi:
+remontes sur leurs trapezes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains
+mouillees par la sueur.
+
+Otto etait assis sur un trapeze suspendu a la moitie de la hauteur du
+cirque a peu pres, Zabette l'etait sur un qui se trouvait presque dans
+les combles; il devait s'elancer de la, et, le saisissant par les deux
+mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arreter dans
+sa chute.
+
+Otto s'etait suspendu a son trapeze par les pieds; Zabette, apres s'etre
+balance un moment lacha son trapeze, et on le vit, lance dans l'espace
+comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'emotion avait suspendu le
+souffle des spectateurs.
+
+Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol
+que par une seule; l'impulsion qu'il recut n'etant plus egalement
+partagee lui fit glisser les pieds, ils se desserrerent, et dans une
+sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tomberent sur le
+filet; soit que celui-ci eut ete trop fortement tendu, soit tout autre
+cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta
+dans l'arene.
+
+Tous deux resterent etendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de
+l'arene.
+
+Une clameur, un immense cri d'epouvante s'etait echappe de toutes les
+poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices
+s'etaient detournes pour ne pas voir cette chute ou s'etaient cache la
+tete entre leurs mains.
+
+Se rejetant brusquement en arriere, Cara s'etait renversee sur une des
+jambes de Leon, et elle restait la sans mouvement. Il se pencha vers
+elle, mais elle ne bougea pas.
+
+Au milieu du desordre et de la confusion, personne ne pouvait faire
+attention a l'etrange situation de cette femme a demi evanouie; on
+allait, on venait, on criait. Otto s'etait releve et avait glisse a bas
+du filet, mais Zabette avait ete emporte evanoui ou mort: on ne savait.
+
+Cara se releva lentement, les yeux egares, le visage pale, les levres
+tremblantes.
+
+--Vous etes souffrante? dit Leon.
+
+--Oui, je ne me sens pas bien.
+
+--Voulez-vous sortir? demanda Leon.
+
+--Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.
+
+Leon descendit pres d'elle et, la soutenant par le bras, ils se
+dirigerent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme
+si de nouveau elle allait defaillir. Il la porta plutot qu'il ne la
+conduisit dehors.
+
+Ils la firent asseoir sur une chaise, a l'abri d'un massif d'arbustes;
+cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.
+
+La chute de ces malheureux m'a brisee, dit-elle d'une voix dolente, mais
+ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous
+accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une
+voiture pour que je me fasse conduire chez moi.
+
+Ce fut Henri Clergeau qui se mit a la recherche de cette voiture, et
+pendant ce temps Leon resta pres de Cara: l'effort qu'elle avait fait en
+parlant paraissait l'avoir epuisee, elle se tenait a demi renversee dans
+sa chaise, respirant peniblement.
+
+Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.
+
+--Nous allons vous reconduire chez vous, dit Leon en lui donnant le
+bras.
+
+--Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal,
+maintenant.
+
+Le ton de ces paroles leur donnait un dementi; elle paraissait fort mal
+a l'aise au contraire.
+
+La voiture amenee par Henri Clergeau etait une voiture a deux places; il
+fallait que l'un des deux amis abandonnat Cara.
+
+Il etait plus logique que ce fut Leon, qui la connaissait moins que
+Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.
+
+Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eut trop conscience.
+
+Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voila tout.
+
+Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des roles qu'il ne
+remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir
+pres d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir a ses cotes, ainsi qu'il
+etait naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante.
+
+Ce fut seulement quand ils furent tous deux installes que Leon remarqua
+qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais
+celui-ci ne lui en donna pas le temps.
+
+--J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il a Cara.
+
+Puis, s'adressant au cocher:
+
+--Boulevard Malesherbes, 17 _bis_.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut
+d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupes, que pendant le
+trajet elle repondit aux questions que de temps en temps, avec
+sollicitude, Leon lui adressait:
+
+--J'ai hate d'etre arrivee.
+
+--Voulez-vous que nous allions chez votre medecin, ou que je le
+previenne de se rendre chez vous?
+
+--Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se derange jamais la nuit
+pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos
+suffiront.
+
+Ils approchaient du boulevard Malesherbes.
+
+--L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installee
+a la campagne, a Saint-Germain, et mes domestiques sont a Saint-Germain.
+
+--Je vais vous accompagner jusque chez vous.
+
+--Oh! non, s'ecria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscretion
+jusque-la; c'est deja trop.
+
+--Il n'y a pas d'indiscretion; je vous assure que je soigne tres-bien
+les malades, c'est ma vocation.
+
+--Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une
+femme, mais c'est impossible.
+
+--Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'a obeir.
+
+--Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser la? C'est
+pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez ete mon
+garde-malade?
+
+--Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquieter de cela.
+
+--Ah! Et Berthe?
+
+--Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.
+
+--Et Raphaelle?
+
+--Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaelle, si l'on peut
+appeler fini ce qui a a peine commence: vous etes mal renseignee.
+
+La voiture venait de s'arreter devant le numero 17 _bis_; Leon descendit
+le premier et tendit la main a Cara; elle s'appuya contre sa poitrine
+pour se laisser glisser a terre, lentement.
+
+Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnat
+pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas decemment
+l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idee d'abord.
+
+--Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais
+vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitot.
+
+Elle demeurait au second etage, et l'escalier, bien que doux, lui parut
+long a monter.
+
+Elle voulut ouvrir sa porte elle-meme, mais elle n'en put pas venir a
+bout; il fallut que Leon lui prit la clef des mains.
+
+--Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc
+faibles!
+
+Comme il n'y avait pas de lumiere dans l'appartement, elle prit Leon par
+la main pour le guider.
+
+--Allons lentement, dit-elle.
+
+Et ils allerent lentement, tres-lentement, la main dans la main au
+milieu de l'obscurite.
+
+--Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.
+
+Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire eviter
+quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.
+
+Ils traverserent ainsi plusieurs pieces; puis, tout a coup, Cara
+s'arreta et l'arreta:
+
+--Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester la en
+attendant que j'aie allume une bougie.
+
+Elle lui lacha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car
+les volets et les rideaux clos ne laissaient pas penetrer la plus legere
+lueur qui put le guider; cela avait quelque chose d'etrange et de
+mysterieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait
+une penetrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne
+pouvait provenir que de fleurs naturelles.
+
+Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanement
+une faible lumiere lui montra qu'il etait dans une vaste chambre dont
+les murs etaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles
+etaient recouverts de tapisseries du meme genre, et sur le parquet etait
+etale un vieux tapis de Caboul; par la severite, le gout et meme le
+style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes a la mode ou
+il etait jusqu'a ce jour entre.
+
+--Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe a esprit de vin, dit-elle
+en se debarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de
+tilleul, car je me sens vraiment mal a l'aise.
+
+--Mais pas du tout, repondit Leon, c'est moi qui vais vous faire cette
+infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous
+prie.
+
+--Vous y mettez trop de bonne grace pour que j'ose vous resister;
+passons dans mon cabinet de toilette ou nous trouverons ce qui nous sera
+necessaire.
+
+Ce cabinet de toilette etait aussi grand que la chambre, mais meuble
+dans un tout autre style, plein d'elegance et de coquetterie; ce qui
+attira surtout l'attention de Leon, bien plus que le satin, les
+brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les
+bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui etaient en
+argent nielle;--il y avait la un luxe aussi remarquable par le dedain de
+la valeur de la matiere premiere que par le gout et l'art de
+l'ornementation; aussi, malgre le peu d'estime que Leon professait pour
+le metier auquel il devait sa fortune, fut-il gagne par un sentiment
+d'admiration; cela etait vraiment charmant et original.
+
+Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une
+bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: "tilleul".
+
+--Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.
+
+Aussitot Leon emplit la bouilloire et alluma la lampe.
+
+Quant a Cara, elle s'etendit sur un large canape en satin gris et se
+cala la tete avec deux coussins: elle paraissait a bout de force, ses
+dents claquaient.
+
+--Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,--et j'avoue que j'ai
+grand besoin de soins,--soyez donc assez bon pour me donner un chale, je
+suis glacee; vous en trouverez un dans cette armoire.
+
+Il prit ce chale dans l'armoire qu'elle lui designait d'une main
+tremblante, et il l'enveloppa avec precaution en le lui passant sous les
+pieds.
+
+--Comme vous etes bon! dit-elle d'une voix emue.
+
+L'eau ne tarda pas a bouillir; il prepara l'infusion de tilleul et la
+lui donna apres l'avoir sucree.
+
+Cependant elle ne se rechauffa point, et elle continua de claquer des
+dents, avec des frissons par tout le corps.
+
+--Laissez-moi donc vous aller chercher un medecin, dit-il.
+
+--Non, repondit-elle, le sommeil va me calmer.
+
+--Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canape, vous ne vous
+rechaufferez pas.
+
+--Vous croyez?
+
+--Assurement.
+
+--Si j'osais....
+
+Et elle s'arreta.
+
+--Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son medecin, dites donc ce que vous
+feriez.
+
+--Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre,
+je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand
+je serai dans mon lit, il est certain que je me rechaufferai tout de
+suite; d'ailleurs, quand j'eprouve des crises de ce genre, il n'y a que
+le lit qui me guerit.
+
+--Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.
+
+Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de
+toilette, preparant une nouvelle tasse d'infusion.
+
+Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva
+dans le lit pelotonnee jusqu'au cou dans les draps; elle continuait a
+trembler; il lui presenta l'infusion; alors elle se souleva a demi pour
+boire; elle avait revetu une chemise de nuit bordee de dentelles, et il
+etait impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la
+sienne.
+
+--Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller;
+je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'a tirer la
+porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai
+jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.
+
+Placant son bras sous sa tete, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose
+etait pleine de grace et d'abandon; le cou cache dans les dentelles, sa
+tete brune encadree dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante,
+elle etait vraiment ravissante ainsi sous la faible lumiere de la
+bougie.
+
+Assis a une assez grande distance d'elle et accoude sur une table, Leon
+se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle
+pouvaient etre vraies: en tout cas, il etait impossible d'etre plus
+simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie,
+charmante.
+
+Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point:
+a chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de
+position.
+
+--Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.
+
+--Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes
+tomber la devant moi.
+
+--Voulez-vous une autre tasse de tilleul?
+
+--Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fievre brulante a remplace
+la fievre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait
+de ne plus penser a ces malheureux. Voulez-vous que nous causions?
+
+--Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.
+
+--Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empechera de s'egarer.
+Mais puisque vous voulez bien causer, vous deplairait-il de vous
+rapprocher, vous etes a une telle distance que nous aurons peine a nous
+entendre.
+
+Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il etait assis il se
+rapprocha du lit.
+
+--Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise.
+
+Et de la main elle lui indiqua un fauteuil place tout contre le lit et
+de telle sorte qu'une fois assis la ils se trouveraient en face l'un de
+l'autre.
+
+--Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installe, une question, je vous
+prie. Comment vous nommez-vous?
+
+--Mais....
+
+--Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point
+ou nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous
+dise, monsieur Haupois-Daguillon?
+
+--Leon.
+
+--Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me
+donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus a
+notre aise. Voulez-vous etre Leon pour moi et voulez-vous que je sois
+Hortense pour vous?
+
+--Cela est convenu.
+
+--Eh bien, mon cher Leon, j'ai une demande a vous adresser, c'est celle
+qui commence la plupart des contes des _Mille et une Nuits_: "Vous
+contez si bien, contez-moi donc une histoire."
+
+--C'est que justement je ne sais pas du tout conter.
+
+--Ah! quel malheur! en faisant un effort.
+
+--Meme en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.
+
+--Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce
+serait, j'en suis sure, un merveilleux remede: je ne verrais plus ces
+malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous
+imposer une tache ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer
+d'ingratitude. Seulement, comme je tiens a l'histoire, voulez-vous que
+je vous en conte une, moi.
+
+--Vous allez vous fatiguer.
+
+--Au contraire, je vais me guerir, mais il est bien entendu que si je
+vous endors vous m'arreterez.
+
+--C'est entendu.
+
+--Mon recit aura pour titre, si vous le voulez bien: _Histoire d'une
+pauvre fille de la vallee de Montmorency_; c'est un conte vrai,
+tres-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elle commenca son recit:
+
+--"Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la
+vallee de Montmorency, il serait peut-etre convenable de vous faire la
+description de cette vallee. Mais comme elle est decouverte depuis
+longtemps deja, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve
+dans certains romans, ou trop souvent elles ne figurent que pour masquer
+le vide du recit, je passe cette description et vous dis tout de suite
+que notre petite fille est ne a Montlignon. Elle etait le dernier enfant
+d'une famille qui en comptait trois: un garcon, l'aine, et deux filles.
+Cette famille etait pauvre, tres-pauvre; le pere etait terrassier chez
+un pepinieriste et la mere travaillait a la terre avec son mari; c'etait
+elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son
+homme recouvrait a la houe ou au rateau. Notre jeune fille.... Si nous
+lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu
+d'imagination que je n'en trouve pas.
+
+--Si nous la baptisions Hortense.
+
+--C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son pere, qui mourut quand
+elle n'avait que deux ans. Si la vie avait ete difficile quand le pere
+apportait son gain a la maison, elle le fut bien plus encore quand la
+mere se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus
+d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appetit,
+ce qui, pretendent les gens qui se donnent des indigestions, est
+excellent pour la sante ... des autres. Devant cette misere, la mere se
+remaria, non par amour, mais par speculation, pour trouver quelqu'un qui
+l'aidat a nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une
+infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme
+que la mere d'Hortense avait pris etait une sorte de brute, terrassier
+aussi, et qui n'avait d'autre merite que de travailler comme deux. C
+etait justement ce qu'il fallait. Malheureusement a cote de cette
+qualite il y avait un defaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en
+allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de
+vin. Il ne lachait son argent a la maison que quand on le lui arrachait;
+et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une
+terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler "le drame de
+la faim"; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se
+mettaient a pleurer en criant: "J'ai faim". Et ils criaient cela
+d'autant mieux que c'etait vrai.
+
+Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le
+bien-etre qui donne la beaute, ni la sante, heureusement. Elle poussa et
+se developpa en liberte a courir les champs et les bois, se nourrissant
+surtout de bon air, ce qui, parait-il, est plus nutritif qu'on ne le
+croit generalement.
+
+Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fut question de l'envoyer
+a l'ecole comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, a qui elle
+portait des fraises des bois dans l'ete, et dans l'hiver des branches de
+houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitie pour
+sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent a Pontoise, promettant de se
+charger de son instruction et plus tard de son avenir.
+
+Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas,
+comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent.
+Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint
+la meilleure eleve de sa classe.
+
+Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche
+mourut sans avoir pense a Hortense dans son testament, et, comme ses
+heritiers n'etaient pas disposes a se charger de cette petite fille
+qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mere a
+Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.
+
+La question qu'elle se posait en revenant etait de savoir a quoi on
+allait l'employer lorsqu'elle serait rentree dans la maison maternelle,
+car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et
+prevoyant.
+
+Cette question fut vite resolue.--Te voila, dit sa mere en la voyant
+entrer.--Oui, je viens pour rester avec vous.--Rester, tu n'y pense pas;
+pour que le pere fasse de toi ce qu'il a fait de l'ainee, jamais; tu vas
+t'en aller, et tout de suite.--Ou,--N'importe ou, fut-ce en enfer, tu
+serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.
+
+Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle
+en comprenait le ton et sentait bien qu'il etait inutile d'insister.
+Apres une assez longue discussion ou plus justement une longue
+recherche, il fut decide qu'elle irait a Paris demander l'hospitalite a
+une de ses tantes, fruitiere dans le quartier des Invalides. Seulement,
+comme le prix d'un billet coute dix-neuf sous d'Ermont a Paris et qu'il
+n'y avait que onze sous a la maison, il fut decide qu'elle irait prendre
+le train a Saint-Denis, ce qui ne couterait que huit sous. Sa mere
+l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les
+trois sous qui lui restaient.
+
+Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, a treize ans,
+apres avoir embrasse sa mere, qu'elle ne devait pas revoir.
+
+Quand elle entra chez sa tante la fruitiere, vous pouvez vous imaginer
+les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'etait point
+une mechante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours apres elle
+l'installa a un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite
+table chargee de fruits verts ou a moitie pourris. Vous representez-vous
+une jeune fille de treize ans, jolie, tres-jolie, disait-on, elevee dans
+un couvent, instruite jusqu'a un certain point, vendant des pommes a un
+sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.
+
+Quelle chute! Quelle souffrance!
+
+Pendant pres de trois ans elle vecut de cette miserable existence,
+dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et
+cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien aupres du supplice
+moral qui lui fut inflige.
+
+Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que
+vouliez-vous qu'elle fit, elle n'avait pas de metier, et elle etait trop
+miserable pour se payer un apprentissage, meme qui ne lui eut rien
+coute. De quoi eut-elle vecu pendant le temps de cet apprentissage?
+
+Il y a une saison ou les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs
+et elle quittait les Invalides pour des quartiers ou l'on a de l'argent
+a depenser aux superfluites du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin
+du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un eventaire charge de
+violettes pendu a son cou, un phaeton s'arreta devant elle, et un jeune
+homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le presenta, le jeune
+homme la regarda longuement et, lui ayant donne les deux sous, il
+continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment ou il
+disparut dans la confusion des voitures.
+
+Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer:
+c'etait le duc de Carami, celebre alors par sa grande existence, ses
+pertes au jeu, ses chevaux, ses maitresses et ses folies toutes marquees
+au coin de l'originalite.
+
+Le lendemain, Hortense se trouvait a la meme place, quand le duc
+s'arreta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au
+grand ebahissement des gens qui passaient, il resta a causer avec elle
+pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle etait et bien
+surpris de ses reponses.
+
+Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute
+la semaine, chaque jour a la meme heure, et quinze jours apres il
+installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallee de Montmorency,
+dans un hotel de la rue Francois Ier, qui coutait dix mille francs de
+loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des
+savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son ecurie.
+
+C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fut, a
+toujours eu un bouquet de violettes pres d'elle,--souvenir des fleurs
+qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.
+
+Disant cela, Cara regarda le bouquet place sur la table ou, quelques
+instants auparavant Leon etait accoude; puis elle continua:
+
+--Ne blamez pas la pauvre fille de s'etre ainsi jetee dans les bras du
+duc, elle n'a pas reflechi si elle se vendait ou si elle se donnait;
+elle etait fascinee, eblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et
+qui l'aimait. Car il l'aimait passionnement, et la meilleure preuve en
+est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porte.
+
+Elle s'arreta avec une sorte de confusion, puis se mettant a sourire:
+
+--J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon recit, dit-elle,
+mais, bien que je me sois coupee nous la reprendrons si vous le
+permettez.--Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui
+dit-il, mais je veux t'en donner une part, et desormais tu t'appelleras
+Cara. Ils s'aimerent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense
+devint a la mode. Etait-il possible qu'il en fut autrement pour la
+maitresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le
+duc, vous devez le savoir, etait poitrinaire, et la vie a outrance qu'il
+menait ruinait sa faible sante. Les choses en vinrent a ce point qu'on
+lui ordonna le sejour de Madere. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya
+et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il
+aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena a Paris.
+
+Elle s'arreta, la voix voilee par l'emotion; mais apres quelques minutes
+elle continua:
+
+--Le duc par son testament lui avait laisse une grosse part de ce qui
+restait de sa fortune. Ce testament fut attaque par la duchesse de
+Carami, remariee a cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente
+ans, et il fut casse par la justice pour captation. Vous avez du
+entendre parler de ce proces, qui a ete presque une cause celebre, je ne
+vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se concoit de
+reste, appele l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner
+des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'a faire son choix parmi les
+plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait etre fidele au
+souvenir et au culte de celui qu'elle avait adore, et dont elle se
+considerait comme la veuve. Cependant la misere etait devant elle, car
+ce proces l'avait ruinee, et elle avait une peur effroyable de la
+misere, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus
+hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier,
+Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanite folle et les
+pretentions, et qui, portant perruque sur une tete nue comme un genou,
+se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques meches de sa
+perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crut
+qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait a sa maitresse qu'une
+seule chose, qui etait qu'elle fit croire et fit dire qu'il avait une
+maitresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux,
+quand, en realite, il n'avait pas plus de maitresse que de cheveux.
+Hortense accepta ce marche, qui n'etait pas bien honorable, j'en
+conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misere, et
+pendant plusieurs annees, le tout Paris dont se preoccupait tant
+Salzondo put croire que celui-ci avait une maitresse. C'est la un fait
+bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces
+choses-la ne s'inventent pas.
+
+Sans repondre, Leon inclina la tete par un mouvement qui pouvait passer
+pour un acquiescement.
+
+--Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques
+annees, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle
+aspirait a une vie reguliere, sa reputation la suffoquait, et le milieu
+dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond degout. Elle
+crut avoir trouve dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le
+travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont
+elle ne se croyait pas tout a fait indigne. Elle sacrifia a cet homme la
+plus grande partie de ce qu'elle possedait; et trop tard elle s'apercut
+qu'elle s'etait trompee sur lui. De toutes les blessures qui l'ont
+frappee, celle-la a ete la plus douloureuse, non pas qu'elle aimat cet
+homme,--elle n'a jamais aime que celui qui est mort dans ses bras;--mais
+elle aimait l'honneur et la dignite de la vie, et c'etait sur la main de
+cet homme qu'elle avait compte pour les atteindre.
+
+Voila l'histoire de la pauvre fille de la vallee de Montmorency. J'ai
+tenu a vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme a qui
+vous avez temoigne tant de bonte, non Cara, mais Hortense."
+
+Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donne la
+sienne, elle la serra doucement.
+
+--Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idees,
+qui m'empecheront de penser a ces malheureux acrobates; je vous demande
+donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit
+entiere.
+
+--Mais....
+
+--Si demain vous pensez encore a moi et si vous voulez bien venir savoir
+quel a ete l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journee.
+
+--A demain alors.
+
+
+
+
+V
+
+
+Lorsque la porte du vestibule se fut refermee avec un petit bruit sec,
+et qu'il fut des lors bien certain que Leon sorti ne pouvait pas
+rentrer, Cara glissa vivement a bas de son lit, et, en chemise comme une
+femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie a la main,
+vers sa cuisine.
+
+Elle ne tremblait plus: et elle marchait resolument sans ces hesitations
+qui l'avaient obligee a s'appuyer sur le bras de Leon.
+
+Ayant pose sa bougie sur une table, elle se mit a fureter dans les
+armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.
+
+Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre a
+moitie rempli d'un gros vin noiratre, et dans l'autre un crouton de pain
+qui, place un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant
+il etait dur et sec.
+
+Mais elle ne parut pas s'en inquieter autrement, et prenant un couteau
+de cuisine, elle parvint a en couper ou plutot a en casser un morceau.
+Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de
+la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce
+vin.
+
+Evidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creuse l'estomac ou lui
+avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se reconforter; les
+infusions calmantes n'etaient pas le remede qui lui convenait
+presentement.
+
+Apres ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se
+coucher, elle atteignit un reveil-matin, dont elle placa l'aiguille sur
+huit heures; puis, apres l'avoir remonte, elle se mit au lit et, dix
+minutes apres, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et
+l'innocence etaient attestes par la regularite de la respiration.
+
+Elle dormit ainsi jusqu'au moment ou partit la sonnerie du reveil;
+alors, sans se frotter les yeux, sans s'etirer les bras, elle sauta a
+bas de son lit comme une femme de resolution ou d'humeur facile.
+
+En un tour de main elle fut habillee, chaussee, coiffee, et elle sortit.
+
+Arrivee rue du Helder, elle monta au second etage d'une maison de bonne
+apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.
+
+--Monsieur Riolle.
+
+--Mais monsieur n'est pas visible.
+
+--Il n'est pas seul?
+
+--Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....
+
+--Alors, c'est bien; j'entre.
+
+Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un etroit et
+sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand
+on la connaissait bien.
+
+Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombre de
+livres et de paperasses eparpillees partout sur le tapis et sur les
+meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'annees, a la
+figure rasee, vetu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe
+de moine, travaillait la tete enfoncee dans ses deux mains.
+
+Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se derangea
+pas, et Cara put arriver jusqu'a lui, glissant sur le tapis, sans qu'il
+levat la tete; sans doute il croyait que c'etait son valet de chambre;
+alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.
+
+Il fit un saut sur son fauteuil.
+
+--Tiens, Cara! s'ecria-t-il.
+
+Elle le menaca du doigt, et se mettant a rire
+
+--Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le
+cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infame!
+
+--Es-tu bete!
+
+--Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments
+que je suis venue te deranger si matin.
+
+--Tu viens me demander un conseil?
+
+--Tu as devine, avocat perspicace et malin.
+
+--Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?
+
+--D'une question de personne.
+
+--C'est plus delicat alors.
+
+--Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le
+bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la
+Banque de France.
+
+--Tu me flattes; c'est donc bien grave?
+
+--Tres-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?
+
+--Ah bah! est-ce que le fils?...
+
+--Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.
+
+--Excellente; fortune considerable et solidement etablie, a l'abri de
+tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'interesser, honorabilite
+parfaite.
+
+--Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle?
+Voila tout.
+
+--Huit, dix millions.
+
+--Au plus ou au moins?
+
+--Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de preciser.
+
+--Ton a peu pres suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?
+
+--Un fils et une fille; celle-ci a epouse le baron Valentin.
+
+--Un imbecile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle
+sont les relations du pere et du fils? Le pere est-il un homme dur, un
+vrai commercant?
+
+--Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mere qui est la tete de la
+maison.
+
+--Mauvaise affaire!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible
+generalement. Sais-tu si le fils est associe ou interesse dans la
+maison, et s'il a la signature?
+
+--Je suis oblige de te repondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de
+relation dans la maison.
+
+Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus
+sa jambe droite en haussant les epaules:
+
+--Comme on se fait sur les gens des idees que la realite demolit,
+dit-elle. Ainsi te voila, toi: tu es assurement un des hommes
+d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car apres avoir
+commence par etre l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses
+du demi-monde, ce qui personnellement avait des agrements, mais ce qui
+pecuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est-a-dire, le
+conseil des gens de la finance et de la speculation; au lieu de plaider
+simplement pour eux comme tes confreres, tu as fait leurs affaires, tu
+as ete les arranger a Constantinople, a Vienne, a Londres, partout; il
+parait que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moque
+de ce qui etait defendu ou permis, tu as ete recompense de ton courage
+par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquerir.
+Aujourd'hui, quand on parle de Riolle a quelqu'un, on vous repond
+invariablement: "C'est un malin". Tu as la reputation de connaitre ton
+Paris comme pas un. Eh bien, je viens a toi, et tu me reponds que tu ne
+peux pas me repondre!
+
+Riolle se mit a rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses
+levres minces, ce qui decouvrit ses dents pointues comme celles d'un
+chat.
+
+--Que tu es bien femme, dit-il, une idee te passe par la cervelle et
+tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il
+te fallait des renseignements precis sur la maison Haupois-Daguillon, tu
+les aurais aujourd'hui.
+
+--Hier, je n'y pensais pas.
+
+--Eh bien, donne-moi jusqu'a ce soir, et je te promets de te les porter
+precis et circonstancies, tels que tu les veux en un mot.
+
+--Ce soir, c'est impossible.
+
+--Tu es cruelle.
+
+--J'aime mieux venir les chercher demain matin.
+
+--Eh bien, soit.
+
+--Alors, adieu, a demain.
+
+--Deja!
+
+--Il faut que je passe chez Horton.
+
+--Tu es malade?
+
+--Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.
+
+Et elle s'en alla chez son medecin, auquel elle raconta ce qui lui etait
+arrive la veille, et qui lui ecrivit l'ordonnance qu'elle
+desirait,--c'est-a-dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle
+envoya une depeche a ses gens a Saint-Germain, pour leur dire de revenir
+a Paris.
+
+Toutes ces precautions prises, elle fit une gracieuse toilette de
+malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline
+blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse
+pres d'elle, elle attendit la visite de Leon.
+
+Elle l'attendit toute la journee, et elle se demandait s'il ne viendrait
+pas,--ce qui, a vrai dire, l'etonnait prodigieusement,--lorsqu'a neuf
+heures du soir il arriva. Elle avait donne des instructions pour qu'on
+le recut et qu'on ne recut que lui.
+
+Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui
+prendre des mains son pardessus et le conduire pres de Cara.
+L'appartement n'avait plus le meme aspect que la veille, le salon etait
+eclaire et les housses qui recouvraient les meubles avaient ete
+enlevees. Cependant ce n'etait pas dans ce salon que se tenait Cara;
+elle etait dans la chambre ou il avait passe une partie de la nuit
+precedente, allongee sur une chaise longue, pale et dolente.
+
+--Comme vous etes bon d'avoir pense a moi, dit-elle en lui tendant la
+main, et que c'est genereux a vous de venir faire visite a une malade
+chagrine et desagreable!
+
+--Comment allez-vous?
+
+--Assez mal, et vous voyez tous les remedes qu'Horton m'ordonne; j'ai
+fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.
+
+--Sans faire de medecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon
+remede; en venant, j'ai passe par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en
+sera quitte pour la peur.
+
+--Mais vous avez donc toutes les delicatesses du coeur aussi bien que de
+l'esprit, s'ecria-t-elle d'une voix emue; j'envie la femme que vous
+aimez; comme elle doit etre heureuse!
+
+--Je n'aime personne.
+
+--C'est impossible.
+
+Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.
+
+Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins legerement, plus ou moins
+spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout
+different prenait naissance dans le vestibule.
+
+Peu de temps apres l'arrivee de Leon, le timbre avait retenti, et un
+homme a mine rebarbative s'etait presente: c'etait un creancier,
+l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que
+trop bien.
+
+--Je veux voir votre maitresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en
+passant j'ai apercu les fenetres eclairees et je suis monte.
+
+A cela Louise repondit que sa maitresse ne pouvait recevoir; mais
+Carbans n'etait pas homme a se laisser ainsi econduire; il connaissait
+la maniere d'arriver aupres des debiteurs les plus recalcitrants.
+
+--Votre maitresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si
+demain je n'ai pas un fort a-compte, je la poursuis a outrance et la
+fais vendre.
+
+--Je le dirai a madame.
+
+--Non pas vous, mais moi en face; ca la touchera et la fera se remuer.
+
+Il avait eleve la voix et il commencait a crier fort lorsque Louise, qui
+etait une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son
+metier, se posa le doigt sur les levres, en faisant signe a Carbans
+qu'il ne fallait pas parler si haut:
+
+--Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas aupres de madame,
+c'est que quelqu'un est avec elle.
+
+--Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un serieux, il s'attendrira.
+
+--S'il est serieux, tenez, jugez-en vous-meme.
+
+Et, allant au pardessus de Leon, elle prit dans la poche de cote un
+petit carnet, dont on voyait le coin en argent se detacher sur le noir
+du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle presenta a Carbans:
+
+--Trouvez-vous ce nom-la serieux? dit-elle.
+
+--Bigre! fit-il en souriant, mes compliments a votre maitresse.
+
+Puis tout a coup se ravisant:
+
+--Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?
+
+--Parce que ca ne fait que commencer.
+
+--Et si ca ne dure pas?
+
+--Le meilleur moyen que ca ne dure pas, c'est de l'effrayer des le
+debut; si cela vous parait adroit, entrez, je me retire de devant la
+porte.
+
+--Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un a-compte,
+mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, interets et frais;
+et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... a
+boulet rouge. Dites bien cela a votre charmante maitresse. Huit jours,
+pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Leon ne se contenta pas de cette seule visite a Cara; apres la premiere
+il en fit une seconde, apres la seconde une troisieme.
+
+N'etaient-elles pas justifiees par l'etat maladif dans lequel elle se
+trouvait; cette chute lui avait reellement cause une violente emotion,
+et cela etait apres tout bien naturel.
+
+Et puis pourquoi n'aurait-il pas ete sincere avec lui-meme? il avait
+plaisir a la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait
+connues jusqu'a ce jour.
+
+Discrete, intelligente, instruite, causant de tout avec a-propos et
+mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu,
+beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses
+d'une facon amusante, avec malice sans mechancete, delicate dans ses
+gouts, distinguee dans ses manieres, c'etait, a ses yeux, une vraie
+femme du monde avec laquelle on aurait la liberte de tout dire et de
+tout risquer, a la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela
+mieux que jolie, et faite de la tete aux pieds pour provoquer le desir,
+mais en le contenant par un air de decence et un charme naturel qui
+etaient un aiguillon de plus et non des moins forts.
+
+Chaque fois que Leon la quittait, elle lui disait a demain, et le
+lendemain il revenait; le premier jour, il etait arrive a neuf heures,
+le second a huit heures et demie, le troisieme a six heures, le
+quatrieme a cinq heures, et, apres deux heures de conversation qui
+avaient passe sans qu'il eut conscience du temps, il etait reste a diner
+avec elle, sans facon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce
+jour-la il ne s'etait retire qu'a deux heures du matin. Et alors,
+marchant par les rues desertes et silencieuses, il s'etait dit
+tres-franchement qu'il eprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir a la
+voir.
+
+Depuis la disparition de Madeleine, il avait vecu fort melancoliquement,
+ne s'interessant a rien, et portant partout un ennui insupportable aussi
+bien a lui-meme qu'aux autres.
+
+Et voila que pour la premiere fois depuis cette epoque il retrouvait de
+l'entrain, de la bonne humeur; voila que pour la premiere fois le temps
+passait sans qu'il comptat les heures en baillant.
+
+Qui avait opere ce miracle?
+
+Cara.
+
+Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient ete
+pour lui si vides ces journees, si longues, si penibles, qu'il avait
+vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement
+s'il se refusait a ce que Cara les remplit, comme depuis quelques jours
+elle les remplissait.
+
+En realite, le sentiment qu'il avait eprouve et qu'il eprouvait toujours
+pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'etait point de ceux qui
+commandent la fidelite. Cara ferait-elle qu'il gardat ce souvenir moins
+vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait du
+revoir Madeleine dans un temps determine, la situation serait bien
+differente; mais la reverrait-il, jamais? De meme, cette situation
+serait toute differente, si elle l'avait aime, comme elle le serait
+aussi s'il lui avait avoue son amour et si tous deux avaient echange un
+engagement, une promesse, ou tout simplement une esperance. Mais non,
+les choses entre eux ne s'etaient point passees de cette maniere; il n'y
+avait eu rien de precis; et il etait tres-possible que Madeleine ne se
+doutat meme pas de l'amour qu'elle avait inspire. Alors, s'ils se
+revoyaient jamais, ce qui etait au moins problematique, dans quelles
+dispositions Madeleine serait-elle a son egard? N'aimerait-elle pas? Ne
+serait-elle pas mariee? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui
+assurement, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il
+voulait la prendre pour femme.
+
+Raisonnant ainsi, il etait arrive devant sa porte; mais, au lieu
+d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de
+Rivoli. Paris endormi etait desert, et de loin en loin seulement on
+rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux
+comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se
+detachaient en noir.
+
+Il etait arrive au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en
+prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de
+marcher et de respirer l'air frais de la riviere.
+
+Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au
+moins il n'en voyait pas, car si seduisante que fut Cara, ce n'etait pas
+une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;--malgre
+toutes ses qualites, et il les voyait nombreuses, elle ne serait
+toujours et ne pourrait etre jamais que Cara.
+
+Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds
+qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'etaient plonges dans les
+siens.
+
+Et a cette pensee, malgre la fraicheur du matin et le brouillard de la
+riviere qui le penetraient, une bouffee de chaleur lui monta a la tete
+et son coeur battit plus vite.
+
+Si l'heure n'avait pas ete si avancee, il serait retourne chez elle;
+mais deja l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les
+tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris
+d'oiseaux; ce n'etait vraiment pas le moment d'aller sonner a la porte
+d'une femme endormie depuis deux heures deja.
+
+Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; la il prit une voiture et se fit
+conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener
+n'importe ou dans les allees du bois.
+
+A neuf heures seulement, il se fit ramener a Paris, boulevard
+Malesherbes.
+
+Cara n'etait pas encore levee bien entendu, mais Louise ne fit aucune
+difficulte pour aller la reveiller et lui dire que M. Leon
+Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.
+
+Moins de deux minutes apres son entree Cara le rejoignait, vetue d'un
+simple peignoir:
+
+--Eh bien! s'ecria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc?
+
+Mais il lui montra un visage souriant.
+
+Alors elle le regarda curieusement de la tete aux pieds, ne comprenant
+rien au desordre de sa toilette et a la poussiere qui couvrait ses
+bottines.
+
+--D'ou venez-vous donc? demanda-t-elle.
+
+--Du bois de Boulogne, ou j'ai passe la nuit.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,--de
+la mienne, que j'ai fait serieusement dans le recueillement et le
+silence.
+
+--Vous ne me rassurez pas du tout.
+
+--C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si
+vous voulez bien m'entendre.
+
+Et, la prenant par la main, il la fit asseoir pres de lui, devant lui:
+
+--Vous etes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarque que je suis
+parti d'ici hier soir fort trouble, profondement emu: ce trouble et
+cette emotion etaient causes par un sentiment qui a pris naissance dans
+mon coeur. Avant de m'abandonner a ce sentiment, j'ai voulu sonder sa
+profondeur et eprouver quelle etait sa solidite; voila pourquoi j'ai
+passe la nuit a marcher en m'interrogeant, et ca ete seulement quand
+j'ai ete fixe, bien fixe, que je me suis decide a venir vous voir si
+matin pour vous dire ... que je vous aime.
+
+Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la
+porta a son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en
+meme temps, elle regarda Leon avec un sourire plein de tristesse:
+
+--J'aurais tant voulu etre Hortense pour vous! dit-elle apres un moment
+de silence, et n'etre que Hortense; mais, helas! il parait que cela
+etait impossible, meme pour un homme delicat tel que vous, puisque c'est
+a Cara que vous venez de parler.
+
+--Mais je vous jure....
+
+Elle ne le laissa pas continuer.
+
+--Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres a votre
+place seraient venus a moi et m'auraient dit: "Vous me plaisez, Cara;
+combien me demandez-vous par mois pour etre ma maitresse?" Vous etes
+trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parle d'un
+sentiment ne dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je
+suis touchee de vos paroles; mais, pour etre franche, je dois dire que
+j'en suis peinee aussi. Il me semble que l'amour ne nait point ainsi et
+ne s'affirme pas si vite: le gout peut-etre, le caprice peut-etre aussi,
+mais non, a coup sur, un sentiment serieux.
+
+De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse
+dont il avait deja ete frappe.
+
+--Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je
+le dedaigne. J'en suis vivement touchee au contraire, j'en suis fiere,
+car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis
+le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui
+sont nes en moi. D'autres naitront-ils plus tard? Je ne sais: cela est
+possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je
+connais vous etes celui vers qui je me sens la plus tendrement attiree.
+Mais l'heure n'a pas sonne de mettre ma main dans la votre, et j'espere
+que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter a mes levres un
+langage qui ne viendrait pas de mon coeur. A ma place, une coquette vous
+dirait peut-etre qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre
+amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire,
+parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.
+
+Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:
+
+--Et j'ajoute: faites-vous aimer.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Contrairement a ce qui se voit le plus souvent dans le monde auquel Cara
+appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, etait laide et
+d'une laideur repoussante qui inspirait la repulsion ou la pitie, selon
+qu'on etait dur ou compatissant aux infortunes d'autrui.
+
+Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la
+petite verole avait defiguree, ce n'etait point par un sentiment de
+prudente jalousie ou pour avoir a ses cotes un repoussoir donnant toute
+sa valeur a son teint blanc, veloute, vraiment superbe, qui pour le
+grain de la peau (la pate comme diraient les peintres), rappelait les
+petales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de ces
+precautions, sachant bien ce qu'elle etait, et connaissant sa puissance
+mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercee et eprouvee jusqu'a
+l'extreme.
+
+Si elle avait accepte pour femme de chambre cette fille laide, ca avait
+ete par pitie, par sentiment familial et aussi par interet. Louise en
+effet etait sa cousine et elles avaient ete elevees ensemble; mais
+tandis qu'Hortense se rendait a Paris pour y devenir Cara, Louise
+restait dans son village pour y travailler et y gagner honnetement sa
+vie comme couturiere. Par malheur, au moment ou Louise allait se marier
+avec un garcon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu la petite
+verole qui l'avait si bien defiguree, que lorsqu'elle avait ete guerie,
+son fiance n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait epouse une autre
+jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fut enceinte de cinq mois.
+Louise avait alors quitte son village, ou elle etait devenue un objet de
+risee et de moquerie pour tous, et elle etait arrivee aupres de sa
+cousine Hortense, a ce moment maitresse en titre du duc de
+Carami,--c'est-a-dire une puissance.
+
+Si la misere et les hontes des annees de jeunesse avaient trempe le
+coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas
+pourtant ferme aux sentiments de la famille: Louise etait sa camarade,
+son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait
+apprendre a coiffer, a habiller, a servir a table, et apres avoir paye
+ses couches et envoye son enfant en nourrice en se chargeant de toutes
+les depenses, elle l'avait prise pour femme de chambre.
+
+Femme de chambre devant les etrangers, attentive, polie et
+respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie,
+lorsqu'elle etait en tete a tete avec sa maitresse, en realite sa
+cousine, et une amie devouee, une sorte d'associee qui avait son
+franc-parler pour conseiller, blamer ou approuver librement, sans
+menagements, comme si elle soutenait ses propres interets.
+
+Cependant il etait rare qu'elle en usat pour interroger Cara ou pour
+aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle se
+contentait de repondre a ce qu'on lui demandait, ne prenant directement
+la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient.
+
+Les menaces de Carbans lui parurent de nature a legitimer une
+intervention energique. Bien entendu, elle avait raconte a Cara la
+visite de l'usurier, puis elle avait raconte aussi comment elle avait pu
+le renvoyer, grace au bienheureux pardessus de Leon, et naturellement
+elle avait cru que les 27,500 francs seraient verses avant le delai de
+huit jours fixe comme date fatale; mais, a son grand etonnement, elle
+avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le
+versement de ces 27,500 francs dut se faire prochainement.
+
+Et comme elle considerait qu'il y avait urgence, elle se decida a
+intervenir la veille du jour ou Carbans devait se presenter, pret a
+tirer a boulet rouge, suivant son expression, s'il n'etait pas paye.
+Pour cela elle attendit le depart de Leon, et comme il s'en alla a deux
+heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle
+aborda l'entretien en aidant Cara a se deshabiller.
+
+--Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle.
+
+--Je ne l'ai pas oublie.
+
+--Tu as des fonds?
+
+--Pas le premier sou.
+
+--Mais alors?
+
+--Alors il sera paye.
+
+--Avec quoi? par qui?
+
+--Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne puis
+preciser. Par qui? Par M. Leon Haupois-Daguillon qui sort d'ici.
+
+--Alors il paye d'avance, M. Leon Haupois-Daguillon?
+
+--Parbleu! M. Leon Haupois est d'une espece particuliere, l'espece
+sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met
+toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour
+conduire les gens, il n'y a qu'a chercher et a trouver leur grand
+ressort; une fois qu'on les tient par la, on les manoeuvre comme on
+veut.--Ne me tire pas les cheveux.--Si j'avais brusque les choses de
+telle sorte que Leon, mon amant depuis deux ou trois jours seulement,
+eut du payer 27,500 francs a Carbans, il eut tres-probablement ete
+blesse, et il eut tres-bien pu se dire que je ne l'avais accepte que
+pour battre monnaie sur son amour;--de la, reflexion, deception,
+humiliation et finalement separation dans un temps plus ou moins
+rapproche. Or, cette separation je n'en veux pas.
+
+--Mais Carbans?
+
+--Carbans viendra demain a neuf heures, Leon sera avec moi; tu defendras
+ma porte de maniere a ce que Carbans exaspere te mette de cote, et
+entre quand meme. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la colere
+l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me reclamera son argent
+grossierement en me reprochant de ne pas avoir use du delai qu'il
+m'avait donne pour me procurer les fonds. Alors, si Leon est l'homme que
+je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans
+s'en ira avec la promesse d'etre paye le lendemain par l'heritier de la
+maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel
+sera le resultat de cette scene due au hasard seul? Ce sera de prouver a
+Leon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, meme sous le coup de
+poursuites qui me menacent d'etre chassee d'ici, je ne cede pas a
+l'interet. D'un autre cote, il sera heureux et fier, n'etant pas mon
+amant, de m'avoir donne cette marque de son amour. Enfin je pourrai etre
+touchee de cette marque d'amour et l'en recompenser, ce qui simplifiera
+et ennoblira le denoument. Sois tranquille, nous sommes dans une bonne
+voie, et la situation va changer.
+
+--Il etait temps.
+
+--Il n'etait pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos changements, qui
+iront du haut en bas de l'echelle, tu renverras demain Francoise; elle
+nous a fait l'autre jour un diner que Leon a trouve execrable, et comme
+il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin
+de me choisir un vrai cordon bleu, Leon est sensible aux satisfactions
+que donne la table. J'etudierai son gout; il me faut quelqu'un qui soit
+en etat non-seulement de le contenter, mais, ce qui est autrement
+important, de lui donner des idees. Tu payeras a Francoise ses huit
+jours.
+
+--Sois tranquille, je n'aurai pas de peine a la renvoyer, elle ne
+demande que cela.
+
+--De quoi se plaint-elle?
+
+--De tout, du vin qu'on prend a mesure et au litre, du charbon qu'on
+achete au sac plombe, mais principalement de la viande que tu veux qu'on
+aille chercher a la Halle en ne prenant que celle de basse qualite.
+
+--Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-etre; moi j'ai
+dine pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux garcons de
+salle des Invalides pour deux sous.
+
+--Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire a
+la concierge: "Il n'y a rien a faire ici, madame est trop bonne pour sa
+famille, elle veut qu'on lui donne les restes."
+
+--Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne se
+plaignent pas que la viande est de basse qualite. Tu me debarrasseras
+donc de Francoise.
+
+--Celle qui la remplacera sera peut-etre aussi difficile qu'elle; une
+cuisiniere econome ne se trouve pas du premier coup.
+
+--On ne fera plus d'economie, sans rien gaspiller on prendra le
+meilleur; tu veilleras a cela. Mais assez pour aujourd'hui, il se fait
+tard.
+
+Et Cara se mit au lit.
+
+Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prevu, arriva pendant
+qu'elle etait en tete en tete avec Leon, et, comme elle l'avait prevu
+aussi, exaspere par Louise il forca la porte du salon ou il entra la
+menace a la bouche.
+
+Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en quelques
+paroles il dit tout ce qu'il avait a dire: on lui devait 27,500 francs,
+il les voulait, et puisque le delai de huit jours qu'il avait accorde
+n'avait servi a rien, il allait commencer des poursuites vigoureuses.
+
+Ce fut alors a Leon de se lever et d'intervenir.
+
+En cela encore Cara ne s'etait pas trompee dans ses previsions.
+
+--Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit
+Leon.
+
+--A qui ai-je l'honneur de parler?
+
+--Haupois-Daguillon.
+
+Carbans, qui ne saluait guere, s'inclina tout bas.
+
+--Je suis a vos ordres.
+
+Mais Cara a son tour se mit entre eux, et tirant Leon par la main, elle
+l'emmena dans l'embrasure d'une fenetre:
+
+--Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous melez pas de
+cela; n'ajoutez pas la honte a mes regrets.
+
+--C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal juge; si vous avez
+un peu d'amitie pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un moment
+avec cet homme.
+
+--Mais....
+
+--Je vous en prie.
+
+Il fallut bien qu'elle cedat et qu'elle se retirat dans sa chambre.
+
+Alors Leon revint vers Carbans qui avait abandonne son attitude
+provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et surtout
+beaucoup plus conciliante.
+
+--Monsieur, dit Leon, j'ai l'honneur d'etre l'ami de la personne que
+vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces
+soient mises a execution; si les 27,500 francs que vous reclamez sont
+dus legitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre jusqu'a
+demain et d'ici la, vous contenter de mon engagement, de ma parole?
+
+--Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain jusqu'a
+six heures.
+
+Et, sans en dire davantage, il deposa sa carte sur le coin de la table,
+qui se trouvait a portee de sa main.
+
+Cependant ce ne fut que le surlendemain que Leon paya ces 27,500 francs,
+car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurat, ce qui etait
+assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des
+relations avec ceux qui pretent ordinairement aux jeunes gens.
+
+Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien cocher
+nomme Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de Suresnes et
+proprietaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de l'argent,
+sans prelever de trop grosses commissions ni de trop gros interets, aux
+gens du monde riches et bien etablis qui se trouvaient par hasard genes.
+
+Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait
+pretees a 6 pour 100 seulement a M. Haupois-Daguillon puisqu'il n'y
+avait pas de risques a courir, mais il ne les avait pas, ces sommes, et
+l'argent etait bien dur et bien difficile a trouver.
+
+Bref, contre six billets s'elevant au chiffre total de 60,000 francs, il
+put preter a Leon une somme de 50,000 francs, et encore fut-ce seulement
+pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte eut ete
+difficile a prouver, cependant son benefice n'etait pas aussi gros
+qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait ete oblige de
+prelever dessus une somme de 2,000 francs offerte a Cara pour la
+remercier de lui avoir procure la connaissance de M. Haupois-Daguillon,
+qui, il fallait l'esperer, pourrait devenir avantageuse.
+
+Sur les 50,000 francs qu'il recut, Leon paya les 27,500 francs dus a
+Carbans, offrit a Cara une parure et garda 12,000 francs pour ses
+depenses courantes qui naturellement allaient etre un peu plus fortes
+que par le passe.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Une femme en vue comme l'etait Cara ne prend pas un amant sans que cela
+devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et meme sans
+que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en
+fassent ce qu'ils appellent une indiscretion.
+
+Bientot tout Paris, le tout Paris qui s'interesse a ces cancans, sut que
+Leon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue
+Royale?--Lui-meme.) etait l'amant de Cara (--Celle qui a ete la
+maitresse du duc de Carami?--Elle-meme.); et alors, pendant quelques
+jours, cela devint un sujet de conversation.
+
+--Il etait temps.
+
+Comme cela arrive presque toujours, la derniere personne qui apprit la
+liaison de Cara et de Leon fut celle qui avait le plus grand interet a
+la connaitre,--c'est-a-dire "le papa".
+
+Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se
+passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait "des lorettes ou des
+courtisanes". Bel homme et gate en sa jeunesse par des succes qui
+s'etaient continues jusque dans son age mur, il n'avait jamais compris
+qu'on se commit avec des femmes "qui font marchandise de leur amour". A
+quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.
+
+Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour a ses oreilles; alors il
+voulut tout naturellement savoir s'il etait fonde, et comme il lui etait
+difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la reponse la plus
+precise, c'est-a-dire Leon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui
+devait avoir des renseignements a ce sujet.
+
+En effet, bien que Byasson n'eut pas de relations dans le monde de Cara,
+il savait a peu pres ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se
+passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'a
+celui des cocottes, simplement en qualite de curieux qui veut etre
+informe de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosite, il
+ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne
+plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un
+ordre tout autre, sur tout ce qui touchait a la litterature, a la
+peinture, a la musique. Bien qu'il ne fut qu'un commercant, il ne
+laissait pas paraitre un livre nouveau un peu important sans le lire, et
+sans se faire lui-meme,--et l'un des premiers,--une opinion a son sujet
+dont rien plus tard ne le faisait demordre, pas plus l'eloge que le
+blame. Dans tous les bureaux de location des theatres de Paris, son nom
+etait inscrit pour qu'on lui reserva un fauteuil d'orchestre aux
+premieres representations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou
+applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en
+ce jour-la serieux et reserves comme des augures qui croient a leur
+sacerdoce, lui eut revele leurs sentiments. Avant que le Salon de
+peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y
+figurer; il avait ete les voir dans les ateliers, il avait cause avec
+les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute
+faite des journaux ou des gens du metier. Toutes les fois qu'une vente
+interessante avait lieu a l'hotel des commissaires-priseurs, il recevait
+un des premiers catalogues tires, et s'il n'assistait point a toutes les
+vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui meritaient
+une visite. Ou trouvait-il du temps pour cela? C'etait un prodige; et
+cependant il en trouvait, de meme qu'il en trouvait encore pour arriver
+presque chaque jour a la fin du dejeuner de M. et madame
+Haupois-Daguillon, de facon a prendre une tasse de cafe avec eux;--il
+est vrai que la famille Haupois-Daguillon etait sa famille a lui qui ne
+s'etait point marie, comme Leon et Camille etaient ses enfants; et il
+est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si
+avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.
+
+Personne mieux que lui assurement n'etait en etat de savoir ce qu'etait
+cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans
+jamais s'inquieter d'elle, et qui maintenant, disait-on, etait la
+maitresse de son fils.
+
+Au premier mot, il fut evident que Byasson pourrait repondre s'il le
+voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout a fait
+significative.
+
+--Vous savez qu'elle est la maitresse de Leon? demanda M. Haupois.
+
+--On le dit; mais je n'en sais rien.
+
+--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale
+a mon fils en m'apprenant ce que vous savez. A vrai dire, et tout a fait
+entre nous, je ne suis pas fache de cette liaison.
+
+--Ah! vraiment.
+
+--Entendons-nous: certainement je suis offusque de voir un homme comme
+Leon, beau garcon, intelligent, distingue, mon fils, qui pourrait
+prendre des maitresses ou il voudrait, devenir l'amant d'une lorette,
+d'une courtisane a la mode; oui, tres-certainement cela me blesse; mais
+enfin, d'un autre cote, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement
+que je vois Leon echapper a l'influence sous laquelle il etait;--Cara le
+guerira de Madeleine.
+
+--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses a votre point de vue,
+et je ne peux pas me rejouir de voir Leon l'amant de Cara.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voila pourquoi je suis
+jusqu'a un certain point effraye de penser que Leon va subir son
+influence. N'oubliez pas comment Leon a ete eleve et quelles etaient ses
+dispositions dans sa premiere jeunesse.
+
+--Il me semble que Leon a ete aussi bien eleve qu'il pouvait l'etre.
+
+--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collegien pour ces
+femmes qui, a un degre quelconque, etaient des Cara. Vous vous
+contentiez de hausser les epaules quand nous le voyions, le nez colle
+contre les vitres, regardant leur defile. Et vous haussiez les epaules
+encore quand vous le preniez a lire ces journaux ou ces romans qui ont
+la pretention d'etre l'expression du _high-life_ parisien. Il ne vous
+faisait point part de ses idees, bien entendu, mais avec moi il
+regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien
+etait vive sa curiosite de savoir quelle etait cette existence qui
+l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'a ce
+jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse
+que par la nullite ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le
+prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas
+nulle, elle n'est pas sotte.
+
+--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle
+d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.
+
+--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse,
+Caravane, Carapace et surtout Caravanserail,--ce qui, eu egard a ses
+moeurs hospitalieres, est une sorte de qualificatif parfaitement
+justifie,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, nee
+a Montlignon, dans la vallee de Montmorency, de parents pauvres et peu
+honnetes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car a neuf ans elle
+seduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commence de bonne
+heure,--une vieille dame riche qui la fit elever dans un couvent.
+Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commenca pour la jeune
+fille une existence de misere horrible. On la retrouve au bout de
+quelques annees la maitresse du duc de Carami. C'est le temps de sa
+splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il
+etait bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui
+restait de sa fortune a sa maitresse. Le testament est attaque pour
+captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle
+est la maniere de plaider de Nicolas, quel est son systeme de
+personnalites et d'injures; il a forme son dossier avec des notes qui
+lui ont ete fournies par la prefecture de police, il lit ces notes et
+montre ce qu'a ete Cara depuis l'age de treize ans, c'est-a-dire depuis
+son arrivee a Paris. Jamais requisitoire n'a ete plus ecrasant, et ce
+qui lui donne un caractere de cruaute reelle, c'est la presence de Cara
+a l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se leve et s'avance a la barre
+dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant elegante.
+Elle demande a donner quelques explication et prend la parole: "Tout ce
+qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis
+nee dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable
+de la fatalite de ma naissance? oui, mon enfance s'est passee dans la
+fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis
+sortie. Mais que dire de celles qui, nees dans le ciel, descendent
+volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus
+riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte
+de cinq mois?" La-dessus, comme vous le pensez bien, le president,
+indigne, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit
+ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte,
+c'etait la duchesse de Carami. Voila qui vous fera connaitre Cara,
+mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable,
+et quelle est sa resolution, quelle est son audace quand on l'attaque.
+
+Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbe dans la reflexion;
+depuis quelques instants deja, il avait perdu le sourire de confiance et
+d'assurance avec lequel il avait aborde cet entretien.
+
+--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur ainee, Isabelle.
+Toutes deux ont suivi la meme carriere; mais, tandis qu'Isabelle a
+demande la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce
+qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandee au monde
+commercial et financier. Apres l'experience du duc de Carami, qui avait
+mal fini, elle s'est adressee aux fils de famille de la haute banque et
+du haut commerce, trouvant la des avantages moins brillants peut-etre
+que ceux que rencontrait sa soeur, mais a coup sur plus serieux et plus
+productifs. Vous donner la liste des gens a la fortune desquels elle a
+fait une large breche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons
+des noms si vous en desirez.
+
+--Alors elle doit etre riche?
+
+--Elle l'etait, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un
+aventurier qu'elle voulait epouser. C'est le juste retour des choses
+d'ici-bas.
+
+--Tout ce que vous me dites-la est assez effrayant.
+
+--Aussi avez-vous eu grand tort de vous rejouir en pensant que Cara le
+guerirait de Madeleine; il y a des remedes gui sont pires que le mal; et
+cette chere Madeleine n'etait pas un mal. Ah! la pauvre fille, que
+n'est-elle la pour nous sauver!
+
+--Elle serait la que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Leon
+n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai.
+En tout cas, il y a un moyen d'empecher les choses d'aller trop loin.
+Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Leon serre, et alors
+elle s'en fatiguera bien vite.
+
+--A moins que Leon ne trouve des preteurs, ce qui, vous le savez comme
+moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signe
+Haupois-Daguillon?
+
+--Allons, decidement je parlerai a Leon.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Bien que M. Haupois voulut parler a son fils, il ne lui parla point; la
+situation n'etait pas assez franche pour qu'il l'affrontat volontiers,
+sans raisons decisives sur lesquelles il put s'appuyer; si Leon devait
+faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.
+
+Il valait donc mieux ne pas se hater et attendre pour voir quelle
+tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme
+que lorsqu'on l'aime, et par cela que Leon etait l'amant de Cara, il
+n'etait nullement demontre qu'il l'aimat; cette liaison pouvait tres
+bien n'etre qu'un caprice, et il n'etait pas de sa dignite de pere de
+famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait ete question
+d'un sentiment serieux, il n'avait pas hesite a agir: bien que cela
+parut peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menacant, et il
+paraissait sage de garder intacte l'autorite paternelle pour ce moment,
+au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point etait
+urgent a l'heure presente: c'etait de surveiller Leon et, autant que
+possible, de le retenir a la maison de commerce, de facon a ce qu'il ne
+donnat pas trop de temps a Cara, et sur ce point il fut tres-net avec
+son fils.
+
+Leon eut voulu faire ce que son pere lui demandait, car il se sentait en
+faute vis-a-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que
+lui-meme voulait etait par malheur impossible.
+
+Son pere et sa mere savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas a
+leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position
+aupres de Cara, il etait oblige de faire a chaque instant, a propos de
+tout comme a propos de rien, la preuve de son amour.
+
+La situation en effet avait ete nettement dessinee par elle:
+
+--Il est bien entendu, mon cher Leon, que je ne veux pas de ton argent,
+lui avait-elle dit le jour ou il lui avait apporte le cadeau qu'il avait
+paye avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as debarrassee de cet horrible
+Carbans, et j'ai accepte ce service parce que je le considere comme un
+pret que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont
+la negociation est en ce moment difficile, mais qui a un moment donne
+redeviendront ce qu'elles sont en realite, excellentes; je te les
+montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce
+cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait
+te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date
+dans notre vie. Mais, quant aux choses d'interet, je veux qu'il n'en
+soit jamais question entre nous.
+
+--Cependant....
+
+--Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a
+pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela
+est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces a cette
+joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est la une fatalite de ma
+position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la reputation qui
+m'a ete faite. On a cru que j'etais avide, et bien que je n'aie par rien
+justifie une pareille reputation, elle s'est repandue dans Paris, ou
+elle s'est solidement etablie, parait-il.
+
+--Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondee!
+
+--Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour ou
+tu pourrais douter de mon desinteressement, cela importerait beaucoup.
+Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'elever l'ombre meme d'un
+soupcon, et ce soupcon pourrait naitre si tu n'avais pas la preuve que
+je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que
+tu te donneras toi-meme en te disant: "Elle n'a jamais voulu accepter un
+sou de moi?" Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je
+t'aime par interet?
+
+--Ne crains point cela.
+
+--Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te
+donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais ete une
+femme avide, si j'avais ete inspiree par l'interet dans le choix de mon
+amant, je n'aurais pas ete assez maladroite ni assez mal avisee pour te
+prendre.
+
+Disant cela, elle l'avait regarde a la derobee, mais il n'avait pas
+bronche.
+
+Alors elle avait continue de facon a preciser ce qu'elle voulait dire:
+
+--Cela t'etonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel
+que toi, et cependant, si tu veux reflechir, tu sentiras combien mes
+paroles sont raisonnables. Si ton pere est riche, il l'est d'une bonne
+petite fortune bourgeoise qui n'a rien a voir avec le grand luxe; et
+puis il connait le prix de l'argent; c'est un commercant, et il ne
+laisserait assurement pas ecorner un morceau de cette fortune sans s'en
+apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on ecorche tout vivant.
+D'autre part, elle n'est pas a toi cette fortune, elle est a ton pere, a
+ta mere, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout
+coeur, ont peut-etre vingt ans, ont peut-etre trente ans a vivre. Il y
+aurait donc la encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour
+demontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit
+pas.
+
+--Que veux tu donc?
+
+--Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se meler a notre
+amour; voila pourquoi desormais tu ne me feras plus des cadeaux qui
+valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce
+qui a une valeur materielle, je te demande et j'exige ce qui a mes yeux
+est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton
+amitie, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut
+donner. Et, de ce cote, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi
+laisse-moi te faire un reproche a ce sujet: depuis que nous nous aimons,
+c'est a peine si tu as dine ici cinq ou six fois. Ca n'etait pas la ce
+que j'avais espere et la preuve c'est que j'avais pris une cuisiniere
+pour toi. La premiere fois que tu as accepte mon diner, j'ai tres-bien
+vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu etais plus difficile
+que moi; alors tout de suite j'ai renvoye ma cuisiniere, qui etait bien
+suffisante pour moi, et j'ai pris a ton intention un cordon bleu.
+
+--Tu as fait cela!
+
+--Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu recompensee? Tu as
+trouve ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guere fait
+plus d'honneur que si elle avait continue d'etre mediocre. Est-ce que tu
+ne devrais pas rester a dejeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu
+ne devrais pas revenir diner tous les soirs? Comprends donc que je suis
+affamee de joies que je ne connais pas: celles de l'interieur, du
+tete-a-tete, du menage. Revele-les moi ces joies, fais-les moi gouter,
+que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer pres de moi? Non,
+n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons,
+toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses a nous dire, et,
+lorsque nous nous separons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que
+nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie a deux, a un, comme je la
+voudrais etroite et fermee, si intime qu'il n'y ait place entre nous que
+pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!
+
+Cette vie intime a deux c'etait celle que Leon avait si souvent revee,
+si souvent desiree en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la
+bouche de sa maitresse l'avait-il profondement emu.
+
+--Si tu n'etais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te
+parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espere, a te faire
+manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu
+es maitre de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois
+me sacrifier a ta boutique. Me le dis-tu?
+
+Au moment ou elle parlait ainsi, elle connaissait deja assez Leon pour
+savoir qu'elle le frappait a son endroit sensible.
+
+--Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu desires, je le desire
+moi-meme.
+
+--Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu
+m'aimes comme je veux etre aimee, prouve-le moi tous les jours, a chaque
+instant, dans tout. Ah! si j'etais ce qu'on appelle une femme honnete ou
+si tout simplement j'etais ta femme, je serais moins exigeante, mais je
+suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par
+les soins, par les prevenances, par les egards que tu me le feras
+oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui
+t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.
+
+La question se trouvant ainsi posee par son pere et par Cara, c'etait du
+cote de celle-ci qu'il avait ete entraine. Comment rester a sa
+"boutique" quand il etait attendu? Comment ne pas venir diner quand elle
+l'attendait? Elle se facherait. Pouvait-il la facher?
+
+S'il lui avait plu, c'avait ete un hasard.
+
+Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait etre
+aime,--ce qui etait un choix.
+
+Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui etait doux.
+
+Ce reve de collegien emancipe, qu'il avait fait si souvent, d'etre aime
+par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, etait realise.
+
+Cara l'aimait et elle voulait etre aimee par lui.
+
+Il y avait la de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanite. Ce
+n'est pas seulement de tendresse ou de desir qu'est fait l'amour et
+surtout l'amour qu'inspire une femme a la mode, une femme comme Cara.
+
+Combien de fils de famille ont ete jetes dans les folies ou les hontes
+de la passion, parce que leur maitresse etait une Cara.
+
+Combien ont ete perdus, ruines, deshonores, non par l'amour, mais par
+l'amour-propre.
+
+Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un
+titre de noblesse. On etait fils d'un bourgeois enrichi: on devient
+quelqu'un.
+
+
+
+
+X
+
+
+Bien que Cara voulut avoir toujours Leon pres d'elle, il y avait deux
+jours de la semaine cependant ou elle lui rendait la liberte, non pas
+franchement, mais d'une facon detournee, avec des raisons sans cesse
+renouvelees: ces deux jours etaient le jeudi et le dimanche.
+
+En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois ou elle
+s'arrangeait pour etre seule,--le 17.
+
+Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Leon n'avait pas
+tarde a remarquer qu'il y avait la quelque chose d'etrange: l'habilete
+meme des pretextes mis en avant avait frappe son attention.
+
+Si une maitresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanite et
+l'amour-propre; par contre, elle enfievre bien souvent la jalousie d'un
+amant.
+
+Assurement Leon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait
+entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux
+que personne ce que valaient les histoires racontees sur son compte et
+sur ses pretendus amants; mais cependant ses audaces de rehabilitation
+n'allaient pas jusqu'a la faire immaculee; elle avait ete aimee, elle
+avait eu des liaisons.
+
+Toutes etaient-elles rompues?
+
+Ou allait-elle?
+
+Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de precautions pour cacher ses
+absences?
+
+Certainement elle etait intelligente et fine, mais lui-meme n'etait ni
+naif ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir
+qu'elle n'etait pas sincere dans les explications qu'elle lui donnait et
+qu'il ne lui demandait pas.
+
+Quand meme elle ne se serait pas troublee (et sont trouble prouvait bien
+qu'elle n'etait pas aussi rouee qu'on le pretendait), Louise l'eut
+eclaire par son embarras, lorsque, rentrant a l'improviste, il
+l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des reponses evasives, telles
+qu'en peut faire une femme de chambre devouee qui ne veut pas trahir sa
+maitresse.
+
+Tout cela formait un ensemble de faits qui n'etaient que trop
+significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.
+
+En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis
+midi jusqu'a sept heures du soir? Elle etait pieuse, cela etait vrai, et
+bien qu'elle se cachat pour dire ses prieres, et qu'elle eut place son
+prie-Dieu dans un cabinet retire, ou personne ne penetrait, au lieu de
+l'exposer a l'endroit le plus en vue de sa chambre a coucher, comme tant
+de femmes le font, il etait impossible de ne pas savoir, quand on avait
+vecu de sa vie, qu'elle accomplissait avec regularite certaines
+pratiques religieuses; mais, si devote qu'on soit, on ne reste pas dans
+les eglises de midi a sept heures, meme le dimanche.
+
+Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.
+
+Il n'y en a pas davantage qui reviennent periodiquement et regulierement
+le 17 de chaque mois.
+
+Et puis, si telle avait ete la raison qui la faisait sortir et la
+retenait dehors, pourquoi ne l'eut-elle pas dit tout simplement?
+
+Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, a
+lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montre tant de
+precautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher.
+
+C'etaient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi
+a s'inquieter, et non pas la jalousie, non pas la mefiance.
+
+De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de mefiance, etant
+au contraire porte par sa nature a croire le bien beaucoup plus
+facilement que le mal.
+
+Cependant, dans le cas present, il fallait fatalement qu'apres avoir
+cherche le bien sans le trouver nulle part, il en arrivat au mal malgre
+lui, et il y avait des jours ou il se disait qu'il fallait qu'il apprit,
+n'importe comment, ou Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait,
+ce qu'elle faisait.
+
+Plusieurs fois il le lui avait demande sur le ton de la plaisanterie,
+n'osant pas l'interroger serieusement; mais toujours elle lui avait
+repondu par des reponses evasives qui, malgre sa finesse, criaient le
+mensonge.
+
+Un jour, cependant, elle s'etait fachee et, sous le coup de la colere,
+elle lui avait repondu franchement:
+
+--Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux
+vaut nous separer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure
+que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que
+celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou
+renonce a moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est
+justement le contraire des egards et des sentiments d'estime que je te
+demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-la, dont
+on peut etre jaloux sans qu'elles en soient blessees; il y en a
+d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle
+des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut
+pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point,
+n'est-pas?
+
+Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il etait
+jaloux: comment eut-il cesse de l'etre, alors que les causes qui avaient
+provoque cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus
+de ces inquietudes que, pour le reste, Cara s'appliquait a le rendre
+aussi heureux que possible: toujours prevenante, toujours caressante,
+toujours tendre, la plus douce, la plus agreable des maitresses; gaie et
+enjouee d'humeur, egale de caractere, passionnee de coeur, ravissante
+d'esprit, ne cherchant qu'a lui plaire, s'ingeniant a le charmer avec
+une souplesse, une fecondite de ressources, une richesse d'invention qui
+le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle
+l'aimait!
+
+Et cependant?
+
+Cependant, ce point d'interrogation restait enfonce comme un clou dans
+sa tete, a l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour
+en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque
+jeudi, Cara sortait regulierement comme si elle ne s'apercevait pas du
+supplice qu'elle lui imposait.
+
+Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fit rien d'ailleurs
+pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 precisement, il recut un
+billet pour assister a l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il
+s'etait lie a Madrid, et qui venait de mourir a Paris. Il hesita
+d'autant moins a se rendre a cet enterrement qu'il ne devait pas voir
+Cara ce jour-la.
+
+Deux ou trois personnes seulement se trouverent avec lui a l'eglise;
+alors, pour que ce pauvre garcon ne fut pas conduit tout seul au
+cimetiere, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse,
+qui avait ete creusee dans la partie haute du Pere-Lachaise, au dela de
+la grande allee transversale.
+
+Comme il redescendait melancoliquement vers Paris en suivant l'allee des
+Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Perier, il apercut une
+femme qui, de loin, lui parut ressembler a Cara d'une facon frappante:
+meme taille, meme port de tete, memes epaules, elle etait penchee sur la
+vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette
+vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille posee
+pres d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la
+reconnaitre surement. Elle fit un mouvement, c'etait elle. Alors il se
+jeta derriere un monument pour qu'elle ne le vit pas et ne crut point
+qu'il etait ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle
+continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints
+gantees, puis quand elle eut tout nivele, un jardinier lui apporta un
+arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-meme les fleurs qu'elle venait
+de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, apres une assez longue
+priere, elle partit.
+
+Alors Leon, vivement emu, s'approcha, et sur le monument devant lequel
+elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: "Amedee-Claude-Francois-Regis
+de Galaure duc de Carami."
+
+Ainsi celui qu'il avait cru un rival etait un mort.
+
+Le jardinier qui avait apporte l'arrosoir, etait en train de placer dans
+sa corbeille les plantes fanees arrachees par Cara; Leon s'approcha de
+lui:
+
+--Voila une tombe pieusement entretenue, dit-il.
+
+--Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ca dans le cimetiere: tous les
+mois, le 17, _recta_, la garniture est changee, et jamais rien de trop
+beau, rien de trop cher.
+
+Leon revint a Paris, marchant la tete dans les nuages, et il s'en alla
+droit chez Cara qui, bien entendu, etait rentree.
+
+L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:
+
+--Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.
+
+--Oui, je suis heureux, tres-heureux.
+
+Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse emue.
+
+Il avait son projet.
+
+On etait au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait
+etre absente depuis deux heures jusqu'a six; il etait resolu a la
+suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien
+certain de decouvrir une tromperie du jeudi analogue a celle du 17.
+
+A deux heures moins dix minutes, il etait dans une voiture devant le
+numero 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant
+vivement de voiture, il la suivit de loin a pied.
+
+Elle le conduisit ainsi jusqu'a la rue Legendre, a Batignolles: elle
+allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la
+rue Legendre un embarras sur le trottoir la forca a s'arreter et a se
+coller contre une maison; alors, levant la tete, elle apercut Leon qui
+arrivait.
+
+En quelques pas, il fut pres d'elle.
+
+--Toi ici! s'ecria-t-elle, d'une voix etouffee.
+
+Mais, sans se laisser arreter par ces paroles et par son regard
+courrouce, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle
+intention il l'avait suivie.
+
+Elle garda un moment de silence.
+
+--Tu meriterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je
+ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas
+tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frere. Il est mort, laissant
+trois enfants qui sont orphelins, car leur mere est plus que morte pour
+eux. Je les ai pris, je les eleve, et je viens passer quelques heures
+avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas a l'ecole, je
+les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de
+tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur
+porte; monte avec moi. Ne resiste pas; je le veux; ce sera ta punition,
+jaloux!
+
+Ils monterent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les
+portes etaient fermees; en arrivant au palier du premier etage, il la
+prit dans ses deux bras, et l'embrassant:
+
+--Tu es un ange! dit-il.
+
+Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout a coup se
+mettant a rire:
+
+--Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?--de ses levres elle lui
+effleura l'oreille,--une grande bebete.
+
+C'etait au dernier etage qu'habitaient les enfants, dans un logement
+simple, tres-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les
+soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint
+ouvrir la porte.
+
+Aussitot les trois enfants accoururent et se jeterent sur Cara, sans
+faire attention a Leon qui se tenait un peu en arriere.
+
+--Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Carbans n'etait pas le seul creancier de Cara: Leon ne fut pas longtemps
+sans decouvrir cette facheuse verite.
+
+Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'etait
+explique une bonne fois avec lui a propos de ses affaires, et elle
+n'etait pas femme a revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait
+pas qu'il y eut de questions d'argent entre eux, cela avait ete
+nettement formule; elle lui avait seulement montre les valeurs dont se
+composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but,
+se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Leon, qui
+n'etait pas lui-meme bien au courant des choses financieres, avait du
+interroger quelques personnes competentes, et il avait eu le tres-vif
+chagrin de venir dire a sa maitresse que ce qu'elle considerait comme
+une fortune n'etait qu'un ensemble de titres deprecies et qui pour la
+plupart meme n'etaient pas realisables.
+
+Cara avait recu cette mauvaise nouvelle sans en etre trop vivement
+affectee, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle etait loin
+d'avoir une pareille pensee), mais parce qu'elle savait par experience
+que des valeurs declares mauvaises par des gens de Bourse peuvent
+devenir, a un moment donne, une source de fortune: il n'y a pas de femme
+dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce
+prince qui fit cadeau a une de ses maitresse de quelques titres de
+propriete sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien
+preter, et qui, du jour au lendemain, quand on commenca a exploiter les
+sources de petrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes
+croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotees cinq
+francs a la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs
+centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et
+elles y tiennent.
+
+Ce fut par Louise que Leon connut la situation vraie de Cara: interrogee
+par lui, la fidele femme de chambre commenca par se defendre de parler,
+mais elle finit par tout dire:
+
+--Je vois bien que monsieur a remarque l'inquietude de madame, et qu'il
+a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentees dans la maison; je ne
+veux pas que cette inquietude et nos airs mysterieux lui fassent
+supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux,
+et, si monsieur etait malheureux, cela ferait le chagrin de madame.
+C'est la ce qui me decide a parler. Seulement, monsieur voudra bien me
+promettre a l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai raconte
+et que c'est moi qui l'ai averti.
+
+--Parlez.
+
+--Eh bien, madame va etre saisie et vendue.
+
+Leon respira; ce n'etait pas cela qu'il craignait apres ces savantes
+recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers
+n'etaient pas graves, et leur guerison etait facile.
+
+--Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce miserable M. Ackar,
+en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de
+madame; il les a vendues ou echangees et a remplace celles qui lui
+avaient ete confiees par d'autres qui ont tellement baisse que les
+vendre maintenant serait une ruine. Madame etait loin de se douter de
+cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a
+decouvert la verite ou tout au moins une partie de la verite, car a ce
+moment il y avait une certaine quantite de ces valeurs qui, etant
+depreciees, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru a cette
+hausse, et elle a compte dessus pour payer ses depenses. Ce n'est pas la
+hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a
+pas diminue ses depenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses
+fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le
+boucher, l'epicier, meme le boulanger; c'est a en perdre la tete. Si
+elle voulait que tout cela fut paye du jour au lendemain, rien ne serait
+plus facile, elle n'aurait qu'un mot a dire, qu'un signe de tete a
+faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se
+ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce
+signe, elle aime trop monsieur.
+
+A une pareille confidence il n'y avait qu'une reponse possible: demander
+les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Leon.
+
+Mais Louise refusa:
+
+--Si monsieur croit que c'est pour en arriver a ce resultat que je lui
+ai raconte, bien malgre moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce
+que j'ai demande a monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai
+parle. Si monsieur payait lui-meme les fournisseurs, madame comprendrait
+tout de suite le role que j'ai joue et dans sa colere elle me
+renverrait. Je ne veux pas de ca et voila pourquoi, avant d'ouvrir la
+bouche, j'ai fait promettre a monsieur que madame ne saurait jamais rien
+de ce que je lui aurais raconte; monsieur a promis, je lui demande de
+tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parle, c'est pour
+monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiete pas de ce qu'il
+peut remarquer d'etrange. Maintenant il est bien certain, que si
+monsieur pouvait debarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais
+heureuse, mais comment?
+
+Leon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il
+la voyait devouee a Cara; mais, malgre tout, elle lui inspirait un
+sentiment de repulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette
+confidence.
+
+--Voila une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les
+dettes de sa maitresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener a
+demander a Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle
+me croit plus jeune que je ne suis.
+
+Et il se decida a demander a Cara l'etat de ses dettes, bien convaincu
+qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot
+qui l'obligeait a intervenir: "Si elle voulait, elle n'aurait qu'un
+signe a faire pour que tout fut paye du jour au lendemain." Si cela
+n'etait pas completement vrai, il suffisait que ce fut possible pour que
+Leon trouvat son honneur engage a payer tout lui-meme. Seulement il
+aurait mieux aime qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins
+adroitement deguise, Cara s'adressat franchement a lui, cela eut ete
+plus digne, plus conforme au caractere qu'il avait cru trouver en elle,
+qu'il avait ete si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui
+gatait la Cara qui peu a peu s'etait revelee a lui, et qui, justement
+par les qualites qu'il avait decouvertes en elle, s'etait emparee de son
+coeur d'une maniere si forte et si profonde. Mais cette deception
+n'etait pas telle qu'elle dut l'empecher de s'acquitter de son devoir
+envers elle: il etait son amant, son seul amant, elle avait des dettes,
+il devait les payer, cela etait oblige.
+
+Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignite et son honneur,
+mais il le devait encore pour le monde, c'est-a-dire pour sa reputation.
+Malgre son amour du tete-a-tete et de l'intimite, Cara n'avait pas rompu
+avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un
+certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient a son
+monde, les hommes appartenaient a tous les mondes, au vrai comme au
+faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude,
+les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle etait une
+femme desirable, ceux-la pour rien, pour aller quelque part ou l'on
+s'amuse, ou l'on est libre, et ou de temps en temps on trouve un bon
+diner. Pour tous il etait l'amant en titre et si les huissiers
+saisissaient sa maitresse, c'etait exactement comme s'ils le
+saisissaient lui-meme, avec cette circonstance aggravante qu'il la
+laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y etait pas lui-meme.
+
+Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir
+entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il
+payat tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-etre
+assez difficile; car ce qu'il s'etait reserve sur le pret de Rouspineau
+etait depense depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il
+ferait un nouvel emprunt a Rouspineau.
+
+Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement
+pris avec Louise; il avait trouve dans l'antichambre un monsieur qui
+avait la tournure d'un huissier et il desirait savoir ce que cet
+huissier venait faire.
+
+Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette
+question nettement posee, elle avait voulu se lancer dans de longues
+explications; mais s'etant coupee deux ou trois fois sans pouvoir se
+reprendre, elle avait ete obligee a la fin, et a sa grande confusion,
+d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.
+
+--J'aurais paye depuis longtemps deja, car je n'aime pas plus que toi
+les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes
+_Docks de Naples_ et de mes _Mines du Centre_ qu'on m'annoncait comme
+prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans
+quelque temps, prochainement, je serai debarrassee de cet huissier.
+
+--Laisse-moi t'en debarrasser tout de suite.
+
+--Restons-en la; cet huissier sera paye, sois tranquille; pourquoi
+soulever entre nous une cause de desaccord? tu aimes donc bien les
+querelles? Si tu veux quereller a toute force, choisis au moins un autre
+sujet.
+
+Il avait insiste: elle s'etait fachee.
+
+Alors lui aussi s'etait fache, et il lui avait represente les raisons
+personnelles qui l'obligeaient a ne pas la laisser exposee aux
+poursuites des huissiers: sa dignite, son honneur etaient en jeu.
+
+Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'ecouter; mais peu a peu elle
+s'etait laisse toucher par les raisons qu'il lui donnait; assurement il
+etait desagreable pour lui qu'on dit que sa maitresse etait poursuivie;
+mais ne serait-il pas plus desagreable, deshonorant pour elle qu'on dit
+qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement
+s'il payait des dettes qui, en realite, n'etaient pas les siennes?
+
+Elle ne pouvait donc pas ceder a ce qu'il lui demandait, et elle ne
+cederait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'etait de vendre
+ses _Docks de Naples_ et ses _Mines du Centre_, sans attendre la hausse;
+sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce
+sacrifice de bon coeur.
+
+Ce fut a son tour de resister: il ne pouvait pas accepter un pareil
+sacrifice.
+
+Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la premiere et
+peut-etre plus longue. Cependant elle se termina par un arrangement bien
+simple: afin d'eviter desormais entre eux toute discussion d'affaires,
+afin d'etre a l'abri des poursuites des huissiers, afin de ne pas faire
+inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en realite etre
+evite, Cara remettrait a Leon toutes ses valeurs, celui-ci emprunterait
+dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable se
+serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de
+titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avance.
+
+Qui eut l'idee de cet arrangement, qui terminait d'une facon si heureuse
+cette difficulte au premier abord presque insurmontable? Personne en
+propre. Elle leur fut suggeree a l'un aussi bien qu'a l'autre par la
+logique meme des choses.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Quand on est fils de bourgeois, et quand on a ete eleve bourgeoisement
+au milieu d'idees bourgeoises, de moeurs bourgeoises, d'habitudes
+bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine
+developpee par celle de son education, et quoi qu'on fasse, quoi qu'on
+veuille, on ne peut pas ne pas etre bourgeois, au moins par quelque
+cote. Chez Leon, qui non-seulement etait fils de bourgeois, mais qui de
+plus avait pour pere un Normand et pour mere une femme de commerce, ce
+cote bourgeois se manifestait dans une certaine mefiance qui
+apparaissait chez lui aussitot qu'il s'agissait d'une question d'argent;
+c'est-a-dire, pour preciser en employant une expression bourgeoise,
+qu'il etait volontiers porte a s'imaginer "qu'on voulait lui tirer des
+carottes". Et comme des son enfance, au college, ou il etait arrive avec
+de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois a subir
+cette extraction desagreable, il avait pris des habitudes de reserve et
+de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait il
+se mettait sur la defensive.
+
+On comprend combien fut doux son soulagement quand, apres son entretien
+avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas
+envoye Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il redoutait tant.
+
+Elle etait donc bien reellement la femme qu'il avait cru, et non pas
+celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait
+maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants.
+
+Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus que
+deux choses a faire: savoir tout d'abord a combien se montaient les
+sommes que devait sa maitresse, et ensuite se procurer l'argent
+necessaire pour qu'elle put elle-meme payer ces sommes.
+
+Profitant d'un jeudi, c'est-a-dire d'une absence de Cara, il s'adressa a
+Louise pour qu'elle lui donnat le montant de ces sommes: mais ce fut
+difficilement qu'il la decida a parler.
+
+A mesure qu'elle lui enumerait les noms des creanciers, couturier,
+modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc.,
+avec le chiffre de ce qui etait du a chacun, il ecrivait ces noms et ces
+chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces
+chiffres alignes les uns au-dessous des autres:
+
+67,694 francs.
+
+Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit sa
+mine s'allonger.
+
+En effet, le total etait un peu fort; de plus a ces 67,694 fr. il
+fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total general
+de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour
+Cara ne serait nullement le total de ses dettes a lui. Pour payer 27,500
+fr. a Carbans, il avait emprunte 60,000 fr. a Rouspineau; combien
+faudrait-il qu'il empruntat pour payer ces 67,694 fr? Au moins 100,000
+fr. C'est-a-dire que sa dette a lui serait de 160,000 fr.; et ce chiffre
+devait donner a reflechir.
+
+Apres avoir emprunte, il faudrait payer. Ou prendrait-il ces 160,000
+francs?
+
+Une pareille question pouvait tres-justement allonger la mine. Jusqu'a
+ce moment Leon n'avait point eu de dettes. Il avait vecu facilement avec
+la tres-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il s'etait
+trouve arriere de quelques milliers de francs, il n'avait eu qu'un mot a
+dire a son pere pour que celui-ci les lui donnat; cela rentrerait dans
+les frais generaux auxquels la maison Haupois-Daguillon etait tenue:
+noblesse oblige.
+
+Mais de quelques milliers de francs a 160,000 francs, la marge est
+large, et n'y avait pas a esperer que son pere continuat maintenant a se
+montrer aussi facile.
+
+Malheureusement de pareilles reflexions etaient a cette heure
+completement inutiles; c'etait avant de prendre Cara pour maitresse
+qu'il fallait les faire, et non maintenant.
+
+Maintenant il etait engage, et il fallait qu'il allat jusqu'au bout,
+c'est-a-dire qu'il devait, a n'importe quel prix, se procurer ces 67,694
+francs.
+
+Heureusement Rouspineau etait la; mais quand le marchand de fourrage de
+la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,--Leon avait arrondi
+la somme,--il poussa les hauts cris.
+
+--Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il
+abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses
+rentes dans son pays natal, a Beaugency, un joli pays comme chacun sait,
+ou le vin n'est pas tant cher; il s'etait saigne aux quatre membres pour
+trouver les soixante mille francs qu'il avait deja pretes et qui etaient
+toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'etait pas a
+lui qu'il fallait s'adresser, c'etait a un capitaliste.
+
+En ecoutant ce discours, Leon ne s'etait pas beaucoup inquiete, se
+disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces
+quatre-vingt mille francs; mais bientot il avait compris qu'il ne
+trouverait pas la la somme qu'il lui fallait.
+
+--Je ne vois guere que Tom Brazier qui pourrait faire l'affaire; vous
+connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie
+anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet
+d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les
+courses.
+
+--J'en ai entendu parler, mais je n'ai point ete en relations avec lui.
+
+--Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain,
+vous saurez sa reponse: mais, a l'avance, je crois pouvoir vous assurer
+qu'elle sera ce que vous desirez. Si Tom n'a pas les fonds, il les
+trouvera; il a une riche clientele, et il fait valoir l'argent de plus
+d'une de nos femmes a la mode, qui chez lui trouvent de gros benefices
+qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus cher
+que moi.
+
+Cette reponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait prevue, et le
+lendemain Leon se presenta chez M. Brazier; mais on ne penetrait pas
+chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses
+clients dans un petit bureau ou il tenait sous clef, dans des coffres
+sur lesquels on s'asseyait, des echantillons d'avoine et de son. Chez
+Brazier, on trouvait un elegant magasin meuble a l'anglaise, dans lequel
+de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous,
+s'informant poliment de ce que vous desiriez. Ce que Leon desirait,
+c'etait voir M. Brazier; et, comme celui-ci etait occupe, il dut
+l'attendre pendant pres d'une heure, assez mal a l'aise au milieu de ce
+magasin.
+
+Enfin, il vit paraitre une sorte de patriarche a cheveux blancs, d'une
+tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-meme, qui le
+pria de passer dans son bureau particulier.
+
+En quelques mots Leon lui exposa l'objet de sa visite.
+
+--L'affaire est faisable, repondit gravement Brazier: elle se resout
+dans une question de garantie; autrement dit, en echange des 80,000
+francs qui vous sont necessaires, qu'offrez-vous?
+
+--Ma signature.
+
+Brazier s'inclina avec une politesse affectee.
+
+--Moralement, c'est beaucoup, mais financierement, c'est moins, si j'ose
+me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de
+fortune propre.
+
+--J'ai celle que mes parents me laisseront un jour.
+
+--J'ai l'honneur de connaitre M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui
+j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et
+l'autre, pleins de sante; ils peuvent vivre longtemps encore.
+
+--Je l'espere.
+
+--J'en suis convaincu; on ne desire pas generalement la mort de ses
+parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas
+notre cas. Nous sommes donc en presence d'un fils de famille, qui aura
+une belle fortune un jour, mais qui presentement n'offre comme garantie
+que des esperances; encore ces esperances peuvent-elles ne pas se
+realiser; il peut mourir avant ses parents; il peut etre pourvu d'un
+conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans;
+vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas
+cependant qu'elles soient telles qu'il faille considerer ce pret comme
+impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je
+ne suis qu'un intermediaire; et je dis encore que cette absence de
+garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le
+proportionnera au risque couru.
+
+Il ne fallut pas longtemps a Brazier pour consulter ses clients, et le
+surlendemain il communiqua a Leon la reponse que celui-ci attendait,
+sinon avec inquietude, il avait prevu que l'affaire se ferait, au moins
+avec une curiosite impatiente de savoir quelles en seraient les
+conditions.
+
+Elles furent dures, tres-dures.
+
+Le temps n'est plus ou les usuriers vendaient a leurs clients des
+collections de crocodiles empailles ou de vieux habits; mais si les
+crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procedes de
+messieurs les usuriers sont toujours les memes, sinon dans la forme, au
+moins dans le fond.
+
+--Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'a une condition,
+c'est que nous prendrons toutes nos suretes contre les proces. Pour cela
+il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable a notre
+pret. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si
+grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez.
+Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit defaut
+honnete qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis
+charge de vous proposer. Nous vous vendons une ecurie de course: oh! en
+steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons a des prix
+de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des
+affaires, vous subissez des pertes, notre pret s'explique et se
+justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les
+explications a donner en justice; car, en realite, j'espere, je suis sur
+que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent;
+en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites
+pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est _Aventure_, _Diavolo_
+et _Robber_. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous
+prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?
+
+Leon ne dit rien, pas plus a propos du capitaine Thunder qu'a propos
+d'_Aventure_, de _Diavolo_, de _Robber_, de l'assurance sur la vie qu'on
+l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit
+signer pour lui livrer l'ecurie de course et les 80,000 francs; il etait
+pris; il n'avait rien a dire. Au reste l'ecurie de course ne lui
+deplaisait pas trop. C'etait un billet a la loterie qu'il prenait, et,
+dans les conditions ou il allait se trouver avec les echeances qui le
+menacaient, c'etait une sorte de soutien pour lui que ce billet de
+loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?
+
+Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte
+qu'elle ne put pas croire qu'il avait des doutes sur la realite du
+chiffre des dettes accuse par Louise.
+
+--Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il a Cara en lui
+remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu
+m'as parle, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.
+
+Elle se jeta dans ses bras:
+
+--Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'ecria-t-elle, je t'ai
+trompe, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu dois
+connaitre la verite entiere.
+
+Et, apres avoir longuement cherche, elle remit une serie de factures
+dont le chiffre s'elevait a 67,694 francs.
+
+Cela fut encore un soulagement pour Leon d'avoir la preuve que ce que
+Louise lui avait annonce etait reellement du: il avait ete eleve dans
+des habitudes de probite commerciale qui ne sont pas celles de toutes
+les maisons de Paris; ce n'etait pas chez M. Haupois-Daguillon qu'on
+aurait fait deux factures avec des chiffres differents: l'une pour etre
+montree a celui qui fournissait l'argent, l'autre pour etre reellement
+payee.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+_Aventure_, _Diavolo_ et _Robber_ porterent assez convenablement les
+couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque ecarlate), mais
+ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il esperait; et, quand
+le premier des effets Rouspineau arriva a echeance, Leon n'avait pas les
+fonds necessaires pour le payer.
+
+Signe "Haupois-Daguillon", ce billet fut presente a la maison de la rue
+Royale. Habitue a venir souvent a cette caisse, et a ne s'en retourner
+jamais sans etre paye, le garcon de recette passa son billet par le
+guichet et alla s'asseoir sur une chaise.
+
+En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'etait pas inscrit
+sur son carnet d'echeances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux,
+mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaitre l'ecriture et la
+signature de Leon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et
+prit sa loupe pour l'examiner: c'etait bien dix mille francs, il n'y
+avait ni grattage, ni surcharge d'ecriture ou de chiffre.
+
+Il resta un moment a reflechir, tenant le billet dans ses mains, que
+l'emotion faisait trembler, puis tout a coup il ferma la porte en fer de
+sa caisse, enfonca sa toque de velours bleu sur sa tete, placa le billet
+dans la poche de cote de sa redingote et se dirigea rapidement vers le
+bureau de madame Haupois-Daguillon.
+
+--Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?
+
+A madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus
+pour reconnaitre l'ecriture de son fils; mais la surprise fut si forte
+chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu
+a peu, elle tourna vers Savourdin un visage pale, mais calme:
+
+--Mon fils ne vous avait donc pas prevenu? dit-elle.
+
+--Non, madame, et voila pourquoi je viens vous demander s'il faut payer.
+
+--Vous demandez s'il faut payer un billet signe Haupois-Daguillon, vous!
+Payez vite: c'est deja trop de retard.
+
+Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arreta d'un signe
+de la main:
+
+--Je vous autorise a faire remarquer a mon fils qu'il doit vous prevenir
+des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui
+fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.
+
+Ce fut tout; mais les employes qui dans la journee eurent affaire a
+"madame", comme on l'appelait dans la maison, furent recus de telle
+facon qu'il fut evident pour tous qu'il se passait quelque chose de
+grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on
+ne sut pas ce qui motivait cette humeur.
+
+Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'a l'heure ordinaire
+pour aller diner rue de Rivoli: elle trouva son mari installe dans la
+salle a manger, a sa place, et l'attendant tranquillement les deux
+coudes sur la table, lisant son journal etale devant lui. Cette table
+etait servie comme a l'ordinaire, c'est-a-dire avec trois couverts,
+ceux du maitre et de la maitresse de maison en face l'un de l'autre,
+celui de Leon a un bout; car bien qu'il ne partageat plus souvent les
+repas de ses parents, son couvert etait mis chaque jour comme si on
+l'attendait surement, et c'etait avec cette place vide devant les yeux
+que son pere et sa mere avaient le chagrin de diner presque chaque soir
+on tete-a-tete; moins tristes encore cependant quand ils etaient seuls
+que lorsqu'ayant des invites, ils etaient obliges d'excuser leur fils
+empeche, "qui ventait de les prevenir qu'a son grand regret, il lui
+etait impossible de diner avec eux ce soir-la."
+
+Madame Haupois-Daguillon laissa son mari diner, mais pour elle il lui
+fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'apres le
+depart du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle
+prit dans sa poche le billet de Leon et le tendit a son mari:
+
+--Voici un billet qu'on a presente tantot et que j'ai paye, dit-elle.
+
+--Leon! dix mille francs, s'ecria-t-il, et tu as paye!
+
+--Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!
+
+Dix mille francs n'etaient pas une somme pour eux; mais combien de
+billets de dix mille francs avaient-ils ete deja signes par Leon? La
+etait la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la
+resoudre: c'etait d'interroger Leon. Mais, apres ce qui s'etait passe a
+propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une
+explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce
+n'etait pas pousser Leon a une rupture, loin de la; c'etait tout au
+contraire le ramener a la maison paternelle. Il fallait donc proceder
+avec prudence et avec douceur; interroger Leon, obtenir de lui une
+confession par l'amitie plutot que par la severite, et n'agir ensuite
+energiquement que si l'energie etait commandee par les circonstances.
+
+Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours,
+il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions etaient maintenant
+une sinecure, declara qu'avant de sortir "monsieur ne lui avait rien
+dit."
+
+Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui ecrire chez cette femme:
+ils n'avaient qu'a attendre son retour.
+
+Mais en attendant ainsi ils recurent une nouvelle qui modifia leurs
+sentiments: un banquier avec qui la maison etait en relations ecrivit a
+Haupois-Daguillon qu'on lui avait demande d'escompter trois billets de
+10,000 fr. chacun, signes "Haupois-Daguillon", et qu'avant de les
+accepter ou de les refuser definitivement il se croyait oblige de l'en
+prevenir.
+
+M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces
+billets etaient souscrits a l'ordre de M. Tom Brazier, negociant, rue de
+la Paix; et aussitot, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci.
+
+Le patriarche anglais le recut avec les demonstrations du plus profond
+respect, et il ne fit aucune difficulte de lui apprendre que M. son
+fils, "un charmant jeune homme", etait son debiteur pour une somme de
+cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prete
+et pour une autre part du prix de vente d'une ecurie de course, "trois
+chevaux excellents qui feraient honneur a leur proprietaire, _Aventure_,
+_Diavolo_ et _Robber_."
+
+Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter
+par la colere et de dire son fait au venerable negociant; mais il
+s'arreta heureusement aux premieres paroles de son allocution, et,
+plantant la M. Tom Brazier legerement suffoque de cette algarade, il
+alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le
+temps des menagements etait passe; il n'avait que trop attendu;
+maintenant il fallait agir et au plus vite.
+
+C'etait Favas qui depuis vingt ans etait son avocat; il fut d'avis, lui
+aussi, qu'il fallait agir au plus vite.
+
+--Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter a
+votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura
+d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demande. Il
+faut l'arreter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met a votre
+disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel
+votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.
+
+A ces mots, M. Haupois-Daguillon se recria: mon fils pourvu d'un conseil
+judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!
+
+--Voulez-vous que votre fils dissipe des maintenant la fortune que vous
+lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous
+ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas
+qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il
+soit quitte par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le
+moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter
+et qui n'aura que de l'amour a lui offrir? Non. Le conseil judiciaire,
+malgre ses inconvenients, est la seule voie que vous puissiez suivre;
+c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si
+j'etais a votre place.
+
+Il n'y eut pas d'explication entre le pere et le fils, il ne fut meme
+pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait ete paye;
+mais un matin comme Leon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet
+de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbres,
+qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait caches
+pour que personne ne les vit.
+
+Reste seul, Leon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier etait la
+copie d'une requete au president du tribunal de premiere instance de la
+Seine tendant a la nomination d'un conseil judiciaire a la personne de
+Leon-Charles Haupois;--le second etait un avis du conseil de famille
+reuni sous la presidence de M. le juge de paix du premier arrondissement
+de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la
+nomination de ce conseil judiciaire;--enfin, le troisieme etait un
+jugement ordonnant qu'il devrait comparaitre le surlendemain en la
+chambre du conseil pour y etre interroge.
+
+Il resta abasourdi: il avait cru a des explications plus ou moins vives
+avec son pere et sa mere, mais non a ce coup droit.
+
+Que devait-il faire?
+
+L'habitude, plus que la volonte, le porta au boulevard Malesherbes, et,
+arrive devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette
+porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prevenir Cara qu'il
+ne rentrerait peut-etre pas a l'heure convenue.
+
+A ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air
+sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se
+passer quelque chose de grave, et, cela constate, il ne lui fallut pas
+longtemps pour obtenir une confession complete.
+
+Il fut bien etonne de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni
+indignation:
+
+--Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas a cela, je
+m'attendais a quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frere, qui
+n'est entre dans votre famille que pour s'emparer de toute votre
+fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir
+aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entiere de la
+maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te defends
+pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un
+an l'interdiction. Il est habile.
+
+En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter
+energiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les
+premieres victimes.
+
+Il ne fut plus question que de choisir l'avocat a qui il devait confier
+sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'etait
+pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en etait un
+qui apportat un peu de son autorite et de sa consideration a son client;
+elle proposa Gontaud qui reunissait ces conditions.
+
+Leon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour etudier
+l'affaire, puis, au bout de huit jours, il repondit: "Qu'il ne plaidait
+pas des affaires de ce genre"; et il ajouta avec son sourire narquois:
+"Allez trouver Nicolas, il vous defendra."
+
+Cara n'avait pas de prejuges; bien que Nicolas l'eut trainee dans la
+boue lors du proces a propos du testament du duc de Carami, elle
+conseilla a Leon de s'adresser a lui. Et Nicolas, qui avait encore moins
+de prejuges que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une
+occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il
+avait dit d'excessif dans la premiere: "En realite, messieurs, cette
+femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc.,
+etc."
+
+Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin,
+"ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons"; mais il perdit son
+affaire; sur les conclusions conformes du ministere public, M.
+Haupois-Daguillon fut nomme conseil judiciaire de son fils.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de la
+nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas,
+d'amener une rupture immediate entre Leon et Cara: une femme comme Cara
+ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait
+ete repete par M. Haupois-Daguillon et il etait devenu celui de la
+famille entiere. Le baron Valentin lui-meme, que M. et madame
+Haupois-Daguillon ecoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait des
+usages et des moeurs du monde et du demi-monde, declarait qu'il etait
+impossible que la liaison de son beau-frere avec "cette fille" se
+prolongeat longtemps:
+
+--Vous ne savez pas, disait-il a sa belle-mere, qui le consultait a
+chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas
+quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux
+ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de
+ces negociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais generaux
+par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous
+qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux
+commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans
+doute cela lui sera desagreable, car lorsqu'elle a jete le grappin sur
+Leon elle etait au bout de son rouleau, et elle esperait bien avec lui
+refaire sa fortune et en meme temps se refaire elle-meme dans une
+existence calme et bourgeoise, ou elle pourrait enfin se reposer de
+toutes ses fatigues. Mais, quand il y a necessite, on ne s'arrete pas
+devant ce qui est desagreable. Cara congediera donc Leon, soyez-en
+certaine, au moins en qualite d'amant en titre; si elle le gardait, ce
+serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que Leon
+accepte un pareil role.
+
+--Mon fils! s'ecria madame Haupois-Daguillon. Et a cette pensee sa
+fierte se revolta indignee au moins autant que son honnetete.
+
+C'etait un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron Valentin, mais
+il avait au moins cette superiorite sur des gens tout aussi ridicules
+que lui, de savoir qu'il l'etait, et par ou il l'etait. C'etait parce
+qu'il etait peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu l'illustrer par
+quelque action d'eclat et qu'il avait recherche obstinement les gloires
+du tir aux pigeons, n'etant point en etat d'en briguer d'autres, plus
+difficiles ou plus dispendieuses a obtenir. C'etait encore parce qu'il
+se savait de tournure chetive et jusqu'a un certain point heteroclite,
+qu'il prenait a propos des choses les plus simples des grands airs de
+dignite. En entendant sa belle-mere pousser son exclamation, il se
+redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes:
+
+--Vous vous meprenez sur le sens de mes paroles, chere mere, dit-il avec
+noblesse, je n'ai jamais eu la pensee que votre fils put accepter le
+role que je vous indiquais; bien que l'avocat de Leon ait parle de moi
+en termes peu convenables, m'a-t-on rapporte, mes sentiments a l'egard
+du frere de ma femme n'ont pas change et ils ne changeront pas.
+
+--Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspire cette plaidoirie.
+
+--Je le pense; il y a la une traitrise trop forte pour n'etre pas
+feminine.
+
+Cependant les previsions de Favas ne se realiserent pas plus que celles
+du baron Valentin: Cara ne congedia point l'amant qui n'avait plus que
+de l'amour a lui offrir, et Leon, du premier rang, ne passa point au
+dernier.
+
+Si l'intention premiere de Cara avait ete de se separer de Leon le jour
+ou celui-ci avait eu les mains si bien liees par la justice qu'il ne
+pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tarde a adopter
+un plan tout oppose.
+
+La demande en nomination de conseil judiciaire avait exaspere Leon
+contre ses parents, non pas precisement a cause meme de cette demande,
+mais a cause de la facon dont elle avait ete introduite. Que ses parents
+voulussent l'empecher de continuer un systeme d'emprunts qui en
+quelques mois avait devore plus de deux cent mille francs, il
+l'admettait et trouvait meme qu'ils n'etaient point tout a fait dans
+leur tort; mais qu'ils eussent procede de cette maniere, en arriere de
+lui, sans le prevenir, c'etait ce qui le suffoquait. Pourquoi ne lui
+avaient-ils rien dit? il se serait explique avec eux et il leur aurait
+fait comprendre qu'il avait ete entraine, mais que son intention n'etait
+pas du tout de marcher sur ce pied. En realite, deux cent mille francs
+n'etaient pas dans sa position une depense constituant des habitudes de
+prodigalite telles, qu'on devait les reprimer brutalement, par la
+nomination d'un conseil judiciaire.
+
+En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait a son
+pere et a sa mere etait celui-la meme qu'ils pouvaient le plus justement
+lui retourner. Indigne qu'ils eussent introduit leur demande sans le
+prevenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis qu'on
+presenterait a leur caisse un billet de 10,000 francs souscrit a l'ordre
+de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une
+explication il les eut facilement donnees. Mais il n'admettait pas que
+ses parents en eussent eu de leur cote pour agir comme ils l'avaient
+fait. Quelle difference, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 francs a
+payer et une demande en nomination de conseil judiciaire!
+
+Le resultat naturel de cette exasperation avait ete de le rapprocher de
+Cara: cela etait oblige, etant donne sa nature; il avait besoin d'etre
+plaint, d'etre aime, de ne pas se sentir isole.
+
+Et c'etait de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonne et
+isole. Enfant, il avait vu ses parents absorbes par le soin de leurs
+affaires n'avoir presque pas de temps a lui donner et consacrer tous
+leurs efforts a faire fortune, le grand but, la joie supreme de leur
+vie. Plus tard, c'etait encore ce souci de la fortune qui les avait
+empeches de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'etait
+toujours a la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.
+
+Cara, voyant cet acces de tendresse et en comprenant tres-bien la cause,
+n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui
+etait si doux de l'etre, elle l'avait aime comme il desirait l'etre;
+elle avait ete toute a lui, entierement pleine de ces prevenances et de
+ces calineries qu'une mere a pour son enfant malheureux: maitresse,
+mere, soeur et meme soeur de charite, elle avait ete tout cela a la
+fois.
+
+Comment ne l'eut-il pas aimee pour cet amour qu'elle lui temoignait
+alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'etait plus la brillante Cara
+qu'il voyait en elle, c'etait la douce et affectueuse Cara qui le
+consolait, une femme de coeur tendre et aimante.
+
+Avant que le jugement fut rendu, Capa avait pu apprecier les changements
+qui s'etaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais
+encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire
+qu'elle avait pris sur lui et de la solidite des liens par lesquels il
+lui etait attache: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus
+que par elle, et, ce qui etait d'une bien plus grande importance encore,
+il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vit, et cela sans desir
+de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensee.
+
+Cet etat changeait si completement la situation, qu'apres avoir
+commence par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un
+conseil judiciaire fut repoussee, elle en vint a se demander s'il ne
+valait pas mieux au contraire qu'elle fut admise: repoussee, Leon
+pouvait se reconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus
+et alors il etait tout a elle.
+
+Il est vrai qu'il l'etait sans rien pouvoir faire; mais son incapacite
+d'emprunter et d'aliener ne serait pas eternelle; et puis, d'ailleurs,
+elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacite.
+
+Et quand cette idee se presenta pour la premiere fois a son esprit, elle
+se mit a rire toute seule silencieusement: ils etaient vraiment prudents
+et prevoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents,
+bien perspicaces dans les savantes precautions qu'ils prenaient pour
+empecher les jeunes gens de se ruiner!
+
+Le jour du jugement, elle voulut accompagner Leon jusqu'a la porte du
+Palais, et elle l'attendit la, a moitie cachee au fond de sa voiture. A
+la facon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que
+le conseil judiciaire etait accorde, mais elle n'en ressentit aucune
+contrariete. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa
+maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement,
+passionnement serre contre elle, puis, le regardant en face avec des
+yeux un peu egares:
+
+--Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te
+reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'etre aime; tu
+verras comme je t'aime.
+
+Et comme il restait accable, elle le gronda doucement.
+
+--Ne vas-tu pas te desoler pour une chose qui, en realite, n'est qu'une
+chose d'argent.
+
+--Ce n'est pas pour moi que je me desole, c'est pour toi.
+
+--Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai
+jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait.
+
+Il la regarda avec inquietude.
+
+--Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la
+meme situation.
+
+--Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus inquiets.
+
+--Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te voila sans
+le sou, tandis que moi-meme je n'ai que des valeurs ... qui ne valent
+pas grand'chose, il faut que nous prenions une resolution serieuse.
+
+--Et tu l'as arretee dans ton esprit, cette resolution?
+
+--Je l'ai arretee.
+
+--Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire connaitre?
+
+--Il le faut bien.
+
+Alors, voyant par l'inquietude de Leon les choses au point ou elle
+voulait les amener, elle continua:
+
+--Voici ce que j'ai decide: continuer a vivre comme je vis actuellement
+est desormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je vends
+tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation generale et
+forcee comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est
+indispensable pour meubler un appartement modeste et elegant: salle a
+manger, petit salon, deux chambres, le strict necessaire: et c'est dans
+cet appartement que nous allons nous etablir.
+
+A mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Leon s'etait eclairee;
+quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les
+levres par un baiser.
+
+--Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus devouee!
+
+--Je t'aime, c'est la ma seule qualite, ne m'en cherche pas d'autres;
+serons-nous heureux ainsi!
+
+La reflexion revint a Leon, et avec elle un sentiment de dignite.
+
+--C'est impossible, dit-il.
+
+--Parce que?
+
+--Mais....
+
+Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs etait inutile, car elle avait
+compris.
+
+--Es-tu bebete, dit-elle, tu ne veux pas de cet arrangement parce que tu
+serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ca serait cependant
+un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et
+je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais
+pas de ton argent quand tu etais riche, je l'accepte maintenant que tu
+es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire?
+Rassure-toi. Tu m'as prete environ 100,000 francs, je te les rendrai sur
+le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs que
+nous vivrons. Qu'en dis-tu?
+
+--Je dis que tu es un ange!
+
+
+
+
+XV
+
+
+CATALOGUE
+D'un tres-beau et tres elegant
+MOBILIER MODERNE
+
+CHAMBRE A COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES
+SALON RECOUVERT EN BROCATELLE
+SALLE A MANGER EN EBENE, MEUBLES D'ART, GLACES, PIANOS, BRONZES D'ART
+GARNITURES DE CHEMINEES, LUSTRES, FEUX
+GROUPES ET BUSTES D'APRES L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, IVOIRES
+MARBRES, EMAUX CLOISONNES
+PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SEVRES ET AUTRES
+TABLEAUX, CURIOSITES
+DIAMANTS
+BAGUES, COLLIERS
+BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES
+OMBRELLES, EVENTAILS, LINGE
+VOITURES
+CALECHE ET DORSAY A HUIT RESSORTS
+COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVREES
+Dont la vente aura lieu
+Par suite du depart de Mlle C...
+_Hotel Drouot, grande salle n deg.1._
+
+Ce catalogue, imprime par Claye avec un vrai luxe typographique et tire
+sur papier teinte, annonca au tout Paris que ces sortes de choses
+interessent la vente de Cara.
+
+Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications
+et de commentaires. Combien de bonnes amies s'ecrierent avec des larmes
+dans la voix et le sourire aux levres:
+
+--C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout a fait ruinee!
+
+A quoi il y avait des gens moins naifs qui repliquaient que ce n'est pas
+toujours parce qu'une femme est ruinee qu'elle vend son mobilier, mais
+que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et
+tout neuf.
+
+--Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un,
+puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.
+
+--Il lui donnera peut-etre mieux que cela.
+
+--Quoi donc?
+
+--Son nom?
+
+Il y eut foule a l'exposition particuliere, qui se fit un samedi, et
+plus grande foule encore a l'exposition du dimanche, car ces bavardages
+avaient donne un attrait particulier a cette vente: puisqu'on en
+parlait, il fallait voir ca.
+
+Et l'on etait venu voir ca, non-seulement ceux qui, de pres ou de loin,
+touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui,
+appartenant au monde honnete, etaient curieux d'apprendre et de
+s'instruire.
+
+Comment font ces femmes-la? Comment sont-elles meublees? Ont-elles des
+meubles speciaux a leur metier? Comment est leur chambre a coucher?
+
+On eprouva une irritante deception a ce sujet en venant voir
+l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre a coucher "en
+tapisseries anciennes" fut le premier article inscrit au catalogue,
+celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle
+ne figura pas a l'exposition, et les femmes qui etaient venues a cette
+exposition pour voir cette fameuse chambre, de meme que les hommes qui
+s'y etaient rendus comme a une sorte de pelerinage pour la revoir, en
+furent pour leur temps perdu: la proprietaire s'etait, au dernier
+moment, reserve le mobilier de cette chambre.
+
+Ceux qui etaient venus pour revoir ce qu'ils avaient deja vu, les uns
+pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soiree,
+constaterent que ce n'etait pas seulement le mobilier de la chambre a
+coucher qui ne figurait pas a l'exposition; celui du cabinet de
+toilette, si curieux et si original, avait ete distrait aussi; de meme
+avaient ete reserves encore par la proprietaire d'autres meubles ou
+d'autres objets pris ca et la; il etait donc evident qu'un choix avait
+ete fait et que la rubrique du catalogue et des affiches "pour cause de
+depart" n'etait pas vraie; elles auraient du dire, ces affiches: "pour
+cause de changement de domicile".
+
+En effet, avec ce que Cara avait retire de son mobilier, elle avait
+meuble pour Leon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est
+vrai, mais tout a fait elegant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde
+de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison
+quelconque, valeur intrinseque ou affection.
+
+C'etait ainsi qu'elle avait reserve sa chambre entiere, tout son cabinet
+de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle a manger, si
+bien que sans depenser presque rien elle s'etait organise un interieur
+charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de facon a faire de serieuses
+economies sur les voitures.
+
+Et cependant, malgre ce prelevement, son catalogue, grossi d'ailleurs
+par une assez grande quantite d'objets fournis par le
+commissaire-priseur et l'expert charges de la vente, avait presente un
+chiffre total de trois cent quarante numeros bien suffisants pour
+attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres
+non chiffrees, dix-sept cravaches a pomme d'or sans initiales et
+vingt-deux porte-mine aussi en or et egalement sans initiales, le tout
+entierement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitot donnees, montres
+ou cravaches avaient ete serrees pour etre vendues un jour.
+
+De tout ce qui peut allumer les encheres, Cara n'avait refuse que deux
+moyens: vendre chez elle, ce qui est la supreme attraction pour le monde
+bourgeois, et diriger sa vente ou meme simplement y assister; mais ni
+l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discretes,
+et les employer, si avantageux qu'ils pussent etre, eut ete donner un
+dementi a sa vie entiere: elle ressemblait ou tout au moins elle avait
+la pretention de ressembler a ces fleurs qu'on voyait toujours chez
+elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour
+la trouver.
+
+Malgre cette absence, sa vente obtint un tres-beau succes; elle
+produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien
+entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par
+"les journaux bien informes", fit rever plus d'une pauvre fille,
+acharnee a l'ouvrage de sept heures du matin a dix heures du soir et
+gagnant quinze sous par jour.
+
+Pendant que les commissionnaires de l'hotel des ventes demenageaient
+l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur cote,
+les tapissiers amenageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Leon,
+pour echapper a ces ennuis, passaient quelques jours a Fontainebleau, se
+promenant sentimentalement dans la foret, seuls, en tete a tete,
+oublieux du passe et se jetant passionnement dans les jouissances de
+l'heure presente.
+
+Ce fut a Fontainebleau que Cara recut la lettre de son
+commissaire-priseur, lui annoncant que le produit de sa vente s'elevait
+a 319,423 francs. Elle n'en dit rien a Leon, et ce fut seulement quand
+le tapissier la prevint que tout etait pret dans l'appartement de la rue
+Auber qu'elle parla de revenir a Paris.
+
+Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce
+nouvel appartement, et ce devait etre une surprise pour Leon d'y faire
+son entree pour la premiere fois.
+
+C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soiree fut remplie pour
+lui par une serie de surprises.
+
+Partis de Fontainebleau dans l'apres-midi, ils etaient arrives a Paris
+pour l'heure du diner, et a peine entres dans le salon, avant meme
+d'avoir pu visiter l'appartement, Louise etait venue les prevenir que le
+diner etait servi.
+
+--Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle a
+manger.
+
+Elle etait toute petite, cette salle a manger, et faite pour l'intimite
+la plus etroite: deux couverts etaient mis sur la table, mais a cote
+l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge etait
+eblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux reflechissaient par
+leurs facettes la douce lumiere de la lampe; sur le poele, dans une
+jardiniere placee devant la fenetre, sur le buffet, des fleurs fraiches
+et odorantes etaient arrangees avec gout dans des mousses veloutees.
+
+Le menu n'etait compose que de trois plats, poisson, roti et legumes,
+mais ces plats bien prepares etaient ceux precisement que Leon
+preferait; aussitot apres les avoir places sur la table et avoir change
+le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dinaient en tete
+a tete comme deux amants enfermes dans un cabinet particulier.
+
+Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors
+Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle
+revint prendre le bras de Leon pour le conduire dans le salon, ou, sur
+un petit gueridon, deux tasses etaient preparees, flanquant une boite de
+cigares.
+
+Elle lui versa, elle lui sucra elle-meme son cafe, puis allumant une
+allumette en papier a la lampe, elle la lui presenta; ce fut alors
+seulement qu'elle s'assit sur le canape aupres de lui, tout contre lui.
+
+--Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de regler
+nos comptes.
+
+Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la
+posa sur le gueridon:
+
+--27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas?
+dit-elle, c'est-a-dire ce que tu as bien voulu me preter: les voici,
+c'est a toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec
+economie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera
+longtemps. J'ai deja pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est
+pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera
+notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et
+tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu;
+nous ne depenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-etre
+par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas
+nous inquieter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous
+rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.
+
+Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les
+epaules effacees, la tete haute, d'un air majestueux:
+
+--M. Leon Haupois-Daguillon ici present, permettez-vous a votre
+maitresse, a votre esclave de vous rendre heureux? repondez, je vous
+prie, comme vous repondriez a M. le maire, oui ou non.
+
+Il la prit dans ses bras, mais presque aussitot elle se degagea:
+
+--Comme j'avais prevu ta reponse, j'ai dispose a l'avance ce qui, selon
+mon sentiment, devait, en satisfaisant les idees, te plaire. Veux-tu me
+suivre?
+
+Elle prit la lampe et marcha devant lui. La piece qui faisait suite au
+salon etait la chambre a coucher, exactement meublee, aux dimensions
+pres, comme au boulevard Malesherbes; puis apres cette chambre en venait
+une autre assez grande qui avait ete transformee en un cabinet de
+toilette qui etait le meme aussi que celui du boulevard Malesherbes.
+
+Il semblait que c'etait la que finissait l'appartement; cependant Cara
+ouvrit une porte dans une armoire et dit a Leon de la suivre.
+
+Ils se trouverent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement,
+puis, apres cette chambre, ils passerent dans un petit salon.
+
+--Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une
+entree particuliere sur l'escalier, afin que mon petit homme ait
+l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gene, je
+le parierais, qu'on dit qu'il demeure chez sa petite femme.
+
+Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du
+lit:
+
+--Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que
+ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit
+de semblant; il ne deviendra un lit veritable que quand tu le voudras.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Ainsi que Cara l'avait pressenti, Leon aurait ete gene "qu'on dit qu'il
+demeurait chez sa petite femme"; plus que gene, honteux, et il n'y
+aurait point demeure. Mais l'arrangement de l'appartement particulier
+leva tous les scrupules: aux yeux du monde il etait la chez lui, et
+c'etait chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait
+donner des rendez-vous, non chez sa maitresse. Les convenances etaient
+sauvees, et Leon n'etait pas homme a se mettre volontiers au-dessus des
+convenances,--cette religion bourgeoise. En realite c'etait lui qui
+payait le loyer, lui qui payait toutes les depenses, et l'argent avec
+lequel il ferait ses paiements lui avait coute assez cher pour qu'il le
+considerat comme lui appartenant. Sa conscience etait donc en repos; en
+tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle
+avait des velleites de protestation ou de revolte, ce qui, a vrai dire,
+arrivait assez souvent.
+
+Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en
+ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron
+Valentin, leur avait repete, attendaient leur fils et, pour sa rentree,
+M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, prepare une petite allocution
+dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux resultat:
+
+--De ce que tu as ete entraine a des actes de prodigalite que nous avons
+du, bien malgre nous, arreter, il ne s'en suit pas que nous recourrons
+contre toi a des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de changee
+dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme
+par le passe et aussi tes appointements; seulement comme nous desirons
+que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison,
+nous augmentons ta part d'interet, nous la portons a 10 pour 100,
+certains a l'avance que par ton assiduite au travail tu voudras
+justifier notre confiance.
+
+Ce petit discours debite simplement, amicalement, bras dessus, bras
+dessous en se promenant, en ami indulgent plutot qu'en pere justement
+irrite, devait etre selon eux tout a fait irresistible.
+
+Cependant ce n'etait pas tout; la mere, elle aussi, aurait quelque chose
+a dire a son fils, amicalement; tendrement:
+
+--Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signes de ton nom
+soient protestes; chaque fois qu'on en presentera un, la caisse refusera
+de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu
+porteras toi-meme chez l'huissier.
+
+Le "toi-meme" serait legerement souligne et seulement de facon a bien
+marquer le temoignage de confiance.
+
+Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne
+serait-il par touche par ces temoignages d'affection!
+
+Mais l'enfant prodigue n'etait pas rentre; et, les affiches annoncant la
+vente de Cara avaient frappe leurs yeux: _Mobilier moderne, diamants_,
+par suite du depart de mademoiselle C....
+
+"Par suite de depart"; comme ces mots leur avaient ete doux! Et M.
+Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit a sa femme
+qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue
+pour la lire elle-meme. Ah! comme son coeur de mere avait battu en
+lisant cette ligne: "Par suite du depart de mademoiselle C..."; mais
+comme en meme temps son imagination de femme honnete avait travaille en
+lisant la longue enumeration de l'affiche: _Meubles d'art, marbres,
+tableaux, diamants, voitures_, c'etait par le luxe que ces femmes
+seduisaient les jeunes gens, et c'etait pour entretenir ce luxe que
+ceux-ci se ruinaient.
+
+Enfin elle partait cette femme et bientot ils en seraient delivres:
+apres tout, il etait jusqu'a un certain point admissible que Leon eut
+voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les
+chagrins de ce depart et de cette vente: il etait si bon, si tendre le
+brave garcon.
+
+Mais la vente avait eu lieu et le brave garcon n'etait pas revenu a la
+maison paternelle comme on l'esperait; ou plutot, s'il etait revenu rue
+de Rivoli, ce n'avait point ete pour y rester et y reprendre son
+domicile: tout au contraire.
+
+Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon dejeunaient rue Royale comme
+ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de
+chambre, Jacques, avec une mine effaree.
+
+Le pere et la mere, qui n'avaient qu'une pensee dans le coeur, avaient
+senti tous deux en meme temps qu'il s'agissait de leur fils; et, comme
+Saffroy etait a table avec eux, ils avaient fait un meme signe a Jacques
+pour qu'il ne parlat pas. Saffroy etait trop fin pour n'avoir pas saisi
+ce signe, et bien qu'il eut le plus vif desir de savoir ce que Jacques
+venait annoncer, car il avait bien devine lui aussi qu'il s'agissait de
+Leon, il avait quitte la table pour rentrer au magasin.
+
+--Eh bien, Jacques?
+
+Ce fut le meme cri qui s'echappa des levres de M. et de madame
+Haupois-Daguillon.
+
+--M. Leon est venu il y a environ deux heures a son appartement; par
+malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour prevenir
+monsieur et madame.
+
+--Alors, comment l'avez-vous su?
+
+--C'est Joseph qui, tout a l'heure, est venu me le dire. M. Leon a donne
+conge a Joseph et il l'a paye.
+
+Le pere et la mere se regarderent avec inquietude.
+
+Jacques, qui s'etait arrete un moment, comme s'il n'osait continuer,
+reprit bientot:
+
+--Ce n'est pas tout: M. Leon a fait mettre dans des malles son linge,
+ses vetements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a porte
+le tout dans une voiture, et avant de partir M. Leon a dit a Joseph de
+m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais
+prevenir monsieur et madame.
+
+Jacques ayant acheve ce qu'il avait a dire, sortit laissant ses deux
+maitres ecrases.
+
+Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les pensees qui
+les etouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme tous les
+jours leur serrer la main et prendre une tasse de cafe avec eux; s'il
+avait ete fidele a cette coutume amicale pendant vingt annees, il
+l'etait plus encore depuis l'absence de Leon; quand ses amis etaient
+heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient;
+maintenant qu'ils etaient malheureux, il venait avec la regularite
+qu'inspire l'accomplissement d'un devoir.
+
+Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une crise;
+mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En
+quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques
+venait de leur dire.
+
+--Et qu'avez-vous decide? demanda-t-il.
+
+--Rien; nous ne savons a quel parti nous arreter.
+
+--Mon mari parlait d'ecrire, mais ou voulez-vous qu'il adresse cette
+lettre? Chez cette femme, est-ce possible?
+
+--Si je ne puis pas ecrire a mon fils chez cette femme, je puis encore
+bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois.
+
+--Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, c'est
+moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec Leon
+ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait etre dangereux. Vous etes
+exaspere contre lui, et de son cote il croit avoir, il a des griefs
+contre vous: de votre rencontre, il pourrait resulter un choc qui, dans
+les circonstances presentes, mettrait les choses au pire: je le verrai,
+moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou.
+
+--Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois.
+
+--Sans doute, il est evident que Leon s'est jete dans les bras de cette
+femme et s'est rapproche d'elle plus etroitement parce qu'il a ete
+blesse par la demande en nomination de conseil judiciaire. Quand, sur
+l'avis de Favas, vous avez adopte cette mesure, je ne vous ai rien dit
+parce que vous ne m'avez pas consulte, et que rien n'est plus grave que
+d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai augure rien de
+bon, et j'ai meme fait des demarches aupres de trois membres du conseil
+de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis
+franchement.
+
+--Vouliez-vous donc qu'il nous ruinat?
+
+--Je ne crois pas qu'il eut ete jusque-la, tout au plus aurait-il fait
+une breche a la fortune que vous lui laisserez un jour; enfin cette
+breche eut-elle ete large, tres large, tout n'eut pas ete perdu; il faut
+savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, surtout
+quand ils sont passionnes, et sous son apparence calme Leon est
+passionne, il est tendre, et quand il aime il est capable de toutes les
+folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de l'arreter,
+vous en avez use, et ce moyen s'est retourne contre vous. Vous avez fait
+comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent aussitot
+qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'a la derniere
+extremite. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le savez, pour
+ajouter a votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une certaine
+mesure, comment je comprends que Leon ait ete entraine a la resistance
+et finalement a cette folle resolution. J'ai voulu que vous sachiez a
+l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront de
+nature a le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on peut
+agir sur lui.
+
+--Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon.
+
+--Aussitot que possible, aujourd'hui, demain, aussitot que je l'aurai
+trouve.
+
+--Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez
+devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains.
+
+Comme Byasson, apres les avoir quittes, traversait le vestibule, Saffroy
+se trouva devant lui.
+
+--Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Leon?
+
+Byasson n'avait pas une tres-grande sympathie pour Saffroy; il le
+trouvait trop ambitieux, et il le soupconnait de speculer sur l'absence
+de Leon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes graces de M. et
+de madame Haupois-Daguillon, de facon a devenir un jour le seul chef de
+la maison, le fils etant ecarte.
+
+--Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici;
+j'espere que, quand il dirigera tout a fait la maison, il ne pensera
+plus qu'au travail.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Trouver Leon n'etait pas bien difficile, il n'y avait qu'a trouver Cara;
+pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait
+la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa
+pretendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la
+donner: rue Auber, n deg. 9.
+
+Arrive au quatrieme, il sonna a la porte de gauche comme le concierge le
+lui avait recommande, et il sonna fort.
+
+Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui
+s'entre-bailla, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement
+les dessins geometriques du tapis de l'escalier, leva la tete pour voir
+si dans sa preoccupation il ne s'etait pas trompe; il apercut le bonnet
+blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.
+
+Puis bientot apres la porte de gauche fut ouverte par Leon lui-meme,
+qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.
+
+--Je suis indiscret? dit celui-ci.
+
+--Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir,
+au contraire, vous me trouvez en train d'emmenager.
+
+Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir
+cet interieur simple et decent ou rien ne rappelait la femme a la mode,
+et surtout une femme telle que Cara.
+
+--Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne
+viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce
+plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que
+j'ai vu naitre et grandir; cependant je ne serais pas monte ici si je
+n'avais eu a te parler serieusement. Je quitte tes parents a l'instant
+meme, et comme, peu de temps avant mon arrivee, Jacques etait venu leur
+annoncer ton demenagement, tu peux t'imaginer dans quel etat de
+desespoir ils sont; ta mere, ta pauvre mere est baignee dans les larmes;
+ton pere est accable dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu
+etais mort.
+
+--Qui m'a tue?
+
+--Qui tout d'abord les a desesperes? Ne recriminions point: je ne suis
+venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me
+trouve pas a mon aise ici,--il regarda autour de lui comme pour sonder
+les tentures,--je te demande de sortir quelques instants avec moi.
+
+Leon, assez mal a l'aise, montra les caisses et les malles placees au
+milieu du salon:
+
+--J'aurais voulu achever mon emmenagement, dit-il.
+
+--Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?
+
+--Et ou voulez-vous que nous allions?
+
+--Sois sans inquietude, je ne te menage pas une surprise, ces moyens ne
+sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de
+m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes
+closes, librement.
+
+--Je suis tout a vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me
+preparer.
+
+Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne
+fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se preparer; il resta pres
+d'un quart d'heure absent.
+
+Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de
+temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de
+choses insignifiantes, et plus d'une fois Leon laissa tomber la
+conversation comme un homme qui suit sa propre pensee: le quart d'heure
+qu'il avait employe a se preparer, selon son expression, l'avait
+singulierement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le
+laisser sortir, Cara l'avait style. Ce n'etait donc plus seulement
+contre lui que Byasson allait avoir a lutter; ce serait encore contre
+elle; mais, si formelles que pussent etre les promesses qu'elle avait
+exigees de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces
+conditions defavorables que de l'avoir elle-meme derriere soi,
+invisible, mais menacante et prete a paraitre au moment decisif.
+
+Au lieu de recevoir Leon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le
+fit monter a sa chambre, ou il etait sur que personne ne pourrait venir
+les deranger et ou il n'y avait pas d'oreilles indiscretes a craindre.
+Mais si cette chambre etait un lieu sur, elle etait en meme temps un
+lieu encombre et si plein de toutes sortes de choses placees ca et la
+avec un beau desordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de
+travail avant de pouvoir trouver deux sieges pour s'asseoir. Sur le
+canape etait un tableau tout nouvellement achete et auquel il ne fallait
+pas toucher, car il n'etait pas encore sec; les chaises etaient prises,
+celle-ci par un vase en bronze, celle-la par un ivoire, une autre par un
+tas de gravures; sur un fauteuil etaient de vieilles faiences, et debout
+dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis
+et des etoffes qui attendaient la depuis longtemps le moment ou le
+maitre s'etant decide a faire construire la maison de campagne dont
+depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau,
+toujours changeant dans sa tete, on les emploierait enfin a l'usage pour
+lequel ils avaient ete successivement achetes au hasard des occasions.
+
+--Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle
+est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton pere et de ta mere,
+le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu etais mon fils,
+moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux
+dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et
+legitime que je me jette entre tes parents et toi au moment ou vous
+allez vous separer. Et que produira cette separation? votre malheur,
+votre desespoir a tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un;
+mais ce quelqu'un merite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton
+avenir, et ton honneur?
+
+--Celle dont vous parlez sans la connaitre m'aime et je l'aime.
+
+--Sans la connaitre! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriete
+est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la
+certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirme par vingt, par cent
+temoins qui viendront deposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te
+peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que
+j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes
+paroles ne sont pas l'eloge de celle que tu crois aimer. Quelle est
+cette femme que tu preferes a ton pere, a ta mere, a la famille, a la
+fortune, a l'honneur, et aupres de qui tu veux vivre miserablement dans
+une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue
+possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?
+
+--Je l'aime.
+
+--A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la
+jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les
+folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes a elle; pour combien de temps?
+Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse
+et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous separer dans un avenir
+prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son age.
+Elle pourrait etre ta mere; ce n'est pas a toi qu'il faut le dire, toi
+qui l'as vue sous la cruelle lumiere du matin, si terrible pour une
+femme de son age.
+
+Leon, blesse par ces paroles, ne pouvait guere s'en facher, il voulut
+essayer de sourire:
+
+--Vous qui aimez tant les choses d'art, reflechissez donc un peu,
+dit-il, a l'age qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la
+representa nue.
+
+--Quelle niaiserie!
+
+--Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle etait adoree par son amant, qui
+en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle
+n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.
+
+--Elle en aura soixante le jour ou tombera le bandeau qu'elle t'a mis
+sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu
+entendras, la satiete peut-etre, mieux que cela, la voix de ta dignite
+et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient
+que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle
+n'a jamais eveille en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de
+grand, rien de ce qui est la consequence ordinaire de l'amour lorsqu'il
+existe entre deux etres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est
+digne de toi, toi que j'ai connu honnete, tendre, bon, genereux, toi qui
+portes ecrites sur ton visage toutes les qualites qui sont dans ton
+coeur?
+
+--Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas.
+
+--Oui, mais tu ne me diras pas que tu as ete seduit et entraine par ces
+qualites qui, etant aussi en elle, se sont mariees aux tiennes. Tu as
+ete seduit par ses defauts, par ses vices, par son savoir de vieille
+femme, qui depuis vingt-cinq ans a etudie, pratique, experimente sur le
+sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries
+de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art
+incomparable. Je les connais, ces habiletes de vieilles femmes qui se
+font les meres en meme temps que les maitresses de leurs jeunes amants,
+leur preparant d'une main experimentee la cantharide ou le haschisch et
+de l'autre les enveloppant de flanelle. Voila ce qui m'epouvante pour
+toi et me fait te tenir ce discours, que je t'epargnerais comme je me
+l'epargnerais moi-meme, si, au lieu d'etre aux mains de cette femme, tu
+aimais la premiere venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de
+ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrene.
+
+--C'etait a mon pere qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand
+j'aimais Madeleine.
+
+--Je l'ai fait.
+
+--Et vous n'avez point ete ecoute, pas plus que je ne l'ai ete moi-meme;
+vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon pere
+et ma mere veulent mettre a l'abri de mes prodigalites, c'est encore mon
+coeur qu'ils veulent proteger contre mes egarements, c'est ma vie qu'ils
+veulent prendre pour la diriger au gre de leurs idees, de leurs
+interets, de leur sagesse. Eh bien, je me suis revolte, et puisqu'on
+m'avait empeche de prendre pour femme, une jeune fille digne entre
+toutes de respect et d'amour, aupres de laquelle j'aurais vecu heureux
+dans ma famille, tranquillement, sans autres emotions que celles du
+bonheur et de la paix, j'ai pris pour maitresse une femme qui a ete
+assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimee, celle que
+j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de
+Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il
+fallait en effet que son art fut grand, tres-grand. Mais pour tout le
+reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide
+et la flanelle, ce n'est pas par la qu'Hortense me tient comme vous le
+pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination
+n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes
+complications la ou les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la
+connaissance d'Hortense, j'ai obei a un caprice: elle me plaisait, voila
+tout. Mais bientot j'ai appris a la connaitre, et j'ai vu qu'elle valait
+mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis
+heureux d'etre aime par elle. C'est la ce que vous appelez de la folie.
+Peut-etre au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la
+folie, mais j'ai le malheur d'etre ainsi fait que je prefere la folie
+qui me donne le bonheur a la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui.
+
+--Mais, malheureux enfant....
+
+--Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis deja
+dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose a
+etre juge severement par ceux qui s'appellent les honnetes gens, cela
+est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aime, je vis, je
+me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles:
+cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de
+l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien
+posee dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus
+de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la
+connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime,
+et rien ne me separera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me
+deshonorait, ou ai-je trouve de l'affection et de l'appui, si ce n'est
+pres d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, ou sur la demande de mon
+pere et de ma mere ... de ma mere, Byasson, on venait de faire de moi
+une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir?
+les siens. Et vous voulez que maintenant je me separe de cette femme qui
+m'a console dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinee,
+pour rester ma maitresse, quand vous qui etes riche vous m'avez
+deshonore de peur que la centieme, la millieme partie peut-etre de votre
+fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je
+ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lachete et une infamie dont je
+ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est
+donc incurable.
+
+--Que tu penses a elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas a ton
+pere, ne penseras-tu pas a ta mere?
+
+--A qui ont-ils pense lorsqu'ils ont presente cette demande? a moi ou a
+eux?
+
+--Ne parlons point du passe; parlons du present. Que vas-tu faire?
+
+--Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.
+
+--Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas etre l'amant de Cara
+puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maitresse?
+
+--Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai recu
+de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.
+
+--Et quand ces cent mille francs seront depenses, ton pere et ta mere,
+morts de chagrin, t'auront laisse leur fortune, n'est-ce pas, et alors
+tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espere?
+
+Leon allait repondre; mais au moment meme ou il etendait le bras, on
+frappa a la porte du salon qui precedait la chambre.
+
+--Laissez-nous, cria Byasson.
+
+Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colere alla
+ouvrir la porte.
+
+--C'est une lettre pressee pour M. Leon Haupois, dit le commis qui
+entra.
+
+Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgre la distance Leon
+avait entendu ces quelques mots.
+
+Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit
+la lettre, mais, chose etrange, l'adresse etait d'une ecriture qu'il ne
+connaissait pas; vivement il l'ouvrit.
+
+"Madame vient de se trouver mal; le medecin est tres-inquiet; Madame
+prononcant votre nom a chaque instant j'ose vous prevenir de ce qui se
+passe.
+
+"LOUISE."
+
+Alors s'adressant a Byasson:
+
+--Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que
+je vous quitte.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Lorsque Leon arriva rue Auber, il trouva sa maitresse sans connaissance
+etendue sur son lit, et aupres d'elle un jeune medecin qu'on avait ete
+chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait a la faire revenir a
+elle.
+
+--C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs
+je crois qu'elle va cesser.
+
+En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour
+d'elle d'un air egare, puis apercevant Leon, le reconnaissant, elle lui
+jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant a elle par un mouvement
+passionne, elle eclata en sanglots spasmodiques.
+
+--Maintenant, dit le medecin, madame n'a plus besoin que de repos et de
+calme; je puis me retirer.
+
+Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la
+conviction d'avoir accompli un miracle.
+
+Leon s'installa aupres du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la
+main, qu'elle garda dans la sienne, ils resterent ainsi assez longtemps
+sans parler; malgre le desir qu'il en avait, Leon n'osait l'interroger,
+le medecin ayant prescrit le repos et le calme.
+
+Enfin, Cara se trouva assez bien elle-meme pour prendre la parole:
+
+--Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est
+ta voix qui ma ressuscitee; je crois bien que j'etais en train de
+mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je
+serais peut-etre restee longtemps, toujours dans cet etat, si tout a
+coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a semble que
+je me reveillais; comme tu as ete bien inspire de revenir!
+
+--Je n'ai pas ete inspire; je suis revenu parce que Louise m'a ecrit que
+tu etais malade.
+
+--Comment, Louise?
+
+--Elle m'a ecrit parce qu'elle etait effrayee, et elle m'a dit de venir
+tout de suite.
+
+--Je comprends qu'elle ait ete effrayee. Apres ton depart, j'ai pense a
+ce que tu venais de me dire, et je me suis imagine, pardonne-moi, que
+ton ami Byasson allait si bien te precher et te circonvenir que nous ne
+nous verrions plus. Alors, j'ai ete prise d'un aneantissement, mon coeur
+a cesse de battre, mes yeux ont cesse de voir, j'ai pousse un cri,
+Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passe: quand j'ai
+recouvre la vue, j'ai rencontre tes yeux.
+
+--C'est pendant cette syncope que Louise effrayee m'a ecrit; mais
+comment a-t-elle su que j'etais chez Byasson?
+
+--Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurement ce n'est pas moi
+qui le lui ai dit, car je suis fachee qu'elle t'ait ecrit.
+
+--Comment, tu es fachee que je sois revenu?
+
+--Cela parait absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui,
+je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais
+j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas
+ramene par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmene chez lui,
+ce n'etait point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses
+curiosites, c'etait pour tacher de te decider a te separer de moi et a
+rentrer chez ton pere. Ne me dis pas non, c'est cette pensee, ce sont
+ces discours que j'entendais qui m'ont etouffee et qui ont provoque ma
+syncope. Quand j'en suis venue a bien preciser la situation et a me
+dire: ecoutera-t-il la voix de son ami ou ecoutera-t-il celle de son
+amour? retournera-t-il chez son pere ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a
+ete si poignante que je me suis evanouie. Mais, malgre tout, malgre
+l'etat affreux dans lequel j'etais, j'aurais voulu que Louise ne
+t'ecrivit pas. Livre a toi-meme tu aurais seul decide cette situation,
+c'est-a-dire notre avenir a tous deux, ma vie a moi. C'etait une
+epreuve, elle eut ete telle qu'il ne serait plus reste de doute apres.
+Si tu avais ete chez ton pere, je serais peut-etre morte, mais
+qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu etais revenu pres
+de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est
+vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout a l'heure, parce que Louise
+t'a ecrit que j'etais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur;
+il n'y a pas eut choix. Et c'etait sortir triomphante de cette lutte que
+j'aurais voulu. C'etait ce choix qui aurait calme mes alarmes. Tu es
+accouru apres avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en verite
+chez un homme tel que toi qui est la bonte meme! Pitie n'est pas amour.
+Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite,
+mais demain, apres-demain, il reprendra son preche ou il a ete
+interrompu, et tu decideras en connaissance de cause, librement.
+
+Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la defendre.
+
+Leon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille
+et sa maitresse, n'y retourna pas, car y aller eut ete avouer qu'il
+pouvait etre indecis, et que la lettre de Louise l'avait precisement
+arrache a cette indecision.
+
+Quant a la facon dont cette lettre lui etait parvenue, il en avait eu,
+meme sans la demander, l'explication la plus simple et la plus
+naturelle: dans sa crise, Cara avait prononce plusieurs fois, sans en
+avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tete, avait
+imagine qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouve
+l'adresse dans le _Bottin_.
+
+Byasson, ne voyant pas Leon revenir bientot comme celui-ci en avait pris
+l'engagement, lui ecrivit; mais Leon ne recut pas ses lettres qui furent
+remises a Louise par la concierge, et par Louise a Cara; alors il vint
+lui-meme rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui
+ouvrit pas. Il sonna a la porte de Cara, Louise lui repondit que madame
+etait a la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le
+laisser monter, l'arreta pour lui dire que M. Leon Haupois etait en
+voyage; quelques jours apres on lui fit la meme reponse.
+
+C'etait evidemment un parti pris; le mieux dans des conditions etait
+donc de ne pas brusquer les choses; il etait plus sage d'attendre, de
+veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se presenterait;
+ce qui devait arriver un jour ou l'autre.
+
+Cara eut alors toute liberte de pratiquer sur Leon le systeme de
+l'absorption, a petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle
+se rendit plus chere, surtout plus indispensable.
+
+Vivant sous le meme toit, ils ne se quitterent plus, et, peu a peu, ils
+en vinrent a sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au theatre dans
+une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et ou ils se tenaient
+serres l'un contre l'autre, les jambes enlacees, la main dans la main,
+ecoutant, riant, s'attendrissant ensemble.
+
+Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses,
+d'abord a la Marche, a Porchefontaine, au Vesinet, ou l'on a pour ainsi
+dire l'excuse de la partie de campagne, puis a Chantilly, puis enfin a
+Longchamps, devant tout Paris.
+
+Le jeudi, il l'accompagna a Batignolles, rue Legendre, et rapidement il
+devint l'ami, le pere des enfants qui, tres franchement, se prirent pour
+lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir a leur faire
+des surprises de joujoux, de gateaux ou de bonbons; il les emmena a la
+campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, diner dans les bois
+ou au bord de l'eau.
+
+--Quel bon pere, quel bon Papa-Gateau tu ferais! disait-elle.
+
+Bientot il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, ou Cara le laissa
+seul, celui ou elle allait au Pere-Lachaise, en pelerinage au tombeau du
+duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'a la porte du cimetiere.
+Puis, la fois suivante, comme elle etait souffrante et pouvait a peine
+se trainer, il lui donna le bras pour l'aider a monter jusqu'au tombeau,
+et ensuite il l'accompagna toujours.
+
+C'etait beaucoup pour Cara que Leon ne put pas se passer d'elle, mais ce
+n'etait pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait
+qu'il s'habituat a voir en elle plus qu'une maitresse, si agreable, si
+seduisante que fut cette maitresse.
+
+Lorsqu'ils allaient aux courses, Leon ne restait pas toujours a ses
+cotes comme un jaloux, et alors quand elle etait seule dans sa voiture,
+ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du
+monde dans lequel elle avait vecu l'entouraient, les uns pour lui donner
+une banale poignee de main, les autres pour causer plus intimement avec
+elle.
+
+Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si preoccupee que
+Leon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle repondit
+qu'elle n'avait rien; mais son ton dementait ses paroles.
+
+Enfin, apres le diner, lorsqu'ils furent en tete a tete, cote a cote,
+elle se decida a parler:
+
+--Sais-tu qui j'ai vu tantot a Longchamps? Salzondo.
+
+Leon laissa echapper un mouvement de contrariete; car, malgre l'histoire
+des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait ete si notoire, si
+publique, que ce nom ne pouvait pas etre doux a ses oreilles.
+
+--Sais-tu ce qu'il m'a propose? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour
+la centieme fois, de redevenir pour lui ce que j'etais il y a quelques
+annees; puis, quand il a ete bien convaincu que je n'y consentirais
+jamais, il m'a tout simplement demande d'etre sa femme, sa vraie femme,
+c'est-a-dire devant le maire.
+
+--Et tu as repondu? demanda-t-il d'une voix mal assuree.
+
+--Que je reflechirais; car enfin la chose merite d'etre pesee. Etre la
+femme de Salzondo n'est pas plus serieux que d'etre sa maitresse;
+seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune;
+et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on
+aime et qu'on est aimee; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un
+pareil mariage n'empeche pas d'etre aimee par celui qui est maitre de
+votre coeur et d'etre a lui corps et ame. De plus, ce mariage, s'il se
+faisait, te permettrait de te reconcilier avec ta famille, et c'est la
+encore une consideration d'un poids considerable. Combien de fois,
+pensant a cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer,
+ce sera elle qui te detachera de moi: femme de Salzondo....
+
+--Hortense! s'ecria-t-il en se levant avec colere.
+
+Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:
+
+--Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'etais
+assez miserable pour ecouter de pareilles considerations. Mais, sois
+tranquille, si je sais voir ou est la sagesse, je ne puis aller que la
+ou est l'amour.
+
+Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit a ecrire:
+
+"Mon cher Salzondo.
+
+"J'ai reflechi a votre proposition et j'en suis touchee comme je dois
+l'etre, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je
+vous le jure), la raison, la sagesse, meme le vice, ne peuvent rien
+contre lui.
+
+"Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie
+
+"CARA."
+
+Elle donna ce billet a lire a Leon, puis l'ayant mis dans une enveloppe,
+elle sonna.
+
+Louise parut:
+
+--Va jeter tout de suite cette lettre a la poste.
+
+Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir pres de Leon:
+
+--Etes-vous content, mon maitre? moi, je suis la plus heureuse des
+femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante a Salzondo d'abord de
+m'avoir montre qu'il m'estimait assez pour m'epouser, et aussi et
+surtout de t'avoir inspire ce geste de colere qui prouve mieux que tout
+combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuee!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui
+devait lui permettre de faire aupres de Leon une nouvelle tentative plus
+efficace que la premiere.
+
+Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Leon par
+quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau;
+mais Leon lui-meme ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus
+pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne repondait
+point, et quand ses anis, cedant aux instances de Byasson, voulaient
+aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche des le premier mot;
+Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir a la charge, n'avait
+obtenu que des paroles de colere qui avaient amene une brouille entre
+eux.
+
+--J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Leon, je ne veux point
+d'un conseil d'amis.
+
+Avec ses creanciers, Rouspineau, Brazier, Leon avait pratique ce meme
+systeme de faire le mort, et il les avait renvoyes a son conseil
+judiciaire; il n'avait rien, (son appartement etait au nom de Cara), il
+ne pouvait rien: c'etait a son pere de payer si celui-ci le voulait
+bien, sinon il payerait plus tard lui-meme quand il le pourrait; et il
+n'avait pas pris autrement souci de leurs reclamations, se disant qu'ils
+lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui reclamaient pour
+attendre. L'attente n'etait-elle pas justement un des risques sur
+lesquels ils avaient base leurs operations?
+
+Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame
+Haupois-Daguillon s'etaient montres de bonne composition: afin de sauver
+l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer
+les billets a leur echeance, mais a condition qu'ils seraient protestes
+pour la forme, et surtout a condition plus expresse encore que cet
+arrangement serait tenu secret, de maniere a ce que Leon ne le connut
+jamais. Le jour ou une indiscretion serait commise ils ne payeraient
+plus.
+
+Fatigue, agace de voir qu'il n'obtiendrait rien de Leon, Byasson voulut
+risquer une tentative aupres de Cara, et il lui ecrivit pour lui
+demander une entrevue.
+
+Si Cara ne voulait pas que Leon fut expose aux attaques amicales de
+Byasson, qui pouvaient l'emouvoir et a la longue l'ebranler, elle
+n'avait pas les memes craintes pour elle-meme. D'avance elle bien
+certaine de ne pas se laisser toucher, si pathetique, si entrainante que
+fut l'eloquence de Byasson; c'est au theatre qu'on voit les Marguerite
+Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un pere noble et se
+contenter d'un baiser, "le seul vraiment chaste qu'elles aient recu",
+pour le paiement de leur sacrifice; dans la realite les choses se
+passent d'une facon moins scenique peut-etre, mais a coup sur plus
+sensee. D'ailleurs, elle avait interet a voir Byasson et a apprendre de
+lui combien M. et madame Haupois etaient disposes a payer la liberte de
+leur fils.
+
+Elle donna donc a Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et,
+pour etre sure de n'etre point derangee, elle envoya Leon a la campagne.
+
+Byasson arriva a l'heure fixee, et, pour la premiere fois, cette porte,
+a laquelle il avait si souvent sonne, s'ouvrit toute grande devant lui.
+
+Cara etait dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de menage,
+elle s'occupait a recoudre des boutons aux chemises de Leon, dont une
+pile, revenant de chez le blanchisseur, etait placee devant elle sur une
+table a ouvrage; ce fut donc l'aiguille a la main, travaillant, que
+Byasson la surprit.
+
+Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un
+siege.
+
+Byasson avait prepare ce qu'il aurait a dire, il entama donc l'entretien
+rapidement et franchement:
+
+--Vous savez, dit-il, que je suis un commercant, nous parlerons donc, si
+vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espere que nous nous
+entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous etes une femme
+pratique.
+
+Cara se mit a sourire.
+
+--Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami
+Leon?
+
+--La question est originale.
+
+--Il y a acheteur.
+
+--Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?
+
+--C'est a vous de le dire: vous avez; moi je demande.
+
+--A livrer quand?
+
+--Tout de suite.
+
+--Et vous payez tout de suite aussi?
+
+--Nous ne sommes pas precisement presses, mais je vous ferai remarquer
+qu'entre vos mains la valeur que vous avez se deprecie.
+
+--Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque
+jour qui s'ecoule, etant un jour de vie, rend plus prochaine la
+realisation de mes esperances.
+
+--Enfin c'est a vous de faire votre prix, et non a moi.
+
+--J'avoue que vous me prenez au depourvu, car il me faudrait une table
+de probabilites pour la mortalite, comme en ont les compagnies
+d'assurances, et je n'ai pas cette table; en realite votre question se
+resume a ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame
+Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps a vivre; et franchement je
+n'en sais rien; vous etes mieux que moi renseigne a ce sujet; ont-ils
+des infirmites, suivent-ils un bon regime, le coeur est-il solide, les
+poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment
+loyaute a vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore?
+Mourront-ils bientot? Faites-moi une offre raisonnable; nous
+discuterons, et j'espere que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout
+lieu de le supposer, vous etes un homme pratique.
+
+Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur
+marche de Cara, il vit qu'il s'etait trompe, et il resta un moment sans
+repondre.
+
+--Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en
+continuant; je croyais que vous me l'aviez propose, mettons que je me
+suis trompee. C'est donc a moi de faire mon compte. Je vais essayer.
+Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de
+600,000 fr. Votre ami s'etant trouve dans une mauvaise situation, j'ai
+du pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une
+vente forcee. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tire 300,000 fr.
+environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De
+plus je lui ai prete 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son
+compte diverses depenses, dont je puis fournir etat, s'elevant a environ
+100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis
+creanciere et sur lesquels il n'y a pas un sou a diminuer. Maintenant, a
+ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est necessaire pour vivre
+honnetement en veuve de Leon, et je ne pense pas que vous trouverez que
+ma demande est exageree si je la porte a 25,000 francs de rente, c'est a
+dire un capital de 500,000 francs. En tout, et repondant a votre
+question, je vous dis que pour moi votre ami Leon vaut un million, si je
+vends tout de suite et comptant, deux si je vends a terme. Qu'est-ce que
+vous offrez?
+
+Quand on est ne sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de
+flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:
+
+--Vous vous imaginez donc que Leon vous aimera toujours? s'ecria-t-il.
+
+--Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage
+des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle etait votre intention;
+est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer
+un autre langage?
+
+--Mais....
+
+--Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; tres-volontiers,
+et a vrai dire cela m'agree: le sentiment, mais c'est notre fort a nous
+autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Leon
+m'aimerait toujours. Je ne peux pas repondre a cela, car toujours, c'est
+bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai
+Leon m'epousera. A combien estimez-vous la fortune de M. et de madame
+Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la
+part d'heritage de Leon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq
+millions que j'abandonne pour un million. C'est-a-dire que si j'etais
+une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marche de dupe. Mais
+si je ne suis pas une honnete femme selon vos idees, je suis une femme
+d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de
+dire que j'ai le sentiment de la famille. Voila pourquoi je n'ai pas
+voulu jusqu'a ce jour que Leon m'epouse. Mais vous comprendrez qu'apres
+cette entrevue, je n'aurais plus les memes scrupules si vous, mandataire
+de cette famille que je voulais menager, vous repoussiez l'arrangement
+que je n'ai pas ete vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux
+bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et
+j'exagere mon pouvoir sur Leon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari,
+et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sure de ma force,
+puisqu'a l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une
+resistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons
+pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Leon, son caractere, sa
+nature; c'est un garcon au coeur tendre et a l'ame sensible. Quand ces
+gens-la aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne
+m'aimait pas il serait rentre dans sa famille, lui qui est la bonte
+meme, pour ne pas desoler sa mere et son pere. Pourquoi ne l'a-t-il pas
+fait? Parce qu'il ne peut pas se detacher de moi, attendu que je le
+tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son etre;
+en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que
+vous ne l'ayez pas marie jeune; comme il eut aime sa femme! il a tout ce
+qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer
+et aussi la fidelite: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une
+femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis
+passionnement comme dans le jeu des marguerites, puis toujours
+davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les
+timides, les betes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Leon
+mieux que moi; je n'ai donc rien a vous dire. C'est vous qui avez a me
+repondre.
+
+--Je vous aurais repondu si vous m'aviez parle serieusement.
+
+--Je vous jure que je n'ai jamais ete plus serieuse, et il me semble
+que, si vous voulez bien reflechir a mes chiffres, vous verrez combien
+ils sont moderes. Je voudrais que la question put se traiter devant
+Leon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donne
+ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a
+pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiete. Croyez-vous que
+cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est
+exterminee pour offrir a un homme cette chose rare et precieuse qu'on
+appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne
+la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre
+heureux vos beaux fils de famille, eleves niaisement, qui ne prennent
+interet a rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'energie que
+pour satisfaire leur vanite bourgeoise, et qui nous prennent, non pour
+ce que nous sommes, non pour notre beaute ou notre esprit, mais pour
+notre reputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la
+tache est rude et que celles qui la reussissent gagnent bien leur
+argent. Mais je ne veux pas insister; vous reflechirez, et vous verrez
+combien ma demande est modeste.
+
+Elle se leva, et comme Byasson restait decontenance par le resultat de
+leur entretien, elle continua:
+
+--Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas ou vos
+reflexions seraient longues, que Leon peut attendre sans etre trop
+malheureux?
+
+Et, souriante, legere, elle le promena dans son appartement, le salon,
+la salle a manger, meme le cabinet de toilette:
+
+--Voila mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous
+autres, c'est la piece la plus importante de notre appartement.
+
+Et elle se mit a lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce
+qui lui restait de bijoux et de curiosites. Pour cela, elle venait a
+chaque instant s'asseoir pres de lui, sur un sopha, et il etait
+impossible de deployer plus de gracieusete, plus de chatteries qu'elle
+n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eut voulu
+seduire Byasson qu'elle n'eut pas ete plus aimable.
+
+Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils etaient l'un
+contre l'autre, les yeux dans les yeux.
+
+--A quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec calinerie.
+
+--Je pense que si j'etais le pere de Leon, je vous etranglerais la sur
+ce sopha comme une bete malfaisante.
+
+Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientot a rire:
+
+--Evidemment ce serait economique, mais ca ne se fait plus ces
+choses-la: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un
+compliment.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Un million!
+
+Ce fut le mot que Byasson se repeta en allant de la rue Auber a la rue
+Royale, pour raconter a M. et a madame Haupois-Daguillon son entrevue
+avec Cara.
+
+Byasson, qui avait gagne lui-meme ce qu'il possedait, sou a sou d'abord,
+franc a franc ensuite, et seulement apres plusieurs annees de travail
+acharne par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et
+ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une
+idee bien exacte, representait d'efforts, de peines et de combinaisons
+meme pour les heureux de ce monde.
+
+Un million! Elle avait bon appetit mademoiselle Hortense Binoche, et
+elle s'estimait a haut prix.
+
+Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million,
+ils faillirent etre suffoques tout d'abord par la surprise et ensuite
+par l'indignation.
+
+--Assurement vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et
+cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'etais bien
+convaincu qu'il vous debarrassera a jamais de cette femme.
+
+--Y pensez-vous!
+
+--J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de
+pres et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable,
+parfaitement capable, de se faire epouser par Leon.
+
+--Mon fils!
+
+Si Cara n'avait demande qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer
+en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un
+million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les
+aurait donnes; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu
+de chances de reussir.
+
+Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre,
+Byasson qui avait vu Cara en sentait la necessite, et il avait fait
+partager ses craintes a madame Haupois-Daguillon.
+
+Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas desesperes:
+tandis que madame Haupois-Daguillon, qui etait pieuse, demandait un
+miracle a Dieu, a la Vierge et a tous les saints du paradis, Byasson qui
+n'avait pas la meme confiance dans les moyens surnaturels se decidait a
+risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et
+assistance aupres de l'autorite. Ancien juge au tribunal de commerce,
+membre de plusieurs commissions permanentes du ministere de
+l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde
+officiel dont il pouvait user et meme abuser, et il n'hesita pas a
+recourir a leur influence plus ou moins legitime pour arracher Leon des
+mains de Cara. Il lui etait reste dans la memoire des histoires de
+femmes appartenant au monde de Cara qui avaient ete expulsees de Paris
+ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une
+mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-etre lui procurerait-on,
+peut-etre lui suggererait-on un autre moyen d'arriver a ses fins: ce
+n'etait pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se
+permettre de rien negliger; le possible, l'impossible devaient etre
+tentes.
+
+Il connaissait a la prefecture de police un haut fonctionnaire sous la
+direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi
+que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagne de M.
+Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur
+ami, Leon Haupois-Daguillon, etait l'amant d'une femme connue sous le
+nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menacait de
+se faire epouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces
+conditions, que faire? Le jeune homme etait si aveugle, si fascine qu'il
+se pouvait tres-bien qu'il se laissat entrainer a ce honteux mariage.
+
+M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui
+il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'a un
+certain point, rassure de ce cote, il n'en desirait pas moins voir finir
+une liaison deshonorante qui faisait son desespoir et celui de toute sa
+famille.
+
+--Et qui vous fait esperer que ce mariage n'est pas possible? demanda le
+fonctionnaire de la prefecture.
+
+--Les idees d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a ete
+eleve.
+
+--Vous etes heureux, monsieur, d'avoir vecu dans un monde ou l'on croit
+a la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'etre arrive a
+votre age sans avoir recu de l'experience de cruelles lecons. Pour nous,
+nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous
+voyons chaque jour a quels abimes les passions peuvent entrainer les
+hommes, meme ceux qui ont recu les plus pures lecons d'honneur et de
+vertu; aussi ne disons-nous jamais a l'avance qu'une chose est
+impossible, par cela seul qu'elle a les probabilites les plus serieuses
+contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, meme
+l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.
+
+--La passion n'est pas la folie, s'ecria M. Haupois-Daguillon.
+Assurement, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme
+passionne a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il
+fait le bien ou le mal, et l'homme passionne agit en sachant ce qu'il
+fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a
+que satisfaction de sa passion; on a dit: "l'homme s'agite et Dieu le
+mene", mais il faut dire aussi: "l'homme s'agite et ses passions le
+menent." Ou la passion dont monsieur votre fils est possede le
+conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux esperer avec vous que ce ne
+sera pas a ce mariage dont M. Byasson se montre effraye. Cependant, je
+dois vous dire que, si cette femme veut se faire epouser, elle est
+parfaitement capable d'arriver a ses fins. Je la connais, et je l'ai eue
+dans ce cabinet, a cette place meme ou vous etes assis en ce moment,
+monsieur,--il adressa ces paroles a M. Haupois-Daguillon--a l'epoque ou
+elle etait la maitresse du duc de Carami. Effrayee, elle aussi, de voir
+son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense
+de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce
+moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive
+bien souvent, trop souvent, helas! que des familles eperdues, qui n'ont
+plus de secours a attendre de personne, s'adressent a nous comme a la
+Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas
+alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu
+de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur
+elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je
+m'imaginai,--j'etais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,--je
+m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait
+immediatement sa maitresse, si grand que put etre l'amour qu'il
+ressentait pour elle.
+
+--Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.
+
+--Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naivete de les lui
+communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que
+ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant epris aurait-il ajoute
+foi a ceux qui parlaient de sa maitresse? Il fallait quelque chose de
+plus precis. Je fis cacher le duc derriere ce rideau, cela ne fut pas
+tres-facile; mais enfin j'en vins a bout, et lorsque mademoiselle de
+Lignon,--c'est Cara que je veux dire,--arriva, je racontai a celle-ci sa
+vie entiere, avec piece a l'appui de chaque fait allegue; de telle sorte
+qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'etait
+pour le duc que je racontais, et comme sa maitresse etait contrainte par
+les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation a
+chaque fait, il etait a croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait
+edifie quand j'arriverais au bout de mon recit. Je n'y arrivai pas. A un
+certain moment, Cara dont les soupcons avaient ete eveilles par le ton
+dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard
+maladroitement lance du cote du rideau, se leva vivement et courut a ce
+rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de theatre, et
+alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'a ce
+moment. Quel fut selon vous le resultat de cette explication? Cara
+manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de
+mon cabinet plus fortement lies l'un a l'autre que lorsqu'ils etaient
+entres. Desolee de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint
+que Cara serait mise a Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le
+troisieme, je recus l'ordre de la faire mettre en liberte; et il n'y
+avait pas a discuter cet ordre, qui avait ete obtenu grace aux
+toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain
+monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car
+cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara
+elle-meme d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence,
+ont eu la sagesse de se partager les roles, l'une a travaille dans le
+monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidees,
+elles ne se sont pas contrariees. Aujourd'hui, par consideration pour
+vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara a
+Saint-Lazare, mais je vous previens d'avance qu'elle n'y restera pas
+longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis desole. Mais,
+helas! il n'y a plus de pouvoir qui protege les familles; nous ne sommes
+plus au temps ou l'on pouvait expedier Manon Lescaut a la Louisiane.
+Nous ne sommes meme plus au temps ou, par la contrainte par corps, on
+pouvait, en coffrant les jeunes gens a Clichy, les separer de leurs
+maitresses: M. Leon Haupois a fait pour deux cent mille francs de
+billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois
+a Clichy, il aurait eu le temps de se deshabituer de sa maitresse, et la
+force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisee, vous auriez eu
+bien des chances pour rompre definitivement cette liaison. Je me sens si
+incapable, et vous,--il se tourna vers M. Haupois,--et vous, monsieur,
+je vous vois si faible en presence du danger qui vous menace que j'en
+viens a vous dire: souhaitez que votre fils manque a cet honneur que
+vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse
+condamner, et nous l'arrachons a cette femme: il serait en prison, il
+serait a la Nouvelle-Caledonie, je vous le rendrais et il reviendrait,
+j'en suis sur, un honnete homme; il est dans la chambre de Cara, je ne
+puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Bien que la parole du fonctionnaire de la prefecture de police eut
+produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne
+l'avait cependant pas convaincu que Leon put jamais en venir a prendre
+Cara pour femme.
+
+--Assurement, dit-il a Byasson en sortant, il y a de l'exageration. Le
+spectacle continuel du mal conduit a un pessimisme desolant: la
+passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, tres-petite
+chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en realite, il n'y a pas
+urgence a agir des demain; certes, j'ai grande hate de voir cette
+liaison rompue, et j'ai grande hate aussi de voir l'enfant prodigue
+revenir a la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre.
+
+Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de reflechir
+et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il
+l'avait espere, car une lettre du cure de Noiseau vint a quelques jours
+de la lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence a
+agir pour empecher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a deja
+dit que c'etait a Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient
+leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait a la famille
+Daguillon depuis plus de cinquante ans, les heritiers de cette famille
+etaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne
+compte guere plus de cent cinquante habitants: maire, cure, conseillers,
+instituteur, garde champetre, tout le monde dependait, a un titre
+quelconque, du chateau et des fermes, et par consequent s'interessait a
+ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux proprietaires actuels ou
+futurs de ce chateau et de ses terres.
+
+C'etait a Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'etait mariee; c'etait
+dans le cimetiere de Noiseau que ses peres etaient enterres; enfin
+c'etait sur les registres de Noiseau qu'avaient ete inscrits les actes
+de naissance et de bapteme de Camille et de Leon, nes l'un et l'autre au
+chateau.
+
+Dans sa lettre d'un style vraiment ecclesiastique, c'est-a-dire aussi
+peu clair et aussi peu precis que possible, le cure de Noiseau croyait
+devoir prevenir "sa bonne dame madame Haupois-Daguillon" qu'une personne
+fort elegante de toilette, et tout a fait bien dans sa tenue, etait
+ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Leon Haupois-Daguillon.
+Il savait d'une facon indirecte, mais certaine cependant, qu'a la mairie
+la meme personne avait aussi demande une copie legalisee de l'acte de
+naissance de M. Leon. Il ne lui appartenait pas de scruter les
+intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laisse une
+offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la
+chapelle de la tres sainte Vierge, mais il croyait neanmoins de son
+devoir de porter cette demande a la connaissance "de sa bonne dame
+madame Haupois-Daguillon", afin que celle-ci prit les mesures que la
+prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures a prendre,
+ce que lui ignorait et ne cherchait meme pas a savoir. Il regrettait
+bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en
+question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mysterieux
+dans les allures, etait venue elle-meme commander et prendre ces actes,
+de sorte qu'il avait ete impossible, malgre certaines avances faites a
+ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'etait meme la
+reserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donne a
+penser au cure de Noiseau que "sa bonne dame madame Haupois-Daguillon"
+devait etre avertie.
+
+Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination a M. et a madame
+Haupois Daguillon pour comprendre que "cette personne fort elegante de
+toilette, tout a fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir
+s'envelopper dans une reserve mysterieuse," n'etait autre que Cara et
+ils avaient compris aussi que le moment etait venu d'agir energiquement
+et de se defendre: si l'on se trompait une premiere fois, on
+recommencerait une seconde, une troisieme, toujours, tant qu'on n'aurait
+pas reussi.
+
+Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait
+agite dans la solitude et dans la fievre cent projets qui, tous,
+n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns
+fous, elle le reconnaissait elle-meme, les autres senses, au moins elle
+les jugeait tels, il y en avait un auquel elle etait toujours revenue,
+et qui precisement par cela lui inspirait une certaine confiance. Au
+moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le sejour de Paria
+desagreable et penible a Leon, qui, elle le savait mieux que personne,
+avait l'horreur des reclamations d'argent; quand ces deux creanciers,
+dont ils etaient maitres, l'auraient bien harcele, on lui ferait
+proposer d'une facon quelconque (cela etait a chercher) de quitter
+Paris, d'entreprendre un voyage seul, ou il voudrait, et a son retour,
+apres trois mois, apres deux mois d'absence, il trouverait toutes ses
+dettes payees.
+
+Decidee a agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet a son mari, et
+tout de suite on lanca en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux
+d'avoir la certitude d'etre integralement payes sans rabais et sans
+proces, se preterent avec empressement au role qu'on exigeait deux;
+pendant un mois Leon ne put point faire un pas sans etre expose a leurs
+reclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs
+demandes d'argent, tantot poliment, "ils savaient bien que paralyse par
+son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce
+l'etait pas la totalite de leurs creances qu'ils demandaient, c'etait un
+simple a-compte"; tantot au contraire grossierement: "Quand on avait
+assez d'argent pour vivre a ne rien faire, on devait etre juste envers
+ceux qui s'etaient ruines pour vous." Et les choses avaient pris une
+telle tournure qu'un jour Rouspineau etait venu annoncer a madame
+Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M.
+son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'etre jete
+du haut en bas de l'escalier.
+
+Ce jour-la, madame Haupois-Daguillon avait juge que le moment etait
+arrive d'intervenir personnellement; elle etait, il est vrai, malade et
+obligee de garder le lit; mais, loin d'etre une condition mauvaise, cela
+pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas a chercher le
+moyen de faire faire sa proposition a son fils, elle la lui adresserait
+elle-meme directement, car elle n'admettait pas que Leon, la sachant
+malade, refusat de venir la voir.
+
+Elle n'avait donc qu'a le prevenir de cette maladie.
+
+Mais, voulant mettre toutes les chances de son cote, elle pria son mari
+de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours a leur maison de
+Madrid: par cette absence, il n'etait pour rien dans sa tentative, ce
+qui devait derouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Leon
+craignait des reproches, il serait rassure, sachant son pere en Espagne.
+
+Ce fut le coeur emu et les mains tremblantes que madame Haupois
+Daguillon se decida a ecrire a son fils apres le depart de son mari:
+
+"Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule
+a Paris, ton pere etant retenu a Madrid; je voudrais te voir; toi, ne
+voudras-tu pas embrasser ta mere qui t'aime et que ton baiser guerira
+peut-etre?"
+
+Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains
+de Leon, et pour cela il n'etait pas prudent de la confier a la poste;
+elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute
+confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n deg. 9
+de la rue Auber.
+
+--Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui
+disant que je suis malade; s'il est accompagne, vous ne lui remettrez et
+ne lui direz rien; vous attendrez.
+
+Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi
+jusqu'a cinq heures du soir, et ce fut seulement a ce moment qu'il put
+remettre sa lettre a Leon qui rentrait seul.
+
+Tout d'abord Leon, qui avait reconnu l'ecriture de l'adresse, voulut
+repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononca alors les paroles
+que, depuis qu'il avait commence sa faction, il se repetait
+machinalement:
+
+--Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre a monsieur.
+
+Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, a pas rapides il
+se dirigea du cote de la rue de Rivoli.
+
+Le temps de l'attente avait ete terriblement long pour madame
+Haupois-Daguillon de deux heures a cinq; enfin, un coup de sonnette
+retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'etait lui! elle ne se
+trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitee d'un
+fils inquiet sonne ainsi.
+
+La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle
+lui tendit les bras et ils s'embrasserent.
+
+Elle avait fait preparer une chaise pres de son lit, elle le fit
+asseoir, et elle l'eut en face d'elle, apres etre restee si longtemps
+sans le voir, l'attendant, le pleurant.
+
+Comme il etait change! Il avait pali; ses traits etaient fatigues, des
+plis coupaient son front.
+
+Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes reflexions que cet
+examen provoquait en elle; elle ne l'eut pu qu'en les accompagnant de
+reproches, et ce n'etait point pour lui adresser des reproches qu'elle
+lui avait ecrit et qu'elle l'avait appele pres d'elle.
+
+D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment repondre,
+car elle, aussi avait change sous l'influence du chagrin d'abord, de la
+maladie ensuite, et Leon lui posait question sur question pour savoir
+depuis quand elle etait souffrante, ce qu'elle eprouvait, ce que le
+medecin disait.
+
+Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton egalement affectueux
+chez la mere aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs
+paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion a ce qui
+s'etait passe de grave entre eux.
+
+Il s'informa de la sante de son pere, de celle de sa soeur, de celle de
+quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frere, prenant
+ainsi la responsabilite de la plaidoirie de Nicolas.
+
+Le temps s'ecoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie
+apres six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses
+bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit a dresser le
+couvert sur une petite table.
+
+--Tu manges donc? demanda Leon.
+
+--Oui, depuis deux jours, mais jusqu'a present, j'ai mange du bout des
+dents, le pain avait un gout de platre, il me semble aujourd'hui que
+j'ai presque faim, tu me gueris.
+
+La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui etait
+necessaire en une seule fois, etait sortie.
+
+--Si j'osais? dit madame Haupois.
+
+--Quoi donc, maman?
+
+--Je te demanderais de diner avec moi ... si tu n'es pas attendu
+toutefois; je suis sure que je dinerais tout a fait bien si je t'avais
+la en face de moi, me servant.
+
+Assurement, il etait attendu; et, comme il devait rentrer a cinq heures,
+il y avait deja longtemps qu'Hortense s'exasperait, car elle n'aimait
+pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes?
+comment partir quand sa mere lui disait qu'elle dinerait bien s'il etait
+en face d'elle pour la servir? Hortense elle-meme lui dirait de rester,
+si elle etait la; il lui expliquerait comment il avait ete retenu sans
+pouvoir la prevenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour
+ne pas comprendre qu'il avait du accepter, elle etait trop bonne pour se
+facher.
+
+Il rencontra les yeux de sa mere; leur expression anxieuse l'arracha a
+son irresolution et a ses raisonnements.
+
+--Mais certainement, dit-il, je dine avec toi.
+
+--Oh! mon cher enfant!
+
+Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'emotion, elle
+le pria de sonner pour qu'on mit un second couvert.
+
+--Et puis il faut savoir s'il y a a diner pour toi, dit-elle en
+souriant, le regime d'une malade ne doit pas etre le tien.
+
+On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame put en manger un
+peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'etait point la le diner que madame
+Haupois voulait offrir a son fils; heureusement le menu put etre
+renforce par les provisions de la maison: une terrine de Nerac qu'un ami
+envoyait de Nerac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les
+marchands; du fromage de Brie fabrique a la ferme de Noiseau expres pour
+les proprietaires et qui ne ressemblait en rien a celui du commerce; des
+fruits du chateau; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait
+ordinairement que dans les jours de fete, et que Jacques alla chercher a
+la cave, enfin ces patisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces
+chatteries, toutes ces choses caracteristiques de la vie de famille et
+qui rappellent si doucement les annees d'enfance.
+
+Ainsi compose, le diner dura longtemps. Leon eut voulu cependant
+l'abreger, mais le moyen? il etait plus de huit heures quand il se
+termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarque que, malgre la
+joie que Leon eprouvait a diner avec elle, il etait preoccupe, et elle
+avait compris quelle etait la cause de cette preoccupation. Elle ne
+voulut pas pousser a l'extreme le triomphe si considerable qu'elle
+venait d'obtenir.
+
+--Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours,
+mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous separions. Te
+verrai-je demain?
+
+--Tu le demandes?
+
+--Eh bien, a demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que
+je te dise un mot serieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point
+question de reproches, cette soiree a trop bien commence pour que je la
+termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.
+
+Elle lui serra la main.
+
+--Quand nous avons recouru a la mesure du conseil judiciaire,--je dis
+nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de
+responsabilite de cette mesure,--quand nous avons recouru au conseil
+judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous
+desesperait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus
+etroite et plus intime; et, au lieu de revenir a nous, tu t'en es
+eloigne davantage.
+
+--Mais....
+
+--Ecoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas
+t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompe; ce n'est
+pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as
+prise, tu t'es mis dans l'impossibilite de payer tes creanciers, qui te
+tourmentent et te harcelent. Je les ai vus. Je comprends que leurs
+reclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.
+
+--Tres malheureux, cela est vrai.
+
+--Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payees. Elles le
+seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne
+veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme
+tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction a
+ton pere et de lui prouver que ton coeur n'est pas ferme a la voix de la
+conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois
+meme, seul bien entendu; fais un voyage ou il te plaira, et, a ton
+retour, je te donnerai moi-meme, j'en prends l'engagement, tous tes
+billets acquittes. Voila ce que j'ai obtenu de ton pere, et voila ce que
+je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance
+envers ton pere, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changes
+du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera
+pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la
+solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible a Paris,
+et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te
+le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas
+besoin de te dire ce que je demanderai a Dieu. Mais enfin, quoi que tu
+fasses, tu auras lutte; et, si ce n'est pas a nous que tu reviens, tu
+auras au moins la satisfaction de nous avoir donne un temoignage de bon
+vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te
+condamnerons plus. Reflechis a cela, mon enfant. Tu me repondras demain,
+plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixe. Pour aujourd'hui,
+embrasse-moi.
+
+Ils s'embrasserent, emus tous deux.
+
+--Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journee je n'ai
+qu'a t'attendre. A demain.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Si Leon n'avait pas ete en retard, il se serait assurement abandonne, en
+sortant de la chambre de sa mere, aux douces emotions qui emplissait son
+coeur; mais, malgre lui, la pensee d'Hortense s'imposa imperieusement a
+son esprit.
+
+Dans quel etat allait-il la trouver? C'etait la premiere fois qu'il la
+faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut
+quatre a quatre qu'il monta les marches de son escalier.
+
+Comme il allait, courbe en avant, la tete basse, il fut tout surpris, un
+peu avant d'arriver a son palier, de se trouver brusquement arrete; en
+meme temps deux bras se jeterent autour de son cou:
+
+--Enfin, te voila!
+
+C'etait Hortense, haletante, eperdue.
+
+Ils acheverent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce
+fut seulement a la porte du salon close qu'Hortense, apres l'avoir
+passionnement embrasse a plusieurs reprises, put trouver des paroles
+pour l'interroger:
+
+--Ou as-tu ete? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrive? Qui t'a retarde?
+Comment n'as-tu pas pu me prevenir? Ah! si tu savais quelles ont ete mes
+angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc;
+tu es la et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le
+franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le
+vois, je le sais.
+
+Elle voulait qu'il parlat, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir
+les levres.
+
+Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par
+les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.
+
+Mais, au moment ou il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire
+que le diner etait servi:
+
+--Ah! c'est vrai, s'ecria Cara, j'oubliais, tu dois etre mort de faim,
+viens diner, a table tu me raconteras tout.
+
+--Mais j'ai dine.
+
+--Ah! tu as dine; et moi, pendant que tu dinais tranquillement,
+joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dine?
+
+--Avec ma mere.
+
+Cara etait ordinairement maitresse de ses impressions, elle ne put pas
+cependant retenir un mouvement de stupefaction:
+
+--Ta mere!
+
+Alors il voulut commencer son recit; mais, apres l'avoir si vivement
+presse de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:
+
+--Je n'ai pas dine, dit-elle, car j'etais trop tourmentee pour manger,
+mais maintenant que je vois que j'ai ete comme toujours beaucoup trop
+naive, je vais me mettre a table si tu veux bien le permettre; tu me
+conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?
+
+Elle se mit a table, mais apres le potage il lui fut impossible de
+manger.
+
+--Non, dit-elle, cela m'etouffe; je sens qu'il se passe quelque chose
+de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.
+
+Elle avait eu le temps de reflechir et de prendre une contenance, elle
+ecouta donc Leon sans l'interrompre.
+
+Il lui dit comment, au moment ou il rentrait, Jacques, le valet de
+chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mere; comment
+en apprenant que sa mere etait malade il avait couru rue de Rivoli, sans
+penser a rien autre chose qu'a cette nouvelle inquietante; comment il
+avait trouve sa mere alitee, souffrant de douleurs rhumatismales fort
+penibles; comment celle-ci, au moment de diner, lui avait demande de
+partager son diner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin
+comment, malgre le desir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne
+pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.
+
+Elle l'avait ecoute les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il
+se tut, elle s'avanca de deux pas et, lui prenant la tete entre les
+mains en se penchant doucement, de maniere a l'effleurer de son souffle:
+
+--Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien
+ta bonte, ta generosite, ta tendresse; ta mere, s'associant a ton pere,
+t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu
+oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une
+pensee: l'embrasser; et tu cours a elle les bras ouverts. Oh! mon cher
+Leon, comme je t'aime et que je suis fiere de toi! Oh! le brave garcon,
+le bon coeur!
+
+Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux,
+puis, avec effusion passionnee, elle l'embrassa encore:
+
+--Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pense a moi.
+
+--Je te jure....
+
+--Tu me jures que quand ta mere t'a garde a diner tu as ete peine de ne
+pouvoir me prevenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux
+dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idee de monter ici quand ton
+vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mere, car cela ne t'aurait pris
+que quelques minutes a peine, et tu ne m'aurais pas laisse dans
+l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en
+est une autre: tu as eu peur que je te garde.
+
+--Je t'assure que non.
+
+--Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empecher
+d'aller voir ta mere malade, car la verite est qu'il y a longtemps que
+je t'aurais envoye pres d'elle, meme alors qu'elle etait en bonne sante,
+si je l'avais ose. Est-ce que je n'ai pas tout interet, grand enfant, a
+ce que tu sois bien avec ta famille? Au debut, oui, j'aurais pu craindre
+que ta famille te separat de moi. Mais maintenant il faudrait que je
+fusse une femme sans coeur et meme sans intelligence pour avoir cette
+crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu
+m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous separera? Cette crainte
+ecartee, combien d'avantages j'aurais a une reconciliation! Je ne parle
+pas d'avantages materiels, ceux-la sont de peu d'importance pour moi.
+Mais si jamais ma supreme esperance se realise, si jamais tu me prends
+publiquement, legitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec
+l'assentiment de ta famille et non malgre elle. C'est donc d'elle que
+j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien
+j'aurais ete heureuse que ta mere put apprendre que c'etait moi qui
+t'envoyais pres d'elle? Elle m'aurait su gre de ce commencement de
+reconciliation, et elle aurait compris que je n'etais pas la femme
+qu'elle s'imagine d'apres de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te
+retenir, j'aurais ete la premiere a te dire d'aller l'embrasser.
+
+--Quand Jacques m'a dit que ma mere etait malade, je n'ai pense qu'a
+cette maladie, et je suis parti sans autre reflexion; mais, quand elle
+m'a demande de diner avec elle, la pensee m'est venue alors que si tu
+pouvais me parler tu me dirais: "Reste".
+
+--Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.
+
+Ce n'etait pas la premiere fois que Cara parlait de son mariage, c'etait
+peut-etre la centieme; mais toujours elle avait eu grand soin de le
+faire d'une facon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idee
+folle, puis comme d'un reve irrealisable, puis peu a peu en precisant,
+mais de telle sorte cependant que Leon ne put pas lui repondre d'une
+facon categorique: cette reponse eut du etre un oui, elle l'eut
+bravement provoquee; mais comme a l'embarras de Leon, lorsqu'elle
+abordait ce sujet, il etait evident que ce oui n'etait pas pret a venir,
+elle n'avait jamais voulu brusquer un denoument qui ne s'annoncait pas
+comme devant s'accorder avec ses desirs. Il fallait attendre, patienter,
+cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le
+lui livrer sans defense, et encore n'etait-il pas du tout certain que
+cette heure sonnat jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette
+occasion sur cette idee de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'a
+present, et comme si elle n'en avait parle que par hasard, elle passa a
+un autre sujet.
+
+Que lui avait dit sa mere dans cette longue entrevue? Tout leur temps
+n'avait pas ete employe a manger. Une reconciliation etait-elle
+probable, etait-elle prochaine?
+
+Il hesita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne
+pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il
+voulait cacher.
+
+--Cette reconciliation a laquelle tu pousses toi-meme, dit-il enfin,
+serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement
+qu'on me propose.
+
+--Quel qu'il soit, il faut le subir.
+
+--Meme s'il doit nous separer?
+
+--Mon Dieu!
+
+--Oh! pour deux mois seulement.
+
+Alors il raconta la proposition de sa mere, tres-franchement et telle
+qu'elle lui avait ete faite.
+
+--Et qu'as-tu repondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
+
+--Je n'ai pas repondu.
+
+--Que repondras-tu?
+
+--Je ne repondrai pas pour ne point peiner ma mere, et elle ne tardera
+pas a comprendre que je ne peux pas me separer de toi, je ne dis pas
+pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.
+
+--Pas pour une heure.
+
+Ce recit donna a reflechir a Cara, et pour elle la nuit entiere se passa
+dans ces reflexions.
+
+Il etait evident que la famille de Leon, qui pendant assez longtemps
+avait laisse aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la
+satiete ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se defendre
+vigoureusement: de la cette feinte maladie de la mere qui etait inventee
+pour attendrir le fils; de la cette proposition de payer les billets
+Rouspineau et Brazier a condition que Leon quitterait Paris pendant deux
+mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait,
+on l'entrainerait.
+
+Si Brazier et Rouspineau avaient ete si menacants en ces derniers temps,
+n'etait-ce pas precisement pour rendre le sejour de Paris insupportable
+a Leon?
+
+Deja Cara avait eu des soupcons a ce sujet, et il lui avait semble que
+les reclamations de ces deux creanciers, que leurs poursuites et que
+leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le desir d'etre
+payes par Leon.
+
+La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste apres la
+periode la plus violente de reclamations, persuada Cara que ses soupcons
+etaient fondes.
+
+Reclamations insolentes des creanciers, maladie et proposition amicale
+de la mere, tout cela s'enchainait et tendait a un meme but: eloigner
+Leon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait gueri de son
+amour.
+
+Bien que cela parut logique a Cara, elle ne voulut pas s'en tenir a des
+presomptions si bien fondees qu'elles pussent etre, il lui fallait une
+certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'a interroger
+Rouspineau et Brazier.
+
+Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le
+patriarche anglais etait assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait
+bien dire.
+
+Mais avec Rouspineau il pouvait en etre tout autrement: si Rouspineau
+avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi etait paysanne
+d'origine, et la vie de Paris avait singulierement aiguise chez elle la
+finesse qu'elle avait recue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait
+sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens
+d'intimidation qui le feraient parler quand meme il voudrait se taire.
+
+Ce serait donc a lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait
+le role que madame Haupois avait joue dans les tracasseries qui en ces
+derniers temps avaient rendu Leon si malheureux.
+
+Que dirait Leon lorsqu'il verrait sa mere, sa mere malade, sa bonne mere
+poussant en avant les gens qui l'avaient harcele et exaspere?
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le
+marchand de fourrages de la rue de Suresnes.
+
+Rouspineau etait occupe a rentrer une voiture de paille; mais quand il
+apercut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche a l'un de ses
+garcons pour se rendre dans son bureau, ou Cara l'attendait le visage
+severe et dans l'attitude d'une personne indignee:
+
+--Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il
+l'accablait avec l'obsequiosite et la platitude d'un homme qui n'a pas
+la conscience sure, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je
+puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de
+ce que vous possedez.
+
+--Ca c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.
+
+--Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous
+engage a rien envers moi.
+
+--Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....
+
+--Ecoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M.
+Leon Haupois de vos reclamations d'argent, vous m'avez dit que vous
+etiez gene, que vous etiez menace de la faillite, enfin vous avez si
+bien joue votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous etes moque de
+moi. Vous n'avez tourmente M. Leon Haupois que parce que vous aviez
+interet a le faire.
+
+--Si l'on peut dire!
+
+--Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela
+vous coutera cher.
+
+Le moyen employe par Cara etait celui qui reussit si souvent dans les
+querelles d'amant et de maitresse: "je sais tout", c'est-a-dire
+l'affirmation de la probabilite; avec Rouspineau, il devait etre
+infaillible si le fameux "tout" etait bien dit avec l'assurance de la
+certitude.
+
+Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; des lors, bien
+certaine d'avoir touche juste, Cara n'eut plus qu'a jouer sa scene de
+maniere a arriver a des aveux. Rouspineau se defendit; il ne savait pas
+ce que tout cela voulait dire, il etait innocent comme l'enfant qui
+vient de naitre; s'il avait demande de l'argent a M. Haupois fils,
+c'etait parce qu'il en avait besoin; et, a l'appui de cette derniere
+assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se
+renfermant etroitement dans son "tout", si bien qu'apres plus d'une
+heure de discussion, Rouspineau dut reconnaitre qu'il n'avait pas pu
+faire autrement que d'accepter le role qu'on lui avait impose; son coeur
+saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent a M. Haupois fils,
+un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon,
+qui etait une maitresse femme, ne voulant payer les billets qu'a cette
+condition.
+
+--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.
+
+--Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous
+gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas
+payes.
+
+Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employe l'adresse,
+elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau
+n'eut jamais parle: sous le coup d'une denonciation au parquet pour
+usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et
+qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et,
+peut-etre ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges
+admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le recit
+qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son
+avantage:
+
+--Maintenant que vous voila raisonnable, dit-elle, vous allez m'ecrire
+tout ce que vous venez de me conter.
+
+--Oh! cela jamais.
+
+--Ecoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas
+me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame
+Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.
+
+--Oh! juste; et pour cela seulement, bien sur; songez donc, vingt mille
+francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres
+diables.
+
+--Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, meme pour tous
+ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier
+que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins
+qui pourrait vous arriver, ce serait d'etre condamne a restituer
+l'excedant de ce qui vous etait du legitimement, et de plus, a payer une
+amende s'elevant a la moitie de ce que vous avez prete; rappelez-vous
+Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et
+voyez si le total de tout cela n'excederait pas les vingt mille francs
+pour lesquels vous criez si fort.
+
+--Vous ne ferez pas cela.
+
+--Je ne le ferais que si vous refusiez d'ecrire la lettre que je vous
+demande, laquelle ne sera pas montree a madame Haupois-Daguillon, je
+vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'ecrivez, je vais
+prendre l'engagement de vous payer moi-meme vos deux billets dans le cas
+ou madame Haupois-Daguillon les refuserait.
+
+--Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'ecria Rouspineau. Dictez-moi
+ce que vous voulez que j'ecrive; des lors que vous vous engagez a payer
+si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas a
+craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet ecrit.
+
+Cara dicta et Rouspineau ecrivit:
+
+"Je soussigne, reconnais: 1 deg. que c'est par ordre de madame
+Haupois-Daguillon que j'ai fait des demarches pour etre paye par M. Leon
+Haupois de ce qu'il me doit; 2 deg. que les quatre premiers billets
+souscrits par M. Leon Haupois ont ete payes a l'echeance par la maison
+Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont ete protestes que pour la forme.
+
+"ROUSPINEAU."
+
+Cela fait, Cara ecrivit elle-meme l'engagement de payer les vingt mille
+francs restant dus, si les billets n'etaient pas acquittes par M. et
+madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de
+compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de
+vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame
+Cara, et il valait mieux etre de ses amis que de ses ennemis.
+
+En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle
+se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.
+
+Comme le jour ou elle etait venue demander a Riolle ce que valait la
+maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet
+de l'avocat, et, comme ce jour-la encore, elle trouva Riolle penche sur
+ses dossiers et travaillant.
+
+Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait
+alors, elle ferma la porte avec bruit, de facon a s'annoncer.
+
+Riolle leva la tete pour voir qui venait le deranger.
+
+--En voila une surprise; on ne te vois plus: tu negliges tes amis, et
+quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu
+bourgeoise plus rangee.
+
+--J'aime.
+
+--Il me semble que ce n'est pas la premiere fois, et quand cette
+indisposition te prenait, elle ne t'empechait pas d'etre convenable avec
+tes amis.
+
+--Maintenant c'est autre chose.
+
+--Je m'en apercois.
+
+--Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.
+
+--Tu t'imagines peut-etre que tu aimes pour la premiere fois?
+
+--Justement; au moins, c'est la premiere fois que j'aime ainsi; il est
+vrai que chaque fois que j'ai aime je me suis dit: Celui-la, c'est le
+bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.
+
+--Et tu as toujours trouve au nouveau des merites que l'ancien n'avait
+pas ou plus justement n'avait plus.
+
+--Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas
+Leon, c'est le meilleur garcon du monde, bon enfant, simple, tendre,
+affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre preoccupation, d'autre
+passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez betes
+pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idees ou qu'aux
+affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il
+n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garcon, tendre,
+sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;--et
+voila precisement Leon.
+
+--Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui
+me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,--me
+diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?
+
+--Un conseil a te demander.
+
+--Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Leon.
+
+--Heureusement, car ce qu'il aurait d'un cote, il le perdrait de
+l'autre.
+
+--C'est aimable.
+
+--Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais ete qu'une tete, drole il
+est vrai, mais une simple tete; c'est a cette tete que je m'adresse
+aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Francais contracte a
+l'etranger sans le consentement des parents et sans publication?
+
+--Ton mariage n'en est pas un, ca n'est rien, ca n'existe pas aux yeux
+de la loi.
+
+--De votre loi.
+
+--Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le
+Code, au titre cinquieme "Du mariage".
+
+--Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'a cote de
+votre loi contenue dans votre Code au titre cinquieme, sixieme ou
+vingtieme, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me
+dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te
+l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?
+
+--Pourquoi t'adresses-tu a moi pour une chose qui n'est pas de ma
+specialite? tu n'as donc pas dans le clerge du diocese de Paris un
+conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de
+la cour de Paris pour tes affaires civiles?
+
+--Tu sais que je n'ai jamais tolere la plaisanterie sur ce sujet, assez
+donc, je te prie, et si tu le veux bien, reponds plutot a ma question,
+que je precise: le mariage religieux de deux Francais celebre a
+l'etranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le
+mariage civil?
+
+--Je n'ai pas dans les affaires religieuses la meme competence que dans
+les affaires civiles; je ne puis donc te repondre que des a-peu-pres: un
+mariage celebre religieusement, selon les lois de l'Eglise, est valable
+aux yeux de l'Eglise, et n'est attaquable pour elle que si une des
+prescriptions qu'elle exige n'a pas ete observee.
+
+--Je te propose un exemple: je me marie a l'etranger avec Leon devant un
+pretre catholique en observant toutes les regles du mariage catholique,
+et je reviens ensuite en France, suis-je mariee?
+
+--Non, pour la loi.
+
+--Mais, pour l'Eglise?
+
+--Oui sans doute.
+
+--C'est-a-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier a l'eglise
+une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?
+
+--A la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, a l'eglise vous
+ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage
+soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par
+l'autorite ecclesiastique au cas ou les formalites exigees n'auraient
+pas ete toutes observees.
+
+--C'est bien ce que je pensais, je te remercie.
+
+--Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne
+signifie rien.
+
+--Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire,
+comme un incredule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles
+sont nombreuses, qui, meme sans pratiquer la devotion, considerent le
+mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il
+n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient a prendre un mari
+qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Eglise; tu vois
+donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et
+meme qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit,
+et je t'en remercie.
+
+--Veux-tu me payer mes honoraires?
+
+--C'est selon.
+
+--Avec une reponse.
+
+--Oh! alors volontiers.
+
+--A quand ce mariage?
+
+--La date n'est pas fixee, mais ce sera peut-etre pour bientot; au
+revoir, cher ami, et encore une fois merci.
+
+--Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: _Lugete veneres cupidinesque_.
+
+--Cela veut dire?
+
+--_De profundis_.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Leon qui l'attendait avec une
+impatience au moins egale a celle qu'elle avait eue elle-meme la veille:
+
+--Enfin, te voila? D'ou viens-tu? Qu'as-tu fait?
+
+--Voila que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier;
+tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assure que ce
+n'etait point pour te faire connaitre mes angoisses que je suis sortie
+ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas ferme l'oeil de la nuit.
+
+--Malade?
+
+--Non, inquiete, tourmentee: j'ai reflechi a ce que tu m'as dit a propos
+de ce voyage que ta mere te voudrait voir entreprendre.
+
+--Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait
+pas?
+
+--Et c'est justement pour cela que je me tourmente.
+
+--Ne m'as-tu pas dit toi-meme que tu ne voulais pas que nous nous
+separions?
+
+--Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a
+ete le cri de l'egoisme et de la passion: je n'ai pense qu'a moi, qu'a
+mon amour, qu'a mon bonheur; je n'ai pense ni a ton repos, ni a la sante
+de ta mere. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute
+la nuit j'ai donc reflechi a ce cri qui m'avait echappe, et j'ai fait
+mon examen de conscience, me disant que quand, de ton cote, toi aussi tu
+reflechirais, tu me condamnerais pour cette pensee egoiste.
+
+--Te condamner serait me condamner moi-meme.
+
+--Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'a un certain
+point, de celui de ta mere. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais
+je n'ai pas voulu m'en tenir aux reflexions d'une nuit de fievre, ce
+matin j'ai voulu demander un conseil sur.
+
+--Et a qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?
+
+--A quelqu'un de qui tu ne peux pas etre jaloux, car si bon que tu
+sois, il est encore meilleur que toi; si sense, si ferme que tu sois, il
+est encore plus sense et plus ferme que toi,--au bon Dieu. Je viens de
+la Madeleine. J'ai ete bien longtemps, cela est possible, mais j'ai prie
+jusqu'a ce que la lumiere se fasse dans mon esprit trouble et me montre
+la route a suivre.
+
+--Et de quelle route parles-tu? demanda Leon, qui etait fort peu
+religieux de nature et d'education.
+
+--De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta
+mere: il faut que tu acceptes cette proposition.
+
+--Tu veux que je parte en voyage, s'ecria-t-il, toi! c'est toi qui me
+donnes un pareil conseil?
+
+--Oh! le mauvais regard que tu m'as jete. Ne detourne pas les yeux, j'ai
+lu ce qu'ils disaient; c'est une pensee de jalousie qui t'a arrache ce
+cri.
+
+--De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me
+conseiller de partir.
+
+--Oh! l'ingrat! Je pense a lui, je ne pense qu'a lui et a sa mere, je me
+sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage
+pour etre libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma
+liberte, qui m'empecherait de la prendre? Sommes-nous maries? Non,
+n'est-ce pas? Je ne suis que ta maitresse, et je puis te quitter demain,
+tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce
+pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepte
+cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non
+pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voila en quoi le
+conseil judiciaire que tes parents t'ont donne est bon, c'est qu'en te
+liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve a chaque
+instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les
+choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je
+trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment meme ou cet amour
+s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne
+veux ni quereller ni me facher. Tu as eu une mauvaise pensee,
+oublions-la et revenons a ce que je te disais. Ta mere est malade, et tu
+dois tout faire pour lui rendre la sante; pour cela, le meilleur moyen
+c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre,
+en Amerique, en Asie, tandis que je serai a Paris, et tout de suite elle
+se retablira. Voila pour elle, a qui nous devons tout d'abord penser; si
+plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-meme conseille ce
+voyage, elle m'en saura peut-etre gre. Maintenant, occupons-nous de toi.
+Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmente et
+humilie par ces reclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. A
+ton retour, tu serais debarrasse d'eux, et cela aussi est un point
+important a considerer. Ce n'est pas le seul: au lieu de menager ton
+argent, tu as ete vite; esperant faire des benefices qui te
+permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parie aux courses et
+tu as perdu; de plus, toujours pour le meme motif, tu as confie d'assez
+fortes sommes a ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait
+ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruine
+lui-meme en te perdant ton argent; de sorte que tu es presentement dans
+une assez mauvaise situation financiere. Si tu voyages, tes parents
+seront obliges de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans
+doute assez largement pour que tu puisses economiser dessus quelque
+bonne somme qui, a ton retour, te sera utile. Voila les pensees qui me
+sont venues a l'eglise, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la
+proposition de ta mere; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu
+feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille
+et satisfaite, ce qui est quelque chose.
+
+Tout cela etait si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en
+etre touche. Evidemment son devoir de fils etait de donner a sa mere
+malade la satisfaction qu'elle demandait. Evidemment son interet a
+lui-meme etait de se debarrasser au plus vite de Brazier et de
+Rouspineau. Evidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec
+une delicate generosite: cela etait d'une femme de coeur.
+
+Il ne pouvait veritablement que remercier celle qui avait eu assez
+d'abnegation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.
+
+Ce fut apres avoir dejeune avec sa chere Hortense, plus chere que
+jamais, qu'il se rendit chez sa mere.
+
+Quand celle-ci apprit qu'il consentait a partir, elle pleura de joie.
+C'etait la premiere fois qu'il la voyait pleurer, car madame
+Haupois-Daguillon n'etait pas femme a s'abandonner facilement a ses
+emotions.
+
+--Je ne mets qu'une condition a mon voyage, dit Leon en souriant
+doucement; si quinze jours apres mon depart tu ne m'ecris pas que tu es
+guerie, completement guerie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce
+pas, que ce voyage sera un pelerinage pour obtenir ton retablissement.
+
+--Avant huit jours je serai guerie.
+
+Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son
+mari, pour qu'il vit Leon avant le depart de celui-ci, mais elle crut
+qu'il etait plus sage d'eviter une rencontre dans laquelle pourraient
+s'echanger des reproches reciproques, et, au lieu de lui ecrire de
+revenir, elle le pria de prolonger son absence.
+
+C'avait ete une question longuement debattue de savoir ou Leon
+voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le
+choix du pays a son fils, Cara avait fait adopter l'Amerique.
+
+--Ne fais pas les choses a demi, lui avait-elle dit, et pour que tes
+parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux
+Etats-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'interessera, et puis, comme
+la depense sera grosse, les economies que tu feras seront grosses aussi.
+
+Pendant les jours qui precederent son depart, Leon alla chaque matin
+passer deux heures avec sa mere, et le reste de son temps il le donna a
+Hortense: jamais elle n'avait ete plus tendre pour lui; jamais elle ne
+l'avait aime plus passionnement.
+
+Il devait s'embarquer a Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux
+hasard (arrange il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des
+affaires qui l'appelaient a Manchester, il avait ete convenu qu'il
+accompagnerait son jeune ami jusqu'a bord du paquebot. Comme cela on
+aurait la certitude que Cara n'etait pas du voyage, au moins pour sa
+premiere partie.
+
+Ce fut donc seulement jusqu'a la gare du Nord que Cara put conduire son
+amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenes qu'ils se
+separerent: que de baisers que d'etreintes, que de promesses, que de
+serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures;
+jure encore. Cara etait affolee; Leon etait plus calme, mais cependant
+tres-emu, tres-attendri.
+
+Cependant, lorsque la portiere de la voiture eut ete refermee, et
+lorsque Leon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son
+appartement, elle etait tout a fait calme.
+
+Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge
+et des robes; les malles etaient bientot pleines.
+
+--Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras
+les reprendre et tu iras les deposer a la gare de l'Ouest, bureau de la
+consigne; prenons toutes nos precautions, et si la mere me fait
+surveiller, ce qui me parait probable, elle en sera pour ses frais. Tu
+diras a la concierge que je suis malade et que je garde le lit.
+
+Leon devait s'embarquer le samedi a Liverpool; a midi, madame
+Haupois-Daguillon recut une depeche de Byasson:
+
+"Liverpool, 11 heures.
+
+"Ai quitte Leon sur le _Pacific_. Le vapeur prend la mer, beau temps."
+
+Deux heures apres, on remit a madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un
+expres venait d'apporter:
+
+"La personne que nous avions mission de surveiller n'etait point malade
+comme elle le pretendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout
+lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il
+rechercher ou elle a pu aller?"
+
+Avant de repondre, madame Haupois-Daguillon etudia l'indicateur des
+chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller
+de Paris a Liverpool; cet examen la rassura; si Cara etait partie le
+vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver a
+Liverpool avant le depart du _Pacific_.
+
+Alors elle repondit un seul mot a cette lettre: "Cherchez."
+
+Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le resultat de cette recherche:
+le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller s'etait
+embarquee au Havre sur le _Labrador_, en route pour New-York.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Les deux vapeurs le _Pacific_ et le _Labrador_ courent a toute vitesse
+sur l'Ocean; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre de la
+Manche; les memes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur
+qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumees noires
+tracent la ligne qu'ils suivent.
+
+Sur le pont du _Labrador_ une femme a la toilette elegante, une
+Parisienne, Cara, une jumelle de courses a la main, sonde les
+profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui
+demande, mais sans preciser la question; si tous les vapeurs partis
+d'Europe le samedi pour l'Amerique suivent la meme route.
+
+Sur le pont du _Pacific_, Leon regarde aussi la mer, mais il ne cherche
+rien a l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en
+vue; s'il promene les yeux ca et la, c'est en revant melancoliquement.
+
+Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de liberte;
+il avait ete si bien pris, si etroitement enveloppe par Cara, qu'il
+avait peu a peu cesse de s'appartenir, pour lui appartenir a elle,
+n'ayant pas une pensee, une sensation, un sentiment qui lui fussent
+propres ou personnels, tous lui etaient suggeres par elle, ou tout au
+moins etaient partages avec elle. On ne se degage pas facilement d'une
+pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille
+servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se faconne par
+l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisement, tout
+aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent
+leur personnalite: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide
+douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie a bord et la
+monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et
+grosse houle rendaient encore plus pesants. A qui parler? L'oreille qui
+l'ecoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels
+il cherchait l'accord de sa pensee ne pouvaient lui repondre.
+
+Mais peu a peu il se laissa gagner par le charme melancolique du voyage,
+la monotonie meme des choses qui l'entouraient le penetra, la repetition
+reguliere de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain
+interet, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer
+celles qui avaient ete si brusquement rompues par son depart.
+
+D'ailleurs la vie meme du bord avait pris une activite pour l'equipage
+et pour les passagers un interet qu'elle n'avait pas pendant les
+premieres journees ou l'on s'eloignait de l'Europe; on approchait de
+Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours
+le moment critique de la traversee.
+
+La temperature s'etait refroidie, l'air s'etait obscurci, et l'on avait
+rencontre de grands icebergs qui, descendant du pole, s'en venaient
+fondre dans les eaux chaudes du _Gulf Stream_; plusieurs fois le vapeur
+avait brusquement vire de bord, changeant sa route pour ne pas aller
+donner contre ces ecueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis
+d'epais brouillards, plus froids que la neige avaient enveloppe le
+navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents,
+avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.
+
+--Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous coules par
+eux?
+
+De pareilles questions discutees avec les officiers qui, dans leurs
+caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le
+pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'emotion.
+
+Quand Leon debarqua a New York, son etat moral ne ressemblait en rien a
+celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'etait arrache des bras de
+Cara a la gare du Nord.
+
+Si son pere et sa mere, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru
+que les esperances du fonctionnaire de la prefecture de police etaient
+en train de se realiser: la puissance de l'accoutumance etait
+considerablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journees de
+voyage encore sans doute pour qu'elle fut tout a fait detruite. Alors,
+que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle
+etait reellement?
+
+Avant son depart de Paris il avait ete convenu qu'il descendrait au
+grand hotel de la cinquieme avenue, et c'etait la qu'on devait lui
+envoyer des depeches, s'il etait besoin qu'on lui en envoyat; en tout
+cas, c'etait la qu'on devait lui adresser ses lettres.
+
+De depeches, il n'en attendait point; loin de s'aggraver l'etat de sa
+mere avait du s'ameliorer, et il n'y avait pas a craindre qu'Hortense
+fut malade; triste, oui, ennuyee, mais non malade. Ce ne fut donc que
+par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas de
+depeche a son nom.
+
+Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en remit
+une, et sa main trembla en l'ouvrant:
+
+"Arriverai par _Labrador_ peu apres toi; n'ecris a personne, ne
+telegraphie pas sans nous etre vus.
+
+"HORTENSE."
+
+Il resta stupefait.
+
+Que se passait-il? Pourquoi cette depeche? Pourquoi ce voyage? Pourquoi
+ne devait-il pas ecrire? Pourquoi ne devait-il pas telegraphier?
+
+Toutes ces questions se pressaient dans sa tete troublee sans qu'il leur
+trouvat une reponse satisfaisante ou raisonnable.
+
+Cette depeche, en plus de l'inquietude qu'elle lui causa, n'eut qu'un
+resultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit plus
+qu'elle, il ne pensa plus qu'a elle, il fut a elle comme s'il etait
+encore a Paris et comme s'il venait de la quitter.
+
+Pourquoi arrivait-elle?
+
+Etait-elle jalouse?
+
+Il n'y avait guere que cette explication qui parut sensee, et encore
+avait-elle un cote absurde: une femme jalouse n'envoie pas une depeche a
+celui qu'elle soupconne.
+
+Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique francaise pour
+savoir quand devait arriver le _Labrador_; on lui repondit que, parti du
+Havre le samedi, il etait attendu d'un moment a l'autre.
+
+Ainsi Hortense avait quitte le Havre le jour ou lui-meme s'embarquait a
+Liverpool: c'etait la un fait qui rendait ce mystere de plus en plus
+inextricable.
+
+Le mieux etait donc d'attendre sans chercher a comprendre ce qui
+echappait a des conjectures raisonnables.
+
+Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier ou sa mere lui
+avait ouvert un credit; cela occuperait son temps et calmerait son
+impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la
+finance.
+
+Il fit passer sa carte a ce banquier qui, depuis longtemps, etait en
+relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le recut
+plus que froidement. Alors Leon parla de son credit.
+
+Sans repondre, le banquier prit une depeche dans un tiroir et la lui
+presenta; elle etait en francais et ne contenait que quelques mots:
+
+"Considerez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de credit
+annulee.
+
+"Haupois-Daguillon."
+
+C'etait marcher de surprise en surprise; mais, si la premiere etait
+stupefiante, celle-la en plus etait outrageante.
+
+C'etait sa mere qui annulait, par une depeche adressee a son banquier
+et non a lui-meme, le credit qu'elle lui avait ouvert avant son depart,
+gracieusement, genereusement, sans meme qu'il le demandat, et d'une
+facon beaucoup plus large qu'il ne paraissait necessaire.
+
+Evidemment c'etait quand sa mere avait appris le depart d'Hortense,
+qu'elle avait envoye une depeche; mais alors, pourquoi l'avoir adressee
+au banquier et non a lui? il y avait la une marque de mefiance qui lui
+causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait ete celle faite
+par la demande de conseil judiciaire.
+
+Qu'elle crut qu'il l'avait trompee en se faisant accompagner par
+Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop
+se facher de cette absence de confiance; mais qu'elle le supposat
+capable de s'approprier indelicatement un argent qu'on lui refusait,
+cela malgre ses efforts pour se calmer, l'exasperait et lui donnait la
+fievre.
+
+Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le _Labrador_ arrive,
+mais retenu a la quarantaine, put debarquer ses passagers.
+
+Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspire la depeche
+au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait necessite son
+voyage; il n'aurait plus a aller d'une interrogation a une autre, les
+brouillant, les enchevetrant et n'arrivant a rien.
+
+De loin il l'apercut, appuyee sur le bastingage, lui faisant des signes
+avec son mouchoir.
+
+Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu des
+passagers qui ne se hataient point, n'etant attendus par personne, elle
+arriva a Leon, et emue, palpitante, elle se jeta dans ses bras.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Ils monterent en voiture pour se rendre a l'hotel, et aussitot Leon
+voulut interroger Cara.
+
+Mais, sans repondre, elle le regarda en le pressant dans ses bras:
+
+--Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis pres de
+toi; je te tiens; on ne nous separera plus; oh! ces douze jours! j'ai
+vieilli de dix ans. M'aimes-tu?
+
+--Tu le demandes?
+
+--Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut que
+je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive.
+
+--Mais qu'arrive-t-il?
+
+--Tu ne le sais pas?
+
+Disant cela, elle plongea dans ses yeux.
+
+--Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces yeux
+honnetes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais qu'a te
+voir pour etre rassuree.
+
+--Mais encore....
+
+--On a prepare une terrible machination pour nous separer.
+
+--Qui?
+
+--Tes parents, ta mere: j'en ai la preuve que je t'apporte; quand tu
+auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons ete trompes,
+dupes.
+
+Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il ne
+bronchait pas, qu'il ne se revoltait pas,--et cela etait un point d'une
+importance decisive qu'il ecoutat les accusations contre sa mere, sans
+meme tenter de les arreter.
+
+--Que dois-je lire?
+
+--A l'hotel; jusque-la laisse-moi tout a la joie de te voir; puisque
+nous sommes reunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il faut que
+nous nous expliquions franchement, loyalement, sans arriere-pensee, et
+que nous sachions a quoi nous en tenir, non-seulement pour l'heure
+presente, mais pour l'avenir.
+
+Il voulut insister, elle lui ferma les levres avec un baiser.
+
+--Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je
+t'ai, je te tiens, je n'ecouterai qu'un mot si tu veux bien me le dire:
+m'aimes-tu?
+
+Ils arriverent a l'hotel et alors il voulut la prendre dans ses bras,
+mais elle se degagea et le tint a distance.
+
+--Maintenant, dit-elle, l'heure des explications decisives a sonne; j'ai
+voulu, pendant ce trajet, n'etre qu'a la tendresse et a l'amour;
+maintenant c'est notre vie qui va se decider.
+
+De son carnet elle tira un papier plie en quatre et le lui tendit:
+
+--Lis, dit-elle.
+
+Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait ce
+papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis
+qu'il restait assis.
+
+--Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que je
+dois faire.
+
+Ayant ouvert ce papier il courut a la signature; mais, apres avoir lu le
+nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui
+dire qu'il jugeait inutile de continuer:
+
+--Lis, dit-elle d'une voix saccadee, ne vois-tu pas que tu me fais
+mourir?
+
+Il lut:
+
+"Je soussigne reconnais: 1 deg. que c'est par ordre de madame
+Haupois-Daguillon que j'ai fait des demarches pour etre paye par M. Leon
+Haupois de ce qu'il me doit; 2 deg. que les quatre premiers billets
+souscrits par M. Leon Haupois ont ete payes a l'echeance par la maison
+Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont ete protestes que pour la forme."
+
+Comme il restait immobile, accable, elle dit:
+
+--Tu connais l'ecriture de Rouspineau, tu connais sa signature, tu ne
+les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu
+vois donc que cette reconnaissance est bien ecrite par lui.
+
+Il ne repondit pas.
+
+--Tu vois aussi quel a ete le role de Rouspineau, et comment on s'est
+servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer a quitter
+Paris, ou l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie
+insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont joue
+le role qui leur etait impose, et ta mere elle-meme a joue le sien dans
+la comedie de la maladie; enfin, on s'est moque de toi.
+
+C'etait lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout en attendant
+que chaque mot eut produit son effet, de facon a n'arriver que
+progressivement a sa conclusion.
+
+Tout a coup Leon releva la tete, et la regardant en face:
+
+--As-tu vu ma mere? dit-il.
+
+--Non.
+
+--As-tu vu quelqu'un envoye par elle?
+
+--Personne.
+
+--Lui as-tu ecrit?
+
+--Tu es fou.
+
+Comme elle ne connaissait pas la depeche envoyee au banquier, elle se
+demandait ce que signifiaient ces etranges questions; mais son plan
+etant trace a l'avance, elle ne voulut pas s'en ecarter:
+
+--Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai
+appris le role joue par Rouspineau en cette affaire. Tout simplement en
+l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, ete bien surprise par les demandes
+insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens a te
+poursuivre me paraissait etrange et jusqu'a un certain point
+inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille a qui ils ont prete
+de l'argent: tu etais le premier a qui ils le reclamaient de cette
+facon. Le vendredi, veille de ton depart, Rouspineau, depuis longtemps
+deja presse par moi, se decida a parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai
+ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui
+payer les deux billets que tu dois encore, il consentit a m'ecrire ce
+papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le
+samedi matin a Liverpool. Que faire? Il m'etait impossible de te
+rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une depeche, craignant
+qu'elle fut interceptee par ton ami Byasson, qui, tu dois le comprendre
+maintenant, ne t'avait accompagne que pour te surveiller et t'expedier
+comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les precautions
+etaient bien prises. Alors je resolus de te rejoindre ici. J'eus le
+temps de rentrer chez moi, de faire mes malles a la hate, avec l'aide de
+Louise, et de prendre le train du Havre, qui part a minuit dix minutes.
+Arrivee au Havre, j'allai au telegraphe pour t'envoyer ma depeche, puis
+je m'embarquai sur le _Labrador_; et me voici. Dans quelle situation
+morale je fis la traversee, tu peux l'imaginer: je voyais tout le monde
+conjure pour te separer de moi et je me demandais si tu n'etais pas
+d'accord avec tes parents.
+
+--Moi!
+
+--Cela etait absurde et encore plus injuste, j'en conviens, mais toi
+aussi tu conviendras qu'il etait bien difficile d'admettre que ta mere
+qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il etait
+bien difficile d'admettre que ta mere avait pu toute seule machiner un
+pareil plan. J'ai quitte Paris decidee, je te l'avoue, a pousser les
+choses a l'extreme, pour trancher notre situation dans un sens ou dans
+un autre: ou nous nous separerons franchement, ou je deviens ta femme;
+tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgre ton pere et ta
+mere, a la condition de leur faire des sommations; si tu m'aimes comme
+je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que
+pres de moi que tu peux trouver de l'affection et de la tendresse, si tu
+vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donne un conseil
+judiciaire, qui t'as deshonore en te livrant aux moqueries des usuriers,
+qui s'est jouee de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul interet de
+son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hesites pas a me donner ton
+nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours temoigne; si tu
+hesites, retenu par je ne sais quelles laches considerations mondaines,
+je n'hesite pas, moi, a me separer d'un homme qui n'est pas digne d'etre
+aime.
+
+Elle avait prononce ce discours, evidemment prepare a l'avance, en
+detachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Leon; c'etait en
+arrivant seulement a son projet de mariage qu'elle avait presse son
+debit, de maniere a n'etre pas interrompue. Ayant dit ce qu'elle avait a
+dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers
+mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre.
+
+Or, ce qu'elle lisait n'etait pas pour la satisfaire: tout d'abord la
+surprise, puis l'embarras, puis enfin la repulsion.
+
+Mais elle n'etait pas femme a se facher et encore moins a se decourager
+en voyant l'accueil fait a son projet.
+
+A vrai dire, elle l'avait prevu cet accueil. Elle connaissait trop bien
+Leon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la traversee
+elle preparait ce discours, qu'il allait lui repondre en lui sautant au
+cou et en ecrivant a un notaire de Paris pour que celui-ci procedat aux
+sommations respectueuses. Cette hardiesse de resolution n'etait pas dans
+le caractere de Leon. Si monte qu'il put etre contre ses parents,--et de
+ce cote elle l'avait trouve dans les dispositions les plus favorables a
+ses desseins,--si exaspere qu'il fut, il avait trop le sentiment de la
+famille, il etait trop petit garcon, il etait trop domine par le respect
+humain pour risquer aussi franchement une declaration de guerre a
+visage decouvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup de tete,
+elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amerique, et a Paris meme elle
+se fut fait epouser. Si, malgre ses previsions, elle avait cependant
+parle de ce mariage precede de sommations, c'est parce qu'il etait dans
+ses principes de ne jamais rien negliger de ce qui avait une chance, si
+faible qu'elle fut, de reussir. Or, comme il se pouvait que Leon, en se
+voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrat dans un acces
+d'exasperation qui lui ferait accepter cette idee de mariage, elle avait
+cru devoir la mettre en avant, quitte a se replier sur une autre, si
+celle-la etait repoussee. Et, en consequence, elle avait prepare cette
+autre idee dont la realisation, pour lui donner des avantages moins
+complets que la premiere, n'en serait pas moins cependant pour elle un
+superbe succes qui couronnerait ses efforts.
+
+L'exasperation ne s'etant pas produite chez Leon au point de l'entrainer
+aux dernieres extremites, Cara ne commit point la maladresse de lui
+faire une scene de reproches, qui n'aurait abouti a rien de pratique.
+Elle etait indignee de voir son embarras et son trouble, et c'eut ete
+avec une veritable jouissance qu'elle lui eut reproche sa lachete en
+l'accablant de son mepris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en ce
+monde, et elle n'avait pas traverse l'Ocean pour s'offrir des
+jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces
+hesitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux a faire; plus
+tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne
+devait lui dire que ce qui etait utile.
+
+Jusqu'alors elle avait parle debout devant Leon en le tenant sous son
+regard; mais, si cette position etait bonne pour l'observer et le
+dominer, elle etait mauvaise pour le toucher et dans un mouvement de
+trouble passionne lui faire perdre la tete.
+
+Elle vint donc se placer pres de lui sur le canape ou il etait assis:
+
+--Voila dans quelles dispositions j'ai quitte Paris, dit-elle, decidee a
+t'obliger a la rupture ou au mariage, a la rupture si tu etais le
+complice de ta famille, ou au mariage si tu en etais la victime. Et ma
+resolution etait si bien arretee que j'ai eu soin de prendre avec moi
+tous les papiers necessaires a ce mariage: tes actes de naissance et de
+bapteme, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en
+quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux
+pas qu'a cet egard il s'eleve un doute dans ton esprit: j'avais ces
+actes depuis quelque temps deja, bien avant que ton voyage fut decide,
+les legalisations qui sont sur les actes de naissance en feront foi par
+leur date.
+
+Pourquoi avait-elle leve ces actes bien avant que le voyage de Leon fut
+decide? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au succes de son
+plan que Leon ne put pas croire qu'elle avait eu le temps de les obtenir
+entre le moment ou Rouspineau avait parle et celui ou elle etait partie,
+et la date de la legalisation etait une reponse suffisante a cette
+question si Leon se la posait.
+
+Elle continua:
+
+--Pendant les premiers jours de la traversee, je m'affermis dans ma
+resolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de possible, il
+n'y avait que cela de digne.
+
+--Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais?
+
+--Remarque que j'etais dans une situation terrible: si je n'admettais
+pas que tu me trompais, je devais admettre que c'etait ta mere qui te
+trompait, et, malgre tout, je n'osais porter une pareille accusation
+contre celle qui etait ta mere, tant jusqu'a ce jour je m'etais habituee
+a la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse
+affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces
+jours de douleur, je n'ai pas quitte ma cabine. Cependant, cet etat de
+maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calme la fievre et la
+colere qui me devoraient quand j'ai quitte Paris. Une nuit que tout le
+monde dormait dans le navire et que le silence n'etait trouble que par
+le ronflement de la machine et le gemissement du vent dans la mature,
+j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un reve, car je ne dormais
+pas. Ecoute-moi serieusement.
+
+--Je t'ecoute.
+
+--Sans douter de la realite de cette vision, malgre ton irreligion. J'ai
+vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idees, je sais que cela doit
+te paraitre insense; cependant cela est ainsi. Il me parle, et voici ses
+paroles: "Tu serais coupable de pousser ton ami a peiner ses parents.
+Mais tu serais coupable aussi de perseverer plus longtemps dans la vie
+qui est la votre." Puis la vision disparut, et je restai livree a mes
+pensees, m'efforcant de m'expliquer ces paroles qui m'avaient
+bouleversee. Le premier avertissement me parut assez facile a
+comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les
+sommations respectueuses a tes parents, qui seraient une si cruelle
+blessure pour leur vanite et leur orgueil; donc je devais renoncer a
+mon projet de mariage tel que je l'avais arrange dans ma tete pendant
+ces si longues journees. Je ne suis pas femme a desobeir a la volonte de
+Dieu; je renoncai donc a ce mariage.
+
+Elle baissa les yeux comme si elle etait profondement emue, mais elle
+avait ete douee par la nature d'une qualite que l'usage avait
+singulierement perfectionnee, celle de voir sans paraitre regarder; elle
+remarqua que le visage de Leon, jusqu'alors douloureusement contracte,
+se detendit.
+
+Apres un moment donne a l'emotion, elle poursuivit:
+
+--Le second avertissement etait moins clair: comment ne pas perseverer
+dans la vie qui etait la notre? La premiere idee qu'il s'offrit a mon
+esprit fut celle de la rupture: je devais me separer de toi. S'il
+m'avait ete cruel de renoncer a ce projet de mariage qui assurait mon
+bonheur pour l'eternite, combien plus cruelle encore me fut la pensee de
+la separation! J'avais pu, apres bien des combats, abandonner
+l'esperance d'etre ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner
+toi-meme, renoncer a notre amour, a mon bonheur, a la vie. Je me dis
+qu'il etait impossible que telle fut la volonte de Dieu, et je cherchai
+un autre sens a ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouve, et de
+ce moment j'ai abandonne ma cabine, guerie, pour monter sur le pont
+comme si j'etais insensible au mal de mer; voila pourquoi je ne suis pas
+trop defaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je
+n'etais qu'un spectre: comment suis-je?
+
+Elle resta un moment assez long a le regarder dans les yeux, en face de
+lui, et si pres, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe.
+
+Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui
+abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa
+tendrement.
+
+--Ecoute-moi, dit-elle, je t'en prie, ecoute-moi avec toute ton ame,
+sans distraction, sans pensee etrangere a ce qui nous occupe, car c'est
+ma vie que tu vas decider par un oui ou par un non; ecoute-moi.
+
+Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais
+cette fois fievreusement, passionnement.
+
+--Ce qui m'avait trompe, dit-elle, c'etait la pensee que je devais
+renoncer a devenir ta femme. Ta femme par un mariage legal avec
+consentement de tes parents et publications, oui, a cela je dois
+renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de
+tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu;
+oui, voila ce que je dois poursuivre, voila ce que Dieu exige, voila ce
+que je te demande, voila ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voila ce
+que je vais exiger de toi et ce qui amenerait notre separation si tu me
+le refusais. Je t'ai demande de m'ecouter tout a l'heure, je te repete
+ma priere a tes genoux; avant de parler, avant de repondre, avant de
+prononcer le oui ou non qui va decider notre vie a tous deux, notre
+bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, ecoute-moi jusqu'au bout.
+
+Elle se laissa glisser a terre, et, jetant les bras autour de Leon, elle
+resta serree contre lui, la tete levee, le regardant ardemment:
+
+--Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus
+grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me
+vois a tes genoux te priant, te suppliant a mains jointes comme si je
+m'adressais a Dieu. J'aurais persiste dans ma premiere idee d'exiger de
+toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais
+dit simplement ce que je desirais et j'aurais attendu la reponse sans
+appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage legal
+m'aurait donne des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais.
+Par un mariage legal je me serais trouvee ta femme aux yeux de la loi,
+c'est-a-dire que j'aurais partage ta fortune, celle que tu recueilleras
+un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porte ton nom,
+j'aurais ete ton heritiere pour le cas ou tu serais mort avant moi. Cela
+eut complique ma demande de questions d'argent et d'interets qui
+m'eussent impose une grande reserve. Dieu merci, cette reserve n'existe
+pas maintenant, et je n'ai pas a me renfermer dans une froide dignite.
+Je peux te prier, te supplier, faire appel a ta tendresse, a l'amour, a
+nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans
+craindre de meler l'argent au sentiment, car ce mariage purement
+religieux, ne me donnera aucuns droits a ta fortune, je ne serai pas ta
+femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union
+sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voila
+pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des
+hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.
+
+Ce n'etait pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'etait
+encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se
+serrant contre lui, l'enveloppant, l'etreignant, le fascinant: s'il y
+avait de l'habilete dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en
+avait-il dans la facon dont elle le disait: ce discoure eut pu laisser
+calme un indifferent, mais ce n'etait pas a un indifferent qu'elle
+s'adressait, c'etait a un homme qui l'aimait, qui etait separe d'elle
+depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps etudie dans son fort
+aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste
+connait son clavier. Pendant toute la traversee, elle avait
+soigneusement travaille les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et,
+dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'etait livre aux
+hasards dangereux de l'improvisation.
+
+Que n'eut-elle pas espere si elle avait pu savoir que celui sur qui elle
+exercait deja tant de puissance venait d'etre frappe au coeur par un
+coup qui lui enlevait toute force de resistance! Connaissant la depeche
+au banquier, ce n'eut peut-etre pas ete le seul mariage religieux
+qu'elle eut poursuivi.
+
+Elle reprit:
+
+--Pour etre sincere, je dois dire que ce n'est pas seulement le repos de
+ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie entiere,
+celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes
+parents poursuivront notre separation; le passe nous annonce l'avenir;
+ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne reussiront pas? On est
+bien fort quand on est pret a tout. Ce mariage nous defendra contre eux,
+et il me donnera la securite sans laquelle je ne peux plus vivre. Tu
+leur diras la verite, et alors ils seront bien forces de renoncer a la
+guerre. Qui sait meme si ce ne sera pas la paix qui se fera quand ils
+auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras
+aussi comment les choses se sont passees, comment je n'ai voulu, comment
+je n'ai demande que le mariage religieux quand je pouvais exiger
+l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par la a me
+connaitre et, je l'espere, a m'estimer: Qui sait ce que deviendront
+alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous reunis?
+
+Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser a la reflexion le
+temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer.
+
+Puis, apres avoir etreint Leon une derniere fois et lui avoir baise les
+mains longuement en les mouillant de ses larmes brulantes, elle se
+releva:
+
+--J'ai tout dit. A toi maintenant de prononcer. Jamais nous n'avons
+traverse une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que tu vas
+choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester a jamais,
+n'ayant d'autre souci que de me consacrer a toi tout entiere et de te
+rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a ete
+adore. Tu dis non, et je m'eloigne pour ne te revoir jamais, car mon
+amour ne resisterait pas au mepris que tu me temoignerais en me refusant
+une juste satisfaction qui te coutera si peu. Reduite aux termes dans
+laquelle je la pose, la question que tu as a trancher en ce moment
+consiste simplement a savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes pas. Tu
+m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc la le mot, le
+seul que tu as a dire: je t'aime. Tes levres l'ont prononce bien
+souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point?
+
+Parlant ainsi, elle avait fievreusement remis son chapeau et son
+manteau, puis, a chaque mot, elle avait avance peu a peu vers la porte
+qu'elle touchait.
+
+Leon l'avait suivie.
+
+Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses
+yeux dans ceux de son amant.
+
+Ils resterent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et elle
+s'abattit sur sa poitrine.
+
+Qu'avait-elle a demander de plus?--Il l'avait retenue.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Elle n'etait pas femme a s'endormir dans le succes et a attendre
+patiemment que Leon fut dispose a realiser l'engagement tacite qu'elle
+avait eu tant de peine a lui arracher.
+
+Il pouvait reflechir lorsqu'il serait de sang-froid et revenir alors sur
+cet engagement.
+
+D'autre part il y avait a craindre que ses parents n'intervinssent
+aupres de lui, soit en accourant eux-memes d'Amerique, soit en faisant
+agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi a changer
+sa resolution, qui n'etait pas assez ferme pour qu'on put avoir pleine
+confiance en elle.
+
+Dans ces circonstances, le mieux etait donc de ne pas perdre une minute
+et de faire celebrer aussi promptement que possible le mariage
+religieux.
+
+Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et
+rapidement en Amerique, mais elle ignorait en quoi consistaient au juste
+cette facilite et cette rapidite. On lui avait dit que l'acte de
+naissance et l'acte de bapteme etaient les seules pieces qu'on exigeait;
+cela etait-il vrai? Etait-il vrai aussi que les delais entre la demande
+et la celebration etaient insignifiants? Elle voulait mieux que des
+on-dit plus ou moins vagues; c'etait des certitudes qu'il lui fallait.
+
+Le lendemain matin, alors que Leon etait encore au lit, elle sortit
+"pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de quelques
+minutes, le temps d'aller a l'eglise la plus voisine, et elle revenait".
+
+Ce fut en effet a l'eglise catholique la plus rapprochee qu'elle se fit
+conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra a la
+sacristie et demanda si elle pouvait parler a un pretre qui fut Francais
+ou qui entendit le francais. A ces mots, un pretre qui arrangeait des
+surplis dans un tiroir lui repondit avec un accent etranger
+tres-prononce qu'il etait a sa disposition.
+
+Il se preparait a entrer dans l'eglise, croyant qu'il s'agissait d'une
+confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil
+pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui
+raconta l'histoire qu'elle avait preparee.
+
+Elle venait d'arriver a New-York avec son fiance, et ils etaient presses
+de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire benir leur union
+par l'Eglise, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs delais;
+car si ces delais devaient les retenir a New-York, ils seraient obliges
+de se mettre en route avant d'avoir recu le sacrement du mariage, ce qui
+serait une grande douleur pour leurs ames chretiennes: elle desirait
+donc qu'on abregeat ces delais autant que possible; elle etait disposee
+a payer toutes les dispenses necessaires, et de plus a faire a la
+chapelle de la tres-sainte Vierge un cadeau proportionne au service
+qu'on lui aurait rendu.
+
+L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point
+decisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariat avant leur depart
+pour l'Ouest. Mais le succes depassa ses esperances, car le pretre
+consentit a les marier a l'instant meme, s'ils avaient les pieces
+exigees pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le pretre
+l'avait mal comprise, et elle recommenca ses explications. Le pretre,
+apres l'avoir patiemment ecoutee, lui repeta ce qu'il lui avait deja
+dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fut pas valable; mais le
+pretre lui assura qu'il etait au contraire indissoluble. Elle pouvait
+donc se presenter avec son fiance quand elle le voudrait; ce jour meme,
+le lendemain, et apres s'etre l'un et l'autre confesses, ils seraient
+maries; ils n'auraient pas besoin d'amener des temoins, on leur en
+fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office.
+
+Tout autre qu'un pretre lui eut tenu ce langage, elle eut cru qu'on se
+moquait d'elle; mais ces paroles etaient evidemment serieuses; il ne lui
+restait donc qu'a profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et au plus
+vite; elle remercia ce pretre si complaisant et lui dit qu'elle allait
+revenir bientot avec son fiance.
+
+Avant de rentrer a l'hotel, elle s'arreta chez un bijoutier et elle
+acheta un anneau ainsi qu'une piece de mariage.
+
+Arrivee a l'hotel, elle garda sa voiture, puis rapidement elle monta a
+la chambre de Leon; il etait en train de s'habiller.
+
+--Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle.
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus a
+mon aise.
+
+--Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu fusses
+en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir.
+
+--Nous marier! s'ecria-t-il en riant.
+
+Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que le
+pretre de Saint-Francois venait de lui apprendre: ils etaient attendus;
+elle avait promis de revenir avant une demi-heure.
+
+Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette noire,
+simple et severe.
+
+--Eh bien? dit-elle.
+
+--Mais un pareil mariage est absurde, dit Leon, il ne vaut rien.
+
+--Que t'importe? ne t'inquiete pas de cela; dis-moi que tu reviens sur
+ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que
+j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis
+pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison precisement
+pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera a rien; s'il ne
+l'est pas, ce que j'espere, ce que je crois, pourquoi le refuserais-tu
+aujourd'hui quand tu l'as accepte hier?
+
+Il n'y avait pas a repondre, ou plutot il y avait trop de choses a
+repondre.
+
+La ceremonie fut baclee en peu de temps; ils signerent sur un registre,
+un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize
+ou quatorze ans signerent apres eux, puis le pretre qui avait celebre la
+messe signa a son tour;--ils etaient maries.
+
+Dans un reve, les evenements n'auraient pas marche plus vite.
+
+Etait-ce possible?
+
+Precisement parce que la validite d'un mariage conclu dans ces
+conditions paraissait plus que douteuse a Leon, il voulut faire quelque
+chose de positif et de solide pour Hortense.
+
+Apres leur dejeuner, il la fit monter en voiture avec lui, et il dit au
+cocher de les conduire dans Broadway a un numero qu'il lui indiqua.
+
+--Ou allons-nous? demanda-t-elle.
+
+--Tu vas le voir.
+
+Ils s'arreterent a la porte d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et
+la, tout aussi promptement qu'a l'eglise Leon conclut une assurance en
+vertu de laquelle la compagnie s'engageait a payer a madame Hortense
+Binoche, sa femme, si elle lui survivait et apres son deces la somme de
+cinquante mille dollars.
+
+Quand Leon eut paye la premiere prime, il montra son portefeuille a
+Hortense, il ne lui restait que quelques billets.
+
+--Voila toute ma fortune, dit-il assez gaiement.
+
+Et il lui raconta comment le credit qui lui avait ete ouvert avait ete
+presque aussitot supprime.
+
+--Ce qui est a la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous partagerons,
+et comme avec ce que j'ai apporte nous ne sommes pas tout a fait a sec,
+nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le
+Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes maries en Suisse
+ou en Italie.
+
+Trois jours apres le depart de Leon et de Cara, madame Haupois-Daguillon
+debarquait a New-York et descendait a l'hotel que son fils venait de
+quitter.
+
+Elle accourait ayant tout quitte, tout brave pour le sauver, mais elle
+arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, ou? on n'en savait rien, pour
+l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas a le chercher, ni a courir apres
+lui. Ou le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher a cette femme?
+
+Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas completement
+inutile; grace au consul, pour qui elle avait une lettre de
+recommandation, grace a un homme d'affaires actif et intelligent avec
+qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour
+l'Europe, que Leon s'etait marie a l'eglise Saint-Francois devant l'abbe
+O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.
+
+Marie! Lui, son fils!
+
+Marie avec cette femme, une fille!
+
+Leon et Cara employerent trois mois a visiter la region des grands lacs
+et a descendre le Saint-Laurent; c'etait un vrai voyage de noces; jamais
+on n'avait vu jeunes maries plus tendres; cependant il y avait des
+heures ou le mari paraissait sombre et preoccupe; quant a la femme, elle
+etait radieuse, tout lui plaisait, la seduisait, l'enchantait.
+
+Enfin ils s'embarquerent a Quebec pour Glasgow, et ce fut seulement
+apres une promenade en Ecosse, non moins sentimentale que celle du
+Canada, qu'il rentrerent a Paris.
+
+Une surprise,--cruelle pour Cara,--les y attendait; le concierge de la
+rue Auber remit a Leon toute une liasse de papiers timbres.
+
+De la lecture de ces assignations, il resultait que M. et madame
+Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullite d'un
+pretendu mariage conclu par leur fils, Leon Haupois-Daguillon, avec une
+demoiselle Hortense Binoche, devant un pretre de l'eglise de
+Saint-Francois, a New-York (Etats-Unis), lequel mariage n'avait ete
+precede d'aucune publication, et avait ete fait sans le consentement des
+pere et mere du marie; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le
+mariage ainsi contracte etait nul, et qu'il importait aux demandeurs de
+ne pas laisser ecouler le delai prevu par l'article 183 du meme Code
+pour porter leur action en nullite devant la justice.
+
+Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Leon les porta
+immediatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de
+l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien a faire et qu'il etait
+inutile de se defendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en
+France qui ne prononcerait la nullite d'un mariage conclu dans de
+semblables conditions: une seule chose etait possible, c'etait
+d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, apres les delais
+legaux et les formalites en usage, de preceder a un nouveau mariage.
+
+--Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je
+vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.
+
+Comme Leon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la
+Madeleine, il apercut une dame en grand deuil qui traversait le
+boulevard comme pour entrer a l'eglise; cette dame ressemblait d'une
+facon frappante a sa mere: meme tournure, meme taille, meme demarche,
+c'etait a croire que c'etait elle.
+
+Mais cette pensee ne se fut pas plus tot presentee a son esprit qu'il la
+chassa: cela n'etait pas possible, c'etait sa vision interieure qu'il
+voyait; sa mere n'etait pas en deuil.
+
+De qui serait-elle en deuil?
+
+Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barre le passage a
+cette dame, celle-ci s'arreta et tourna a demi la tete du cote de Leon.
+
+C'etait-elle! le doute n'etait pas possible, c'etait bien elle; mais
+alors que signifiait ce deuil?
+
+Instinctivement et sans reflechir il traversa le boulevard en courant.
+
+Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les
+premieres marches de l'escalier.
+
+--Mere? s'ecria-t-il d'une voix etouffee.
+
+Elle se retourna et en l'apercevant tout pres d'elle elle recula.
+
+--En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui?
+
+Elle le regarda un moment.
+
+--De mon fils, dit-elle.
+
+Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant
+ecrase, suffoque.
+
+
+FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Le theatre de l'Opera annoncait _Hamlet_, pour les debuts de
+mademoiselle Harol, dans le role d'Ophelie.
+
+C'etait la premiere fois que Paris entendait ce nom, qui, disaient les
+journaux de theatres, etait celui d'une jeune chanteuse, Francaise
+d'origine, mais dont la reputation s'etait faite en Italie a la Scala, a
+la Fenice, a la Pergola. Quelques articles avaient parle des succes
+qu'elle avait obtenus sur ces scenes, mais Paris a autre chose a faire
+que de s'occuper de ce qui se passe a l'etranger, et toute reputation
+qu'il n'a pas consacree, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe pas
+pour lui.
+
+Faite simplement, modestement et sans reclames tapageuses, l'annonce de
+ce debut n'avait pas produit une bien vive curiosite dans le public:
+aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'etait-elle pas celle d'une
+representation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au plus
+avaient daigne se deranger, parce qu'on leur avait fait un service et
+surtout parce qu'ils n'avaient pas a employer mieux leur soiree
+ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil
+d'orchestre etait vide.
+
+Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces fauteuils:
+il n'y avait pas de premiere representation ce soir-la, et, ne sachant
+que faire, il etait venu a l'Opera plutot pour ne pas se coucher trop
+tot que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et dont il
+n'avait pas souci; ce n'etait pas une de ces debutantes qui, par le
+bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention.
+
+Hamlet, en scene, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la
+fragilite des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se
+mit a examiner la salle, allant de loge en loge.
+
+Il etait absorbe dans cet examen et il tournait le dos a la scene
+lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur
+le theatre: une voix qu'il avait deja entendue venait de reciter les
+premiers mots du role d'Ophelie:
+
+ Helas! votre ame, en proie
+ A d'eternels regrets, condamne votre joie!
+ Et le roi, m'a-t-on dit, a recu vos adieux!
+
+Ce n'etait pas seulement cette vois qu'il avait deja entendue; celle qui
+chantait, il l'avait deja vue aussi!
+
+Madeleine!
+
+Et, n'ecoutant plus, il regarda; mais l'eclairage de la rampe change les
+traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de
+theatre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps
+la lorgnette braquee sans savoir a quoi s'en tenir.
+
+Il avait si souvent pense a Madeleine qu'il devait etre en ce moment le
+jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait
+son esprit.
+
+Cependant la ressemblance etait veritablement merveilleuse: c'etait
+elle, c'etait sa tete ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux
+blonds, sa figure douce et pensive.
+
+Mais n'etait-ce point Ophelie qui precisement ressemblait a Madeleine?
+quoi d'etonnant a cela; le type de la beaute de Madeleine n'etait-il pas
+celui de la beaute blonde, vaporeuse et poetique?
+
+Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements
+eclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement a Hamlet, mais
+encore, mais surtout a Ophelie: en quelques minutes, le public,
+indifferent pour elle, avait ete gagne et charme.
+
+Byasson avait ete trop occupe a regarder mademoiselle Harol pour avoir
+pu la bien ecouter. Cependant il lui avait semble que la voix etait
+belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de
+l'opera, et la voix de Madeleine, au temps ou il l'avait entendue, etait
+loin d'avoir cette etendue et cette surete.
+
+Il est vrai que, depuis cette epoque, c'est-a-dire depuis plus de trois
+ans, cette voix avait pu se developper par le travail.
+
+Mais ou Madeleine, si c'etait Madeleine, avait-elle pu travailler?
+
+On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; apres avoir
+quitte la maison de son oncle, c'etait donc en Italie que Madeleine
+avait ete: cela expliquait que les recherches entreprises a Paris et a
+Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.
+
+C'etait donc la passion du theatre qui l'avait fait abandonner la maison
+de sans oncle.
+
+Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon
+n'eussent permis a leur niece de se faire comedienne: en se sauvant,
+elle avait obei a une irresistible vocation.
+
+Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection tres-vive et
+tres-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette
+fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu
+qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle
+voulait accomplir, il etait fier de voir qu'il ne s'etait pas trompe
+dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.
+
+C'etait pendant la cavatine de Laerte et le choeur des officiers qu'il
+reflechissait ainsi; aussitot qu'il put quitter sa place sans troubler
+ses voisins, il se hata de sortir. Il ne pouvait pas rester dans
+l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sut.
+
+Et il se dirigea vers l'entree des artistes; mais, apres avoir fait
+quelques pas, il s'arreta, retenu par une reflexion qui venait de
+traverser son esprit.
+
+Pour que Madeleine sauvat Leon, il fallait qu'elle fut toujours
+Madeleine, la Madeleine d'autrefois.
+
+Qui pouvait dire ce qui s'etait passe? qu'etait devenue l'honnete et
+pure jeune fille apres trois annees de vie theatrale, seule, sans
+affection, sans appui autour d'elle?
+
+Avant de voir Madeleine, avant de tenter une demarche aupres d'elle, il
+importait donc de savoir quelle femme il trouverait.
+
+Il revint sur ses pas, decide a rentrer dans la salle et chercher
+quelqu'un, un journaliste ou un homme de theatre, qui put lui donner ces
+renseignements.
+
+Comme il traversait le vestibule, il apercut justement un jeune musicien
+qui, faisant partie de l'administration de l'Opera, devait etre en
+situation mieux que personne de l'eclairer; il alla a lui.
+
+--Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous
+notre nouvelle chanteuse?
+
+--Charmante.
+
+--C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je n'ai
+jamais doute de son succes, mais j'avoue qu'il depasse ce que je j'avais
+espere. Ce que c'est que la beaute et le charme. Voici une jeune femme
+qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir;
+croyez-vous qu'elle eut fait la conquete du public avec cette rapidite,
+si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux.
+
+--Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui de
+son jeune ami et en l'accaparant.
+
+--Oui, mais c'est une Francaise, d'Orleans je crois. Elle est eleve de
+Lozes, ce qui est bien etonnant, car l'animal n'a jamais forme une femme
+de talent; mais elle a travaille aussi en Italie, ou elle a debute avec
+assez de succes pour qu'on m'ait envoye la chercher. Elle a pour cornac
+un vieux sapajou d'Italien appele Sciazziga, qui est bien l'etre le plus
+insupportable de la creation: avare, mendiant, pleurard. Elle vit avec
+lui.
+
+Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras.
+
+--Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga,
+l'idee que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu dire
+qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est
+bien gardee, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux chenapan
+qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de suite
+qu'elle a ete elevee. Je n'ai pas entendu la moindre medisance sur son
+compte, et cela prouve bien evidemment qu'il n'y a rien a dire, car sa
+vie a ete passee au crible, soyez-en sur. Mais rentrons, le deuxieme
+acte va commencer, et vous savez qu'elle parait tout de suite; je vous
+recommande son air: "Adieu, ayez foi!"
+
+Byasson ne se laissa pas derouter par le mot "Orleans"; se tenant bien,
+elevee, honnete, c'etait Madeleine; ce ne pouvait etre qu'elle; Orleans
+ne devait etre qu'une tromperie pour derouter les recherches; il n'etait
+pas plus vrai que ne l'etait le nom de Harol.
+
+Ah! la chere et charmante fille! elle etait restee la Madeleine
+d'autrefois; elle pouvait donc sauver Leon et l'arracher des mains de
+Cara.
+
+Cette pensee empecha Byasson de bien ecouter l'air d'Ophelie; mais les
+applaudissements lui apprirent comment il avait ete chante; c'etait un
+triomphe.
+
+A l'entr'acte suivant Byasson ne resista plus a l'envie d'aller voir
+Madeleine, car c'etait bien, ce ne pouvait etre que Madeleine; sans
+doute le moment n'etait guere favorable a une visite, et la pauvre
+petite devait etre toute a l'emotion de son debut, mais il ne lui dirait
+qu'un mot.
+
+La facon dont il affranchit sa carte lui fit trouver quelqu'un pour la
+porter sans retard.
+
+Il n'attendit pas longtemps la reponse: un petit homme gros, gras,
+souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante ou etait M.
+Byasson.
+
+Celui-ci s'avanca, croyant qu'on allait le conduire pres de Madeleine.
+
+--_Z'est_ donc vous qui desirez voir la signora, dit le petit homme,
+_z'est oune_ impossibilite en ce moment, nous n'avons pas _oune
+minoute_. Vous _comprenez_, pas _oune minoute_. Desolation; _ze souis
+zarge de_ vous _le_ dire _de_ la part _de_ la signora, _ma_ demain elle
+vous _recevra_ avec satisfaction, _roue_ Chateaudun _noumero
+quarante-huit_, si vous _le_ voulez bien. _Escousez, ze souis_ oblige
+_de_ vous _qouitter_; vous savez _le_ jour _d'oun debout_, pas _oune
+minoute_ a soi.
+
+C'etait-la assurement le vieux sapajou nomme Sciazziga dont on avait
+parle a Byasson, l'entrepreneur de Madeleine.
+
+Il s'eloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait _deboute_
+lui-meme, il n'aurait certes pas ete plus affaire, plus emu; mais, en
+realite, n'etait-ce pas pour lui que Madeleine debutait?
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain matin, apres avoir lu trois ou quatre journaux qui tous
+etaient unanimes pour constater le grand, l'eclatant succes obtenu la
+veille a l'Opera par mademoiselle Harol dans le role d'Ophelie, Byasson
+se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.
+
+Dans ses vetements de deuil, madame Haupois-Daguillon etait deja au
+travail penchee sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver,
+parcourait les journaux du matin.
+
+--J'ai du nouveau a vous annoncer, dit-il a ses amis, en leur serrant
+la main joyeusement.
+
+--Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons recu une bonne nouvelle, et
+j'allais aller chez vous tout a l'heure pour vous la communiquer.
+L'homme que nous avons charge de surveiller Cara est venu nous apprendre
+hier soir qu'il avait la certitude que Leon etait trompe. Il parait que
+cette coquine n'a pu jouer son role plus longtemps. Apres s'etre impose
+la sagesse pour arriver a ses fins, elle a trouve que le careme etait
+trop long, et elle est retournee a son carnaval. Elle va une fois par
+semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les
+perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouee d'un caprice pour
+Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la
+solidite du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Leon que c'est a peine
+si elle prend des precautions pour lui cacher cette double intrigue.
+
+--De qui est cette reflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre
+homme?
+
+--De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves
+materielles de ce qu'il a decouvert, mais il espere les avoir bientot,
+et alors nous serons sauves. Lorsque Leon aura ces preuves sous les
+yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il
+connaitra cette femme et comprendra comment il a ete abuse, entraine,
+comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hesitera pas a se
+reunir a nous pour demander a la cour la confirmation du jugement qui
+declare nul son pretendu mariage; de meme il se reunira a nous encore
+pour poursuivre a Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez
+bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen etait le seul
+bon pour reussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou
+l'autre retourner a son ruisseau? cela etait logique, cela etait fatal,
+il n'y avait qu'a attendre ce jour.
+
+--Je n'ai jamais pretendu que Cara ne retournerait pas a son ruisseau,
+repliqua Byasson, j'aurais plutot cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que
+vous m'apprenez ne me surprend pas.
+
+--Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne parait pas vous
+causer la meme satisfaction qu'a nous.
+
+--C'est que je ne puis pas partager vos esperances.
+
+--Mon cher, vous avez toujours ete trop pessimiste, dit M. Haupois avec
+humeur.
+
+--Et vous, mon cher, vous avez toujours ete trop optimiste.
+
+--Les situations n'etaient pas les memes, dit madame Haupois-Daguillon.
+
+--Cela est parfaitement juste, repondit Byasson, et si je rappelle que
+j'ai cru ce mariage possible et meme imminent quand vous ne vouliez pas
+l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours
+trompe. Eh bien, dans le cas present, je crois que je ne me trompe pas
+encore en disant que ces preuves materielles qu'on vous promet, on ne
+les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez
+maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des
+preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis dispose a
+croire, c'est dans des conditions ou elle peut nier toutes les
+accusations de facon a abuser Leon, la seule chose importante pour elle.
+Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles
+convainquissent Leon, qui est trop completement aveugle pour voir clair
+en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans
+certaines preparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se reunisse a vous
+pour demander devant la cour la nullite de son mariage, pas plus que
+celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas
+d'importance, la cour prononcera cette nullite, avec ou contre lui,
+comme le tribunal de premiere instance l'a prononcee. Mais, pour le
+mariage religieux, la situation est bien differente; jamais la cour de
+Rome ne prononcera cette nullite si Leon lui-meme ne la demande pas, et,
+s'il la demande, il n'est meme pas du tout certain que vous l'obteniez.
+Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les resultats que vous
+esperez, et j'ai la conviction que, lors meme qu'elles seraient
+eclatantes, Leon n'en poursuivrait pas moins ses sommations
+respectueuses, tant il est incapable de volonte entre les mains de Cara;
+n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisieme acte, et qu'un mois
+apres il pourra se marier, a Paris, malgre vous, et legitimement.
+
+Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long
+et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colere; pour
+madame Haupois, elle ecoutait attentivement, examinant Byasson.
+
+Comme son mari allait repondre, elle lui coupa la parole.
+
+--Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi
+si vous n'aviez pas un autre moyen a nous proposer; vous auriez pitie de
+nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau a nous annoncer;
+qu'est-ce? je vous en prie, parlez.
+
+--Madeleine est a Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule
+que Leon peut etre arrache des mains de Cara, une femme seule sera assez
+forte pour delier ce qu'une femme a lie; une influence salutaire
+detruira l'influence nefaste.
+
+--Leon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a epouse cette coquine.
+
+--Leon n'a aime Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demande a
+l'une de lui faire oublier l'autre; apres une longue separation, sans
+avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir meme si elle
+vivait encore, il a pu se laisser seduire par Cara; mais le jour ou
+Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra;
+j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles memes de Leon, quand
+il m'a affirme qu'il n'avait pris une maitresse que pour se consoler,
+mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimee, celle qu'il
+aimait toujours.
+
+M. Haupois laissa echapper un geste de mecontentement.
+
+--Ou avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.
+
+Byasson aurait voulu ne pas repondre tout de suite a cette question, et
+c'etait avec intention qu'il avait tout d'abord insiste sur l'influence
+decisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que
+Leon eprouvait pour sa cousine.
+
+Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eut ete maladroit de
+vouloir s'echapper, et mieux valait encore aborder de front la
+difficulte.
+
+--Vous avez, dit-il, cherche toutes sortes d'explications au depart de
+Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine etait nee artiste, elle
+voulait etre artiste. C'est pour cela qu'elle a quitte votre maison;
+c'est pour se faire chanteuse; elle a debute hier a l'Opera avec un
+succes que les journaux sont unanimes ce matin a constater: une grande
+artiste nous est nee.
+
+--Comedienne!
+
+--Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous repondrai que
+Madeleine est devenue chanteuse comme Leon est devenu le mari de Cara:
+chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation a une
+femme, l'autre au travail et a l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et
+je l'ai retrouvee hier a l'Opera chantant Ophelie avec le succes que je
+viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la
+scene que je l'ai reconnue, ma premiere pensee a ete d'aller a elle pour
+lui demander si elle voulait sauver Leon. Heureusement je me suis arrete
+en chemin. D'abord il etait sage de s'assurer si Madeleine etait
+toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnee telle que je la
+pouvais desirer. Puis il etait sage aussi de savoir si vous etiez
+disposes a accepter son concours et a le payer du prix qu'il merite au
+cas ou elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous
+demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant
+d'ici. Si Madeleine vous rend Leon, puis-je, en votre nom, prendre
+l'engagement que vous consentirez a son mariage avec votre fils; puis-je
+loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez a rien
+de pratique et qui seul peut empecher Leon de persister dans la voie ou
+Cara le pousse?
+
+--Mais, cher ami ... s'ecria M. Haupois evidemment suffoque.
+
+Une fois encore la mere coupa la parole au pere, la femme au mari:
+
+--Qui vous dit que Madeleine a eprouve pour Leon les sentiments que vous
+croyez? Si cela a ete, qui vous dit que cela est encore?
+
+--Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour
+Leon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle
+avait quitte votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner a un
+sentiment qu'elle savait n'etre jamais approuve par vous; enfin je crois
+que si, dans la carriere qu'elle a embrassee, elle a pu rester honnete
+comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a ete gardee par ce sentiment.
+Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est
+certain aussi que si, contrairement a mon esperance, ce sentiment
+n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour
+votre belle-fille, Leon, avant deux mois, sera marie avec Cara par un
+mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclesiastiques ne
+pourront rompre. La question presentement se reduit a ceci: Qui
+preferez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Decidez.
+Maintenant laissez-moi vous repeter encore ce que je vous ai deja dit.
+Leon ne consentira a voir les preuves dont vous attendez merveille que
+si Madeleine lui ote le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez
+de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous haterez son
+mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis
+pas un grand maitre dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens
+possedes par la passion, et de ce que j'ai vu est resultee pour moi la
+conviction que, quand une femme est parvenue a mettre des verres roses
+aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut
+changer ces verres, celle-la les remplace avec une extreme facilite, et
+de ce jour ce qui etait rose devient noir pour lui, c'est d'un autre
+cote qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait.
+Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'interet de votre fils
+et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une
+jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle
+Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.
+
+--Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.
+
+Mais madame Haupois intervint de nouveau.
+
+--Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tete; pour moi je suis
+accablee; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de
+notre part, que nous n'aurons rien a refuser a celle qui nous aura rendu
+notre fils..., si elle est digne de lui.
+
+
+
+
+III
+
+
+Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame
+Haupois-Daguillon, c'etait un point capital d'avoir obtenu qu'ils
+accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur
+fils; il s'etait attendu a des luttes; et celle qu'il avait du soutenir
+avait ete beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand l'idee lui
+etait venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer a Cara.
+
+Cependant, pour avoir reussi de ce cote, tout n'etait pas dit:
+maintenant il fallait voir ce que Madeleine repondrait; accepterait-elle
+le role qu'il lui destinait? Aimait-elle Leon? Voudrait-elle pour mari
+d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle a
+abandonner le theatre?
+
+Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se
+rendait de la rue Royale a la rue de Chateaudun, et il etait oblige de
+reconnaitre qu'elles etaient graves, tres-graves.
+
+Au _noumero qouarante-houit_, comme disait Sciazziga, le concierge a qui
+il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui repondit de monter au
+troisieme etage; la, une femme de chambre a l'air discret et honnete lui
+ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon tres-convenable,
+qui n'avait que le defaut d'etre beaucoup trop encombre; en le meublant,
+Sciazziga, qui avait fait pendant son absence gerer sa maison de
+commerce, avait profite de cette occasion pour vendre tres-cher a son
+eleve une quantite de meubles dont celle-ci n'avait aucun besoin.
+
+Byasson n'eut pas longtemps a attendre: presque aussitot Madeleine parut
+et vint a lui les deux mains tendues:
+
+--Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et
+tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie de
+m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma reponse?
+
+--Ce serait moi, ma chere enfant, qui devrait vous demander si vous me
+pardonnez ma visite.
+
+--J'etais si emue que je n'ai pu ajouter a cette emotion celle que
+votre visite m'aurait donnee; j'avais besoin de calme, il me fallait
+aller jusqu'au bout sans defaillance, et j'avais peur de moi; c'est
+chose si terrible de paraitre devant ce public indifferent qui, en
+quelques minutes, peut vous condamner a une mort honteuse; mais ne
+parlons pas de cela.
+
+--Votre triomphe a ete splendide.
+
+--J'ai ete heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, comment se porte mon
+oncle, comment se porte ma tante?
+
+--Ils vont bien, quoique depuis votre depart ils aient ete cruellement
+eprouves; quand vous les verrez, vous les trouverez bien vieillis; votre
+oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fierement les
+Champs-Elysees, et votre tante n'a plus son activite d'autrefois; mais
+vous ne me demandez pas de nouvelles de Leon?
+
+Parlant ainsi, il l'avait regardee en face; il vit qu'elle palissait.
+
+--J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux.
+
+--Ah! vous savez?
+
+--Je sais ce que les journaux ont rapporte de ce proces, qui, je le
+comprends, a du causer de terribles chagrins a mon oncle et a ma tante.
+Et lui ... je veux dire Leon, comment a-t-il supporte cette crise?
+
+--Nous n'avons pas vu Leon depuis longtemps; il a rompu toutes relations
+avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui.
+
+--Ah! pauvre Leon!
+
+--Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce.
+
+--Il est malheureux?
+
+--Tres-malheureux, le plus malheureux homme du monde.
+
+--Mon Dieu!
+
+De nouveau il la regarda, elle paraissait profondement emue et troublee,
+et cependant elle n'etait plus une enfant qui s'abandonne sans
+resistance a ses impressions; de grands changements s'etait faits en
+elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la liberte et de
+l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermete, son geste de
+l'ampleur, la jeune fille etait devenue une jeune femme.
+
+--Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais etre sincere
+avec vous et tout vous apprendre: Leon est tombe sous l'influence d'une
+femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme le
+bonheur pour lui consiste a rendre heureux ceux qu'il aime, il a ete
+promptement domine, sa volonte a ete annihilee, et si completement, que
+dans une heure de folie, n'ayant personne aupres de lui, seul en
+Amerique, il s'est laisse marier a cette femme. Comment cette folie
+a-t-elle ete provoquee? c'est la le point interessant, et je vous
+demande, mon enfant, de m'ecouter avec la confiance que vous accorderiez
+a votre pere, si vous l'aviez encore, comme un ami devoue, qui a
+toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout son
+coeur.
+
+Sans repondre, elle lui serra la main dans une etreinte emue.
+
+--C'est non-seulement de Leon que je dois parler, c'est encore de vous,
+c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des votres. Le sujet
+est difficile, delicat, soyez indulgente, soyez patiente. Leon n'a pas
+pu vous voir sans vous aimer....
+
+--Oh! monsieur Byasson! s'ecria-t-elle on detournant la tete.
+
+--Je vous ai demande toute votre confiance et toute votre indulgence;
+laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de
+Leon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque Leon est
+revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert a son pere
+et a sa mere en leur disant qu'il desirait vous prendre pour femme. M.
+et madame Haupois-Daguillon ont refuse leur consentement a ce mariage,
+par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualite qui, pour eux, a
+cette epoque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a envoye
+Leon en Espagne, et en son absence, a son insu, on a voulu vous faire
+epouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitte la maison de votre
+oncle, entrainee par votre vocation pour le theatre, et dominee plus
+encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ...
+qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon
+intention n'est pas de chercher a savoir quel etait alors l'etat de
+votre coeur. Lorsque Leon revint, il fut veritablement desespere. Il
+vous chercha partout, a Paris, a Rouen, a Saint-Aubin, et, de retour a
+Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle
+etait sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, comme
+pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut
+alors que Leon fit la connaissance de cette femme. Comment se
+laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous repeter les mots memes dont
+il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oublies:
+"Puisque ma famille m'empechait d'epouser celle aupres de laquelle
+j'aurais vecu heureux, j'ai pris pour maitresse une femme qui a ete
+assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimee, que j'aime
+toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine,
+mais pour me consoler." Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli qu'il
+a cherche aupres de cette femme; il y a trouve la folie et la honte. Je
+vous ai dit qu'il s'etait marie a New-York. Je vous ai dit que ses
+parents avaient demande la nullite de ce mariage, laquelle a ete
+prononcee. Mais Leon, de plus en plus aveugle, affole, a fait faire des
+sommations respectueuses a son pere, et dans deux mois, si d'ici la rien
+ne l'arrete, il va epouser cette femme par un mariage cette fois
+indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arreter, voulez-vous le sauver?
+
+--Moi!
+
+--Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents reduits
+au desespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est la plus
+miserable creature que la boue de Paris ait produite. Dites un mot, il
+est au contraire sauve, car il vous aime, je vous le repete, il vous
+aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement a
+devenir sa femme. Vous allez me repondre que ses parents n'ont pas voulu
+de vous il y a trois ans, chere enfant, que leur orgueil a refuse ce
+mariage, mais depuis cet orgueil a ete cruellement humilie; ils ont
+pendant ces trois ans durement expie leur faute, et aujourd'hui c'est en
+leur nom que je parle; voulez-vous accepter Leon pour votre mari? Je
+vous l'ai deja dit, laissez-moi vous le repeter, c'est son honneur qui
+est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents.
+
+Byasson se tut; mais, au lieu de repondre, Madeleine ne balbutia que
+quelques paroles a peu pres inintelligibles; alors il reprit:
+
+--Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquietudes, vos
+angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets tres-bien qu'avant de me
+repondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour mari est
+toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont ete mieux justifiees que
+les votres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir voir; je
+serais le premier a vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point un
+engagement immediat et definitif que j'attends de vous; ce n'est pas le
+oui sacramentel qu'on prononce a la mairie, c'est seulement, et pour le
+moment, votre aide et votre concours; voyez Leon, voyez-le, sachant a
+l'avance le danger qu'il court et comment il peut etre sauve, puis
+ensuite vous deciderez dans votre conscience et dans votre coeur, mon
+enfant.
+
+--Mais je ne suis pas libre.
+
+Ce mot abattit instantanement toutes les combinaisons de Byasson.
+
+--Votre coeur ... dit-il.
+
+--Ce n'est pas de mon coeur que je parle, repondit-elle avec un sourire
+desole, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, pour neuf
+annees encore, est a celui qui a paye mon education musicale.
+
+Byasson respira.
+
+--Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce
+souci; ce contrat qui vous lie a votre entrepreneur se deliera avec de
+l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous
+parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par
+l'argent.
+
+--Mais j'appartiens au theatre. Si lorsque j'ai embrasse cette carriere
+je n'etais pas poussee par une irresistible vocation, cette vocation est
+venue, je suis une artiste, j'aime mon art.
+
+--Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne viens
+pas vous eblouir de la fortune que vous trouverez dans ce mariage; c'est
+le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-la seul et
+non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour Leon, ce
+n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis
+avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette
+affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez pitie de
+lui, ma chere fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle dont
+seule vous etes capable; sauvez-le.
+
+Madeleine resta pendant quelques minutes sans repondre, suivant sa
+pensee interieure, le coeur serre, ne respirant pas; tout a coup elle se
+leva et passa dans la piece d'ou elle etait sortie quand Byasson avait
+ete introduit dans le salon. Elle resta peu de temps absente: quand elle
+reparut, elle avait un chapeau sur la tete et un manteau sur les
+epaules.
+
+--Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Byasson offrit son bras a Madeleine, et ils se dirigerent vers la rue
+Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses etudes, sur ses
+debuts, sur sa vie de theatre, et elle lui raconta combien les
+commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient ete
+durs; elle lui fit aussi le recit de ses visites a Maraval et a Lozes.
+
+--J'ai eu bien des defaillances; j'ai eu aussi bien des degouts, dont le
+plus amer s'est trouve dans l'existence en commun, une existence
+etroite, intime avec ceux a qui j'appartiens presentement, M. et madame
+Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de mechantes gens, mais nos gouts,
+nos idees ne sont pas les memes, nous n'avons pas ete eleves de la meme
+facon, nous n'envisageons pas les choses au meme point de vue. Depuis
+trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittee d'une minute, je suis
+un capital pour eux et ils me gardent avec des precautions dont ils ne
+soupconnent meme pas l'inconvenance revoltante. C'est seulement
+lorsqu'il a ete question de venir a Paris que j'ai stipule une certaine
+liberte: pouvais-je consentir a paraitre devant les personnes qui ont
+connu mon pere ou qui connaissent ma famille, avec madame Sciazziga a
+mes cotes comme une duegne du theatre espagnol? C'est la peur que je ne
+consente pas a venir a Paris, qui a arrache cette concession a
+Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivee, le mari et la femme vivent-ils
+dans des transes continuelles; et, tout a l'heure, quand nous sommes
+sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme
+nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne
+nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le theatre?
+C'est la leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer
+l'engagement qui me lie a lui, il a stipule un dedit de 200,000 francs
+au cas ou je quitterais le theatre avant l'expiration de cet engagement.
+A ce moment 200,000 francs c'etait une grosse somme; mais maintenant je
+vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en
+continuant de partager mes appointements avec eux.
+
+Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon.
+
+En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler sous
+le sien.
+
+Il s'arreta, et se penchant vers elle en parlant a mi-voix:
+
+--N'oubliez pas, chere enfant, que dans cette maison desolee vous allez
+remplir le role de la Providence.
+
+La premiere personne qu'ils trouverent en entrant dans les magasins fut
+Saffroy, qui, lorsqu'il apercut Madeleine au bras de Byasson, resta
+immobile comme s'il etait petrifie.
+
+En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une
+importance de plus en plus preponderante; les chagrins, les
+preoccupations, les voyages avaient paralyse M. et madame
+Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient du abandonner une part
+de leur autorite, c'etait Saffroy qui s'en etait empare pour ne plus la
+ceder. Il voyait le jour proche ou il prendrait en main la direction
+entiere de la maison. Leon marie par un vrai mariage avec Cara, M. et
+madame Haupois-Daguillon accables, ne pourraient pas rester a Paris; ils
+se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, a
+Noiseau; alors qui heriterait de cette maison si ce n'est lui? Qui se
+devouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que
+voulait-elle? Qu'avait-il a craindre d'elle?
+
+Ces questions s'etaient a peine presentees a son esprit que Madeleine,
+ayant passe devant lui avec une courte inclination de tete, etait entree
+dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon.
+
+--Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de vos
+desirs, et elle a voulu vous apporter elle-meme sa reponse a vos
+propositions.
+
+Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa tante,--celle-ci
+la serrant avec effusion dans ses bras,--Byasson sortit en ayant soin de
+bien refermer la porte.
+
+Apres le premier moment donne aux embrassements, il y eut un temps
+d'embarras pour tous, qui, bien que court en realite, leur parut long et
+penible: ils ne disaient rien; ils evitaient meme de se regarder.
+
+Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos a la
+cheminee, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait
+prononcer un discours, il se tourna a demi vers Madeleine:
+
+--Ma chere enfant, dit-il, je n'ai pas a revenir sur les propositions
+que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous
+souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre Leon
+pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous
+n'avons pas cru devoir accueillir cette idee de mariage lorsque Leon
+nous en a parle pour la premiere fois. D'abord il faut que tu saches
+qu'a ce moment Leon ne nous a pas dit qu'il eprouvait pour toi une
+passion toute-puissante, il n'a alors parle que d'un sentiment de vive
+tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement apres
+ton depart qu'il nous a avoue cet amour. Cette explication prealable
+etait indispensable, car elle te fait comprendre notre reponse. En
+principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui apportat une
+fortune egale a la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, il s'en fallait
+de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir a
+un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune etait le seul
+reproche que nous eussions a t'adresser, mais, avec nos idees, il etait
+decisif. Et il l'etait d'autant plus que nous ne savions pas, je viens
+de te le dire, quelle etait la nature du sentiment que Leon eprouvait
+pour toi; nous croyions a une simple inclination, a une affection entre
+cousins; c'etait un amour, un amour reel, profond. Aujourd'hui, ma chere
+Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles etaient alors, et ce
+que nous demandons a celle que nous choisissons pour bru, c'est qu'elle
+nous ramene notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est qu'elle le
+sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne
+renoncons pas entierement a nos idees de fortune pour Leon. Nous les
+modifions, voila tout.
+
+Jusqu'a ce moment, M. Haupois avait parle avec une certaine gene; mais,
+arrive a ce point de son discours, car c'etait bien un discours, il
+reprit toute son aisance. Evidemment il se sentait sur de lui, et
+maintenant il avait confiance dans sa parole:
+
+--Ce que nous voulons, c'est que Leon soit dans une belle position; il a
+ete eleve pour cette position, il doit l'occuper, et puisque sa femme ne
+peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est a nous de
+fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre niece, il est tout naturel
+que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de
+commerce a notre fils le jour de son mariage, et a toi notre niece et sa
+femme, nous donnerons un million.
+
+C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. Haupois
+il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que
+dans la realite. Un million de dot!
+
+Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait du produire.
+
+--Je suis oblige de sortir pour quelques instants, dit-il, je te laisse
+avec ta tante, j'espere te retrouver.
+
+Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon fit
+entendre a Madeleine; elle ne chercha point a l'eblouir en faisant
+miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que
+d'affection, que de tendresse, que de famille.
+
+Et ce que Byasson avait dit elle le repeta, mais en mere qui cherche a
+sauver son fils.
+
+Madeleine fut beaucoup plus sensible a ce langage qu'elle ne l'avait ete
+a celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessee.
+
+Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de
+pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de Leon, ce ne
+serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par
+amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par
+un sentiment de devouement.
+
+Sa tante, en s'adressant a ce sentiment, produisit donc sur elle un tout
+autre effet que le million.
+
+L'emotion de la mere, sa tendresse, ses angoisses passerent en elle, et
+quand elle vit sa tante, naguere si haute et si fiere, se mettre a ses
+genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Leon, elle la releva en
+la serrant dans ses bras:
+
+--Je verrai Leon, dit-elle.
+
+--Mais il t'aime, chere enfant, il n'a jamais cesse de t'aimer, c'est
+pour t'oublier qu'il s'est jete dans les bras de cette femme.
+
+--Qui sait si elle n'a pas reussi? avant que je vous reponde,
+permettez-moi donc de m'entretenir avec Leon, et soyez certaine que si
+je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous
+voulez croire....
+
+--Auquel nous croyons tous.
+
+--Soyez certaine que je ne penserai qu'a ce sentiment. Je n'ai pas le
+droit, chere tante, de me montrer bien rigoureuse, bien exigeante. Moi
+aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai a me faire pardonner.
+
+Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosite:
+
+--Et quoi donc? demanda-t-elle.
+
+--Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour
+femme a votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis comedienne, et,
+quoique ma conscience me permette de me tenir la tete haute partout et
+devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une
+tache sur mon front.
+
+A ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau.
+
+--Nous avons cause; Madeleine est la meilleure des filles, la plus
+tendre, la plus genereuse, nous nous entendrons.
+
+Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se rappela
+que pour lui c'etait l'heure de sa promenade habituelle.
+
+--Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux Champs-Elysees?
+dit-elle.
+
+
+
+
+V
+
+
+Comment faire savoir a Leon que Madeleine etait a Paris?
+
+Ce fut la question qu'on agita.
+
+Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui
+ecrire; d'ailleurs, se decidat-on a employer ce moyen, il etait a peu
+pres certain que Cara recevait elle-meme toutes les lettres qu'on
+adressait a Leon, et qu'elle ne les lui remettait qu'apres un examen
+prealable; elle garderait donc celle ou l'on parlerait de Madeleine.
+
+Byasson fut d'avis que le mieux etait de proceder ouvertement,
+publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il
+raconterait a un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est-a-dire
+l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans
+tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangee avec la
+seule preoccupation de cacher plus ou moins habilement la source ou on
+l'avait puisee.
+
+Si Cara exercait son controle sur les lettres, elle ne pouvait pas se
+defier des journaux. Leon serait donc surement informe de la presence de
+Madeleine a Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que
+mademoiselle Harol n'etait autre que mademoiselle Madeleine Haupois,
+fille d'un ancien magistrat, et niece de M. Haupois-Daguillon, le
+celebre orfevre de la rue Royale; mais c'etait la un secret qui devait
+eclater tot ou tard, et mieux valait le reveler utilement que de laisser
+cette revelation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.
+
+Les choses s'arrangerent ainsi, et grande fut la surprise de Leon
+lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frappe par
+son nom. En ces derniers temps, il avait eu le desagrement de voir son
+nom assez souvent imprime dans les journaux, pour le reconnaitre a
+premiere vue, meme lorsqu'il etait noye au milieu d'un article. Cette
+fois ce n'etait pas a la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait,
+c'etait a celle des theatres.
+
+Madeleine a Paris! Madeleine etait cette chanteuse qui venait de debuter
+a l'Opera avec un succes que tous les journaux celebraient!
+
+Justement Cara etait absente; il n'eut point d'explication a donner,
+point de pretexte a inventer, il courut a l'Opera et de l'Opera rue
+Chateaudun.
+
+--Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se
+presenta.
+
+Il dit son nom; et ce fut en marchant fievreusement en long et en large,
+les mains contractees, les levres fremissantes, qu'il attendit dans le
+salon ou on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de
+ce qui l'entourait.
+
+Une porte s'ouvrit:--c'etait elle.
+
+Il s'avanca les bras ouverts.
+
+Elle s'arreta.
+
+De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hesitation.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.
+
+Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'etait
+donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-a-dire ceux de l'affection
+familiale, qu'il l'abordait.
+
+Elle l'embrassa comme lui-meme l'embrassait.
+
+--Chere Madeleine, dit-il en s'asseyant pres d'elle, te voila, te voila
+donc enfin!
+
+Sa voix etait haletante, saccadee, ses mains tremblaient, evidemment il
+etait sous l'influence d'une emotion profonde.
+
+Il la regarda longuement; puis avec un sourire:
+
+--Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux
+ont de l'eclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta
+physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?
+
+--Mais oui.
+
+Elle-meme etait profondement troublee, cette emotion l'avait gagnee;
+elle voulut reagir et ne pas s'abandonner:
+
+--Tu crois donc, dit-elle en s'efforcant de prendre un ton enjoue,
+qu'une comedienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne
+peuvent pas etre doux?
+
+--En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imagine, j'ai
+ete bouleverse, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir
+ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est
+revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais,
+compare celle que je voyais, que je revoyais apres l'avoir crue perdue,
+a celle dont j'avais garde l'image dans mon coeur.
+
+Tout cela etait bien tendre, bien passionne, et tel que Madeleine devait
+croire que Byasson ne s'etait pas trompe en disant que Leon l'aimait
+toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amitie?
+d'amour?
+
+Lorsqu'elle avait pense a la visite de Leon, elle s'etait dit qu'elle
+devait garder son sang-froid et s'appliquer a l'ecouter avec un esprit
+calme, a l'examiner, a le juger pour savoir ce qui se passait en lui et
+quels etaient presentement ses sentiments; mais voila qu'elle n'etait
+plus maitresse de sa volonte, voila qu'elle l'ecoutait avec un coeur
+palpitant et trouble, voila qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui,
+elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irresistiblement
+entrainee par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'etendue
+ni la force,--elle l'aimait, malgre tout, malgre sa liaison, malgre son
+mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit ou, faisant
+son examen de conscience, elle avait du s'avouer cet amour, et meme plus
+passionnement, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait
+souffert par lui.
+
+--Mais comment t'es-tu decidee a entrer au theatre, dit-il, quand tu
+m'avais promis de m'ecrire?
+
+--Je t'ai ecrit.
+
+--Pour me dire que tu quittais la maison de mon pere; c'etait avant de
+prendre cette resolution que tu devais m'ecrire. Que ne l'as-tu fait!
+
+Il prononca ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus
+profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de
+regrets, que de reproches, que de douleurs!
+
+--Tu ne pouvais venir a mon secours qu'en te mettant en opposition avec
+tes parents, et je n'ai pas voulu etre la cause d'une rupture entre
+vous.
+
+--Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et a ton occasion!
+
+Il s'arreta brusquement; puis, ayant passe sa main sur son front, il
+continua:
+
+--Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne
+convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi
+donc ce que tu as fait, ou tu as ete, ou tu t'es cachee? Ta lettre
+recue, je suis accouru a Paris pour te chercher, j'ai ete a Rouen, a
+Saint-Aubin. Revenu a Paris, j'ai meme fait faire des recherches par la
+police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais
+pour....
+
+Il allait dire: "pour moi", il se retint et reprit:
+
+--Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pense au chagrin, au
+desespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au desespoir, le mot
+n'est pas trop fort applique au sentiment ... a l'affection que
+j'eprouvais pour toi. Mais voila que je me laisse entrainer, ce n'est
+pas a moi de parler; c'est a toi.
+
+Alors elle lui fit le recit qu'elle avait deja fait a Byasson, mais
+plus longuement, avec plus de details, de maniere a ce qu'il la suivit
+dans son existence a Paris, en Italie, a ce qu'il vit et connut ceux qui
+l'avaient entouree, particulierement Sciazziga.
+
+Au moment ou l'on parlait de lui, Sciazziga, annonce par la femme de
+chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme etait chez
+Madeleine, et il venait voir quel etait ce jeune homme. Bien entendu il
+avait un pretexte, un bon pretexte bien arrange, pour se presenter et
+interrompre, malgre _loui_, la signora _oune_ raison _imperiouse_; mais
+Madeleine, qui ne se laissa pas prendre a cette raison _imperiouse_, lui
+repondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait a
+causer d'affaires serieuses avec son cousin,--ce fut toute la
+presentation,--et que plus tard elle l'entendrait.
+
+--Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en
+riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'a moitie
+fachee de cette visite, elle te montre, au moins pour un cote, quelle a
+ete ma vie depuis que j'ai quitte la rue de Rivoli: il y a un mois,
+Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrange pour assister a
+notre entretien.
+
+Puis elle acheva son recit.
+
+--Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas ete trop
+malheureuse; les commencements, il est vrai, ont ete durs, mais enfin
+j'ai ete favorisee par la chance; maintenant que j'ai vu de pres les
+dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver
+heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?
+
+Il ne repondit pas tout de suite, et ce fut apres quelques secondes
+d'embarras qu'il la regarda:
+
+--Tu as vu mes parents? demanda-t-il.
+
+--Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.
+
+--Alors, je n'ai rien a t'apprendre.
+
+--Ce n'etait pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines
+bien, tes parents m'ont parle de toi; je te disais que je me trouvais
+assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement,
+affectueusement: et toi?
+
+Il lui tendit la main:
+
+--Oui, dit-il, tu as raison; je dois te repondre franchement, car c'est
+l'amitie qui inspire ta question.
+
+Cependant, bien qu'il annoncat qu'il voulait repondre, il resta pendant
+assez longtemps silencieux, la tete basse:
+
+--Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chere Madeleine, je ne suis pas
+heureux. Le bonheur pour moi aurait ete dans la vie de famille, avec la
+femme aimee, avec des enfants qui auraient ete ceux de mon pere et de ma
+mere. C'etait la le reve que j'avais fait quand j'etais jeune ... il y a
+trois ans. La fatalite a voulu qu'il ne se realisat point. Je n'ai pas
+d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me
+plaindre la vie que je me suis faite.
+
+Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entrainer a
+en dire davantage.
+
+--Je te verrai bientot, dit-il.
+
+--Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je
+sois prise par le theatre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que
+je serais heureuse de chanter pour toi?
+
+--Tu chantes ce soir?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.
+
+--Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester a diner avec moi: tu
+ferais un mauvais diner, car je mange peu quand je dois chanter, mais
+nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et anime; et
+apres diner tu me conduirais au theatre; tu aurais ainsi le plaisir de
+faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui
+tous les soirs marche dans mon ombre et ne dedaigne pas de remplacer mon
+habilleuse pour porter la queue de ma robe.
+
+Il eut un moment tres-court, un eclair d'hesitation.
+
+Pour Madeleine, cette hesitation fut cruelle.
+
+--Qui va-t-il preferer? se demanda-t-elle avec angoisse.
+
+Elle voulut cacher son emotion sous un sourire:
+
+--Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dinette avec ta cousine?
+
+--Avec bonheur!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Leon fut oblige d'inventer une histoire bien compliquee pour expliquer
+et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout
+simplement qu'il etait reste a diner avec sa cousine Madeleine et
+qu'apres diner il avait passe sa soiree a l'Opera. Qu'eut dit Cara qui,
+pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables scenes de
+jalousie? Combien souvent l'avait-elle interroge curieusement sur cette
+cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les manieres a
+savoir s'il l'avait aimee! Ne serait-elle pas malheureuse de ce diner et
+de cette soiree? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un aveu
+inutile? Pourquoi eveiller ses soupcons? Pourquoi la faire souffrir dans
+le present et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, les
+souffrances de la jalousie, et il tenait a les epargner a celle envers
+qui il se sentait des torts.
+
+Mais si cette histoire fut acceptee sans eveiller les defiances de Cara,
+celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour expliquer
+ses absences, ne le furent point de la meme maniere: jusqu'alors il
+sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi?
+
+Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art du
+mensonge ne s'acquiert pas facilement; a des dispositions naturelles, il
+faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et
+par le metier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce qu'on a
+invite de maniere a le repeter la vingtieme fois a l'improviste, comme
+on l'a dit la premiere apres une savante preparation, voila ce qui exige
+des qualites de memoire et d'assurance qui sont rares. Ces qualites,
+Leon ne les possedait pas; non-seulement il n'avait pas le don de
+l'invention, mais encore il manquait de metier; ses histoires, qu'il
+cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les
+disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce
+de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un caractere
+de vraisemblance et d'autorite.
+
+S'il avait prudemment confisque le journal ou il avait lu le nom de
+Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle
+Harol, dont tout Paris parlait, etait la cousine de Leon, et de la a
+conclure que c'etait pour voir cette cousine que Leon s'absentait, il
+n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi.
+
+--Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine,
+mademoiselle Harol? lui avait-elle demande le lendemain du jour ou elle
+avait su qui etait mademoiselle Harol.
+
+Il fut oblige de dire et de soutenir malgre l'evidence qu'il ne l'avait
+point vue encore.
+
+--Pourquoi ne la vois-tu pas?
+
+--Parce que je ne vois plus personne de ma famille.
+
+--Oh! une comedienne ne doit pas, il me semble, avoir la begueulerie de
+tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma
+cousine; nous irons ce soir a l'Opera.
+
+--Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que je ne veux pas m'exposer a rencontrer mon pere ou ma mere
+qui doivent suivre les representations de leur niece.
+
+C'etait la premiere fois que Cara rencontrait une resistance serieuse
+chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut
+bien caracteristique, quoi qu'elle fit, elle ne parvint point a la
+briser. Elle alla a l'Opera, mais Leon ne l'accompagna point, au moins
+dans la salle, car il profita de sa liberte pour aller rendre visite a
+Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle.
+
+Si Cara avait appris ces visites, elle eut vu tous les dangers de sa
+situation; mais n'ayant pas pris de precautions pour surveiller Leon,
+elle ignora ou il avait passe sa soiree.
+
+--Je me suis promene, dit-il, quand elle lui demanda comment il avait
+employe son temps.
+
+Mais bientot un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller a l'Opera
+vint jeter sur cette situation une eblouissante lumiere.
+
+Le moment etait venu pour Leon d'adresser a ses parents le troisieme
+acte respectueux apres lequel, selon le langage de la loi, il pourrait
+passer outre a la celebration de son mariage. Deux jours avant
+l'expiration du delai dans lequel cet acte pouvait etre signifie, il
+recut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait de
+passer a son etude. Bien entendu, ce fut a Cara qu'on la remit; mais en
+voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de
+decacheter une lettre dont elle croyait connaitre le contenu. C'etait
+par Riolle que lui avait ete recommande le notaire de la Branche comme
+un homme capable de donner un peu de la consideration dont il jouissait
+a ses clients, et elle avait toute confiance dans les recommandations de
+son ami Riolle.
+
+Leon se rendit donc a l'invitation de son notaire; celui-ci le recut
+avec une figure grave et un air recueilli:
+
+--Monsieur, lui dit-il, le moment arrive ou, selon vos instructions, je
+dois notifier a M. votre pere et a madame votre mere le troisieme et
+dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de proceder a cet
+acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas
+change. De tous les actes de notre ministere, celui-la est peut-etre le
+plus grave, et c'est chose tellement serieuse qu'un mariage contracte en
+opposition avec la volonte de nos parents, que je croirais manquer aux
+devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une
+nouvelle et derniere affirmation de votre volonte calme et reflechie. Il
+ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon role,
+puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et
+c'est ce que je fais en vous demandant de ne me repondre qu'apres vous
+etre recueilli.
+
+Leon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui preter encore
+quelques instants d'attention:
+
+--En tout etat de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre ces
+observations, qui pour moi, je vous le repete, sont affaire de
+conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai
+recu une visite qui enleve a mon intervention tout caractere de
+spontaneite, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de votre famille,
+M. Byasson. Il m'a apporte des documents dont il m'a, jusqu'a un certain
+point, oblige a prendre connaissance, lesquels documents portent contre
+la personne que vous vous proposez d'epouser, des accusations de la plus
+haute gravite. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour vous les
+communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai
+pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas proceder a
+la derniere sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu M.
+Byasson.
+
+Leon aimait peu qu'on lui donnat des lecons; cette facon de disposer de
+lui l'exaspera.
+
+--Il me semblait, dit-il, que vous etiez mon notaire et non celui de M.
+Byasson ou de ma famille.
+
+M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualite rare de ne
+pas se facher et de ne jamais se laisser emporter:
+
+--Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre
+notaire, c'est-a-dire, en prenant a coeur ce que je crois vos interets,
+que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure,
+monsieur, d'ecouter la votre plutot que votre susceptibilite qui, j'en
+conviens, peut en ce moment se trouver blessee. Mais reflechissez,
+surtout voyez M. Byasson, et, apres avoir fait acte d'homme raisonnable
+qui ne ferme point de parti pris les yeux a la lumiere, nous reprendrons
+cet entretien. D'aujourd'hui en huit, a pareille heure, si vous le
+voulez bien, je serai a votre disposition.
+
+Leon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, fache contre
+celui-ci, irrite contre son pere et sa mere, furieux contre Cara qui ne
+l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspere contre lui-meme et
+changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il
+suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq
+jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonca de plus en plus dans sa
+colere. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraitre avoir peur des
+revelations qu'on lui annoncait, il arriva un matin chez Byasson.
+
+Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage a Liverpool, le
+recut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement:
+
+--Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu
+penetrer jusqu'a toi, je t'aurais evite la peine de venir jusqu'ici, ce
+qui te fera peut-etre gronder, et je t'aurais porte certains
+renseignements que tu dois connaitre.
+
+--Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche.
+
+--Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a ete charge par tes parents
+de surveiller Cara....
+
+--Vous voulez dire ma femme, sans doute.
+
+--Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point
+la-dessus, je te prie. Tes parents ont donc charge un homme de
+surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute
+s'il a dresse contre elle un acte d'accusation au lieu d'ecrire un
+panegyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout simplement,
+sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte
+d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne
+pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la naivete de
+vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux faire
+ta femme etait ... etait indigne de toi. Il n'y a donc dans ces pieces
+que des faits dont tu pourras controler l'exactitude. Quand tu auras lu,
+tu seras fixe. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de la
+Branche, et me trouvant assez embarrasse pour te faire parvenir ces
+pieces, j'ai pense un moment a charger Madeleine de te les remettre.
+
+--Vous n'auriez pas fait cela!
+
+--Voila un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien a
+ajouter. Prends ces pieces, tu les liras seul.
+
+Il hesita.
+
+--Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les bruleras.
+
+Il ne les brula point.
+
+La plus longue de ces pieces etait la copie des rapports de police
+dresses au moment ou la duchesse Carami avait voulu arracher son fils
+des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'a cette
+epoque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'etait omis.
+
+Les autres pieces etaient les rapports de l'agent gui, depuis que Cara
+etait revenue d'Amerique, l'avait surveillee jour par jour. Ils
+relataient les visites a Salzondo et a Otto dont M. Haupois avait parle
+a Byasson; mais bien que detailles et amplement circonstancies avec ce
+soin meticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus
+insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve
+materielle. C'etaient des allegations qui avaient tous les caracteres de
+la vraisemblance; mais etaient-elles fondees?
+
+Il fallait les controler.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le temps n'etait plus ou le soupcon ne pouvait pas s'elever jusqu'a la
+zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculee; elle
+etait descendue de ce trone et n'etait plus qu'une simple mortelle.
+
+Pourquoi apres tout?
+
+Pourquoi croire aveuglement qu'elle valait mieux que les autres?
+
+Terrible question que celle-la, et, a l'heure ou elle se pose devant un
+amant, il y a deja bien des chances pour qu'il admette que la femme
+qu'il a aimee et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison,
+vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.
+
+Fatalement elle conduisait a une seconde: pourquoi tant d'accusations
+contre Cara (elle etait Cara maintenant), et pas une seule contre
+Madeleine? pour celle-ci, l'unanimite dans l'eloge, pour celle-la
+l'unanimite dans le blame.
+
+Il saisirait la premiere occasion qui se presenterait, pour faire ce
+controle, et si les rapports etaient vrais, elle ne tarderait pas a se
+presenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite a Salzondo; il
+verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il
+verrait plus tard.
+
+Mais le jeudi suivant, qui justement etait le lendemain, cette occasion
+ne se presenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas
+davantage.
+
+Se savait-elle surveillee, ou bien ces rapports etaient-ils faux?
+
+En realite elle se tenait sur ses gardes.
+
+Tant qu'elle avait ete sure de Leon, elle avait agi librement, sans gene
+et selon ses fantaisies: pourquoi eut-elle pris des precautions inutiles
+pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardat,
+qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il ecoutat? Pourquoi se
+cacher d'un aveugle et d'un sourd!
+
+Mais du jour ou elle avait remarque des changements chez Leon et ou elle
+s'etait sentie menacee dans la toute-puissance de son influence,
+Salzondo et Otto lui-meme l'avaient attendue inutilement; ce n'etait pas
+le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient a courir avant
+le mariage, il fallait les consacrer a la raison et a la prudence;
+Paques arriverait apres ce temps de careme.
+
+Et, comme elle voulait que ce careme fut aussi court que possible, elle
+veillait avec soin a ce que les delais imposes par la loi pour les
+sommations respectueuses fussent rigoureusement observes. Grande fut sa
+surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point
+notifie a M. et madame Haupois-Daguillon le troisieme et dernier acte.
+
+Que pouvait signifier un pareil retard? Etait-il le fait du notaire ou
+de Leon?
+
+Elle s'en expliqua avec celui-ci:
+
+--Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas ete faite? demanda Leon.
+
+--Riolle.
+
+--Riolle se mele de ce qui ne le regarde pas: c'est a moi de demander la
+notification de cet acte, et non a d'autres.
+
+Et tu ne l'as pas demandee?
+
+--Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arret de la
+cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui declare notre
+mariage nul, nous n'avons pas besoin de proceder a un nouveau mariage,
+et des lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle
+le confirme, il sera temps a ce moment-la de recourir au dernier acte
+respectueux.
+
+--Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu etais franc, tu dirais que
+tu esperes qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette
+esperance que tu ne veux pas que cette derniere sommation soit notifiee.
+
+--Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce
+moment de pousser les choses a l'extremite; mon pere et ma mere sont
+malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.
+
+--C'etait lors de la premiere sommation qu'il fallait faire ces
+touchantes reflexions.
+
+--Lors de la premiere sommation, j'etais exaspere par le proces en
+nullite de mariage, et tu as su mettre cette exasperation a profit pour
+m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus
+sous ce coup immediat de la colere, je me suis calme.
+
+--Dis que tu as reflechi.
+
+--Si tu le veux: j'ai reflechi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais
+des devoirs envers mes parents.
+
+--N'en as-tu pas envers moi?
+
+--Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer
+ta conscience qui s'eveillait; je l'ai accepte, bien qu'il ne me parut
+pas serieux....
+
+--Parce qu'il ne te paraissait pas serieux plutot.
+
+--Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur a en supporter
+une; au revoir.
+
+Elle se jeta sur lui pour le retenir:
+
+--Leon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par pitie....
+
+Il se degagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre a quatre,
+et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber a la rue de
+Chateaudun.
+
+Il etait furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez
+Madeleine.
+
+Il resta trois heures rue Chateaudun a ecouter Madeleine travailler:
+jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'ame et tant de charme; il
+etait ravi, emerveille, transporte.
+
+Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner pres de Cara.
+
+--Quand te verrai-je? demanda Madeleine.
+
+--Bientot.
+
+--Sais-tu que tu as ete cinq jours sans venir.
+
+--Pardonne-moi, j'ai ete tres-occupe ... et surtout tres-preoccupe,
+tres-peine.
+
+--Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas console, au moins
+j'aurais essaye de te distraire.
+
+--A bientot.
+
+--Quand tu pourras, quand tu voudras.
+
+S'il s'etait sauve pour eviter une scene, il etait peu dispose a en
+subir une a son retour.
+
+Bien que ce fut l'heure du diner, il ne trouva ni lumiere allumee ni
+couvert mis dans la salle a manger; il sonna Louise, elle ne repondit
+pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour diner
+dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profite pour aller se
+promener?
+
+S'il en etait ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et
+diner avec elle.
+
+De la salle a manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne;
+dans la chambre, elle etait vide. Il crut entendre un bruit dans le
+cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment ou il se
+dirigeait de ce cote, son flambeau a la main, une odeur douceatre et
+vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il
+apercut Hortense couchee tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne
+bougea pas. Ses yeux etaient clos, sa face etait decoloree, une legere
+ecume moussait au coins de ses levres. Il la prit et la releva, elle fit
+entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour
+de lui. Sur la table ou il avait pose son flambeau se trouvait une fiole
+noire entouree d'etiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle etait
+vide: sur l'etiquette blanche, il lut: _Laudanum de Sydenham_. Il revint
+a Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout
+sur ses pieds.
+
+Ce n'etait pas la premiere fois qu'elle s'empoisonnait, c'etait la
+seconde. A leur retour d'Amerique, au moment ou il etait question
+d'adresser des sommations a M. et madame Haupois et ou il se refusait a
+cette mesure, elle avait deja vide une fiole de laudanum; il l'avait
+soignee et secourue en perdant la tete, ne sachant trop ce qu'il
+faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de
+tendresse, la couvrant de baisers, se jetant a ses genoux, lui disant de
+douces paroles, et il l'avait sauvee; peu d'instants apres lui avoir dit
+qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.
+
+Cette fois, ce ne fut point de la meme maniere qu'il la soigna, ce ne
+fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Apres
+l'avoir plantee sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la
+poussant, la secouant, il l'obligea a marcher jusqu'a la cuisine; la, il
+l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille ou se
+trouvait le cafe que Louise preparait a l'avance pour ses dejeuners, il
+lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer
+les dents, il les lui ecarta avec une cuillere, de force, et il lui
+entonna le cafe dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son
+bras, il la fit marcher en long et en large a travers tout
+l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait energiquement.
+
+Quelle difference entre ce second traitement et le premier; entre les
+caresses de l'un et les bousculades de l'autre!
+
+Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait ete
+celui du premier: elle ne tarda pas a ouvrir les yeux et a prononcer
+quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, a
+plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en
+regardant Leon, et tout a coup elle eclata en sanglots.
+
+Il s'etait assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant
+que cette crise nerveuse fut calmee avant de lui parler.
+
+Ils demeurerent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart
+d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui reflechissant; ce fut elle qui
+la premiere rompit ce silence:
+
+--Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'ecria-t-elle.
+
+--Parce que tu ne voulais pas mourir.
+
+--Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?
+
+--Parce que, n'y eut-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide
+fut vrai, je devais te soigner.
+
+--Brutalement; mais comment m'etonner de cette brutalite chez un homme
+qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle
+que tu as couru; c'est apres t'avoir vu entrer au numero 48 que je suis
+revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la
+prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infame! la miserable!
+
+--Qui infame? qui miserable? s'ecria-t-il.
+
+--Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comedienne, la maitresse
+de celui qui la traine de ville en ville: tout le monde sait que ce
+vieil Italien est son amant: il est paye en nature.
+
+D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux
+poings crispes; le geste fut si furieux qu'elle courba la tete, mais il
+ne frappa pas. Apres l'avoir regardee durant une ou deux secondes, il
+s'elanca dans le salon; elle courut apres lui; mais quand elle arriva
+dans la salle a manger, il fermait la porte de l'entree; elle l'ouvrit;
+il avait deja descendu deux etages: le rejoindre etait impossible,
+l'appeler etait inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle
+prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire epaisse; ainsi
+habillee elle descendit a son tour l'escalier; quand elle fut dans la
+rue, une voiture vide passait; elle arreta le cocher et lui dit de la
+conduire rue de Chateaudun, n deg. 48; la il attendrait.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il
+avait besoin de marcher; la colere grondait dans son coeur et dans sa
+tete, la fievre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmat
+l'une et qu'il usat l'autre par le mouvement.
+
+Il alla ainsi a grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans
+savoir ou il etait pendant pres de deux heures. Puis, se trouvant sur la
+place de la Concorde, l'idee lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait
+par Madeleine que son ancien appartement etait dans l'etat ou il l'avait
+quitte; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara.
+S'il avait eu sa clef, il aurait realise cette idee; mais, a la pensee
+d'aller sonner a la porte de son pere pour demander cette clef a
+Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'etait pas ainsi
+qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.
+
+Depuis longtemps, il n'avait point ose passer rue Royale, mais a cette
+heure il n'avait point a craindre la rencontre d'un employe. Arrive
+devant la maison de son pere, il vit une faible lumiere a une fenetre,
+celle du bureau de ses parents; sa mere etait la penchee sur ses livres,
+travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse emotion le serra a
+la gorge.
+
+Il continua sa marche jusqu'a la gare Saint-Lazare, et la il se souvint
+qu'il n'avait pas dine. Il entra dans un restaurant, et dit au garcon de
+lui servir a manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de pret.
+
+Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer
+toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez
+lui rue Auber, puisqu'il etait decide a ne revoir jamais Cara.
+
+A ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit
+au garcon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du
+Havre.
+
+Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggera l'idee d'aller
+au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait change un billet de
+cinq cents francs le matin et il en avait garde la monnaie, c'etait plus
+qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.
+
+Bien qu'il fut seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il
+etait trop agite, trop fievreux, et puis il soufflait au dehors un vent
+de tempete qui secouait les vitres du wagon a croire qu'elles allaient
+se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, eclaires par
+la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis
+tout a coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages
+noirs, et des ondees rapides fouettaient les vitres.
+
+A Motteville, il apercut une rangee d'enormes sapins couches dans le
+champ les racines en l'air.
+
+En debarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au
+cocher de le conduire a la jetee, mais celui-ci ne put aller beaucoup
+plus loin que le musee.
+
+--Ma voiture serait culbutee par le vent, dit-il, en criant ces quelques
+mots dans l'oreille de Leon.
+
+Leon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en
+zigzag, la figure cinglee par le gravier: contre ce pavillon et contre
+la batterie des gens se tenaient abrites, risquant de temps en temps un
+oeil pour regarder la mer.
+
+Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui
+arrivaient de l'ouest on trainant sur la mer: ca et la dans ce mur noir
+s'ouvraient des trouees jaunes qui eclairaient l'horizon, mais, aussi
+loin que la vue pouvait s'etendre on n'apercevait qu'une immense nappe
+d'ecume, sans une seule voile; bien que la maree ne fut pas encore
+haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetee.
+
+Leon resta environ une heure a regarder ce spectacle, puis l'idee lui
+vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau pret a
+sortir: ce temps etait a souhait pour son etat moral.
+
+Pour revenir a l'avant-port il n'eut qu'a se laisser pousser par le
+vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se
+preparaient a sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait a Caen.
+Que lui importait un pays ou un autre jusqu'a ce qu'il sut ce qu'il
+ferait? pour aller a Caen la traversee serait plus longue, et cela ne
+pouvait pas lui deplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul
+passager qui eut ose braver ce gros temps; un matelot a qui il
+s'adressa, une piece blanche dans la main, lui preta une vareuse et un
+_surouet_ impermeables, et ainsi equipe, il resta pendant toute la
+traversee appuye contre le mat d'artimon, secoue par la mer, bouscule
+par le vent, arrose par les vagues, mais eprouvant interieurement un
+sentiment d'apaisement.
+
+Arrive a Caen, il ne s'y arreta pas: Qu'avait-il a y faire? Il s'en
+alla a Saint-Aubin pour penser a Madeleine et revoir le pays ou ils
+avaient vecu ensemble pendant huit jours. Le village etait desert, ou
+tout au moins les maisons baties au bord du rivage etaient closes; il
+semblait qu'on etait dans une ville morte, dont tous les habitants
+avaient miraculeusement disparu: Pompei ou le chateau de la _Belle au
+bois dormant_. Il trouva cependant un hotel ou l'on voulut bien le
+recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine,
+une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la
+greve ou les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons
+dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'a Courseulles, dina dans
+une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arretant de
+place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la
+lune, ou pour chercher les deux phares de la Heve qui disparaissaient
+souvent dans des embruns.
+
+Comme cette nuit ressemblait a celle ou il etait venu avec Madeleine et
+les pecheurs, chercher a cette meme place le cadavre de son oncle! cette
+lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les
+deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.
+
+Que n'avait-il parle alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, a
+Paris, elle n'eut pas quitte la maison de la rue de Rivoli, elle ne
+serait pas devenue chanteuse, et lui....
+
+Il voulut chasser la pensee qui se presenta a son esprit, mais il n'y
+parvint qu'en evoquant l'image de Madeleine.
+
+Ah! comme il l'aimait!
+
+Et c'etait la justement le malheur de sa situation: il aimait une femme
+qui ne pouvait etre a lui, et il n'aimait plus celle a laquelle il etait
+lie.
+
+Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le
+croyait, il devait etre un objet de risee ou de mepris pour ceux qui le
+connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il etait
+deshonore; on peut donner sa fortune, son coeur a une femme perdue, on
+ne lui donne pas son nom.
+
+Et pendant toute la soiree, pendant la nuit surtout ou il dormit peu,
+reveille qu'il etait a chaque instant par le hurlement de la tempete, le
+tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminee, les secousses
+qu'il imprimait a la porte et a la fenetre, le balancement de la maison,
+cette pensee lui revint sans cesse, l'obseda, l'hallucina. Quand il
+s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses idees
+tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en
+tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la
+cote avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.
+
+Quand il se leva le lendemain matin, le vent etait calme et la pluie
+tombait a torrents; comme il etait impossible de sortir, il resta au
+coin du feu; enfin les nuages passerent et le temps s'eclaircit. Il put
+alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre a la mer, il
+remonta dans le village pour aller au cimetiere, a la tombe de son
+oncle. Comme il longeait l'eglise, il apercut devant cette tombe une
+femme inclinee dans l'attitude du recueillement et de la priere: bien
+qu'enveloppee dans un gros manteau et encapuchonnee, cette femme
+ressemblait a Madeleine.
+
+Il avanca vivement: c'etait elle.
+
+Mais, soit qu'elle ne l'eut pas entendu marcher sur la terre humide,
+soit qu'elle fut absorbee dans ses pensees, elle ne tourna pas la tete;
+alors a quelques pas d'elle, derriere elle, il s'arreta et resta
+silencieux, la regardant, le coeur emu, l'esprit trouble.
+
+Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout a coup, elle eut
+un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en meme temps un
+sourire se montra sur son visage baigne de larmes.
+
+--Toi! s'ecria-t-elle en lui serrant les deux mains.
+
+Il les prit et les serra longuement.
+
+--Comment, tu as pense a l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un
+ton heureux et avec l'accent de la gratitude.
+
+--Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que
+je suis ici; j'ai quitte Paris parce que j'etais malheureux, et je suis
+venu a Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser a toi et de revoir
+le pays ou nous avions vecu ensemble pendant huit jours.
+
+Il dit ces dernieres paroles comme si elles lui etaient arrachees par
+une force a laquelle il ne pouvait resister, puis, mettant le bras de
+Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetiere.
+
+Ils se dirigerent du cote de la mer, et jusqu'a ce qu'ils fussent
+descendus sur la greve deserte, Leon ne parla que de choses
+insignifiantes, la seulement il revint au sujet qu'il avait aborde dans
+le cimetiere:
+
+--Sais-tu que ton arrivee ici est vraiment providentielle pour moi?
+dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer a Paris.
+
+--Tu veux ne pas revenir a Paris?
+
+--Chere Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par
+chagrin, je me suis jete dans une liaison honteuse, et plus follement
+encore je me suis laisse entraine a un mariage, qui, pour etre nul
+legalement, n'en fera pas moins le desespoir de ma vie. Cette liaison,
+je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a pousse a
+cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me
+cacher en Amerique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans
+ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas
+emprunter. Or, m'en aller en Amerique sans rien, c'est m'exposer a
+mourir de faim. Veux-tu m'aider a aller en Amerique, et a y gagner ma
+vie en me pretant l'argent necessaire a cela? Cela est etrange, n'est-ce
+pas, que moi, heritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte
+quelques milliers de francs a une pauvre fille comme toi; enfin, c'est
+ainsi; ta pauvrete te permet elle de me preter; de me donner ce que je
+demande a ton amitie, a notre parente?
+
+--Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider a
+partir.
+
+--Il faut que je parte, cependant.
+
+--Pourquoi partir si tu sens, si tu es sur que cette rupture est
+irrevocable?
+
+--Parce que ...--il hesita assez longtemps,--parce que, quand je me suis
+jete dans cette liaison, ca ete pour oublier une personne que ...
+j'avais aimee; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu
+cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais
+plus que je ne l'avais aimee. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le
+put-elle, je ne puis pas lui demander d'etre ma femme, car elle n'a pas
+de fortune et mes parents ne consentiraient jamais a l'accueillir comme
+leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une
+seconde fois sans le consentement de mon pere et de ma mere; et tu
+comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.
+
+--Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?
+
+--Je ne pourrais pas l'avoir.
+
+--Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?
+
+--Madeleine!...
+
+--Si je te disais que ton pere et ta mere m'ont demande d'etre ta
+femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que
+celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ils allerent jusqu'au semaphore de Bernieres, et tous deux, a cote l'un
+de l'autre, Madeleine lisant ce que Leon ecrivait, Leon lisant ce
+qu'ecrivait Madeleine, ils redigerent leurs depeches:
+
+"Cher oncle,
+
+"Tuez le veau gras; invitez pour diner demain M. Byasson, et faites
+mettre le couvert de Leon ainsi que celui de votre fille.
+
+"MADELEINE."
+
+"Chere mere,
+
+"Je te prie de vouloir bien faire preparer mon ancien appartement pour
+recevoir Madeleine; quant a moi, je demande a te remplacer rue Royale et
+a reparer le temps perdu,
+
+"LEON."
+
+Lorsque le lendemain soir ils arriverent rue de Rivoli, ils trouverent
+l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entree de
+l'appartement de M. et de madame Haupois etaient grandes ouvertes, et
+dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravate de blanc,
+gante, pret a annoncer les invites comme en un jour de grande fete.
+
+Et quelle plus grande fete pouvait-il y avoir, pour ce pere et cette
+mere si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue a
+la maison paternelle!
+
+Madeleine avait voulu prendre le bras de Leon, mais il ne s'etait pas
+prete a cet arrangement.
+
+--Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens a ce qu'il soit bien
+marque que c'est toi qui me ramenes.
+
+Mais ni le pere ni la mere n'etaient en etat de faire cette remarque:
+dans leur elan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul
+l'observa:
+
+--C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il
+ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est a vous seule qu'est
+du ce miracle.
+
+La depeche de Madeleine avait ete executee a la lettre par madame
+Haupois-Daguillon: "Elle avait tue le veau gras," et jamais diner plus
+splendide et plus, exquis en meme temps n'avait ete servi chez elle; ce
+fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:
+
+--Il ne faut pas etre trop heureux pour bien manger, dit-il; nous
+manquons de recueillement pour apprecier ce merveilleux diner.
+
+Madeleine et Leon croyaient passer la soiree dans une etroite intimite,
+mais a neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annonca M. Le
+Genest de la Crochardiere, le notaire de la famille.
+
+Que venait-il faire?
+
+M. Haupois-Daguillon se chargea de repondre a cette question que Leon
+s'etait posee: il le fit avec une dignite temperee par l'emotion.
+
+--Comme tu nous as fait part de ton desir de rentrer dans notre maison,
+dit-il, nous avons pense, ta mere et moi, que ce ne pouvait pas etre
+dans les memes conditions qu'autrefois; nous avons donc prie M. le
+Genest de dresser un projet d'acte de societe dont il va te donner
+lecture et que nous realiserons quand tu auras ete releve de ton conseil
+judiciaire. Notre Societe est formee pour cinq annees; elle te reconnait
+une part de propriete egale a la notre; la raison sociale sera:
+Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid
+sera, si tu le veux bien, confiee a Saffroy.
+
+Ces derniers mots s'adresserent a Madeleine autant qu'a Leon.
+
+La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le
+Genest de la Crochardiere, homme discret et prolixe,-presque aussi
+prolixe en ses discours qu'en son nom,-occuperent tout le reste de la
+soiree.
+
+Leon voulut conduire Madeleine jusqu'a la porte de son ancien
+appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi
+reconduire Byasson, car il avait a entretenir celui-ci d'une affaire
+delicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses
+parents.
+
+--Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associe de la
+maison Haupois-Daguillon pour lui preter trois cent mille francs?
+
+--Je te previens que si tu veux employer cet argent a payer le dedit de
+Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton pere
+prend ce dedit a sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant a
+l'engagement que Madeleine a signe a l'Opera, il sera expire avant que
+vous puissiez vous marier.
+
+--Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu
+son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.
+
+--On pretend, au contraire, qu'elle lui a donne un gros benefice.
+
+--Ceci est affaire d'appreciation: de plus elle m'a prete diverses
+sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnite que je lui dois
+valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je
+ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai oblige de m'adresser
+a mes parents, et cela me coutera beaucoup; je ne voudrais pas mettre
+cette nouvelle depense a leur charge, je voudrais, au contraire,
+l'acquitter avec mes premiers benefices.
+
+--Eh bien! je te les preterai, mais a une condition qui est que je ne
+les verserai a Cara que le jour de ton mariage; et des demain j'irai
+regler cette affaire avec elle.
+
+Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut recu
+avec empressement.
+
+--Ou est Leon? demanda-t-elle avec anxiete.
+
+--Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il
+devient l'associe: cette association est consentie en vue de son
+prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se celebrera quand la
+nullite du votre aura ete prononcee par la cour de Rome.
+
+Cara ne broncha pas.
+
+--Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est
+parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empecher:
+Leon aime sa cousine, et rien ne guerit mieux un ancien amour qu'un
+nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez
+cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie
+d'engager une lutte qui, pour n'etre pas dangereuse, n'en serait pas
+moins agacante, je vous offre trois cent mille francs que je prends
+l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici
+la vous nous laissez en paix.
+
+--Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validite de
+mon mariage?
+
+--Rien; nous sommes surs d'obtenir la nullite que nous demandons, nous
+ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs
+c'est une belle somme et qui represente largement les sacrifices que
+vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.
+
+Elle palit et ses levres se decolorerent; mais elle se raidit et, par un
+effort de volonte, elle parvint a amener un sourire sur ses levres
+fremissantes:
+
+--Vous aviez voulu m'etrangler comme une bete malfaisante, dit-elle,
+vous realisez aujourd'hui votre desir.
+
+--Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les
+chiffons de papier qui les enveloppent.
+
+Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la
+force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait
+pas reconquerir Leon en perdant Madeleine, ce qui etait sa seule chance
+de succes; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider;
+d'ailleurs, apres un moment de depit, il s'etait resigne a toucher ses
+deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment
+pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret
+"_que de_ voir _oune_ grande artiste finir miserablement dans _oune
+mariaze bourzeois_."
+
+Battue de ce cote, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille
+francs, n'eut plus d'esperance que dans la validite de son mariage, car
+il etait bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas
+pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullite de ce mariage, elle lui
+payerait cher son acquiescement a la demande en nullite: c'etait une
+derniere carte a jouer, et il fallait la jouer serieusement;
+malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.
+
+Malgre l'apparente confiance de Byasson, il n'etait pas du tout prouve
+que Rome prononcat jamais cette nullite.
+
+M. et madame Haupois s'etaient adresses a un personnage influent,
+disait-on, et qui deja avait fait prononcer la nullite d'un mariage
+conclu entre un banquier allemand et une Francaise; mais ce personnage,
+tout en se faisant donner de l'argent, n'avancait a rien, et repondait
+toujours que l'affaire etait grave, qu'il fallait attendre, etc.
+
+Impatientee d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et,
+se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'eloquence d'une
+mere comment son fils avait ete marie. Elle obtint alors qu'une enquete
+serait ouverte a l'archeveche de Paris, conformement a la bulle de
+Benoit XIV (_Dei miseratione_) et que le resultat en serait transmis a
+la sacree congregation du concile qui examinerait la validite de ce
+mariage.
+
+Ce fut devant ce tribunal de l'officialite diocesaine que comparurent
+Leon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu
+connaissance des faits se rapportant a ce mariage; malgre l'habilete de
+sa defense, Cara fut convaincue de n'avoir ete en Amerique que pour
+eluder la loi canonique et d'avoir trompe l'abbe O'Connor. Comme il
+fallait innocenter celui-ci de la legerete avec laquelle il avait
+celebre ce mariage, elle fut chargee de toute la responsabilite, et la
+nullite fut prononcee.
+
+Aussitot les publications legales furent faites a Noiseau et a Paris, et
+tout se prepara pour le mariage de Leon et de Madeleine.
+
+Bien que Cara eut paru subir les conditions qui lui avaient ete imposees
+par Byasson, celui n'etait pas sans crainte pour le jour de la
+ceremonie. Comment l'empecher d'entrer a l'eglise, et au pied de l'autel
+de se jeter entre Leon et Madeleine.
+
+Elle etait parfaitement capable de jouer cette scene melodramatique, et
+le souvenir de son discours devant le tribunal lors du proces engage a
+propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines
+circonstances elle pouvait tres-bien preferer la vengeance a l'interet.
+
+La peur de ce scandale determina Byasson a aller voir l'ami qu'il avait
+a la prefecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la
+ceremonie a l'eglise et a la mairie, plusieurs invites a l'air martial,
+paraissant assez mal a l'aise dans leurs gants et que personne ne
+connaissait.
+
+Rien ne troubla cette double ceremonie, ni le diner, ni le bal qui eut
+lieu sous une tente dressee dans la cour d'honneur du chateau de
+Noiseau.
+
+De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua a cette soiree; il
+quitta Noiseau apres le diner, et a dix heures, il arrivait rue Auber,
+portant dans ses poches trois cent mille francs.
+
+Cara l'attendait; elle recut les billets et les compta avec un calme
+parfait:
+
+--Maintenant, dit-elle, nous avons une derniere affaire a traiter:
+combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de
+Leon, tres-tendres, quelquefois passionnees, d'autres fois legeres, et
+si j'en envoie une chaque jour a madame Haupois jeune, je crois que
+celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.
+
+Byasson resta un moment embarrasse, puis il allongea la main vers le
+paquet de lettres:
+
+--Vous permettez? dit-il.
+
+--Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.
+
+--Non, merci, je ne tiens pas a entendre, il me suffit de voir.
+
+Et il feuilleta les lettres qui etalent rangees depliees les unes
+par-dessus les autres:
+
+--Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il apres son examen, cela
+leur ote pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles
+portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont
+en cet etat, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez a madame
+Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous
+avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'ecriture de son mari.
+Desole de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espere que celle
+des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve
+de Leon, comme vous en manifestiez le desir autrefois.
+
+Ces trois cent mille francs ne suffirent pas a cela cependant, car deux
+ans apres, le lendemain du bapteme de son second petit-fils, M.
+Haupois-Daguillon recut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara
+etait dans une facheuse situation:
+
+"Monsieur,
+
+"Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont
+celles que votre fils m'ecrivit, et c'est tout ce qui me reste de lui.
+
+"Je vous les remets ne voulant pas m'adresser a lui pour me secourir
+dans la position desesperee ou je me trouve: je vais etre expulsee de
+mon logement et mon pauvre mobilier va etre vendu si jeudi je ne paye
+pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille
+francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue
+Drouot.
+
+"Veuillez agreer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une
+femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne
+sera plus pour tous que
+
+"CARA".
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA ***
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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