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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:41:13 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cara
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: July 26, 2004 [EBook #13027]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Wilelmina Mallière and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+CARA
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+E.D.
+
+PARIS
+
+E. DENTU, ÉDITEUR
+
+_Libraire de la Société des Gens de Lettres_
+
+PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS
+
+1878
+
+
+
+
+Dédié
+
+À FERDINAND FABRE
+
+Son ami
+
+H.M.
+
+
+
+
+CARA
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+HAUPOIS-DAGUILLON (Ch. P.), ** _orfèvre fournisseur des cours
+d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grèce_, rue Royale, maisons à
+Londres Regent street, et à Madrid, calle de la Montera.--(0)
+1802-6-19-23-27-31-44-40.--(P.M.) Londres, 1851.--(A) New-York,
+1853.--Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867.
+
+C'est ainsi que se trouve désignée dans le _Bottin_ une maison
+d'orfèvrerie qui, par son ancienneté,--près d'un siècle
+d'existence,--par ses succès artistiques,--(0)(A) médailles d'or et
+d'argent à toutes les grandes expositions de la France et de
+l'étranger,--par sa solidité financière, par son honorabilité, est une
+des gloires de l'industrie parisienne.
+
+Jusqu'en 1840, elle avait été connue sous le seul nom de Daguillon; mais
+à cette époque l'héritier unique de cette vieille maison était une
+fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajouté le nom de son mari à
+celui de ses pères: Haupois-Daguillon.
+
+Ce Haupois (Ch. P.) était un Normand de Rouen venu, dans une heure
+d'enthousiasme juvénile, de sa province à Paris pour être statuaire,
+mais qui, après quelques années d'expérience, avait, en esprit avisé
+qu'il était, pratique et industrieux, abandonné l'art pour le commerce.
+
+Il n'eût très-probablement été qu'un médiocre sculpteur, il était devenu
+un excellent orfèvre, et sous sa direction, qui réunissait dans une
+juste mesure l'inspiration de l'artiste à l'intuition et à la prudence
+du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un développement qui
+aurait bien étonné le premier des Daguillon si, revenant au monde, il
+avait pu voir, à partir de 1850, la chiffre des inventaires de ses
+héritiers.
+
+Il est vrai que dans cette direction il avait été puissamment aidé par
+sa femme, personne de tête, intelligente, courageuse, résolue, âpre au
+gain, dure à la fatigue, en un mot, une de ces femmes de commerce qu'il
+n'était pas rare de rencontrer il y a quelques années dans la
+bourgeoisie parisienne, assises à leur comptoir ou derrière le grillage
+de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant
+dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir.
+
+En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point eu
+pour but de quitter au plus vite les affaires, après fortune faite, pour
+vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, l'héritière
+des Daguillon l'eût pu, et même très-largement, à l'époque à laquelle
+elle s'était mariée. Pour cela elle n'aurait eu qu'à vendre sa maison de
+commerce. Mais l'inaction n'était point son fait, pas plus que les
+loisirs d'une existence mondaine n'étaient pour lui plaire. C'était
+l'action au contraire qu'il lui fallait, c'était le travail qu'elle
+aimait, et ce qui la passionnait c'étaient les affaires, c'était le
+commerce pour les émotions et les orgueilleuses satisfactions qu'ils
+donnent avec le succès.
+
+Il était venu ce succès, grand, complet, superbe, et à mesure qu'étaient
+arrivées les médailles et les décorations, à mesure qu'avait grossi le
+chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses étaient venues
+aussi, de sorte que d'années en années le mari et la femme, avaient été
+de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'était tout dire.
+
+Deux enfants étaient nés de leur mariage, une fille, l'aînée, et, par
+une grâce vraiment providentielle, un fils qui continuerait la dynastie
+des Daguillon.
+
+Mais les rêves ou les projets des parents ne s'accordent pas toujours
+avec la réalité. Bien que ce fils eût été élevé en vue de diriger un
+jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il
+n'avait montré aucune disposition à réaliser les espérances de ses
+parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune
+influence, aucun mirage sur lui.
+
+Cette froideur s'était manifestée dès son enfance; et alors qu'il
+suivait les cours du lycée Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou pendant
+les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait
+jamais vu prendre intérêt à ce qui se faisait ni à ce qui se disait
+autour de lui. Combien était sensible la différence entre la mère et le
+fils, car les distractions les plus agréables de son enfance, c'était
+dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouvées, écoutant,
+regardant curieusement les clients, admirant les pièces d'orfèvrerie
+exposées dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du monde
+lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui
+n'étaient pas terminées bien entendu) pour jouer à la marchande avec ses
+camarades.
+
+Mais était-il sage de s'inquiéter de l'apathie d'un enfant? plus tard la
+raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait
+assurément pas insensible aux avantages que sa naissance lui donnait.
+
+L'âge seul était venu, et lorsque, ses études finies, Léon était entré
+dans la maison paternelle, il avait gardé son apathie et son
+indifférence, restant de glace pour les joies commerciales, insensible
+aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires.
+
+Sans doute il n'avait pas nettement déclaré qu'il ne voulait point être
+commerçant, car il n'était point dans son caractère de procéder par des
+affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des
+discussions, aimant tendrement son père et sa mère, enfin étant habitué
+depuis son enfance à entendre les espérances de ses parents, il ne
+s'était pas senti le courage de dire franchement que la gloire d'être un
+Daguillon ne l'éblouissait pas, et qu'il ne sentait pas la vocation
+nécessaire pour remplir convenablement ce rôle.
+
+Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laissé entendre, sinon en
+paroles, au moins en actions, par ses manières d'être avec les clients,
+avec les employés, les ouvriers, avec tous et dans toutes les
+circonstances.
+
+Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exigé de leur fils le zèle et
+l'exactitude d'un commis ou d'un associé, ils auraient pu s'expliquer
+son apathie et son indifférence par la paresse; mais cette explication
+n'était malheureusement pas possible.
+
+Léon n'était pas paresseux; collégien, il avait figuré parmi les
+lauréats du grand concours; élève de l'École de droit, il avait passé
+tous ses examens régulièrement et avec de bonnes notes; enfin, dans
+l'atelier où il avait appris le dessin, il avait acquis une habileté et
+une sûreté de main qu'une longue application peut seule donner.
+
+Et puis, d'autre part, ce n'était pas du zèle, ce n'était même pas du
+travail qu'ils lui demandaient. Le jour où ils l'avaient fait entrer
+dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: «Tu travailleras depuis
+sept heures et demie du matin jusqu'à neuf heures du soir, et tu
+emploieras ton temps sans perdre une minute.» Loin de là. Car ce jour
+même ils lui avaient offert un appartement de garçon luxueusement
+aménagé, avec deux chevaux dans l'écurie, un pour la selle, l'autre pour
+l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un
+pareil cadeau, qui lui permettait de mener désormais l'existence d'un
+riche fils de famille, n'était pas compatible avec de rigoureuses
+exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans
+l'esprit du père ni dans celui de la mère. Qu'il s'amusât. Qu'il prît
+dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait à l'héritier
+de leur maison, cela était parfait; ils en seraient heureux; mais par
+contre cela n'empêchait pas (au moins ils le croyaient) qu'il
+s'intéressât aux affaires de cette maison, qui en réalité serait un
+jour, qui était déjà la sienne.
+
+C'était là seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils espéraient, ce
+qu'ils exigeaient de lui.
+
+Cependant si peu que cela fût, ils ne l'obtinrent pas.
+
+À quoi pouvait tenir son indifférence, d'où venait-elle?
+
+Ce furent les questions qu'ils agitèrent avec leurs amis et
+particulièrement avec le plus intime, un commerçant nommé Byasson, mais
+sans leur trouver une réponse satisfaisante, chacun ayant un avis
+différent.
+
+Ils s'arrêtèrent donc à cette idée, que les choses changeraient si,
+comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait à Léon un rôle plus
+important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de
+responsabilité, et pour en arriver à cela, ils décidèrent de s'éloigner
+de Paris pendant quelque temps.
+
+Depuis plusieurs années, les médecins conseillaient à M. Haupois d'aller
+faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Hérault. Il avait toujours
+résisté aux médecins. Il céda. La femme accompagna le mari.
+
+Léon, resté seul maître de la maison, serait bien forcé de prendre
+l'habitude de diriger tout et de commander à tous; même aux vieux
+employés, qui jusqu'à ce jour l'avaient traité un peu en petit garçon.
+
+Cependant il ne dirigea rien et ne commanda à personne, ni aux jeunes ni
+aux vieux employés.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le départ de son père et de sa mère lui avait imposé une obligation
+qu'il avait dû accepter, si désagréable qu'elle fût: c'était
+d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue
+Royale.
+
+Lorsque le dernier des Daguillon, qui était le père de madame Haupois,
+avait quitté le quartier du Louvre, où sa maison avait été fondée, pour
+la transférer rue Royale, il avait installé son appartement à côté de
+ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois,
+les affaires de la maison s'étaient développées et avaient atteint leur
+apogée, il avait fallu prendre cet appartement pour le transformer en
+salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'à ce jour
+avait servi à l'habitation particulière on n'avait conservé qu'une
+chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait dû louer un
+appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue
+Saint-Florentin. C'était là que les enfants avaient grandi, en bon air,
+au soleil, les yeux égayés par la verdure des Tuileries. Mais cet
+appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait guère
+habité, car obligée de rester rue Royale, où l'oeil du maître était
+nécessaire, elle avait conservé sa chambre auprès de ses magasins, la
+première levée, la dernière couchée, ne vivant de la vie de famille que
+le dimanche seulement.
+
+Tant que durerait l'absence de ses parents, Léon devait habiter cette
+chambre, remplacer ainsi sa mère, et comme elle faire bonne garde sur
+toutes choses.
+
+Mais pour coucher rue Royale Léon ne s'était pas trouvé obligé à
+s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli
+le rôle de gardien, voilà tout, et encore en dormant sur les deux
+oreilles.
+
+Pour le reste, il avait laissé les choses suivre leur cours, et quand le
+vieux caissier, le vénérable Savourdin, bonhomme à lunettes d'or et à
+cravate blanche le priait chaque soir de vérifier la caisse, il
+s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance véritablement
+inexplicable. Quelle différence entre la mère et le fils! et le bonhomme
+Savourdin, qui avait des lettres, s'écriait de temps en temps: _O
+tempora, o mores!_ en se demandant avec angoisse à quels abîmes courait
+la société.
+
+Il y avait déjà douze jours que M. et madame Haupois-Daguillon étaient
+partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le
+courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva
+une lettre adressée à M. Léon Haupois, avec la mention «personnelle et
+pressée» écrite au haut de sa large enveloppe.
+
+Aussitôt il appela un garçon de bureau:
+
+--Portez cette lettre à M. Léon.
+
+--M. Léon n'est pas levé.
+
+--Eh bien, remettez-la à son domestique en lui faisant remarquer qu'elle
+est pressée.
+
+--Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui d'éveiller
+son maître.
+
+--Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les épaules
+par un geste de pitié, que ce n'est pas une lettre d'affaires;
+l'écriture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, l'oncle de
+M. Léon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village auprès duquel
+M. l'avocat général habite ordinairement avec sa fille pendant les
+vacances pour prendre les bains. Cela décidera sans doute Joseph, ou
+comme vous dites «M. Joseph», à réveiller son maître.
+
+Le garçon de bureau prit la lettre et, secouant la tête en homme bien
+convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin
+et alla frapper à une petite porte bâtarde,--celle de la cuisine,--qui
+ouvrait directement sur l'escalier.
+
+Une voix lui ayant répondu de l'intérieur, il entra: deux hommes se
+trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu,
+évidemment un commissionnaire, était en train de cirer des bottines;
+l'autre, en gilet à manches, assis sur deux chaises, les pieds en l'air,
+était occupé à lire le journal.
+
+--Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture.
+
+--Moi-même, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous apporter une
+lettre pour M. Léon.
+
+--Monsieur n'est pas éveillé.
+
+Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le
+mouvement de son bras droit:
+
+--Frottez donc, père Manhac; vous avez déjà batté les vêtements tout à
+l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est pas
+monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent.
+
+Puis se tournant vers le garçon de bureau:
+
+--Ma parole d'honneur, c'est agaçant de ne pouvoir pas avoir une minute
+de tranquillité; si vous vous relâchez de votre surveillance, rien ne va
+plus.
+
+Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le père Manhac avait
+achevé de cirer les bottines; les ayant posées délicatement sur une
+table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les
+observations que de les affronter.
+
+--Ne portez-vous pas ma lettre à M. Léon? demanda le garçon de bureau.
+
+--Non, bien sûr.
+
+--Ce n'est pas une lettre d'affaires.
+
+--Quand même ce serait une lettre d'amour, je ne le réveillerais pas.
+
+--C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu
+l'écriture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat général de
+Rouen, l'oncle de M. Léon; ce qui est assez étonnant, car les deux
+frères ne se voient plus; mais ils veulent peut-être se réconcilier; M.
+Armand Haupois a une fille très jolie, mademoiselle Madeleine, que M.
+Léon aimait beaucoup.
+
+--Elle n'a pas le sou, votre fille très-jolie; cela m'est donc bien égal
+que M. Léon l'ait aimée, car l'héritier de la maison Haupois-Daguillon
+n'épousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce côté, les
+parents feront bonne garde, ils ont d'autres idées, que je partage
+d'ailleurs jusqu'à un certain point.
+
+--Oh! alors....
+
+--Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi aurait
+accepté M. Léon Haupois si j'avais admis la probabilité, la possibilité
+d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un garçon
+qui mène la vie de garçon; c'est une règle de conduite. Voilà pourquoi
+je suis entré chez M. Léon; c'était un fils de bourgeois enrichi et je
+m'étais imaginé qu'il irait bien: mais il m'a trompé.
+
+--Il ne va donc pas?
+
+Joseph haussa les épaules.
+
+--Pas de femmes, hein? insista le garçon de bureau en clignant de
+l'oeil.
+
+--Mon cher, les hommes ne sont pas ruinés par les femmes, ils le sont
+par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette
+influence décisive qui conduit aux folies.
+
+--Eh bien, vous m'étonnez, car, à l'époque où M. Léon n'était encore que
+collégien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il venait
+souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau,
+et, tout le temps qu'ils étaient là, ils restaient le nez écrasé contre
+les vitres à regarder le défilé des voitures qui vont au Bois ou qui en
+reviennent, et qui naturellement passent sous nos fenêtres. De ma place
+je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes à la
+mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles étaient, et,
+en les écoutant, je me disais à part moi: «Il faudra voir plus tard, ça
+promet.» Je suis joliment surpris de m'être trompé. En tout cas, si j'ai
+raisonné faux, pour le fils, j'ai tombé juste pour la fille.
+
+--Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes?
+
+--Quelle bêtise! Comme son frère, mademoiselle Camille restait aussi le
+nez collé contre les vitres, mais le défilé qu'elle regardait, c'était
+celui des gens titrés. Tout ce qui avait un nom dans le grand monde
+parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-là qui
+l'intéressaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur le bout
+du doigt leur parenté; elle annonçait leur mariage, et alors comme pour
+le frère je me disais: «Il faudra voir;» j'ai vu; elle a épousé un
+noble.
+
+--Baronne Valentin, la belle affaire en vérité.
+
+--Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui
+finir à la fabrique une garniture de boutons en or pour un de ses
+paletots, avec sa couronne de baronne gravée sur chaque bouton; c'est
+très-joli.
+
+--Ridicule de parvenu, mon cher, voilà tout; on fait porter ses armes
+par ses valets, on ne les porte pas soi-même.
+
+Un coup de sonnette interrompit cette conversation.
+
+
+
+
+III
+
+
+Lorsque Joseph entra dans la chambre de son maître, celui-ci était
+debout, le dos appuyé contre un des chambranles de la fenêtre, occupé à
+allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit retroussées, le
+col rejeté de chaque côté de la poitrine, les cheveux ébouriffés, il
+apparaissait, dans le cadre lumineux de la fenêtre, comme un grand et
+beau garçon, au torse vigoureux, avec une tête aux traits réguliers,
+harmonieux, aux yeux doux, à la physionomie ouverte et bienveillante.
+
+--Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: «Personnelle et
+pressée.»
+
+--Donnez, dit-il nonchalamment.
+
+Mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur l'adresse, l'intérêt remplaça
+l'indifférence.
+
+--Vite une voiture, s'écria-t-il en jetant cette lettre sur la table, un
+cheval qui marche bien; courez.
+
+Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son maître le rappela:
+
+--Savez-vous à quelle heure part l'express pour Caen?
+
+--À neuf heures.
+
+--Quelle heure est-il présentement?
+
+--Huit heures quarante.
+
+--Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera à la
+porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac à main du linge
+pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous hâtant de manière à me
+remettre ce sac.
+
+Tout en donnant ces ordres d'une voix précipitée, il s'était mis à sa
+toilette; en quelques minutes il fut habillé et prêt à partir.
+
+Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et se
+dirigea vers la caisse:
+
+--Savourdin, je pars.
+
+--C'est impossible. J'ai des signatures à vous demander.
+
+--Vous vous arrangerez pour vous en passer.
+
+Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste désespéré,
+mais Léon lui avait déjà tourné le dos.
+
+--Monsieur Léon, cria le bonhomme, monsieur Léon, je vous en prie, au
+nom du ciel....
+
+Mais Léon avait gagné le vestibule et descendait l'escalier.
+
+Au moment où il franchissait la porte cochère, une voiture, avec Joseph
+dedans, s'arrêtait devant le trottoir.
+
+--À la gare Saint-Lazare! dit Léon, montant brusquement dans la voiture,
+et aussi vite que vous pourrez!
+
+Le cheval, enlevé par un vigoureux coup de fouet, partit au grand trot;
+aussitôt Léon voulut reprendre la lecture de la lettre, dont les
+premières lignes l'avaient si profondément bouleversé.
+
+Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui sépare
+la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de
+la gare, il n'avait pas encore tourné le premier feuillet; l'horloge
+allait sonner neuf heures.
+
+Il était temps: on ferma derrière lui le guichet de distribution des
+billets.
+
+Ce fut seulement quand il se trouva installé dans son wagon, où il était
+seul, qu'il reprit sa lecture, non au point où il l'avait interrompue,
+mais à la première ligne:
+
+«Mon cher Léon,
+
+«Ma dépêche télégraphique d'hier, par laquelle je te demandais si tu
+serais à Paris libre de toute occupation pendant la fin de la semaine, a
+dû te surprendre jusqu'à un certain point.
+
+«En voici l'explication:
+
+«Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher neveu,
+qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il
+fallait donc que je fusse certain qu'aussitôt prévenu tu pourrais
+accourir près d'elle.
+
+«Cette certitude, ta réponse me la donne, et, comme d'avance je suis sûr
+de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma résolution.
+
+«Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Nés de parents pauvres,
+ton père et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis que ton
+père, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la carrière
+commerciale au lieu d'être artiste, comme il l'avait tout d'abord
+souhaité, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, tandis que
+ton père épousait une femme riche qui lui apportait des millions, j'en
+épousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une cinquantaine
+de mille francs.
+
+«Cette dot avait été placée dans une affaire industrielle; je ne
+changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de défaire ce
+qui avait été fait par mon beau-père, et d'un autre côté j'étais bien
+aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour
+que ma femme et ma fille n'eussent point trop à souffrir de la
+médiocrité de mon traitement de substitut.
+
+«C'est grâce à ce revenu qu'après avoir perdu ma femme au bout de quatre
+années de mariage, je pus garder ma fille près de moi, et qu'elle a été
+élevée sous mes yeux, sur mon coeur.
+
+«En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de sérieuses
+économies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans la maison
+paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche d'instruction,
+pour la peinture un peintre de mérite, pour la musique des artistes de
+talent, cela coûte cher, très-cher, et en employant utilement ces
+économies, soit à former un capital, soit à constituer une assurance sur
+la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je
+serais arrivé à lui constituer une dot moitié plus forte que celle que
+sa mère avait reçue. Mais je n'ai point cru que c'était là le meilleur.
+Plusieurs raisons d'ordre différent me déterminèrent: j'aimais ma fille,
+et ce m'eût été un profond chagrin de me séparer d'elle; je n'étais pas
+partisan de l'éducation en commun pour les filles; jeune encore, je ne
+voulais pas m'exposer à la tentation de me remarier, ce qui eût pu
+arriver si je n'avais pas eu ma fille près de moi; enfin je me disais
+que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le mariage,
+il en est cependant qui veulent une femme, et c'était une femme que je
+voulais élever; toi qui connais Madeleine, ses qualités d'esprit et de
+coeur, tu sais si j'ai réussi.
+
+«Tu as passé quelques-unes de tes vacances avec nous; tu sais quelle
+était notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers et notre
+étroite intimité dans le travail comme dans le plaisir; tu as assisté à
+nos soirées de lecture, à nos séances de musique, à nos réunions entre
+amis, je n'ai donc rien à te dire de tout cela; à le faire je
+m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux
+pas m'attendrir.
+
+«Cependant, en rappelant ainsi un passé que tu connais dans une certaine
+mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-être, et qui a son
+importance: nos dépenses dépassèrent chaque année mes prévisions et
+m'entraînèrent dans des embarras d'argent qui furent les seuls tourments
+de ces années si heureuses; mais ton père me vint en aide, et, grâce à
+son concours fraternel, je pus en sortir à mon honneur.
+
+«Malgré ces embarras d'argent causés le plus souvent par des besoins
+imprévus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, par une
+mauvaise administration, j'espérais pouvoir suivre jusqu'au bout le plan
+que je m'étais tracé pour l'éducation de Madeleine, quand un incident
+désastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison dans
+laquelle notre capital était placé se trouva en mauvaises affaires, et
+de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds
+tout était perdu. Sans économies, sans ressources autres que celles
+provenant de mon traitement, il m'était difficile, pour ne pas dire
+impossible, de me procurer la somme nécessaire pour cet apport. J'aurais
+pu, il est vrai, la demander à ton père; mais j'en étais empêché par des
+raisons, à mes yeux décisives: ton père m'ayant déjà aidé dans plusieurs
+circonstances, je ne pouvais m'adresser à lui sans augmenter les
+obligations que j'avais déjà contractées à son égard dans des
+proportions qui n'étaient nullement en rapport avec ma situation
+financière; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais donner;
+enfin, je ne voulais pas m'exposer à voir nos relations fraternelles
+gênées par des questions d'argent, et même à voir les liens d'amitié qui
+nous unissaient brisés par ces questions. Mais ce que je n'avais pas
+voulu faire, un de nos cousins le fit à mon insu, et ton père apprit les
+difficultés de ma situation; il vint à Rouen et voulut régler cette
+affaire d'après certains principes de commerce qui n'étaient pas les
+miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos idées
+sont différentes sur presque tous les points; cette discussion
+s'envenima et se termina par une rupture complète, telle que nos
+relations ont été brisées et que depuis ce jour nous ne nous sommes pas
+revus, malgré certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais qui ont
+trouvé ton père implacable.
+
+«Si difficile que fût ma position, je parvins cependant à me procurer
+la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements très-lourds
+que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre
+affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle
+vient de s'effondrer, me laissant ruiné, et ce qui est plus terrible,
+endetté pour des sommes qu'il m'est impossible de payer.
+
+«Si l'insolvabilité est grave pour tout le monde, combien plus encore
+l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet
+poursuivi par les huissiers soit obligé de parlementer avec eux, d'user
+de finesses plus ou moins légales, de les abuser, de les prier
+d'attendre? Les prier!
+
+«Ce n'est pas tout.
+
+«Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma vue, ou plus
+justement du trouble et de l'obscurité. Tout d'abord je ne m'en
+inquiétai pas. Mais bientôt les objets ne m'apparurent plus qu'entourés
+d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres
+semblaient vaciller devant mes yeux, et se réunir toutes ensemble au
+point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme.
+
+«Je consultai le docteur La Roë, que tu connais bien; il constata une
+amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle.
+
+«On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille menace.
+Cependant je ne me laissai pas accabler, je résolus d'employer ce que
+j'avais d'énergie et d'intelligence à lutter. Un de mes collègues et des
+plus éminents est aveugle; ce qui ne l'empêche pas de remplir les
+devoirs de sa charge: j'espérai pouvoir suivre son exemple et remplir
+aussi les miens.
+
+«Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux espèces,
+celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les
+dossiers, on prend des notes, c'est-à-dire qu'on fait usage des yeux; à
+l'audience on conclut, c'est-à-dire qu'on fait surtout usage de la
+parole. Lorsque je sortis de chez mon médecin, je rentrai chez moi et
+aussitôt je révélai la vérité ou tout au moins une partie de la vérité à
+Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation financière;
+puis je lui demandai si elle voulait me servir de secrétaire et me lire
+les dossiers que j'avais à étudier, en un mot être, selon l'expression
+de Sophocle, «la fille dont les yeux voient pour elle et pour son père.»
+
+«Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement irrésistible de
+désespoir la fit jeter dans mes bras, elle réagit contre cette
+faiblesse, et tout de suite nous nous mîmes au travail.
+
+«Ces doigts habitués à manier le pinceau et le crayon ou à courir sur
+les touches du piano tournèrent les feuillets poudreux des dossiers; ces
+lèvres qui jusqu'à ce jour n'avaient prononcé que des phrases
+harmonieuses savamment arrangées par nos grand écrivains, prononcèrent
+les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les avoués.
+
+«Et moi, assis en face d'elle, je l'écoutais, mais sans pouvoir
+m'empêcher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser
+distraire par les pensées qui m'oppressaient; plus d'une fois je
+détournai la tête et d'une main furtive j'essuyai les larmes qui
+roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle était charmante ainsi!
+bientôt je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit éternelle!
+
+«Mes affaires préparées, je devais prendre mes conclusions à l'audience
+sans notes, sans pièces, même sans code et en parlant d'abondance. La
+tâche était d'autant plus difficile pour moi, que jusqu'alors j'avais eu
+l'habitude de me servir très-peu de ma mémoire, parlant le plus souvent
+avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes,
+m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas. Malgré mon
+application et mes efforts, j'échouai misérablement. Que cette
+impuissance fût le résultat de ma maladie, ce qui est possible, car
+l'amaurose est souvent une conséquence de certaines lésions du cerveau;
+qu'elle fût due au contraire à l'absence de cette faculté que les
+phrénologues appellent la _concentrativité_, cela importait peu, ce qui
+était capital, c'était cette impuissance même; et par malheur elle est
+absolue.
+
+«Convaincu par cette déplorable expérience que bientôt je ne pourrais
+plus remplir mes fonctions d'avocat général, je fis faire des démarches
+à Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un siége de
+conseiller; je n'avais guère l'espérance de réussir, mais enfin je
+devais ne rien négliger et tenter même l'absurde. Tu trouveras ci-jointe
+la réponse que j'ai reçue: c'est la copie de mes notes individuelles et
+confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre à la
+chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je n'ai
+rien à espérer, rien à attendre, mais encore elle te montrera ce que je
+suis; au moment d'exécuter la résolution que la fatalité m'impose, j'ai
+besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le
+feras en connaissance de cause.
+
+«Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus, l'un par
+les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma démission, on
+me la demandera; si je la refuse, on me destituera.
+
+«Destitué, ruiné, aveugle, que puis-je?
+
+«Deux choses seules se présentent: mendier auprès de mes parents et de
+mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour moi
+à je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de métier.
+
+«Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour entraîner cette
+pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai élevée.
+
+«Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour où je serai
+mort elle deviendra la fille de ton père.
+
+«Il faut donc qu'elle soit orpheline.
+
+«Je n'ai pas besoin de te développer cette idée, qui s'imposera à ton
+esprit avec toutes ses conséquences; c'est elle qui a déterminé ma
+résolution.
+
+«Nos dissentiments et notre rupture n'ont point changé mes sentiments à
+l'égard de ton père; je sais quelle est sa générosité, sa bonté, son
+affection pour les siens, et quant à toi, mon cher Léon, je connais ton
+coeur plein de tendresse et de dévouement; Madeleine va perdre en moi un
+père qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une famille, en
+toi un frère.
+
+«Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton père à l'avance et de
+lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle est
+sa nièce; mais à toi, mon cher Léon, je veux la confier par un acte
+solennel de dernière volonté.
+
+«La pauvre enfant va éprouver la plus horrible douleur qu'elle ait
+encore ressentie; je te demande d'être près d'elle à ce moment, afin
+que, lorsqu'elle sera frappée, elle trouve une main qui la soutienne, et
+un coeur dans lequel elle puisse pleurer.
+
+«Demain tout sera fini pour moi.
+
+«Je ne peux pas retarder davantage l'exécution de ma résolution: ma
+guérison est impossible, ma destitution est imminente, et la perte
+complète de la vue peut se produire d'un moment à l'autre; j'ai pu
+encore écrire cette lettre tant bien que mal en enchevêtrant
+très-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne le
+pourrais peut-être plus; dans huit jours je ne pourrais pas davantage me
+conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul.
+
+«Et précisément, pour accomplir ce que j'ai arrêté, il faut que je sorte
+seul; nous sommes à la veille d'une grande marée, et demain la mer
+découvrira une immense étendue de rochers jusqu'à deux kilomètres au
+moins de la côte; je partirai pour aller à la pêche ainsi que je l'ai
+fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tombé dans un trou, ou
+bien je me serai laissé surprendre par la marée montante; ma mort sera
+le résultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur ces
+grèves; toi seul sauras la vérité, et j'ai assez foi en ta discrétion
+pour être certain que personne,--je répète et je souligne
+_personne_,--personne au monde ne la connaîtra.
+
+«Cette lettre reçue, quitte Paris, fais diligence, et quand tu arriveras
+à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je l'espère; au moins
+j'aurai tout arrangé pour cela.
+
+«Adieu, mon cher Léon, mon cher enfant, je t'embrasse tendrement.
+
+«ARMAND HAUPOIS.»
+
+À cette longue lettre était attachée une feuille de papier portant un
+en-tête imprimé,--la copie des notes de la chancellerie;--mais Léon n'en
+commença pas la lecture immédiatement, et ce fut seulement après être
+resté assez longtemps immobile, anéanti par ce qu'il venait d'apprendre,
+étourdi par la secousse qu'il avait reçue, qu'il revint à ces notes et
+qu'il se mit à lire machinalement.
+
+_Note individuelle_.
+
+Nom et prénoms du magistrat.--Haupois (Armand-Charles).
+
+Lieu et département où il est né.--Rouen (Seine-Inférieure).
+
+Son état ou profession avant d'être magistrat.--Avocat.
+
+État ou profession de son père.--Officier retraité.
+
+Dire s'il parle ou écrit quelque langue étrangère ou quelque idiome
+utile.--L'anglais, l'italien.
+
+Quel est son revenu indépendamment de son traitement?--Nul.
+
+Demande-t-il quelque avancement?--Il accepterait les fonctions de
+conseiller, mais il ne demande rien.
+
+Dire s'il irait partout où il pourrait être envoyé en France.--Non.
+
+Quel est le ressort où il désire être placé?--Rouen.
+
+_Renseignements confidentiels_.
+
+Caractère.--Très ferme.
+
+Conduite privée.--Irréprochable.
+
+Conduite publique.--Légère.
+
+Impartialité.--Incontestable.
+
+Travail.--Suffisant.
+
+Exactitude, assiduité.--Bonnes.
+
+Zèle, activité.--Suffisants.
+
+Fermeté.--Mal appliquée.
+
+Santé.--Bonne; menacé d'une maladie des yeux.
+
+Rapports avec ses chefs.--Officiels et froids.
+
+Rapports avec les autorités.--Officiels et froids.
+
+Rapports avec le public.--Affables.
+
+Habitudes sociales.--Homme de bonne compagnie, mais ses relations
+artistiques l'obligent à fréquenter des personnes qui ne sont pas dignes
+de lui.
+
+Capacité.--Réelle.
+
+Sagacité.--Grande.
+
+Jugement.--Droit.
+
+Style.--Simple, ferme.
+
+Élocution.--Facile.
+
+S'il est propre au service de l'audience civile.--Oui.
+
+S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.--Oui.
+
+S'il est propre au service de la cour d'assises.--Oui.
+
+S'il convient à la magistrature assise.--Non.
+
+S'il se livre à des occupations étrangères à ses fonctions.--À la
+musique, à la poésie.
+
+S'il jouit de l'estime publique.--Oui.
+
+S'il a encouru des peines disciplinaires.--Non.
+
+Si ses liens de parenté apportent quelque obstacle au service.--Non.
+
+S'il a droit à quelque avancement.--Non, à cause de ses goûts
+artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entraînent dans la
+fréquentation de gens peu convenables.
+
+_Faits particuliers_.
+
+Ses goûts d'artiste lui font mener une vie difficile.
+
+Embarras d'argent.
+
+Dettes.
+
+Magistrat intègre.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le train marchant à grande vitesse avait dépassé Poissy et ces stations
+qui sont sans nom pour les express; Léon, le front appuyé contre la
+vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux boisés
+devant lesquels il défilait.
+
+La lecture entière de cette lettre ne l'avait pas tiré de la
+stupéfaction dans laquelle l'avaient jeté ses premières lignes; et son
+esprit était emporté dans un tourbillon comme il était emporté lui-même
+dans l'espace.
+
+Mais si extraordinaire, si inimaginable que fût cette résolution de
+suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant
+s'habituer à la considérer comme réelle:--«Demain tout sera fini pour
+moi.»
+
+Le seul point sur lequel l'espérance était encore possible était celui
+qui avait rapport au moment où ce suicide s'accomplirait; à l'heure
+présente, neuf heures quarante minutes, était-il ou n'était-il pas
+accompli? Tout était là?
+
+Après quelques instants de douloureuse réflexion, il se dit que dans dix
+minutes, le train allait s'arrêter à Mantes, où se trouve un bureau
+télégraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion pour envoyer une
+dépêche à Madeleine.
+
+Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une minute, il
+se mit aussitôt à rédiger sa dépêche:
+
+_Mademoiselle Madeleine Haupois_,
+
+_maison Exupère Héroult_.
+
+_Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernières_.
+
+(_Avec exprès_).
+
+«Je viens de voir un médecin de Rouen qui me dit qu'il est dangereux de
+laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je
+serai près de vous vers quatre heures de soir.
+
+«LÉON HAUPOIS.»
+
+Il eût fallu être plus précis, mais cela n'était possible qu'en disant
+la vérité entière; or, cette vérité, il ne pouvait la dire qu'en
+commettant un abus de confiance.
+
+De là cette dépêche étrange.
+
+C'était cette étrangeté même qui faisait précisément son mérite;--si
+elle arrivait à Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez lui,
+elle était assez claire pour que Madeleine ne le laissât point partir,
+ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnât; si au contraire, elle
+arrivait trop tard, elle était assez obscure pour ne pas révéler le
+suicide et permettre des explications telles quelles.
+
+D'ailleurs les minutes s'écoulaient, et il n'avait pas le loisir de
+prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se présentait à son
+esprit; cette première dépêche terminée, il en écrivit une seconde
+adressée au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir une
+voiture attelée de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au train de
+deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible à
+Saint-Aubin.
+
+Il écrivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la machine annonça
+l'arrivée à Mantes: avant l'arrêt complet du train, Léon sauta sur le
+quai et courut au télégraphe; il n'avait que trois minutes.
+
+En sortant du bureau, ses dépêches expédiées, il passa devant la
+bibliothèque des chemins de fer, et ses yeux tombèrent par hasard sur un
+paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le _Journal de Rouen_.
+Instantanément le souvenir lui revint qu'au temps où il passait une
+partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un
+bulletin météorologique donnant l'heure des marées sur la côte. Il
+acheta un numéro et, remonté dans son compartiment, il chercha vivement
+ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle
+pouvait être ou ne pas être sauvé par sa dépêche: la pleine mer était
+annoncée pour six heures au Havre; par conséquent; c'était à midi
+qu'avait lieu la basse mer, et c'était entre onze heures et une heure
+que son oncle devait accomplir son suicide.
+
+La dépêche arriverait-elle à temps?
+
+Si elle arrivait avant que M. Haupois fût sorti, il était sauvé; si elle
+arrivait après, il était perdu; sa vie dépendait donc du hasard.
+
+Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur brisé par la
+perte d'une personne aimée, Léon repoussait l'idée de la mort pour les
+siens; que ceux qui nous sont indifférents meurent, cela nous paraît
+tout naturel, non ceux que nous aimons.
+
+Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de la
+rupture survenue entre les deux frères, il eût cessé de le voir.
+Pourquoi son oncle et son père s'étaient-ils fâchés? Il le savait à
+peine. Ils avaient eu de sérieuses raisons sans doute, aussi bonnes
+probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait jamais
+voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait changé en rien les
+sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, dès son
+enfance, conçus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si prévenant,
+si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade et
+l'ami avec tant de bonne grâce.
+
+Et, entraîné par les souvenirs que la lecture de cette lettre venait de
+réveiller en lui, il revint à ce temps de sa jeunesse.
+
+Il retourna à Rouen et se retrouva dans cette petite maison du quai des
+Curandiers où il avait eu tant de journées de gaieté et de liberté. Il
+la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni
+par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux
+effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses
+rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands
+navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles
+et jetant l'ancre devant l'île du Petit-Gay; ceux-là continuant leur
+route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse.
+
+À son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au moment où
+surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, elle
+appelait son cousin pour qu'il vînt avec elle au bord de la rivière;
+sans l'attendre, elle courait jusqu'à l'extrémité de la berge, et quand
+le remous des eaux soulevé par les roues du vapeur arrivait frangé
+d'écume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des petits cris
+joyeux, ses cheveux dorés flottant au vent.
+
+Le soir, quelques amis sonnaient à la porte verte; quand tous ceux qu'on
+attendait étaient venus, le père prenait son violon, la fille s'asseyait
+au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne fût encore
+qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie
+dans un ensemble où se trouvaient de véritables artistes auprès desquels
+elle savait se faire applaudir; car elle était déjà très-bonne
+musicienne et sa voix était charmante. Vers dix heures, ces amis s'en
+allaient, on les reconduisait en suivant la rivière dont le courant
+miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait
+que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts
+d'un _carrosse_ à peu près comme les gondoles de Venise, mais qui, pour
+le reste, ne ressemblent pas plus aux barques légères de la lagune que
+le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux de
+la capitale de la Normandie.
+
+Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs
+intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie
+affairée que ses parents menaient à Paris, et c'était justement pour
+cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait été une
+révélation et, par suite, un sujet de rêverie et de comparaison; il n'y
+avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait donc
+causer d'autre chose que d'échéances et de recouvrements; il y avait
+donc des pères qui faisaient passer avant tout l'éducation de leurs
+enfants!
+
+De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de fois
+s'étaient engagées entre sa soeur et lui, alors qu'elle l'accompagnait à
+Rouen.
+
+Autant il avait de plaisir à passer quelques semaines dans la maison du
+quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait
+misérablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier était démodé;
+les gens qui la fréquentaient étaient vulgaires, communs, sans nom;
+Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux était fade,
+ses manières ne seraient jamais nobles. Que le mobilier fût démodé, il
+avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets
+d'art, sculptures, faïences, antiquités, curiosités qui couvraient les
+murs, n'étaient-ils pas d'une tout autre importance que des fauteuils ou
+des tables? Que Madeleine s'habillât sans coquetterie, il le concédait
+encore, mais non que ses manières ne fussent pas nobles: Pas noble,
+Madeleine! Mais en vérité elle était la noblesse même, ayant reçu sa
+distinction de race de sa mère, qui descendait des conquérants normands,
+ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot
+germain _tot_, qui signifie demeure. De sa mère aussi elle avait reçu
+ce type de beauté scandinave qui lui donnait un cachet si particulier:
+la tête ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front moyennement
+développé, le nez droit, le teint rosé, les yeux d'un bleu clair
+limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond doré, la figure
+suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et
+allongées, le pied petit et cambré.
+
+Comme elle avait dû grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait vue! Ce
+n'était plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf ans.
+
+
+
+
+V
+
+
+À deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare de Caen; à
+deux heures vingt minutes, Léon montait dans la voiture qui l'attendait.
+
+--Nous allons à Saint-Aubin, dit le conducteur.
+
+--Oui, et grand train.
+
+Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet vigoureusement
+appliqués.
+
+--Combien vous faut-il de temps? demanda Léon.
+
+--Nous avons vingt kilomètres.
+
+--Faites votre compte.
+
+--Il y a la traversée de la ville.
+
+Cette manière normande de se dérober au lieu de répondre exaspéra Léon:
+
+--Combien de temps? répéta-t-il.
+
+--Si nous disions une heure et demie?
+
+--Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous.
+
+Le cocher ne répondit pas, mais à la façon dont il empoigna son fouet,
+il fut évident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. Epron,
+Cambes, Mathieu furent promptement atteints et dépassés; étendant son
+fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur:
+
+--Voilà le clocher de la chapelle de la Délivrande, dit-il.
+
+En sortant de la Délivrande, Léon se trouva en face de la mer, qui
+développait son immensité jusqu'aux limites confuses de l'horizon; une
+plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage
+bordé d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un mur
+azuré et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse.
+
+À l'entrée de Saint-Aubin, le cocher arrêta pour demander à une femme
+qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, où se
+trouvait la maison Exupère Héroult; puis, aussitôt qu'il eut obtenu ce
+renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant
+une minute ou deux, puis elle s'arrêta devant une maison de chétive
+apparence contre les murs de laquelle étaient accrochés des filets
+tannés au cachou.
+
+Au même moment une jeune femme parut sur la porte.
+
+--Mon cousin! s'écria-t-elle.
+
+Mais, avant de descendre, Léon l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil:
+aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant.
+
+Il sauta vivement à bas de la voiture, et prenant dans ses deux mains
+celles que Madeleine lui tendait:
+
+--Mon oncle? demanda-t-il.
+
+--Il est à la pêche.
+
+Léon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait donc trop
+tard.
+
+--Tu n'as pas reçu ma dépêche? demanda-t-il enfin; car sous peine de se
+trahir il fallait bien parler.
+
+--Si mais papa était déjà parti; je l'avais conduit jusqu'à la porte
+d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la grève
+que l'homme du sémaphore, m'ayant rejointe, me remis ta dépêche; j'ai
+été pour retourner sur mes pas, mais j'ai réfléchi que papa ne courait
+aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne.
+
+--Ah! ce monsieur l'accompagne?
+
+--Comme tu me dis cela.
+
+--C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'étonne qu'il
+accompagne mon oncle.
+
+--M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite Bernières
+pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et
+bien souvent ils vont à la pêche ensemble; il va ramener papa tout à
+l'heure et tu feras sa connaissance; je suis même surprise qu'ils ne
+soient pas encore arrivés. Mais entre donc; donne-moi ton sac; on le
+portera à l'hôtel, où je t'ai retenu une chambre, car nous n'en avons
+pas à te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le vois.
+
+Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Léon eut le temps de
+se remettre et de composer son visage.
+
+La vérité n'était que trop évidente: l'irréparable était à cette heure
+accompli, et les dispositions prises par son oncle s'étaient réalisées:
+«Quand tu arriveras à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien, au moins
+j'aurai tout arrangé pour cela.» Ils étaient faciles à deviner ces
+arrangements, et certainement cette visite à ce M. Soullier avait été
+une tromperie inventée par le père pour abuser la fille. Maintenant il
+n'y avait plus qu'à attendre que cette tromperie se révélât; il n'y
+avait plus qu'à se conformer aux désirs de la lettre: «Au moment où elle
+sera frappée, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un coeur dans
+lequel elle puisse pleurer.» S'il arrivait trop tard pour sauver son
+oncle, au moins arrivait-il assez tôt pour tendre la main à sa cousine.
+Cependant telles étaient les circonstances, qu'il ne devait pas devancer
+les événements, mais au contraire n'intervenir qu'après qu'ils auraient
+parlé.
+
+--Es-tu fatigué? demanda Madeleine.
+
+--Pas du tout.
+
+--Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou bien
+si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer.
+
+--Je ferai ce que tu voudras, dit-il.
+
+--Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus tôt.
+
+Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main à son
+cousin.
+
+--M'offres-tu ton bras? dit-elle.
+
+Avant de prendre le chemin qui conduit à la plage, Madeleine frappa
+doucement au carreau d'une fenêtre.
+
+--Madame Exupère, dit-elle à la femme qui ouvrit cette fenêtre,
+voulez-vous avoir la complaisance de dire à papa, si par hasard il
+revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon cousin
+Léon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Léon?
+
+La pauvre enfant, comme elle était loin de prévoir le coup épouvantable
+qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes
+peut-être! Et Léon sa demanda s'il n'était pas possible d'amortir la
+violence de ce coup en la préparant à le recevoir. Mais comment? Que
+dire? Lorsque la vérité serait connue, n'éclairerait-elle pas d'une
+lueur sinistre ce qu'il aurait tenté en ce moment? Toute parole
+n'était-elle pas imprudente?
+
+Madeleine ne lui laissa pas le temps de réfléchir.
+
+--Sais-tu, dit-elle, que ta dépêche m'a causé autant de surprise que de
+joie? Te souviens-tu du dernier jour où nous nous sommes vus?
+
+--Il y a environ deux ans.
+
+--Il y a deux ans, trois mois et onze jours.
+
+--J'ai dû par respect et par convenance ne pas donner un démenti à mon
+père.
+
+--Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas
+l'effrayer, et il s'inquiète tant du danger qui le menace que ce serait
+lui porter un coup pénible, que de lui dire que tu as été averti de ce
+danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roë?
+
+Léon avait préparé sa réponse à cette question, car il avait bien prévu
+qu'elle lui serait posée: il raconta donc l'histoire qu'il avait
+inventée à l'avance.
+
+--Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le
+littoral?
+
+--Précisément, et comme mon oncle me parlera sans doute de sa maladie,
+je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui être utile à
+quelque chose.
+
+Ils étaient arrivés sur la plage.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait
+menaçante comme une inondation, et sur la grève plate, déjà aux trois
+quarts recouverte, les pointes verdâtres des rochers qui émergeaient
+encore de l'eau semblaient sombrer tout à coup au milieu des vagues
+clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coulé à pic; là où
+quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de
+goëmons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne d'écume
+blanche qui se rapprochait d'instants en instants.
+
+Et devant la marée montante, tous ceux qui avaient profité de la basse
+mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se découvrent que
+rarement, pêcher des coquillages ou ramasser des varechs, se hâtaient
+vers le rivage; à l'entrée des chemins qui du village ou des champs
+aboutissent à la grève, c'était un long défilé de voitures chargées
+d'étoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goëmons que les
+cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et aussi
+toute une procession de pêcheurs et de pêcheuses, le filet à crevette
+sur l'épaule ou le crochet à la main, qui, mouillés jusqu'aux épaules,
+s'en revenaient gaiement.
+
+--Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder
+maintenant à voir mon père arriver avec M. Soullier.
+
+Et guidant Léon elle le conduisit à leur cabine, dont elle ouvrit les
+deux portes vitrées, puis l'ayant fait asseoir et s'étant elle-même
+installée en se tournant du côté de Bernières:
+
+--Ainsi placée, dit-elle, je verrai mon père arriver de loin et je te
+préviendrai:
+
+C'était toujours la même idée qui revenait comme si Madeleine eut été
+sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en
+distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux après tout qu'elle fût
+jusqu'à un certain point préparée à recevoir le coup suspendu au-dessus
+de sa tête, et qui d'un moment à l'autre, dans quelques minutes,
+peut-être allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, s'il
+n'en était pas moins rude?
+
+--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle après un moment de silence.
+
+--Je pense à mon oncle.
+
+--Tu es inquiet, n'est-ce pas?
+
+--Inquiet, pourquoi? Je pense à sa maladie.
+
+--Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-même, mais par
+l'angoisse qu'il lui cause pour le présent et plus encore pour l'avenir,
+car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi voudrait-il
+cacher à tous le danger qui le menace. S'il se doute que quelqu'un de
+Rouen t'a parlé de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup.
+
+--N'est-il pas convenu que je suis arrivé ici en me promenant?
+
+--Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensée, et fais le
+possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est là ma grande
+préoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiète pas que je ne
+l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand
+il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma
+tendresse, il en arrive parfois à douter de la gravité de son mal, et à
+se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui
+rendre un peu de tranquillité!
+
+Tandis qu'elle parlait, Léon regardait ce qui se passait sur la grève et
+remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas lorsqu'il
+était arrivé avec Madeleine.
+
+Des groupes s'étaient formés, çà et là, dans lesquels on paraissait
+s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de
+grands mouvements de bras, ceux qui écoutaient prenaient des attitudes
+affligées ou consternées.
+
+En face de la cabine dans laquelle ils étaient assis, mais à une
+certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles
+qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop éloignées pour qu'on
+entendît ce qu'elles disaient, il était évident, à leurs exclamations et
+à la façon dont elles accompagnaient, dont elles poussaient leur boule
+lancée de la tête, des épaules ou du maillet qu'elles apportaient un
+très-vif intérêt à leur partie. Tout à coup, une personne étant venue
+parler à l'une d'elles, toutes cessèrent instantanément de jouer et
+formèrent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, ce que
+Léon avait déjà remarqué pour les groupes se reproduisit: même animation
+dans celle qui parlait, même consternation dans celles qui écoutaient;
+puis l'une de ces jeunes filles s'étant tournée vers la cabine de
+Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les mains,
+et aussitôt elle reprit sa place dans le cercle.
+
+Près de ces jeunes filles des enfants s'amusaient à construire des
+fortifications en sable pour les opposer à la marée montante; l'un d'eux
+abandonna ce travail pour aller écouter ce que disaient les joueuses de
+croquet; puis étant revenu près de ses camarades, ceux-ci l'entourèrent
+et les fortifications furent abandonnées sans défenseurs à l'assaut des
+vagues.
+
+Il était impossible de ne pas reconnaître que tout cela était
+significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.
+
+Tout à coup Madeleine s'arrêta, et se levant vivement:
+
+--Veux-tu venir avec moi? s'écria-t-elle. J'ai peur. Cette animation
+n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous
+regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent
+savoir quelque chose.
+
+Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger vers
+les joueuses de croquet, elle s'arrêta brusquement.
+
+--M. Soullier s'écria-t-elle en désignant de la main un monsieur qui
+s'avançait marchant à grands pas.
+
+Et elle se mit à courir, sans plus s'inquiéter de Léon, qui la suivit.
+
+Ils arrivèrent ainsi tous deux ensemble près de M. Soullier.
+
+--Mon père! s'écria Madeleine.
+
+--Mais je ne l'ai pas vu.
+
+--Mon Dieu!
+
+Léon posa un doigt sur ses lèvres en regardant M. Souiller, mais
+celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention à ce signe;
+d'ailleurs, il était tout à Madeleine.
+
+--Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda Léon.
+
+La question avait l'avantage de permettre à M. Soullier de ne pas
+répondre directement à Madeleine; celui-ci le sentit, et se tournant
+aussitôt vers Léon:
+
+--On m'a parlé de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au moins j'ai
+cru que c'était de lui qu'il s'agissait.
+
+Léon s'était rapproché de Madeleine et il lui avait pris la main.
+
+--Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Où est mon
+père? Courons près de lui.
+
+Sans lui répondre directement, M. Soullier s'adressa à Léon:
+
+--Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout
+d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute renoncé à
+son projet de pêche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, qui
+avait profité de la grande marée pour aller pêcher sur les roches qu'en
+appelle îles de Bernières, vient de me dire qu'un ... accident ... un
+malheur était arrivé.
+
+--Mon Dieu! s'écria Madeleine.
+
+Sans s'adresser à elle, M. Soullier continua vivement, en homme qui a
+hâte d'achever ce qu'il doit dire:
+
+--Une personne restée en arrière, quand déjà tout le monde revenait vers
+le rivage, avait été surprise par la marée montante. Cette personne se
+trouvait alors sur un îlot, et c'est là ce qui explique comment elle
+n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet îlot et la terre se
+trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle fût
+remplie. Ceux qui virent la situation périlleuse de ce pêcheur attardé
+poussèrent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. Aussitôt
+le pêcheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se fût laissé
+tomber dans un trou, soit que la fosse fût déjà remplie, il disparut
+sans qu'il fût possible de lui porter secours.
+
+--Mon père, mon père! s'écria Madeleine.
+
+--Mon enfant, il n'est nullement prouvé que cette personne fût votre
+père ... on ne m'a pas affirmé que c'était lui. Il est vrai que le
+signalement qu'on m'a donné se rapportait jusqu'à un certain point à
+votre père; c'est là ce qui m'a inquiété, c'est ce qui m'a fait accourir
+ici pour voir....
+
+--Et vous voyez qu'il n'est pas là; oh! mon Dieu!
+
+Elle resta un moment éperdue, affolée; puis, son regard se dégageant des
+larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui
+lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son épaule.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa première parole
+fut une prière adressée à son cousin:
+
+--La marée basse aura lieu cette nuit à une heure, dit-elle; tu
+m'accompagneras, n'est-ce pas?
+
+Elle ne dit point où elle voulait aller ni ce qu'elle voulait faire,
+mais il n'était pas nécessaire qu'elle s'expliquât plus clairement pour
+être comprise de Léon.
+
+--Nous irons ensemble, répondit-il.
+
+Mais ce n'était pas seuls qu'ils pouvaient tenter la recherche que
+Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la grève, au milieu des
+rochers, en pleine nuit?
+
+Abandonnant Madeleine un moment, Léon s'entendit avec la propriétaire
+pour que celle-ci s'occupât de réunir une dizaine d'hommes de bonne
+volonté, marins ou pêcheurs, qui les accompagneraient la nuit sur les
+îles de Bernières, munis de torches ou de lanternes; puis, cela fait, il
+envoya un mot à M. Soullier, en le priant de retrouver quelques-unes des
+personnes qui avaient vu disparaître M. Haupois dans la fosse, et qui
+par conséquent pouvaient indiquer d'une façon exacte la place où il
+avait disparu.
+
+Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour
+détourner ou étourdir son désespoir par de banales paroles de
+consolation, mais pour être près d'elle, pour qu'elle ne fût pas seule.
+
+Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table devant
+laquelle il s'était assis, puis, quand dans le silence arrivait le
+ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arrêtait parfois tout
+à coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la tête aux pieds
+elle écoutait; la brise passait, la plainte des vagues s'éteignait et
+Madeleine reprenait sa marche.
+
+Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, comme
+si elle se parlait à elle-même, elle répétait un mot que dix fois, que
+vingt fois déjà elle avait dit:
+
+--Mais comment ne l'a-t-on pas secouru?
+
+Vers dix heures, on entendit dans la pièce voisine un bruit de pas
+lourds et de voix étouffées; c'étaient les marins et les pêcheurs, qui
+arrivaient: Léon en avait demandé dix, une vingtaine répondirent à son
+appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on
+demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre
+jeune fille qui pleurait son père; et puis sur les côtes on est
+compatissant aux catastrophes causées par la mer; aujourd'hui notre
+voisin, demain nous-même.
+
+Quand Madeleine entra dans la pièce où ces gens étaient réunis, tous les
+bonnets de laine se levèrent devant elle, et ces rudes visages halés par
+la mer exprimèrent la compassion et la sympathie; cela s'était fait
+silencieusement, sans que personne dit un seul mot.
+
+Alors un homme sortit du groupe et s'avança vers Madeleine.
+
+C'était un pêcheur nommé Pécune, dont le père et le fils avaient été
+noyés, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si
+fréquentes et si dangereuses sur ces côtes sans ports, où les barques de
+pêche qui doivent échouer par tous les temps sur la grève presque plate
+sont mal construites pour résister à un coup de vent.
+
+--Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouvé mon père, nous
+retrouverons le vôtre.
+
+Un autre s'avança aussi d'un pas:
+
+--La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle.
+
+Madeleine voulut prononcer une parole de remercîment, mais de sa gorge
+contractée il ne sortit qu'un son étouffé et qu'un sanglot.
+
+On se mit en marche, Madeleine enveloppée dans un manteau et s'appuyant
+sur le bras de Léon, qui la guidait; les pêcheurs s'avançant par groupes
+de deux ou trois, silencieux.
+
+--En peu de temps, par les rues sombres et désertes du village, ils
+arrivèrent sur la grève; la mer s'était déjà retirée à une assez grande
+distance, et le sable humide réfléchissait çà et là avec des
+miroitements argentins la lumière de la lune, dont le disque commençait
+à s'échancrer; il soufflait une brise de terre qui poussait les nuages
+vers l'embouchure de la Seine, et, de ce côté, ils s'entassaient en des
+profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux des
+phares de la Hève.
+
+Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crispèrent sur le bras de son
+cousin: la vague, qui déferlait sur la plage, frappait sur son coeur.
+
+En moins d'une demi-heure, par la grève, ils arrivèrent devant le
+sémaphore de Bernières; alors trois ombres se détachèrent de la terre
+pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux pêcheurs
+qui avaient vu la catastrophe.
+
+Mais les recherches ne purent pas commencer aussitôt, car la marée lente
+à descendre était encore trop haute: il fallut attendre; et les hommes
+se promenèrent de long en large tandis que Madeleine appuyée sur le bras
+de Léon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle ne se
+retirerait jamais.
+
+Elle se retira cependant et l'on alluma les torches goudronnées dont les
+flammes avivées par la brise et reflétées par le sable humide, par les
+flaques d'eau et par les goëmons ruisselants éclairèrent toute cette
+partie de la grève à une assez grande distance.
+
+Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion s'engagea
+entre les deux pêcheurs de Bernières sur la question de savoir le point
+précis où M. Haupois avait été englouti; l'un soutenait que c'était à
+gauche d'un long rocher encore couvert par la vague écumeuse, l'autre
+que n'était au contraire à droite.
+
+Léon, pour trancher le différend, qui entre Normands menaçait de prendre
+les proportions d'un procès à plaider, décida qu'on se diviserait en
+deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui
+trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car le
+ressac empêcherait d'entendre les paroles comme les cris.
+
+Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Léon la retint.
+
+--Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sûr moyen d'arriver vite
+auprès de ceux qui nous avertiront.
+
+Elle n'était pas en état de discuter, encore moins de raisonner; elle se
+laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des
+torches, secouée à chaque instant par le balancement d'une de ces
+torches, attendant le second; et reconnaissant avec désespoir que ce
+qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal était en réalité le
+résultat du hasard ou de l'inégalité des rochers sur lesquels les hommes
+marchaient.
+
+Une heure s'écoula ainsi, la plus longue assurément, la plus cruelle
+qu'elle eût jamais passée; puis, un à un, les pêcheurs se rapprochèrent
+d'elle, et la réunion des torches fit revenir ceux qui s'étaient le plus
+éloignés; chez tous ce fut la même signe de tête ou la même parole:
+rien.
+
+À la façon dont elle s'appuya contre lui, Léon sentit combien profonde
+était la douleur qu'elle éprouvait, combien affreux était son désespoir.
+
+--Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il.
+
+--À quoi bon?
+
+--L'ombre a pu vous tromper.
+
+--Je vous en prie! s'écria Madeleine.
+
+Pécune s'avança:
+
+--Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par
+désespérance que nous vous disons ça; seulement nous connaissons la mer,
+vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande marée.
+
+--Précisément, interrompit Léon, c'est ce courant qui nous oblige à
+persévérer; il peut avoir entraîné le corps plus loin que là où vos
+recherches se sont arrêtées.
+
+Une nouvelle discussion s'engagea entre les pêcheurs, chacun émit son
+avis, mais sans rien affirmer, d'une façon dubitative et comme si l'on
+raisonnait en théorie; en réalité, tous semblaient convaincus que pour
+le moment de nouvelles recherches était entièrement inutiles.
+
+Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'était
+l'espérance, c'était la croyance qu'elle allait retrouver son père. Dans
+son désespoir, c'était là pour elle une sorte de consolation, au moins
+c'était une occupation pour son esprit. Se détachant du passé, sa pensée
+se portait sur l'avenir; ce n'était pas le vide pour son coeur, et c'est
+là un point capital dans la douleur.
+
+En écoutant cette discussion et en voyant les pêcheurs disposés à
+abandonner toutes recherches, elle eut un moment de défaillance et elle
+s'affaissa contre l'épaule de Léon; mais presque aussitôt elle réagit
+contre cette faiblesse, et relevant la tête:
+
+--Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupée, encore un peu de courage,
+je vous en supplie.
+
+L'appel était si déchirant qu'il toucha ces rudes natures.
+
+--Mamzelle a raison, dit Pécune; il ne faut pas lâcher comme ça; ce que
+la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant.
+Allons-y!
+
+--J'irai avec vous! s'écria Madeleine.
+
+Léon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette attente dans
+l'immobilité, cette anxiété étaient horribles et devaient fatalement
+briser le courage le plus résolu.
+
+--Oui, dit-il, allons avec eux.
+
+--Je vas vous éclairer, dit Pécune.
+
+Et ayant mouché sa torche à demi consumée, en posant son sabot dessus,
+il la leva en l'air, éclairant Madeleine et Léon qui le suivirent,
+tandis que les autres pêcheurs se dispersaient ça et là dans les
+rochers.
+
+Ils arrivèrent assez rapidement sur l'îlot de rochers où M. Haupois
+avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et
+plus pénible, car les pierres étaient couvertes d'herbes glissantes, et
+çà et là se trouvaient des crevasses pleines d'eau qu'il fallait
+traverser en se mouillant à mi-jambes; mais Madeleine n'était sensible
+ni à la fatigue, ni à l'eau; elle allait courageusement en avant,
+regardant autour d'elle bien plus qu'à ses pieds et se cramponnant à la
+main de Léon quand elle faisait un faux pas.
+
+Pendant longtemps ils explorèrent ainsi cet îlot, mais, hélas!
+inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de
+près et sous la lumière de la torche n'était qu'une pierre recouverte de
+goëmons à la longue chevelure.
+
+La marée, en montant, les força de revenir en arrière près des pêcheurs
+réunis sur le sable.
+
+L'un d'eux comprit le désespoir de cette pauvre fille.
+
+--Nous reviendrons à la basse mer du jour, dit-il.
+
+Pour Madeleine, cette parole était une espérance.
+
+On revint lentement à Saint-Aubin. La nuit était avancée, et, dans
+l'aube qui blanchissait déjà l'orient, l'éclat des phares de la Hève
+pâlissait.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Léon ayant reconduit Madeleine jusqu'à sa porte pria Pécune de bien
+vouloir le guider jusqu'à l'hôtel où une chambre lui avait été retenue,
+et qu'il eût été bien embarrassé de trouver seul.
+
+D'ailleurs il voulait consulter le pêcheur, ce qu'il n'avait pu faire
+en présence de Madeleine.
+
+--Croyez-vous donc que nous devons renoncer à l'espérance de retrouver
+mon oncle? demanda-t-il.
+
+--Non, monsieur, je ne crois pas ça; même qu'on le trouvera pour sûr;
+c'est le courant qui aura entraîné le corps, mais il le ramènera. Et
+puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois était bien vêtu, il
+avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des
+bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la pêche; les crabes,
+les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de
+mal. Ce n'est pas comme mon pauvre père et mon garçon que j'ai perdus il
+y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des sabots,
+et les sabots, vous savez, ça flotte, ça ne coule pas avec le corps.
+Quand il a été bien certain qu'ils étaient noyés, je me disais: «S'ils
+pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les deux,
+le père et le garçon.» C'était toute mon espérance, toute ma
+consolation. Ils sont revenus; mais en quel état, mon Dieu! Vous n'avez
+pas ça à craindre pour votre oncle. Et mademoiselle Madeleine, la chère
+demoiselle, pourra embrasser son père une dernière fois; ça lui sera
+bon.
+
+--Mais quand?
+
+--Le bon Dieu seul le sait!
+
+--Je voudrais qu'un bateau croisât toujours dans ces parages à la mer
+haute, et qu'à la mer basse on continuât les recherches.
+
+--Le bateau, c'est trop tôt.
+
+--Peut-être, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son père
+n'est pas abandonné. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce matin même
+sur les îles de Bernières pour ne plus s'en éloigner.
+
+--Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne vous
+cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la grève.
+
+--Je placerai des hommes sur la grève.
+
+--Il faudrait prévenir aussi les douaniers.
+
+--Je m'occuperai de cela.
+
+Léon ne se coucha pas mais, s'étant fait allumer un grand feu, il se
+sécha et se réchauffa; puis, quand les maisons commencèrent à s'ouvrir,
+il fit ce que Pécune lui avait recommandé.
+
+Quand il se présenta chez Madeleine, il la trouva assise devant la
+cheminée de sa petite salle: elle non plus ne s'était pas couchée:
+
+--Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage?
+
+--Ce que tu veux, je le veux.
+
+Ils se dirigèrent vers le rivage, et quand ils arrivèrent en vue de la
+mer, Léon vit les yeux de Madeleine prendre une expression affolée.
+
+Alors, étendant la main dans la direction de l'ouest, il lui montra une
+barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bordée devant le
+sémaphore de Bernières.
+
+--C'est la barque de Pécune, dit-il, elle restera là à croiser en
+examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit.
+
+Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en
+vedette sur la côte depuis le phare de Ver jusqu'à l'embouchure de
+l'Orne.
+
+Elle marchait près de lui, seule, sans lui donner le bras; tout à coup
+elle s'arrêta, et, lui tendant la main:
+
+--Tu es bon, dit-elle.
+
+Il garda cette main dans la sienne, puis la plaçant sous son bras, il se
+remit en marche se dirigeant vers Bernières.
+
+--Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'à présent, dit-il, de moi, ni de
+nous; c'était à un autre que nous devions être entièrement d'esprit et
+de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde,
+chère Madeleine, et que tu as un frère.
+
+Elle tourna vers lui son visage convulsé, et dans ses yeux hagards,
+quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes
+d'attendrissement.
+
+Il continua.
+
+--Dans mon père, dans ma mère, dans ma soeur, sois certaine que tu
+trouveras une famille, sois certaine aussi que le différend survenu si
+malheureusement entre nos parents n'a altéré en rien les sentiments de
+mon père; il m'a toujours parlé de toi avec tendresse, et s'il était ici
+il te tiendrait ce langage avec plus d'autorité seulement, mais non avec
+plus d'amitié, avec plus d'affection; notre maison est la tienne.
+
+--Je voudrais rester ici, dit-elle.
+
+--Assurément nous y resterons tant que cela sera nécessaire, j'y
+resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas
+d'aujourd'hui.
+
+--Je comprends, je sens que tu es la bonté même, mais tout le reste je
+le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs.
+
+Disant cela, elle détourna les yeux et par un mouvement rapide elle les
+jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage.
+
+--Je ne veux pas te distraire, continua Léon, et je ne te dirai que ce
+qui doit être dit.
+
+--Descendons à la mer, je te prie.
+
+--Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous éloignera pas de
+Bernières, où je vais pour prévenir par dépêche mon père de ce qui est
+arrivé; il faut que tu aies près de toi ceux qui t'aiment.
+
+Mais la réponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que Léon avait
+prévu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc avant
+plusieurs jours, le médecin s'y opposait formellement, et madame
+Haupois-Daguillon restait près de lui pour le soigner. Ils étaient l'un
+et l'autre désolés de ne pouvoir pas accourir auprès de Madeleine à qui
+ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur dévouement.
+
+--C'est près de ton père que tu devrais être, dit Madeleine, lorsque
+Léon lui lut cette dépêche, pars donc, je t'en prie.
+
+--Si mon père était en danger je partirais, mais cela n'est pas, ses
+douleurs se sont exaspérées sous l'influence des eaux, voilà tout; mon
+devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment où
+nous pourrons partir ensemble.
+
+Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Léon l'espérait; les jours
+s'écoulèrent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles qu'il reçut des
+gens postés le long de la côte furent toujours les mêmes: rien de
+nouveau.
+
+Chaque jour, chaque heure qui s'écoulaient augmentaient l'angoisse de
+Madeleine: jamais plus elle ne verrait son père qui n'aurait pas une
+tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer.
+
+Elle ne quittait pas la grève et du matin au soir on la voyait marcher
+sur le rivage, avec Léon près d'elle, depuis Langrune jusqu'à
+Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant
+vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle
+descendait.
+
+Devant cette jeune fille en noir, au visage pâle, au regard désolé, tout
+le monde se découvrait respectueusement; mais elle ne répondait jamais à
+ces témoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et lorsqu'elle les
+remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tête, sans
+parler à personne.
+
+C'était seulement aux douaniers et aux gens qui étaient chargés
+d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore était-ce d'une
+façon contrainte:
+
+--Rien de nouveau encore? demandait-elle.
+
+Mais elle ne prononçait pas de nom, et le mot décisif elle l'évitait.
+
+On lui répondait de la même manière, et le plus souvent sans parole, en
+secouant la tête.
+
+Le septième jour après la mort de M. Haupois, le temps, jusque-là beau,
+se mit au mauvais.
+
+Le vent, qui avait constamment été au sud, passa à l'est, puis au nord,
+d'où il ne tarda pas à souffler en tempête: toutes les barques revinrent
+à la côte, et sur la mer démontée on n'aperçut plus à l'horizon que de
+grands navires: le bateau de Pécune, que depuis sept jours on était
+habitué à voir du matin au soir courir des bordées devant Bernières, dut
+aborder ne pouvant plus tenir la mer.
+
+Aussitôt à terre, Pécune vint trouver Madeleine dans la cabine où elle
+se tenait avec Léon.
+
+--J'ai résisté tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y avait plus moyen
+de rester à la mer, excusez-moi, mamzelle.
+
+Madeleine inclina la tête.
+
+--Faut pas que cela vous désole, continua Pécune, c'est un bon vent pour
+votre malheureux, il porte à le côte; soyez sure que demain ou
+après-demain il doit aborder.
+
+Comme elle levait la main avec un signe d'incrédulité et de
+désespérance, Pécune se pencha vers elle, et d'une voix basse:
+
+--Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvième jour les noyés
+qui n'ont pas été retrouvés se lèvent eux-mêmes dans la mer et se
+mettent en marche pour venir se coucher dans la terre bénite; s'ils ne
+sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne
+restent en route que si le chemin à faire est trop long ou si le vent
+leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon présentement.
+Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre
+pauvre père.
+
+Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis il
+faiblit mais sans tomber complétement.
+
+Le matin du neuvième jour Léon vit arriver l'homme qui avait la garde du
+rivage de Bernières: M. Haupois venait d'aborder sur la grève, selon la
+prédiction de Pécune.
+
+L'enterrement eut lieu le même jour à trois heures de l'après-midi, et
+le soir Léon monta avec Madeleine dans le train qui arrive à Paris à
+cinq heures du matin.
+
+Pendant ces neuf jours il avait exécuté l'acte de dernière volonté de
+son oncle, il était resté près de Madeleine, «elle avait trouvé en lui
+une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu
+pleurer.»
+
+Mais sa tâche n'était pas finie.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Avant de quitter Saint-Aubin, Léon avait envoyé une dépêche pour qu'on
+préparât à Madeleine un appartement dans la maison de la rue de
+Rivoli,--celui que sa soeur occupait avant son mariage.
+
+En arrivant il la conduisit lui-même à son appartement:
+
+--Te voilà chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est celle de
+Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place
+de la soeur aînée.
+
+Il se dirigea sers la porte de sortie, mais après avoir fait quelques
+pas il revint en arrière:
+
+--Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en inquiète pas
+trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain à Rouen pour m'occuper
+des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux et
+je le rapporterai.
+
+--J'aurais voulu aller à Rouen.
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais....
+
+Elle hésita.
+
+Aussitôt il lui vint en aide:
+
+--Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires?
+
+Elle inclina la tête avec un signe affirmatif.
+
+--Sois tranquille, elles seront arrangées à la satisfaction de tous;
+aussi bien à l'honneur de ... mon oncle, qu'à l'intérêt de ceux avec qui
+il était en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais c'est
+trop causer. À tantôt!
+
+Elle le retint
+
+--Un seul mot.
+
+--Mais....
+
+--Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est
+douloureux et qu'il doit être dit: ces affaires sont embarrassées ...
+très-embarrassées; nous avons des dettes qui certainement dépasseront
+notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas
+m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se révéleront
+assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux
+qu'elles soient toutes payées.
+
+--C'est bien ainsi que je le comprends.
+
+--On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des choses
+de la loi; j'ai des droits à faire valoir comme héritière de ma mère;
+j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens à ce que tout ce
+que je possède soit vendu pour que ces dettes soient payées.
+
+Mais Léon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le désirait, car il
+trouva rue Royale une dépêche de son père annonçant son arrivée à Paris
+pour le soir même.
+
+Ce que Léon voulait en se rendant à Rouen, c'était prendre connaissance
+des affaires de son oncle, et dire aux créanciers qui allaient s'abattre
+menaçants qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'ils seraient payés
+intégralement et qu'il le leur garantissait, lui Léon Haupois-Daguillon,
+de la maison Haupois-Daguillon de Paris.
+
+Son père à Balaruc, cela lui était facile, il n'avait personne à
+consulter, il agissait de lui-même, dans le sens qu'il jugeait
+convenable.
+
+Mais l'arrivée de son père à Paris changeait la situation.
+
+Il fallait laisser à celui-ci le plaisir de sa générosité envers cette
+pauvre Madeleine; cela était convenable, cela était juste, et, de plus,
+cela était, jusqu'à un certain point, habile; on s'attache à ceux qu'on
+oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son père
+à Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait pour
+elle.
+
+C'était par le train de six heures que M. et madame Haupois-Daguillon
+devaient arriver à la gare de Lyon. À six heures moins quelques minutes,
+Léon les attendait à la porte de sortie des voyageurs. Tout d'abord il
+avait pensé à demander à Madeleine si elle voulait l'accompagner, ce qui
+eût été une prévenance à laquelle son père et sa mère auraient été
+sensibles; mais la réflexion l'avait fait vite renoncer à cette idée; il
+ne pouvait pas, à Paris, sortir seul avec Madeleine.
+
+De la gare de Lyon à la rue de Rivoli, le temps se passa pour M. et
+madame Haupois en questions, pour Léon en récit.
+
+Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait préparé
+sa réponse: «Comment était-il arrivé à Saint-Aubin juste au moment de la
+mort de son oncle?»
+
+Ce fut sa mère qui la lui posa:
+
+Son explication fut celle qu'il avait déjà donnée à Madeleine: le
+médecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le prévient que son
+oncle est menacé de devenir aveugle.
+
+Cette histoire du médecin avait l'inconvénient de ne pas expliquer la
+lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de
+cette lettre? Cela n'était pas probable; si contre toute attente le
+vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une
+façon telle quelle.
+
+Élevé par un père et une mère qui l'aimaient, Léon n'avait pas été
+habitué à mentir, aussi se serait-il assez mal tiré de son récit fait
+dans le calme et en tête à tête avec ses parents; mais en voiture, au
+milieu du bruit et des distractions, il en vint à bout sans trop de
+maladresse.
+
+En entrant dans le salon où Madeleine se tenait, M. Haupois-Daguillon
+ouvrit ses bras à sa nièce et l'embrassa tendrement.
+
+Puis après l'oncle vint la tante.
+
+Mais ce fut plutôt en père et en mère qu'ils l'accueillirent qu'en oncle
+et en tante.
+
+Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette
+nuance:
+
+--Désormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu trouveras
+dans ton oncle un père, dans Léon un frère; pour moi tu peux compter sur
+toute ma tendresse.
+
+Madeleine était trop émue pour répondre, mais ses larmes parlèrent pour
+elle.
+
+Madame Haupois Daguillon était depuis trop longtemps éloignée de sa
+maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre dès le soir même les
+habitudes de toute sa vie; aussi, malgré les fatigues d'un voyage de
+vingt-deux heures, voulut-elle, après le dîner, aller coucher rue
+Royale.
+
+--Je vais t'accompagner, lui dit son fils.
+
+À peine dans la rue, Léon se pencha à l'oreille de sa mère:
+
+--Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il.
+
+L'intonation de cette question était si douce, que madame
+Haupois-Daguillon s'arrêta surprise et, s'appuyant sur le bras de son
+fils, elle força celui-ci à la regarder en face:
+
+--Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle.
+
+--Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu
+n'avais pas vue depuis deux ans.
+
+--Et pourquoi tiens-tu tant à savoir ce que je pense de Madeleine?
+
+--Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me répondre.
+
+Ces quelques paroles s'étaient échangées rapidement; la voix du fils
+était émue; celle de la mère était inquiète.
+
+Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement.
+
+--Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui
+paraissait vouloir gagner du temps et peser sa réponse avant de la
+risquer.
+
+--Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je te
+parle.
+
+--J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes
+comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son
+esprit, de son coeur, de son caractère?
+
+--De tout.
+
+--Quand je voyais Madeleine, elle était une bonne petite fille,
+intelligente.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Douce de caractère et d'humeur facile.
+
+--N'est-ce pas? et pleine de coeur.
+
+--Elle était tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant je n'en
+sais rien; deux années changent beaucoup une jeune fille.
+
+--Assurément, mais moi qui, depuis dix jours, vis près d'elle, je puis
+t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractère de
+Madeleine, ils sont analogues à ceux qui se sont faits dans sa personne.
+
+--Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante.
+
+--Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme?
+
+--Je dirais que tu es fou.
+
+
+
+
+X
+
+
+Lorsque pendant trente ans on a dirigé une grande maison de commerce,
+avec une armée d'employés ou d'ouvriers sous ses ordres, on a pris bien
+souvent dans cette direction des habitudes d'autorité qu'on porte dans
+la vie et dans le monde; partout l'on commande, et à tous, sans admettre
+la résistance ou la contradiction.
+
+C'était le cas de madame Haupois-Daguillon qui, même avec ses enfants
+qu'elle aimait cependant tendrement, était toujours madame
+Haupois-Daguillon.
+
+Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'était en mère qu'elle lui
+avait tout d'abord parlé d'un ton affectueux et vraiment maternel; mais
+ce ne fut pas la mère qui s'écria: «Tu es fou»; ce fut la femme de
+volonté, d'autorité, la femme de commerce.
+
+Léon connaissait trop bien sa mère peur ne pas saisir les moindres
+nuances de ses intonations, et c'était précisément parce qu'il avait au
+premier mot senti chez elle de la résistance qu'il avait été si net et
+si précis dans sa demande: c'était là un des côtés de son caractère; mou
+dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et même cassant
+aussitôt qu'il se voyait en face d'une opposition.
+
+--En quoi est-ce folie de penser à prendre Madeleine pour femme?
+demanda-t-il.
+
+Ils étaient arrivés sur la place de la Concorde, madame Haupois s'arrêta
+tout à coup, puis, après un court mouvement d'hésitation, elle tourna
+sur elle-même.
+
+--Rentrons rue de Rivoli, dit-elle.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ton père n'est pas encore couché, tu vas lui expliquer ce que tu viens
+de me dire....
+
+--Mais....
+
+--Madeleine est la nièce de ton père; elle est son sang; par le malheur
+qui vient de la frapper, elle devient jusqu'à un certain point sa
+fille, c'est donc à lui qu'il appartient de décider d'elle. Je ne veux
+pas, si la réponse de ton père est contraire à tes désirs ... que tu
+m'accuses d'avoir pesé sur lui et d'avoir inspiré cette réponse.
+
+--Mais c'était là justement ce que je voulais, dit-il avec un sourire,
+tu l'as bien deviné.
+
+--Rentrons, explique-toi franchement avec ton père, il te dira ce qu'il
+pense.
+
+--Mais toi?
+
+--Je te le dirai aussi.
+
+--Tu me fais peur.
+
+Et, sans échanger d'autres paroles, ils revinrent à l'appartement de la
+rue de Rivoli.
+
+M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre sa
+femme et son fils.
+
+--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
+
+--Léon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse longuement,
+je veux te le dire en deux mots,--il désire prendre Madeleine pour
+femme.
+
+--Il est donc fou!
+
+--C'est justement le mot que je lui ai répondu.
+
+Puis, s'adressant à son fils:
+
+--Tu ne diras pas que ton père et moi nous nous étions entendus.
+
+Léon resta déconcerté, et pendant plusieurs minutes il regarda son père
+et sa mère, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur
+celle-là.
+
+Enfin il se remit.
+
+--Il y a une question que j'ai adressée à ma mère, veux-tu me permettre
+de te la poser?
+
+--Laquelle?
+
+--En quoi est-ce folie de vouloir épouser Madeleine?
+
+--Elle n'a pas un sou.
+
+--Je ne tiens nullement à épouser une femme riche.
+
+--Nous y tenons, nous!
+
+--Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, à épouser une femme que tu
+n'aimerais pas, mais je te demande qu'en échange tu ne prennes pas une
+femme qui ne nous conviendrait pas.
+
+--En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mère
+reconnaissait tout à l'heure qu'elle était charmante sous tous les
+rapports.
+
+--Sous tous, j'en conviens, répondit M. Haupois, sous un seul excepté,
+sous celui de la fortune; ta position....
+
+--Oh! ma position.
+
+--Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige à épouser
+une femme digne de toi.
+
+--Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine.
+
+--Il n'est pas question d'amour.
+
+--Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la première
+question à examiner, répliqua Léon avec une certaine raideur, et pour
+moi je puis vous affirmer que je n'épouserai qu'une femme que j'aimerai.
+
+Peu à peu le ton s'était élevé chez le père aussi bien que chez le fils,
+madame Haupois jugea prudent d'intervenir.
+
+--Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton père,
+tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur
+Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et
+financière que doit occuper dans le monde celle qui épousera l'héritier
+de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierté de ta maison,
+de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: «noblesse oblige»; la
+noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est «fortune qui
+oblige». Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas épouser une
+femme qui n'a rien.
+
+Depuis que ce gros mot de fortune avait été prononcé, Léon avait une
+réplique sur les lèvres: «Mon père n'avait rien, ce qui ne l'a pas
+empêché d'épouser l'héritière des Daguillon;» mais, si décisive qu'elle
+fût, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son père aussi bien que
+sa mère, et il la retint:
+
+--Il y aurait un moyen que Madeleine ne fût pas une femme qui n'a rien,
+dit-il en essayant de prendre un ton léger.
+
+--Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne
+discutât pas toujours gravement et méthodiquement.
+
+--Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue ta
+fille, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la
+moitié de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport égal.
+
+--Allons, décidément, tu es tout à fait fou.
+
+--Non, mon père, et je t'assure que je n'ai jamais parlé plus
+sérieusement; car je m'appuie sur ta bonté, sur ta générosité, sur ton
+coeur, et cela n'est pas folie.
+
+--Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes déjà
+entendus à ce sujet, ta mère et moi, de même que nous nous sommes
+entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons.
+
+--Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt sur
+ses lèvres; puis tout de suite s'adressant à son fils: C'est assez; nous
+savons les uns et les autres ce qu'il était important de savoir; ton
+père et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les nôtres:
+il est tard; nous sommes fatigués, et d'ailleurs il ne serait pas sage
+de discuter ainsi à l'improviste une chose aussi grave; nous y
+réfléchirons chacun de notre côté, et nous verrons ensuite chez qui ces
+sentiments doivent changer. Reconduis-moi.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Les mauvaises dispositions manifestées par son père et sa mère ne
+pouvaient pas empêcher Léon de s'occuper des affaires de Madeleine: tout
+au contraire.
+
+Le lendemain, il parla à son père de son projet d'aller à Rouen pour
+voir quelle était précisément la situation de son oncle.
+
+Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arrêta:
+
+--Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai déjà écrit à Rouen, et j'ai chargé
+un de mes anciens camarades, aujourd'hui avoué, de mener à bien cette
+liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme
+d'affaires viendra plus facilement à bout des créanciers.
+
+Le mot «liquidation» avait fait lever la tête à Léon, l'idée de venir
+«à bout des créanciers facilement» le souleva:
+
+--Pardon, s'écria-t-il, mais l'intention de Madeleine est d'abandonner
+tous les droits qu'elle tient de sa mère, pour que les créanciers soient
+payés; il n'y a donc pas à venir à bout d'eux.
+
+--Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont
+insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller à
+Rouen, ton voyage est inutile.
+
+--Je te répète ce que Madeleine m'a dit.
+
+--C'est bien, je sais ce que j'ai à faire. Mais puisqu'il est question
+de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce
+n'est pas sérieusement que tu penses à prendre Madeleine pour ta femme,
+n'est-ce pas?
+
+--Rien n'est plus sérieux.
+
+--Tu veux te marier?
+
+--Je désire devenir le mari de Madeleine.
+
+--À vingt-quatre ans, tu veux dire adieu à la vie de garçon, à la
+liberté, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens?
+
+--La vie de garçon n'a pas pour moi les charmes que tu supposes, et je
+me soucie peu d'une liberté dont je ne sais bien souvent que faire. J'ai
+plutôt besoin d'affection et de tendresse.
+
+--Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont manqué,
+répliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu étais fou, je te le répète
+aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de
+sang-froid et après réflexion. Toute la nuit j'ai réfléchi à ton projet,
+à ta fantaisie; et de quelque côté que je l'aie retourné, il m'a paru
+ce qu'il est réellement, c'est-à-dire insensé; aussi, pour ne pas
+laisser aller les choses plus loin, je te déclare, puisque nous sommes
+sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement à un mariage
+avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je
+te parle en mon nom et au nom de ta mère; tu n'épouseras pas ta cousine
+avec notre agrément; sans doute tu toucheras bientôt à l'âge où l'on
+peut se marier malgré ses parents; mais, si tu prends ainsi Madeleine
+pour femme, il est bien entendu dès maintenant que ce sera malgré nous.
+Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour être
+franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai écrit que
+notre intention était de recueillir cette pauvre enfant et de la traiter
+comme notre fille, nous pensions, ta mère et moi, que tu n'éprouverais
+pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour
+toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier
+nous prouve que nous nous trompions.
+
+--Jusqu'à ce jour Madeleine n'a été pour moi qu'une soeur.
+
+--Jusqu'à ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez à chaque instant,
+et si vous vivez sous le même toit, les sentiments fraternels seront
+remplacés par d'autres sans doute; tu te laisseras entraîner par la
+sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son côté, pourra
+très-bien ne pas rester insensible à ta tendresse et t'aimer aussi. Cela
+est-il possible, je le demande?
+
+--Que voulez-vous donc, ma mère et toi?
+
+--Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous
+sommes décidés à ne pas te laisser épouser Madeleine.
+
+--Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mère vous ne ferez cela.
+
+--Il dépend de toi que Madeleine reste ici comme si elle était notre
+fille.
+
+--Et comment cela?
+
+--Tu comprends, n'est-ce pas, qu'après ce que tu nous as dit nous ne
+pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme,
+nous ne pouvons pas tolérer que vous viviez l'un et l'autre dans une
+étroite intimité.
+
+--Vous reconnaissez donc de bien grandes qualités à Madeleine, que vous
+craignez qu'une intimité de chaque jour développe un amour naissant? Si
+Madeleine n'est pas digne d'être aimée, le meilleur moyen de de me le
+prouver n'est-il pas de me laisser vivre près d'elle pour que j'apprenne
+à la connaître et à la juger telle qu'elle est?
+
+--Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous le
+même toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en serait
+ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont commencé;
+régulièrement, beaucoup plus régulièrement qu'autrefois, tu déjeunerais
+avec nous, tu dînerais avec nous, tu passerais tes soirées avec nous,
+c'est-à-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se réalise pas, il n'y a
+que deux partis à prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou tu
+t'éloignes toi-même.
+
+--C'est ma mère qui a eu cette idée?
+
+--Ta mère et moi; mais ne nous fais pas porter une responsabilité qui
+t'incombe à toi-même, et si ce que je viens de te dire te blesse,
+n'accuse que celui qui nous impose ces résolutions.
+
+--Et où dois-je aller?
+
+--À Madrid, où ta présence sera utile, très-utile aux affaires de notre
+maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et
+nous avons pour elle les soins d'un père et d'une mère; tu la refuses,
+alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable où elle
+vivra jusqu'au jour de son mariage.
+
+Léon resta assez longtemps sans répondre.
+
+--Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien?
+
+--Je sens que votre résolution est par malheur bien arrêtée, je ne lui
+résisterai donc pas. J'irai à Madrid, car je ne veux pas causer à
+Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre à
+votre volonté, je ne renonce pas à Madeleine. Loin d'elle j'interrogerai
+mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'éprouve pour elle,
+quelle est leur solidité et leur profondeur; à mon retour je vous ferai
+connaître ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et nous
+reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte!
+
+--Le plus tôt sera le mieux.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Ce n'était pas la première fois que Léon se trouvait en opposition avec
+les idées ambitieuses de son père et de sa mère; il les connaissait donc
+bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas à lutter
+contre elles.
+
+Quand sa mère avait dit avec modestie et les yeux baissés: «notre
+position», tout était dit.
+
+Et, pour son père, il n'y avait rien au-dessus de la fortune «gagnée
+loyalement dans le commerce».
+
+Tous deux avaient au même point la fierté de l'argent et le mépris de la
+médiocrité.
+
+Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait été
+question de marier celle-ci, quelle était la puissance tyrannique de ces
+idées, qui avaient fait repousser, malgré les supplications de Camille,
+les prétendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en fin de
+compte un baron Valentin, à peine noble mais riche. Combien de fois
+Camille, qui voulait être duchesse et qui n'admettait qu'avec rage la
+possibilité d'être simple marquise, avait-elle versé des torrents de
+larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touché M. et madame Haupois.
+
+--Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre.
+
+Cette réponse avait toujours été la même en présence d'un mari pauvre.
+
+S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'était faire faillite moralement.
+
+Que répondre à son père et à sa mère lui disant: «Ce n'est pas Madeleine
+que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?»
+
+Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne
+feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait,
+ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en réalité contre elle.
+
+Ce qu'il fallait pour le moment, c'était que Madeleine restât près de
+son père et de sa mère et qu'elle devînt de fait ce qu'elle n'était
+encore qu'en parole: leur fille.
+
+Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il serait
+pour lui-même un temps d'épreuve. Loin de Madeleine, il sonderait son
+coeur. Et, s'étant dégagé du sentiment de sympathie et de tendresse qui
+à cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait réellement
+sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'épouser malgré son
+père et sa mère.
+
+La chose était assez grave pour être mûrement pesée et ne point se
+décider à la légère par un coup de tête ou dans un mouvement de révolte.
+
+Résolu à partir, il voulut l'annoncer lui-même à Madeleine, et pour cela
+il choisit un moment où, sa mère étant occupée rue Royale et son père
+étant à son cercle, il était certain de la trouver seule et de n'être
+point dérangés dans leur entretien.
+
+--Je viens t'annoncer mon départ pour demain, dit-il.
+
+À ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni émotion, mais tirant un
+morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit à son
+cousin.
+
+--Voici la liste des objets que je te prie de me faire expédier,
+dit-elle.
+
+--Mais je ne vais point à Rouen, je pars pour Madrid.
+
+--Madrid!
+
+Et cette émotion que Léon lui reprochait tout bas de n'avoir point
+manifestée quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et pâlir
+ses lèvres frémissantes.
+
+--Tu pars! répéta-t-elle tout bas et machinalement: Ainsi tu pars.
+
+--Demain.
+
+--Et tu seras longtemps absent?
+
+Il hésita un moment avant de répondre.
+
+--Je ne sais.
+
+--C'est-à-dire pour être franc que tu ne peux pas prévoir le moment de
+ton retour, n'est-ce pas? Tu as été si bon, si généreux pour moi, que me
+voilà tout attristée.
+
+Puis baissant la voix:
+
+--Avec qui parlerai-je de lui?
+
+Et deux larmes coulèrent sur ses joues.
+
+C'était la pensée de son père qui, assurément, faisait couler les
+larmes, et cette pensée seule.
+
+--Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon père? demanda Léon après
+quelques minutes de réflexion; tu sais qu'ils se sont aimés tendrement
+comme deux frères, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a brisé nos
+relations, mon père avait plaisir à raconter des histoires de son
+enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frère Armand se trouvait
+mêlé: tu seras agréable à mon père en lui parlant de ce temps.
+
+--Certes je le ferai.
+
+--Puisque je te demande d'être agréable à mon père, veux-tu me permettre
+de te donner un conseil, ma chère petite Madeleine?...
+
+Il s'arrêta brusquement, car, se laissant entraîner par son émotion il
+avait été plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller.
+
+Mais aussitôt il reprit en souriant:
+
+--Tiens! voilà que je parle comme lorsque tu n'étais qu'une petite fille
+et que nous jouiions au mariage.
+
+Elle détourna la tête et ne répondit pas.
+
+--Ce que je veux te demander, poursuivit Léon vivement, c'est que tu
+t'appliques à faire la conquête de mon père et de ma mère. Cela te sera
+facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es.
+
+--Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face,
+dit-elle en s'efforçant de sourire.
+
+--Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut bien
+que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de
+cette qualité.
+
+--Adresse-toi à mon désir de t'être agréable à toi-même, c'est assez.
+
+--Enfin, je veux que tu charmes mon père et ma mère de telle sorte qu'à
+mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par
+l'adoption, mais encore par l'affection. Présentement tu sais qu'ils
+t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en sorte
+qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plaît parce qu'on plaît,
+sans raison bien souvent; mais on plaît aussi parce qu'on veut plaire.
+Fais-moi l'amitié, chère petite ... cousine, de leur plaire à tous
+deux, à l'un comme à l'autre. Ce qui sera le plus sensible à ma mère, ce
+sera l'intérêt que tu porteras aux affaires de notre maison. Si tu veux
+bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides à
+écrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires
+intelligemment quelques belles pièces d'orfèvrerie, elle t'adorera.
+Quant à mon père, il sera très-heureux que tu l'accompagnes dans sa
+promenade de tous les jours aux Champs-Élysées, et quand il sera fier de
+toi pour les regards d'admiration que tu auras provoqués en passant
+appuyée sur son bras, sa conquête sera faite aussi, et solidement, je
+t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration.
+
+--Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement.
+
+--Maintenant il me reste à parler d'un membre de notre famille avec qui
+tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il
+n'est même pas à souhaiter que tu fasses sa conquête.
+
+--Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle?
+
+--Parce qu'elle voudrait te marier.
+
+Elle ne put retenir un mouvement de répulsion.
+
+--Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de progrès en
+elle, depuis qu'elle est mariée; elle a toujours à offrir une collection
+de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les plus
+beaux noms de la noblesse française ou étrangère, car elle n'a pas de
+préjugés patriotiques.
+
+--Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles
+pauvres.
+
+--Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas être si
+pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans
+une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la
+beauté, par la grâce, par les qualités de l'esprit et de l'âme....
+
+Il avait prononcé ces paroles avec élan, il s'arrêta, et reprenant le
+ton enjoué:
+
+--Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes ainsi
+faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me réserve de te
+marier....
+
+Elle le regarda interdite, ne sachant évidemment que penser de ces
+paroles et cherchant leur sens.
+
+Il continua en souriant:
+
+--Plus tard, à mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne permets à
+personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle malgré
+toi, écris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une jeune
+fille écrive ainsi, même à son cousin; mais dans une circonstance aussi
+grave, ce ne serait pas à ton cousin que tu écrirais, ce serait à ... ce
+serait à ton frère. Me le promets-tu?
+
+Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.
+
+--Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose à te demander. Je
+voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me
+quitterait pas. Veux-tu me donner le petit médaillon qui était suspendu
+à la chaîne de mon oncle et dans lequel se trouve l'émail fait d'après
+ton portrait quand tu étais petite fille?
+
+--Si je veux, ah! de tout coeur!
+
+Et vivement elle courut chercher ce médaillon qu'elle tendit à Léon.
+
+--Merci, dit-il.
+
+Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la
+regardant dans les yeux.
+
+À ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, les couvrit
+d'un coup d'oeil.
+
+--Je faisais mes adieux à Madeleine, dit Léon après un court moment
+d'embarras, car j'avance mon départ, je me mettrai en route demain
+matin.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Après le départ de Léon, Madeleine s'appliqua de tout coeur à suivre les
+conseils qu'il lui avait donnés, et cela lui fut d'autant plus facile
+qu'elle désirait elle-même très-franchement plaire à son oncle et à sa
+tante.
+
+Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le
+dégoût, ni le mépris, et ce n'était nullement un ennui pour elle d'aller
+passer quelques heures de sa journée auprès de sa tante; elle prenait
+intérêt à ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait
+des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives
+pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame
+Haupois-Daguillon était enchantée d'elle.
+
+Si elle n'éprouvait pas non plus un plaisir extrême à monter chaque jour
+les Champs-Élysées jusqu'à l'Arc de Triomphe et à les redescendre à
+l'heure où le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale
+promenade, cela ne lui était pas en réalité une bien grande fatigue:
+son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnât, elle était
+elle-même contente du contentement de son oncle.
+
+M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garçon et homme à bonnes
+fortunes, avait, malgré l'âge et ses occupations commerciales, conservé
+l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un
+statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles à la beauté féminine
+que ce riche bourgeois. Sa nièce eût été laide ou mal bâtie, il ne l'eût
+point pour cela repoussée; mais les sentiments de compassion qu'il eût
+éprouvés pour elle n'eussent en rien ressemblé à ceux de tendre
+sympathie qui tout de suite l'avaient touché lorsqu'après une séparation
+de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'être laide ou mal bâtie, elle
+était au contraire fort belle et surtout admirablement modelée cette
+jeune nièce: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses épaules
+tombantes sans saillies osseuses, son torse entier étaient dignes de la
+sculpture, et comme sur ces épaules se dressait une tête gracieuse et
+fine d'une beauté délicate, que la douleur en ces derniers temps avait
+pétrie pour lui donner quelque chose de tendre et de poétique, qu'elle
+n'avait pas en sa première jeunesse, elle produisait une vive sensation
+sur ceux qui la voyaient, alors même qu'il ne la connaissaient pas. Et
+pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil à la démarche modeste,
+il arrivait souvent qu'on se retournât ou qu'on s'arrêtât alors qu'elle
+accompagnait son oncle qui, lui, s'avançait en vainqueur superbe: il
+marchait la tête haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate
+longue et sur une chemise d'une blancheur éblouissante formant le
+plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonnée
+qui maintenait au majestueux un ventre proéminent; tenant dans sa main
+soigneusement gantée une canne dont la pomme en argent était ciselée et
+niellée avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du
+trottoir; tendant le mollet, il passait à travers la foule, heureux de
+sa bonne santé, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et
+fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait
+à son bras.
+
+En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le désir de Léon, la
+conquête de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux
+un père et une mère, elle sentit au moins qu'elle était adoptée avec
+tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce
+qu'il le faut.
+
+Dans l'apaisement que le temps amena peu à peu en elle, deux points
+noirs restèrent cependant inquiétants pour son esprit et menaçants pour
+son repos.
+
+L'un se trouva dans les soins gênants dont l'entoura le principal
+employé de son oncle, un jeune homme de l'âge de Léon et son camarade de
+classes, nommé Eugène Saffroy;--l'autre dans l'ignorance où son oncle la
+laissait à propos du règlement des affaires de son père.
+
+Le premier souci de son oncle, dès qu'elle s'était installée à Paris,
+avait été de provoquer son émancipation, et, aussitôt qu'il l'eut
+obtenue, de se faire donner une procuration générale, de telle sorte que
+Madeleine n'eût à se préoccuper ni à s'occuper de rien. Si elle avait
+osé, elle aurait dit qu'elle désirait au contraire régler elle-même tout
+ce qui touchait la succession de son père; mais une extrême réserve lui
+était imposée en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait osé
+risquer, son oncle lui avait fermé la bouche:
+
+--As-tu confiance en moi?
+
+--Oh! mon oncle.
+
+--Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Léon m'a dit que tu
+abandonnais tous tes droits, nous aurons égard à ta volonté, qui est
+respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter
+à ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux
+mains les quittances de tous ceux à qui ton père devait; cela, il me
+semble, doit te suffire.
+
+Évidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle était
+parfaitement juste. N'était-ce pas lui qui payait? Il avait bien le
+droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin
+de compte, lui coûterait assez cher.
+
+Elle se disait, elle se répétait tout cela, et cependant elle était
+tourmentée autant qu'affligée que son oncle ne lui parlât jamais de ce
+qui se passait à Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait
+prendre à coeur de sauver l'honneur de son père et de défendre sa
+mémoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvreté, celui-là était
+pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait
+rien, pas même parler, pas même savoir; elle n'avait qu'à attendre dans
+son impuissance et surtout dans une confiance apparente.
+
+Du côté d'Eugène Saffroy, son tourment, pour être moins profond, n'était
+pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.
+
+Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugène Saffroy avait été
+recueilli, après la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon,
+qui l'avait fait élever et instruire avec Léon, jusqu'au jour où
+celui-ci avait quitté le collége pour l'École de droit. À cette époque
+Eugène Saffroy était entré dans la maison de la rue Royale, et
+rapidement, par son zèle, par son activité, par son intelligence des
+affaires, il était devenu un employé modèle, réalisant ainsi le secret
+désir de madame Haupois-Daguillon qui avait été de faire de lui le
+soutien de Léon, c'est-à-dire l'homme de travail et le directeur réel de
+la maison dont Léon serait bientôt le chef en nom beaucoup plus qu'en
+fait.
+
+Lorsqu'on a de pareilles visées sur un homme qui, par son activité et
+son intelligence, peut se créer partout une bonne situation, on ne
+saurait trop le ménager pour se l'attacher solidement.
+
+C'était ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double
+rapport des intérêts et des relations, elle l'avait traité aussi
+généreusement que possible; non-seulement il avait une part dans les
+bénéfices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les
+dimanches, à Paris pendant l'hiver, et pendant l'été au château de
+Noiseau: il était presque un associé, et jusqu'à un certain point un
+membre de la famille.
+
+Cette position l'avait mis en relations fréquentes avec Madeleine, qu'il
+voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait
+dans les magasins de la rue Royale auprès de sa tante, et le dimanche
+quand il venait dîner à Noiseau.
+
+Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde à ses attentions et à ses
+politesses, mais bientôt elle avait dû reconnaître qu'il n'était pour
+personne ce qu'il était pour elle.
+
+Alors elle s'était renfermée dans une extrême réserve; mais, sans se
+décourager, il avait persisté, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle
+arrivait, cherchant sans cesse à lui adresser la parole, et, ce qu'il y
+avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame
+Haupois-Daguillon étaient présents, comme s'il se savait assuré de leur
+consentement.
+
+Madeleine était assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces
+politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait à lui
+plaire; à la vérité, c'était avec toutes les marques du plus grand
+respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il était visible
+pour tous.
+
+Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en
+apercevant, comment ne disaient-ils rien?
+
+Cela était étrange.
+
+La soeur de Léon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la
+campagne, se chargea de l'éclairer à ce sujet.
+
+Au temps où Camille venait passer une partie de ses vacances à Rouen,
+elle n'avait pas grande amitié pour sa cousine Madeleine, mais
+maintenant la situation n'était plus la même, Madeleine était
+malheureuse, orpheline, pauvre, et c'était assez pour que la baronne
+Valentin, qui ne désirait rien tant que de trouver «des personnes
+intéressantes» qu'elle pût conseiller, secourir et protéger, lui
+témoignât une active sympathie.
+
+Son premier mot, lorsqu'elle avait trouvé Madeleine installée chez ses
+parents et l'avait embrassée affectueusement, avait été pour lui dire
+tout bas à l'oreille:
+
+--Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus
+belles relations.
+
+Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarqué l'attitude de
+Saffroy, elle s'était expliqué franchement et vigoureusement sur les
+prétentions du commis:
+
+--Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,--elle se plaisait à
+se moquer des roturiers en leur donnant la particule,--tu vois que
+monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-être
+pas, c'est qu'il est encouragé par mon père et ma mère.
+
+--Ils te l'ont dit? s'écria Madeleine.
+
+--Non, mais cela n'était pas nécessaire; j'ai des yeux pour voir, il me
+semble. D'ailleurs, cette faveur que mon père et ma mère accordent à
+Saffroy entre dans leur système: ils veulent se l'attacher et ils vont
+jusqu'à vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien
+certains qu'il ne se séparera jamais de Léon et qu'il s'exterminera
+toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas.
+D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a déjà que trop de
+puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir.
+Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Bréauté de Valletot! Sois
+tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquière.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux était de se
+conduire, avec Saffroy de façon à ce que celui-ci comprit bien qu'elle
+ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il
+renoncerait sans doute à son projet; on n'épouse pas volontiers une
+jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et
+bien clairement qu'elle ne vous aime pas.
+
+Mais la choses ne tournèrent point comme elle l'avait espéré; Saffroy ne
+montra aucun découragement, et, comme elle persistait dans sa réserve et
+sa froideur, sa tante intervint entre eux.
+
+--Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune
+commis avait été tenu à distance avec plus de raideur encore que de
+coutume.
+
+--Mais rien.
+
+--Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien
+hautaine avec lui.
+
+--Hautaine!
+
+--Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est
+notre ami bien plus que notre employé; il a toute notre confiance. Et
+j'ajoute qu'il la mérite pleinement sous tous les rapports, il mérite
+d'être aimé; jeune, beau garçon, intelligent, instruit, il rendra
+heureuse la femme qu'il épousera et il lui donnera une belle position
+dans le monde.
+
+Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant
+entièrement d'un coup d'oeil profond.
+
+Puis, après un moment de réflexion, elle continua:
+
+--Puisque nous avons parlé de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au
+bout, dit-elle.
+
+Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de manière à la
+bien tenir sous ses yeux:
+
+--Tu n'as pas oublié que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce
+rôle que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations
+sérieuses; la première et la plus importante est de penser à ton avenir,
+c'est-à-dire à ton mariage.
+
+--Mais ma tante....
+
+--Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage?
+Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux
+songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions
+coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure
+présente; nous devons nous préoccuper du lendemain, et c'est ce que nous
+faisons.
+
+Madeleine écoutait avec inquiétude, car elle ne voyait que trop
+clairement où l'entretien allait aboutir.
+
+--En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne
+voulons pas, comme certains parents égoïstes, nous décharger au plus
+vite de la responsabilité qui nous incombe, et il n'est nullement dans
+nos intentions d'avancer le jour où nous nous séparerons. Nous t'aimons,
+ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que
+cette séparation, un chagrin très-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens
+à Saffroy dont, en réalité, je ne me suis pas éloignée autant que
+l'incohérence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc
+un double désir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous séparer
+de toi. Ce double désir, nous croyons avoir trouvé le moyen de le
+réaliser. Ne devines-tu pas comment?
+
+Madeleine ne répondit pas. Peut-être, en attendant, trouverait-elle une
+réponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.
+
+--Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon,
+c'est de te donner Saffroy pour mari.
+
+Prévenue, Madeleine ne broncha pas.
+
+--Tu ne dis rien?
+
+--Je n'ai qu'une chose à dire, c'est que je désire ne pas me marier.
+
+--En ce moment, je te répète que nous comprenons cela. Mais je ne parle
+pas de demain. Je parle de l'avenir.
+
+Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses pensées; que
+diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle déclarerait qu'elle ne
+voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette réponse
+une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui témoignaient,
+et qui était si douce à son coeur brisé, ne se changerait-elle pas en
+froideur? Elle n'était pas leur fille; et si elle voulait être aimée
+d'eux il fallait qu'elle se fît aimer, et c'était prendre une mauvaise
+route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.
+
+Comme elle cherchait, sans les trouver, hélas! les raisons qui
+pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se
+fâcher de son refus, elle reçut de Rouen une lettre qui, tout en lui
+causant un très-vif chagrin, lui parut propre à rompre complétement tout
+projet de mariage avec Saffroy.
+
+Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de
+papiers qui étaient les reçus des sommes dues par son père.
+
+--Je t'avais promis de mener à bien le règlement des affaires de ton
+pauvre père, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que
+tu devras conserver avec soin, les reçus pour solde,--il avait souligné
+ce mot,--de ses créanciers, de tous ses créanciers.
+
+Elle s'était jetée alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles
+pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrassé.
+
+L'honneur de son père était sauf et c'était à son oncle qu'elle le
+devait. Il avait tout payé puisque les créanciers, tous les créanciers
+avaient signé des quittances pour solde: on ne donne des quittances que
+contre argent.
+
+La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait
+et connaissait mal les affaires.
+
+Elle était d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'était
+trouvée assez souvent en relations dans une maison amie, et c'était en
+rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait
+pour lui écrire.
+
+Créancière de l'avocat général pour une somme de dix mille francs prêtée
+d'une façon assez irrégulière, elle avait été appelée par l'homme
+d'affaires chargé de liquider la succession de M. Haupois, et on lui
+avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle
+une quittance entière; tout d'abord elle avait refusé; mais l'homme
+d'affaires, ne se laissant émouvoir par rien, lui avait démontré que si
+elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, après avoir
+pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre
+quittance entière de 10,000 francs, touché les cinq mille qu'on lui
+proposait. Son cas n'avait pas été unique; d'autres comme elle avaient
+perdu la moitié de ce qui leur était dû et cependant avaient signé les
+reçus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces créanciers avaient pu supporter
+ce sacrifice, elle n'était pas dans une aussi bonne situation qu'eux;
+cette perte de cinq mille francs était une ruine pour elle, et c'était
+pour cela qu'elle s'adressait directement à mademoiselle Madeleine
+Haupois, en faisant appel à ses sentiments de justice, d'honneur et de
+piété filiale.
+
+La lecture de cette lettre avait atterré Madeleine. Eh quoi! c'était là
+ce que son oncle appelait mener à bien le règlement des affaires de son
+père!
+
+Mais, après une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouvé un moyen qui
+non-seulement payerait entièrement les dettes de son père, mais qui
+encore empêcherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage.
+
+Et le jour même, à l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle,
+profondément émue, mais aussi fermement résolue, elle s'ouvrit à lui.
+
+
+
+
+XV
+
+
+M. Haupois était un homme méthodique en toutes choses, même en ses
+distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le
+faisait une seconde fois, une troisième, et toujours. Ainsi, ayant pris
+l'habitude de monter chaque jour les Champs-Élysées et de les
+redescendre, il ne dépassait jamais le rond-point de l'Étoile; arrivé
+là, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou
+douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de
+Boulogne, et revenait à petits pas à Paris, prenant pour descendre le
+trottoir opposé à celui qu'il avait suivi pour monter.
+
+Madeleine monta les Champs-Élysées, appuyée sur le bras de son oncle,
+sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre,
+une maison, un endroit quelconque où elle parlerait, et dépassant cette
+maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de prétextes, combien de
+raisons même n'avait-elle pas pour se taire! son oncle était distrait;
+on les avait salués; on allait les aborder.
+
+Enfin, ils arrivèrent au rond-point de l'Étoile: il fallait se décider
+ou renoncer.
+
+--Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en
+s'efforçant de prendre un ton enjoué alors que son coeur était serré à
+étouffer.
+
+--Jusqu'au Bois!
+
+Et M. Haupois resta un moment stupéfait, se demandant ce que pouvait
+signifier une pareille extravagance. Mais c'était une voix douce et
+harmonieuse qui venait de lui parler, c'étaient de beaux yeux tendres
+qui le regardaient, il se laissa toucher.
+
+--Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?
+
+--C'est ce que je me demande. Le temps est à souhait pour la promenade,
+ni chaud ni froid; pas de poussière, pas de boue et un splendide
+coucher de soleil qui se prépare derrière le Mont-Valérien.
+
+--Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.
+
+En peu de temps, ils arrivèrent à l'entrée du Bois: le soleil s'était
+abaissé derrière le Mont-Valérien, dont la dure silhouette se découpait
+en noir sur un fond d'or, et déjà des vapeurs blanches s'élevaient çà et
+là au-dessus des arbres dépouillés de feuilles.
+
+Puis, ayant pris l'allée des fortifications ils se trouvèrent seuls au
+milieu du bois, dans le silence qui n'était troublé que par le bruit des
+feuilles sèches soulevées par leurs pas: le moment était venu de parler.
+
+Comme elle réfléchissait depuis quelques instants, son oncle
+l'interpella:
+
+--Je te trouve bien mélancolique, si tu es fatiguée, dis-le franchement,
+ma mignonne, nous rentrerons.
+
+--Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir
+d'une lettre que j'ai reçue, une lettre de Rouen.
+
+--De Rouen?
+
+--De madame Monfreville.
+
+À ce nom, qui était celui de la vieille dame créancière de l'avocat
+général, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrariété.
+
+--Et que te veut madame Monfreville?
+
+--Elle me dit qu'elle n'a touché que cinq mille francs sur les dix mille
+qui étaient dus par mon père, et elle me demande, elle me prie de lui
+faire payer ces cinq mille francs.
+
+--Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes
+ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne
+t'est rien resté, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mère.
+Elle veut t'apitoyer après avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi.
+Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui répondre moi-même de
+façon à ce qu'elle te laisse tranquille désormais.
+
+--Mais, mon oncle.
+
+Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.
+
+--Les comptes faits, le passif de ton père s'est trouvé de 75% supérieur
+à son actif augmenté de l'abandon de tes droits, j'ai pris à ma charge
+25% et nous sommes ainsi arrivés à offrir aux créanciers 50%, qui ont
+été acceptés avec une véritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un
+bon nombre c'était plus qu'il ne leur était dû réellement, et ils
+avaient encore un joli bénéfice, tant ton pauvre père avait mal arrangé
+ses affaires. C'était le cas particulièrement de ta vieille madame
+Monfreville, à qui, je le parierais, ton père ne devait pas légitimement
+plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de
+résistance pour donner une quittance entière, et cela prouve mieux que
+tout la valeur de ces créances.
+
+Cette explication pouvait être bonne, mais elle ne porta nullement la
+conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur:
+que son père dût légitimement ou non, elle ne s'en inquiétait pas; il
+devait, c'était assez pour qu'elle voulût payer.
+
+--Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je
+suis pénétrée de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant
+j'ose encore vous demander davantage.
+
+--Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et
+je ne la ferai pas.
+
+--Vous êtes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous
+expliquera comment j'ose avoir une manière de comprendre et de sentir
+les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce
+que mon père doit fût payé.
+
+--Tout ce qu'il devait réellement a été payé.
+
+--J'entends tout ce qu'on lui réclamait.
+
+--C'est de la folie.
+
+--Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice,
+mais ma tante m'a dit que, dans votre générosité, vous vouliez me donner
+une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux
+pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie,
+ne me donnez pas cette dot, et employez-la à payer ce que mon père doit.
+
+--Ton père ne doit rien, je te le répète, et ce que tu me demandes là
+est absurde à tous les points de vue.
+
+--Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la mémoire de mon père;
+permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit
+l'être, alors même que cela serait absurde.
+
+--Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de
+repousser un bon mariage. C'est son indépendance qu'elle refuse.
+
+--Mais l'indépendance ne peut-elle pas aussi s'acquérir, pour une
+orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que
+vous me destiniez à payer ces dettes, ce sera précisément et seulement
+cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant
+ces deux grâces, vous aurez été pour moi le meilleur des parents.
+Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma
+tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'être pauvre
+comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.
+
+M. Haupois-Daguillon s'arrêta, et durant assez longtemps il regarda sa
+nièce, dont le visage pâli par l'émotion recevait en plein la lumière du
+soleil couchant.
+
+--Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1° payer ce que tu crois
+que ton père doit encore; 2° ne pas épouser Saffroy; 3° travailler, et
+surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon oncle, dit-elle.
+
+--Eh bien! je ne consentirai à aucune de ces trois choses,--je ne
+payerai pas ce que ton père ne doit pas,--je ferai tout au monde pour
+que tu épouses Saffroy,--je ne te permettrai jamais de travailler dans
+ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons à te
+donner, tu les connais déjà ou tu les sens. Mais comme tu pourrais
+t'étonner que je ne veuille pas te donner à travailler dans notre
+maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille,
+j'admets que des explications sont nécessaires; les voici donc: tu es
+jeune, jolie, séduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut
+pas vivre sur le pied de l'intimité avec un homme jeune aussi, beau
+garçon aussi, qui est son cousin. Il y a là un danger pour tous. Mariée,
+nous ne nous séparerions jamais, puisque ton mari serait notre associé.
+Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme
+employée de la maison, nous serions obligés de tenir notre fils loin de
+Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant à Madrid malgré le
+chagrin que nous éprouvions à nous séparer de lui. Il y restera tant que
+tu n'auras pas accepté Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous
+créera pour tous une situation bien difficile. Réfléchis à tout cela, et
+plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme
+tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici à
+Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les
+bruits de la maison se furent éteints, Madeleine réfléchit à ce que son
+oncle lui avait demandé.
+
+Qu'on ne voulût pas payer les dettes de son père, c'était ce qu'elle ne
+comprenait pas. Son oncle, elle en était convaincue, était un honnête
+homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'était la
+réputation de probité commerciale dont il jouissait. D'autre part, il
+poussait jusqu'à l'orgueil la fierté de son nom. Alors comment se
+faisait-il qu'il ne voulût pas payer intégralement les dettes de son
+propre frère, et qu'il s'abaissât à chercher un arrangement avec les
+créanciers de celui-ci?
+
+Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le
+déterminer à procéder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on
+réclamait à la succession de son frère fût dû réellement, avait-il dit.
+Mais qu'importait? ce n'était pas cette succession qui était engagée,
+c'était la mémoire de ce frère.
+
+Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-même.
+
+Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne
+possède rien?
+
+Sans doute, il y avait un moyen qui se présentait à elle, et qui
+très-probablement réussirait,--c'était d'accepter Saffroy pour mari.
+Qu'elle allât à lui et franchement qu'elle lui dît: «Je serai votre
+femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon
+père avec la dot ou plutôt sur la dot que mon oncle me donnera», et il
+semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce
+n'était pas l'amour, ce serait l'intérêt qui lui dirait d'accepter cette
+condition.
+
+Mais pour agir ainsi il eût fallu qu'elle fût libre, et elle ne l'était
+pas.
+
+Pour donner sa vie en échange de l'honneur de son père, il eut fallu
+qu'elle fût maîtresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas.
+
+Ce n'était plus l'heure des ménagements et des compromis avec soi-même,
+et eût-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eût pas pu, les
+paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Léon.
+
+Dans sa pureté virginale elle avait repoussé cet aveu chaque fois que de
+son coeur il lui était monté aux lèvres. Ingénieuse à se tromper
+elle-même, elle s'était dit et répété que les sentiments qu'elle
+éprouvait pour Léon étaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une
+soeur pour son frère, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait
+pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.
+
+Mais cela était hypocrisie et mensonge.
+
+La vérité, la réalité c'était qu'elle l'aimait non comme son cousin, non
+comme son frère, non pas par reconnaissance; c'était l'amour qui
+emplissait son coeur.
+
+Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le
+repousser quand, pensant à un mariage avec Saffroy, elle se sentait
+étouffée par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son père,
+elle eût ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aimé Léon?
+c'était son coeur qui se révoltait contre sa tête, c'était l'amour de
+l'amante, qui refusait de se sacrifier à l'amour de la fille.
+
+Libre, elle eût pu accepter Saffroy même ne l'aimant pas,--la tendresse
+sinon l'amour naîtrait peut-être plus tard.
+
+Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle
+était à un autre? Ç'eût été tromperie de se dire que la tendresse
+naîtrait peut-être plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait
+bien qu'elle n'aimerait jamais que Léon.
+
+Même pour l'honneur de son père, elle ne pouvait pas se déshonorer ni
+déshonorer son amour.
+
+Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la
+mémoire de son père fût déshonorée.
+
+Jamais elle n'avait éprouvé pareille angoisse: par moments son coeur
+s'arrêtait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa
+tête à croire que son crâne allait éclater, puis tout à coup un
+anéantissement la prenait, et, s'enfonçant la tête dans son oreiller,
+elle pleurait comme une enfant; mais ce n'étaient pas des larmes qu'il
+fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre
+son désespoir, elle se disait qu'elle devait être digne de son amour
+pour son père, aussi bien que de son amour pour Léon.
+
+Oui, c'était cela, et cela seul qu'elle devait.
+
+Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, à cette pensée,
+elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses accès de
+désespérance la reprenaient: ah! misérable fille qu'elle était, sans
+initiative et sans force.
+
+À qui s'adresser, à qui demander conseil?
+
+Il y avait dans sa chambre, qui avait été autrefois celle de Camille, un
+portrait de Léon fait à l'époque où celui-ci avait vingt ans, et que
+Camille, se mariant, n'avait pas emporté chez son mari. Combien souvent,
+portes closes et sûre de n'être pas surprise, Madeleine était-elle
+restée devant ce portrait qui lui rappelait son cousin à l'âge
+précisément où, sans qu'elle eût conscience du changement qui se faisait
+dans son coeur de quinze ans, il était devenu pour elle plus qu'un
+cousin.
+
+Anéantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et,
+allumant une lumière, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil placé
+devant ce portrait, et elle resta là longtemps, plongée dans une muette
+contemplation.
+
+La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au
+dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne perçait
+pas la flamme de la bougie qui n'éclairait guère que le portrait devant
+lequel elle brûlait comme un cierge devant une sainte image.
+
+Et de fait pour Madeleine n'en était-ce point une: celle de son dieu,
+devant qui elle restait agenouillée lui demandant l'inspiration.
+
+Elle lui avait promis de lui écrire si on la pressait de se marier, mais
+la promesse qu'elle lui avait faite alors était maintenant impossible à
+tenir.
+
+Il arriverait, cela était bien certain, si elle lui écrivait qu'on
+voulait la marier à Saffroy. Mais alors que se passerait-il?
+
+Ou Léon prendrait son parti, et alors il se fâcherait avec son père et
+sa mère.
+
+Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle
+qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur,
+quelque invraisemblable qu'il fût pour son coeur.
+
+Non, elle ne devait pas l'appeler à son secours, et seule elle devait
+agir.
+
+--N'est-ce pas, Léon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix
+suppliante, parle-moi, inspire-moi.
+
+Et elle resta les yeux attachés sur cette image, les mains tendues vers
+elle.
+
+La bougie s'était consumée et, arrivant à sa fin, elle jetait des lueurs
+inégales et vacillantes: tout à coup Madeleine crut voir les yeux du
+portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie;
+ils lui parlaient. Et comme elle cherchait à les bien comprendre,
+brusquement la nuit se fit épaisse et noire; la bougie venait de mourir.
+
+Elle se releva, et à tâtons, elle gagna son lit sans avoir l'idée
+d'allumer une autre bougie: à quoi bon? elle savait maintenant ce
+qu'elle avait à faire, sa route était tracée.
+
+Elle sauverait l'honneur de son père,--et elle sauverait la pureté de
+son amour.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Au temps où l'avocat général réunissait souvent le soir, dans sa maison
+du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit
+à Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs
+par an au théâtre avec sa voix et son talent.
+
+--Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misère; lui répétait
+souvent un vieil ami de son père qui en sa jeunesse avait été un grand
+artiste; la position de votre père privera la France d'une chanteuse
+admirable.
+
+Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets,
+et jamais l'idée ne lui était venue qu'elle pourrait chanter un jour
+pour d'autres que pour son père, pour ses amis ou pour elle-même.
+Comédienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eût été folie.
+
+Ce qui lui avait paru folie à cette époque ne l'était plus maintenant.
+
+Elle n'était plus la fille d'un magistrat, elle était celle d'un homme
+ruiné, et ce que la haute position de celui-là aurait défendu si elle
+en avait eu le désir, la misérable position de celui-ci le commandait
+malgré la répugnance instinctive qu'elle éprouvait à accueillir cette
+idée.
+
+Il ne s'agissait plus à cette heure de ses désirs ou de ses répugnances,
+il s'agissait de son père et de son amour.
+
+Le jour naissant la surprit sans qu'elle eût fermé les yeux une seule
+minute; mais sa nuit avait été mieux employée qu'à dormir: sa résolution
+était arrêtée; elle n'avait plus qu'à trouver les moyens de la mettre à
+exécution; heureusement cela ne demandait pas la même intensité de
+réflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Léon,
+qui, d'ailleurs, sous la lumière blanche du matin avait perdu
+l'animation et la vie.
+
+Et pendant toute la journée, au milieu de ses banales occupations
+ordinaires, des allées et venues, des conversations, elle tâcha de bâtir
+un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fût d'une
+réalisation pratique.
+
+Bien qu'elle n'eût pas une grande expérience des choses du monde, elle
+n'était ni assez simple ni assez naïve pour s'imaginer qu'elle n'avait
+qu'à écrire au directeur de l'opéra pour lui demander une audition qui
+serait immédiatement accordée et à la suite de laquelle on lui offrirait
+un engagement.
+
+Elle sentait qu'elle ne pourrait pas procéder ainsi, et, précisément
+parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce
+talent était insuffisant, surtout pour le théâtre: quand on a chanté
+pendant plusieurs années avec des chanteurs de profession, on sait la
+différence qui sépare l'amateur, même le meilleur, d'un artiste, même
+médiocre.
+
+Elle avait beaucoup à étudier, beaucoup à acquérir avant de pouvoir
+paraître sur un théâtre.
+
+Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se
+sentait forte et vaillante.
+
+Mais, au point de vue des moyens de travail, elle était au contraire
+pleine d'inquiétude: comment étudier, comment payer les maîtres qui la
+feraient travailler, quand elle ne possédait rien que quelques centaines
+de francs, des bijoux et des effets personnels?
+
+Elle pouvait à la vérité se présenter au Conservatoire dont les cours
+sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le dépôt
+d'un acte de naissance, et dès lors il serait trop facile de savoir ce
+qu'elle était devenue, c'est-à-dire que son oncle, sa tante, Léon
+lui-même interviendraient aussitôt pour l'empêcher d'exécuter son
+dessein.
+
+Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son
+père pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les élèves
+pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'élève est élève et
+étudie, il ne paye point son professeur, mais du jour où il est artiste
+et où il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant
+pour cent plus ou moins fort et pendant une période plus ou moins longue
+au professeur qui l'a formé.
+
+C'était un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que
+dans l'avenir; une part pour le maître, une autre pour les créanciers de
+son père, et tout était sauvé.
+
+Le point le plus délicat maintenant était de savoir comment elle
+vivrait pendant le temps de ces leçons et jusqu'au moment où elle serait
+en état de paraître sur un théâtre; elle fit le compte de son argent, il
+lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents
+francs que son oncle lui avait donné récemment pour ses menues dépenses;
+de plus elle possédait quelques bijoux et enfin des vêtements et du
+linge qu'elle ne pouvait guère estimer à leur prix de vente. En tous cas
+cela réuni formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de
+vivre, avec une rigoureuse économie, pendant près de deux ans; et
+c'était assez sans doute en travaillant énergiquement, pour gagner le
+moment où elle pourrait débuter.
+
+Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez
+les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander
+s'ils consentaient à l'accepter comme élève, mais ayant toujours été
+accompagnée, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il
+lui était impossible de faire ces visites.
+
+Pour cela il fallait qu'elle fût libre, et pour être libre il fallait
+qu'elle quittât cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais.
+
+À cette pensée son coeur se serra et une défaillance morale l'envahit
+tout entière. C'étaient les liens de la famille qu'elle allait briser de
+ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante
+lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait été si
+hospitalière? Que serait-elle pour Léon, à qui elle ne pourrait pas dire
+la vérité, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que
+penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner?
+Lui!
+
+Son angoisse fut telle qu'elle en vint à se demander si son dessein
+était réalisable et s'il n'était pas plus sage de l'abandonner; mais
+elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle
+appelait sagesse, était en réalité lâcheté.
+
+Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre était possible,
+mais quand même son oncle et sa tante la condamneraient, quand même Léon
+la chasserait de son souvenir, elle devait persévérer. Est-ce que son
+départ qui allait la séparer de sa famille, n'allait pas justement
+ramener dans cette famille celui qui à cause d'elle en avait été
+éloigné, un fils bien-aimé?
+
+En agissant comme elle l'avait résolu, ce n'était pas seulement à son
+père qu'elle donnait sa vie, c'était encore à Léon.
+
+Il n'y avait donc plus à hésiter, elle quitterait cette maison, et
+seule, sans appui, laissant derrière un souvenir condamné, elle
+s'embarquerait à dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de
+retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice à ceux
+qu'on aime et le devoir accompli.
+
+Cependant, son parti fermement arrêté, elle en différa, elle en retarda
+l'exécution; c'était chose si grave, si cruelle, de dire adieu
+volontairement aux joies tranquilles du foyer, à la tendresse de la
+famille, à l'amour.
+
+Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint
+l'arracher à ses hésitations.
+
+--Tu as réfléchi à ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir.
+
+--Oui, ma tante.
+
+--Bien réfléchi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable?
+
+--Oui, ma tante, bien réfléchi, longuement au moins et avec toute
+l'attention dont je suis capable.
+
+--Et qu'as-tu décidé au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a
+demandé de réfléchir, voudrait savoir comme moi ce que tu as décidé; il
+y a pour nous urgence à ce que tu te prononces.
+
+--Voulez-vous me donner jusqu'à demain soir, je vous écrirai?
+
+--Pourquoi écrire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix,
+franchement, amicalement?
+
+--Si vous le voulez, j'aime mieux écrire; je dirai ainsi moins
+difficilement ce que j'ai à vous dire.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+En disant à sa tante qu'il lui serait moins difficile d'écrire que de
+parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensée que cette lettre
+serait facile,--dans sa position rien n'était facile, ni lettres, ni
+paroles, ni actes.
+
+Mais ce n'était pas devant les difficultés qu'elle devait s'arrêter,
+c'était devant les impossibilités, et encore devait-elle les affronter,
+quitte à être vaincue.
+
+Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit à écrire cette
+lettre:
+
+«Ma chère tante,
+
+«C'est à mon oncle aussi bien qu'à vous que j'adresse cette lettre;
+c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que
+j'ai reçu dans cette maison. Avec les douces pensées qui m'emplissent le
+coeur lorsque je songe à l'affection que vous m'avez montrée ce m'est un
+profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me
+rendant à vos désirs.
+
+«Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas,
+et je n'aime pas M. Saffroy, malgré toutes les qualités que je lui
+reconnais.
+
+«Je sens qu'une pareille réponse me crée des devoirs et que, puisque je
+refuse l'existence fortunée que dans votre généreuse tendresse vous
+vouliez m'assurer, c'est à moi de prendre désormais la direction de
+cette existence.
+
+«En demandant à mon oncle les moyens de travailler, je ne cédais pas à
+un caprice, mais à une volonté posée et arrêtée, celle de pouvoir
+prendre librement la responsabilité de mes déterminations. Mon oncle a
+cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guidé, mais il
+m'est impossible de les accepter.
+
+«Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberté de mes
+résolutions et de mes actes, gagner moi-même par le travail cette
+liberté.
+
+«Je comprends qu'il m'est impossible d'exécuter ma volonté en restant
+près de vous; demain j'aurai donc quitté cette maison où j'ai été si
+tendrement reçue.
+
+«Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me découvrir, en
+tous cas je vous préviens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne
+puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout
+l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien,
+n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre à l'abri de vos
+reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et
+l'autre m'avez témoigné, en ces dernières circonstances, une tendresse
+si douce à mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquée
+franchement au lieu de vous écrire cette lettre que mes larmes
+interrompent à chaque ligne?
+
+«Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que
+je vivrai avec votre souvenir et avec la pensée de rester digne de votre
+affection, si vous voulez bien me la conserver.
+
+«MADELEINE HAUPOIS»
+
+Cette lettre achevée, il lui en restait une autre à écrire, car elle ne
+voulait pas sortir de cette maison où elle avait été amenée par Léon,
+sans qu'il fût prévenu de son départ.
+
+Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.
+
+«Tu m'as fait promettre de t'écrire, mon cher Léon, dans le cas où l'on
+me parlerait de mariage. On m'en a parlé. Ton père et ta mère m'ont
+demandé de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer,
+j'ai refusé malgré les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te
+l'assure, ont été vives.
+
+«Si je ne t'ai pas appelé à mon aide comme je t'avais promis de le
+faire, c'est que j'ai été retenue par cette considération que tu ne
+pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton père
+et ta mère, en les blessant, en te fâchant avec eux peut-être.
+
+«Je dois me défendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter
+cette maison et vivre de mon travail.
+
+«Pardonne-moi de ne pas te dire où je me retire; je ne le puis, sachant
+bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas
+accepter dans la maison de ton père, je le puis encore moins hors de
+cette maison.
+
+«Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te
+le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait différer longtemps
+l'exécution d'une résolution qui, quoi qu'il nous en coûte à tous, doit
+s'accomplir.
+
+«Où que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection.
+
+«Toi, je l'espère, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un
+soutien dans la vie, où je vais entrer seule et rester seule, de savoir
+et de me dire que tu penses avec tendresse à ta pauvre
+
+«MADELEINE.»
+
+Après avoir écrit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses
+pensées et accablée sous le poids de son émotion.
+
+C'était fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas été aimée,
+elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journée d'amour et
+de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.
+
+Derrière elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.
+
+Quand elle s'éveilla, son plan était tracé.
+
+Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue
+de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, après avoir éloigné les
+domestiques sous un prétexte quelconque, elle irait elle-même chercher
+un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un
+commissionnaire.
+
+Les choses s'arrangèrent à souhait pour le succès de son dessein: la
+cuisinière était sortie pour aller à la halle, elle envoya en course le
+valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller
+chercher son fiacre et son commissionnaire.
+
+Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la dernière
+caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre où
+elle avait cru que s'écoulerait sa vie, où elle était restée si peu de
+temps.
+
+Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Léon, comme dans la nuit
+où il lui avait parlé, et, l'ayant embrassé, elle s'enfuit sans se
+retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui écrasa
+le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligée de s'appuyer sur
+la rampe.
+
+Elle se fit conduire à la gare Saint-Lazare, où elle prit un billet pour
+Argenteuil. À Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant
+une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet
+pour Paris (gare du Nord), où elle arriva deux heures après avoir quitté
+Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances
+pour qu'on ne devinât pas cet itinéraire; on la croirait plutôt partie
+pour Rouen.
+
+Arrivée à la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de
+venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle
+se mit en route, mais à pied, pour les Batignolles, où elle voulait
+chercher ce logement. C'était la première fois qu'elle sortait seule
+dans les rues de Paris; mais ce qui l'eût assez vivement troublée
+quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquiéter ou l'émouvoir;
+elle avait maintenant bien d'autres dangers à braver, et de plus
+sérieux.
+
+Si elle avait été libre, elle aurait pris une chambre dans une maison
+meublée ou dans une pension bourgeoise, ce qui eût été beaucoup plus
+simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de
+magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui
+régissent les maisons meublées ou les hôtels, et l'on sait que c'est là
+qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il
+ne fallait pas que son oncle la trouvât.
+
+Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant
+de nom, rendrait les recherches presque impossibles.
+
+Après avoir marché pendant trois heures dans les rues les plus
+tranquilles de Batignolles, et monté cinq ou six cents marches, elle
+trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy,
+cité des Fleurs, au dernier étage d'une modeste maison, une chambre et
+un cabinet qui étaient vacants et à peu près habitables.
+
+Les deux pièces étaient mansardées; mais, par la fenêtre de la chambre,
+on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminées d'usines, et,
+tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela coûtait
+deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province
+sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des
+renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.
+
+Elle n'avait plus qu'à acheter les meubles qui lui étaient
+indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques
+objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole,
+gril, assiettes, verres, couteau, cuillère et fourchette.
+
+Au moment où la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au
+milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.
+
+Elle avait juré qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle fît,
+elle ne put retenir ses larmes.
+
+Seule!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Elle était résolue à ne pas perdre de temps et à chercher immédiatement
+le professeur qui voudrait bien la prendre pour élève.
+
+Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et
+quittant ses vêtements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire
+remarquer et par là mettre sur ses traces, si, comme cela était
+probable, on la cherchait, elle revêtit une de ses anciennes robes qui,
+sans être noire, était cependant de couleur sombre.
+
+Le professeur auquel elle voulait s'adresser était un ancien chanteur
+retiré du théâtre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitté la
+scène en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans
+se conquérir un de ces noms glorieux qui s'imposent à une époque et la
+datent, il s'était placé cependant parmi les trois ou quatre bons
+artistes de son temps. Assez mal doué par la nature qui ne lui avait
+donné qu'une voix ingrate et qu'un extérieur peu agréable, c'était à
+force de travail, d'études, de volonté et d'intelligence qu'il était
+arrivé à cette position. Le succès avait été d'autant plus lent qu'il
+n'avait été aidé par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent
+ceux qui veulent réussir à tout prix: la réclame, la bassesse ou
+l'intrigue. Honnête homme, galant homme dans la vie, il avait voulu
+l'être,--ce qui est plus difficile,--même au théâtre, et il l'avait été;
+aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui
+honorait sa profession, son nom se présentait-il toujours le premier:
+«Voyez Maraval.» C'était non-seulement par ces qualités qu'il s'était
+imposé aux sympathies bourgeoises, mais c'était encore par la fortune:
+économe, soigneux, rangé, il avait mis de côté la grosse part de ce
+qu'il avait gagné, et en ces dernières années il s'était fait construire
+avenue de Villiers un petit hôtel qui rehaussait singulièrement la
+considération dont il jouissait dans un certain monde. C'était là qu'il
+vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingué, et son gendre,
+associé d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon époux,
+bon père, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que
+de former des élèves dignes de lui.
+
+Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au théâtre, Madeleine savait tout
+cela, et c'était ce qui l'avait déterminée à s'adresser à lui.
+N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait désirer: le talent et
+l'honnêteté?
+
+Sortant de la cité des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de
+Villiers, où elle ne tarda pas à arriver; mais, ignorant où demeurait
+Maraval, elle demanda son adresse à un sergent de ville du quartier, qui
+de la main lui désigna une petite maison bâtie dans le style moitié
+romain, moitié égyptien, avec une décoration polychrome pour la façade.
+
+Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert
+appliqué sur une porte peinte en rouge étrusque. M. Maraval était
+occupé, il donnait une leçon et ne serait libre que dans une demi-heure.
+Elle attendit dans un petit salon, dont les murs étaient couverts de
+portraits (lithographies, photographies), offerts «à mon cher camarade,
+à mon cher maître, à mon cher ami Maraval».
+
+Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vêtu d'un
+pantalon gris et d'une redingote noire boutonnée, parut devant elle; de
+la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste
+atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel
+respirait un ordre méticuleux.
+
+--Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de
+la main un fauteuil.
+
+--Mademoiselle Harol.
+
+C'était le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait être
+connue désormais, non-seulement au théâtre, mais dans le monde.
+
+C'était à elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que fût son
+trouble, il fallait qu'elle parlât.
+
+--Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des
+leçons.
+
+Sans répondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un
+assentiment.
+
+Madeleine continua:
+
+--Je ne suis pas tout à fait une commençante, j'ai travaillé, j'ai même
+beaucoup travaillé.
+
+--Avec qui, je vous prie?
+
+Madeleine avait prévu cette question et elle avait préparé sa réponse en
+conséquence.
+
+--Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orléans.
+
+--Je connais les bons professeurs d'Orléans; est-ce Ferriol, qui a été
+votre maître, Delecourt, ou Bortha?
+
+--J'ai travaillé sous la direction de mon père, qui n'était point
+artiste de profession.
+
+--Ah! très bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il était
+facile de comprendre.
+
+Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les
+professeurs qui n'étaient point artistes de profession; il fallait donc
+effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.
+
+--Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.
+
+--Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur. Que voulez-vous?
+
+--Ce que vous voudrez vous-même, vous pouvez vous accompagner?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Avec une politesse où il y avait une légère nuance d'ennui, il lui
+montra un piano.
+
+Elle s'assit. Autant elle s'était sentie faible quelques instants
+auparavant, autant maintenant elle était résolue.
+
+Sa pensée n'était plus dans ce salon, mais plus loin, à Saint-Aubin,
+dans le cimetière où son père reposait, et c'était le souvenir de ce
+père bien-aimé qu'elle invoquait.
+
+C'était son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il
+fût rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air du
+_Freyschutz_.
+
+Aux premières mesures Maraval, qui avait gardé son attitude composée,
+prêta l'oreille.
+
+Madeleine commença le récitatif:
+
+ Le calme se répand sur la nature entière.
+
+Maraval ne la laissa pas aller plus loin:
+
+--Parfait! s'écria-t-il, brava, brava, tous mes compliments à la
+pianiste et à la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile
+pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin
+pour que je voie de quoi vous êtes capable; mais pour mon plaisir je
+vous demande la grâce de continuer.
+
+Jamais parole plus douce n'avait caressé son oreille, jamais
+applaudissements ne l'avaient si profondément émue: les portes du
+théâtre s'ouvraient devant elle.
+
+N'étant plus paralysée par l'émotion, elle se livra entièrement, et
+quand elle eut achevé cet air qui a fait le désespoir de tant de
+chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencèrent,
+non pas insignifiants dans leur banalité mais tels qu'un maître pouvait
+les donner.
+
+--Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais
+bientôt débuter au théâtre?
+
+Instantanément, la physionomie souriante de Maraval changea:
+
+--Au théâtre, s'écriait-il, c'est pour le théâtre que vous me consultez?
+
+--Mais oui.
+
+--J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien
+de ce que j'ai dit: la nature a été généreuse pour vous et vous avez
+acquis un talent remarquable, mais le théâtre demande autre chose.
+
+Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains
+dans ses poches.
+
+--Ça n'est plus ça, ma chère enfant.
+
+La chute fut écrasante, et Madeleine resta un moment anéantie.
+
+Pendant ce temps, Maraval, qui s'était levé, avait tourné autour d'elle
+en l'examinant curieusement.
+
+--Comment, s'écria-t-il, vous voulez entrer au théâtre, quelle mauvaise
+fantaisie vous a passé par la tête?
+
+--Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison impérieuse, la nécessité
+non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.
+
+Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle était obligée de se
+faire chanteuse.
+
+--Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent
+et de la gloire; vous voyez le théâtre de loin, c'est de près qu'il faut
+le regarder à l'envers.
+
+Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut
+remarquer que ce n'était plus seulement de la curiosité qui se montrait
+dans ses yeux, c'était plus, c'était mieux, c'était de la sympathie, et
+de l'intérêt.
+
+--Qui vous a conseillé de vous adresser à moi? demanda-t-il.
+
+--Personne: je suis venue à vous pour ce que je savais de vous.
+
+--De moi, le chanteur?
+
+--De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.
+
+--Ah!
+
+Et il laissa paraître un sourire de satisfaction.
+
+Puis, après avoir marché pendant quelques minutes de long on large dans
+le salon, il vint s'asseoir près de Madeleine.
+
+--Mademoiselle, dit-il, le témoignage, de confiance et d'estime que vous
+m'avez donné en venant ici m'impose un devoir, celui de vous éclairer.
+Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaître depuis longtemps, il
+ne m'est pas difficile de voir que vous êtes une jeune fille bien
+élevée, distinguée, intelligente, instruite, pleine de pureté,
+d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous
+le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces
+qualités que pour pouvoir justifier le rôle que je crois devoir prendre
+auprès de vous; soyez convaincue que ce que j'ai à vous dire est tout à
+fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout à
+l'heure. Il est possible qu'après un certain temps d'études sérieuses ce
+talent se développe et devienne un grand talent; mais il est possible
+aussi qu'il ne se développe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce
+moment, supérieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant
+au théâtre. Là n'est donc pas absolument la question. Elle est où ma
+conscience la place: dans la carrière que vous voulez embrasser, et
+c'est là ce qui m'oblige à vous éclairer sur les terribles difficultés,
+sur les insurmontables difficultés que vous voulez affronter sans les
+connaître. Mon âge et mon expérience me donnent pour cela une autorité,
+qui, je l'espère, vous fera réfléchir sérieusement pendant qu'il en est
+temps encore. Vous m'écoutez, n'est-ce pas?
+
+--Si je vous écoute! Oh! oui monsieur.
+
+--L'existence d'un comédien et surtout celle d'une comédienne est, mon
+enfant, la plus difficile et la plus misérable des existences. Ne croyez
+pas que j'exagère. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles
+conditions on débute ordinairement, je ne dis pas sur les petits
+théâtres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scène honorable.
+Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver à une situation qui
+soit moins précaire que celle des premières années, et vous voyez
+combien peu y arrivent, combien au contraire, même avec beaucoup de
+talent, restent dans des positions effacées. C'est là une cruelle
+blessure, qui n'est rien cependant auprès de celles que vous font chaque
+jour les rivalités: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de
+tous les côtés; il faut se défendre, et dans cette lutte les hommes
+laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignité, les
+femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualités tout
+à l'heure; elles seraient justement des défauts, de grands défauts pour
+cette existence: l'honnêteté, la distinction, la bonne éducation, que
+voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver,
+vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous êtes aujourd'hui
+que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais,
+vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pensé au public, à sa
+frivolité, à ses caprices; avez-vous pensé à la critique, à son
+incapacité, à son ignorance, à ses exigences? J'ai quitté le théâtre dix
+ans plus tôt que je ne devais par peur de l'un et par dégoût de l'autre.
+Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chère enfant, et donnez-moi la
+satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas être la vôtre.
+Tout, tout plutôt que le théâtre pour une femme. Mais voyons,
+regardez-moi, n'êtes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous êtes
+faite pour être aimée et pour aimer. Je ne sais si vous êtes convaincue,
+mais j'ajoute que je refuse de vous donner des leçons, car ce serait
+vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.
+
+À ce moment, deux enfants entrèrent bruyamment dans le salon, un petit
+garçon et une petite fille.
+
+--Mais viens donc déjeuner, grand-père, cria celle-ci, c'est moi qui ait
+fait cuire ton oeuf, il va être froid.
+
+Madeleine se leva.
+
+D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui
+montrant:
+
+--Voilà ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il;
+mariez-vous, mariez-vous, ma chère enfant. Je suis sûr que dans quelques
+années, tenant vos bébés par la main, vous viendrez me remercier de mes
+conseils. Au revoir, mademoiselle.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment
+sans savoir de quel côté tourner ses pas.
+
+Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensée. Non pas qu'elle n'eût
+point été touchée par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent
+si convaincu et si sympathique; elle en avait été bouleversée au
+contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fût parfaitement
+vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt
+seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne
+pouvaient pas l'arrêter. Elle s'abaisserait en se faisant comédienne. Eh
+bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutôt que de
+subir cet abaissement, elle devait se marier. En théorie, cela pouvait
+être vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle.
+C'était, au contraire, dans le mariage, qu'était pour elle l'abaissement
+le plus déshonorant.
+
+Il fallait qu'elle fût chanteuse; et, puisque s'était pour elle le seul
+moyen de ne pas laisser déshonorer la mémoire de son père et de ne pas
+flétrir son amour, il le fallait malgré tout et malgré tous.
+
+C'est-à-dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvât un maître qui
+la mît au plus vite en état de paraître sur un théâtre, puisque Maraval,
+par intérêt et par sympathie pour elle, refusait d'être ce maître.
+
+Mais où était-il, ce maître?
+
+Debout devant la porte de Maraval, immobile, réfléchissant et ne
+trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumière
+sur laquelle elle avait tenu les yeux fixés, et qui l'avait guidée,
+venant de s'éteindre tout à coup.
+
+Sa mémoire troublée ne retrouvait même plus les noms des maîtres qui
+quelques jours auparavant lui étaient vaguement connus.
+
+Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, où les
+passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris.
+En marchant, une bonne inspiration, une idée, se présenteraient sans
+doute à son esprit.
+
+Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinité, où l'enseigne et la
+devanture d'un cabinet de lecture lui suggérèrent enfin ce qu'elle avait
+à faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach
+des adresses. À l'article des professeurs et compositeurs de musique
+elle trouva le nom qu'elle avait vainement demandé à sa mémoire: Lozès,
+rue Blanche.
+
+Ce qu'elle savait de Lozès, c'était qu'il était chanteur assez médiocre,
+mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette
+réputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire où il avait
+pour élèves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du
+vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses élèves en public, et
+plusieurs de ceux qu'il avait formés avaient obtenu des succès
+retentissants en ces dernières années.
+
+Elle monta la rue Blanche jusqu'au numéro que l'almanach lui avait
+indiqué; mais, n'étant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait
+saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle
+courait lui revint; si on allait la reconnaître! et il lui semblait que
+chacun de ceux qui la regardaient étaient des amis ou des employés de
+son oncle; alors elle assurait d'une main fébrile le voile épais qui lui
+cachait le visage.
+
+L'école de Lozès était située au fond d'une cour, dans un atelier vitré
+qui avait servi autrefois à un photographe; et on y arrivait de
+plain-pied après avoir traversé un petit vestibule, sans que personne
+fût dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.
+
+Lorsque Madeleine eut poussé la porte de ce vestibule, elle s'arrêta un
+moment sans oser entrer.
+
+Au fond de l'atelier, un jeune home à la figure énergique et de carrure
+athlétique chantait le grand air de _Rigoletto_, qu'un gros homme au
+teint jaune, vêtu d'une robe de chambre crasseuse et chaussé de
+chaussons de feutre, écoutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant
+des yeux blancs,--Lozès, sans aucun doute, qui donnait une leçon; et ce
+n'était pas le moment de le déranger.
+
+Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de
+l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait
+pas une place où elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Déjà
+les gros yeux blancs de Lozès, qui s'étaient fixés sur elle à son
+entrée, ne l'avaient que trop intimidée. Dans un coin formant
+enfoncement, elle aperçut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et
+bizarrement accoutrées, assises sur des banquettes; elle se dirigea
+doucement de leur côté et s'assit derrière elles.
+
+Aussitôt elles se retournèrent, et longuement, attentivement elles la
+dévisagèrent, en tachant de percer son voile.
+
+--C'est-y pour prendre une leçon de môsieu Lozès que vous venez? demanda
+l'une d'elles à voix basse.
+
+Madeleine sans répondre fit un signe affirmatif.
+
+--Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a été
+dérangé.
+
+L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, théâtral,
+contrasta singulièrement, avec celui de la première vieille; elle posa
+une série de questions à Madeleine, qui ne répondit que par signes
+exactement comme si elle avait été muette.
+
+Heureusement pour elle, la voix de Lozès vient faire taire les
+vieilles:
+
+--Silence donc dans le coin des mères, cria-t-il, fermez vos boîtes.
+
+Le silence se fit aussitôt, et Madeleine délivrée put suivre la leçon.
+
+L'élève chantait:
+
+ Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-né-e
+ Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-née.
+
+Lozès sauta de son fauteuil.
+
+--Mais va donc, s'écria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'âme; quel
+pot-à-feu à remuer que ce garçon-là.
+
+Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.
+
+L'élève recommença avec le même calme, exactement comme s'il donnait la
+bénédiction aux «cour-ti-sans race vi-le».
+
+Lozès était resté près de lui dans un état de violente exaspération;
+tout à coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant
+grossièrement.
+
+Alors cet hercule, qui était dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se
+mit à pleurer et à beugler:
+
+--Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....
+
+--Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec
+les veaux. À un autre.
+
+Une jeune fille sortit d'un coin et s'avança auprès du fauteuil où Lozès
+s'était rassis: elle avait quinze ou seize ans à peine, jolie, élégante
+et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.
+
+Au moment où elle ouvrait la bouche, Lozès l'arrêta:
+
+--Dis donc, toi, je t'ai déjà fait remarquer qu'on devait m'embrasser en
+arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.
+
+La jeune fille ne dit rien, mais s'avançant vers Lozès qui, sans se
+lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rasée, qui,
+de loin, paraissait toute bleue.
+
+La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tête aux pieds, et
+son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce
+comédien!
+
+La pensée lui vint de se sauver au plus vite, mais la réflexion la
+retint; il fallait persévérer quand même.
+
+La leçon avait commencé, mais elle n'alla pas loin.
+
+--Ce n'est pas ça, s'écria Lozès, arrête, et va t'asseoir sur cette
+chaise là-bas; tu croiseras tes bras derrière et tu respireras
+fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer
+la poitrine. À un autre.
+
+Un ténor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir
+sur sa chaise et s'appliqua à faire descendre sa respiration.
+
+Ou bien Lozès n'était pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais
+caractère, car le jeune ténor avait à peine dit quelques mots, qu'il se
+fâcha:
+
+--Toi, je t'ai déjà dit de choisir; veux-tu chanter à la manière
+française, en ouvrant la bouche en rond, ou bien à la manière italienne,
+en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tête à sourire, souris
+donc; ça charmera les femmes.
+
+Le ténor recommença en ouvrant si largement la bouche qu'il montra
+toutes ses dents.
+
+Tout en l'écoutant, Lozès surveillait la jeune fille, qui avait été
+s'asseoir sur sa chaise; tout à coup, il courut à elle et la fit lever:
+
+--Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.
+
+Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:
+
+--Couche-toi là-dessus, dit-il, étale-toi tout de ton long et en mesure,
+tu diras do, do, do, do.
+
+Malgré la gravité de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire.
+
+La leçon avait été reprise, mais bien que Madeleine voulût y apporter
+attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derrière elle;
+machinalement elle tourna la tête; elle ne vit qu'une petite porte
+fermée. C'était de derrière cette porte que venait ce chuchotement,
+auquel se mêlait depuis quelques instants comme un bruit de baisers
+étouffés.
+
+Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouïe d'une finesse
+extrême, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne
+soupçonnaient même pas. Cependant ces chuchotements étaient si forts
+qu'elle fut surprise qu'ils n'éveillassent point la curiosité de ses
+voisines.
+
+Brusquement l'une d'elles se leva et courut à la petite porte:
+
+--Ursule, je t'y prends encore à te faire embrasser dans les escaliers,
+viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.
+
+Madeleine eût voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants
+auparavant elle eût voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se
+demanda si elle ne devait pas sortir immédiatement de cette maison,
+mais, se raidissant contre le dégoût qui l'envahissait, elle resta.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Cependant la présence de Madeleine avait produit une certaine sensation:
+on avait remarqué cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue,
+ressemblait si peu aux élèves qui venaient ordinairement chez Lozès, et
+trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu à peu avaient fini par
+s'asseoir sur les banquettes, et ils s'étaient mis à la regarder, la
+toisant des pieds à la tête, l'examinant, la déshabillant comme si elle
+avait été exposée là pour leur plaisir.
+
+Bien qu'elle évitât de tourner ses yeux de leur côté, elle avait senti
+le feu de ces regards braqués sur elle et le rouge lui était monté au
+visage.
+
+C'étaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient,
+se mouchaient avec des poses scéniques, la tête de trois quarts, le
+poing sur l'épaule, le sourire aux lèvres, s'écoutant entre eux comme on
+écoute au théâtre avec des attitudes fausses.
+
+Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer,
+puisque entre eux ils se tutoyaient tous «Bonjour, ma petite
+chatte.--Comment vas-tu, ma vieille?»
+
+Lozès annonça que c'était fini «pour aujourd'hui.»
+
+Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maître terrible, et, tout de
+suite, pendant que les élèves s'empressaient joyeusement vers la porte
+de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil où Lozès était resté assis.
+
+À mesure qu'elle avança, elle se sentit enveloppée par un regard
+curieux.
+
+Arrivée près de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son
+courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:
+
+--Je voudrais entrer au théâtre, dit-elle d'une voix qui, malgré ses
+efforts, était tremblante, et je viens vous demander vos leçons.
+
+Il n'avait pas bougé de dessus son fauteuil; la tête renversée, il la
+regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'était pas satisfait
+de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec
+son accent méridional:
+
+--Défaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot.
+
+Elle obéit, décidée à tout.
+
+--Bon, dit-il après l'avoir regardée en dodelinant de la tête avec
+approbation, pas mal, pas mal.
+
+Et comme elle rougissait sous ce regard qui était un outrage pour son
+innocence de jeune fille:
+
+--Vous savez que vous êtes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez
+le type d'Ophélia, ce n'est pas mauvais, ça, et c'est rare; marchez un
+peu.
+
+Elle se mit à marcher.
+
+--Présentez votre poitrine comme un bouquet; les épaules effacées; bien,
+cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?
+
+Madeleine répéta ce qu'elle avait déjà dit à Maraval.
+
+--Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozès; ils
+sont _toc_ en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez.
+
+Elle proposa l'air du _Freyschutz_: puisqu'elle avait réussi auprès de
+Maraval, Lozès ne serait pas plus difficile sans doute.
+
+Mais Lozès refusa:
+
+--Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour
+le moment, c'est votre voix; savez-vous le _Brindisi_ de la _Traviata_?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Eh bien! allez-y alors: je vous écoute.
+
+Et de fait il l'écouta attentivement, le coude appuyé sur le bras de son
+fauteuil et le menton posé dans sa main.
+
+--Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitôt qu'elle se tut.
+
+--Vous m'acceptez?
+
+--À bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozès, vous serez une
+grande artiste.
+
+--Ah! monsieur!
+
+--Si vous travaillez et si vous suivez mes leçons, bien entendu; parce
+que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.
+
+--Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous
+promets que vous n'aurez jamais eu d'élève plus attentive, plus
+appliquée.
+
+--S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous
+serez en état de débuter, et, comme débute une élève de Lozès, d'une
+façon splendide; ces ânes du Conservatoire verront un peu ce que je sais
+faire d'une élève qui est douée.
+
+Le moment était venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les
+dispositions dans lesquelles elle voyait Lozès lui donnaient du courage
+et de l'espoir.
+
+Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.
+
+--Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces
+arrangements-là: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi,
+c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gêner et payer vos leçons
+comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par
+mois qu'il vous faut; votre famille est ruinée me disiez-vous, eh bien,
+une belle fille comme vous ne doit pas être embarrassée pour trouver
+cinq cents francs par mois.
+
+Bien que Madeleine se fût promis de tout entendre sans broncher, elle ne
+put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte
+l'étouffait.
+
+Puis elle fit quelques pas pour se retirer, désespérée.
+
+Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'éloignait lentement,
+parce que ses yeux troublés la guidaient mal, il la rappela tout à coup.
+
+--Voyons, ne vous en allez pas comme ça; et tout d'abord croyez bien que
+je suis fâché de ne pas vous donner des leçons; je sens qu'on peut faire
+quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coûtera
+peut-être cher, très-cher même.
+
+--Jamais trop cher, je suis prête à tous les sacrifices.
+
+--Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-être le fera. Si
+nous étions en Italie, poursuivit Lozès, rien ne serait plus facile. Il
+y a là des gens toujours disposés à se faire les entrepreneurs d'un
+jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont
+pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont
+des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un
+petit capital et ils l'emploient à l'exploitation de celui ou de celle
+qu'ils ont découvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit
+avec le sujet lui-même, c'est-à-dire qu'ils l'achètent pour un certain
+temps. Pendant les premières années, ils lui donnent le logement, la
+nourriture, l'habillement et surtout l'éducation musicale, et, en
+échange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne à son maître ce
+qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il
+commence à gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me
+direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens à Paris.
+Précisément, j'en connais un qui, après avoir fait ce métier pendant sa
+jeunesse, s'est fixé à Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de
+Châteaudun, une boutique de bric-à-brac, de curiosités, de meubles
+italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et
+de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de
+vous. Mais, avant que je fasse cette démarche, il faut que vous me
+disiez si vous, de votre côté, vous êtes disposée à accepter la
+direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.
+
+--Avec reconnaissance et de tout coeur.
+
+--N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec
+Sciazziga,--c'est mon italien; défendez vos intérêts puisque vous êtes
+orpheline et que vous n'avez personne pour vous protéger, c'est un
+avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera âpre;
+vous, de votre côté, soyez ferme et ne lui cédez pas tout ce qu'il vous
+demandera. Accordez-lui seulement la moitié de ses exigences, et ce sera
+déjà beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas
+paraître dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'à l'avance je
+vous préviens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozès avec
+reconnaissance. On vous dira peut-être bien des choses de lui; vous
+répondrez alors: «Voilà ce qu'il a fait pour moi.»
+
+L'impression première produite par Lozès s'était un peu effacée: il
+pouvait être brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'était pas
+certainement un méchant homme.
+
+Cette pensée fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait
+honorer celui qui lui tendait la main.
+
+--Encore un mot, dit Lozès, je vous ai expliqué que notre homme se
+chargerait de pourvoir à tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est
+pas tout. Vous êtes seule; que ferez-vous le jour où vous aborderez le
+théâtre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien,
+en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif,
+d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour préparer
+vos succès, pour gagner ou éclairer la critique, qui ne voit que ce
+qu'elle a intérêt à voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce
+quelqu'un, et grâce à lui le succès vous arrivera agréable et
+appétissant, comme un poulet bien rôti arrive sur la table de ceux qui
+ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine.
+C'est quelque chose cela, en un temps comme le nôtre, qui n'est que de
+réclame. Où voulez-vous que je vous envoie notre Italien?
+
+Elle rougit et balbutia en pensant à sa misérable mansarde.
+
+--Est-ce que vous n'êtes pas seule comme vous me le disiez? demanda
+Lozès remarquant son embarras.
+
+--Oh! monsieur, s'écria-t'elle avec confusion.
+
+--Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?
+
+--Oui, cité des Fleurs, à Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans
+ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal disposé à m'accorder les
+conditions que vous me conseillez d'exiger.
+
+--Je n'avais pas pensé à cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il
+vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez après-demain à
+quatre heures.
+
+--Oh! monsieur, combien je suis touchée de votre bonté!
+
+--Vous verrez, ma petite, que bonté et talent sont synonymes: tout se
+tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Le surlendemain, à trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez
+Lozès, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'était pas encore
+arrivé.
+
+--J'ai vu notre homme, dit Lozès, il va venir; seulement, il est
+possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour
+but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amènera
+quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de
+s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et
+faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de
+goût ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix
+emplira l'Opéra, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier.
+
+Ce fut à quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un
+vieux petit bonhomme ratatiné, fit son entrée dans l'atelier de Lozès;
+pour lui, c'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, gras,
+gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre,
+doucereux, mieilleux, obséquieux. Madeleine, qui malgré son émotion
+l'observait anxieusement, éprouva à sa vue un mouvement répulsif; et
+cependant il s'avançait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux
+que pour admirer un gros brillant qu'il portait à son doigt.
+
+Arrivé près d'elle, il la salua avec des grâces de théâtre, les bras
+arrondis, le dos voûté, marchant en rond comme les comédiens qui veulent
+remplir la scène.
+
+--La signora, n'est-_cé_ pas? dit-il avec un très-fort accent italien en
+s'adressant à Lozès.
+
+--Apparemment.
+
+Alors, tirant un face-à-main en or et le braquant sur Madeleine, il se
+mit à tourner autour d'elle.
+
+--_Çarmante, çarmante_, disait-il à chaque pas en souriant à son
+acolyte; _figoure_ expressive, avec de la _nobilité_, belle taille,
+_cévéloure_ splendide.
+
+Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas passé un
+examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter:
+jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle était
+pourpre de honte.
+
+--Et la signora nous _féra_ la grâce _dé_ nous _çanter oun_ morceau?
+
+Cette parole lui fut une délivrance; chanter, elle était là pour
+chanter; elle échapperait ainsi à cet examen de sa personne.
+
+--Mon _çer_ ami _lé_ maestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien
+accompagner la signora.
+
+Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozès s'approcha
+d'elle et, lui parlant à voix basse:
+
+--Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va
+vous juger; il a été, dans son temps, un de nos meilleurs chefs
+d'orchestre.
+
+Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozès, elle
+chanterait avec confiance.
+
+Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style
+différent, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son
+mieux, ainsi que Lozès le lui avait recommandé.
+
+Sciazziga écouta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de
+blâme.
+
+Seul Lozès applaudit des mains et de la voix.
+
+--Si, si, dit Sciazziga, _qué cé_ n'est pas mal, _grazia_.
+
+Quant à Maffeo, son attitude était étrange; il semblait qu'il voulût
+applaudir et qu'il n'osât pas.
+
+Lorsque Madeleine eut achevé son troisième morceau, elle crut que
+Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en
+fut rien.
+
+--Qu'il est nécessaire que _zé_ cause avec mon _çer_ ami Maffeo,
+dit-il; pour cela _ze_ prie la signora de venir demain matin, _roue_
+Châteaudun, avec son _touteur_.
+
+--Je n'ai pas de tuteur.
+
+--Vous avez _plous_ de vingt _oun_ ans?
+
+--Je suis émancipée.
+
+--Ah! _diavolo, perfetto._
+
+Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles;
+évidemment cela faisait son affaire.
+
+--_Qué zé_ pense que la signora voudra bien nous faire _lé_ plaisir de
+_dézouner_ avec nous, à onze _houres_; nous causerons avant.
+
+Elle n'avait plus qu'à remercier et à se retirer, ce qu'elle fit; Lozès
+la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga
+s'entretenaient à voix basse.
+
+--Ne vous inquiétez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tâchez de
+vous défendre demain; à bientôt, ma chère élève.
+
+Naturellement elle fut exacte, et à onze heures précises, le lendemain,
+elle entrait dans le magasin de bric-à-brac de la rue de Châteaudun.
+Elle y trouva une grande femme enveloppée dans un châle des Indes usé et
+la tête couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir
+cinquante ans environ et d'une ancienne beauté dont on voyait encore des
+traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point
+ordinairement le caractère distinctif des marchandes à la toilette; mais
+avant d'être marchande, mise Sciazziga avait été chanteuse, et au milieu
+de sa boutique, drapée dans son vieux cachemire, elle était toujours
+Norma ou dona Anna.
+
+Sans quitter le fauteuil dans lequel elle était posée, elle répondit à
+Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une pièce qu'elle lui
+indiqua d'un geste sculptural.
+
+Il était assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui,
+en train d'écrire sur une feuille timbrée; l'entassement des meubles,
+bahuts, chaises, fauteuils, casiers, était tel que Madeleine ne put que
+difficilement arriver à cette table.
+
+--_Zé_ travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; _lé_ petit
+engagement _qué zé_ prépare, et qu'il est _zouste qué_ vous signiez, si
+nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense _qué_ vous avez des
+dispositions, _ma_ il vous faudra des _léçons_, des _étoudes_, toutes
+_çoses_ qui coûtent très-_çer_. On ne sait pas combien _lé_ maestro
+Lozès _sé_ fait payer _çer_; c'est _oune rouine_.
+
+Sa figure prit une expression désolée, en pensant aux exigences de
+Lozès.
+
+--De _plous_, pour _oune_ personne comme vous, _zolie_, il faut _dé_ la
+toilette, il faut un logement, _oune_ bonne _nourritoure_; c'est très
+_outile_, la bonne _nourritoure_: tout cela fait _oune_ grosse somme de
+dépenses, et pendant _plousieurs_ années; il est donc _zouste qué zé_
+rentre dans ces avances, et _qué zé_ fasse _oun_ bénéfice. Est-_cé
+zouste_?
+
+--Très juste.
+
+--_Ençanté qué_ vous compreniez _qué zé souis_ l'homme de la _joustice_
+et aussi l'ami des artistes: _lé_ reste, entre nous, va maintenant aller
+tout facilement. _Zousqu'au_ jour où vous aurez _oun_ engagement, je
+payerai toutes vos dépenses, _léçons_, toilettes, _nourritoure_,
+plaisirs, et très _larzement_; si vous _mé_ connaissiez, vous sauriez
+combien _zé souis larze_, c'est _joustement_ pour _céla qué zé_ _né
+souis_ pas _riçe_. Vous _dé_ votre côté, quand vous aurez _oun
+engazement_, nous en _partazerons lé_ montant.
+
+Prévenue par Lozès, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait
+préparé sa réponse:
+
+--Pendant combien de temps?
+
+--_Zoustement_ c'est la question à débattre; il me semble honnête _dé_
+mettre dix ans.
+
+--En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs
+que vous toucherez?
+
+--Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante
+mille _qué zé_ toucherai; mais pour _céla_ il faut _qué_ vous
+_reoussissiez_, il faut _qué_ vous viviez, et si vous mourez, _ousque
+zé_ retrouverai _cé qué z'aurai_ déboursé? Il faut _calcouler lé_
+risque, signora. N'est-_cé_ pas _zouste_?
+
+Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine à l'avance était
+vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'était pas
+égale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les
+discussions d'intérêt humiliantes.
+
+Cependant, se renfermant dans ce que Lozès lui avait conseillé, elle
+obtint que les dix années de partage seraient réduites à cinq; mais
+Sciazziga ne céda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre:
+tant que Madeleine serait au théâtre, elle lui abandonnerait dix pour
+cent sur ses appointements, et si elle quittait le théâtre avant dix
+années, comptées du jour de son début, pour une cause autre que maladie
+grave ou perte de voix, elle payerait à Sciazziga une somme de deux cent
+mille francs.
+
+Bien qu'elle fût incapable de soutenir une discussion, elle voulut se
+défendre, mais elle ne tarda pas à être enlacée par l'Italien qui
+l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer
+«_lé_ petit _engazement_» qu'il avait préparé.
+
+--Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donné un double de
+l'engagement et qu'il eut serré l'autre, nous avons encore _oune pétite
+çose_ à arranger. _Qué_ c'est relativement à votre vie avec nous; ça
+_né_ s'écrit pas parce _qué_ nous sommes des gens d'_honnour_, mais _ça
+sé_ dit. Vous êtes orpheline, vous n'avez pas _dé_ parents, alors _zé_
+voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre
+famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la _vertou_; c'est
+la _vertou_ qui conserve la voix et aussi la taille des _zounes_
+personnes, quand elles sont _zolies_ comme vous.
+
+Et comme si ces paroles n'étaient pas assez claires, il les expliqua et
+les précisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine.
+
+--_Cez_ nous, dans notre intérieur vous _sérez protézée_ contre tous les
+dangers, toutes les _sédouctions_ qui à Paris entourent _oune joune_
+fille; madame Sciazziga, qui est l'_honnour_ même, vous _accompagnéra_
+partout, aux _léçons_, à la promenade; vous _lozerez cez_ nous, sous
+notre clef; vous _manzerez_ avec nous. Vous serez notre fille. Et je
+vous _assoure_, signora, qu'il faut que _zaie oune_ bien grande
+sympathie pour vous, car en _azissant_ ainsi, _zé_ vous _introuduis_ en
+tiers dans notre _intériour_, et _zé pouis_ le dire, madame Sciazziga et
+moi, nous nous adorons. Mais nous _férons_ cela, certainement nous _lé
+férons_, pour _oune_ personne aussi bien élevée _qué_ vous. Cela vous
+convient-il?
+
+Madeleine avait signé tout ou à peu près tout ce que Sciazziga lui avait
+imposé; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame
+Sciazziga était la dernière goutte, la plus amère et la plus écoeurante
+du calice; elle eut un mouvement de dégoût qui la fit frissonner des
+pieds à la tête.
+
+Mais la réflexion lui dit qu'elle devait se résigner à accepter ce
+dégoût comme tant d'autres, elle n'en était plus à les compter.
+
+Après tout, la présence de madame Sciazziga la préserverait de bien des
+ennuis.
+
+--Eh bien? fit Sciazziga en insistant.
+
+Ne pouvant pas répondre, elle fit un signe d'acquiescement.
+
+--Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que _ze_ vous montre
+votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous
+m'accompagner?
+
+Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond,
+ils montèrent au sixième étage.
+
+--_Oun_ étage encore, disait-il, _ma l'ezalier_ est _doux_.
+
+La chambre destinée à Madeleine était une sorte de grenier encombré de
+meubles de toutes sorte.
+
+--Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la _loumière_;
+avec _oun_ bon piano vous _sérez_ ici comme _oune_ reine; vous pourrez
+travailler _dou_ matin au soir sans être _déranzée_: demain _zé_ ferai
+prendre vos _moubles_ chez vous.
+
+Quand ils redescendirent le déjeuner était servi sur une toile cirée.
+
+Déjà assise à sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitté ni son
+cachemire ni son fichu de dentelle, désigna une chaise à Madeleine avec
+un geste de reine de théâtre.
+
+--Entre nous deux, dit-elle en souriant à son mari.
+
+Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa
+gorge était serrée.
+
+C'était là sa nouvelle famille, c'était avec ces gens qu'elle allait
+vivre--de leur vie.
+
+Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner
+sur le verre leur petite maison de Rouen où s'était écoulée son enfance,
+comme aux jours où sous les rayons du soleil couchant, elle se reflétait
+dans la Seine.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Le jour même où Madeleine signait avec Sciazziga «_oun_ petit
+_engazement_», Léon arrivait de Madrid à Paris.
+
+En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au télégraphe et il
+avait envoyé à sa cousine une dépêche, avec la mention personnelle sur
+l'adresse:
+
+«N'accomplis pas ta résolution avant de m'avoir vu; je pars à l'instant
+pour Paris, où j'arriverai après-demain matin.»
+
+Mais, malgré la mention personnelle, cette dépêche n'avait pas été
+remise à Madeleine, qui avait quitté la maison de la rue de Rivoli
+depuis deux jours quand le facteur du télégraphe s'était présenté.
+
+Avant même d'entrer chez lui, Léon monta rapidement à l'appartement de
+son père. Personne n'était encore levé, mais la façon dont il sonna
+réveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte.
+
+C'était le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, était au
+service de ses parents.
+
+--Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Léon.
+
+Sans répondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.
+
+--Réponds donc, mon vieux Jacques.
+
+--Elle est partie.
+
+--Où?
+
+--On ne sait pas; c'est-à-dire que mardi matin, au moment où il n'y
+avait personne dans la maison, elle a été chercher un commissionnaire et
+une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le
+commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a
+été bien étonné, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme?
+
+--Mais depuis?
+
+--On a cherché mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par
+la police, et ... on ne l'a pas trouvée.
+
+--Conduis-moi à la chambre de mon père.
+
+--Monsieur dort.
+
+--Je vais le réveiller; éclaire-moi.
+
+L'idée de réveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable à
+Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant
+maître, qu'il resta immobile; sans insister, Léon lui prit la lumière
+des mains et se dirigea vers la chambre de son père.
+
+Celui-ci avait été réveillé par le carillon de la sonnette, et quand
+Léon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiffé d'un
+foulard de soie cerise noué à l'espagnole autour de sa tête,
+très-noblement.
+
+--Toi! s'écria M. Haupois.
+
+--Quelles nouvelles de Madeleine?
+
+M. Haupois fut suffoqué par cette demande.
+
+--C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquiètes de la santé de
+ta mère?
+
+--Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleversé:
+Madeleine partie sans qu'on sache où elle est, ce qu'elle est devenue!
+
+--Madeleine est une ingrate.
+
+--Vous vouliez la marier.
+
+--Qui t'a dit?
+
+--Elle m'a écrit.
+
+--Ah! vous étiez en correspondance!
+
+--Cette lettre a été la première que j'aie reçue d'elle depuis mon
+séjour à Madrid.
+
+--C'est trop d'une.
+
+--Enfin, où est-elle?
+
+--Dans le premier moment d'inquiétude et malgré le scandale de sa
+conduite, nous avons eu la bonté de la faire chercher; nous avons même
+prévenu la police; tout ce qu'on a pu découvrir ça été un indice: le
+commissionnaire qui a porté ses bagages l'a entendue donner au cocher
+l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point été
+retrouvé; concluant de ce renseignement qu'elle aurait dû aller à Rouen,
+j'ai fait prendre des renseignements à Rouen, on ne l'y a point vue, et
+il paraît même à peu près certain qu'elle n'y est point venue; dans les
+hôtels de Paris, dans les maisons meublées, les recherches n'ont point
+abouti, bien qu'elles aient été dirigées par une main habile.
+
+--Eh bien, je les ferai aboutir, moi.
+
+--Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce
+pas? nous ne la recevrions pas.
+
+--Tu lui fermerais ta maison?
+
+--Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.
+
+--Quand tu m'as demandé de partir pour Madrid, j'ai cédé à ton désir
+qui, tu le sais, n'était pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour
+toi et pour ma mère. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin
+qu'elle pût rester dans cette maison, près de vous qui l'aimeriez et la
+consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi
+devions partir, je n'ai pas voulu que ce fût elle, et je me suis exilé à
+Madrid, où je n'avais que faire, et où je suis resté malgré mon ennui.
+Mais je m'imaginais que Madeleine était heureuse, tranquille, choyée,
+aimée, c'est-à-dire consolée, et je ne parlais pas de revenir à Paris.
+Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.
+
+--Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'était notre devoir.
+
+--Et le mien, vous l'avez oublié. Ma mère et toi vous saviez quelles
+étaient mes intentions à l'égard de Madeleine, quels étaient mes
+sentiments.
+
+Parlant ainsi, il avait fait un pas en arrière du côté de la porte.
+
+--Où vas-tu?
+
+--Chercher Madeleine.
+
+--Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.
+
+--Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la
+chercher et la trouver.
+
+--Léon!
+
+Mais il était arrivé à la porte; il l'ouvrit.
+
+--Au revoir, mon père, à bientôt, tu diras à ma mère que malgré tout je
+l'embrasse tendrement.
+
+Et, sans écouter la voix de son père, il sortit en refermant vivement la
+porte.
+
+De ce que son père lui avait dit, il résultait pour lui la probabilité
+que Madeleine était retournée à Rouen. Pourquoi eût-elle dit à son
+cocher de la conduire à la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu
+aller à Rouen? D'ailleurs n'était-il pas raisonnable d'admettre que
+quittant Paris elle avait voulu se réfugier chez des amis de son père?
+On avait fait à Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne
+prouvait pas que Madeleine ne fût pas à Rouen. On avait mal cherché,
+voilà tout. Il chercherait mieux.
+
+Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de
+huit heures du matin.
+
+Il resta pendant plusieurs jours à Rouen, fréquentant tous les endroits
+où il pouvait la rencontrer, et où naturellement il ne la rencontra pas.
+
+De guerre lasse, il se dit qu'elle s'était peut-être réfugié à
+Saint-Aubin auprès de son père, et il partit pour Saint-Aubin.
+
+Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetière, et
+cela était bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une
+jeune femme élégante paraîtra dans un petit village sans qu'on la
+remarque; à plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue
+de tout le monde.
+
+Il revint à Rouen; puis après quelques jours de recherches il rentra à
+Paris, désolé, et aussi plein d'inquiétude.
+
+Qu'était devenue Madeleine? où le désespoir avait-il pu l'entraîner?
+
+Il continuerait ses recherches à Paris, et il les ferait poursuivre par
+des gens capables de les mener à bonne fin.
+
+Si grandes que fussent ses inquiétudes, il ne voulait pas cependant
+parler de Madeleine à son père ni à sa mère; mais celle-ci vint lui en
+parler elle-même.
+
+--Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?
+
+Il secoua la tête par un geste désolé.
+
+--Je crois que tu aurais pu t'épargner ce voyage à Rouen; comme toi,
+nous avons été inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le
+départ de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous
+nous tourmentions à tort: Madeleine ne possède rien, elle n'a même pas
+un métier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitté une
+maison, où elle était heureuse et où elle était aimée, il fallait
+qu'elle fût certaine d'en trouver une autre où elle serait et plus
+heureuse et plus aimée encore.
+
+Léon, qui était assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise,
+puis il s'avança vers sa mère, pâle et les lèvres tremblantes.
+
+Mais, prêt à parler, il s'arrêta.
+
+Puis, après quelques secondes, qui parurent terriblement longues à
+madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.
+
+On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il
+n'écrivit pas à ses parents: où était-il? personne n'en savait rien.
+
+Quand il rentra, ni son père, ni sa mère n'osèrent lui parler de son
+voyage.
+
+Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononcé.
+
+
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+I
+
+
+C'était un samedi, le Cirque des Champs-Élysées donnait une
+représentation extraordinaire pour la rentrée du gymnaste Otto, éloigné
+de Paris depuis plusieurs années, et pour les débuts de son élève
+Zabette.
+
+Depuis quinze jours les murs de Paris étaient couverts d'affiches
+représentant deux hommes lancés dans l'espace, l'un aux membres
+athlétiques, musclés comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre
+mince, délié, gracieux comme un éphèbe athénien; aux quatre côtés de
+cette affiche s'étalaient en gros caractères les noms d'Otto et de
+Zabette. Ce nom d'Otto était bien connu à Paris dans le monde des
+théâtres et de la galanterie, car les succès de celui qui le portait
+avaient été aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que
+dans l'autre, et pendant plusieurs années il avait été de mode pour le
+gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices,
+lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapèze en trapèze, arrachait
+des cris d'admiration à ses spectateurs; comme, dans un autre public
+plus spécial et plus restreint, il avait été de mode aussi de
+s'arracher Otto qui sans maillot était plus merveilleux encore.
+
+Quant au nom de Zabette, il était nouveau à Paris; mais, grâce aux
+journaux «bien informés», on avait bientôt su que Zabette était un jeune
+créole qu'Otto avait rencontré en Amérique, et dont il avait fait son
+élève pour l'associer à ses exercices. Puis d'autres journaux, «mieux
+informés encore», avaient raconté que ce jeune Zabette, bien que portant
+des vêtements d'homme, était en réalité une jeune fille qui adorait son
+maître. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette était
+un garçon ou si cette Zabette était une fille avait suffi pour occuper
+la badauderie parisienne, toujours prête à rester bouche ouverte,
+attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile
+d'ailleurs, de l'exploiter.
+
+C'était assez, on le comprend, pour que cette rentrée d'Otto et ce début
+de Zabette fussent un événement. À deux heures toutes les premières
+étaient louées, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places
+hautes, demandées par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste
+et que leur honnêteté bourgeoise préservait de la curiosité de chercher
+à savoir si Zabette était un jeune garçon on une jeune fille.
+
+À huit heures et demie, devant une salle à moitié remplie pour les
+places louées et comble pour les autres, le spectacle commençait par les
+exercices ordinaires des cirques français, anglais, américains ou
+espagnols, des Champs-Élysées ou d'ailleurs: _Jupiter_, cheval dressé et
+présenté en liberté; _entrée comique_; _Jeanne d'Arc_, scène à cheval.
+
+Qu'il s'agisse d'une première représentation aux Français, à l'Opéra,
+aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la même,
+qui du 1er janvier au 31 décembre se rencontre inévitablement dans ces
+soirées, et qui, bien entendu, se connaît sans avoir eu souvent les plus
+petites relations personnelles: on est habitué à se voir et l'on se
+cherche des yeux.
+
+Au milieu de la scène de _Jeanne d'Arc_, deux jeunes gens firent leur
+entrée au moment où Jeanne, à genoux sur sa selle, les yeux en extase,
+entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitôt de bouche en
+bouche:
+
+--Léon Haupois-Daguillon.
+
+--Henri Clorgeau.
+
+C'était en effet Léon qui, accompagné de son ami intime Henri Clorgeau,
+le fils de la très-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et
+Dammartin, venait assister aux débuts de Zabette. Ils gagnèrent leurs
+places au quatrième rang, et, au lieu de donner leurs pardessus à
+l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les déposèrent sur les deux
+places qui étaient devant eux et qu'ils avaient louées pour être à leur
+aise.
+
+Puis, ayant tiré leurs lorgnettes, ils se mirent à passer l'inspection
+de la salle, sans s'inquiéter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une
+attitude inspirée, pressait religieusement son épée sur son coeur en
+criant: «Hop! hop!» Le cheval allongeait son galop, et, prenant son épée
+à deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais
+invisibles: la musique jouait un air guerrier.
+
+Léon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant à l'oreille de son
+ami:
+
+--Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle
+pleine sans m'imaginer que je vais peut-être apercevoir ma cousine
+Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite,
+si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre
+chose à faire qu'à passer ses soirées dans les théâtres. Mais c'est
+égal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans
+les rues ou dans les promenades, où je dois avoir l'air d'un chien qui
+quête.
+
+--Elle te tient bien au coeur.
+
+--Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une façon
+toute particulière, avec quelque chose de vague et je dirais même de
+poétique, si le mot pouvait être appliqué à notre existence si banale;
+c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux à
+respirer que les sentiments qui l'ont formé sont plus purs; je penserai
+toujours à elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse émue.
+
+--La police n'a pu rien découvrir?
+
+--Rien. Elle m'a seulement donné une terrible émotion pendant que tu
+étais à Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouvé dans la
+Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par
+certains points de celui de Madeleine. J'ai couru à la Morgue, dans quel
+état d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en présence du
+cadavre; c'était celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai
+cru tout d'abord que c'était elle; mais je m'étais trompé. Jamais je
+n'ai éprouvé plus cruelle émotion; je vois encore, je verrai toujours ce
+cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensée de Madeleine tant
+qu'elle n'aura pas été retrouvée.
+
+Jeanne d'Arc venait de mourir brûlée sur son bûcher, et quelques
+personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.
+
+Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore
+Henri Clorgeau et Léon, celui-ci, qui n'était nullement à ce qui se
+passait dans la salle ni à la salle elle-même, continua à parler à
+l'oreille de son ami.
+
+--Comme je me disposais à sortir de la Morgue, la porte que j'allais
+ouvrir s'ouvrit devant mon père. Lui aussi avait été prévenu et il était
+accouru presque aussi vite que moi. Par là, je vis qu'il faisait faire
+des recherches de son côté. Lorsqu'il entra, il était aussi pâle que le
+cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement à lui en criant: «Ce
+n'est pas elle!» «Dieu soit loué!» murmura-t-il, et il me tendit la
+main. Ce témoignage de tendresse me toucha, et il en résulta que mes
+rapports avec mon père et ma mère furent moins tendus; mais je crains
+bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont été. Ils ont cru être
+très-habiles en forçant Madeleine à quitter leur maison; ils se sont
+trompés dans leur calcul.
+
+--Tu ne l'aurais pas épousée malgré eux.
+
+--Ils ont eu peur que je les amène à accepter Madeleine, et pour ne pas
+s'exposer à cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est
+sauvée épouvantée. Qui sait ce qui s'est passé? La lettre que Madeleine
+m'a écrite est pleine de réticences, et je n'ai jamais pu avoir
+d'explications ni avec mon père ni avec ma mère.
+
+L'exercice qui suivait la scène de Jeanne d'Arc était un quadrille à
+cheval; l'orchestre se mit à faire un tel tapage, que toute conversation
+intime devint impossible.
+
+Alors Léon et son ami s'amusèrent au spectacle de la salle, qui assez
+rapidement se remplissait, car l'heure arrivait où Otto et Zabette
+allaient s'élancer sur leurs trapèzes; de tous côtés apparaissaient des
+figures de connaissance, des habitués des clubs et des courses; çà et là
+quelques femmes honnêtes accompagnées d'amis intimes, et partout les
+autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'étalant et provoquant les
+lorgnettes. À l'une des entrées, juste en face d'eux, de l'autre côté de
+l'arène, surgit une femme de trente ans environ, vêtue de blanc avec une
+simplicité et un goût qui auraient sûrement affirmé à ceux qui ne la
+connaissaient pas que c'était une honnête femme.
+
+--Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, là-bas, en face de nous, en blanc
+comme une vierge; elle adresse des discours à l'ouvreuse, ce qui indique
+qu'elle n'a pas de place numérotée.
+
+Prenant sa lorgnette, Léon se mit à la regarder.
+
+--Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.
+
+Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand
+nous la regardions, de tes fenêtres, passer dans sa voiture, elle était
+exactement ce qu'elle est aujourd'hui.
+
+--Moins bien.
+
+--Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de
+ceux qui l'ont formée.
+
+--Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.
+
+--Et du meilleur.
+
+--Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.
+
+--Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne
+de la vallée de Montmorency; jusqu'à dix ans elle a travaillé à la
+terre.
+
+--On ne le croirait jamais à la finesse de ses mains.
+
+--Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux,
+est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez
+mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille
+longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?
+
+--Avec qui est-elle présentement?
+
+--Personne: après avoir ruiné Jacques Grandchamp si complétement qu'il
+me disait dernièrement que, s'il ne l'avait pas quittée, elle lui aurait
+tout dévoré: châteaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison
+paternelle; elle s'est fait ruiner à son tour par une sorte de ruffian
+de la grande bohème, moitié homme politique, moitié financier, Ackar, de
+qui elle s'était bêtement toquée.
+
+Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques
+instants après, elle se montrait à l'entrée qui desservait leurs places
+et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en désignant de la main
+leurs pardessus.
+
+--Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Léon.
+
+--Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.
+
+Et, sans attendre une réponse, il se leva:
+
+--Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.
+
+
+
+
+II
+
+
+À cette invitation, Cara répondit par un signe de main accompagné d'un
+sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une
+couleuvre, jusqu'à la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut
+fait si adroitement, si prestement que personne ne fut dérangé.
+
+--C'est une femme à passer par le trou d'une aiguille, dit Léon tout bas
+en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avançait.
+
+--Oui, mais avec grâce.
+
+Et de fait il était impossible de mettre plus de grâce dans la
+souplesse: ce n'étaient pas seulement ses lèvres qui souriaient en
+passant devant les gens qu'elle frôlait avec une molle caresse,
+c'étaient ses bras, c'était sa taille flexible, c'était toute sa
+personne.
+
+En arrivant à sa place elle tendit la main à Henri Clergeau et adressa à
+Léon une gracieuse inclination de tête.
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas indiscrétion de ma part à accepter votre place?
+dit-elle.
+
+--Pas du tout; ces deux places étaient louées pour nos paletots et
+surtout pour ne pas avoir devant nous des gens gênants; vous voyez que
+vous pouvez accepter sans scrupule.
+
+Elle parlait doucement, posément, en s'adressant tout autant à Henri
+Clergeau qu'à Léon, et cependant c'était la première fois qu'elle se
+trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme
+lui-même la connaissait, mais sans qu'une parole eût jamais été échangée
+entre eux.
+
+Léon remarqua que le timbre de sa voix était harmonieux et doux; il fut
+frappé aussi de la réserve de ses manières, de la correction de ses
+gestes, de la limpidité de son regard.
+
+Pendant qu'il l'examinait, elle continuait à s'entretenir avec Henri
+Clergeau, et elle le faisait sans éclats de voix, sans rires forcés,
+convenablement, décemment, comme une femme du monde.
+
+Cependant, la première partie du programme avait été remplie, et l'on
+s'occupait à dresser un immense filet au-dessus de l'arène et à le bien
+raidir de façon à atténuer le danger des chutes pour les gymnastes.
+
+Cela avait amené tout naturellement la conversation sur Otto, et Léon
+remarqua que Cara montrait une complète indifférence sur la question de
+savoir si Zabette était ou n'était pas une femme, question qui à ce
+moment même passionnait tant de curiosités féminines et même masculines,
+et faisait à l'avance préparer tant de lorgnettes.
+
+Cara parlait d'Otto avec un mépris qu'elle ne prenait pas la peine de
+dissimuler.
+
+--Vous ne l'aimez pas, dit Léon.
+
+--J'avoue que je le déteste; il a tué une de mes amies, cette pauvre
+Emma Lajolais, qu'il a ruinée et martyrisée[1]. Ah! c'est un grand
+malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.
+
+[Note 1: Voir la _Fille de la Comédienne_.]
+
+--Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.
+
+--J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un
+être vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet
+amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingué, un caractère
+honnête, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'être aimée?
+Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?
+
+--C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.
+
+--Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Léon.
+
+--C'est à la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne
+vous est pas arrivé quelquefois de regarder votre pendule à un moment
+donné de la journée, puis après qu'un temps assez long s'est écoulé, de
+voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes
+seulement après l'heure que vous aviez notée; elle s'est arrêtée, voilà
+tout, et vous avez vécu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me
+semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps;
+les jours, les mois, les années s'écoulent sans qu'on s'en aperçoive;
+quoi de plus délicieux qu'une existence qui est un rêve? Mais, voici
+Otto, Ah! comme il a vieilli.
+
+--Et voici Zabette.
+
+En voyant paraître les deux gymnastes, un brouhaha s'était élevé dans la
+salle et toutes les lorgnettes s'étaient braquées sur eux.
+
+Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui
+ne variaient guère:
+
+--C'est un homme.
+
+--Mais non, c'est une femme.
+
+Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de
+faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa
+taille; il tenait ses bras à demi pliés pour faire saillir les biceps,
+et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui
+disait clairement: «Admirez-moi.» Quant à Zabette, revêtu d'un maillot
+gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple,
+et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient
+en dedans.
+
+Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arène, chacun d'eux se
+suspendit à celle qui lui était destinée, et, sans qu'ils fissent un
+mouvement, on les hissa jusqu'à leur trapèze.
+
+Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur bâton, vis-à-vis l'un
+de l'autre; Zabette portant ses doigts à sa bouche, envoya un salut, un
+baiser à Otto.
+
+Instantanément un silence absolu s'établit dans toute la salle; de
+l'arène au cintre les respirations s'arrêtèrent, bien des coeurs
+cessèrent de battre.
+
+Ils étaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapèze
+en trapèze: Otto remplissait le rôle de la force, Zabette celui de la
+légèreté.
+
+Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara détourna
+la tête comme si elle était trop émue pour les suivre; elle était
+justement placée devant Léon, et en se détournant ainsi elle le frôlait
+aux genoux avec ses épaules.
+
+Les gymnastes avaient terminé la partie gracieuse de leurs exercices;
+mais, après les applaudissements donnés à l'adresse et à la souplesse,
+il fallait en arracher d'autres plus nerveux à l'émotion et à l'effroi:
+remontés sur leurs trapèzes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains
+mouillées par la sueur.
+
+Otto était assis sur un trapèze suspendu à la moitié de la hauteur du
+cirque à peu près, Zabette l'était sur un qui se trouvait presque dans
+les combles; il devait s'élancer de là, et, le saisissant par les deux
+mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arrêter dans
+sa chute.
+
+Otto s'était suspendu à son trapèze par les pieds; Zabette, après s'être
+balancé un moment lâcha son trapèze, et on le vit, lancé dans l'espace
+comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'émotion avait suspendu le
+souffle des spectateurs.
+
+Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol
+que par une seule; l'impulsion qu'il reçut n'étant plus également
+partagée lui fit glisser les pieds, ils se desserrèrent, et dans une
+sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tombèrent sur le
+filet; soit que celui-ci eût été trop fortement tendu, soit tout autre
+cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta
+dans l'arène.
+
+Tous deux restèrent étendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de
+l'arène.
+
+Une clameur, un immense cri d'épouvante s'était échappé de toutes les
+poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices
+s'étaient détournés pour ne pas voir cette chute ou s'étaient caché la
+tête entre leurs mains.
+
+Se rejetant brusquement en arrière, Cara s'était renversée sur une des
+jambes de Léon, et elle restait là sans mouvement. Il se pencha vers
+elle, mais elle ne bougea pas.
+
+Au milieu du désordre et de la confusion, personne ne pouvait faire
+attention à l'étrange situation de cette femme à demi évanouie; on
+allait, on venait, on criait. Otto s'était relevé et avait glissé à bas
+du filet, mais Zabette avait été emporté évanoui ou mort: on ne savait.
+
+Cara se releva lentement, les yeux égarés, le visage pâle, les lèvres
+tremblantes.
+
+--Vous êtes souffrante? dit Léon.
+
+--Oui, je ne me sens pas bien.
+
+--Voulez-vous sortir? demanda Léon.
+
+--Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.
+
+Léon descendit près d'elle et, la soutenant par le bras, ils se
+dirigèrent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme
+si de nouveau elle allait défaillir. Il la porta plutôt qu'il ne la
+conduisit dehors.
+
+Ils la firent asseoir sur une chaise, à l'abri d'un massif d'arbustes;
+cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.
+
+La chute de ces malheureux m'a brisée, dit-elle d'une voix dolente, mais
+ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous
+accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une
+voiture pour que je me fasse conduire chez moi.
+
+Ce fut Henri Clergeau qui se mit à la recherche de cette voiture, et
+pendant ce temps Léon resta près de Cara: l'effort qu'elle avait fait en
+parlant paraissait l'avoir épuisée, elle se tenait à demi renversée dans
+sa chaise, respirant péniblement.
+
+Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.
+
+--Nous allons vous reconduire chez vous, dit Léon en lui donnant le
+bras.
+
+--Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal,
+maintenant.
+
+Le ton de ces paroles leur donnait un démenti; elle paraissait fort mal
+à l'aise au contraire.
+
+La voiture amenée par Henri Clergeau était une voiture à deux places; il
+fallait que l'un des deux amis abandonnât Cara.
+
+Il était plus logique que ce fût Léon, qui la connaissait moins que
+Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.
+
+Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eût trop conscience.
+
+Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voilà tout.
+
+Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des rôles qu'il ne
+remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir
+près d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir à ses côtés, ainsi qu'il
+était naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante.
+
+Ce fut seulement quand ils furent tous deux installés que Léon remarqua
+qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais
+celui-ci ne lui en donna pas le temps.
+
+--J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il à Cara.
+
+Puis, s'adressant au cocher:
+
+--Boulevard Malesherbes, 17 _bis_.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut
+d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupés, que pendant le
+trajet elle répondit aux questions que de temps en temps, avec
+sollicitude, Léon lui adressait:
+
+--J'ai hâte d'être arrivée.
+
+--Voulez-vous que nous allions chez votre médecin, ou que je le
+prévienne de se rendre chez vous?
+
+--Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se dérange jamais la nuit
+pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos
+suffiront.
+
+Ils approchaient du boulevard Malesherbes.
+
+--L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installée
+à la campagne, à Saint-Germain, et mes domestiques sont à Saint-Germain.
+
+--Je vais vous accompagner jusque chez vous.
+
+--Oh! non, s'écria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscrétion
+jusque-là; c'est déjà trop.
+
+--Il n'y a pas d'indiscrétion; je vous assure que je soigne très-bien
+les malades, c'est ma vocation.
+
+--Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une
+femme, mais c'est impossible.
+
+--Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'à obéir.
+
+--Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser là? C'est
+pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez été mon
+garde-malade?
+
+--Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquiéter de cela.
+
+--Ah! Et Berthe?
+
+--Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.
+
+--Et Raphaëlle?
+
+--Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaëlle, si l'on peut
+appeler fini ce qui a à peine commencé: vous êtes mal renseignée.
+
+La voiture venait de s'arrêter devant le numéro 17 _bis_; Léon descendit
+le premier et tendit la main à Cara; elle s'appuya contre sa poitrine
+pour se laisser glisser à terre, lentement.
+
+Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnât
+pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas décemment
+l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idée d'abord.
+
+--Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais
+vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitôt.
+
+Elle demeurait au second étage, et l'escalier, bien que doux, lui parut
+long à monter.
+
+Elle voulut ouvrir sa porte elle-même, mais elle n'en put pas venir à
+bout; il fallut que Léon lui prît la clef des mains.
+
+--Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc
+faibles!
+
+Comme il n'y avait pas de lumière dans l'appartement, elle prit Léon par
+la main pour le guider.
+
+--Allons lentement, dit-elle.
+
+Et ils allèrent lentement, très-lentement, la main dans la main au
+milieu de l'obscurité.
+
+--Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.
+
+Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire éviter
+quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.
+
+Ils traversèrent ainsi plusieurs pièces; puis, tout à coup, Cara
+s'arrêta et l'arrêta:
+
+--Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester là en
+attendant que j'aie allumé une bougie.
+
+Elle lui lâcha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car
+les volets et les rideaux clos ne laissaient pas pénétrer la plus légère
+lueur qui pût le guider; cela avait quelque chose d'étrange et de
+mystérieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait
+une pénétrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne
+pouvait provenir que de fleurs naturelles.
+
+Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanément
+une faible lumière lui montra qu'il était dans une vaste chambre dont
+les murs étaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles
+étaient recouverts de tapisseries du même genre, et sur le parquet était
+étalé un vieux tapis de Caboul; par la sévérité, le goût et même le
+style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes à la mode où
+il était jusqu'à ce jour entré.
+
+--Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe à esprit de vin, dit-elle
+en se débarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de
+tilleul, car je me sens vraiment mal à l'aise.
+
+--Mais pas du tout, répondit Léon, c'est moi qui vais vous faire cette
+infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous
+prie.
+
+--Vous y mettez trop de bonne grâce pour que j'ose vous résister;
+passons dans mon cabinet de toilette où nous trouverons ce qui nous sera
+nécessaire.
+
+Ce cabinet de toilette était aussi grand que la chambre, mais meublé
+dans un tout autre style, plein d'élégance et de coquetterie; ce qui
+attira surtout l'attention de Léon, bien plus que le satin, les
+brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les
+bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui étaient en
+argent niellé;--il y avait là un luxe aussi remarquable par le dédain de
+la valeur de la matière première que par le goût et l'art de
+l'ornementation; aussi, malgré le peu d'estime que Léon professait pour
+le métier auquel il devait sa fortune, fut-il gagné par un sentiment
+d'admiration; cela était vraiment charmant et original.
+
+Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une
+bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: «tilleul».
+
+--Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.
+
+Aussitôt Léon emplit la bouilloire et alluma la lampe.
+
+Quant à Cara, elle s'étendit sur un large canapé en satin gris et se
+cala la tête avec deux coussins: elle paraissait à bout de force, ses
+dents claquaient.
+
+--Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,--et j'avoue que j'ai
+grand besoin de soins,--soyez donc assez bon pour me donner un châle, je
+suis glacée; vous en trouverez un dans cette armoire.
+
+Il prit ce châle dans l'armoire qu'elle lui désignait d'une main
+tremblante, et il l'enveloppa avec précaution en le lui passant sous les
+pieds.
+
+--Comme vous êtes bon! dit-elle d'une voix émue.
+
+L'eau ne tarda pas à bouillir; il prépara l'infusion de tilleul et la
+lui donna après l'avoir sucrée.
+
+Cependant elle ne se réchauffa point, et elle continua de claquer des
+dents, avec des frissons par tout le corps.
+
+--Laissez-moi donc vous aller chercher un médecin, dit-il.
+
+--Non, répondit-elle, le sommeil va me calmer.
+
+--Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canapé, vous ne vous
+réchaufferez pas.
+
+--Vous croyez?
+
+--Assurément.
+
+--Si j'osais....
+
+Et elle s'arrêta.
+
+--Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son médecin, dites donc ce que vous
+feriez.
+
+--Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre,
+je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand
+je serai dans mon lit, il est certain que je me réchaufferai tout de
+suite; d'ailleurs, quand j'éprouve des crises de ce genre, il n'y a que
+le lit qui me guérit.
+
+--Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.
+
+Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de
+toilette, préparant une nouvelle tasse d'infusion.
+
+Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva
+dans le lit pelotonnée jusqu'au cou dans les draps; elle continuait à
+trembler; il lui présenta l'infusion; alors elle se souleva à demi pour
+boire; elle avait revêtu une chemise de nuit bordée de dentelles, et il
+était impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la
+sienne.
+
+--Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller;
+je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'à tirer la
+porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai
+jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.
+
+Plaçant son bras sous sa tête, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose
+était pleine de grâce et d'abandon; le cou caché dans les dentelles, sa
+tête brune encadrée dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante,
+elle était vraiment ravissante ainsi sous la faible lumière de la
+bougie.
+
+Assis à une assez grande distance d'elle et accoudé sur une table, Léon
+se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle
+pouvaient être vraies: en tout cas, il était impossible d'être plus
+simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie,
+charmante.
+
+Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point:
+à chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de
+position.
+
+--Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.
+
+--Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes
+tomber là devant moi.
+
+--Voulez-vous une autre tasse de tilleul?
+
+--Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fièvre brûlante a remplacé
+la fièvre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait
+de ne plus penser à ces malheureux. Voulez-vous que nous causions?
+
+--Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.
+
+--Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empêchera de s'égarer.
+Mais puisque vous voulez bien causer, vous déplairait-il de vous
+rapprocher, vous êtes à une telle distance que nous aurons peine à nous
+entendre.
+
+Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il était assis il se
+rapprocha du lit.
+
+--Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise.
+
+Et de la main elle lui indiqua un fauteuil placé tout contre le lit et
+de telle sorte qu'une fois assis là ils se trouveraient en face l'un de
+l'autre.
+
+--Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installé, une question, je vous
+prie. Comment vous nommez-vous?
+
+--Mais....
+
+--Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point
+où nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous
+dise, monsieur Haupois-Daguillon?
+
+--Léon.
+
+--Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me
+donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus à
+notre aise. Voulez-vous être Léon pour moi et voulez-vous que je sois
+Hortense pour vous?
+
+--Cela est convenu.
+
+--Eh bien, mon cher Léon, j'ai une demande à vous adresser, c'est celle
+qui commence la plupart des contes des _Mille et une Nuits_: «Vous
+contez si bien, contez-moi donc une histoire.»
+
+--C'est que justement je ne sais pas du tout conter.
+
+--Ah! quel malheur! en faisant un effort.
+
+--Même en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.
+
+--Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce
+serait, j'en suis sûre, un merveilleux remède: je ne verrais plus ces
+malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous
+imposer une tâche ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer
+d'ingratitude. Seulement, comme je tiens à l'histoire, voulez-vous que
+je vous en conte une, moi.
+
+--Vous allez vous fatiguer.
+
+--Au contraire, je vais me guérir, mais il est bien entendu que si je
+vous endors vous m'arrêterez.
+
+--C'est entendu.
+
+--Mon récit aura pour titre, si vous le voulez bien: _Histoire d'une
+pauvre fille de la vallée de Montmorency_; c'est un conte vrai,
+très-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elle commença son récit:
+
+--«Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la
+vallée de Montmorency, il serait peut-être convenable de vous faire la
+description de cette vallée. Mais comme elle est découverte depuis
+longtemps déjà, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve
+dans certains romans, où trop souvent elles ne figurent que pour masquer
+le vide du récit, je passe cette description et vous dis tout de suite
+que notre petite fille est né à Montlignon. Elle était le dernier enfant
+d'une famille qui en comptait trois: un garçon, l'aîné, et deux filles.
+Cette famille était pauvre, très-pauvre; le père était terrassier chez
+un pépiniériste et la mère travaillait à la terre avec son mari; c'était
+elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son
+homme recouvrait à la houe ou au râteau. Notre jeune fille.... Si nous
+lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu
+d'imagination que je n'en trouve pas.
+
+--Si nous la baptisions Hortense.
+
+--C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son père, qui mourut quand
+elle n'avait que deux ans. Si la vie avait été difficile quand le père
+apportait son gain à la maison, elle le fut bien plus encore quand la
+mère se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus
+d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appétit,
+ce qui, prétendent les gens qui se donnent des indigestions, est
+excellent pour la santé ... des autres. Devant cette misère, la mère se
+remaria, non par amour, mais par spéculation, pour trouver quelqu'un qui
+l'aidât à nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une
+infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme
+que la mère d'Hortense avait pris était une sorte de brute, terrassier
+aussi, et qui n'avait d'autre mérite que de travailler comme deux. C
+était justement ce qu'il fallait. Malheureusement à côté de cette
+qualité il y avait un défaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en
+allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de
+vin. Il ne lâchait son argent à la maison que quand on le lui arrachait;
+et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une
+terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler «le drame de
+la faim»; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se
+mettaient à pleurer en criant: «J'ai faim». Et ils criaient cela
+d'autant mieux que c'était vrai.
+
+Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le
+bien-être qui donne la beauté, ni la santé, heureusement. Elle poussa et
+se développa en liberté à courir les champs et les bois, se nourrissant
+surtout de bon air, ce qui, paraît-il, est plus nutritif qu'on ne le
+croit généralement.
+
+Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fût question de l'envoyer
+à l'école comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, à qui elle
+portait des fraises des bois dans l'été, et dans l'hiver des branches de
+houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitié pour
+sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent à Pontoise, promettant de se
+charger de son instruction et plus tard de son avenir.
+
+Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas,
+comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent.
+Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint
+la meilleure élève de sa classe.
+
+Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche
+mourut sans avoir pensé à Hortense dans son testament, et, comme ses
+héritiers n'étaient pas disposés à se charger de cette petite fille
+qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mère à
+Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.
+
+La question qu'elle se posait en revenant était de savoir à quoi on
+allait l'employer lorsqu'elle serait rentrée dans la maison maternelle,
+car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et
+prévoyant.
+
+Cette question fut vite résolue.--Te voilà, dit sa mère en la voyant
+entrer.--Oui, je viens pour rester avec vous.--Rester, tu n'y pense pas;
+pour que le père fasse de toi ce qu'il a fait de l'aînée, jamais; tu vas
+t'en aller, et tout de suite.--Où,--N'importe où, fût-ce en enfer, tu
+serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.
+
+Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle
+en comprenait le ton et sentait bien qu'il était inutile d'insister.
+Après une assez longue discussion ou plus justement une longue
+recherche, il fut décidé qu'elle irait à Paris demander l'hospitalité à
+une de ses tantes, fruitière dans le quartier des Invalides. Seulement,
+comme le prix d'un billet coûte dix-neuf sous d'Ermont à Paris et qu'il
+n'y avait que onze sous à la maison, il fut décidé qu'elle irait prendre
+le train à Saint-Denis, ce qui ne coûterait que huit sous. Sa mère
+l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les
+trois sous qui lui restaient.
+
+Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, à treize ans,
+après avoir embrassé sa mère, qu'elle ne devait pas revoir.
+
+Quand elle entra chez sa tante la fruitière, vous pouvez vous imaginer
+les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'était point
+une méchante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours après elle
+l'installa à un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite
+table chargée de fruits verts ou à moitié pourris. Vous représentez-vous
+une jeune fille de treize ans, jolie, très-jolie, disait-on, élevée dans
+un couvent, instruite jusqu'à un certain point, vendant des pommes à un
+sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.
+
+Quelle chute! Quelle souffrance!
+
+Pendant près de trois ans elle vécut de cette misérable existence,
+dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et
+cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien auprès du supplice
+moral qui lui fut infligé.
+
+Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que
+vouliez-vous qu'elle fît, elle n'avait pas de métier, et elle était trop
+misérable pour se payer un apprentissage, même qui ne lui eût rien
+coûté. De quoi eût-elle vécu pendant le temps de cet apprentissage?
+
+Il y a une saison où les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs
+et elle quittait les Invalides pour des quartiers où l'on a de l'argent
+à dépenser aux superfluités du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin
+du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un éventaire chargé de
+violettes pendu à son cou, un phaéton s'arrêta devant elle, et un jeune
+homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le présenta, le jeune
+homme la regarda longuement et, lui ayant donné les deux sous, il
+continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment où il
+disparut dans la confusion des voitures.
+
+Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer:
+c'était le duc de Carami, célèbre alors par sa grande existence, ses
+pertes au jeu, ses chevaux, ses maîtresses et ses folies toutes marquées
+au coin de l'originalité.
+
+Le lendemain, Hortense se trouvait à la même place, quand le duc
+s'arrêta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au
+grand ébahissement des gens qui passaient, il resta à causer avec elle
+pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle était et bien
+surpris de ses réponses.
+
+Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute
+la semaine, chaque jour à la même heure, et quinze jours après il
+installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallée de Montmorency,
+dans un hôtel de la rue François Ier, qui coûtait dix mille francs de
+loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des
+savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son écurie.
+
+C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fût, a
+toujours eu un bouquet de violettes près d'elle,--souvenir des fleurs
+qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.
+
+Disant cela, Cara regarda le bouquet placé sur la table où, quelques
+instants auparavant Léon était accoudé; puis elle continua:
+
+--Ne blâmez pas la pauvre fille de s'être ainsi jetée dans les bras du
+duc, elle n'a pas réfléchi si elle se vendait ou si elle se donnait;
+elle était fascinée, éblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et
+qui l'aimait. Car il l'aimait passionnément, et la meilleure preuve en
+est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porté.
+
+Elle s'arrêta avec une sorte de confusion, puis se mettant à sourire:
+
+--J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon récit, dit-elle,
+mais, bien que je me sois coupée nous la reprendrons si vous le
+permettez.--Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui
+dit-il, mais je veux t'en donner une part, et désormais tu t'appelleras
+Cara. Ils s'aimèrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense
+devint à la mode. Était-il possible qu'il en fût autrement pour la
+maîtresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le
+duc, vous devez le savoir, était poitrinaire, et la vie à outrance qu'il
+menait ruinait sa faible santé. Les choses en vinrent à ce point qu'on
+lui ordonna le séjour de Madère. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya
+et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il
+aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena à Paris.
+
+Elle s'arrêta, la voix voilée par l'émotion; mais après quelques minutes
+elle continua:
+
+--Le duc par son testament lui avait laissé une grosse part de ce qui
+restait de sa fortune. Ce testament fut attaqué par la duchesse de
+Carami, remariée à cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente
+ans, et il fut cassé par la justice pour captation. Vous avez dû
+entendre parler de ce procès, qui a été presque une cause célèbre, je ne
+vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se conçoit de
+reste, appelé l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner
+des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'à faire son choix parmi les
+plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait être fidèle au
+souvenir et au culte de celui qu'elle avait adoré, et dont elle se
+considérait comme la veuve. Cependant la misère était devant elle, car
+ce procès l'avait ruinée, et elle avait une peur effroyable de la
+misère, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus
+hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier,
+Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanité folle et les
+prétentions, et qui, portant perruque sur une tête nue comme un genou,
+se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques mèches de sa
+perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crût
+qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait à sa maîtresse qu'une
+seule chose, qui était qu'elle fît croire et fît dire qu'il avait une
+maîtresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux,
+quand, en réalité, il n'avait pas plus de maîtresse que de cheveux.
+Hortense accepta ce marché, qui n'était pas bien honorable, j'en
+conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misère, et
+pendant plusieurs années, le tout Paris dont se préoccupait tant
+Salzondo put croire que celui-ci avait une maîtresse. C'est là un fait
+bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces
+choses-là ne s'inventent pas.
+
+Sans répondre, Léon inclina la tête par un mouvement qui pouvait passer
+pour un acquiescement.
+
+--Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques
+années, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle
+aspirait à une vie régulière, sa réputation la suffoquait, et le milieu
+dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond dégoût. Elle
+crut avoir trouvé dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le
+travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont
+elle ne se croyait pas tout à fait indigne. Elle sacrifia à cet homme la
+plus grande partie de ce qu'elle possédait; et trop tard elle s'aperçut
+qu'elle s'était trompée sur lui. De toutes les blessures qui l'ont
+frappée, celle-là a été la plus douloureuse, non pas qu'elle aimât cet
+homme,--elle n'a jamais aimé que celui qui est mort dans ses bras;--mais
+elle aimait l'honneur et la dignité de la vie, et c'était sur la main de
+cet homme qu'elle avait compté pour les atteindre.
+
+Voilà l'histoire de la pauvre fille de la vallée de Montmorency. J'ai
+tenu à vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme à qui
+vous avez témoigné tant de bonté, non Cara, mais Hortense.»
+
+Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donné la
+sienne, elle la serra doucement.
+
+--Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idées,
+qui m'empêcheront de penser à ces malheureux acrobates; je vous demande
+donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit
+entière.
+
+--Mais....
+
+--Si demain vous pensez encore à moi et si vous voulez bien venir savoir
+quel a été l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journée.
+
+--À demain alors.
+
+
+
+
+V
+
+
+Lorsque la porte du vestibule se fut refermée avec un petit bruit sec,
+et qu'il fut dès lors bien certain que Léon sorti ne pouvait pas
+rentrer, Cara glissa vivement à bas de son lit, et, en chemise comme une
+femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie à la main,
+vers sa cuisine.
+
+Elle ne tremblait plus: et elle marchait résolument sans ces hésitations
+qui l'avaient obligée à s'appuyer sur le bras de Léon.
+
+Ayant posé sa bougie sur une table, elle se mit à fureter dans les
+armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.
+
+Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre à
+moitié rempli d'un gros vin noirâtre, et dans l'autre un croûton de pain
+qui, placé un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant
+il était dur et sec.
+
+Mais elle ne parut pas s'en inquiéter autrement, et prenant un couteau
+de cuisine, elle parvint à en couper ou plutôt à en casser un morceau.
+Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de
+la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce
+vin.
+
+Évidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creusé l'estomac ou lui
+avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se réconforter; les
+infusions calmantes n'étaient pas le remède qui lui convenait
+présentement.
+
+Après ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se
+coucher, elle atteignit un réveil-matin, dont elle plaça l'aiguille sur
+huit heures; puis, après l'avoir remonté, elle se mit au lit et, dix
+minutes après, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et
+l'innocence étaient attestés par la régularité de la respiration.
+
+Elle dormit ainsi jusqu'au moment où partit la sonnerie du réveil;
+alors, sans se frotter les yeux, sans s'étirer les bras, elle sauta à
+bas de son lit comme une femme de résolution ou d'humeur facile.
+
+En un tour de main elle fut habillée, chaussée, coiffée, et elle sortit.
+
+Arrivée rue du Helder, elle monta au second étage d'une maison de bonne
+apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.
+
+--Monsieur Riolle.
+
+--Mais monsieur n'est pas visible.
+
+--Il n'est pas seul?
+
+--Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....
+
+--Alors, c'est bien; j'entre.
+
+Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un étroit et
+sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand
+on la connaissait bien.
+
+Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombré de
+livres et de paperasses éparpillées partout sur le tapis et sur les
+meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'années, à la
+figure rasée, vêtu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe
+de moine, travaillait la tête enfoncée dans ses deux mains.
+
+Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se dérangea
+pas, et Cara put arriver jusqu'à lui, glissant sur le tapis, sans qu'il
+levât la tête; sans doute il croyait que c'était son valet de chambre;
+alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.
+
+Il fit un saut sur son fauteuil.
+
+--Tiens, Cara! s'écria-t-il.
+
+Elle le menaça du doigt, et se mettant à rire
+
+--Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le
+cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infâme!
+
+--Es-tu bête!
+
+--Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments
+que je suis venue te déranger si matin.
+
+--Tu viens me demander un conseil?
+
+--Tu as deviné, avocat perspicace et malin.
+
+--Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?
+
+--D'une question de personne.
+
+--C'est plus délicat alors.
+
+--Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le
+bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la
+Banque de France.
+
+--Tu me flattes; c'est donc bien grave?
+
+--Très-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?
+
+--Ah bah! est-ce que le fils?...
+
+--Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.
+
+--Excellente; fortune considérable et solidement établie, à l'abri de
+tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'intéresser, honorabilité
+parfaite.
+
+--Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle?
+Voilà tout.
+
+--Huit, dix millions.
+
+--Au plus ou au moins?
+
+--Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de préciser.
+
+--Ton à peu près suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?
+
+--Un fils et une fille; celle-ci a épousé le baron Valentin.
+
+--Un imbécile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle
+sont les relations du père et du fils? Le père est-il un homme dur, un
+vrai commerçant?
+
+--Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mère qui est la tête de la
+maison.
+
+--Mauvaise affaire!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible
+généralement. Sais-tu si le fils est associé ou intéressé dans la
+maison, et s'il a la signature?
+
+--Je suis obligé de te répondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de
+relation dans la maison.
+
+Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus
+sa jambe droite en haussant les épaules:
+
+--Comme on se fait sur les gens des idées que la réalité démolit,
+dit-elle. Ainsi te voilà, toi: tu es assurément un des hommes
+d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car après avoir
+commencé par être l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses
+du demi-monde, ce qui personnellement avait des agréments, mais ce qui
+pécuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est-à-dire, le
+conseil des gens de la finance et de la spéculation; au lieu de plaider
+simplement pour eux comme tes confrères, tu as fait leurs affaires, tu
+as été les arranger à Constantinople, à Vienne, à Londres, partout; il
+paraît que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moqué
+de ce qui était défendu ou permis, tu as été récompensé de ton courage
+par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquérir.
+Aujourd'hui, quand on parle de Riolle à quelqu'un, on vous répond
+invariablement: «C'est un malin». Tu as la réputation de connaître ton
+Paris comme pas un. Eh bien, je viens à toi, et tu me réponds que tu ne
+peux pas me répondre!
+
+Riolle se mit à rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses
+lèvres minces, ce qui découvrit ses dents pointues comme celles d'un
+chat.
+
+--Que tu es bien femme, dit-il, une idée te passe par la cervelle et
+tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il
+te fallait des renseignements précis sur la maison Haupois-Daguillon, tu
+les aurais aujourd'hui.
+
+--Hier, je n'y pensais pas.
+
+--Eh bien, donne-moi jusqu'à ce soir, et je te promets de te les porter
+précis et circonstanciés, tels que tu les veux en un mot.
+
+--Ce soir, c'est impossible.
+
+--Tu es cruelle.
+
+--J'aime mieux venir les chercher demain matin.
+
+--Eh bien, soit.
+
+--Alors, adieu, à demain.
+
+--Déjà!
+
+--Il faut que je passe chez Horton.
+
+--Tu es malade?
+
+--Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.
+
+Et elle s'en alla chez son médecin, auquel elle raconta ce qui lui était
+arrivé la veille, et qui lui écrivit l'ordonnance qu'elle
+désirait,--c'est-à-dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle
+envoya une dépêche à ses gens à Saint-Germain, pour leur dire de revenir
+à Paris.
+
+Toutes ces précautions prises, elle fit une gracieuse toilette de
+malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline
+blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse
+près d'elle, elle attendit la visite de Léon.
+
+Elle l'attendit toute la journée, et elle se demandait s'il ne viendrait
+pas,--ce qui, à vrai dire, l'étonnait prodigieusement,--lorsqu'à neuf
+heures du soir il arriva. Elle avait donné des instructions pour qu'on
+le reçût et qu'on ne reçût que lui.
+
+Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui
+prendre des mains son pardessus et le conduire près de Cara.
+L'appartement n'avait plus le même aspect que la veille, le salon était
+éclairé et les housses qui recouvraient les meubles avaient été
+enlevées. Cependant ce n'était pas dans ce salon que se tenait Cara;
+elle était dans la chambre où il avait passé une partie de la nuit
+précédente, allongée sur une chaise longue, pâle et dolente.
+
+--Comme vous êtes bon d'avoir pensé à moi, dit-elle en lui tendant la
+main, et que c'est généreux à vous de venir faire visite à une malade
+chagrine et désagréable!
+
+--Comment allez-vous?
+
+--Assez mal, et vous voyez tous les remèdes qu'Horton m'ordonne; j'ai
+fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.
+
+--Sans faire de médecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon
+remède; en venant, j'ai passé par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en
+sera quitte pour la peur.
+
+--Mais vous avez donc toutes les délicatesses du coeur aussi bien que de
+l'esprit, s'écria-t-elle d'une voix émue; j'envie la femme que vous
+aimez; comme elle doit être heureuse!
+
+--Je n'aime personne.
+
+--C'est impossible.
+
+Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.
+
+Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins légèrement, plus ou moins
+spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout
+différent prenait naissance dans le vestibule.
+
+Peu de temps après l'arrivée de Léon, le timbre avait retenti, et un
+homme à mine rébarbative s'était présenté: c'était un créancier,
+l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que
+trop bien.
+
+--Je veux voir votre maîtresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en
+passant j'ai aperçu les fenêtres éclairées et je suis monté.
+
+À cela Louise répondit que sa maîtresse ne pouvait recevoir; mais
+Carbans n'était pas homme à se laisser ainsi éconduire; il connaissait
+la manière d'arriver auprès des débiteurs les plus récalcitrants.
+
+--Votre maîtresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si
+demain je n'ai pas un fort à-compte, je la poursuis à outrance et la
+fais vendre.
+
+--Je le dirai à madame.
+
+--Non pas vous, mais moi en face; ça la touchera et la fera se remuer.
+
+Il avait élevé la voix et il commençait à crier fort lorsque Louise, qui
+était une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son
+métier, se posa le doigt sur les lèvres, en faisant signe à Carbans
+qu'il ne fallait pas parler si haut:
+
+--Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas auprès de madame,
+c'est que quelqu'un est avec elle.
+
+--Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un sérieux, il s'attendrira.
+
+--S'il est sérieux, tenez, jugez-en vous-même.
+
+Et, allant au pardessus de Léon, elle prit dans la poche de côté un
+petit carnet, dont on voyait le coin en argent se détacher sur le noir
+du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle présenta à Carbans:
+
+--Trouvez-vous ce nom-là sérieux? dit-elle.
+
+--Bigre! fit-il en souriant, mes compliments à votre maîtresse.
+
+Puis tout à coup se ravisant:
+
+--Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?
+
+--Parce que ça ne fait que commencer.
+
+--Et si ça ne dure pas?
+
+--Le meilleur moyen que ça ne dure pas, c'est de l'effrayer dès le
+début; si cela vous paraît adroit, entrez, je me retire de devant la
+porte.
+
+--Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un à-compte,
+mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, intérêts et frais;
+et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... à
+boulet rouge. Dites bien cela à votre charmante maîtresse. Huit jours,
+pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Léon ne se contenta pas de cette seule visite à Cara; après la première
+il en fit une seconde, après la seconde une troisième.
+
+N'étaient-elles pas justifiées par l'état maladif dans lequel elle se
+trouvait; cette chute lui avait réellement causé une violente émotion,
+et cela était après tout bien naturel.
+
+Et puis pourquoi n'aurait-il pas été sincère avec lui-même? il avait
+plaisir à la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait
+connues jusqu'à ce jour.
+
+Discrète, intelligente, instruite, causant de tout avec à-propos et
+mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu,
+beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses
+d'une façon amusante, avec malice sans méchanceté, délicate dans ses
+goûts, distinguée dans ses manières, c'était, à ses yeux, une vraie
+femme du monde avec laquelle on aurait la liberté de tout dire et de
+tout risquer, à la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela
+mieux que jolie, et faite de la tête aux pieds pour provoquer le désir,
+mais en le contenant par un air de décence et un charme naturel qui
+étaient un aiguillon de plus et non des moins forts.
+
+Chaque fois que Léon la quittait, elle lui disait à demain, et le
+lendemain il revenait; le premier jour, il était arrivé à neuf heures,
+le second à huit heures et demie, le troisième à six heures, le
+quatrième à cinq heures, et, après deux heures de conversation qui
+avaient passé sans qu'il eût conscience du temps, il était resté à dîner
+avec elle, sans façon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce
+jour-là il ne s'était retiré qu'à deux heures du matin. Et alors,
+marchant par les rues désertes et silencieuses, il s'était dit
+très-franchement qu'il éprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir à la
+voir.
+
+Depuis la disparition de Madeleine, il avait vécu fort mélancoliquement,
+ne s'intéressant à rien, et portant partout un ennui insupportable aussi
+bien à lui-même qu'aux autres.
+
+Et voilà que pour la première fois depuis cette époque il retrouvait de
+l'entrain, de la bonne humeur; voilà que pour la première fois le temps
+passait sans qu'il comptât les heures en bâillant.
+
+Qui avait opéré ce miracle?
+
+Cara.
+
+Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient été
+pour lui si vides ces journées, si longues, si pénibles, qu'il avait
+vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement
+s'il se refusait à ce que Cara les remplît, comme depuis quelques jours
+elle les remplissait.
+
+En réalité, le sentiment qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait toujours
+pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'était point de ceux qui
+commandent la fidélité. Cara ferait-elle qu'il gardât ce souvenir moins
+vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait dû
+revoir Madeleine dans un temps déterminé, la situation serait bien
+différente; mais la reverrait-il, jamais? De même, cette situation
+serait toute différente, si elle l'avait aimé, comme elle le serait
+aussi s'il lui avait avoué son amour et si tous deux avaient échangé un
+engagement, une promesse, ou tout simplement une espérance. Mais non,
+les choses entre eux ne s'étaient point passées de cette manière; il n'y
+avait eu rien de précis; et il était très-possible que Madeleine ne se
+doutât même pas de l'amour qu'elle avait inspiré. Alors, s'ils se
+revoyaient jamais, ce qui était au moins problématique, dans quelles
+dispositions Madeleine serait-elle à son égard? N'aimerait-elle pas? Ne
+serait-elle pas mariée? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui
+assurément, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il
+voulait la prendre pour femme.
+
+Raisonnant ainsi, il était arrivé devant sa porte; mais, au lieu
+d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de
+Rivoli. Paris endormi était désert, et de loin en loin seulement on
+rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux
+comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se
+détachaient en noir.
+
+Il était arrivé au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en
+prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de
+marcher et de respirer l'air frais de la rivière.
+
+Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au
+moins il n'en voyait pas, car si séduisante que fût Cara, ce n'était pas
+une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;--malgré
+toutes ses qualités, et il les voyait nombreuses, elle ne serait
+toujours et ne pourrait être jamais que Cara.
+
+Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds
+qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'étaient plongés dans les
+siens.
+
+Et à cette pensée, malgré la fraîcheur du matin et le brouillard de la
+rivière qui le pénétraient, une bouffée de chaleur lui monta à la tête
+et son coeur battit plus vite.
+
+Si l'heure n'avait pas été si avancée, il serait retourné chez elle;
+mais déjà l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les
+tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris
+d'oiseaux; ce n'était vraiment pas le moment d'aller sonner à la porte
+d'une femme endormie depuis deux heures déjà.
+
+Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; là il prit une voiture et se fit
+conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener
+n'importe où dans les allées du bois.
+
+À neuf heures seulement, il se fit ramener à Paris, boulevard
+Malesherbes.
+
+Cara n'était pas encore levée bien entendu, mais Louise ne fit aucune
+difficulté pour aller la réveiller et lui dire que M. Léon
+Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.
+
+Moins de deux minutes après son entrée Cara le rejoignait, vêtue d'un
+simple peignoir:
+
+--Eh bien! s'écria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc?
+
+Mais il lui montra un visage souriant.
+
+Alors elle le regarda curieusement de la tête aux pieds, ne comprenant
+rien au désordre de sa toilette et à la poussière qui couvrait ses
+bottines.
+
+--D'où venez-vous donc? demanda-t-elle.
+
+--Du bois de Boulogne, où j'ai passé la nuit.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,--de
+la mienne, que j'ai fait sérieusement dans le recueillement et le
+silence.
+
+--Vous ne me rassurez pas du tout.
+
+--C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si
+vous voulez bien m'entendre.
+
+Et, la prenant par la main, il la fit asseoir près de lui, devant lui:
+
+--Vous êtes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqué que je suis
+parti d'ici hier soir fort troublé, profondément ému: ce trouble et
+cette émotion étaient causés par un sentiment qui a pris naissance dans
+mon coeur. Avant de m'abandonner à ce sentiment, j'ai voulu sonder sa
+profondeur et éprouver quelle était sa solidité; voilà pourquoi j'ai
+passé la nuit à marcher en m'interrogeant, et ça été seulement quand
+j'ai été fixé, bien fixé, que je me suis décidé à venir vous voir si
+matin pour vous dire ... que je vous aime.
+
+Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la
+porta à son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en
+même temps, elle regarda Léon avec un sourire plein de tristesse:
+
+--J'aurais tant voulu être Hortense pour vous! dit-elle après un moment
+de silence, et n'être que Hortense; mais, hélas! il paraît que cela
+était impossible, même pour un homme délicat tel que vous, puisque c'est
+à Cara que vous venez de parler.
+
+--Mais je vous jure....
+
+Elle ne le laissa pas continuer.
+
+--Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres à votre
+place seraient venus à moi et m'auraient dit: «Vous me plaisez, Cara;
+combien me demandez-vous par mois pour être ma maîtresse?» Vous êtes
+trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parlé d'un
+sentiment né dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je
+suis touchée de vos paroles; mais, pour être franche, je dois dire que
+j'en suis peinée aussi. Il me semble que l'amour ne naît point ainsi et
+ne s'affirme pas si vite: le goût peut-être, le caprice peut-être aussi,
+mais non, à coup sûr, un sentiment sérieux.
+
+De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse
+dont il avait déjà été frappé.
+
+--Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je
+le dédaigne. J'en suis vivement touchée au contraire, j'en suis fière,
+car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis
+le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui
+sont nés en moi. D'autres naîtront-ils plus tard? Je ne sais: cela est
+possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je
+connais vous êtes celui vers qui je me sens la plus tendrement attirée.
+Mais l'heure n'a pas sonné de mettre ma main dans la vôtre, et j'espère
+que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter à mes lèvres un
+langage qui ne viendrait pas de mon coeur. À ma place, une coquette vous
+dirait peut-être qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre
+amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire,
+parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.
+
+Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:
+
+--Et j'ajoute: faites-vous aimer.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Contrairement à ce qui se voit le plus souvent dans le monde auquel Cara
+appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, était laide et
+d'une laideur repoussante qui inspirait la répulsion ou la pitié, selon
+qu'on était dur ou compatissant aux infortunes d'autrui.
+
+Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la
+petite vérole avait défigurée, ce n'était point par un sentiment de
+prudente jalousie ou pour avoir à ses côtés un repoussoir donnant toute
+sa valeur à son teint blanc, velouté, vraiment superbe, qui pour le
+grain de la peau (la pâte comme diraient les peintres), rappelait les
+pétales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de ces
+précautions, sachant bien ce qu'elle était, et connaissant sa puissance
+mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercée et éprouvée jusqu'à
+l'extrême.
+
+Si elle avait accepté pour femme de chambre cette fille laide, ça avait
+été par pitié, par sentiment familial et aussi par intérêt. Louise en
+effet était sa cousine et elles avaient été élevées ensemble; mais
+tandis qu'Hortense se rendait à Paris pour y devenir Cara, Louise
+restait dans son village pour y travailler et y gagner honnêtement sa
+vie comme couturière. Par malheur, au moment où Louise allait se marier
+avec un garçon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu la petite
+vérole qui l'avait si bien défigurée, que lorsqu'elle avait été guérie,
+son fiancé n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait épousé une autre
+jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fût enceinte de cinq mois.
+Louise avait alors quitté son village, où elle était devenue un objet de
+risée et de moquerie pour tous, et elle était arrivée auprès de sa
+cousine Hortense, à ce moment maîtresse en titre du duc de
+Carami,--c'est-à-dire une puissance.
+
+Si la misère et les hontes des années de jeunesse avaient trempé le
+coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas
+pourtant fermé aux sentiments de la famille: Louise était sa camarade,
+son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait
+apprendre à coiffer, à habiller, à servir à table, et après avoir payé
+ses couches et envoyé son enfant en nourrice en se chargeant de toutes
+les dépenses, elle l'avait prise pour femme de chambre.
+
+Femme de chambre devant les étrangers, attentive, polie et
+respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie,
+lorsqu'elle était en tête à tête avec sa maîtresse, en réalité sa
+cousine, et une amie dévouée, une sorte d'associée qui avait son
+franc-parler pour conseiller, blâmer ou approuver librement, sans
+ménagements, comme si elle soutenait ses propres intérêts.
+
+Cependant il était rare qu'elle en usât pour interroger Cara ou pour
+aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle se
+contentait de répondre à ce qu'on lui demandait, ne prenant directement
+la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient.
+
+Les menaces de Carbans lui parurent de nature à légitimer une
+intervention énergique. Bien entendu, elle avait raconté à Cara la
+visite de l'usurier, puis elle avait raconté aussi comment elle avait pu
+le renvoyer, grâce au bienheureux pardessus de Léon, et naturellement
+elle avait cru que les 27,500 francs seraient versés avant le délai de
+huit jours fixé comme date fatale; mais, à son grand étonnement, elle
+avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le
+versement de ces 27,500 francs dût se faire prochainement.
+
+Et comme elle considérait qu'il y avait urgence, elle se décida à
+intervenir la veille du jour où Carbans devait se présenter, prêt à
+tirer à boulet rouge, suivant son expression, s'il n'était pas payé.
+Pour cela elle attendit le départ de Léon, et comme il s'en alla à deux
+heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle
+aborda l'entretien en aidant Cara à se déshabiller.
+
+--Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle.
+
+--Je ne l'ai pas oublié.
+
+--Tu as des fonds?
+
+--Pas le premier sou.
+
+--Mais alors?
+
+--Alors il sera payé.
+
+--Avec quoi? par qui?
+
+--Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne puis
+préciser. Par qui? Par M. Léon Haupois-Daguillon qui sort d'ici.
+
+--Alors il paye d'avance, M. Léon Haupois-Daguillon?
+
+--Parbleu! M. Léon Haupois est d'une espèce particulière, l'espèce
+sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met
+toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour
+conduire les gens, il n'y a qu'à chercher et à trouver leur grand
+ressort; une fois qu'on les tient par là, on les manoeuvre comme on
+veut.--Ne me tire pas les cheveux.--Si j'avais brusqué les choses de
+telle sorte que Léon, mon amant depuis deux ou trois jours seulement,
+eût dû payer 27,500 francs à Carbans, il eût très-probablement été
+blessé, et il eût très-bien pu se dire que je ne l'avais accepté que
+pour battre monnaie sur son amour;--de là, réflexion, déception,
+humiliation et finalement séparation dans un temps plus ou moins
+rapproché. Or, cette séparation je n'en veux pas.
+
+--Mais Carbans?
+
+--Carbans viendra demain à neuf heures, Léon sera avec moi; tu défendras
+ma porte de manière à ce que Carbans exaspéré te mette de côté, et
+entre quand même. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la colère
+l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me réclamera son argent
+grossièrement en me reprochant de ne pas avoir usé du délai qu'il
+m'avait donné pour me procurer les fonds. Alors, si Léon est l'homme que
+je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans
+s'en ira avec la promesse d'être payé le lendemain par l'héritier de la
+maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel
+sera le résultat de cette scène due au hasard seul? Ce sera de prouver à
+Léon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, même sous le coup de
+poursuites qui me menacent d'être chassée d'ici, je ne cède pas à
+l'intérêt. D'un autre côté, il sera heureux et fier, n'étant pas mon
+amant, de m'avoir donné cette marque de son amour. Enfin je pourrai être
+touchée de cette marque d'amour et l'en récompenser, ce qui simplifiera
+et ennoblira le dénoûment. Sois tranquille, nous sommes dans une bonne
+voie, et la situation va changer.
+
+--Il était temps.
+
+--Il n'était pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos changements, qui
+iront du haut en bas de l'échelle, tu renverras demain Françoise; elle
+nous a fait l'autre jour un dîner que Léon a trouvé exécrable, et comme
+il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin
+de me choisir un vrai cordon bleu, Léon est sensible aux satisfactions
+que donne la table. J'étudierai son goût; il me faut quelqu'un qui soit
+en état non-seulement de le contenter, mais, ce qui est autrement
+important, de lui donner des idées. Tu payeras à Françoise ses huit
+jours.
+
+--Sois tranquille, je n'aurai pas de peine à la renvoyer, elle ne
+demande que cela.
+
+--De quoi se plaint-elle?
+
+--De tout, du vin qu'on prend à mesure et au litre, du charbon qu'on
+achète au sac plombé, mais principalement de la viande que tu veux qu'on
+aille chercher à la Halle en ne prenant que celle de basse qualité.
+
+--Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-être; moi j'ai
+dîné pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux garçons de
+salle des Invalides pour deux sous.
+
+--Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire à
+la concierge: «Il n'y a rien à faire ici, madame est trop bonne pour sa
+famille, elle veut qu'on lui donne les restes.»
+
+--Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne se
+plaignent pas que la viande est de basse qualité. Tu me débarrasseras
+donc de Françoise.
+
+--Celle qui la remplacera sera peut-être aussi difficile qu'elle; une
+cuisinière économe ne se trouve pas du premier coup.
+
+--On ne fera plus d'économie, sans rien gaspiller on prendra le
+meilleur; tu veilleras à cela. Mais assez pour aujourd'hui, il se fait
+tard.
+
+Et Cara se mit au lit.
+
+Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prévu, arriva pendant
+qu'elle était en tête en tête avec Léon, et, comme elle l'avait prévu
+aussi, exaspéré par Louise il força la porte du salon où il entra la
+menace à la bouche.
+
+Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en quelques
+paroles il dit tout ce qu'il avait à dire: on lui devait 27,500 francs,
+il les voulait, et puisque le délai de huit jours qu'il avait accordé
+n'avait servi à rien, il allait commencer des poursuites vigoureuses.
+
+Ce fut alors à Léon de se lever et d'intervenir.
+
+En cela encore Cara ne s'était pas trompée dans ses prévisions.
+
+--Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit
+Léon.
+
+--À qui ai-je l'honneur de parler?
+
+--Haupois-Daguillon.
+
+Carbans, qui ne saluait guère, s'inclina tout bas.
+
+--Je suis à vos ordres.
+
+Mais Cara à son tour se mit entre eux, et tirant Léon par la main, elle
+l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre:
+
+--Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous mêlez pas de
+cela; n'ajoutez pas la honte à mes regrets.
+
+--C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal jugé; si vous avez
+un peu d'amitié pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un moment
+avec cet homme.
+
+--Mais....
+
+--Je vous en prie.
+
+Il fallut bien qu'elle cédât et qu'elle se retirât dans sa chambre.
+
+Alors Léon revint vers Carbans qui avait abandonné son attitude
+provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et surtout
+beaucoup plus conciliante.
+
+--Monsieur, dit Léon, j'ai l'honneur d'être l'ami de la personne que
+vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces
+soient mises à exécution; si les 27,500 francs que vous réclamez sont
+dus légitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre jusqu'à
+demain et d'ici là, vous contenter de mon engagement, de ma parole?
+
+--Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain jusqu'à
+six heures.
+
+Et, sans en dire davantage, il déposa sa carte sur le coin de la table,
+qui se trouvait à portée de sa main.
+
+Cependant ce ne fût que le surlendemain que Léon paya ces 27,500 francs,
+car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurât, ce qui était
+assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des
+relations avec ceux qui prêtent ordinairement aux jeunes gens.
+
+Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien cocher
+nommé Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de Suresnes et
+propriétaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de l'argent,
+sans prélever de trop grosses commissions ni de trop gros intérêts, aux
+gens du monde riches et bien établis qui se trouvaient par hasard gênés.
+
+Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait
+prêtées à 6 pour 100 seulement à M. Haupois-Daguillon puisqu'il n'y
+avait pas de risques à courir, mais il ne les avait pas, ces sommes, et
+l'argent était bien dur et bien difficile à trouver.
+
+Bref, contre six billets s'élevant au chiffre total de 60,000 francs, il
+put prêter à Léon une somme de 50,000 francs, et encore fût-ce seulement
+pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte eût été
+difficile à prouver, cependant son bénéfice n'était pas aussi gros
+qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait été obligé de
+prélever dessus une somme de 2,000 francs offerte à Cara pour la
+remercier de lui avoir procuré la connaissance de M. Haupois-Daguillon,
+qui, il fallait l'espérer, pourrait devenir avantageuse.
+
+Sur les 50,000 francs qu'il reçut, Léon paya les 27,500 francs dus à
+Carbans, offrit à Cara une parure et garda 12,000 francs pour ses
+dépenses courantes qui naturellement allaient être un peu plus fortes
+que par le passé.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Une femme en vue comme l'était Cara ne prend pas un amant sans que cela
+devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et même sans
+que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en
+fassent ce qu'ils appellent une indiscrétion.
+
+Bientôt tout Paris, le tout Paris qui s'intéresse à ces cancans, sut que
+Léon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue
+Royale?--Lui-même.) était l'amant de Cara (--Celle qui a été la
+maîtresse du duc de Carami?--Elle-même.); et alors, pendant quelques
+jours, cela devint un sujet de conversation.
+
+--Il était temps.
+
+Comme cela arrive presque toujours, la dernière personne qui apprit la
+liaison de Cara et de Léon fut celle qui avait le plus grand intérêt à
+la connaître,--c'est-à-dire «le papa».
+
+Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se
+passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait «des lorettes ou des
+courtisanes». Bel homme et gâté en sa jeunesse par des succès qui
+s'étaient continués jusque dans son âge mûr, il n'avait jamais compris
+qu'on se commît avec des femmes «qui font marchandise de leur amour». À
+quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.
+
+Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour à ses oreilles; alors il
+voulut tout naturellement savoir s'il était fondé, et comme il lui était
+difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la réponse la plus
+précise, c'est-à-dire Léon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui
+devait avoir des renseignements à ce sujet.
+
+En effet, bien que Byasson n'eût pas de relations dans le monde de Cara,
+il savait à peu près ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se
+passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'à
+celui des cocottes, simplement en qualité de curieux qui veut être
+informé de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosité, il
+ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne
+plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un
+ordre tout autre, sur tout ce qui touchait à la littérature, à la
+peinture, à la musique. Bien qu'il ne fût qu'un commerçant, il ne
+laissait pas paraître un livre nouveau un peu important sans le lire, et
+sans se faire lui-même,--et l'un des premiers,--une opinion à son sujet
+dont rien plus tard ne le faisait démordre, pas plus l'éloge que le
+blâme. Dans tous les bureaux de location des théâtres de Paris, son nom
+était inscrit pour qu'on lui réserva un fauteuil d'orchestre aux
+premières représentations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou
+applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en
+ce jour-là sérieux et réservés comme des augures qui croient à leur
+sacerdoce, lui eût révélé leurs sentiments. Avant que le Salon de
+peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y
+figurer; il avait été les voir dans les ateliers, il avait causé avec
+les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute
+faite des journaux ou des gens du métier. Toutes les fois qu'une vente
+intéressante avait lieu à l'hôtel des commissaires-priseurs, il recevait
+un des premiers catalogues tirés, et s'il n'assistait point à toutes les
+vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui méritaient
+une visite. Où trouvait-il du temps pour cela? C'était un prodige; et
+cependant il en trouvait, de même qu'il en trouvait encore pour arriver
+presque chaque jour à la fin du déjeuner de M. et madame
+Haupois-Daguillon, de façon à prendre une tasse de café avec eux;--il
+est vrai que la famille Haupois-Daguillon était sa famille à lui qui ne
+s'était point marié, comme Léon et Camille étaient ses enfants; et il
+est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si
+avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.
+
+Personne mieux que lui assurément n'était en état de savoir ce qu'était
+cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans
+jamais s'inquiéter d'elle, et qui maintenant, disait-on, était la
+maîtresse de son fils.
+
+Au premier mot, il fut évident que Byasson pourrait répondre s'il le
+voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout à fait
+significative.
+
+--Vous savez qu'elle est la maîtresse de Léon? demanda M. Haupois.
+
+--On le dit; mais je n'en sais rien.
+
+--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale
+à mon fils en m'apprenant ce que vous savez. À vrai dire, et tout à fait
+entre nous, je ne suis pas fâché de cette liaison.
+
+--Ah! vraiment.
+
+--Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un homme comme
+Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon fils, qui pourrait
+prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant d'une lorette,
+d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela me blesse; mais
+enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement
+que je vois Léon échapper à l'influence sous laquelle il était;--Cara le
+guérira de Madeleine.
+
+--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre point de vue,
+et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je suis
+jusqu'à un certain point effrayé de penser que Léon va subir son
+influence. N'oubliez pas comment Léon a été élevé et quelles étaient ses
+dispositions dans sa première jeunesse.
+
+--Il me semble que Léon a été aussi bien élevé qu'il pouvait l'être.
+
+--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collégien pour ces
+femmes qui, à un degré quelconque, étaient des Cara. Vous vous
+contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez collé
+contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous haussiez les épaules
+encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans qui ont
+la prétention d'être l'expression du _high-life_ parisien. Il ne vous
+faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il
+regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien
+était vive sa curiosité de savoir quelle était cette existence qui
+l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'à ce
+jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse
+que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le
+prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas
+nulle, elle n'est pas sotte.
+
+--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle
+d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.
+
+--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse,
+Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,--ce qui, eu égard à ses
+moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement
+justifié,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, née
+à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents pauvres et peu
+honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à neuf ans elle
+séduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commencé de bonne
+heure,--une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent.
+Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour la jeune
+fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout de
+quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le temps de sa
+splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il
+était bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui
+restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est attaqué pour
+captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle
+est la manière de plaider de Nicolas, quel est son système de
+personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec des notes qui
+lui ont été fournies par la préfecture de police, il lit ces notes et
+montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, c'est-à-dire depuis
+son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a été plus écrasant, et ce
+qui lui donne un caractère de cruauté réelle, c'est la présence de Cara
+à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et s'avance à la barre
+dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant élégante.
+Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: «Tout ce
+qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis
+née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable
+de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est passée dans la
+fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis
+sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, descendent
+volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus
+riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte
+de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le président,
+indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit
+ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte,
+c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera connaître Cara,
+mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable,
+et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on l'attaque.
+
+Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la réflexion;
+depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire de confiance et
+d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien.
+
+--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur aînée, Isabelle.
+Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis qu'Isabelle a
+demandé la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce
+qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au monde
+commercial et financier. Après l'expérience du duc de Carami, qui avait
+mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute banque et
+du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants peut-être
+que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus sérieux et plus
+productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels elle a
+fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons
+des noms si vous en désirez.
+
+--Alors elle doit être riche?
+
+--Elle l'était, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un
+aventurier qu'elle voulait épouser. C'est le juste retour des choses
+d'ici-bas.
+
+--Tout ce que vous me dites-là est assez effrayant.
+
+--Aussi avez-vous eu grand tort de vous réjouir en pensant que Cara le
+guérirait de Madeleine; il y a des remèdes gui sont pires que le mal; et
+cette chère Madeleine n'était pas un mal. Ah! la pauvre fille, que
+n'est-elle là pour nous sauver!
+
+--Elle serait là que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Léon
+n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai.
+En tout cas, il y a un moyen d'empêcher les choses d'aller trop loin.
+Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Léon serré, et alors
+elle s'en fatiguera bien vite.
+
+--À moins que Léon ne trouve des prêteurs, ce qui, vous le savez comme
+moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signé
+Haupois-Daguillon?
+
+--Allons, décidément je parlerai à Léon.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Bien que M. Haupois voulût parler à son fils, il ne lui parla point; la
+situation n'était pas assez franche pour qu'il l'affrontât volontiers,
+sans raisons décisives sur lesquelles il pût s'appuyer; si Léon devait
+faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.
+
+Il valait donc mieux ne pas se hâter et attendre pour voir quelle
+tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme
+que lorsqu'on l'aime, et par cela que Léon était l'amant de Cara, il
+n'était nullement démontré qu'il l'aimât; cette liaison pouvait très
+bien n'être qu'un caprice, et il n'était pas de sa dignité de père de
+famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait été question
+d'un sentiment sérieux, il n'avait pas hésité à agir: bien que cela
+parût peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menaçant, et il
+paraissait sage de garder intacte l'autorité paternelle pour ce moment,
+au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point était
+urgent à l'heure présente: c'était de surveiller Léon et, autant que
+possible, de le retenir à la maison de commerce, de façon à ce qu'il ne
+donnât pas trop de temps à Cara, et sur ce point il fut très-net avec
+son fils.
+
+Léon eût voulu faire ce que son père lui demandait, car il se sentait en
+faute vis-à-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que
+lui-même voulait était par malheur impossible.
+
+Son père et sa mère savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas à
+leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position
+auprès de Cara, il était obligé de faire à chaque instant, à propos de
+tout comme à propos de rien, la preuve de son amour.
+
+La situation en effet avait été nettement dessinée par elle:
+
+--Il est bien entendu, mon cher Léon, que je ne veux pas de ton argent,
+lui avait-elle dit le jour où il lui avait apporté le cadeau qu'il avait
+payé avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as débarrassée de cet horrible
+Carbans, et j'ai accepté ce service parce que je le considère comme un
+prêt que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont
+la négociation est en ce moment difficile, mais qui à un moment donné
+redeviendront ce qu'elles sont en réalité, excellentes; je te les
+montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce
+cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait
+te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date
+dans notre vie. Mais, quant aux choses d'intérêt, je veux qu'il n'en
+soit jamais question entre nous.
+
+--Cependant....
+
+--Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a
+pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela
+est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces à cette
+joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est là une fatalité de ma
+position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la réputation qui
+m'a été faite. On a cru que j'étais avide, et bien que je n'aie par rien
+justifié une pareille réputation, elle s'est répandue dans Paris, où
+elle s'est solidement établie, paraît-il.
+
+--Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondée!
+
+--Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour où
+tu pourrais douter de mon désintéressement, cela importerait beaucoup.
+Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'élever l'ombre même d'un
+soupçon, et ce soupçon pourrait naître si tu n'avais pas la preuve que
+je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que
+tu te donneras toi-même en te disant: «Elle n'a jamais voulu accepter un
+sou de moi?» Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je
+t'aime par intérêt?
+
+--Ne crains point cela.
+
+--Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te
+donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais été une
+femme avide, si j'avais été inspirée par l'intérêt dans le choix de mon
+amant, je n'aurais pas été assez maladroite ni assez mal avisée pour te
+prendre.
+
+Disant cela, elle l'avait regardé à la dérobée, mais il n'avait pas
+bronché.
+
+Alors elle avait continué de façon à préciser ce qu'elle voulait dire:
+
+--Cela t'étonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel
+que toi, et cependant, si tu veux réfléchir, tu sentiras combien mes
+paroles sont raisonnables. Si ton père est riche, il l'est d'une bonne
+petite fortune bourgeoise qui n'a rien à voir avec le grand luxe; et
+puis il connaît le prix de l'argent; c'est un commerçant, et il ne
+laisserait assurément pas écorner un morceau de cette fortune sans s'en
+apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on écorche tout vivant.
+D'autre part, elle n'est pas à toi cette fortune, elle est à ton père, à
+ta mère, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout
+coeur, ont peut-être vingt ans, ont peut-être trente ans à vivre. Il y
+aurait donc là encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour
+démontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit
+pas.
+
+--Que veux tu donc?
+
+--Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se mêler à notre
+amour; voilà pourquoi désormais tu ne me feras plus des cadeaux qui
+valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce
+qui a une valeur matérielle, je te demande et j'exige ce qui à mes yeux
+est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton
+amitié, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut
+donner. Et, de ce côté, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi
+laisse-moi te faire un reproche à ce sujet: depuis que nous nous aimons,
+c'est à peine si tu as dîné ici cinq ou six fois. Ça n'était pas là ce
+que j'avais espéré et la preuve c'est que j'avais pris une cuisinière
+pour toi. La première fois que tu as accepté mon dîner, j'ai très-bien
+vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu étais plus difficile
+que moi; alors tout de suite j'ai renvoyé ma cuisinière, qui était bien
+suffisante pour moi, et j'ai pris à ton intention un cordon bleu.
+
+--Tu as fait cela!
+
+--Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu récompensée? Tu as
+trouvé ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guère fait
+plus d'honneur que si elle avait continué d'être médiocre. Est-ce que tu
+ne devrais pas rester à déjeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu
+ne devrais pas revenir dîner tous les soirs? Comprends donc que je suis
+affamée de joies que je ne connais pas: celles de l'intérieur, du
+tête-à-tête, du ménage. Révèle-les moi ces joies, fais-les moi goûter,
+que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer près de moi? Non,
+n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons,
+toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses à nous dire, et,
+lorsque nous nous séparons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que
+nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie à deux, à un, comme je la
+voudrais étroite et fermée, si intime qu'il n'y ait place entre nous que
+pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!
+
+Cette vie intime à deux c'était celle que Léon avait si souvent rêvée,
+si souvent désirée en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la
+bouche de sa maîtresse l'avait-il profondément ému.
+
+--Si tu n'étais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te
+parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espère, à te faire
+manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu
+es maître de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois
+me sacrifier à ta boutique. Me le dis-tu?
+
+Au moment où elle parlait ainsi, elle connaissait déjà assez Léon pour
+savoir qu'elle le frappait à son endroit sensible.
+
+--Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu désires, je le désire
+moi-même.
+
+--Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu
+m'aimes comme je veux être aimée, prouve-le moi tous les jours, à chaque
+instant, dans tout. Ah! si j'étais ce qu'on appelle une femme honnête ou
+si tout simplement j'étais ta femme, je serais moins exigeante, mais je
+suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par
+les soins, par les prévenances, par les égards que tu me le feras
+oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui
+t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.
+
+La question se trouvant ainsi posée par son père et par Cara, c'était du
+côté de celle-ci qu'il avait été entraîné. Comment rester à sa
+«boutique» quand il était attendu? Comment ne pas venir dîner quand elle
+l'attendait? Elle se fâcherait. Pouvait-il la fâcher?
+
+S'il lui avait plu, ç'avait été un hasard.
+
+Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait être
+aimé,--ce qui était un choix.
+
+Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui était doux.
+
+Ce rêve de collégien émancipé, qu'il avait fait si souvent, d'être aimé
+par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, était réalisé.
+
+Cara l'aimait et elle voulait être aimée par lui.
+
+Il y avait là de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanité. Ce
+n'est pas seulement de tendresse ou de désir qu'est fait l'amour et
+surtout l'amour qu'inspire une femme à la mode, une femme comme Cara.
+
+Combien de fils de famille ont été jetés dans les folies ou les hontes
+de la passion, parce que leur maîtresse était une Cara.
+
+Combien ont été perdus, ruinés, déshonorés, non par l'amour, mais par
+l'amour-propre.
+
+Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un
+titre de noblesse. On était fils d'un bourgeois enrichi: on devient
+quelqu'un.
+
+
+
+
+X
+
+
+Bien que Cara voulût avoir toujours Léon près d'elle, il y avait deux
+jours de la semaine cependant où elle lui rendait la liberté, non pas
+franchement, mais d'une façon détournée, avec des raisons sans cesse
+renouvelées: ces deux jours étaient le jeudi et le dimanche.
+
+En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois où elle
+s'arrangeait pour être seule,--le 17.
+
+Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Léon n'avait pas
+tardé à remarquer qu'il y avait là quelque chose d'étrange: l'habileté
+même des prétextes mis en avant avait frappé son attention.
+
+Si une maîtresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanité et
+l'amour-propre; par contre, elle enfièvre bien souvent la jalousie d'un
+amant.
+
+Assurément Léon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait
+entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux
+que personne ce que valaient les histoires racontées sur son compte et
+sur ses prétendus amants; mais cependant ses audaces de réhabilitation
+n'allaient pas jusqu'à la faire immaculée; elle avait été aimée, elle
+avait eu des liaisons.
+
+Toutes étaient-elles rompues?
+
+Où allait-elle?
+
+Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de précautions pour cacher ses
+absences?
+
+Certainement elle était intelligente et fine, mais lui-même n'était ni
+naïf ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir
+qu'elle n'était pas sincère dans les explications qu'elle lui donnait et
+qu'il ne lui demandait pas.
+
+Quand même elle ne se serait pas troublée (et sont trouble prouvait bien
+qu'elle n'était pas aussi rouée qu'on le prétendait), Louise l'eût
+éclairé par son embarras, lorsque, rentrant à l'improviste, il
+l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des réponses évasives, telles
+qu'en peut faire une femme de chambre dévouée qui ne veut pas trahir sa
+maîtresse.
+
+Tout cela formait un ensemble de faits qui n'étaient que trop
+significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.
+
+En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis
+midi jusqu'à sept heures du soir? Elle était pieuse, cela était vrai, et
+bien qu'elle se cachât pour dire ses prières, et qu'elle eût placé son
+prie-Dieu dans un cabinet retiré, où personne ne pénétrait, au lieu de
+l'exposer à l'endroit le plus en vue de sa chambre à coucher, comme tant
+de femmes le font, il était impossible de ne pas savoir, quand on avait
+vécu de sa vie, qu'elle accomplissait avec régularité certaines
+pratiques religieuses; mais, si dévote qu'on soit, on ne reste pas dans
+les églises de midi à sept heures, même le dimanche.
+
+Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.
+
+Il n'y en a pas davantage qui reviennent périodiquement et régulièrement
+le 17 de chaque mois.
+
+Et puis, si telle avait été la raison qui la faisait sortir et la
+retenait dehors, pourquoi ne l'eût-elle pas dit tout simplement?
+
+Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, à
+lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montré tant de
+précautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher.
+
+C'étaient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi
+à s'inquiéter, et non pas la jalousie, non pas la méfiance.
+
+De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de méfiance, étant
+au contraire porté par sa nature à croire le bien beaucoup plus
+facilement que le mal.
+
+Cependant, dans le cas présent, il fallait fatalement qu'après avoir
+cherché le bien sans le trouver nulle part, il en arrivât au mal malgré
+lui, et il y avait des jours où il se disait qu'il fallait qu'il apprît,
+n'importe comment, où Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait,
+ce qu'elle faisait.
+
+Plusieurs fois il le lui avait demandé sur le ton de la plaisanterie,
+n'osant pas l'interroger sérieusement; mais toujours elle lui avait
+répondu par des réponses évasives qui, malgré sa finesse, criaient le
+mensonge.
+
+Un jour, cependant, elle s'était fâchée et, sous le coup de la colère,
+elle lui avait répondu franchement:
+
+--Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux
+vaut nous séparer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure
+que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que
+celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou
+renonce à moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est
+justement le contraire des égards et des sentiments d'estime que je te
+demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-là, dont
+on peut être jaloux sans qu'elles en soient blessées; il y en a
+d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle
+des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut
+pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point,
+n'est-pas?
+
+Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il était
+jaloux: comment eût-il cessé de l'être, alors que les causes qui avaient
+provoqué cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus
+de ces inquiétudes que, pour le reste, Cara s'appliquait à le rendre
+aussi heureux que possible: toujours prévenante, toujours caressante,
+toujours tendre, la plus douce, la plus agréable des maîtresses; gaie et
+enjouée d'humeur, égale de caractère, passionnée de coeur, ravissante
+d'esprit, ne cherchant qu'à lui plaire, s'ingéniant à le charmer avec
+une souplesse, une fécondité de ressources, une richesse d'invention qui
+le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle
+l'aimait!
+
+Et cependant?
+
+Cependant, ce point d'interrogation restait enfoncé comme un clou dans
+sa tête, à l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour
+en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque
+jeudi, Cara sortait régulièrement comme si elle ne s'apercevait pas du
+supplice qu'elle lui imposait.
+
+Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fît rien d'ailleurs
+pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 précisément, il reçut un
+billet pour assister à l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il
+s'était lié à Madrid, et qui venait de mourir à Paris. Il hésita
+d'autant moins à se rendre à cet enterrement qu'il ne devait pas voir
+Cara ce jour-là.
+
+Deux ou trois personnes seulement se trouvèrent avec lui à l'église;
+alors, pour que ce pauvre garçon ne fût pas conduit tout seul au
+cimetière, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse,
+qui avait été creusée dans la partie haute du Père-Lachaise, au delà de
+la grande allée transversale.
+
+Comme il redescendait mélancoliquement vers Paris en suivant l'allée des
+Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Périer, il aperçut une
+femme qui, de loin, lui parut ressembler à Cara d'une façon frappante:
+même taille, même port de tête, mêmes épaules, elle était penchée sur la
+vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette
+vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille posée
+près d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la
+reconnaître sûrement. Elle fit un mouvement, c'était elle. Alors il se
+jeta derrière un monument pour qu'elle ne le vît pas et ne crût point
+qu'il était ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle
+continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints
+gantées, puis quand elle eut tout nivelé, un jardinier lui apporta un
+arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-même les fleurs qu'elle venait
+de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, après une assez longue
+prière, elle partit.
+
+Alors Léon, vivement ému, s'approcha, et sur le monument devant lequel
+elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: «Amédée-Claude-François-Régis
+de Galaure duc de Carami.»
+
+Ainsi celui qu'il avait cru un rival était un mort.
+
+Le jardinier qui avait apporté l'arrosoir, était en train de placer dans
+sa corbeille les plantes fanées arrachées par Cara; Léon s'approcha de
+lui:
+
+--Voilà une tombe pieusement entretenue, dit-il.
+
+--Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ça dans le cimetière: tous les
+mois, le 17, _recta_, la garniture est changée, et jamais rien de trop
+beau, rien de trop cher.
+
+Léon revint à Paris, marchant la tête dans les nuages, et il s'en alla
+droit chez Cara qui, bien entendu, était rentrée.
+
+L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:
+
+--Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.
+
+--Oui, je suis heureux, très-heureux.
+
+Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse émue.
+
+Il avait son projet.
+
+On était au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait
+être absente depuis deux heures jusqu'à six; il était résolu à la
+suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien
+certain de découvrir une tromperie du jeudi analogue à celle du 17.
+
+À deux heures moins dix minutes, il était dans une voiture devant le
+numéro 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant
+vivement de voiture, il la suivit de loin à pied.
+
+Elle le conduisit ainsi jusqu'à la rue Legendre, à Batignolles: elle
+allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la
+rue Legendre un embarras sur le trottoir la força à s'arrêter et à se
+coller contre une maison; alors, levant la tête, elle aperçut Léon qui
+arrivait.
+
+En quelques pas, il fut près d'elle.
+
+--Toi ici! s'écria-t-elle, d'une voix étouffée.
+
+Mais, sans se laisser arrêter par ces paroles et par son regard
+courroucé, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle
+intention il l'avait suivie.
+
+Elle garda un moment de silence.
+
+--Tu mériterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je
+ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas
+tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frère. Il est mort, laissant
+trois enfants qui sont orphelins, car leur mère est plus que morte pour
+eux. Je les ai pris, je les élève, et je viens passer quelques heures
+avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas à l'école, je
+les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de
+tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur
+porte; monte avec moi. Ne résiste pas; je le veux; ce sera ta punition,
+jaloux!
+
+Ils montèrent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les
+portes étaient fermées; en arrivant au palier du premier étage, il la
+prit dans ses deux bras, et l'embrassant:
+
+--Tu es un ange! dit-il.
+
+Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout à coup se
+mettant à rire:
+
+--Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?--de ses lèvres elle lui
+effleura l'oreille,--une grande bébête.
+
+C'était au dernier étage qu'habitaient les enfants, dans un logement
+simple, très-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les
+soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint
+ouvrir la porte.
+
+Aussitôt les trois enfants accoururent et se jetèrent sur Cara, sans
+faire attention à Léon qui se tenait un peu en arrière.
+
+--Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Carbans n'était pas le seul créancier de Cara: Léon ne fut pas longtemps
+sans découvrir cette fâcheuse vérité.
+
+Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'était
+expliqué une bonne fois avec lui à propos de ses affaires, et elle
+n'était pas femme à revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait
+pas qu'il y eût de questions d'argent entre eux, cela avait été
+nettement formulé; elle lui avait seulement montré les valeurs dont se
+composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but,
+se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Léon, qui
+n'était pas lui-même bien au courant des choses financières, avait dû
+interroger quelques personnes compétentes, et il avait eu le très-vif
+chagrin de venir dire à sa maîtresse que ce qu'elle considérait comme
+une fortune n'était qu'un ensemble de titres dépréciés et qui pour la
+plupart même n'étaient pas réalisables.
+
+Cara avait reçu cette mauvaise nouvelle sans en être trop vivement
+affectée, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle était loin
+d'avoir une pareille pensée), mais parce qu'elle savait par expérience
+que des valeurs déclarés mauvaises par des gens de Bourse peuvent
+devenir, à un moment donné, une source de fortune: il n'y a pas de femme
+dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce
+prince qui fit cadeau à une de ses maîtresse de quelques titres de
+propriété sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien
+prêter, et qui, du jour au lendemain, quand on commença à exploiter les
+sources de pétrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes
+croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotées cinq
+francs à la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs
+centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et
+elles y tiennent.
+
+Ce fut par Louise que Léon connut la situation vraie de Cara: interrogée
+par lui, la fidèle femme de chambre commença par se défendre de parler,
+mais elle finit par tout dire:
+
+--Je vois bien que monsieur a remarqué l'inquiétude de madame, et qu'il
+a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentées dans la maison; je ne
+veux pas que cette inquiétude et nos airs mystérieux lui fassent
+supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux,
+et, si monsieur était malheureux, cela ferait le chagrin de madame.
+C'est là ce qui me décide à parler. Seulement, monsieur voudra bien me
+promettre à l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai raconté
+et que c'est moi qui l'ai averti.
+
+--Parlez.
+
+--Eh bien, madame va être saisie et vendue.
+
+Léon respira; ce n'était pas cela qu'il craignait après ces savantes
+recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers
+n'étaient pas graves, et leur guérison était facile.
+
+--Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce misérable M. Ackar,
+en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de
+madame; il les a vendues ou échangées et a remplacé celles qui lui
+avaient été confiées par d'autres qui ont tellement baissé que les
+vendre maintenant serait une ruine. Madame était loin de se douter de
+cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a
+découvert la vérité ou tout au moins une partie de la vérité, car à ce
+moment il y avait une certaine quantité de ces valeurs qui, étant
+dépréciées, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru à cette
+hausse, et elle a compté dessus pour payer ses dépenses. Ce n'est pas la
+hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a
+pas diminué ses dépenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses
+fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le
+boucher, l'épicier, même le boulanger; c'est à en perdre la tête. Si
+elle voulait que tout cela fût payé du jour au lendemain, rien ne serait
+plus facile, elle n'aurait qu'un mot à dire, qu'un signe de tête à
+faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se
+ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce
+signe, elle aime trop monsieur.
+
+À une pareille confidence il n'y avait qu'une réponse possible: demander
+les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Léon.
+
+Mais Louise refusa:
+
+--Si monsieur croit que c'est pour en arriver à ce résultat que je lui
+ai raconté, bien malgré moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce
+que j'ai demandé à monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai
+parlé. Si monsieur payait lui-même les fournisseurs, madame comprendrait
+tout de suite le rôle que j'ai joué et dans sa colère elle me
+renverrait. Je ne veux pas de ça et voilà pourquoi, avant d'ouvrir la
+bouche, j'ai fait promettre à monsieur que madame ne saurait jamais rien
+de ce que je lui aurais raconté; monsieur a promis, je lui demande de
+tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parlé, c'est pour
+monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiète pas de ce qu'il
+peut remarquer d'étrange. Maintenant il est bien certain, que si
+monsieur pouvait débarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais
+heureuse, mais comment?
+
+Léon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il
+la voyait dévouée à Cara; mais, malgré tout, elle lui inspirait un
+sentiment de répulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette
+confidence.
+
+--Voilà une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les
+dettes de sa maîtresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener à
+demander à Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle
+me croit plus jeune que je ne suis.
+
+Et il se décida à demander à Cara l'état de ses dettes, bien convaincu
+qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot
+qui l'obligeait à intervenir: «Si elle voulait, elle n'aurait qu'un
+signe à faire pour que tout fût payé du jour au lendemain.» Si cela
+n'était pas complètement vrai, il suffisait que ce fût possible pour que
+Léon trouvât son honneur engagé à payer tout lui-même. Seulement il
+aurait mieux aimé qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins
+adroitement déguisé, Cara s'adressât franchement à lui, cela eût été
+plus digne, plus conforme au caractère qu'il avait cru trouver en elle,
+qu'il avait été si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui
+gâtait la Cara qui peu à peu s'était révélée à lui, et qui, justement
+par les qualités qu'il avait découvertes en elle, s'était emparée de son
+coeur d'une manière si forte et si profonde. Mais cette déception
+n'était pas telle qu'elle dût l'empêcher de s'acquitter de son devoir
+envers elle: il était son amant, son seul amant, elle avait des dettes,
+il devait les payer, cela était obligé.
+
+Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignité et son honneur,
+mais il le devait encore pour le monde, c'est-à-dire pour sa réputation.
+Malgré son amour du tête-à-tête et de l'intimité, Cara n'avait pas rompu
+avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un
+certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient à son
+monde, les hommes appartenaient à tous les mondes, au vrai comme au
+faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude,
+les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle était une
+femme désirable, ceux-là pour rien, pour aller quelque part où l'on
+s'amuse, où l'on est libre, et où de temps en temps on trouve un bon
+dîner. Pour tous il était l'amant en titre et si les huissiers
+saisissaient sa maîtresse, c'était exactement comme s'ils le
+saisissaient lui-même, avec cette circonstance aggravante qu'il la
+laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y était pas lui-même.
+
+Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir
+entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il
+payât tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-être
+assez difficile; car ce qu'il s'était réservé sur le prêt de Rouspineau
+était dépensé depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il
+ferait un nouvel emprunt à Rouspineau.
+
+Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement
+pris avec Louise; il avait trouvé dans l'antichambre un monsieur qui
+avait la tournure d'un huissier et il désirait savoir ce que cet
+huissier venait faire.
+
+Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette
+question nettement posée, elle avait voulu se lancer dans de longues
+explications; mais s'étant coupée deux ou trois fois sans pouvoir se
+reprendre, elle avait été obligée à la fin, et à sa grande confusion,
+d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.
+
+--J'aurais payé depuis longtemps déjà, car je n'aime pas plus que toi
+les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes
+_Docks de Naples_ et de mes _Mines du Centre_ qu'on m'annonçait comme
+prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans
+quelque temps, prochainement, je serai débarrassée de cet huissier.
+
+--Laisse-moi t'en débarrasser tout de suite.
+
+--Restons-en là; cet huissier sera payé, sois tranquille; pourquoi
+soulever entre nous une cause de désaccord? tu aimes donc bien les
+querelles? Si tu veux quereller à toute force, choisis au moins un autre
+sujet.
+
+Il avait insisté: elle s'était fâchée.
+
+Alors lui aussi s'était fâché, et il lui avait représenté les raisons
+personnelles qui l'obligeaient à ne pas la laisser exposée aux
+poursuites des huissiers: sa dignité, son honneur étaient en jeu.
+
+Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'écouter; mais peu à peu elle
+s'était laissé toucher par les raisons qu'il lui donnait; assurément il
+était désagréable pour lui qu'on dît que sa maîtresse était poursuivie;
+mais ne serait-il pas plus désagréable, déshonorant pour elle qu'on dît
+qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement
+s'il payait des dettes qui, en réalité, n'étaient pas les siennes?
+
+Elle ne pouvait donc pas céder à ce qu'il lui demandait, et elle ne
+céderait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'était de vendre
+ses _Docks de Naples_ et ses _Mines du Centre_, sans attendre la hausse;
+sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce
+sacrifice de bon coeur.
+
+Ce fut à son tour de résister: il ne pouvait pas accepter un pareil
+sacrifice.
+
+Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la première et
+peut-être plus longue. Cependant elle se termina par un arrangement bien
+simple: afin d'éviter désormais entre eux toute discussion d'affaires,
+afin d'être à l'abri des poursuites des huissiers, afin de ne pas faire
+inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en réalité être
+évité, Cara remettrait à Léon toutes ses valeurs, celui-ci emprunterait
+dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable se
+serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de
+titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avancé.
+
+Qui eut l'idée de cet arrangement, qui terminait d'une façon si heureuse
+cette difficulté au premier abord presque insurmontable? Personne en
+propre. Elle leur fut suggérée à l'un aussi bien qu'à l'autre par la
+logique même des choses.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Quand on est fils de bourgeois, et quand on a été élevé bourgeoisement
+au milieu d'idées bourgeoises, de moeurs bourgeoises, d'habitudes
+bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine
+développée par celle de son éducation, et quoi qu'on fasse, quoi qu'on
+veuille, on ne peut pas ne pas être bourgeois, au moins par quelque
+côté. Chez Léon, qui non-seulement était fils de bourgeois, mais qui de
+plus avait pour père un Normand et pour mère une femme de commerce, ce
+côté bourgeois se manifestait dans une certaine méfiance qui
+apparaissait chez lui aussitôt qu'il s'agissait d'une question d'argent;
+c'est-à-dire, pour préciser en employant une expression bourgeoise,
+qu'il était volontiers porté à s'imaginer «qu'on voulait lui tirer des
+carottes». Et comme dès son enfance, au collége, où il était arrivé avec
+de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois à subir
+cette extraction désagréable, il avait pris des habitudes de réserve et
+de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait il
+se mettait sur la défensive.
+
+On comprend combien fut doux son soulagement quand, après son entretien
+avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas
+envoyé Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il redoutait tant.
+
+Elle était donc bien réellement la femme qu'il avait cru, et non pas
+celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait
+maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants.
+
+Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus que
+deux choses à faire: savoir tout d'abord à combien se montaient les
+sommes que devait sa maîtresse, et ensuite se procurer l'argent
+nécessaire pour qu'elle pût elle-même payer ces sommes.
+
+Profitant d'un jeudi, c'est-à-dire d'une absence de Cara, il s'adressa à
+Louise pour qu'elle lui donnât le montant de ces sommes: mais ce fut
+difficilement qu'il la décida à parler.
+
+À mesure qu'elle lui énumérait les noms des créanciers, couturier,
+modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc.,
+avec le chiffre de ce qui était dû à chacun, il écrivait ces noms et ces
+chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces
+chiffres alignés les uns au-dessous des autres:
+
+67,694 francs.
+
+Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit sa
+mine s'allonger.
+
+En effet, le total était un peu fort; de plus à ces 67,694 fr. il
+fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total général
+de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour
+Cara ne serait nullement le total de ses dettes à lui. Pour payer 27,500
+fr. à Carbans, il avait emprunté 60,000 fr. à Rouspineau; combien
+faudrait-il qu'il empruntât pour payer ces 67,694 fr? Au moins 100,000
+fr. C'est-à-dire que sa dette à lui serait de 160,000 fr.; et ce chiffre
+devait donner à réfléchir.
+
+Après avoir emprunté, il faudrait payer. Où prendrait-il ces 160,000
+francs?
+
+Une pareille question pouvait très-justement allonger la mine. Jusqu'à
+ce moment Léon n'avait point eu de dettes. Il avait vécu facilement avec
+la très-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il s'était
+trouvé arriéré de quelques milliers de francs, il n'avait eu qu'un mot à
+dire à son père pour que celui-ci les lui donnât; cela rentrerait dans
+les frais généraux auxquels la maison Haupois-Daguillon était tenue:
+noblesse oblige.
+
+Mais de quelques milliers de francs à 160,000 francs, la marge est
+large, et n'y avait pas à espérer que son père continuât maintenant à se
+montrer aussi facile.
+
+Malheureusement de pareilles réflexions étaient à cette heure
+complètement inutiles; c'était avant de prendre Cara pour maîtresse
+qu'il fallait les faire, et non maintenant.
+
+Maintenant il était engagé, et il fallait qu'il allât jusqu'au bout,
+c'est-à-dire qu'il devait, à n'importe quel prix, se procurer ces 67,694
+francs.
+
+Heureusement Rouspineau était là; mais quand le marchand de fourrage de
+la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,--Léon avait arrondi
+la somme,--il poussa les hauts cris.
+
+--Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il
+abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses
+rentes dans son pays natal, à Beaugency, un joli pays comme chacun sait,
+où le vin n'est pas tant cher; il s'était saigné aux quatre membres pour
+trouver les soixante mille francs qu'il avait déjà prêtés et qui étaient
+toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'était pas à
+lui qu'il fallait s'adresser, c'était à un capitaliste.
+
+En écoutant ce discours, Léon ne s'était pas beaucoup inquiété, se
+disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces
+quatre-vingt mille francs; mais bientôt il avait compris qu'il ne
+trouverait pas là la somme qu'il lui fallait.
+
+--Je ne vois guère que Tom Brazier qui pourrait faire l'affaire; vous
+connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie
+anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet
+d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les
+courses.
+
+--J'en ai entendu parler, mais je n'ai point été en relations avec lui.
+
+--Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain,
+vous saurez sa réponse: mais, à l'avance, je crois pouvoir vous assurer
+qu'elle sera ce que vous désirez. Si Tom n'a pas les fonds, il les
+trouvera; il a une riche clientèle, et il fait valoir l'argent de plus
+d'une de nos femmes à la mode, qui chez lui trouvent de gros bénéfices
+qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus cher
+que moi.
+
+Cette réponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait prévue, et le
+lendemain Léon se présenta chez M. Brazier; mais on ne pénétrait pas
+chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses
+clients dans un petit bureau où il tenait sous clef, dans des coffres
+sur lesquels on s'asseyait, des échantillons d'avoine et de son. Chez
+Brazier, on trouvait un élégant magasin meublé à l'anglaise, dans lequel
+de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous,
+s'informant poliment de ce que vous désiriez. Ce que Léon désirait,
+c'était voir M. Brazier; et, comme celui-ci était occupé, il dut
+l'attendre pendant près d'une heure, assez mal à l'aise au milieu de ce
+magasin.
+
+Enfin, il vit paraître une sorte de patriarche à cheveux blancs, d'une
+tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-même, qui le
+pria de passer dans son bureau particulier.
+
+En quelques mots Léon lui exposa l'objet de sa visite.
+
+--L'affaire est faisable, répondit gravement Brazier: elle se résout
+dans une question de garantie; autrement dit, en échange des 80,000
+francs qui vous sont nécessaires, qu'offrez-vous?
+
+--Ma signature.
+
+Brazier s'inclina avec une politesse affectée.
+
+--Moralement, c'est beaucoup, mais financièrement, c'est moins, si j'ose
+me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de
+fortune propre.
+
+--J'ai celle que mes parents me laisseront un jour.
+
+--J'ai l'honneur de connaître M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui
+j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et
+l'autre, pleins de santé; ils peuvent vivre longtemps encore.
+
+--Je l'espère.
+
+--J'en suis convaincu; on ne désire pas généralement la mort de ses
+parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas
+notre cas. Nous sommes donc en présence d'un fils de famille, qui aura
+une belle fortune un jour, mais qui présentement n'offre comme garantie
+que des espérances; encore ces espérances peuvent-elles ne pas se
+réaliser; il peut mourir avant ses parents; il peut être pourvu d'un
+conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans;
+vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas
+cependant qu'elles soient telles qu'il faille considérer ce prêt comme
+impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je
+ne suis qu'un intermédiaire; et je dis encore que cette absence de
+garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le
+proportionnera au risque couru.
+
+Il ne fallut pas longtemps à Brazier pour consulter ses clients, et le
+surlendemain il communiqua à Léon la réponse que celui-ci attendait,
+sinon avec inquiétude, il avait prévu que l'affaire se ferait, au moins
+avec une curiosité impatiente de savoir quelles en seraient les
+conditions.
+
+Elles furent dures, très-dures.
+
+Le temps n'est plus où les usuriers vendaient à leurs clients des
+collections de crocodiles empaillés ou de vieux habits; mais si les
+crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procédés de
+messieurs les usuriers sont toujours les mêmes, sinon dans la forme, au
+moins dans le fond.
+
+--Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'à une condition,
+c'est que nous prendrons toutes nos sûretés contre les procès. Pour cela
+il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable à notre
+prêt. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si
+grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez.
+Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit défaut
+honnête qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis
+chargé de vous proposer. Nous vous vendons une écurie de course: oh! en
+steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons à des prix
+de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des
+affaires, vous subissez des pertes, notre prêt s'explique et se
+justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les
+explications à donner en justice; car, en réalité, j'espère, je suis sûr
+que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent;
+en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites
+pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est _Aventure_, _Diavolo_
+et _Robber_. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous
+prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?
+
+Léon ne dit rien, pas plus à propos du capitaine Thunder qu'à propos
+d'_Aventure_, de _Diavolo_, de _Robber_, de l'assurance sur la vie qu'on
+l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit
+signer pour lui livrer l'écurie de course et les 80,000 francs; il était
+pris; il n'avait rien à dire. Au reste l'écurie de course ne lui
+déplaisait pas trop. C'était un billet à la loterie qu'il prenait, et,
+dans les conditions où il allait se trouver avec les échéances qui le
+menaçaient, c'était une sorte de soutien pour lui que ce billet de
+loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?
+
+Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte
+qu'elle ne pût pas croire qu'il avait des doutes sur la réalité du
+chiffre des dettes accusé par Louise.
+
+--Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il à Cara en lui
+remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu
+m'as parlé, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.
+
+Elle se jeta dans ses bras:
+
+--Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'écria-t-elle, je t'ai
+trompé, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu dois
+connaître la vérité entière.
+
+Et, après avoir longuement cherché, elle remit une série de factures
+dont le chiffre s'élevait à 67,694 francs.
+
+Cela fut encore un soulagement pour Léon d'avoir la preuve que ce que
+Louise lui avait annoncé était réellement dû: il avait été élevé dans
+des habitudes de probité commerciale qui ne sont pas celles de toutes
+les maisons de Paris; ce n'était pas chez M. Haupois-Daguillon qu'on
+aurait fait deux factures avec des chiffres différents: l'une pour être
+montrée à celui qui fournissait l'argent, l'autre pour être réellement
+payée.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+_Aventure_, _Diavolo_ et _Robber_ portèrent assez convenablement les
+couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque écarlate), mais
+ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il espérait; et, quand
+le premier des effets Rouspineau arriva à échéance, Léon n'avait pas les
+fonds nécessaires pour le payer.
+
+Signé «Haupois-Daguillon», ce billet fut présenté à la maison de la rue
+Royale. Habitué à venir souvent à cette caisse, et à ne s'en retourner
+jamais sans être payé, le garçon de recette passa son billet par le
+guichet et alla s'asseoir sur une chaise.
+
+En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'était pas inscrit
+sur son carnet d'échéances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux,
+mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître l'écriture et la
+signature de Léon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et
+prit sa loupe pour l'examiner: c'était bien dix mille francs, il n'y
+avait ni grattage, ni surcharge d'écriture ou de chiffre.
+
+Il resta un moment à réfléchir, tenant le billet dans ses mains, que
+l'émotion faisait trembler, puis tout à coup il ferma la porte en fer de
+sa caisse, enfonça sa toque de velours bleu sur sa tête, plaça le billet
+dans la poche de côté de sa redingote et se dirigea rapidement vers le
+bureau de madame Haupois-Daguillon.
+
+--Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?
+
+À madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus
+pour reconnaître l'écriture de son fils; mais la surprise fut si forte
+chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu
+à peu, elle tourna vers Savourdin un visage pâle, mais calme:
+
+--Mon fils ne vous avait donc pas prévenu? dit-elle.
+
+--Non, madame, et voilà pourquoi je viens vous demander s'il faut payer.
+
+--Vous demandez s'il faut payer un billet signé Haupois-Daguillon, vous!
+Payez vite: c'est déjà trop de retard.
+
+Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arrêta d'un signe
+de la main:
+
+--Je vous autorise à faire remarquer à mon fils qu'il doit vous prévenir
+des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui
+fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.
+
+Ce fut tout; mais les employés qui dans la journée eurent affaire à
+«madame», comme on l'appelait dans la maison, furent reçus de telle
+façon qu'il fut évident pour tous qu'il se passait quelque chose de
+grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on
+ne sut pas ce qui motivait cette humeur.
+
+Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'à l'heure ordinaire
+pour aller dîner rue de Rivoli: elle trouva son mari installé dans la
+salle à manger, à sa place, et l'attendant tranquillement les deux
+coudes sur la table, lisant son journal étalé devant lui. Cette table
+était servie comme à l'ordinaire, c'est-à-dire avec trois couverts,
+ceux du maître et de la maîtresse de maison en face l'un de l'autre,
+celui de Léon à un bout; car bien qu'il ne partageât plus souvent les
+repas de ses parents, son couvert était mis chaque jour comme si on
+l'attendait sûrement, et c'était avec cette place vide devant les yeux
+que son père et sa mère avaient le chagrin de dîner presque chaque soir
+on tête-à-tête; moins tristes encore cependant quand ils étaient seuls
+que lorsqu'ayant des invités, ils étaient obligés d'excuser leur fils
+empêché, «qui ventait de les prévenir qu'à son grand regret, il lui
+était impossible de dîner avec eux ce soir-là.»
+
+Madame Haupois-Daguillon laissa son mari dîner, mais pour elle il lui
+fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'après le
+départ du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle
+prit dans sa poche le billet de Léon et le tendit à son mari:
+
+--Voici un billet qu'on a présenté tantôt et que j'ai payé, dit-elle.
+
+--Léon! dix mille francs, s'écria-t-il, et tu as payé!
+
+--Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!
+
+Dix mille francs n'étaient pas une somme pour eux; mais combien de
+billets de dix mille francs avaient-ils été déjà signés par Léon? Là
+était la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la
+résoudre: c'était d'interroger Léon. Mais, après ce qui s'était passé à
+propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une
+explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce
+n'était pas pousser Léon à une rupture, loin de là; c'était tout au
+contraire le ramener à la maison paternelle. Il fallait donc procéder
+avec prudence et avec douceur; interroger Léon, obtenir de lui une
+confession par l'amitié plutôt que par la sévérité, et n'agir ensuite
+énergiquement que si l'énergie était commandée par les circonstances.
+
+Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours,
+il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions étaient maintenant
+une sinécure, déclara qu'avant de sortir «monsieur ne lui avait rien
+dit.»
+
+Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui écrire chez cette femme:
+ils n'avaient qu'à attendre son retour.
+
+Mais en attendant ainsi ils reçurent une nouvelle qui modifia leurs
+sentiments: un banquier avec qui la maison était en relations écrivit à
+Haupois-Daguillon qu'on lui avait demandé d'escompter trois billets de
+10,000 fr. chacun, signés «Haupois-Daguillon», et qu'avant de les
+accepter ou de les refuser définitivement il se croyait obligé de l'en
+prévenir.
+
+M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces
+billets étaient souscrits à l'ordre de M. Tom Brazier, négociant, rue de
+la Paix; et aussitôt, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci.
+
+Le patriarche anglais le reçut avec les démonstrations du plus profond
+respect, et il ne fit aucune difficulté de lui apprendre que M. son
+fils, «un charmant jeune homme», était son débiteur pour une somme de
+cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prêté
+et pour une autre part du prix de vente d'une écurie de course, «trois
+chevaux excellents qui feraient honneur à leur propriétaire, _Aventure_,
+_Diavolo_ et _Robber_.»
+
+Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter
+par la colère et de dire son fait au vénérable négociant; mais il
+s'arrêta heureusement aux premières paroles de son allocution, et,
+plantant là M. Tom Brazier légèrement suffoqué de cette algarade, il
+alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le
+temps des ménagements était passé; il n'avait que trop attendu;
+maintenant il fallait agir et au plus vite.
+
+C'était Favas qui depuis vingt ans était son avocat; il fut d'avis, lui
+aussi, qu'il fallait agir au plus vite.
+
+--Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter à
+votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura
+d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demandé. Il
+faut l'arrêter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met à votre
+disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel
+votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.
+
+À ces mots, M. Haupois-Daguillon se récria: mon fils pourvu d'un conseil
+judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!
+
+--Voulez-vous que votre fils dissipe dès maintenant la fortune que vous
+lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous
+ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas
+qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il
+soit quitté par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le
+moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter
+et qui n'aura que de l'amour à lui offrir? Non. Le conseil judiciaire,
+malgré ses inconvénients, est la seule voie que vous puissiez suivre;
+c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si
+j'étais à votre place.
+
+Il n'y eut pas d'explication entre le père et le fils, il ne fut même
+pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait été payé;
+mais un matin comme Léon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet
+de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbrés,
+qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait cachés
+pour que personne ne les vît.
+
+Resté seul, Léon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier était la
+copie d'une requête au président du tribunal de première instance de la
+Seine tendant à la nomination d'un conseil judiciaire à la personne de
+Léon-Charles Haupois;--le second était un avis du conseil de famille
+réuni sous la présidence de M. le juge de paix du premier arrondissement
+de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la
+nomination de ce conseil judiciaire;--enfin, le troisième était un
+jugement ordonnant qu'il devrait comparaître le surlendemain en la
+chambre du conseil pour y être interrogé.
+
+Il resta abasourdi: il avait cru à des explications plus ou moins vives
+avec son père et sa mère, mais non à ce coup droit.
+
+Que devait-il faire?
+
+L'habitude, plus que la volonté, le porta au boulevard Malesherbes, et,
+arrivé devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette
+porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prévenir Cara qu'il
+ne rentrerait peut-être pas à l'heure convenue.
+
+À ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air
+sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se
+passer quelque chose de grave, et, cela constaté, il ne lui fallut pas
+longtemps pour obtenir une confession complète.
+
+Il fut bien étonné de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni
+indignation:
+
+--Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas à cela, je
+m'attendais à quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frère, qui
+n'est entré dans votre famille que pour s'emparer de toute votre
+fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir
+aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entière de la
+maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te défends
+pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un
+an l'interdiction. Il est habile.
+
+En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter
+énergiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les
+premières victimes.
+
+Il ne fut plus question que de choisir l'avocat à qui il devait confier
+sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'était
+pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en était un
+qui apportât un peu de son autorité et de sa considération à son client;
+elle proposa Gontaud qui réunissait ces conditions.
+
+Léon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour étudier
+l'affaire, puis, au bout de huit jours, il répondit: «Qu'il ne plaidait
+pas des affaires de ce genre»; et il ajouta avec son sourire narquois:
+«Allez trouver Nicolas, il vous défendra.»
+
+Cara n'avait pas de préjugés; bien que Nicolas l'eût traînée dans la
+boue lors du procès à propos du testament du duc de Carami, elle
+conseilla à Léon de s'adresser à lui. Et Nicolas, qui avait encore moins
+de préjugés que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une
+occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il
+avait dit d'excessif dans la première: «En réalité, messieurs, cette
+femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc.,
+etc.»
+
+Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin,
+«ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons»; mais il perdit son
+affaire; sur les conclusions conformes du ministère public, M.
+Haupois-Daguillon fut nommé conseil judiciaire de son fils.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de la
+nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas,
+d'amener une rupture immédiate entre Léon et Cara: une femme comme Cara
+ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait
+été répété par M. Haupois-Daguillon et il était devenu celui de la
+famille entière. Le baron Valentin lui-même, que M. et madame
+Haupois-Daguillon écoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait des
+usages et des moeurs du monde et du demi-monde, déclarait qu'il était
+impossible que la liaison de son beau-frère avec «cette fille» se
+prolongeât longtemps:
+
+--Vous ne savez pas, disait-il à sa belle-mère, qui le consultait à
+chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas
+quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux
+ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de
+ces négociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais généraux
+par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous
+qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux
+commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans
+doute cela lui sera désagréable, car lorsqu'elle a jeté le grappin sur
+Léon elle était au bout de son rouleau, et elle espérait bien avec lui
+refaire sa fortune et en même temps se refaire elle-même dans une
+existence calme et bourgeoise, où elle pourrait enfin se reposer de
+toutes ses fatigues. Mais, quand il y a nécessité, on ne s'arrête pas
+devant ce qui est désagréable. Cara congédiera donc Léon, soyez-en
+certaine, au moins en qualité d'amant en titre; si elle le gardait, ce
+serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que Léon
+accepte un pareil rôle.
+
+--Mon fils! s'écria madame Haupois-Daguillon. Et à cette pensée sa
+fierté se révolta indignée au moins autant que son honnêteté.
+
+C'était un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron Valentin, mais
+il avait au moins cette supériorité sur des gens tout aussi ridicules
+que lui, de savoir qu'il l'était, et par où il l'était. C'était parce
+qu'il était peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu l'illustrer par
+quelque action d'éclat et qu'il avait recherché obstinément les gloires
+du tir aux pigeons, n'étant point en état d'en briguer d'autres, plus
+difficiles ou plus dispendieuses à obtenir. C'était encore parce qu'il
+se savait de tournure chétive et jusqu'à un certain point hétéroclite,
+qu'il prenait à propos des choses les plus simples des grands airs de
+dignité. En entendant sa belle-mère pousser son exclamation, il se
+redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes:
+
+--Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, chère mère, dit-il avec
+noblesse, je n'ai jamais eu la pensée que votre fils pût accepter le
+rôle que je vous indiquais; bien que l'avocat de Léon ait parlé de moi
+en termes peu convenables, m'a-t-on rapporté, mes sentiments à l'égard
+du frère de ma femme n'ont pas changé et ils ne changeront pas.
+
+--Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspiré cette plaidoirie.
+
+--Je le pense; il y a là une traîtrise trop forte pour n'être pas
+féminine.
+
+Cependant les prévisions de Favas ne se réalisèrent pas plus que celles
+du baron Valentin: Cara ne congédia point l'amant qui n'avait plus que
+de l'amour à lui offrir, et Léon, du premier rang, ne passa point au
+dernier.
+
+Si l'intention première de Cara avait été de se séparer de Léon le jour
+où celui-ci avait eu les mains si bien liées par la justice qu'il ne
+pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tardé à adopter
+un plan tout opposé.
+
+La demande en nomination de conseil judiciaire avait exaspéré Léon
+contre ses parents, non pas précisément à cause même de cette demande,
+mais à cause de la façon dont elle avait été introduite. Que ses parents
+voulussent l'empêcher de continuer un système d'emprunts qui en
+quelques mois avait dévoré plus de deux cent mille francs, il
+l'admettait et trouvait même qu'ils n'étaient point tout à fait dans
+leur tort; mais qu'ils eussent procédé de cette manière, en arrière de
+lui, sans le prévenir, c'était ce qui le suffoquait. Pourquoi ne lui
+avaient-ils rien dit? il se serait expliqué avec eux et il leur aurait
+fait comprendre qu'il avait été entraîné, mais que son intention n'était
+pas du tout de marcher sur ce pied. En réalité, deux cent mille francs
+n'étaient pas dans sa position une dépense constituant des habitudes de
+prodigalité telles, qu'on devait les réprimer brutalement, par la
+nomination d'un conseil judiciaire.
+
+En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait à son
+père et à sa mère était celui-là même qu'ils pouvaient le plus justement
+lui retourner. Indigné qu'ils eussent introduit leur demande sans le
+prévenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis qu'on
+présenterait à leur caisse un billet de 10,000 francs souscrit à l'ordre
+de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une
+explication il les eût facilement données. Mais il n'admettait pas que
+ses parents en eussent eu de leur côté pour agir comme ils l'avaient
+fait. Quelle différence, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 francs à
+payer et une demande en nomination de conseil judiciaire!
+
+Le résultat naturel de cette exaspération avait été de le rapprocher de
+Cara: cela était obligé, étant donné sa nature; il avait besoin d'être
+plaint, d'être aimé, de ne pas se sentir isolé.
+
+Et c'était de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonné et
+isolé. Enfant, il avait vu ses parents absorbés par le soin de leurs
+affaires n'avoir presque pas de temps à lui donner et consacrer tous
+leurs efforts à faire fortune, le grand but, la joie suprême de leur
+vie. Plus tard, c'était encore ce souci de la fortune qui les avait
+empêchés de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'était
+toujours à la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.
+
+Cara, voyant cet accès de tendresse et en comprenant très-bien la cause,
+n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui
+était si doux de l'être, elle l'avait aimé comme il désirait l'être;
+elle avait été toute à lui, entièrement pleine de ces prévenances et de
+ces câlineries qu'une mère a pour son enfant malheureux: maîtresse,
+mère, soeur et même soeur de charité, elle avait été tout cela à la
+fois.
+
+Comment ne l'eût-il pas aimée pour cet amour qu'elle lui témoignait
+alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'était plus la brillante Cara
+qu'il voyait en elle, c'était la douce et affectueuse Cara qui le
+consolait, une femme de coeur tendre et aimante.
+
+Avant que le jugement fût rendu, Capa avait pu apprécier les changements
+qui s'étaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais
+encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire
+qu'elle avait pris sur lui et de la solidité des liens par lesquels il
+lui était attaché: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus
+que par elle, et, ce qui était d'une bien plus grande importance encore,
+il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vît, et cela sans désir
+de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensée.
+
+Cet état changeait si complétement la situation, qu'après avoir
+commencé par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un
+conseil judiciaire fût repoussée, elle en vint à se demander s'il ne
+valait pas mieux au contraire qu'elle fût admise: repoussée, Léon
+pouvait se réconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus
+et alors il était tout à elle.
+
+Il est vrai qu'il l'était sans rien pouvoir faire; mais son incapacité
+d'emprunter et d'aliéner ne serait pas éternelle; et puis, d'ailleurs,
+elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacité.
+
+Et quand cette idée se présenta pour la première fois à son esprit, elle
+se mit à rire toute seule silencieusement: ils étaient vraiment prudents
+et prévoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents,
+bien perspicaces dans les savantes précautions qu'ils prenaient pour
+empêcher les jeunes gens de se ruiner!
+
+Le jour du jugement, elle voulut accompagner Léon jusqu'à la porte du
+Palais, et elle l'attendit là, à moitié cachée au fond de sa voiture. À
+la façon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que
+le conseil judiciaire était accordé, mais elle n'en ressentit aucune
+contrariété. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa
+maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement,
+passionnément serré contre elle, puis, le regardant en face avec des
+yeux un peu égarés:
+
+--Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te
+reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'être aimé; tu
+verras comme je t'aime.
+
+Et comme il restait accablé, elle le gronda doucement.
+
+--Ne vas-tu pas te désoler pour une chose qui, en réalité, n'est qu'une
+chose d'argent.
+
+--Ce n'est pas pour moi que je me désole, c'est pour toi.
+
+--Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai
+jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait.
+
+Il la regarda avec inquiétude.
+
+--Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la
+même situation.
+
+--Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus inquiets.
+
+--Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te voilà sans
+le sou, tandis que moi-même je n'ai que des valeurs ... qui ne valent
+pas grand'chose, il faut que nous prenions une résolution sérieuse.
+
+--Et tu l'as arrêtée dans ton esprit, cette résolution?
+
+--Je l'ai arrêtée.
+
+--Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire connaître?
+
+--Il le faut bien.
+
+Alors, voyant par l'inquiétude de Léon les choses au point où elle
+voulait les amener, elle continua:
+
+--Voici ce que j'ai décidé: continuer à vivre comme je vis actuellement
+est désormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je vends
+tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation générale et
+forcée comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est
+indispensable pour meubler un appartement modeste et élégant: salle à
+manger, petit salon, deux chambres, le strict nécessaire: et c'est dans
+cet appartement que nous allons nous établir.
+
+À mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Léon s'était éclairée;
+quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les
+lèvres par un baiser.
+
+--Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus dévouée!
+
+--Je t'aime, c'est là ma seule qualité, ne m'en cherche pas d'autres;
+serons-nous heureux ainsi!
+
+La réflexion revint à Léon, et avec elle un sentiment de dignité.
+
+--C'est impossible, dit-il.
+
+--Parce que?
+
+--Mais....
+
+Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs était inutile, car elle avait
+compris.
+
+--Es-tu bébête, dit-elle, tu ne veux pas de cet arrangement parce que tu
+serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ça serait cependant
+un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et
+je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais
+pas de ton argent quand tu étais riche, je l'accepte maintenant que tu
+es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire?
+Rassure-toi. Tu m'as prêté environ 100,000 francs, je te les rendrai sur
+le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs que
+nous vivrons. Qu'en dis-tu?
+
+--Je dis que tu es un ange!
+
+
+
+
+XV
+
+
+CATALOGUE
+D'un très-beau et très élégant
+MOBILIER MODERNE
+
+CHAMBRE À COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES
+SALON RECOUVERT EN BROCATELLE
+SALLE À MANGER EN ÉBÈNE, MEUBLES D'ART, GLACES, PIANOS, BRONZES D'ART
+GARNITURES DE CHEMINÉES, LUSTRES, FEUX
+GROUPES ET BUSTES D'APRÈS L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, IVOIRES
+MARBRES, ÉMAUX CLOISONNÉS
+PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SÈVRES ET AUTRES
+TABLEAUX, CURIOSITÉS
+DIAMANTS
+BAGUES, COLLIERS
+BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES
+OMBRELLES, ÉVENTAILS, LINGE
+VOITURES
+CALÈCHE ET DORSAY À HUIT RESSORTS
+COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVRÉES
+Dont la vente aura lieu
+Par suite du départ de Mlle C...
+_Hôtel Drouot, grande salle n°1._
+
+Ce catalogue, imprimé par Claye avec un vrai luxe typographique et tiré
+sur papier teinté, annonça au tout Paris que ces sortes de choses
+intéressent la vente de Cara.
+
+Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications
+et de commentaires. Combien de bonnes amies s'écrièrent avec des larmes
+dans la voix et le sourire aux lèvres:
+
+--C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout à fait ruinée!
+
+À quoi il y avait des gens moins naïfs qui répliquaient que ce n'est pas
+toujours parce qu'une femme est ruinée qu'elle vend son mobilier, mais
+que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et
+tout neuf.
+
+--Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un,
+puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.
+
+--Il lui donnera peut-être mieux que cela.
+
+--Quoi donc?
+
+--Son nom?
+
+Il y eut foule à l'exposition particulière, qui se fit un samedi, et
+plus grande foule encore à l'exposition du dimanche, car ces bavardages
+avaient donné un attrait particulier à cette vente: puisqu'on en
+parlait, il fallait voir ça.
+
+Et l'on était venu voir ça, non-seulement ceux qui, de près ou de loin,
+touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui,
+appartenant au monde honnête, étaient curieux d'apprendre et de
+s'instruire.
+
+Comment font ces femmes-là? Comment sont-elles meublées? Ont-elles des
+meubles spéciaux à leur métier? Comment est leur chambre à coucher?
+
+On éprouva une irritante déception à ce sujet en venant voir
+l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre à coucher «en
+tapisseries anciennes» fût le premier article inscrit au catalogue,
+celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle
+ne figura pas à l'exposition, et les femmes qui étaient venues à cette
+exposition pour voir cette fameuse chambre, de même que les hommes qui
+s'y étaient rendus comme à une sorte de pèlerinage pour la revoir, en
+furent pour leur temps perdu: la propriétaire s'était, au dernier
+moment, réservé le mobilier de cette chambre.
+
+Ceux qui étaient venus pour revoir ce qu'ils avaient déjà vu, les uns
+pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soirée,
+constatèrent que ce n'était pas seulement le mobilier de la chambre à
+coucher qui ne figurait pas à l'exposition; celui du cabinet de
+toilette, si curieux et si original, avait été distrait aussi; de même
+avaient été réservés encore par la propriétaire d'autres meubles ou
+d'autres objets pris çà et là; il était donc évident qu'un choix avait
+été fait et que la rubrique du catalogue et des affiches «pour cause de
+départ» n'était pas vraie; elles auraient dû dire, ces affiches: «pour
+cause de changement de domicile».
+
+En effet, avec ce que Cara avait retiré de son mobilier, elle avait
+meublé pour Léon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est
+vrai, mais tout à fait élégant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde
+de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison
+quelconque, valeur intrinsèque ou affection.
+
+C'était ainsi qu'elle avait réservé sa chambre entière, tout son cabinet
+de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle à manger, si
+bien que sans dépenser presque rien elle s'était organisé un intérieur
+charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de façon à faire de sérieuses
+économies sur les voitures.
+
+Et cependant, malgré ce prélèvement, son catalogue, grossi d'ailleurs
+par une assez grande quantité d'objets fournis par le
+commissaire-priseur et l'expert chargés de la vente, avait présenté un
+chiffre total de trois cent quarante numéros bien suffisants pour
+attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres
+non chiffrées, dix-sept cravaches à pomme d'or sans initiales et
+vingt-deux porte-mine aussi en or et également sans initiales, le tout
+entièrement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitôt données, montres
+ou cravaches avaient été serrées pour être vendues un jour.
+
+De tout ce qui peut allumer les enchères, Cara n'avait refusé que deux
+moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprême attraction pour le monde
+bourgeois, et diriger sa vente ou même simplement y assister; mais ni
+l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discrètes,
+et les employer, si avantageux qu'ils pussent être, eût été donner un
+démenti à sa vie entière: elle ressemblait ou tout au moins elle avait
+la prétention de ressembler à ces fleurs qu'on voyait toujours chez
+elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour
+la trouver.
+
+Malgré cette absence, sa vente obtint un très-beau succès; elle
+produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien
+entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par
+«les journaux bien informés», fit rêver plus d'une pauvre fille,
+acharnée à l'ouvrage de sept heures du matin à dix heures du soir et
+gagnant quinze sous par jour.
+
+Pendant que les commissionnaires de l'hôtel des ventes déménageaient
+l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur côté,
+les tapissiers aménageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Léon,
+pour échapper à ces ennuis, passaient quelques jours à Fontainebleau, se
+promenant sentimentalement dans la forêt, seuls, en tête à tête,
+oublieux du passé et se jetant passionnément dans les jouissances de
+l'heure présente.
+
+Ce fut à Fontainebleau que Cara reçut la lettre de son
+commissaire-priseur, lui annonçant que le produit de sa vente s'élevait
+à 319,423 francs. Elle n'en dit rien à Léon, et ce fut seulement quand
+le tapissier la prévint que tout était prêt dans l'appartement de la rue
+Auber qu'elle parla de revenir à Paris.
+
+Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce
+nouvel appartement, et ce devait être une surprise pour Léon d'y faire
+son entrée pour la première fois.
+
+C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soirée fut remplie pour
+lui par une série de surprises.
+
+Partis de Fontainebleau dans l'après-midi, ils étaient arrivés à Paris
+pour l'heure du dîner, et à peine entrés dans le salon, avant même
+d'avoir pu visiter l'appartement, Louise était venue les prévenir que le
+dîner était servi.
+
+--Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle à
+manger.
+
+Elle était toute petite, cette salle à manger, et faite pour l'intimité
+la plus étroite: deux couverts étaient mis sur la table, mais à côté
+l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge était
+éblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux réfléchissaient par
+leurs facettes la douce lumière de la lampe; sur le poêle, dans une
+jardinière placée devant la fenêtre, sur le buffet, des fleurs fraîches
+et odorantes étaient arrangées avec goût dans des mousses veloutées.
+
+Le menu n'était composé que de trois plats, poisson, rôti et légumes,
+mais ces plats bien préparés étaient ceux précisément que Léon
+préférait; aussitôt après les avoir placés sur la table et avoir changé
+le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dînaient en tête
+à tête comme deux amants enfermés dans un cabinet particulier.
+
+Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors
+Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle
+revint prendre le bras de Léon pour le conduire dans le salon, où, sur
+un petit guéridon, deux tasses étaient préparées, flanquant une boîte de
+cigares.
+
+Elle lui versa, elle lui sucra elle-même son café, puis allumant une
+allumette en papier à la lampe, elle la lui présenta; ce fut alors
+seulement qu'elle s'assit sur le canapé auprès de lui, tout contre lui.
+
+--Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de régler
+nos comptes.
+
+Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la
+posa sur le guéridon:
+
+--27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas?
+dit-elle, c'est-à-dire ce que tu as bien voulu me prêter: les voici,
+c'est à toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec
+économie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera
+longtemps. J'ai déjà pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est
+pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera
+notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et
+tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu;
+nous ne dépenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-être
+par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas
+nous inquiéter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous
+rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.
+
+Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les
+épaules effacées, la tête haute, d'un air majestueux:
+
+--M. Léon Haupois-Daguillon ici présent, permettez-vous à votre
+maîtresse, à votre esclave de vous rendre heureux? répondez, je vous
+prie, comme vous répondriez à M. le maire, oui ou non.
+
+Il la prit dans ses bras, mais presque aussitôt elle se dégagea:
+
+--Comme j'avais prévu ta réponse, j'ai disposé à l'avance ce qui, selon
+mon sentiment, devait, en satisfaisant les idées, te plaire. Veux-tu me
+suivre?
+
+Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pièce qui faisait suite au
+salon était la chambre à coucher, exactement meublée, aux dimensions
+près, comme au boulevard Malesherbes; puis après cette chambre en venait
+une autre assez grande qui avait été transformée en un cabinet de
+toilette qui était le même aussi que celui du boulevard Malesherbes.
+
+Il semblait que c'était là que finissait l'appartement; cependant Cara
+ouvrit une porte dans une armoire et dit à Léon de la suivre.
+
+Ils se trouvèrent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement,
+puis, après cette chambre, ils passèrent dans un petit salon.
+
+--Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une
+entrée particulière sur l'escalier, afin que mon petit homme ait
+l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gêné, je
+le parierais, qu'on dît qu'il demeure chez sa petite femme.
+
+Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du
+lit:
+
+--Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que
+ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit
+de semblant; il ne deviendra un lit véritable que quand tu le voudras.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Ainsi que Cara l'avait pressenti, Léon aurait été gêné «qu'on dît qu'il
+demeurait chez sa petite femme»; plus que gêné, honteux, et il n'y
+aurait point demeuré. Mais l'arrangement de l'appartement particulier
+leva tous les scrupules: aux yeux du monde il était là chez lui, et
+c'était chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait
+donner des rendez-vous, non chez sa maîtresse. Les convenances étaient
+sauvées, et Léon n'était pas homme à se mettre volontiers au-dessus des
+convenances,--cette religion bourgeoise. En réalité c'était lui qui
+payait le loyer, lui qui payait toutes les dépenses, et l'argent avec
+lequel il ferait ses paiements lui avait coûté assez cher pour qu'il le
+considérât comme lui appartenant. Sa conscience était donc en repos; en
+tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle
+avait des velléités de protestation ou de révolte, ce qui, à vrai dire,
+arrivait assez souvent.
+
+Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en
+ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron
+Valentin, leur avait répété, attendaient leur fils et, pour sa rentrée,
+M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, préparé une petite allocution
+dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux résultat:
+
+--De ce que tu as été entraîné à des actes de prodigalité que nous avons
+dû, bien malgré nous, arrêter, il ne s'en suit pas que nous recourrons
+contre toi à des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de changée
+dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme
+par le passé et aussi tes appointements; seulement comme nous désirons
+que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison,
+nous augmentons ta part d'intérêt, nous la portons à 10 pour 100,
+certains à l'avance que par ton assiduité au travail tu voudras
+justifier notre confiance.
+
+Ce petit discours débité simplement, amicalement, bras dessus, bras
+dessous en se promenant, en ami indulgent plutôt qu'en père justement
+irrité, devait être selon eux tout à fait irrésistible.
+
+Cependant ce n'était pas tout; la mère, elle aussi, aurait quelque chose
+à dire à son fils, amicalement; tendrement:
+
+--Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signés de ton nom
+soient protestés; chaque fois qu'on en présentera un, la caisse refusera
+de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu
+porteras toi-même chez l'huissier.
+
+Le "toi-même" serait légèrement souligné et seulement de façon à bien
+marquer le témoignage de confiance.
+
+Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne
+serait-il par touché par ces témoignages d'affection!
+
+Mais l'enfant prodigue n'était pas rentré; et, les affiches annonçant la
+vente de Cara avaient frappé leurs yeux: _Mobilier moderne, diamants_,
+par suite du départ de mademoiselle C....
+
+"Par suite de départ"; comme ces mots leur avaient été doux! Et M.
+Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit à sa femme
+qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue
+pour la lire elle-même. Ah! comme son coeur de mère avait battu en
+lisant cette ligne: "Par suite du départ de mademoiselle C..."; mais
+comme en même temps son imagination de femme honnête avait travaillé en
+lisant la longue énumération de l'affiche: _Meubles d'art, marbres,
+tableaux, diamants, voitures_, c'était par le luxe que ces femmes
+séduisaient les jeunes gens, et c'était pour entretenir ce luxe que
+ceux-ci se ruinaient.
+
+Enfin elle partait cette femme et bientôt ils en seraient délivrés:
+après tout, il était jusqu'à un certain point admissible que Léon eût
+voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les
+chagrins de ce départ et de cette vente: il était si bon, si tendre le
+brave garçon.
+
+Mais la vente avait eu lieu et le brave garçon n'était pas revenu à la
+maison paternelle comme on l'espérait; ou plutôt, s'il était revenu rue
+de Rivoli, ce n'avait point été pour y rester et y reprendre son
+domicile: tout au contraire.
+
+Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon déjeunaient rue Royale comme
+ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de
+chambre, Jacques, avec une mine effarée.
+
+Le père et la mère, qui n'avaient qu'une pensée dans le coeur, avaient
+senti tous deux en même temps qu'il s'agissait de leur fils; et, comme
+Saffroy était à table avec eux, ils avaient fait un même signe à Jacques
+pour qu'il ne parlât pas. Saffroy était trop fin pour n'avoir pas saisi
+ce signe, et bien qu'il eût le plus vif désir de savoir ce que Jacques
+venait annoncer, car il avait bien deviné lui aussi qu'il s'agissait de
+Léon, il avait quitté la table pour rentrer au magasin.
+
+--Eh bien, Jacques?
+
+Ce fut le même cri qui s'échappa des lèvres de M. et de madame
+Haupois-Daguillon.
+
+--M. Léon est venu il y a environ deux heures à son appartement; par
+malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour prévenir
+monsieur et madame.
+
+--Alors, comment l'avez-vous su?
+
+--C'est Joseph qui, tout à l'heure, est venu me le dire. M. Léon a donné
+congé à Joseph et il l'a payé.
+
+Le père et la mère se regardèrent avec inquiétude.
+
+Jacques, qui s'était arrêté un moment, comme s'il n'osait continuer,
+reprit bientôt:
+
+--Ce n'est pas tout: M. Léon a fait mettre dans des malles son linge,
+ses vêtements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a porté
+le tout dans une voiture, et avant de partir M. Léon a dit à Joseph de
+m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais
+prévenir monsieur et madame.
+
+Jacques ayant achevé ce qu'il avait à dire, sortit laissant ses deux
+maîtres écrasés.
+
+Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les pensées qui
+les étouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme tous les
+jours leur serrer la main et prendre une tasse de café avec eux; s'il
+avait été fidèle à cette coutume amicale pendant vingt années, il
+l'était plus encore depuis l'absence de Léon; quand ses amis étaient
+heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient;
+maintenant qu'ils étaient malheureux, il venait avec la régularité
+qu'inspire l'accomplissement d'un devoir.
+
+Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une crise;
+mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En
+quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques
+venait de leur dire.
+
+--Et qu'avez-vous décidé? demanda-t-il.
+
+--Rien; nous ne savons à quel parti nous arrêter.
+
+--Mon mari parlait d'écrire, mais où voulez-vous qu'il adresse cette
+lettre? Chez cette femme, est-ce possible?
+
+--Si je ne puis pas écrire à mon fils chez cette femme, je puis encore
+bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois.
+
+--Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, c'est
+moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec Léon
+ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait être dangereux. Vous êtes
+exaspéré contre lui, et de son côté il croit avoir, il a des griefs
+contre vous: de votre rencontre, il pourrait résulter un choc qui, dans
+les circonstances présentes, mettrait les choses au pire: je le verrai,
+moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou.
+
+--Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois.
+
+--Sans doute, il est évident que Léon s'est jeté dans les bras de cette
+femme et s'est rapproché d'elle plus étroitement parce qu'il a été
+blessé par la demande en nomination de conseil judiciaire. Quand, sur
+l'avis de Favas, vous avez adopté cette mesure, je ne vous ai rien dit
+parce que vous ne m'avez pas consulté, et que rien n'est plus grave que
+d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai auguré rien de
+bon, et j'ai même fait des démarches auprès de trois membres du conseil
+de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis
+franchement.
+
+--Vouliez-vous donc qu'il nous ruinât?
+
+--Je ne crois pas qu'il eût été jusque-là, tout au plus aurait-il fait
+une brèche à la fortune que vous lui laisserez un jour; enfin cette
+brèche eût-elle été large, très large, tout n'eût pas été perdu; il faut
+savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, surtout
+quand ils sont passionnés, et sous son apparence calme Léon est
+passionné, il est tendre, et quand il aime il est capable de toutes les
+folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de l'arrêter,
+vous en avez usé, et ce moyen s'est retourné contre vous. Vous avez fait
+comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent aussitôt
+qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'à la dernière
+extrémité. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le savez, pour
+ajouter à votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une certaine
+mesure, comment je comprends que Léon ait été entraîné à la résistance
+et finalement à cette folle résolution. J'ai voulu que vous sachiez à
+l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront de
+nature à le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on peut
+agir sur lui.
+
+--Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon.
+
+--Aussitôt que possible, aujourd'hui, demain, aussitôt que je l'aurai
+trouvé.
+
+--Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez
+devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains.
+
+Comme Byasson, après les avoir quittés, traversait le vestibule, Saffroy
+se trouva devant lui.
+
+--Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Léon?
+
+Byasson n'avait pas une très-grande sympathie pour Saffroy; il le
+trouvait trop ambitieux, et il le soupçonnait de spéculer sur l'absence
+de Léon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes grâces de M. et
+de madame Haupois-Daguillon, de façon à devenir un jour le seul chef de
+la maison, le fils étant écarté.
+
+--Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici;
+j'espère que, quand il dirigera tout à fait la maison, il ne pensera
+plus qu'au travail.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Trouver Léon n'était pas bien difficile, il n'y avait qu'à trouver Cara;
+pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait
+la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa
+prétendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la
+donner: rue Auber, n° 9.
+
+Arrivé au quatrième, il sonna à la porte de gauche comme le concierge le
+lui avait recommandé, et il sonna fort.
+
+Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui
+s'entre-bâilla, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement
+les dessins géométriques du tapis de l'escalier, leva la tête pour voir
+si dans sa préoccupation il ne s'était pas trompé; il aperçut le bonnet
+blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.
+
+Puis bientôt après la porte de gauche fut ouverte par Léon lui-même,
+qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.
+
+--Je suis indiscret? dit celui-ci.
+
+--Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir,
+au contraire, vous me trouvez en train d'emménager.
+
+Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir
+cet intérieur simple et décent où rien ne rappelait la femme à la mode,
+et surtout une femme telle que Cara.
+
+--Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne
+viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce
+plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que
+j'ai vu naître et grandir; cependant je ne serais pas monté ici si je
+n'avais eu à te parler sérieusement. Je quitte tes parents à l'instant
+même, et comme, peu de temps avant mon arrivée, Jacques était venu leur
+annoncer ton déménagement, tu peux t'imaginer dans quel état de
+désespoir ils sont; ta mère, ta pauvre mère est baignée dans les larmes;
+ton père est accablé dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu
+étais mort.
+
+--Qui m'a tué?
+
+--Qui tout d'abord les a désespérés? Ne récriminions point: je ne suis
+venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me
+trouve pas à mon aise ici,--il regarda autour de lui comme pour sonder
+les tentures,--je te demande de sortir quelques instants avec moi.
+
+Léon, assez mal à l'aise, montra les caisses et les malles placées au
+milieu du salon:
+
+--J'aurais voulu achever mon emménagement, dit-il.
+
+--Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?
+
+--Et où voulez-vous que nous allions?
+
+--Sois sans inquiétude, je ne te ménage pas une surprise, ces moyens ne
+sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de
+m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes
+closes, librement.
+
+--Je suis tout à vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me
+préparer.
+
+Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne
+fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se préparer; il resta près
+d'un quart d'heure absent.
+
+Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de
+temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de
+choses insignifiantes, et plus d'une fois Léon laissa tomber la
+conversation comme un homme qui suit sa propre pensée: le quart d'heure
+qu'il avait employé à se préparer, selon son expression, l'avait
+singulièrement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le
+laisser sortir, Cara l'avait stylé. Ce n'était donc plus seulement
+contre lui que Byasson allait avoir à lutter; ce serait encore contre
+elle; mais, si formelles que pussent être les promesses qu'elle avait
+exigées de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces
+conditions défavorables que de l'avoir elle-même derrière soi,
+invisible, mais menaçante et prête à paraître au moment décisif.
+
+Au lieu de recevoir Léon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le
+fit monter à sa chambre, où il était sûr que personne ne pourrait venir
+les déranger et où il n'y avait pas d'oreilles indiscrètes à craindre.
+Mais si cette chambre était un lieu sûr, elle était en même temps un
+lieu encombré et si plein de toutes sortes de choses placées çà et là
+avec un beau désordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de
+travail avant de pouvoir trouver deux siéges pour s'asseoir. Sur le
+canapé était un tableau tout nouvellement acheté et auquel il ne fallait
+pas toucher, car il n'était pas encore sec; les chaises étaient prises,
+celle-ci par un vase en bronze, celle-là par un ivoire, une autre par un
+tas de gravures; sur un fauteuil étaient de vieilles faïences, et debout
+dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis
+et des étoffes qui attendaient là depuis longtemps le moment où le
+maître s'étant décidé à faire construire la maison de campagne dont
+depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau,
+toujours changeant dans sa tête, on les emploierait enfin à l'usage pour
+lequel ils avaient été successivement achetés au hasard des occasions.
+
+--Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle
+est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton père et de ta mère,
+le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu étais mon fils,
+moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux
+dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et
+légitime que je me jette entre tes parents et toi au moment où vous
+allez vous séparer. Et que produira cette séparation? votre malheur,
+votre désespoir à tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un;
+mais ce quelqu'un mérite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton
+avenir, et ton honneur?
+
+--Celle dont vous parlez sans la connaître m'aime et je l'aime.
+
+--Sans la connaître! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriété
+est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la
+certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirmé par vingt, par cent
+témoins qui viendront déposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te
+peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que
+j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes
+paroles ne sont pas l'éloge de celle que tu crois aimer. Quelle est
+cette femme que tu préfères à ton père, à ta mère, à la famille, à la
+fortune, à l'honneur, et auprès de qui tu veux vivre misérablement dans
+une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue
+possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?
+
+--Je l'aime.
+
+--A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la
+jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les
+folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes à elle; pour combien de temps?
+Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse
+et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous séparer dans un avenir
+prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son âge.
+Elle pourrait être ta mère; ce n'est pas à toi qu'il faut le dire, toi
+qui l'as vue sous la cruelle lumière du matin, si terrible pour une
+femme de son âge.
+
+Léon, blessé par ces paroles, ne pouvait guère s'en fâcher, il voulut
+essayer de sourire:
+
+--Vous qui aimez tant les choses d'art, réfléchissez donc un peu,
+dit-il, à l'âge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la
+représenta nue.
+
+--Quelle niaiserie!
+
+--Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle était adorée par son amant, qui
+en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle
+n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.
+
+--Elle en aura soixante le jour où tombera le bandeau qu'elle t'a mis
+sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu
+entendras, la satiété peut-être, mieux que cela, la voix de ta dignité
+et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient
+que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle
+n'a jamais éveillé en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de
+grand, rien de ce qui est la conséquence ordinaire de l'amour lorsqu'il
+existe entre deux êtres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est
+digne de toi, toi que j'ai connu honnête, tendre, bon, généreux, toi qui
+portes écrites sur ton visage toutes les qualités qui sont dans ton
+coeur?
+
+--Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas.
+
+--Oui, mais tu ne me diras pas que tu as été séduit et entraîné par ces
+qualités qui, étant aussi en elle, se sont mariées aux tiennes. Tu as
+été séduit par ses défauts, par ses vices, par son savoir de vieille
+femme, qui depuis vingt-cinq ans a étudié, pratiqué, expérimenté sur le
+sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries
+de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art
+incomparable. Je les connais, ces habiletés de vieilles femmes qui se
+font les mères en même temps que les maîtresses de leurs jeunes amants,
+leur préparant d'une main expérimentée la cantharide ou le haschisch et
+de l'autre les enveloppant de flanelle. Voilà ce qui m'épouvante pour
+toi et me fait te tenir ce discours, que je t'épargnerais comme je me
+l'épargnerais moi-même, si, au lieu d'être aux mains de cette femme, tu
+aimais la première venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de
+ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrené.
+
+--C'était à mon père qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand
+j'aimais Madeleine.
+
+--Je l'ai fait.
+
+--Et vous n'avez point été écouté, pas plus que je ne l'ai été moi-même;
+vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon père
+et ma mère veulent mettre à l'abri de mes prodigalités, c'est encore mon
+coeur qu'ils veulent protéger contre mes égarements, c'est ma vie qu'ils
+veulent prendre pour la diriger au gré de leurs idées, de leurs
+intérêts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis révolté, et puisqu'on
+m'avait empêché de prendre pour femme, une jeune fille digne entre
+toutes de respect et d'amour, auprès de laquelle j'aurais vécu heureux
+dans ma famille, tranquillement, sans autres émotions que celles du
+bonheur et de la paix, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été
+assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, celle que
+j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de
+Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il
+fallait en effet que son art fût grand, très-grand. Mais pour tout le
+reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide
+et la flanelle, ce n'est pas par là qu'Hortense me tient comme vous le
+pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination
+n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes
+complications là où les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la
+connaissance d'Hortense, j'ai obéi à un caprice: elle me plaisait, voilà
+tout. Mais bientôt j'ai appris à la connaître, et j'ai vu qu'elle valait
+mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis
+heureux d'être aimé par elle. C'est là ce que vous appelez de la folie.
+Peut-être au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la
+folie, mais j'ai le malheur d'être ainsi fait que je préfère la folie
+qui me donne le bonheur à la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui.
+
+--Mais, malheureux enfant....
+
+--Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis déjà
+dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose à
+être jugé sévèrement par ceux qui s'appellent les honnêtes gens, cela
+est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aimé, je vis, je
+me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles:
+cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de
+l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien
+posée dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus
+de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la
+connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime,
+et rien ne me séparera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me
+déshonorait, où ai-je trouvé de l'affection et de l'appui, si ce n'est
+près d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, où sur la demande de mon
+père et de ma mère ... de ma mère, Byasson, on venait de faire de moi
+une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir?
+les siens. Et vous voulez que maintenant je me sépare de cette femme qui
+m'a consolé dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinée,
+pour rester ma maîtresse, quand vous qui êtes riche vous m'avez
+déshonoré de peur que la centième, la millième partie peut-être de votre
+fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je
+ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lâcheté et une infamie dont je
+ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est
+donc incurable.
+
+--Que tu penses à elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas à ton
+père, ne penseras-tu pas à ta mère?
+
+--À qui ont-ils pensé lorsqu'ils ont présenté cette demande? à moi ou à
+eux?
+
+--Ne parlons point du passé; parlons du présent. Que vas-tu faire?
+
+--Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.
+
+--Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas être l'amant de Cara
+puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maîtresse?
+
+--Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai reçu
+de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.
+
+--Et quand ces cent mille francs seront dépensés, ton père et ta mère,
+morts de chagrin, t'auront laissé leur fortune, n'est-ce pas, et alors
+tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espère?
+
+Léon allait répondre; mais au moment même où il étendait le bras, on
+frappa à la porte du salon qui précédait la chambre.
+
+--Laissez-nous, cria Byasson.
+
+Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colère alla
+ouvrir la porte.
+
+--C'est une lettre pressée pour M. Léon Haupois, dit le commis qui
+entra.
+
+Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgré la distance Léon
+avait entendu ces quelques mots.
+
+Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit
+la lettre, mais, chose étrange, l'adresse était d'une écriture qu'il ne
+connaissait pas; vivement il l'ouvrit.
+
+«Madame vient de se trouver mal; le médecin est très-inquiet; Madame
+prononçant votre nom à chaque instant j'ose vous prévenir de ce qui se
+passe.
+
+«LOUISE.»
+
+Alors s'adressant à Byasson:
+
+--Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que
+je vous quitte.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Lorsque Léon arriva rue Auber, il trouva sa maîtresse sans connaissance
+étendue sur son lit, et auprès d'elle un jeune médecin qu'on avait été
+chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait à la faire revenir à
+elle.
+
+--C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs
+je crois qu'elle va cesser.
+
+En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour
+d'elle d'un air égaré, puis apercevant Léon, le reconnaissant, elle lui
+jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant à elle par un mouvement
+passionné, elle éclata en sanglots spasmodiques.
+
+--Maintenant, dit le médecin, madame n'a plus besoin que de repos et de
+calme; je puis me retirer.
+
+Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la
+conviction d'avoir accompli un miracle.
+
+Léon s'installa auprès du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la
+main, qu'elle garda dans la sienne, ils restèrent ainsi assez longtemps
+sans parler; malgré le désir qu'il en avait, Léon n'osait l'interroger,
+le médecin ayant prescrit le repos et le calme.
+
+Enfin, Cara se trouva assez bien elle-même pour prendre la parole:
+
+--Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est
+ta voix qui ma ressuscitée; je crois bien que j'étais en train de
+mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je
+serais peut-être restée longtemps, toujours dans cet état, si tout à
+coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a semblé que
+je me réveillais; comme tu as été bien inspiré de revenir!
+
+--Je n'ai pas été inspiré; je suis revenu parce que Louise m'a écrit que
+tu étais malade.
+
+--Comment, Louise?
+
+--Elle m'a écrit parce qu'elle était effrayée, et elle m'a dit de venir
+tout de suite.
+
+--Je comprends qu'elle ait été effrayée. Après ton départ, j'ai pensé à
+ce que tu venais de me dire, et je me suis imaginé, pardonne-moi, que
+ton ami Byasson allait si bien te prêcher et te circonvenir que nous ne
+nous verrions plus. Alors, j'ai été prise d'un anéantissement, mon coeur
+a cessé de battre, mes yeux ont cessé de voir, j'ai poussé un cri,
+Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passé: quand j'ai
+recouvré la vue, j'ai rencontré tes yeux.
+
+--C'est pendant cette syncope que Louise effrayée m'a écrit; mais
+comment a-t-elle su que j'étais chez Byasson?
+
+--Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurément ce n'est pas moi
+qui le lui ai dit, car je suis fâchée qu'elle t'ait écrit.
+
+--Comment, tu es fâchée que je sois revenu?
+
+--Cela paraît absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui,
+je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais
+j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas
+ramené par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmené chez lui,
+ce n'était point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses
+curiosités, c'était pour tâcher de te décider à te séparer de moi et à
+rentrer chez ton père. Ne me dis pas non, c'est cette pensée, ce sont
+ces discours que j'entendais qui m'ont étouffée et qui ont provoqué ma
+syncope. Quand j'en suis venue à bien préciser la situation et à me
+dire: écoutera-t-il la voix de son ami ou écoutera-t-il celle de son
+amour? retournera-t-il chez son père ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a
+été si poignante que je me suis évanouie. Mais, malgré tout, malgré
+l'état affreux dans lequel j'étais, j'aurais voulu que Louise ne
+t'écrivît pas. Livré à toi-même tu aurais seul décidé cette situation,
+c'est-à-dire notre avenir à tous deux, ma vie à moi. C'était une
+épreuve, elle eût été telle qu'il ne serait plus resté de doute après.
+Si tu avais été chez ton père, je serais peut-être morte, mais
+qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu étais revenu près
+de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est
+vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout à l'heure, parce que Louise
+t'a écrit que j'étais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur;
+il n'y a pas eut choix. Et c'était sortir triomphante de cette lutte que
+j'aurais voulu. C'était ce choix qui aurait calmé mes alarmes. Tu es
+accouru après avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en vérité
+chez un homme tel que toi qui est la bonté même! Pitié n'est pas amour.
+Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite,
+mais demain, après-demain, il reprendra son prêche où il a été
+interrompu, et tu décideras en connaissance de cause, librement.
+
+Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la défendre.
+
+Léon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille
+et sa maîtresse, n'y retourna pas, car y aller eût été avouer qu'il
+pouvait être indécis, et que la lettre de Louise l'avait précisément
+arraché à cette indécision.
+
+Quant à la façon dont cette lettre lui était parvenue, il en avait eu,
+même sans la demander, l'explication la plus simple et la plus
+naturelle: dans sa crise, Cara avait prononcé plusieurs fois, sans en
+avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tête, avait
+imaginé qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouvé
+l'adresse dans le _Bottin_.
+
+Byasson, ne voyant pas Léon revenir bientôt comme celui-ci en avait pris
+l'engagement, lui écrivit; mais Léon ne reçut pas ses lettres qui furent
+remises à Louise par la concierge, et par Louise à Cara; alors il vint
+lui-même rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui
+ouvrit pas. Il sonna à la porte de Cara, Louise lui répondit que madame
+était à la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le
+laisser monter, l'arrêta pour lui dire que M. Léon Haupois était en
+voyage; quelques jours après on lui fit la même réponse.
+
+C'était évidemment un parti pris; le mieux dans des conditions était
+donc de ne pas brusquer les choses; il était plus sage d'attendre, de
+veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se présenterait;
+ce qui devait arriver un jour ou l'autre.
+
+Cara eut alors toute liberté de pratiquer sur Léon le système de
+l'absorption, à petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle
+se rendit plus chère, surtout plus indispensable.
+
+Vivant sous le même toit, ils ne se quittèrent plus, et, peu à peu, ils
+en vinrent à sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au théâtre dans
+une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et où ils se tenaient
+serrés l'un contre l'autre, les jambes enlacées, la main dans la main,
+écoutant, riant, s'attendrissant ensemble.
+
+Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses,
+d'abord à la Marche, à Porchefontaine, au Vésinet, où l'on a pour ainsi
+dire l'excuse de la partie de campagne, puis à Chantilly, puis enfin à
+Longchamps, devant tout Paris.
+
+Le jeudi, il l'accompagna à Batignolles, rue Legendre, et rapidement il
+devint l'ami, le père des enfants qui, très franchement, se prirent pour
+lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir à leur faire
+des surprises de joujoux, de gâteaux ou de bonbons; il les emmena à la
+campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, dîner dans les bois
+ou au bord de l'eau.
+
+--Quel bon père, quel bon Papa-Gâteau tu ferais! disait-elle.
+
+Bientôt il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, où Cara le laissa
+seul, celui où elle allait au Père-Lachaise, en pèlerinage au tombeau du
+duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'à la porte du cimetière.
+Puis, la fois suivante, comme elle était souffrante et pouvait à peine
+se traîner, il lui donna le bras pour l'aider à monter jusqu'au tombeau,
+et ensuite il l'accompagna toujours.
+
+C'était beaucoup pour Cara que Léon ne pût pas se passer d'elle, mais ce
+n'était pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait
+qu'il s'habituât à voir en elle plus qu'une maîtresse, si agréable, si
+séduisante que fût cette maîtresse.
+
+Lorsqu'ils allaient aux courses, Léon ne restait pas toujours à ses
+côtés comme un jaloux, et alors quand elle était seule dans sa voiture,
+ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du
+monde dans lequel elle avait vécu l'entouraient, les uns pour lui donner
+une banale poignée de main, les autres pour causer plus intimement avec
+elle.
+
+Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si préoccupée que
+Léon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle répondit
+qu'elle n'avait rien; mais son ton démentait ses paroles.
+
+Enfin, après le dîner, lorsqu'ils furent en tête à tête, côte à côte,
+elle se décida à parler:
+
+--Sais-tu qui j'ai vu tantôt à Longchamps? Salzondo.
+
+Léon laissa échapper un mouvement de contrariété; car, malgré l'histoire
+des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait été si notoire, si
+publique, que ce nom ne pouvait pas être doux à ses oreilles.
+
+--Sais-tu ce qu'il m'a proposé? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour
+la centième fois, de redevenir pour lui ce que j'étais il y a quelques
+années; puis, quand il a été bien convaincu que je n'y consentirais
+jamais, il m'a tout simplement demandé d'être sa femme, sa vraie femme,
+c'est-à-dire devant le maire.
+
+--Et tu as répondu? demanda-t-il d'une voix mal assurée.
+
+--Que je réfléchirais; car enfin la chose mérite d'être pesée. Être la
+femme de Salzondo n'est pas plus sérieux que d'être sa maîtresse;
+seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune;
+et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on
+aime et qu'on est aimée; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un
+pareil mariage n'empêche pas d'être aimée par celui qui est maître de
+votre coeur et d'être à lui corps et âme. De plus, ce mariage, s'il se
+faisait, te permettrait de te réconcilier avec ta famille, et c'est là
+encore une considération d'un poids considérable. Combien de fois,
+pensant à cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer,
+ce sera elle qui te détachera de moi: femme de Salzondo....
+
+--Hortense! s'écria-t-il en se levant avec colère.
+
+Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:
+
+--Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'étais
+assez misérable pour écouter de pareilles considérations. Mais, sois
+tranquille, si je sais voir où est la sagesse, je ne puis aller que là
+où est l'amour.
+
+Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit à écrire:
+
+«Mon cher Salzondo.
+
+«J'ai réfléchi à votre proposition et j'en suis touchée comme je dois
+l'être, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je
+vous le jure), la raison, la sagesse, même le vice, ne peuvent rien
+contre lui.
+
+«Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie
+
+«CARA.»
+
+Elle donna ce billet à lire à Léon, puis l'ayant mis dans une enveloppe,
+elle sonna.
+
+Louise parut:
+
+--Va jeter tout de suite cette lettre à la poste.
+
+Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir près de Léon:
+
+--Êtes-vous content, mon maître? moi, je suis la plus heureuse des
+femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante à Salzondo d'abord de
+m'avoir montré qu'il m'estimait assez pour m'épouser, et aussi et
+surtout de t'avoir inspiré ce geste de colère qui prouve mieux que tout
+combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuée!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui
+devait lui permettre de faire auprès de Léon une nouvelle tentative plus
+efficace que la première.
+
+Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Léon par
+quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau;
+mais Léon lui-même ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus
+pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne répondait
+point, et quand ses anis, cédant aux instances de Byasson, voulaient
+aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche dès le premier mot;
+Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir à la charge, n'avait
+obtenu que des paroles de colère qui avaient amené une brouille entre
+eux.
+
+--J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Léon, je ne veux point
+d'un conseil d'amis.
+
+Avec ses créanciers, Rouspineau, Brazier, Léon avait pratiqué ce même
+système de faire le mort, et il les avait renvoyés à son conseil
+judiciaire; il n'avait rien, (son appartement était au nom de Cara), il
+ne pouvait rien: c'était à son père de payer si celui-ci le voulait
+bien, sinon il payerait plus tard lui-même quand il le pourrait; et il
+n'avait pas pris autrement souci de leurs réclamations, se disant qu'ils
+lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui réclamaient pour
+attendre. L'attente n'était-elle pas justement un des risques sur
+lesquels ils avaient basé leurs opérations?
+
+Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame
+Haupois-Daguillon s'étaient montrés de bonne composition: afin de sauver
+l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer
+les billets à leur échéance, mais à condition qu'ils seraient protestés
+pour la forme, et surtout à condition plus expresse encore que cet
+arrangement serait tenu secret, de manière à ce que Léon ne le connût
+jamais. Le jour où une indiscrétion serait commise ils ne payeraient
+plus.
+
+Fatigué, agacé de voir qu'il n'obtiendrait rien de Léon, Byasson voulut
+risquer une tentative auprès de Cara, et il lui écrivit pour lui
+demander une entrevue.
+
+Si Cara ne voulait pas que Léon fût exposé aux attaques amicales de
+Byasson, qui pouvaient l'émouvoir et à la longue l'ébranler, elle
+n'avait pas les mêmes craintes pour elle-même. D'avance elle bien
+certaine de ne pas se laisser toucher, si pathétique, si entraînante que
+fût l'éloquence de Byasson; c'est au théâtre qu'on voit les Marguerite
+Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un père noble et se
+contenter d'un baiser, «le seul vraiment chaste qu'elles aient reçu»,
+pour le paiement de leur sacrifice; dans la réalité les choses se
+passent d'une façon moins scénique peut-être, mais à coup sûr plus
+sensée. D'ailleurs, elle avait intérêt à voir Byasson et à apprendre de
+lui combien M. et madame Haupois étaient disposés à payer la liberté de
+leur fils.
+
+Elle donna donc à Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et,
+pour être sûre de n'être point dérangée, elle envoya Léon à la campagne.
+
+Byasson arriva à l'heure fixée, et, pour la première fois, cette porte,
+à laquelle il avait si souvent sonné, s'ouvrit toute grande devant lui.
+
+Cara était dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de ménage,
+elle s'occupait à recoudre des boutons aux chemises de Léon, dont une
+pile, revenant de chez le blanchisseur, était placée devant elle sur une
+table à ouvrage; ce fut donc l'aiguille à la main, travaillant, que
+Byasson la surprit.
+
+Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un
+siége.
+
+Byasson avait préparé ce qu'il aurait à dire, il entama donc l'entretien
+rapidement et franchement:
+
+--Vous savez, dit-il, que je suis un commerçant, nous parlerons donc, si
+vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espère que nous nous
+entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes une femme
+pratique.
+
+Cara se mit à sourire.
+
+--Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami
+Léon?
+
+--La question est originale.
+
+--Il y a acheteur.
+
+--Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?
+
+--C'est à vous de le dire: vous avez; moi je demande.
+
+--À livrer quand?
+
+--Tout de suite.
+
+--Et vous payez tout de suite aussi?
+
+--Nous ne sommes pas précisément pressés, mais je vous ferai remarquer
+qu'entre vos mains la valeur que vous avez se déprécie.
+
+--Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque
+jour qui s'écoule, étant un jour de vie, rend plus prochaine la
+réalisation de mes espérances.
+
+--Enfin c'est à vous de faire votre prix, et non à moi.
+
+--J'avoue que vous me prenez au dépourvu, car il me faudrait une table
+de probabilités pour la mortalité, comme en ont les compagnies
+d'assurances, et je n'ai pas cette table; en réalité votre question se
+résume à ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame
+Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps à vivre; et franchement je
+n'en sais rien; vous êtes mieux que moi renseigné à ce sujet; ont-ils
+des infirmités, suivent-ils un bon régime, le coeur est-il solide, les
+poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment
+loyauté à vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore?
+Mourront-ils bientôt? Faites-moi une offre raisonnable; nous
+discuterons, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout
+lieu de le supposer, vous êtes un homme pratique.
+
+Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur
+marché de Cara, il vit qu'il s'était trompé, et il resta un moment sans
+répondre.
+
+--Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en
+continuant; je croyais que vous me l'aviez proposé, mettons que je me
+suis trompée. C'est donc à moi de faire mon compte. Je vais essayer.
+Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de
+600,000 fr. Votre ami s'étant trouvé dans une mauvaise situation, j'ai
+dû pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une
+vente forcée. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tiré 300,000 fr.
+environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De
+plus je lui ai prêté 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son
+compte diverses dépenses, dont je puis fournir état, s'élevant à environ
+100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis
+créancière et sur lesquels il n'y a pas un sou à diminuer. Maintenant, à
+ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est nécessaire pour vivre
+honnêtement en veuve de Léon, et je ne pense pas que vous trouverez que
+ma demande est exagérée si je la porte à 25,000 francs de rente, c'est à
+dire un capital de 500,000 francs. En tout, et répondant à votre
+question, je vous dis que pour moi votre ami Léon vaut un million, si je
+vends tout de suite et comptant, deux si je vends à terme. Qu'est-ce que
+vous offrez?
+
+Quand on est né sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de
+flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:
+
+--Vous vous imaginez donc que Léon vous aimera toujours? s'écria-t-il.
+
+--Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage
+des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle était votre intention;
+est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer
+un autre langage?
+
+--Mais....
+
+--Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; très-volontiers,
+et à vrai dire cela m'agrée: le sentiment, mais c'est notre fort à nous
+autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Léon
+m'aimerait toujours. Je ne peux pas répondre à cela, car toujours, c'est
+bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai
+Léon m'épousera. À combien estimez-vous la fortune de M. et de madame
+Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la
+part d'héritage de Léon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq
+millions que j'abandonne pour un million. C'est-à-dire que si j'étais
+une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marché de dupe. Mais
+si je ne suis pas une honnête femme selon vos idées, je suis une femme
+d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de
+dire que j'ai le sentiment de la famille. Voilà pourquoi je n'ai pas
+voulu jusqu'à ce jour que Léon m'épouse. Mais vous comprendrez qu'après
+cette entrevue, je n'aurais plus les mêmes scrupules si vous, mandataire
+de cette famille que je voulais ménager, vous repoussiez l'arrangement
+que je n'ai pas été vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux
+bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et
+j'exagère mon pouvoir sur Léon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari,
+et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sûre de ma force,
+puisqu'à l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une
+résistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons
+pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Léon, son caractère, sa
+nature; c'est un garçon au coeur tendre et à l'âme sensible. Quand ces
+gens-là aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne
+m'aimait pas il serait rentré dans sa famille, lui qui est la bonté
+même, pour ne pas désoler sa mère et son père. Pourquoi ne l'a-t-il pas
+fait? Parce qu'il ne peut pas se détacher de moi, attendu que je le
+tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son être;
+en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que
+vous ne l'ayez pas marié jeune; comme il eût aimé sa femme! il a tout ce
+qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer
+et aussi la fidélité: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une
+femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis
+passionnément comme dans le jeu des marguerites, puis toujours
+davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les
+timides, les bêtes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Léon
+mieux que moi; je n'ai donc rien à vous dire. C'est vous qui avez à me
+répondre.
+
+--Je vous aurais répondu si vous m'aviez parlé sérieusement.
+
+--Je vous jure que je n'ai jamais été plus sérieuse, et il me semble
+que, si vous voulez bien réfléchir à mes chiffres, vous verrez combien
+ils sont modérés. Je voudrais que la question pût se traiter devant
+Léon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donné
+ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a
+pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiété. Croyez-vous que
+cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est
+exterminée pour offrir à un homme cette chose rare et précieuse qu'on
+appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne
+la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre
+heureux vos beaux fils de famille, élevés niaisement, qui ne prennent
+intérêt à rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'énergie que
+pour satisfaire leur vanité bourgeoise, et qui nous prennent, non pour
+ce que nous sommes, non pour notre beauté ou notre esprit, mais pour
+notre réputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la
+tâche est rude et que celles qui la réussissent gagnent bien leur
+argent. Mais je ne veux pas insister; vous réfléchirez, et vous verrez
+combien ma demande est modeste.
+
+Elle se leva, et comme Byasson restait décontenancé par le résultat de
+leur entretien, elle continua:
+
+--Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas où vos
+réflexions seraient longues, que Léon peut attendre sans être trop
+malheureux?
+
+Et, souriante, légère, elle le promena dans son appartement, le salon,
+la salle à manger, même le cabinet de toilette:
+
+--Voilà mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous
+autres, c'est la pièce la plus importante de notre appartement.
+
+Et elle se mit à lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce
+qui lui restait de bijoux et de curiosités. Pour cela, elle venait à
+chaque instant s'asseoir près de lui, sur un sopha, et il était
+impossible de déployer plus de gracieuseté, plus de chatteries qu'elle
+n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eût voulu
+séduire Byasson qu'elle n'eût pas été plus aimable.
+
+Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils étaient l'un
+contre l'autre, les yeux dans les yeux.
+
+--À quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec câlinerie.
+
+--Je pense que si j'étais le père de Léon, je vous étranglerais là sur
+ce sopha comme une bête malfaisante.
+
+Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientôt à rire:
+
+--Évidemment ce serait économique, mais ça ne se fait plus ces
+choses-là: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un
+compliment.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Un million!
+
+Ce fut le mot que Byasson se répéta en allant de la rue Auber à la rue
+Royale, pour raconter à M. et à madame Haupois-Daguillon son entrevue
+avec Cara.
+
+Byasson, qui avait gagné lui-même ce qu'il possédait, sou à sou d'abord,
+franc à franc ensuite, et seulement après plusieurs années de travail
+acharné par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et
+ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une
+idée bien exacte, représentait d'efforts, de peines et de combinaisons
+même pour les heureux de ce monde.
+
+Un million! Elle avait bon appétit mademoiselle Hortense Binoche, et
+elle s'estimait à haut prix.
+
+Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million,
+ils faillirent être suffoqués tout d'abord par la surprise et ensuite
+par l'indignation.
+
+--Assurément vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et
+cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'étais bien
+convaincu qu'il vous débarrassera à jamais de cette femme.
+
+--Y pensez-vous!
+
+--J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de
+près et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable,
+parfaitement capable, de se faire épouser par Léon.
+
+--Mon fils!
+
+Si Cara n'avait demandé qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer
+en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un
+million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les
+aurait donnés; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu
+de chances de réussir.
+
+Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre,
+Byasson qui avait vu Cara en sentait la nécessité, et il avait fait
+partager ses craintes à madame Haupois-Daguillon.
+
+Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas désespérés:
+tandis que madame Haupois-Daguillon, qui était pieuse, demandait un
+miracle à Dieu, à la Vierge et à tous les saints du paradis, Byasson qui
+n'avait pas la même confiance dans les moyens surnaturels se décidait à
+risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et
+assistance auprès de l'autorité. Ancien juge au tribunal de commerce,
+membre de plusieurs commissions permanentes du ministère de
+l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde
+officiel dont il pouvait user et même abuser, et il n'hésita pas a
+recourir à leur influence plus ou moins légitime pour arracher Léon des
+mains de Cara. Il lui était resté dans la mémoire des histoires de
+femmes appartenant au monde de Cara qui avaient été expulsées de Paris
+ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une
+mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-être lui procurerait-on,
+peut-être lui suggérerait-on un autre moyen d'arriver à ses fins: ce
+n'était pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se
+permettre de rien négliger; le possible, l'impossible devaient être
+tentés.
+
+Il connaissait à la préfecture de police un haut fonctionnaire sous la
+direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi
+que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagné de M.
+Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur
+ami, Léon Haupois-Daguillon, était l'amant d'une femme connue sous le
+nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menaçait de
+se faire épouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces
+conditions, que faire? Le jeune homme était si aveuglé, si fasciné qu'il
+se pouvait très-bien qu'il se laissât entraîner à ce honteux mariage.
+
+M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui
+il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'à un
+certain point, rassuré de ce côté, il n'en désirait pas moins voir finir
+une liaison déshonorante qui faisait son désespoir et celui de toute sa
+famille.
+
+--Et qui vous fait espérer que ce mariage n'est pas possible? demanda le
+fonctionnaire de la préfecture.
+
+--Les idées d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a été
+élevé.
+
+--Vous êtes heureux, monsieur, d'avoir vécu dans un monde où l'on croit
+à la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'être arrivé à
+votre âge sans avoir reçu de l'expérience de cruelles leçons. Pour nous,
+nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous
+voyons chaque jour à quels abîmes les passions peuvent entraîner les
+hommes, même ceux qui ont reçu les plus pures leçons d'honneur et de
+vertu; aussi ne disons-nous jamais à l'avance qu'une chose est
+impossible, par cela seul qu'elle a les probabilités les plus sérieuses
+contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, même
+l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.
+
+--La passion n'est pas la folie, s'écria M. Haupois-Daguillon.
+Assurément, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme
+passionné a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il
+fait le bien ou le mal, et l'homme passionné agit en sachant ce qu'il
+fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a
+que satisfaction de sa passion; on a dit: «l'homme s'agite et Dieu le
+mène», mais il faut dire aussi: «l'homme s'agite et ses passions le
+mènent.» Où la passion dont monsieur votre fils est possédé le
+conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux espérer avec vous que ce ne
+sera pas à ce mariage dont M. Byasson se montre effrayé. Cependant, je
+dois vous dire que, si cette femme veut se faire épouser, elle est
+parfaitement capable d'arriver à ses fins. Je la connais, et je l'ai eue
+dans ce cabinet, à cette place même où vous êtes assis en ce moment,
+monsieur,--il adressa ces paroles à M. Haupois-Daguillon--à l'époque où
+elle était la maîtresse du duc de Carami. Effrayée, elle aussi, de voir
+son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense
+de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce
+moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive
+bien souvent, trop souvent, hélas! que des familles éperdues, qui n'ont
+plus de secours à attendre de personne, s'adressent à nous comme à la
+Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas
+alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu
+de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur
+elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je
+m'imaginai,--j'étais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,--je
+m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait
+immédiatement sa maîtresse, si grand que pût être l'amour qu'il
+ressentait pour elle.
+
+--Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.
+
+--Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naïveté de les lui
+communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que
+ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant épris aurait-il ajouté
+foi à ceux qui parlaient de sa maîtresse? Il fallait quelque chose de
+plus précis. Je fis cacher le duc derrière ce rideau, cela ne fut pas
+très-facile; mais enfin j'en vins à bout, et lorsque mademoiselle de
+Lignon,--c'est Cara que je veux dire,--arriva, je racontai à celle-ci sa
+vie entière, avec pièce à l'appui de chaque fait allégué; de telle sorte
+qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'était
+pour le duc que je racontais, et comme sa maîtresse était contrainte par
+les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation à
+chaque fait, il était à croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait
+édifié quand j'arriverais au bout de mon récit. Je n'y arrivai pas. À un
+certain moment, Cara dont les soupçons avaient été éveillés par le ton
+dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard
+maladroitement lancé du côté du rideau, se leva vivement et courut à ce
+rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de théâtre, et
+alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'à ce
+moment. Quel fut selon vous le résultat de cette explication? Cara
+manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de
+mon cabinet plus fortement liés l'un à l'autre que lorsqu'ils étaient
+entrés. Désolée de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint
+que Cara serait mise à Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le
+troisième, je reçus l'ordre de la faire mettre en liberté; et il n'y
+avait pas à discuter cet ordre, qui avait été obtenu grâce aux
+toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain
+monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car
+cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara
+elle-même d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence,
+ont eu la sagesse de se partager les rôles, l'une a travaillé dans le
+monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidées,
+elles ne se sont pas contrariées. Aujourd'hui, par considération pour
+vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara à
+Saint-Lazare, mais je vous préviens d'avance qu'elle n'y restera pas
+longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis désolé. Mais,
+hélas! il n'y a plus de pouvoir qui protége les familles; nous ne sommes
+plus au temps où l'on pouvait expédier Manon Lescaut à la Louisiane.
+Nous ne sommes même plus au temps où, par la contrainte par corps, on
+pouvait, en coffrant les jeunes gens à Clichy, les séparer de leurs
+maîtresses: M. Léon Haupois a fait pour deux cent mille francs de
+billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois
+à Clichy, il aurait eu le temps de se déshabituer de sa maîtresse, et la
+force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisée, vous auriez eu
+bien des chances pour rompre définitivement cette liaison. Je me sens si
+incapable, et vous,--il se tourna vers M. Haupois,--et vous, monsieur,
+je vous vois si faible en présence du danger qui vous menace que j'en
+viens à vous dire: souhaitez que votre fils manque à cet honneur que
+vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse
+condamner, et nous l'arrachons à cette femme: il serait en prison, il
+serait à la Nouvelle-Calédonie, je vous le rendrais et il reviendrait,
+j'en suis sûr, un honnête homme; il est dans la chambre de Cara, je ne
+puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Bien que la parole du fonctionnaire de la préfecture de police eût
+produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne
+l'avait cependant pas convaincu que Léon pût jamais en venir à prendre
+Cara pour femme.
+
+--Assurément, dit-il à Byasson en sortant, il y a de l'exagération. Le
+spectacle continuel du mal conduit à un pessimisme désolant: la
+passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, très-petite
+chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en réalité, il n'y a pas
+urgence à agir dès demain; certes, j'ai grande hâte de voir cette
+liaison rompue, et j'ai grande hâte aussi de voir l'enfant prodigue
+revenir à la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre.
+
+Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de réfléchir
+et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il
+l'avait espéré, car une lettre du curé de Noiseau vint à quelques jours
+de là lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence à
+agir pour empêcher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a déjà
+dit que c'était à Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient
+leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait à la famille
+Daguillon depuis plus de cinquante ans, les héritiers de cette famille
+étaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne
+compte guère plus de cent cinquante habitants: maire, curé, conseillers,
+instituteur, garde champêtre, tout le monde dépendait, à un titre
+quelconque, du château et des fermes, et par conséquent s'intéressait à
+ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propriétaires actuels ou
+futurs de ce château et de ses terres.
+
+C'était à Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'était mariée; c'était
+dans le cimetière de Noiseau que ses pères étaient enterrés; enfin
+c'était sur les registres de Noiseau qu'avaient été inscrits les actes
+de naissance et de baptême de Camille et de Léon, nés l'un et l'autre au
+château.
+
+Dans sa lettre d'un style vraiment ecclésiastique, c'est-à-dire aussi
+peu clair et aussi peu précis que possible, le curé de Noiseau croyait
+devoir prévenir «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» qu'une personne
+fort élégante de toilette, et tout à fait bien dans sa tenue, était
+ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Léon Haupois-Daguillon.
+Il savait d'une façon indirecte, mais certaine cependant, qu'à la mairie
+la même personne avait aussi demandé une copie légalisée de l'acte de
+naissance de M. Léon. Il ne lui appartenait pas de scruter les
+intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laissé une
+offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la
+chapelle de la très sainte Vierge, mais il croyait néanmoins de son
+devoir de porter cette demande à la connaissance «de sa bonne dame
+madame Haupois-Daguillon», afin que celle-ci prît les mesures que la
+prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures à prendre,
+ce que lui ignorait et ne cherchait même pas à savoir. Il regrettait
+bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en
+question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mystérieux
+dans les allures, était venue elle-même commander et prendre ces actes,
+de sorte qu'il avait été impossible, malgré certaines avances faites à
+ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'était même la
+réserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donné à
+penser au curé de Noiseau que «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon»
+devait être avertie.
+
+Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination à M. et à madame
+Haupois Daguillon pour comprendre que «cette personne fort élégante de
+toilette, tout à fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir
+s'envelopper dans une réserve mystérieuse,» n'était autre que Cara et
+ils avaient compris aussi que le moment était venu d'agir énergiquement
+et de se défendre: si l'on se trompait une première fois, on
+recommencerait une seconde, une troisième, toujours, tant qu'on n'aurait
+pas réussi.
+
+Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait
+agité dans la solitude et dans la fièvre cent projets qui, tous,
+n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns
+fous, elle le reconnaissait elle-même, les autres sensés, au moins elle
+les jugeait tels, il y en avait un auquel elle était toujours revenue,
+et qui précisément par cela lui inspirait une certaine confiance. Au
+moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le séjour de Paria
+désagréable et pénible à Léon, qui, elle le savait mieux que personne,
+avait l'horreur des réclamations d'argent; quand ces deux créanciers,
+dont ils étaient maîtres, l'auraient bien harcelé, on lui ferait
+proposer d'une façon quelconque (cela était à chercher) de quitter
+Paris, d'entreprendre un voyage seul, où il voudrait, et à son retour,
+après trois mois, après deux mois d'absence, il trouverait toutes ses
+dettes payées.
+
+Décidée à agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet à son mari, et
+tout de suite on lança en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux
+d'avoir la certitude d'être intégralement payés sans rabais et sans
+procès, se prêtèrent avec empressement au rôle qu'on exigeait deux;
+pendant un mois Léon ne put point faire un pas sans être exposé à leurs
+réclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs
+demandes d'argent, tantôt poliment, «ils savaient bien que paralysé par
+son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce
+l'était pas la totalité de leurs créances qu'ils demandaient, c'était un
+simple à-compte»; tantôt au contraire grossièrement: «Quand on avait
+assez d'argent pour vivre à ne rien faire, on devait être juste envers
+ceux qui s'étaient ruinés pour vous.» Et les choses avaient pris une
+telle tournure qu'un jour Rouspineau était venu annoncer a madame
+Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M.
+son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'être jeté
+du haut en bas de l'escalier.
+
+Ce jour-là, madame Haupois-Daguillon avait jugé que le moment était
+arrivé d'intervenir personnellement; elle était, il est vrai, malade et
+obligée de garder le lit; mais, loin d'être une condition mauvaise, cela
+pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas à chercher le
+moyen de faire faire sa proposition à son fils, elle la lui adresserait
+elle-même directement, car elle n'admettait pas que Léon, la sachant
+malade, refusât de venir la voir.
+
+Elle n'avait donc qu'à le prévenir de cette maladie.
+
+Mais, voulant mettre toutes les chances de son côté, elle pria son mari
+de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours à leur maison de
+Madrid: par cette absence, il n'était pour rien dans sa tentative, ce
+qui devait dérouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Léon
+craignait des reproches, il serait rassuré, sachant son père en Espagne.
+
+Ce fut le coeur ému et les mains tremblantes que madame Haupois
+Daguillon se décida à écrire à son fils après le départ de son mari:
+
+«Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule
+à Paris, ton père étant retenu à Madrid; je voudrais te voir; toi, ne
+voudras-tu pas embrasser ta mère qui t'aime et que ton baiser guérira
+peut-être?»
+
+Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains
+de Léon, et pour cela il n'était pas prudent de la confier à la poste;
+elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute
+confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n° 9
+de la rue Auber.
+
+--Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui
+disant que je suis malade; s'il est accompagné, vous ne lui remettrez et
+ne lui direz rien; vous attendrez.
+
+Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi
+jusqu'à cinq heures du soir, et ce fut seulement à ce moment qu'il put
+remettre sa lettre à Léon qui rentrait seul.
+
+Tout d'abord Léon, qui avait reconnu l'écriture de l'adresse, voulut
+repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononça alors les paroles
+que, depuis qu'il avait commencé sa faction, il se répétait
+machinalement:
+
+--Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre à monsieur.
+
+Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, à pas rapides il
+se dirigea du côté de la rue de Rivoli.
+
+Le temps de l'attente avait été terriblement long pour madame
+Haupois-Daguillon de deux heures à cinq; enfin, un coup de sonnette
+retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'était lui! elle ne se
+trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitée d'un
+fils inquiet sonne ainsi.
+
+La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle
+lui tendit les bras et ils s'embrassèrent.
+
+Elle avait fait préparer une chaise près de son lit, elle le fit
+asseoir, et elle l'eut en face d'elle, après être restée si longtemps
+sans le voir, l'attendant, le pleurant.
+
+Comme il était changé! Il avait pâli; ses traits étaient fatigués, des
+plis coupaient son front.
+
+Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes réflexions que cet
+examen provoquait en elle; elle ne l'eût pu qu'en les accompagnant de
+reproches, et ce n'était point pour lui adresser des reproches qu'elle
+lui avait écrit et qu'elle l'avait appelé près d'elle.
+
+D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment répondre,
+car elle, aussi avait changé sous l'influence du chagrin d'abord, de la
+maladie ensuite, et Léon lui posait question sur question pour savoir
+depuis quand elle était souffrante, ce qu'elle éprouvait, ce que le
+médecin disait.
+
+Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton également affectueux
+chez la mère aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs
+paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion à ce qui
+s'était passé de grave entre eux.
+
+Il s'informa de la santé de son père, de celle de sa soeur, de celle de
+quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frère, prenant
+ainsi la responsabilité de la plaidoirie de Nicolas.
+
+Le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie
+après six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses
+bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit à dresser le
+couvert sur une petite table.
+
+--Tu manges donc? demanda Léon.
+
+--Oui, depuis deux jours, mais jusqu'à présent, j'ai mangé du bout des
+dents, le pain avait un goût de plâtre, il me semble aujourd'hui que
+j'ai presque faim, tu me guéris.
+
+La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui était
+nécessaire en une seule fois, était sortie.
+
+--Si j'osais? dit madame Haupois.
+
+--Quoi donc, maman?
+
+--Je te demanderais de dîner avec moi ... si tu n'es pas attendu
+toutefois; je suis sûre que je dînerais tout à fait bien si je t'avais
+là en face de moi, me servant.
+
+Assurément, il était attendu; et, comme il devait rentrer à cinq heures,
+il y avait déjà longtemps qu'Hortense s'exaspérait, car elle n'aimait
+pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes?
+comment partir quand sa mère lui disait qu'elle dînerait bien s'il était
+en face d'elle pour la servir? Hortense elle-même lui dirait de rester,
+si elle était là; il lui expliquerait comment il avait été retenu sans
+pouvoir la prévenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour
+ne pas comprendre qu'il avait dû accepter, elle était trop bonne pour se
+fâcher.
+
+Il rencontra les yeux de sa mère; leur expression anxieuse l'arracha à
+son irrésolution et à ses raisonnements.
+
+--Mais certainement, dit-il, je dîne avec toi.
+
+--Oh! mon cher enfant!
+
+Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'émotion, elle
+le pria de sonner pour qu'on mît un second couvert.
+
+--Et puis il faut savoir s'il y a à dîner pour toi, dit-elle en
+souriant, le régime d'une malade ne doit pas être le tien.
+
+On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pût en manger un
+peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'était point là le dîner que madame
+Haupois voulait offrir à son fils; heureusement le menu put être
+renforcé par les provisions de la maison: une terrine de Nérac qu'un ami
+envoyait de Nérac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les
+marchands; du fromage de Brie fabriqué à la ferme de Noiseau exprès pour
+les propriétaires et qui ne ressemblait en rien à celui du commerce; des
+fruits du château; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait
+ordinairement que dans les jours de fête, et que Jacques alla chercher à
+la cave, enfin ces pâtisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces
+chatteries, toutes ces choses caractéristiques de la vie de famille et
+qui rappellent si doucement les années d'enfance.
+
+Ainsi composé, le dîner dura longtemps. Léon eût voulu cependant
+l'abréger, mais le moyen? il était plus de huit heures quand il se
+termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqué que, malgré la
+joie que Léon éprouvait à dîner avec elle, il était préoccupé, et elle
+avait compris quelle était la cause de cette préoccupation. Elle ne
+voulut pas pousser à l'extrême le triomphe si considérable qu'elle
+venait d'obtenir.
+
+--Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours,
+mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous séparions. Te
+verrai-je demain?
+
+--Tu le demandes?
+
+--Eh bien, à demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que
+je te dise un mot sérieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point
+question de reproches, cette soirée a trop bien commencé pour que je la
+termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.
+
+Elle lui serra la main.
+
+--Quand nous avons recouru à la mesure du conseil judiciaire,--je dis
+nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de
+responsabilité de cette mesure,--quand nous avons recouru au conseil
+judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous
+désespérait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus
+étroite et plus intime; et, au lieu de revenir à nous, tu t'en es
+éloigné davantage.
+
+--Mais....
+
+--Écoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas
+t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompé; ce n'est
+pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as
+prise, tu t'es mis dans l'impossibilité de payer tes créanciers, qui te
+tourmentent et te harcèlent. Je les ai vus. Je comprends que leurs
+réclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.
+
+--Très malheureux, cela est vrai.
+
+--Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payées. Elles le
+seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne
+veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme
+tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction à
+ton père et de lui prouver que ton coeur n'est pas fermé à la voix de la
+conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois
+même, seul bien entendu; fais un voyage où il te plaira, et, à ton
+retour, je te donnerai moi-même, j'en prends l'engagement, tous tes
+billets acquittés. Voilà ce que j'ai obtenu de ton père, et voilà ce que
+je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance
+envers ton père, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changés
+du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera
+pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la
+solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible à Paris,
+et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te
+le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas
+besoin de te dire ce que je demanderai à Dieu. Mais enfin, quoi que tu
+fasses, tu auras lutté; et, si ce n'est pas à nous que tu reviens, tu
+auras au moins la satisfaction de nous avoir donné un témoignage de bon
+vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te
+condamnerons plus. Réfléchis à cela, mon enfant. Tu me répondras demain,
+plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixé. Pour aujourd'hui,
+embrasse-moi.
+
+Ils s'embrassèrent, émus tous deux.
+
+--Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journée je n'ai
+qu'à t'attendre. À demain.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Si Léon n'avait pas été en retard, il se serait assurément abandonné, en
+sortant de la chambre de sa mère, aux douces émotions qui emplissait son
+coeur; mais, malgré lui, la pensée d'Hortense s'imposa impérieusement à
+son esprit.
+
+Dans quel état allait-il la trouver? C'était la première fois qu'il la
+faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut
+quatre à quatre qu'il monta les marches de son escalier.
+
+Comme il allait, courbé en avant, la tête basse, il fut tout surpris, un
+peu avant d'arriver à son palier, de se trouver brusquement arrêté; en
+même temps deux bras se jetèrent autour de son cou:
+
+--Enfin, te voilà!
+
+C'était Hortense, haletante, éperdue.
+
+Ils achevèrent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce
+fût seulement à la porte du salon close qu'Hortense, après l'avoir
+passionnément embrassé à plusieurs reprises, put trouver des paroles
+pour l'interroger:
+
+--Où as-tu été? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrivé? Qui t'a retardé?
+Comment n'as-tu pas pu me prévenir? Ah! si tu savais quelles ont été mes
+angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc;
+tu es là et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le
+franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le
+vois, je le sais.
+
+Elle voulait qu'il parlât, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir
+les lèvres.
+
+Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par
+les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.
+
+Mais, au moment où il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire
+que le dîner était servi:
+
+--Ah! c'est vrai, s'écria Cara, j'oubliais, tu dois être mort de faim,
+viens dîner, à table tu me raconteras tout.
+
+--Mais j'ai dîné.
+
+--Ah! tu as dîné; et moi, pendant que tu dînais tranquillement,
+joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dîné?
+
+--Avec ma mère.
+
+Cara était ordinairement maîtresse de ses impressions, elle ne put pas
+cependant retenir un mouvement de stupéfaction:
+
+--Ta mère!
+
+Alors il voulut commencer son récit; mais, après l'avoir si vivement
+pressé de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:
+
+--Je n'ai pas dîné, dit-elle, car j'étais trop tourmentée pour manger,
+mais maintenant que je vois que j'ai été comme toujours beaucoup trop
+naïve, je vais me mettre à table si tu veux bien le permettre; tu me
+conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?
+
+Elle se mit à table, mais après le potage il lui fut impossible de
+manger.
+
+--Non, dit-elle, cela m'étouffe; je sens qu'il se passe quelque chose
+de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.
+
+Elle avait eu le temps de réfléchir et de prendre une contenance, elle
+écouta donc Léon sans l'interrompre.
+
+Il lui dit comment, au moment où il rentrait, Jacques, le valet de
+chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mère; comment
+en apprenant que sa mère était malade il avait couru rue de Rivoli, sans
+penser à rien autre chose qu'à cette nouvelle inquiétante; comment il
+avait trouvé sa mère alitée, souffrant de douleurs rhumatismales fort
+pénibles; comment celle-ci, au moment de dîner, lui avait demandé de
+partager son dîner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin
+comment, malgré le désir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne
+pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.
+
+Elle l'avait écouté les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il
+se tut, elle s'avança de deux pas et, lui prenant la tête entre les
+mains en se penchant doucement, de manière à l'effleurer de son souffle:
+
+--Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien
+ta bonté, ta générosité, ta tendresse; ta mère, s'associant à ton père,
+t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu
+oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une
+pensée: l'embrasser; et tu cours à elle les bras ouverts. Oh! mon cher
+Léon, comme je t'aime et que je suis fière de toi! Oh! le brave garçon,
+le bon coeur!
+
+Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux,
+puis, avec effusion passionnée, elle l'embrassa encore:
+
+--Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pensé à moi.
+
+--Je te jure....
+
+--Tu me jures que quand ta mère t'a gardé à dîner tu as été peiné de ne
+pouvoir me prévenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux
+dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idée de monter ici quand ton
+vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mère, car cela ne t'aurait pris
+que quelques minutes à peine, et tu ne m'aurais pas laissé dans
+l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en
+est une autre: tu as eu peur que je te garde.
+
+--Je t'assure que non.
+
+--Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empêcher
+d'aller voir ta mère malade, car la vérité est qu'il y a longtemps que
+je t'aurais envoyé près d'elle, même alors qu'elle était en bonne santé,
+si je l'avais osé. Est-ce que je n'ai pas tout intérêt, grand enfant, à
+ce que tu sois bien avec ta famille? Au début, oui, j'aurais pu craindre
+que ta famille te séparât de moi. Mais maintenant il faudrait que je
+fusse une femme sans coeur et même sans intelligence pour avoir cette
+crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu
+m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous séparera? Cette crainte
+écartée, combien d'avantages j'aurais à une réconciliation! Je ne parle
+pas d'avantages matériels, ceux-là sont de peu d'importance pour moi.
+Mais si jamais ma suprême espérance se réalise, si jamais tu me prends
+publiquement, légitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec
+l'assentiment de ta famille et non malgré elle. C'est donc d'elle que
+j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien
+j'aurais été heureuse que ta mère pût apprendre que c'était moi qui
+t'envoyais près d'elle? Elle m'aurait su gré de ce commencement de
+réconciliation, et elle aurait compris que je n'étais pas la femme
+qu'elle s'imagine d'après de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te
+retenir, j'aurais été la première à te dire d'aller l'embrasser.
+
+--Quand Jacques m'a dit que ma mère était malade, je n'ai pensé qu'à
+cette maladie, et je suis parti sans autre réflexion; mais, quand elle
+m'a demandé de dîner avec elle, la pensée m'est venue alors que si tu
+pouvais me parler tu me dirais: «Reste».
+
+--Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.
+
+Ce n'était pas la première fois que Cara parlait de son mariage, c'était
+peut-être la centième; mais toujours elle avait eu grand soin de le
+faire d'une façon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idée
+folle, puis comme d'un rêve irréalisable, puis peu à peu en précisant,
+mais de telle sorte cependant que Léon ne pût pas lui répondre d'une
+façon catégorique: cette réponse eût dû être un oui, elle l'eût
+bravement provoquée; mais comme à l'embarras de Léon, lorsqu'elle
+abordait ce sujet, il était évident que ce oui n'était pas prêt à venir,
+elle n'avait jamais voulu brusquer un dénoûment qui ne s'annonçait pas
+comme devant s'accorder avec ses désirs. Il fallait attendre, patienter,
+cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le
+lui livrer sans défense, et encore n'était-il pas du tout certain que
+cette heure sonnât jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette
+occasion sur cette idée de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'à
+présent, et comme si elle n'en avait parlé que par hasard, elle passa à
+un autre sujet.
+
+Que lui avait dit sa mère dans cette longue entrevue? Tout leur temps
+n'avait pas été employé à manger. Une réconciliation était-elle
+probable, était-elle prochaine?
+
+Il hésita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne
+pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il
+voulait cacher.
+
+--Cette réconciliation à laquelle tu pousses toi-même, dit-il enfin,
+serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement
+qu'on me propose.
+
+--Quel qu'il soit, il faut le subir.
+
+--Même s'il doit nous séparer?
+
+--Mon Dieu!
+
+--Oh! pour deux mois seulement.
+
+Alors il raconta la proposition de sa mère, très-franchement et telle
+qu'elle lui avait été faite.
+
+--Et qu'as-tu répondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
+
+--Je n'ai pas répondu.
+
+--Que répondras-tu?
+
+--Je ne répondrai pas pour ne point peiner ma mère, et elle ne tardera
+pas à comprendre que je ne peux pas me séparer de toi, je ne dis pas
+pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.
+
+--Pas pour une heure.
+
+Ce récit donna à réfléchir à Cara, et pour elle la nuit entière se passa
+dans ces réflexions.
+
+Il était évident que la famille de Léon, qui pendant assez longtemps
+avait laissé aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la
+satiété ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se défendre
+vigoureusement: de là cette feinte maladie de la mère qui était inventée
+pour attendrir le fils; de là cette proposition de payer les billets
+Rouspineau et Brazier à condition que Léon quitterait Paris pendant deux
+mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait,
+on l'entraînerait.
+
+Si Brazier et Rouspineau avaient été si menaçants en ces derniers temps,
+n'était-ce pas précisément pour rendre le séjour de Paris insupportable
+à Léon?
+
+Déjà Cara avait eu des soupçons à ce sujet, et il lui avait semblé que
+les réclamations de ces deux créanciers, que leurs poursuites et que
+leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le désir d'être
+payés par Léon.
+
+La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste après la
+période la plus violente de réclamations, persuada Cara que ses soupçons
+étaient fondés.
+
+Réclamations insolentes des créanciers, maladie et proposition amicale
+de la mère, tout cela s'enchaînait et tendait à un même but: éloigner
+Léon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait guéri de son
+amour.
+
+Bien que cela parût logique à Cara, elle ne voulut pas s'en tenir à des
+présomptions si bien fondées qu'elles pussent être, il lui fallait une
+certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'à interroger
+Rouspineau et Brazier.
+
+Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le
+patriarche anglais était assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait
+bien dire.
+
+Mais avec Rouspineau il pouvait en être tout autrement: si Rouspineau
+avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi était paysanne
+d'origine, et la vie de Paris avait singulièrement aiguisé chez elle la
+finesse qu'elle avait reçue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait
+sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens
+d'intimidation qui le feraient parler quand même il voudrait se taire.
+
+Ce serait donc à lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait
+le rôle que madame Haupois avait joué dans les tracasseries qui en ces
+derniers temps avaient rendu Léon si malheureux.
+
+Que dirait Léon lorsqu'il verrait sa mère, sa mère malade, sa bonne mère
+poussant en avant les gens qui l'avaient harcelé et exaspéré?
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le
+marchand de fourrages de la rue de Suresnes.
+
+Rouspineau était occupé à rentrer une voiture de paille; mais quand il
+aperçut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche à l'un de ses
+garçons pour se rendre dans son bureau, où Cara l'attendait le visage
+sévère et dans l'attitude d'une personne indignée:
+
+--Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il
+l'accablait avec l'obséquiosité et la platitude d'un homme qui n'a pas
+la conscience sûre, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je
+puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de
+ce que vous possédez.
+
+--Ça c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.
+
+--Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous
+engage à rien envers moi.
+
+--Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....
+
+--Écoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M.
+Léon Haupois de vos réclamations d'argent, vous m'avez dit que vous
+étiez gêné, que vous étiez menacé de la faillite, enfin vous avez si
+bien joué votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous êtes moqué de
+moi. Vous n'avez tourmenté M. Léon Haupois que parce que vous aviez
+intérêt à le faire.
+
+--Si l'on peut dire!
+
+--Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela
+vous coûtera cher.
+
+Le moyen employé par Cara était celui qui réussit si souvent dans les
+querelles d'amant et de maîtresse: «je sais tout», c'est-à-dire
+l'affirmation de la probabilité; avec Rouspineau, il devait être
+infaillible si le fameux «tout» était bien dit avec l'assurance de la
+certitude.
+
+Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; dès lors, bien
+certaine d'avoir touché juste, Cara n'eut plus qu'à jouer sa scène de
+manière à arriver à des aveux. Rouspineau se défendit; il ne savait pas
+ce que tout cela voulait dire, il était innocent comme l'enfant qui
+vient de naître; s'il avait demandé de l'argent à M. Haupois fils,
+c'était parce qu'il en avait besoin; et, à l'appui de cette dernière
+assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se
+renfermant étroitement dans son «tout», si bien qu'après plus d'une
+heure de discussion, Rouspineau dut reconnaître qu'il n'avait pas pu
+faire autrement que d'accepter le rôle qu'on lui avait imposé; son coeur
+saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent à M. Haupois fils,
+un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon,
+qui était une maîtresse femme, ne voulant payer les billets qu'à cette
+condition.
+
+--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.
+
+--Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous
+gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas
+payés.
+
+Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employé l'adresse,
+elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau
+n'eût jamais parlé: sous le coup d'une dénonciation au parquet pour
+usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et
+qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et,
+peut-être ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges
+admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le récit
+qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son
+avantage:
+
+--Maintenant que vous voilà raisonnable, dit-elle, vous allez m'écrire
+tout ce que vous venez de me conter.
+
+--Oh! cela jamais.
+
+--Écoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas
+me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame
+Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.
+
+--Oh! juste; et pour cela seulement, bien sûr; songez donc, vingt mille
+francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres
+diables.
+
+--Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, même pour tous
+ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier
+que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins
+qui pourrait vous arriver, ce serait d'être condamné à restituer
+l'excédant de ce qui vous était dû légitimement, et de plus, à payer une
+amende s'élevant à la moitié de ce que vous avez prêté; rappelez-vous
+Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et
+voyez si le total de tout cela n'excéderait pas les vingt mille francs
+pour lesquels vous criez si fort.
+
+--Vous ne ferez pas cela.
+
+--Je ne le ferais que si vous refusiez d'écrire la lettre que je vous
+demande, laquelle ne sera pas montrée à madame Haupois-Daguillon, je
+vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'écrivez, je vais
+prendre l'engagement de vous payer moi-même vos deux billets dans le cas
+où madame Haupois-Daguillon les refuserait.
+
+--Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'écria Rouspineau. Dictez-moi
+ce que vous voulez que j'écrive; dès lors que vous vous engagez à payer
+si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas à
+craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet écrit.
+
+Cara dicta et Rouspineau écrivit:
+
+«Je soussigné, reconnais: 1° que c'est par ordre de madame
+Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon
+Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets
+souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison
+Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.
+
+«ROUSPINEAU.»
+
+Cela fait, Cara écrivit elle-même l'engagement de payer les vingt mille
+francs restant dus, si les billets n'étaient pas acquittés par M. et
+madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de
+compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de
+vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame
+Cara, et il valait mieux être de ses amis que de ses ennemis.
+
+En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle
+se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.
+
+Comme le jour où elle était venue demander à Riolle ce que valait la
+maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet
+de l'avocat, et, comme ce jour-là encore, elle trouva Riolle penché sur
+ses dossiers et travaillant.
+
+Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait
+alors, elle ferma la porte avec bruit, de façon à s'annoncer.
+
+Riolle leva la tête pour voir qui venait le déranger.
+
+--En voilà une surprise; on ne te vois plus: tu négliges tes amis, et
+quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu
+bourgeoise plus rangée.
+
+--J'aime.
+
+--Il me semble que ce n'est pas la première fois, et quand cette
+indisposition te prenait, elle ne t'empêchait pas d'être convenable avec
+tes amis.
+
+--Maintenant c'est autre chose.
+
+--Je m'en aperçois.
+
+--Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.
+
+--Tu t'imagines peut-être que tu aimes pour la première fois?
+
+--Justement; au moins, c'est la première fois que j'aime ainsi; il est
+vrai que chaque fois que j'ai aimé je me suis dit: Celui-là, c'est le
+bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.
+
+--Et tu as toujours trouvé au nouveau des mérites que l'ancien n'avait
+pas ou plus justement n'avait plus.
+
+--Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas
+Léon, c'est le meilleur garçon du monde, bon enfant, simple, tendre,
+affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre préoccupation, d'autre
+passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez bêtes
+pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idées ou qu'aux
+affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il
+n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garçon, tendre,
+sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;--et
+voilà précisément Léon.
+
+--Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui
+me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,--me
+diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?
+
+--Un conseil à te demander.
+
+--Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Léon.
+
+--Heureusement, car ce qu'il aurait d'un côté, il le perdrait de
+l'autre.
+
+--C'est aimable.
+
+--Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais été qu'une tête, drôle il
+est vrai, mais une simple tête; c'est à cette tête que je m'adresse
+aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Français contracté à
+l'étranger sans le consentement des parents et sans publication?
+
+--Ton mariage n'en est pas un, ça n'est rien, ça n'existe pas aux yeux
+de la loi.
+
+--De votre loi.
+
+--Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le
+Code, au titre cinquième «Du mariage».
+
+--Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'à côté de
+votre loi contenue dans votre Code au titre cinquième, sixième ou
+vingtième, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me
+dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te
+l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?
+
+--Pourquoi t'adresses-tu à moi pour une chose qui n'est pas de ma
+spécialité? tu n'as donc pas dans le clergé du diocèse de Paris un
+conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de
+la cour de Paris pour tes affaires civiles?
+
+--Tu sais que je n'ai jamais toléré la plaisanterie sur ce sujet, assez
+donc, je te prie, et si tu le veux bien, réponds plutôt à ma question,
+que je précise: le mariage religieux de deux Français célébré à
+l'étranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le
+mariage civil?
+
+--Je n'ai pas dans les affaires religieuses la même compétence que dans
+les affaires civiles; je ne puis donc te répondre que des à-peu-près: un
+mariage célébré religieusement, selon les lois de l'Église, est valable
+aux yeux de l'Église, et n'est attaquable pour elle que si une des
+prescriptions qu'elle exige n'a pas été observée.
+
+--Je te propose un exemple: je me marie à l'étranger avec Léon devant un
+prêtre catholique en observant toutes les règles du mariage catholique,
+et je reviens ensuite en France, suis-je mariée?
+
+--Non, pour la loi.
+
+--Mais, pour l'Église?
+
+--Oui sans doute.
+
+--C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier à l'église
+une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?
+
+--À la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, à l'église vous
+ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage
+soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par
+l'autorité ecclésiastique au cas où les formalités exigées n'auraient
+pas été toutes observées.
+
+--C'est bien ce que je pensais, je te remercie.
+
+--Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne
+signifie rien.
+
+--Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire,
+comme un incrédule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles
+sont nombreuses, qui, même sans pratiquer la dévotion, considèrent le
+mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il
+n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient à prendre un mari
+qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Église; tu vois
+donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et
+même qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit,
+et je t'en remercie.
+
+--Veux-tu me payer mes honoraires?
+
+--C'est selon.
+
+--Avec une réponse.
+
+--Oh! alors volontiers.
+
+--À quand ce mariage?
+
+--La date n'est pas fixée, mais ce sera peut-être pour bientôt; au
+revoir, cher ami, et encore une fois merci.
+
+--Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: _Lugete veneres cupidinesque_.
+
+--Cela veut dire?
+
+--_De profundis_.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Léon qui l'attendait avec une
+impatience au moins égale à celle qu'elle avait eue elle-même la veille:
+
+--Enfin, te voilà? D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?
+
+--Voilà que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier;
+tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assuré que ce
+n'était point pour te faire connaître mes angoisses que je suis sortie
+ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit.
+
+--Malade?
+
+--Non, inquiète, tourmentée: j'ai réfléchi à ce que tu m'as dit à propos
+de ce voyage que ta mère te voudrait voir entreprendre.
+
+--Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait
+pas?
+
+--Et c'est justement pour cela que je me tourmente.
+
+--Ne m'as-tu pas dit toi-même que tu ne voulais pas que nous nous
+séparions?
+
+--Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a
+été le cri de l'égoïsme et de la passion: je n'ai pensé qu'à moi, qu'à
+mon amour, qu'à mon bonheur; je n'ai pensé ni à ton repos, ni à la santé
+de ta mère. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute
+la nuit j'ai donc réfléchi à ce cri qui m'avait échappé, et j'ai fait
+mon examen de conscience, me disant que quand, de ton côté, toi aussi tu
+réfléchirais, tu me condamnerais pour cette pensée égoïste.
+
+--Te condamner serait me condamner moi-même.
+
+--Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'à un certain
+point, de celui de ta mère. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais
+je n'ai pas voulu m'en tenir aux réflexions d'une nuit de fièvre, ce
+matin j'ai voulu demander un conseil sûr.
+
+--Et à qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?
+
+--À quelqu'un de qui tu ne peux pas être jaloux, car si bon que tu
+sois, il est encore meilleur que toi; si sensé, si ferme que tu sois, il
+est encore plus sensé et plus ferme que toi,--au bon Dieu. Je viens de
+la Madeleine. J'ai été bien longtemps, cela est possible, mais j'ai prié
+jusqu'à ce que la lumière se fasse dans mon esprit troublé et me montre
+la route à suivre.
+
+--Et de quelle route parles-tu? demanda Léon, qui était fort peu
+religieux de nature et d'éducation.
+
+--De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta
+mère: il faut que tu acceptes cette proposition.
+
+--Tu veux que je parte en voyage, s'écria-t-il, toi! c'est toi qui me
+donnes un pareil conseil?
+
+--Oh! le mauvais regard que tu m'as jeté. Ne détourne pas les yeux, j'ai
+lu ce qu'ils disaient; c'est une pensée de jalousie qui t'a arraché ce
+cri.
+
+--De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me
+conseiller de partir.
+
+--Oh! l'ingrat! Je pense à lui, je ne pense qu'à lui et à sa mère, je me
+sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage
+pour être libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma
+liberté, qui m'empêcherait de la prendre? Sommes-nous mariés? Non,
+n'est-ce pas? Je ne suis que ta maîtresse, et je puis te quitter demain,
+tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce
+pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepté
+cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non
+pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voilà en quoi le
+conseil judiciaire que tes parents t'ont donné est bon, c'est qu'en te
+liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve à chaque
+instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les
+choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je
+trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment même où cet amour
+s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne
+veux ni quereller ni me fâcher. Tu as eu une mauvaise pensée,
+oublions-la et revenons à ce que je te disais. Ta mère est malade, et tu
+dois tout faire pour lui rendre la santé; pour cela, le meilleur moyen
+c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre,
+en Amérique, en Asie, tandis que je serai à Paris, et tout de suite elle
+se rétablira. Voilà pour elle, à qui nous devons tout d'abord penser; si
+plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-même conseillé ce
+voyage, elle m'en saura peut-être gré. Maintenant, occupons-nous de toi.
+Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmenté et
+humilié par ces réclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. À
+ton retour, tu serais débarrassé d'eux, et cela aussi est un point
+important à considérer. Ce n'est pas le seul: au lieu de ménager ton
+argent, tu as été vite; espérant faire des bénéfices qui te
+permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parié aux courses et
+tu as perdu; de plus, toujours pour le même motif, tu as confié d'assez
+fortes sommes à ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait
+ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruiné
+lui-même en te perdant ton argent; de sorte que tu es présentement dans
+une assez mauvaise situation financière. Si tu voyages, tes parents
+seront obligés de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans
+doute assez largement pour que tu puisses économiser dessus quelque
+bonne somme qui, à ton retour, te sera utile. Voilà les pensées qui me
+sont venues à l'église, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la
+proposition de ta mère; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu
+feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille
+et satisfaite, ce qui est quelque chose.
+
+Tout cela était si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en
+être touché. Évidemment son devoir de fils était de donner à sa mère
+malade la satisfaction qu'elle demandait. Évidemment son intérêt à
+lui-même était de se débarrasser au plus vite de Brazier et de
+Rouspineau. Évidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec
+une délicate générosité: cela était d'une femme de coeur.
+
+Il ne pouvait véritablement que remercier celle qui avait eu assez
+d'abnégation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.
+
+Ce fut après avoir déjeuné avec sa chère Hortense, plus chère que
+jamais, qu'il se rendit chez sa mère.
+
+Quand celle-ci apprit qu'il consentait à partir, elle pleura de joie.
+C'était la première fois qu'il la voyait pleurer, car madame
+Haupois-Daguillon n'était pas femme à s'abandonner facilement à ses
+émotions.
+
+--Je ne mets qu'une condition à mon voyage, dit Léon en souriant
+doucement; si quinze jours après mon départ tu ne m'écris pas que tu es
+guérie, complétement guérie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce
+pas, que ce voyage sera un pèlerinage pour obtenir ton rétablissement.
+
+--Avant huit jours je serai guérie.
+
+Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son
+mari, pour qu'il vît Léon avant le départ de celui-ci, mais elle crut
+qu'il était plus sage d'éviter une rencontre dans laquelle pourraient
+s'échanger des reproches réciproques, et, au lieu de lui écrire de
+revenir, elle le pria de prolonger son absence.
+
+Ç'avait été une question longuement débattue de savoir où Léon
+voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le
+choix du pays à son fils, Cara avait fait adopter l'Amérique.
+
+--Ne fais pas les choses à demi, lui avait-elle dit, et pour que tes
+parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux
+États-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'intéressera, et puis, comme
+la dépense sera grosse, les économies que tu feras seront grosses aussi.
+
+Pendant les jours qui précédèrent son départ, Léon alla chaque matin
+passer deux heures avec sa mère, et le reste de son temps il le donna à
+Hortense: jamais elle n'avait été plus tendre pour lui; jamais elle ne
+l'avait aimé plus passionnément.
+
+Il devait s'embarquer à Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux
+hasard (arrangé il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des
+affaires qui l'appelaient à Manchester, il avait été convenu qu'il
+accompagnerait son jeune ami jusqu'à bord du paquebot. Comme cela on
+aurait la certitude que Cara n'était pas du voyage, au moins pour sa
+première partie.
+
+Ce fut donc seulement jusqu'à la gare du Nord que Cara put conduire son
+amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenés qu'ils se
+séparèrent: que de baisers que d'étreintes, que de promesses, que de
+serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures;
+jure encore. Cara était affolée; Léon était plus calme, mais cependant
+très-ému, très-attendri.
+
+Cependant, lorsque la portière de la voiture eut été refermée, et
+lorsque Léon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son
+appartement, elle était tout à fait calme.
+
+Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge
+et des robes; les malles étaient bientôt pleines.
+
+--Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras
+les reprendre et tu iras les déposer à la gare de l'Ouest, bureau de la
+consigne; prenons toutes nos précautions, et si la mère me fait
+surveiller, ce qui me paraît probable, elle en sera pour ses frais. Tu
+diras à la concierge que je suis malade et que je garde le lit.
+
+Léon devait s'embarquer le samedi à Liverpool; à midi, madame
+Haupois-Daguillon reçut une dépêche de Byasson:
+
+«Liverpool, 11 heures.
+
+«Ai quitté Léon sur le _Pacific_. Le vapeur prend la mer, beau temps.»
+
+Deux heures après, on remit à madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un
+exprès venait d'apporter:
+
+«La personne que nous avions mission de surveiller n'était point malade
+comme elle le prétendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout
+lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il
+rechercher où elle a pu aller?»
+
+Avant de répondre, madame Haupois-Daguillon étudia l'indicateur des
+chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller
+de Paris à Liverpool; cet examen la rassura; si Cara était partie le
+vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver à
+Liverpool avant le départ du _Pacific_.
+
+Alors elle répondit un seul mot à cette lettre: «Cherchez.»
+
+Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le résultat de cette recherche:
+le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller s'était
+embarquée au Havre sur le _Labrador_, en route pour New-York.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Les deux vapeurs le _Pacific_ et le _Labrador_ courent à toute vitesse
+sur l'Océan; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre de la
+Manche; les mêmes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur
+qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumées noires
+tracent la ligne qu'ils suivent.
+
+Sur le pont du _Labrador_ une femme à la toilette élégante, une
+Parisienne, Cara, une jumelle de courses à la main, sonde les
+profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui
+demande, mais sans préciser la question; si tous les vapeurs partis
+d'Europe le samedi pour l'Amérique suivent la même route.
+
+Sur le pont du _Pacific_, Léon regarde aussi la mer, mais il ne cherche
+rien à l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en
+vue; s'il promène les yeux çà et là, c'est en rêvant mélancoliquement.
+
+Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de liberté;
+il avait été si bien pris, si étroitement enveloppé par Cara, qu'il
+avait peu à peu cessé de s'appartenir, pour lui appartenir à elle,
+n'ayant pas une pensée, une sensation, un sentiment qui lui fussent
+propres ou personnels, tous lui étaient suggérés par elle, ou tout au
+moins étaient partagés avec elle. On ne se dégage pas facilement d'une
+pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille
+servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se façonne par
+l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisément, tout
+aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent
+leur personnalité: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide
+douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie à bord et la
+monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et
+grosse houle rendaient encore plus pesants. À qui parler? L'oreille qui
+l'écoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels
+il cherchait l'accord de sa pensée ne pouvaient lui répondre.
+
+Mais peu à peu il se laissa gagner par le charme mélancolique du voyage,
+la monotonie même des choses qui l'entouraient le pénétra, la répétition
+régulière de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain
+intérêt, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer
+celles qui avaient été si brusquement rompues par son départ.
+
+D'ailleurs la vie même du bord avait pris une activité pour l'équipage
+et pour les passagers un intérêt qu'elle n'avait pas pendant les
+premières journées où l'on s'éloignait de l'Europe; on approchait de
+Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours
+le moment critique de la traversée.
+
+La température s'était refroidie, l'air s'était obscurci, et l'on avait
+rencontré de grands icebergs qui, descendant du pôle, s'en venaient
+fondre dans les eaux chaudes du _Gulf Stream_; plusieurs fois le vapeur
+avait brusquement viré de bord, changeant sa route pour ne pas aller
+donner contre ces écueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis
+d'épais brouillards, plus froids que la neige avaient enveloppé le
+navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents,
+avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.
+
+--Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous coulés par
+eux?
+
+De pareilles questions discutées avec les officiers qui, dans leurs
+caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le
+pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'émotion.
+
+Quand Léon débarqua à New York, son état moral ne ressemblait en rien à
+celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'était arraché des bras de
+Cara à la gare du Nord.
+
+Si son père et sa mère, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru
+que les espérances du fonctionnaire de la préfecture de police étaient
+en train de se réaliser: la puissance de l'accoutumance était
+considérablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journées de
+voyage encore sans doute pour qu'elle fût tout à fait détruite. Alors,
+que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle
+était réellement?
+
+Avant son départ de Paris il avait été convenu qu'il descendrait au
+grand hôtel de la cinquième avenue, et c'était là qu'on devait lui
+envoyer des dépêches, s'il était besoin qu'on lui en envoyât; en tout
+cas, c'était là qu'on devait lui adresser ses lettres.
+
+De dépêches, il n'en attendait point; loin de s'aggraver l'état de sa
+mère avait dû s'améliorer, et il n'y avait pas à craindre qu'Hortense
+fût malade; triste, oui, ennuyée, mais non malade. Ce ne fut donc que
+par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas de
+dépêche à son nom.
+
+Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en remit
+une, et sa main trembla en l'ouvrant:
+
+«Arriverai par _Labrador_ peu après toi; n'écris à personne, ne
+télégraphie pas sans nous être vus.
+
+«HORTENSE.»
+
+Il resta stupéfait.
+
+Que se passait-il? Pourquoi cette dépêche? Pourquoi ce voyage? Pourquoi
+ne devait-il pas écrire? Pourquoi ne devait-il pas télégraphier?
+
+Toutes ces questions se pressaient dans sa tête troublée sans qu'il leur
+trouvât une réponse satisfaisante ou raisonnable.
+
+Cette dépêche, en plus de l'inquiétude qu'elle lui causa, n'eut qu'un
+résultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit plus
+qu'elle, il ne pensa plus qu'à elle, il fut à elle comme s'il était
+encore à Paris et comme s'il venait de la quitter.
+
+Pourquoi arrivait-elle?
+
+Était-elle jalouse?
+
+Il n'y avait guère que cette explication qui parût sensée, et encore
+avait-elle un côté absurde: une femme jalouse n'envoie pas une dépêche à
+celui qu'elle soupçonne.
+
+Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique française pour
+savoir quand devait arriver le _Labrador_; on lui répondit que, parti du
+Havre le samedi, il était attendu d'un moment à l'autre.
+
+Ainsi Hortense avait quitté le Havre le jour où lui-même s'embarquait à
+Liverpool: c'était là un fait qui rendait ce mystère de plus en plus
+inextricable.
+
+Le mieux était donc d'attendre sans chercher à comprendre ce qui
+échappait à des conjectures raisonnables.
+
+Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier où sa mère lui
+avait ouvert un crédit; cela occuperait son temps et calmerait son
+impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la
+finance.
+
+Il fit passer sa carte à ce banquier qui, depuis longtemps, était en
+relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le reçut
+plus que froidement. Alors Léon parla de son crédit.
+
+Sans répondre, le banquier prit une dépêche dans un tiroir et la lui
+présenta; elle était en français et ne contenait que quelques mots:
+
+«Considérez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de crédit
+annulée.
+
+«Haupois-Daguillon.»
+
+C'était marcher de surprise en surprise; mais, si la première était
+stupéfiante, celle-là en plus était outrageante.
+
+C'était sa mère qui annulait, par une dépêche adressée à son banquier
+et non à lui-même, le crédit qu'elle lui avait ouvert avant son départ,
+gracieusement, généreusement, sans même qu'il le demandât, et d'une
+façon beaucoup plus large qu'il ne paraissait nécessaire.
+
+Évidemment c'était quand sa mère avait appris le départ d'Hortense,
+qu'elle avait envoyé une dépêche; mais alors, pourquoi l'avoir adressée
+au banquier et non à lui? il y avait là une marque de méfiance qui lui
+causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait été celle faite
+par la demande de conseil judiciaire.
+
+Qu'elle crût qu'il l'avait trompée en se faisant accompagner par
+Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop
+se fâcher de cette absence de confiance; mais qu'elle le supposât
+capable de s'approprier indélicatement un argent qu'on lui refusait,
+cela malgré ses efforts pour se calmer, l'exaspérait et lui donnait la
+fièvre.
+
+Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le _Labrador_ arrivé,
+mais retenu à la quarantaine, pût débarquer ses passagers.
+
+Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspiré la dépêche
+au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait nécessité son
+voyage; il n'aurait plus à aller d'une interrogation à une autre, les
+brouillant, les enchevêtrant et n'arrivant à rien.
+
+De loin il l'aperçut, appuyée sur le bastingage, lui faisant des signes
+avec son mouchoir.
+
+Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu des
+passagers qui ne se hâtaient point, n'étant attendus par personne, elle
+arriva à Léon, et émue, palpitante, elle se jeta dans ses bras.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Ils montèrent en voiture pour se rendre à l'hôtel, et aussitôt Léon
+voulut interroger Cara.
+
+Mais, sans répondre, elle le regarda en le pressant dans ses bras:
+
+--Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis près de
+toi; je te tiens; on ne nous séparera plus; oh! ces douze jours! j'ai
+vieilli de dix ans. M'aimes-tu?
+
+--Tu le demandes?
+
+--Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut que
+je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive.
+
+--Mais qu'arrive-t-il?
+
+--Tu ne le sais pas?
+
+Disant cela, elle plongea dans ses yeux.
+
+--Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces yeux
+honnêtes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais qu'à te
+voir pour être rassurée.
+
+--Mais encore....
+
+--On a préparé une terrible machination pour nous séparer.
+
+--Qui?
+
+--Tes parents, ta mère: j'en ai la preuve que je t'apporte; quand tu
+auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons été trompés,
+dupés.
+
+Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il ne
+bronchait pas, qu'il ne se révoltait pas,--et cela était un point d'une
+importance décisive qu'il écoutât les accusations contre sa mère, sans
+même tenter de les arrêter.
+
+--Que dois-je lire?
+
+--À l'hôtel; jusque-là laisse-moi tout à la joie de te voir; puisque
+nous sommes réunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il faut que
+nous nous expliquions franchement, loyalement, sans arrière-pensée, et
+que nous sachions à quoi nous en tenir, non-seulement pour l'heure
+présente, mais pour l'avenir.
+
+Il voulut insister, elle lui ferma les lèvres avec un baiser.
+
+--Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je
+t'ai, je te tiens, je n'écouterai qu'un mot si tu veux bien me le dire:
+m'aimes-tu?
+
+Ils arrivèrent à l'hôtel et alors il voulut la prendre dans ses bras,
+mais elle se dégagea et le tint à distance.
+
+--Maintenant, dit-elle, l'heure des explications décisives a sonné; j'ai
+voulu, pendant ce trajet, n'être qu'à la tendresse et à l'amour;
+maintenant c'est notre vie qui va se décider.
+
+De son carnet elle tira un papier plié en quatre et le lui tendit:
+
+--Lis, dit-elle.
+
+Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait ce
+papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis
+qu'il restait assis.
+
+--Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que je
+dois faire.
+
+Ayant ouvert ce papier il courut à la signature; mais, après avoir lu le
+nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui
+dire qu'il jugeait inutile de continuer:
+
+--Lis, dit-elle d'une voix saccadée, ne vois-tu pas que tu me fais
+mourir?
+
+Il lut:
+
+«Je soussigné reconnais: 1° que c'est par ordre de madame
+Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon
+Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets
+souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison
+Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.»
+
+Comme il restait immobile, accablé, elle dit:
+
+--Tu connais l'écriture de Rouspineau, tu connais sa signature, tu ne
+les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu
+vois donc que cette reconnaissance est bien écrite par lui.
+
+Il ne répondit pas.
+
+--Tu vois aussi quel a été le rôle de Rouspineau, et comment on s'est
+servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer à quitter
+Paris, où l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie
+insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont joué
+le rôle qui leur était imposé, et ta mère elle-même a joué le sien dans
+la comédie de la maladie; enfin, on s'est moqué de toi.
+
+C'était lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout en attendant
+que chaque mot eût produit son effet, de façon à n'arriver que
+progressivement à sa conclusion.
+
+Tout à coup Léon releva la tête, et la regardant en face:
+
+--As-tu vu ma mère? dit-il.
+
+--Non.
+
+--As-tu vu quelqu'un envoyé par elle?
+
+--Personne.
+
+--Lui as-tu écrit?
+
+--Tu es fou.
+
+Comme elle ne connaissait pas la dépêche envoyée au banquier, elle se
+demandait ce que signifiaient ces étranges questions; mais son plan
+étant tracé à l'avance, elle ne voulut pas s'en écarter:
+
+--Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai
+appris le rôle joué par Rouspineau en cette affaire. Tout simplement en
+l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, été bien surprise par les demandes
+insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens à te
+poursuivre me paraissait étrange et jusqu'à un certain point
+inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille à qui ils ont prêté
+de l'argent: tu étais le premier à qui ils le réclamaient de cette
+façon. Le vendredi, veille de ton départ, Rouspineau, depuis longtemps
+déjà pressé par moi, se décida à parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai
+ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui
+payer les deux billets que tu dois encore, il consentit à m'écrire ce
+papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le
+samedi matin à Liverpool. Que faire? Il m'était impossible de te
+rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une dépêche, craignant
+qu'elle fût interceptée par ton ami Byasson, qui, tu dois le comprendre
+maintenant, ne t'avait accompagné que pour te surveiller et t'expédier
+comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les précautions
+étaient bien prises. Alors je résolus de te rejoindre ici. J'eus le
+temps de rentrer chez moi, de faire mes malles à la hâte, avec l'aide de
+Louise, et de prendre le train du Havre, qui part à minuit dix minutes.
+Arrivée au Havre, j'allai au télégraphe pour t'envoyer ma dépêche, puis
+je m'embarquai sur le _Labrador_; et me voici. Dans quelle situation
+morale je fis la traversée, tu peux l'imaginer: je voyais tout le monde
+conjuré pour te séparer de moi et je me demandais si tu n'étais pas
+d'accord avec tes parents.
+
+--Moi!
+
+--Cela était absurde et encore plus injuste, j'en conviens, mais toi
+aussi tu conviendras qu'il était bien difficile d'admettre que ta mère
+qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il était
+bien difficile d'admettre que ta mère avait pu toute seule machiner un
+pareil plan. J'ai quitté Paris décidée, je te l'avoue, à pousser les
+choses à l'extrême, pour trancher notre situation dans un sens ou dans
+un autre: ou nous nous séparerons franchement, ou je deviens ta femme;
+tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgré ton père et ta
+mère, à la condition de leur faire des sommations; si tu m'aimes comme
+je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que
+près de moi que tu peux trouver de l'affection et de la tendresse, si tu
+vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donné un conseil
+judiciaire, qui t'as déshonoré en te livrant aux moqueries des usuriers,
+qui s'est jouée de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul intérêt de
+son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hésites pas à me donner ton
+nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours témoigné; si tu
+hésites, retenu par je ne sais quelles lâches considérations mondaines,
+je n'hésite pas, moi, à me séparer d'un homme qui n'est pas digne d'être
+aimé.
+
+Elle avait prononcé ce discours, évidemment préparé à l'avance, en
+détachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Léon; c'était en
+arrivant seulement à son projet de mariage qu'elle avait pressé son
+débit, de manière à n'être pas interrompue. Ayant dit ce qu'elle avait à
+dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers
+mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre.
+
+Or, ce qu'elle lisait n'était pas pour la satisfaire: tout d'abord la
+surprise, puis l'embarras, puis enfin la répulsion.
+
+Mais elle n'était pas femme à se fâcher et encore moins à se décourager
+en voyant l'accueil fait à son projet.
+
+À vrai dire, elle l'avait prévu cet accueil. Elle connaissait trop bien
+Léon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la traversée
+elle préparait ce discours, qu'il allait lui répondre en lui sautant au
+cou et en écrivant à un notaire de Paris pour que celui-ci procédât aux
+sommations respectueuses. Cette hardiesse de résolution n'était pas dans
+le caractère de Léon. Si monté qu'il pût être contre ses parents,--et de
+ce côté elle l'avait trouvé dans les dispositions les plus favorables à
+ses desseins,--si exaspéré qu'il fût, il avait trop le sentiment de la
+famille, il était trop petit garçon, il était trop dominé par le respect
+humain pour risquer aussi franchement une déclaration de guerre à
+visage découvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup de tête,
+elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amérique, et à Paris même elle
+se fût fait épouser. Si, malgré ses prévisions, elle avait cependant
+parlé de ce mariage précédé de sommations, c'est parce qu'il était dans
+ses principes de ne jamais rien négliger de ce qui avait une chance, si
+faible qu'elle fût, de réussir. Or, comme il se pouvait que Léon, en se
+voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrât dans un accès
+d'exaspération qui lui ferait accepter cette idée de mariage, elle avait
+cru devoir la mettre en avant, quitte à se replier sur une autre, si
+celle-là était repoussée. Et, en conséquence, elle avait préparé cette
+autre idée dont la réalisation, pour lui donner des avantages moins
+complets que la première, n'en serait pas moins cependant pour elle un
+superbe succès qui couronnerait ses efforts.
+
+L'exaspération ne s'étant pas produite chez Léon au point de l'entraîner
+aux dernières extrémités, Cara ne commit point la maladresse de lui
+faire une scène de reproches, qui n'aurait abouti à rien de pratique.
+Elle était indignée de voir son embarras et son trouble, et c'eût été
+avec une véritable jouissance qu'elle lui eût reproché sa lâcheté en
+l'accablant de son mépris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en ce
+monde, et elle n'avait pas traversé l'Océan pour s'offrir des
+jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces
+hésitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux à faire; plus
+tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne
+devait lui dire que ce qui était utile.
+
+Jusqu'alors elle avait parlé debout devant Léon en le tenant sous son
+regard; mais, si cette position était bonne pour l'observer et le
+dominer, elle était mauvaise pour le toucher et dans un mouvement de
+trouble passionné lui faire perdre la tête.
+
+Elle vint donc se placer près de lui sur le canapé où il était assis:
+
+--Voilà dans quelles dispositions j'ai quitté Paris, dit-elle, décidée à
+t'obliger à la rupture ou au mariage, à la rupture si tu étais le
+complice de ta famille, ou au mariage si tu en étais la victime. Et ma
+résolution était si bien arrêtée que j'ai eu soin de prendre avec moi
+tous les papiers nécessaires à ce mariage: tes actes de naissance et de
+baptême, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en
+quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux
+pas qu'à cet égard il s'élève un doute dans ton esprit: j'avais ces
+actes depuis quelque temps déjà, bien avant que ton voyage fût décidé,
+les légalisations qui sont sur les actes de naissance en feront foi par
+leur date.
+
+Pourquoi avait-elle levé ces actes bien avant que le voyage de Léon fût
+décidé? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au succès de son
+plan que Léon ne pût pas croire qu'elle avait eu le temps de les obtenir
+entre le moment où Rouspineau avait parlé et celui où elle était partie,
+et la date de la légalisation était une réponse suffisante à cette
+question si Léon se la posait.
+
+Elle continua:
+
+--Pendant les premiers jours de la traversée, je m'affermis dans ma
+résolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de possible, il
+n'y avait que cela de digne.
+
+--Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais?
+
+--Remarque que j'étais dans une situation terrible: si je n'admettais
+pas que tu me trompais, je devais admettre que c'était ta mère qui te
+trompait, et, malgré tout, je n'osais porter une pareille accusation
+contre celle qui était ta mère, tant jusqu'à ce jour je m'étais habituée
+à la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse
+affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces
+jours de douleur, je n'ai pas quitté ma cabine. Cependant, cet état de
+maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calmé la fièvre et la
+colère qui me dévoraient quand j'ai quitté Paris. Une nuit que tout le
+monde dormait dans le navire et que le silence n'était troublé que par
+le ronflement de la machine et le gémissement du vent dans la mâture,
+j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un rêve, car je ne dormais
+pas. Écoute-moi sérieusement.
+
+--Je t'écoute.
+
+--Sans douter de la réalité de cette vision, malgré ton irréligion. J'ai
+vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idées, je sais que cela doit
+te paraître insensé; cependant cela est ainsi. Il me parle, et voici ses
+paroles: «Tu serais coupable de pousser ton ami à peiner ses parents.
+Mais tu serais coupable aussi de persévérer plus longtemps dans la vie
+qui est la vôtre.» Puis la vision disparut, et je restai livrée à mes
+pensées, m'efforçant de m'expliquer ces paroles qui m'avaient
+bouleversée. Le premier avertissement me parut assez facile à
+comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les
+sommations respectueuses à tes parents, qui seraient une si cruelle
+blessure pour leur vanité et leur orgueil; donc je devais renoncer à
+mon projet de mariage tel que je l'avais arrangé dans ma tête pendant
+ces si longues journées. Je ne suis pas femme à désobéir à la volonté de
+Dieu; je renonçai donc à ce mariage.
+
+Elle baissa les yeux comme si elle était profondément émue, mais elle
+avait été douée par la nature d'une qualité que l'usage avait
+singulièrement perfectionnée, celle de voir sans paraître regarder; elle
+remarqua que le visage de Léon, jusqu'alors douloureusement contracté,
+se détendit.
+
+Après un moment donné à l'émotion, elle poursuivit:
+
+--Le second avertissement était moins clair: comment ne pas persévérer
+dans la vie qui était la nôtre? La première idée qu'il s'offrit à mon
+esprit fut celle de la rupture: je devais me séparer de toi. S'il
+m'avait été cruel de renoncer à ce projet de mariage qui assurait mon
+bonheur pour l'éternité, combien plus cruelle encore me fut la pensée de
+la séparation! J'avais pu, après bien des combats, abandonner
+l'espérance d'être ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner
+toi-même, renoncer à notre amour, à mon bonheur, à la vie. Je me dis
+qu'il était impossible que telle fût la volonté de Dieu, et je cherchai
+un autre sens à ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouvé, et de
+ce moment j'ai abandonné ma cabine, guérie, pour monter sur le pont
+comme si j'étais insensible au mal de mer; voilà pourquoi je ne suis pas
+trop défaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je
+n'étais qu'un spectre: comment suis-je?
+
+Elle resta un moment assez long à le regarder dans les yeux, en face de
+lui, et si près, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe.
+
+Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui
+abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa
+tendrement.
+
+--Écoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi avec toute ton âme,
+sans distraction, sans pensée étrangère à ce qui nous occupe, car c'est
+ma vie que tu vas décider par un oui ou par un non; écoute-moi.
+
+Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais
+cette fois fiévreusement, passionnément.
+
+--Ce qui m'avait trompé, dit-elle, c'était la pensée que je devais
+renoncer à devenir ta femme. Ta femme par un mariage légal avec
+consentement de tes parents et publications, oui, à cela je dois
+renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de
+tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu;
+oui, voilà ce que je dois poursuivre, voilà ce que Dieu exige, voilà ce
+que je te demande, voilà ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voilà ce
+que je vais exiger de toi et ce qui amènerait notre séparation si tu me
+le refusais. Je t'ai demandé de m'écouter tout à l'heure, je te répète
+ma prière à tes genoux; avant de parler, avant de répondre, avant de
+prononcer le oui ou non qui va décider notre vie à tous deux, notre
+bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, écoute-moi jusqu'au bout.
+
+Elle se laissa glisser à terre, et, jetant les bras autour de Léon, elle
+resta serrée contre lui, la tête levée, le regardant ardemment:
+
+--Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus
+grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me
+vois à tes genoux te priant, te suppliant à mains jointes comme si je
+m'adressais à Dieu. J'aurais persisté dans ma première idée d'exiger de
+toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais
+dit simplement ce que je désirais et j'aurais attendu la réponse sans
+appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage légal
+m'aurait donné des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais.
+Par un mariage légal je me serais trouvée ta femme aux yeux de la loi,
+c'est-à-dire que j'aurais partagé ta fortune, celle que tu recueilleras
+un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porté ton nom,
+j'aurais été ton héritière pour le cas où tu serais mort avant moi. Cela
+eût compliqué ma demande de questions d'argent et d'intérêts qui
+m'eussent imposé une grande réserve. Dieu merci, cette réserve n'existe
+pas maintenant, et je n'ai pas à me renfermer dans une froide dignité.
+Je peux te prier, te supplier, faire appel à ta tendresse, à l'amour, à
+nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans
+craindre de mêler l'argent au sentiment, car ce mariage purement
+religieux, ne me donnera aucuns droits à ta fortune, je ne serai pas ta
+femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union
+sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voilà
+pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des
+hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.
+
+Ce n'était pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'était
+encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se
+serrant contre lui, l'enveloppant, l'étreignant, le fascinant: s'il y
+avait de l'habileté dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en
+avait-il dans la façon dont elle le disait: ce discoure eût pu laisser
+calme un indifférent, mais ce n'était pas à un indifférent qu'elle
+s'adressait, c'était à un homme qui l'aimait, qui était séparé d'elle
+depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps étudié dans son fort
+aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste
+connaît son clavier. Pendant toute la traversée, elle avait
+soigneusement travaillé les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et,
+dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'était livré aux
+hasards dangereux de l'improvisation.
+
+Que n'eût-elle pas espéré si elle avait pu savoir que celui sur qui elle
+exerçait déjà tant de puissance venait d'être frappé au coeur par un
+coup qui lui enlevait toute force de résistance! Connaissant la dépêche
+au banquier, ce n'eût peut-être pas été le seul mariage religieux
+qu'elle eût poursuivi.
+
+Elle reprit:
+
+--Pour être sincère, je dois dire que ce n'est pas seulement le repos de
+ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie entière,
+celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes
+parents poursuivront notre séparation; le passé nous annonce l'avenir;
+ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne réussiront pas? On est
+bien fort quand on est prêt à tout. Ce mariage nous défendra contre eux,
+et il me donnera la sécurité sans laquelle je ne peux plus vivre. Tu
+leur diras la vérité, et alors ils seront bien forcés de renoncer à la
+guerre. Qui sait même si ce ne sera pas la paix qui se fera quand ils
+auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras
+aussi comment les choses se sont passées, comment je n'ai voulu, comment
+je n'ai demandé que le mariage religieux quand je pouvais exiger
+l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par là à me
+connaître et, je l'espère, à m'estimer: Qui sait ce que deviendront
+alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous réunis?
+
+Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser à la réflexion le
+temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer.
+
+Puis, après avoir étreint Léon une dernière fois et lui avoir baisé les
+mains longuement en les mouillant de ses larmes brûlantes, elle se
+releva:
+
+--J'ai tout dit. À toi maintenant de prononcer. Jamais nous n'avons
+traversé une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que tu vas
+choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester à jamais,
+n'ayant d'autre souci que de me consacrer à toi tout entière et de te
+rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a été
+adoré. Tu dis non, et je m'éloigne pour ne te revoir jamais, car mon
+amour ne résisterait pas au mépris que tu me témoignerais en me refusant
+une juste satisfaction qui te coûtera si peu. Réduite aux termes dans
+laquelle je la pose, la question que tu as à trancher en ce moment
+consiste simplement à savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes pas. Tu
+m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc là le mot, le
+seul que tu as à dire: je t'aime. Tes lèvres l'ont prononcé bien
+souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point?
+
+Parlant ainsi, elle avait fièvreusement remis son chapeau et son
+manteau, puis, à chaque mot, elle avait avancé peu à peu vers la porte
+qu'elle touchait.
+
+Léon l'avait suivie.
+
+Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses
+yeux dans ceux de son amant.
+
+Ils restèrent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et elle
+s'abattit sur sa poitrine.
+
+Qu'avait-elle à demander de plus?--Il l'avait retenue.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Elle n'était pas femme à s'endormir dans le succès et à attendre
+patiemment que Léon fût disposé à réaliser l'engagement tacite qu'elle
+avait eu tant de peine à lui arracher.
+
+Il pouvait réfléchir lorsqu'il serait de sang-froid et revenir alors sur
+cet engagement.
+
+D'autre part il y avait à craindre que ses parents n'intervinssent
+auprès de lui, soit en accourant eux-mêmes d'Amérique, soit en faisant
+agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi à changer
+sa résolution, qui n'était pas assez ferme pour qu'on pût avoir pleine
+confiance en elle.
+
+Dans ces circonstances, le mieux était donc de ne pas perdre une minute
+et de faire célébrer aussi promptement que possible le mariage
+religieux.
+
+Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et
+rapidement en Amérique, mais elle ignorait en quoi consistaient au juste
+cette facilité et cette rapidité. On lui avait dit que l'acte de
+naissance et l'acte de baptême étaient les seules pièces qu'on exigeait;
+cela était-il vrai? Était-il vrai aussi que les délais entre la demande
+et la célébration étaient insignifiants? Elle voulait mieux que des
+on-dit plus ou moins vagues; c'était des certitudes qu'il lui fallait.
+
+Le lendemain matin, alors que Léon était encore au lit, elle sortit
+«pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de quelques
+minutes, le temps d'aller à l'église la plus voisine, et elle revenait».
+
+Ce fut en effet à l'église catholique la plus rapprochée qu'elle se fit
+conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra à la
+sacristie et demanda si elle pouvait parler à un prêtre qui fût Français
+ou qui entendît le français. À ces mots, un prêtre qui arrangeait des
+surplis dans un tiroir lui répondit avec un accent étranger
+très-prononcé qu'il était à sa disposition.
+
+Il se préparait à entrer dans l'église, croyant qu'il s'agissait d'une
+confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil
+pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui
+raconta l'histoire qu'elle avait préparée.
+
+Elle venait d'arriver à New-York avec son fiancé, et ils étaient pressés
+de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire bénir leur union
+par l'Église, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs délais;
+car si ces délais devaient les retenir à New-York, ils seraient obligés
+de se mettre en route avant d'avoir reçu le sacrement du mariage, ce qui
+serait une grande douleur pour leurs âmes chrétiennes: elle désirait
+donc qu'on abrégeât ces délais autant que possible; elle était disposée
+à payer toutes les dispenses nécessaires, et de plus à faire à la
+chapelle de la très-sainte Vierge un cadeau proportionné au service
+qu'on lui aurait rendu.
+
+L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point
+décisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariât avant leur départ
+pour l'Ouest. Mais le succès dépassa ses espérances, car le prêtre
+consentit à les marier à l'instant même, s'ils avaient les pièces
+exigées pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le prêtre
+l'avait mal comprise, et elle recommença ses explications. Le prêtre,
+après l'avoir patiemment écoutée, lui répéta ce qu'il lui avait déjà
+dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fût pas valable; mais le
+prêtre lui assura qu'il était au contraire indissoluble. Elle pouvait
+donc se présenter avec son fiancé quand elle le voudrait; ce jour même,
+le lendemain, et après s'être l'un et l'autre confessés, ils seraient
+mariés; ils n'auraient pas besoin d'amener des témoins, on leur en
+fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office.
+
+Tout autre qu'un prêtre lui eût tenu ce langage, elle eût cru qu'on se
+moquait d'elle; mais ces paroles étaient évidemment sérieuses; il ne lui
+restait donc qu'à profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et au plus
+vite; elle remercia ce prêtre si complaisant et lui dit qu'elle allait
+revenir bientôt avec son fiancé.
+
+Avant de rentrer à l'hôtel, elle s'arrêta chez un bijoutier et elle
+acheta un anneau ainsi qu'une pièce de mariage.
+
+Arrivée à l'hôtel, elle garda sa voiture, puis rapidement elle monta à
+la chambre de Léon; il était en train de s'habiller.
+
+--Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle.
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus à
+mon aise.
+
+--Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu fusses
+en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir.
+
+--Nous marier! s'écria-t-il en riant.
+
+Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que le
+prêtre de Saint-François venait de lui apprendre: ils étaient attendus;
+elle avait promis de revenir avant une demi-heure.
+
+Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette noire,
+simple et sévère.
+
+--Eh bien? dit-elle.
+
+--Mais un pareil mariage est absurde, dit Léon, il ne vaut rien.
+
+--Que t'importe? ne t'inquiète pas de cela; dis-moi que tu reviens sur
+ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que
+j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis
+pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison précisément
+pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera à rien; s'il ne
+l'est pas, ce que j'espère, ce que je crois, pourquoi le refuserais-tu
+aujourd'hui quand tu l'as accepté hier?
+
+Il n'y avait pas à répondre, ou plutôt il y avait trop de choses à
+répondre.
+
+La cérémonie fut bâclée en peu de temps; ils signèrent sur un registre,
+un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize
+ou quatorze ans signèrent après eux, puis le prêtre qui avait célébré la
+messe signa à son tour;--ils étaient mariés.
+
+Dans un rêve, les événements n'auraient pas marché plus vite.
+
+Était-ce possible?
+
+Précisément parce que la validité d'un mariage conclu dans ces
+conditions paraissait plus que douteuse à Léon, il voulut faire quelque
+chose de positif et de solide pour Hortense.
+
+Après leur déjeuner, il la fit monter en voiture avec lui, et il dit au
+cocher de les conduire dans Broadway à un numéro qu'il lui indiqua.
+
+--Où allons-nous? demanda-t-elle.
+
+--Tu vas le voir.
+
+Ils s'arrêtèrent à la porte d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et
+là, tout aussi promptement qu'à l'église Léon conclut une assurance en
+vertu de laquelle la compagnie s'engageait à payer à madame Hortense
+Binoche, sa femme, si elle lui survivait et après son décès la somme de
+cinquante mille dollars.
+
+Quand Léon eut payé la première prime, il montra son portefeuille à
+Hortense, il ne lui restait que quelques billets.
+
+--Voilà toute ma fortune, dit-il assez gaiement.
+
+Et il lui raconta comment le crédit qui lui avait été ouvert avait été
+presque aussitôt supprimé.
+
+--Ce qui est à la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous partagerons,
+et comme avec ce que j'ai apporté nous ne sommes pas tout à fait à sec,
+nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le
+Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes mariés en Suisse
+ou en Italie.
+
+Trois jours après le départ de Léon et de Cara, madame Haupois-Daguillon
+débarquait à New-York et descendait à l'hôtel que son fils venait de
+quitter.
+
+Elle accourait ayant tout quitté, tout bravé pour le sauver, mais elle
+arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, où? on n'en savait rien, pour
+l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas à le chercher, ni à courir après
+lui. Où le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher à cette femme?
+
+Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas complétement
+inutile; grâce au consul, pour qui elle avait une lettre de
+recommandation, grâce à un homme d'affaires actif et intelligent avec
+qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour
+l'Europe, que Léon s'était marié à l'église Saint-François devant l'abbé
+O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.
+
+Marié! Lui, son fils!
+
+Marié avec cette femme, une fille!
+
+Léon et Cara employèrent trois mois à visiter la région des grands lacs
+et à descendre le Saint-Laurent; c'était un vrai voyage de noces; jamais
+on n'avait vu jeunes mariés plus tendres; cependant il y avait des
+heures où le mari paraissait sombre et préoccupé; quant à la femme, elle
+était radieuse, tout lui plaisait, la séduisait, l'enchantait.
+
+Enfin ils s'embarquèrent à Québec pour Glasgow, et ce fut seulement
+après une promenade en Écosse, non moins sentimentale que celle du
+Canada, qu'il rentrèrent à Paris.
+
+Une surprise,--cruelle pour Cara,--les y attendait; le concierge de la
+rue Auber remit à Léon toute une liasse de papiers timbrés.
+
+De la lecture de ces assignations, il résultait que M. et madame
+Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullité d'un
+prétendu mariage conclu par leur fils, Léon Haupois-Daguillon, avec une
+demoiselle Hortense Binoche, devant un prêtre de l'église de
+Saint-François, à New-York (États-Unis), lequel mariage n'avait été
+précédé d'aucune publication, et avait été fait sans le consentement des
+père et mère du marié; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le
+mariage ainsi contracté était nul, et qu'il importait aux demandeurs de
+ne pas laisser écouler le délai prévu par l'article 183 du même Code
+pour porter leur action en nullité devant la justice.
+
+Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Léon les porta
+immédiatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de
+l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien à faire et qu'il était
+inutile de se défendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en
+France qui ne prononcerait la nullité d'un mariage conclu dans de
+semblables conditions: une seule chose était possible, c'était
+d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, après les délais
+légaux et les formalités en usage, de précéder à un nouveau mariage.
+
+--Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je
+vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.
+
+Comme Léon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la
+Madeleine, il aperçut une dame en grand deuil qui traversait le
+boulevard comme pour entrer à l'église; cette dame ressemblait d'une
+façon frappante à sa mère: même tournure, même taille, même démarche,
+c'était à croire que c'était elle.
+
+Mais cette pensée ne se fut pas plus tôt présentée à son esprit qu'il la
+chassa: cela n'était pas possible, c'était sa vision intérieure qu'il
+voyait; sa mère n'était pas en deuil.
+
+De qui serait-elle en deuil?
+
+Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barré le passage à
+cette dame, celle-ci s'arrêta et tourna à demi la tête du côté de Léon.
+
+C'était-elle! le doute n'était pas possible, c'était bien elle; mais
+alors que signifiait ce deuil?
+
+Instinctivement et sans réfléchir il traversa le boulevard en courant.
+
+Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les
+premières marches de l'escalier.
+
+--Mère? s'écria-t-il d'une voix étouffée.
+
+Elle se retourna et en l'apercevant tout près d'elle elle recula.
+
+--En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui?
+
+Elle le regarda un moment.
+
+--De mon fils, dit-elle.
+
+Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant
+écrasé, suffoqué.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Le théâtre de l'Opéra annonçait _Hamlet_, pour les débuts de
+mademoiselle Harol, dans le rôle d'Ophélie.
+
+C'était la première fois que Paris entendait ce nom, qui, disaient les
+journaux de théâtres, était celui d'une jeune chanteuse, Française
+d'origine, mais dont la réputation s'était faite en Italie à la Scala, à
+la Fenice, à la Pergola. Quelques articles avaient parlé des succès
+qu'elle avait obtenus sur ces scènes, mais Paris a autre chose à faire
+que de s'occuper de ce qui se passe à l'étranger, et toute réputation
+qu'il n'a pas consacrée, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe pas
+pour lui.
+
+Faite simplement, modestement et sans réclames tapageuses, l'annonce de
+ce début n'avait pas produit une bien vive curiosité dans le public:
+aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'était-elle pas celle d'une
+représentation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au plus
+avaient daigné se déranger, parce qu'on leur avait fait un service et
+surtout parce qu'ils n'avaient pas à employer mieux leur soirée
+ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil
+d'orchestre était vide.
+
+Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces fauteuils:
+il n'y avait pas de première représentation ce soir-là, et, ne sachant
+que faire, il était venu à l'Opéra plutôt pour ne pas se coucher trop
+tôt que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et dont il
+n'avait pas souci; ce n'était pas une de ces débutantes qui, par le
+bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention.
+
+Hamlet, en scène, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la
+fragilité des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se
+mit à examiner la salle, allant de loge en loge.
+
+Il était absorbé dans cet examen et il tournait le dos à la scène
+lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur
+le théâtre: une voix qu'il avait déjà entendue venait de réciter les
+premiers mots du rôle d'Ophélie:
+
+ Hélas! votre âme, en proie
+ A d'éternels regrets, condamne votre joie!
+ Et le roi, m'a-t-on dit, a reçu vos adieux!
+
+Ce n'était pas seulement cette vois qu'il avait déjà entendue; celle qui
+chantait, il l'avait déjà vue aussi!
+
+Madeleine!
+
+Et, n'écoutant plus, il regarda; mais l'éclairage de la rampe change les
+traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de
+théâtre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps
+la lorgnette braquée sans savoir à quoi s'en tenir.
+
+Il avait si souvent pensé à Madeleine qu'il devait être en ce moment le
+jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait
+son esprit.
+
+Cependant la ressemblance était véritablement merveilleuse: c'était
+elle, c'était sa tête ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux
+blonds, sa figure douce et pensive.
+
+Mais n'était-ce point Ophélie qui précisément ressemblait à Madeleine?
+quoi d'étonnant à cela; le type de la beauté de Madeleine n'était-il pas
+celui de la beauté blonde, vaporeuse et poétique?
+
+Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements
+éclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement à Hamlet, mais
+encore, mais surtout à Ophélie: en quelques minutes, le public,
+indifférent pour elle, avait été gagné et charmé.
+
+Byasson avait été trop occupé à regarder mademoiselle Harol pour avoir
+pu la bien écouter. Cependant il lui avait semblé que la voix était
+belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de
+l'opéra, et la voix de Madeleine, au temps où il l'avait entendue, était
+loin d'avoir cette étendue et cette sûreté.
+
+Il est vrai que, depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de trois
+ans, cette voix avait pu se développer par le travail.
+
+Mais où Madeleine, si c'était Madeleine, avait-elle pu travailler?
+
+On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; après avoir
+quitté la maison de son oncle, c'était donc en Italie que Madeleine
+avait été: cela expliquait que les recherches entreprises à Paris et à
+Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.
+
+C'était donc la passion du théâtre qui l'avait fait abandonner la maison
+de sans oncle.
+
+Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon
+n'eussent permis à leur nièce de se faire comédienne: en se sauvant,
+elle avait obéi à une irrésistible vocation.
+
+Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection très-vive et
+très-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette
+fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu
+qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle
+voulait accomplir, il était fier de voir qu'il ne s'était pas trompé
+dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.
+
+C'était pendant la cavatine de Laërte et le choeur des officiers qu'il
+réfléchissait ainsi; aussitôt qu'il put quitter sa place sans troubler
+ses voisins, il se hâta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans
+l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sût.
+
+Et il se dirigea vers l'entrée des artistes; mais, après avoir fait
+quelques pas, il s'arrêta, retenu par une réflexion qui venait de
+traverser son esprit.
+
+Pour que Madeleine sauvât Léon, il fallait qu'elle fût toujours
+Madeleine, la Madeleine d'autrefois.
+
+Qui pouvait dire ce qui s'était passé? qu'était devenue l'honnête et
+pure jeune fille après trois années de vie théâtrale, seule, sans
+affection, sans appui autour d'elle?
+
+Avant de voir Madeleine, avant de tenter une démarche auprès d'elle, il
+importait donc de savoir quelle femme il trouverait.
+
+Il revint sur ses pas, décidé à rentrer dans la salle et chercher
+quelqu'un, un journaliste ou un homme de théâtre, qui pût lui donner ces
+renseignements.
+
+Comme il traversait le vestibule, il aperçut justement un jeune musicien
+qui, faisant partie de l'administration de l'Opéra, devait être en
+situation mieux que personne de l'éclairer; il alla à lui.
+
+--Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous
+notre nouvelle chanteuse?
+
+--Charmante.
+
+--C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je n'ai
+jamais douté de son succès, mais j'avoue qu'il dépasse ce que je j'avais
+espéré. Ce que c'est que la beauté et le charme. Voici une jeune femme
+qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir;
+croyez-vous qu'elle eût fait la conquête du public avec cette rapidité,
+si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux.
+
+--Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui de
+son jeune ami et en l'accaparant.
+
+--Oui, mais c'est une Française, d'Orléans je crois. Elle est élève de
+Lozès, ce qui est bien étonnant, car l'animal n'a jamais formé une femme
+de talent; mais elle a travaillé aussi en Italie, où elle a débuté avec
+assez de succès pour qu'on m'ait envoyé la chercher. Elle a pour cornac
+un vieux sapajou d'Italien appelé Sciazziga, qui est bien l'être le plus
+insupportable de la création: avare, mendiant, pleurard. Elle vit avec
+lui.
+
+Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras.
+
+--Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga,
+l'idée que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu dire
+qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est
+bien gardée, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux chenapan
+qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de suite
+qu'elle a été élevée. Je n'ai pas entendu la moindre médisance sur son
+compte, et cela prouve bien évidemment qu'il n'y a rien à dire, car sa
+vie a été passée au crible, soyez-en sûr. Mais rentrons, le deuxième
+acte va commencer, et vous savez qu'elle paraît tout de suite; je vous
+recommande son air: «Adieu, ayez foi!»
+
+Byasson ne se laissa pas dérouter par le mot «Orléans»; se tenant bien,
+élevée, honnête, c'était Madeleine; ce ne pouvait être qu'elle; Orléans
+ne devait être qu'une tromperie pour dérouter les recherches; il n'était
+pas plus vrai que ne l'était le nom de Harol.
+
+Ah! la chère et charmante fille! elle était restée la Madeleine
+d'autrefois; elle pouvait donc sauver Léon et l'arracher des mains de
+Cara.
+
+Cette pensée empêcha Byasson de bien écouter l'air d'Ophélie; mais les
+applaudissements lui apprirent comment il avait été chanté; c'était un
+triomphe.
+
+À l'entr'acte suivant Byasson ne résista plus à l'envie d'aller voir
+Madeleine, car c'était bien, ce ne pouvait être que Madeleine; sans
+doute le moment n'était guère favorable à une visite, et la pauvre
+petite devait être toute à l'émotion de son début, mais il ne lui dirait
+qu'un mot.
+
+La façon dont il affranchit sa carte lui fit trouver quelqu'un pour la
+porter sans retard.
+
+Il n'attendit pas longtemps la réponse: un petit homme gros, gras,
+souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante où était M.
+Byasson.
+
+Celui-ci s'avança, croyant qu'on allait le conduire près de Madeleine.
+
+--_Z'est_ donc vous qui désirez voir la signora, dit le petit homme,
+_z'est oune_ impossibilité en ce moment, nous n'avons pas _oune
+minoute_. Vous _comprénez_, pas _oune minoute_. Désolation; _zé souis
+zargé dé_ vous _lé_ dire _dé_ la part _dé_ la signora, _ma_ demain elle
+vous _récévra_ avec satisfaction, _roue_ Châteaudun _noumero
+quarante-huit_, si vous _lé_ voulez bien. _Escousez, ze souis_ obligé
+_dé_ vous _qouitter_; vous savez _lé_ jour _d'oun débout_, pas _oune
+minoute_ à soi.
+
+C'était-là assurément le vieux sapajou nommé Sciazziga dont on avait
+parlé à Byasson, l'entrepreneur de Madeleine.
+
+Il s'éloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait _débouté_
+lui-même, il n'aurait certes pas été plus affairé, plus ému; mais, en
+réalité, n'était-ce pas pour lui que Madeleine débutait?
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain matin, après avoir lu trois ou quatre journaux qui tous
+étaient unanimes pour constater le grand, l'éclatant succès obtenu la
+veille à l'Opéra par mademoiselle Harol dans le rôle d'Ophélie, Byasson
+se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.
+
+Dans ses vêtements de deuil, madame Haupois-Daguillon était déjà au
+travail penchée sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver,
+parcourait les journaux du matin.
+
+--J'ai du nouveau à vous annoncer, dit-il à ses amis, en leur serrant
+la main joyeusement.
+
+--Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons reçu une bonne nouvelle, et
+j'allais aller chez vous tout à l'heure pour vous la communiquer.
+L'homme que nous avons chargé de surveiller Cara est venu nous apprendre
+hier soir qu'il avait la certitude que Léon était trompé. Il paraît que
+cette coquine n'a pu jouer son rôle plus longtemps. Après s'être imposé
+la sagesse pour arriver à ses fins, elle a trouvé que le carême était
+trop long, et elle est retournée à son carnaval. Elle va une fois par
+semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les
+perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouée d'un caprice pour
+Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la
+solidité du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Léon que c'est à peine
+si elle prend des précautions pour lui cacher cette double intrigue.
+
+--De qui est cette réflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre
+homme?
+
+--De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves
+matérielles de ce qu'il a découvert, mais il espère les avoir bientôt,
+et alors nous serons sauvés. Lorsque Léon aura ces preuves sous les
+yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il
+connaîtra cette femme et comprendra comment il a été abusé, entraîné,
+comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hésitera pas à se
+réunir à nous pour demander à la cour la confirmation du jugement qui
+déclare nul son prétendu mariage; de même il se réunira à nous encore
+pour poursuivre à Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez
+bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen était le seul
+bon pour réussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou
+l'autre retourner à son ruisseau? cela était logique, cela était fatal,
+il n'y avait qu'à attendre ce jour.
+
+--Je n'ai jamais prétendu que Cara ne retournerait pas à son ruisseau,
+répliqua Byasson, j'aurais plutôt cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que
+vous m'apprenez ne me surprend pas.
+
+--Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne paraît pas vous
+causer la même satisfaction qu'à nous.
+
+--C'est que je ne puis pas partager vos espérances.
+
+--Mon cher, vous avez toujours été trop pessimiste, dit M. Haupois avec
+humeur.
+
+--Et vous, mon cher, vous avez toujours été trop optimiste.
+
+--Les situations n'étaient pas les mêmes, dit madame Haupois-Daguillon.
+
+--Cela est parfaitement juste, répondit Byasson, et si je rappelle que
+j'ai cru ce mariage possible et même imminent quand vous ne vouliez pas
+l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours
+trompé. Eh bien, dans le cas présent, je crois que je ne me trompe pas
+encore en disant que ces preuves matérielles qu'on vous promet, on ne
+les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez
+maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des
+preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis disposé à
+croire, c'est dans des conditions où elle peut nier toutes les
+accusations de façon à abuser Léon, la seule chose importante pour elle.
+Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles
+convainquissent Léon, qui est trop complétement aveuglé pour voir clair
+en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans
+certaines préparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se réunisse à vous
+pour demander devant la cour la nullité de son mariage, pas plus que
+celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas
+d'importance, la cour prononcera cette nullité, avec ou contre lui,
+comme le tribunal de première instance l'a prononcée. Mais, pour le
+mariage religieux, la situation est bien différente; jamais la cour de
+Rome ne prononcera cette nullité si Léon lui-même ne la demande pas, et,
+s'il la demande, il n'est même pas du tout certain que vous l'obteniez.
+Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les résultats que vous
+espérez, et j'ai la conviction que, lors même qu'elles seraient
+éclatantes, Léon n'en poursuivrait pas moins ses sommations
+respectueuses, tant il est incapable de volonté entre les mains de Cara;
+n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisième acte, et qu'un mois
+après il pourra se marier, à Paris, malgré vous, et légitimement.
+
+Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long
+et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colère; pour
+madame Haupois, elle écoutait attentivement, examinant Byasson.
+
+Comme son mari allait répondre, elle lui coupa la parole.
+
+--Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi
+si vous n'aviez pas un autre moyen à nous proposer; vous auriez pitié de
+nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau à nous annoncer;
+qu'est-ce? je vous en prie, parlez.
+
+--Madeleine est à Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule
+que Léon peut être arraché des mains de Cara, une femme seule sera assez
+forte pour délier ce qu'une femme a lié; une influence salutaire
+détruira l'influence néfaste.
+
+--Léon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a épousé cette coquine.
+
+--Léon n'a aimé Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demandé à
+l'une de lui faire oublier l'autre; après une longue séparation, sans
+avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir même si elle
+vivait encore, il a pu se laisser séduire par Cara; mais le jour où
+Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra;
+j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles mêmes de Léon, quand
+il m'a affirmé qu'il n'avait pris une maîtresse que pour se consoler,
+mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimée, celle qu'il
+aimait toujours.
+
+M. Haupois laissa échapper un geste de mécontentement.
+
+--Où avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.
+
+Byasson aurait voulu ne pas répondre tout de suite à cette question, et
+c'était avec intention qu'il avait tout d'abord insisté sur l'influence
+décisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que
+Léon éprouvait pour sa cousine.
+
+Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eût été maladroit de
+vouloir s'échapper, et mieux valait encore aborder de front la
+difficulté.
+
+--Vous avez, dit-il, cherché toutes sortes d'explications au départ de
+Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine était née artiste, elle
+voulait être artiste. C'est pour cela qu'elle a quitté votre maison;
+c'est pour se faire chanteuse; elle a débuté hier à l'Opéra avec un
+succès que les journaux sont unanimes ce matin à constater: une grande
+artiste nous est née.
+
+--Comédienne!
+
+--Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous répondrai que
+Madeleine est devenue chanteuse comme Léon est devenu le mari de Cara:
+chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation à une
+femme, l'autre au travail et à l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et
+je l'ai retrouvée hier à l'Opéra chantant Ophélie avec le succès que je
+viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la
+scène que je l'ai reconnue, ma première pensée a été d'aller à elle pour
+lui demander si elle voulait sauver Léon. Heureusement je me suis arrêté
+en chemin. D'abord il était sage de s'assurer si Madeleine était
+toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnée telle que je la
+pouvais désirer. Puis il était sage aussi de savoir si vous étiez
+disposés à accepter son concours et à le payer du prix qu'il mérite au
+cas où elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous
+demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant
+d'ici. Si Madeleine vous rend Léon, puis-je, en votre nom, prendre
+l'engagement que vous consentirez à son mariage avec votre fils; puis-je
+loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez à rien
+de pratique et qui seul peut empêcher Léon de persister dans la voie où
+Cara le pousse?
+
+--Mais, cher ami ... s'écria M. Haupois évidemment suffoqué.
+
+Une fois encore la mère coupa la parole au père, la femme au mari:
+
+--Qui vous dit que Madeleine a éprouvé pour Léon les sentiments que vous
+croyez? Si cela a été, qui vous dit que cela est encore?
+
+--Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour
+Léon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle
+avait quitté votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner à un
+sentiment qu'elle savait n'être jamais approuvé par vous; enfin je crois
+que si, dans la carrière qu'elle a embrassée, elle a pu rester honnête
+comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a été gardée par ce sentiment.
+Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est
+certain aussi que si, contrairement à mon espérance, ce sentiment
+n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour
+votre belle-fille, Léon, avant deux mois, sera marié avec Cara par un
+mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclésiastiques ne
+pourront rompre. La question présentement se réduit à ceci: Qui
+préférez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Décidez.
+Maintenant laissez-moi vous répéter encore ce que je vous ai déjà dit.
+Léon ne consentira à voir les preuves dont vous attendez merveille que
+si Madeleine lui ôte le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez
+de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous hâterez son
+mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis
+pas un grand maître dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens
+possédés par la passion, et de ce que j'ai vu est résultée pour moi la
+conviction que, quand une femme est parvenue à mettre des verres roses
+aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut
+changer ces verres, celle-là les remplace avec une extrême facilité, et
+de ce jour ce qui était rose devient noir pour lui, c'est d'un autre
+côté qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait.
+Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'intérêt de votre fils
+et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une
+jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle
+Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.
+
+--Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.
+
+Mais madame Haupois intervint de nouveau.
+
+--Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tête; pour moi je suis
+accablée; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de
+notre part, que nous n'aurons rien à refuser à celle qui nous aura rendu
+notre fils..., si elle est digne de lui.
+
+
+
+
+III
+
+
+Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame
+Haupois-Daguillon, c'était un point capital d'avoir obtenu qu'ils
+accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur
+fils; il s'était attendu à des luttes; et celle qu'il avait dû soutenir
+avait été beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand l'idée lui
+était venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer à Cara.
+
+Cependant, pour avoir réussi de ce côté, tout n'était pas dit:
+maintenant il fallait voir ce que Madeleine répondrait; accepterait-elle
+le rôle qu'il lui destinait? Aimait-elle Léon? Voudrait-elle pour mari
+d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle à
+abandonner le théâtre?
+
+Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se
+rendait de la rue Royale à la rue de Châteaudun, et il était obligé de
+reconnaître qu'elles étaient graves, très-graves.
+
+Au _nouméro qouarante-houit_, comme disait Sciazziga, le concierge à qui
+il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui répondit de monter au
+troisième étage; là, une femme de chambre à l'air discret et honnête lui
+ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon très-convenable,
+qui n'avait que le défaut d'être beaucoup trop encombré; en le meublant,
+Sciazziga, qui avait fait pendant son absence gérer sa maison de
+commerce, avait profité de cette occasion pour vendre très-cher à son
+élève une quantité de meubles dont celle-ci n'avait aucun besoin.
+
+Byasson n'eut pas longtemps à attendre: presque aussitôt Madeleine parut
+et vint à lui les deux mains tendues:
+
+--Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et
+tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie de
+m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma réponse?
+
+--Ce serait moi, ma chère enfant, qui devrait vous demander si vous me
+pardonnez ma visite.
+
+--J'étais si émue que je n'ai pu ajouter à cette émotion celle que
+votre visite m'aurait donnée; j'avais besoin de calme, il me fallait
+aller jusqu'au bout sans défaillance, et j'avais peur de moi; c'est
+chose si terrible de paraître devant ce public indifférent qui, en
+quelques minutes, peut vous condamner à une mort honteuse; mais ne
+parlons pas de cela.
+
+--Votre triomphe a été splendide.
+
+--J'ai été heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, comment se porte mon
+oncle, comment se porte ma tante?
+
+--Ils vont bien, quoique depuis votre départ ils aient été cruellement
+éprouvés; quand vous les verrez, vous les trouverez bien vieillis; votre
+oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fièrement les
+Champs-Élysées, et votre tante n'a plus son activité d'autrefois; mais
+vous ne me demandez pas de nouvelles de Léon?
+
+Parlant ainsi, il l'avait regardée en face; il vit qu'elle pâlissait.
+
+--J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux.
+
+--Ah! vous savez?
+
+--Je sais ce que les journaux ont rapporté de ce procès, qui, je le
+comprends, a dû causer de terribles chagrins à mon oncle et à ma tante.
+Et lui ... je veux dire Léon, comment a-t-il supporté cette crise?
+
+--Nous n'avons pas vu Léon depuis longtemps; il a rompu toutes relations
+avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui.
+
+--Ah! pauvre Léon!
+
+--Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce.
+
+--Il est malheureux?
+
+--Très-malheureux, le plus malheureux homme du monde.
+
+--Mon Dieu!
+
+De nouveau il la regarda, elle paraissait profondément émue et troublée,
+et cependant elle n'était plus une enfant qui s'abandonne sans
+résistance à ses impressions; de grands changements s'était faits en
+elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la liberté et de
+l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermeté, son geste de
+l'ampleur, la jeune fille était devenue une jeune femme.
+
+--Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais être sincère
+avec vous et tout vous apprendre: Léon est tombé sous l'influence d'une
+femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme le
+bonheur pour lui consiste à rendre heureux ceux qu'il aime, il a été
+promptement dominé, sa volonté a été annihilée, et si complétement, que
+dans une heure de folie, n'ayant personne auprès de lui, seul en
+Amérique, il s'est laissé marier à cette femme. Comment cette folie
+a-t-elle été provoquée? c'est là le point intéressant, et je vous
+demande, mon enfant, de m'écouter avec la confiance que vous accorderiez
+à votre père, si vous l'aviez encore, comme un ami dévoué, qui a
+toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout son
+coeur.
+
+Sans répondre, elle lui serra la main dans une étreinte émue.
+
+--C'est non-seulement de Léon que je dois parler, c'est encore de vous,
+c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des vôtres. Le sujet
+est difficile, délicat, soyez indulgente, soyez patiente. Léon n'a pas
+pu vous voir sans vous aimer....
+
+--Oh! monsieur Byasson! s'écria-t-elle on détournant la tête.
+
+--Je vous ai demandé toute votre confiance et toute votre indulgence;
+laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de
+Léon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque Léon est
+revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert à son père
+et à sa mère en leur disant qu'il désirait vous prendre pour femme. M.
+et madame Haupois-Daguillon ont refusé leur consentement à ce mariage,
+par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualité qui, pour eux, à
+cette époque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a envoyé
+Léon en Espagne, et en son absence, à son insu, on a voulu vous faire
+épouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitté la maison de votre
+oncle, entraînée par votre vocation pour le théâtre, et dominée plus
+encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ...
+qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon
+intention n'est pas de chercher à savoir quel était alors l'état de
+votre coeur. Lorsque Léon revint, il fut véritablement désespéré. Il
+vous chercha partout, à Paris, à Rouen, à Saint-Aubin, et, de retour à
+Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle
+était sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, comme
+pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut
+alors que Léon fit la connaissance de cette femme. Comment se
+laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous répéter les mots mêmes dont
+il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oubliés:
+«Puisque ma famille m'empêchait d'épouser celle auprès de laquelle
+j'aurais vécu heureux, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été
+assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, que j'aime
+toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine,
+mais pour me consoler.» Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli qu'il
+a cherché auprès de cette femme; il y a trouvé la folie et la honte. Je
+vous ai dit qu'il s'était marié à New-York. Je vous ai dit que ses
+parents avaient demandé la nullité de ce mariage, laquelle a été
+prononcée. Mais Léon, de plus en plus aveuglé, affolé, a fait faire des
+sommations respectueuses à son père, et dans deux mois, si d'ici là rien
+ne l'arrête, il va épouser cette femme par un mariage cette fois
+indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arrêter, voulez-vous le sauver?
+
+--Moi!
+
+--Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents réduits
+au désespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est la plus
+misérable créature que la boue de Paris ait produite. Dites un mot, il
+est au contraire sauvé, car il vous aime, je vous le répète, il vous
+aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement à
+devenir sa femme. Vous allez me répondre que ses parents n'ont pas voulu
+de vous il y a trois ans, chère enfant, que leur orgueil a refusé ce
+mariage, mais depuis cet orgueil a été cruellement humilié; ils ont
+pendant ces trois ans durement expié leur faute, et aujourd'hui c'est en
+leur nom que je parle; voulez-vous accepter Léon pour votre mari? Je
+vous l'ai déjà dit, laissez-moi vous le répéter, c'est son honneur qui
+est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents.
+
+Byasson se tut; mais, au lieu de répondre, Madeleine ne balbutia que
+quelques paroles à peu près inintelligibles; alors il reprit:
+
+--Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquiétudes, vos
+angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets très-bien qu'avant de me
+répondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour mari est
+toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont été mieux justifiées que
+les vôtres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir voir; je
+serais le premier à vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point un
+engagement immédiat et définitif que j'attends de vous; ce n'est pas le
+oui sacramentel qu'on prononce à la mairie, c'est seulement, et pour le
+moment, votre aide et votre concours; voyez Léon, voyez-le, sachant à
+l'avance le danger qu'il court et comment il peut être sauvé, puis
+ensuite vous déciderez dans votre conscience et dans votre coeur, mon
+enfant.
+
+--Mais je ne suis pas libre.
+
+Ce mot abattit instantanément toutes les combinaisons de Byasson.
+
+--Votre coeur ... dit-il.
+
+--Ce n'est pas de mon coeur que je parle, répondit-elle avec un sourire
+désolé, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, pour neuf
+années encore, est à celui qui a payé mon éducation musicale.
+
+Byasson respira.
+
+--Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce
+souci; ce contrat qui vous lie à votre entrepreneur se déliera avec de
+l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous
+parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par
+l'argent.
+
+--Mais j'appartiens au théâtre. Si lorsque j'ai embrassé cette carrière
+je n'étais pas poussée par une irrésistible vocation, cette vocation est
+venue, je suis une artiste, j'aime mon art.
+
+--Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne viens
+pas vous éblouir de la fortune que vous trouverez dans ce mariage; c'est
+le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-là seul et
+non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour Léon, ce
+n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis
+avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette
+affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez pitié de
+lui, ma chère fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle dont
+seule vous êtes capable; sauvez-le.
+
+Madeleine resta pendant quelques minutes sans répondre, suivant sa
+pensée intérieure, le coeur serré, ne respirant pas; tout à coup elle se
+leva et passa dans la pièce d'où elle était sortie quand Byasson avait
+été introduit dans le salon. Elle resta peu de temps absente: quand elle
+reparut, elle avait un chapeau sur la tête et un manteau sur les
+épaules.
+
+--Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Byasson offrit son bras à Madeleine, et ils se dirigèrent vers la rue
+Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses études, sur ses
+débuts, sur sa vie de théâtre, et elle lui raconta combien les
+commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient été
+durs; elle lui fit aussi le récit de ses visites à Maraval et à Lozès.
+
+--J'ai eu bien des défaillances; j'ai eu aussi bien des dégoûts, dont le
+plus amer s'est trouvé dans l'existence en commun, une existence
+étroite, intime avec ceux à qui j'appartiens présentement, M. et madame
+Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de méchantes gens, mais nos goûts,
+nos idées ne sont pas les mêmes, nous n'avons pas été élevés de la même
+façon, nous n'envisageons pas les choses au même point de vue. Depuis
+trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittée d'une minute, je suis
+un capital pour eux et ils me gardent avec des précautions dont ils ne
+soupçonnent même pas l'inconvenance révoltante. C'est seulement
+lorsqu'il a été question de venir à Paris que j'ai stipulé une certaine
+liberté: pouvais-je consentir à paraître devant les personnes qui ont
+connu mon père ou qui connaissent ma famille, avec madame Sciazziga à
+mes côtés comme une duègne du théâtre espagnol? C'est la peur que je ne
+consente pas à venir à Paris, qui a arraché cette concession à
+Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivée, le mari et la femme vivent-ils
+dans des transes continuelles; et, tout à l'heure, quand nous sommes
+sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme
+nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne
+nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le théâtre?
+C'est là leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer
+l'engagement qui me lie à lui, il a stipulé un dédit de 200,000 francs
+au cas où je quitterais le théâtre avant l'expiration de cet engagement.
+À ce moment 200,000 francs c'était une grosse somme; mais maintenant je
+vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en
+continuant de partager mes appointements avec eux.
+
+Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon.
+
+En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler sous
+le sien.
+
+Il s'arrêta, et se penchant vers elle en parlant à mi-voix:
+
+--N'oubliez pas, chère enfant, que dans cette maison désolée vous allez
+remplir le rôle de la Providence.
+
+La première personne qu'ils trouvèrent en entrant dans les magasins fut
+Saffroy, qui, lorsqu'il aperçut Madeleine au bras de Byasson, resta
+immobile comme s'il était pétrifié.
+
+En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une
+importance de plus en plus prépondérante; les chagrins, les
+préoccupations, les voyages avaient paralysé M. et madame
+Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient dû abandonner une part
+de leur autorité, c'était Saffroy qui s'en était emparé pour ne plus la
+céder. Il voyait le jour proche où il prendrait en main la direction
+entière de la maison. Léon marié par un vrai mariage avec Cara, M. et
+madame Haupois-Daguillon accablés, ne pourraient pas rester à Paris; ils
+se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, à
+Noiseau; alors qui hériterait de cette maison si ce n'est lui? Qui se
+dévouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que
+voulait-elle? Qu'avait-il à craindre d'elle?
+
+Ces questions s'étaient à peine présentées à son esprit que Madeleine,
+ayant passé devant lui avec une courte inclination de tête, était entrée
+dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon.
+
+--Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de vos
+désirs, et elle a voulu vous apporter elle-même sa réponse à vos
+propositions.
+
+Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa tante,--celle-ci
+la serrant avec effusion dans ses bras,--Byasson sortit en ayant soin de
+bien refermer la porte.
+
+Après le premier moment donné aux embrassements, il y eut un temps
+d'embarras pour tous, qui, bien que court en réalité, leur parut long et
+pénible: ils ne disaient rien; ils évitaient même de se regarder.
+
+Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos à la
+cheminée, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait
+prononcer un discours, il se tourna à demi vers Madeleine:
+
+--Ma chère enfant, dit-il, je n'ai pas à revenir sur les propositions
+que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous
+souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre Léon
+pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous
+n'avons pas cru devoir accueillir cette idée de mariage lorsque Léon
+nous en a parlé pour la première fois. D'abord il faut que tu saches
+qu'à ce moment Léon ne nous a pas dit qu'il éprouvait pour toi une
+passion toute-puissante, il n'a alors parlé que d'un sentiment de vive
+tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement après
+ton départ qu'il nous a avoué cet amour. Cette explication préalable
+était indispensable, car elle te fait comprendre notre réponse. En
+principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui apportât une
+fortune égale à la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, il s'en fallait
+de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir à
+un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune était le seul
+reproche que nous eussions à t'adresser, mais, avec nos idées, il était
+décisif. Et il l'était d'autant plus que nous ne savions pas, je viens
+de te le dire, quelle était la nature du sentiment que Léon éprouvait
+pour toi; nous croyions à une simple inclination, à une affection entre
+cousins; c'était un amour, un amour réel, profond. Aujourd'hui, ma chère
+Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles étaient alors, et ce
+que nous demandons à celle que nous choisissons pour bru, c'est qu'elle
+nous ramène notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est qu'elle le
+sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne
+renonçons pas entièrement à nos idées de fortune pour Léon. Nous les
+modifions, voilà tout.
+
+Jusqu'à ce moment, M. Haupois avait parlé avec une certaine gêne; mais,
+arrivé à ce point de son discours, car c'était bien un discours, il
+reprit toute son aisance. Évidemment il se sentait sûr de lui, et
+maintenant il avait confiance dans sa parole:
+
+--Ce que nous voulons, c'est que Léon soit dans une belle position; il a
+été élevé pour cette position, il doit l'occuper, et puisque sa femme ne
+peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est à nous de
+fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre nièce, il est tout naturel
+que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de
+commerce à notre fils le jour de son mariage, et à toi notre nièce et sa
+femme, nous donnerons un million.
+
+C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. Haupois
+il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que
+dans la réalité. Un million de dot!
+
+Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait dû produire.
+
+--Je suis obligé de sortir pour quelques instants, dit-il, je te laisse
+avec ta tante, j'espère te retrouver.
+
+Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon fit
+entendre à Madeleine; elle ne chercha point à l'éblouir en faisant
+miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que
+d'affection, que de tendresse, que de famille.
+
+Et ce que Byasson avait dit elle le répéta, mais en mère qui cherche à
+sauver son fils.
+
+Madeleine fut beaucoup plus sensible à ce langage qu'elle ne l'avait été
+à celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessée.
+
+Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de
+pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de Léon, ce ne
+serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par
+amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par
+un sentiment de dévouement.
+
+Sa tante, en s'adressant à ce sentiment, produisit donc sur elle un tout
+autre effet que le million.
+
+L'émotion de la mère, sa tendresse, ses angoisses passèrent en elle, et
+quand elle vit sa tante, naguère si haute et si fière, se mettre à ses
+genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Léon, elle la releva en
+la serrant dans ses bras:
+
+--Je verrai Léon, dit-elle.
+
+--Mais il t'aime, chère enfant, il n'a jamais cessé de t'aimer, c'est
+pour t'oublier qu'il s'est jeté dans les bras de cette femme.
+
+--Qui sait si elle n'a pas réussi? avant que je vous réponde,
+permettez-moi donc de m'entretenir avec Léon, et soyez certaine que si
+je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous
+voulez croire....
+
+--Auquel nous croyons tous.
+
+--Soyez certaine que je ne penserai qu'à ce sentiment. Je n'ai pas le
+droit, chère tante, de me montrer bien rigoureuse, bien exigeante. Moi
+aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai à me faire pardonner.
+
+Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosité:
+
+--Et quoi donc? demanda-t-elle.
+
+--Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour
+femme à votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis comédienne, et,
+quoique ma conscience me permette de me tenir la tête haute partout et
+devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une
+tache sur mon front.
+
+À ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau.
+
+--Nous avons causé; Madeleine est la meilleure des filles, la plus
+tendre, la plus généreuse, nous nous entendrons.
+
+Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se rappela
+que pour lui c'était l'heure de sa promenade habituelle.
+
+--Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux Champs-Élysées?
+dit-elle.
+
+
+
+
+V
+
+
+Comment faire savoir à Léon que Madeleine était à Paris?
+
+Ce fut la question qu'on agita.
+
+Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui
+écrire; d'ailleurs, se décidât-on à employer ce moyen, il était à peu
+près certain que Cara recevait elle-même toutes les lettres qu'on
+adressait à Léon, et qu'elle ne les lui remettait qu'après un examen
+préalable; elle garderait donc celle où l'on parlerait de Madeleine.
+
+Byasson fut d'avis que le mieux était de procéder ouvertement,
+publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il
+raconterait à un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est-à-dire
+l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans
+tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangée avec la
+seule préoccupation de cacher plus ou moins habilement la source où on
+l'avait puisée.
+
+Si Cara exerçait son contrôle sur les lettres, elle ne pouvait pas se
+défier des journaux. Léon serait donc sûrement informé de la présence de
+Madeleine à Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que
+mademoiselle Harol n'était autre que mademoiselle Madeleine Haupois,
+fille d'un ancien magistrat, et nièce de M. Haupois-Daguillon, le
+célèbre orfèvre de la rue Royale; mais c'était là un secret qui devait
+éclater tôt ou tard, et mieux valait le révéler utilement que de laisser
+cette révélation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.
+
+Les choses s'arrangèrent ainsi, et grande fut la surprise de Léon
+lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frappé par
+son nom. En ces derniers temps, il avait eu le désagrément de voir son
+nom assez souvent imprimé dans les journaux, pour le reconnaître à
+première vue, même lorsqu'il était noyé au milieu d'un article. Cette
+fois ce n'était pas à la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait,
+c'était à celle des théâtres.
+
+Madeleine à Paris! Madeleine était cette chanteuse qui venait de débuter
+à l'Opéra avec un succès que tous les journaux célébraient!
+
+Justement Cara était absente; il n'eut point d'explication à donner,
+point de prétexte à inventer, il courut à l'Opéra et de l'Opéra rue
+Châteaudun.
+
+--Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se
+présenta.
+
+Il dit son nom; et ce fut en marchant fiévreusement en long et en large,
+les mains contractées, les lèvres frémissantes, qu'il attendit dans le
+salon où on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de
+ce qui l'entourait.
+
+Une porte s'ouvrit:--c'était elle.
+
+Il s'avança les bras ouverts.
+
+Elle s'arrêta.
+
+De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hésitation.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.
+
+Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'était
+donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-à-dire ceux de l'affection
+familiale, qu'il l'abordait.
+
+Elle l'embrassa comme lui-même l'embrassait.
+
+--Chère Madeleine, dit-il en s'asseyant près d'elle, te voilà, te voilà
+donc enfin!
+
+Sa voix était haletante, saccadée, ses mains tremblaient, évidemment il
+était sous l'influence d'une émotion profonde.
+
+Il la regarda longuement; puis avec un sourire:
+
+--Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux
+ont de l'éclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta
+physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?
+
+--Mais oui.
+
+Elle-même était profondément troublée, cette émotion l'avait gagnée;
+elle voulut réagir et ne pas s'abandonner:
+
+--Tu crois donc, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton enjoué,
+qu'une comédienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne
+peuvent pas être doux?
+
+--En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imaginé, j'ai
+été bouleversé, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir
+ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est
+revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais,
+comparé celle que je voyais, que je revoyais après l'avoir crue perdue,
+à celle dont j'avais gardé l'image dans mon coeur.
+
+Tout cela était bien tendre, bien passionné, et tel que Madeleine devait
+croire que Byasson ne s'était pas trompé en disant que Léon l'aimait
+toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amitié?
+d'amour?
+
+Lorsqu'elle avait pensé à la visite de Léon, elle s'était dit qu'elle
+devait garder son sang-froid et s'appliquer à l'écouter avec un esprit
+calme, à l'examiner, à le juger pour savoir ce qui se passait en lui et
+quels étaient présentement ses sentiments; mais voilà qu'elle n'était
+plus maîtresse de sa volonté, voilà qu'elle l'écoutait avec un coeur
+palpitant et troublé, voilà qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui,
+elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irrésistiblement
+entraînée par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'étendue
+ni la force,--elle l'aimait, malgré tout, malgré sa liaison, malgré son
+mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit où, faisant
+son examen de conscience, elle avait dû s'avouer cet amour, et même plus
+passionnément, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait
+souffert par lui.
+
+--Mais comment t'es-tu décidée à entrer au théâtre, dit-il, quand tu
+m'avais promis de m'écrire?
+
+--Je t'ai écrit.
+
+--Pour me dire que tu quittais la maison de mon père; c'était avant de
+prendre cette résolution que tu devais m'écrire. Que ne l'as-tu fait!
+
+Il prononça ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus
+profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de
+regrets, que de reproches, que de douleurs!
+
+--Tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec
+tes parents, et je n'ai pas voulu être la cause d'une rupture entre
+vous.
+
+--Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et à ton occasion!
+
+Il s'arrêta brusquement; puis, ayant passé sa main sur son front, il
+continua:
+
+--Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne
+convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi
+donc ce que tu as fait, où tu as été, où tu t'es cachée? Ta lettre
+reçue, je suis accouru à Paris pour te chercher, j'ai été à Rouen, à
+Saint-Aubin. Revenu à Paris, j'ai même fait faire des recherches par la
+police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais
+pour....
+
+Il allait dire: «pour moi», il se retint et reprit:
+
+--Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pensé au chagrin, au
+désespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au désespoir, le mot
+n'est pas trop fort appliqué au sentiment ... à l'affection que
+j'éprouvais pour toi. Mais voilà que je me laisse entraîner, ce n'est
+pas à moi de parler; c'est à toi.
+
+Alors elle lui fit le récit qu'elle avait déjà fait à Byasson, mais
+plus longuement, avec plus de détails, de manière à ce qu'il la suivît
+dans son existence à Paris, en Italie, à ce qu'il vît et connût ceux qui
+l'avaient entourée, particulièrement Sciazziga.
+
+Au moment où l'on parlait de lui, Sciazziga, annoncé par la femme de
+chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme était chez
+Madeleine, et il venait voir quel était ce jeune homme. Bien entendu il
+avait un prétexte, un bon prétexte bien arrangé, pour se présenter et
+interrompre, malgré _loui_, la signora _oune_ raison _impériouse_; mais
+Madeleine, qui ne se laissa pas prendre à cette raison _impériouse_, lui
+répondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait à
+causer d'affaires sérieuses avec son cousin,--ce fut toute la
+présentation,--et que plus tard elle l'entendrait.
+
+--Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en
+riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'à moitié
+fâchée de cette visite, elle te montre, au moins pour un côté, quelle a
+été ma vie depuis que j'ai quitté la rue de Rivoli: il y a un mois,
+Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrangé pour assister à
+notre entretien.
+
+Puis elle acheva son récit.
+
+--Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas été trop
+malheureuse; les commencements, il est vrai, ont été durs, mais enfin
+j'ai été favorisée par la chance; maintenant que j'ai vu de près les
+dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver
+heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?
+
+Il ne répondit pas tout de suite, et ce fut après quelques secondes
+d'embarras qu'il la regarda:
+
+--Tu as vu mes parents? demanda-t-il.
+
+--Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.
+
+--Alors, je n'ai rien à t'apprendre.
+
+--Ce n'était pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines
+bien, tes parents m'ont parlé de toi; je te disais que je me trouvais
+assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement,
+affectueusement: et toi?
+
+Il lui tendit la main:
+
+--Oui, dit-il, tu as raison; je dois te répondre franchement, car c'est
+l'amitié qui inspire ta question.
+
+Cependant, bien qu'il annonçât qu'il voulait répondre, il resta pendant
+assez longtemps silencieux, la tête basse:
+
+--Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chère Madeleine, je ne suis pas
+heureux. Le bonheur pour moi aurait été dans la vie de famille, avec la
+femme aimée, avec des enfants qui auraient été ceux de mon père et de ma
+mère. C'était là le rêve que j'avais fait quand j'étais jeune ... il y a
+trois ans. La fatalité a voulu qu'il ne se réalisât point. Je n'ai pas
+d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me
+plaindre la vie que je me suis faite.
+
+Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entraîner à
+en dire davantage.
+
+--Je te verrai bientôt, dit-il.
+
+--Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je
+sois prise par le théâtre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que
+je serais heureuse de chanter pour toi?
+
+--Tu chantes ce soir?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.
+
+--Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester à dîner avec moi: tu
+ferais un mauvais dîner, car je mange peu quand je dois chanter, mais
+nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et animé; et
+après dîner tu me conduirais au théâtre; tu aurais ainsi le plaisir de
+faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui
+tous les soirs marche dans mon ombre et ne dédaigne pas de remplacer mon
+habilleuse pour porter la queue de ma robe.
+
+Il eut un moment très-court, un éclair d'hésitation.
+
+Pour Madeleine, cette hésitation fut cruelle.
+
+--Qui va-t-il préférer? se demanda-t-elle avec angoisse.
+
+Elle voulut cacher son émotion sous un sourire:
+
+--Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dînette avec ta cousine?
+
+--Avec bonheur!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Léon fut obligé d'inventer une histoire bien compliquée pour expliquer
+et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout
+simplement qu'il était resté à dîner avec sa cousine Madeleine et
+qu'après dîner il avait passé sa soirée à l'Opéra. Qu'eût dit Cara qui,
+pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables scènes de
+jalousie? Combien souvent l'avait-elle interrogé curieusement sur cette
+cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les manières à
+savoir s'il l'avait aimée! Ne serait-elle pas malheureuse de ce dîner et
+de cette soirée? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un aveu
+inutile? Pourquoi éveiller ses soupçons? Pourquoi la faire souffrir dans
+le présent et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, les
+souffrances de la jalousie, et il tenait à les épargner à celle envers
+qui il se sentait des torts.
+
+Mais si cette histoire fut acceptée sans éveiller les défiances de Cara,
+celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour expliquer
+ses absences, ne le furent point de la même manière: jusqu'alors il
+sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi?
+
+Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art du
+mensonge ne s'acquiert pas facilement; à des dispositions naturelles, il
+faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et
+par le métier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce qu'on a
+invité de manière à le répéter la vingtième fois à l'improviste, comme
+on l'a dit la première après une savante préparation, voilà ce qui exige
+des qualités de mémoire et d'assurance qui sont rares. Ces qualités,
+Léon ne les possédait pas; non-seulement il n'avait pas le don de
+l'invention, mais encore il manquait de métier; ses histoires, qu'il
+cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les
+disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce
+de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un caractère
+de vraisemblance et d'autorité.
+
+S'il avait prudemment confisqué le journal où il avait lu le nom de
+Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle
+Harol, dont tout Paris parlait, était la cousine de Léon, et de là à
+conclure que c'était pour voir cette cousine que Léon s'absentait, il
+n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi.
+
+--Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine,
+mademoiselle Harol? lui avait-elle demandé le lendemain du jour où elle
+avait su qui était mademoiselle Harol.
+
+Il fut obligé de dire et de soutenir malgré l'évidence qu'il ne l'avait
+point vue encore.
+
+--Pourquoi ne la vois-tu pas?
+
+--Parce que je ne vois plus personne de ma famille.
+
+--Oh! une comédienne ne doit pas, il me semble, avoir la bégueulerie de
+tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma
+cousine; nous irons ce soir à l'Opéra.
+
+--Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que je ne veux pas m'exposer à rencontrer mon père ou ma mère
+qui doivent suivre les représentations de leur nièce.
+
+C'était la première fois que Cara rencontrait une résistance sérieuse
+chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut
+bien caractéristique, quoi qu'elle fît, elle ne parvint point à la
+briser. Elle alla à l'Opéra, mais Léon ne l'accompagna point, au moins
+dans la salle, car il profita de sa liberté pour aller rendre visite à
+Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle.
+
+Si Cara avait appris ces visites, elle eût vu tous les dangers de sa
+situation; mais n'ayant pas pris de précautions pour surveiller Léon,
+elle ignora où il avait passé sa soirée.
+
+--Je me suis promené, dit-il, quand elle lui demanda comment il avait
+employé son temps.
+
+Mais bientôt un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller à l'Opéra
+vint jeter sur cette situation une éblouissante lumière.
+
+Le moment était venu pour Léon d'adresser à ses parents le troisième
+acte respectueux après lequel, selon le langage de la loi, il pourrait
+passer outre à la célébration de son mariage. Deux jours avant
+l'expiration du délai dans lequel cet acte pouvait être signifié, il
+reçut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait de
+passer à son étude. Bien entendu, ce fut à Cara qu'on la remit; mais en
+voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de
+décacheter une lettre dont elle croyait connaître le contenu. C'était
+par Riolle que lui avait été recommandé le notaire de la Branche comme
+un homme capable de donner un peu de la considération dont il jouissait
+à ses clients, et elle avait toute confiance dans les recommandations de
+son ami Riolle.
+
+Léon se rendit donc à l'invitation de son notaire; celui-ci le reçut
+avec une figure grave et un air recueilli:
+
+--Monsieur, lui dit-il, le moment arrive où, selon vos instructions, je
+dois notifier à M. votre père et à madame votre mère le troisième et
+dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de procéder à cet
+acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas
+changé. De tous les actes de notre ministère, celui-là est peut-être le
+plus grave, et c'est chose tellement sérieuse qu'un mariage contracté en
+opposition avec la volonté de nos parents, que je croirais manquer aux
+devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une
+nouvelle et dernière affirmation de votre volonté calme et réfléchie. Il
+ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon rôle,
+puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et
+c'est ce que je fais en vous demandant de ne me répondre qu'après vous
+être recueilli.
+
+Léon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui prêter encore
+quelques instants d'attention:
+
+--En tout état de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre ces
+observations, qui pour moi, je vous le répète, sont affaire de
+conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai
+reçu une visite qui enlève à mon intervention tout caractère de
+spontanéité, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de votre famille,
+M. Byasson. Il m'a apporté des documents dont il m'a, jusqu'à un certain
+point, obligé à prendre connaissance, lesquels documents portent contre
+la personne que vous vous proposez d'épouser, des accusations de la plus
+haute gravité. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour vous les
+communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai
+pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas procéder à
+la dernière sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu M.
+Byasson.
+
+Léon aimait peu qu'on lui donnât des leçons; cette façon de disposer de
+lui l'exaspéra.
+
+--Il me semblait, dit-il, que vous étiez mon notaire et non celui de M.
+Byasson ou de ma famille.
+
+M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualité rare de ne
+pas se fâcher et de ne jamais se laisser emporter:
+
+--Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre
+notaire, c'est-à-dire, en prenant à coeur ce que je crois vos intérêts,
+que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure,
+monsieur, d'écouter la vôtre plutôt que votre susceptibilité qui, j'en
+conviens, peut en ce moment se trouver blessée. Mais réfléchissez,
+surtout voyez M. Byasson, et, après avoir fait acte d'homme raisonnable
+qui ne ferme point de parti pris les yeux à la lumière, nous reprendrons
+cet entretien. D'aujourd'hui en huit, à pareille heure, si vous le
+voulez bien, je serai à votre disposition.
+
+Léon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, fâché contre
+celui-ci, irrité contre son père et sa mère, furieux contre Cara qui ne
+l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspéré contre lui-même et
+changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il
+suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq
+jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonça de plus en plus dans sa
+colère. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraître avoir peur des
+révélations qu'on lui annonçait, il arriva un matin chez Byasson.
+
+Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage à Liverpool, le
+reçut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement:
+
+--Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu
+pénétrer jusqu'à toi, je t'aurais évité la peine de venir jusqu'ici, ce
+qui te fera peut-être gronder, et je t'aurais porté certains
+renseignements que tu dois connaître.
+
+--Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche.
+
+--Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a été chargé par tes parents
+de surveiller Cara....
+
+--Vous voulez dire ma femme, sans doute.
+
+--Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point
+là-dessus, je te prie. Tes parents ont donc chargé un homme de
+surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute
+s'il a dressé contre elle un acte d'accusation au lieu d'écrire un
+panégyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout simplement,
+sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte
+d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne
+pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la naïveté de
+vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux faire
+ta femme était ... était indigne de toi. Il n'y a donc dans ces pièces
+que des faits dont tu pourras contrôler l'exactitude. Quand tu auras lu,
+tu seras fixé. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de la
+Branche, et me trouvant assez embarrassé pour te faire parvenir ces
+pièces, j'ai pensé un moment à charger Madeleine de te les remettre.
+
+--Vous n'auriez pas fait cela!
+
+--Voilà un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien à
+ajouter. Prends ces pièces, tu les liras seul.
+
+Il hésita.
+
+--Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les brûleras.
+
+Il ne les brûla point.
+
+La plus longue de ces pièces était la copie des rapports de police
+dressés au moment où la duchesse Carami avait voulu arracher son fils
+des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'à cette
+époque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'était omis.
+
+Les autres pièces étaient les rapports de l'agent gui, depuis que Cara
+était revenue d'Amérique, l'avait surveillée jour par jour. Ils
+relataient les visites à Salzondo et à Otto dont M. Haupois avait parlé
+à Byasson; mais bien que détaillés et amplement circonstanciés avec ce
+soin méticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus
+insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve
+matérielle. C'étaient des allégations qui avaient tous les caractères de
+la vraisemblance; mais étaient-elles fondées?
+
+Il fallait les contrôler.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le temps n'était plus où le soupçon ne pouvait pas s'élever jusqu'à la
+zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculée; elle
+était descendue de ce trône et n'était plus qu'une simple mortelle.
+
+Pourquoi après tout?
+
+Pourquoi croire aveuglément qu'elle valait mieux que les autres?
+
+Terrible question que celle-là, et, à l'heure où elle se pose devant un
+amant, il y a déjà bien des chances pour qu'il admette que la femme
+qu'il a aimée et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison,
+vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.
+
+Fatalement elle conduisait à une seconde: pourquoi tant d'accusations
+contre Cara (elle était Cara maintenant), et pas une seule contre
+Madeleine? pour celle-ci, l'unanimité dans l'éloge, pour celle-là
+l'unanimité dans le blâme.
+
+Il saisirait la première occasion qui se présenterait, pour faire ce
+contrôle, et si les rapports étaient vrais, elle ne tarderait pas à se
+présenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite à Salzondo; il
+verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il
+verrait plus tard.
+
+Mais le jeudi suivant, qui justement était le lendemain, cette occasion
+ne se présenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas
+davantage.
+
+Se savait-elle surveillée, ou bien ces rapports étaient-ils faux?
+
+En réalité elle se tenait sur ses gardes.
+
+Tant qu'elle avait été sûre de Léon, elle avait agi librement, sans gêne
+et selon ses fantaisies: pourquoi eût-elle pris des précautions inutiles
+pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardât,
+qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il écoutât? Pourquoi se
+cacher d'un aveugle et d'un sourd!
+
+Mais du jour où elle avait remarqué des changements chez Léon et où elle
+s'était sentie menacée dans la toute-puissance de son influence,
+Salzondo et Otto lui-même l'avaient attendue inutilement; ce n'était pas
+le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient à courir avant
+le mariage, il fallait les consacrer à la raison et à la prudence;
+Pâques arriverait après ce temps de carême.
+
+Et, comme elle voulait que ce carême fût aussi court que possible, elle
+veillait avec soin à ce que les délais imposés par la loi pour les
+sommations respectueuses fussent rigoureusement observés. Grande fût sa
+surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point
+notifié à M. et madame Haupois-Daguillon le troisième et dernier acte.
+
+Que pouvait signifier un pareil retard? Était-il le fait du notaire ou
+de Léon?
+
+Elle s'en expliqua avec celui-ci:
+
+--Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas été faite? demanda Léon.
+
+--Riolle.
+
+--Riolle se mêle de ce qui ne le regarde pas: c'est à moi de demander la
+notification de cet acte, et non à d'autres.
+
+Et tu ne l'as pas demandée?
+
+--Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arrêt de la
+cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui déclare notre
+mariage nul, nous n'avons pas besoin de procéder à un nouveau mariage,
+et dès lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle
+le confirme, il sera temps à ce moment-là de recourir au dernier acte
+respectueux.
+
+--Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu étais franc, tu dirais que
+tu espères qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette
+espérance que tu ne veux pas que cette dernière sommation soit notifiée.
+
+--Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce
+moment de pousser les choses à l'extrémité; mon père et ma mère sont
+malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.
+
+--C'était lors de la première sommation qu'il fallait faire ces
+touchantes réflexions.
+
+--Lors de la première sommation, j'étais exaspéré par le procès en
+nullité de mariage, et tu as su mettre cette exaspération à profit pour
+m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus
+sous ce coup immédiat de la colère, je me suis calmé.
+
+--Dis que tu as réfléchi.
+
+--Si tu le veux: j'ai réfléchi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais
+des devoirs envers mes parents.
+
+--N'en as-tu pas envers moi?
+
+--Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer
+ta conscience qui s'éveillait; je l'ai accepté, bien qu'il ne me parût
+pas sérieux....
+
+--Parce qu'il ne te paraissait pas sérieux plutôt.
+
+--Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur à en supporter
+une; au revoir.
+
+Elle se jeta sur lui pour le retenir:
+
+--Léon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par pitié....
+
+Il se dégagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre à quatre,
+et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber à la rue de
+Châteaudun.
+
+Il était furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez
+Madeleine.
+
+Il resta trois heures rue Châteaudun à écouter Madeleine travailler:
+jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'âme et tant de charme; il
+était ravi, émerveillé, transporté.
+
+Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner près de Cara.
+
+--Quand te verrai-je? demanda Madeleine.
+
+--Bientôt.
+
+--Sais-tu que tu as été cinq jours sans venir.
+
+--Pardonne-moi, j'ai été très-occupé ... et surtout très-préoccupé,
+très-peiné.
+
+--Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consolé, au moins
+j'aurais essayé de te distraire.
+
+--À bientôt.
+
+--Quand tu pourras, quand tu voudras.
+
+S'il s'était sauvé pour éviter une scène, il était peu disposé à en
+subir une à son retour.
+
+Bien que ce fût l'heure du dîner, il ne trouva ni lumière allumée ni
+couvert mis dans la salle à manger; il sonna Louise, elle ne répondit
+pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour dîner
+dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profité pour aller se
+promener?
+
+S'il en était ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et
+dîner avec elle.
+
+De la salle à manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne;
+dans la chambre, elle était vide. Il crut entendre un bruit dans le
+cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment où il se
+dirigeait de ce côté, son flambeau à la main, une odeur douceâtre et
+vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il
+aperçut Hortense couchée tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne
+bougea pas. Ses yeux étaient clos, sa face était décolorée, une légère
+écume moussait au coins de ses lèvres. Il la prit et la releva, elle fit
+entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour
+de lui. Sur la table où il avait posé son flambeau se trouvait une fiole
+noire entourée d'étiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle était
+vide: sur l'étiquette blanche, il lut: _Laudanum de Sydenham_. Il revint
+à Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout
+sur ses pieds.
+
+Ce n'était pas la première fois qu'elle s'empoisonnait, c'était la
+seconde. À leur retour d'Amérique, au moment où il était question
+d'adresser des sommations à M. et madame Haupois et où il se refusait à
+cette mesure, elle avait déjà vidé une fiole de laudanum; il l'avait
+soignée et secourue en perdant la tête, ne sachant trop ce qu'il
+faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de
+tendresse, la couvrant de baisers, se jetant à ses genoux, lui disant de
+douces paroles, et il l'avait sauvée; peu d'instants après lui avoir dit
+qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.
+
+Cette fois, ce ne fut point de la même manière qu'il la soigna, ce ne
+fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Après
+l'avoir plantée sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la
+poussant, la secouant, il l'obligea à marcher jusqu'à la cuisine; là, il
+l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille où se
+trouvait le café que Louise préparait à l'avance pour ses déjeuners, il
+lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer
+les dents, il les lui écarta avec une cuillère, de force, et il lui
+entonna le café dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son
+bras, il la fit marcher en long et en large à travers tout
+l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait énergiquement.
+
+Quelle différence entre ce second traitement et le premier; entre les
+caresses de l'un et les bousculades de l'autre!
+
+Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait été
+celui du premier: elle ne tarda pas à ouvrir les yeux et à prononcer
+quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, à
+plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en
+regardant Léon, et tout à coup elle éclata en sanglots.
+
+Il s'était assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant
+que cette crise nerveuse fût calmée avant de lui parler.
+
+Ils demeurèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart
+d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui réfléchissant; ce fut elle qui
+la première rompit ce silence:
+
+--Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'écria-t-elle.
+
+--Parce que tu ne voulais pas mourir.
+
+--Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?
+
+--Parce que, n'y eût-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide
+fût vrai, je devais te soigner.
+
+--Brutalement; mais comment m'étonner de cette brutalité chez un homme
+qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle
+que tu as couru; c'est après t'avoir vu entrer au numéro 48 que je suis
+revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la
+prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infâme! la misérable!
+
+--Qui infâme? qui misérable? s'écria-t-il.
+
+--Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comédienne, la maîtresse
+de celui qui la traîne de ville en ville: tout le monde sait que ce
+vieil Italien est son amant: il est payé en nature.
+
+D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux
+poings crispés; le geste fut si furieux qu'elle courba la tête, mais il
+ne frappa pas. Après l'avoir regardée durant une ou deux secondes, il
+s'élança dans le salon; elle courut après lui; mais quand elle arriva
+dans la salle à manger, il fermait la porte de l'entrée; elle l'ouvrit;
+il avait déjà descendu deux étages: le rejoindre était impossible,
+l'appeler était inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle
+prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire épaisse; ainsi
+habillée elle descendit à son tour l'escalier; quand elle fut dans la
+rue, une voiture vide passait; elle arrêta le cocher et lui dit de la
+conduire rue de Châteaudun, n° 48; là il attendrait.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il
+avait besoin de marcher; la colère grondait dans son coeur et dans sa
+tête, la fièvre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmât
+l'une et qu'il usât l'autre par le mouvement.
+
+Il alla ainsi à grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans
+savoir où il était pendant près de deux heures. Puis, se trouvant sur la
+place de la Concorde, l'idée lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait
+par Madeleine que son ancien appartement était dans l'état où il l'avait
+quitté; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara.
+S'il avait eu sa clef, il aurait réalisé cette idée; mais, à la pensée
+d'aller sonner à la porte de son père pour demander cette clef à
+Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'était pas ainsi
+qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.
+
+Depuis longtemps, il n'avait point osé passer rue Royale, mais à cette
+heure il n'avait point à craindre la rencontre d'un employé. Arrivé
+devant la maison de son père, il vit une faible lumière à une fenêtre,
+celle du bureau de ses parents; sa mère était là penchée sur ses livres,
+travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse émotion le serra à
+la gorge.
+
+Il continua sa marche jusqu'à la gare Saint-Lazare, et là il se souvint
+qu'il n'avait pas dîné. Il entra dans un restaurant, et dit au garçon de
+lui servir à manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de prêt.
+
+Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer
+toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez
+lui rue Auber, puisqu'il était décidé à ne revoir jamais Cara.
+
+À ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit
+au garçon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du
+Havre.
+
+Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggéra l'idée d'aller
+au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait changé un billet de
+cinq cents francs le matin et il en avait gardé la monnaie, c'était plus
+qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.
+
+Bien qu'il fût seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il
+était trop agité, trop fiévreux, et puis il soufflait au dehors un vent
+de tempête qui secouait les vitres du wagon à croire qu'elles allaient
+se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, éclairés par
+la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis
+tout à coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages
+noirs, et des ondées rapides fouettaient les vitres.
+
+À Motteville, il aperçut une rangée d'énormes sapins couchés dans le
+champ les racines en l'air.
+
+En débarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au
+cocher de le conduire à la jetée, mais celui-ci ne put aller beaucoup
+plus loin que le musée.
+
+--Ma voiture serait culbutée par le vent, dit-il, en criant ces quelques
+mots dans l'oreille de Léon.
+
+Léon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en
+zigzag, la figure cinglée par le gravier: contre ce pavillon et contre
+la batterie des gens se tenaient abrités, risquant de temps en temps un
+oeil pour regarder la mer.
+
+Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui
+arrivaient de l'ouest on traînant sur la mer: çà et là dans ce mur noir
+s'ouvraient des trouées jaunes qui éclairaient l'horizon, mais, aussi
+loin que la vue pouvait s'étendre on n'apercevait qu'une immense nappe
+d'écume, sans une seule voile; bien que la marée ne fût pas encore
+haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetée.
+
+Léon resta environ une heure à regarder ce spectacle, puis l'idée lui
+vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau prêt à
+sortir: ce temps était à souhait pour son état moral.
+
+Pour revenir à l'avant-port il n'eut qu'à se laisser pousser par le
+vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se
+préparaient à sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait à Caen.
+Que lui importait un pays ou un autre jusqu'à ce qu'il sût ce qu'il
+ferait? pour aller à Caen la traversée serait plus longue, et cela ne
+pouvait pas lui déplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul
+passager qui eût osé braver ce gros temps; un matelot à qui il
+s'adressa, une pièce blanche dans la main, lui prêta une vareuse et un
+_surouet_ imperméables, et ainsi équipé, il resta pendant toute la
+traversée appuyé contre le mât d'artimon, secoué par la mer, bousculé
+par le vent, arrosé par les vagues, mais éprouvant intérieurement un
+sentiment d'apaisement.
+
+Arrivé à Caen, il ne s'y arrêta pas: Qu'avait-il à y faire? Il s'en
+alla à Saint-Aubin pour penser à Madeleine et revoir le pays où ils
+avaient vécu ensemble pendant huit jours. Le village était désert, ou
+tout au moins les maisons bâties au bord du rivage étaient closes; il
+semblait qu'on était dans une ville morte, dont tous les habitants
+avaient miraculeusement disparu: Pompéi ou le château de la _Belle au
+bois dormant_. Il trouva cependant un hôtel où l'on voulut bien le
+recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine,
+une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la
+grève où les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons
+dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'à Courseulles, dîna dans
+une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arrêtant de
+place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la
+lune, ou pour chercher les deux phares de la Hève qui disparaissaient
+souvent dans des embruns.
+
+Comme cette nuit ressemblait à celle où il était venu avec Madeleine et
+les pêcheurs, chercher à cette même place le cadavre de son oncle! cette
+lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les
+deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.
+
+Que n'avait-il parlé alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, à
+Paris, elle n'eut pas quitté la maison de la rue de Rivoli, elle ne
+serait pas devenue chanteuse, et lui....
+
+Il voulut chasser la pensée qui se présenta à son esprit, mais il n'y
+parvint qu'en évoquant l'image de Madeleine.
+
+Ah! comme il l'aimait!
+
+Et c'était là justement le malheur de sa situation: il aimait une femme
+qui ne pouvait être à lui, et il n'aimait plus celle à laquelle il était
+lié.
+
+Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le
+croyait, il devait être un objet de risée ou de mépris pour ceux qui le
+connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il était
+déshonoré; on peut donner sa fortune, son coeur à une femme perdue, on
+ne lui donne pas son nom.
+
+Et pendant toute la soirée, pendant la nuit surtout où il dormit peu,
+réveillé qu'il était à chaque instant par le hurlement de la tempête, le
+tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminée, les secousses
+qu'il imprimait à la porte et à la fenêtre, le balancement de la maison,
+cette pensée lui revint sans cesse, l'obséda, l'hallucina. Quand il
+s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses idées
+tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en
+tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la
+côte avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.
+
+Quand il se leva le lendemain matin, le vent était calmé et la pluie
+tombait à torrents; comme il était impossible de sortir, il resta au
+coin du feu; enfin les nuages passèrent et le temps s'éclaircit. Il put
+alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre à la mer, il
+remonta dans le village pour aller au cimetière, à la tombe de son
+oncle. Comme il longeait l'église, il aperçut devant cette tombe une
+femme inclinée dans l'attitude du recueillement et de la prière: bien
+qu'enveloppée dans un gros manteau et encapuchonnée, cette femme
+ressemblait à Madeleine.
+
+Il avança vivement: c'était elle.
+
+Mais, soit qu'elle ne l'eût pas entendu marcher sur la terre humide,
+soit qu'elle fût absorbée dans ses pensées, elle ne tourna pas la tête;
+alors à quelques pas d'elle, derrière elle, il s'arrêta et resta
+silencieux, la regardant, le coeur ému, l'esprit troublé.
+
+Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout à coup, elle eut
+un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en même temps un
+sourire se montra sur son visage baigné de larmes.
+
+--Toi! s'écria-t-elle en lui serrant les deux mains.
+
+Il les prit et les serra longuement.
+
+--Comment, tu as pensé à l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un
+ton heureux et avec l'accent de la gratitude.
+
+--Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que
+je suis ici; j'ai quitté Paris parce que j'étais malheureux, et je suis
+venu à Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser à toi et de revoir
+le pays où nous avions vécu ensemble pendant huit jours.
+
+Il dit ces dernières paroles comme si elles lui étaient arrachées par
+une force à laquelle il ne pouvait résister, puis, mettant le bras de
+Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetière.
+
+Ils se dirigèrent du côté de la mer, et jusqu'à ce qu'ils fussent
+descendus sur la grève déserte, Léon ne parla que de choses
+insignifiantes, là seulement il revint au sujet qu'il avait abordé dans
+le cimetière:
+
+--Sais-tu que ton arrivée ici est vraiment providentielle pour moi?
+dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer à Paris.
+
+--Tu veux ne pas revenir à Paris?
+
+--Chère Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par
+chagrin, je me suis jeté dans une liaison honteuse, et plus follement
+encore je me suis laissé entraîné à un mariage, qui, pour être nul
+légalement, n'en fera pas moins le désespoir de ma vie. Cette liaison,
+je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a poussé à
+cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me
+cacher en Amérique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans
+ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas
+emprunter. Or, m'en aller en Amérique sans rien, c'est m'exposer à
+mourir de faim. Veux-tu m'aider à aller en Amérique, et à y gagner ma
+vie en me prêtant l'argent nécessaire à cela? Cela est étrange, n'est-ce
+pas, que moi, héritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte
+quelques milliers de francs à une pauvre fille comme toi; enfin, c'est
+ainsi; ta pauvreté te permet elle de me prêter; de me donner ce que je
+demande à ton amitié, à notre parenté?
+
+--Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider à
+partir.
+
+--Il faut que je parte, cependant.
+
+--Pourquoi partir si tu sens, si tu es sûr que cette rupture est
+irrévocable?
+
+--Parce que ...--il hésita assez longtemps,--parce que, quand je me suis
+jeté dans cette liaison, ça été pour oublier une personne que ...
+j'avais aimée; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu
+cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais
+plus que je ne l'avais aimée. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le
+pût-elle, je ne puis pas lui demander d'être ma femme, car elle n'a pas
+de fortune et mes parents ne consentiraient jamais à l'accueillir comme
+leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une
+seconde fois sans le consentement de mon père et de ma mère; et tu
+comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.
+
+--Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?
+
+--Je ne pourrais pas l'avoir.
+
+--Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?
+
+--Madeleine!...
+
+--Si je te disais que ton père et ta mère m'ont demandé d'être ta
+femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que
+celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ils allèrent jusqu'au sémaphore de Bernières, et tous deux, à côté l'un
+de l'autre, Madeleine lisant ce que Léon écrivait, Léon lisant ce
+qu'écrivait Madeleine, ils rédigèrent leurs dépêches:
+
+«Cher oncle,
+
+«Tuez le veau gras; invitez pour dîner demain M. Byasson, et faites
+mettre le couvert de Léon ainsi que celui de votre fille.
+
+«MADELEINE.»
+
+«Chère mère,
+
+«Je te prie de vouloir bien faire préparer mon ancien appartement pour
+recevoir Madeleine; quant à moi, je demande à te remplacer rue Royale et
+à réparer le temps perdu,
+
+«LÉON.»
+
+Lorsque le lendemain soir ils arrivèrent rue de Rivoli, ils trouvèrent
+l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entrée de
+l'appartement de M. et de madame Haupois étaient grandes ouvertes, et
+dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravaté de blanc,
+ganté, prêt à annoncer les invités comme en un jour de grande fête.
+
+Et quelle plus grande fête pouvait-il y avoir, pour ce père et cette
+mère si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue à
+la maison paternelle!
+
+Madeleine avait voulu prendre le bras de Léon, mais il ne s'était pas
+prêté à cet arrangement.
+
+--Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens à ce qu'il soit bien
+marqué que c'est toi qui me ramènes.
+
+Mais ni le père ni la mère n'étaient en état de faire cette remarque:
+dans leur élan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul
+l'observa:
+
+--C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il
+ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est à vous seule qu'est
+dû ce miracle.
+
+La dépêche de Madeleine avait été exécutée à la lettre par madame
+Haupois-Daguillon: «Elle avait tué le veau gras,» et jamais dîner plus
+splendide et plus, exquis en même temps n'avait été servi chez elle; ce
+fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:
+
+--Il ne faut pas être trop heureux pour bien manger, dit-il; nous
+manquons de recueillement pour apprécier ce merveilleux dîner.
+
+Madeleine et Léon croyaient passer la soirée dans une étroite intimité,
+mais à neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annonça M. Le
+Genest de la Crochardière, le notaire de la famille.
+
+Que venait-il faire?
+
+M. Haupois-Daguillon se chargea de répondre à cette question que Léon
+s'était posée: il le fit avec une dignité tempérée par l'émotion.
+
+--Comme tu nous as fait part de ton désir de rentrer dans notre maison,
+dit-il, nous avons pensé, ta mère et moi, que ce ne pouvait pas être
+dans les mêmes conditions qu'autrefois; nous avons donc prié M. le
+Genest de dresser un projet d'acte de société dont il va te donner
+lecture et que nous réaliserons quand tu auras été relevé de ton conseil
+judiciaire. Notre Société est formée pour cinq années; elle te reconnaît
+une part de propriété égale à la notre; la raison sociale sera:
+Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid
+sera, si tu le veux bien, confiée à Saffroy.
+
+Ces derniers mots s'adressèrent à Madeleine autant qu'à Léon.
+
+La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le
+Genest de la Crochardière, homme discret et prolixe,-presque aussi
+prolixe en ses discours qu'en son nom,-occupèrent tout le reste de la
+soirée.
+
+Léon voulut conduire Madeleine jusqu'à la porte de son ancien
+appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi
+reconduire Byasson, car il avait à entretenir celui-ci d'une affaire
+délicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses
+parents.
+
+--Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associé de la
+maison Haupois-Daguillon pour lui prêter trois cent mille francs?
+
+--Je te préviens que si tu veux employer cet argent à payer le dédit de
+Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton père
+prend ce dédit à sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant à
+l'engagement que Madeleine a signé à l'Opéra, il sera expiré avant que
+vous puissiez vous marier.
+
+--Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu
+son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.
+
+--On prétend, au contraire, qu'elle lui a donné un gros bénéfice.
+
+--Ceci est affaire d'appréciation: de plus elle m'a prêté diverses
+sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnité que je lui dois
+valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je
+ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai obligé de m'adresser
+à mes parents, et cela me coûtera beaucoup; je ne voudrais pas mettre
+cette nouvelle dépense à leur charge, je voudrais, au contraire,
+l'acquitter avec mes premiers bénéfices.
+
+--Eh bien! je te les prêterai, mais à une condition qui est que je ne
+les verserai à Cara que le jour de ton mariage; et dès demain j'irai
+régler cette affaire avec elle.
+
+Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut reçu
+avec empressement.
+
+--Où est Léon? demanda-t-elle avec anxiété.
+
+--Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il
+devient l'associé: cette association est consentie en vue de son
+prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se célébrera quand la
+nullité du vôtre aura été prononcée par la cour de Rome.
+
+Cara ne broncha pas.
+
+--Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est
+parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empêcher:
+Léon aime sa cousine, et rien ne guérit mieux un ancien amour qu'un
+nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez
+cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie
+d'engager une lutte qui, pour n'être pas dangereuse, n'en serait pas
+moins agaçante, je vous offre trois cent mille francs que je prends
+l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici
+là vous nous laissez en paix.
+
+--Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validité de
+mon mariage?
+
+--Rien; nous sommes sûrs d'obtenir la nullité que nous demandons, nous
+ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs
+c'est une belle somme et qui représente largement les sacrifices que
+vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.
+
+Elle pâlit et ses lèvres se décolorèrent; mais elle se raidit et, par un
+effort de volonté, elle parvint à amener un sourire sur ses lèvres
+frémissantes:
+
+--Vous aviez voulu m'étrangler comme une bête malfaisante, dit-elle,
+vous réalisez aujourd'hui votre désir.
+
+--Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les
+chiffons de papier qui les enveloppent.
+
+Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la
+force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait
+pas reconquérir Léon en perdant Madeleine, ce qui était sa seule chance
+de succès; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider;
+d'ailleurs, après un moment de dépit, il s'était résigné à toucher ses
+deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment
+pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret
+«_qué dé_ voir _oune_ grande artiste finir misérablement dans _oune
+mariaze bourzeois_.»
+
+Battue de ce côté, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille
+francs, n'eut plus d'espérance que dans la validité de son mariage, car
+il était bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas
+pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullité de ce mariage, elle lui
+payerait cher son acquiescement à la demande en nullité: c'était une
+dernière carte à jouer, et il fallait la jouer sérieusement;
+malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.
+
+Malgré l'apparente confiance de Byasson, il n'était pas du tout prouvé
+que Rome prononçât jamais cette nullité.
+
+M. et madame Haupois s'étaient adressés à un personnage influent,
+disait-on, et qui déjà avait fait prononcer la nullité d'un mariage
+conclu entre un banquier allemand et une Française; mais ce personnage,
+tout en se faisant donner de l'argent, n'avançait à rien, et répondait
+toujours que l'affaire était grave, qu'il fallait attendre, etc.
+
+Impatientée d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et,
+se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'éloquence d'une
+mère comment son fils avait été marié. Elle obtint alors qu'une enquête
+serait ouverte à l'archevêché de Paris, conformément à la bulle de
+Benoit XIV (_Dei miseratione_) et que le résultat en serait transmis à
+la sacrée congrégation du concile qui examinerait la validité de ce
+mariage.
+
+Ce fut devant ce tribunal de l'officialité diocésaine que comparurent
+Léon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu
+connaissance des faits se rapportant à ce mariage; malgré l'habileté de
+sa défense, Cara fut convaincue de n'avoir été en Amérique que pour
+éluder la loi canonique et d'avoir trompé l'abbé O'Connor. Comme il
+fallait innocenter celui-ci de la légèreté avec laquelle il avait
+célébré ce mariage, elle fut chargée de toute la responsabilité, et la
+nullité fut prononcée.
+
+Aussitôt les publications légales furent faites à Noiseau et à Paris, et
+tout se prépara pour le mariage de Léon et de Madeleine.
+
+Bien que Cara eût paru subir les conditions qui lui avaient été imposées
+par Byasson, celui n'était pas sans crainte pour le jour de la
+cérémonie. Comment l'empêcher d'entrer à l'église, et au pied de l'autel
+de se jeter entre Léon et Madeleine.
+
+Elle était parfaitement capable de jouer cette scène mélodramatique, et
+le souvenir de son discours devant le tribunal lors du procès engagé à
+propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines
+circonstances elle pouvait très-bien préférer la vengeance à l'intérêt.
+
+La peur de ce scandale détermina Byasson à aller voir l'ami qu'il avait
+à la préfecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la
+cérémonie à l'église et à la mairie, plusieurs invités à l'air martial,
+paraissant assez mal à l'aise dans leurs gants et que personne ne
+connaissait.
+
+Rien ne troubla cette double cérémonie, ni le dîner, ni le bal qui eut
+lieu sous une tente dressée dans la cour d'honneur du château de
+Noiseau.
+
+De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua à cette soirée; il
+quitta Noiseau après le dîner, et à dix heures, il arrivait rue Auber,
+portant dans ses poches trois cent mille francs.
+
+Cara l'attendait; elle reçut les billets et les compta avec un calme
+parfait:
+
+--Maintenant, dit-elle, nous avons une dernière affaire à traiter:
+combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de
+Léon, très-tendres, quelquefois passionnées, d'autres fois légères, et
+si j'en envoie une chaque jour à madame Haupois jeune, je crois que
+celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.
+
+Byasson resta un moment embarrassé, puis il allongea la main vers le
+paquet de lettres:
+
+--Vous permettez? dit-il.
+
+--Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.
+
+--Non, merci, je ne tiens pas à entendre, il me suffit de voir.
+
+Et il feuilleta les lettres qui étalent rangées dépliées les unes
+par-dessus les autres:
+
+--Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il après son examen, cela
+leur ôte pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles
+portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont
+en cet état, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez à madame
+Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous
+avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'écriture de son mari.
+Désolé de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espère que celle
+des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve
+de Léon, comme vous en manifestiez le désir autrefois.
+
+Ces trois cent mille francs ne suffirent pas à cela cependant, car deux
+ans après, le lendemain du baptême de son second petit-fils, M.
+Haupois-Daguillon reçut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara
+était dans une fâcheuse situation:
+
+«Monsieur,
+
+«Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont
+celles que votre fils m'écrivit, et c'est tout ce qui me reste de lui.
+
+«Je vous les remets ne voulant pas m'adresser à lui pour me secourir
+dans la position désespérée où je me trouve: je vais être expulsée de
+mon logement et mon pauvre mobilier va être vendu si jeudi je ne paye
+pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille
+francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue
+Drouot.
+
+«Veuillez agréer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une
+femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne
+sera plus pour tous que
+
+«CARA».
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA ***
+
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+works.
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd">
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Cara, by Hector Malot.</title>
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cara
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: July 26, 2004 [EBook #13027]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Wilelmina Mallière and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<br />
+
+<br />
+
+<h1>CARA</h1>
+<h3>PAR</h3>
+<h1>HECTOR MALOT</h1>
+<h5>E.D.</h5>
+<h5>PARIS</h5>
+<h4>E. DENTU, &Eacute;DITEUR</h4>
+<h5><i>Libraire de la Soci&eacute;t&eacute; des Gens de Lettres</i></h5>
+<h5>PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORL&Eacute;ANS</h5>
+<h4>1878</h4>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h4>&nbsp;D&eacute;di&eacute;</h4>
+<h4>&Agrave; FERDINAND
+FABRE</h4>
+<h4>Son ami</h4>
+<h4>H.M.</h4>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br />
+<h2>CARA</h2>
+<h2>PREMI&Egrave;RE PARTIE</h2>
+<p style="font-weight: bold; text-align: center;">HAUPOIS-DAGUILLON
+(Ch. P.), [Poin&ccedil;on] <i>orf&egrave;vre fournisseur des
+cours
+d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Gr&egrave;ce</i>, rue Royale,
+maisons &agrave;
+Londres Regent street, et &agrave; Madrid, calle de la Montera.&#8212;(0)
+1802-6-19-23-27-31-44-40.&#8212;(P.M.) Londres, 1851.&#8212;(A) New-York,
+1853.&#8212;Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867.</p>
+<p>C'est ainsi que se trouve d&eacute;sign&eacute;e dans le <i>Bottin</i>
+une maison
+d'orf&egrave;vrerie qui, par son anciennet&eacute;,&#8212;pr&egrave;s d'un
+si&egrave;cle
+d'existence,&#8212;par ses succ&egrave;s artistiques,&#8212;(0)(A) m&eacute;dailles
+d'or et
+d'argent &agrave; toutes les grandes expositions de la France et de
+l'&eacute;tranger,&#8212;par sa solidit&eacute; financi&egrave;re, par son
+honorabilit&eacute;, est une
+des gloires de l'industrie parisienne.</p>
+<p>Jusqu'en 1840, elle avait &eacute;t&eacute; connue sous le seul nom
+de Daguillon; mais
+&agrave; cette &eacute;poque l'h&eacute;ritier unique de cette vieille
+maison &eacute;tait une
+fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajout&eacute; le nom de son
+mari &agrave;
+celui de ses p&egrave;res: Haupois-Daguillon.</p>
+<p>Ce Haupois (Ch. P.) &eacute;tait un Normand de Rouen venu, dans une
+heure
+d'enthousiasme juv&eacute;nile, de sa province &agrave; Paris pour
+&ecirc;tre statuaire,
+mais qui, apr&egrave;s quelques ann&eacute;es d'exp&eacute;rience,
+avait, en esprit avis&eacute;
+qu'il &eacute;tait, pratique et industrieux, abandonn&eacute; l'art
+pour le commerce.</p>
+<p>Il n'e&ucirc;t tr&egrave;s-probablement &eacute;t&eacute; qu'un
+m&eacute;diocre sculpteur, il &eacute;tait devenu
+un excellent orf&egrave;vre, et sous sa direction, qui
+r&eacute;unissait dans une
+juste mesure l'inspiration de l'artiste &agrave; l'intuition et
+&agrave; la prudence
+du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un
+d&eacute;veloppement qui
+aurait bien &eacute;tonn&eacute; le premier des Daguillon si, revenant
+au monde, il
+avait pu voir, &agrave; partir de 1850, la chiffre des inventaires de
+ses
+h&eacute;ritiers.</p>
+<p>Il est vrai que dans cette direction il avait &eacute;t&eacute;
+puissamment aid&eacute; par
+sa femme, personne de t&ecirc;te, intelligente, courageuse,
+r&eacute;solue, &acirc;pre au
+gain, dure &agrave; la fatigue, en un mot, une de ces femmes de
+commerce qu'il
+n'&eacute;tait pas rare de rencontrer il y a quelques ann&eacute;es
+dans la
+bourgeoisie parisienne, assises &agrave; leur comptoir ou
+derri&egrave;re le grillage
+de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant
+dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir.</p>
+<p>En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point
+eu
+pour but de quitter au plus vite les affaires, apr&egrave;s fortune
+faite, pour
+vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes,
+l'h&eacute;riti&egrave;re
+des Daguillon l'e&ucirc;t pu, et m&ecirc;me tr&egrave;s-largement,
+&agrave; l'&eacute;poque &agrave; laquelle
+elle s'&eacute;tait mari&eacute;e. Pour cela elle n'aurait eu
+qu'&agrave; vendre sa maison de
+commerce. Mais l'inaction n'&eacute;tait point son fait, pas plus que
+les
+loisirs d'une existence mondaine n'&eacute;taient pour lui plaire.
+C'&eacute;tait
+l'action au contraire qu'il lui fallait, c'&eacute;tait le travail
+qu'elle
+aimait, et ce qui la passionnait c'&eacute;taient les affaires,
+c'&eacute;tait le
+commerce pour les &eacute;motions et les orgueilleuses satisfactions
+qu'ils
+donnent avec le succ&egrave;s.</p>
+<p>Il &eacute;tait venu ce succ&egrave;s, grand, complet, superbe, et
+&agrave; mesure qu'&eacute;taient
+arriv&eacute;es les m&eacute;dailles et les d&eacute;corations,
+&agrave; mesure qu'avait grossi le
+chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses &eacute;taient
+venues
+aussi, de sorte que d'ann&eacute;es en ann&eacute;es le mari et la
+femme, avaient &eacute;t&eacute;
+de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'&eacute;tait
+tout dire.</p>
+<p>Deux enfants &eacute;taient n&eacute;s de leur mariage, une fille,
+l'a&icirc;n&eacute;e, et, par
+une gr&acirc;ce vraiment providentielle, un fils qui continuerait la
+dynastie
+des Daguillon.</p>
+<p>Mais les r&ecirc;ves ou les projets des parents ne s'accordent pas
+toujours
+avec la r&eacute;alit&eacute;. Bien que ce fils e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; en vue de diriger un
+jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il
+n'avait montr&eacute; aucune disposition &agrave; r&eacute;aliser les
+esp&eacute;rances de ses
+parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune
+influence, aucun mirage sur lui.</p>
+<p>Cette froideur s'&eacute;tait manifest&eacute;e d&egrave;s son
+enfance; et alors qu'il
+suivait les cours du lyc&eacute;e Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou
+pendant
+les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait
+jamais vu prendre int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ce qui se faisait ni
+&agrave; ce qui se disait
+autour de lui. Combien &eacute;tait sensible la diff&eacute;rence entre
+la m&egrave;re et le
+fils, car les distractions les plus agr&eacute;ables de son enfance,
+c'&eacute;tait
+dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouv&eacute;es,
+&eacute;coutant,
+regardant curieusement les clients, admirant les pi&egrave;ces
+d'orf&egrave;vrerie
+expos&eacute;es dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du
+monde
+lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui
+n'&eacute;taient pas termin&eacute;es bien entendu) pour jouer &agrave;
+la marchande avec ses
+camarades.</p>
+<p>Mais &eacute;tait-il sage de s'inqui&eacute;ter de l'apathie d'un
+enfant? plus tard la
+raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait
+assur&eacute;ment pas insensible aux avantages que sa naissance lui
+donnait.</p>
+<p>L'&acirc;ge seul &eacute;tait venu, et lorsque, ses &eacute;tudes
+finies, L&eacute;on &eacute;tait entr&eacute;
+dans la maison paternelle, il avait gard&eacute; son apathie et son
+indiff&eacute;rence, restant de glace pour les joies commerciales,
+insensible
+aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires.</p>
+<p>Sans doute il n'avait pas nettement d&eacute;clar&eacute; qu'il ne
+voulait point &ecirc;tre
+commer&ccedil;ant, car il n'&eacute;tait point dans son
+caract&egrave;re de proc&eacute;der par des
+affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des
+discussions, aimant tendrement son p&egrave;re et sa m&egrave;re, enfin
+&eacute;tant habitu&eacute;
+depuis son enfance &agrave; entendre les esp&eacute;rances de ses
+parents, il ne
+s'&eacute;tait pas senti le courage de dire franchement que la gloire
+d'&ecirc;tre un
+Daguillon ne l'&eacute;blouissait pas, et qu'il ne sentait pas la
+vocation
+n&eacute;cessaire pour remplir convenablement ce r&ocirc;le.</p>
+<p>Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laiss&eacute; entendre,
+sinon en
+paroles, au moins en actions, par ses mani&egrave;res d'&ecirc;tre avec
+les clients,
+avec les employ&eacute;s, les ouvriers, avec tous et dans toutes les
+circonstances.</p>
+<p>Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exig&eacute; de leur fils
+le z&egrave;le et
+l'exactitude d'un commis ou d'un associ&eacute;, ils auraient pu
+s'expliquer
+son apathie et son indiff&eacute;rence par la paresse; mais cette
+explication
+n'&eacute;tait malheureusement pas possible.</p>
+<p>L&eacute;on n'&eacute;tait pas paresseux; coll&eacute;gien, il avait
+figur&eacute; parmi les
+laur&eacute;ats du grand concours; &eacute;l&egrave;ve de
+l'&Eacute;cole de droit, il avait pass&eacute;
+tous ses examens r&eacute;guli&egrave;rement et avec de bonnes notes;
+enfin, dans
+l'atelier o&ugrave; il avait appris le dessin, il avait acquis une
+habilet&eacute; et
+une s&ucirc;ret&eacute; de main qu'une longue application peut seule
+donner.</p>
+<p>Et puis, d'autre part, ce n'&eacute;tait pas du z&egrave;le, ce
+n'&eacute;tait m&ecirc;me pas du
+travail qu'ils lui demandaient. Le jour o&ugrave; ils l'avaient fait
+entrer
+dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: &laquo;Tu travailleras
+depuis
+sept heures et demie du matin jusqu'&agrave; neuf heures du soir, et tu
+emploieras ton temps sans perdre une minute.&raquo; Loin de l&agrave;.
+Car ce jour
+m&ecirc;me ils lui avaient offert un appartement de gar&ccedil;on
+luxueusement
+am&eacute;nag&eacute;, avec deux chevaux dans l'&eacute;curie, un pour
+la selle, l'autre pour
+l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un
+pareil cadeau, qui lui permettait de mener d&eacute;sormais l'existence
+d'un
+riche fils de famille, n'&eacute;tait pas compatible avec de
+rigoureuses
+exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans
+l'esprit du p&egrave;re ni dans celui de la m&egrave;re. Qu'il
+s'amus&acirc;t. Qu'il pr&icirc;t
+dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait &agrave;
+l'h&eacute;ritier
+de leur maison, cela &eacute;tait parfait; ils en seraient heureux;
+mais par
+contre cela n'emp&ecirc;chait pas (au moins ils le croyaient) qu'il
+s'int&eacute;ress&acirc;t aux affaires de cette maison, qui en
+r&eacute;alit&eacute; serait un
+jour, qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; la sienne.</p>
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils
+esp&eacute;raient, ce
+qu'ils exigeaient de lui.</p>
+<p>Cependant si peu que cela f&ucirc;t, ils ne l'obtinrent pas.</p>
+<p>&Agrave; quoi pouvait tenir son indiff&eacute;rence, d'o&ugrave;
+venait-elle?</p>
+<p>Ce furent les questions qu'ils agit&egrave;rent avec leurs amis et
+particuli&egrave;rement avec le plus intime, un commer&ccedil;ant
+nomm&eacute; Byasson, mais
+sans leur trouver une r&eacute;ponse satisfaisante, chacun ayant un
+avis
+diff&eacute;rent.</p>
+<p>Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent donc &agrave; cette id&eacute;e, que
+les choses changeraient si,
+comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait &agrave; L&eacute;on
+un r&ocirc;le plus
+important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de
+responsabilit&eacute;, et pour en arriver &agrave; cela, ils
+d&eacute;cid&egrave;rent de s'&eacute;loigner
+de Paris pendant quelque temps.</p>
+<p>Depuis plusieurs ann&eacute;es, les m&eacute;decins conseillaient
+&agrave; M. Haupois d'aller
+faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'H&eacute;rault. Il avait
+toujours
+r&eacute;sist&eacute; aux m&eacute;decins. Il c&eacute;da. La femme
+accompagna le mari.</p>
+<p>L&eacute;on, rest&eacute; seul ma&icirc;tre de la maison, serait
+bien forc&eacute; de prendre
+l'habitude de diriger tout et de commander &agrave; tous; m&ecirc;me
+aux vieux
+employ&eacute;s, qui jusqu'&agrave; ce jour l'avaient trait&eacute; un
+peu en petit gar&ccedil;on.</p>
+<p>Cependant il ne dirigea rien et ne commanda &agrave; personne, ni
+aux jeunes ni
+aux vieux employ&eacute;s.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>II</h3>
+<br />
+<p>Le d&eacute;part de son p&egrave;re et de sa m&egrave;re lui avait
+impos&eacute; une obligation
+qu'il avait d&ucirc; accepter, si d&eacute;sagr&eacute;able qu'elle
+f&ucirc;t: c'&eacute;tait
+d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue
+Royale.</p>
+<p>Lorsque le dernier des Daguillon, qui &eacute;tait le p&egrave;re de
+madame Haupois,
+avait quitt&eacute; le quartier du Louvre, o&ugrave; sa maison avait
+&eacute;t&eacute; fond&eacute;e, pour
+la transf&eacute;rer rue Royale, il avait install&eacute; son
+appartement &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois,
+les affaires de la maison s'&eacute;taient d&eacute;velopp&eacute;es et
+avaient atteint leur
+apog&eacute;e, il avait fallu prendre cet appartement pour le
+transformer en
+salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'&agrave;
+ce jour
+avait servi &agrave; l'habitation particuli&egrave;re on n'avait
+conserv&eacute; qu'une
+chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait d&ucirc;
+louer un
+appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue
+Saint-Florentin. C'&eacute;tait l&agrave; que les enfants avaient
+grandi, en bon air,
+au soleil, les yeux &eacute;gay&eacute;s par la verdure des Tuileries.
+Mais cet
+appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait
+gu&egrave;re
+habit&eacute;, car oblig&eacute;e de rester rue Royale, o&ugrave;
+l'oeil du ma&icirc;tre &eacute;tait
+n&eacute;cessaire, elle avait conserv&eacute; sa chambre aupr&egrave;s
+de ses magasins, la
+premi&egrave;re lev&eacute;e, la derni&egrave;re couch&eacute;e, ne
+vivant de la vie de famille que
+le dimanche seulement.</p>
+<p>Tant que durerait l'absence de ses parents, L&eacute;on devait
+habiter cette
+chambre, remplacer ainsi sa m&egrave;re, et comme elle faire bonne
+garde sur
+toutes choses.</p>
+<p>Mais pour coucher rue Royale L&eacute;on ne s'&eacute;tait pas
+trouv&eacute; oblig&eacute; &agrave;
+s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli
+le r&ocirc;le de gardien, voil&agrave; tout, et encore en dormant sur
+les deux
+oreilles.</p>
+<p>Pour le reste, il avait laiss&eacute; les choses suivre leur cours,
+et quand le
+vieux caissier, le v&eacute;n&eacute;rable Savourdin, bonhomme &agrave;
+lunettes d'or et &agrave;
+cravate blanche le priait chaque soir de v&eacute;rifier la caisse, il
+s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance v&eacute;ritablement
+inexplicable. Quelle diff&eacute;rence entre la m&egrave;re et le fils!
+et le bonhomme
+Savourdin, qui avait des lettres, s'&eacute;criait de temps en temps: <i>O
+tempora, o mores!</i> en se demandant avec angoisse &agrave; quels
+ab&icirc;mes courait
+la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>Il y avait d&eacute;j&agrave; douze jours que M. et madame
+Haupois-Daguillon &eacute;taient
+partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le
+courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva
+une lettre adress&eacute;e &agrave; M. L&eacute;on Haupois, avec la
+mention &laquo;personnelle et
+press&eacute;e&raquo; &eacute;crite au haut de sa large enveloppe.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t il appela un gar&ccedil;on de bureau:</p>
+<p>&#8212;Portez cette lettre &agrave; M. L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;M. L&eacute;on n'est pas lev&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, remettez-la &agrave; son domestique en lui faisant
+remarquer qu'elle
+est press&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui
+d'&eacute;veiller
+son ma&icirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les
+&eacute;paules
+par un geste de piti&eacute;, que ce n'est pas une lettre d'affaires;
+l'&eacute;criture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois,
+l'oncle de
+M. L&eacute;on, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village
+aupr&egrave;s duquel
+M. l'avocat g&eacute;n&eacute;ral habite ordinairement avec sa fille
+pendant les
+vacances pour prendre les bains. Cela d&eacute;cidera sans doute
+Joseph, ou
+comme vous dites &laquo;M. Joseph&raquo;, &agrave; r&eacute;veiller son
+ma&icirc;tre.</p>
+<p>Le gar&ccedil;on de bureau prit la lettre et, secouant la t&ecirc;te
+en homme bien
+convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin
+et alla frapper &agrave; une petite porte b&acirc;tarde,&#8212;celle de la
+cuisine,&#8212;qui
+ouvrait directement sur l'escalier.</p>
+<p>Une voix lui ayant r&eacute;pondu de l'int&eacute;rieur, il entra:
+deux hommes se
+trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu,
+&eacute;videmment un commissionnaire, &eacute;tait en train de cirer
+des bottines;
+l'autre, en gilet &agrave; manches, assis sur deux chaises, les pieds
+en l'air,
+&eacute;tait occup&eacute; &agrave; lire le journal.</p>
+<p>&#8212;Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture.</p>
+<p>&#8212;Moi-m&ecirc;me, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous
+apporter une
+lettre pour M. L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Monsieur n'est pas &eacute;veill&eacute;.</p>
+<p>Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le
+mouvement de son bras droit:</p>
+<p>&#8212;Frottez donc, p&egrave;re Manhac; vous avez d&eacute;j&agrave;
+batt&eacute; les v&ecirc;tements tout &agrave;
+l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est
+pas
+monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent.</p>
+<p>Puis se tournant vers le gar&ccedil;on de bureau:</p>
+<p>&#8212;Ma parole d'honneur, c'est aga&ccedil;ant de ne pouvoir pas avoir
+une minute
+de tranquillit&eacute;; si vous vous rel&acirc;chez de votre
+surveillance, rien ne va
+plus.</p>
+<p>Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le p&egrave;re
+Manhac avait
+achev&eacute; de cirer les bottines; les ayant pos&eacute;es
+d&eacute;licatement sur une
+table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les
+observations que de les affronter.</p>
+<p>&#8212;Ne portez-vous pas ma lettre &agrave; M. L&eacute;on? demanda le
+gar&ccedil;on de bureau.</p>
+<p>&#8212;Non, bien s&ucirc;r.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas une lettre d'affaires.</p>
+<p>&#8212;Quand m&ecirc;me ce serait une lettre d'amour, je ne le
+r&eacute;veillerais pas.</p>
+<p>&#8212;C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu
+l'&eacute;criture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat
+g&eacute;n&eacute;ral de
+Rouen, l'oncle de M. L&eacute;on; ce qui est assez &eacute;tonnant, car
+les deux
+fr&egrave;res ne se voient plus; mais ils veulent peut-&ecirc;tre se
+r&eacute;concilier; M.
+Armand Haupois a une fille tr&egrave;s jolie, mademoiselle Madeleine,
+que M.
+L&eacute;on aimait beaucoup.</p>
+<p>&#8212;Elle n'a pas le sou, votre fille tr&egrave;s-jolie; cela m'est donc
+bien &eacute;gal
+que M. L&eacute;on l'ait aim&eacute;e, car l'h&eacute;ritier de la
+maison Haupois-Daguillon
+n'&eacute;pousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce
+c&ocirc;t&eacute;, les
+parents feront bonne garde, ils ont d'autres id&eacute;es, que je
+partage
+d'ailleurs jusqu'&agrave; un certain point.</p>
+<p>&#8212;Oh! alors....</p>
+<p>&#8212;Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi
+aurait
+accept&eacute; M. L&eacute;on Haupois si j'avais admis la
+probabilit&eacute;, la possibilit&eacute;
+d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un
+gar&ccedil;on
+qui m&egrave;ne la vie de gar&ccedil;on; c'est une r&egrave;gle de
+conduite. Voil&agrave; pourquoi
+je suis entr&eacute; chez M. L&eacute;on; c'&eacute;tait un fils de
+bourgeois enrichi et je
+m'&eacute;tais imagin&eacute; qu'il irait bien: mais il m'a
+tromp&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Il ne va donc pas?</p>
+<p>Joseph haussa les &eacute;paules.</p>
+<p>&#8212;Pas de femmes, hein? insista le gar&ccedil;on de bureau en clignant
+de
+l'oeil.</p>
+<p>&#8212;Mon cher, les hommes ne sont pas ruin&eacute;s par les femmes, ils
+le sont
+par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette
+influence d&eacute;cisive qui conduit aux folies.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, vous m'&eacute;tonnez, car, &agrave; l'&eacute;poque
+o&ugrave; M. L&eacute;on n'&eacute;tait encore que
+coll&eacute;gien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il
+venait
+souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau,
+et, tout le temps qu'ils &eacute;taient l&agrave;, ils restaient le nez
+&eacute;cras&eacute; contre
+les vitres &agrave; regarder le d&eacute;fil&eacute; des voitures qui
+vont au Bois ou qui en
+reviennent, et qui naturellement passent sous nos fen&ecirc;tres. De ma
+place
+je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes
+&agrave; la
+mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles
+&eacute;taient, et,
+en les &eacute;coutant, je me disais &agrave; part moi: &laquo;Il
+faudra voir plus tard, &ccedil;a
+promet.&raquo; Je suis joliment surpris de m'&ecirc;tre tromp&eacute;.
+En tout cas, si j'ai
+raisonn&eacute; faux, pour le fils, j'ai tomb&eacute; juste pour la
+fille.</p>
+<p>&#8212;Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes?</p>
+<p>&#8212;Quelle b&ecirc;tise! Comme son fr&egrave;re, mademoiselle Camille
+restait aussi le
+nez coll&eacute; contre les vitres, mais le d&eacute;fil&eacute;
+qu'elle regardait, c'&eacute;tait
+celui des gens titr&eacute;s. Tout ce qui avait un nom dans le grand
+monde
+parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-l&agrave; qui
+l'int&eacute;ressaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur
+le bout
+du doigt leur parent&eacute;; elle annon&ccedil;ait leur mariage, et
+alors comme pour
+le fr&egrave;re je me disais: &laquo;Il faudra voir;&raquo; j'ai vu;
+elle a &eacute;pous&eacute; un
+noble.</p>
+<p>&#8212;Baronne Valentin, la belle affaire en v&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui
+finir &agrave; la fabrique une garniture de boutons en or pour un de
+ses
+paletots, avec sa couronne de baronne grav&eacute;e sur chaque bouton;
+c'est
+tr&egrave;s-joli.</p>
+<p>&#8212;Ridicule de parvenu, mon cher, voil&agrave; tout; on fait porter
+ses armes
+par ses valets, on ne les porte pas soi-m&ecirc;me.</p>
+<p>Un coup de sonnette interrompit cette conversation.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>III</h3>
+<br />
+<p>Lorsque Joseph entra dans la chambre de son ma&icirc;tre, celui-ci
+&eacute;tait
+debout, le dos appuy&eacute; contre un des chambranles de la
+fen&ecirc;tre, occup&eacute; &agrave;
+allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit
+retrouss&eacute;es, le
+col rejet&eacute; de chaque c&ocirc;t&eacute; de la poitrine, les
+cheveux &eacute;bouriff&eacute;s, il
+apparaissait, dans le cadre lumineux de la fen&ecirc;tre, comme un
+grand et
+beau gar&ccedil;on, au torse vigoureux, avec une t&ecirc;te aux traits
+r&eacute;guliers,
+harmonieux, aux yeux doux, &agrave; la physionomie ouverte et
+bienveillante.</p>
+<p>&#8212;Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte:
+&laquo;Personnelle et
+press&eacute;e.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Donnez, dit-il nonchalamment.</p>
+<p>Mais aussit&ocirc;t qu'il eut jet&eacute; les yeux sur l'adresse,
+l'int&eacute;r&ecirc;t rempla&ccedil;a
+l'indiff&eacute;rence.</p>
+<p>&#8212;Vite une voiture, s'&eacute;cria-t-il en jetant cette lettre sur la
+table, un
+cheval qui marche bien; courez.</p>
+<p>Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son ma&icirc;tre le rappela:</p>
+<p>&#8212;Savez-vous &agrave; quelle heure part l'express pour Caen?</p>
+<p>&#8212;&Agrave; neuf heures.</p>
+<p>&#8212;Quelle heure est-il pr&eacute;sentement?</p>
+<p>&#8212;Huit heures quarante.</p>
+<p>&#8212;Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera
+&agrave; la
+porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac &agrave; main du
+linge
+pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous h&acirc;tant de
+mani&egrave;re &agrave; me
+remettre ce sac.</p>
+<p>Tout en donnant ces ordres d'une voix pr&eacute;cipit&eacute;e, il
+s'&eacute;tait mis &agrave; sa
+toilette; en quelques minutes il fut habill&eacute; et pr&ecirc;t
+&agrave; partir.</p>
+<p>Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et
+se
+dirigea vers la caisse:</p>
+<p>&#8212;Savourdin, je pars.</p>
+<p>&#8212;C'est impossible. J'ai des signatures &agrave; vous demander.</p>
+<p>&#8212;Vous vous arrangerez pour vous en passer.</p>
+<p>Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,
+mais L&eacute;on lui avait d&eacute;j&agrave; tourn&eacute; le dos.</p>
+<p>&#8212;Monsieur L&eacute;on, cria le bonhomme, monsieur L&eacute;on, je
+vous en prie, au
+nom du ciel....</p>
+<p>Mais L&eacute;on avait gagn&eacute; le vestibule et descendait
+l'escalier.</p>
+<p>Au moment o&ugrave; il franchissait la porte coch&egrave;re, une
+voiture, avec Joseph
+dedans, s'arr&ecirc;tait devant le trottoir.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; la gare Saint-Lazare! dit L&eacute;on, montant brusquement
+dans la voiture,
+et aussi vite que vous pourrez!</p>
+<p>Le cheval, enlev&eacute; par un vigoureux coup de fouet, partit au
+grand trot;
+aussit&ocirc;t L&eacute;on voulut reprendre la lecture de la lettre,
+dont les
+premi&egrave;res lignes l'avaient si profond&eacute;ment
+boulevers&eacute;.</p>
+<p>Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui
+s&eacute;pare
+la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de
+la gare, il n'avait pas encore tourn&eacute; le premier feuillet;
+l'horloge
+allait sonner neuf heures.</p>
+<p>Il &eacute;tait temps: on ferma derri&egrave;re lui le guichet de
+distribution des
+billets.</p>
+<p>Ce fut seulement quand il se trouva install&eacute; dans son wagon,
+o&ugrave; il &eacute;tait
+seul, qu'il reprit sa lecture, non au point o&ugrave; il l'avait
+interrompue,
+mais &agrave; la premi&egrave;re ligne:</p>
+<div class="blkquot">
+<p style="margin-left: 40px;">&laquo;Mon cher L&eacute;on,</p>
+<p>&laquo;Ma d&eacute;p&ecirc;che t&eacute;l&eacute;graphique d'hier,
+par laquelle je te demandais si tu
+serais &agrave; Paris libre de toute occupation pendant la fin de la
+semaine, a
+d&ucirc; te surprendre jusqu'&agrave; un certain point.</p>
+<p>&laquo;En voici l'explication:</p>
+<p>&laquo;Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher
+neveu,
+qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il
+fallait donc que je fusse certain qu'aussit&ocirc;t pr&eacute;venu tu
+pourrais
+accourir pr&egrave;s d'elle.</p>
+<p>&laquo;Cette certitude, ta r&eacute;ponse me la donne, et, comme
+d'avance je suis s&ucirc;r
+de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma r&eacute;solution.</p>
+<p>&laquo;Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. N&eacute;s de
+parents pauvres,
+ton p&egrave;re et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis
+que ton
+p&egrave;re, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la
+carri&egrave;re
+commerciale au lieu d'&ecirc;tre artiste, comme il l'avait tout d'abord
+souhait&eacute;, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part,
+tandis que
+ton p&egrave;re &eacute;pousait une femme riche qui lui apportait des
+millions, j'en
+&eacute;pousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une
+cinquantaine
+de mille francs.</p>
+<p>&laquo;Cette dot avait &eacute;t&eacute; plac&eacute;e dans une
+affaire industrielle; je ne
+changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de
+d&eacute;faire ce
+qui avait &eacute;t&eacute; fait par mon beau-p&egrave;re, et d'un
+autre c&ocirc;t&eacute; j'&eacute;tais bien
+aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour
+que ma femme et ma fille n'eussent point trop &agrave; souffrir de la
+m&eacute;diocrit&eacute; de mon traitement de substitut.</p>
+<p>&laquo;C'est gr&acirc;ce &agrave; ce revenu qu'apr&egrave;s avoir
+perdu ma femme au bout de quatre
+ann&eacute;es de mariage, je pus garder ma fille pr&egrave;s de moi, et
+qu'elle a &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e sous mes yeux, sur mon coeur.</p>
+<p>&laquo;En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de
+s&eacute;rieuses
+&eacute;conomies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans
+la maison
+paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche
+d'instruction,
+pour la peinture un peintre de m&eacute;rite, pour la musique des
+artistes de
+talent, cela co&ucirc;te cher, tr&egrave;s-cher, et en employant
+utilement ces
+&eacute;conomies, soit &agrave; former un capital, soit &agrave;
+constituer une assurance sur
+la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je
+serais arriv&eacute; &agrave; lui constituer une dot moiti&eacute; plus
+forte que celle que
+sa m&egrave;re avait re&ccedil;ue. Mais je n'ai point cru que
+c'&eacute;tait l&agrave; le meilleur.
+Plusieurs raisons d'ordre diff&eacute;rent me
+d&eacute;termin&egrave;rent: j'aimais ma fille,
+et ce m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un profond chagrin de me
+s&eacute;parer d'elle; je n'&eacute;tais pas
+partisan de l'&eacute;ducation en commun pour les filles; jeune encore,
+je ne
+voulais pas m'exposer &agrave; la tentation de me remarier, ce qui
+e&ucirc;t pu
+arriver si je n'avais pas eu ma fille pr&egrave;s de moi; enfin je me
+disais
+que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le
+mariage,
+il en est cependant qui veulent une femme, et c'&eacute;tait une femme
+que je
+voulais &eacute;lever; toi qui connais Madeleine, ses qualit&eacute;s
+d'esprit et de
+coeur, tu sais si j'ai r&eacute;ussi.</p>
+<p>&laquo;Tu as pass&eacute; quelques-unes de tes vacances avec nous;
+tu sais quelle
+&eacute;tait notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers
+et notre
+&eacute;troite intimit&eacute; dans le travail comme dans le plaisir;
+tu as assist&eacute; &agrave;
+nos soir&eacute;es de lecture, &agrave; nos s&eacute;ances de musique,
+&agrave; nos r&eacute;unions entre
+amis, je n'ai donc rien &agrave; te dire de tout cela; &agrave; le
+faire je
+m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux
+pas m'attendrir.</p>
+<p>&laquo;Cependant, en rappelant ainsi un pass&eacute; que tu connais
+dans une certaine
+mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-&ecirc;tre, et qui
+a son
+importance: nos d&eacute;penses d&eacute;pass&egrave;rent chaque
+ann&eacute;e mes pr&eacute;visions et
+m'entra&icirc;n&egrave;rent dans des embarras d'argent qui furent les
+seuls tourments
+de ces ann&eacute;es si heureuses; mais ton p&egrave;re me vint en
+aide, et, gr&acirc;ce &agrave;
+son concours fraternel, je pus en sortir &agrave; mon honneur.</p>
+<p>&laquo;Malgr&eacute; ces embarras d'argent caus&eacute;s le plus
+souvent par des besoins
+impr&eacute;vus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue,
+par une
+mauvaise administration, j'esp&eacute;rais pouvoir suivre jusqu'au bout
+le plan
+que je m'&eacute;tais trac&eacute; pour l'&eacute;ducation de
+Madeleine, quand un incident
+d&eacute;sastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison
+dans
+laquelle notre capital &eacute;tait plac&eacute; se trouva en mauvaises
+affaires, et
+de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds
+tout &eacute;tait perdu. Sans &eacute;conomies, sans ressources autres
+que celles
+provenant de mon traitement, il m'&eacute;tait difficile, pour ne pas
+dire
+impossible, de me procurer la somme n&eacute;cessaire pour cet apport.
+J'aurais
+pu, il est vrai, la demander &agrave; ton p&egrave;re; mais j'en
+&eacute;tais emp&ecirc;ch&eacute; par des
+raisons, &agrave; mes yeux d&eacute;cisives: ton p&egrave;re m'ayant
+d&eacute;j&agrave; aid&eacute; dans plusieurs
+circonstances, je ne pouvais m'adresser &agrave; lui sans augmenter les
+obligations que j'avais d&eacute;j&agrave; contract&eacute;es &agrave;
+son &eacute;gard dans des
+proportions qui n'&eacute;taient nullement en rapport avec ma situation
+financi&egrave;re; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais
+donner;
+enfin, je ne voulais pas m'exposer &agrave; voir nos relations
+fraternelles
+g&ecirc;n&eacute;es par des questions d'argent, et m&ecirc;me &agrave;
+voir les liens d'amiti&eacute; qui
+nous unissaient bris&eacute;s par ces questions. Mais ce que je n'avais
+pas
+voulu faire, un de nos cousins le fit &agrave; mon insu, et ton
+p&egrave;re apprit les
+difficult&eacute;s de ma situation; il vint &agrave; Rouen et voulut
+r&eacute;gler cette
+affaire d'apr&egrave;s certains principes de commerce qui
+n'&eacute;taient pas les
+miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos
+id&eacute;es
+sont diff&eacute;rentes sur presque tous les points; cette discussion
+s'envenima et se termina par une rupture compl&egrave;te, telle que nos
+relations ont &eacute;t&eacute; bris&eacute;es et que depuis ce jour
+nous ne nous sommes pas
+revus, malgr&eacute; certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais
+qui ont
+trouv&eacute; ton p&egrave;re implacable.</p>
+<p>&laquo;Si difficile que f&ucirc;t ma position, je parvins cependant
+&agrave; me procurer
+la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements
+tr&egrave;s-lourds
+que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre
+affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle
+vient de s'effondrer, me laissant ruin&eacute;, et ce qui est plus
+terrible,
+endett&eacute; pour des sommes qu'il m'est impossible de payer.</p>
+<p>&laquo;Si l'insolvabilit&eacute; est grave pour tout le monde,
+combien plus encore
+l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet
+poursuivi par les huissiers soit oblig&eacute; de parlementer avec eux,
+d'user
+de finesses plus ou moins l&eacute;gales, de les abuser, de les prier
+d'attendre? Les prier!</p>
+<p>&laquo;Ce n'est pas tout.</p>
+<p>&laquo;Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma
+vue, ou plus
+justement du trouble et de l'obscurit&eacute;. Tout d'abord je ne m'en
+inqui&eacute;tai pas. Mais bient&ocirc;t les objets ne m'apparurent
+plus qu'entour&eacute;s
+d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres
+semblaient vaciller devant mes yeux, et se r&eacute;unir toutes
+ensemble au
+point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme.</p>
+<p>&laquo;Je consultai le docteur La Ro&euml;, que tu connais bien; il
+constata une
+amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle.</p>
+<p>&laquo;On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille
+menace.
+Cependant je ne me laissai pas accabler, je r&eacute;solus d'employer
+ce que
+j'avais d'&eacute;nergie et d'intelligence &agrave; lutter. Un de mes
+coll&egrave;gues et des
+plus &eacute;minents est aveugle; ce qui ne l'emp&ecirc;che pas de
+remplir les
+devoirs de sa charge: j'esp&eacute;rai pouvoir suivre son exemple et
+remplir
+aussi les miens.</p>
+<p>&laquo;Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux
+esp&egrave;ces,
+celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les
+dossiers, on prend des notes, c'est-&agrave;-dire qu'on fait usage des
+yeux; &agrave;
+l'audience on conclut, c'est-&agrave;-dire qu'on fait surtout usage de
+la
+parole. Lorsque je sortis de chez mon m&eacute;decin, je rentrai chez
+moi et
+aussit&ocirc;t je r&eacute;v&eacute;lai la v&eacute;rit&eacute; ou tout
+au moins une partie de la v&eacute;rit&eacute; &agrave;
+Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation
+financi&egrave;re;
+puis je lui demandai si elle voulait me servir de secr&eacute;taire et
+me lire
+les dossiers que j'avais &agrave; &eacute;tudier, en un mot &ecirc;tre,
+selon l'expression
+de Sophocle, &laquo;la fille dont les yeux voient pour elle et pour son
+p&egrave;re.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement
+irr&eacute;sistible de
+d&eacute;sespoir la fit jeter dans mes bras, elle r&eacute;agit contre
+cette
+faiblesse, et tout de suite nous nous m&icirc;mes au travail.</p>
+<p>&laquo;Ces doigts habitu&eacute;s &agrave; manier le pinceau et le
+crayon ou &agrave; courir sur
+les touches du piano tourn&egrave;rent les feuillets poudreux des
+dossiers; ces
+l&egrave;vres qui jusqu'&agrave; ce jour n'avaient prononc&eacute; que
+des phrases
+harmonieuses savamment arrang&eacute;es par nos grand &eacute;crivains,
+prononc&egrave;rent
+les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les
+avou&eacute;s.</p>
+<p>&laquo;Et moi, assis en face d'elle, je l'&eacute;coutais, mais sans
+pouvoir
+m'emp&ecirc;cher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser
+distraire par les pens&eacute;es qui m'oppressaient; plus d'une fois je
+d&eacute;tournai la t&ecirc;te et d'une main furtive j'essuyai les
+larmes qui
+roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle &eacute;tait charmante
+ainsi!
+bient&ocirc;t je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit
+&eacute;ternelle!</p>
+<p>&laquo;Mes affaires pr&eacute;par&eacute;es, je devais prendre mes
+conclusions &agrave; l'audience
+sans notes, sans pi&egrave;ces, m&ecirc;me sans code et en parlant
+d'abondance. La
+t&acirc;che &eacute;tait d'autant plus difficile pour moi, que
+jusqu'alors j'avais eu
+l'habitude de me servir tr&egrave;s-peu de ma m&eacute;moire, parlant
+le plus souvent
+avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes,
+m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas.
+Malgr&eacute; mon
+application et mes efforts, j'&eacute;chouai mis&eacute;rablement. Que
+cette
+impuissance f&ucirc;t le r&eacute;sultat de ma maladie, ce qui est
+possible, car
+l'amaurose est souvent une cons&eacute;quence de certaines
+l&eacute;sions du cerveau;
+qu'elle f&ucirc;t due au contraire &agrave; l'absence de cette
+facult&eacute; que les
+phr&eacute;nologues appellent la <i>concentrativit&eacute;</i>, cela
+importait peu, ce qui
+&eacute;tait capital, c'&eacute;tait cette impuissance m&ecirc;me; et
+par malheur elle est
+absolue.</p>
+<p>&laquo;Convaincu par cette d&eacute;plorable exp&eacute;rience que
+bient&ocirc;t je ne pourrais
+plus remplir mes fonctions d'avocat g&eacute;n&eacute;ral, je fis faire
+des d&eacute;marches
+&agrave; Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un
+si&eacute;ge de
+conseiller; je n'avais gu&egrave;re l'esp&eacute;rance de
+r&eacute;ussir, mais enfin je
+devais ne rien n&eacute;gliger et tenter m&ecirc;me l'absurde. Tu
+trouveras ci-jointe
+la r&eacute;ponse que j'ai re&ccedil;ue: c'est la copie de mes notes
+individuelles et
+confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre
+&agrave; la
+chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je
+n'ai
+rien &agrave; esp&eacute;rer, rien &agrave; attendre, mais encore elle
+te montrera ce que je
+suis; au moment d'ex&eacute;cuter la r&eacute;solution que la
+fatalit&eacute; m'impose, j'ai
+besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le
+feras en connaissance de cause.</p>
+<p>&laquo;Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus,
+l'un par
+les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma
+d&eacute;mission, on
+me la demandera; si je la refuse, on me destituera.</p>
+<p>&laquo;Destitu&eacute;, ruin&eacute;, aveugle, que puis-je?</p>
+<p>&laquo;Deux choses seules se pr&eacute;sentent: mendier
+aupr&egrave;s de mes parents et de
+mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour
+moi
+&agrave; je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de m&eacute;tier.</p>
+<p>&laquo;Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour
+entra&icirc;ner cette
+pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai
+&eacute;lev&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour
+o&ugrave; je serai
+mort elle deviendra la fille de ton p&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;Il faut donc qu'elle soit orpheline.</p>
+<p>&laquo;Je n'ai pas besoin de te d&eacute;velopper cette id&eacute;e,
+qui s'imposera &agrave; ton
+esprit avec toutes ses cons&eacute;quences; c'est elle qui a
+d&eacute;termin&eacute; ma
+r&eacute;solution.</p>
+<p>&laquo;Nos dissentiments et notre rupture n'ont point chang&eacute;
+mes sentiments &agrave;
+l'&eacute;gard de ton p&egrave;re; je sais quelle est sa
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, sa bont&eacute;, son
+affection pour les siens, et quant &agrave; toi, mon cher L&eacute;on,
+je connais ton
+coeur plein de tendresse et de d&eacute;vouement; Madeleine va perdre
+en moi un
+p&egrave;re qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une
+famille, en
+toi un fr&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton p&egrave;re
+&agrave; l'avance et de
+lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle
+est
+sa ni&egrave;ce; mais &agrave; toi, mon cher L&eacute;on, je veux la
+confier par un acte
+solennel de derni&egrave;re volont&eacute;.</p>
+<p>&laquo;La pauvre enfant va &eacute;prouver la plus horrible douleur
+qu'elle ait
+encore ressentie; je te demande d'&ecirc;tre pr&egrave;s d'elle
+&agrave; ce moment, afin
+que, lorsqu'elle sera frapp&eacute;e, elle trouve une main qui la
+soutienne, et
+un coeur dans lequel elle puisse pleurer.</p>
+<p>&laquo;Demain tout sera fini pour moi.</p>
+<p>&laquo;Je ne peux pas retarder davantage l'ex&eacute;cution de ma
+r&eacute;solution: ma
+gu&eacute;rison est impossible, ma destitution est imminente, et la
+perte
+compl&egrave;te de la vue peut se produire d'un moment &agrave;
+l'autre; j'ai pu
+encore &eacute;crire cette lettre tant bien que mal en
+enchev&ecirc;trant
+tr&egrave;s-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne
+le
+pourrais peut-&ecirc;tre plus; dans huit jours je ne pourrais pas
+davantage me
+conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul.</p>
+<p>&laquo;Et pr&eacute;cis&eacute;ment, pour accomplir ce que j'ai
+arr&ecirc;t&eacute;, il faut que je sorte
+seul; nous sommes &agrave; la veille d'une grande mar&eacute;e, et
+demain la mer
+d&eacute;couvrira une immense &eacute;tendue de rochers jusqu'&agrave;
+deux kilom&egrave;tres au
+moins de la c&ocirc;te; je partirai pour aller &agrave; la p&ecirc;che
+ainsi que je l'ai
+fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tomb&eacute; dans un
+trou, ou
+bien je me serai laiss&eacute; surprendre par la mar&eacute;e montante;
+ma mort sera
+le r&eacute;sultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur
+ces
+gr&egrave;ves; toi seul sauras la v&eacute;rit&eacute;, et j'ai assez
+foi en ta discr&eacute;tion
+pour &ecirc;tre certain que personne,&#8212;je r&eacute;p&egrave;te et je
+souligne
+<i>personne</i>,&#8212;personne au monde ne la conna&icirc;tra.</p>
+<p>&laquo;Cette lettre re&ccedil;ue, quitte Paris, fais diligence, et
+quand tu arriveras
+&agrave; Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je
+l'esp&egrave;re; au moins
+j'aurai tout arrang&eacute; pour cela.</p>
+<p>&laquo;Adieu, mon cher L&eacute;on, mon cher enfant, je t'embrasse
+tendrement.</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;ARMAND HAUPOIS.&raquo;</p>
+</div>
+<p>&Agrave; cette longue lettre &eacute;tait attach&eacute;e une
+feuille de papier portant un
+en-t&ecirc;te imprim&eacute;,&#8212;la copie des notes de la
+chancellerie;&#8212;mais L&eacute;on n'en
+commen&ccedil;a pas la lecture imm&eacute;diatement, et ce fut
+seulement apr&egrave;s &ecirc;tre
+rest&eacute; assez longtemps immobile, an&eacute;anti par ce qu'il
+venait d'apprendre,
+&eacute;tourdi par la secousse qu'il avait re&ccedil;ue, qu'il revint
+&agrave; ces notes et
+qu'il se mit &agrave; lire machinalement.</p>
+<div class="blkquot">
+<p style="text-align: center; font-weight: bold;"><i>Note individuelle</i>.</p>
+<p>Nom et pr&eacute;noms du magistrat.&#8212;Haupois (Armand-Charles).</p>
+<p>Lieu et d&eacute;partement o&ugrave; il est n&eacute;.&#8212;Rouen
+(Seine-Inf&eacute;rieure).</p>
+<p>Son &eacute;tat ou profession avant d'&ecirc;tre magistrat.&#8212;Avocat.</p>
+<p>&Eacute;tat ou profession de son p&egrave;re.&#8212;Officier
+retrait&eacute;.</p>
+<p>Dire s'il parle ou &eacute;crit quelque langue
+&eacute;trang&egrave;re ou quelque idiome
+utile.&#8212;L'anglais, l'italien.</p>
+<p>Quel est son revenu ind&eacute;pendamment de son traitement?&#8212;Nul.</p>
+<p>Demande-t-il quelque avancement?&#8212;Il accepterait les fonctions de
+conseiller, mais il ne demande rien.</p>
+<p>Dire s'il irait partout o&ugrave; il pourrait &ecirc;tre
+envoy&eacute; en France.&#8212;Non.</p>
+<p>Quel est le ressort o&ugrave; il d&eacute;sire &ecirc;tre
+plac&eacute;?&#8212;Rouen.</p>
+<p><i><br />
+</i></p>
+<div style="text-align: center;"><i><span style="font-weight: bold;">Renseignements
+confidentiels</span></i><span style="font-weight: bold;">.</span></div>
+<p>Caract&egrave;re.&#8212;Tr&egrave;s ferme.</p>
+<p>Conduite priv&eacute;e.&#8212;Irr&eacute;prochable.</p>
+<p>Conduite publique.&#8212;L&eacute;g&egrave;re.</p>
+<p>Impartialit&eacute;.&#8212;Incontestable.</p>
+<p>Travail.&#8212;Suffisant.</p>
+<p>Exactitude, assiduit&eacute;.&#8212;Bonnes.</p>
+<p>Z&egrave;le, activit&eacute;.&#8212;Suffisants.</p>
+<p>Fermet&eacute;.&#8212;Mal appliqu&eacute;e.</p>
+<p>Sant&eacute;.&#8212;Bonne; menac&eacute; d'une maladie des yeux.</p>
+<p>Rapports avec ses chefs.&#8212;Officiels et froids.</p>
+<p>Rapports avec les autorit&eacute;s.&#8212;Officiels et froids.</p>
+<p>Rapports avec le public.&#8212;Affables.</p>
+<p>Habitudes sociales.&#8212;Homme de bonne compagnie, mais ses relations
+artistiques l'obligent &agrave; fr&eacute;quenter des personnes qui ne
+sont pas dignes
+de lui.</p>
+<p>Capacit&eacute;.&#8212;R&eacute;elle.</p>
+<p>Sagacit&eacute;.&#8212;Grande.</p>
+<p>Jugement.&#8212;Droit.</p>
+<p>Style.&#8212;Simple, ferme.</p>
+<p>&Eacute;locution.&#8212;Facile.</p>
+<p>S'il est propre au service de l'audience civile.&#8212;Oui.</p>
+<p>S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.&#8212;Oui.</p>
+<p>S'il est propre au service de la cour d'assises.&#8212;Oui.</p>
+<p>S'il convient &agrave; la magistrature assise.&#8212;Non.</p>
+<p>S'il se livre &agrave; des occupations &eacute;trang&egrave;res
+&agrave; ses fonctions.&#8212;&Agrave; la
+musique, &agrave; la po&eacute;sie.</p>
+<p>S'il jouit de l'estime publique.&#8212;Oui.</p>
+<p>S'il a encouru des peines disciplinaires.&#8212;Non.</p>
+<p>Si ses liens de parent&eacute; apportent quelque obstacle au
+service.&#8212;Non.</p>
+<p>S'il a droit &agrave; quelque avancement.&#8212;Non, &agrave; cause de ses
+go&ucirc;ts
+artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entra&icirc;nent
+dans la
+fr&eacute;quentation de gens peu convenables.</p>
+<p><i><br />
+</i></p>
+<div style="text-align: center; font-weight: bold;"><i>Faits
+particuliers</i>.</div>
+<p>Ses go&ucirc;ts d'artiste lui font mener une vie difficile.</p>
+<p>Embarras d'argent.</p>
+<p>Dettes.</p>
+<p>Magistrat int&egrave;gre.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /></div>
+<h3>IV</h3>
+<br />
+<p>Le train marchant &agrave; grande vitesse avait
+d&eacute;pass&eacute; Poissy et ces stations
+qui sont sans nom pour les express; L&eacute;on, le front appuy&eacute;
+contre la
+vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux
+bois&eacute;s
+devant lesquels il d&eacute;filait.</p>
+<p>La lecture enti&egrave;re de cette lettre ne l'avait pas tir&eacute;
+de la
+stup&eacute;faction dans laquelle l'avaient jet&eacute; ses
+premi&egrave;res lignes; et son
+esprit &eacute;tait emport&eacute; dans un tourbillon comme il
+&eacute;tait emport&eacute; lui-m&ecirc;me
+dans l'espace.</p>
+<p>Mais si extraordinaire, si inimaginable que f&ucirc;t cette
+r&eacute;solution de
+suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant
+s'habituer &agrave; la consid&eacute;rer comme
+r&eacute;elle:&#8212;&laquo;Demain tout sera fini pour
+moi.&raquo;</p>
+<p>Le seul point sur lequel l'esp&eacute;rance &eacute;tait encore
+possible &eacute;tait celui
+qui avait rapport au moment o&ugrave; ce suicide s'accomplirait;
+&agrave; l'heure
+pr&eacute;sente, neuf heures quarante minutes, &eacute;tait-il ou
+n'&eacute;tait-il pas
+accompli? Tout &eacute;tait l&agrave;?</p>
+<p>Apr&egrave;s quelques instants de douloureuse r&eacute;flexion, il
+se dit que dans dix
+minutes, le train allait s'arr&ecirc;ter &agrave; Mantes, o&ugrave; se
+trouve un bureau
+t&eacute;l&eacute;graphique, et qu'il fallait saisir cette occasion
+pour envoyer une
+d&eacute;p&ecirc;che &agrave; Madeleine.</p>
+<p>Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une
+minute, il
+se mit aussit&ocirc;t &agrave; r&eacute;diger sa d&eacute;p&ecirc;che:</p>
+<div class="blkquot">
+<div style="margin-left: 40px;"><i>Mademoiselle Madeleine Haupois</i>,<br />
+<i>maison Exup&egrave;re H&eacute;roult</i>.<br />
+<i>Saint-Aubin-sur-Mer, par Berni&egrave;res</i>.<br />
+(<i>Avec expr&egrave;s</i>).</div>
+<p>&laquo;Je viens de voir un m&eacute;decin de Rouen qui me dit qu'il
+est dangereux de
+laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je
+serai pr&egrave;s de vous vers quatre heures de soir.</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;L&Eacute;ON HAUPOIS.&raquo;</p>
+</div>
+<p>Il e&ucirc;t fallu &ecirc;tre plus pr&eacute;cis, mais cela
+n'&eacute;tait possible qu'en disant
+la v&eacute;rit&eacute; enti&egrave;re; or, cette v&eacute;rit&eacute;,
+il ne pouvait la dire qu'en
+commettant un abus de confiance.</p>
+<p>De l&agrave; cette d&eacute;p&ecirc;che &eacute;trange.</p>
+<p>C'&eacute;tait cette &eacute;tranget&eacute; m&ecirc;me qui faisait
+pr&eacute;cis&eacute;ment son m&eacute;rite;&#8212;si
+elle arrivait &agrave; Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez
+lui,
+elle &eacute;tait assez claire pour que Madeleine ne le laiss&acirc;t
+point partir,
+ou tout au moins pour qu'elle l'accompagn&acirc;t; si au contraire,
+elle
+arrivait trop tard, elle &eacute;tait assez obscure pour ne pas
+r&eacute;v&eacute;ler le
+suicide et permettre des explications telles quelles.</p>
+<p>D'ailleurs les minutes s'&eacute;coulaient, et il n'avait pas le
+loisir de
+prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se pr&eacute;sentait
+&agrave; son
+esprit; cette premi&egrave;re d&eacute;p&ecirc;che termin&eacute;e, il
+en &eacute;crivit une seconde
+adress&eacute;e au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir
+une
+voiture attel&eacute;e de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au
+train de
+deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible
+&agrave;
+Saint-Aubin.</p>
+<p>Il &eacute;crivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la
+machine annon&ccedil;a
+l'arriv&eacute;e &agrave; Mantes: avant l'arr&ecirc;t complet du train,
+L&eacute;on sauta sur le
+quai et courut au t&eacute;l&eacute;graphe; il n'avait que trois
+minutes.</p>
+<p>En sortant du bureau, ses d&eacute;p&ecirc;ches
+exp&eacute;di&eacute;es, il passa devant la
+biblioth&egrave;que des chemins de fer, et ses yeux tomb&egrave;rent
+par hasard sur un
+paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le <i>Journal de Rouen</i>.
+Instantan&eacute;ment le souvenir lui revint qu'au temps o&ugrave; il
+passait une
+partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un
+bulletin m&eacute;t&eacute;orologique donnant l'heure des mar&eacute;es
+sur la c&ocirc;te. Il
+acheta un num&eacute;ro et, remont&eacute; dans son compartiment, il
+chercha vivement
+ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle
+pouvait &ecirc;tre ou ne pas &ecirc;tre sauv&eacute; par sa
+d&eacute;p&ecirc;che: la pleine mer &eacute;tait
+annonc&eacute;e pour six heures au Havre; par cons&eacute;quent;
+c'&eacute;tait &agrave; midi
+qu'avait lieu la basse mer, et c'&eacute;tait entre onze heures et une
+heure
+que son oncle devait accomplir son suicide.</p>
+<p>La d&eacute;p&ecirc;che arriverait-elle &agrave; temps?</p>
+<p>Si elle arrivait avant que M. Haupois f&ucirc;t sorti, il
+&eacute;tait sauv&eacute;; si elle
+arrivait apr&egrave;s, il &eacute;tait perdu; sa vie d&eacute;pendait
+donc du hasard.</p>
+<p>Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur
+bris&eacute; par la
+perte d'une personne aim&eacute;e, L&eacute;on repoussait l'id&eacute;e
+de la mort pour les
+siens; que ceux qui nous sont indiff&eacute;rents meurent, cela nous
+para&icirc;t
+tout naturel, non ceux que nous aimons.</p>
+<p>Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de
+la
+rupture survenue entre les deux fr&egrave;res, il e&ucirc;t
+cess&eacute; de le voir.
+Pourquoi son oncle et son p&egrave;re s'&eacute;taient-ils
+f&acirc;ch&eacute;s? Il le savait &agrave;
+peine. Ils avaient eu de s&eacute;rieuses raisons sans doute, aussi
+bonnes
+probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait
+jamais
+voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait chang&eacute; en
+rien les
+sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait,
+d&egrave;s son
+enfance, con&ccedil;us pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si
+pr&eacute;venant,
+si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade
+et
+l'ami avec tant de bonne gr&acirc;ce.</p>
+<p>Et, entra&icirc;n&eacute; par les souvenirs que la lecture de cette
+lettre venait de
+r&eacute;veiller en lui, il revint &agrave; ce temps de sa jeunesse.</p>
+<p>Il retourna &agrave; Rouen et se retrouva dans cette petite maison
+du quai des
+Curandiers o&ugrave; il avait eu tant de journ&eacute;es de
+gaiet&eacute; et de libert&eacute;. Il
+la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni
+par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux
+effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses
+rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands
+navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles
+et jetant l'ancre devant l'&icirc;le du Petit-Gay; ceux-l&agrave;
+continuant leur
+route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse.</p>
+<p>&Agrave; son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au
+moment o&ugrave;
+surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille,
+elle
+appelait son cousin pour qu'il v&icirc;nt avec elle au bord de la
+rivi&egrave;re;
+sans l'attendre, elle courait jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;
+de la berge, et quand
+le remous des eaux soulev&eacute; par les roues du vapeur arrivait
+frang&eacute;
+d'&eacute;cume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des
+petits cris
+joyeux, ses cheveux dor&eacute;s flottant au vent.</p>
+<p>Le soir, quelques amis sonnaient &agrave; la porte verte; quand tous
+ceux qu'on
+attendait &eacute;taient venus, le p&egrave;re prenait son violon, la
+fille s'asseyait
+au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne f&ucirc;t
+encore
+qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie
+dans un ensemble o&ugrave; se trouvaient de v&eacute;ritables artistes
+aupr&egrave;s desquels
+elle savait se faire applaudir; car elle &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-bonne
+musicienne et sa voix &eacute;tait charmante. Vers dix heures, ces amis
+s'en
+allaient, on les reconduisait en suivant la rivi&egrave;re dont le
+courant
+miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait
+que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts
+d'un <i>carrosse</i> &agrave; peu pr&egrave;s comme les gondoles de
+Venise, mais qui, pour
+le reste, ne ressemblent pas plus aux barques l&eacute;g&egrave;res de
+la lagune que
+le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux
+de
+la capitale de la Normandie.</p>
+<p>Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs
+intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie
+affair&eacute;e que ses parents menaient &agrave; Paris, et
+c'&eacute;tait justement pour
+cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait
+&eacute;t&eacute; une
+r&eacute;v&eacute;lation et, par suite, un sujet de r&ecirc;verie et de
+comparaison; il n'y
+avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait
+donc
+causer d'autre chose que d'&eacute;ch&eacute;ances et de recouvrements;
+il y avait
+donc des p&egrave;res qui faisaient passer avant tout
+l'&eacute;ducation de leurs
+enfants!</p>
+<p>De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de
+fois
+s'&eacute;taient engag&eacute;es entre sa soeur et lui, alors qu'elle
+l'accompagnait &agrave;
+Rouen.</p>
+<p>Autant il avait de plaisir &agrave; passer quelques semaines dans la
+maison du
+quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait
+mis&eacute;rablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier
+&eacute;tait d&eacute;mod&eacute;;
+les gens qui la fr&eacute;quentaient &eacute;taient vulgaires, communs,
+sans nom;
+Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux
+&eacute;tait fade,
+ses mani&egrave;res ne seraient jamais nobles. Que le mobilier
+f&ucirc;t d&eacute;mod&eacute;, il
+avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets
+d'art, sculptures, fa&iuml;ences, antiquit&eacute;s, curiosit&eacute;s
+qui couvraient les
+murs, n'&eacute;taient-ils pas d'une tout autre importance que des
+fauteuils ou
+des tables? Que Madeleine s'habill&acirc;t sans coquetterie, il le
+conc&eacute;dait
+encore, mais non que ses mani&egrave;res ne fussent pas nobles: Pas
+noble,
+Madeleine! Mais en v&eacute;rit&eacute; elle &eacute;tait la noblesse
+m&ecirc;me, ayant re&ccedil;u sa
+distinction de race de sa m&egrave;re, qui descendait des
+conqu&eacute;rants normands,
+ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot
+germain <i>tot</i>, qui signifie demeure. De sa m&egrave;re aussi elle
+avait re&ccedil;u
+ce type de beaut&eacute; scandinave qui lui donnait un cachet si
+particulier:
+la t&ecirc;te ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front
+moyennement
+d&eacute;velopp&eacute;, le nez droit, le teint ros&eacute;, les yeux
+d'un bleu clair
+limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond dor&eacute;, la
+figure
+suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et
+allong&eacute;es, le pied petit et cambr&eacute;.</p>
+<p>Comme elle avait d&ucirc; grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait
+vue! Ce
+n'&eacute;tait plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf
+ans.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>V</h3>
+<br />
+<p>&Agrave; deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare
+de Caen; &agrave;
+deux heures vingt minutes, L&eacute;on montait dans la voiture qui
+l'attendait.</p>
+<p>&#8212;Nous allons &agrave; Saint-Aubin, dit le conducteur.</p>
+<p>&#8212;Oui, et grand train.</p>
+<p>Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet
+vigoureusement
+appliqu&eacute;s.</p>
+<p>&#8212;Combien vous faut-il de temps? demanda L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Nous avons vingt kilom&egrave;tres.</p>
+<p>&#8212;Faites votre compte.</p>
+<p>&#8212;Il y a la travers&eacute;e de la ville.</p>
+<p>Cette mani&egrave;re normande de se d&eacute;rober au lieu de
+r&eacute;pondre exasp&eacute;ra L&eacute;on:</p>
+<p>&#8212;Combien de temps? r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+<p>&#8212;Si nous disions une heure et demie?</p>
+<p>&#8212;Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous.</p>
+<p>Le cocher ne r&eacute;pondit pas, mais &agrave; la fa&ccedil;on dont
+il empoigna son fouet,
+il fut &eacute;vident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs.
+Epron,
+Cambes, Mathieu furent promptement atteints et d&eacute;pass&eacute;s;
+&eacute;tendant son
+fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur:</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; le clocher de la chapelle de la D&eacute;livrande,
+dit-il.</p>
+<p>En sortant de la D&eacute;livrande, L&eacute;on se trouva en face de
+la mer, qui
+d&eacute;veloppait son immensit&eacute; jusqu'aux limites confuses de
+l'horizon; une
+plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage
+bord&eacute; d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un
+mur
+azur&eacute; et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse.</p>
+<p>&Agrave; l'entr&eacute;e de Saint-Aubin, le cocher arr&ecirc;ta pour
+demander &agrave; une femme
+qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, o&ugrave;
+se
+trouvait la maison Exup&egrave;re H&eacute;roult; puis, aussit&ocirc;t
+qu'il eut obtenu ce
+renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant
+une minute ou deux, puis elle s'arr&ecirc;ta devant une maison de
+ch&eacute;tive
+apparence contre les murs de laquelle &eacute;taient accroch&eacute;s
+des filets
+tann&eacute;s au cachou.</p>
+<p>Au m&ecirc;me moment une jeune femme parut sur la porte.</p>
+<p>&#8212;Mon cousin! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+<p>Mais, avant de descendre, L&eacute;on l'enveloppa d'un rapide coup
+d'oeil:
+aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant.</p>
+<p>Il sauta vivement &agrave; bas de la voiture, et prenant dans ses
+deux mains
+celles que Madeleine lui tendait:</p>
+<p>&#8212;Mon oncle? demanda-t-il.</p>
+<p>&#8212;Il est &agrave; la p&ecirc;che.</p>
+<p>L&eacute;on resta un moment sans trouver une parole: il arrivait
+donc trop
+tard.</p>
+<p>&#8212;Tu n'as pas re&ccedil;u ma d&eacute;p&ecirc;che? demanda-t-il
+enfin; car sous peine de se
+trahir il fallait bien parler.</p>
+<p>&#8212;Si mais papa &eacute;tait d&eacute;j&agrave; parti; je l'avais
+conduit jusqu'&agrave; la porte
+d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la
+gr&egrave;ve
+que l'homme du s&eacute;maphore, m'ayant rejointe, me remis ta
+d&eacute;p&ecirc;che; j'ai
+&eacute;t&eacute; pour retourner sur mes pas, mais j'ai
+r&eacute;fl&eacute;chi que papa ne courait
+aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne.</p>
+<p>&#8212;Ah! ce monsieur l'accompagne?</p>
+<p>&#8212;Comme tu me dis cela.</p>
+<p>&#8212;C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'&eacute;tonne
+qu'il
+accompagne mon oncle.</p>
+<p>&#8212;M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite
+Berni&egrave;res
+pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et
+bien souvent ils vont &agrave; la p&ecirc;che ensemble; il va ramener
+papa tout &agrave;
+l'heure et tu feras sa connaissance; je suis m&ecirc;me surprise qu'ils
+ne
+soient pas encore arriv&eacute;s. Mais entre donc; donne-moi ton sac;
+on le
+portera &agrave; l'h&ocirc;tel, o&ugrave; je t'ai retenu une chambre,
+car nous n'en avons
+pas &agrave; te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le
+vois.</p>
+<p>Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, L&eacute;on eut
+le temps de
+se remettre et de composer son visage.</p>
+<p>La v&eacute;rit&eacute; n'&eacute;tait que trop &eacute;vidente:
+l'irr&eacute;parable &eacute;tait &agrave; cette heure
+accompli, et les dispositions prises par son oncle s'&eacute;taient
+r&eacute;alis&eacute;es:
+&laquo;Quand tu arriveras &agrave; Saint-Aubin, Madeleine ne saura
+rien, au moins
+j'aurai tout arrang&eacute; pour cela.&raquo; Ils &eacute;taient
+faciles &agrave; deviner ces
+arrangements, et certainement cette visite &agrave; ce M. Soullier
+avait &eacute;t&eacute;
+une tromperie invent&eacute;e par le p&egrave;re pour abuser la fille.
+Maintenant il
+n'y avait plus qu'&agrave; attendre que cette tromperie se
+r&eacute;v&eacute;l&acirc;t; il n'y
+avait plus qu'&agrave; se conformer aux d&eacute;sirs de la lettre:
+&laquo;Au moment o&ugrave; elle
+sera frapp&eacute;e, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un
+coeur dans
+lequel elle puisse pleurer.&raquo; S'il arrivait trop tard pour sauver
+son
+oncle, au moins arrivait-il assez t&ocirc;t pour tendre la main
+&agrave; sa cousine.
+Cependant telles &eacute;taient les circonstances, qu'il ne devait pas
+devancer
+les &eacute;v&eacute;nements, mais au contraire n'intervenir
+qu'apr&egrave;s qu'ils auraient
+parl&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Es-tu fatigu&eacute;? demanda Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Pas du tout.</p>
+<p>&#8212;Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou
+bien
+si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer.</p>
+<p>&#8212;Je ferai ce que tu voudras, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus
+t&ocirc;t.</p>
+<p>Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main
+&agrave; son
+cousin.</p>
+<p>&#8212;M'offres-tu ton bras? dit-elle.</p>
+<p>Avant de prendre le chemin qui conduit &agrave; la plage, Madeleine
+frappa
+doucement au carreau d'une fen&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Madame Exup&egrave;re, dit-elle &agrave; la femme qui ouvrit cette
+fen&ecirc;tre,
+voulez-vous avoir la complaisance de dire &agrave; papa, si par hasard
+il
+revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon
+cousin
+L&eacute;on; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin L&eacute;on?</p>
+<p>La pauvre enfant, comme elle &eacute;tait loin de pr&eacute;voir le
+coup &eacute;pouvantable
+qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes
+peut-&ecirc;tre! Et L&eacute;on sa demanda s'il n'&eacute;tait pas
+possible d'amortir la
+violence de ce coup en la pr&eacute;parant &agrave; le recevoir. Mais
+comment? Que
+dire? Lorsque la v&eacute;rit&eacute; serait connue,
+n'&eacute;clairerait-elle pas d'une
+lueur sinistre ce qu'il aurait tent&eacute; en ce moment? Toute parole
+n'&eacute;tait-elle pas imprudente?</p>
+<p>Madeleine ne lui laissa pas le temps de r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+<p>&#8212;Sais-tu, dit-elle, que ta d&eacute;p&ecirc;che m'a caus&eacute;
+autant de surprise que de
+joie? Te souviens-tu du dernier jour o&ugrave; nous nous sommes vus?</p>
+<p>&#8212;Il y a environ deux ans.</p>
+<p>&#8212;Il y a deux ans, trois mois et onze jours.</p>
+<p>&#8212;J'ai d&ucirc; par respect et par convenance ne pas donner un
+d&eacute;menti &agrave; mon
+p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas
+l'effrayer, et il s'inqui&egrave;te tant du danger qui le menace que ce
+serait
+lui porter un coup p&eacute;nible, que de lui dire que tu as
+&eacute;t&eacute; averti de ce
+danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Ro&euml;?</p>
+<p>L&eacute;on avait pr&eacute;par&eacute; sa r&eacute;ponse &agrave;
+cette question, car il avait bien pr&eacute;vu
+qu'elle lui serait pos&eacute;e: il raconta donc l'histoire qu'il avait
+invent&eacute;e &agrave; l'avance.</p>
+<p>&#8212;Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le
+littoral?</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;cis&eacute;ment, et comme mon oncle me parlera sans doute
+de sa maladie,
+je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui &ecirc;tre
+utile &agrave;
+quelque chose.</p>
+<p>Ils &eacute;taient arriv&eacute;s sur la plage.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>VI</h3>
+<br />
+<p>La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait
+mena&ccedil;ante comme une inondation, et sur la gr&egrave;ve plate,
+d&eacute;j&agrave; aux trois
+quarts recouverte, les pointes verd&acirc;tres des rochers qui
+&eacute;mergeaient
+encore de l'eau semblaient sombrer tout &agrave; coup au milieu des
+vagues
+clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coul&eacute;
+&agrave; pic; l&agrave; o&ugrave;
+quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de
+go&euml;mons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne
+d'&eacute;cume
+blanche qui se rapprochait d'instants en instants.</p>
+<p>Et devant la mar&eacute;e montante, tous ceux qui avaient
+profit&eacute; de la basse
+mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se d&eacute;couvrent que
+rarement, p&ecirc;cher des coquillages ou ramasser des varechs, se
+h&acirc;taient
+vers le rivage; &agrave; l'entr&eacute;e des chemins qui du village ou
+des champs
+aboutissent &agrave; la gr&egrave;ve, c'&eacute;tait un long
+d&eacute;fil&eacute; de voitures charg&eacute;es
+d'&eacute;toiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de go&euml;mons
+que les
+cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et
+aussi
+toute une procession de p&ecirc;cheurs et de p&ecirc;cheuses, le filet
+&agrave; crevette
+sur l'&eacute;paule ou le crochet &agrave; la main, qui,
+mouill&eacute;s jusqu'aux &eacute;paules,
+s'en revenaient gaiement.</p>
+<p>&#8212;Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder
+maintenant &agrave; voir mon p&egrave;re arriver avec M. Soullier.</p>
+<p>Et guidant L&eacute;on elle le conduisit &agrave; leur cabine, dont
+elle ouvrit les
+deux portes vitr&eacute;es, puis l'ayant fait asseoir et s'&eacute;tant
+elle-m&ecirc;me
+install&eacute;e en se tournant du c&ocirc;t&eacute; de
+Berni&egrave;res:</p>
+<p>&#8212;Ainsi plac&eacute;e, dit-elle, je verrai mon p&egrave;re arriver de
+loin et je te
+pr&eacute;viendrai:</p>
+<p>C'&eacute;tait toujours la m&ecirc;me id&eacute;e qui revenait comme
+si Madeleine eut &eacute;t&eacute;
+sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en
+distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux apr&egrave;s tout
+qu'elle f&ucirc;t
+jusqu'&agrave; un certain point pr&eacute;par&eacute;e &agrave;
+recevoir le coup suspendu au-dessus
+de sa t&ecirc;te, et qui d'un moment &agrave; l'autre, dans quelques
+minutes,
+peut-&ecirc;tre allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux,
+s'il
+n'en &eacute;tait pas moins rude?</p>
+<p>&#8212;Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle apr&egrave;s un moment de silence.</p>
+<p>&#8212;Je pense &agrave; mon oncle.</p>
+<p>&#8212;Tu es inquiet, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Inquiet, pourquoi? Je pense &agrave; sa maladie.</p>
+<p>&#8212;Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-m&ecirc;me,
+mais par
+l'angoisse qu'il lui cause pour le pr&eacute;sent et plus encore pour
+l'avenir,
+car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi
+voudrait-il
+cacher &agrave; tous le danger qui le menace. S'il se doute que
+quelqu'un de
+Rouen t'a parl&eacute; de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup.</p>
+<p>&#8212;N'est-il pas convenu que je suis arriv&eacute; ici en me promenant?</p>
+<p>&#8212;Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pens&eacute;e,
+et fais le
+possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est l&agrave; ma grande
+pr&eacute;occupation, et c'est pour qu'il ne s'inqui&egrave;te pas que
+je ne
+l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand
+il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma
+tendresse, il en arrive parfois &agrave; douter de la gravit&eacute; de
+son mal, et &agrave;
+se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui
+rendre un peu de tranquillit&eacute;!</p>
+<p>Tandis qu'elle parlait, L&eacute;on regardait ce qui se passait sur
+la gr&egrave;ve et
+remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas
+lorsqu'il
+&eacute;tait arriv&eacute; avec Madeleine.</p>
+<p>Des groupes s'&eacute;taient form&eacute;s, &ccedil;&agrave; et
+l&agrave;, dans lesquels on paraissait
+s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de
+grands mouvements de bras, ceux qui &eacute;coutaient prenaient des
+attitudes
+afflig&eacute;es ou constern&eacute;es.</p>
+<p>En face de la cabine dans laquelle ils &eacute;taient assis, mais
+&agrave; une
+certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles
+qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop
+&eacute;loign&eacute;es pour qu'on
+entend&icirc;t ce qu'elles disaient, il &eacute;tait &eacute;vident,
+&agrave; leurs exclamations et
+&agrave; la fa&ccedil;on dont elles accompagnaient, dont elles
+poussaient leur boule
+lanc&eacute;e de la t&ecirc;te, des &eacute;paules ou du maillet
+qu'elles apportaient un
+tr&egrave;s-vif int&eacute;r&ecirc;t &agrave; leur partie. Tout
+&agrave; coup, une personne &eacute;tant venue
+parler &agrave; l'une d'elles, toutes cess&egrave;rent
+instantan&eacute;ment de jouer et
+form&egrave;rent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors,
+ce que
+L&eacute;on avait d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute; pour les groupes
+se reproduisit: m&ecirc;me animation
+dans celle qui parlait, m&ecirc;me consternation dans celles qui
+&eacute;coutaient;
+puis l'une de ces jeunes filles s'&eacute;tant tourn&eacute;e vers la
+cabine de
+Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les
+mains,
+et aussit&ocirc;t elle reprit sa place dans le cercle.</p>
+<p>Pr&egrave;s de ces jeunes filles des enfants s'amusaient &agrave;
+construire des
+fortifications en sable pour les opposer &agrave; la mar&eacute;e
+montante; l'un d'eux
+abandonna ce travail pour aller &eacute;couter ce que disaient les
+joueuses de
+croquet; puis &eacute;tant revenu pr&egrave;s de ses camarades, ceux-ci
+l'entour&egrave;rent
+et les fortifications furent abandonn&eacute;es sans d&eacute;fenseurs
+&agrave; l'assaut des
+vagues.</p>
+<p>Il &eacute;tait impossible de ne pas reconna&icirc;tre que tout cela
+&eacute;tait
+significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.</p>
+<p>Tout &agrave; coup Madeleine s'arr&ecirc;ta, et se levant vivement:</p>
+<p>&#8212;Veux-tu venir avec moi? s'&eacute;cria-t-elle. J'ai peur. Cette
+animation
+n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous
+regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent
+savoir quelque chose.</p>
+<p>Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger
+vers
+les joueuses de croquet, elle s'arr&ecirc;ta brusquement.</p>
+<p>&#8212;M. Soullier s'&eacute;cria-t-elle en d&eacute;signant de la main un
+monsieur qui
+s'avan&ccedil;ait marchant &agrave; grands pas.</p>
+<p>Et elle se mit &agrave; courir, sans plus s'inqui&eacute;ter de
+L&eacute;on, qui la suivit.</p>
+<p>Ils arriv&egrave;rent ainsi tous deux ensemble pr&egrave;s de M.
+Soullier.</p>
+<p>&#8212;Mon p&egrave;re! s'&eacute;cria Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Mais je ne l'ai pas vu.</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu!</p>
+<p>L&eacute;on posa un doigt sur ses l&egrave;vres en regardant M.
+Souiller, mais
+celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention &agrave; ce
+signe;
+d'ailleurs, il &eacute;tait tout &agrave; Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda
+L&eacute;on.</p>
+<p>La question avait l'avantage de permettre &agrave; M. Soullier de ne
+pas
+r&eacute;pondre directement &agrave; Madeleine; celui-ci le sentit, et
+se tournant
+aussit&ocirc;t vers L&eacute;on:</p>
+<p>&#8212;On m'a parl&eacute; de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au
+moins j'ai
+cru que c'&eacute;tait de lui qu'il s'agissait.</p>
+<p>L&eacute;on s'&eacute;tait rapproch&eacute; de Madeleine et il lui
+avait pris la main.</p>
+<p>&#8212;Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? O&ugrave;
+est mon
+p&egrave;re? Courons pr&egrave;s de lui.</p>
+<p>Sans lui r&eacute;pondre directement, M. Soullier s'adressa &agrave;
+L&eacute;on:</p>
+<p>&#8212;Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout
+d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute
+renonc&eacute; &agrave;
+son projet de p&ecirc;che. Il y a une heure environ, un de mes voisins,
+qui
+avait profit&eacute; de la grande mar&eacute;e pour aller p&ecirc;cher
+sur les roches qu'en
+appelle &icirc;les de Berni&egrave;res, vient de me dire qu'un ...
+accident ... un
+malheur &eacute;tait arriv&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu! s'&eacute;cria Madeleine.</p>
+<p>Sans s'adresser &agrave; elle, M. Soullier continua vivement, en
+homme qui a
+h&acirc;te d'achever ce qu'il doit dire:</p>
+<p>&#8212;Une personne rest&eacute;e en arri&egrave;re, quand
+d&eacute;j&agrave; tout le monde revenait vers
+le rivage, avait &eacute;t&eacute; surprise par la mar&eacute;e
+montante. Cette personne se
+trouvait alors sur un &icirc;lot, et c'est l&agrave; ce qui explique
+comment elle
+n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet &icirc;lot et la terre
+se
+trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle
+f&ucirc;t
+remplie. Ceux qui virent la situation p&eacute;rilleuse de ce
+p&ecirc;cheur attard&eacute;
+pouss&egrave;rent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait.
+Aussit&ocirc;t
+le p&ecirc;cheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se
+f&ucirc;t laiss&eacute;
+tomber dans un trou, soit que la fosse f&ucirc;t d&eacute;j&agrave;
+remplie, il disparut
+sans qu'il f&ucirc;t possible de lui porter secours.</p>
+<p>&#8212;Mon p&egrave;re, mon p&egrave;re! s'&eacute;cria Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Mon enfant, il n'est nullement prouv&eacute; que cette personne
+f&ucirc;t votre
+p&egrave;re ... on ne m'a pas affirm&eacute; que c'&eacute;tait lui. Il
+est vrai que le
+signalement qu'on m'a donn&eacute; se rapportait jusqu'&agrave; un
+certain point &agrave;
+votre p&egrave;re; c'est l&agrave; ce qui m'a inqui&eacute;t&eacute;,
+c'est ce qui m'a fait accourir
+ici pour voir....</p>
+<p>&#8212;Et vous voyez qu'il n'est pas l&agrave;; oh! mon Dieu!</p>
+<p>Elle resta un moment &eacute;perdue, affol&eacute;e; puis, son
+regard se d&eacute;gageant des
+larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui
+lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son &eacute;paule.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>VII</h3>
+<br />
+<p>Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa
+premi&egrave;re parole
+fut une pri&egrave;re adress&eacute;e &agrave; son cousin:</p>
+<p>&#8212;La mar&eacute;e basse aura lieu cette nuit &agrave; une heure,
+dit-elle; tu
+m'accompagneras, n'est-ce pas?</p>
+<p>Elle ne dit point o&ugrave; elle voulait aller ni ce qu'elle voulait
+faire,
+mais il n'&eacute;tait pas n&eacute;cessaire qu'elle s'expliqu&acirc;t
+plus clairement pour
+&ecirc;tre comprise de L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Nous irons ensemble, r&eacute;pondit-il.</p>
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas seuls qu'ils pouvaient tenter la
+recherche que
+Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la gr&egrave;ve, au
+milieu des
+rochers, en pleine nuit?</p>
+<p>Abandonnant Madeleine un moment, L&eacute;on s'entendit avec la
+propri&eacute;taire
+pour que celle-ci s'occup&acirc;t de r&eacute;unir une dizaine d'hommes
+de bonne
+volont&eacute;, marins ou p&ecirc;cheurs, qui les accompagneraient la
+nuit sur les
+&icirc;les de Berni&egrave;res, munis de torches ou de lanternes; puis,
+cela fait, il
+envoya un mot &agrave; M. Soullier, en le priant de retrouver
+quelques-unes des
+personnes qui avaient vu dispara&icirc;tre M. Haupois dans la fosse, et
+qui
+par cons&eacute;quent pouvaient indiquer d'une fa&ccedil;on exacte la
+place o&ugrave; il
+avait disparu.</p>
+<p>Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour
+d&eacute;tourner ou &eacute;tourdir son d&eacute;sespoir par de banales
+paroles de
+consolation, mais pour &ecirc;tre pr&egrave;s d'elle, pour qu'elle ne
+f&ucirc;t pas seule.</p>
+<p>Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table
+devant
+laquelle il s'&eacute;tait assis, puis, quand dans le silence arrivait
+le
+ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arr&ecirc;tait
+parfois tout
+&agrave; coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la
+t&ecirc;te aux pieds
+elle &eacute;coutait; la brise passait, la plainte des vagues
+s'&eacute;teignait et
+Madeleine reprenait sa marche.</p>
+<p>Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors,
+comme
+si elle se parlait &agrave; elle-m&ecirc;me, elle
+r&eacute;p&eacute;tait un mot que dix fois, que
+vingt fois d&eacute;j&agrave; elle avait dit:</p>
+<p>&#8212;Mais comment ne l'a-t-on pas secouru?</p>
+<p>Vers dix heures, on entendit dans la pi&egrave;ce voisine un bruit
+de pas
+lourds et de voix &eacute;touff&eacute;es; c'&eacute;taient les marins
+et les p&ecirc;cheurs, qui
+arrivaient: L&eacute;on en avait demand&eacute; dix, une vingtaine
+r&eacute;pondirent &agrave; son
+appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on
+demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre
+jeune fille qui pleurait son p&egrave;re; et puis sur les c&ocirc;tes
+on est
+compatissant aux catastrophes caus&eacute;es par la mer; aujourd'hui
+notre
+voisin, demain nous-m&ecirc;me.</p>
+<p>Quand Madeleine entra dans la pi&egrave;ce o&ugrave; ces gens
+&eacute;taient r&eacute;unis, tous les
+bonnets de laine se lev&egrave;rent devant elle, et ces rudes visages
+hal&eacute;s par
+la mer exprim&egrave;rent la compassion et la sympathie; cela
+s'&eacute;tait fait
+silencieusement, sans que personne dit un seul mot.</p>
+<p>Alors un homme sortit du groupe et s'avan&ccedil;a vers Madeleine.</p>
+<p>C'&eacute;tait un p&ecirc;cheur nomm&eacute; P&eacute;cune, dont le
+p&egrave;re et le fils avaient &eacute;t&eacute;
+noy&eacute;s, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si
+fr&eacute;quentes et si dangereuses sur ces c&ocirc;tes sans ports,
+o&ugrave; les barques de
+p&ecirc;che qui doivent &eacute;chouer par tous les temps sur la
+gr&egrave;ve presque plate
+sont mal construites pour r&eacute;sister &agrave; un coup de vent.</p>
+<p>&#8212;Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouv&eacute; mon
+p&egrave;re, nous
+retrouverons le v&ocirc;tre.</p>
+<p>Un autre s'avan&ccedil;a aussi d'un pas:</p>
+<p>&#8212;La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle.</p>
+<p>Madeleine voulut prononcer une parole de remerc&icirc;ment, mais de
+sa gorge
+contract&eacute;e il ne sortit qu'un son &eacute;touff&eacute; et qu'un
+sanglot.</p>
+<p>On se mit en marche, Madeleine envelopp&eacute;e dans un manteau et
+s'appuyant
+sur le bras de L&eacute;on, qui la guidait; les p&ecirc;cheurs
+s'avan&ccedil;ant par groupes
+de deux ou trois, silencieux.</p>
+<p>&#8212;En peu de temps, par les rues sombres et d&eacute;sertes du
+village, ils
+arriv&egrave;rent sur la gr&egrave;ve; la mer s'&eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; retir&eacute;e &agrave; une assez grande
+distance, et le sable humide r&eacute;fl&eacute;chissait
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; avec des
+miroitements argentins la lumi&egrave;re de la lune, dont le disque
+commen&ccedil;ait
+&agrave; s'&eacute;chancrer; il soufflait une brise de terre qui
+poussait les nuages
+vers l'embouchure de la Seine, et, de ce c&ocirc;t&eacute;, ils
+s'entassaient en des
+profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux
+des
+phares de la H&egrave;ve. </p>
+<p>Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crisp&egrave;rent sur le
+bras de son
+cousin: la vague, qui d&eacute;ferlait sur la plage, frappait sur son
+coeur.</p>
+<p>En moins d'une demi-heure, par la gr&egrave;ve, ils
+arriv&egrave;rent devant le
+s&eacute;maphore de Berni&egrave;res; alors trois ombres se
+d&eacute;tach&egrave;rent de la terre
+pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux
+p&ecirc;cheurs
+qui avaient vu la catastrophe.</p>
+<p>Mais les recherches ne purent pas commencer aussit&ocirc;t, car la
+mar&eacute;e lente
+&agrave; descendre &eacute;tait encore trop haute: il fallut attendre;
+et les hommes
+se promen&egrave;rent de long en large tandis que Madeleine
+appuy&eacute;e sur le bras
+de L&eacute;on restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle
+ne se
+retirerait jamais.</p>
+<p>Elle se retira cependant et l'on alluma les torches
+goudronn&eacute;es dont les
+flammes aviv&eacute;es par la brise et refl&eacute;t&eacute;es par le
+sable humide, par les
+flaques d'eau et par les go&euml;mons ruisselants
+&eacute;clair&egrave;rent toute cette
+partie de la gr&egrave;ve &agrave; une assez grande distance.</p>
+<p>Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion
+s'engagea
+entre les deux p&ecirc;cheurs de Berni&egrave;res sur la question de
+savoir le point
+pr&eacute;cis o&ugrave; M. Haupois avait &eacute;t&eacute; englouti;
+l'un soutenait que c'&eacute;tait &agrave;
+gauche d'un long rocher encore couvert par la vague &eacute;cumeuse,
+l'autre
+que n'&eacute;tait au contraire &agrave; droite.</p>
+<p>L&eacute;on, pour trancher le diff&eacute;rend, qui entre Normands
+mena&ccedil;ait de prendre
+les proportions d'un proc&egrave;s &agrave; plaider, d&eacute;cida
+qu'on se diviserait en
+deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui
+trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car
+le
+ressac emp&ecirc;cherait d'entendre les paroles comme les cris.</p>
+<p>Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais L&eacute;on la
+retint.</p>
+<p>&#8212;Non, dit-il, restons ici, c'est le plus s&ucirc;r moyen d'arriver
+vite
+aupr&egrave;s de ceux qui nous avertiront.</p>
+<p>Elle n'&eacute;tait pas en &eacute;tat de discuter, encore moins de
+raisonner; elle se
+laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des
+torches, secou&eacute;e &agrave; chaque instant par le balancement
+d'une de ces
+torches, attendant le second; et reconnaissant avec d&eacute;sespoir
+que ce
+qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal &eacute;tait en
+r&eacute;alit&eacute; le
+r&eacute;sultat du hasard ou de l'in&eacute;galit&eacute; des rochers
+sur lesquels les hommes
+marchaient.</p>
+<p>Une heure s'&eacute;coula ainsi, la plus longue assur&eacute;ment,
+la plus cruelle
+qu'elle e&ucirc;t jamais pass&eacute;e; puis, un &agrave; un, les
+p&ecirc;cheurs se rapproch&egrave;rent
+d'elle, et la r&eacute;union des torches fit revenir ceux qui
+s'&eacute;taient le plus
+&eacute;loign&eacute;s; chez tous ce fut la m&ecirc;me signe de
+t&ecirc;te ou la m&ecirc;me parole:
+rien.</p>
+<p>&Agrave; la fa&ccedil;on dont elle s'appuya contre lui, L&eacute;on
+sentit combien profonde
+&eacute;tait la douleur qu'elle &eacute;prouvait, combien affreux
+&eacute;tait son d&eacute;sespoir.</p>
+<p>&#8212;Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; quoi bon?</p>
+<p>&#8212;L'ombre a pu vous tromper.</p>
+<p>&#8212;Je vous en prie! s'&eacute;cria Madeleine.</p>
+<p>P&eacute;cune s'avan&ccedil;a:</p>
+<p>&#8212;Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par
+d&eacute;sesp&eacute;rance que nous vous disons &ccedil;a; seulement
+nous connaissons la mer,
+vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande
+mar&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;cis&eacute;ment, interrompit L&eacute;on, c'est ce
+courant qui nous oblige &agrave;
+pers&eacute;v&eacute;rer; il peut avoir entra&icirc;n&eacute; le corps
+plus loin que l&agrave; o&ugrave; vos
+recherches se sont arr&ecirc;t&eacute;es.</p>
+<p>Une nouvelle discussion s'engagea entre les p&ecirc;cheurs, chacun
+&eacute;mit son
+avis, mais sans rien affirmer, d'une fa&ccedil;on dubitative et comme
+si l'on
+raisonnait en th&eacute;orie; en r&eacute;alit&eacute;, tous semblaient
+convaincus que pour
+le moment de nouvelles recherches &eacute;tait enti&egrave;rement
+inutiles.</p>
+<p>Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'&eacute;tait
+l'esp&eacute;rance, c'&eacute;tait la croyance qu'elle allait retrouver
+son p&egrave;re. Dans
+son d&eacute;sespoir, c'&eacute;tait l&agrave; pour elle une sorte de
+consolation, au moins
+c'&eacute;tait une occupation pour son esprit. Se d&eacute;tachant du
+pass&eacute;, sa pens&eacute;e
+se portait sur l'avenir; ce n'&eacute;tait pas le vide pour son coeur,
+et c'est
+l&agrave; un point capital dans la douleur.</p>
+<p>En &eacute;coutant cette discussion et en voyant les p&ecirc;cheurs
+dispos&eacute;s &agrave;
+abandonner toutes recherches, elle eut un moment de d&eacute;faillance
+et elle
+s'affaissa contre l'&eacute;paule de L&eacute;on; mais presque
+aussit&ocirc;t elle r&eacute;agit
+contre cette faiblesse, et relevant la t&ecirc;te:</p>
+<p>&#8212;Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoup&eacute;e, encore un peu de
+courage,
+je vous en supplie.</p>
+<p>L'appel &eacute;tait si d&eacute;chirant qu'il toucha ces rudes
+natures.</p>
+<p>&#8212;Mamzelle a raison, dit P&eacute;cune; il ne faut pas l&acirc;cher
+comme &ccedil;a; ce que
+la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant.
+Allons-y!</p>
+<p>&#8212;J'irai avec vous! s'&eacute;cria Madeleine.</p>
+<p>L&eacute;on comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette
+attente dans
+l'immobilit&eacute;, cette anxi&eacute;t&eacute; &eacute;taient
+horribles et devaient fatalement
+briser le courage le plus r&eacute;solu.</p>
+<p>&#8212;Oui, dit-il, allons avec eux.</p>
+<p>&#8212;Je vas vous &eacute;clairer, dit P&eacute;cune.</p>
+<p>Et ayant mouch&eacute; sa torche &agrave; demi consum&eacute;e, en
+posant son sabot dessus,
+il la leva en l'air, &eacute;clairant Madeleine et L&eacute;on qui le
+suivirent,
+tandis que les autres p&ecirc;cheurs se dispersaient &ccedil;a et
+l&agrave; dans les
+rochers.</p>
+<p>Ils arriv&egrave;rent assez rapidement sur l'&icirc;lot de rochers
+o&ugrave; M. Haupois
+avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et
+plus p&eacute;nible, car les pierres &eacute;taient couvertes d'herbes
+glissantes, et
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; se trouvaient des crevasses pleines d'eau
+qu'il fallait
+traverser en se mouillant &agrave; mi-jambes; mais Madeleine
+n'&eacute;tait sensible
+ni &agrave; la fatigue, ni &agrave; l'eau; elle allait courageusement
+en avant,
+regardant autour d'elle bien plus qu'&agrave; ses pieds et se
+cramponnant &agrave; la
+main de L&eacute;on quand elle faisait un faux pas.</p>
+<p>Pendant longtemps ils explor&egrave;rent ainsi cet &icirc;lot, mais,
+h&eacute;las!
+inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de
+pr&egrave;s et sous la lumi&egrave;re de la torche n'&eacute;tait
+qu'une pierre recouverte de
+go&euml;mons &agrave; la longue chevelure.</p>
+<p>La mar&eacute;e, en montant, les for&ccedil;a de revenir en
+arri&egrave;re pr&egrave;s des p&ecirc;cheurs
+r&eacute;unis sur le sable.</p>
+<p>L'un d'eux comprit le d&eacute;sespoir de cette pauvre fille.</p>
+<p>&#8212;Nous reviendrons &agrave; la basse mer du jour, dit-il.</p>
+<p>Pour Madeleine, cette parole &eacute;tait une esp&eacute;rance.</p>
+<p>On revint lentement &agrave; Saint-Aubin. La nuit &eacute;tait
+avanc&eacute;e, et, dans
+l'aube qui blanchissait d&eacute;j&agrave; l'orient, l'&eacute;clat des
+phares de la H&egrave;ve
+p&acirc;lissait.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>VIII</h3>
+<br />
+<p>L&eacute;on ayant reconduit Madeleine jusqu'&agrave; sa porte pria
+P&eacute;cune de bien
+vouloir le guider jusqu'&agrave; l'h&ocirc;tel o&ugrave; une chambre
+lui avait &eacute;t&eacute; retenue,
+et qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien embarrass&eacute; de trouver
+seul.</p>
+<p>D'ailleurs il voulait consulter le p&ecirc;cheur, ce qu'il n'avait
+pu faire
+en pr&eacute;sence de Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Croyez-vous donc que nous devons renoncer &agrave;
+l'esp&eacute;rance de retrouver
+mon oncle? demanda-t-il.</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur, je ne crois pas &ccedil;a; m&ecirc;me qu'on le
+trouvera pour s&ucirc;r;
+c'est le courant qui aura entra&icirc;n&eacute; le corps, mais il le
+ram&egrave;nera. Et
+puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois &eacute;tait bien
+v&ecirc;tu, il
+avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des
+bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la p&ecirc;che; les
+crabes,
+les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de
+mal. Ce n'est pas comme mon pauvre p&egrave;re et mon gar&ccedil;on que
+j'ai perdus il
+y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des
+sabots,
+et les sabots, vous savez, &ccedil;a flotte, &ccedil;a ne coule pas
+avec le corps.
+Quand il a &eacute;t&eacute; bien certain qu'ils &eacute;taient
+noy&eacute;s, je me disais: &laquo;S'ils
+pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les
+deux,
+le p&egrave;re et le gar&ccedil;on.&raquo; C'&eacute;tait toute mon
+esp&eacute;rance, toute ma
+consolation. Ils sont revenus; mais en quel &eacute;tat, mon Dieu! Vous
+n'avez
+pas &ccedil;a &agrave; craindre pour votre oncle. Et mademoiselle
+Madeleine, la ch&egrave;re
+demoiselle, pourra embrasser son p&egrave;re une derni&egrave;re fois;
+&ccedil;a lui sera
+bon.</p>
+<p>&#8212;Mais quand?</p>
+<p>&#8212;Le bon Dieu seul le sait!</p>
+<p>&#8212;Je voudrais qu'un bateau crois&acirc;t toujours dans ces parages
+&agrave; la mer
+haute, et qu'&agrave; la mer basse on continu&acirc;t les recherches.</p>
+<p>&#8212;Le bateau, c'est trop t&ocirc;t.</p>
+<p>&#8212;Peut-&ecirc;tre, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son
+p&egrave;re
+n'est pas abandonn&eacute;. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce
+matin m&ecirc;me
+sur les &icirc;les de Berni&egrave;res pour ne plus s'en
+&eacute;loigner.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne
+vous
+cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la gr&egrave;ve.</p>
+<p>&#8212;Je placerai des hommes sur la gr&egrave;ve.</p>
+<p>&#8212;Il faudrait pr&eacute;venir aussi les douaniers.</p>
+<p>&#8212;Je m'occuperai de cela.</p>
+<p>L&eacute;on ne se coucha pas mais, s'&eacute;tant fait allumer un
+grand feu, il se
+s&eacute;cha et se r&eacute;chauffa; puis, quand les maisons
+commenc&egrave;rent &agrave; s'ouvrir,
+il fit ce que P&eacute;cune lui avait recommand&eacute;.</p>
+<p>Quand il se pr&eacute;senta chez Madeleine, il la trouva assise
+devant la
+chemin&eacute;e de sa petite salle: elle non plus ne s'&eacute;tait pas
+couch&eacute;e:</p>
+<p>&#8212;Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage?</p>
+<p>&#8212;Ce que tu veux, je le veux.</p>
+<p>Ils se dirig&egrave;rent vers le rivage, et quand ils
+arriv&egrave;rent en vue de la
+mer, L&eacute;on vit les yeux de Madeleine prendre une expression
+affol&eacute;e.</p>
+<p>Alors, &eacute;tendant la main dans la direction de l'ouest, il lui
+montra une
+barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bord&eacute;e
+devant le
+s&eacute;maphore de Berni&egrave;res.</p>
+<p>&#8212;C'est la barque de P&eacute;cune, dit-il, elle restera l&agrave;
+&agrave; croiser en
+examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit.</p>
+<p>Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en
+vedette sur la c&ocirc;te depuis le phare de Ver jusqu'&agrave;
+l'embouchure de
+l'Orne.</p>
+<p>Elle marchait pr&egrave;s de lui, seule, sans lui donner le bras;
+tout &agrave; coup
+elle s'arr&ecirc;ta, et, lui tendant la main:</p>
+<p>&#8212;Tu es bon, dit-elle.</p>
+<p>Il garda cette main dans la sienne, puis la pla&ccedil;ant sous son
+bras, il se
+remit en marche se dirigeant vers Berni&egrave;res.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'&agrave; pr&eacute;sent,
+dit-il, de moi, ni de
+nous; c'&eacute;tait &agrave; un autre que nous devions &ecirc;tre
+enti&egrave;rement d'esprit et
+de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde,
+ch&egrave;re Madeleine, et que tu as un fr&egrave;re.</p>
+<p>Elle tourna vers lui son visage convuls&eacute;, et dans ses yeux
+hagards,
+quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes
+d'attendrissement.</p>
+<p>Il continua.</p>
+<p>&#8212;Dans mon p&egrave;re, dans ma m&egrave;re, dans ma soeur, sois
+certaine que tu
+trouveras une famille, sois certaine aussi que le diff&eacute;rend
+survenu si
+malheureusement entre nos parents n'a alt&eacute;r&eacute; en rien les
+sentiments de
+mon p&egrave;re; il m'a toujours parl&eacute; de toi avec tendresse, et
+s'il &eacute;tait ici
+il te tiendrait ce langage avec plus d'autorit&eacute; seulement, mais
+non avec
+plus d'amiti&eacute;, avec plus d'affection; notre maison est la tienne.</p>
+<p>&#8212;Je voudrais rester ici, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Assur&eacute;ment nous y resterons tant que cela sera
+n&eacute;cessaire, j'y
+resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas
+d'aujourd'hui.</p>
+<p>&#8212;Je comprends, je sens que tu es la bont&eacute; m&ecirc;me, mais
+tout le reste je
+le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs.</p>
+<p>Disant cela, elle d&eacute;tourna les yeux et par un mouvement
+rapide elle les
+jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage.</p>
+<p>&#8212;Je ne veux pas te distraire, continua L&eacute;on, et je ne te
+dirai que ce
+qui doit &ecirc;tre dit.</p>
+<p>&#8212;Descendons &agrave; la mer, je te prie.</p>
+<p>&#8212;Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous &eacute;loignera pas
+de
+Berni&egrave;res, o&ugrave; je vais pour pr&eacute;venir par
+d&eacute;p&ecirc;che mon p&egrave;re de ce qui est
+arriv&eacute;; il faut que tu aies pr&egrave;s de toi ceux qui t'aiment.</p>
+<p>Mais la r&eacute;ponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que
+L&eacute;on avait
+pr&eacute;vu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc
+avant
+plusieurs jours, le m&eacute;decin s'y opposait formellement, et madame
+Haupois-Daguillon restait pr&egrave;s de lui pour le soigner. Ils
+&eacute;taient l'un
+et l'autre d&eacute;sol&eacute;s de ne pouvoir pas accourir
+aupr&egrave;s de Madeleine &agrave; qui
+ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur d&eacute;vouement.</p>
+<p>&#8212;C'est pr&egrave;s de ton p&egrave;re que tu devrais &ecirc;tre, dit
+Madeleine, lorsque
+L&eacute;on lui lut cette d&eacute;p&ecirc;che, pars donc, je t'en prie.</p>
+<p>&#8212;Si mon p&egrave;re &eacute;tait en danger je partirais, mais cela
+n'est pas, ses
+douleurs se sont exasp&eacute;r&eacute;es sous l'influence des eaux,
+voil&agrave; tout; mon
+devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment
+o&ugrave;
+nous pourrons partir ensemble.</p>
+<p>Ce moment n'arriva pas aussi promptement que L&eacute;on
+l'esp&eacute;rait; les jours
+s'&eacute;coul&egrave;rent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles
+qu'il re&ccedil;ut des
+gens post&eacute;s le long de la c&ocirc;te furent toujours les
+m&ecirc;mes: rien de
+nouveau.</p>
+<p>Chaque jour, chaque heure qui s'&eacute;coulaient augmentaient
+l'angoisse de
+Madeleine: jamais plus elle ne verrait son p&egrave;re qui n'aurait pas
+une
+tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer.</p>
+<p>Elle ne quittait pas la gr&egrave;ve et du matin au soir on la
+voyait marcher
+sur le rivage, avec L&eacute;on pr&egrave;s d'elle, depuis Langrune
+jusqu'&agrave;
+Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant
+vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle
+descendait.</p>
+<p>Devant cette jeune fille en noir, au visage p&acirc;le, au regard
+d&eacute;sol&eacute;, tout
+le monde se d&eacute;couvrait respectueusement; mais elle ne
+r&eacute;pondait jamais &agrave;
+ces t&eacute;moignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et
+lorsqu'elle les
+remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de t&ecirc;te,
+sans
+parler &agrave; personne.</p>
+<p>C'&eacute;tait seulement aux douaniers et aux gens qui
+&eacute;taient charg&eacute;s
+d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore
+&eacute;tait-ce d'une
+fa&ccedil;on contrainte:</p>
+<p>&#8212;Rien de nouveau encore? demandait-elle.</p>
+<p>Mais elle ne pronon&ccedil;ait pas de nom, et le mot d&eacute;cisif
+elle l'&eacute;vitait.</p>
+<p>On lui r&eacute;pondait de la m&ecirc;me mani&egrave;re, et le plus
+souvent sans parole, en
+secouant la t&ecirc;te.</p>
+<p>Le septi&egrave;me jour apr&egrave;s la mort de M. Haupois, le
+temps, jusque-l&agrave; beau,
+se mit au mauvais.</p>
+<p>Le vent, qui avait constamment &eacute;t&eacute; au sud, passa
+&agrave; l'est, puis au nord,
+d'o&ugrave; il ne tarda pas &agrave; souffler en temp&ecirc;te: toutes
+les barques revinrent
+&agrave; la c&ocirc;te, et sur la mer d&eacute;mont&eacute;e on
+n'aper&ccedil;ut plus &agrave; l'horizon que de
+grands navires: le bateau de P&eacute;cune, que depuis sept jours on
+&eacute;tait
+habitu&eacute; &agrave; voir du matin au soir courir des bord&eacute;es
+devant Berni&egrave;res, dut
+aborder ne pouvant plus tenir la mer.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t &agrave; terre, P&eacute;cune vint trouver Madeleine
+dans la cabine o&ugrave; elle
+se tenait avec L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;J'ai r&eacute;sist&eacute; tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y
+avait plus moyen
+de rester &agrave; la mer, excusez-moi, mamzelle.</p>
+<p>Madeleine inclina la t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Faut pas que cela vous d&eacute;sole, continua P&eacute;cune, c'est
+un bon vent pour
+votre malheureux, il porte &agrave; le c&ocirc;te; soyez sure que
+demain ou
+apr&egrave;s-demain il doit aborder.</p>
+<p>Comme elle levait la main avec un signe d'incr&eacute;dulit&eacute;
+et de
+d&eacute;sesp&eacute;rance, P&eacute;cune se pencha vers elle, et d'une
+voix basse:</p>
+<p>&#8212;Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvi&egrave;me jour
+les noy&eacute;s
+qui n'ont pas &eacute;t&eacute; retrouv&eacute;s se l&egrave;vent
+eux-m&ecirc;mes dans la mer et se
+mettent en marche pour venir se coucher dans la terre b&eacute;nite;
+s'ils ne
+sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne
+restent en route que si le chemin &agrave; faire est trop long ou si le
+vent
+leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon
+pr&eacute;sentement.
+Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre
+pauvre p&egrave;re.</p>
+<p>Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis
+il
+faiblit mais sans tomber compl&eacute;tement.</p>
+<p>Le matin du neuvi&egrave;me jour L&eacute;on vit arriver l'homme qui
+avait la garde du
+rivage de Berni&egrave;res: M. Haupois venait d'aborder sur la
+gr&egrave;ve, selon la
+pr&eacute;diction de P&eacute;cune.</p>
+<p>L'enterrement eut lieu le m&ecirc;me jour &agrave; trois heures de
+l'apr&egrave;s-midi, et
+le soir L&eacute;on monta avec Madeleine dans le train qui arrive
+&agrave; Paris &agrave;
+cinq heures du matin.</p>
+<p>Pendant ces neuf jours il avait ex&eacute;cut&eacute; l'acte de
+derni&egrave;re volont&eacute; de
+son oncle, il &eacute;tait rest&eacute; pr&egrave;s de Madeleine,
+&laquo;elle avait trouv&eacute; en lui
+une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu
+pleurer.&raquo;</p>
+<p>Mais sa t&acirc;che n'&eacute;tait pas finie.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>IX</h3>
+<br />
+<p>Avant de quitter Saint-Aubin, L&eacute;on avait envoy&eacute; une
+d&eacute;p&ecirc;che pour qu'on
+pr&eacute;par&acirc;t &agrave; Madeleine un appartement dans la maison
+de la rue de
+Rivoli,&#8212;celui que sa soeur occupait avant son mariage.</p>
+<p>En arrivant il la conduisit lui-m&ecirc;me &agrave; son appartement:</p>
+<p>&#8212;Te voil&agrave; chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est
+celle de
+Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place
+de la soeur a&icirc;n&eacute;e.</p>
+<p>Il se dirigea sers la porte de sortie, mais apr&egrave;s avoir fait
+quelques
+pas il revint en arri&egrave;re:</p>
+<p>&#8212;Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en
+inqui&egrave;te pas
+trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain &agrave; Rouen pour
+m'occuper
+des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux
+et
+je le rapporterai.</p>
+<p>&#8212;J'aurais voulu aller &agrave; Rouen.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Mais....</p>
+<p>Elle h&eacute;sita.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t il lui vint en aide:</p>
+<p>&#8212;Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires?</p>
+<p>Elle inclina la t&ecirc;te avec un signe affirmatif.</p>
+<p>&#8212;Sois tranquille, elles seront arrang&eacute;es &agrave; la
+satisfaction de tous;
+aussi bien &agrave; l'honneur de ... mon oncle, qu'&agrave;
+l'int&eacute;r&ecirc;t de ceux avec qui
+il &eacute;tait en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais
+c'est
+trop causer. &Agrave; tant&ocirc;t!</p>
+<p>Elle le retint</p>
+<p>&#8212;Un seul mot.</p>
+<p>&#8212;Mais....</p>
+<p>&#8212;Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est
+douloureux et qu'il doit &ecirc;tre dit: ces affaires sont
+embarrass&eacute;es ...
+tr&egrave;s-embarrass&eacute;es; nous avons des dettes qui certainement
+d&eacute;passeront
+notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas
+m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se
+r&eacute;v&eacute;leront
+assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux
+qu'elles soient toutes pay&eacute;es.</p>
+<p>&#8212;C'est bien ainsi que je le comprends.</p>
+<p>&#8212;On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des
+choses
+de la loi; j'ai des droits &agrave; faire valoir comme
+h&eacute;riti&egrave;re de ma m&egrave;re;
+j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens &agrave; ce que
+tout ce
+que je poss&egrave;de soit vendu pour que ces dettes soient
+pay&eacute;es.</p>
+<p>Mais L&eacute;on ne partit pas le soir pour Rouen comme il le
+d&eacute;sirait, car il
+trouva rue Royale une d&eacute;p&ecirc;che de son p&egrave;re
+annon&ccedil;ant son arriv&eacute;e &agrave; Paris
+pour le soir m&ecirc;me.</p>
+<p>Ce que L&eacute;on voulait en se rendant &agrave; Rouen,
+c'&eacute;tait prendre connaissance
+des affaires de son oncle, et dire aux cr&eacute;anciers qui allaient
+s'abattre
+mena&ccedil;ants qu'ils n'avaient rien &agrave; craindre, qu'ils
+seraient pay&eacute;s
+int&eacute;gralement et qu'il le leur garantissait, lui L&eacute;on
+Haupois-Daguillon,
+de la maison Haupois-Daguillon de Paris.</p>
+<p>Son p&egrave;re &agrave; Balaruc, cela lui &eacute;tait facile, il
+n'avait personne &agrave;
+consulter, il agissait de lui-m&ecirc;me, dans le sens qu'il jugeait
+convenable.</p>
+<p>Mais l'arriv&eacute;e de son p&egrave;re &agrave; Paris changeait la
+situation.</p>
+<p>Il fallait laisser &agrave; celui-ci le plaisir de sa
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; envers cette
+pauvre Madeleine; cela &eacute;tait convenable, cela &eacute;tait
+juste, et, de plus,
+cela &eacute;tait, jusqu'&agrave; un certain point, habile; on
+s'attache &agrave; ceux qu'on
+oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son
+p&egrave;re
+&agrave; Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait
+pour
+elle.</p>
+<p>C'&eacute;tait par le train de six heures que M. et madame
+Haupois-Daguillon
+devaient arriver &agrave; la gare de Lyon. &Agrave; six heures moins
+quelques minutes,
+L&eacute;on les attendait &agrave; la porte de sortie des voyageurs.
+Tout d'abord il
+avait pens&eacute; &agrave; demander &agrave; Madeleine si elle voulait
+l'accompagner, ce qui
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une pr&eacute;venance &agrave; laquelle son
+p&egrave;re et sa m&egrave;re auraient &eacute;t&eacute;
+sensibles; mais la r&eacute;flexion l'avait fait vite renoncer &agrave;
+cette id&eacute;e; il
+ne pouvait pas, &agrave; Paris, sortir seul avec Madeleine.</p>
+<p>De la gare de Lyon &agrave; la rue de Rivoli, le temps se passa pour
+M. et
+madame Haupois en questions, pour L&eacute;on en r&eacute;cit.</p>
+<p>Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait
+pr&eacute;par&eacute;
+sa r&eacute;ponse: &laquo;Comment &eacute;tait-il arriv&eacute;
+&agrave; Saint-Aubin juste au moment de la
+mort de son oncle?&raquo;</p>
+<p>Ce fut sa m&egrave;re qui la lui posa:</p>
+<p>Son explication fut celle qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+donn&eacute;e &agrave; Madeleine: le
+m&eacute;decin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le
+pr&eacute;vient que son
+oncle est menac&eacute; de devenir aveugle.</p>
+<p>Cette histoire du m&eacute;decin avait l'inconv&eacute;nient de ne
+pas expliquer la
+lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de
+cette lettre? Cela n'&eacute;tait pas probable; si contre toute attente
+le
+vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une
+fa&ccedil;on telle quelle.</p>
+<p>&Eacute;lev&eacute; par un p&egrave;re et une m&egrave;re qui
+l'aimaient, L&eacute;on n'avait pas &eacute;t&eacute;
+habitu&eacute; &agrave; mentir, aussi se serait-il assez mal
+tir&eacute; de son r&eacute;cit fait
+dans le calme et en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec ses parents;
+mais en voiture, au
+milieu du bruit et des distractions, il en vint &agrave; bout sans trop
+de
+maladresse.</p>
+<p>En entrant dans le salon o&ugrave; Madeleine se tenait, M.
+Haupois-Daguillon
+ouvrit ses bras &agrave; sa ni&egrave;ce et l'embrassa tendrement.</p>
+<p>Puis apr&egrave;s l'oncle vint la tante.</p>
+<p>Mais ce fut plut&ocirc;t en p&egrave;re et en m&egrave;re qu'ils
+l'accueillirent qu'en oncle
+et en tante.</p>
+<p>Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette
+nuance:</p>
+<p>&#8212;D&eacute;sormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu
+trouveras
+dans ton oncle un p&egrave;re, dans L&eacute;on un fr&egrave;re; pour
+moi tu peux compter sur
+toute ma tendresse.</p>
+<p>Madeleine &eacute;tait trop &eacute;mue pour r&eacute;pondre, mais
+ses larmes parl&egrave;rent pour
+elle.</p>
+<p>Madame Haupois Daguillon &eacute;tait depuis trop longtemps
+&eacute;loign&eacute;e de sa
+maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre d&egrave;s le soir
+m&ecirc;me les
+habitudes de toute sa vie; aussi, malgr&eacute; les fatigues d'un
+voyage de
+vingt-deux heures, voulut-elle, apr&egrave;s le d&icirc;ner, aller
+coucher rue
+Royale.</p>
+<p>&#8212;Je vais t'accompagner, lui dit son fils.</p>
+<p>&Agrave; peine dans la rue, L&eacute;on se pencha &agrave; l'oreille
+de sa m&egrave;re:</p>
+<p>&#8212;Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il.</p>
+<p>L'intonation de cette question &eacute;tait si douce, que madame
+Haupois-Daguillon s'arr&ecirc;ta surprise et, s'appuyant sur le bras de
+son
+fils, elle for&ccedil;a celui-ci &agrave; la regarder en face:</p>
+<p>&#8212;Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu
+n'avais pas vue depuis deux ans.</p>
+<p>&#8212;Et pourquoi tiens-tu tant &agrave; savoir ce que je pense de
+Madeleine?</p>
+<p>&#8212;Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me
+r&eacute;pondre.</p>
+<p>Ces quelques paroles s'&eacute;taient &eacute;chang&eacute;es
+rapidement; la voix du fils
+&eacute;tait &eacute;mue; celle de la m&egrave;re &eacute;tait
+inqui&egrave;te.</p>
+<p>Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement.</p>
+<p>&#8212;Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui
+paraissait vouloir gagner du temps et peser sa r&eacute;ponse avant de
+la
+risquer.</p>
+<p>&#8212;Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je
+te
+parle.</p>
+<p>&#8212;J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes
+comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son
+esprit, de son coeur, de son caract&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;De tout.</p>
+<p>&#8212;Quand je voyais Madeleine, elle &eacute;tait une bonne petite
+fille,
+intelligente.</p>
+<p>&#8212;N'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Douce de caract&egrave;re et d'humeur facile.</p>
+<p>&#8212;N'est-ce pas? et pleine de coeur.</p>
+<p>&#8212;Elle &eacute;tait tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant
+je n'en
+sais rien; deux ann&eacute;es changent beaucoup une jeune fille.</p>
+<p>&#8212;Assur&eacute;ment, mais moi qui, depuis dix jours, vis pr&egrave;s
+d'elle, je puis
+t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caract&egrave;re
+de
+Madeleine, ils sont analogues &agrave; ceux qui se sont faits dans sa
+personne.</p>
+<p>&#8212;Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante.</p>
+<p>&#8212;Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme?</p>
+<p>&#8212;Je dirais que tu es fou.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>X</h3>
+<br />
+<p>Lorsque pendant trente ans on a dirig&eacute; une grande maison de
+commerce,
+avec une arm&eacute;e d'employ&eacute;s ou d'ouvriers sous ses ordres,
+on a pris bien
+souvent dans cette direction des habitudes d'autorit&eacute; qu'on
+porte dans
+la vie et dans le monde; partout l'on commande, et &agrave; tous, sans
+admettre
+la r&eacute;sistance ou la contradiction.</p>
+<p>C'&eacute;tait le cas de madame Haupois-Daguillon qui, m&ecirc;me
+avec ses enfants
+qu'elle aimait cependant tendrement, &eacute;tait toujours madame
+Haupois-Daguillon.</p>
+<p>Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'&eacute;tait en
+m&egrave;re qu'elle lui
+avait tout d'abord parl&eacute; d'un ton affectueux et vraiment
+maternel; mais
+ce ne fut pas la m&egrave;re qui s'&eacute;cria: &laquo;Tu es
+fou&raquo;; ce fut la femme de
+volont&eacute;, d'autorit&eacute;, la femme de commerce.</p>
+<p>L&eacute;on connaissait trop bien sa m&egrave;re peur ne pas saisir
+les moindres
+nuances de ses intonations, et c'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment
+parce qu'il avait au
+premier mot senti chez elle de la r&eacute;sistance qu'il avait
+&eacute;t&eacute; si net et
+si pr&eacute;cis dans sa demande: c'&eacute;tait l&agrave; un des
+c&ocirc;t&eacute;s de son caract&egrave;re; mou
+dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et m&ecirc;me
+cassant
+aussit&ocirc;t qu'il se voyait en face d'une opposition.</p>
+<p>&#8212;En quoi est-ce folie de penser &agrave; prendre Madeleine pour
+femme?
+demanda-t-il.</p>
+<p>Ils &eacute;taient arriv&eacute;s sur la place de la Concorde,
+madame Haupois s'arr&ecirc;ta
+tout &agrave; coup, puis, apr&egrave;s un court mouvement
+d'h&eacute;sitation, elle tourna
+sur elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Rentrons rue de Rivoli, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Et pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Ton p&egrave;re n'est pas encore couch&eacute;, tu vas lui
+expliquer ce que tu viens
+de me dire....</p>
+<p>&#8212;Mais....</p>
+<p>&#8212;Madeleine est la ni&egrave;ce de ton p&egrave;re; elle est son
+sang; par le malheur
+qui vient de la frapper, elle devient jusqu'&agrave; un certain point
+sa
+fille, c'est donc &agrave; lui qu'il appartient de d&eacute;cider
+d'elle. Je ne veux
+pas, si la r&eacute;ponse de ton p&egrave;re est contraire &agrave; tes
+d&eacute;sirs ... que tu
+m'accuses d'avoir pes&eacute; sur lui et d'avoir inspir&eacute; cette
+r&eacute;ponse.</p>
+<p>&#8212;Mais c'&eacute;tait l&agrave; justement ce que je voulais, dit-il
+avec un sourire,
+tu l'as bien devin&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Rentrons, explique-toi franchement avec ton p&egrave;re, il te dira
+ce qu'il
+pense.</p>
+<p>&#8212;Mais toi?</p>
+<p>&#8212;Je te le dirai aussi.</p>
+<p>&#8212;Tu me fais peur.</p>
+<p>Et, sans &eacute;changer d'autres paroles, ils revinrent &agrave;
+l'appartement de la
+rue de Rivoli.</p>
+<p>M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre
+sa
+femme et son fils.</p>
+<p>&#8212;Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.</p>
+<p>&#8212;L&eacute;on va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse
+longuement,
+je veux te le dire en deux mots,&#8212;il d&eacute;sire prendre Madeleine
+pour
+femme.</p>
+<p>&#8212;Il est donc fou!</p>
+<p>&#8212;C'est justement le mot que je lui ai r&eacute;pondu.</p>
+<p>Puis, s'adressant &agrave; son fils:</p>
+<p>&#8212;Tu ne diras pas que ton p&egrave;re et moi nous nous &eacute;tions
+entendus.</p>
+<p>L&eacute;on resta d&eacute;concert&eacute;, et pendant plusieurs
+minutes il regarda son p&egrave;re
+et sa m&egrave;re, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur
+celle-l&agrave;.</p>
+<p>Enfin il se remit.</p>
+<p>&#8212;Il y a une question que j'ai adress&eacute;e &agrave; ma
+m&egrave;re, veux-tu me permettre
+de te la poser?</p>
+<p>&#8212;Laquelle?</p>
+<p>&#8212;En quoi est-ce folie de vouloir &eacute;pouser Madeleine?</p>
+<p>&#8212;Elle n'a pas un sou.</p>
+<p>&#8212;Je ne tiens nullement &agrave; &eacute;pouser une femme riche.</p>
+<p>&#8212;Nous y tenons, nous!</p>
+<p>&#8212;Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, &agrave; &eacute;pouser
+une femme que tu
+n'aimerais pas, mais je te demande qu'en &eacute;change tu ne prennes
+pas une
+femme qui ne nous conviendrait pas.</p>
+<p>&#8212;En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma m&egrave;re
+reconnaissait tout &agrave; l'heure qu'elle &eacute;tait charmante sous
+tous les
+rapports.</p>
+<p>&#8212;Sous tous, j'en conviens, r&eacute;pondit M. Haupois, sous un seul
+except&eacute;,
+sous celui de la fortune; ta position....</p>
+<p>&#8212;Oh! ma position.</p>
+<p>&#8212;Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige &agrave;
+&eacute;pouser
+une femme digne de toi.</p>
+<p>&#8212;Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Il n'est pas question d'amour.</p>
+<p>&#8212;Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la
+premi&egrave;re
+question &agrave; examiner, r&eacute;pliqua L&eacute;on avec une
+certaine raideur, et pour
+moi je puis vous affirmer que je n'&eacute;pouserai qu'une femme que
+j'aimerai.</p>
+<p>Peu &agrave; peu le ton s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute; chez le
+p&egrave;re aussi bien que chez le fils,
+madame Haupois jugea prudent d'intervenir.</p>
+<p>&#8212;Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton
+p&egrave;re,
+tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur
+Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et
+financi&egrave;re que doit occuper dans le monde celle qui
+&eacute;pousera l'h&eacute;ritier
+de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fiert&eacute; de ta
+maison,
+de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: &laquo;noblesse
+oblige&raquo;; la
+noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est &laquo;fortune
+qui
+oblige&raquo;. Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas
+&eacute;pouser une
+femme qui n'a rien.</p>
+<p>Depuis que ce gros mot de fortune avait &eacute;t&eacute;
+prononc&eacute;, L&eacute;on avait une
+r&eacute;plique sur les l&egrave;vres: &laquo;Mon p&egrave;re n'avait
+rien, ce qui ne l'a pas
+emp&ecirc;ch&eacute; d'&eacute;pouser l'h&eacute;riti&egrave;re des
+Daguillon;&raquo; mais, si d&eacute;cisive qu'elle
+f&ucirc;t, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son p&egrave;re
+aussi bien que
+sa m&egrave;re, et il la retint:</p>
+<p>&#8212;Il y aurait un moyen que Madeleine ne f&ucirc;t pas une femme qui
+n'a rien,
+dit-il en essayant de prendre un ton l&eacute;ger.</p>
+<p>&#8212;Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne
+discut&acirc;t pas toujours gravement et m&eacute;thodiquement.</p>
+<p>&#8212;Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue
+ta
+fille, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Sans doute.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la
+moiti&eacute; de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport
+&eacute;gal.</p>
+<p>&#8212;Allons, d&eacute;cid&eacute;ment, tu es tout &agrave; fait fou.</p>
+<p>&#8212;Non, mon p&egrave;re, et je t'assure que je n'ai jamais
+parl&eacute; plus
+s&eacute;rieusement; car je m'appuie sur ta bont&eacute;, sur ta
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, sur ton
+coeur, et cela n'est pas folie.</p>
+<p>&#8212;Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes
+d&eacute;j&agrave;
+entendus &agrave; ce sujet, ta m&egrave;re et moi, de m&ecirc;me que
+nous nous sommes
+entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons.</p>
+<p>&#8212;Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt
+sur
+ses l&egrave;vres; puis tout de suite s'adressant &agrave; son fils:
+C'est assez; nous
+savons les uns et les autres ce qu'il &eacute;tait important de savoir;
+ton
+p&egrave;re et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les
+n&ocirc;tres:
+il est tard; nous sommes fatigu&eacute;s, et d'ailleurs il ne serait
+pas sage
+de discuter ainsi &agrave; l'improviste une chose aussi grave; nous y
+r&eacute;fl&eacute;chirons chacun de notre c&ocirc;t&eacute;, et nous
+verrons ensuite chez qui ces
+sentiments doivent changer. Reconduis-moi.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XI</h3>
+<br />
+<p>Les mauvaises dispositions manifest&eacute;es par son p&egrave;re et
+sa m&egrave;re ne
+pouvaient pas emp&ecirc;cher L&eacute;on de s'occuper des affaires de
+Madeleine: tout
+au contraire.</p>
+<p>Le lendemain, il parla &agrave; son p&egrave;re de son projet
+d'aller &agrave; Rouen pour
+voir quelle &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment la situation de son
+oncle.</p>
+<p>Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arr&ecirc;ta:</p>
+<p>&#8212;Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai d&eacute;j&agrave; &eacute;crit
+&agrave; Rouen, et j'ai charg&eacute;
+un de mes anciens camarades, aujourd'hui avou&eacute;, de mener
+&agrave; bien cette
+liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme
+d'affaires viendra plus facilement &agrave; bout des cr&eacute;anciers.</p>
+<p>Le mot &laquo;liquidation&raquo; avait fait lever la t&ecirc;te
+&agrave; L&eacute;on, l'id&eacute;e de venir
+&laquo;&agrave; bout des cr&eacute;anciers facilement&raquo; le souleva:</p>
+<p>&#8212;Pardon, s'&eacute;cria-t-il, mais l'intention de Madeleine est
+d'abandonner
+tous les droits qu'elle tient de sa m&egrave;re, pour que les
+cr&eacute;anciers soient
+pay&eacute;s; il n'y a donc pas &agrave; venir &agrave; bout d'eux.</p>
+<p>&#8212;Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont
+insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller
+&agrave;
+Rouen, ton voyage est inutile.</p>
+<p>&#8212;Je te r&eacute;p&egrave;te ce que Madeleine m'a dit.</p>
+<p>&#8212;C'est bien, je sais ce que j'ai &agrave; faire. Mais puisqu'il est
+question
+de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce
+n'est pas s&eacute;rieusement que tu penses &agrave; prendre Madeleine
+pour ta femme,
+n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Rien n'est plus s&eacute;rieux.</p>
+<p>&#8212;Tu veux te marier?</p>
+<p>&#8212;Je d&eacute;sire devenir le mari de Madeleine.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; vingt-quatre ans, tu veux dire adieu &agrave; la vie de
+gar&ccedil;on, &agrave; la
+libert&eacute;, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens?</p>
+<p>&#8212;La vie de gar&ccedil;on n'a pas pour moi les charmes que tu
+supposes, et je
+me soucie peu d'une libert&eacute; dont je ne sais bien souvent que
+faire. J'ai
+plut&ocirc;t besoin d'affection et de tendresse.</p>
+<p>&#8212;Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont
+manqu&eacute;,
+r&eacute;pliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu &eacute;tais fou,
+je te le r&eacute;p&egrave;te
+aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de
+sang-froid et apr&egrave;s r&eacute;flexion. Toute la nuit j'ai
+r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; ton projet,
+&agrave; ta fantaisie; et de quelque c&ocirc;t&eacute; que je l'aie
+retourn&eacute;, il m'a paru
+ce qu'il est r&eacute;ellement, c'est-&agrave;-dire insens&eacute;;
+aussi, pour ne pas
+laisser aller les choses plus loin, je te d&eacute;clare, puisque nous
+sommes
+sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement &agrave; un
+mariage
+avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je
+te parle en mon nom et au nom de ta m&egrave;re; tu n'&eacute;pouseras
+pas ta cousine
+avec notre agr&eacute;ment; sans doute tu toucheras bient&ocirc;t
+&agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; l'on
+peut se marier malgr&eacute; ses parents; mais, si tu prends ainsi
+Madeleine
+pour femme, il est bien entendu d&egrave;s maintenant que ce sera
+malgr&eacute; nous.
+Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour
+&ecirc;tre
+franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai
+&eacute;crit que
+notre intention &eacute;tait de recueillir cette pauvre enfant et de la
+traiter
+comme notre fille, nous pensions, ta m&egrave;re et moi, que tu
+n'&eacute;prouverais
+pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour
+toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier
+nous prouve que nous nous trompions.</p>
+<p>&#8212;Jusqu'&agrave; ce jour Madeleine n'a &eacute;t&eacute; pour moi
+qu'une soeur.</p>
+<p>&#8212;Jusqu'&agrave; ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez
+&agrave; chaque instant,
+et si vous vivez sous le m&ecirc;me toit, les sentiments fraternels
+seront
+remplac&eacute;s par d'autres sans doute; tu te laisseras
+entra&icirc;ner par la
+sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son
+c&ocirc;t&eacute;, pourra
+tr&egrave;s-bien ne pas rester insensible &agrave; ta tendresse et
+t'aimer aussi. Cela
+est-il possible, je le demande?</p>
+<p>&#8212;Que voulez-vous donc, ma m&egrave;re et toi?</p>
+<p>&#8212;Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous
+sommes d&eacute;cid&eacute;s &agrave; ne pas te laisser &eacute;pouser
+Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma m&egrave;re vous ne ferez
+cela.</p>
+<p>&#8212;Il d&eacute;pend de toi que Madeleine reste ici comme si elle
+&eacute;tait notre
+fille.</p>
+<p>&#8212;Et comment cela?</p>
+<p>&#8212;Tu comprends, n'est-ce pas, qu'apr&egrave;s ce que tu nous as dit
+nous ne
+pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme,
+nous ne pouvons pas tol&eacute;rer que vous viviez l'un et l'autre dans
+une
+&eacute;troite intimit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Vous reconnaissez donc de bien grandes qualit&eacute;s &agrave;
+Madeleine, que vous
+craignez qu'une intimit&eacute; de chaque jour d&eacute;veloppe un
+amour naissant? Si
+Madeleine n'est pas digne d'&ecirc;tre aim&eacute;e, le meilleur moyen
+de de me le
+prouver n'est-il pas de me laisser vivre pr&egrave;s d'elle pour que
+j'apprenne
+&agrave; la conna&icirc;tre et &agrave; la juger telle qu'elle est?</p>
+<p>&#8212;Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous
+le
+m&ecirc;me toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en
+serait
+ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont
+commenc&eacute;;
+r&eacute;guli&egrave;rement, beaucoup plus r&eacute;guli&egrave;rement
+qu'autrefois, tu d&eacute;jeunerais
+avec nous, tu d&icirc;nerais avec nous, tu passerais tes soir&eacute;es
+avec nous,
+c'est-&agrave;-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se r&eacute;alise
+pas, il n'y a
+que deux partis &agrave; prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou
+tu
+t'&eacute;loignes toi-m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;C'est ma m&egrave;re qui a eu cette id&eacute;e?</p>
+<p>&#8212;Ta m&egrave;re et moi; mais ne nous fais pas porter une
+responsabilit&eacute; qui
+t'incombe &agrave; toi-m&ecirc;me, et si ce que je viens de te dire te
+blesse,
+n'accuse que celui qui nous impose ces r&eacute;solutions.</p>
+<p>&#8212;Et o&ugrave; dois-je aller?</p>
+<p>&#8212;&Agrave; Madrid, o&ugrave; ta pr&eacute;sence sera utile,
+tr&egrave;s-utile aux affaires de notre
+maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et
+nous avons pour elle les soins d'un p&egrave;re et d'une m&egrave;re;
+tu la refuses,
+alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable o&ugrave;
+elle
+vivra jusqu'au jour de son mariage.</p>
+<p>L&eacute;on resta assez longtemps sans r&eacute;pondre.</p>
+<p>&#8212;Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien?</p>
+<p>&#8212;Je sens que votre r&eacute;solution est par malheur bien
+arr&ecirc;t&eacute;e, je ne lui
+r&eacute;sisterai donc pas. J'irai &agrave; Madrid, car je ne veux pas
+causer &agrave;
+Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre
+&agrave;
+votre volont&eacute;, je ne renonce pas &agrave; Madeleine. Loin d'elle
+j'interrogerai
+mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'&eacute;prouve pour
+elle,
+quelle est leur solidit&eacute; et leur profondeur; &agrave; mon retour
+je vous ferai
+conna&icirc;tre ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et
+nous
+reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte!</p>
+<p>&#8212;Le plus t&ocirc;t sera le mieux.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XII</h3>
+<br />
+<p>Ce n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re fois que L&eacute;on se
+trouvait en opposition avec
+les id&eacute;es ambitieuses de son p&egrave;re et de sa m&egrave;re;
+il les connaissait donc
+bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas &agrave;
+lutter
+contre elles.</p>
+<p>Quand sa m&egrave;re avait dit avec modestie et les yeux
+baiss&eacute;s: &laquo;notre
+position&raquo;, tout &eacute;tait dit.</p>
+<p>Et, pour son p&egrave;re, il n'y avait rien au-dessus de la fortune
+&laquo;gagn&eacute;e
+loyalement dans le commerce&raquo;.</p>
+<p>Tous deux avaient au m&ecirc;me point la fiert&eacute; de l'argent
+et le m&eacute;pris de la
+m&eacute;diocrit&eacute;.</p>
+<p>Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait
+&eacute;t&eacute;
+question de marier celle-ci, quelle &eacute;tait la puissance
+tyrannique de ces
+id&eacute;es, qui avaient fait repousser, malgr&eacute; les
+supplications de Camille,
+les pr&eacute;tendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en
+fin de
+compte un baron Valentin, &agrave; peine noble mais riche. Combien de
+fois
+Camille, qui voulait &ecirc;tre duchesse et qui n'admettait qu'avec
+rage la
+possibilit&eacute; d'&ecirc;tre simple marquise, avait-elle
+vers&eacute; des torrents de
+larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touch&eacute; M. et madame
+Haupois.</p>
+<p>&#8212;Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre.</p>
+<p>Cette r&eacute;ponse avait toujours &eacute;t&eacute; la m&ecirc;me
+en pr&eacute;sence d'un mari pauvre.</p>
+<p>S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'&eacute;tait faire faillite
+moralement.</p>
+<p>Que r&eacute;pondre &agrave; son p&egrave;re et &agrave; sa
+m&egrave;re lui disant: &laquo;Ce n'est pas Madeleine
+que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?&raquo;</p>
+<p>Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne
+feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait,
+ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en r&eacute;alit&eacute;
+contre elle.</p>
+<p>Ce qu'il fallait pour le moment, c'&eacute;tait que Madeleine
+rest&acirc;t pr&egrave;s de
+son p&egrave;re et de sa m&egrave;re et qu'elle dev&icirc;nt de fait ce
+qu'elle n'&eacute;tait
+encore qu'en parole: leur fille.</p>
+<p>Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il
+serait
+pour lui-m&ecirc;me un temps d'&eacute;preuve. Loin de Madeleine, il
+sonderait son
+coeur. Et, s'&eacute;tant d&eacute;gag&eacute; du sentiment de
+sympathie et de tendresse qui
+&agrave; cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait
+r&eacute;ellement
+sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'&eacute;pouser
+malgr&eacute; son
+p&egrave;re et sa m&egrave;re.</p>
+<p>La chose &eacute;tait assez grave pour &ecirc;tre m&ucirc;rement
+pes&eacute;e et ne point se
+d&eacute;cider &agrave; la l&eacute;g&egrave;re par un coup de
+t&ecirc;te ou dans un mouvement de r&eacute;volte.</p>
+<p>R&eacute;solu &agrave; partir, il voulut l'annoncer lui-m&ecirc;me
+&agrave; Madeleine, et pour cela
+il choisit un moment o&ugrave;, sa m&egrave;re &eacute;tant
+occup&eacute;e rue Royale et son p&egrave;re
+&eacute;tant &agrave; son cercle, il &eacute;tait certain de la trouver
+seule et de n'&ecirc;tre
+point d&eacute;rang&eacute;s dans leur entretien.</p>
+<p>&#8212;Je viens t'annoncer mon d&eacute;part pour demain, dit-il.</p>
+<p>&Agrave; ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni &eacute;motion,
+mais tirant un
+morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit
+&agrave; son
+cousin.</p>
+<p>&#8212;Voici la liste des objets que je te prie de me faire
+exp&eacute;dier,
+dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Mais je ne vais point &agrave; Rouen, je pars pour Madrid.</p>
+<p>&#8212;Madrid!</p>
+<p>Et cette &eacute;motion que L&eacute;on lui reprochait tout bas de
+n'avoir point
+manifest&eacute;e quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et
+p&acirc;lir
+ses l&egrave;vres fr&eacute;missantes.</p>
+<p>&#8212;Tu pars! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle tout bas et machinalement:
+Ainsi tu pars.</p>
+<p>&#8212;Demain.</p>
+<p>&#8212;Et tu seras longtemps absent?</p>
+<p>Il h&eacute;sita un moment avant de r&eacute;pondre.</p>
+<p>&#8212;Je ne sais.</p>
+<p>&#8212;C'est-&agrave;-dire pour &ecirc;tre franc que tu ne peux pas
+pr&eacute;voir le moment de
+ton retour, n'est-ce pas? Tu as &eacute;t&eacute; si bon, si
+g&eacute;n&eacute;reux pour moi, que me
+voil&agrave; tout attrist&eacute;e.</p>
+<p>Puis baissant la voix:</p>
+<p>&#8212;Avec qui parlerai-je de lui?</p>
+<p>Et deux larmes coul&egrave;rent sur ses joues.</p>
+<p>C'&eacute;tait la pens&eacute;e de son p&egrave;re qui,
+assur&eacute;ment, faisait couler les
+larmes, et cette pens&eacute;e seule.</p>
+<p>&#8212;Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon p&egrave;re? demanda
+L&eacute;on apr&egrave;s
+quelques minutes de r&eacute;flexion; tu sais qu'ils se sont
+aim&eacute;s tendrement
+comme deux fr&egrave;res, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a
+bris&eacute; nos
+relations, mon p&egrave;re avait plaisir &agrave; raconter des
+histoires de son
+enfance et de sa jeunesse, auxquelles son fr&egrave;re Armand se
+trouvait
+m&ecirc;l&eacute;: tu seras agr&eacute;able &agrave; mon p&egrave;re en
+lui parlant de ce temps.</p>
+<p>&#8212;Certes je le ferai.</p>
+<p>&#8212;Puisque je te demande d'&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; mon
+p&egrave;re, veux-tu me permettre
+de te donner un conseil, ma ch&egrave;re petite Madeleine?...</p>
+<p>Il s'arr&ecirc;ta brusquement, car, se laissant entra&icirc;ner par
+son &eacute;motion il
+avait &eacute;t&eacute; plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait
+aller.</p>
+<p>Mais aussit&ocirc;t il reprit en souriant:</p>
+<p>&#8212;Tiens! voil&agrave; que je parle comme lorsque tu n'&eacute;tais
+qu'une petite fille
+et que nous jouiions au mariage.</p>
+<p>Elle d&eacute;tourna la t&ecirc;te et ne r&eacute;pondit pas.</p>
+<p>&#8212;Ce que je veux te demander, poursuivit L&eacute;on vivement, c'est
+que tu
+t'appliques &agrave; faire la conqu&ecirc;te de mon p&egrave;re et de
+ma m&egrave;re. Cela te sera
+facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es.</p>
+<p>&#8212;Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face,
+dit-elle en s'effor&ccedil;ant de sourire.</p>
+<p>&#8212;Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut
+bien
+que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de
+cette qualit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Adresse-toi &agrave; mon d&eacute;sir de t'&ecirc;tre
+agr&eacute;able &agrave; toi-m&ecirc;me, c'est assez.</p>
+<p>&#8212;Enfin, je veux que tu charmes mon p&egrave;re et ma m&egrave;re de
+telle sorte qu'&agrave;
+mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par
+l'adoption, mais encore par l'affection. Pr&eacute;sentement tu sais
+qu'ils
+t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en
+sorte
+qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on pla&icirc;t parce qu'on
+pla&icirc;t,
+sans raison bien souvent; mais on pla&icirc;t aussi parce qu'on veut
+plaire.
+Fais-moi l'amiti&eacute;, ch&egrave;re petite ... cousine, de leur
+plaire &agrave; tous
+deux, &agrave; l'un comme &agrave; l'autre. Ce qui sera le plus
+sensible &agrave; ma m&egrave;re, ce
+sera l'int&eacute;r&ecirc;t que tu porteras aux affaires de notre
+maison. Si tu veux
+bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides
+&agrave;
+&eacute;crire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires
+intelligemment quelques belles pi&egrave;ces d'orf&egrave;vrerie, elle
+t'adorera.
+Quant &agrave; mon p&egrave;re, il sera tr&egrave;s-heureux que tu
+l'accompagnes dans sa
+promenade de tous les jours aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es, et quand
+il sera fier de
+toi pour les regards d'admiration que tu auras provoqu&eacute;s en
+passant
+appuy&eacute;e sur son bras, sa conqu&ecirc;te sera faite aussi, et
+solidement, je
+t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration.</p>
+<p>&#8212;Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement.</p>
+<p>&#8212;Maintenant il me reste &agrave; parler d'un membre de notre famille
+avec qui
+tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il
+n'est m&ecirc;me pas &agrave; souhaiter que tu fasses sa conqu&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle?</p>
+<p>&#8212;Parce qu'elle voudrait te marier.</p>
+<p>Elle ne put retenir un mouvement de r&eacute;pulsion.</p>
+<p>&#8212;Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de
+progr&egrave;s en
+elle, depuis qu'elle est mari&eacute;e; elle a toujours &agrave; offrir
+une collection
+de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les
+plus
+beaux noms de la noblesse fran&ccedil;aise ou &eacute;trang&egrave;re,
+car elle n'a pas de
+pr&eacute;jug&eacute;s patriotiques.</p>
+<p>&#8212;Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles
+pauvres.</p>
+<p>&#8212;Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas
+&ecirc;tre si
+pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans
+une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la
+beaut&eacute;, par la gr&acirc;ce, par les qualit&eacute;s de l'esprit
+et de l'&acirc;me....</p>
+<p>Il avait prononc&eacute; ces paroles avec &eacute;lan, il
+s'arr&ecirc;ta, et reprenant le
+ton enjou&eacute;:</p>
+<p>&#8212;Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes
+ainsi
+faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me r&eacute;serve
+de te
+marier....</p>
+<p>Elle le regarda interdite, ne sachant &eacute;videmment que penser
+de ces
+paroles et cherchant leur sens.</p>
+<p>Il continua en souriant:</p>
+<p>&#8212;Plus tard, &agrave; mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne
+permets &agrave;
+personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle
+malgr&eacute;
+toi, &eacute;cris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une
+jeune
+fille &eacute;crive ainsi, m&ecirc;me &agrave; son cousin; mais dans
+une circonstance aussi
+grave, ce ne serait pas &agrave; ton cousin que tu &eacute;crirais, ce
+serait &agrave; ... ce
+serait &agrave; ton fr&egrave;re. Me le promets-tu?</p>
+<p>Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose &agrave; te demander.
+Je
+voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me
+quitterait pas. Veux-tu me donner le petit m&eacute;daillon qui
+&eacute;tait suspendu
+&agrave; la cha&icirc;ne de mon oncle et dans lequel se trouve
+l'&eacute;mail fait d'apr&egrave;s
+ton portrait quand tu &eacute;tais petite fille?</p>
+<p>&#8212;Si je veux, ah! de tout coeur!</p>
+<p>Et vivement elle courut chercher ce m&eacute;daillon qu'elle tendit
+&agrave; L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Merci, dit-il.</p>
+<p>Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la
+regardant dans les yeux.</p>
+<p>&Agrave; ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant,
+les couvrit
+d'un coup d'oeil.</p>
+<p>&#8212;Je faisais mes adieux &agrave; Madeleine, dit L&eacute;on
+apr&egrave;s un court moment
+d'embarras, car j'avance mon d&eacute;part, je me mettrai en route
+demain
+matin.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XIII</h3>
+<br />
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part de L&eacute;on, Madeleine s'appliqua
+de tout coeur &agrave; suivre les
+conseils qu'il lui avait donn&eacute;s, et cela lui fut d'autant plus
+facile
+qu'elle d&eacute;sirait elle-m&ecirc;me tr&egrave;s-franchement plaire
+&agrave; son oncle et &agrave; sa
+tante.</p>
+<p>Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le
+d&eacute;go&ucirc;t, ni le m&eacute;pris, et ce n'&eacute;tait
+nullement un ennui pour elle d'aller
+passer quelques heures de sa journ&eacute;e aupr&egrave;s de sa tante;
+elle prenait
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ce qui l'entourait, elle avait des yeux
+pour voir, elle avait
+des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives
+pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame
+Haupois-Daguillon &eacute;tait enchant&eacute;e d'elle.</p>
+<p>Si elle n'&eacute;prouvait pas non plus un plaisir extr&ecirc;me
+&agrave; monter chaque jour
+les Champs-&Eacute;lys&eacute;es jusqu'&agrave; l'Arc de Triomphe et
+&agrave; les redescendre &agrave;
+l'heure o&ugrave; le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale
+promenade, cela ne lui &eacute;tait pas en r&eacute;alit&eacute; une
+bien grande fatigue:
+son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagn&acirc;t, elle
+&eacute;tait
+elle-m&ecirc;me contente du contentement de son oncle.</p>
+<p>M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau gar&ccedil;on et homme
+&agrave; bonnes
+fortunes, avait, malgr&eacute; l'&acirc;ge et ses occupations
+commerciales, conserv&eacute;
+l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un
+statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles &agrave; la
+beaut&eacute; f&eacute;minine
+que ce riche bourgeois. Sa ni&egrave;ce e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+laide ou mal b&acirc;tie, il ne l'e&ucirc;t
+point pour cela repouss&eacute;e; mais les sentiments de compassion
+qu'il e&ucirc;t
+&eacute;prouv&eacute;s pour elle n'eussent en rien ressembl&eacute;
+&agrave; ceux de tendre
+sympathie qui tout de suite l'avaient touch&eacute; lorsqu'apr&egrave;s
+une s&eacute;paration
+de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'&ecirc;tre laide ou mal
+b&acirc;tie, elle
+&eacute;tait au contraire fort belle et surtout admirablement
+model&eacute;e cette
+jeune ni&egrave;ce: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses
+&eacute;paules
+tombantes sans saillies osseuses, son torse entier &eacute;taient
+dignes de la
+sculpture, et comme sur ces &eacute;paules se dressait une t&ecirc;te
+gracieuse et
+fine d'une beaut&eacute; d&eacute;licate, que la douleur en ces
+derniers temps avait
+p&eacute;trie pour lui donner quelque chose de tendre et de
+po&eacute;tique, qu'elle
+n'avait pas en sa premi&egrave;re jeunesse, elle produisait une vive
+sensation
+sur ceux qui la voyaient, alors m&ecirc;me qu'il ne la connaissaient
+pas. Et
+pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil &agrave; la
+d&eacute;marche modeste,
+il arrivait souvent qu'on se retourn&acirc;t ou qu'on
+s'arr&ecirc;t&acirc;t alors qu'elle
+accompagnait son oncle qui, lui, s'avan&ccedil;ait en vainqueur
+superbe: il
+marchait la t&ecirc;te haute et ses favoris blancs tombaient sur une
+cravate
+longue et sur une chemise d'une blancheur &eacute;blouissante formant
+le
+plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote
+boutonn&eacute;e
+qui maintenait au majestueux un ventre pro&eacute;minent; tenant dans
+sa main
+soigneusement gant&eacute;e une canne dont la pomme en argent
+&eacute;tait cisel&eacute;e et
+niell&eacute;e avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte
+du
+trottoir; tendant le mollet, il passait &agrave; travers la foule,
+heureux de
+sa bonne sant&eacute;, satisfait de sa prestances, glorieux de sa
+fortune et
+fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il
+promenait
+&agrave; son bras.</p>
+<p>En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le d&eacute;sir de
+L&eacute;on, la
+conqu&ecirc;te de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas
+en eux
+un p&egrave;re et une m&egrave;re, elle sentit au moins qu'elle
+&eacute;tait adopt&eacute;e avec
+tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce
+qu'il le faut.</p>
+<p>Dans l'apaisement que le temps amena peu &agrave; peu en elle, deux
+points
+noirs rest&egrave;rent cependant inqui&eacute;tants pour son esprit et
+mena&ccedil;ants pour
+son repos.</p>
+<p>L'un se trouva dans les soins g&ecirc;nants dont l'entoura le
+principal
+employ&eacute; de son oncle, un jeune homme de l'&acirc;ge de
+L&eacute;on et son camarade de
+classes, nomm&eacute; Eug&egrave;ne Saffroy;&#8212;l'autre dans l'ignorance
+o&ugrave; son oncle la
+laissait &agrave; propos du r&egrave;glement des affaires de son
+p&egrave;re.</p>
+<p>Le premier souci de son oncle, d&egrave;s qu'elle s'&eacute;tait
+install&eacute;e &agrave; Paris,
+avait &eacute;t&eacute; de provoquer son &eacute;mancipation, et,
+aussit&ocirc;t qu'il l'eut
+obtenue, de se faire donner une procuration g&eacute;n&eacute;rale, de
+telle sorte que
+Madeleine n'e&ucirc;t &agrave; se pr&eacute;occuper ni &agrave;
+s'occuper de rien. Si elle avait
+os&eacute;, elle aurait dit qu'elle d&eacute;sirait au contraire
+r&eacute;gler elle-m&ecirc;me tout
+ce qui touchait la succession de son p&egrave;re; mais une
+extr&ecirc;me r&eacute;serve lui
+&eacute;tait impos&eacute;e en un pareil sujet, et aux premiers mots
+qu'elle avait os&eacute;
+risquer, son oncle lui avait ferm&eacute; la bouche:</p>
+<p>&#8212;As-tu confiance en moi?</p>
+<p>&#8212;Oh! mon oncle.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; L&eacute;on m'a dit que tu
+abandonnais tous tes droits, nous aurons &eacute;gard &agrave; ta
+volont&eacute;, qui est
+respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter
+&agrave; ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te
+remettre aux
+mains les quittances de tous ceux &agrave; qui ton p&egrave;re devait;
+cela, il me
+semble, doit te suffire.</p>
+<p>&Eacute;videmment cela devait lui suffire, et l'observation de son
+oncle &eacute;tait
+parfaitement juste. N'&eacute;tait-ce pas lui qui payait? Il avait bien
+le
+droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin
+de compte, lui co&ucirc;terait assez cher.</p>
+<p>Elle se disait, elle se r&eacute;p&eacute;tait tout cela, et
+cependant elle &eacute;tait
+tourment&eacute;e autant qu'afflig&eacute;e que son oncle ne lui
+parl&acirc;t jamais de ce
+qui se passait &agrave; Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle
+pouvait
+prendre &agrave; coeur de sauver l'honneur de son p&egrave;re et de
+d&eacute;fendre sa
+m&eacute;moire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvret&eacute;,
+celui-l&agrave; &eacute;tait
+pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne
+pouvait
+rien, pas m&ecirc;me parler, pas m&ecirc;me savoir; elle n'avait
+qu'&agrave; attendre dans
+son impuissance et surtout dans une confiance apparente.</p>
+<p>Du c&ocirc;t&eacute; d'Eug&egrave;ne Saffroy, son tourment, pour
+&ecirc;tre moins profond, n'&eacute;tait
+pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.</p>
+<p>Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eug&egrave;ne Saffroy
+avait &eacute;t&eacute;
+recueilli, apr&egrave;s la mort de ses parents, par madame
+Haupois-Daguillon,
+qui l'avait fait &eacute;lever et instruire avec L&eacute;on, jusqu'au
+jour o&ugrave;
+celui-ci avait quitt&eacute; le coll&eacute;ge pour l'&Eacute;cole de
+droit. &Agrave; cette &eacute;poque
+Eug&egrave;ne Saffroy &eacute;tait entr&eacute; dans la maison de la
+rue Royale, et
+rapidement, par son z&egrave;le, par son activit&eacute;, par son
+intelligence des
+affaires, il &eacute;tait devenu un employ&eacute; mod&egrave;le,
+r&eacute;alisant ainsi le secret
+d&eacute;sir de madame Haupois-Daguillon qui avait &eacute;t&eacute; de
+faire de lui le
+soutien de L&eacute;on, c'est-&agrave;-dire l'homme de travail et le
+directeur r&eacute;el de
+la maison dont L&eacute;on serait bient&ocirc;t le chef en nom beaucoup
+plus qu'en
+fait.</p>
+<p>Lorsqu'on a de pareilles vis&eacute;es sur un homme qui, par son
+activit&eacute; et
+son intelligence, peut se cr&eacute;er partout une bonne situation, on
+ne
+saurait trop le m&eacute;nager pour se l'attacher solidement.</p>
+<p>C'&eacute;tait ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le
+double
+rapport des int&eacute;r&ecirc;ts et des relations, elle l'avait
+trait&eacute; aussi
+g&eacute;n&eacute;reusement que possible; non-seulement il avait une
+part dans les
+b&eacute;n&eacute;fices de la maison, mais encore il trouvait son
+couvert mis tous les
+dimanches, &agrave; Paris pendant l'hiver, et pendant
+l'&eacute;t&eacute; au ch&acirc;teau de
+Noiseau: il &eacute;tait presque un associ&eacute;, et jusqu'&agrave;
+un certain point un
+membre de la famille.</p>
+<p>Cette position l'avait mis en relations fr&eacute;quentes avec
+Madeleine, qu'il
+voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait
+dans les magasins de la rue Royale aupr&egrave;s de sa tante, et le
+dimanche
+quand il venait d&icirc;ner &agrave; Noiseau.</p>
+<p>Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde &agrave; ses
+attentions et &agrave; ses
+politesses, mais bient&ocirc;t elle avait d&ucirc; reconna&icirc;tre
+qu'il n'&eacute;tait pour
+personne ce qu'il &eacute;tait pour elle.</p>
+<p>Alors elle s'&eacute;tait renferm&eacute;e dans une extr&ecirc;me
+r&eacute;serve; mais, sans se
+d&eacute;courager, il avait persist&eacute;, s'empressant au-devant
+d'elle lorsqu'elle
+arrivait, cherchant sans cesse &agrave; lui adresser la parole, et, ce
+qu'il y
+avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame
+Haupois-Daguillon &eacute;taient pr&eacute;sents, comme s'il se savait
+assur&eacute; de leur
+consentement.</p>
+<p>Madeleine &eacute;tait assez femme pour ne pas se tromper sur la
+nature de ces
+politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait
+&agrave; lui
+plaire; &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, c'&eacute;tait avec toutes
+les marques du plus grand
+respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il &eacute;tait
+visible
+pour tous.</p>
+<p>Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas?
+S'en
+apercevant, comment ne disaient-ils rien?</p>
+<p>Cela &eacute;tait &eacute;trange.</p>
+<p>La soeur de L&eacute;on, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle
+revint de la
+campagne, se chargea de l'&eacute;clairer &agrave; ce sujet.</p>
+<p>Au temps o&ugrave; Camille venait passer une partie de ses vacances
+&agrave; Rouen,
+elle n'avait pas grande amiti&eacute; pour sa cousine Madeleine, mais
+maintenant la situation n'&eacute;tait plus la m&ecirc;me, Madeleine
+&eacute;tait
+malheureuse, orpheline, pauvre, et c'&eacute;tait assez pour que la
+baronne
+Valentin, qui ne d&eacute;sirait rien tant que de trouver &laquo;des
+personnes
+int&eacute;ressantes&raquo; qu'elle p&ucirc;t conseiller, secourir et
+prot&eacute;ger, lui
+t&eacute;moign&acirc;t une active sympathie.</p>
+<p>Son premier mot, lorsqu'elle avait trouv&eacute; Madeleine
+install&eacute;e chez ses
+parents et l'avait embrass&eacute;e affectueusement, avait
+&eacute;t&eacute; pour lui dire
+tout bas &agrave; l'oreille:</p>
+<p>&#8212;Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus
+belles relations.</p>
+<p>Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarqu&eacute;
+l'attitude de
+Saffroy, elle s'&eacute;tait expliqu&eacute; franchement et
+vigoureusement sur les
+pr&eacute;tentions du commis:</p>
+<p>&#8212;Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,&#8212;elle se plaisait
+&agrave;
+se moquer des roturiers en leur donnant la particule,&#8212;tu vois que
+monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois
+peut-&ecirc;tre
+pas, c'est qu'il est encourag&eacute; par mon p&egrave;re et ma
+m&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Ils te l'ont dit? s'&eacute;cria Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Non, mais cela n'&eacute;tait pas n&eacute;cessaire; j'ai des yeux
+pour voir, il me
+semble. D'ailleurs, cette faveur que mon p&egrave;re et ma m&egrave;re
+accordent &agrave;
+Saffroy entre dans leur syst&egrave;me: ils veulent se l'attacher et
+ils vont
+jusqu'&agrave; vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront
+bien
+certains qu'il ne se s&eacute;parera jamais de L&eacute;on et qu'il
+s'exterminera
+toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas.
+D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a d&eacute;j&agrave; que
+trop de
+puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te
+convenir.
+Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Br&eacute;aut&eacute; de
+Valletot! Sois
+tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiqui&egrave;re.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XIV</h3>
+<br />
+<p>Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux &eacute;tait de
+se
+conduire, avec Saffroy de fa&ccedil;on &agrave; ce que celui-ci comprit
+bien qu'elle
+ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il
+renoncerait sans doute &agrave; son projet; on n'&eacute;pouse pas
+volontiers une
+jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et
+bien clairement qu'elle ne vous aime pas.</p>
+<p>Mais la choses ne tourn&egrave;rent point comme elle l'avait
+esp&eacute;r&eacute;; Saffroy ne
+montra aucun d&eacute;couragement, et, comme elle persistait dans sa
+r&eacute;serve et
+sa froideur, sa tante intervint entre eux.</p>
+<p>&#8212;Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune
+commis avait &eacute;t&eacute; tenu &agrave; distance avec plus de
+raideur encore que de
+coutume.</p>
+<p>&#8212;Mais rien.</p>
+<p>&#8212;Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien
+hautaine avec lui.</p>
+<p>&#8212;Hautaine!</p>
+<p>&#8212;Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais,
+est
+notre ami bien plus que notre employ&eacute;; il a toute notre
+confiance. Et
+j'ajoute qu'il la m&eacute;rite pleinement sous tous les rapports, il
+m&eacute;rite
+d'&ecirc;tre aim&eacute;; jeune, beau gar&ccedil;on, intelligent,
+instruit, il rendra
+heureuse la femme qu'il &eacute;pousera et il lui donnera une belle
+position
+dans le monde.</p>
+<p>Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant
+enti&egrave;rement d'un coup d'oeil profond.</p>
+<p>Puis, apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion, elle continua:</p>
+<p>&#8212;Puisque nous avons parl&eacute; de Saffroy, il convient d'aller
+jusqu'au
+bout, dit-elle.</p>
+<p>Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de
+mani&egrave;re &agrave; la
+bien tenir sous ses yeux:</p>
+<p>&#8212;Tu n'as pas oubli&eacute; que nous t'avons dit que tu serais notre
+fille. Ce
+r&ocirc;le que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des
+obligations
+s&eacute;rieuses; la premi&egrave;re et la plus importante est de
+penser &agrave; ton avenir,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; ton mariage.</p>
+<p>&#8212;Mais ma tante....</p>
+<p>&#8212;Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le
+mariage?
+Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux
+songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions
+coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure
+pr&eacute;sente; nous devons nous pr&eacute;occuper du lendemain, et
+c'est ce que nous
+faisons.</p>
+<p>Madeleine &eacute;coutait avec inqui&eacute;tude, car elle ne voyait
+que trop
+clairement o&ugrave; l'entretien allait aboutir.</p>
+<p>&#8212;En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne
+voulons pas, comme certains parents &eacute;go&iuml;stes, nous
+d&eacute;charger au plus
+vite de la responsabilit&eacute; qui nous incombe, et il n'est
+nullement dans
+nos intentions d'avancer le jour o&ugrave; nous nous s&eacute;parerons.
+Nous t'aimons,
+ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que
+cette s&eacute;paration, un chagrin tr&egrave;s-vif, je t'assure. Cela
+dit, je reviens
+&agrave; Saffroy dont, en r&eacute;alit&eacute;, je ne me suis pas
+&eacute;loign&eacute;e autant que
+l'incoh&eacute;rence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous
+avons donc
+un double d&eacute;sir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous
+s&eacute;parer
+de toi. Ce double d&eacute;sir, nous croyons avoir trouv&eacute; le
+moyen de le
+r&eacute;aliser. Ne devines-tu pas comment?</p>
+<p>Madeleine ne r&eacute;pondit pas. Peut-&ecirc;tre, en attendant,
+trouverait-elle une
+r&eacute;ponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.</p>
+<p>&#8212;Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois
+Daguillon,
+c'est de te donner Saffroy pour mari.</p>
+<p>Pr&eacute;venue, Madeleine ne broncha pas.</p>
+<p>&#8212;Tu ne dis rien?</p>
+<p>&#8212;Je n'ai qu'une chose &agrave; dire, c'est que je d&eacute;sire ne
+pas me marier.</p>
+<p>&#8212;En ce moment, je te r&eacute;p&egrave;te que nous comprenons cela.
+Mais je ne parle
+pas de demain. Je parle de l'avenir.</p>
+<p>Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses
+pens&eacute;es; que
+diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle d&eacute;clarerait qu'elle
+ne
+voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette
+r&eacute;ponse
+une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui
+t&eacute;moignaient,
+et qui &eacute;tait si douce &agrave; son coeur bris&eacute;, ne se
+changerait-elle pas en
+froideur? Elle n'&eacute;tait pas leur fille; et si elle voulait
+&ecirc;tre aim&eacute;e
+d'eux il fallait qu'elle se f&icirc;t aimer, et c'&eacute;tait prendre
+une mauvaise
+route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.</p>
+<p>Comme elle cherchait, sans les trouver, h&eacute;las! les raisons
+qui
+pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se
+f&acirc;cher de son refus, elle re&ccedil;ut de Rouen une lettre qui,
+tout en lui
+causant un tr&egrave;s-vif chagrin, lui parut propre &agrave; rompre
+compl&eacute;tement tout
+projet de mariage avec Saffroy.</p>
+<p>Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de
+papiers qui &eacute;taient les re&ccedil;us des sommes dues par son
+p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Je t'avais promis de mener &agrave; bien le r&egrave;glement des
+affaires de ton
+pauvre p&egrave;re, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette
+liasse que
+tu devras conserver avec soin, les re&ccedil;us pour solde,&#8212;il avait
+soulign&eacute;
+ce mot,&#8212;de ses cr&eacute;anciers, de tous ses cr&eacute;anciers.</p>
+<p>Elle s'&eacute;tait jet&eacute;e alors dans ses bras et, ne trouvant
+pas de paroles
+pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement
+embrass&eacute;.</p>
+<p>L'honneur de son p&egrave;re &eacute;tait sauf et c'&eacute;tait
+&agrave; son oncle qu'elle le
+devait. Il avait tout pay&eacute; puisque les cr&eacute;anciers, tous
+les cr&eacute;anciers
+avaient sign&eacute; des quittances pour solde: on ne donne des
+quittances que
+contre argent.</p>
+<p>La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se
+trompait
+et connaissait mal les affaires.</p>
+<p>Elle &eacute;tait d'une vieille dame, cette lettre, avec qui
+Madeleine s'&eacute;tait
+trouv&eacute;e assez souvent en relations dans une maison amie, et
+c'&eacute;tait en
+rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame
+s'appuyait
+pour lui &eacute;crire.</p>
+<p>Cr&eacute;anci&egrave;re de l'avocat g&eacute;n&eacute;ral pour une
+somme de dix mille francs pr&ecirc;t&eacute;e
+d'une fa&ccedil;on assez irr&eacute;guli&egrave;re, elle avait
+&eacute;t&eacute; appel&eacute;e par l'homme
+d'affaires charg&eacute; de liquider la succession de M. Haupois, et on
+lui
+avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle
+une quittance enti&egrave;re; tout d'abord elle avait refus&eacute;;
+mais l'homme
+d'affaires, ne se laissant &eacute;mouvoir par rien, lui avait
+d&eacute;montr&eacute; que si
+elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et,
+apr&egrave;s avoir
+pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre
+quittance enti&egrave;re de 10,000 francs, touch&eacute; les cinq mille
+qu'on lui
+proposait. Son cas n'avait pas &eacute;t&eacute; unique; d'autres comme
+elle avaient
+perdu la moiti&eacute; de ce qui leur &eacute;tait d&ucirc; et
+cependant avaient sign&eacute; les
+re&ccedil;us qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces cr&eacute;anciers
+avaient pu supporter
+ce sacrifice, elle n'&eacute;tait pas dans une aussi bonne situation
+qu'eux;
+cette perte de cinq mille francs &eacute;tait une ruine pour elle, et
+c'&eacute;tait
+pour cela qu'elle s'adressait directement &agrave; mademoiselle
+Madeleine
+Haupois, en faisant appel &agrave; ses sentiments de justice, d'honneur
+et de
+pi&eacute;t&eacute; filiale.</p>
+<p>La lecture de cette lettre avait atterr&eacute; Madeleine. Eh quoi!
+c'&eacute;tait l&agrave;
+ce que son oncle appelait mener &agrave; bien le r&egrave;glement des
+affaires de son
+p&egrave;re!</p>
+<p>Mais, apr&egrave;s une nuit d'insomnie, elle crut avoir
+trouv&eacute; un moyen qui
+non-seulement payerait enti&egrave;rement les dettes de son
+p&egrave;re, mais qui
+encore emp&ecirc;cherait Saffroy de persister dans ses projets de
+mariage.</p>
+<p>Et le jour m&ecirc;me, &agrave; l'heure de sa promenade ordinaire
+avec son oncle,
+profond&eacute;ment &eacute;mue, mais aussi fermement r&eacute;solue,
+elle s'ouvrit &agrave; lui.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XV</h3>
+<br />
+<p>M. Haupois &eacute;tait un homme m&eacute;thodique en toutes choses,
+m&ecirc;me en ses
+distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le
+faisait une seconde fois, une troisi&egrave;me, et toujours. Ainsi,
+ayant pris
+l'habitude de monter chaque jour les Champs-&Eacute;lys&eacute;es et de
+les
+redescendre, il ne d&eacute;passait jamais le rond-point de
+l'&Eacute;toile; arriv&eacute;
+l&agrave;, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant
+dix ou
+douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de
+Boulogne, et revenait &agrave; petits pas &agrave; Paris, prenant pour
+descendre le
+trottoir oppos&eacute; &agrave; celui qu'il avait suivi pour monter.</p>
+<p>Madeleine monta les Champs-&Eacute;lys&eacute;es, appuy&eacute;e sur
+le bras de son oncle,
+sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre,
+une maison, un endroit quelconque o&ugrave; elle parlerait, et
+d&eacute;passant cette
+maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de pr&eacute;textes,
+combien de
+raisons m&ecirc;me n'avait-elle pas pour se taire! son oncle
+&eacute;tait distrait;
+on les avait salu&eacute;s; on allait les aborder.</p>
+<p>Enfin, ils arriv&egrave;rent au rond-point de l'&Eacute;toile: il
+fallait se d&eacute;cider
+ou renoncer.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en
+s'effor&ccedil;ant de prendre un ton enjou&eacute; alors que son coeur
+&eacute;tait serr&eacute; &agrave;
+&eacute;touffer.</p>
+<p>&#8212;Jusqu'au Bois!</p>
+<p>Et M. Haupois resta un moment stup&eacute;fait, se demandant ce que
+pouvait
+signifier une pareille extravagance. Mais c'&eacute;tait une voix douce
+et
+harmonieuse qui venait de lui parler, c'&eacute;taient de beaux yeux
+tendres
+qui le regardaient, il se laissa toucher.</p>
+<p>&#8212;Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?</p>
+<p>&#8212;C'est ce que je me demande. Le temps est &agrave; souhait pour la
+promenade,
+ni chaud ni froid; pas de poussi&egrave;re, pas de boue et un splendide
+coucher de soleil qui se pr&eacute;pare derri&egrave;re le
+Mont-Val&eacute;rien.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.</p>
+<p>En peu de temps, ils arriv&egrave;rent &agrave; l'entr&eacute;e du
+Bois: le soleil s'&eacute;tait
+abaiss&eacute; derri&egrave;re le Mont-Val&eacute;rien, dont la dure
+silhouette se d&eacute;coupait
+en noir sur un fond d'or, et d&eacute;j&agrave; des vapeurs blanches
+s'&eacute;levaient &ccedil;&agrave; et
+l&agrave; au-dessus des arbres d&eacute;pouill&eacute;s de feuilles.</p>
+<p>Puis, ayant pris l'all&eacute;e des fortifications ils se
+trouv&egrave;rent seuls au
+milieu du bois, dans le silence qui n'&eacute;tait troubl&eacute; que
+par le bruit des
+feuilles s&egrave;ches soulev&eacute;es par leurs pas: le moment
+&eacute;tait venu de parler.</p>
+<p>Comme elle r&eacute;fl&eacute;chissait depuis quelques instants, son
+oncle
+l'interpella:</p>
+<p>&#8212;Je te trouve bien m&eacute;lancolique, si tu es fatigu&eacute;e,
+dis-le franchement,
+ma mignonne, nous rentrerons.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le
+souvenir
+d'une lettre que j'ai re&ccedil;ue, une lettre de Rouen.</p>
+<p>&#8212;De Rouen?</p>
+<p>&#8212;De madame Monfreville.</p>
+<p>&Agrave; ce nom, qui &eacute;tait celui de la vieille dame
+cr&eacute;anci&egrave;re de l'avocat
+g&eacute;n&eacute;ral, M. Haupois ne put retenir un mouvement de
+contrari&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Et que te veut madame Monfreville?</p>
+<p>&#8212;Elle me dit qu'elle n'a touch&eacute; que cinq mille francs sur les
+dix mille
+qui &eacute;taient dus par mon p&egrave;re, et elle me demande, elle me
+prie de lui
+faire payer ces cinq mille francs.</p>
+<p>&#8212;Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui
+payes
+ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne
+t'est rien rest&eacute;, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta
+m&egrave;re.
+Elle veut t'apitoyer apr&egrave;s avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien
+de moi.
+Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui r&eacute;pondre
+moi-m&ecirc;me de
+fa&ccedil;on &agrave; ce qu'elle te laisse tranquille d&eacute;sormais.</p>
+<p>&#8212;Mais, mon oncle.</p>
+<p>Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.</p>
+<p>&#8212;Les comptes faits, le passif de ton p&egrave;re s'est trouv&eacute;
+de 75% sup&eacute;rieur
+&agrave; son actif augment&eacute; de l'abandon de tes droits, j'ai
+pris &agrave; ma charge
+25% et nous sommes ainsi arriv&eacute;s &agrave; offrir aux
+cr&eacute;anciers 50%, qui ont
+&eacute;t&eacute; accept&eacute;s avec une v&eacute;ritable
+reconnaissance, je te l'assure. Pour un
+bon nombre c'&eacute;tait plus qu'il ne leur &eacute;tait d&ucirc;
+r&eacute;ellement, et ils
+avaient encore un joli b&eacute;n&eacute;fice, tant ton pauvre
+p&egrave;re avait mal arrang&eacute;
+ses affaires. C'&eacute;tait le cas particuli&egrave;rement de ta
+vieille madame
+Monfreville, &agrave; qui, je le parierais, ton p&egrave;re ne devait
+pas l&eacute;gitimement
+plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de
+r&eacute;sistance pour donner une quittance enti&egrave;re, et cela
+prouve mieux que
+tout la valeur de ces cr&eacute;ances.</p>
+<p>Cette explication pouvait &ecirc;tre bonne, mais elle ne porta
+nullement la
+conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur:
+que son p&egrave;re d&ucirc;t l&eacute;gitimement ou non, elle ne s'en
+inqui&eacute;tait pas; il
+devait, c'&eacute;tait assez pour qu'elle voul&ucirc;t payer.</p>
+<p>&#8212;Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants,
+je
+suis p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e de reconnaissance pour ce que vous
+avez fait, et cependant
+j'ose encore vous demander davantage.</p>
+<p>&#8212;Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste,
+et
+je ne la ferai pas.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme;
+cela vous
+expliquera comment j'ose avoir une mani&egrave;re de comprendre et de
+sentir
+les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout
+ce
+que mon p&egrave;re doit f&ucirc;t pay&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Tout ce qu'il devait r&eacute;ellement a &eacute;t&eacute;
+pay&eacute;.</p>
+<p>&#8212;J'entends tout ce qu'on lui r&eacute;clamait.</p>
+<p>&#8212;C'est de la folie.</p>
+<p>&#8212;Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice,
+mais ma tante m'a dit que, dans votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;,
+vous vouliez me donner
+une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux
+pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie,
+ne me donnez pas cette dot, et employez-la &agrave; payer ce que mon
+p&egrave;re doit.</p>
+<p>&#8212;Ton p&egrave;re ne doit rien, je te le r&eacute;p&egrave;te, et ce
+que tu me demandes l&agrave;
+est absurde &agrave; tous les points de vue.</p>
+<p>&#8212;Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la m&eacute;moire de mon
+p&egrave;re;
+permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit
+l'&ecirc;tre, alors m&ecirc;me que cela serait absurde.</p>
+<p>&#8212;Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de
+repousser un bon mariage. C'est son ind&eacute;pendance qu'elle refuse.</p>
+<p>&#8212;Mais l'ind&eacute;pendance ne peut-elle pas aussi
+s'acqu&eacute;rir, pour une
+orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que
+vous me destiniez &agrave; payer ces dettes, ce sera
+pr&eacute;cis&eacute;ment et seulement
+cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant
+ces deux gr&acirc;ces, vous aurez &eacute;t&eacute; pour moi le
+meilleur des parents.
+Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma
+tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'&ecirc;tre
+pauvre
+comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.</p>
+<p>M. Haupois-Daguillon s'arr&ecirc;ta, et durant assez longtemps il
+regarda sa
+ni&egrave;ce, dont le visage p&acirc;li par l'&eacute;motion recevait
+en plein la lumi&egrave;re du
+soleil couchant.</p>
+<p>&#8212;Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1&deg; payer ce que tu
+crois
+que ton p&egrave;re doit encore; 2&deg; ne pas &eacute;pouser Saffroy;
+3&deg; travailler, et
+surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Oui, mon oncle, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! je ne consentirai &agrave; aucune de ces trois choses,&#8212;je
+ne
+payerai pas ce que ton p&egrave;re ne doit pas,&#8212;je ferai tout au monde
+pour
+que tu &eacute;pouses Saffroy,&#8212;je ne te permettrai jamais de travailler
+dans
+ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons
+&agrave; te
+donner, tu les connais d&eacute;j&agrave; ou tu les sens. Mais comme tu
+pourrais
+t'&eacute;tonner que je ne veuille pas te donner &agrave; travailler
+dans notre
+maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille,
+j'admets que des explications sont n&eacute;cessaires; les voici donc:
+tu es
+jeune, jolie, s&eacute;duisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite
+ne peut
+pas vivre sur le pied de l'intimit&eacute; avec un homme jeune aussi,
+beau
+gar&ccedil;on aussi, qui est son cousin. Il y a l&agrave; un danger
+pour tous. Mari&eacute;e,
+nous ne nous s&eacute;parerions jamais, puisque ton mari serait notre
+associ&eacute;.
+Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme
+employ&eacute;e de la maison, nous serions oblig&eacute;s de tenir
+notre fils loin de
+Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant &agrave; Madrid
+malgr&eacute; le
+chagrin que nous &eacute;prouvions &agrave; nous s&eacute;parer de lui.
+Il y restera tant que
+tu n'auras pas accept&eacute; Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela
+nous
+cr&eacute;era pour tous une situation bien difficile.
+R&eacute;fl&eacute;chis &agrave; tout cela, et
+plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme
+tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici
+&agrave;
+Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XVI</h3>
+<br />
+<p>Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous
+les
+bruits de la maison se furent &eacute;teints, Madeleine
+r&eacute;fl&eacute;chit &agrave; ce que son
+oncle lui avait demand&eacute;.</p>
+<p>Qu'on ne voul&ucirc;t pas payer les dettes de son p&egrave;re,
+c'&eacute;tait ce qu'elle ne
+comprenait pas. Son oncle, elle en &eacute;tait convaincue,
+&eacute;tait un honn&ecirc;te
+homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire,
+c'&eacute;tait la
+r&eacute;putation de probit&eacute; commerciale dont il jouissait.
+D'autre part, il
+poussait jusqu'&agrave; l'orgueil la fiert&eacute; de son nom. Alors
+comment se
+faisait-il qu'il ne voul&ucirc;t pas payer int&eacute;gralement les
+dettes de son
+propre fr&egrave;re, et qu'il s'abaiss&acirc;t &agrave; chercher un
+arrangement avec les
+cr&eacute;anciers de celui-ci?</p>
+<p>Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le
+d&eacute;terminer &agrave; proc&eacute;der ainsi: il ne croyait point
+que ce que l'on
+r&eacute;clamait &agrave; la succession de son fr&egrave;re f&ucirc;t
+d&ucirc; r&eacute;ellement, avait-il dit.
+Mais qu'importait? ce n'&eacute;tait pas cette succession qui
+&eacute;tait engag&eacute;e,
+c'&eacute;tait la m&eacute;moire de ce fr&egrave;re.</p>
+<p>Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire
+elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on
+ne
+poss&egrave;de rien?</p>
+<p>Sans doute, il y avait un moyen qui se pr&eacute;sentait &agrave;
+elle, et qui
+tr&egrave;s-probablement r&eacute;ussirait,&#8212;c'&eacute;tait d'accepter
+Saffroy pour mari.
+Qu'elle all&acirc;t &agrave; lui et franchement qu'elle lui d&icirc;t:
+&laquo;Je serai votre
+femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon
+p&egrave;re avec la dot ou plut&ocirc;t sur la dot que mon oncle me
+donnera&raquo;, et il
+semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce
+n'&eacute;tait pas l'amour, ce serait l'int&eacute;r&ecirc;t qui lui
+dirait d'accepter cette
+condition.</p>
+<p>Mais pour agir ainsi il e&ucirc;t fallu qu'elle f&ucirc;t libre, et
+elle ne l'&eacute;tait
+pas.</p>
+<p>Pour donner sa vie en &eacute;change de l'honneur de son
+p&egrave;re, il eut fallu
+qu'elle f&ucirc;t ma&icirc;tresse de cette vie, et elle ne lui
+appartenait pas.</p>
+<p>Ce n'&eacute;tait plus l'heure des m&eacute;nagements et des
+compromis avec soi-m&ecirc;me,
+et e&ucirc;t-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'e&ucirc;t
+pas pu, les
+paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait L&eacute;on.</p>
+<p>Dans sa puret&eacute; virginale elle avait repouss&eacute; cet aveu
+chaque fois que de
+son coeur il lui &eacute;tait mont&eacute; aux l&egrave;vres.
+Ing&eacute;nieuse &agrave; se tromper
+elle-m&ecirc;me, elle s'&eacute;tait dit et r&eacute;p&eacute;t&eacute;
+que les sentiments qu'elle
+&eacute;prouvait pour L&eacute;on &eacute;taient ceux d'une cousine
+pour son cousin, d'une
+soeur pour son fr&egrave;re, et que la tendresse profonde qu'elle
+ressentait
+pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.</p>
+<p>Mais cela &eacute;tait hypocrisie et mensonge.</p>
+<p>La v&eacute;rit&eacute;, la r&eacute;alit&eacute; c'&eacute;tait
+qu'elle l'aimait non comme son cousin, non
+comme son fr&egrave;re, non pas par reconnaissance; c'&eacute;tait
+l'amour qui
+emplissait son coeur.</p>
+<p>Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le
+repousser quand, pensant &agrave; un mariage avec Saffroy, elle se
+sentait
+&eacute;touff&eacute;e par la honte? Est-ce que, voulant sauver
+l'honneur de son p&egrave;re,
+elle e&ucirc;t ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas
+aim&eacute; L&eacute;on?
+c'&eacute;tait son coeur qui se r&eacute;voltait contre sa t&ecirc;te,
+c'&eacute;tait l'amour de
+l'amante, qui refusait de se sacrifier &agrave; l'amour de la fille.</p>
+<p>Libre, elle e&ucirc;t pu accepter Saffroy m&ecirc;me ne l'aimant
+pas,&#8212;la tendresse
+sinon l'amour na&icirc;trait peut-&ecirc;tre plus tard.</p>
+<p>Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et
+qu'elle
+&eacute;tait &agrave; un autre? &Ccedil;'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+tromperie de se dire que la tendresse
+na&icirc;trait peut-&ecirc;tre plus tard; elle savait bien maintenant,
+elle sentait
+bien qu'elle n'aimerait jamais que L&eacute;on.</p>
+<p>M&ecirc;me pour l'honneur de son p&egrave;re, elle ne pouvait pas se
+d&eacute;shonorer ni
+d&eacute;shonorer son amour.</p>
+<p>Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute
+la
+m&eacute;moire de son p&egrave;re f&ucirc;t d&eacute;shonor&eacute;e.</p>
+<p>Jamais elle n'avait &eacute;prouv&eacute; pareille angoisse: par
+moments son coeur
+s'arr&ecirc;tait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait
+dans sa
+t&ecirc;te &agrave; croire que son cr&acirc;ne allait &eacute;clater,
+puis tout &agrave; coup un
+an&eacute;antissement la prenait, et, s'enfon&ccedil;ant la t&ecirc;te
+dans son oreiller,
+elle pleurait comme une enfant; mais ce n'&eacute;taient pas des larmes
+qu'il
+fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre
+son d&eacute;sespoir, elle se disait qu'elle devait &ecirc;tre digne de
+son amour
+pour son p&egrave;re, aussi bien que de son amour pour L&eacute;on.</p>
+<p>Oui, c'&eacute;tait cela, et cela seul qu'elle devait.</p>
+<p>Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, &agrave; cette
+pens&eacute;e,
+elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses acc&egrave;s
+de
+d&eacute;sesp&eacute;rance la reprenaient: ah! mis&eacute;rable fille
+qu'elle &eacute;tait, sans
+initiative et sans force.</p>
+<p>&Agrave; qui s'adresser, &agrave; qui demander conseil?</p>
+<p>Il y avait dans sa chambre, qui avait &eacute;t&eacute; autrefois
+celle de Camille, un
+portrait de L&eacute;on fait &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave;
+celui-ci avait vingt ans, et que
+Camille, se mariant, n'avait pas emport&eacute; chez son mari. Combien
+souvent,
+portes closes et s&ucirc;re de n'&ecirc;tre pas surprise, Madeleine
+&eacute;tait-elle
+rest&eacute;e devant ce portrait qui lui rappelait son cousin &agrave;
+l'&acirc;ge
+pr&eacute;cis&eacute;ment o&ugrave;, sans qu'elle e&ucirc;t conscience
+du changement qui se faisait
+dans son coeur de quinze ans, il &eacute;tait devenu pour elle plus
+qu'un
+cousin.</p>
+<p>An&eacute;antie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de
+son lit, et,
+allumant une lumi&egrave;re, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil
+plac&eacute;
+devant ce portrait, et elle resta l&agrave; longtemps, plong&eacute;e
+dans une muette
+contemplation.</p>
+<p>La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison
+comme au
+dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne
+per&ccedil;ait
+pas la flamme de la bougie qui n'&eacute;clairait gu&egrave;re que le
+portrait devant
+lequel elle br&ucirc;lait comme un cierge devant une sainte image.</p>
+<p>Et de fait pour Madeleine n'en &eacute;tait-ce point une: celle de
+son dieu,
+devant qui elle restait agenouill&eacute;e lui demandant l'inspiration.</p>
+<p>Elle lui avait promis de lui &eacute;crire si on la pressait de se
+marier, mais
+la promesse qu'elle lui avait faite alors &eacute;tait maintenant
+impossible &agrave;
+tenir.</p>
+<p>Il arriverait, cela &eacute;tait bien certain, si elle lui
+&eacute;crivait qu'on
+voulait la marier &agrave; Saffroy. Mais alors que se passerait-il?</p>
+<p>Ou L&eacute;on prendrait son parti, et alors il se f&acirc;cherait
+avec son p&egrave;re et
+sa m&egrave;re.</p>
+<p>Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour
+elle
+qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur,
+quelque invraisemblable qu'il f&ucirc;t pour son coeur.</p>
+<p>Non, elle ne devait pas l'appeler &agrave; son secours, et seule
+elle devait
+agir.</p>
+<p>&#8212;N'est-ce pas, L&eacute;on? dit-elle en s'adressant au portrait
+d'une voix
+suppliante, parle-moi, inspire-moi.</p>
+<p>Et elle resta les yeux attach&eacute;s sur cette image, les mains
+tendues vers
+elle.</p>
+<p>La bougie s'&eacute;tait consum&eacute;e et, arrivant &agrave; sa
+fin, elle jetait des lueurs
+in&eacute;gales et vacillantes: tout &agrave; coup Madeleine crut voir
+les yeux du
+portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie;
+ils lui parlaient. Et comme elle cherchait &agrave; les bien
+comprendre,
+brusquement la nuit se fit &eacute;paisse et noire; la bougie venait de
+mourir.</p>
+<p>Elle se releva, et &agrave; t&acirc;tons, elle gagna son lit sans
+avoir l'id&eacute;e
+d'allumer une autre bougie: &agrave; quoi bon? elle savait maintenant
+ce
+qu'elle avait &agrave; faire, sa route &eacute;tait trac&eacute;e.</p>
+<p>Elle sauverait l'honneur de son p&egrave;re,&#8212;et elle sauverait la
+puret&eacute; de
+son amour.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XVII</h3>
+<br />
+<p>Au temps o&ugrave; l'avocat g&eacute;n&eacute;ral r&eacute;unissait
+souvent le soir, dans sa maison
+du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit
+&agrave; Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille
+francs
+par an au th&eacute;&acirc;tre avec sa voix et son talent.</p>
+<p>&#8212;Quel malheur que vous ne soyez pas dans la mis&egrave;re; lui
+r&eacute;p&eacute;tait
+souvent un vieil ami de son p&egrave;re qui en sa jeunesse avait
+&eacute;t&eacute; un grand
+artiste; la position de votre p&egrave;re privera la France d'une
+chanteuse
+admirable.</p>
+<p>Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces
+regrets,
+et jamais l'id&eacute;e ne lui &eacute;tait venue qu'elle pourrait
+chanter un jour
+pour d'autres que pour son p&egrave;re, pour ses amis ou pour
+elle-m&ecirc;me.
+Com&eacute;dienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; folie.</p>
+<p>Ce qui lui avait paru folie &agrave; cette &eacute;poque ne
+l'&eacute;tait plus maintenant.</p>
+<p>Elle n'&eacute;tait plus la fille d'un magistrat, elle &eacute;tait
+celle d'un homme
+ruin&eacute;, et ce que la haute position de celui-l&agrave; aurait
+d&eacute;fendu si elle
+en avait eu le d&eacute;sir, la mis&eacute;rable position de celui-ci
+le commandait
+malgr&eacute; la r&eacute;pugnance instinctive qu'elle &eacute;prouvait
+&agrave; accueillir cette
+id&eacute;e.</p>
+<p>Il ne s'agissait plus &agrave; cette heure de ses d&eacute;sirs ou
+de ses r&eacute;pugnances,
+il s'agissait de son p&egrave;re et de son amour.</p>
+<p>Le jour naissant la surprit sans qu'elle e&ucirc;t ferm&eacute; les
+yeux une seule
+minute; mais sa nuit avait &eacute;t&eacute; mieux employ&eacute;e
+qu'&agrave; dormir: sa r&eacute;solution
+&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e; elle n'avait plus qu'&agrave;
+trouver les moyens de la mettre &agrave;
+ex&eacute;cution; heureusement cela ne demandait pas la m&ecirc;me
+intensit&eacute; de
+r&eacute;flexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait
+de L&eacute;on,
+qui, d'ailleurs, sous la lumi&egrave;re blanche du matin avait perdu
+l'animation et la vie.</p>
+<p>Et pendant toute la journ&eacute;e, au milieu de ses banales
+occupations
+ordinaires, des all&eacute;es et venues, des conversations, elle
+t&acirc;cha de b&acirc;tir
+un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui f&ucirc;t
+d'une
+r&eacute;alisation pratique.</p>
+<p>Bien qu'elle n'e&ucirc;t pas une grande exp&eacute;rience des choses
+du monde, elle
+n'&eacute;tait ni assez simple ni assez na&iuml;ve pour s'imaginer
+qu'elle n'avait
+qu'&agrave; &eacute;crire au directeur de l'op&eacute;ra pour lui
+demander une audition qui
+serait imm&eacute;diatement accord&eacute;e et &agrave; la suite de
+laquelle on lui offrirait
+un engagement.</p>
+<p>Elle sentait qu'elle ne pourrait pas proc&eacute;der ainsi, et,
+pr&eacute;cis&eacute;ment
+parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce
+talent &eacute;tait insuffisant, surtout pour le th&eacute;&acirc;tre:
+quand on a chant&eacute;
+pendant plusieurs ann&eacute;es avec des chanteurs de profession, on
+sait la
+diff&eacute;rence qui s&eacute;pare l'amateur, m&ecirc;me le meilleur,
+d'un artiste, m&ecirc;me
+m&eacute;diocre.</p>
+<p>Elle avait beaucoup &agrave; &eacute;tudier, beaucoup &agrave;
+acqu&eacute;rir avant de pouvoir
+para&icirc;tre sur un th&eacute;&acirc;tre.</p>
+<p>Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle
+se
+sentait forte et vaillante.</p>
+<p>Mais, au point de vue des moyens de travail, elle &eacute;tait au
+contraire
+pleine d'inqui&eacute;tude: comment &eacute;tudier, comment payer les
+ma&icirc;tres qui la
+feraient travailler, quand elle ne poss&eacute;dait rien que quelques
+centaines
+de francs, des bijoux et des effets personnels?</p>
+<p>Elle pouvait &agrave; la v&eacute;rit&eacute; se pr&eacute;senter au
+Conservatoire dont les cours
+sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le
+d&eacute;p&ocirc;t
+d'un acte de naissance, et d&egrave;s lors il serait trop facile de
+savoir ce
+qu'elle &eacute;tait devenue, c'est-&agrave;-dire que son oncle, sa
+tante, L&eacute;on
+lui-m&ecirc;me interviendraient aussit&ocirc;t pour l'emp&ecirc;cher
+d'ex&eacute;cuter son
+dessein.</p>
+<p>Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez
+son
+p&egrave;re pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les
+&eacute;l&egrave;ves
+pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'&eacute;l&egrave;ve
+est &eacute;l&egrave;ve et
+&eacute;tudie, il ne paye point son professeur, mais du jour o&ugrave;
+il est artiste
+et o&ugrave; il a des engagements, il abandonne sur ses appointements
+un tant
+pour cent plus ou moins fort et pendant une p&eacute;riode plus ou
+moins longue
+au professeur qui l'a form&eacute;.</p>
+<p>C'&eacute;tait un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se
+fit payer que
+dans l'avenir; une part pour le ma&icirc;tre, une autre pour les
+cr&eacute;anciers de
+son p&egrave;re, et tout &eacute;tait sauv&eacute;.</p>
+<p>Le point le plus d&eacute;licat maintenant &eacute;tait de savoir
+comment elle
+vivrait pendant le temps de ces le&ccedil;ons et jusqu'au moment
+o&ugrave; elle serait
+en &eacute;tat de para&icirc;tre sur un th&eacute;&acirc;tre; elle fit
+le compte de son argent, il
+lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents
+francs que son oncle lui avait donn&eacute; r&eacute;cemment pour ses
+menues d&eacute;penses;
+de plus elle poss&eacute;dait quelques bijoux et enfin des
+v&ecirc;tements et du
+linge qu'elle ne pouvait gu&egrave;re estimer &agrave; leur prix de
+vente. En tous cas
+cela r&eacute;uni formait un total qui semblait-il devrait lui
+permettre de
+vivre, avec une rigoureuse &eacute;conomie, pendant pr&egrave;s de deux
+ans; et
+c'&eacute;tait assez sans doute en travaillant &eacute;nergiquement,
+pour gagner le
+moment o&ugrave; elle pourrait d&eacute;buter.</p>
+<p>Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller
+chez
+les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur
+demander
+s'ils consentaient &agrave; l'accepter comme &eacute;l&egrave;ve, mais
+ayant toujours &eacute;t&eacute;
+accompagn&eacute;e, par son oncle, par sa tante ou par une femme de
+chambre, il
+lui &eacute;tait impossible de faire ces visites.</p>
+<p>Pour cela il fallait qu'elle f&ucirc;t libre, et pour &ecirc;tre
+libre il fallait
+qu'elle quitt&acirc;t cette maison dans laquelle elle ne rentrerait
+jamais.</p>
+<p>&Agrave; cette pens&eacute;e son coeur se serra et une
+d&eacute;faillance morale l'envahit
+tout enti&egrave;re. C'&eacute;taient les liens de la famille qu'elle
+allait briser de
+ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante
+lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait
+&eacute;t&eacute; si
+hospitali&egrave;re? Que serait-elle pour L&eacute;on, &agrave; qui
+elle ne pourrait pas dire
+la v&eacute;rit&eacute;, et de qui elle devrait se cacher comme de tous
+autres? Que
+penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner?
+Lui!</p>
+<p>Son angoisse fut telle qu'elle en vint &agrave; se demander si son
+dessein
+&eacute;tait r&eacute;alisable et s'il n'&eacute;tait pas plus sage de
+l'abandonner; mais
+elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle
+appelait sagesse, &eacute;tait en r&eacute;alit&eacute;
+l&acirc;chet&eacute;.</p>
+<p>Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre &eacute;tait
+possible,
+mais quand m&ecirc;me son oncle et sa tante la condamneraient, quand
+m&ecirc;me L&eacute;on
+la chasserait de son souvenir, elle devait pers&eacute;v&eacute;rer.
+Est-ce que son
+d&eacute;part qui allait la s&eacute;parer de sa famille, n'allait pas
+justement
+ramener dans cette famille celui qui &agrave; cause d'elle en avait
+&eacute;t&eacute;
+&eacute;loign&eacute;, un fils bien-aim&eacute;?</p>
+<p>En agissant comme elle l'avait r&eacute;solu, ce n'&eacute;tait pas
+seulement &agrave; son
+p&egrave;re qu'elle donnait sa vie, c'&eacute;tait encore &agrave;
+L&eacute;on.</p>
+<p>Il n'y avait donc plus &agrave; h&eacute;siter, elle quitterait
+cette maison, et
+seule, sans appui, laissant derri&egrave;re un souvenir
+condamn&eacute;, elle
+s'embarquerait &agrave; dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir
+de
+retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice &agrave;
+ceux
+qu'on aime et le devoir accompli.</p>
+<p>Cependant, son parti fermement arr&ecirc;t&eacute;, elle en
+diff&eacute;ra, elle en retarda
+l'ex&eacute;cution; c'&eacute;tait chose si grave, si cruelle, de dire
+adieu
+volontairement aux joies tranquilles du foyer, &agrave; la tendresse de
+la
+famille, &agrave; l'amour.</p>
+<p>Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint
+l'arracher &agrave; ses h&eacute;sitations.</p>
+<p>&#8212;Tu as r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; ce que je t'ai dit? lui
+demanda-t-elle un soir.</p>
+<p>&#8212;Oui, ma tante.</p>
+<p>&#8212;Bien r&eacute;fl&eacute;chi, n'est-ce pas, en jeune fille
+raisonnable?</p>
+<p>&#8212;Oui, ma tante, bien r&eacute;fl&eacute;chi, longuement au moins et
+avec toute
+l'attention dont je suis capable.</p>
+<p>&#8212;Et qu'as-tu d&eacute;cid&eacute; au sujet de Saffroy? Ton oncle,
+qui lui aussi t'a
+demand&eacute; de r&eacute;fl&eacute;chir, voudrait savoir comme moi ce
+que tu as d&eacute;cid&eacute;; il
+y a pour nous urgence &agrave; ce que tu te prononces.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous me donner jusqu'&agrave; demain soir, je vous
+&eacute;crirai?</p>
+<p>&#8212;Pourquoi &eacute;crire quand nous pouvons nous expliquer de vive
+voix,
+franchement, amicalement?</p>
+<p>&#8212;Si vous le voulez, j'aime mieux &eacute;crire; je dirai ainsi moins
+difficilement ce que j'ai &agrave; vous dire.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XVIII</h3>
+<br />
+<p>En disant &agrave; sa tante qu'il lui serait moins difficile
+d'&eacute;crire que de
+parler, Madeleine ne se flattait pas de la pens&eacute;e que cette
+lettre
+serait facile,&#8212;dans sa position rien n'&eacute;tait facile, ni lettres,
+ni
+paroles, ni actes.</p>
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas devant les difficult&eacute;s qu'elle
+devait s'arr&ecirc;ter,
+c'&eacute;tait devant les impossibilit&eacute;s, et encore devait-elle
+les affronter,
+quitte &agrave; &ecirc;tre vaincue.</p>
+<p>Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit &agrave;
+&eacute;crire cette
+lettre:</p>
+<div class="blkquot">
+<p style="margin-left: 40px;">&laquo;Ma ch&egrave;re tante,</p>
+<p>&laquo;C'est &agrave; mon oncle aussi bien qu'&agrave; vous que
+j'adresse cette lettre;
+c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que
+j'ai re&ccedil;u dans cette maison. Avec les douces pens&eacute;es qui
+m'emplissent le
+coeur lorsque je songe &agrave; l'affection que vous m'avez
+montr&eacute;e ce m'est un
+profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me
+rendant &agrave; vos d&eacute;sirs.</p>
+<p>&laquo;Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je
+n'aimerai pas,
+et je n'aime pas M. Saffroy, malgr&eacute; toutes les qualit&eacute;s
+que je lui
+reconnais.</p>
+<p>&laquo;Je sens qu'une pareille r&eacute;ponse me cr&eacute;e des
+devoirs et que, puisque je
+refuse l'existence fortun&eacute;e que dans votre
+g&eacute;n&eacute;reuse tendresse vous
+vouliez m'assurer, c'est &agrave; moi de prendre d&eacute;sormais la
+direction de
+cette existence.</p>
+<p>&laquo;En demandant &agrave; mon oncle les moyens de travailler, je
+ne c&eacute;dais pas &agrave;
+un caprice, mais &agrave; une volont&eacute; pos&eacute;e et
+arr&ecirc;t&eacute;e, celle de pouvoir
+prendre librement la responsabilit&eacute; de mes
+d&eacute;terminations. Mon oncle a
+cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guid&eacute;,
+mais il
+m'est impossible de les accepter.</p>
+<p>&laquo;Je dois travailler et, puisque je veux avoir la
+libert&eacute; de mes
+r&eacute;solutions et de mes actes, gagner moi-m&ecirc;me par le
+travail cette
+libert&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Je comprends qu'il m'est impossible d'ex&eacute;cuter ma
+volont&eacute; en restant
+pr&egrave;s de vous; demain j'aurai donc quitt&eacute; cette maison
+o&ugrave; j'ai &eacute;t&eacute; si
+tendrement re&ccedil;ue.</p>
+<p>&laquo;Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me
+d&eacute;couvrir, en
+tous cas je vous pr&eacute;viens que mes dispositions sont prises pour
+qu'on ne
+puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout
+l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien,
+n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre &agrave; l'abri de vos
+reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et
+l'autre m'avez t&eacute;moign&eacute;, en ces derni&egrave;res
+circonstances, une tendresse
+si douce &agrave; mon coeur, est-ce que je ne me serais par
+expliqu&eacute;e
+franchement au lieu de vous &eacute;crire cette lettre que mes larmes
+interrompent &agrave; chaque ligne?</p>
+<p>&laquo;Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous
+dire que
+je vivrai avec votre souvenir et avec la pens&eacute;e de rester digne
+de votre
+affection, si vous voulez bien me la conserver.</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;MADELEINE HAUPOIS&raquo;</p>
+</div>
+<p>Cette lettre achev&eacute;e, il lui en restait une autre &agrave;
+&eacute;crire, car elle ne
+voulait pas sortir de cette maison o&ugrave; elle avait
+&eacute;t&eacute; amen&eacute;e par L&eacute;on,
+sans qu'il f&ucirc;t pr&eacute;venu de son d&eacute;part.</p>
+<p>Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Tu m'as fait promettre de t'&eacute;crire, mon cher
+L&eacute;on, dans le cas o&ugrave; l'on
+me parlerait de mariage. On m'en a parl&eacute;. Ton p&egrave;re et ta
+m&egrave;re m'ont
+demand&eacute; de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas
+l'aimer,
+j'ai refus&eacute; malgr&eacute; les instances de mon oncle et de ma
+tante qui, je te
+l'assure, ont &eacute;t&eacute; vives.</p>
+<p>&laquo;Si je ne t'ai pas appel&eacute; &agrave; mon aide comme je
+t'avais promis de le
+faire, c'est que j'ai &eacute;t&eacute; retenue par cette
+consid&eacute;ration que tu ne
+pouvais venir &agrave; mon secours qu'en te mettant en opposition avec
+ton p&egrave;re
+et ta m&egrave;re, en les blessant, en te f&acirc;chant avec eux
+peut-&ecirc;tre.</p>
+<p>&laquo;Je dois me d&eacute;fendre seule, et pour cela je n'ai qu'un
+moyen: quitter
+cette maison et vivre de mon travail.</p>
+<p>&laquo;Pardonne-moi de ne pas te dire o&ugrave; je me retire; je ne
+le puis, sachant
+bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas
+accepter dans la maison de ton p&egrave;re, je le puis encore moins
+hors de
+cette maison.</p>
+<p>&laquo;Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je
+besoin de te
+le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait diff&eacute;rer
+longtemps
+l'ex&eacute;cution d'une r&eacute;solution qui, quoi qu'il nous en
+co&ucirc;te &agrave; tous, doit
+s'accomplir.</p>
+<p>&laquo;O&ugrave; que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton
+affection.</p>
+<p>&laquo;Toi, je l'esp&egrave;re, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce
+me sera un
+soutien dans la vie, o&ugrave; je vais entrer seule et rester seule, de
+savoir
+et de me dire que tu penses avec tendresse &agrave; ta pauvre</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;MADELEINE.&raquo;</p>
+</div>
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;crit cette lettre, elle resta longtemps
+perdue dans ses
+pens&eacute;es et accabl&eacute;e sous le poids de son &eacute;motion.</p>
+<p>C'&eacute;tait fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas
+&eacute;t&eacute; aim&eacute;e,
+elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journ&eacute;e
+d'amour et
+de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.</p>
+<p>Derri&egrave;re elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.</p>
+<p>Quand elle s'&eacute;veilla, son plan &eacute;tait trac&eacute;.</p>
+<p>Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la
+rue
+de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, apr&egrave;s avoir
+&eacute;loign&eacute; les
+domestiques sous un pr&eacute;texte quelconque, elle irait
+elle-m&ecirc;me chercher
+un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un
+commissionnaire.</p>
+<p>Les choses s'arrang&egrave;rent &agrave; souhait pour le
+succ&egrave;s de son dessein: la
+cuisini&egrave;re &eacute;tait sortie pour aller &agrave; la halle,
+elle envoya en course le
+valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller
+chercher son fiacre et son commissionnaire.</p>
+<p>Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la
+derni&egrave;re
+caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre
+o&ugrave;
+elle avait cru que s'&eacute;coulerait sa vie, o&ugrave; elle
+&eacute;tait rest&eacute;e si peu de
+temps.</p>
+<p>Elle alla s'agenouiller devant le portrait de L&eacute;on, comme
+dans la nuit
+o&ugrave; il lui avait parl&eacute;, et, l'ayant embrass&eacute;, elle
+s'enfuit sans se
+retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui
+&eacute;crasa
+le coeur, et en descendant l'escalier elle fut oblig&eacute;e de
+s'appuyer sur
+la rampe.</p>
+<p>Elle se fit conduire &agrave; la gare Saint-Lazare, o&ugrave; elle
+prit un billet pour
+Argenteuil. &Agrave; Argenteuil, elle descendit du train et se promena
+pendant
+une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet
+pour Paris (gare du Nord), o&ugrave; elle arriva deux heures
+apr&egrave;s avoir quitt&eacute;
+Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des
+chances
+pour qu'on ne devin&acirc;t pas cet itin&eacute;raire; on la croirait
+plut&ocirc;t partie
+pour Rouen.</p>
+<p>Arriv&eacute;e &agrave; la gare du Nord, elle y laissa ses bagages,
+se proposant de
+venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle
+se mit en route, mais &agrave; pied, pour les Batignolles, o&ugrave;
+elle voulait
+chercher ce logement. C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'elle
+sortait seule
+dans les rues de Paris; mais ce qui l'e&ucirc;t assez vivement
+troubl&eacute;e
+quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inqui&eacute;ter ou
+l'&eacute;mouvoir;
+elle avait maintenant bien d'autres dangers &agrave; braver, et de plus
+s&eacute;rieux.</p>
+<p>Si elle avait &eacute;t&eacute; libre, elle aurait pris une chambre
+dans une maison
+meubl&eacute;e ou dans une pension bourgeoise, ce qui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; beaucoup plus
+simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de
+magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui
+r&eacute;gissent les maisons meubl&eacute;es ou les h&ocirc;tels, et
+l'on sait que c'est l&agrave;
+qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il
+ne fallait pas que son oncle la trouv&acirc;t.</p>
+<p>Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en
+changeant
+de nom, rendrait les recherches presque impossibles.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir march&eacute; pendant trois heures dans les rues
+les plus
+tranquilles de Batignolles, et mont&eacute; cinq ou six cents marches,
+elle
+trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy,
+cit&eacute; des Fleurs, au dernier &eacute;tage d'une modeste maison,
+une chambre et
+un cabinet qui &eacute;taient vacants et &agrave; peu pr&egrave;s
+habitables.</p>
+<p>Les deux pi&egrave;ces &eacute;taient mansard&eacute;es; mais, par
+la fen&ecirc;tre de la chambre,
+on apercevait un coin de campagne par-dessus des chemin&eacute;es
+d'usines, et,
+tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela
+co&ucirc;tait
+deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la
+province
+sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des
+renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.</p>
+<p>Elle n'avait plus qu'&agrave; acheter les meubles qui lui
+&eacute;taient
+indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques
+objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole,
+gril, assiettes, verres, couteau, cuill&egrave;re et fourchette.</p>
+<p>Au moment o&ugrave; la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa
+chambre, au
+milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.</p>
+<p>Elle avait jur&eacute; qu'elle serait forte, et cependant, quoi
+qu'elle f&icirc;t,
+elle ne put retenir ses larmes.</p>
+<p>Seule!</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XIX</h3>
+<br />
+<p>Elle &eacute;tait r&eacute;solue &agrave; ne pas perdre de temps et
+&agrave; chercher imm&eacute;diatement
+le professeur qui voudrait bien la prendre pour &eacute;l&egrave;ve.</p>
+<p>Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et
+quittant ses v&ecirc;tements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient
+la faire
+remarquer et par l&agrave; mettre sur ses traces, si, comme cela
+&eacute;tait
+probable, on la cherchait, elle rev&ecirc;tit une de ses anciennes
+robes qui,
+sans &ecirc;tre noire, &eacute;tait cependant de couleur sombre.</p>
+<p>Le professeur auquel elle voulait s'adresser &eacute;tait un ancien
+chanteur
+retir&eacute; du th&eacute;&acirc;tre depuis quatre ou cinq ans, et qui
+avait quitt&eacute; la
+sc&egrave;ne en pleine possession de son talent ainsi que de ses
+moyens. Sans
+se conqu&eacute;rir un de ces noms glorieux qui s'imposent &agrave; une
+&eacute;poque et la
+datent, il s'&eacute;tait plac&eacute; cependant parmi les trois ou
+quatre bons
+artistes de son temps. Assez mal dou&eacute; par la nature qui ne lui
+avait
+donn&eacute; qu'une voix ingrate et qu'un ext&eacute;rieur peu
+agr&eacute;able, c'&eacute;tait &agrave;
+force de travail, d'&eacute;tudes, de volont&eacute; et d'intelligence
+qu'il &eacute;tait
+arriv&eacute; &agrave; cette position. Le succ&egrave;s avait
+&eacute;t&eacute; d'autant plus lent qu'il
+n'avait &eacute;t&eacute; aid&eacute; par aucun de ces petits moyens
+qu'emploient si souvent
+ceux qui veulent r&eacute;ussir &agrave; tout prix: la r&eacute;clame,
+la bassesse ou
+l'intrigue. Honn&ecirc;te homme, galant homme dans la vie, il avait
+voulu
+l'&ecirc;tre,&#8212;ce qui est plus difficile,&#8212;m&ecirc;me au
+th&eacute;&acirc;tre, et il l'avait &eacute;t&eacute;;
+aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui
+honorait sa profession, son nom se pr&eacute;sentait-il toujours le
+premier:
+&laquo;Voyez Maraval.&raquo; C'&eacute;tait non-seulement par ces
+qualit&eacute;s qu'il s'&eacute;tait
+impos&eacute; aux sympathies bourgeoises, mais c'&eacute;tait encore
+par la fortune:
+&eacute;conome, soigneux, rang&eacute;, il avait mis de
+c&ocirc;t&eacute; la grosse part de ce
+qu'il avait gagn&eacute;, et en ces derni&egrave;res ann&eacute;es il
+s'&eacute;tait fait construire
+avenue de Villiers un petit h&ocirc;tel qui rehaussait
+singuli&egrave;rement la
+consid&eacute;ration dont il jouissait dans un certain monde.
+C'&eacute;tait l&agrave; qu'il
+vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingu&eacute;, et son
+gendre,
+associ&eacute; d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon
+&eacute;poux,
+bon p&egrave;re, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre
+ambition que
+de former des &eacute;l&egrave;ves dignes de lui.</p>
+<p>Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au th&eacute;&acirc;tre,
+Madeleine savait tout
+cela, et c'&eacute;tait ce qui l'avait d&eacute;termin&eacute;e
+&agrave; s'adresser &agrave; lui.
+N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait d&eacute;sirer: le talent et
+l'honn&ecirc;tet&eacute;?</p>
+<p>Sortant de la cit&eacute; des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue
+de
+Villiers, o&ugrave; elle ne tarda pas &agrave; arriver; mais, ignorant
+o&ugrave; demeurait
+Maraval, elle demanda son adresse &agrave; un sergent de ville du
+quartier, qui
+de la main lui d&eacute;signa une petite maison b&acirc;tie dans le
+style moiti&eacute;
+romain, moiti&eacute; &eacute;gyptien, avec une d&eacute;coration
+polychrome pour la fa&ccedil;ade.</p>
+<p>Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert
+appliqu&eacute; sur une porte peinte en rouge &eacute;trusque. M.
+Maraval &eacute;tait
+occup&eacute;, il donnait une le&ccedil;on et ne serait libre que dans
+une demi-heure.
+Elle attendit dans un petit salon, dont les murs &eacute;taient
+couverts de
+portraits (lithographies, photographies), offerts &laquo;&agrave; mon
+cher camarade,
+&agrave; mon cher ma&icirc;tre, &agrave; mon cher ami Maraval&raquo;.</p>
+<p>Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, v&ecirc;tu
+d'un
+pantalon gris et d'une redingote noire boutonn&eacute;e, parut devant
+elle; de
+la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste
+atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel
+respirait un ordre m&eacute;ticuleux.</p>
+<p>&#8212;Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant
+de
+la main un fauteuil.</p>
+<p>&#8212;Mademoiselle Harol.</p>
+<p>C'&eacute;tait le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle
+voulait &ecirc;tre
+connue d&eacute;sormais, non-seulement au th&eacute;&acirc;tre, mais
+dans le monde.</p>
+<p>C'&eacute;tait &agrave; elle d'expliquer le but de sa visite, et si
+grand que f&ucirc;t son
+trouble, il fallait qu'elle parl&acirc;t.</p>
+<p>&#8212;Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des
+le&ccedil;ons.</p>
+<p>Sans r&eacute;pondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour
+un
+assentiment.</p>
+<p>Madeleine continua:</p>
+<p>&#8212;Je ne suis pas tout &agrave; fait une commen&ccedil;ante, j'ai
+travaill&eacute;, j'ai m&ecirc;me
+beaucoup travaill&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Avec qui, je vous prie?</p>
+<p>Madeleine avait pr&eacute;vu cette question et elle avait
+pr&eacute;par&eacute; sa r&eacute;ponse en
+cons&eacute;quence.</p>
+<p>&#8212;Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orl&eacute;ans.</p>
+<p>&#8212;Je connais les bons professeurs d'Orl&eacute;ans; est-ce Ferriol,
+qui a &eacute;t&eacute;
+votre ma&icirc;tre, Delecourt, ou Bortha?</p>
+<p>&#8212;J'ai travaill&eacute; sous la direction de mon p&egrave;re, qui
+n'&eacute;tait point
+artiste de profession.</p>
+<p>&#8212;Ah! tr&egrave;s bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il
+&eacute;tait
+facile de comprendre.</p>
+<p>Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur
+les
+professeurs qui n'&eacute;taient point artistes de profession; il
+fallait donc
+effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.</p>
+<p>&#8212;Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur. Que voulez-vous?</p>
+<p>&#8212;Ce que vous voudrez vous-m&ecirc;me, vous pouvez vous accompagner?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>Avec une politesse o&ugrave; il y avait une l&eacute;g&egrave;re
+nuance d'ennui, il lui
+montra un piano.</p>
+<p>Elle s'assit. Autant elle s'&eacute;tait sentie faible quelques
+instants
+auparavant, autant maintenant elle &eacute;tait r&eacute;solue.</p>
+<p>Sa pens&eacute;e n'&eacute;tait plus dans ce salon, mais plus loin,
+&agrave; Saint-Aubin,
+dans le cimeti&egrave;re o&ugrave; son p&egrave;re reposait, et
+c'&eacute;tait le souvenir de ce
+p&egrave;re bien-aim&eacute; qu'elle invoquait.</p>
+<p>C'&eacute;tait son jugement que Maraval allait prononcer: elle
+voulut qu'il
+f&ucirc;t rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air
+du
+<i>Freyschutz</i>.</p>
+<p>Aux premi&egrave;res mesures Maraval, qui avait gard&eacute; son
+attitude compos&eacute;e,
+pr&ecirc;ta l'oreille.</p>
+<p>Madeleine commen&ccedil;a le r&eacute;citatif:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Le calme se r&eacute;pand sur la nature
+enti&egrave;re.<br />
+</span></div>
+</div>
+<p>Maraval ne la laissa pas aller plus loin:</p>
+<p>&#8212;Parfait! s'&eacute;cria-t-il, brava, brava, tous mes compliments
+&agrave; la
+pianiste et &agrave; la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi
+difficile
+pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus
+loin
+pour que je voie de quoi vous &ecirc;tes capable; mais pour mon plaisir
+je
+vous demande la gr&acirc;ce de continuer.</p>
+<p>Jamais parole plus douce n'avait caress&eacute; son oreille, jamais
+applaudissements ne l'avaient si profond&eacute;ment &eacute;mue: les
+portes du
+th&eacute;&acirc;tre s'ouvraient devant elle.</p>
+<p>N'&eacute;tant plus paralys&eacute;e par l'&eacute;motion, elle se
+livra enti&egrave;rement, et
+quand elle eut achev&eacute; cet air qui a fait le d&eacute;sespoir de
+tant de
+chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval
+recommenc&egrave;rent,
+non pas insignifiants dans leur banalit&eacute; mais tels qu'un
+ma&icirc;tre pouvait
+les donner.</p>
+<p>&#8212;Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais
+bient&ocirc;t d&eacute;buter au th&eacute;&acirc;tre?</p>
+<p>Instantan&eacute;ment, la physionomie souriante de Maraval changea:</p>
+<p>&#8212;Au th&eacute;&acirc;tre, s'&eacute;criait-il, c'est pour le
+th&eacute;&acirc;tre que vous me consultez?</p>
+<p>&#8212;Mais oui.</p>
+<p>&#8212;J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire
+rien
+de ce que j'ai dit: la nature a &eacute;t&eacute;
+g&eacute;n&eacute;reuse pour vous et vous avez
+acquis un talent remarquable, mais le th&eacute;&acirc;tre demande
+autre chose.</p>
+<p>Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains
+dans ses poches.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a n'est plus &ccedil;a, ma ch&egrave;re enfant.</p>
+<p>La chute fut &eacute;crasante, et Madeleine resta un moment
+an&eacute;antie.</p>
+<p>Pendant ce temps, Maraval, qui s'&eacute;tait lev&eacute;, avait
+tourn&eacute; autour d'elle
+en l'examinant curieusement.</p>
+<p>&#8212;Comment, s'&eacute;cria-t-il, vous voulez entrer au
+th&eacute;&acirc;tre, quelle mauvaise
+fantaisie vous a pass&eacute; par la t&ecirc;te?</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison imp&eacute;rieuse, la
+n&eacute;cessit&eacute;
+non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.</p>
+<p>Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle &eacute;tait
+oblig&eacute;e de se
+faire chanteuse.</p>
+<p>&#8212;Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup
+d'argent
+et de la gloire; vous voyez le th&eacute;&acirc;tre de loin, c'est de
+pr&egrave;s qu'il faut
+le regarder &agrave; l'envers.</p>
+<p>Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine
+crut
+remarquer que ce n'&eacute;tait plus seulement de la curiosit&eacute;
+qui se montrait
+dans ses yeux, c'&eacute;tait plus, c'&eacute;tait mieux,
+c'&eacute;tait de la sympathie, et
+de l'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+<p>&#8212;Qui vous a conseill&eacute; de vous adresser &agrave; moi?
+demanda-t-il.</p>
+<p>&#8212;Personne: je suis venue &agrave; vous pour ce que je savais de vous.</p>
+<p>&#8212;De moi, le chanteur?</p>
+<p>&#8212;De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.</p>
+<p>&#8212;Ah!</p>
+<p>Et il laissa para&icirc;tre un sourire de satisfaction.</p>
+<p>Puis, apr&egrave;s avoir march&eacute; pendant quelques minutes de
+long on large dans
+le salon, il vint s'asseoir pr&egrave;s de Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Mademoiselle, dit-il, le t&eacute;moignage, de confiance et
+d'estime que vous
+m'avez donn&eacute; en venant ici m'impose un devoir, celui de vous
+&eacute;clairer.
+Bien que je n'aie pas l'honneur de vous conna&icirc;tre depuis
+longtemps, il
+ne m'est pas difficile de voir que vous &ecirc;tes une jeune fille bien
+&eacute;lev&eacute;e, distingu&eacute;e, intelligente, instruite,
+pleine de puret&eacute;,
+d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous
+le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces
+qualit&eacute;s que pour pouvoir justifier le r&ocirc;le que je crois
+devoir prendre
+aupr&egrave;s de vous; soyez convaincue que ce que j'ai &agrave; vous
+dire est tout &agrave;
+fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout
+&agrave;
+l'heure. Il est possible qu'apr&egrave;s un certain temps
+d'&eacute;tudes s&eacute;rieuses ce
+talent se d&eacute;veloppe et devienne un grand talent; mais il est
+possible
+aussi qu'il ne se d&eacute;veloppe pas et qu'il reste ce qu'il est en
+ce
+moment, sup&eacute;rieur dans le monde, j'en conviens volontiers,
+insuffisant
+au th&eacute;&acirc;tre. L&agrave; n'est donc pas absolument la
+question. Elle est o&ugrave; ma
+conscience la place: dans la carri&egrave;re que vous voulez embrasser,
+et
+c'est l&agrave; ce qui m'oblige &agrave; vous &eacute;clairer sur les
+terribles difficult&eacute;s,
+sur les insurmontables difficult&eacute;s que vous voulez affronter
+sans les
+conna&icirc;tre. Mon &acirc;ge et mon exp&eacute;rience me donnent pour
+cela une autorit&eacute;,
+qui, je l'esp&egrave;re, vous fera r&eacute;fl&eacute;chir
+s&eacute;rieusement pendant qu'il en est
+temps encore. Vous m'&eacute;coutez, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Si je vous &eacute;coute! Oh! oui monsieur.</p>
+<p>&#8212;L'existence d'un com&eacute;dien et surtout celle d'une
+com&eacute;dienne est, mon
+enfant, la plus difficile et la plus mis&eacute;rable des existences.
+Ne croyez
+pas que j'exag&egrave;re. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles
+conditions on d&eacute;bute ordinairement, je ne dis pas sur les petits
+th&eacute;&acirc;tres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une
+sc&egrave;ne honorable.
+Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver &agrave; une
+situation qui
+soit moins pr&eacute;caire que celle des premi&egrave;res
+ann&eacute;es, et vous voyez
+combien peu y arrivent, combien au contraire, m&ecirc;me avec beaucoup
+de
+talent, restent dans des positions effac&eacute;es. C'est l&agrave; une
+cruelle
+blessure, qui n'est rien cependant aupr&egrave;s de celles que vous
+font chaque
+jour les rivalit&eacute;s: la jalousie, l'envie, la calomnie vous
+attaquent de
+tous les c&ocirc;t&eacute;s; il faut se d&eacute;fendre, et dans cette
+lutte les hommes
+laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur
+dignit&eacute;, les
+femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos
+qualit&eacute;s tout
+&agrave; l'heure; elles seraient justement des d&eacute;fauts, de
+grands d&eacute;fauts pour
+cette existence: l'honn&ecirc;tet&eacute;, la distinction, la bonne
+&eacute;ducation, que
+voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver,
+vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous &ecirc;tes
+aujourd'hui
+que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais,
+vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pens&eacute; au public,
+&agrave; sa
+frivolit&eacute;, &agrave; ses caprices; avez-vous pens&eacute;
+&agrave; la critique, &agrave; son
+incapacit&eacute;, &agrave; son ignorance, &agrave; ses exigences? J'ai
+quitt&eacute; le th&eacute;&acirc;tre dix
+ans plus t&ocirc;t que je ne devais par peur de l'un et par
+d&eacute;go&ucirc;t de l'autre.
+Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma ch&egrave;re enfant, et donnez-moi
+la
+satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas &ecirc;tre la
+v&ocirc;tre.
+Tout, tout plut&ocirc;t que le th&eacute;&acirc;tre pour une femme.
+Mais voyons,
+regardez-moi, n'&ecirc;tes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous
+&ecirc;tes
+faite pour &ecirc;tre aim&eacute;e et pour aimer. Je ne sais si vous
+&ecirc;tes convaincue,
+mais j'ajoute que je refuse de vous donner des le&ccedil;ons, car ce
+serait
+vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.</p>
+<p>&Agrave; ce moment, deux enfants entr&egrave;rent bruyamment dans le
+salon, un petit
+gar&ccedil;on et une petite fille.</p>
+<p>&#8212;Mais viens donc d&eacute;jeuner, grand-p&egrave;re, cria celle-ci,
+c'est moi qui ait
+fait cuire ton oeuf, il va &ecirc;tre froid.</p>
+<p>Madeleine se leva.</p>
+<p>D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les
+lui
+montrant:</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie,
+dit-il;
+mariez-vous, mariez-vous, ma ch&egrave;re enfant. Je suis s&ucirc;r que
+dans quelques
+ann&eacute;es, tenant vos b&eacute;b&eacute;s par la main, vous
+viendrez me remercier de mes
+conseils. Au revoir, mademoiselle.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XX</h3>
+<br />
+<p>Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un
+moment
+sans savoir de quel c&ocirc;t&eacute; tourner ses pas.</p>
+<p>Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pens&eacute;e. Non pas
+qu'elle n'e&ucirc;t
+point &eacute;t&eacute; touch&eacute;e par ce que Maraval venait de lui
+dire avec un accent
+si convaincu et si sympathique; elle en avait &eacute;t&eacute;
+boulevers&eacute;e au
+contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne f&ucirc;t
+parfaitement
+vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du
+doigt
+seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne
+pouvaient pas l'arr&ecirc;ter. Elle s'abaisserait en se faisant
+com&eacute;dienne. Eh
+bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plut&ocirc;t que
+de
+subir cet abaissement, elle devait se marier. En th&eacute;orie, cela
+pouvait
+&ecirc;tre vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation
+personnelle.
+C'&eacute;tait, au contraire, dans le mariage, qu'&eacute;tait pour
+elle l'abaissement
+le plus d&eacute;shonorant.</p>
+<p>Il fallait qu'elle f&ucirc;t chanteuse; et, puisque s'&eacute;tait
+pour elle le seul
+moyen de ne pas laisser d&eacute;shonorer la m&eacute;moire de son
+p&egrave;re et de ne pas
+fl&eacute;trir son amour, il le fallait malgr&eacute; tout et
+malgr&eacute; tous.</p>
+<p>C'est-&agrave;-dire que pour le moment il fallait qu'elle
+trouv&acirc;t un ma&icirc;tre qui
+la m&icirc;t au plus vite en &eacute;tat de para&icirc;tre sur un
+th&eacute;&acirc;tre, puisque Maraval,
+par int&eacute;r&ecirc;t et par sympathie pour elle, refusait
+d'&ecirc;tre ce ma&icirc;tre.</p>
+<p>Mais o&ugrave; &eacute;tait-il, ce ma&icirc;tre?</p>
+<p>Debout devant la porte de Maraval, immobile,
+r&eacute;fl&eacute;chissant et ne
+trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la
+lumi&egrave;re
+sur laquelle elle avait tenu les yeux fix&eacute;s, et qui l'avait
+guid&eacute;e,
+venant de s'&eacute;teindre tout &agrave; coup.</p>
+<p>Sa m&eacute;moire troubl&eacute;e ne retrouvait m&ecirc;me plus les
+noms des ma&icirc;tres qui
+quelques jours auparavant lui &eacute;taient vaguement connus.</p>
+<p>Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue,
+o&ugrave; les
+passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris.
+En marchant, une bonne inspiration, une id&eacute;e, se
+pr&eacute;senteraient sans
+doute &agrave; son esprit.</p>
+<p>Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinit&eacute;, o&ugrave;
+l'enseigne et la
+devanture d'un cabinet de lecture lui sugg&eacute;r&egrave;rent enfin
+ce qu'elle avait
+&agrave; faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un
+almanach
+des adresses. &Agrave; l'article des professeurs et compositeurs de
+musique
+elle trouva le nom qu'elle avait vainement demand&eacute; &agrave; sa
+m&eacute;moire: Loz&egrave;s,
+rue Blanche.</p>
+<p>Ce qu'elle savait de Loz&egrave;s, c'&eacute;tait qu'il &eacute;tait
+chanteur assez m&eacute;diocre,
+mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette
+r&eacute;putation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire
+o&ugrave; il avait
+pour &eacute;l&egrave;ves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas
+les cours du
+vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses &eacute;l&egrave;ves en
+public, et
+plusieurs de ceux qu'il avait form&eacute;s avaient obtenu des
+succ&egrave;s
+retentissants en ces derni&egrave;res ann&eacute;es.</p>
+<p>Elle monta la rue Blanche jusqu'au num&eacute;ro que l'almanach lui
+avait
+indiqu&eacute;; mais, n'&eacute;tant plus sous l'oppression du trouble
+qui l'avait
+saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle
+courait lui revint; si on allait la reconna&icirc;tre! et il lui
+semblait que
+chacun de ceux qui la regardaient &eacute;taient des amis ou des
+employ&eacute;s de
+son oncle; alors elle assurait d'une main f&eacute;brile le voile
+&eacute;pais qui lui
+cachait le visage.</p>
+<p>L'&eacute;cole de Loz&egrave;s &eacute;tait situ&eacute;e au fond
+d'une cour, dans un atelier vitr&eacute;
+qui avait servi autrefois &agrave; un photographe; et on y arrivait de
+plain-pied apr&egrave;s avoir travers&eacute; un petit vestibule, sans
+que personne
+f&ucirc;t dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.</p>
+<p>Lorsque Madeleine eut pouss&eacute; la porte de ce vestibule, elle
+s'arr&ecirc;ta un
+moment sans oser entrer.</p>
+<p>Au fond de l'atelier, un jeune home &agrave; la figure
+&eacute;nergique et de carrure
+athl&eacute;tique chantait le grand air de <i>Rigoletto</i>, qu'un
+gros homme au
+teint jaune, v&ecirc;tu d'une robe de chambre crasseuse et
+chauss&eacute; de
+chaussons de feutre, &eacute;coutait, assis dans un vieux fauteuil, en
+roulant
+des yeux blancs,&#8212;Loz&egrave;s, sans aucun doute, qui donnait une
+le&ccedil;on; et ce
+n'&eacute;tait pas le moment de le d&eacute;ranger.</p>
+<p>Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu
+de
+l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait
+pas une place o&ugrave; elle pourrait attendre sans attirer
+l'attention. D&eacute;j&agrave;
+les gros yeux blancs de Loz&egrave;s, qui s'&eacute;taient fix&eacute;s
+sur elle &agrave; son
+entr&eacute;e, ne l'avaient que trop intimid&eacute;e. Dans un coin
+formant
+enfoncement, elle aper&ccedil;ut deux vieilles femmes de tournure
+vulgaire et
+bizarrement accoutr&eacute;es, assises sur des banquettes; elle se
+dirigea
+doucement de leur c&ocirc;t&eacute; et s'assit derri&egrave;re elles.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t elles se retourn&egrave;rent, et longuement,
+attentivement elles la
+d&eacute;visag&egrave;rent, en tachant de percer son voile.</p>
+<p>&#8212;C'est-y pour prendre une le&ccedil;on de m&ocirc;sieu Loz&egrave;s
+que vous venez? demanda
+l'une d'elles &agrave; voix basse.</p>
+<p>Madeleine sans r&eacute;pondre fit un signe affirmatif.</p>
+<p>&#8212;Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a
+&eacute;t&eacute;
+d&eacute;rang&eacute;.</p>
+<p>L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique,
+th&eacute;&acirc;tral,
+contrasta singuli&egrave;rement, avec celui de la premi&egrave;re
+vieille; elle posa
+une s&eacute;rie de questions &agrave; Madeleine, qui ne
+r&eacute;pondit que par signes
+exactement comme si elle avait &eacute;t&eacute; muette.</p>
+<p>Heureusement pour elle, la voix de Loz&egrave;s vient faire taire
+les
+vieilles:</p>
+<p>&#8212;Silence donc dans le coin des m&egrave;res, cria-t-il, fermez vos
+bo&icirc;tes.</p>
+<p>Le silence se fit aussit&ocirc;t, et Madeleine
+d&eacute;livr&eacute;e put suivre la le&ccedil;on.</p>
+<p>L'&eacute;l&egrave;ve chantait:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-n&eacute;-e<br />
+</span><span>Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-n&eacute;e.<br />
+</span></div>
+</div>
+<p>Loz&egrave;s sauta de son fauteuil.</p>
+<p>&#8212;Mais va donc, s'&eacute;cria-t-il, va donc, de la vigueur, de
+l'&acirc;me; quel
+pot-&agrave;-feu &agrave; remuer que ce gar&ccedil;on-l&agrave;.</p>
+<p>Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.</p>
+<p>L'&eacute;l&egrave;ve recommen&ccedil;a avec le m&ecirc;me calme,
+exactement comme s'il donnait la
+b&eacute;n&eacute;diction aux &laquo;cour-ti-sans race vi-le&raquo;.</p>
+<p>Loz&egrave;s &eacute;tait rest&eacute; pr&egrave;s de lui dans un
+&eacute;tat de violente exasp&eacute;ration;
+tout &agrave; coup il lui allongea deux ou trois bourrades en
+l'apostrophant
+grossi&egrave;rement.</p>
+<p>Alors cet hercule, qui &eacute;tait dix fois plus fort que ce gros
+bonhomme, se
+mit &agrave; pleurer et &agrave; beugler:</p>
+<p>&#8212;Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....</p>
+<p>&#8212;Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler
+avec
+les veaux. &Agrave; un autre.</p>
+<p>Une jeune fille sortit d'un coin et s'avan&ccedil;a aupr&egrave;s du
+fauteuil o&ugrave; Loz&egrave;s
+s'&eacute;tait rassis: elle avait quinze ou seize ans &agrave; peine,
+jolie, &eacute;l&eacute;gante
+et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.</p>
+<p>Au moment o&ugrave; elle ouvrait la bouche, Loz&egrave;s
+l'arr&ecirc;ta:</p>
+<p>&#8212;Dis donc, toi, je t'ai d&eacute;j&agrave; fait remarquer qu'on
+devait m'embrasser en
+arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.</p>
+<p>La jeune fille ne dit rien, mais s'avan&ccedil;ant vers Loz&egrave;s
+qui, sans se
+lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue
+ras&eacute;e, qui,
+de loin, paraissait toute bleue.</p>
+<p>La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la t&ecirc;te aux
+pieds, et
+son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce
+com&eacute;dien!</p>
+<p>La pens&eacute;e lui vint de se sauver au plus vite, mais la
+r&eacute;flexion la
+retint; il fallait pers&eacute;v&eacute;rer quand m&ecirc;me.</p>
+<p>La le&ccedil;on avait commenc&eacute;, mais elle n'alla pas loin.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas &ccedil;a, s'&eacute;cria Loz&egrave;s, arr&ecirc;te,
+et va t'asseoir sur cette
+chaise l&agrave;-bas; tu croiseras tes bras derri&egrave;re et tu
+respireras
+fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer
+la poitrine. &Agrave; un autre.</p>
+<p>Un t&eacute;nor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla
+s'asseoir
+sur sa chaise et s'appliqua &agrave; faire descendre sa respiration.</p>
+<p>Ou bien Loz&egrave;s n'&eacute;tait pas de bonne humeur, ou bien il
+avait mauvais
+caract&egrave;re, car le jeune t&eacute;nor avait &agrave; peine dit
+quelques mots, qu'il se
+f&acirc;cha:</p>
+<p>&#8212;Toi, je t'ai d&eacute;j&agrave; dit de choisir; veux-tu chanter
+&agrave; la mani&egrave;re
+fran&ccedil;aise, en ouvrant la bouche en rond, ou bien &agrave; la
+mani&egrave;re italienne,
+en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une t&ecirc;te &agrave;
+sourire, souris
+donc; &ccedil;a charmera les femmes.</p>
+<p>Le t&eacute;nor recommen&ccedil;a en ouvrant si largement la bouche
+qu'il montra
+toutes ses dents.</p>
+<p>Tout en l'&eacute;coutant, Loz&egrave;s surveillait la jeune fille,
+qui avait &eacute;t&eacute;
+s'asseoir sur sa chaise; tout &agrave; coup, il courut &agrave; elle et
+la fit lever:</p>
+<p>&#8212;Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.</p>
+<p>Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:</p>
+<p>&#8212;Couche-toi l&agrave;-dessus, dit-il, &eacute;tale-toi tout de ton
+long et en mesure,
+tu diras do, do, do, do.</p>
+<p>Malgr&eacute; la gravit&eacute; de sa situation, Madeleine ne put
+retenir un sourire.</p>
+<p>La le&ccedil;on avait &eacute;t&eacute; reprise, mais bien que
+Madeleine voul&ucirc;t y apporter
+attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix
+derri&egrave;re elle;
+machinalement elle tourna la t&ecirc;te; elle ne vit qu'une petite
+porte
+ferm&eacute;e. C'&eacute;tait de derri&egrave;re cette porte que venait
+ce chuchotement,
+auquel se m&ecirc;lait depuis quelques instants comme un bruit de
+baisers
+&eacute;touff&eacute;s.</p>
+<p>Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ou&iuml;e d'une
+finesse
+extr&ecirc;me, et bien souvent elle entendait distinctement ce que
+d'autres ne
+soup&ccedil;onnaient m&ecirc;me pas. Cependant ces chuchotements
+&eacute;taient si forts
+qu'elle fut surprise qu'ils n'&eacute;veillassent point la
+curiosit&eacute; de ses
+voisines.</p>
+<p>Brusquement l'une d'elles se leva et courut &agrave; la petite porte:</p>
+<p>&#8212;Ursule, je t'y prends encore &agrave; te faire embrasser dans les
+escaliers,
+viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.</p>
+<p>Madeleine e&ucirc;t voulu boucher ses oreilles, comme quelques
+instants
+auparavant elle e&ucirc;t voulu fermer ses yeux; et une fois encore
+elle se
+demanda si elle ne devait pas sortir imm&eacute;diatement de cette
+maison,
+mais, se raidissant contre le d&eacute;go&ucirc;t qui l'envahissait,
+elle resta.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XXI</h3>
+<br />
+<p>Cependant la pr&eacute;sence de Madeleine avait produit une certaine
+sensation:
+on avait remarqu&eacute; cette jeune femme qui, par sa toilette et sa
+tenue,
+ressemblait si peu aux &eacute;l&egrave;ves qui venaient ordinairement
+chez Loz&egrave;s, et
+trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu &agrave; peu avaient
+fini par
+s'asseoir sur les banquettes, et ils s'&eacute;taient mis &agrave; la
+regarder, la
+toisant des pieds &agrave; la t&ecirc;te, l'examinant, la
+d&eacute;shabillant comme si elle
+avait &eacute;t&eacute; expos&eacute;e l&agrave; pour leur plaisir.</p>
+<p>Bien qu'elle &eacute;vit&acirc;t de tourner ses yeux de leur
+c&ocirc;t&eacute;, elle avait senti
+le feu de ces regards braqu&eacute;s sur elle et le rouge lui
+&eacute;tait mont&eacute; au
+visage.</p>
+<p>C'&eacute;taient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient,
+s'asseyaient,
+se mouchaient avec des poses sc&eacute;niques, la t&ecirc;te de trois
+quarts, le
+poing sur l'&eacute;paule, le sourire aux l&egrave;vres,
+s'&eacute;coutant entre eux comme on
+&eacute;coute au th&eacute;&acirc;tre avec des attitudes fausses.</p>
+<p>Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer,
+puisque entre eux ils se tutoyaient tous &laquo;Bonjour, ma petite
+chatte.&#8212;Comment vas-tu, ma vieille?&raquo;</p>
+<p>Loz&egrave;s annon&ccedil;a que c'&eacute;tait fini &laquo;pour
+aujourd'hui.&raquo;</p>
+<p>Enfin, elle allait pouvoir approcher ce ma&icirc;tre terrible, et,
+tout de
+suite, pendant que les &eacute;l&egrave;ves s'empressaient joyeusement
+vers la porte
+de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil o&ugrave; Loz&egrave;s
+&eacute;tait rest&eacute; assis.</p>
+<p>&Agrave; mesure qu'elle avan&ccedil;a, elle se sentit
+envelopp&eacute;e par un regard
+curieux.</p>
+<p>Arriv&eacute;e pr&egrave;s de lui, elle le salua, et, comme elle
+avait tout son
+courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:</p>
+<p>&#8212;Je voudrais entrer au th&eacute;&acirc;tre, dit-elle d'une voix
+qui, malgr&eacute; ses
+efforts, &eacute;tait tremblante, et je viens vous demander vos
+le&ccedil;ons.</p>
+<p>Il n'avait pas boug&eacute; de dessus son fauteuil; la t&ecirc;te
+renvers&eacute;e, il la
+regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'&eacute;tait pas
+satisfait
+de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec
+son accent m&eacute;ridional:</p>
+<p>&#8212;D&eacute;faites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre
+paletot.</p>
+<p>Elle ob&eacute;it, d&eacute;cid&eacute;e &agrave; tout.</p>
+<p>&#8212;Bon, dit-il apr&egrave;s l'avoir regard&eacute;e en dodelinant de
+la t&ecirc;te avec
+approbation, pas mal, pas mal.</p>
+<p>Et comme elle rougissait sous ce regard qui &eacute;tait un outrage
+pour son
+innocence de jeune fille:</p>
+<p>&#8212;Vous savez que vous &ecirc;tes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il;
+vous avez
+le type d'Oph&eacute;lia, ce n'est pas mauvais, &ccedil;a, et c'est
+rare; marchez un
+peu.</p>
+<p>Elle se mit &agrave; marcher.</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;sentez votre poitrine comme un bouquet; les
+&eacute;paules effac&eacute;es; bien,
+cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?</p>
+<p>Madeleine r&eacute;p&eacute;ta ce qu'elle avait d&eacute;j&agrave;
+dit &agrave; Maraval.</p>
+<p>&#8212;Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit
+Loz&egrave;s; ils
+sont <i>toc</i> en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous
+voudrez.</p>
+<p>Elle proposa l'air du <i>Freyschutz</i>: puisqu'elle avait
+r&eacute;ussi aupr&egrave;s de
+Maraval, Loz&egrave;s ne serait pas plus difficile sans doute.</p>
+<p>Mais Loz&egrave;s refusa:</p>
+<p>&#8212;Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger
+pour
+le moment, c'est votre voix; savez-vous le <i>Brindisi</i> de la <i>Traviata</i>?</p>
+<p>&#8212;Oui, Monsieur.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! allez-y alors: je vous &eacute;coute.</p>
+<p>Et de fait il l'&eacute;couta attentivement, le coude appuy&eacute;
+sur le bras de son
+fauteuil et le menton pos&eacute; dans sa main.</p>
+<p>&#8212;Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussit&ocirc;t qu'elle se
+tut.</p>
+<p>&#8212;Vous m'acceptez?</p>
+<p>&#8212;&Agrave; bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Loz&egrave;s,
+vous serez une
+grande artiste.</p>
+<p>&#8212;Ah! monsieur!</p>
+<p>&#8212;Si vous travaillez et si vous suivez mes le&ccedil;ons, bien
+entendu; parce
+que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous
+promets que vous n'aurez jamais eu d'&eacute;l&egrave;ve plus
+attentive, plus
+appliqu&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois
+vous
+serez en &eacute;tat de d&eacute;buter, et, comme d&eacute;bute une
+&eacute;l&egrave;ve de Loz&egrave;s, d'une
+fa&ccedil;on splendide; ces &acirc;nes du Conservatoire verront un peu
+ce que je sais
+faire d'une &eacute;l&egrave;ve qui est dou&eacute;e.</p>
+<p>Le moment &eacute;tait venu pour Madeleine d'expliquer sa situation,
+et les
+dispositions dans lesquelles elle voyait Loz&egrave;s lui donnaient du
+courage
+et de l'espoir.</p>
+<p>Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.</p>
+<p>&#8212;Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces
+arrangements-l&agrave;: je n'ai pas le temps; et puis pour vous,
+croyez-moi,
+c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous g&ecirc;ner et payer vos
+le&ccedil;ons
+comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par
+mois qu'il vous faut; votre famille est ruin&eacute;e me disiez-vous,
+eh bien,
+une belle fille comme vous ne doit pas &ecirc;tre embarrass&eacute;e
+pour trouver
+cinq cents francs par mois.</p>
+<p>Bien que Madeleine se f&ucirc;t promis de tout entendre sans
+broncher, elle ne
+put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte
+l'&eacute;touffait.</p>
+<p>Puis elle fit quelques pas pour se retirer,
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+<p>Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'&eacute;loignait
+lentement,
+parce que ses yeux troubl&eacute;s la guidaient mal, il la rappela tout
+&agrave; coup.</p>
+<p>&#8212;Voyons, ne vous en allez pas comme &ccedil;a; et tout d'abord
+croyez bien que
+je suis f&acirc;ch&eacute; de ne pas vous donner des le&ccedil;ons; je
+sens qu'on peut faire
+quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous
+co&ucirc;tera
+peut-&ecirc;tre cher, tr&egrave;s-cher m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Jamais trop cher, je suis pr&ecirc;te &agrave; tous les sacrifices.</p>
+<p>&#8212;Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-&ecirc;tre le
+fera. Si
+nous &eacute;tions en Italie, poursuivit Loz&egrave;s, rien ne serait
+plus facile. Il
+y a l&agrave; des gens toujours dispos&eacute;s &agrave; se faire les
+entrepreneurs d'un
+jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont
+pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce
+sont
+des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont
+un
+petit capital et ils l'emploient &agrave; l'exploitation de celui ou de
+celle
+qu'ils ont d&eacute;couvert. Pour cela ils traitent soit avec les
+parents, soit
+avec le sujet lui-m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire qu'ils
+l'ach&egrave;tent pour un certain
+temps. Pendant les premi&egrave;res ann&eacute;es, ils lui donnent le
+logement, la
+nourriture, l'habillement et surtout l'&eacute;ducation musicale, et,
+en
+&eacute;change, le jeune homme ou la jeune fille abandonne &agrave; son
+ma&icirc;tre ce
+qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il
+commence &agrave; gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en
+Italie, me
+direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens &agrave; Paris.
+Pr&eacute;cis&eacute;ment, j'en connais un qui, apr&egrave;s avoir fait
+ce m&eacute;tier pendant sa
+jeunesse, s'est fix&eacute; &agrave; Paris en ces derniers temps et a
+ouvert, rue de
+Ch&acirc;teaudun, une boutique de bric-&agrave;-brac, de
+curiosit&eacute;s, de meubles
+italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et
+de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de
+vous. Mais, avant que je fasse cette d&eacute;marche, il faut que vous
+me
+disiez si vous, de votre c&ocirc;t&eacute;, vous &ecirc;tes
+dispos&eacute;e &agrave; accepter la
+direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.</p>
+<p>&#8212;Avec reconnaissance et de tout coeur.</p>
+<p>&#8212;N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec
+Sciazziga,&#8212;c'est mon italien; d&eacute;fendez vos int&eacute;r&ecirc;ts
+puisque vous &ecirc;tes
+orpheline et que vous n'avez personne pour vous prot&eacute;ger, c'est
+un
+avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera
+&acirc;pre;
+vous, de votre c&ocirc;t&eacute;, soyez ferme et ne lui c&eacute;dez
+pas tout ce qu'il vous
+demandera. Accordez-lui seulement la moiti&eacute; de ses exigences, et
+ce sera
+d&eacute;j&agrave; beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je
+ne veux pas
+para&icirc;tre dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'&agrave;
+l'avance je
+vous pr&eacute;viens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de
+Loz&egrave;s avec
+reconnaissance. On vous dira peut-&ecirc;tre bien des choses de lui;
+vous
+r&eacute;pondrez alors: &laquo;Voil&agrave; ce qu'il a fait pour
+moi.&raquo;</p>
+<p>L'impression premi&egrave;re produite par Loz&egrave;s
+s'&eacute;tait un peu effac&eacute;e: il
+pouvait &ecirc;tre brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce
+n'&eacute;tait pas
+certainement un m&eacute;chant homme.</p>
+<p>Cette pens&eacute;e fut un grand soulagement pour Madeleine: elle
+pourrait
+honorer celui qui lui tendait la main.</p>
+<p>&#8212;Encore un mot, dit Loz&egrave;s, je vous ai expliqu&eacute; que
+notre homme se
+chargerait de pourvoir &agrave; tous vos besoins. C'est beaucoup, mais
+ce n'est
+pas tout. Vous &ecirc;tes seule; que ferez-vous le jour o&ugrave; vous
+aborderez le
+th&eacute;&acirc;tre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses
+aller. Eh bien,
+en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif,
+d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour
+pr&eacute;parer
+vos succ&egrave;s, pour gagner ou &eacute;clairer la critique, qui ne
+voit que ce
+qu'elle a int&eacute;r&ecirc;t &agrave; voir ou que ce qu'on lui
+montre: Sciazziga sera ce
+quelqu'un, et gr&acirc;ce &agrave; lui le succ&egrave;s vous arrivera
+agr&eacute;able et
+app&eacute;tissant, comme un poulet bien r&ocirc;ti arrive sur la table
+de ceux qui
+ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine.
+C'est quelque chose cela, en un temps comme le n&ocirc;tre, qui n'est
+que de
+r&eacute;clame. O&ugrave; voulez-vous que je vous envoie notre Italien?</p>
+<p>Elle rougit et balbutia en pensant &agrave; sa mis&eacute;rable
+mansarde.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que vous n'&ecirc;tes pas seule comme vous me le disiez?
+demanda
+Loz&egrave;s remarquant son embarras.</p>
+<p>&#8212;Oh! monsieur, s'&eacute;cria-t'elle avec confusion.</p>
+<p>&#8212;Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?</p>
+<p>&#8212;Oui, cit&eacute; des Fleurs, &agrave; Batignolles; mais si M.
+Sciazziga vient dans
+ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal dispos&eacute; &agrave;
+m'accorder les
+conditions que vous me conseillez d'exiger.</p>
+<p>&#8212;Je n'avais pas pens&eacute; &agrave; cela, ma pauvre enfant. Il
+vaut mieux qu'il
+vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez
+apr&egrave;s-demain &agrave;
+quatre heures.</p>
+<p>&#8212;Oh! monsieur, combien je suis touch&eacute;e de votre bont&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Vous verrez, ma petite, que bont&eacute; et talent sont synonymes:
+tout se
+tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XXII</h3>
+<br />
+<p>Le surlendemain, &agrave; trois heures quarante-cinq minutes, elle
+entra chez
+Loz&egrave;s, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga
+n'&eacute;tait pas encore
+arriv&eacute;.</p>
+<p>&#8212;J'ai vu notre homme, dit Loz&egrave;s, il va venir; seulement, il
+est
+possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour
+but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il
+am&egrave;nera
+quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de
+s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et
+faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que
+de
+go&ucirc;t ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre
+voix
+emplira l'Op&eacute;ra, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de
+crier.</p>
+<p>Ce fut &agrave; quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga,
+suivi d'un
+vieux petit bonhomme ratatin&eacute;, fit son entr&eacute;e dans
+l'atelier de Loz&egrave;s;
+pour lui, c'&eacute;tait un homme de cinquante &agrave; cinquante-cinq
+ans, gras,
+gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre,
+doucereux, mieilleux, obs&eacute;quieux. Madeleine, qui malgr&eacute;
+son &eacute;motion
+l'observait anxieusement, &eacute;prouva &agrave; sa vue un mouvement
+r&eacute;pulsif; et
+cependant il s'avan&ccedil;ait vers elle en souriant, ne la quittant
+des yeux
+que pour admirer un gros brillant qu'il portait &agrave; son doigt.</p>
+<p>Arriv&eacute; pr&egrave;s d'elle, il la salua avec des gr&acirc;ces
+de th&eacute;&acirc;tre, les bras
+arrondis, le dos vo&ucirc;t&eacute;, marchant en rond comme les
+com&eacute;diens qui veulent
+remplir la sc&egrave;ne.</p>
+<p>&#8212;La signora, n'est-<i>c&eacute;</i> pas? dit-il avec un
+tr&egrave;s-fort accent italien en
+s'adressant &agrave; Loz&egrave;s.</p>
+<p>&#8212;Apparemment.</p>
+<p>Alors, tirant un face-&agrave;-main en or et le braquant sur
+Madeleine, il se
+mit &agrave; tourner autour d'elle.</p>
+<p>&#8212;<i>&Ccedil;armante, &ccedil;armante</i>, disait-il &agrave; chaque
+pas en souriant &agrave; son
+acolyte; <i>figoure</i> expressive, avec de la <i>nobilit&eacute;</i>,
+belle taille,
+<i>c&eacute;v&eacute;loure</i> splendide.</p>
+<p>Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas
+pass&eacute; un
+examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter:
+jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle
+&eacute;tait
+pourpre de honte.</p>
+<p>&#8212;Et la signora nous <i>f&eacute;ra</i> la gr&acirc;ce <i>d&eacute;</i>
+nous <i>&ccedil;anter oun</i> morceau?</p>
+<p>Cette parole lui fut une d&eacute;livrance; chanter, elle
+&eacute;tait l&agrave; pour
+chanter; elle &eacute;chapperait ainsi &agrave; cet examen de sa
+personne.</p>
+<p>&#8212;Mon <i>&ccedil;er</i> ami <i>l&eacute;</i> maestro Maffeo,
+continua Sciazziga, voudra bien
+accompagner la signora.</p>
+<p>Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Loz&egrave;s
+s'approcha
+d'elle et, lui parlant &agrave; voix basse:</p>
+<p>&#8212;Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui
+va
+vous juger; il a &eacute;t&eacute;, dans son temps, un de nos meilleurs
+chefs
+d'orchestre.</p>
+<p>Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et
+Loz&egrave;s, elle
+chanterait avec confiance.</p>
+<p>Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style
+diff&eacute;rent, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de
+son
+mieux, ainsi que Loz&egrave;s le lui avait recommand&eacute;.</p>
+<p>Sciazziga &eacute;couta, sans donner le moindre signe d'approbation
+ou de
+bl&acirc;me.</p>
+<p>Seul Loz&egrave;s applaudit des mains et de la voix.</p>
+<p>&#8212;Si, si, dit Sciazziga, <i>qu&eacute; c&eacute;</i> n'est pas mal, <i>grazia</i>.</p>
+<p>Quant &agrave; Maffeo, son attitude &eacute;tait &eacute;trange; il
+semblait qu'il voul&ucirc;t
+applaudir et qu'il n'os&acirc;t pas.</p>
+<p>Lorsque Madeleine eut achev&eacute; son troisi&egrave;me morceau,
+elle crut que
+Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il
+n'en
+fut rien.</p>
+<p>&#8212;Qu'il est n&eacute;cessaire que <i>z&eacute;</i> cause avec mon <i>&ccedil;er</i>
+ami Maffeo,
+dit-il; pour cela <i>ze</i> prie la signora de venir demain matin, <i>roue</i>
+Ch&acirc;teaudun, avec son <i>touteur</i>.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas de tuteur.</p>
+<p>&#8212;Vous avez <i>plous</i> de vingt <i>oun</i> ans?</p>
+<p>&#8212;Je suis &eacute;mancip&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Ah! <i>diavolo, perfetto.</i></p>
+<p>Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux
+oreilles;
+&eacute;videmment cela faisait son affaire.</p>
+<p>&#8212;<i>Qu&eacute; z&eacute;</i> pense que la signora voudra bien nous
+faire <i>l&eacute;</i> plaisir de
+<i>d&eacute;zouner</i> avec nous, &agrave; onze <i>houres</i>; nous
+causerons avant.</p>
+<p>Elle n'avait plus qu'&agrave; remercier et &agrave; se retirer, ce
+qu'elle fit; Loz&egrave;s
+la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga
+s'entretenaient &agrave; voix basse.</p>
+<p>&#8212;Ne vous inqui&eacute;tez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue,
+t&acirc;chez de
+vous d&eacute;fendre demain; &agrave; bient&ocirc;t, ma ch&egrave;re
+&eacute;l&egrave;ve.</p>
+<p>Naturellement elle fut exacte, et &agrave; onze heures
+pr&eacute;cises, le lendemain,
+elle entrait dans le magasin de bric-&agrave;-brac de la rue de
+Ch&acirc;teaudun.
+Elle y trouva une grande femme envelopp&eacute;e dans un ch&acirc;le
+des Indes us&eacute; et
+la t&ecirc;te couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir
+cinquante ans environ et d'une ancienne beaut&eacute; dont on voyait
+encore des
+traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est
+point
+ordinairement le caract&egrave;re distinctif des marchandes &agrave; la
+toilette; mais
+avant d'&ecirc;tre marchande, mise Sciazziga avait &eacute;t&eacute;
+chanteuse, et au milieu
+de sa boutique, drap&eacute;e dans son vieux cachemire, elle
+&eacute;tait toujours
+Norma ou dona Anna.</p>
+<p>Sans quitter le fauteuil dans lequel elle &eacute;tait pos&eacute;e,
+elle r&eacute;pondit &agrave;
+Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une pi&egrave;ce qu'elle
+lui
+indiqua d'un geste sculptural.</p>
+<p>Il &eacute;tait assis devant une table, avec une liasse de papiers
+devant lui,
+en train d'&eacute;crire sur une feuille timbr&eacute;e; l'entassement
+des meubles,
+bahuts, chaises, fauteuils, casiers, &eacute;tait tel que Madeleine ne
+put que
+difficilement arriver &agrave; cette table.</p>
+<p>&#8212;<i>Z&eacute;</i> travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; <i>l&eacute;</i>
+petit
+engagement <i>qu&eacute; z&eacute;</i> pr&eacute;pare, et qu'il est <i>zouste
+qu&eacute;</i> vous signiez, si
+nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense <i>qu&eacute;</i> vous avez
+des
+dispositions, <i>ma</i> il vous faudra des <i>l&eacute;&ccedil;ons</i>,
+des <i>&eacute;toudes</i>, toutes
+<i>&ccedil;oses</i> qui co&ucirc;tent tr&egrave;s-<i>&ccedil;er</i>. On
+ne sait pas combien <i>l&eacute;</i> maestro
+Loz&egrave;s <i>s&eacute;</i> fait payer <i>&ccedil;er</i>; c'est <i>oune
+rouine</i>.</p>
+<p>Sa figure prit une expression d&eacute;sol&eacute;e, en pensant aux
+exigences de
+Loz&egrave;s.</p>
+<p>&#8212;De <i>plous</i>, pour <i>oune</i> personne comme vous, <i>zolie</i>,
+il faut <i>d&eacute;</i> la
+toilette, il faut un logement, <i>oune</i> bonne <i>nourritoure</i>;
+c'est tr&egrave;s
+<i>outile</i>, la bonne <i>nourritoure</i>: tout cela fait <i>oune</i>
+grosse somme de
+d&eacute;penses, et pendant <i>plousieurs</i> ann&eacute;es; il est
+donc <i>zouste qu&eacute; z&eacute;</i>
+rentre dans ces avances, et <i>qu&eacute; z&eacute;</i> fasse <i>oun</i>
+b&eacute;n&eacute;fice. Est-<i>c&eacute;
+zouste</i>?</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s juste.</p>
+<p>&#8212;<i>En&ccedil;ant&eacute; qu&eacute;</i> vous compreniez <i>qu&eacute;
+z&eacute; souis</i> l'homme de la <i>joustice</i>
+et aussi l'ami des artistes: <i>l&eacute;</i> reste, entre nous, va
+maintenant aller
+tout facilement. <i>Zousqu'au</i> jour o&ugrave; vous aurez <i>oun</i>
+engagement, je
+payerai toutes vos d&eacute;penses, <i>l&eacute;&ccedil;ons</i>,
+toilettes, <i>nourritoure</i>,
+plaisirs, et tr&egrave;s <i>larzement</i>; si vous <i>m&eacute;</i>
+connaissiez, vous sauriez
+combien <i>z&eacute; souis larze</i>, c'est <i>joustement</i> pour <i>c&eacute;la
+qu&eacute; z&eacute;</i> <i>n&eacute;
+souis</i> pas <i>ri&ccedil;e</i>. Vous <i>d&eacute;</i> votre
+c&ocirc;t&eacute;, quand vous aurez <i>oun
+engazement</i>, nous en <i>partazerons l&eacute;</i> montant.</p>
+<p>Pr&eacute;venue par Loz&egrave;s, Madeleine attendait cette
+proposition, et elle avait
+pr&eacute;par&eacute; sa r&eacute;ponse:</p>
+<p>&#8212;Pendant combien de temps?</p>
+<p>&#8212;<i>Zoustement</i> c'est la question &agrave; d&eacute;battre; il me
+semble honn&ecirc;te <i>d&eacute;</i>
+mettre dix ans.</p>
+<p>&#8212;En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000
+francs
+que vous toucherez?</p>
+<p>&#8212;Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc
+cinquante
+mille <i>qu&eacute; z&eacute;</i> toucherai; mais pour <i>c&eacute;la</i>
+il faut <i>qu&eacute;</i> vous
+<i>reoussissiez</i>, il faut <i>qu&eacute;</i> vous viviez, et si vous
+mourez, <i>ousque
+z&eacute;</i> retrouverai <i>c&eacute; qu&eacute; z'aurai</i>
+d&eacute;bours&eacute;? Il faut <i>calcouler l&eacute;</i>
+risque, signora. N'est-<i>c&eacute;</i> pas <i>zouste</i>?</p>
+<p>Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine &agrave; l'avance
+&eacute;tait
+vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'&eacute;tait
+pas
+&eacute;gale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver
+les
+discussions d'int&eacute;r&ecirc;t humiliantes.</p>
+<p>Cependant, se renfermant dans ce que Loz&egrave;s lui avait
+conseill&eacute;, elle
+obtint que les dix ann&eacute;es de partage seraient r&eacute;duites
+&agrave; cinq; mais
+Sciazziga ne c&eacute;da sur ce point que pour prendre avantage sur un
+autre:
+tant que Madeleine serait au th&eacute;&acirc;tre, elle lui
+abandonnerait dix pour
+cent sur ses appointements, et si elle quittait le th&eacute;&acirc;tre
+avant dix
+ann&eacute;es, compt&eacute;es du jour de son d&eacute;but, pour une
+cause autre que maladie
+grave ou perte de voix, elle payerait &agrave; Sciazziga une somme de
+deux cent
+mille francs.</p>
+<p>Bien qu'elle f&ucirc;t incapable de soutenir une discussion, elle
+voulut se
+d&eacute;fendre, mais elle ne tarda pas &agrave; &ecirc;tre
+enlac&eacute;e par l'Italien qui
+l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer
+&laquo;<i>l&eacute;</i> petit <i>engazement</i>&raquo; qu'il avait
+pr&eacute;par&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donn&eacute; un double de
+l'engagement et qu'il eut serr&eacute; l'autre, nous avons encore <i>oune
+p&eacute;tite
+&ccedil;ose</i> &agrave; arranger. <i>Qu&eacute;</i> c'est
+relativement &agrave; votre vie avec nous; &ccedil;a
+<i>n&eacute;</i> s'&eacute;crit pas parce <i>qu&eacute;</i> nous
+sommes des gens d'<i>honnour</i>, mais <i>&ccedil;a
+s&eacute;</i> dit. Vous &ecirc;tes orpheline, vous n'avez pas <i>d&eacute;</i>
+parents, alors <i>z&eacute;</i>
+voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre
+famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la <i>vertou</i>;
+c'est
+la <i>vertou</i> qui conserve la voix et aussi la taille des <i>zounes</i>
+personnes, quand elles sont <i>zolies</i> comme vous.</p>
+<p>Et comme si ces paroles n'&eacute;taient pas assez claires, il les
+expliqua et
+les pr&eacute;cisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de
+Madeleine.</p>
+<p>&#8212;<i>Cez</i> nous, dans notre int&eacute;rieur vous <i>s&eacute;rez
+prot&eacute;z&eacute;e</i> contre tous les
+dangers, toutes les <i>s&eacute;douctions</i> qui &agrave; Paris
+entourent <i>oune joune</i>
+fille; madame Sciazziga, qui est l'<i>honnour</i> m&ecirc;me, vous <i>accompagn&eacute;ra</i>
+partout, aux <i>l&eacute;&ccedil;ons</i>, &agrave; la promenade; vous <i>lozerez
+cez</i> nous, sous
+notre clef; vous <i>manzerez</i> avec nous. Vous serez notre fille. Et
+je
+vous <i>assoure</i>, signora, qu'il faut que <i>zaie oune</i> bien
+grande
+sympathie pour vous, car en <i>azissant</i> ainsi, <i>z&eacute;</i>
+vous <i>introuduis</i> en
+tiers dans notre <i>int&eacute;riour</i>, et <i>z&eacute; pouis</i>
+le dire, madame Sciazziga et
+moi, nous nous adorons. Mais nous <i>f&eacute;rons</i> cela,
+certainement nous <i>l&eacute;
+f&eacute;rons</i>, pour <i>oune</i> personne aussi bien
+&eacute;lev&eacute;e <i>qu&eacute;</i> vous. Cela vous
+convient-il?</p>
+<p>Madeleine avait sign&eacute; tout ou &agrave; peu pr&egrave;s tout
+ce que Sciazziga lui avait
+impos&eacute;; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et
+madame
+Sciazziga &eacute;tait la derni&egrave;re goutte, la plus am&egrave;re
+et la plus &eacute;coeurante
+du calice; elle eut un mouvement de d&eacute;go&ucirc;t qui la fit
+frissonner des
+pieds &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+<p>Mais la r&eacute;flexion lui dit qu'elle devait se r&eacute;signer
+&agrave; accepter ce
+d&eacute;go&ucirc;t comme tant d'autres, elle n'en &eacute;tait plus
+&agrave; les compter.</p>
+<p>Apr&egrave;s tout, la pr&eacute;sence de madame Sciazziga la
+pr&eacute;serverait de bien des
+ennuis.</p>
+<p>&#8212;Eh bien? fit Sciazziga en insistant.</p>
+<p>Ne pouvant pas r&eacute;pondre, elle fit un signe d'acquiescement.</p>
+<p>&#8212;Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que <i>ze</i>
+vous montre
+votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous
+m'accompagner?</p>
+<p>Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au
+fond,
+ils mont&egrave;rent au sixi&egrave;me &eacute;tage.</p>
+<p>&#8212;<i>Oun</i> &eacute;tage encore, disait-il, <i>ma l'ezalier</i> est
+<i>doux</i>.</p>
+<p>La chambre destin&eacute;e &agrave; Madeleine &eacute;tait une sorte
+de grenier encombr&eacute; de
+meubles de toutes sorte.</p>
+<p>&#8212;Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la <i>loumi&egrave;re</i>;
+avec <i>oun</i> bon piano vous <i>s&eacute;rez</i> ici comme <i>oune</i>
+reine; vous pourrez
+travailler <i>dou</i> matin au soir sans &ecirc;tre <i>d&eacute;ranz&eacute;e</i>:
+demain <i>z&eacute;</i> ferai
+prendre vos <i>moubles</i> chez vous.</p>
+<p>Quand ils redescendirent le d&eacute;jeuner &eacute;tait servi sur
+une toile cir&eacute;e.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; assise &agrave; sa place, madame Sciazziga, qui
+n'avait quitt&eacute; ni son
+cachemire ni son fichu de dentelle, d&eacute;signa une chaise &agrave;
+Madeleine avec
+un geste de reine de th&eacute;&acirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Entre nous deux, dit-elle en souriant &agrave; son mari.</p>
+<p>Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa
+gorge &eacute;tait serr&eacute;e.</p>
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; sa nouvelle famille, c'&eacute;tait avec
+ces gens qu'elle allait
+vivre&#8212;de leur vie.</p>
+<p>Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se
+dessiner
+sur le verre leur petite maison de Rouen o&ugrave; s'&eacute;tait
+&eacute;coul&eacute;e son enfance,
+comme aux jours o&ugrave; sous les rayons du soleil couchant, elle se
+refl&eacute;tait
+dans la Seine.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XXIII</h3>
+<br />
+<p>Le jour m&ecirc;me o&ugrave; Madeleine signait avec Sciazziga &laquo;<i>oun</i>
+petit
+<i>engazement</i>&raquo;, L&eacute;on arrivait de Madrid &agrave; Paris.</p>
+<p>En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au
+t&eacute;l&eacute;graphe et il
+avait envoy&eacute; &agrave; sa cousine une d&eacute;p&ecirc;che, avec
+la mention personnelle sur
+l'adresse:</p>
+<p>&laquo;N'accomplis pas ta r&eacute;solution avant de m'avoir vu; je
+pars &agrave; l'instant
+pour Paris, o&ugrave; j'arriverai apr&egrave;s-demain matin.&raquo;</p>
+<p>Mais, malgr&eacute; la mention personnelle, cette
+d&eacute;p&ecirc;che n'avait pas &eacute;t&eacute;
+remise &agrave; Madeleine, qui avait quitt&eacute; la maison de la rue
+de Rivoli
+depuis deux jours quand le facteur du t&eacute;l&eacute;graphe
+s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;.</p>
+<p>Avant m&ecirc;me d'entrer chez lui, L&eacute;on monta rapidement
+&agrave; l'appartement de
+son p&egrave;re. Personne n'&eacute;tait encore lev&eacute;, mais la
+fa&ccedil;on dont il sonna
+r&eacute;veilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la
+porte.</p>
+<p>C'&eacute;tait le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans,
+&eacute;tait au
+service de ses parents.</p>
+<p>&#8212;Mademoiselle Madeleine? demanda vivement L&eacute;on.</p>
+<p>Sans r&eacute;pondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.</p>
+<p>&#8212;R&eacute;ponds donc, mon vieux Jacques.</p>
+<p>&#8212;Elle est partie.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave;?</p>
+<p>&#8212;On ne sait pas; c'est-&agrave;-dire que mardi matin, au moment
+o&ugrave; il n'y
+avait personne dans la maison, elle a &eacute;t&eacute; chercher un
+commissionnaire et
+une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le
+commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a
+&eacute;t&eacute; bien &eacute;tonn&eacute;, mais qu'est-ce qu'il
+pouvait, cet homme?</p>
+<p>&#8212;Mais depuis?</p>
+<p>&#8212;On a cherch&eacute; mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait
+chercher par
+la police, et ... on ne l'a pas trouv&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Conduis-moi &agrave; la chambre de mon p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Monsieur dort.</p>
+<p>&#8212;Je vais le r&eacute;veiller; &eacute;claire-moi.</p>
+<p>L'id&eacute;e de r&eacute;veiller M. Haupois-Daguillon parut si
+invraisemblable &agrave;
+Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant
+ma&icirc;tre, qu'il resta immobile; sans insister, L&eacute;on lui prit
+la lumi&egrave;re
+des mains et se dirigea vers la chambre de son p&egrave;re.</p>
+<p>Celui-ci avait &eacute;t&eacute; r&eacute;veill&eacute; par le
+carillon de la sonnette, et quand
+L&eacute;on entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit,
+coiff&eacute; d'un
+foulard de soie cerise nou&eacute; &agrave; l'espagnole autour de sa
+t&ecirc;te,
+tr&egrave;s-noblement.</p>
+<p>&#8212;Toi! s'&eacute;cria M. Haupois.</p>
+<p>&#8212;Quelles nouvelles de Madeleine?</p>
+<p>M. Haupois fut suffoqu&eacute; par cette demande.</p>
+<p>&#8212;C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inqui&egrave;tes de
+la sant&eacute; de
+ta m&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a
+boulevers&eacute;:
+Madeleine partie sans qu'on sache o&ugrave; elle est, ce qu'elle est
+devenue!</p>
+<p>&#8212;Madeleine est une ingrate.</p>
+<p>&#8212;Vous vouliez la marier.</p>
+<p>&#8212;Qui t'a dit?</p>
+<p>&#8212;Elle m'a &eacute;crit.</p>
+<p>&#8212;Ah! vous &eacute;tiez en correspondance!</p>
+<p>&#8212;Cette lettre a &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re que j'aie
+re&ccedil;ue d'elle depuis mon
+s&eacute;jour &agrave; Madrid.</p>
+<p>&#8212;C'est trop d'une.</p>
+<p>&#8212;Enfin, o&ugrave; est-elle?</p>
+<p>&#8212;Dans le premier moment d'inqui&eacute;tude et malgr&eacute; le
+scandale de sa
+conduite, nous avons eu la bont&eacute; de la faire chercher; nous
+avons m&ecirc;me
+pr&eacute;venu la police; tout ce qu'on a pu d&eacute;couvrir &ccedil;a
+&eacute;t&eacute; un indice: le
+commissionnaire qui a port&eacute; ses bagages l'a entendue donner au
+cocher
+l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point
+&eacute;t&eacute;
+retrouv&eacute;; concluant de ce renseignement qu'elle aurait d&ucirc;
+aller &agrave; Rouen,
+j'ai fait prendre des renseignements &agrave; Rouen, on ne l'y a point
+vue, et
+il para&icirc;t m&ecirc;me &agrave; peu pr&egrave;s certain qu'elle n'y
+est point venue; dans les
+h&ocirc;tels de Paris, dans les maisons meubl&eacute;es, les recherches
+n'ont point
+abouti, bien qu'elles aient &eacute;t&eacute; dirig&eacute;es par une
+main habile.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, je les ferai aboutir, moi.</p>
+<p>&#8212;Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous,
+n'est-ce
+pas? nous ne la recevrions pas.</p>
+<p>&#8212;Tu lui fermerais ta maison?</p>
+<p>&#8212;Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.</p>
+<p>&#8212;Quand tu m'as demand&eacute; de partir pour Madrid, j'ai
+c&eacute;d&eacute; &agrave; ton d&eacute;sir
+qui, tu le sais, n'&eacute;tait pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait
+pour
+toi et pour ma m&egrave;re. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine,
+afin
+qu'elle p&ucirc;t rester dans cette maison, pr&egrave;s de vous qui
+l'aimeriez et la
+consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou
+moi
+devions partir, je n'ai pas voulu que ce f&ucirc;t elle, et je me suis
+exil&eacute; &agrave;
+Madrid, o&ugrave; je n'avais que faire, et o&ugrave; je suis
+rest&eacute; malgr&eacute; mon ennui.
+Mais je m'imaginais que Madeleine &eacute;tait heureuse, tranquille,
+choy&eacute;e,
+aim&eacute;e, c'est-&agrave;-dire consol&eacute;e, et je ne parlais pas
+de revenir &agrave; Paris.
+Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.</p>
+<p>&#8212;Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'&eacute;tait notre
+devoir.</p>
+<p>&#8212;Et le mien, vous l'avez oubli&eacute;. Ma m&egrave;re et toi vous
+saviez quelles
+&eacute;taient mes intentions &agrave; l'&eacute;gard de Madeleine,
+quels &eacute;taient mes
+sentiments.</p>
+<p>Parlant ainsi, il avait fait un pas en arri&egrave;re du
+c&ocirc;t&eacute; de la porte.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; vas-tu?</p>
+<p>&#8212;Chercher Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la
+chercher et la trouver.</p>
+<p>&#8212;L&eacute;on!</p>
+<p>Mais il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; la porte; il l'ouvrit.</p>
+<p>&#8212;Au revoir, mon p&egrave;re, &agrave; bient&ocirc;t, tu diras
+&agrave; ma m&egrave;re que malgr&eacute; tout je
+l'embrasse tendrement.</p>
+<p>Et, sans &eacute;couter la voix de son p&egrave;re, il sortit en
+refermant vivement la
+porte.</p>
+<p>De ce que son p&egrave;re lui avait dit, il r&eacute;sultait pour
+lui la probabilit&eacute;
+que Madeleine &eacute;tait retourn&eacute;e &agrave; Rouen. Pourquoi
+e&ucirc;t-elle dit &agrave; son
+cocher de la conduire &agrave; la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas
+voulu
+aller &agrave; Rouen? D'ailleurs n'&eacute;tait-il pas raisonnable
+d'admettre que
+quittant Paris elle avait voulu se r&eacute;fugier chez des amis de son
+p&egrave;re?
+On avait fait &agrave; Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti.
+Cela ne
+prouvait pas que Madeleine ne f&ucirc;t pas &agrave; Rouen. On avait
+mal cherch&eacute;,
+voil&agrave; tout. Il chercherait mieux.</p>
+<p>Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express
+de
+huit heures du matin.</p>
+<p>Il resta pendant plusieurs jours &agrave; Rouen, fr&eacute;quentant
+tous les endroits
+o&ugrave; il pouvait la rencontrer, et o&ugrave; naturellement il ne la
+rencontra pas.</p>
+<p>De guerre lasse, il se dit qu'elle s'&eacute;tait peut-&ecirc;tre
+r&eacute;fugi&eacute; &agrave;
+Saint-Aubin aupr&egrave;s de son p&egrave;re, et il partit pour
+Saint-Aubin.</p>
+<p>Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au
+cimeti&egrave;re, et
+cela &eacute;tait bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison
+qu'une
+jeune femme &eacute;l&eacute;gante para&icirc;tra dans un petit village
+sans qu'on la
+remarque; &agrave; plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est
+connue
+de tout le monde.</p>
+<p>Il revint &agrave; Rouen; puis apr&egrave;s quelques jours de
+recherches il rentra &agrave;
+Paris, d&eacute;sol&eacute;, et aussi plein d'inqui&eacute;tude.</p>
+<p>Qu'&eacute;tait devenue Madeleine? o&ugrave; le d&eacute;sespoir
+avait-il pu l'entra&icirc;ner?</p>
+<p>Il continuerait ses recherches &agrave; Paris, et il les ferait
+poursuivre par
+des gens capables de les mener &agrave; bonne fin.</p>
+<p>Si grandes que fussent ses inqui&eacute;tudes, il ne voulait pas
+cependant
+parler de Madeleine &agrave; son p&egrave;re ni &agrave; sa
+m&egrave;re; mais celle-ci vint lui en
+parler elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?</p>
+<p>Il secoua la t&ecirc;te par un geste d&eacute;sol&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je crois que tu aurais pu t'&eacute;pargner ce voyage &agrave;
+Rouen; comme toi,
+nous avons &eacute;t&eacute; inquiets pendant les premiers jours qui
+ont suivi le
+d&eacute;part de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que
+nous
+nous tourmentions &agrave; tort: Madeleine ne poss&egrave;de rien, elle
+n'a m&ecirc;me pas
+un m&eacute;tier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait
+quitt&eacute; une
+maison, o&ugrave; elle &eacute;tait heureuse et o&ugrave; elle
+&eacute;tait aim&eacute;e, il fallait
+qu'elle f&ucirc;t certaine d'en trouver une autre o&ugrave; elle serait
+et plus
+heureuse et plus aim&eacute;e encore.</p>
+<p>L&eacute;on, qui &eacute;tait assis, se leva si brusquement qu'il
+renversa sa chaise,
+puis il s'avan&ccedil;a vers sa m&egrave;re, p&acirc;le et les
+l&egrave;vres tremblantes.</p>
+<p>Mais, pr&ecirc;t &agrave; parler, il s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>Puis, apr&egrave;s quelques secondes, qui parurent terriblement
+longues &agrave;
+madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.</p>
+<p>On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il
+n'&eacute;crivit pas &agrave; ses parents: o&ugrave; &eacute;tait-il?
+personne n'en savait rien.</p>
+<p>Quand il rentra, ni son p&egrave;re, ni sa m&egrave;re
+n'os&egrave;rent lui parler de son
+voyage.</p>
+<p>Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononc&eacute;.<br />
+<br />
+</p>
+<h4>FIN DE LA PREMI&Egrave;RE PARTIE</h4>
+<hr style="width: 65%;" />
+<br />
+<h2>DEUXI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+<br />
+<h3>I</h3>
+<br />
+<p>C'&eacute;tait un samedi, le Cirque des Champs-&Eacute;lys&eacute;es
+donnait une
+repr&eacute;sentation extraordinaire pour la rentr&eacute;e du gymnaste
+Otto, &eacute;loign&eacute;
+de Paris depuis plusieurs ann&eacute;es, et pour les d&eacute;buts de
+son &eacute;l&egrave;ve
+Zabette.</p>
+<p>Depuis quinze jours les murs de Paris &eacute;taient couverts
+d'affiches
+repr&eacute;sentant deux hommes lanc&eacute;s dans l'espace, l'un aux
+membres
+athl&eacute;tiques, muscl&eacute;s comme ceux d'un personnage de
+Michel-Ange, l'autre
+mince, d&eacute;li&eacute;, gracieux comme un &eacute;ph&egrave;be
+ath&eacute;nien; aux quatre c&ocirc;t&eacute;s de
+cette affiche s'&eacute;talaient en gros caract&egrave;res les noms
+d'Otto et de
+Zabette. Ce nom d'Otto &eacute;tait bien connu &agrave; Paris dans le
+monde des
+th&eacute;&acirc;tres et de la galanterie, car les succ&egrave;s de
+celui qui le portait
+avaient &eacute;t&eacute; aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants
+dans l'un que
+dans l'autre, et pendant plusieurs ann&eacute;es il avait
+&eacute;t&eacute; de mode pour le
+gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices,
+lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trap&egrave;ze en
+trap&egrave;ze, arrachait
+des cris d'admiration &agrave; ses spectateurs; comme, dans un autre
+public
+plus sp&eacute;cial et plus restreint, il avait &eacute;t&eacute; de
+mode aussi de
+s'arracher Otto qui sans maillot &eacute;tait plus merveilleux encore.</p>
+<p>Quant au nom de Zabette, il &eacute;tait nouveau &agrave; Paris;
+mais, gr&acirc;ce aux
+journaux &laquo;bien inform&eacute;s&raquo;, on avait bient&ocirc;t su
+que Zabette &eacute;tait un jeune
+cr&eacute;ole qu'Otto avait rencontr&eacute; en Am&eacute;rique, et
+dont il avait fait son
+&eacute;l&egrave;ve pour l'associer &agrave; ses exercices. Puis
+d'autres journaux, &laquo;mieux
+inform&eacute;s encore&raquo;, avaient racont&eacute; que ce jeune
+Zabette, bien que portant
+des v&ecirc;tements d'homme, &eacute;tait en r&eacute;alit&eacute; une
+jeune fille qui adorait son
+ma&icirc;tre. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette
+&eacute;tait
+un gar&ccedil;on ou si cette Zabette &eacute;tait une fille avait suffi
+pour occuper
+la badauderie parisienne, toujours pr&ecirc;te &agrave; rester bouche
+ouverte,
+attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile
+d'ailleurs, de l'exploiter.</p>
+<p>C'&eacute;tait assez, on le comprend, pour que cette rentr&eacute;e
+d'Otto et ce d&eacute;but
+de Zabette fussent un &eacute;v&eacute;nement. &Agrave; deux heures
+toutes les premi&egrave;res
+&eacute;taient lou&eacute;es, et le soir les bureaux n'ouvraient que
+pour les places
+hautes, demand&eacute;es par des gens qui ne voyaient dans Otto que le
+gymnaste
+et que leur honn&ecirc;tet&eacute; bourgeoise pr&eacute;servait de la
+curiosit&eacute; de chercher
+&agrave; savoir si Zabette &eacute;tait un jeune gar&ccedil;on on une
+jeune fille.</p>
+<p>&Agrave; huit heures et demie, devant une salle &agrave;
+moiti&eacute; remplie pour les
+places lou&eacute;es et comble pour les autres, le spectacle
+commen&ccedil;ait par les
+exercices ordinaires des cirques fran&ccedil;ais, anglais,
+am&eacute;ricains ou
+espagnols, des Champs-&Eacute;lys&eacute;es ou d'ailleurs: <i>Jupiter</i>,
+cheval dress&eacute; et
+pr&eacute;sent&eacute; en libert&eacute;; <i>entr&eacute;e comique</i>;
+<i>Jeanne d'Arc</i>, sc&egrave;ne &agrave; cheval.</p>
+<p>Qu'il s'agisse d'une premi&egrave;re repr&eacute;sentation aux
+Fran&ccedil;ais, &agrave; l'Op&eacute;ra,
+aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la
+m&ecirc;me,
+qui du 1er janvier au 31 d&eacute;cembre se rencontre
+in&eacute;vitablement dans ces
+soir&eacute;es, et qui, bien entendu, se conna&icirc;t sans avoir eu
+souvent les plus
+petites relations personnelles: on est habitu&eacute; &agrave; se voir
+et l'on se
+cherche des yeux.</p>
+<p>Au milieu de la sc&egrave;ne de <i>Jeanne d'Arc</i>, deux jeunes
+gens firent leur
+entr&eacute;e au moment o&ugrave; Jeanne, &agrave; genoux sur sa selle,
+les yeux en extase,
+entendait ses voix, et leurs noms coururent aussit&ocirc;t de bouche en
+bouche:</p>
+<p>&#8212;L&eacute;on Haupois-Daguillon.</p>
+<p>&#8212;Henri Clorgeau.</p>
+<p>C'&eacute;tait en effet L&eacute;on qui, accompagn&eacute; de son
+ami intime Henri Clorgeau,
+le fils de la tr&egrave;s-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et
+Dammartin, venait assister aux d&eacute;buts de Zabette. Ils
+gagn&egrave;rent leurs
+places au quatri&egrave;me rang, et, au lieu de donner leurs pardessus
+&agrave;
+l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les d&eacute;pos&egrave;rent sur
+les deux
+places qui &eacute;taient devant eux et qu'ils avaient lou&eacute;es
+pour &ecirc;tre &agrave; leur
+aise.</p>
+<p>Puis, ayant tir&eacute; leurs lorgnettes, ils se mirent &agrave;
+passer l'inspection
+de la salle, sans s'inqui&eacute;ter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans
+une
+attitude inspir&eacute;e, pressait religieusement son
+&eacute;p&eacute;e sur son coeur en
+criant: &laquo;Hop! hop!&raquo; Le cheval allongeait son galop, et,
+prenant son &eacute;p&eacute;e
+&agrave; deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe
+d'Anglais
+invisibles: la musique jouait un air guerrier.</p>
+<p>L&eacute;on posa sa lorgnette devant lui, et se penchant &agrave;
+l'oreille de son
+ami:</p>
+<p>&#8212;Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle
+pleine sans m'imaginer que je vais peut-&ecirc;tre apercevoir ma
+cousine
+Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite,
+si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre
+chose &agrave; faire qu'&agrave; passer ses soir&eacute;es dans les
+th&eacute;&acirc;tres. Mais c'est
+&eacute;gal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme
+dans
+les rues ou dans les promenades, o&ugrave; je dois avoir l'air d'un
+chien qui
+qu&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Elle te tient bien au coeur.</p>
+<p>&#8212;Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une
+fa&ccedil;on
+toute particuli&egrave;re, avec quelque chose de vague et je dirais
+m&ecirc;me de
+po&eacute;tique, si le mot pouvait &ecirc;tre appliqu&eacute; &agrave;
+notre existence si banale;
+c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux
+&agrave;
+respirer que les sentiments qui l'ont form&eacute; sont plus purs; je
+penserai
+toujours &agrave; elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse
+&eacute;mue.</p>
+<p>&#8212;La police n'a pu rien d&eacute;couvrir?</p>
+<p>&#8212;Rien. Elle m'a seulement donn&eacute; une terrible &eacute;motion
+pendant que tu
+&eacute;tais &agrave; Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait
+trouv&eacute; dans la
+Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par
+certains points de celui de Madeleine. J'ai couru &agrave; la Morgue,
+dans quel
+&eacute;tat d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en
+pr&eacute;sence du
+cadavre; c'&eacute;tait celui d'une belle jeune fille. Dans mon
+trouble, j'ai
+cru tout d'abord que c'&eacute;tait elle; mais je m'&eacute;tais
+tromp&eacute;. Jamais je
+n'ai &eacute;prouv&eacute; plus cruelle &eacute;motion; je vois encore,
+je verrai toujours ce
+cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pens&eacute;e de
+Madeleine tant
+qu'elle n'aura pas &eacute;t&eacute; retrouv&eacute;e.</p>
+<p>Jeanne d'Arc venait de mourir br&ucirc;l&eacute;e sur son
+b&ucirc;cher, et quelques
+personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.</p>
+<p>Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore
+Henri Clorgeau et L&eacute;on, celui-ci, qui n'&eacute;tait nullement
+&agrave; ce qui se
+passait dans la salle ni &agrave; la salle elle-m&ecirc;me, continua
+&agrave; parler &agrave;
+l'oreille de son ami.</p>
+<p>&#8212;Comme je me disposais &agrave; sortir de la Morgue, la porte que
+j'allais
+ouvrir s'ouvrit devant mon p&egrave;re. Lui aussi avait
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;venu et il &eacute;tait
+accouru presque aussi vite que moi. Par l&agrave;, je vis qu'il faisait
+faire
+des recherches de son c&ocirc;t&eacute;. Lorsqu'il entra, il
+&eacute;tait aussi p&acirc;le que le
+cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement &agrave; lui en
+criant: &laquo;Ce
+n'est pas elle!&raquo; &laquo;Dieu soit lou&eacute;!&raquo;
+murmura-t-il, et il me tendit la
+main. Ce t&eacute;moignage de tendresse me toucha, et il en
+r&eacute;sulta que mes
+rapports avec mon p&egrave;re et ma m&egrave;re furent moins tendus;
+mais je crains
+bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont &eacute;t&eacute;. Ils
+ont cru &ecirc;tre
+tr&egrave;s-habiles en for&ccedil;ant Madeleine &agrave; quitter leur
+maison; ils se sont
+tromp&eacute;s dans leur calcul.</p>
+<p>&#8212;Tu ne l'aurais pas &eacute;pous&eacute;e malgr&eacute; eux.</p>
+<p>&#8212;Ils ont eu peur que je les am&egrave;ne &agrave; accepter
+Madeleine, et pour ne pas
+s'exposer &agrave; cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant
+s'est
+sauv&eacute;e &eacute;pouvant&eacute;e. Qui sait ce qui s'est
+pass&eacute;? La lettre que Madeleine
+m'a &eacute;crite est pleine de r&eacute;ticences, et je n'ai jamais pu
+avoir
+d'explications ni avec mon p&egrave;re ni avec ma m&egrave;re.</p>
+<p>L'exercice qui suivait la sc&egrave;ne de Jeanne d'Arc &eacute;tait
+un quadrille &agrave;
+cheval; l'orchestre se mit &agrave; faire un tel tapage, que toute
+conversation
+intime devint impossible.</p>
+<p>Alors L&eacute;on et son ami s'amus&egrave;rent au spectacle de la
+salle, qui assez
+rapidement se remplissait, car l'heure arrivait o&ugrave; Otto et
+Zabette
+allaient s'&eacute;lancer sur leurs trap&egrave;zes; de tous
+c&ocirc;t&eacute;s apparaissaient des
+figures de connaissance, des habitu&eacute;s des clubs et des courses;
+&ccedil;&agrave; et l&agrave;
+quelques femmes honn&ecirc;tes accompagn&eacute;es d'amis intimes, et
+partout les
+autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'&eacute;talant et
+provoquant les
+lorgnettes. &Agrave; l'une des entr&eacute;es, juste en face d'eux, de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de
+l'ar&egrave;ne, surgit une femme de trente ans environ, v&ecirc;tue de
+blanc avec une
+simplicit&eacute; et un go&ucirc;t qui auraient s&ucirc;rement
+affirm&eacute; &agrave; ceux qui ne la
+connaissaient pas que c'&eacute;tait une honn&ecirc;te femme.</p>
+<p>&#8212;Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, l&agrave;-bas, en face de nous, en
+blanc
+comme une vierge; elle adresse des discours &agrave; l'ouvreuse, ce qui
+indique
+qu'elle n'a pas de place num&eacute;rot&eacute;e.</p>
+<p>Prenant sa lorgnette, L&eacute;on se mit &agrave; la regarder.</p>
+<p>&#8212;Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.</p>
+<p>Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans,
+quand
+nous la regardions, de tes fen&ecirc;tres, passer dans sa voiture, elle
+&eacute;tait
+exactement ce qu'elle est aujourd'hui.</p>
+<p>&#8212;Moins bien.</p>
+<p>&#8212;Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de
+ceux qui l'ont form&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.</p>
+<p>&#8212;Et du meilleur.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.</p>
+<p>&#8212;Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une
+paysanne
+de la vall&eacute;e de Montmorency; jusqu'&agrave; dix ans elle a
+travaill&eacute; &agrave; la
+terre.</p>
+<p>&#8212;On ne le croirait jamais &agrave; la finesse de ses mains.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux
+langoureux,
+est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce
+nez
+mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille
+longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?</p>
+<p>&#8212;Avec qui est-elle pr&eacute;sentement?</p>
+<p>&#8212;Personne: apr&egrave;s avoir ruin&eacute; Jacques Grandchamp si
+compl&eacute;tement qu'il
+me disait derni&egrave;rement que, s'il ne l'avait pas quitt&eacute;e,
+elle lui aurait
+tout d&eacute;vor&eacute;: ch&acirc;teaux, terres, valeurs; jusqu'aux
+comptoirs de la maison
+paternelle; elle s'est fait ruiner &agrave; son tour par une sorte de
+ruffian
+de la grande boh&egrave;me, moiti&eacute; homme politique,
+moiti&eacute; financier, Ackar, de
+qui elle s'&eacute;tait b&ecirc;tement toqu&eacute;e.</p>
+<p>Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques
+instants apr&egrave;s, elle se montrait &agrave; l'entr&eacute;e qui
+desservait leurs places
+et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en d&eacute;signant de
+la main
+leurs pardessus.</p>
+<p>&#8212;Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.</p>
+<p>Et, sans attendre une r&eacute;ponse, il se leva:</p>
+<p>&#8212;Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>II</h3>
+<br />
+<p>&Agrave; cette invitation, Cara r&eacute;pondit par un signe de main
+accompagn&eacute; d'un
+sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une
+couleuvre, jusqu'&agrave; la place que Henri Clergeau lui indiquait;
+cela fut
+fait si adroitement, si prestement que personne ne fut
+d&eacute;rang&eacute;.</p>
+<p>&#8212;C'est une femme &agrave; passer par le trou d'une aiguille, dit
+L&eacute;on tout bas
+en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avan&ccedil;ait.</p>
+<p>&#8212;Oui, mais avec gr&acirc;ce.</p>
+<p>Et de fait il &eacute;tait impossible de mettre plus de gr&acirc;ce
+dans la
+souplesse: ce n'&eacute;taient pas seulement ses l&egrave;vres qui
+souriaient en
+passant devant les gens qu'elle fr&ocirc;lait avec une molle caresse,
+c'&eacute;taient ses bras, c'&eacute;tait sa taille flexible,
+c'&eacute;tait toute sa
+personne.</p>
+<p>En arrivant &agrave; sa place elle tendit la main &agrave; Henri
+Clergeau et adressa &agrave;
+L&eacute;on une gracieuse inclination de t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Est-ce qu'il n'y a pas indiscr&eacute;tion de ma part &agrave;
+accepter votre place?
+dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Pas du tout; ces deux places &eacute;taient lou&eacute;es pour nos
+paletots et
+surtout pour ne pas avoir devant nous des gens g&ecirc;nants; vous
+voyez que
+vous pouvez accepter sans scrupule.</p>
+<p>Elle parlait doucement, pos&eacute;ment, en s'adressant tout autant
+&agrave; Henri
+Clergeau qu'&agrave; L&eacute;on, et cependant c'&eacute;tait la
+premi&egrave;re fois qu'elle se
+trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme
+lui-m&ecirc;me la connaissait, mais sans qu'une parole e&ucirc;t jamais
+&eacute;t&eacute; &eacute;chang&eacute;e
+entre eux.</p>
+<p>L&eacute;on remarqua que le timbre de sa voix &eacute;tait
+harmonieux et doux; il fut
+frapp&eacute; aussi de la r&eacute;serve de ses mani&egrave;res, de la
+correction de ses
+gestes, de la limpidit&eacute; de son regard.</p>
+<p>Pendant qu'il l'examinait, elle continuait &agrave; s'entretenir
+avec Henri
+Clergeau, et elle le faisait sans &eacute;clats de voix, sans rires
+forc&eacute;s,
+convenablement, d&eacute;cemment, comme une femme du monde.</p>
+<p>Cependant, la premi&egrave;re partie du programme avait
+&eacute;t&eacute; remplie, et l'on
+s'occupait &agrave; dresser un immense filet au-dessus de
+l'ar&egrave;ne et &agrave; le bien
+raidir de fa&ccedil;on &agrave; att&eacute;nuer le danger des chutes
+pour les gymnastes.</p>
+<p>Cela avait amen&eacute; tout naturellement la conversation sur Otto,
+et L&eacute;on
+remarqua que Cara montrait une compl&egrave;te indiff&eacute;rence sur
+la question de
+savoir si Zabette &eacute;tait ou n'&eacute;tait pas une femme,
+question qui &agrave; ce
+moment m&ecirc;me passionnait tant de curiosit&eacute;s
+f&eacute;minines et m&ecirc;me masculines,
+et faisait &agrave; l'avance pr&eacute;parer tant de lorgnettes.</p>
+<p>Cara parlait d'Otto avec un m&eacute;pris qu'elle ne prenait pas la
+peine de
+dissimuler.</p>
+<p>&#8212;Vous ne l'aimez pas, dit L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;J'avoue que je le d&eacute;teste; il a tu&eacute; une de mes amies,
+cette pauvre
+Emma Lajolais, qu'il a ruin&eacute;e et martyris&eacute;e<a
+ name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1"><sup>[1]</sup></a>. Ah!
+c'est un grand
+malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.</p>
+<p>&#8212;Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.</p>
+<p>&#8212;J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer,
+un
+&ecirc;tre vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire
+cet
+amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingu&eacute;, un
+caract&egrave;re
+honn&ecirc;te, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et
+d'&ecirc;tre aim&eacute;e?
+Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?</p>
+<p>&#8212;C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.</p>
+<p>&#8212;Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;C'est &agrave; la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce
+qu'il ne
+vous est pas arriv&eacute; quelquefois de regarder votre pendule
+&agrave; un moment
+donn&eacute; de la journ&eacute;e, puis apr&egrave;s qu'un temps assez
+long s'est &eacute;coul&eacute;, de
+voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes
+seulement apr&egrave;s l'heure que vous aviez not&eacute;e; elle s'est
+arr&ecirc;t&eacute;e, voil&agrave;
+tout, et vous avez v&eacute;cu sans avoir conscience du temps; eh bien,
+il me
+semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps;
+les jours, les mois, les ann&eacute;es s'&eacute;coulent sans qu'on
+s'en aper&ccedil;oive;
+quoi de plus d&eacute;licieux qu'une existence qui est un r&ecirc;ve?
+Mais, voici
+Otto, Ah! comme il a vieilli.</p>
+<p>&#8212;Et voici Zabette.</p>
+<p>En voyant para&icirc;tre les deux gymnastes, un brouhaha
+s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute; dans la
+salle et toutes les lorgnettes s'&eacute;taient braqu&eacute;es sur eux.</p>
+<p>Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements
+qui
+ne variaient gu&egrave;re:</p>
+<p>&#8212;C'est un homme.</p>
+<p>&#8212;Mais non, c'est une femme.</p>
+<p>Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de
+faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa
+taille; il tenait ses bras &agrave; demi pli&eacute;s pour faire
+saillir les biceps,
+et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux
+qui
+disait clairement: &laquo;Admirez-moi.&raquo; Quant &agrave; Zabette,
+rev&ecirc;tu d'un maillot
+gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple,
+et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public,
+regardaient
+en dedans.</p>
+<p>Deux cordes descendirent de la coupole dans l'ar&egrave;ne, chacun
+d'eux se
+suspendit &agrave; celle qui lui &eacute;tait destin&eacute;e, et, sans
+qu'ils fissent un
+mouvement, on les hissa jusqu'&agrave; leur trap&egrave;ze.</p>
+<p>Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur b&acirc;ton,
+vis-&agrave;-vis l'un
+de l'autre; Zabette portant ses doigts &agrave; sa bouche, envoya un
+salut, un
+baiser &agrave; Otto.</p>
+<p>Instantan&eacute;ment un silence absolu s'&eacute;tablit dans toute
+la salle; de
+l'ar&egrave;ne au cintre les respirations s'arr&ecirc;t&egrave;rent,
+bien des coeurs
+cess&egrave;rent de battre.</p>
+<p>Ils &eacute;taient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient
+de trap&egrave;ze
+en trap&egrave;ze: Otto remplissait le r&ocirc;le de la force, Zabette
+celui de la
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;.</p>
+<p>Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara
+d&eacute;tourna
+la t&ecirc;te comme si elle &eacute;tait trop &eacute;mue pour les
+suivre; elle &eacute;tait
+justement plac&eacute;e devant L&eacute;on, et en se d&eacute;tournant
+ainsi elle le fr&ocirc;lait
+aux genoux avec ses &eacute;paules.</p>
+<p>Les gymnastes avaient termin&eacute; la partie gracieuse de leurs
+exercices;
+mais, apr&egrave;s les applaudissements donn&eacute;s &agrave;
+l'adresse et &agrave; la souplesse,
+il fallait en arracher d'autres plus nerveux &agrave; l'&eacute;motion
+et &agrave; l'effroi:
+remont&eacute;s sur leurs trap&egrave;zes, ils essuyaient l'un et
+l'autre leurs mains
+mouill&eacute;es par la sueur.</p>
+<p>Otto &eacute;tait assis sur un trap&egrave;ze suspendu &agrave; la
+moiti&eacute; de la hauteur du
+cirque &agrave; peu pr&egrave;s, Zabette l'&eacute;tait sur un qui se
+trouvait presque dans
+les combles; il devait s'&eacute;lancer de l&agrave;, et, le saisissant
+par les deux
+mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et
+l'arr&ecirc;ter dans
+sa chute.</p>
+<p>Otto s'&eacute;tait suspendu &agrave; son trap&egrave;ze par les
+pieds; Zabette, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+balanc&eacute; un moment l&acirc;cha son trap&egrave;ze, et on le vit,
+lanc&eacute; dans l'espace
+comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'&eacute;motion avait
+suspendu le
+souffle des spectateurs.</p>
+<p>Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au
+vol
+que par une seule; l'impulsion qu'il re&ccedil;ut n'&eacute;tant plus
+&eacute;galement
+partag&eacute;e lui fit glisser les pieds, ils se desserr&egrave;rent,
+et dans une
+sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tomb&egrave;rent
+sur le
+filet; soit que celui-ci e&ucirc;t &eacute;t&eacute; trop fortement
+tendu, soit tout autre
+cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta
+dans l'ar&egrave;ne.</p>
+<p>Tous deux rest&egrave;rent &eacute;tendus, Otto sur le filet,
+Zabette dans le coin de
+l'ar&egrave;ne.</p>
+<p>Une clameur, un immense cri d'&eacute;pouvante s'&eacute;tait
+&eacute;chapp&eacute; de toutes les
+poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de
+spectatrices
+s'&eacute;taient d&eacute;tourn&eacute;s pour ne pas voir cette chute
+ou s'&eacute;taient cach&eacute; la
+t&ecirc;te entre leurs mains.</p>
+<p>Se rejetant brusquement en arri&egrave;re, Cara s'&eacute;tait
+renvers&eacute;e sur une des
+jambes de L&eacute;on, et elle restait l&agrave; sans mouvement. Il se
+pencha vers
+elle, mais elle ne bougea pas.</p>
+<p>Au milieu du d&eacute;sordre et de la confusion, personne ne pouvait
+faire
+attention &agrave; l'&eacute;trange situation de cette femme &agrave;
+demi &eacute;vanouie; on
+allait, on venait, on criait. Otto s'&eacute;tait relev&eacute; et
+avait gliss&eacute; &agrave; bas
+du filet, mais Zabette avait &eacute;t&eacute; emport&eacute;
+&eacute;vanoui ou mort: on ne savait.</p>
+<p>Cara se releva lentement, les yeux &eacute;gar&eacute;s, le visage
+p&acirc;le, les l&egrave;vres
+tremblantes.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes souffrante? dit L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Oui, je ne me sens pas bien.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous sortir? demanda L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.</p>
+<p>L&eacute;on descendit pr&egrave;s d'elle et, la soutenant par le
+bras, ils se
+dirig&egrave;rent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur
+lui, comme
+si de nouveau elle allait d&eacute;faillir. Il la porta plut&ocirc;t
+qu'il ne la
+conduisit dehors.</p>
+<p>Ils la firent asseoir sur une chaise, &agrave; l'abri d'un massif
+d'arbustes;
+cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.</p>
+<p>La chute de ces malheureux m'a bris&eacute;e, dit-elle d'une voix
+dolente, mais
+ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous
+accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une
+voiture pour que je me fasse conduire chez moi.</p>
+<p>Ce fut Henri Clergeau qui se mit &agrave; la recherche de cette
+voiture, et
+pendant ce temps L&eacute;on resta pr&egrave;s de Cara: l'effort
+qu'elle avait fait en
+parlant paraissait l'avoir &eacute;puis&eacute;e, elle se tenait
+&agrave; demi renvers&eacute;e dans
+sa chaise, respirant p&eacute;niblement.</p>
+<p>Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.</p>
+<p>&#8212;Nous allons vous reconduire chez vous, dit L&eacute;on en lui
+donnant le
+bras.</p>
+<p>&#8212;Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal,
+maintenant.</p>
+<p>Le ton de ces paroles leur donnait un d&eacute;menti; elle
+paraissait fort mal
+&agrave; l'aise au contraire.</p>
+<p>La voiture amen&eacute;e par Henri Clergeau &eacute;tait une voiture
+&agrave; deux places; il
+fallait que l'un des deux amis abandonn&acirc;t Cara.</p>
+<p>Il &eacute;tait plus logique que ce f&ucirc;t L&eacute;on, qui la
+connaissait moins que
+Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.</p>
+<p>Il est vrai que cela se fit sans qu'il en e&ucirc;t trop conscience.</p>
+<p>Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse,
+voil&agrave; tout.</p>
+<p>Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des r&ocirc;les
+qu'il ne
+remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir
+pr&egrave;s d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s, ainsi qu'il
+&eacute;tait naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme
+souffrante.</p>
+<p>Ce fut seulement quand ils furent tous deux install&eacute;s que
+L&eacute;on remarqua
+qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais
+celui-ci ne lui en donna pas le temps.</p>
+<p>&#8212;J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il &agrave; Cara.</p>
+<p>Puis, s'adressant au cocher:</p>
+<p>&#8212;Boulevard Malesherbes, 17 <i>bis</i>.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>III</h3>
+<br />
+<p>Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce
+fut
+d'une voix faible et dolente, par mots entrecoup&eacute;s, que pendant
+le
+trajet elle r&eacute;pondit aux questions que de temps en temps, avec
+sollicitude, L&eacute;on lui adressait:</p>
+<p>&#8212;J'ai h&acirc;te d'&ecirc;tre arriv&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous que nous allions chez votre m&eacute;decin, ou que je
+le
+pr&eacute;vienne de se rendre chez vous?</p>
+<p>&#8212;Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se d&eacute;range
+jamais la nuit
+pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos
+suffiront.</p>
+<p>Ils approchaient du boulevard Malesherbes.</p>
+<p>&#8212;L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis
+install&eacute;e
+&agrave; la campagne, &agrave; Saint-Germain, et mes domestiques sont
+&agrave; Saint-Germain.</p>
+<p>&#8212;Je vais vous accompagner jusque chez vous.</p>
+<p>&#8212;Oh! non, s'&eacute;cria-t-elle, je ne pousserai jamais
+l'indiscr&eacute;tion
+jusque-l&agrave;; c'est d&eacute;j&agrave; trop.</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas d'indiscr&eacute;tion; je vous assure que je soigne
+tr&egrave;s-bien
+les malades, c'est ma vocation.</p>
+<p>&#8212;Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une
+femme, mais c'est impossible.</p>
+<p>&#8212;Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'&agrave; ob&eacute;ir.</p>
+<p>&#8212;Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser
+l&agrave;? C'est
+pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez
+&eacute;t&eacute; mon
+garde-malade?</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inqui&eacute;ter de cela.</p>
+<p>&#8212;Ah! Et Berthe?</p>
+<p>&#8212;Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.</p>
+<p>&#8212;Et Rapha&euml;lle?</p>
+<p>&#8212;Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Rapha&euml;lle, si
+l'on peut
+appeler fini ce qui a &agrave; peine commenc&eacute;: vous &ecirc;tes
+mal renseign&eacute;e.</p>
+<p>La voiture venait de s'arr&ecirc;ter devant le num&eacute;ro 17 <i>bis</i>;
+L&eacute;on descendit
+le premier et tendit la main &agrave; Cara; elle s'appuya contre sa
+poitrine
+pour se laisser glisser &agrave; terre, lentement.</p>
+<p>Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne
+l'accompagn&acirc;t
+pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas d&eacute;cemment
+l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'id&eacute;e d'abord.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier,
+mais
+vous n'entrerez pas, vous descendrez aussit&ocirc;t.</p>
+<p>Elle demeurait au second &eacute;tage, et l'escalier, bien que doux,
+lui parut
+long &agrave; monter.</p>
+<p>Elle voulut ouvrir sa porte elle-m&ecirc;me, mais elle n'en put pas
+venir &agrave;
+bout; il fallut que L&eacute;on lui pr&icirc;t la clef des mains.</p>
+<p>&#8212;Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc
+faibles!</p>
+<p>Comme il n'y avait pas de lumi&egrave;re dans l'appartement, elle
+prit L&eacute;on par
+la main pour le guider.</p>
+<p>&#8212;Allons lentement, dit-elle.</p>
+<p>Et ils all&egrave;rent lentement, tr&egrave;s-lentement, la main
+dans la main au
+milieu de l'obscurit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.</p>
+<p>Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire
+&eacute;viter
+quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.</p>
+<p>Ils travers&egrave;rent ainsi plusieurs pi&egrave;ces; puis, tout
+&agrave; coup, Cara
+s'arr&ecirc;ta et l'arr&ecirc;ta:</p>
+<p>&#8212;Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester l&agrave;
+en
+attendant que j'aie allum&eacute; une bougie.</p>
+<p>Elle lui l&acirc;cha la main, et il resta immobile, n'osant pas
+remuer, car
+les volets et les rideaux clos ne laissaient pas p&eacute;n&eacute;trer
+la plus l&eacute;g&egrave;re
+lueur qui p&ucirc;t le guider; cela avait quelque chose
+d'&eacute;trange et de
+myst&eacute;rieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il
+respirait
+une p&eacute;n&eacute;trante odeur de violettes dont le parfum frais et
+doux ne
+pouvait provenir que de fleurs naturelles.</p>
+<p>Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque
+instantan&eacute;ment
+une faible lumi&egrave;re lui montra qu'il &eacute;tait dans une vaste
+chambre dont
+les murs &eacute;taient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les
+meubles
+&eacute;taient recouverts de tapisseries du m&ecirc;me genre, et sur le
+parquet &eacute;tait
+&eacute;tal&eacute; un vieux tapis de Caboul; par la
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, le go&ucirc;t et m&ecirc;me le
+style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes &agrave; la
+mode o&ugrave;
+il &eacute;tait jusqu'&agrave; ce jour entr&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe &agrave; esprit de
+vin, dit-elle
+en se d&eacute;barrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une
+infusion de
+tilleul, car je me sens vraiment mal &agrave; l'aise.</p>
+<p>&#8212;Mais pas du tout, r&eacute;pondit L&eacute;on, c'est moi qui vais
+vous faire cette
+infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous
+prie.</p>
+<p>&#8212;Vous y mettez trop de bonne gr&acirc;ce pour que j'ose vous
+r&eacute;sister;
+passons dans mon cabinet de toilette o&ugrave; nous trouverons ce qui
+nous sera
+n&eacute;cessaire.</p>
+<p>Ce cabinet de toilette &eacute;tait aussi grand que la chambre, mais
+meubl&eacute;
+dans un tout autre style, plein d'&eacute;l&eacute;gance et de
+coquetterie; ce qui
+attira surtout l'attention de L&eacute;on, bien plus que le satin, les
+brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les
+bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui &eacute;taient
+en
+argent niell&eacute;;&#8212;il y avait l&agrave; un luxe aussi remarquable
+par le d&eacute;dain de
+la valeur de la mati&egrave;re premi&egrave;re que par le go&ucirc;t et
+l'art de
+l'ornementation; aussi, malgr&eacute; le peu d'estime que L&eacute;on
+professait pour
+le m&eacute;tier auquel il devait sa fortune, fut-il gagn&eacute; par
+un sentiment
+d'admiration; cela &eacute;tait vraiment charmant et original.</p>
+<p>Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe,
+une
+bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait:
+&laquo;tilleul&raquo;.</p>
+<p>&#8212;Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t L&eacute;on emplit la bouilloire et alluma la lampe.</p>
+<p>Quant &agrave; Cara, elle s'&eacute;tendit sur un large
+canap&eacute; en satin gris et se
+cala la t&ecirc;te avec deux coussins: elle paraissait &agrave; bout de
+force, ses
+dents claquaient.</p>
+<p>&#8212;Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,&#8212;et j'avoue que j'ai
+grand besoin de soins,&#8212;soyez donc assez bon pour me donner un
+ch&acirc;le, je
+suis glac&eacute;e; vous en trouverez un dans cette armoire.</p>
+<p>Il prit ce ch&acirc;le dans l'armoire qu'elle lui d&eacute;signait
+d'une main
+tremblante, et il l'enveloppa avec pr&eacute;caution en le lui passant
+sous les
+pieds.</p>
+<p>&#8212;Comme vous &ecirc;tes bon! dit-elle d'une voix &eacute;mue.</p>
+<p>L'eau ne tarda pas &agrave; bouillir; il pr&eacute;para l'infusion
+de tilleul et la
+lui donna apr&egrave;s l'avoir sucr&eacute;e.</p>
+<p>Cependant elle ne se r&eacute;chauffa point, et elle continua de
+claquer des
+dents, avec des frissons par tout le corps.</p>
+<p>&#8212;Laissez-moi donc vous aller chercher un m&eacute;decin, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Non, r&eacute;pondit-elle, le sommeil va me calmer.</p>
+<p>&#8212;Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canap&eacute;, vous ne vous
+r&eacute;chaufferez pas.</p>
+<p>&#8212;Vous croyez?</p>
+<p>&#8212;Assur&eacute;ment.</p>
+<p>&#8212;Si j'osais....</p>
+<p>Et elle s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>&#8212;Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son m&eacute;decin, dites donc ce
+que vous
+feriez.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma
+chambre,
+je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand
+je serai dans mon lit, il est certain que je me r&eacute;chaufferai
+tout de
+suite; d'ailleurs, quand j'&eacute;prouve des crises de ce genre, il
+n'y a que
+le lit qui me gu&eacute;rit.</p>
+<p>&#8212;Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.</p>
+<p>Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de
+toilette, pr&eacute;parant une nouvelle tasse d'infusion.</p>
+<p>Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva
+dans le lit pelotonn&eacute;e jusqu'au cou dans les draps; elle
+continuait &agrave;
+trembler; il lui pr&eacute;senta l'infusion; alors elle se souleva
+&agrave; demi pour
+boire; elle avait rev&ecirc;tu une chemise de nuit bord&eacute;e de
+dentelles, et il
+&eacute;tait impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus
+pudique que la
+sienne.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en
+aller;
+je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'&agrave;
+tirer la
+porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai
+jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.</p>
+<p>Pla&ccedil;ant son bras sous sa t&ecirc;te, elle ferma les yeux pour
+dormir: sa pose
+&eacute;tait pleine de gr&acirc;ce et d'abandon; le cou cach&eacute;
+dans les dentelles, sa
+t&ecirc;te brune encadr&eacute;e dans la blancheur de l'oreiller, la
+main pendante,
+elle &eacute;tait vraiment ravissante ainsi sous la faible
+lumi&egrave;re de la
+bougie.</p>
+<p>Assis &agrave; une assez grande distance d'elle et accoud&eacute;
+sur une table, L&eacute;on
+se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur
+elle
+pouvaient &ecirc;tre vraies: en tout cas, il &eacute;tait impossible
+d'&ecirc;tre plus
+simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie,
+charmante.</p>
+<p>Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit
+point:
+&agrave; chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de
+position.</p>
+<p>&#8212;Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.</p>
+<p>&#8212;Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux
+hommes
+tomber l&agrave; devant moi.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous une autre tasse de tilleul?</p>
+<p>&#8212;Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fi&egrave;vre
+br&ucirc;lante a remplac&eacute;
+la fi&egrave;vre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce
+serait
+de ne plus penser &agrave; ces malheureux. Voulez-vous que nous
+causions?</p>
+<p>&#8212;Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.</p>
+<p>&#8212;Au contraire, cela occupera mon esprit et l'emp&ecirc;chera de
+s'&eacute;garer.
+Mais puisque vous voulez bien causer, vous d&eacute;plairait-il de vous
+rapprocher, vous &ecirc;tes &agrave; une telle distance que nous aurons
+peine &agrave; nous
+entendre.</p>
+<p>Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il &eacute;tait assis
+il se
+rapprocha du lit.</p>
+<p>&#8212;Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette
+chaise.</p>
+<p>Et de la main elle lui indiqua un fauteuil plac&eacute; tout contre
+le lit et
+de telle sorte qu'une fois assis l&agrave; ils se trouveraient en face
+l'un de
+l'autre.</p>
+<p>&#8212;Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut install&eacute;, une
+question, je vous
+prie. Comment vous nommez-vous?</p>
+<p>&#8212;Mais....</p>
+<p>&#8212;Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au
+point
+o&ugrave; nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que
+je vous
+dise, monsieur Haupois-Daguillon?</p>
+<p>&#8212;L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me
+donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus
+&agrave;
+notre aise. Voulez-vous &ecirc;tre L&eacute;on pour moi et voulez-vous
+que je sois
+Hortense pour vous?</p>
+<p>&#8212;Cela est convenu.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, mon cher L&eacute;on, j'ai une demande &agrave; vous
+adresser, c'est celle
+qui commence la plupart des contes des <i>Mille et une Nuits</i>:
+&laquo;Vous
+contez si bien, contez-moi donc une histoire.&raquo;</p>
+<p>&#8212;C'est que justement je ne sais pas du tout conter.</p>
+<p>&#8212;Ah! quel malheur! en faisant un effort.</p>
+<p>&#8212;M&ecirc;me en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.</p>
+<p>&#8212;Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner,
+ce
+serait, j'en suis s&ucirc;re, un merveilleux rem&egrave;de: je ne
+verrais plus ces
+malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous
+imposer une t&acirc;che ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer
+d'ingratitude. Seulement, comme je tiens &agrave; l'histoire,
+voulez-vous que
+je vous en conte une, moi.</p>
+<p>&#8212;Vous allez vous fatiguer.</p>
+<p>&#8212;Au contraire, je vais me gu&eacute;rir, mais il est bien entendu
+que si je
+vous endors vous m'arr&ecirc;terez.</p>
+<p>&#8212;C'est entendu.</p>
+<p>&#8212;Mon r&eacute;cit aura pour titre, si vous le voulez bien: <i>Histoire
+d'une
+pauvre fille de la vall&eacute;e de Montmorency</i>; c'est un conte
+vrai,
+tr&egrave;s-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>IV</h3>
+<br />
+<p>Elle commen&ccedil;a son r&eacute;cit:</p>
+<p>&#8212;&laquo;Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille
+de la
+vall&eacute;e de Montmorency, il serait peut-&ecirc;tre convenable de
+vous faire la
+description de cette vall&eacute;e. Mais comme elle est
+d&eacute;couverte depuis
+longtemps d&eacute;j&agrave;, et comme les descriptions m'ennuient
+quand j'en trouve
+dans certains romans, o&ugrave; trop souvent elles ne figurent que pour
+masquer
+le vide du r&eacute;cit, je passe cette description et vous dis tout de
+suite
+que notre petite fille est n&eacute; &agrave; Montlignon. Elle
+&eacute;tait le dernier enfant
+d'une famille qui en comptait trois: un gar&ccedil;on,
+l'a&icirc;n&eacute;, et deux filles.
+Cette famille &eacute;tait pauvre, tr&egrave;s-pauvre; le p&egrave;re
+&eacute;tait terrassier chez
+un p&eacute;pini&eacute;riste et la m&egrave;re travaillait &agrave; la
+terre avec son mari; c'&eacute;tait
+elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son
+homme recouvrait &agrave; la houe ou au r&acirc;teau. Notre jeune
+fille.... Si nous
+lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu
+d'imagination que je n'en trouve pas.</p>
+<p>&#8212;Si nous la baptisions Hortense.</p>
+<p>&#8212;C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son p&egrave;re, qui
+mourut quand
+elle n'avait que deux ans. Si la vie avait &eacute;t&eacute; difficile
+quand le p&egrave;re
+apportait son gain &agrave; la maison, elle le fut bien plus encore
+quand la
+m&egrave;re se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois
+enfants. Plus
+d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son
+app&eacute;tit,
+ce qui, pr&eacute;tendent les gens qui se donnent des indigestions, est
+excellent pour la sant&eacute; ... des autres. Devant cette
+mis&egrave;re, la m&egrave;re se
+remaria, non par amour, mais par sp&eacute;culation, pour trouver
+quelqu'un qui
+l'aid&acirc;t &agrave; nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage
+est une
+infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose.
+L'homme
+que la m&egrave;re d'Hortense avait pris &eacute;tait une sorte de
+brute, terrassier
+aussi, et qui n'avait d'autre m&eacute;rite que de travailler comme
+deux. C
+&eacute;tait justement ce qu'il fallait. Malheureusement &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de cette
+qualit&eacute; il y avait un d&eacute;faut; il buvait, et l'argent
+qu'il gagnait s'en
+allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de
+vin. Il ne l&acirc;chait son argent &agrave; la maison que quand on le
+lui arrachait;
+et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une
+terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler &laquo;le
+drame de
+la faim&raquo;; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient
+et se
+mettaient &agrave; pleurer en criant: &laquo;J'ai faim&raquo;. Et ils
+criaient cela
+d'autant mieux que c'&eacute;tait vrai.</p>
+<p>Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le
+bien-&ecirc;tre qui donne la beaut&eacute;, ni la sant&eacute;,
+heureusement. Elle poussa et
+se d&eacute;veloppa en libert&eacute; &agrave; courir les champs et les
+bois, se nourrissant
+surtout de bon air, ce qui, para&icirc;t-il, est plus nutritif qu'on ne
+le
+croit g&eacute;n&eacute;ralement.</p>
+<p>Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il f&ucirc;t question de
+l'envoyer
+&agrave; l'&eacute;cole comme vous le pensez bien, une vieille dame
+riche, &agrave; qui elle
+portait des fraises des bois dans l'&eacute;t&eacute;, et dans l'hiver
+des branches de
+houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de
+piti&eacute; pour
+sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent &agrave; Pontoise,
+promettant de se
+charger de son instruction et plus tard de son avenir.</p>
+<p>Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit
+pas,
+comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent.
+Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint
+la meilleure &eacute;l&egrave;ve de sa classe.</p>
+<p>Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche
+mourut sans avoir pens&eacute; &agrave; Hortense dans son testament,
+et, comme ses
+h&eacute;ritiers n'&eacute;taient pas dispos&eacute;s &agrave; se
+charger de cette petite fille
+qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa
+m&egrave;re &agrave;
+Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.</p>
+<p>La question qu'elle se posait en revenant &eacute;tait de savoir
+&agrave; quoi on
+allait l'employer lorsqu'elle serait rentr&eacute;e dans la maison
+maternelle,
+car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et
+pr&eacute;voyant.</p>
+<p>Cette question fut vite r&eacute;solue.&#8212;Te voil&agrave;, dit sa
+m&egrave;re en la voyant
+entrer.&#8212;Oui, je viens pour rester avec vous.&#8212;Rester, tu n'y pense pas;
+pour que le p&egrave;re fasse de toi ce qu'il a fait de
+l'a&icirc;n&eacute;e, jamais; tu vas
+t'en aller, et tout de suite.&#8212;O&ugrave;,&#8212;N'importe o&ugrave;,
+f&ucirc;t-ce en enfer, tu
+serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.</p>
+<p>Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles,
+elle
+en comprenait le ton et sentait bien qu'il &eacute;tait inutile
+d'insister.
+Apr&egrave;s une assez longue discussion ou plus justement une longue
+recherche, il fut d&eacute;cid&eacute; qu'elle irait &agrave; Paris
+demander l'hospitalit&eacute; &agrave;
+une de ses tantes, fruiti&egrave;re dans le quartier des Invalides.
+Seulement,
+comme le prix d'un billet co&ucirc;te dix-neuf sous d'Ermont &agrave;
+Paris et qu'il
+n'y avait que onze sous &agrave; la maison, il fut d&eacute;cid&eacute;
+qu'elle irait prendre
+le train &agrave; Saint-Denis, ce qui ne co&ucirc;terait que huit sous.
+Sa m&egrave;re
+l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les
+trois sous qui lui restaient.</p>
+<p>Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, &agrave;
+treize ans,
+apr&egrave;s avoir embrass&eacute; sa m&egrave;re, qu'elle ne devait
+pas revoir.</p>
+<p>Quand elle entra chez sa tante la fruiti&egrave;re, vous pouvez vous
+imaginer
+les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'&eacute;tait
+point
+une m&eacute;chante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours
+apr&egrave;s elle
+l'installa &agrave; un des coins de l'esplanade des Invalides devant
+une petite
+table charg&eacute;e de fruits verts ou &agrave; moiti&eacute; pourris.
+Vous repr&eacute;sentez-vous
+une jeune fille de treize ans, jolie, tr&egrave;s-jolie, disait-on,
+&eacute;lev&eacute;e dans
+un couvent, instruite jusqu'&agrave; un certain point, vendant des
+pommes &agrave; un
+sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.</p>
+<p>Quelle chute! Quelle souffrance!</p>
+<p>Pendant pr&egrave;s de trois ans elle v&eacute;cut de cette
+mis&eacute;rable existence,
+dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et
+cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien aupr&egrave;s du
+supplice
+moral qui lui fut inflig&eacute;.</p>
+<p>Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que
+vouliez-vous qu'elle f&icirc;t, elle n'avait pas de m&eacute;tier, et
+elle &eacute;tait trop
+mis&eacute;rable pour se payer un apprentissage, m&ecirc;me qui ne lui
+e&ucirc;t rien
+co&ucirc;t&eacute;. De quoi e&ucirc;t-elle v&eacute;cu pendant le temps
+de cet apprentissage?</p>
+<p>Il y a une saison o&ugrave; les pommes manquent; alors elle vendait
+des fleurs
+et elle quittait les Invalides pour des quartiers o&ugrave; l'on a de
+l'argent
+&agrave; d&eacute;penser aux superfluit&eacute;s du luxe. Un jour
+qu'elle se tenait au coin
+du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un &eacute;ventaire
+charg&eacute; de
+violettes pendu &agrave; son cou, un pha&eacute;ton s'arr&ecirc;ta
+devant elle, et un jeune
+homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le pr&eacute;senta, le
+jeune
+homme la regarda longuement et, lui ayant donn&eacute; les deux sous,
+il
+continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment o&ugrave;
+il
+disparut dans la confusion des voitures.</p>
+<p>Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent
+passer:
+c'&eacute;tait le duc de Carami, c&eacute;l&egrave;bre alors par sa
+grande existence, ses
+pertes au jeu, ses chevaux, ses ma&icirc;tresses et ses folies toutes
+marqu&eacute;es
+au coin de l'originalit&eacute;.</p>
+<p>Le lendemain, Hortense se trouvait &agrave; la m&ecirc;me place,
+quand le duc
+s'arr&ecirc;ta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture,
+et, au
+grand &eacute;bahissement des gens qui passaient, il resta &agrave;
+causer avec elle
+pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle &eacute;tait et
+bien
+surpris de ses r&eacute;ponses.</p>
+<p>Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant
+toute
+la semaine, chaque jour &agrave; la m&ecirc;me heure, et quinze jours
+apr&egrave;s il
+installait Hortense, la pauvre petite fille de la vall&eacute;e de
+Montmorency,
+dans un h&ocirc;tel de la rue Fran&ccedil;ois Ier, qui co&ucirc;tait
+dix mille francs de
+loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des
+savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son &eacute;curie.</p>
+<p>C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce
+f&ucirc;t, a
+toujours eu un bouquet de violettes pr&egrave;s d'elle,&#8212;souvenir des
+fleurs
+qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.</p>
+<p>Disant cela, Cara regarda le bouquet plac&eacute; sur la table
+o&ugrave;, quelques
+instants auparavant L&eacute;on &eacute;tait accoud&eacute;; puis elle
+continua:</p>
+<p>&#8212;Ne bl&acirc;mez pas la pauvre fille de s'&ecirc;tre ainsi
+jet&eacute;e dans les bras du
+duc, elle n'a pas r&eacute;fl&eacute;chi si elle se vendait ou si elle
+se donnait;
+elle &eacute;tait fascin&eacute;e, &eacute;blouie par ce beau jeune
+homme, qu'elle adorait et
+qui l'aimait. Car il l'aimait passionn&eacute;ment, et la meilleure
+preuve en
+est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis
+port&eacute;.</p>
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta avec une sorte de confusion, puis se mettant
+&agrave; sourire:</p>
+<p>&#8212;J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon r&eacute;cit,
+dit-elle,
+mais, bien que je me sois coup&eacute;e nous la reprendrons si vous le
+permettez.&#8212;Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui
+dit-il, mais je veux t'en donner une part, et d&eacute;sormais tu
+t'appelleras
+Cara. Ils s'aim&egrave;rent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi
+qu'Hortense
+devint &agrave; la mode. &Eacute;tait-il possible qu'il en f&ucirc;t
+autrement pour la
+ma&icirc;tresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les
+yeux? Le
+duc, vous devez le savoir, &eacute;tait poitrinaire, et la vie &agrave;
+outrance qu'il
+menait ruinait sa faible sant&eacute;. Les choses en vinrent &agrave;
+ce point qu'on
+lui ordonna le s&eacute;jour de Mad&egrave;re. Hortense l'y accompagna.
+Il s'y ennuya
+et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il
+aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena &agrave; Paris.</p>
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, la voix voil&eacute;e par l'&eacute;motion;
+mais apr&egrave;s quelques minutes
+elle continua:</p>
+<p>&#8212;Le duc par son testament lui avait laiss&eacute; une grosse part de
+ce qui
+restait de sa fortune. Ce testament fut attaqu&eacute; par la duchesse
+de
+Carami, remari&eacute;e &agrave; cinquante-trois ans avec un jeune
+homme de trente
+ans, et il fut cass&eacute; par la justice pour captation. Vous avez
+d&ucirc;
+entendre parler de ce proc&egrave;s, qui a &eacute;t&eacute; presque
+une cause c&eacute;l&egrave;bre, je ne
+vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se
+con&ccedil;oit de
+reste, appel&eacute; l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu
+donner
+des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'&agrave; faire son choix
+parmi les
+plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait &ecirc;tre
+fid&egrave;le au
+souvenir et au culte de celui qu'elle avait ador&eacute;, et dont elle
+se
+consid&eacute;rait comme la veuve. Cependant la mis&egrave;re
+&eacute;tait devant elle, car
+ce proc&egrave;s l'avait ruin&eacute;e, et elle avait une peur
+effroyable de la
+mis&egrave;re, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de
+plus
+hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier,
+Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanit&eacute; folle
+et les
+pr&eacute;tentions, et qui, portant perruque sur une t&ecirc;te nue
+comme un genou,
+se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques m&egrave;ches de
+sa
+perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on
+cr&ucirc;t
+qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait &agrave; sa
+ma&icirc;tresse qu'une
+seule chose, qui &eacute;tait qu'elle f&icirc;t croire et f&icirc;t
+dire qu'il avait une
+ma&icirc;tresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des
+cheveux,
+quand, en r&eacute;alit&eacute;, il n'avait pas plus de ma&icirc;tresse
+que de cheveux.
+Hortense accepta ce march&eacute;, qui n'&eacute;tait pas bien
+honorable, j'en
+conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la
+mis&egrave;re, et
+pendant plusieurs ann&eacute;es, le tout Paris dont se
+pr&eacute;occupait tant
+Salzondo put croire que celui-ci avait une ma&icirc;tresse. C'est
+l&agrave; un fait
+bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces
+choses-l&agrave; ne s'inventent pas.</p>
+<p>Sans r&eacute;pondre, L&eacute;on inclina la t&ecirc;te par un
+mouvement qui pouvait passer
+pour un acquiescement.</p>
+<p>&#8212;Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques
+ann&eacute;es, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps
+elle
+aspirait &agrave; une vie r&eacute;guli&egrave;re, sa r&eacute;putation
+la suffoquait, et le milieu
+dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond
+d&eacute;go&ucirc;t. Elle
+crut avoir trouv&eacute; dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour
+le
+travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang
+dont
+elle ne se croyait pas tout &agrave; fait indigne. Elle sacrifia
+&agrave; cet homme la
+plus grande partie de ce qu'elle poss&eacute;dait; et trop tard elle
+s'aper&ccedil;ut
+qu'elle s'&eacute;tait tromp&eacute;e sur lui. De toutes les blessures
+qui l'ont
+frapp&eacute;e, celle-l&agrave; a &eacute;t&eacute; la plus
+douloureuse, non pas qu'elle aim&acirc;t cet
+homme,&#8212;elle n'a jamais aim&eacute; que celui qui est mort dans ses
+bras;&#8212;mais
+elle aimait l'honneur et la dignit&eacute; de la vie, et c'&eacute;tait
+sur la main de
+cet homme qu'elle avait compt&eacute; pour les atteindre.</p>
+<p>Voil&agrave; l'histoire de la pauvre fille de la vall&eacute;e de
+Montmorency. J'ai
+tenu &agrave; vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la
+femme &agrave; qui
+vous avez t&eacute;moign&eacute; tant de bont&eacute;, non Cara, mais
+Hortense.&raquo;</p>
+<p>Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut
+donn&eacute; la
+sienne, elle la serra doucement.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des
+id&eacute;es,
+qui m'emp&ecirc;cheront de penser &agrave; ces malheureux acrobates; je
+vous demande
+donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit
+enti&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Mais....</p>
+<p>&#8212;Si demain vous pensez encore &agrave; moi et si vous voulez bien
+venir savoir
+quel a &eacute;t&eacute; l'effet de vos bons soins, je serai ici toute
+la journ&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; demain alors.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>V</h3>
+<br />
+<p>Lorsque la porte du vestibule se fut referm&eacute;e avec un petit
+bruit sec,
+et qu'il fut d&egrave;s lors bien certain que L&eacute;on sorti ne
+pouvait pas
+rentrer, Cara glissa vivement &agrave; bas de son lit, et, en chemise
+comme une
+femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie &agrave;
+la main,
+vers sa cuisine.</p>
+<p>Elle ne tremblait plus: et elle marchait r&eacute;solument sans ces
+h&eacute;sitations
+qui l'avaient oblig&eacute;e &agrave; s'appuyer sur le bras de
+L&eacute;on.</p>
+<p>Ayant pos&eacute; sa bougie sur une table, elle se mit &agrave;
+fureter dans les
+armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.</p>
+<p>Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre
+&agrave;
+moiti&eacute; rempli d'un gros vin noir&acirc;tre, et dans l'autre un
+cro&ucirc;ton de pain
+qui, plac&eacute; un peu brusquement sur la table, sonna comme un
+caillou tant
+il &eacute;tait dur et sec.</p>
+<p>Mais elle ne parut pas s'en inqui&eacute;ter autrement, et prenant
+un couteau
+de cuisine, elle parvint &agrave; en couper ou plut&ocirc;t &agrave; en
+casser un morceau.
+Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de
+la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce
+vin.</p>
+<p>&Eacute;videmment le tilleul quelle avait bu lui avait creus&eacute;
+l'estomac ou lui
+avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se r&eacute;conforter;
+les
+infusions calmantes n'&eacute;taient pas le rem&egrave;de qui lui
+convenait
+pr&eacute;sentement.</p>
+<p>Apr&egrave;s ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant
+de se
+coucher, elle atteignit un r&eacute;veil-matin, dont elle pla&ccedil;a
+l'aiguille sur
+huit heures; puis, apr&egrave;s l'avoir remont&eacute;, elle se mit au
+lit et, dix
+minutes apr&egrave;s, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme
+et
+l'innocence &eacute;taient attest&eacute;s par la
+r&eacute;gularit&eacute; de la respiration.</p>
+<p>Elle dormit ainsi jusqu'au moment o&ugrave; partit la sonnerie du
+r&eacute;veil;
+alors, sans se frotter les yeux, sans s'&eacute;tirer les bras, elle
+sauta &agrave;
+bas de son lit comme une femme de r&eacute;solution ou d'humeur facile.</p>
+<p>En un tour de main elle fut habill&eacute;e, chauss&eacute;e,
+coiff&eacute;e, et elle sortit.</p>
+<p>Arriv&eacute;e rue du Helder, elle monta au second &eacute;tage
+d'une maison de bonne
+apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.</p>
+<p>&#8212;Monsieur Riolle.</p>
+<p>&#8212;Mais monsieur n'est pas visible.</p>
+<p>&#8212;Il n'est pas seul?</p>
+<p>&#8212;Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....</p>
+<p>&#8212;Alors, c'est bien; j'entre.</p>
+<p>Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un
+&eacute;troit et
+sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand
+on la connaissait bien.</p>
+<p>Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail
+encombr&eacute; de
+livres et de paperasses &eacute;parpill&eacute;es partout sur le tapis
+et sur les
+meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'ann&eacute;es,
+&agrave; la
+figure ras&eacute;e, v&ecirc;tu d'une robe de chambre qui avait tout
+l'air d'une robe
+de moine, travaillait la t&ecirc;te enfonc&eacute;e dans ses deux mains.</p>
+<p>Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se
+d&eacute;rangea
+pas, et Cara put arriver jusqu'&agrave; lui, glissant sur le tapis,
+sans qu'il
+lev&acirc;t la t&ecirc;te; sans doute il croyait que c'&eacute;tait son
+valet de chambre;
+alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.</p>
+<p>Il fit un saut sur son fauteuil.</p>
+<p>&#8212;Tiens, Cara! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+<p>Elle le mena&ccedil;a du doigt, et se mettant &agrave; rire</p>
+<p>&#8212;Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans
+le
+cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'inf&acirc;me!</p>
+<p>&#8212;Es-tu b&ecirc;te!</p>
+<p>&#8212;Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de
+compliments
+que je suis venue te d&eacute;ranger si matin.</p>
+<p>&#8212;Tu viens me demander un conseil?</p>
+<p>&#8212;Tu as devin&eacute;, avocat perspicace et malin.</p>
+<p>&#8212;Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?</p>
+<p>&#8212;D'une question de personne.</p>
+<p>&#8212;C'est plus d&eacute;licat alors.</p>
+<p>&#8212;Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le
+bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la
+Banque de France.</p>
+<p>&#8212;Tu me flattes; c'est donc bien grave?</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?</p>
+<p>&#8212;Ah bah! est-ce que le fils?...</p>
+<p>&#8212;Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.</p>
+<p>&#8212;Excellente; fortune consid&eacute;rable et solidement
+&eacute;tablie, &agrave; l'abri de
+tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'int&eacute;resser,
+honorabilit&eacute;
+parfaite.</p>
+<p>&#8212;Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que
+vaut-elle?
+Voil&agrave; tout.</p>
+<p>&#8212;Huit, dix millions.</p>
+<p>&#8212;Au plus ou au moins?</p>
+<p>&#8212;Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de pr&eacute;ciser.</p>
+<p>&#8212;Ton &agrave; peu pr&egrave;s suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Un fils et une fille; celle-ci a &eacute;pous&eacute; le baron
+Valentin.</p>
+<p>&#8212;Un imb&eacute;cile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe
+peu. Quelle
+sont les relations du p&egrave;re et du fils? Le p&egrave;re est-il un
+homme dur, un
+vrai commer&ccedil;ant?</p>
+<p>&#8212;Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la m&egrave;re qui est la
+t&ecirc;te de la
+maison.</p>
+<p>&#8212;Mauvaise affaire!</p>
+<p>&#8212;Pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible
+g&eacute;n&eacute;ralement. Sais-tu si le fils est associ&eacute; ou
+int&eacute;ress&eacute; dans la
+maison, et s'il a la signature?</p>
+<p>&#8212;Je suis oblig&eacute; de te r&eacute;pondre que je n'en sais rien,
+je n'ai pas de
+relation dans la maison.</p>
+<p>Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche
+par-dessus
+sa jambe droite en haussant les &eacute;paules:</p>
+<p>&#8212;Comme on se fait sur les gens des id&eacute;es que la
+r&eacute;alit&eacute; d&eacute;molit,
+dit-elle. Ainsi te voil&agrave;, toi: tu es assur&eacute;ment un des
+hommes
+d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car
+apr&egrave;s avoir
+commenc&eacute; par &ecirc;tre l'avocat des actrices, des cocottes et
+des comtesses
+du demi-monde, ce qui personnellement avait des agr&eacute;ments, mais
+ce qui
+p&eacute;cuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat,
+c'est-&agrave;-dire, le
+conseil des gens de la finance et de la sp&eacute;culation; au lieu de
+plaider
+simplement pour eux comme tes confr&egrave;res, tu as fait leurs
+affaires, tu
+as &eacute;t&eacute; les arranger &agrave; Constantinople, &agrave;
+Vienne, &agrave; Londres, partout; il
+para&icirc;t que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es
+moqu&eacute;
+de ce qui &eacute;tait d&eacute;fendu ou permis, tu as
+&eacute;t&eacute; r&eacute;compens&eacute; de ton courage
+par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acqu&eacute;rir.
+Aujourd'hui, quand on parle de Riolle &agrave; quelqu'un, on vous
+r&eacute;pond
+invariablement: &laquo;C'est un malin&raquo;. Tu as la
+r&eacute;putation de conna&icirc;tre ton
+Paris comme pas un. Eh bien, je viens &agrave; toi, et tu me
+r&eacute;ponds que tu ne
+peux pas me r&eacute;pondre!</p>
+<p>Riolle se mit &agrave; rire de son rire chafouin en ouvrant
+largement ses
+l&egrave;vres minces, ce qui d&eacute;couvrit ses dents pointues comme
+celles d'un
+chat.</p>
+<p>&#8212;Que tu es bien femme, dit-il, une id&eacute;e te passe par la
+cervelle et
+tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier
+qu'il
+te fallait des renseignements pr&eacute;cis sur la maison
+Haupois-Daguillon, tu
+les aurais aujourd'hui.</p>
+<p>&#8212;Hier, je n'y pensais pas.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, donne-moi jusqu'&agrave; ce soir, et je te promets de te
+les porter
+pr&eacute;cis et circonstanci&eacute;s, tels que tu les veux en un mot.</p>
+<p>&#8212;Ce soir, c'est impossible.</p>
+<p>&#8212;Tu es cruelle.</p>
+<p>&#8212;J'aime mieux venir les chercher demain matin.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, soit.</p>
+<p>&#8212;Alors, adieu, &agrave; demain.</p>
+<p>&#8212;D&eacute;j&agrave;!</p>
+<p>&#8212;Il faut que je passe chez Horton.</p>
+<p>&#8212;Tu es malade?</p>
+<p>&#8212;Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.</p>
+<p>Et elle s'en alla chez son m&eacute;decin, auquel elle raconta ce
+qui lui &eacute;tait
+arriv&eacute; la veille, et qui lui &eacute;crivit l'ordonnance qu'elle
+d&eacute;sirait,&#8212;c'est-&agrave;-dire insignifante; puis, avant de
+rentrer, elle
+envoya une d&eacute;p&ecirc;che &agrave; ses gens &agrave;
+Saint-Germain, pour leur dire de revenir
+&agrave; Paris.</p>
+<p>Toutes ces pr&eacute;cautions prises, elle fit une gracieuse
+toilette de
+malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline
+blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse
+pr&egrave;s d'elle, elle attendit la visite de L&eacute;on.</p>
+<p>Elle l'attendit toute la journ&eacute;e, et elle se demandait s'il
+ne viendrait
+pas,&#8212;ce qui, &agrave; vrai dire, l'&eacute;tonnait
+prodigieusement,&#8212;lorsqu'&agrave; neuf
+heures du soir il arriva. Elle avait donn&eacute; des instructions pour
+qu'on
+le re&ccedil;&ucirc;t et qu'on ne re&ccedil;&ucirc;t que lui.</p>
+<p>Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir,
+lui
+prendre des mains son pardessus et le conduire pr&egrave;s de Cara.
+L'appartement n'avait plus le m&ecirc;me aspect que la veille, le salon
+&eacute;tait
+&eacute;clair&eacute; et les housses qui recouvraient les meubles
+avaient &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;es. Cependant ce n'&eacute;tait pas dans ce salon que se
+tenait Cara;
+elle &eacute;tait dans la chambre o&ugrave; il avait pass&eacute; une
+partie de la nuit
+pr&eacute;c&eacute;dente, allong&eacute;e sur une chaise longue,
+p&acirc;le et dolente.</p>
+<p>&#8212;Comme vous &ecirc;tes bon d'avoir pens&eacute; &agrave; moi,
+dit-elle en lui tendant la
+main, et que c'est g&eacute;n&eacute;reux &agrave; vous de venir faire
+visite &agrave; une malade
+chagrine et d&eacute;sagr&eacute;able!</p>
+<p>&#8212;Comment allez-vous?</p>
+<p>&#8212;Assez mal, et vous voyez tous les rem&egrave;des qu'Horton
+m'ordonne; j'ai
+fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.</p>
+<p>&#8212;Sans faire de m&eacute;decine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter
+mon
+rem&egrave;de; en venant, j'ai pass&eacute; par le cirque; Otto n'a
+rien et Zabette en
+sera quitte pour la peur.</p>
+<p>&#8212;Mais vous avez donc toutes les d&eacute;licatesses du coeur aussi
+bien que de
+l'esprit, s'&eacute;cria-t-elle d'une voix &eacute;mue; j'envie la
+femme que vous
+aimez; comme elle doit &ecirc;tre heureuse!</p>
+<p>&#8212;Je n'aime personne.</p>
+<p>&#8212;C'est impossible.</p>
+<p>Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.</p>
+<p>Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins
+l&eacute;g&egrave;rement, plus ou moins
+spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout
+diff&eacute;rent prenait naissance dans le vestibule.</p>
+<p>Peu de temps apr&egrave;s l'arriv&eacute;e de L&eacute;on, le timbre
+avait retenti, et un
+homme &agrave; mine r&eacute;barbative s'&eacute;tait
+pr&eacute;sent&eacute;: c'&eacute;tait un cr&eacute;ancier,
+l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que
+trop bien.</p>
+<p>&#8212;Je veux voir votre ma&icirc;tresse, dit-il, je sais qu'elle est
+revenue; en
+passant j'ai aper&ccedil;u les fen&ecirc;tres &eacute;clair&eacute;es
+et je suis mont&eacute;.</p>
+<p>&Agrave; cela Louise r&eacute;pondit que sa ma&icirc;tresse ne
+pouvait recevoir; mais
+Carbans n'&eacute;tait pas homme &agrave; se laisser ainsi
+&eacute;conduire; il connaissait
+la mani&egrave;re d'arriver aupr&egrave;s des d&eacute;biteurs les plus
+r&eacute;calcitrants.</p>
+<p>&#8212;Votre ma&icirc;tresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire
+que si
+demain je n'ai pas un fort &agrave;-compte, je la poursuis &agrave;
+outrance et la
+fais vendre.</p>
+<p>&#8212;Je le dirai &agrave; madame.</p>
+<p>&#8212;Non pas vous, mais moi en face; &ccedil;a la touchera et la fera se
+remuer.</p>
+<p>Il avait &eacute;lev&eacute; la voix et il commen&ccedil;ait
+&agrave; crier fort lorsque Louise, qui
+&eacute;tait une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de
+son
+m&eacute;tier, se posa le doigt sur les l&egrave;vres, en faisant signe
+&agrave; Carbans
+qu'il ne fallait pas parler si haut:</p>
+<p>&#8212;Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas aupr&egrave;s de
+madame,
+c'est que quelqu'un est avec elle.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un s&eacute;rieux, il
+s'attendrira.</p>
+<p>&#8212;S'il est s&eacute;rieux, tenez, jugez-en vous-m&ecirc;me.</p>
+<p>Et, allant au pardessus de L&eacute;on, elle prit dans la poche de
+c&ocirc;t&eacute; un
+petit carnet, dont on voyait le coin en argent se d&eacute;tacher sur
+le noir
+du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle pr&eacute;senta
+&agrave; Carbans:</p>
+<p>&#8212;Trouvez-vous ce nom-l&agrave; s&eacute;rieux? dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Bigre! fit-il en souriant, mes compliments &agrave; votre
+ma&icirc;tresse.</p>
+<p>Puis tout &agrave; coup se ravisant:</p>
+<p>&#8212;Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?</p>
+<p>&#8212;Parce que &ccedil;a ne fait que commencer.</p>
+<p>&#8212;Et si &ccedil;a ne dure pas?</p>
+<p>&#8212;Le meilleur moyen que &ccedil;a ne dure pas, c'est de l'effrayer
+d&egrave;s le
+d&eacute;but; si cela vous para&icirc;t adroit, entrez, je me retire de
+devant la
+porte.</p>
+<p>&#8212;Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un
+&agrave;-compte,
+mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital,
+int&eacute;r&ecirc;ts et frais;
+et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ...
+&agrave;
+boulet rouge. Dites bien cela &agrave; votre charmante ma&icirc;tresse.
+Huit jours,
+pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>VI</h3>
+<br />
+<p>L&eacute;on ne se contenta pas de cette seule visite &agrave; Cara;
+apr&egrave;s la premi&egrave;re
+il en fit une seconde, apr&egrave;s la seconde une troisi&egrave;me.</p>
+<p>N'&eacute;taient-elles pas justifi&eacute;es par l'&eacute;tat
+maladif dans lequel elle se
+trouvait; cette chute lui avait r&eacute;ellement caus&eacute; une
+violente &eacute;motion,
+et cela &eacute;tait apr&egrave;s tout bien naturel.</p>
+<p>Et puis pourquoi n'aurait-il pas &eacute;t&eacute; sinc&egrave;re
+avec lui-m&ecirc;me? il avait
+plaisir &agrave; la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il
+avait
+connues jusqu'&agrave; ce jour.</p>
+<p>Discr&egrave;te, intelligente, instruite, causant de tout avec
+&agrave;-propos et
+mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu,
+beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les
+choses
+d'une fa&ccedil;on amusante, avec malice sans m&eacute;chancet&eacute;,
+d&eacute;licate dans ses
+go&ucirc;ts, distingu&eacute;e dans ses mani&egrave;res,
+c'&eacute;tait, &agrave; ses yeux, une vraie
+femme du monde avec laquelle on aurait la libert&eacute; de tout dire
+et de
+tout risquer, &agrave; la seule condition d'y mettre un certain tour.
+Avec cela
+mieux que jolie, et faite de la t&ecirc;te aux pieds pour provoquer le
+d&eacute;sir,
+mais en le contenant par un air de d&eacute;cence et un charme naturel
+qui
+&eacute;taient un aiguillon de plus et non des moins forts.</p>
+<p>Chaque fois que L&eacute;on la quittait, elle lui disait &agrave;
+demain, et le
+lendemain il revenait; le premier jour, il &eacute;tait arriv&eacute;
+&agrave; neuf heures,
+le second &agrave; huit heures et demie, le troisi&egrave;me &agrave;
+six heures, le
+quatri&egrave;me &agrave; cinq heures, et, apr&egrave;s deux heures de
+conversation qui
+avaient pass&eacute; sans qu'il e&ucirc;t conscience du temps, il
+&eacute;tait rest&eacute; &agrave; d&icirc;ner
+avec elle, sans fa&ccedil;on, en ami, pour continuer leur entretien, et
+ce
+jour-l&agrave; il ne s'&eacute;tait retir&eacute; qu'&agrave; deux
+heures du matin. Et alors,
+marchant par les rues d&eacute;sertes et silencieuses, il
+s'&eacute;tait dit
+tr&egrave;s-franchement qu'il &eacute;prouvait plus, beaucoup plus que
+du plaisir &agrave; la
+voir.</p>
+<p>Depuis la disparition de Madeleine, il avait v&eacute;cu fort
+m&eacute;lancoliquement,
+ne s'int&eacute;ressant &agrave; rien, et portant partout un ennui
+insupportable aussi
+bien &agrave; lui-m&ecirc;me qu'aux autres.</p>
+<p>Et voil&agrave; que pour la premi&egrave;re fois depuis cette
+&eacute;poque il retrouvait de
+l'entrain, de la bonne humeur; voil&agrave; que pour la premi&egrave;re
+fois le temps
+passait sans qu'il compt&acirc;t les heures en b&acirc;illant.</p>
+<p>Qui avait op&eacute;r&eacute; ce miracle?</p>
+<p>Cara.</p>
+<p>Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient
+&eacute;t&eacute;
+pour lui si vides ces journ&eacute;es, si longues, si p&eacute;nibles,
+qu'il avait
+vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait
+infailliblement
+s'il se refusait &agrave; ce que Cara les rempl&icirc;t, comme depuis
+quelques jours
+elle les remplissait.</p>
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, le sentiment qu'il avait
+&eacute;prouv&eacute; et qu'il &eacute;prouvait toujours
+pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'&eacute;tait point de ceux
+qui
+commandent la fid&eacute;lit&eacute;. Cara ferait-elle qu'il
+gard&acirc;t ce souvenir moins
+vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait
+d&ucirc;
+revoir Madeleine dans un temps d&eacute;termin&eacute;, la situation
+serait bien
+diff&eacute;rente; mais la reverrait-il, jamais? De m&ecirc;me, cette
+situation
+serait toute diff&eacute;rente, si elle l'avait aim&eacute;, comme elle
+le serait
+aussi s'il lui avait avou&eacute; son amour et si tous deux avaient
+&eacute;chang&eacute; un
+engagement, une promesse, ou tout simplement une esp&eacute;rance. Mais
+non,
+les choses entre eux ne s'&eacute;taient point pass&eacute;es de cette
+mani&egrave;re; il n'y
+avait eu rien de pr&eacute;cis; et il &eacute;tait tr&egrave;s-possible
+que Madeleine ne se
+dout&acirc;t m&ecirc;me pas de l'amour qu'elle avait inspir&eacute;.
+Alors, s'ils se
+revoyaient jamais, ce qui &eacute;tait au moins probl&eacute;matique,
+dans quelles
+dispositions Madeleine serait-elle &agrave; son &eacute;gard?
+N'aimerait-elle pas? Ne
+serait-elle pas mari&eacute;e? Qui pourrait lui en faire un reproche?
+Pas lui
+assur&eacute;ment, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et
+qu'il
+voulait la prendre pour femme.</p>
+<p>Raisonnant ainsi, il &eacute;tait arriv&eacute; devant sa porte;
+mais, au lieu
+d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de
+Rivoli. Paris endormi &eacute;tait d&eacute;sert, et de loin en loin
+seulement on
+rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux
+comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se
+d&eacute;tachaient en noir.</p>
+<p>Il &eacute;tait arriv&eacute; au bout des arcades, il revint vers sa
+maison, mais en
+prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de
+marcher et de respirer l'air frais de la rivi&egrave;re.</p>
+<p>Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir?
+Aucun. Au
+moins il n'en voyait pas, car si s&eacute;duisante que f&ucirc;t Cara,
+ce n'&eacute;tait pas
+une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa
+vie;&#8212;malgr&eacute;
+toutes ses qualit&eacute;s, et il les voyait nombreuses, elle ne serait
+toujours et ne pourrait &ecirc;tre jamais que Cara.</p>
+<p>Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux
+profonds
+qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'&eacute;taient
+plong&eacute;s dans les
+siens.</p>
+<p>Et &agrave; cette pens&eacute;e, malgr&eacute; la fra&icirc;cheur du
+matin et le brouillard de la
+rivi&egrave;re qui le p&eacute;n&eacute;traient, une bouff&eacute;e de
+chaleur lui monta &agrave; la t&ecirc;te
+et son coeur battit plus vite.</p>
+<p>Si l'heure n'avait pas &eacute;t&eacute; si avanc&eacute;e, il
+serait retourn&eacute; chez elle;
+mais d&eacute;j&agrave; l'aube blanchissait les toits du
+Palais-Bourbon, et dans les
+tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris
+d'oiseaux; ce n'&eacute;tait vraiment pas le moment d'aller sonner
+&agrave; la porte
+d'une femme endormie depuis deux heures d&eacute;j&agrave;.</p>
+<p>Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; l&agrave; il prit une voiture
+et se fit
+conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener
+n'importe o&ugrave; dans les all&eacute;es du bois.</p>
+<p>&Agrave; neuf heures seulement, il se fit ramener &agrave; Paris,
+boulevard
+Malesherbes.</p>
+<p>Cara n'&eacute;tait pas encore lev&eacute;e bien entendu, mais
+Louise ne fit aucune
+difficult&eacute; pour aller la r&eacute;veiller et lui dire que M.
+L&eacute;on
+Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.</p>
+<p>Moins de deux minutes apr&egrave;s son entr&eacute;e Cara le
+rejoignait, v&ecirc;tue d'un
+simple peignoir:</p>
+<p>&#8212;Eh bien! s'&eacute;cria-t-elle d'une vois tremblante, que se
+passe-t-il donc?</p>
+<p>Mais il lui montra un visage souriant.</p>
+<p>Alors elle le regarda curieusement de la t&ecirc;te aux pieds, ne
+comprenant
+rien au d&eacute;sordre de sa toilette et &agrave; la poussi&egrave;re
+qui couvrait ses
+bottines.</p>
+<p>&#8212;D'o&ugrave; venez-vous donc? demanda-t-elle.</p>
+<p>&#8212;Du bois de Boulogne, o&ugrave; j'ai pass&eacute; la nuit.</p>
+<p>&#8212;Ah! mon Dieu!</p>
+<p>&#8212;Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de
+conscience,&#8212;de
+la mienne, que j'ai fait s&eacute;rieusement dans le recueillement et
+le
+silence.</p>
+<p>&#8212;Vous ne me rassurez pas du tout.</p>
+<p>&#8212;C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si
+vous voulez bien m'entendre.</p>
+<p>Et, la prenant par la main, il la fit asseoir pr&egrave;s de lui,
+devant lui:</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqu&eacute;
+que je suis
+parti d'ici hier soir fort troubl&eacute;, profond&eacute;ment
+&eacute;mu: ce trouble et
+cette &eacute;motion &eacute;taient caus&eacute;s par un sentiment qui
+a pris naissance dans
+mon coeur. Avant de m'abandonner &agrave; ce sentiment, j'ai voulu
+sonder sa
+profondeur et &eacute;prouver quelle &eacute;tait sa solidit&eacute;;
+voil&agrave; pourquoi j'ai
+pass&eacute; la nuit &agrave; marcher en m'interrogeant, et &ccedil;a
+&eacute;t&eacute; seulement quand
+j'ai &eacute;t&eacute; fix&eacute;, bien fix&eacute;, que je me suis
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; venir vous voir si
+matin pour vous dire ... que je vous aime.</p>
+<p>Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne,
+la
+porta &agrave; son coeur comme si elle venait d'y ressentir une
+douleur; en
+m&ecirc;me temps, elle regarda L&eacute;on avec un sourire plein de
+tristesse:</p>
+<p>&#8212;J'aurais tant voulu &ecirc;tre Hortense pour vous! dit-elle
+apr&egrave;s un moment
+de silence, et n'&ecirc;tre que Hortense; mais, h&eacute;las! il
+para&icirc;t que cela
+&eacute;tait impossible, m&ecirc;me pour un homme d&eacute;licat tel
+que vous, puisque c'est
+&agrave; Cara que vous venez de parler.</p>
+<p>&#8212;Mais je vous jure....</p>
+<p>Elle ne le laissa pas continuer.</p>
+<p>&#8212;Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres
+&agrave; votre
+place seraient venus &agrave; moi et m'auraient dit: &laquo;Vous me
+plaisez, Cara;
+combien me demandez-vous par mois pour &ecirc;tre ma
+ma&icirc;tresse?&raquo; Vous &ecirc;tes
+trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez
+parl&eacute; d'un
+sentiment n&eacute; dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous
+m'aimiez. Je
+suis touch&eacute;e de vos paroles; mais, pour &ecirc;tre franche, je
+dois dire que
+j'en suis pein&eacute;e aussi. Il me semble que l'amour ne na&icirc;t
+point ainsi et
+ne s'affirme pas si vite: le go&ucirc;t peut-&ecirc;tre, le caprice
+peut-&ecirc;tre aussi,
+mais non, &agrave; coup s&ucirc;r, un sentiment s&eacute;rieux.</p>
+<p>De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de
+tristesse
+dont il avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; frapp&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que
+je
+le d&eacute;daigne. J'en suis vivement touch&eacute;e au contraire,
+j'en suis fi&egrave;re,
+car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis
+le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui
+sont n&eacute;s en moi. D'autres na&icirc;tront-ils plus tard? Je ne
+sais: cela est
+possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je
+connais vous &ecirc;tes celui vers qui je me sens la plus tendrement
+attir&eacute;e.
+Mais l'heure n'a pas sonn&eacute; de mettre ma main dans la
+v&ocirc;tre, et j'esp&egrave;re
+que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter &agrave; mes
+l&egrave;vres un
+langage qui ne viendrait pas de mon coeur. &Agrave; ma place, une
+coquette vous
+dirait peut-&ecirc;tre qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de
+votre
+amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au
+contraire,
+parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.</p>
+<p>Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:</p>
+<p>&#8212;Et j'ajoute: faites-vous aimer.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>VII</h3>
+<br />
+<p>Contrairement &agrave; ce qui se voit le plus souvent dans le monde
+auquel Cara
+appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, &eacute;tait
+laide et
+d'une laideur repoussante qui inspirait la r&eacute;pulsion ou la
+piti&eacute;, selon
+qu'on &eacute;tait dur ou compatissant aux infortunes d'autrui.</p>
+<p>Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la
+petite v&eacute;role avait d&eacute;figur&eacute;e, ce n'&eacute;tait
+point par un sentiment de
+prudente jalousie ou pour avoir &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s un
+repoussoir donnant toute
+sa valeur &agrave; son teint blanc, velout&eacute;, vraiment superbe,
+qui pour le
+grain de la peau (la p&acirc;te comme diraient les peintres), rappelait
+les
+p&eacute;tales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de
+ces
+pr&eacute;cautions, sachant bien ce qu'elle &eacute;tait, et
+connaissant sa puissance
+mieux que personne pour l'avoir mainte fois exerc&eacute;e et
+&eacute;prouv&eacute;e jusqu'&agrave;
+l'extr&ecirc;me.</p>
+<p>Si elle avait accept&eacute; pour femme de chambre cette fille
+laide, &ccedil;a avait
+&eacute;t&eacute; par piti&eacute;, par sentiment familial et aussi par
+int&eacute;r&ecirc;t. Louise en
+effet &eacute;tait sa cousine et elles avaient &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;es ensemble; mais
+tandis qu'Hortense se rendait &agrave; Paris pour y devenir Cara,
+Louise
+restait dans son village pour y travailler et y gagner
+honn&ecirc;tement sa
+vie comme couturi&egrave;re. Par malheur, au moment o&ugrave; Louise
+allait se marier
+avec un gar&ccedil;on qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu
+la petite
+v&eacute;role qui l'avait si bien d&eacute;figur&eacute;e, que
+lorsqu'elle avait &eacute;t&eacute; gu&eacute;rie,
+son fianc&eacute; n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait
+&eacute;pous&eacute; une autre
+jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait f&ucirc;t enceinte de
+cinq mois.
+Louise avait alors quitt&eacute; son village, o&ugrave; elle
+&eacute;tait devenue un objet de
+ris&eacute;e et de moquerie pour tous, et elle &eacute;tait
+arriv&eacute;e aupr&egrave;s de sa
+cousine Hortense, &agrave; ce moment ma&icirc;tresse en titre du duc de
+Carami,&#8212;c'est-&agrave;-dire une puissance.</p>
+<p>Si la mis&egrave;re et les hontes des ann&eacute;es de jeunesse
+avaient tremp&eacute; le
+coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas
+pourtant ferm&eacute; aux sentiments de la famille: Louise &eacute;tait
+sa camarade,
+son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait
+apprendre &agrave; coiffer, &agrave; habiller, &agrave; servir &agrave;
+table, et apr&egrave;s avoir pay&eacute;
+ses couches et envoy&eacute; son enfant en nourrice en se chargeant de
+toutes
+les d&eacute;penses, elle l'avait prise pour femme de chambre.</p>
+<p>Femme de chambre devant les &eacute;trangers, attentive, polie et
+respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie,
+lorsqu'elle &eacute;tait en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec sa
+ma&icirc;tresse, en r&eacute;alit&eacute; sa
+cousine, et une amie d&eacute;vou&eacute;e, une sorte d'associ&eacute;e
+qui avait son
+franc-parler pour conseiller, bl&acirc;mer ou approuver librement, sans
+m&eacute;nagements, comme si elle soutenait ses propres
+int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+<p>Cependant il &eacute;tait rare qu'elle en us&acirc;t pour interroger
+Cara ou pour
+aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle
+se
+contentait de r&eacute;pondre &agrave; ce qu'on lui demandait, ne
+prenant directement
+la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient.</p>
+<p>Les menaces de Carbans lui parurent de nature &agrave;
+l&eacute;gitimer une
+intervention &eacute;nergique. Bien entendu, elle avait racont&eacute;
+&agrave; Cara la
+visite de l'usurier, puis elle avait racont&eacute; aussi comment elle
+avait pu
+le renvoyer, gr&acirc;ce au bienheureux pardessus de L&eacute;on, et
+naturellement
+elle avait cru que les 27,500 francs seraient vers&eacute;s avant le
+d&eacute;lai de
+huit jours fix&eacute; comme date fatale; mais, &agrave; son grand
+&eacute;tonnement, elle
+avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le
+versement de ces 27,500 francs d&ucirc;t se faire prochainement.</p>
+<p>Et comme elle consid&eacute;rait qu'il y avait urgence, elle se
+d&eacute;cida &agrave;
+intervenir la veille du jour o&ugrave; Carbans devait se
+pr&eacute;senter, pr&ecirc;t &agrave;
+tirer &agrave; boulet rouge, suivant son expression, s'il
+n'&eacute;tait pas pay&eacute;.
+Pour cela elle attendit le d&eacute;part de L&eacute;on, et comme il
+s'en alla &agrave; deux
+heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle
+aborda l'entretien en aidant Cara &agrave; se d&eacute;shabiller.</p>
+<p>&#8212;Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Je ne l'ai pas oubli&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Tu as des fonds?</p>
+<p>&#8212;Pas le premier sou.</p>
+<p>&#8212;Mais alors?</p>
+<p>&#8212;Alors il sera pay&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Avec quoi? par qui?</p>
+<p>&#8212;Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne
+puis
+pr&eacute;ciser. Par qui? Par M. L&eacute;on Haupois-Daguillon qui sort
+d'ici.</p>
+<p>&#8212;Alors il paye d'avance, M. L&eacute;on Haupois-Daguillon?</p>
+<p>&#8212;Parbleu! M. L&eacute;on Haupois est d'une esp&egrave;ce
+particuli&egrave;re, l'esp&egrave;ce
+sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met
+toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour
+conduire les gens, il n'y a qu'&agrave; chercher et &agrave; trouver
+leur grand
+ressort; une fois qu'on les tient par l&agrave;, on les manoeuvre comme
+on
+veut.&#8212;Ne me tire pas les cheveux.&#8212;Si j'avais brusqu&eacute; les choses
+de
+telle sorte que L&eacute;on, mon amant depuis deux ou trois jours
+seulement,
+e&ucirc;t d&ucirc; payer 27,500 francs &agrave; Carbans, il e&ucirc;t
+tr&egrave;s-probablement &eacute;t&eacute;
+bless&eacute;, et il e&ucirc;t tr&egrave;s-bien pu se dire que je ne
+l'avais accept&eacute; que
+pour battre monnaie sur son amour;&#8212;de l&agrave;, r&eacute;flexion,
+d&eacute;ception,
+humiliation et finalement s&eacute;paration dans un temps plus ou moins
+rapproch&eacute;. Or, cette s&eacute;paration je n'en veux pas.</p>
+<p>&#8212;Mais Carbans?</p>
+<p>&#8212;Carbans viendra demain &agrave; neuf heures, L&eacute;on sera avec
+moi; tu d&eacute;fendras
+ma porte de mani&egrave;re &agrave; ce que Carbans
+exasp&eacute;r&eacute; te mette de c&ocirc;t&eacute;, et
+entre quand m&ecirc;me. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la
+col&egrave;re
+l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me r&eacute;clamera son
+argent
+grossi&egrave;rement en me reprochant de ne pas avoir us&eacute; du
+d&eacute;lai qu'il
+m'avait donn&eacute; pour me procurer les fonds. Alors, si L&eacute;on
+est l'homme que
+je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans
+s'en ira avec la promesse d'&ecirc;tre pay&eacute; le lendemain par
+l'h&eacute;ritier de la
+maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel
+sera le r&eacute;sultat de cette sc&egrave;ne due au hasard seul? Ce
+sera de prouver &agrave;
+L&eacute;on que je ne suis pas une femme d'argent, et que, m&ecirc;me
+sous le coup de
+poursuites qui me menacent d'&ecirc;tre chass&eacute;e d'ici, je ne
+c&egrave;de pas &agrave;
+l'int&eacute;r&ecirc;t. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, il sera heureux
+et fier, n'&eacute;tant pas mon
+amant, de m'avoir donn&eacute; cette marque de son amour. Enfin je
+pourrai &ecirc;tre
+touch&eacute;e de cette marque d'amour et l'en r&eacute;compenser, ce
+qui simplifiera
+et ennoblira le d&eacute;no&ucirc;ment. Sois tranquille, nous sommes
+dans une bonne
+voie, et la situation va changer.</p>
+<p>&#8212;Il &eacute;tait temps.</p>
+<p>&#8212;Il n'&eacute;tait pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos
+changements, qui
+iront du haut en bas de l'&eacute;chelle, tu renverras demain
+Fran&ccedil;oise; elle
+nous a fait l'autre jour un d&icirc;ner que L&eacute;on a trouv&eacute;
+ex&eacute;crable, et comme
+il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin
+de me choisir un vrai cordon bleu, L&eacute;on est sensible aux
+satisfactions
+que donne la table. J'&eacute;tudierai son go&ucirc;t; il me faut
+quelqu'un qui soit
+en &eacute;tat non-seulement de le contenter, mais, ce qui est
+autrement
+important, de lui donner des id&eacute;es. Tu payeras &agrave;
+Fran&ccedil;oise ses huit
+jours.</p>
+<p>&#8212;Sois tranquille, je n'aurai pas de peine &agrave; la renvoyer, elle
+ne
+demande que cela.</p>
+<p>&#8212;De quoi se plaint-elle?</p>
+<p>&#8212;De tout, du vin qu'on prend &agrave; mesure et au litre, du charbon
+qu'on
+ach&egrave;te au sac plomb&eacute;, mais principalement de la viande
+que tu veux qu'on
+aille chercher &agrave; la Halle en ne prenant que celle de basse
+qualit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-&ecirc;tre;
+moi j'ai
+d&icirc;n&eacute; pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux
+gar&ccedil;ons de
+salle des Invalides pour deux sous.</p>
+<p>&#8212;Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire
+&agrave;
+la concierge: &laquo;Il n'y a rien &agrave; faire ici, madame est trop
+bonne pour sa
+famille, elle veut qu'on lui donne les restes.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne
+se
+plaignent pas que la viande est de basse qualit&eacute;. Tu me
+d&eacute;barrasseras
+donc de Fran&ccedil;oise.</p>
+<p>&#8212;Celle qui la remplacera sera peut-&ecirc;tre aussi difficile
+qu'elle; une
+cuisini&egrave;re &eacute;conome ne se trouve pas du premier coup.</p>
+<p>&#8212;On ne fera plus d'&eacute;conomie, sans rien gaspiller on prendra
+le
+meilleur; tu veilleras &agrave; cela. Mais assez pour aujourd'hui, il
+se fait
+tard.</p>
+<p>Et Cara se mit au lit.</p>
+<p>Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait pr&eacute;vu, arriva
+pendant
+qu'elle &eacute;tait en t&ecirc;te en t&ecirc;te avec L&eacute;on, et,
+comme elle l'avait pr&eacute;vu
+aussi, exasp&eacute;r&eacute; par Louise il for&ccedil;a la porte du
+salon o&ugrave; il entra la
+menace &agrave; la bouche.</p>
+<p>Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en
+quelques
+paroles il dit tout ce qu'il avait &agrave; dire: on lui devait 27,500
+francs,
+il les voulait, et puisque le d&eacute;lai de huit jours qu'il avait
+accord&eacute;
+n'avait servi &agrave; rien, il allait commencer des poursuites
+vigoureuses.</p>
+<p>Ce fut alors &agrave; L&eacute;on de se lever et d'intervenir.</p>
+<p>En cela encore Cara ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;e dans ses
+pr&eacute;visions.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit
+L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; qui ai-je l'honneur de parler?</p>
+<p>&#8212;Haupois-Daguillon.</p>
+<p>Carbans, qui ne saluait gu&egrave;re, s'inclina tout bas.</p>
+<p>&#8212;Je suis &agrave; vos ordres.</p>
+<p>Mais Cara &agrave; son tour se mit entre eux, et tirant L&eacute;on
+par la main, elle
+l'emmena dans l'embrasure d'une fen&ecirc;tre:</p>
+<p>&#8212;Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous
+m&ecirc;lez pas de
+cela; n'ajoutez pas la honte &agrave; mes regrets.</p>
+<p>&#8212;C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal jug&eacute;; si
+vous avez
+un peu d'amiti&eacute; pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un
+moment
+avec cet homme.</p>
+<p>&#8212;Mais....</p>
+<p>&#8212;Je vous en prie.</p>
+<p>Il fallut bien qu'elle c&eacute;d&acirc;t et qu'elle se
+retir&acirc;t dans sa chambre.</p>
+<p>Alors L&eacute;on revint vers Carbans qui avait abandonn&eacute; son
+attitude
+provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et
+surtout
+beaucoup plus conciliante.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, dit L&eacute;on, j'ai l'honneur d'&ecirc;tre l'ami de la
+personne que
+vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces
+soient mises &agrave; ex&eacute;cution; si les 27,500 francs que vous
+r&eacute;clamez sont
+dus l&eacute;gitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre
+jusqu'&agrave;
+demain et d'ici l&agrave;, vous contenter de mon engagement, de ma
+parole?</p>
+<p>&#8212;Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain
+jusqu'&agrave;
+six heures.</p>
+<p>Et, sans en dire davantage, il d&eacute;posa sa carte sur le coin de
+la table,
+qui se trouvait &agrave; port&eacute;e de sa main.</p>
+<p>Cependant ce ne f&ucirc;t que le surlendemain que L&eacute;on paya
+ces 27,500 francs,
+car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procur&acirc;t, ce
+qui &eacute;tait
+assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des
+relations avec ceux qui pr&ecirc;tent ordinairement aux jeunes gens.</p>
+<p>Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien
+cocher
+nomm&eacute; Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de
+Suresnes et
+propri&eacute;taire de quelques chevaux de courses, qui procurait de
+l'argent,
+sans pr&eacute;lever de trop grosses commissions ni de trop gros
+int&eacute;r&ecirc;ts, aux
+gens du monde riches et bien &eacute;tablis qui se trouvaient par
+hasard g&ecirc;n&eacute;s.</p>
+<p>Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait
+pr&ecirc;t&eacute;es &agrave; 6 pour 100 seulement &agrave; M.
+Haupois-Daguillon puisqu'il n'y
+avait pas de risques &agrave; courir, mais il ne les avait pas, ces
+sommes, et
+l'argent &eacute;tait bien dur et bien difficile &agrave; trouver.</p>
+<p>Bref, contre six billets s'&eacute;levant au chiffre total de 60,000
+francs, il
+put pr&ecirc;ter &agrave; L&eacute;on une somme de 50,000 francs, et
+encore f&ucirc;t-ce seulement
+pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+difficile &agrave; prouver, cependant son b&eacute;n&eacute;fice
+n'&eacute;tait pas aussi gros
+qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait
+&eacute;t&eacute; oblig&eacute; de
+pr&eacute;lever dessus une somme de 2,000 francs offerte &agrave; Cara
+pour la
+remercier de lui avoir procur&eacute; la connaissance de M.
+Haupois-Daguillon,
+qui, il fallait l'esp&eacute;rer, pourrait devenir avantageuse.</p>
+<p>Sur les 50,000 francs qu'il re&ccedil;ut, L&eacute;on paya les
+27,500 francs dus &agrave;
+Carbans, offrit &agrave; Cara une parure et garda 12,000 francs pour
+ses
+d&eacute;penses courantes qui naturellement allaient &ecirc;tre un peu
+plus fortes
+que par le pass&eacute;.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>VIII</h3>
+<br />
+<p>Une femme en vue comme l'&eacute;tait Cara ne prend pas un amant
+sans que cela
+devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et m&ecirc;me
+sans
+que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires,
+en
+fassent ce qu'ils appellent une indiscr&eacute;tion.</p>
+<p>Bient&ocirc;t tout Paris, le tout Paris qui s'int&eacute;resse
+&agrave; ces cancans, sut que
+L&eacute;on Haupois-Daguillon (&#8212;Le fils du bijoutier de la rue
+Royale?&#8212;Lui-m&ecirc;me.) &eacute;tait l'amant de Cara (&#8212;Celle qui a
+&eacute;t&eacute; la
+ma&icirc;tresse du duc de Carami?&#8212;Elle-m&ecirc;me.); et alors, pendant
+quelques
+jours, cela devint un sujet de conversation.</p>
+<p>&#8212;Il &eacute;tait temps.</p>
+<p>Comme cela arrive presque toujours, la derni&egrave;re personne qui
+apprit la
+liaison de Cara et de L&eacute;on fut celle qui avait le plus grand
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+la conna&icirc;tre,&#8212;c'est-&agrave;-dire &laquo;le papa&raquo;.</p>
+<p>Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui
+se
+passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait &laquo;des lorettes
+ou des
+courtisanes&raquo;. Bel homme et g&acirc;t&eacute; en sa jeunesse par
+des succ&egrave;s qui
+s'&eacute;taient continu&eacute;s jusque dans son &acirc;ge m&ucirc;r,
+il n'avait jamais compris
+qu'on se comm&icirc;t avec des femmes &laquo;qui font marchandise de
+leur amour&raquo;. &Agrave;
+quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.</p>
+<p>Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour &agrave; ses
+oreilles; alors il
+voulut tout naturellement savoir s'il &eacute;tait fond&eacute;, et
+comme il lui &eacute;tait
+difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la r&eacute;ponse la
+plus
+pr&eacute;cise, c'est-&agrave;-dire L&eacute;on, il s'en expliqua avec
+son ami Byasson, qui
+devait avoir des renseignements &agrave; ce sujet.</p>
+<p>En effet, bien que Byasson n'e&ucirc;t pas de relations dans le
+monde de Cara,
+il savait &agrave; peu pr&egrave;s ce qui s'y passait, comme il savait
+ce qui se
+passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus
+qu'&agrave;
+celui des cocottes, simplement en qualit&eacute; de curieux qui veut
+&ecirc;tre
+inform&eacute; de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette
+curiosit&eacute;, il
+ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne
+plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets
+d'un
+ordre tout autre, sur tout ce qui touchait &agrave; la
+litt&eacute;rature, &agrave; la
+peinture, &agrave; la musique. Bien qu'il ne f&ucirc;t qu'un
+commer&ccedil;ant, il ne
+laissait pas para&icirc;tre un livre nouveau un peu important sans le
+lire, et
+sans se faire lui-m&ecirc;me,&#8212;et l'un des premiers,&#8212;une opinion
+&agrave; son sujet
+dont rien plus tard ne le faisait d&eacute;mordre, pas plus
+l'&eacute;loge que le
+bl&acirc;me. Dans tous les bureaux de location des
+th&eacute;&acirc;tres de Paris, son nom
+&eacute;tait inscrit pour qu'on lui r&eacute;serva un fauteuil
+d'orchestre aux
+premi&egrave;res repr&eacute;sentations, et pour savoir s'il devait
+rire, pleurer ou
+applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en
+ce jour-l&agrave; s&eacute;rieux et r&eacute;serv&eacute;s comme des
+augures qui croient &agrave; leur
+sacerdoce, lui e&ucirc;t r&eacute;v&eacute;l&eacute; leurs sentiments.
+Avant que le Salon de
+peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient
+y
+figurer; il avait &eacute;t&eacute; les voir dans les ateliers, il
+avait caus&eacute; avec
+les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute
+faite des journaux ou des gens du m&eacute;tier. Toutes les fois qu'une
+vente
+int&eacute;ressante avait lieu &agrave; l'h&ocirc;tel des
+commissaires-priseurs, il recevait
+un des premiers catalogues tir&eacute;s, et s'il n'assistait point
+&agrave; toutes les
+vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui
+m&eacute;ritaient
+une visite. O&ugrave; trouvait-il du temps pour cela? C'&eacute;tait un
+prodige; et
+cependant il en trouvait, de m&ecirc;me qu'il en trouvait encore pour
+arriver
+presque chaque jour &agrave; la fin du d&eacute;jeuner de M. et madame
+Haupois-Daguillon, de fa&ccedil;on &agrave; prendre une tasse de
+caf&eacute; avec eux;&#8212;il
+est vrai que la famille Haupois-Daguillon &eacute;tait sa famille
+&agrave; lui qui ne
+s'&eacute;tait point mari&eacute;, comme L&eacute;on et Camille
+&eacute;taient ses enfants; et il
+est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si
+avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.</p>
+<p>Personne mieux que lui assur&eacute;ment n'&eacute;tait en
+&eacute;tat de savoir ce qu'&eacute;tait
+cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans
+jamais s'inqui&eacute;ter d'elle, et qui maintenant, disait-on,
+&eacute;tait la
+ma&icirc;tresse de son fils.</p>
+<p>Au premier mot, il fut &eacute;vident que Byasson pourrait
+r&eacute;pondre s'il le
+voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout &agrave;
+fait
+significative.</p>
+<p>&#8212;Vous savez qu'elle est la ma&icirc;tresse de L&eacute;on? demanda
+M. Haupois.</p>
+<p>&#8212;On le dit; mais je n'en sais rien.</p>
+<p>&#8212;Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une
+mercuriale
+&agrave; mon fils en m'apprenant ce que vous savez. &Agrave; vrai dire,
+et tout &agrave; fait
+entre nous, je ne suis pas f&acirc;ch&eacute; de cette liaison.</p>
+<p>&#8212;Ah! vraiment.</p>
+<p>&#8212;Entendons-nous: certainement je suis offusqu&eacute; de voir un
+homme comme
+L&eacute;on, beau gar&ccedil;on, intelligent, distingu&eacute;, mon
+fils, qui pourrait
+prendre des ma&icirc;tresses o&ugrave; il voudrait, devenir l'amant
+d'une lorette,
+d'une courtisane &agrave; la mode; oui, tr&egrave;s-certainement cela
+me blesse; mais
+enfin, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, ce n'est pas sans un sentiment de
+soulagement
+que je vois L&eacute;on &eacute;chapper &agrave; l'influence sous
+laquelle il &eacute;tait;&#8212;Cara le
+gu&eacute;rira de Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses &agrave; votre
+point de vue,
+et je ne peux pas me r&eacute;jouir de voir L&eacute;on l'amant de Cara.</p>
+<p>&#8212;Vous la connaissez?</p>
+<p>&#8212;Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voil&agrave; pourquoi je
+suis
+jusqu'&agrave; un certain point effray&eacute; de penser que
+L&eacute;on va subir son
+influence. N'oubliez pas comment L&eacute;on a &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute; et quelles &eacute;taient ses
+dispositions dans sa premi&egrave;re jeunesse.</p>
+<p>&#8212;Il me semble que L&eacute;on a &eacute;t&eacute; aussi bien
+&eacute;lev&eacute; qu'il pouvait l'&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de
+coll&eacute;gien pour ces
+femmes qui, &agrave; un degr&eacute; quelconque, &eacute;taient des
+Cara. Vous vous
+contentiez de hausser les &eacute;paules quand nous le voyions, le nez
+coll&eacute;
+contre les vitres, regardant leur d&eacute;fil&eacute;. Et vous
+haussiez les &eacute;paules
+encore quand vous le preniez &agrave; lire ces journaux ou ces romans
+qui ont
+la pr&eacute;tention d'&ecirc;tre l'expression du <i>high-life</i>
+parisien. Il ne vous
+faisait point part de ses id&eacute;es, bien entendu, mais avec moi il
+regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien
+&eacute;tait vive sa curiosit&eacute; de savoir quelle &eacute;tait
+cette existence qui
+l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que
+jusqu'&agrave; ce
+jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa
+sagesse
+que par la nullit&eacute; ou la sottise des femmes qui n'auront pas su
+le
+prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est
+pas
+nulle, elle n'est pas sotte.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous
+parle
+d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.</p>
+<p>&#8212;Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse,
+Caravane, Carapace et surtout Caravans&eacute;rail,&#8212;ce qui, eu
+&eacute;gard &agrave; ses
+moeurs hospitali&egrave;res, est une sorte de qualificatif parfaitement
+justifi&eacute;,&#8212;Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense
+Binoche, n&eacute;e
+&agrave; Montlignon, dans la vall&eacute;e de Montmorency, de parents
+pauvres et peu
+honn&ecirc;tes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car &agrave;
+neuf ans elle
+s&eacute;duisit par sa gentillesse,&#8212;vous voyez qu'elle a
+commenc&eacute; de bonne
+heure,&#8212;une vieille dame riche qui la fit &eacute;lever dans un couvent.
+Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commen&ccedil;a pour
+la jeune
+fille une existence de mis&egrave;re horrible. On la retrouve au bout
+de
+quelques ann&eacute;es la ma&icirc;tresse du duc de Carami. C'est le
+temps de sa
+splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs
+il
+&eacute;tait bien capable, et par son testament il laisse une partie de
+ce qui
+restait de sa fortune &agrave; sa ma&icirc;tresse. Le testament est
+attaqu&eacute; pour
+captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle
+est la mani&egrave;re de plaider de Nicolas, quel est son
+syst&egrave;me de
+personnalit&eacute;s et d'injures; il a form&eacute; son dossier avec
+des notes qui
+lui ont &eacute;t&eacute; fournies par la pr&eacute;fecture de police,
+il lit ces notes et
+montre ce qu'a &eacute;t&eacute; Cara depuis l'&acirc;ge de treize ans,
+c'est-&agrave;-dire depuis
+son arriv&eacute;e &agrave; Paris. Jamais r&eacute;quisitoire n'a
+&eacute;t&eacute; plus &eacute;crasant, et ce
+qui lui donne un caract&egrave;re de cruaut&eacute; r&eacute;elle,
+c'est la pr&eacute;sence de Cara
+&agrave; l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se l&egrave;ve et
+s'avance &agrave; la barre
+dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant
+&eacute;l&eacute;gante.
+Elle demande &agrave; donner quelques explication et prend la parole:
+&laquo;Tout ce
+qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je
+suis
+n&eacute;e dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire
+responsable
+de la fatalit&eacute; de ma naissance? oui, mon enfance s'est
+pass&eacute;e dans la
+fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis
+sortie. Mais que dire de celles qui, n&eacute;es dans le ciel,
+descendent
+volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus
+riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte
+de cinq mois?&raquo; L&agrave;-dessus, comme vous le pensez bien, le
+pr&eacute;sident,
+indign&eacute;, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle
+avait dit
+ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant
+enceinte,
+c'&eacute;tait la duchesse de Carami. Voil&agrave; qui vous fera
+conna&icirc;tre Cara,
+mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable,
+et quelle est sa r&eacute;solution, quelle est son audace quand on
+l'attaque.</p>
+<p>Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorb&eacute; dans la
+r&eacute;flexion;
+depuis quelques instants d&eacute;j&agrave;, il avait perdu le sourire
+de confiance et
+d'assurance avec lequel il avait abord&eacute; cet entretien.</p>
+<p>&#8212;J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur
+a&icirc;n&eacute;e, Isabelle.
+Toutes deux ont suivi la m&ecirc;me carri&egrave;re; mais, tandis
+qu'Isabelle a
+demand&eacute; la fortune au monde de la politique et de
+l'administration, ce
+qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demand&eacute;e au
+monde
+commercial et financier. Apr&egrave;s l'exp&eacute;rience du duc de
+Carami, qui avait
+mal fini, elle s'est adress&eacute;e aux fils de famille de la haute
+banque et
+du haut commerce, trouvant l&agrave; des avantages moins brillants
+peut-&ecirc;tre
+que ceux que rencontrait sa soeur, mais &agrave; coup s&ucirc;r plus
+s&eacute;rieux et plus
+productifs. Vous donner la liste des gens &agrave; la fortune desquels
+elle a
+fait une large br&egrave;che m'est difficile en ce moment; mais nous
+trouverons
+des noms si vous en d&eacute;sirez.</p>
+<p>&#8212;Alors elle doit &ecirc;tre riche?</p>
+<p>&#8212;Elle l'&eacute;tait, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers
+temps par un
+aventurier qu'elle voulait &eacute;pouser. C'est le juste retour des
+choses
+d'ici-bas.</p>
+<p>&#8212;Tout ce que vous me dites-l&agrave; est assez effrayant.</p>
+<p>&#8212;Aussi avez-vous eu grand tort de vous r&eacute;jouir en pensant que
+Cara le
+gu&eacute;rirait de Madeleine; il y a des rem&egrave;des gui sont pires
+que le mal; et
+cette ch&egrave;re Madeleine n'&eacute;tait pas un mal. Ah! la pauvre
+fille, que
+n'est-elle l&agrave; pour nous sauver!</p>
+<p>&#8212;Elle serait l&agrave; que je n'accepterais pas son secours;
+d'ailleurs L&eacute;on
+n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai.
+En tout cas, il y a un moyen d'emp&ecirc;cher les choses d'aller trop
+loin.
+Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai L&eacute;on
+serr&eacute;, et alors
+elle s'en fatiguera bien vite.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; moins que L&eacute;on ne trouve des pr&ecirc;teurs, ce
+qui, vous le savez comme
+moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet
+sign&eacute;
+Haupois-Daguillon?</p>
+<p>&#8212;Allons, d&eacute;cid&eacute;ment je parlerai &agrave; L&eacute;on.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>IX</h3>
+<br />
+<p>Bien que M. Haupois voul&ucirc;t parler &agrave; son fils, il ne lui
+parla point; la
+situation n'&eacute;tait pas assez franche pour qu'il l'affront&acirc;t
+volontiers,
+sans raisons d&eacute;cisives sur lesquelles il p&ucirc;t s'appuyer; si
+L&eacute;on devait
+faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.</p>
+<p>Il valait donc mieux ne pas se h&acirc;ter et attendre pour voir
+quelle
+tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme
+que lorsqu'on l'aime, et par cela que L&eacute;on &eacute;tait l'amant
+de Cara, il
+n'&eacute;tait nullement d&eacute;montr&eacute; qu'il l'aim&acirc;t;
+cette liaison pouvait tr&egrave;s
+bien n'&ecirc;tre qu'un caprice, et il n'&eacute;tait pas de sa
+dignit&eacute; de p&egrave;re de
+famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait
+&eacute;t&eacute; question
+d'un sentiment s&eacute;rieux, il n'avait pas h&eacute;sit&eacute;
+&agrave; agir: bien que cela
+par&ucirc;t peu probable, ce sentiment pouvait redevenir
+mena&ccedil;ant, et il
+paraissait sage de garder intacte l'autorit&eacute; paternelle pour ce
+moment,
+au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point
+&eacute;tait
+urgent &agrave; l'heure pr&eacute;sente: c'&eacute;tait de surveiller
+L&eacute;on et, autant que
+possible, de le retenir &agrave; la maison de commerce, de fa&ccedil;on
+&agrave; ce qu'il ne
+donn&acirc;t pas trop de temps &agrave; Cara, et sur ce point il fut
+tr&egrave;s-net avec
+son fils.</p>
+<p>L&eacute;on e&ucirc;t voulu faire ce que son p&egrave;re lui
+demandait, car il se sentait en
+faute vis-&agrave;-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui
+et ce que
+lui-m&ecirc;me voulait &eacute;tait par malheur impossible.</p>
+<p>Son p&egrave;re et sa m&egrave;re savaient bien qu'il les aimait et
+il n'avait pas &agrave;
+leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position
+aupr&egrave;s de Cara, il &eacute;tait oblig&eacute; de faire &agrave;
+chaque instant, &agrave; propos de
+tout comme &agrave; propos de rien, la preuve de son amour.</p>
+<p>La situation en effet avait &eacute;t&eacute; nettement
+dessin&eacute;e par elle:</p>
+<p>&#8212;Il est bien entendu, mon cher L&eacute;on, que je ne veux pas de
+ton argent,
+lui avait-elle dit le jour o&ugrave; il lui avait apport&eacute; le
+cadeau qu'il avait
+pay&eacute; avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as
+d&eacute;barrass&eacute;e de cet horrible
+Carbans, et j'ai accept&eacute; ce service parce que je le
+consid&egrave;re comme un
+pr&ecirc;t que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs
+dont
+la n&eacute;gociation est en ce moment difficile, mais qui &agrave; un
+moment donn&eacute;
+redeviendront ce qu'elles sont en r&eacute;alit&eacute;, excellentes;
+je te les
+montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce
+cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait
+te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date
+dans notre vie. Mais, quant aux choses d'int&eacute;r&ecirc;t, je veux
+qu'il n'en
+soit jamais question entre nous.</p>
+<p>&#8212;Cependant....</p>
+<p>&#8212;Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a
+pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela
+est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces &agrave;
+cette
+joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est l&agrave; une
+fatalit&eacute; de ma
+position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la
+r&eacute;putation qui
+m'a &eacute;t&eacute; faite. On a cru que j'&eacute;tais avide, et bien
+que je n'aie par rien
+justifi&eacute; une pareille r&eacute;putation, elle s'est
+r&eacute;pandue dans Paris, o&ugrave;
+elle s'est solidement &eacute;tablie, para&icirc;t-il.</p>
+<p>&#8212;Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fond&eacute;e!</p>
+<p>&#8212;Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour
+o&ugrave;
+tu pourrais douter de mon d&eacute;sint&eacute;ressement, cela
+importerait beaucoup.
+Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'&eacute;lever l'ombre
+m&ecirc;me d'un
+soup&ccedil;on, et ce soup&ccedil;on pourrait na&icirc;tre si tu
+n'avais pas la preuve que
+je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle
+que
+tu te donneras toi-m&ecirc;me en te disant: &laquo;Elle n'a jamais
+voulu accepter un
+sou de moi?&raquo; Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais
+que je
+t'aime par int&eacute;r&ecirc;t?</p>
+<p>&#8212;Ne crains point cela.</p>
+<p>&#8212;Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te
+donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais
+&eacute;t&eacute; une
+femme avide, si j'avais &eacute;t&eacute; inspir&eacute;e par
+l'int&eacute;r&ecirc;t dans le choix de mon
+amant, je n'aurais pas &eacute;t&eacute; assez maladroite ni assez mal
+avis&eacute;e pour te
+prendre.</p>
+<p>Disant cela, elle l'avait regard&eacute; &agrave; la
+d&eacute;rob&eacute;e, mais il n'avait pas
+bronch&eacute;.</p>
+<p>Alors elle avait continu&eacute; de fa&ccedil;on &agrave;
+pr&eacute;ciser ce qu'elle voulait dire:</p>
+<p>&#8212;Cela t'&eacute;tonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un
+homme tel
+que toi, et cependant, si tu veux r&eacute;fl&eacute;chir, tu sentiras
+combien mes
+paroles sont raisonnables. Si ton p&egrave;re est riche, il l'est d'une
+bonne
+petite fortune bourgeoise qui n'a rien &agrave; voir avec le grand
+luxe; et
+puis il conna&icirc;t le prix de l'argent; c'est un commer&ccedil;ant,
+et il ne
+laisserait assur&eacute;ment pas &eacute;corner un morceau de cette
+fortune sans s'en
+apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on &eacute;corche tout
+vivant.
+D'autre part, elle n'est pas &agrave; toi cette fortune, elle est
+&agrave; ton p&egrave;re, &agrave;
+ta m&egrave;re, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de
+tout
+coeur, ont peut-&ecirc;tre vingt ans, ont peut-&ecirc;tre trente ans
+&agrave; vivre. Il y
+aurait donc l&agrave; encore, tu le vois maintenant, une sorte de
+preuve pour
+d&eacute;montrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me
+suffit
+pas.</p>
+<p>&#8212;Que veux tu donc?</p>
+<p>&#8212;Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se
+m&ecirc;ler &agrave; notre
+amour; voil&agrave; pourquoi d&eacute;sormais tu ne me feras plus des
+cadeaux qui
+valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce
+qui a une valeur mat&eacute;rielle, je te demande et j'exige ce qui
+&agrave; mes yeux
+est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton
+amiti&eacute;, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul,
+peut
+donner. Et, de ce c&ocirc;t&eacute;, tu verras que je te demanderai
+beaucoup. Ainsi
+laisse-moi te faire un reproche &agrave; ce sujet: depuis que nous nous
+aimons,
+c'est &agrave; peine si tu as d&icirc;n&eacute; ici cinq ou six fois.
+&Ccedil;a n'&eacute;tait pas l&agrave; ce
+que j'avais esp&eacute;r&eacute; et la preuve c'est que j'avais pris
+une cuisini&egrave;re
+pour toi. La premi&egrave;re fois que tu as accept&eacute; mon
+d&icirc;ner, j'ai tr&egrave;s-bien
+vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu &eacute;tais plus
+difficile
+que moi; alors tout de suite j'ai renvoy&eacute; ma cuisini&egrave;re,
+qui &eacute;tait bien
+suffisante pour moi, et j'ai pris &agrave; ton intention un cordon bleu.</p>
+<p>&#8212;Tu as fait cela!</p>
+<p>&#8212;Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu
+r&eacute;compens&eacute;e? Tu as
+trouv&eacute; ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as
+gu&egrave;re fait
+plus d'honneur que si elle avait continu&eacute; d'&ecirc;tre
+m&eacute;diocre. Est-ce que tu
+ne devrais pas rester &agrave; d&eacute;jeuner avec moi tous les
+matins; est-ce que tu
+ne devrais pas revenir d&icirc;ner tous les soirs? Comprends donc que
+je suis
+affam&eacute;e de joies que je ne connais pas: celles de
+l'int&eacute;rieur, du
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, du m&eacute;nage.
+R&eacute;v&egrave;le-les moi ces joies, fais-les moi go&ucirc;ter,
+que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer pr&egrave;s de moi?
+Non,
+n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons,
+toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses &agrave; nous dire,
+et,
+lorsque nous nous s&eacute;parons, est-ce que nous ne nous apercevons
+pas que
+nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie &agrave; deux, &agrave;
+un, comme je la
+voudrais &eacute;troite et ferm&eacute;e, si intime qu'il n'y ait place
+entre nous que
+pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!</p>
+<p>Cette vie intime &agrave; deux c'&eacute;tait celle que L&eacute;on
+avait si souvent r&ecirc;v&eacute;e,
+si souvent d&eacute;sir&eacute;e en ses heures d'isolement; aussi ce
+langage dans la
+bouche de sa ma&icirc;tresse l'avait-il profond&eacute;ment &eacute;mu.</p>
+<p>&#8212;Si tu n'&eacute;tais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne
+te
+parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'esp&egrave;re,
+&agrave; te faire
+manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement
+tu
+es ma&icirc;tre de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu
+dois
+me sacrifier &agrave; ta boutique. Me le dis-tu?</p>
+<p>Au moment o&ugrave; elle parlait ainsi, elle connaissait
+d&eacute;j&agrave; assez L&eacute;on pour
+savoir qu'elle le frappait &agrave; son endroit sensible.</p>
+<p>&#8212;Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu d&eacute;sires, je le
+d&eacute;sire
+moi-m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu
+m'aimes comme je veux &ecirc;tre aim&eacute;e, prouve-le moi tous les
+jours, &agrave; chaque
+instant, dans tout. Ah! si j'&eacute;tais ce qu'on appelle une femme
+honn&ecirc;te ou
+si tout simplement j'&eacute;tais ta femme, je serais moins exigeante,
+mais je
+suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse,
+par
+les soins, par les pr&eacute;venances, par les &eacute;gards que tu me
+le feras
+oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui
+t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.</p>
+<p>La question se trouvant ainsi pos&eacute;e par son p&egrave;re et
+par Cara, c'&eacute;tait du
+c&ocirc;t&eacute; de celle-ci qu'il avait &eacute;t&eacute;
+entra&icirc;n&eacute;. Comment rester &agrave; sa
+&laquo;boutique&raquo; quand il &eacute;tait attendu? Comment ne pas
+venir d&icirc;ner quand elle
+l'attendait? Elle se f&acirc;cherait. Pouvait-il la f&acirc;cher?</p>
+<p>S'il lui avait plu, &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; un hasard.</p>
+<p>Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait
+&ecirc;tre
+aim&eacute;,&#8212;ce qui &eacute;tait un choix.</p>
+<p>Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui &eacute;tait
+doux.</p>
+<p>Ce r&ecirc;ve de coll&eacute;gien &eacute;mancip&eacute;, qu'il
+avait fait si souvent, d'&ecirc;tre aim&eacute;
+par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, &eacute;tait
+r&eacute;alis&eacute;.</p>
+<p>Cara l'aimait et elle voulait &ecirc;tre aim&eacute;e par lui.</p>
+<p>Il y avait l&agrave; de quoi le chatouiller admirablement dans sa
+vanit&eacute;. Ce
+n'est pas seulement de tendresse ou de d&eacute;sir qu'est fait l'amour
+et
+surtout l'amour qu'inspire une femme &agrave; la mode, une femme comme
+Cara.</p>
+<p>Combien de fils de famille ont &eacute;t&eacute; jet&eacute;s dans
+les folies ou les hontes
+de la passion, parce que leur ma&icirc;tresse &eacute;tait une Cara.</p>
+<p>Combien ont &eacute;t&eacute; perdus, ruin&eacute;s,
+d&eacute;shonor&eacute;s, non par l'amour, mais par
+l'amour-propre.</p>
+<p>Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque
+un
+titre de noblesse. On &eacute;tait fils d'un bourgeois enrichi: on
+devient
+quelqu'un.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>X</h3>
+<br />
+<p>Bien que Cara voul&ucirc;t avoir toujours L&eacute;on pr&egrave;s
+d'elle, il y avait deux
+jours de la semaine cependant o&ugrave; elle lui rendait la
+libert&eacute;, non pas
+franchement, mais d'une fa&ccedil;on d&eacute;tourn&eacute;e, avec des
+raisons sans cesse
+renouvel&eacute;es: ces deux jours &eacute;taient le jeudi et le
+dimanche.</p>
+<p>En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois o&ugrave;
+elle
+s'arrangeait pour &ecirc;tre seule,&#8212;le 17.</p>
+<p>Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, L&eacute;on
+n'avait pas
+tard&eacute; &agrave; remarquer qu'il y avait l&agrave; quelque chose
+d'&eacute;trange: l'habilet&eacute;
+m&ecirc;me des pr&eacute;textes mis en avant avait frapp&eacute; son
+attention.</p>
+<p>Si une ma&icirc;tresse telle que Cara peut flatter quelquefois la
+vanit&eacute; et
+l'amour-propre; par contre, elle enfi&egrave;vre bien souvent la
+jalousie d'un
+amant.</p>
+<p>Assur&eacute;ment L&eacute;on ne croyait pas, ne croyait plus tout
+ce qu'il avait
+entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux
+que personne ce que valaient les histoires racont&eacute;es sur son
+compte et
+sur ses pr&eacute;tendus amants; mais cependant ses audaces de
+r&eacute;habilitation
+n'allaient pas jusqu'&agrave; la faire immacul&eacute;e; elle avait
+&eacute;t&eacute; aim&eacute;e, elle
+avait eu des liaisons.</p>
+<p>Toutes &eacute;taient-elles rompues?</p>
+<p>O&ugrave; allait-elle?</p>
+<p>Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de pr&eacute;cautions pour
+cacher ses
+absences?</p>
+<p>Certainement elle &eacute;tait intelligente et fine, mais
+lui-m&ecirc;me n'&eacute;tait ni
+na&iuml;f ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir
+qu'elle n'&eacute;tait pas sinc&egrave;re dans les explications qu'elle
+lui donnait et
+qu'il ne lui demandait pas.</p>
+<p>Quand m&ecirc;me elle ne se serait pas troubl&eacute;e (et sont
+trouble prouvait bien
+qu'elle n'&eacute;tait pas aussi rou&eacute;e qu'on le
+pr&eacute;tendait), Louise l'e&ucirc;t
+&eacute;clair&eacute; par son embarras, lorsque, rentrant &agrave;
+l'improviste, il
+l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des r&eacute;ponses
+&eacute;vasives, telles
+qu'en peut faire une femme de chambre d&eacute;vou&eacute;e qui ne veut
+pas trahir sa
+ma&icirc;tresse.</p>
+<p>Tout cela formait un ensemble de faits qui n'&eacute;taient que trop
+significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.</p>
+<p>En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches
+depuis
+midi jusqu'&agrave; sept heures du soir? Elle &eacute;tait pieuse, cela
+&eacute;tait vrai, et
+bien qu'elle se cach&acirc;t pour dire ses pri&egrave;res, et qu'elle
+e&ucirc;t plac&eacute; son
+prie-Dieu dans un cabinet retir&eacute;, o&ugrave; personne ne
+p&eacute;n&eacute;trait, au lieu de
+l'exposer &agrave; l'endroit le plus en vue de sa chambre &agrave;
+coucher, comme tant
+de femmes le font, il &eacute;tait impossible de ne pas savoir, quand
+on avait
+v&eacute;cu de sa vie, qu'elle accomplissait avec
+r&eacute;gularit&eacute; certaines
+pratiques religieuses; mais, si d&eacute;vote qu'on soit, on ne reste
+pas dans
+les &eacute;glises de midi &agrave; sept heures, m&ecirc;me le dimanche.</p>
+<p>Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.</p>
+<p>Il n'y en a pas davantage qui reviennent p&eacute;riodiquement et
+r&eacute;guli&egrave;rement
+le 17 de chaque mois.</p>
+<p>Et puis, si telle avait &eacute;t&eacute; la raison qui la faisait
+sortir et la
+retenait dehors, pourquoi ne l'e&ucirc;t-elle pas dit tout simplement?</p>
+<p>Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin
+qui, &agrave;
+lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montr&eacute; tant
+de
+pr&eacute;cautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se
+cacher.</p>
+<p>C'&eacute;taient la logique des choses et le raisonnement qui
+l'amenaient ainsi
+&agrave; s'inqui&eacute;ter, et non pas la jalousie, non pas la
+m&eacute;fiance.</p>
+<p>De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de
+m&eacute;fiance, &eacute;tant
+au contraire port&eacute; par sa nature &agrave; croire le bien
+beaucoup plus
+facilement que le mal.</p>
+<p>Cependant, dans le cas pr&eacute;sent, il fallait fatalement
+qu'apr&egrave;s avoir
+cherch&eacute; le bien sans le trouver nulle part, il en arriv&acirc;t
+au mal malgr&eacute;
+lui, et il y avait des jours o&ugrave; il se disait qu'il fallait qu'il
+appr&icirc;t,
+n'importe comment, o&ugrave; Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle
+voyait,
+ce qu'elle faisait.</p>
+<p>Plusieurs fois il le lui avait demand&eacute; sur le ton de la
+plaisanterie,
+n'osant pas l'interroger s&eacute;rieusement; mais toujours elle lui
+avait
+r&eacute;pondu par des r&eacute;ponses &eacute;vasives qui,
+malgr&eacute; sa finesse, criaient le
+mensonge.</p>
+<p>Un jour, cependant, elle s'&eacute;tait f&acirc;ch&eacute;e et, sous
+le coup de la col&egrave;re,
+elle lui avait r&eacute;pondu franchement:</p>
+<p>&#8212;Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi,
+mieux
+vaut nous s&eacute;parer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je
+te jure
+que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que
+celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis,
+ou
+renonce &agrave; moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est
+justement le contraire des &eacute;gards et des sentiments d'estime que
+je te
+demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses
+celles-l&agrave;, dont
+on peut &ecirc;tre jaloux sans qu'elles en soient bless&eacute;es; il y
+en a
+d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle
+des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut
+pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point,
+n'est-pas?</p>
+<p>Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il
+&eacute;tait
+jaloux: comment e&ucirc;t-il cess&eacute; de l'&ecirc;tre, alors que
+les causes qui avaient
+provoqu&eacute; cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit
+d'autant plus
+de ces inqui&eacute;tudes que, pour le reste, Cara s'appliquait
+&agrave; le rendre
+aussi heureux que possible: toujours pr&eacute;venante, toujours
+caressante,
+toujours tendre, la plus douce, la plus agr&eacute;able des
+ma&icirc;tresses; gaie et
+enjou&eacute;e d'humeur, &eacute;gale de caract&egrave;re,
+passionn&eacute;e de coeur, ravissante
+d'esprit, ne cherchant qu'&agrave; lui plaire, s'ing&eacute;niant
+&agrave; le charmer avec
+une souplesse, une f&eacute;condit&eacute; de ressources, une richesse
+d'invention qui
+le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle
+l'aimait!</p>
+<p>Et cependant?</p>
+<p>Cependant, ce point d'interrogation restait enfonc&eacute; comme un
+clou dans
+sa t&ecirc;te, &agrave; l'endroit le plus sensible, lui faisant une
+blessure de jour
+en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque
+jeudi, Cara sortait r&eacute;guli&egrave;rement comme si elle ne
+s'apercevait pas du
+supplice qu'elle lui imposait.</p>
+<p>Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il f&icirc;t rien
+d'ailleurs
+pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17
+pr&eacute;cis&eacute;ment, il re&ccedil;ut un
+billet pour assister &agrave; l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec
+lequel il
+s'&eacute;tait li&eacute; &agrave; Madrid, et qui venait de mourir
+&agrave; Paris. Il h&eacute;sita
+d'autant moins &agrave; se rendre &agrave; cet enterrement qu'il ne
+devait pas voir
+Cara ce jour-l&agrave;.</p>
+<p>Deux ou trois personnes seulement se trouv&egrave;rent avec lui
+&agrave; l'&eacute;glise;
+alors, pour que ce pauvre gar&ccedil;on ne f&ucirc;t pas conduit tout
+seul au
+cimeti&egrave;re, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la
+fosse,
+qui avait &eacute;t&eacute; creus&eacute;e dans la partie haute du
+P&egrave;re-Lachaise, au del&agrave; de
+la grande all&eacute;e transversale.</p>
+<p>Comme il redescendait m&eacute;lancoliquement vers Paris en suivant
+l'all&eacute;e des
+Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir P&eacute;rier, il
+aper&ccedil;ut une
+femme qui, de loin, lui parut ressembler &agrave; Cara d'une
+fa&ccedil;on frappante:
+m&ecirc;me taille, m&ecirc;me port de t&ecirc;te, m&ecirc;mes
+&eacute;paules, elle &eacute;tait pench&eacute;e sur la
+vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette
+vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille
+pos&eacute;e
+pr&egrave;s d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas
+la
+reconna&icirc;tre s&ucirc;rement. Elle fit un mouvement, c'&eacute;tait
+elle. Alors il se
+jeta derri&egrave;re un monument pour qu'elle ne le v&icirc;t pas et ne
+cr&ucirc;t point
+qu'il &eacute;tait ici pour la surveiller. Pendant un certain temps
+elle
+continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints
+gant&eacute;es, puis quand elle eut tout nivel&eacute;, un jardinier
+lui apporta un
+arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-m&ecirc;me les fleurs qu'elle
+venait
+de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, apr&egrave;s une assez
+longue
+pri&egrave;re, elle partit.</p>
+<p>Alors L&eacute;on, vivement &eacute;mu, s'approcha, et sur le
+monument devant lequel
+elle venait d'arranger ces fleurs, il lut:
+&laquo;Am&eacute;d&eacute;e-Claude-Fran&ccedil;ois-R&eacute;gis
+de Galaure duc de Carami.&raquo;</p>
+<p>Ainsi celui qu'il avait cru un rival &eacute;tait un mort.</p>
+<p>Le jardinier qui avait apport&eacute; l'arrosoir, &eacute;tait en
+train de placer dans
+sa corbeille les plantes fan&eacute;es arrach&eacute;es par Cara;
+L&eacute;on s'approcha de
+lui:</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; une tombe pieusement entretenue, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Ah! il n'y en a pas beaucoup comme &ccedil;a dans le
+cimeti&egrave;re: tous les
+mois, le 17, <i>recta</i>, la garniture est chang&eacute;e, et jamais
+rien de trop
+beau, rien de trop cher.</p>
+<p>L&eacute;on revint &agrave; Paris, marchant la t&ecirc;te dans les
+nuages, et il s'en alla
+droit chez Cara qui, bien entendu, &eacute;tait rentr&eacute;e.</p>
+<p>L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:</p>
+<p>&#8212;Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Oui, je suis heureux, tr&egrave;s-heureux.</p>
+<p>Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse
+&eacute;mue.</p>
+<p>Il avait son projet.</p>
+<p>On &eacute;tait au mercredi, et le lendemain, selon son habitude,
+Cara devait
+&ecirc;tre absente depuis deux heures jusqu'&agrave; six; il
+&eacute;tait r&eacute;solu &agrave; la
+suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien
+certain de d&eacute;couvrir une tromperie du jeudi analogue &agrave;
+celle du 17.</p>
+<p>&Agrave; deux heures moins dix minutes, il &eacute;tait dans une
+voiture devant le
+num&eacute;ro 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit,
+descendant
+vivement de voiture, il la suivit de loin &agrave; pied.</p>
+<p>Elle le conduisit ainsi jusqu'&agrave; la rue Legendre, &agrave;
+Batignolles: elle
+allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la
+rue Legendre un embarras sur le trottoir la for&ccedil;a &agrave;
+s'arr&ecirc;ter et &agrave; se
+coller contre une maison; alors, levant la t&ecirc;te, elle
+aper&ccedil;ut L&eacute;on qui
+arrivait.</p>
+<p>En quelques pas, il fut pr&egrave;s d'elle.</p>
+<p>&#8212;Toi ici! s'&eacute;cria-t-elle, d'une voix &eacute;touff&eacute;e.</p>
+<p>Mais, sans se laisser arr&ecirc;ter par ces paroles et par son
+regard
+courrouc&eacute;, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans
+quelle
+intention il l'avait suivie.</p>
+<p>Elle garda un moment de silence.</p>
+<p>&#8212;Tu m&eacute;riterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un
+amant; je
+ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas
+tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un fr&egrave;re. Il est mort,
+laissant
+trois enfants qui sont orphelins, car leur m&egrave;re est plus que
+morte pour
+eux. Je les ai pris, je les &eacute;l&egrave;ve, et je viens passer
+quelques heures
+avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas &agrave;
+l'&eacute;cole, je
+les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de
+tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur
+porte; monte avec moi. Ne r&eacute;siste pas; je le veux; ce sera ta
+punition,
+jaloux!</p>
+<p>Ils mont&egrave;rent; il n'y avait personne dans l'escalier et
+toutes les
+portes &eacute;taient ferm&eacute;es; en arrivant au palier du premier
+&eacute;tage, il la
+prit dans ses deux bras, et l'embrassant:</p>
+<p>&#8212;Tu es un ange! dit-il.</p>
+<p>Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout
+&agrave; coup se
+mettant &agrave; rire:</p>
+<p>&#8212;Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?&#8212;de ses l&egrave;vres elle
+lui
+effleura l'oreille,&#8212;une grande b&eacute;b&ecirc;te.</p>
+<p>C'&eacute;tait au dernier &eacute;tage qu'habitaient les enfants,
+dans un logement
+simple, tr&egrave;s-simple, mais cependant convenable: pour les garder
+et les
+soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint
+ouvrir la porte.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t les trois enfants accoururent et se jet&egrave;rent
+sur Cara, sans
+faire attention &agrave; L&eacute;on qui se tenait un peu en
+arri&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XI</h3>
+<br />
+<p>Carbans n'&eacute;tait pas le seul cr&eacute;ancier de Cara:
+L&eacute;on ne fut pas longtemps
+sans d&eacute;couvrir cette f&acirc;cheuse v&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle
+s'&eacute;tait
+expliqu&eacute; une bonne fois avec lui &agrave; propos de ses
+affaires, et elle
+n'&eacute;tait pas femme &agrave; revenir sur ce qu'elle avait dit;
+elle ne voulait
+pas qu'il y e&ucirc;t de questions d'argent entre eux, cela avait
+&eacute;t&eacute;
+nettement formul&eacute;; elle lui avait seulement montr&eacute; les
+valeurs dont se
+composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but,
+se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; L&eacute;on,
+qui
+n'&eacute;tait pas lui-m&ecirc;me bien au courant des choses
+financi&egrave;res, avait d&ucirc;
+interroger quelques personnes comp&eacute;tentes, et il avait eu le
+tr&egrave;s-vif
+chagrin de venir dire &agrave; sa ma&icirc;tresse que ce qu'elle
+consid&eacute;rait comme
+une fortune n'&eacute;tait qu'un ensemble de titres
+d&eacute;pr&eacute;ci&eacute;s et qui pour la
+plupart m&ecirc;me n'&eacute;taient pas r&eacute;alisables.</p>
+<p>Cara avait re&ccedil;u cette mauvaise nouvelle sans en &ecirc;tre
+trop vivement
+affect&eacute;e, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle
+&eacute;tait loin
+d'avoir une pareille pens&eacute;e), mais parce qu'elle savait par
+exp&eacute;rience
+que des valeurs d&eacute;clar&eacute;s mauvaises par des gens de Bourse
+peuvent
+devenir, &agrave; un moment donn&eacute;, une source de fortune: il n'y
+a pas de femme
+dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce
+prince qui fit cadeau &agrave; une de ses ma&icirc;tresse de quelques
+titres de
+propri&eacute;t&eacute; sur lesquels les juifs de son royaume ne
+voulaient rien
+pr&ecirc;ter, et qui, du jour au lendemain, quand on commen&ccedil;a
+&agrave; exploiter les
+sources de p&eacute;trole, valurent plusieurs millions; aussi toutes
+croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cot&eacute;es
+cinq
+francs &agrave; la Bourse rapporteront dans un avenir prochain
+plusieurs
+centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie,
+et
+elles y tiennent.</p>
+<p>Ce fut par Louise que L&eacute;on connut la situation vraie de Cara:
+interrog&eacute;e
+par lui, la fid&egrave;le femme de chambre commen&ccedil;a par se
+d&eacute;fendre de parler,
+mais elle finit par tout dire:</p>
+<p>&#8212;Je vois bien que monsieur a remarqu&eacute; l'inqui&eacute;tude de
+madame, et qu'il
+a vu aussi combien nous sommes toutes tourment&eacute;es dans la
+maison; je ne
+veux pas que cette inqui&eacute;tude et nos airs myst&eacute;rieux lui
+fassent
+supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux,
+et, si monsieur &eacute;tait malheureux, cela ferait le chagrin de
+madame.
+C'est l&agrave; ce qui me d&eacute;cide &agrave; parler. Seulement,
+monsieur voudra bien me
+promettre &agrave; l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai
+racont&eacute;
+et que c'est moi qui l'ai averti.</p>
+<p>&#8212;Parlez.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, madame va &ecirc;tre saisie et vendue.</p>
+<p>L&eacute;on respira; ce n'&eacute;tait pas cela qu'il craignait
+apr&egrave;s ces savantes
+recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers
+n'&eacute;taient pas graves, et leur gu&eacute;rison &eacute;tait
+facile.</p>
+<p>&#8212;Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce mis&eacute;rable
+M. Ackar,
+en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de
+madame; il les a vendues ou &eacute;chang&eacute;es et a
+remplac&eacute; celles qui lui
+avaient &eacute;t&eacute; confi&eacute;es par d'autres qui ont
+tellement baiss&eacute; que les
+vendre maintenant serait une ruine. Madame &eacute;tait loin de se
+douter de
+cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a
+d&eacute;couvert la v&eacute;rit&eacute; ou tout au moins une partie de
+la v&eacute;rit&eacute;, car &agrave; ce
+moment il y avait une certaine quantit&eacute; de ces valeurs qui,
+&eacute;tant
+d&eacute;pr&eacute;ci&eacute;es, devaient, dit-on, remonter un jour.
+Elle a cru &agrave; cette
+hausse, et elle a compt&eacute; dessus pour payer ses d&eacute;penses.
+Ce n'est pas la
+hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a
+pas diminu&eacute; ses d&eacute;penses, elle est poursuivie aujourd'hui
+par tous ses
+fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le
+boucher, l'&eacute;picier, m&ecirc;me le boulanger; c'est &agrave; en
+perdre la t&ecirc;te. Si
+elle voulait que tout cela f&ucirc;t pay&eacute; du jour au lendemain,
+rien ne serait
+plus facile, elle n'aurait qu'un mot &agrave; dire, qu'un signe de
+t&ecirc;te &agrave;
+faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se
+ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce
+signe, elle aime trop monsieur.</p>
+<p>&Agrave; une pareille confidence il n'y avait qu'une r&eacute;ponse
+possible: demander
+les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit L&eacute;on.</p>
+<p>Mais Louise refusa:</p>
+<p>&#8212;Si monsieur croit que c'est pour en arriver &agrave; ce
+r&eacute;sultat que je lui
+ai racont&eacute;, bien malgr&eacute; moi, ce qui se passe, il se
+trompe. Qu'est-ce
+que j'ai demand&eacute; &agrave; monsieur? que madame ne sache jamais
+que je lui ai
+parl&eacute;. Si monsieur payait lui-m&ecirc;me les fournisseurs,
+madame comprendrait
+tout de suite le r&ocirc;le que j'ai jou&eacute; et dans sa
+col&egrave;re elle me
+renverrait. Je ne veux pas de &ccedil;a et voil&agrave; pourquoi, avant
+d'ouvrir la
+bouche, j'ai fait promettre &agrave; monsieur que madame ne saurait
+jamais rien
+de ce que je lui aurais racont&eacute;; monsieur a promis, je lui
+demande de
+tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parl&eacute;,
+c'est pour
+monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inqui&egrave;te pas de ce
+qu'il
+peut remarquer d'&eacute;trange. Maintenant il est bien certain, que si
+monsieur pouvait d&eacute;barrasser madame de tous ces ennuis, j'en
+serais
+heureuse, mais comment?</p>
+<p>L&eacute;on n'avait aucune confiance en Louise: il la savait
+intelligente; il
+la voyait d&eacute;vou&eacute;e &agrave; Cara; mais, malgr&eacute;
+tout, elle lui inspirait un
+sentiment de r&eacute;pulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de
+cette
+confidence.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais
+payer les
+dettes de sa ma&icirc;tresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener
+&agrave;
+demander &agrave; Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile;
+mais elle
+me croit plus jeune que je ne suis.</p>
+<p>Et il se d&eacute;cida &agrave; demander &agrave; Cara l'&eacute;tat
+de ses dettes, bien convaincu
+qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot
+qui l'obligeait &agrave; intervenir: &laquo;Si elle voulait, elle
+n'aurait qu'un
+signe &agrave; faire pour que tout f&ucirc;t pay&eacute; du jour au
+lendemain.&raquo; Si cela
+n'&eacute;tait pas compl&egrave;tement vrai, il suffisait que ce
+f&ucirc;t possible pour que
+L&eacute;on trouv&acirc;t son honneur engag&eacute; &agrave; payer tout
+lui-m&ecirc;me. Seulement il
+aurait mieux aim&eacute; qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins
+adroitement d&eacute;guis&eacute;, Cara s'adress&acirc;t franchement
+&agrave; lui, cela e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+plus digne, plus conforme au caract&egrave;re qu'il avait cru trouver
+en elle,
+qu'il avait &eacute;t&eacute; si heureux de trouver. L'intervention de
+Louise lui
+g&acirc;tait la Cara qui peu &agrave; peu s'&eacute;tait
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; lui, et qui, justement
+par les qualit&eacute;s qu'il avait d&eacute;couvertes en elle,
+s'&eacute;tait empar&eacute;e de son
+coeur d'une mani&egrave;re si forte et si profonde. Mais cette
+d&eacute;ception
+n'&eacute;tait pas telle qu'elle d&ucirc;t l'emp&ecirc;cher de
+s'acquitter de son devoir
+envers elle: il &eacute;tait son amant, son seul amant, elle avait des
+dettes,
+il devait les payer, cela &eacute;tait oblig&eacute;.</p>
+<p>Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignit&eacute; et son
+honneur,
+mais il le devait encore pour le monde, c'est-&agrave;-dire pour sa
+r&eacute;putation.
+Malgr&eacute; son amour du t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te et de
+l'intimit&eacute;, Cara n'avait pas rompu
+avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et
+un
+certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient
+&agrave; son
+monde, les hommes appartenaient &agrave; tous les mondes, au vrai comme
+au
+faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude,
+les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle
+&eacute;tait une
+femme d&eacute;sirable, ceux-l&agrave; pour rien, pour aller quelque
+part o&ugrave; l'on
+s'amuse, o&ugrave; l'on est libre, et o&ugrave; de temps en temps on
+trouve un bon
+d&icirc;ner. Pour tous il &eacute;tait l'amant en titre et si les
+huissiers
+saisissaient sa ma&icirc;tresse, c'&eacute;tait exactement comme s'ils
+le
+saisissaient lui-m&ecirc;me, avec cette circonstance aggravante qu'il
+la
+laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y &eacute;tait pas
+lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir
+entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il
+pay&acirc;t tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait
+peut-&ecirc;tre
+assez difficile; car ce qu'il s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute; sur
+le pr&ecirc;t de Rouspineau
+&eacute;tait d&eacute;pens&eacute; depuis longtemps, mais il aviserait,
+il trouverait, il
+ferait un nouvel emprunt &agrave; Rouspineau.</p>
+<p>Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant
+l'engagement
+pris avec Louise; il avait trouv&eacute; dans l'antichambre un monsieur
+qui
+avait la tournure d'un huissier et il d&eacute;sirait savoir ce que cet
+huissier venait faire.</p>
+<p>Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant
+cette
+question nettement pos&eacute;e, elle avait voulu se lancer dans de
+longues
+explications; mais s'&eacute;tant coup&eacute;e deux ou trois fois sans
+pouvoir se
+reprendre, elle avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e &agrave; la fin,
+et &agrave; sa grande confusion,
+d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.</p>
+<p>&#8212;J'aurais pay&eacute; depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, car je
+n'aime pas plus que toi
+les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes
+<i>Docks de Naples</i> et de mes <i>Mines du Centre</i> qu'on
+m'annon&ccedil;ait comme
+prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans
+quelque temps, prochainement, je serai d&eacute;barrass&eacute;e de cet
+huissier.</p>
+<p>&#8212;Laisse-moi t'en d&eacute;barrasser tout de suite.</p>
+<p>&#8212;Restons-en l&agrave;; cet huissier sera pay&eacute;, sois
+tranquille; pourquoi
+soulever entre nous une cause de d&eacute;saccord? tu aimes donc bien
+les
+querelles? Si tu veux quereller &agrave; toute force, choisis au moins
+un autre
+sujet.</p>
+<p>Il avait insist&eacute;: elle s'&eacute;tait f&acirc;ch&eacute;e.</p>
+<p>Alors lui aussi s'&eacute;tait f&acirc;ch&eacute;, et il lui avait
+repr&eacute;sent&eacute; les raisons
+personnelles qui l'obligeaient &agrave; ne pas la laisser
+expos&eacute;e aux
+poursuites des huissiers: sa dignit&eacute;, son honneur &eacute;taient
+en jeu.</p>
+<p>Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'&eacute;couter; mais peu
+&agrave; peu elle
+s'&eacute;tait laiss&eacute; toucher par les raisons qu'il lui donnait;
+assur&eacute;ment il
+&eacute;tait d&eacute;sagr&eacute;able pour lui qu'on d&icirc;t que sa
+ma&icirc;tresse &eacute;tait poursuivie;
+mais ne serait-il pas plus d&eacute;sagr&eacute;able,
+d&eacute;shonorant pour elle qu'on d&icirc;t
+qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement
+s'il payait des dettes qui, en r&eacute;alit&eacute;, n'&eacute;taient
+pas les siennes?</p>
+<p>Elle ne pouvait donc pas c&eacute;der &agrave; ce qu'il lui
+demandait, et elle ne
+c&eacute;derait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui,
+c'&eacute;tait de vendre
+ses <i>Docks de Naples</i> et ses <i>Mines du Centre</i>, sans
+attendre la hausse;
+sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce
+sacrifice de bon coeur.</p>
+<p>Ce fut &agrave; son tour de r&eacute;sister: il ne pouvait pas
+accepter un pareil
+sacrifice.</p>
+<p>Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la premi&egrave;re
+et
+peut-&ecirc;tre plus longue. Cependant elle se termina par un
+arrangement bien
+simple: afin d'&eacute;viter d&eacute;sormais entre eux toute
+discussion d'affaires,
+afin d'&ecirc;tre &agrave; l'abri des poursuites des huissiers, afin de
+ne pas faire
+inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en
+r&eacute;alit&eacute; &ecirc;tre
+&eacute;vit&eacute;, Cara remettrait &agrave; L&eacute;on toutes ses
+valeurs, celui-ci emprunterait
+dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable
+se
+serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de
+titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avanc&eacute;.</p>
+<p>Qui eut l'id&eacute;e de cet arrangement, qui terminait d'une
+fa&ccedil;on si heureuse
+cette difficult&eacute; au premier abord presque insurmontable?
+Personne en
+propre. Elle leur fut sugg&eacute;r&eacute;e &agrave; l'un aussi bien
+qu'&agrave; l'autre par la
+logique m&ecirc;me des choses.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XII</h3>
+<br />
+<p>Quand on est fils de bourgeois, et quand on a &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute; bourgeoisement
+au milieu d'id&eacute;es bourgeoises, de moeurs bourgeoises,
+d'habitudes
+bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine
+d&eacute;velopp&eacute;e par celle de son &eacute;ducation, et quoi
+qu'on fasse, quoi qu'on
+veuille, on ne peut pas ne pas &ecirc;tre bourgeois, au moins par
+quelque
+c&ocirc;t&eacute;. Chez L&eacute;on, qui non-seulement &eacute;tait
+fils de bourgeois, mais qui de
+plus avait pour p&egrave;re un Normand et pour m&egrave;re une femme de
+commerce, ce
+c&ocirc;t&eacute; bourgeois se manifestait dans une certaine
+m&eacute;fiance qui
+apparaissait chez lui aussit&ocirc;t qu'il s'agissait d'une question
+d'argent;
+c'est-&agrave;-dire, pour pr&eacute;ciser en employant une expression
+bourgeoise,
+qu'il &eacute;tait volontiers port&eacute; &agrave; s'imaginer
+&laquo;qu'on voulait lui tirer des
+carottes&raquo;. Et comme d&egrave;s son enfance, au coll&eacute;ge,
+o&ugrave; il &eacute;tait arriv&eacute; avec
+de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois &agrave;
+subir
+cette extraction d&eacute;sagr&eacute;able, il avait pris des habitudes
+de r&eacute;serve et
+de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait
+il
+se mettait sur la d&eacute;fensive.</p>
+<p>On comprend combien fut doux son soulagement quand, apr&egrave;s son
+entretien
+avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas
+envoy&eacute; Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il
+redoutait tant.</p>
+<p>Elle &eacute;tait donc bien r&eacute;ellement la femme qu'il avait
+cru, et non pas
+celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait
+maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants.</p>
+<p>Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus
+que
+deux choses &agrave; faire: savoir tout d'abord &agrave; combien se
+montaient les
+sommes que devait sa ma&icirc;tresse, et ensuite se procurer l'argent
+n&eacute;cessaire pour qu'elle p&ucirc;t elle-m&ecirc;me payer ces
+sommes.</p>
+<p>Profitant d'un jeudi, c'est-&agrave;-dire d'une absence de Cara, il
+s'adressa &agrave;
+Louise pour qu'elle lui donn&acirc;t le montant de ces sommes: mais ce
+fut
+difficilement qu'il la d&eacute;cida &agrave; parler.</p>
+<p>&Agrave; mesure qu'elle lui &eacute;num&eacute;rait les noms des
+cr&eacute;anciers, couturier,
+modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc.,
+avec le chiffre de ce qui &eacute;tait d&ucirc; &agrave; chacun, il
+&eacute;crivait ces noms et ces
+chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces
+chiffres align&eacute;s les uns au-dessous des autres:</p>
+<p style="text-align: left; margin-left: 40px;">67,694 francs.</p>
+<p>Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit
+sa
+mine s'allonger.</p>
+<p>En effet, le total &eacute;tait un peu fort; de plus &agrave; ces
+67,694 fr. il
+fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total
+g&eacute;n&eacute;ral
+de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour
+Cara ne serait nullement le total de ses dettes &agrave; lui. Pour
+payer 27,500
+fr. &agrave; Carbans, il avait emprunt&eacute; 60,000 fr. &agrave;
+Rouspineau; combien
+faudrait-il qu'il emprunt&acirc;t pour payer ces 67,694 fr? Au moins
+100,000
+fr. C'est-&agrave;-dire que sa dette &agrave; lui serait de 160,000
+fr.; et ce chiffre
+devait donner &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir emprunt&eacute;, il faudrait payer. O&ugrave;
+prendrait-il ces 160,000
+francs?</p>
+<p>Une pareille question pouvait tr&egrave;s-justement allonger la
+mine. Jusqu'&agrave;
+ce moment L&eacute;on n'avait point eu de dettes. Il avait v&eacute;cu
+facilement avec
+la tr&egrave;s-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il
+s'&eacute;tait
+trouv&eacute; arri&eacute;r&eacute; de quelques milliers de francs, il
+n'avait eu qu'un mot &agrave;
+dire &agrave; son p&egrave;re pour que celui-ci les lui donn&acirc;t;
+cela rentrerait dans
+les frais g&eacute;n&eacute;raux auxquels la maison Haupois-Daguillon
+&eacute;tait tenue:
+noblesse oblige.</p>
+<p>Mais de quelques milliers de francs &agrave; 160,000 francs, la
+marge est
+large, et n'y avait pas &agrave; esp&eacute;rer que son p&egrave;re
+continu&acirc;t maintenant &agrave; se
+montrer aussi facile.</p>
+<p>Malheureusement de pareilles r&eacute;flexions &eacute;taient
+&agrave; cette heure
+compl&egrave;tement inutiles; c'&eacute;tait avant de prendre Cara pour
+ma&icirc;tresse
+qu'il fallait les faire, et non maintenant.</p>
+<p>Maintenant il &eacute;tait engag&eacute;, et il fallait qu'il
+all&acirc;t jusqu'au bout,
+c'est-&agrave;-dire qu'il devait, &agrave; n'importe quel prix, se
+procurer ces 67,694
+francs.</p>
+<p>Heureusement Rouspineau &eacute;tait l&agrave;; mais quand le
+marchand de fourrage de
+la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,&#8212;L&eacute;on avait
+arrondi
+la somme,&#8212;il poussa les hauts cris.</p>
+<p>&#8212;Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il
+abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses
+rentes dans son pays natal, &agrave; Beaugency, un joli pays comme
+chacun sait,
+o&ugrave; le vin n'est pas tant cher; il s'&eacute;tait saign&eacute;
+aux quatre membres pour
+trouver les soixante mille francs qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+pr&ecirc;t&eacute;s et qui &eacute;taient
+toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'&eacute;tait
+pas &agrave;
+lui qu'il fallait s'adresser, c'&eacute;tait &agrave; un capitaliste.</p>
+<p>En &eacute;coutant ce discours, L&eacute;on ne s'&eacute;tait pas
+beaucoup inqui&eacute;t&eacute;, se
+disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces
+quatre-vingt mille francs; mais bient&ocirc;t il avait compris qu'il ne
+trouverait pas l&agrave; la somme qu'il lui fallait.</p>
+<p>&#8212;Je ne vois gu&egrave;re que Tom Brazier qui pourrait faire
+l'affaire; vous
+connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie
+anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet
+d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les
+courses.</p>
+<p>&#8212;J'en ai entendu parler, mais je n'ai point &eacute;t&eacute; en
+relations avec lui.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain,
+vous saurez sa r&eacute;ponse: mais, &agrave; l'avance, je crois
+pouvoir vous assurer
+qu'elle sera ce que vous d&eacute;sirez. Si Tom n'a pas les fonds, il
+les
+trouvera; il a une riche client&egrave;le, et il fait valoir l'argent
+de plus
+d'une de nos femmes &agrave; la mode, qui chez lui trouvent de gros
+b&eacute;n&eacute;fices
+qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus
+cher
+que moi.</p>
+<p>Cette r&eacute;ponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait
+pr&eacute;vue, et le
+lendemain L&eacute;on se pr&eacute;senta chez M. Brazier; mais on ne
+p&eacute;n&eacute;trait pas
+chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses
+clients dans un petit bureau o&ugrave; il tenait sous clef, dans des
+coffres
+sur lesquels on s'asseyait, des &eacute;chantillons d'avoine et de son.
+Chez
+Brazier, on trouvait un &eacute;l&eacute;gant magasin meubl&eacute;
+&agrave; l'anglaise, dans lequel
+de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous,
+s'informant poliment de ce que vous d&eacute;siriez. Ce que L&eacute;on
+d&eacute;sirait,
+c'&eacute;tait voir M. Brazier; et, comme celui-ci &eacute;tait
+occup&eacute;, il dut
+l'attendre pendant pr&egrave;s d'une heure, assez mal &agrave; l'aise
+au milieu de ce
+magasin.</p>
+<p>Enfin, il vit para&icirc;tre une sorte de patriarche &agrave;
+cheveux blancs, d'une
+tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-m&ecirc;me,
+qui le
+pria de passer dans son bureau particulier.</p>
+<p>En quelques mots L&eacute;on lui exposa l'objet de sa visite.</p>
+<p>&#8212;L'affaire est faisable, r&eacute;pondit gravement Brazier: elle se
+r&eacute;sout
+dans une question de garantie; autrement dit, en &eacute;change des
+80,000
+francs qui vous sont n&eacute;cessaires, qu'offrez-vous?</p>
+<p>&#8212;Ma signature.</p>
+<p>Brazier s'inclina avec une politesse affect&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Moralement, c'est beaucoup, mais financi&egrave;rement, c'est
+moins, si j'ose
+me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de
+fortune propre.</p>
+<p>&#8212;J'ai celle que mes parents me laisseront un jour.</p>
+<p>&#8212;J'ai l'honneur de conna&icirc;tre M. et madame Haupois-Daguillon,
+avec qui
+j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et
+l'autre, pleins de sant&eacute;; ils peuvent vivre longtemps encore.</p>
+<p>&#8212;Je l'esp&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;J'en suis convaincu; on ne d&eacute;sire pas
+g&eacute;n&eacute;ralement la mort de ses
+parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est
+pas
+notre cas. Nous sommes donc en pr&eacute;sence d'un fils de famille,
+qui aura
+une belle fortune un jour, mais qui pr&eacute;sentement n'offre comme
+garantie
+que des esp&eacute;rances; encore ces esp&eacute;rances peuvent-elles
+ne pas se
+r&eacute;aliser; il peut mourir avant ses parents; il peut &ecirc;tre
+pourvu d'un
+conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans;
+vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas
+cependant qu'elles soient telles qu'il faille consid&eacute;rer ce
+pr&ecirc;t comme
+impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je
+ne suis qu'un interm&eacute;diaire; et je dis encore que cette absence
+de
+garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le
+proportionnera au risque couru.</p>
+<p>Il ne fallut pas longtemps &agrave; Brazier pour consulter ses
+clients, et le
+surlendemain il communiqua &agrave; L&eacute;on la r&eacute;ponse que
+celui-ci attendait,
+sinon avec inqui&eacute;tude, il avait pr&eacute;vu que l'affaire se
+ferait, au moins
+avec une curiosit&eacute; impatiente de savoir quelles en seraient les
+conditions.</p>
+<p>Elles furent dures, tr&egrave;s-dures.</p>
+<p>Le temps n'est plus o&ugrave; les usuriers vendaient &agrave; leurs
+clients des
+collections de crocodiles empaill&eacute;s ou de vieux habits; mais si
+les
+crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les
+proc&eacute;d&eacute;s de
+messieurs les usuriers sont toujours les m&ecirc;mes, sinon dans la
+forme, au
+moins dans le fond.</p>
+<p>&#8212;Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'&agrave; une
+condition,
+c'est que nous prendrons toutes nos s&ucirc;ret&eacute;s contre les
+proc&egrave;s. Pour cela
+il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable &agrave;
+notre
+pr&ecirc;t. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une
+si
+grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez.
+Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit
+d&eacute;faut
+honn&ecirc;te qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je
+suis
+charg&eacute; de vous proposer. Nous vous vendons une &eacute;curie de
+course: oh! en
+steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons &agrave;
+des prix
+de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des
+affaires, vous subissez des pertes, notre pr&ecirc;t s'explique et se
+justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les
+explications &agrave; donner en justice; car, en r&eacute;alit&eacute;,
+j'esp&egrave;re, je suis s&ucirc;r
+que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup
+d'argent;
+en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites
+pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est <i>Aventure</i>, <i>Diavolo</i>
+et <i>Robber</i>. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom,
+vous
+prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?</p>
+<p>L&eacute;on ne dit rien, pas plus &agrave; propos du capitaine
+Thunder qu'&agrave; propos
+d'<i>Aventure</i>, de <i>Diavolo</i>, de <i>Robber</i>, de
+l'assurance sur la vie qu'on
+l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit
+signer pour lui livrer l'&eacute;curie de course et les 80,000 francs;
+il &eacute;tait
+pris; il n'avait rien &agrave; dire. Au reste l'&eacute;curie de course
+ne lui
+d&eacute;plaisait pas trop. C'&eacute;tait un billet &agrave; la
+loterie qu'il prenait, et,
+dans les conditions o&ugrave; il allait se trouver avec les
+&eacute;ch&eacute;ances qui le
+mena&ccedil;aient, c'&eacute;tait une sorte de soutien pour lui que ce
+billet de
+loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?</p>
+<p>Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte
+qu'elle ne p&ucirc;t pas croire qu'il avait des doutes sur la
+r&eacute;alit&eacute; du
+chiffre des dettes accus&eacute; par Louise.</p>
+<p>&#8212;Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il &agrave;
+Cara en lui
+remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu
+m'as parl&eacute;, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.</p>
+<p>Elle se jeta dans ses bras:</p>
+<p>&#8212;Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'&eacute;cria-t-elle, je
+t'ai
+tromp&eacute;, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu
+dois
+conna&icirc;tre la v&eacute;rit&eacute; enti&egrave;re.</p>
+<p>Et, apr&egrave;s avoir longuement cherch&eacute;, elle remit une
+s&eacute;rie de factures
+dont le chiffre s'&eacute;levait &agrave; 67,694 francs.</p>
+<p>Cela fut encore un soulagement pour L&eacute;on d'avoir la preuve
+que ce que
+Louise lui avait annonc&eacute; &eacute;tait r&eacute;ellement
+d&ucirc;: il avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans
+des habitudes de probit&eacute; commerciale qui ne sont pas celles de
+toutes
+les maisons de Paris; ce n'&eacute;tait pas chez M. Haupois-Daguillon
+qu'on
+aurait fait deux factures avec des chiffres diff&eacute;rents: l'une
+pour &ecirc;tre
+montr&eacute;e &agrave; celui qui fournissait l'argent, l'autre pour
+&ecirc;tre r&eacute;ellement
+pay&eacute;e.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XIII</h3>
+<br />
+<p><i>Aventure</i>, <i>Diavolo</i> et <i>Robber</i> port&egrave;rent
+assez convenablement les
+couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque &eacute;carlate),
+mais
+ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il esp&eacute;rait;
+et, quand
+le premier des effets Rouspineau arriva &agrave;
+&eacute;ch&eacute;ance, L&eacute;on n'avait pas les
+fonds n&eacute;cessaires pour le payer.</p>
+<p>Sign&eacute; &laquo;Haupois-Daguillon&raquo;, ce billet fut
+pr&eacute;sent&eacute; &agrave; la maison de la rue
+Royale. Habitu&eacute; &agrave; venir souvent &agrave; cette caisse, et
+&agrave; ne s'en retourner
+jamais sans &ecirc;tre pay&eacute;, le gar&ccedil;on de recette passa
+son billet par le
+guichet et alla s'asseoir sur une chaise.</p>
+<p>En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'&eacute;tait
+pas inscrit
+sur son carnet d'&eacute;ch&eacute;ances, le bonhomme Savourdin ouvrit
+de grands yeux,
+mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconna&icirc;tre
+l'&eacute;criture et la
+signature de L&eacute;on. Dix mille francs! Il relut le billet deux
+fois et
+prit sa loupe pour l'examiner: c'&eacute;tait bien dix mille francs, il
+n'y
+avait ni grattage, ni surcharge d'&eacute;criture ou de chiffre.</p>
+<p>Il resta un moment &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir, tenant le
+billet dans ses mains, que
+l'&eacute;motion faisait trembler, puis tout &agrave; coup il ferma la
+porte en fer de
+sa caisse, enfon&ccedil;a sa toque de velours bleu sur sa t&ecirc;te,
+pla&ccedil;a le billet
+dans la poche de c&ocirc;t&eacute; de sa redingote et se dirigea
+rapidement vers le
+bureau de madame Haupois-Daguillon.</p>
+<p>&#8212;Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?</p>
+<p>&Agrave; madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps
+non plus
+pour reconna&icirc;tre l'&eacute;criture de son fils; mais la surprise
+fut si forte
+chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant
+peu
+&agrave; peu, elle tourna vers Savourdin un visage p&acirc;le, mais
+calme:</p>
+<p>&#8212;Mon fils ne vous avait donc pas pr&eacute;venu? dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Non, madame, et voil&agrave; pourquoi je viens vous demander s'il
+faut payer.</p>
+<p>&#8212;Vous demandez s'il faut payer un billet sign&eacute;
+Haupois-Daguillon, vous!
+Payez vite: c'est d&eacute;j&agrave; trop de retard.</p>
+<p>Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arr&ecirc;ta
+d'un signe
+de la main:</p>
+<p>&#8212;Je vous autorise &agrave; faire remarquer &agrave; mon fils qu'il
+doit vous pr&eacute;venir
+des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui
+fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.</p>
+<p>Ce fut tout; mais les employ&eacute;s qui dans la journ&eacute;e
+eurent affaire &agrave;
+&laquo;madame&raquo;, comme on l'appelait dans la maison, furent
+re&ccedil;us de telle
+fa&ccedil;on qu'il fut &eacute;vident pour tous qu'il se passait
+quelque chose de
+grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on
+ne sut pas ce qui motivait cette humeur.</p>
+<p>Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'&agrave; l'heure
+ordinaire
+pour aller d&icirc;ner rue de Rivoli: elle trouva son mari
+install&eacute; dans la
+salle &agrave; manger, &agrave; sa place, et l'attendant tranquillement
+les deux
+coudes sur la table, lisant son journal &eacute;tal&eacute; devant lui.
+Cette table
+&eacute;tait servie comme &agrave; l'ordinaire, c'est-&agrave;-dire
+avec trois couverts,
+ceux du ma&icirc;tre et de la ma&icirc;tresse de maison en face l'un de
+l'autre,
+celui de L&eacute;on &agrave; un bout; car bien qu'il ne
+partage&acirc;t plus souvent les
+repas de ses parents, son couvert &eacute;tait mis chaque jour comme si
+on
+l'attendait s&ucirc;rement, et c'&eacute;tait avec cette place vide
+devant les yeux
+que son p&egrave;re et sa m&egrave;re avaient le chagrin de d&icirc;ner
+presque chaque soir
+on t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te; moins tristes encore cependant quand
+ils &eacute;taient seuls
+que lorsqu'ayant des invit&eacute;s, ils &eacute;taient oblig&eacute;s
+d'excuser leur fils
+emp&ecirc;ch&eacute;, &laquo;qui ventait de les pr&eacute;venir
+qu'&agrave; son grand regret, il lui
+&eacute;tait impossible de d&icirc;ner avec eux ce
+soir-l&agrave;.&raquo;</p>
+<p>Madame Haupois-Daguillon laissa son mari d&icirc;ner, mais pour elle
+il lui
+fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'apr&egrave;s
+le
+d&eacute;part du valet de chambre qui les servait et les portes closes
+qu'elle
+prit dans sa poche le billet de L&eacute;on et le tendit &agrave; son
+mari:</p>
+<p>&#8212;Voici un billet qu'on a pr&eacute;sent&eacute; tant&ocirc;t et que
+j'ai pay&eacute;, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;L&eacute;on! dix mille francs, s'&eacute;cria-t-il, et tu as
+pay&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!</p>
+<p>Dix mille francs n'&eacute;taient pas une somme pour eux; mais
+combien de
+billets de dix mille francs avaient-ils &eacute;t&eacute;
+d&eacute;j&agrave; sign&eacute;s par L&eacute;on? L&agrave;
+&eacute;tait la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel
+de la
+r&eacute;soudre: c'&eacute;tait d'interroger L&eacute;on. Mais,
+apr&egrave;s ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave;
+propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une
+explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce
+n'&eacute;tait pas pousser L&eacute;on &agrave; une rupture, loin de
+l&agrave;; c'&eacute;tait tout au
+contraire le ramener &agrave; la maison paternelle. Il fallait donc
+proc&eacute;der
+avec prudence et avec douceur; interroger L&eacute;on, obtenir de lui
+une
+confession par l'amiti&eacute; plut&ocirc;t que par la
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, et n'agir ensuite
+&eacute;nergiquement que si l'&eacute;nergie &eacute;tait
+command&eacute;e par les circonstances.</p>
+<p>Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois
+jours,
+il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions &eacute;taient
+maintenant
+une sin&eacute;cure, d&eacute;clara qu'avant de sortir &laquo;monsieur
+ne lui avait rien
+dit.&raquo;</p>
+<p>Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui &eacute;crire chez
+cette femme:
+ils n'avaient qu'&agrave; attendre son retour.</p>
+<p>Mais en attendant ainsi ils re&ccedil;urent une nouvelle qui modifia
+leurs
+sentiments: un banquier avec qui la maison &eacute;tait en relations
+&eacute;crivit &agrave;
+Haupois-Daguillon qu'on lui avait demand&eacute; d'escompter trois
+billets de
+10,000 fr. chacun, sign&eacute;s &laquo;Haupois-Daguillon&raquo;, et
+qu'avant de les
+accepter ou de les refuser d&eacute;finitivement il se croyait
+oblig&eacute; de l'en
+pr&eacute;venir.</p>
+<p>M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces
+billets &eacute;taient souscrits &agrave; l'ordre de M. Tom Brazier,
+n&eacute;gociant, rue de
+la Paix; et aussit&ocirc;t, M. Haupois-Daguillon se rendit chez
+celui-ci.</p>
+<p>Le patriarche anglais le re&ccedil;ut avec les d&eacute;monstrations
+du plus profond
+respect, et il ne fit aucune difficult&eacute; de lui apprendre que M.
+son
+fils, &laquo;un charmant jeune homme&raquo;, &eacute;tait son
+d&eacute;biteur pour une somme de
+cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent
+pr&ecirc;t&eacute;
+et pour une autre part du prix de vente d'une &eacute;curie de course,
+&laquo;trois
+chevaux excellents qui feraient honneur &agrave; leur
+propri&eacute;taire, <i>Aventure</i>,
+<i>Diavolo</i> et <i>Robber</i>.&raquo;</p>
+<p>Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser
+emporter
+par la col&egrave;re et de dire son fait au v&eacute;n&eacute;rable
+n&eacute;gociant; mais il
+s'arr&ecirc;ta heureusement aux premi&egrave;res paroles de son
+allocution, et,
+plantant l&agrave; M. Tom Brazier l&eacute;g&egrave;rement
+suffoqu&eacute; de cette algarade, il
+alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le
+temps des m&eacute;nagements &eacute;tait pass&eacute;; il n'avait que
+trop attendu;
+maintenant il fallait agir et au plus vite.</p>
+<p>C'&eacute;tait Favas qui depuis vingt ans &eacute;tait son avocat;
+il fut d'avis, lui
+aussi, qu'il fallait agir au plus vite.</p>
+<p>&#8212;Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter
+&agrave;
+votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura
+d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien
+demand&eacute;. Il
+faut l'arr&ecirc;ter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met &agrave;
+votre
+disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel
+votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.</p>
+<p>&Agrave; ces mots, M. Haupois-Daguillon se r&eacute;cria: mon fils
+pourvu d'un conseil
+judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous que votre fils dissipe d&egrave;s maintenant la fortune
+que vous
+lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous
+ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas
+qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il
+soit quitt&eacute; par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore
+le
+moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus
+emprunter
+et qui n'aura que de l'amour &agrave; lui offrir? Non. Le conseil
+judiciaire,
+malgr&eacute; ses inconv&eacute;nients, est la seule voie que vous
+puissiez suivre;
+c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si
+j'&eacute;tais &agrave; votre place.</p>
+<p>Il n'y eut pas d'explication entre le p&egrave;re et le fils, il ne
+fut m&ecirc;me
+pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait
+&eacute;t&eacute; pay&eacute;;
+mais un matin comme L&eacute;on rentrait chez lui, le vieux Jacques, le
+valet
+de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers
+timbr&eacute;s,
+qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait
+cach&eacute;s
+pour que personne ne les v&icirc;t.</p>
+<p>Rest&eacute; seul, L&eacute;on, bien surpris, ouvrit ces papiers: le
+premier &eacute;tait la
+copie d'une requ&ecirc;te au pr&eacute;sident du tribunal de
+premi&egrave;re instance de la
+Seine tendant &agrave; la nomination d'un conseil judiciaire &agrave;
+la personne de
+L&eacute;on-Charles Haupois;&#8212;le second &eacute;tait un avis du conseil
+de famille
+r&eacute;uni sous la pr&eacute;sidence de M. le juge de paix du premier
+arrondissement
+de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la
+nomination de ce conseil judiciaire;&#8212;enfin, le troisi&egrave;me
+&eacute;tait un
+jugement ordonnant qu'il devrait compara&icirc;tre le surlendemain en
+la
+chambre du conseil pour y &ecirc;tre interrog&eacute;.</p>
+<p>Il resta abasourdi: il avait cru &agrave; des explications plus ou
+moins vives
+avec son p&egrave;re et sa m&egrave;re, mais non &agrave; ce coup droit.</p>
+<p>Que devait-il faire?</p>
+<p>L'habitude, plus que la volont&eacute;, le porta au boulevard
+Malesherbes, et,
+arriv&eacute; devant la maison de Cara, il ne voulut point passer
+devant cette
+porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour pr&eacute;venir
+Cara qu'il
+ne rentrerait peut-&ecirc;tre pas &agrave; l'heure convenue.</p>
+<p>&Agrave; ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise
+de son air
+sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se
+passer quelque chose de grave, et, cela constat&eacute;, il ne lui
+fallut pas
+longtemps pour obtenir une confession compl&egrave;te.</p>
+<p>Il fut bien &eacute;tonn&eacute; de voir qu'elle ne manifestait ni
+surprise ni
+indignation:</p>
+<p>&#8212;Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas &agrave;
+cela, je
+m'attendais &agrave; quelque coup de Jarnac de la part de ton
+beau-fr&egrave;re, qui
+n'est entr&eacute; dans votre famille que pour s'emparer de toute votre
+fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du
+tir
+aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune
+enti&egrave;re de la
+maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te
+d&eacute;fends
+pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un
+an l'interdiction. Il est habile.</p>
+<p>En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter
+&eacute;nergiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient
+les
+premi&egrave;res victimes.</p>
+<p>Il ne fut plus question que de choisir l'avocat &agrave; qui il
+devait confier
+sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce
+n'&eacute;tait
+pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en
+&eacute;tait un
+qui apport&acirc;t un peu de son autorit&eacute; et de sa
+consid&eacute;ration &agrave; son client;
+elle proposa Gontaud qui r&eacute;unissait ces conditions.</p>
+<p>L&eacute;on alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour
+&eacute;tudier
+l'affaire, puis, au bout de huit jours, il r&eacute;pondit:
+&laquo;Qu'il ne plaidait
+pas des affaires de ce genre&raquo;; et il ajouta avec son sourire
+narquois:
+&laquo;Allez trouver Nicolas, il vous d&eacute;fendra.&raquo;</p>
+<p>Cara n'avait pas de pr&eacute;jug&eacute;s; bien que Nicolas
+l'e&ucirc;t tra&icirc;n&eacute;e dans la
+boue lors du proc&egrave;s &agrave; propos du testament du duc de
+Carami, elle
+conseilla &agrave; L&eacute;on de s'adresser &agrave; lui. Et Nicolas,
+qui avait encore moins
+de pr&eacute;jug&eacute;s que Cara, accepta l'affaire avec
+enthousiasme: ce serait une
+occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il
+avait dit d'excessif dans la premi&egrave;re: &laquo;En
+r&eacute;alit&eacute;, messieurs, cette
+femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc.,
+etc.&raquo;</p>
+<p>Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron
+Valentin,
+&laquo;ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons&raquo;; mais il
+perdit son
+affaire; sur les conclusions conformes du minist&egrave;re public, M.
+Haupois-Daguillon fut nomm&eacute; conseil judiciaire de son fils.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XIV</h3>
+<br />
+<p>Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de
+la
+nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas,
+d'amener une rupture imm&eacute;diate entre L&eacute;on et Cara: une
+femme comme Cara
+ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait
+&eacute;t&eacute; r&eacute;p&eacute;t&eacute; par M. Haupois-Daguillon
+et il &eacute;tait devenu celui de la
+famille enti&egrave;re. Le baron Valentin lui-m&ecirc;me, que M. et
+madame
+Haupois-Daguillon &eacute;coutaient comme un oracle lorsqu'il parlait
+des
+usages et des moeurs du monde et du demi-monde, d&eacute;clarait qu'il
+&eacute;tait
+impossible que la liaison de son beau-fr&egrave;re avec &laquo;cette
+fille&raquo; se
+prolonge&acirc;t longtemps:</p>
+<p>&#8212;Vous ne savez pas, disait-il &agrave; sa belle-m&egrave;re, qui le
+consultait &agrave;
+chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas
+quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux
+ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de
+ces n&eacute;gociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais
+g&eacute;n&eacute;raux
+par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous
+qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux
+commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans
+doute cela lui sera d&eacute;sagr&eacute;able, car lorsqu'elle a
+jet&eacute; le grappin sur
+L&eacute;on elle &eacute;tait au bout de son rouleau, et elle
+esp&eacute;rait bien avec lui
+refaire sa fortune et en m&ecirc;me temps se refaire elle-m&ecirc;me
+dans une
+existence calme et bourgeoise, o&ugrave; elle pourrait enfin se reposer
+de
+toutes ses fatigues. Mais, quand il y a n&eacute;cessit&eacute;, on ne
+s'arr&ecirc;te pas
+devant ce qui est d&eacute;sagr&eacute;able. Cara cong&eacute;diera
+donc L&eacute;on, soyez-en
+certaine, au moins en qualit&eacute; d'amant en titre; si elle le
+gardait, ce
+serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que
+L&eacute;on
+accepte un pareil r&ocirc;le.</p>
+<p>&#8212;Mon fils! s'&eacute;cria madame Haupois-Daguillon. Et &agrave;
+cette pens&eacute;e sa
+fiert&eacute; se r&eacute;volta indign&eacute;e au moins autant que son
+honn&ecirc;tet&eacute;.</p>
+<p>C'&eacute;tait un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron
+Valentin, mais
+il avait au moins cette sup&eacute;riorit&eacute; sur des gens tout
+aussi ridicules
+que lui, de savoir qu'il l'&eacute;tait, et par o&ugrave; il
+l'&eacute;tait. C'&eacute;tait parce
+qu'il &eacute;tait peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu
+l'illustrer par
+quelque action d'&eacute;clat et qu'il avait recherch&eacute;
+obstin&eacute;ment les gloires
+du tir aux pigeons, n'&eacute;tant point en &eacute;tat d'en briguer
+d'autres, plus
+difficiles ou plus dispendieuses &agrave; obtenir. C'&eacute;tait
+encore parce qu'il
+se savait de tournure ch&eacute;tive et jusqu'&agrave; un certain point
+h&eacute;t&eacute;roclite,
+qu'il prenait &agrave; propos des choses les plus simples des grands
+airs de
+dignit&eacute;. En entendant sa belle-m&egrave;re pousser son
+exclamation, il se
+redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes:</p>
+<p>&#8212;Vous vous m&eacute;prenez sur le sens de mes paroles, ch&egrave;re
+m&egrave;re, dit-il avec
+noblesse, je n'ai jamais eu la pens&eacute;e que votre fils p&ucirc;t
+accepter le
+r&ocirc;le que je vous indiquais; bien que l'avocat de L&eacute;on ait
+parl&eacute; de moi
+en termes peu convenables, m'a-t-on rapport&eacute;, mes sentiments
+&agrave; l'&eacute;gard
+du fr&egrave;re de ma femme n'ont pas chang&eacute; et ils ne
+changeront pas.</p>
+<p>&#8212;Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspir&eacute; cette
+plaidoirie.</p>
+<p>&#8212;Je le pense; il y a l&agrave; une tra&icirc;trise trop forte pour
+n'&ecirc;tre pas
+f&eacute;minine.</p>
+<p>Cependant les pr&eacute;visions de Favas ne se
+r&eacute;alis&egrave;rent pas plus que celles
+du baron Valentin: Cara ne cong&eacute;dia point l'amant qui n'avait
+plus que
+de l'amour &agrave; lui offrir, et L&eacute;on, du premier rang, ne
+passa point au
+dernier.</p>
+<p>Si l'intention premi&egrave;re de Cara avait &eacute;t&eacute; de se
+s&eacute;parer de L&eacute;on le jour
+o&ugrave; celui-ci avait eu les mains si bien li&eacute;es par la
+justice qu'il ne
+pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tard&eacute;
+&agrave; adopter
+un plan tout oppos&eacute;.</p>
+<p>La demande en nomination de conseil judiciaire avait
+exasp&eacute;r&eacute; L&eacute;on
+contre ses parents, non pas pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; cause
+m&ecirc;me de cette demande,
+mais &agrave; cause de la fa&ccedil;on dont elle avait
+&eacute;t&eacute; introduite. Que ses parents
+voulussent l'emp&ecirc;cher de continuer un syst&egrave;me d'emprunts
+qui en
+quelques mois avait d&eacute;vor&eacute; plus de deux cent mille
+francs, il
+l'admettait et trouvait m&ecirc;me qu'ils n'&eacute;taient point tout
+&agrave; fait dans
+leur tort; mais qu'ils eussent proc&eacute;d&eacute; de cette
+mani&egrave;re, en arri&egrave;re de
+lui, sans le pr&eacute;venir, c'&eacute;tait ce qui le suffoquait.
+Pourquoi ne lui
+avaient-ils rien dit? il se serait expliqu&eacute; avec eux et il leur
+aurait
+fait comprendre qu'il avait &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute;,
+mais que son intention n'&eacute;tait
+pas du tout de marcher sur ce pied. En r&eacute;alit&eacute;, deux cent
+mille francs
+n'&eacute;taient pas dans sa position une d&eacute;pense constituant
+des habitudes de
+prodigalit&eacute; telles, qu'on devait les r&eacute;primer
+brutalement, par la
+nomination d'un conseil judiciaire.</p>
+<p>En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait
+&agrave; son
+p&egrave;re et &agrave; sa m&egrave;re &eacute;tait celui-l&agrave;
+m&ecirc;me qu'ils pouvaient le plus justement
+lui retourner. Indign&eacute; qu'ils eussent introduit leur demande
+sans le
+pr&eacute;venir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis
+qu'on
+pr&eacute;senterait &agrave; leur caisse un billet de 10,000 francs
+souscrit &agrave; l'ordre
+de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une
+explication il les e&ucirc;t facilement donn&eacute;es. Mais il
+n'admettait pas que
+ses parents en eussent eu de leur c&ocirc;t&eacute; pour agir comme ils
+l'avaient
+fait. Quelle diff&eacute;rence, d'ailleurs, entre une somme de 10,000
+francs &agrave;
+payer et une demande en nomination de conseil judiciaire!</p>
+<p>Le r&eacute;sultat naturel de cette exasp&eacute;ration avait
+&eacute;t&eacute; de le rapprocher de
+Cara: cela &eacute;tait oblig&eacute;, &eacute;tant donn&eacute; sa
+nature; il avait besoin d'&ecirc;tre
+plaint, d'&ecirc;tre aim&eacute;, de ne pas se sentir isol&eacute;.</p>
+<p>Et c'&eacute;tait de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait
+abandonn&eacute; et
+isol&eacute;. Enfant, il avait vu ses parents absorb&eacute;s par le
+soin de leurs
+affaires n'avoir presque pas de temps &agrave; lui donner et consacrer
+tous
+leurs efforts &agrave; faire fortune, le grand but, la joie
+supr&ecirc;me de leur
+vie. Plus tard, c'&eacute;tait encore ce souci de la fortune qui les
+avait
+emp&ecirc;ch&eacute;s de lui accorder Madeleine pour femme. Et
+maintenant, c'&eacute;tait
+toujours &agrave; la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.</p>
+<p>Cara, voyant cet acc&egrave;s de tendresse et en comprenant
+tr&egrave;s-bien la cause,
+n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui
+&eacute;tait si doux de l'&ecirc;tre, elle l'avait aim&eacute; comme il
+d&eacute;sirait l'&ecirc;tre;
+elle avait &eacute;t&eacute; toute &agrave; lui, enti&egrave;rement
+pleine de ces pr&eacute;venances et de
+ces c&acirc;lineries qu'une m&egrave;re a pour son enfant malheureux:
+ma&icirc;tresse,
+m&egrave;re, soeur et m&ecirc;me soeur de charit&eacute;, elle avait
+&eacute;t&eacute; tout cela &agrave; la
+fois.</p>
+<p>Comment ne l'e&ucirc;t-il pas aim&eacute;e pour cet amour qu'elle
+lui t&eacute;moignait
+alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'&eacute;tait plus la
+brillante Cara
+qu'il voyait en elle, c'&eacute;tait la douce et affectueuse Cara qui
+le
+consolait, une femme de coeur tendre et aimante.</p>
+<p>Avant que le jugement f&ucirc;t rendu, Capa avait pu
+appr&eacute;cier les changements
+qui s'&eacute;taient faits, non-seulement dans le coeur de son amant,
+mais
+encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire
+qu'elle avait pris sur lui et de la solidit&eacute; des liens par
+lesquels il
+lui &eacute;tait attach&eacute;: il ne sentait plus que par elle, il ne
+voyait plus
+que par elle, et, ce qui &eacute;tait d'une bien plus grande importance
+encore,
+il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il v&icirc;t, et cela sans
+d&eacute;sir
+de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pens&eacute;e.</p>
+<p>Cet &eacute;tat changeait si compl&eacute;tement la situation,
+qu'apr&egrave;s avoir
+commenc&eacute; par souhaiter ardemment que la demande en nomination
+d'un
+conseil judiciaire f&ucirc;t repouss&eacute;e, elle en vint &agrave; se
+demander s'il ne
+valait pas mieux au contraire qu'elle f&ucirc;t admise:
+repouss&eacute;e, L&eacute;on
+pouvait se r&eacute;concilier avec ses parents; admise, il ne le
+pouvait plus
+et alors il &eacute;tait tout &agrave; elle.</p>
+<p>Il est vrai qu'il l'&eacute;tait sans rien pouvoir faire; mais son
+incapacit&eacute;
+d'emprunter et d'ali&eacute;ner ne serait pas &eacute;ternelle; et
+puis, d'ailleurs,
+elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacit&eacute;.</p>
+<p>Et quand cette id&eacute;e se pr&eacute;senta pour la
+premi&egrave;re fois &agrave; son esprit, elle
+se mit &agrave; rire toute seule silencieusement: ils &eacute;taient
+vraiment prudents
+et pr&eacute;voyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien
+prudents,
+bien perspicaces dans les savantes pr&eacute;cautions qu'ils prenaient
+pour
+emp&ecirc;cher les jeunes gens de se ruiner!</p>
+<p>Le jour du jugement, elle voulut accompagner L&eacute;on
+jusqu'&agrave; la porte du
+Palais, et elle l'attendit l&agrave;, &agrave; moiti&eacute;
+cach&eacute;e au fond de sa voiture. &Agrave;
+la fa&ccedil;on dont il descendit les marches du grand escalier, elle
+vit que
+le conseil judiciaire &eacute;tait accord&eacute;, mais elle n'en
+ressentit aucune
+contrari&eacute;t&eacute;. Cependant, quand il monta en voiture, elle
+l'enveloppa
+maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement,
+passionn&eacute;ment serr&eacute; contre elle, puis, le regardant en
+face avec des
+yeux un peu &eacute;gar&eacute;s:</p>
+<p>&#8212;Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je
+te
+reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'&ecirc;tre
+aim&eacute;; tu
+verras comme je t'aime.</p>
+<p>Et comme il restait accabl&eacute;, elle le gronda doucement.</p>
+<p>&#8212;Ne vas-tu pas te d&eacute;soler pour une chose qui, en
+r&eacute;alit&eacute;, n'est qu'une
+chose d'argent.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas pour moi que je me d&eacute;sole, c'est pour toi.</p>
+<p>&#8212;Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai
+jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait.</p>
+<p>Il la regarda avec inqui&eacute;tude.</p>
+<p>&#8212;Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la
+m&ecirc;me situation.</p>
+<p>&#8212;Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus
+inquiets.</p>
+<p>&#8212;Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te
+voil&agrave; sans
+le sou, tandis que moi-m&ecirc;me je n'ai que des valeurs ... qui ne
+valent
+pas grand'chose, il faut que nous prenions une r&eacute;solution
+s&eacute;rieuse.</p>
+<p>&#8212;Et tu l'as arr&ecirc;t&eacute;e dans ton esprit, cette
+r&eacute;solution?</p>
+<p>&#8212;Je l'ai arr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire
+conna&icirc;tre?</p>
+<p>&#8212;Il le faut bien.</p>
+<p>Alors, voyant par l'inqui&eacute;tude de L&eacute;on les choses au
+point o&ugrave; elle
+voulait les amener, elle continua:</p>
+<p>&#8212;Voici ce que j'ai d&eacute;cid&eacute;: continuer &agrave; vivre
+comme je vis actuellement
+est d&eacute;sormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je
+vends
+tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation
+g&eacute;n&eacute;rale et
+forc&eacute;e comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est
+indispensable pour meubler un appartement modeste et
+&eacute;l&eacute;gant: salle &agrave;
+manger, petit salon, deux chambres, le strict n&eacute;cessaire: et
+c'est dans
+cet appartement que nous allons nous &eacute;tablir.</p>
+<p>&Agrave; mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de L&eacute;on
+s'&eacute;tait &eacute;clair&eacute;e;
+quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les
+l&egrave;vres par un baiser.</p>
+<p>&#8212;Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus
+d&eacute;vou&eacute;e!</p>
+<p>&#8212;Je t'aime, c'est l&agrave; ma seule qualit&eacute;, ne m'en cherche
+pas d'autres;
+serons-nous heureux ainsi!</p>
+<p>La r&eacute;flexion revint &agrave; L&eacute;on, et avec elle un
+sentiment de dignit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;C'est impossible, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Parce que?</p>
+<p>&#8212;Mais....</p>
+<p>Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs &eacute;tait inutile, car
+elle avait
+compris.</p>
+<p>&#8212;Es-tu b&eacute;b&ecirc;te, dit-elle, tu ne veux pas de cet
+arrangement parce que tu
+serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; &ccedil;a serait
+cependant
+un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et
+je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais
+pas de ton argent quand tu &eacute;tais riche, je l'accepte maintenant
+que tu
+es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire?
+Rassure-toi. Tu m'as pr&ecirc;t&eacute; environ 100,000 francs, je te
+les rendrai sur
+le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs
+que
+nous vivrons. Qu'en dis-tu?</p>
+<p>&#8212;Je dis que tu es un ange!</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XV</h3>
+<h2>CATALOGUE</h2>
+<h2>D'un tr&egrave;s-beau et tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gant</h2>
+<h2>MOBILIER MODERNE</h2>
+<br />
+<h4>CHAMBRE &Agrave; COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES</h4>
+<h4>SALON RECOUVERT EN BROCATELLE</h4>
+<h4>SALLE &Agrave; MANGER EN &Eacute;B&Egrave;NE, MEUBLES D'ART,
+GLACES,
+PIANOS, BRONZES D'ART</h4>
+<h4>GARNITURES DE CHEMIN&Eacute;ES, LUSTRES, FEUX</h4>
+<h4>GROUPES ET BUSTES D'APR&Egrave;S L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS,
+IVOIRES</h4>
+<h4>MARBRES, &Eacute;MAUX CLOISONN&Eacute;S</h4>
+<h4>PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE S&Egrave;VRES ET AUTRES</h4>
+<h4>TABLEAUX, CURIOSIT&Eacute;S</h4>
+<h4>DIAMANTS</h4>
+<h4>BAGUES, COLLIERS</h4>
+<h4>BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES</h4>
+<h4>OMBRELLES, &Eacute;VENTAILS, LINGE</h4>
+<h4>VOITURES</h4>
+<h4>CAL&Egrave;CHE ET DORSAY &Agrave; HUIT RESSORTS</h4>
+<h4>COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVR&Eacute;ES</h4>
+<h3>Dont la vente aura lieu</h3>
+<h3>Par suite du d&eacute;part de Mlle C...</h3>
+<h3><i>H&ocirc;tel Drouot, grande salle n&deg;1.</i></h3>
+<p>Ce catalogue, imprim&eacute; par Claye avec un vrai luxe
+typographique et tir&eacute;
+sur papier teint&eacute;, annon&ccedil;a au tout Paris que ces sortes
+de choses
+int&eacute;ressent la vente de Cara.</p>
+<p>Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations,
+d'explications
+et de commentaires. Combien de bonnes amies s'&eacute;cri&egrave;rent
+avec des larmes
+dans la voix et le sourire aux l&egrave;vres:</p>
+<p>&#8212;C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout &agrave; fait
+ruin&eacute;e!</p>
+<p>&Agrave; quoi il y avait des gens moins na&iuml;fs qui
+r&eacute;pliquaient que ce n'est pas
+toujours parce qu'une femme est ruin&eacute;e qu'elle vend son
+mobilier, mais
+que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et
+tout neuf.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera
+un,
+puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.</p>
+<p>&#8212;Il lui donnera peut-&ecirc;tre mieux que cela.</p>
+<p>&#8212;Quoi donc?</p>
+<p>&#8212;Son nom?</p>
+<p>Il y eut foule &agrave; l'exposition particuli&egrave;re, qui se fit
+un samedi, et
+plus grande foule encore &agrave; l'exposition du dimanche, car ces
+bavardages
+avaient donn&eacute; un attrait particulier &agrave; cette vente:
+puisqu'on en
+parlait, il fallait voir &ccedil;a.</p>
+<p>Et l'on &eacute;tait venu voir &ccedil;a, non-seulement ceux qui, de
+pr&egrave;s ou de loin,
+touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui,
+appartenant au monde honn&ecirc;te, &eacute;taient curieux d'apprendre
+et de
+s'instruire.</p>
+<p>Comment font ces femmes-l&agrave;? Comment sont-elles
+meubl&eacute;es? Ont-elles des
+meubles sp&eacute;ciaux &agrave; leur m&eacute;tier? Comment est leur
+chambre &agrave; coucher?</p>
+<p>On &eacute;prouva une irritante d&eacute;ception &agrave; ce sujet
+en venant voir
+l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre &agrave; coucher
+&laquo;en
+tapisseries anciennes&raquo; f&ucirc;t le premier article inscrit au
+catalogue,
+celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle
+ne figura pas &agrave; l'exposition, et les femmes qui &eacute;taient
+venues &agrave; cette
+exposition pour voir cette fameuse chambre, de m&ecirc;me que les
+hommes qui
+s'y &eacute;taient rendus comme &agrave; une sorte de p&egrave;lerinage
+pour la revoir, en
+furent pour leur temps perdu: la propri&eacute;taire s'&eacute;tait, au
+dernier
+moment, r&eacute;serv&eacute; le mobilier de cette chambre.</p>
+<p>Ceux qui &eacute;taient venus pour revoir ce qu'ils avaient
+d&eacute;j&agrave; vu, les uns
+pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte
+soir&eacute;e,
+constat&egrave;rent que ce n'&eacute;tait pas seulement le mobilier de
+la chambre &agrave;
+coucher qui ne figurait pas &agrave; l'exposition; celui du cabinet de
+toilette, si curieux et si original, avait &eacute;t&eacute; distrait
+aussi; de m&ecirc;me
+avaient &eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute;s encore par la
+propri&eacute;taire d'autres meubles ou
+d'autres objets pris &ccedil;&agrave; et l&agrave;; il &eacute;tait
+donc &eacute;vident qu'un choix avait
+&eacute;t&eacute; fait et que la rubrique du catalogue et des affiches
+&laquo;pour cause de
+d&eacute;part&raquo; n'&eacute;tait pas vraie; elles auraient d&ucirc;
+dire, ces affiches: &laquo;pour
+cause de changement de domicile&raquo;.</p>
+<p>En effet, avec ce que Cara avait retir&eacute; de son mobilier, elle
+avait
+meubl&eacute; pour L&eacute;on et pour elle un appartement rue Auber,
+petit, il est
+vrai, mais tout &agrave; fait &eacute;l&eacute;gant, et, bien entendu,
+elle n'avait eu garde
+de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison
+quelconque, valeur intrins&egrave;que ou affection.</p>
+<p>C'&eacute;tait ainsi qu'elle avait r&eacute;serv&eacute; sa chambre
+enti&egrave;re, tout son cabinet
+de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle &agrave;
+manger, si
+bien que sans d&eacute;penser presque rien elle s'&eacute;tait
+organis&eacute; un int&eacute;rieur
+charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de fa&ccedil;on &agrave;
+faire de s&eacute;rieuses
+&eacute;conomies sur les voitures.</p>
+<p>Et cependant, malgr&eacute; ce pr&eacute;l&egrave;vement, son
+catalogue, grossi d'ailleurs
+par une assez grande quantit&eacute; d'objets fournis par le
+commissaire-priseur et l'expert charg&eacute;s de la vente, avait
+pr&eacute;sent&eacute; un
+chiffre total de trois cent quarante num&eacute;ros bien suffisants
+pour
+attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres
+non chiffr&eacute;es, dix-sept cravaches &agrave; pomme d'or sans
+initiales et
+vingt-deux porte-mine aussi en or et &eacute;galement sans initiales,
+le tout
+enti&egrave;rement neuf et n'ayant jamais servi, car aussit&ocirc;t
+donn&eacute;es, montres
+ou cravaches avaient &eacute;t&eacute; serr&eacute;es pour &ecirc;tre
+vendues un jour.</p>
+<p>De tout ce qui peut allumer les ench&egrave;res, Cara n'avait
+refus&eacute; que deux
+moyens: vendre chez elle, ce qui est la supr&ecirc;me attraction pour
+le monde
+bourgeois, et diriger sa vente ou m&ecirc;me simplement y assister;
+mais ni
+l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes
+discr&egrave;tes,
+et les employer, si avantageux qu'ils pussent &ecirc;tre, e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; donner un
+d&eacute;menti &agrave; sa vie enti&egrave;re: elle ressemblait ou tout
+au moins elle avait
+la pr&eacute;tention de ressembler &agrave; ces fleurs qu'on voyait
+toujours chez
+elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour
+la trouver.</p>
+<p>Malgr&eacute; cette absence, sa vente obtint un tr&egrave;s-beau
+succ&egrave;s; elle
+produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien
+entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par
+&laquo;les journaux bien inform&eacute;s&raquo;, fit r&ecirc;ver plus
+d'une pauvre fille,
+acharn&eacute;e &agrave; l'ouvrage de sept heures du matin &agrave; dix
+heures du soir et
+gagnant quinze sous par jour.</p>
+<p>Pendant que les commissionnaires de l'h&ocirc;tel des ventes
+d&eacute;m&eacute;nageaient
+l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur
+c&ocirc;t&eacute;,
+les tapissiers am&eacute;nageaient l'appartement de la rue Auber, Cara
+et L&eacute;on,
+pour &eacute;chapper &agrave; ces ennuis, passaient quelques jours
+&agrave; Fontainebleau, se
+promenant sentimentalement dans la for&ecirc;t, seuls, en t&ecirc;te
+&agrave; t&ecirc;te,
+oublieux du pass&eacute; et se jetant passionn&eacute;ment dans les
+jouissances de
+l'heure pr&eacute;sente.</p>
+<p>Ce fut &agrave; Fontainebleau que Cara re&ccedil;ut la lettre de son
+commissaire-priseur, lui annon&ccedil;ant que le produit de sa vente
+s'&eacute;levait
+&agrave; 319,423 francs. Elle n'en dit rien &agrave; L&eacute;on, et ce
+fut seulement quand
+le tapissier la pr&eacute;vint que tout &eacute;tait pr&ecirc;t dans
+l'appartement de la rue
+Auber qu'elle parla de revenir &agrave; Paris.</p>
+<p>Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce
+nouvel appartement, et ce devait &ecirc;tre une surprise pour
+L&eacute;on d'y faire
+son entr&eacute;e pour la premi&egrave;re fois.</p>
+<p>C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soir&eacute;e fut
+remplie pour
+lui par une s&eacute;rie de surprises.</p>
+<p>Partis de Fontainebleau dans l'apr&egrave;s-midi, ils &eacute;taient
+arriv&eacute;s &agrave; Paris
+pour l'heure du d&icirc;ner, et &agrave; peine entr&eacute;s dans le
+salon, avant m&ecirc;me
+d'avoir pu visiter l'appartement, Louise &eacute;tait venue les
+pr&eacute;venir que le
+d&icirc;ner &eacute;tait servi.</p>
+<p>&#8212;Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle
+&agrave;
+manger.</p>
+<p>Elle &eacute;tait toute petite, cette salle &agrave; manger, et
+faite pour l'intimit&eacute;
+la plus &eacute;troite: deux couverts &eacute;taient mis sur la table,
+mais &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge &eacute;tait
+&eacute;blouissant, l'argenterie brillait, les cristaux
+r&eacute;fl&eacute;chissaient par
+leurs facettes la douce lumi&egrave;re de la lampe; sur le po&ecirc;le,
+dans une
+jardini&egrave;re plac&eacute;e devant la fen&ecirc;tre, sur le buffet,
+des fleurs fra&icirc;ches
+et odorantes &eacute;taient arrang&eacute;es avec go&ucirc;t dans des
+mousses velout&eacute;es.</p>
+<p>Le menu n'&eacute;tait compos&eacute; que de trois plats, poisson,
+r&ocirc;ti et l&eacute;gumes,
+mais ces plats bien pr&eacute;par&eacute;s &eacute;taient ceux
+pr&eacute;cis&eacute;ment que L&eacute;on
+pr&eacute;f&eacute;rait; aussit&ocirc;t apr&egrave;s les avoir
+plac&eacute;s sur la table et avoir chang&eacute;
+le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils d&icirc;naient
+en t&ecirc;te
+&agrave; t&ecirc;te comme deux amants enferm&eacute;s dans un cabinet
+particulier.</p>
+<p>Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit;
+alors
+Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente,
+elle
+revint prendre le bras de L&eacute;on pour le conduire dans le salon,
+o&ugrave;, sur
+un petit gu&eacute;ridon, deux tasses &eacute;taient
+pr&eacute;par&eacute;es, flanquant une bo&icirc;te de
+cigares.</p>
+<p>Elle lui versa, elle lui sucra elle-m&ecirc;me son caf&eacute;, puis
+allumant une
+allumette en papier &agrave; la lampe, elle la lui pr&eacute;senta; ce
+fut alors
+seulement qu'elle s'assit sur le canap&eacute; aupr&egrave;s de lui,
+tout contre lui.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de
+r&eacute;gler
+nos comptes.</p>
+<p>Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque,
+elle la
+posa sur le gu&eacute;ridon:</p>
+<p>&#8212;27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas?
+dit-elle, c'est-&agrave;-dire ce que tu as bien voulu me pr&ecirc;ter:
+les voici,
+c'est &agrave; toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer
+avec
+&eacute;conomie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent
+durera
+longtemps. J'ai d&eacute;j&agrave; pris mes arrangements pour cela.
+Notre loyer n'est
+pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera
+notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et
+tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu;
+nous ne d&eacute;penserons presque rien, douze ou quinze mille francs
+peut-&ecirc;tre
+par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne
+pas
+nous inqui&eacute;ter, et nous aimer librement, sans autre souci que de
+nous
+rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.</p>
+<p>Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement,
+les
+&eacute;paules effac&eacute;es, la t&ecirc;te haute, d'un air
+majestueux:</p>
+<p>&#8212;M. L&eacute;on Haupois-Daguillon ici pr&eacute;sent, permettez-vous
+&agrave; votre
+ma&icirc;tresse, &agrave; votre esclave de vous rendre heureux?
+r&eacute;pondez, je vous
+prie, comme vous r&eacute;pondriez &agrave; M. le maire, oui ou non.</p>
+<p>Il la prit dans ses bras, mais presque aussit&ocirc;t elle se
+d&eacute;gagea:</p>
+<p>&#8212;Comme j'avais pr&eacute;vu ta r&eacute;ponse, j'ai dispos&eacute;
+&agrave; l'avance ce qui, selon
+mon sentiment, devait, en satisfaisant les id&eacute;es, te plaire.
+Veux-tu me
+suivre?</p>
+<p>Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pi&egrave;ce qui faisait
+suite au
+salon &eacute;tait la chambre &agrave; coucher, exactement
+meubl&eacute;e, aux dimensions
+pr&egrave;s, comme au boulevard Malesherbes; puis apr&egrave;s cette
+chambre en venait
+une autre assez grande qui avait &eacute;t&eacute; transform&eacute;e
+en un cabinet de
+toilette qui &eacute;tait le m&ecirc;me aussi que celui du boulevard
+Malesherbes.</p>
+<p>Il semblait que c'&eacute;tait l&agrave; que finissait
+l'appartement; cependant Cara
+ouvrit une porte dans une armoire et dit &agrave; L&eacute;on de la
+suivre.</p>
+<p>Ils se trouv&egrave;rent dans une petite chambre, assez simple
+d'ameublement,
+puis, apr&egrave;s cette chambre, ils pass&egrave;rent dans un petit
+salon.</p>
+<p>&#8212;Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une
+entr&eacute;e particuli&egrave;re sur l'escalier, afin que mon petit
+homme ait
+l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait
+g&ecirc;n&eacute;, je
+le parierais, qu'on d&icirc;t qu'il demeure chez sa petite femme.</p>
+<p>Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied
+du
+lit:</p>
+<p>&#8212;Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou,
+que
+ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit
+de semblant; il ne deviendra un lit v&eacute;ritable que quand tu le
+voudras.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XVI</h3>
+<br />
+<p>Ainsi que Cara l'avait pressenti, L&eacute;on aurait
+&eacute;t&eacute; g&ecirc;n&eacute; &laquo;qu'on d&icirc;t qu'il
+demeurait chez sa petite femme&raquo;; plus que g&ecirc;n&eacute;,
+honteux, et il n'y
+aurait point demeur&eacute;. Mais l'arrangement de l'appartement
+particulier
+leva tous les scrupules: aux yeux du monde il &eacute;tait l&agrave;
+chez lui, et
+c'&eacute;tait chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il
+pouvait
+donner des rendez-vous, non chez sa ma&icirc;tresse. Les convenances
+&eacute;taient
+sauv&eacute;es, et L&eacute;on n'&eacute;tait pas homme &agrave; se
+mettre volontiers au-dessus des
+convenances,&#8212;cette religion bourgeoise. En r&eacute;alit&eacute;
+c'&eacute;tait lui qui
+payait le loyer, lui qui payait toutes les d&eacute;penses, et l'argent
+avec
+lequel il ferait ses paiements lui avait co&ucirc;t&eacute; assez cher
+pour qu'il le
+consid&eacute;r&acirc;t comme lui appartenant. Sa conscience
+&eacute;tait donc en repos; en
+tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle
+avait des vell&eacute;it&eacute;s de protestation ou de r&eacute;volte,
+ce qui, &agrave; vrai dire,
+arrivait assez souvent.</p>
+<p>Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance
+en
+ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron
+Valentin, leur avait r&eacute;p&eacute;t&eacute;, attendaient leur fils
+et, pour sa rentr&eacute;e,
+M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, pr&eacute;par&eacute; une
+petite allocution
+dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux r&eacute;sultat:</p>
+<p>&#8212;De ce que tu as &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute; &agrave;
+des actes de prodigalit&eacute; que nous avons
+d&ucirc;, bien malgr&eacute; nous, arr&ecirc;ter, il ne s'en suit pas
+que nous recourrons
+contre toi &agrave; des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de
+chang&eacute;e
+dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme
+par le pass&eacute; et aussi tes appointements; seulement comme nous
+d&eacute;sirons
+que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison,
+nous augmentons ta part d'int&eacute;r&ecirc;t, nous la portons
+&agrave; 10 pour 100,
+certains &agrave; l'avance que par ton assiduit&eacute; au travail tu
+voudras
+justifier notre confiance.</p>
+<p>Ce petit discours d&eacute;bit&eacute; simplement, amicalement, bras
+dessus, bras
+dessous en se promenant, en ami indulgent plut&ocirc;t qu'en
+p&egrave;re justement
+irrit&eacute;, devait &ecirc;tre selon eux tout &agrave; fait
+irr&eacute;sistible.</p>
+<p>Cependant ce n'&eacute;tait pas tout; la m&egrave;re, elle aussi,
+aurait quelque chose
+&agrave; dire &agrave; son fils, amicalement; tendrement:</p>
+<p>&#8212;Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets sign&eacute;s de
+ton nom
+soient protest&eacute;s; chaque fois qu'on en pr&eacute;sentera un, la
+caisse refusera
+de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu
+porteras toi-m&ecirc;me chez l'huissier.</p>
+<p>Le "toi-m&ecirc;me" serait l&eacute;g&egrave;rement soulign&eacute;
+et seulement de fa&ccedil;on &agrave; bien
+marquer le t&eacute;moignage de confiance.</p>
+<p>Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne
+serait-il par touch&eacute; par ces t&eacute;moignages d'affection!</p>
+<p>Mais l'enfant prodigue n'&eacute;tait pas rentr&eacute;; et, les
+affiches annon&ccedil;ant la
+vente de Cara avaient frapp&eacute; leurs yeux: <i>Mobilier moderne,
+diamants</i>,
+par suite du d&eacute;part de mademoiselle C....</p>
+<p>"Par suite de d&eacute;part"; comme ces mots leur avaient
+&eacute;t&eacute; doux! Et M.
+Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit &agrave; sa
+femme
+qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la
+rue
+pour la lire elle-m&ecirc;me. Ah! comme son coeur de m&egrave;re avait
+battu en
+lisant cette ligne: "Par suite du d&eacute;part de mademoiselle C...";
+mais
+comme en m&ecirc;me temps son imagination de femme honn&ecirc;te avait
+travaill&eacute; en
+lisant la longue &eacute;num&eacute;ration de l'affiche: <i>Meubles
+d'art, marbres,
+tableaux, diamants, voitures</i>, c'&eacute;tait par le luxe que ces
+femmes
+s&eacute;duisaient les jeunes gens, et c'&eacute;tait pour entretenir
+ce luxe que
+ceux-ci se ruinaient.</p>
+<p>Enfin elle partait cette femme et bient&ocirc;t ils en seraient
+d&eacute;livr&eacute;s:
+apr&egrave;s tout, il &eacute;tait jusqu'&agrave; un certain point
+admissible que L&eacute;on e&ucirc;t
+voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les
+chagrins de ce d&eacute;part et de cette vente: il &eacute;tait si bon,
+si tendre le
+brave gar&ccedil;on.</p>
+<p>Mais la vente avait eu lieu et le brave gar&ccedil;on n'&eacute;tait
+pas revenu &agrave; la
+maison paternelle comme on l'esp&eacute;rait; ou plut&ocirc;t, s'il
+&eacute;tait revenu rue
+de Rivoli, ce n'avait point &eacute;t&eacute; pour y rester et y
+reprendre son
+domicile: tout au contraire.</p>
+<p>Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon d&eacute;jeunaient rue
+Royale comme
+ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de
+chambre, Jacques, avec une mine effar&eacute;e.</p>
+<p>Le p&egrave;re et la m&egrave;re, qui n'avaient qu'une pens&eacute;e
+dans le coeur, avaient
+senti tous deux en m&ecirc;me temps qu'il s'agissait de leur fils; et,
+comme
+Saffroy &eacute;tait &agrave; table avec eux, ils avaient fait un
+m&ecirc;me signe &agrave; Jacques
+pour qu'il ne parl&acirc;t pas. Saffroy &eacute;tait trop fin pour
+n'avoir pas saisi
+ce signe, et bien qu'il e&ucirc;t le plus vif d&eacute;sir de savoir ce
+que Jacques
+venait annoncer, car il avait bien devin&eacute; lui aussi qu'il
+s'agissait de
+L&eacute;on, il avait quitt&eacute; la table pour rentrer au magasin.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, Jacques?</p>
+<p>Ce fut le m&ecirc;me cri qui s'&eacute;chappa des l&egrave;vres de
+M. et de madame
+Haupois-Daguillon.</p>
+<p>&#8212;M. L&eacute;on est venu il y a environ deux heures &agrave; son
+appartement; par
+malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour
+pr&eacute;venir
+monsieur et madame.</p>
+<p>&#8212;Alors, comment l'avez-vous su?</p>
+<p>&#8212;C'est Joseph qui, tout &agrave; l'heure, est venu me le dire. M.
+L&eacute;on a donn&eacute;
+cong&eacute; &agrave; Joseph et il l'a pay&eacute;.</p>
+<p>Le p&egrave;re et la m&egrave;re se regard&egrave;rent avec
+inqui&eacute;tude.</p>
+<p>Jacques, qui s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; un moment, comme
+s'il n'osait continuer,
+reprit bient&ocirc;t:</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas tout: M. L&eacute;on a fait mettre dans des malles son
+linge,
+ses v&ecirc;tements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a
+port&eacute;
+le tout dans une voiture, et avant de partir M. L&eacute;on a dit
+&agrave; Joseph de
+m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais
+pr&eacute;venir monsieur et madame.</p>
+<p>Jacques ayant achev&eacute; ce qu'il avait &agrave; dire, sortit
+laissant ses deux
+ma&icirc;tres &eacute;cras&eacute;s.</p>
+<p>Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les
+pens&eacute;es qui
+les &eacute;touffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme
+tous les
+jours leur serrer la main et prendre une tasse de caf&eacute; avec eux;
+s'il
+avait &eacute;t&eacute; fid&egrave;le &agrave; cette coutume amicale
+pendant vingt ann&eacute;es, il
+l'&eacute;tait plus encore depuis l'absence de L&eacute;on; quand ses
+amis &eacute;taient
+heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient;
+maintenant qu'ils &eacute;taient malheureux, il venait avec la
+r&eacute;gularit&eacute;
+qu'inspire l'accomplissement d'un devoir.</p>
+<p>Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une
+crise;
+mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En
+quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques
+venait de leur dire.</p>
+<p>&#8212;Et qu'avez-vous d&eacute;cid&eacute;? demanda-t-il.</p>
+<p>&#8212;Rien; nous ne savons &agrave; quel parti nous arr&ecirc;ter.</p>
+<p>&#8212;Mon mari parlait d'&eacute;crire, mais o&ugrave; voulez-vous qu'il
+adresse cette
+lettre? Chez cette femme, est-ce possible?</p>
+<p>&#8212;Si je ne puis pas &eacute;crire &agrave; mon fils chez cette femme,
+je puis encore
+bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver,
+c'est
+moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec
+L&eacute;on
+ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait &ecirc;tre dangereux. Vous
+&ecirc;tes
+exasp&eacute;r&eacute; contre lui, et de son c&ocirc;t&eacute; il croit
+avoir, il a des griefs
+contre vous: de votre rencontre, il pourrait r&eacute;sulter un choc
+qui, dans
+les circonstances pr&eacute;sentes, mettrait les choses au pire: je le
+verrai,
+moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou.</p>
+<p>&#8212;Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois.</p>
+<p>&#8212;Sans doute, il est &eacute;vident que L&eacute;on s'est jet&eacute;
+dans les bras de cette
+femme et s'est rapproch&eacute; d'elle plus &eacute;troitement parce
+qu'il a &eacute;t&eacute;
+bless&eacute; par la demande en nomination de conseil judiciaire.
+Quand, sur
+l'avis de Favas, vous avez adopt&eacute; cette mesure, je ne vous ai
+rien dit
+parce que vous ne m'avez pas consult&eacute;, et que rien n'est plus
+grave que
+d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai augur&eacute;
+rien de
+bon, et j'ai m&ecirc;me fait des d&eacute;marches aupr&egrave;s de
+trois membres du conseil
+de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis
+franchement.</p>
+<p>&#8212;Vouliez-vous donc qu'il nous ruin&acirc;t?</p>
+<p>&#8212;Je ne crois pas qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; jusque-l&agrave;,
+tout au plus aurait-il fait
+une br&egrave;che &agrave; la fortune que vous lui laisserez un jour;
+enfin cette
+br&egrave;che e&ucirc;t-elle &eacute;t&eacute; large, tr&egrave;s
+large, tout n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; perdu; il faut
+savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens,
+surtout
+quand ils sont passionn&eacute;s, et sous son apparence calme
+L&eacute;on est
+passionn&eacute;, il est tendre, et quand il aime il est capable de
+toutes les
+folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de
+l'arr&ecirc;ter,
+vous en avez us&eacute;, et ce moyen s'est retourn&eacute; contre vous.
+Vous avez fait
+comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent
+aussit&ocirc;t
+qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'&agrave; la
+derni&egrave;re
+extr&eacute;mit&eacute;. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le
+savez, pour
+ajouter &agrave; votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une
+certaine
+mesure, comment je comprends que L&eacute;on ait &eacute;t&eacute;
+entra&icirc;n&eacute; &agrave; la r&eacute;sistance
+et finalement &agrave; cette folle r&eacute;solution. J'ai voulu que
+vous sachiez &agrave;
+l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront
+de
+nature &agrave; le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on
+peut
+agir sur lui.</p>
+<p>&#8212;Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon.</p>
+<p>&#8212;Aussit&ocirc;t que possible, aujourd'hui, demain, aussit&ocirc;t
+que je l'aurai
+trouv&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez
+devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains.</p>
+<p>Comme Byasson, apr&egrave;s les avoir quitt&eacute;s, traversait le
+vestibule, Saffroy
+se trouva devant lui.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de L&eacute;on?</p>
+<p>Byasson n'avait pas une tr&egrave;s-grande sympathie pour Saffroy;
+il le
+trouvait trop ambitieux, et il le soup&ccedil;onnait de sp&eacute;culer
+sur l'absence
+de L&eacute;on pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes
+gr&acirc;ces de M. et
+de madame Haupois-Daguillon, de fa&ccedil;on &agrave; devenir un jour
+le seul chef de
+la maison, le fils &eacute;tant &eacute;cart&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici;
+j'esp&egrave;re que, quand il dirigera tout &agrave; fait la maison, il
+ne pensera
+plus qu'au travail.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XVII</h3>
+<br />
+<p>Trouver L&eacute;on n'&eacute;tait pas bien difficile, il n'y avait
+qu'&agrave; trouver Cara;
+pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait
+la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa
+pr&eacute;tendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la
+trouver et la
+donner: rue Auber, n&deg; 9.</p>
+<p>Arriv&eacute; au quatri&egrave;me, il sonna &agrave; la porte de
+gauche comme le concierge le
+lui avait recommand&eacute;, et il sonna fort.</p>
+<p>Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui
+s'entre-b&acirc;illa, et Byasson, qui tout en attendant comptait
+machinalement
+les dessins g&eacute;om&eacute;triques du tapis de l'escalier, leva la
+t&ecirc;te pour voir
+si dans sa pr&eacute;occupation il ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;;
+il aper&ccedil;ut le bonnet
+blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.</p>
+<p>Puis bient&ocirc;t apr&egrave;s la porte de gauche fut ouverte par
+L&eacute;on lui-m&ecirc;me,
+qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.</p>
+<p>&#8212;Je suis indiscret? dit celui-ci.</p>
+<p>&#8212;Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous
+voir,
+au contraire, vous me trouvez en train d'emm&eacute;nager.</p>
+<p>Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de
+voir
+cet int&eacute;rieur simple et d&eacute;cent o&ugrave; rien ne
+rappelait la femme &agrave; la mode,
+et surtout une femme telle que Cara.</p>
+<p>&#8212;Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne
+viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce
+plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que
+j'ai vu na&icirc;tre et grandir; cependant je ne serais pas
+mont&eacute; ici si je
+n'avais eu &agrave; te parler s&eacute;rieusement. Je quitte tes
+parents &agrave; l'instant
+m&ecirc;me, et comme, peu de temps avant mon arriv&eacute;e, Jacques
+&eacute;tait venu leur
+annoncer ton d&eacute;m&eacute;nagement, tu peux t'imaginer dans quel
+&eacute;tat de
+d&eacute;sespoir ils sont; ta m&egrave;re, ta pauvre m&egrave;re est
+baign&eacute;e dans les larmes;
+ton p&egrave;re est accabl&eacute; dans une douleur morne; ils te
+pleurent comme si tu
+&eacute;tais mort.</p>
+<p>&#8212;Qui m'a tu&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Qui tout d'abord les a d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s? Ne
+r&eacute;criminions point: je ne suis
+venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me
+trouve pas &agrave; mon aise ici,&#8212;il regarda autour de lui comme pour
+sonder
+les tentures,&#8212;je te demande de sortir quelques instants avec moi.</p>
+<p>L&eacute;on, assez mal &agrave; l'aise, montra les caisses et les
+malles plac&eacute;es au
+milieu du salon:</p>
+<p>&#8212;J'aurais voulu achever mon emm&eacute;nagement, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?</p>
+<p>&#8212;Et o&ugrave; voulez-vous que nous allions?</p>
+<p>&#8212;Sois sans inqui&eacute;tude, je ne te m&eacute;nage pas une
+surprise, ces moyens ne
+sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de
+m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes
+closes, librement.</p>
+<p>&#8212;Je suis tout &agrave; vous; je vous demanda seulement deux minutes
+pour me
+pr&eacute;parer.</p>
+<p>Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce
+ne
+fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se pr&eacute;parer; il resta
+pr&egrave;s
+d'un quart d'heure absent.</p>
+<p>Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que
+peu de
+temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de
+choses insignifiantes, et plus d'une fois L&eacute;on laissa tomber la
+conversation comme un homme qui suit sa propre pens&eacute;e: le quart
+d'heure
+qu'il avait employ&eacute; &agrave; se pr&eacute;parer, selon son
+expression, l'avait
+singuli&egrave;rement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant
+de le
+laisser sortir, Cara l'avait styl&eacute;. Ce n'&eacute;tait donc plus
+seulement
+contre lui que Byasson allait avoir &agrave; lutter; ce serait encore
+contre
+elle; mais, si formelles que pussent &ecirc;tre les promesses qu'elle
+avait
+exig&eacute;es de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans
+ces
+conditions d&eacute;favorables que de l'avoir elle-m&ecirc;me
+derri&egrave;re soi,
+invisible, mais mena&ccedil;ante et pr&ecirc;te &agrave; para&icirc;tre
+au moment d&eacute;cisif.</p>
+<p>Au lieu de recevoir L&eacute;on dans son bureau, comme d'ordinaire,
+Byasson le
+fit monter &agrave; sa chambre, o&ugrave; il &eacute;tait s&ucirc;r que
+personne ne pourrait venir
+les d&eacute;ranger et o&ugrave; il n'y avait pas d'oreilles
+indiscr&egrave;tes &agrave; craindre.
+Mais si cette chambre &eacute;tait un lieu s&ucirc;r, elle &eacute;tait
+en m&ecirc;me temps un
+lieu encombr&eacute; et si plein de toutes sortes de choses
+plac&eacute;es &ccedil;&agrave; et l&agrave;
+avec un beau d&eacute;sordre qu'il fallut un moment assez long et pas
+mal de
+travail avant de pouvoir trouver deux si&eacute;ges pour s'asseoir. Sur
+le
+canap&eacute; &eacute;tait un tableau tout nouvellement achet&eacute;
+et auquel il ne fallait
+pas toucher, car il n'&eacute;tait pas encore sec; les chaises
+&eacute;taient prises,
+celle-ci par un vase en bronze, celle-l&agrave; par un ivoire, une
+autre par un
+tas de gravures; sur un fauteuil &eacute;taient de vieilles
+fa&iuml;ences, et debout
+dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis
+et des &eacute;toffes qui attendaient l&agrave; depuis longtemps le
+moment o&ugrave; le
+ma&icirc;tre s'&eacute;tant d&eacute;cid&eacute; &agrave; faire
+construire la maison de campagne dont
+depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau,
+toujours changeant dans sa t&ecirc;te, on les emploierait enfin
+&agrave; l'usage pour
+lequel ils avaient &eacute;t&eacute; successivement achet&eacute;s au
+hasard des occasions.</p>
+<p>&#8212;Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson,
+quelle
+est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton p&egrave;re et de ta
+m&egrave;re,
+le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu &eacute;tais mon
+fils,
+moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux
+dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et
+l&eacute;gitime que je me jette entre tes parents et toi au moment
+o&ugrave; vous
+allez vous s&eacute;parer. Et que produira cette s&eacute;paration?
+votre malheur,
+votre d&eacute;sespoir &agrave; tous. Je me trompe, elle fera le
+bonheur de quelqu'un;
+mais ce quelqu'un m&eacute;rite-t-il que tu lui sacrifies et ta
+famille, et ton
+avenir, et ton honneur?</p>
+<p>&#8212;Celle dont vous parlez sans la conna&icirc;tre m'aime et je l'aime.</p>
+<p>&#8212;Sans la conna&icirc;tre! Mais je la connais comme tout Paris; sa
+notori&eacute;t&eacute;
+est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la
+certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirm&eacute; par vingt,
+par cent
+t&eacute;moins qui viendront d&eacute;poser dans leur propre cause. Je
+ne veux ni te
+peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que
+j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes
+paroles ne sont pas l'&eacute;loge de celle que tu crois aimer. Quelle
+est
+cette femme que tu pr&eacute;f&egrave;res &agrave; ton p&egrave;re,
+&agrave; ta m&egrave;re, &agrave; la famille, &agrave; la
+fortune, &agrave; l'honneur, et aupr&egrave;s de qui tu veux vivre
+mis&eacute;rablement dans
+une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue
+possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?</p>
+<p>&#8212;Je l'aime.</p>
+<p>&#8212;A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement
+la
+jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les
+folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes &agrave; elle; pour combien
+de temps?
+Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse
+et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous s&eacute;parer dans un
+avenir
+prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son
+&acirc;ge.
+Elle pourrait &ecirc;tre ta m&egrave;re; ce n'est pas &agrave; toi
+qu'il faut le dire, toi
+qui l'as vue sous la cruelle lumi&egrave;re du matin, si terrible pour
+une
+femme de son &acirc;ge.</p>
+<p>L&eacute;on, bless&eacute; par ces paroles, ne pouvait gu&egrave;re
+s'en f&acirc;cher, il voulut
+essayer de sourire:</p>
+<p>&#8212;Vous qui aimez tant les choses d'art, r&eacute;fl&eacute;chissez
+donc un peu,
+dit-il, &agrave; l'&acirc;ge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean
+Goujon la
+repr&eacute;senta nue.</p>
+<p>&#8212;Quelle niaiserie!</p>
+<p>&#8212;Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle &eacute;tait ador&eacute;e par
+son amant, qui
+en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle
+n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.</p>
+<p>&#8212;Elle en aura soixante le jour o&ugrave; tombera le bandeau qu'elle
+t'a mis
+sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu
+entendras, la sati&eacute;t&eacute; peut-&ecirc;tre, mieux que cela, la
+voix de ta dignit&eacute;
+et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient
+que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle
+n'a jamais &eacute;veill&eacute; en ton coeur rien de bon, rien de
+noble, rien de
+grand, rien de ce qui est la cons&eacute;quence ordinaire de l'amour
+lorsqu'il
+existe entre deux &ecirc;tres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu
+qu'elle est
+digne de toi, toi que j'ai connu honn&ecirc;te, tendre, bon,
+g&eacute;n&eacute;reux, toi qui
+portes &eacute;crites sur ton visage toutes les qualit&eacute;s qui
+sont dans ton
+coeur?</p>
+<p>&#8212;Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez
+pas.</p>
+<p>&#8212;Oui, mais tu ne me diras pas que tu as &eacute;t&eacute;
+s&eacute;duit et entra&icirc;n&eacute; par ces
+qualit&eacute;s qui, &eacute;tant aussi en elle, se sont mari&eacute;es
+aux tiennes. Tu as
+&eacute;t&eacute; s&eacute;duit par ses d&eacute;fauts, par ses vices,
+par son savoir de vieille
+femme, qui depuis vingt-cinq ans a &eacute;tudi&eacute;,
+pratiqu&eacute;, exp&eacute;riment&eacute; sur le
+sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries
+de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art
+incomparable. Je les connais, ces habilet&eacute;s de vieilles femmes
+qui se
+font les m&egrave;res en m&ecirc;me temps que les ma&icirc;tresses de
+leurs jeunes amants,
+leur pr&eacute;parant d'une main exp&eacute;riment&eacute;e la
+cantharide ou le haschisch et
+de l'autre les enveloppant de flanelle. Voil&agrave; ce qui
+m'&eacute;pouvante pour
+toi et me fait te tenir ce discours, que je t'&eacute;pargnerais comme
+je me
+l'&eacute;pargnerais moi-m&ecirc;me, si, au lieu d'&ecirc;tre aux mains
+de cette femme, tu
+aimais la premi&egrave;re venue; une jeune fille, n'importe qui, la
+fille de
+ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangren&eacute;.</p>
+<p>&#8212;C'&eacute;tait &agrave; mon p&egrave;re qu'il fallait l'adresser,
+ce discours, quand
+j'aimais Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Je l'ai fait.</p>
+<p>&#8212;Et vous n'avez point &eacute;t&eacute; &eacute;cout&eacute;, pas
+plus que je ne l'ai &eacute;t&eacute; moi-m&ecirc;me;
+vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon
+p&egrave;re
+et ma m&egrave;re veulent mettre &agrave; l'abri de mes
+prodigalit&eacute;s, c'est encore mon
+coeur qu'ils veulent prot&eacute;ger contre mes &eacute;garements,
+c'est ma vie qu'ils
+veulent prendre pour la diriger au gr&eacute; de leurs id&eacute;es, de
+leurs
+int&eacute;r&ecirc;ts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis
+r&eacute;volt&eacute;, et puisqu'on
+m'avait emp&ecirc;ch&eacute; de prendre pour femme, une jeune fille
+digne entre
+toutes de respect et d'amour, aupr&egrave;s de laquelle j'aurais
+v&eacute;cu heureux
+dans ma famille, tranquillement, sans autres &eacute;motions que celles
+du
+bonheur et de la paix, j'ai pris pour ma&icirc;tresse une femme qui a
+&eacute;t&eacute;
+assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aim&eacute;e,
+celle que
+j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de
+Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il
+fallait en effet que son art f&ucirc;t grand, tr&egrave;s-grand. Mais
+pour tout le
+reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide
+et la flanelle, ce n'est pas par l&agrave; qu'Hortense me tient comme
+vous le
+pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination
+n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes
+complications l&agrave; o&ugrave; les choses sont bien simples. Quand
+j'ai fait la
+connaissance d'Hortense, j'ai ob&eacute;i &agrave; un caprice: elle me
+plaisait, voil&agrave;
+tout. Mais bient&ocirc;t j'ai appris &agrave; la conna&icirc;tre, et
+j'ai vu qu'elle valait
+mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis
+heureux d'&ecirc;tre aim&eacute; par elle. C'est l&agrave; ce que vous
+appelez de la folie.
+Peut-&ecirc;tre au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de
+la
+folie, mais j'ai le malheur d'&ecirc;tre ainsi fait que je
+pr&eacute;f&egrave;re la folie
+qui me donne le bonheur &agrave; la sagesse qui ne me donnerait que
+l'ennui.</p>
+<p>&#8212;Mais, malheureux enfant....</p>
+<p>&#8212;Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis
+d&eacute;j&agrave;
+dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose
+&agrave;
+&ecirc;tre jug&eacute; s&eacute;v&egrave;rement par ceux qui
+s'appellent les honn&ecirc;tes gens, cela
+est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aim&eacute;, je
+vis, je
+me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles:
+cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de
+l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien
+pos&eacute;e dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne
+non plus
+de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la
+connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime,
+et rien ne me s&eacute;parera d'elle. Quand ma famille me repoussait et
+me
+d&eacute;shonorait, o&ugrave; ai-je trouv&eacute; de l'affection et de
+l'appui, si ce n'est
+pr&egrave;s d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, o&ugrave; sur la
+demande de mon
+p&egrave;re et de ma m&egrave;re ... de ma m&egrave;re, Byasson, on
+venait de faire de moi
+une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir?
+les siens. Et vous voulez que maintenant je me s&eacute;pare de cette
+femme qui
+m'a consol&eacute; dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est
+ruin&eacute;e,
+pour rester ma ma&icirc;tresse, quand vous qui &ecirc;tes riche vous
+m'avez
+d&eacute;shonor&eacute; de peur que la centi&egrave;me, la
+milli&egrave;me partie peut-&ecirc;tre de votre
+fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je
+ne l'abandonnerai pas, car ce serait une l&acirc;chet&eacute; et une
+infamie dont je
+ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle
+est
+donc incurable.</p>
+<p>&#8212;Que tu penses &agrave; elle, je le comprends, mais ne penseras-tu
+pas &agrave; ton
+p&egrave;re, ne penseras-tu pas &agrave; ta m&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;&Agrave; qui ont-ils pens&eacute; lorsqu'ils ont
+pr&eacute;sent&eacute; cette demande? &agrave; moi ou &agrave;
+eux?</p>
+<p>&#8212;Ne parlons point du pass&eacute;; parlons du pr&eacute;sent. Que
+vas-tu faire?</p>
+<p>&#8212;Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.</p>
+<p>&#8212;Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas &ecirc;tre l'amant de
+Cara
+puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta ma&icirc;tresse?</p>
+<p>&#8212;Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai
+re&ccedil;u
+de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.</p>
+<p>&#8212;Et quand ces cent mille francs seront d&eacute;pens&eacute;s, ton
+p&egrave;re et ta m&egrave;re,
+morts de chagrin, t'auront laiss&eacute; leur fortune, n'est-ce pas, et
+alors
+tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle
+esp&egrave;re?</p>
+<p>L&eacute;on allait r&eacute;pondre; mais au moment m&ecirc;me
+o&ugrave; il &eacute;tendait le bras, on
+frappa &agrave; la porte du salon qui pr&eacute;c&eacute;dait la
+chambre.</p>
+<p>&#8212;Laissez-nous, cria Byasson.</p>
+<p>Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec
+col&egrave;re alla
+ouvrir la porte.</p>
+<p>&#8212;C'est une lettre press&eacute;e pour M. L&eacute;on Haupois, dit le
+commis qui
+entra.</p>
+<p>Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgr&eacute; la
+distance L&eacute;on
+avait entendu ces quelques mots.</p>
+<p>Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il
+prit
+la lettre, mais, chose &eacute;trange, l'adresse &eacute;tait d'une
+&eacute;criture qu'il ne
+connaissait pas; vivement il l'ouvrit.</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Madame vient de se trouver mal; le m&eacute;decin est
+tr&egrave;s-inquiet; Madame
+pronon&ccedil;ant votre nom &agrave; chaque instant j'ose vous
+pr&eacute;venir de ce qui se
+passe.</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;LOUISE.&raquo;</p>
+</div>
+<p>Alors s'adressant &agrave; Byasson:</p>
+<p>&#8212;Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut
+que
+je vous quitte.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XVIII</h3>
+<br />
+<p>Lorsque L&eacute;on arriva rue Auber, il trouva sa ma&icirc;tresse
+sans connaissance
+&eacute;tendue sur son lit, et aupr&egrave;s d'elle un jeune
+m&eacute;decin qu'on avait &eacute;t&eacute;
+chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait &agrave; la faire
+revenir &agrave;
+elle.</p>
+<p>&#8212;C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger;
+d'ailleurs
+je crois qu'elle va cesser.</p>
+<p>En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour
+d'elle d'un air &eacute;gar&eacute;, puis apercevant L&eacute;on, le
+reconnaissant, elle lui
+jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant &agrave; elle par un
+mouvement
+passionn&eacute;, elle &eacute;clata en sanglots spasmodiques.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, dit le m&eacute;decin, madame n'a plus besoin que de
+repos et de
+calme; je puis me retirer.</p>
+<p>Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la
+conviction d'avoir accompli un miracle.</p>
+<p>L&eacute;on s'installa aupr&egrave;s du lit de Cara, et celle-ci lui
+ayant pris la
+main, qu'elle garda dans la sienne, ils rest&egrave;rent ainsi assez
+longtemps
+sans parler; malgr&eacute; le d&eacute;sir qu'il en avait, L&eacute;on
+n'osait l'interroger,
+le m&eacute;decin ayant prescrit le repos et le calme.</p>
+<p>Enfin, Cara se trouva assez bien elle-m&ecirc;me pour prendre la
+parole:</p>
+<p>&#8212;Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu!
+c'est
+ta voix qui ma ressuscit&eacute;e; je crois bien que j'&eacute;tais en
+train de
+mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je
+serais peut-&ecirc;tre rest&eacute;e longtemps, toujours dans cet
+&eacute;tat, si tout &agrave;
+coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a
+sembl&eacute; que
+je me r&eacute;veillais; comme tu as &eacute;t&eacute; bien
+inspir&eacute; de revenir!</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas &eacute;t&eacute; inspir&eacute;; je suis revenu parce
+que Louise m'a &eacute;crit que
+tu &eacute;tais malade.</p>
+<p>&#8212;Comment, Louise?</p>
+<p>&#8212;Elle m'a &eacute;crit parce qu'elle &eacute;tait effray&eacute;e,
+et elle m'a dit de venir
+tout de suite.</p>
+<p>&#8212;Je comprends qu'elle ait &eacute;t&eacute; effray&eacute;e.
+Apr&egrave;s ton d&eacute;part, j'ai pens&eacute; &agrave;
+ce que tu venais de me dire, et je me suis imagin&eacute;,
+pardonne-moi, que
+ton ami Byasson allait si bien te pr&ecirc;cher et te circonvenir que
+nous ne
+nous verrions plus. Alors, j'ai &eacute;t&eacute; prise d'un
+an&eacute;antissement, mon coeur
+a cess&eacute; de battre, mes yeux ont cess&eacute; de voir, j'ai
+pouss&eacute; un cri,
+Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est pass&eacute;: quand
+j'ai
+recouvr&eacute; la vue, j'ai rencontr&eacute; tes yeux.</p>
+<p>&#8212;C'est pendant cette syncope que Louise effray&eacute;e m'a
+&eacute;crit; mais
+comment a-t-elle su que j'&eacute;tais chez Byasson?</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assur&eacute;ment ce
+n'est pas moi
+qui le lui ai dit, car je suis f&acirc;ch&eacute;e qu'elle t'ait
+&eacute;crit.</p>
+<p>&#8212;Comment, tu es f&acirc;ch&eacute;e que je sois revenu?</p>
+<p>&#8212;Cela para&icirc;t absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est
+pas. Oui,
+je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais
+j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas
+ramen&eacute; par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a
+emmen&eacute; chez lui,
+ce n'&eacute;tait point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou
+ses
+curiosit&eacute;s, c'&eacute;tait pour t&acirc;cher de te
+d&eacute;cider &agrave; te s&eacute;parer de moi et &agrave;
+rentrer chez ton p&egrave;re. Ne me dis pas non, c'est cette
+pens&eacute;e, ce sont
+ces discours que j'entendais qui m'ont &eacute;touff&eacute;e et qui
+ont provoqu&eacute; ma
+syncope. Quand j'en suis venue &agrave; bien pr&eacute;ciser la
+situation et &agrave; me
+dire: &eacute;coutera-t-il la voix de son ami ou &eacute;coutera-t-il
+celle de son
+amour? retournera-t-il chez son p&egrave;re ou reviendra-t-il ici?
+l'angoisse a
+&eacute;t&eacute; si poignante que je me suis &eacute;vanouie. Mais,
+malgr&eacute; tout, malgr&eacute;
+l'&eacute;tat affreux dans lequel j'&eacute;tais, j'aurais voulu que
+Louise ne
+t'&eacute;criv&icirc;t pas. Livr&eacute; &agrave; toi-m&ecirc;me tu
+aurais seul d&eacute;cid&eacute; cette situation,
+c'est-&agrave;-dire notre avenir &agrave; tous deux, ma vie &agrave;
+moi. C'&eacute;tait une
+&eacute;preuve, elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; telle qu'il ne serait
+plus rest&eacute; de doute apr&egrave;s.
+Si tu avais &eacute;t&eacute; chez ton p&egrave;re, je serais
+peut-&ecirc;tre morte, mais
+qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu &eacute;tais
+revenu pr&egrave;s
+de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela
+est
+vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout &agrave; l'heure, parce que
+Louise
+t'a &eacute;crit que j'&eacute;tais en danger. Il n'y a pas eu lutte
+dans ton coeur;
+il n'y a pas eut choix. Et c'&eacute;tait sortir triomphante de cette
+lutte que
+j'aurais voulu. C'&eacute;tait ce choix qui aurait calm&eacute; mes
+alarmes. Tu es
+accouru apr&egrave;s avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en
+v&eacute;rit&eacute;
+chez un homme tel que toi qui est la bont&eacute; m&ecirc;me!
+Piti&eacute; n'est pas amour.
+Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite,
+mais demain, apr&egrave;s-demain, il reprendra son pr&ecirc;che
+o&ugrave; il a &eacute;t&eacute;
+interrompu, et tu d&eacute;cideras en connaissance de cause, librement.</p>
+<p>Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la
+d&eacute;fendre.</p>
+<p>L&eacute;on, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre
+sa famille
+et sa ma&icirc;tresse, n'y retourna pas, car y aller e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; avouer qu'il
+pouvait &ecirc;tre ind&eacute;cis, et que la lettre de Louise l'avait
+pr&eacute;cis&eacute;ment
+arrach&eacute; &agrave; cette ind&eacute;cision.</p>
+<p>Quant &agrave; la fa&ccedil;on dont cette lettre lui &eacute;tait
+parvenue, il en avait eu,
+m&ecirc;me sans la demander, l'explication la plus simple et la plus
+naturelle: dans sa crise, Cara avait prononc&eacute; plusieurs fois,
+sans en
+avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la t&ecirc;te,
+avait
+imagin&eacute; qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait
+trouv&eacute;
+l'adresse dans le <i>Bottin</i>.</p>
+<p>Byasson, ne voyant pas L&eacute;on revenir bient&ocirc;t comme
+celui-ci en avait pris
+l'engagement, lui &eacute;crivit; mais L&eacute;on ne re&ccedil;ut pas
+ses lettres qui furent
+remises &agrave; Louise par la concierge, et par Louise &agrave; Cara;
+alors il vint
+lui-m&ecirc;me rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne
+lui
+ouvrit pas. Il sonna &agrave; la porte de Cara, Louise lui
+r&eacute;pondit que madame
+&eacute;tait &agrave; la campagne. Il revint le lendemain; le
+concierge, sans le
+laisser monter, l'arr&ecirc;ta pour lui dire que M. L&eacute;on Haupois
+&eacute;tait en
+voyage; quelques jours apr&egrave;s on lui fit la m&ecirc;me
+r&eacute;ponse.</p>
+<p>C'&eacute;tait &eacute;videmment un parti pris; le mieux dans des
+conditions &eacute;tait
+donc de ne pas brusquer les choses; il &eacute;tait plus sage
+d'attendre, de
+veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se
+pr&eacute;senterait;
+ce qui devait arriver un jour ou l'autre.</p>
+<p>Cara eut alors toute libert&eacute; de pratiquer sur L&eacute;on le
+syst&egrave;me de
+l'absorption, &agrave; petites doses, lentement, savamment, et chaque
+jour elle
+se rendit plus ch&egrave;re, surtout plus indispensable.</p>
+<p>Vivant sous le m&ecirc;me toit, ils ne se quitt&egrave;rent plus,
+et, peu &agrave; peu, ils
+en vinrent &agrave; sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au
+th&eacute;&acirc;tre dans
+une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et o&ugrave; ils se
+tenaient
+serr&eacute;s l'un contre l'autre, les jambes enlac&eacute;es, la main
+dans la main,
+&eacute;coutant, riant, s'attendrissant ensemble.</p>
+<p>Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux
+courses,
+d'abord &agrave; la Marche, &agrave; Porchefontaine, au V&eacute;sinet,
+o&ugrave; l'on a pour ainsi
+dire l'excuse de la partie de campagne, puis &agrave; Chantilly, puis
+enfin &agrave;
+Longchamps, devant tout Paris.</p>
+<p>Le jeudi, il l'accompagna &agrave; Batignolles, rue Legendre, et
+rapidement il
+devint l'ami, le p&egrave;re des enfants qui, tr&egrave;s franchement,
+se prirent pour
+lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir &agrave;
+leur faire
+des surprises de joujoux, de g&acirc;teaux ou de bonbons; il les emmena
+&agrave; la
+campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, d&icirc;ner dans
+les bois
+ou au bord de l'eau.</p>
+<p>&#8212;Quel bon p&egrave;re, quel bon Papa-G&acirc;teau tu ferais!
+disait-elle.</p>
+<p>Bient&ocirc;t il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, o&ugrave;
+Cara le laissa
+seul, celui o&ugrave; elle allait au P&egrave;re-Lachaise, en
+p&egrave;lerinage au tombeau du
+duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'&agrave; la porte du
+cimeti&egrave;re.
+Puis, la fois suivante, comme elle &eacute;tait souffrante et pouvait
+&agrave; peine
+se tra&icirc;ner, il lui donna le bras pour l'aider &agrave; monter
+jusqu'au tombeau,
+et ensuite il l'accompagna toujours.</p>
+<p>C'&eacute;tait beaucoup pour Cara que L&eacute;on ne p&ucirc;t pas
+se passer d'elle, mais ce
+n'&eacute;tait pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il
+fallait
+qu'il s'habitu&acirc;t &agrave; voir en elle plus qu'une
+ma&icirc;tresse, si agr&eacute;able, si
+s&eacute;duisante que f&ucirc;t cette ma&icirc;tresse.</p>
+<p>Lorsqu'ils allaient aux courses, L&eacute;on ne restait pas toujours
+&agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s comme un jaloux, et alors quand elle &eacute;tait
+seule dans sa voiture,
+ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du
+monde dans lequel elle avait v&eacute;cu l'entouraient, les uns pour
+lui donner
+une banale poign&eacute;e de main, les autres pour causer plus
+intimement avec
+elle.</p>
+<p>Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si
+pr&eacute;occup&eacute;e que
+L&eacute;on ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle
+r&eacute;pondit
+qu'elle n'avait rien; mais son ton d&eacute;mentait ses paroles.</p>
+<p>Enfin, apr&egrave;s le d&icirc;ner, lorsqu'ils furent en t&ecirc;te
+&agrave; t&ecirc;te, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te,
+elle se d&eacute;cida &agrave; parler:</p>
+<p>&#8212;Sais-tu qui j'ai vu tant&ocirc;t &agrave; Longchamps? Salzondo.</p>
+<p>L&eacute;on laissa &eacute;chapper un mouvement de
+contrari&eacute;t&eacute;; car, malgr&eacute; l'histoire
+des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait &eacute;t&eacute;
+si notoire, si
+publique, que ce nom ne pouvait pas &ecirc;tre doux &agrave; ses
+oreilles.</p>
+<p>&#8212;Sais-tu ce qu'il m'a propos&eacute;? continua-t-elle. Tout d'abord,
+et pour
+la centi&egrave;me fois, de redevenir pour lui ce que j'&eacute;tais il
+y a quelques
+ann&eacute;es; puis, quand il a &eacute;t&eacute; bien convaincu que je
+n'y consentirais
+jamais, il m'a tout simplement demand&eacute; d'&ecirc;tre sa femme, sa
+vraie femme,
+c'est-&agrave;-dire devant le maire.</p>
+<p>&#8212;Et tu as r&eacute;pondu? demanda-t-il d'une voix mal assur&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Que je r&eacute;fl&eacute;chirais; car enfin la chose m&eacute;rite
+d'&ecirc;tre pes&eacute;e. &Ecirc;tre la
+femme de Salzondo n'est pas plus s&eacute;rieux que d'&ecirc;tre sa
+ma&icirc;tresse;
+seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune;
+et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand
+on
+aime et qu'on est aim&eacute;e; cela est vrai, mais il faut remarquer
+qu'un
+pareil mariage n'emp&ecirc;che pas d'&ecirc;tre aim&eacute;e par celui
+qui est ma&icirc;tre de
+votre coeur et d'&ecirc;tre &agrave; lui corps et &acirc;me. De plus,
+ce mariage, s'il se
+faisait, te permettrait de te r&eacute;concilier avec ta famille, et
+c'est l&agrave;
+encore une consid&eacute;ration d'un poids consid&eacute;rable. Combien
+de fois,
+pensant &agrave; cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de
+m'aimer,
+ce sera elle qui te d&eacute;tachera de moi: femme de Salzondo....</p>
+<p>&#8212;Hortense! s'&eacute;cria-t-il en se levant avec col&egrave;re.</p>
+<p>Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:</p>
+<p>&#8212;Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si
+j'&eacute;tais
+assez mis&eacute;rable pour &eacute;couter de pareilles
+consid&eacute;rations. Mais, sois
+tranquille, si je sais voir o&ugrave; est la sagesse, je ne puis aller
+que l&agrave;
+o&ugrave; est l'amour.</p>
+<p>Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit &agrave;
+&eacute;crire:</p>
+<div class="blkquot">
+<p style="margin-left: 40px;">&laquo;Mon cher Salzondo.</p>
+<p>&laquo;J'ai r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; votre proposition et
+j'en suis touch&eacute;e comme je dois
+l'&ecirc;tre, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien
+pris, je
+vous le jure), la raison, la sagesse, m&ecirc;me le vice, ne peuvent
+rien
+contre lui.</p>
+<p>&laquo;Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;CARA.&raquo;</p>
+</div>
+<p>Elle donna ce billet &agrave; lire &agrave; L&eacute;on, puis
+l'ayant mis dans une enveloppe,
+elle sonna.</p>
+<p>Louise parut:</p>
+<p>&#8212;Va jeter tout de suite cette lettre &agrave; la poste.</p>
+<p>Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir pr&egrave;s de
+L&eacute;on:</p>
+<p>&#8212;&Ecirc;tes-vous content, mon ma&icirc;tre? moi, je suis la plus
+heureuse des
+femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante &agrave; Salzondo
+d'abord de
+m'avoir montr&eacute; qu'il m'estimait assez pour m'&eacute;pouser, et
+aussi et
+surtout de t'avoir inspir&eacute; ce geste de col&egrave;re qui prouve
+mieux que tout
+combien tu m'aimes. Tu m'aurais tu&eacute;e!</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XIX</h3>
+<br />
+<p>Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable
+qui
+devait lui permettre de faire aupr&egrave;s de L&eacute;on une nouvelle
+tentative plus
+efficace que la premi&egrave;re.</p>
+<p>Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de L&eacute;on par
+quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau;
+mais L&eacute;on lui-m&ecirc;me ne donnait pas signe de vie; aux
+lettres les plus
+pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne
+r&eacute;pondait
+point, et quand ses anis, c&eacute;dant aux instances de Byasson,
+voulaient
+aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche d&egrave;s le
+premier mot;
+Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir &agrave; la charge,
+n'avait
+obtenu que des paroles de col&egrave;re qui avaient amen&eacute; une
+brouille entre
+eux.</p>
+<p>&#8212;J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit L&eacute;on, je ne
+veux point
+d'un conseil d'amis.</p>
+<p>Avec ses cr&eacute;anciers, Rouspineau, Brazier, L&eacute;on avait
+pratiqu&eacute; ce m&ecirc;me
+syst&egrave;me de faire le mort, et il les avait renvoy&eacute;s
+&agrave; son conseil
+judiciaire; il n'avait rien, (son appartement &eacute;tait au nom de
+Cara), il
+ne pouvait rien: c'&eacute;tait &agrave; son p&egrave;re de payer si
+celui-ci le voulait
+bien, sinon il payerait plus tard lui-m&ecirc;me quand il le pourrait;
+et il
+n'avait pas pris autrement souci de leurs r&eacute;clamations, se
+disant qu'ils
+lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui
+r&eacute;clamaient pour
+attendre. L'attente n'&eacute;tait-elle pas justement un des risques
+sur
+lesquels ils avaient bas&eacute; leurs op&eacute;rations?</p>
+<p>Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame
+Haupois-Daguillon s'&eacute;taient montr&eacute;s de bonne composition:
+afin de sauver
+l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de
+payer
+les billets &agrave; leur &eacute;ch&eacute;ance, mais &agrave;
+condition qu'ils seraient protest&eacute;s
+pour la forme, et surtout &agrave; condition plus expresse encore que
+cet
+arrangement serait tenu secret, de mani&egrave;re &agrave; ce que
+L&eacute;on ne le conn&ucirc;t
+jamais. Le jour o&ugrave; une indiscr&eacute;tion serait commise ils ne
+payeraient
+plus.</p>
+<p>Fatigu&eacute;, agac&eacute; de voir qu'il n'obtiendrait rien de
+L&eacute;on, Byasson voulut
+risquer une tentative aupr&egrave;s de Cara, et il lui &eacute;crivit
+pour lui
+demander une entrevue.</p>
+<p>Si Cara ne voulait pas que L&eacute;on f&ucirc;t expos&eacute; aux
+attaques amicales de
+Byasson, qui pouvaient l'&eacute;mouvoir et &agrave; la longue
+l'&eacute;branler, elle
+n'avait pas les m&ecirc;mes craintes pour elle-m&ecirc;me. D'avance
+elle bien
+certaine de ne pas se laisser toucher, si path&eacute;tique, si
+entra&icirc;nante que
+f&ucirc;t l'&eacute;loquence de Byasson; c'est au th&eacute;&acirc;tre
+qu'on voit les Marguerite
+Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un p&egrave;re noble et se
+contenter d'un baiser, &laquo;le seul vraiment chaste qu'elles aient
+re&ccedil;u&raquo;,
+pour le paiement de leur sacrifice; dans la r&eacute;alit&eacute; les
+choses se
+passent d'une fa&ccedil;on moins sc&eacute;nique peut-&ecirc;tre, mais
+&agrave; coup s&ucirc;r plus
+sens&eacute;e. D'ailleurs, elle avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+voir Byasson et &agrave; apprendre de
+lui combien M. et madame Haupois &eacute;taient dispos&eacute;s
+&agrave; payer la libert&eacute; de
+leur fils.</p>
+<p>Elle donna donc &agrave; Byasson le rendez-vous que celui-ci lui
+demandait, et,
+pour &ecirc;tre s&ucirc;re de n'&ecirc;tre point
+d&eacute;rang&eacute;e, elle envoya L&eacute;on &agrave; la campagne.</p>
+<p>Byasson arriva &agrave; l'heure fix&eacute;e, et, pour la
+premi&egrave;re fois, cette porte,
+&agrave; laquelle il avait si souvent sonn&eacute;, s'ouvrit toute
+grande devant lui.</p>
+<p>Cara &eacute;tait dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme
+de m&eacute;nage,
+elle s'occupait &agrave; recoudre des boutons aux chemises de
+L&eacute;on, dont une
+pile, revenant de chez le blanchisseur, &eacute;tait plac&eacute;e
+devant elle sur une
+table &agrave; ouvrage; ce fut donc l'aiguille &agrave; la main,
+travaillant, que
+Byasson la surprit.</p>
+<p>Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir
+un
+si&eacute;ge.</p>
+<p>Byasson avait pr&eacute;par&eacute; ce qu'il aurait &agrave; dire,
+il entama donc l'entretien
+rapidement et franchement:</p>
+<p>&#8212;Vous savez, dit-il, que je suis un commer&ccedil;ant, nous
+parlerons donc, si
+vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'esp&egrave;re que
+nous nous
+entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous &ecirc;tes
+une femme
+pratique.</p>
+<p>Cara se mit &agrave; sourire.</p>
+<p>&#8212;Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami
+L&eacute;on?</p>
+<p>&#8212;La question est originale.</p>
+<p>&#8212;Il y a acheteur.</p>
+<p>&#8212;Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?</p>
+<p>&#8212;C'est &agrave; vous de le dire: vous avez; moi je demande.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; livrer quand?</p>
+<p>&#8212;Tout de suite.</p>
+<p>&#8212;Et vous payez tout de suite aussi?</p>
+<p>&#8212;Nous ne sommes pas pr&eacute;cis&eacute;ment press&eacute;s, mais
+je vous ferai remarquer
+qu'entre vos mains la valeur que vous avez se d&eacute;pr&eacute;cie.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque
+jour qui s'&eacute;coule, &eacute;tant un jour de vie, rend plus
+prochaine la
+r&eacute;alisation de mes esp&eacute;rances.</p>
+<p>&#8212;Enfin c'est &agrave; vous de faire votre prix, et non &agrave; moi.</p>
+<p>&#8212;J'avoue que vous me prenez au d&eacute;pourvu, car il me faudrait
+une table
+de probabilit&eacute;s pour la mortalit&eacute;, comme en ont les
+compagnies
+d'assurances, et je n'ai pas cette table; en r&eacute;alit&eacute;
+votre question se
+r&eacute;sume &agrave; ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame
+Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps &agrave; vivre; et
+franchement je
+n'en sais rien; vous &ecirc;tes mieux que moi renseign&eacute; &agrave;
+ce sujet; ont-ils
+des infirmit&eacute;s, suivent-ils un bon r&eacute;gime, le coeur
+est-il solide, les
+poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment
+loyaut&eacute; &agrave; vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps
+encore?
+Mourront-ils bient&ocirc;t? Faites-moi une offre raisonnable; nous
+discuterons, et j'esp&egrave;re que nous nous entendrons, si, comme
+j'ai tout
+lieu de le supposer, vous &ecirc;tes un homme pratique.</p>
+<p>Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur
+march&eacute; de Cara, il vit qu'il s'&eacute;tait tromp&eacute;, et il
+resta un moment sans
+r&eacute;pondre.</p>
+<p>&#8212;Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en
+continuant; je croyais que vous me l'aviez propos&eacute;, mettons que
+je me
+suis tromp&eacute;e. C'est donc &agrave; moi de faire mon compte. Je
+vais essayer.
+Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de
+600,000 fr. Votre ami s'&eacute;tant trouv&eacute; dans une mauvaise
+situation, j'ai
+d&ucirc; pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce
+qu'est une
+vente forc&eacute;e. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tir&eacute;
+300,000 fr.
+environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De
+plus je lui ai pr&ecirc;t&eacute; 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait
+pour son
+compte diverses d&eacute;penses, dont je puis fournir &eacute;tat,
+s'&eacute;levant &agrave; environ
+100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis
+cr&eacute;anci&egrave;re et sur lesquels il n'y a pas un sou &agrave;
+diminuer. Maintenant, &agrave;
+ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est n&eacute;cessaire pour
+vivre
+honn&ecirc;tement en veuve de L&eacute;on, et je ne pense pas que vous
+trouverez que
+ma demande est exag&eacute;r&eacute;e si je la porte &agrave; 25,000
+francs de rente, c'est &agrave;
+dire un capital de 500,000 francs. En tout, et r&eacute;pondant
+&agrave; votre
+question, je vous dis que pour moi votre ami L&eacute;on vaut un
+million, si je
+vends tout de suite et comptant, deux si je vends &agrave; terme.
+Qu'est-ce que
+vous offrez?</p>
+<p>Quand on est n&eacute; sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas
+beaucoup de
+flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:</p>
+<p>&#8212;Vous vous imaginez donc que L&eacute;on vous aimera toujours?
+s'&eacute;cria-t-il.</p>
+<p>&#8212;Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le
+langage
+des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle &eacute;tait votre
+intention;
+est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer
+un autre langage?</p>
+<p>&#8212;Mais....</p>
+<p>&#8212;Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment;
+tr&egrave;s-volontiers,
+et &agrave; vrai dire cela m'agr&eacute;e: le sentiment, mais c'est
+notre fort &agrave; nous
+autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que
+L&eacute;on
+m'aimerait toujours. Je ne peux pas r&eacute;pondre &agrave; cela, car
+toujours, c'est
+bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je
+voudrai
+L&eacute;on m'&eacute;pousera. &Agrave; combien estimez-vous la fortune
+de M. et de madame
+Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la
+part d'h&eacute;ritage de L&eacute;on sera donc de cinq millions. Or,
+c'est cinq
+millions que j'abandonne pour un million. C'est-&agrave;-dire que si
+j'&eacute;tais
+une femme d'argent et rien que cela, je ferais un march&eacute; de
+dupe. Mais
+si je ne suis pas une honn&ecirc;te femme selon vos id&eacute;es, je
+suis une femme
+d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit
+de
+dire que j'ai le sentiment de la famille. Voil&agrave; pourquoi je n'ai
+pas
+voulu jusqu'&agrave; ce jour que L&eacute;on m'&eacute;pouse. Mais vous
+comprendrez qu'apr&egrave;s
+cette entrevue, je n'aurais plus les m&ecirc;mes scrupules si vous,
+mandataire
+de cette famille que je voulais m&eacute;nager, vous repoussiez
+l'arrangement
+que je n'ai pas &eacute;t&eacute; vous proposer, mais que, sur votre
+demande, je veux
+bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et
+j'exag&egrave;re mon pouvoir sur L&eacute;on: quand je le voudrai j'en
+ferai mon mari,
+et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien s&ucirc;re de ma
+force,
+puisqu'&agrave; l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer
+une
+r&eacute;sistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous
+mettons
+pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez L&eacute;on, son
+caract&egrave;re, sa
+nature; c'est un gar&ccedil;on au coeur tendre et &agrave; l'&acirc;me
+sensible. Quand ces
+gens-l&agrave; aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car
+s'il ne
+m'aimait pas il serait rentr&eacute; dans sa famille, lui qui est la
+bont&eacute;
+m&ecirc;me, pour ne pas d&eacute;soler sa m&egrave;re et son
+p&egrave;re. Pourquoi ne l'a-t-il pas
+fait? Parce qu'il ne peut pas se d&eacute;tacher de moi, attendu que je
+le
+tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son
+&ecirc;tre;
+en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que
+vous ne l'ayez pas mari&eacute; jeune; comme il e&ucirc;t aim&eacute;
+sa femme! il a tout ce
+qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer
+et aussi la fid&eacute;lit&eacute;: il y a des hommes ainsi faits qui
+n'aiment qu'une
+femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis
+passionn&eacute;ment comme dans le jeu des marguerites, puis toujours
+davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les
+timides, les b&ecirc;tes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez
+L&eacute;on
+mieux que moi; je n'ai donc rien &agrave; vous dire. C'est vous qui
+avez &agrave; me
+r&eacute;pondre.</p>
+<p>&#8212;Je vous aurais r&eacute;pondu si vous m'aviez parl&eacute;
+s&eacute;rieusement.</p>
+<p>&#8212;Je vous jure que je n'ai jamais &eacute;t&eacute; plus
+s&eacute;rieuse, et il me semble
+que, si vous voulez bien r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; mes chiffres,
+vous verrez combien
+ils sont mod&eacute;r&eacute;s. Je voudrais que la question p&ucirc;t
+se traiter devant
+L&eacute;on, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai
+donn&eacute;
+ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a
+pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de sati&eacute;t&eacute;.
+Croyez-vous que
+cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est
+extermin&eacute;e pour offrir &agrave; un homme cette chose rare et
+pr&eacute;cieuse qu'on
+appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne
+la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre
+heureux vos beaux fils de famille, &eacute;lev&eacute;s niaisement, qui
+ne prennent
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; rien, qui n'ont de passion pour rien, qui
+n'ont d'&eacute;nergie que
+pour satisfaire leur vanit&eacute; bourgeoise, et qui nous prennent,
+non pour
+ce que nous sommes, non pour notre beaut&eacute; ou notre esprit, mais
+pour
+notre r&eacute;putation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous
+assure que la
+t&acirc;che est rude et que celles qui la r&eacute;ussissent gagnent
+bien leur
+argent. Mais je ne veux pas insister; vous r&eacute;fl&eacute;chirez,
+et vous verrez
+combien ma demande est modeste.</p>
+<p>Elle se leva, et comme Byasson restait d&eacute;contenanc&eacute;
+par le r&eacute;sultat de
+leur entretien, elle continua:</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas o&ugrave; vos
+r&eacute;flexions seraient longues, que L&eacute;on peut attendre sans
+&ecirc;tre trop
+malheureux?</p>
+<p>Et, souriante, l&eacute;g&egrave;re, elle le promena dans son
+appartement, le salon,
+la salle &agrave; manger, m&ecirc;me le cabinet de toilette:</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste;
+pour nous
+autres, c'est la pi&egrave;ce la plus importante de notre appartement.</p>
+<p>Et elle se mit &agrave; lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui
+montrant ce
+qui lui restait de bijoux et de curiosit&eacute;s. Pour cela, elle
+venait &agrave;
+chaque instant s'asseoir pr&egrave;s de lui, sur un sopha, et il
+&eacute;tait
+impossible de d&eacute;ployer plus de gracieuset&eacute;, plus de
+chatteries qu'elle
+n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle e&ucirc;t
+voulu
+s&eacute;duire Byasson qu'elle n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; plus
+aimable.</p>
+<p>Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils
+&eacute;taient l'un
+contre l'autre, les yeux dans les yeux.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec c&acirc;linerie.</p>
+<p>&#8212;Je pense que si j'&eacute;tais le p&egrave;re de L&eacute;on, je
+vous &eacute;tranglerais l&agrave; sur
+ce sopha comme une b&ecirc;te malfaisante.</p>
+<p>Elle se releva d'un bond, puis se mettant bient&ocirc;t &agrave;
+rire:</p>
+<p>&#8212;&Eacute;videmment ce serait &eacute;conomique, mais &ccedil;a ne se
+fait plus ces
+choses-l&agrave;: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour
+un
+compliment.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XX</h3>
+<br />
+<p>Un million!</p>
+<p>Ce fut le mot que Byasson se r&eacute;p&eacute;ta en allant de la
+rue Auber &agrave; la rue
+Royale, pour raconter &agrave; M. et &agrave; madame Haupois-Daguillon
+son entrevue
+avec Cara.</p>
+<p>Byasson, qui avait gagn&eacute; lui-m&ecirc;me ce qu'il
+poss&eacute;dait, sou &agrave; sou d'abord,
+franc &agrave; franc ensuite, et seulement apr&egrave;s plusieurs
+ann&eacute;es de travail
+acharn&eacute; par billets de mille francs, savait ce que valait un
+million, et
+ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une
+id&eacute;e bien exacte, repr&eacute;sentait d'efforts, de peines et de
+combinaisons
+m&ecirc;me pour les heureux de ce monde.</p>
+<p>Un million! Elle avait bon app&eacute;tit mademoiselle Hortense
+Binoche, et
+elle s'estimait &agrave; haut prix.</p>
+<p>Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un
+million,
+ils faillirent &ecirc;tre suffoqu&eacute;s tout d'abord par la surprise
+et ensuite
+par l'indignation.</p>
+<p>&#8212;Assur&eacute;ment vous avez raison de pousser de hauts cris, dit
+Byasson, et
+cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'&eacute;tais
+bien
+convaincu qu'il vous d&eacute;barrassera &agrave; jamais de cette femme.</p>
+<p>&#8212;Y pensez-vous!</p>
+<p>&#8212;J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue
+de
+pr&egrave;s et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable,
+parfaitement capable, de se faire &eacute;pouser par L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Mon fils!</p>
+<p>Si Cara n'avait demand&eacute; qu'une somme peu importante, on
+aurait pu entrer
+en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un
+million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les
+aurait donn&eacute;s; un million ce serait folie de le risquer en ayant
+si peu
+de chances de r&eacute;ussir.</p>
+<p>Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre,
+Byasson qui avait vu Cara en sentait la n&eacute;cessit&eacute;, et il
+avait fait
+partager ses craintes &agrave; madame Haupois-Daguillon.</p>
+<p>Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s:
+tandis que madame Haupois-Daguillon, qui &eacute;tait pieuse, demandait
+un
+miracle &agrave; Dieu, &agrave; la Vierge et &agrave; tous les saints
+du paradis, Byasson qui
+n'avait pas la m&ecirc;me confiance dans les moyens surnaturels se
+d&eacute;cidait &agrave;
+risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et
+assistance aupr&egrave;s de l'autorit&eacute;. Ancien juge au tribunal
+de commerce,
+membre de plusieurs commissions permanentes du minist&egrave;re de
+l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde
+officiel dont il pouvait user et m&ecirc;me abuser, et il
+n'h&eacute;sita pas a
+recourir &agrave; leur influence plus ou moins l&eacute;gitime pour
+arracher L&eacute;on des
+mains de Cara. Il lui &eacute;tait rest&eacute; dans la m&eacute;moire
+des histoires de
+femmes appartenant au monde de Cara qui avaient &eacute;t&eacute;
+expuls&eacute;es de Paris
+ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une
+mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-&ecirc;tre lui
+procurerait-on,
+peut-&ecirc;tre lui sugg&eacute;rerait-on un autre moyen d'arriver
+&agrave; ses fins: ce
+n'&eacute;tait pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se
+permettre de rien n&eacute;gliger; le possible, l'impossible devaient
+&ecirc;tre
+tent&eacute;s.</p>
+<p>Il connaissait &agrave; la pr&eacute;fecture de police un haut
+fonctionnaire sous la
+direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions,
+ainsi
+que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagn&eacute; de M.
+Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur
+ami, L&eacute;on Haupois-Daguillon, &eacute;tait l'amant d'une femme
+connue sous le
+nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme
+mena&ccedil;ait de
+se faire &eacute;pouser si on ne lui payait pas la somme d'un million;
+dans ces
+conditions, que faire? Le jeune homme &eacute;tait si aveugl&eacute;,
+si fascin&eacute; qu'il
+se pouvait tr&egrave;s-bien qu'il se laiss&acirc;t entra&icirc;ner
+&agrave; ce honteux mariage.</p>
+<p>M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour
+lui
+il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'&agrave;
+un
+certain point, rassur&eacute; de ce c&ocirc;t&eacute;, il n'en
+d&eacute;sirait pas moins voir finir
+une liaison d&eacute;shonorante qui faisait son d&eacute;sespoir et
+celui de toute sa
+famille.</p>
+<p>&#8212;Et qui vous fait esp&eacute;rer que ce mariage n'est pas possible?
+demanda le
+fonctionnaire de la pr&eacute;fecture.</p>
+<p>&#8212;Les id&eacute;es d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a
+&eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes heureux, monsieur, d'avoir v&eacute;cu dans un
+monde o&ugrave; l'on croit
+&agrave; la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'&ecirc;tre
+arriv&eacute; &agrave;
+votre &acirc;ge sans avoir re&ccedil;u de l'exp&eacute;rience de
+cruelles le&ccedil;ons. Pour nous,
+nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous
+voyons chaque jour &agrave; quels ab&icirc;mes les passions peuvent
+entra&icirc;ner les
+hommes, m&ecirc;me ceux qui ont re&ccedil;u les plus pures
+le&ccedil;ons d'honneur et de
+vertu; aussi ne disons-nous jamais &agrave; l'avance qu'une chose est
+impossible, par cela seul qu'elle a les probabilit&eacute;s les plus
+s&eacute;rieuses
+contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible,
+m&ecirc;me
+l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.</p>
+<p>&#8212;La passion n'est pas la folie, s'&eacute;cria M. Haupois-Daguillon.
+Assur&eacute;ment, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et
+l'homme
+passionn&eacute; a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir
+s'il
+fait le bien ou le mal, et l'homme passionn&eacute; agit en sachant ce
+qu'il
+fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a
+que satisfaction de sa passion; on a dit: &laquo;l'homme s'agite et
+Dieu le
+m&egrave;ne&raquo;, mais il faut dire aussi: &laquo;l'homme s'agite et
+ses passions le
+m&egrave;nent.&raquo; O&ugrave; la passion dont monsieur votre fils est
+poss&eacute;d&eacute; le
+conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux esp&eacute;rer avec vous
+que ce ne
+sera pas &agrave; ce mariage dont M. Byasson se montre effray&eacute;.
+Cependant, je
+dois vous dire que, si cette femme veut se faire &eacute;pouser, elle
+est
+parfaitement capable d'arriver &agrave; ses fins. Je la connais, et je
+l'ai eue
+dans ce cabinet, &agrave; cette place m&ecirc;me o&ugrave; vous
+&ecirc;tes assis en ce moment,
+monsieur,&#8212;il adressa ces paroles &agrave; M. Haupois-Daguillon&#8212;&agrave;
+l'&eacute;poque o&ugrave;
+elle &eacute;tait la ma&icirc;tresse du duc de Carami. Effray&eacute;e,
+elle aussi, de voir
+son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense
+de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en
+ce
+moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive
+bien souvent, trop souvent, h&eacute;las! que des familles
+&eacute;perdues, qui n'ont
+plus de secours &agrave; attendre de personne, s'adressent &agrave;
+nous comme &agrave; la
+Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas
+alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu
+de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur
+elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je
+m'imaginai,&#8212;j'&eacute;tais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,&#8212;je
+m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait
+imm&eacute;diatement sa ma&icirc;tresse, si grand que p&ucirc;t
+&ecirc;tre l'amour qu'il
+ressentait pour elle.</p>
+<p>&#8212;Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.</p>
+<p>&#8212;Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la na&iuml;vet&eacute;
+de les lui
+communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que
+ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant &eacute;pris
+aurait-il ajout&eacute;
+foi &agrave; ceux qui parlaient de sa ma&icirc;tresse? Il fallait
+quelque chose de
+plus pr&eacute;cis. Je fis cacher le duc derri&egrave;re ce rideau,
+cela ne fut pas
+tr&egrave;s-facile; mais enfin j'en vins &agrave; bout, et lorsque
+mademoiselle de
+Lignon,&#8212;c'est Cara que je veux dire,&#8212;arriva, je racontai &agrave;
+celle-ci sa
+vie enti&egrave;re, avec pi&egrave;ce &agrave; l'appui de chaque fait
+all&eacute;gu&eacute;; de telle sorte
+qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que
+c'&eacute;tait
+pour le duc que je racontais, et comme sa ma&icirc;tresse &eacute;tait
+contrainte par
+les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation
+&agrave;
+chaque fait, il &eacute;tait &agrave; croire, n'est-ce pas, que M. de
+Carami serait
+&eacute;difi&eacute; quand j'arriverais au bout de mon r&eacute;cit. Je
+n'y arrivai pas. &Agrave; un
+certain moment, Cara dont les soup&ccedil;ons avaient &eacute;t&eacute;
+&eacute;veill&eacute;s par le ton
+dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard
+maladroitement lanc&eacute; du c&ocirc;t&eacute; du rideau, se leva
+vivement et courut &agrave; ce
+rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de
+th&eacute;&acirc;tre, et
+alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait
+jusqu'&agrave; ce
+moment. Quel fut selon vous le r&eacute;sultat de cette explication?
+Cara
+manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de
+mon cabinet plus fortement li&eacute;s l'un &agrave; l'autre que
+lorsqu'ils &eacute;taient
+entr&eacute;s. D&eacute;sol&eacute;e de cette faiblesse, madame la
+duchesse de Carami obtint
+que Cara serait mise &agrave; Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le
+troisi&egrave;me, je re&ccedil;us l'ordre de la faire mettre en
+libert&eacute;; et il n'y
+avait pas &agrave; discuter cet ordre, qui avait &eacute;t&eacute;
+obtenu gr&acirc;ce aux
+toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain
+monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami,
+car
+cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara
+elle-m&ecirc;me d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire
+concurrence,
+ont eu la sagesse de se partager les r&ocirc;les, l'une a
+travaill&eacute; dans le
+monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont
+aid&eacute;es,
+elles ne se sont pas contrari&eacute;es. Aujourd'hui, par
+consid&eacute;ration pour
+vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara
+&agrave;
+Saint-Lazare, mais je vous pr&eacute;viens d'avance qu'elle n'y restera
+pas
+longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis
+d&eacute;sol&eacute;. Mais,
+h&eacute;las! il n'y a plus de pouvoir qui prot&eacute;ge les familles;
+nous ne sommes
+plus au temps o&ugrave; l'on pouvait exp&eacute;dier Manon Lescaut
+&agrave; la Louisiane.
+Nous ne sommes m&ecirc;me plus au temps o&ugrave;, par la contrainte
+par corps, on
+pouvait, en coffrant les jeunes gens &agrave; Clichy, les
+s&eacute;parer de leurs
+ma&icirc;tresses: M. L&eacute;on Haupois a fait pour deux cent mille
+francs de
+billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois
+&agrave; Clichy, il aurait eu le temps de se d&eacute;shabituer de sa
+ma&icirc;tresse, et la
+force de l'accoutumance, si puissante en amour, bris&eacute;e, vous
+auriez eu
+bien des chances pour rompre d&eacute;finitivement cette liaison. Je me
+sens si
+incapable, et vous,&#8212;il se tourna vers M. Haupois,&#8212;et vous, monsieur,
+je vous vois si faible en pr&eacute;sence du danger qui vous menace que
+j'en
+viens &agrave; vous dire: souhaitez que votre fils manque &agrave; cet
+honneur que
+vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse
+condamner, et nous l'arrachons &agrave; cette femme: il serait en
+prison, il
+serait &agrave; la Nouvelle-Cal&eacute;donie, je vous le rendrais et il
+reviendrait,
+j'en suis s&ucirc;r, un honn&ecirc;te homme; il est dans la chambre de
+Cara, je ne
+puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XXI</h3>
+<br />
+<p>Bien que la parole du fonctionnaire de la pr&eacute;fecture de
+police e&ucirc;t
+produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne
+l'avait cependant pas convaincu que L&eacute;on p&ucirc;t jamais en
+venir &agrave; prendre
+Cara pour femme.</p>
+<p>&#8212;Assur&eacute;ment, dit-il &agrave; Byasson en sortant, il y a de
+l'exag&eacute;ration. Le
+spectacle continuel du mal conduit &agrave; un pessimisme
+d&eacute;solant: la
+passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite,
+tr&egrave;s-petite
+chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en r&eacute;alit&eacute;, il
+n'y a pas
+urgence &agrave; agir d&egrave;s demain; certes, j'ai grande h&acirc;te
+de voir cette
+liaison rompue, et j'ai grande h&acirc;te aussi de voir l'enfant
+prodigue
+revenir &agrave; la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien
+compromettre.</p>
+<p>Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de
+r&eacute;fl&eacute;chir
+et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il
+l'avait esp&eacute;r&eacute;, car une lettre du cur&eacute; de Noiseau
+vint &agrave; quelques jours
+de l&agrave; lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire
+urgence &agrave;
+agir pour emp&ecirc;cher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On
+a d&eacute;j&agrave;
+dit que c'&eacute;tait &agrave; Noiseau que M. et madame
+Haupois-Daguillon avaient
+leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait &agrave; la
+famille
+Daguillon depuis plus de cinquante ans, les h&eacute;ritiers de cette
+famille
+&eacute;taient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui
+ne
+compte gu&egrave;re plus de cent cinquante habitants: maire,
+cur&eacute;, conseillers,
+instituteur, garde champ&ecirc;tre, tout le monde d&eacute;pendait,
+&agrave; un titre
+quelconque, du ch&acirc;teau et des fermes, et par cons&eacute;quent
+s'int&eacute;ressait &agrave;
+ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propri&eacute;taires
+actuels ou
+futurs de ce ch&acirc;teau et de ses terres.</p>
+<p>C'&eacute;tait &agrave; Noiseau que madame Haupois-Daguillon
+s'&eacute;tait mari&eacute;e; c'&eacute;tait
+dans le cimeti&egrave;re de Noiseau que ses p&egrave;res &eacute;taient
+enterr&eacute;s; enfin
+c'&eacute;tait sur les registres de Noiseau qu'avaient
+&eacute;t&eacute; inscrits les actes
+de naissance et de bapt&ecirc;me de Camille et de L&eacute;on,
+n&eacute;s l'un et l'autre au
+ch&acirc;teau.</p>
+<p>Dans sa lettre d'un style vraiment eccl&eacute;siastique,
+c'est-&agrave;-dire aussi
+peu clair et aussi peu pr&eacute;cis que possible, le cur&eacute; de
+Noiseau croyait
+devoir pr&eacute;venir &laquo;sa bonne dame madame
+Haupois-Daguillon&raquo; qu'une personne
+fort &eacute;l&eacute;gante de toilette, et tout &agrave; fait bien
+dans sa tenue, &eacute;tait
+ventre lui demander l'extrait de naissance de M. L&eacute;on
+Haupois-Daguillon.
+Il savait d'une fa&ccedil;on indirecte, mais certaine cependant,
+qu'&agrave; la mairie
+la m&ecirc;me personne avait aussi demand&eacute; une copie
+l&eacute;galis&eacute;e de l'acte de
+naissance de M. L&eacute;on. Il ne lui appartenait pas de scruter les
+intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laiss&eacute;
+une
+offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la
+chapelle de la tr&egrave;s sainte Vierge, mais il croyait
+n&eacute;anmoins de son
+devoir de porter cette demande &agrave; la connaissance &laquo;de sa
+bonne dame
+madame Haupois-Daguillon&raquo;, afin que celle-ci pr&icirc;t les
+mesures que la
+prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures &agrave;
+prendre,
+ce que lui ignorait et ne cherchait m&ecirc;me pas &agrave; savoir. Il
+regrettait
+bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en
+question; mais cette personne, qui avait quelque chose de
+myst&eacute;rieux
+dans les allures, &eacute;tait venue elle-m&ecirc;me commander et
+prendre ces actes,
+de sorte qu'il avait &eacute;t&eacute; impossible, malgr&eacute;
+certaines avances faites &agrave;
+ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'&eacute;tait
+m&ecirc;me la
+r&eacute;serve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait
+donn&eacute; &agrave;
+penser au cur&eacute; de Noiseau que &laquo;sa bonne dame madame
+Haupois-Daguillon&raquo;
+devait &ecirc;tre avertie.</p>
+<p>Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination &agrave; M. et
+&agrave; madame
+Haupois Daguillon pour comprendre que &laquo;cette personne fort
+&eacute;l&eacute;gante de
+toilette, tout &agrave; fait bien dans sa tenue et qui paraissait
+vouloir
+s'envelopper dans une r&eacute;serve myst&eacute;rieuse,&raquo;
+n'&eacute;tait autre que Cara et
+ils avaient compris aussi que le moment &eacute;tait venu d'agir
+&eacute;nergiquement
+et de se d&eacute;fendre: si l'on se trompait une premi&egrave;re fois,
+on
+recommencerait une seconde, une troisi&egrave;me, toujours, tant qu'on
+n'aurait
+pas r&eacute;ussi.</p>
+<p>Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon
+avait
+agit&eacute; dans la solitude et dans la fi&egrave;vre cent projets
+qui, tous,
+n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns
+fous, elle le reconnaissait elle-m&ecirc;me, les autres sens&eacute;s,
+au moins elle
+les jugeait tels, il y en avait un auquel elle &eacute;tait toujours
+revenue,
+et qui pr&eacute;cis&eacute;ment par cela lui inspirait une certaine
+confiance. Au
+moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le s&eacute;jour de Paria
+d&eacute;sagr&eacute;able et p&eacute;nible &agrave; L&eacute;on, qui,
+elle le savait mieux que personne,
+avait l'horreur des r&eacute;clamations d'argent; quand ces deux
+cr&eacute;anciers,
+dont ils &eacute;taient ma&icirc;tres, l'auraient bien harcel&eacute;,
+on lui ferait
+proposer d'une fa&ccedil;on quelconque (cela &eacute;tait &agrave;
+chercher) de quitter
+Paris, d'entreprendre un voyage seul, o&ugrave; il voudrait, et
+&agrave; son retour,
+apr&egrave;s trois mois, apr&egrave;s deux mois d'absence, il
+trouverait toutes ses
+dettes pay&eacute;es.</p>
+<p>D&eacute;cid&eacute;e &agrave; agir, madame Haupois-Daguillon imposa
+ce projet &agrave; son mari, et
+tout de suite on lan&ccedil;a en avant Rouspineau et Brazier qui, trop
+heureux
+d'avoir la certitude d'&ecirc;tre int&eacute;gralement pay&eacute;s
+sans rabais et sans
+proc&egrave;s, se pr&ecirc;t&egrave;rent avec empressement au
+r&ocirc;le qu'on exigeait deux;
+pendant un mois L&eacute;on ne put point faire un pas sans &ecirc;tre
+expos&eacute; &agrave; leurs
+r&eacute;clamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent
+de leurs
+demandes d'argent, tant&ocirc;t poliment, &laquo;ils savaient bien que
+paralys&eacute; par
+son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce
+l'&eacute;tait pas la totalit&eacute; de leurs cr&eacute;ances qu'ils
+demandaient, c'&eacute;tait un
+simple &agrave;-compte&raquo;; tant&ocirc;t au contraire
+grossi&egrave;rement: &laquo;Quand on avait
+assez d'argent pour vivre &agrave; ne rien faire, on devait &ecirc;tre
+juste envers
+ceux qui s'&eacute;taient ruin&eacute;s pour vous.&raquo; Et les choses
+avaient pris une
+telle tournure qu'un jour Rouspineau &eacute;tait venu annoncer a
+madame
+Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M.
+son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'&ecirc;tre
+jet&eacute;
+du haut en bas de l'escalier.</p>
+<p>Ce jour-l&agrave;, madame Haupois-Daguillon avait jug&eacute; que le
+moment &eacute;tait
+arriv&eacute; d'intervenir personnellement; elle &eacute;tait, il est
+vrai, malade et
+oblig&eacute;e de garder le lit; mais, loin d'&ecirc;tre une condition
+mauvaise, cela
+pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas &agrave;
+chercher le
+moyen de faire faire sa proposition &agrave; son fils, elle la lui
+adresserait
+elle-m&ecirc;me directement, car elle n'admettait pas que L&eacute;on,
+la sachant
+malade, refus&acirc;t de venir la voir.</p>
+<p>Elle n'avait donc qu'&agrave; le pr&eacute;venir de cette maladie.</p>
+<p>Mais, voulant mettre toutes les chances de son c&ocirc;t&eacute;,
+elle pria son mari
+de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours &agrave; leur maison
+de
+Madrid: par cette absence, il n'&eacute;tait pour rien dans sa
+tentative, ce
+qui devait d&eacute;router les calculs de Cara; et d'autre part, si
+L&eacute;on
+craignait des reproches, il serait rassur&eacute;, sachant son
+p&egrave;re en Espagne.</p>
+<p>Ce fut le coeur &eacute;mu et les mains tremblantes que madame
+Haupois
+Daguillon se d&eacute;cida &agrave; &eacute;crire &agrave; son fils
+apr&egrave;s le d&eacute;part de son mari:</p>
+<p>&laquo;Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je
+suis seule
+&agrave; Paris, ton p&egrave;re &eacute;tant retenu &agrave; Madrid; je
+voudrais te voir; toi, ne
+voudras-tu pas embrasser ta m&egrave;re qui t'aime et que ton baiser
+gu&eacute;rira
+peut-&ecirc;tre?&raquo;</p>
+<p>Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les
+mains
+de L&eacute;on, et pour cela il n'&eacute;tait pas prudent de la
+confier &agrave; la poste;
+elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute
+confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le
+n&deg; 9
+de la rue Auber.</p>
+<p>&#8212;Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui
+disant que je suis malade; s'il est accompagn&eacute;, vous ne lui
+remettrez et
+ne lui direz rien; vous attendrez.</p>
+<p>Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi
+jusqu'&agrave; cinq heures du soir, et ce fut seulement &agrave; ce
+moment qu'il put
+remettre sa lettre &agrave; L&eacute;on qui rentrait seul.</p>
+<p>Tout d'abord L&eacute;on, qui avait reconnu l'&eacute;criture de
+l'adresse, voulut
+repousser cette lettre, mais le vieux Jacques pronon&ccedil;a alors les
+paroles
+que, depuis qu'il avait commenc&eacute; sa faction, il se
+r&eacute;p&eacute;tait
+machinalement:</p>
+<p>&#8212;Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre &agrave; monsieur.</p>
+<p>Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, &agrave; pas
+rapides il
+se dirigea du c&ocirc;t&eacute; de la rue de Rivoli.</p>
+<p>Le temps de l'attente avait &eacute;t&eacute; terriblement long pour
+madame
+Haupois-Daguillon de deux heures &agrave; cinq; enfin, un coup de
+sonnette
+retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'&eacute;tait lui! elle ne se
+trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main
+agit&eacute;e d'un
+fils inquiet sonne ainsi.</p>
+<p>La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole,
+elle
+lui tendit les bras et ils s'embrass&egrave;rent.</p>
+<p>Elle avait fait pr&eacute;parer une chaise pr&egrave;s de son lit,
+elle le fit
+asseoir, et elle l'eut en face d'elle, apr&egrave;s &ecirc;tre
+rest&eacute;e si longtemps
+sans le voir, l'attendant, le pleurant.</p>
+<p>Comme il &eacute;tait chang&eacute;! Il avait p&acirc;li; ses traits
+&eacute;taient fatigu&eacute;s, des
+plis coupaient son front.</p>
+<p>Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes
+r&eacute;flexions que cet
+examen provoquait en elle; elle ne l'e&ucirc;t pu qu'en les
+accompagnant de
+reproches, et ce n'&eacute;tait point pour lui adresser des reproches
+qu'elle
+lui avait &eacute;crit et qu'elle l'avait appel&eacute; pr&egrave;s
+d'elle.</p>
+<p>D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment
+r&eacute;pondre,
+car elle, aussi avait chang&eacute; sous l'influence du chagrin
+d'abord, de la
+maladie ensuite, et L&eacute;on lui posait question sur question pour
+savoir
+depuis quand elle &eacute;tait souffrante, ce qu'elle &eacute;prouvait,
+ce que le
+m&eacute;decin disait.</p>
+<p>Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton &eacute;galement
+affectueux
+chez la m&egrave;re aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans
+leurs
+paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion &agrave; ce
+qui
+s'&eacute;tait pass&eacute; de grave entre eux.</p>
+<p>Il s'informa de la sant&eacute; de son p&egrave;re, de celle de sa
+soeur, de celle de
+quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-fr&egrave;re,
+prenant
+ainsi la responsabilit&eacute; de la plaidoirie de Nicolas.</p>
+<p>Le temps s'&eacute;coula sans qu'ils en eussent conscience, et,
+comme la demie
+apr&egrave;s six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans
+ses
+bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit &agrave;
+dresser le
+couvert sur une petite table.</p>
+<p>&#8212;Tu manges donc? demanda L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Oui, depuis deux jours, mais jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, j'ai
+mang&eacute; du bout des
+dents, le pain avait un go&ucirc;t de pl&acirc;tre, il me semble
+aujourd'hui que
+j'ai presque faim, tu me gu&eacute;ris.</p>
+<p>La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui
+&eacute;tait
+n&eacute;cessaire en une seule fois, &eacute;tait sortie.</p>
+<p>&#8212;Si j'osais? dit madame Haupois.</p>
+<p>&#8212;Quoi donc, maman?</p>
+<p>&#8212;Je te demanderais de d&icirc;ner avec moi ... si tu n'es pas
+attendu
+toutefois; je suis s&ucirc;re que je d&icirc;nerais tout &agrave; fait
+bien si je t'avais
+l&agrave; en face de moi, me servant.</p>
+<p>Assur&eacute;ment, il &eacute;tait attendu; et, comme il devait
+rentrer &agrave; cinq heures,
+il y avait d&eacute;j&agrave; longtemps qu'Hortense
+s'exasp&eacute;rait, car elle n'aimait
+pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces
+termes?
+comment partir quand sa m&egrave;re lui disait qu'elle d&icirc;nerait
+bien s'il &eacute;tait
+en face d'elle pour la servir? Hortense elle-m&ecirc;me lui dirait de
+rester,
+si elle &eacute;tait l&agrave;; il lui expliquerait comment il avait
+&eacute;t&eacute; retenu sans
+pouvoir la pr&eacute;venir, et elle avait trop le sentiment de la
+famille pour
+ne pas comprendre qu'il avait d&ucirc; accepter, elle &eacute;tait trop
+bonne pour se
+f&acirc;cher.</p>
+<p>Il rencontra les yeux de sa m&egrave;re; leur expression anxieuse
+l'arracha &agrave;
+son irr&eacute;solution et &agrave; ses raisonnements.</p>
+<p>&#8212;Mais certainement, dit-il, je d&icirc;ne avec toi.</p>
+<p>&#8212;Oh! mon cher enfant!</p>
+<p>Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par
+l'&eacute;motion, elle
+le pria de sonner pour qu'on m&icirc;t un second couvert.</p>
+<p>&#8212;Et puis il faut savoir s'il y a &agrave; d&icirc;ner pour toi,
+dit-elle en
+souriant, le r&eacute;gime d'une malade ne doit pas &ecirc;tre le tien.</p>
+<p>On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame p&ucirc;t en
+manger un
+peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'&eacute;tait point l&agrave; le
+d&icirc;ner que madame
+Haupois voulait offrir &agrave; son fils; heureusement le menu put
+&ecirc;tre
+renforc&eacute; par les provisions de la maison: une terrine de
+N&eacute;rac qu'un ami
+envoyait de N&eacute;rac et donc on ne trouverait pas la pareille chez
+les
+marchands; du fromage de Brie fabriqu&eacute; &agrave; la ferme de
+Noiseau expr&egrave;s pour
+les propri&eacute;taires et qui ne ressemblait en rien &agrave; celui
+du commerce; des
+fruits du ch&acirc;teau; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne
+buvait
+ordinairement que dans les jours de f&ecirc;te, et que Jacques alla
+chercher &agrave;
+la cave, enfin ces p&acirc;tisseries, ces sucreries, ces liqueurs,
+toutes ces
+chatteries, toutes ces choses caract&eacute;ristiques de la vie de
+famille et
+qui rappellent si doucement les ann&eacute;es d'enfance.</p>
+<p>Ainsi compos&eacute;, le d&icirc;ner dura longtemps. L&eacute;on
+e&ucirc;t voulu cependant
+l'abr&eacute;ger, mais le moyen? il &eacute;tait plus de huit heures
+quand il se
+termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqu&eacute; que,
+malgr&eacute; la
+joie que L&eacute;on &eacute;prouvait &agrave; d&icirc;ner avec elle,
+il &eacute;tait pr&eacute;occup&eacute;, et elle
+avait compris quelle &eacute;tait la cause de cette
+pr&eacute;occupation. Elle ne
+voulut pas pousser &agrave; l'extr&ecirc;me le triomphe si
+consid&eacute;rable qu'elle
+venait d'obtenir.</p>
+<p>&#8212;Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien
+toujours,
+mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous
+s&eacute;parions. Te
+verrai-je demain?</p>
+<p>&#8212;Tu le demandes?</p>
+<p>&#8212;Eh bien, &agrave; demain alors. Cependant, avant que tu partes, il
+faut que
+je te dise un mot s&eacute;rieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point
+question de reproches, cette soir&eacute;e a trop bien commenc&eacute;
+pour que je la
+termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.</p>
+<p>Elle lui serra la main.</p>
+<p>&#8212;Quand nous avons recouru &agrave; la mesure du conseil
+judiciaire,&#8212;je dis
+nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de
+responsabilit&eacute; de cette mesure,&#8212;quand nous avons recouru au
+conseil
+judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous
+d&eacute;sesp&eacute;rait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as
+rendue plus
+&eacute;troite et plus intime; et, au lieu de revenir &agrave; nous, tu
+t'en es
+&eacute;loign&eacute; davantage.</p>
+<p>&#8212;Mais....</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas
+t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas tromp&eacute;;
+ce n'est
+pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as
+prise, tu t'es mis dans l'impossibilit&eacute; de payer tes
+cr&eacute;anciers, qui te
+tourmentent et te harc&egrave;lent. Je les ai vus. Je comprends que
+leurs
+r&eacute;clamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s malheureux, cela est vrai.</p>
+<p>&#8212;Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient
+pay&eacute;es. Elles le
+seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne
+veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme
+tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction
+&agrave;
+ton p&egrave;re et de lui prouver que ton coeur n'est pas ferm&eacute;
+&agrave; la voix de la
+conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois
+m&ecirc;me, seul bien entendu; fais un voyage o&ugrave; il te plaira,
+et, &agrave; ton
+retour, je te donnerai moi-m&ecirc;me, j'en prends l'engagement, tous
+tes
+billets acquitt&eacute;s. Voil&agrave; ce que j'ai obtenu de ton
+p&egrave;re, et voil&agrave; ce que
+je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance
+envers ton p&egrave;re, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront
+chang&eacute;s
+du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne
+sera
+pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la
+solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible &agrave;
+Paris,
+et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te
+le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai
+pas
+besoin de te dire ce que je demanderai &agrave; Dieu. Mais enfin, quoi
+que tu
+fasses, tu auras lutt&eacute;; et, si ce n'est pas &agrave; nous que tu
+reviens, tu
+auras au moins la satisfaction de nous avoir donn&eacute; un
+t&eacute;moignage de bon
+vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te
+condamnerons plus. R&eacute;fl&eacute;chis &agrave; cela, mon enfant.
+Tu me r&eacute;pondras demain,
+plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fix&eacute;. Pour
+aujourd'hui,
+embrasse-moi.</p>
+<p>Ils s'embrass&egrave;rent, &eacute;mus tous deux.</p>
+<p>&#8212;Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journ&eacute;e
+je n'ai
+qu'&agrave; t'attendre. &Agrave; demain.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XXII</h3>
+<br />
+<p>Si L&eacute;on n'avait pas &eacute;t&eacute; en retard, il se serait
+assur&eacute;ment abandonn&eacute;, en
+sortant de la chambre de sa m&egrave;re, aux douces &eacute;motions qui
+emplissait son
+coeur; mais, malgr&eacute; lui, la pens&eacute;e d'Hortense s'imposa
+imp&eacute;rieusement &agrave;
+son esprit.</p>
+<p>Dans quel &eacute;tat allait-il la trouver? C'&eacute;tait la
+premi&egrave;re fois qu'il la
+faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut
+quatre &agrave; quatre qu'il monta les marches de son escalier.</p>
+<p>Comme il allait, courb&eacute; en avant, la t&ecirc;te basse, il fut
+tout surpris, un
+peu avant d'arriver &agrave; son palier, de se trouver brusquement
+arr&ecirc;t&eacute;; en
+m&ecirc;me temps deux bras se jet&egrave;rent autour de son cou:</p>
+<p>&#8212;Enfin, te voil&agrave;!</p>
+<p>C'&eacute;tait Hortense, haletante, &eacute;perdue.</p>
+<p>Ils achev&egrave;rent de gravir l'escalier dans les bras l'un de
+l'autre, et ce
+f&ucirc;t seulement &agrave; la porte du salon close qu'Hortense,
+apr&egrave;s l'avoir
+passionn&eacute;ment embrass&eacute; &agrave; plusieurs reprises, put
+trouver des paroles
+pour l'interroger:</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; as-tu &eacute;t&eacute;? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il
+arriv&eacute;? Qui t'a retard&eacute;?
+Comment n'as-tu pas pu me pr&eacute;venir? Ah! si tu savais quelles ont
+&eacute;t&eacute; mes
+angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc;
+tu es l&agrave; et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le
+franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le
+vois, je le sais.</p>
+<p>Elle voulait qu'il parl&acirc;t, et elle ne lui laissait pas le
+temps d'ouvrir
+les l&egrave;vres.</p>
+<p>Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que
+par
+les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.</p>
+<p>Mais, au moment o&ugrave; il allait parler, Louise ouvrit la porte
+pour dire
+que le d&icirc;ner &eacute;tait servi:</p>
+<p>&#8212;Ah! c'est vrai, s'&eacute;cria Cara, j'oubliais, tu dois &ecirc;tre
+mort de faim,
+viens d&icirc;ner, &agrave; table tu me raconteras tout.</p>
+<p>&#8212;Mais j'ai d&icirc;n&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ah! tu as d&icirc;n&eacute;; et moi, pendant que tu d&icirc;nais
+tranquillement,
+joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu
+d&icirc;n&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Avec ma m&egrave;re.</p>
+<p>Cara &eacute;tait ordinairement ma&icirc;tresse de ses impressions,
+elle ne put pas
+cependant retenir un mouvement de stup&eacute;faction:</p>
+<p>&#8212;Ta m&egrave;re!</p>
+<p>Alors il voulut commencer son r&eacute;cit; mais, apr&egrave;s
+l'avoir si vivement
+press&eacute; de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas d&icirc;n&eacute;, dit-elle, car j'&eacute;tais trop
+tourment&eacute;e pour manger,
+mais maintenant que je vois que j'ai &eacute;t&eacute; comme toujours
+beaucoup trop
+na&iuml;ve, je vais me mettre &agrave; table si tu veux bien le
+permettre; tu me
+conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?</p>
+<p>Elle se mit &agrave; table, mais apr&egrave;s le potage il lui fut
+impossible de
+manger.</p>
+<p>&#8212;Non, dit-elle, cela m'&eacute;touffe; je sens qu'il se passe
+quelque chose
+de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.</p>
+<p>Elle avait eu le temps de r&eacute;fl&eacute;chir et de prendre une
+contenance, elle
+&eacute;couta donc L&eacute;on sans l'interrompre.</p>
+<p>Il lui dit comment, au moment o&ugrave; il rentrait, Jacques, le
+valet de
+chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa m&egrave;re;
+comment
+en apprenant que sa m&egrave;re &eacute;tait malade il avait couru rue
+de Rivoli, sans
+penser &agrave; rien autre chose qu'&agrave; cette nouvelle
+inqui&eacute;tante; comment il
+avait trouv&eacute; sa m&egrave;re alit&eacute;e, souffrant de douleurs
+rhumatismales fort
+p&eacute;nibles; comment celle-ci, au moment de d&icirc;ner, lui avait
+demand&eacute; de
+partager son d&icirc;ner de malade; comment il n'avait pu refuser;
+enfin
+comment, malgr&eacute; le d&eacute;sir qu'il en avait, il n'avait pu
+trouver personne
+pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.</p>
+<p>Elle l'avait &eacute;cout&eacute; les yeux dans les yeux, debout
+devant lui; lorsqu'il
+se tut, elle s'avan&ccedil;a de deux pas et, lui prenant la t&ecirc;te
+entre les
+mains en se penchant doucement, de mani&egrave;re &agrave; l'effleurer
+de son souffle:</p>
+<p>&#8212;Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est
+bien
+ta bont&eacute;, ta g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, ta tendresse; ta
+m&egrave;re, s'associant &agrave; ton p&egrave;re,
+t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu
+oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une
+pens&eacute;e: l'embrasser; et tu cours &agrave; elle les bras ouverts.
+Oh! mon cher
+L&eacute;on, comme je t'aime et que je suis fi&egrave;re de toi! Oh! le
+brave gar&ccedil;on,
+le bon coeur!</p>
+<p>Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux,
+puis, avec effusion passionn&eacute;e, elle l'embrassa encore:</p>
+<p>&#8212;Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pens&eacute;
+&agrave; moi.</p>
+<p>&#8212;Je te jure....</p>
+<p>&#8212;Tu me jures que quand ta m&egrave;re t'a gard&eacute; &agrave;
+d&icirc;ner tu as &eacute;t&eacute; pein&eacute; de ne
+pouvoir me pr&eacute;venir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je
+veux
+dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'id&eacute;e de monter ici quand
+ton
+vieux Jacques t'a remis la lettre de ta m&egrave;re, car cela ne
+t'aurait pris
+que quelques minutes &agrave; peine, et tu ne m'aurais pas
+laiss&eacute; dans
+l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu;
+c'en
+est une autre: tu as eu peur que je te garde.</p>
+<p>&#8212;Je t'assure que non.</p>
+<p>&#8212;Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais
+t'emp&ecirc;cher
+d'aller voir ta m&egrave;re malade, car la v&eacute;rit&eacute; est
+qu'il y a longtemps que
+je t'aurais envoy&eacute; pr&egrave;s d'elle, m&ecirc;me alors qu'elle
+&eacute;tait en bonne sant&eacute;,
+si je l'avais os&eacute;. Est-ce que je n'ai pas tout
+int&eacute;r&ecirc;t, grand enfant, &agrave;
+ce que tu sois bien avec ta famille? Au d&eacute;but, oui, j'aurais pu
+craindre
+que ta famille te s&eacute;par&acirc;t de moi. Mais maintenant il
+faudrait que je
+fusse une femme sans coeur et m&ecirc;me sans intelligence pour avoir
+cette
+crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu
+m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous s&eacute;parera? Cette
+crainte
+&eacute;cart&eacute;e, combien d'avantages j'aurais &agrave; une
+r&eacute;conciliation! Je ne parle
+pas d'avantages mat&eacute;riels, ceux-l&agrave; sont de peu
+d'importance pour moi.
+Mais si jamais ma supr&ecirc;me esp&eacute;rance se r&eacute;alise, si
+jamais tu me prends
+publiquement, l&eacute;gitimement pour ta vraie femme, ce ne sera
+qu'avec
+l'assentiment de ta famille et non malgr&eacute; elle. C'est donc
+d'elle que
+j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien
+j'aurais &eacute;t&eacute; heureuse que ta m&egrave;re p&ucirc;t
+apprendre que c'&eacute;tait moi qui
+t'envoyais pr&egrave;s d'elle? Elle m'aurait su gr&eacute; de ce
+commencement de
+r&eacute;conciliation, et elle aurait compris que je n'&eacute;tais pas
+la femme
+qu'elle s'imagine d'apr&egrave;s de faux rapports. Tu vois donc que,
+loin de te
+retenir, j'aurais &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re &agrave; te dire
+d'aller l'embrasser.</p>
+<p>&#8212;Quand Jacques m'a dit que ma m&egrave;re &eacute;tait malade, je
+n'ai pens&eacute; qu'&agrave;
+cette maladie, et je suis parti sans autre r&eacute;flexion; mais,
+quand elle
+m'a demand&eacute; de d&icirc;ner avec elle, la pens&eacute;e m'est
+venue alors que si tu
+pouvais me parler tu me dirais: &laquo;Reste&raquo;.</p>
+<p>&#8212;Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.</p>
+<p>Ce n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re fois que Cara parlait de
+son mariage, c'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre la centi&egrave;me; mais toujours elle avait eu grand
+soin de le
+faire d'une fa&ccedil;on incidente, en passant, tout d'abord comme
+d'une id&eacute;e
+folle, puis comme d'un r&ecirc;ve irr&eacute;alisable, puis peu
+&agrave; peu en pr&eacute;cisant,
+mais de telle sorte cependant que L&eacute;on ne p&ucirc;t pas lui
+r&eacute;pondre d'une
+fa&ccedil;on cat&eacute;gorique: cette r&eacute;ponse e&ucirc;t
+d&ucirc; &ecirc;tre un oui, elle l'e&ucirc;t
+bravement provoqu&eacute;e; mais comme &agrave; l'embarras de
+L&eacute;on, lorsqu'elle
+abordait ce sujet, il &eacute;tait &eacute;vident que ce oui
+n'&eacute;tait pas pr&ecirc;t &agrave; venir,
+elle n'avait jamais voulu brusquer un d&eacute;no&ucirc;ment qui ne
+s'annon&ccedil;ait pas
+comme devant s'accorder avec ses d&eacute;sirs. Il fallait attendre,
+patienter,
+cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait
+le
+lui livrer sans d&eacute;fense, et encore n'&eacute;tait-il pas du tout
+certain que
+cette heure sonn&acirc;t jamais. Elle n'insista donc pas plus dans
+cette
+occasion sur cette id&eacute;e de mariage qu'elle ne l'avait fait
+jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent, et comme si elle n'en avait parl&eacute; que par
+hasard, elle passa &agrave;
+un autre sujet.</p>
+<p>Que lui avait dit sa m&egrave;re dans cette longue entrevue? Tout
+leur temps
+n'avait pas &eacute;t&eacute; employ&eacute; &agrave; manger. Une
+r&eacute;conciliation &eacute;tait-elle
+probable, &eacute;tait-elle prochaine?</p>
+<p>Il h&eacute;sita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien
+pour ne
+pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il
+voulait cacher.</p>
+<p>&#8212;Cette r&eacute;conciliation &agrave; laquelle tu pousses
+toi-m&ecirc;me, dit-il enfin,
+serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement
+qu'on me propose.</p>
+<p>&#8212;Quel qu'il soit, il faut le subir.</p>
+<p>&#8212;M&ecirc;me s'il doit nous s&eacute;parer?</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu!</p>
+<p>&#8212;Oh! pour deux mois seulement.</p>
+<p>Alors il raconta la proposition de sa m&egrave;re,
+tr&egrave;s-franchement et telle
+qu'elle lui avait &eacute;t&eacute; faite.</p>
+<p>&#8212;Et qu'as-tu r&eacute;pondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas r&eacute;pondu.</p>
+<p>&#8212;Que r&eacute;pondras-tu?</p>
+<p>&#8212;Je ne r&eacute;pondrai pas pour ne point peiner ma m&egrave;re, et
+elle ne tardera
+pas &agrave; comprendre que je ne peux pas me s&eacute;parer de toi, je
+ne dis pas
+pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.</p>
+<p>&#8212;Pas pour une heure.</p>
+<p>Ce r&eacute;cit donna &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir &agrave;
+Cara, et pour elle la nuit enti&egrave;re se passa
+dans ces r&eacute;flexions.</p>
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident que la famille de L&eacute;on, qui
+pendant assez longtemps
+avait laiss&eacute; aller les choses, comptant sans doute sur la
+lassitude, la
+sati&eacute;t&eacute; ou toute autre cause de rupture, voulait
+maintenant se d&eacute;fendre
+vigoureusement: de l&agrave; cette feinte maladie de la m&egrave;re qui
+&eacute;tait invent&eacute;e
+pour attendrir le fils; de l&agrave; cette proposition de payer les
+billets
+Rouspineau et Brazier &agrave; condition que L&eacute;on quitterait
+Paris pendant deux
+mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait,
+on l'entra&icirc;nerait.</p>
+<p>Si Brazier et Rouspineau avaient &eacute;t&eacute; si
+mena&ccedil;ants en ces derniers temps,
+n'&eacute;tait-ce pas pr&eacute;cis&eacute;ment pour rendre le
+s&eacute;jour de Paris insupportable
+&agrave; L&eacute;on?</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; Cara avait eu des soup&ccedil;ons &agrave; ce
+sujet, et il lui avait sembl&eacute; que
+les r&eacute;clamations de ces deux cr&eacute;anciers, que leurs
+poursuites et que
+leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le d&eacute;sir
+d'&ecirc;tre
+pay&eacute;s par L&eacute;on.</p>
+<p>La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste
+apr&egrave;s la
+p&eacute;riode la plus violente de r&eacute;clamations, persuada Cara
+que ses soup&ccedil;ons
+&eacute;taient fond&eacute;s.</p>
+<p>R&eacute;clamations insolentes des cr&eacute;anciers, maladie et
+proposition amicale
+de la m&egrave;re, tout cela s'encha&icirc;nait et tendait &agrave; un
+m&ecirc;me but: &eacute;loigner
+L&eacute;on, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait
+gu&eacute;ri de son
+amour.</p>
+<p>Bien que cela par&ucirc;t logique &agrave; Cara, elle ne voulut pas
+s'en tenir &agrave; des
+pr&eacute;somptions si bien fond&eacute;es qu'elles pussent &ecirc;tre,
+il lui fallait une
+certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'&agrave; interroger
+Rouspineau et Brazier.</p>
+<p>Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le
+patriarche anglais &eacute;tait assez retors pour ne dire que ce qu'il
+voulait
+bien dire.</p>
+<p>Mais avec Rouspineau il pouvait en &ecirc;tre tout autrement: si
+Rouspineau
+avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi &eacute;tait
+paysanne
+d'origine, et la vie de Paris avait singuli&egrave;rement
+aiguis&eacute; chez elle la
+finesse qu'elle avait re&ccedil;ue de la nature; et puis d'ailleurs
+elle avait
+sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens
+d'intimidation qui le feraient parler quand m&ecirc;me il voudrait se
+taire.</p>
+<p>Ce serait donc &agrave; lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui
+qui dirait
+le r&ocirc;le que madame Haupois avait jou&eacute; dans les
+tracasseries qui en ces
+derniers temps avaient rendu L&eacute;on si malheureux.</p>
+<p>Que dirait L&eacute;on lorsqu'il verrait sa m&egrave;re, sa
+m&egrave;re malade, sa bonne m&egrave;re
+poussant en avant les gens qui l'avaient harcel&eacute; et
+exasp&eacute;r&eacute;?</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XXIII</h3>
+<br />
+<p>Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez
+le
+marchand de fourrages de la rue de Suresnes.</p>
+<p>Rouspineau &eacute;tait occup&eacute; &agrave; rentrer une voiture
+de paille; mais quand il
+aper&ccedil;ut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche &agrave;
+l'un de ses
+gar&ccedil;ons pour se rendre dans son bureau, o&ugrave; Cara
+l'attendait le visage
+s&eacute;v&egrave;re et dans l'attitude d'une personne indign&eacute;e:</p>
+<p>&#8212;Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il
+l'accablait avec l'obs&eacute;quiosit&eacute; et la platitude d'un
+homme qui n'a pas
+la conscience s&ucirc;re, il y a quinze ans que nous nous connaissons,
+et je
+puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de
+ce que vous poss&eacute;dez.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.</p>
+<p>&#8212;Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous
+engage &agrave; rien envers moi.</p>
+<p>&#8212;Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas
+harceler M.
+L&eacute;on Haupois de vos r&eacute;clamations d'argent, vous m'avez
+dit que vous
+&eacute;tiez g&ecirc;n&eacute;, que vous &eacute;tiez menac&eacute; de
+la faillite, enfin vous avez si
+bien jou&eacute; votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous
+&ecirc;tes moqu&eacute; de
+moi. Vous n'avez tourment&eacute; M. L&eacute;on Haupois que parce que
+vous aviez
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le faire.</p>
+<p>&#8212;Si l'on peut dire!</p>
+<p>&#8212;Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela
+vous co&ucirc;tera cher.</p>
+<p>Le moyen employ&eacute; par Cara &eacute;tait celui qui
+r&eacute;ussit si souvent dans les
+querelles d'amant et de ma&icirc;tresse: &laquo;je sais tout&raquo;,
+c'est-&agrave;-dire
+l'affirmation de la probabilit&eacute;; avec Rouspineau, il devait
+&ecirc;tre
+infaillible si le fameux &laquo;tout&raquo; &eacute;tait bien dit avec
+l'assurance de la
+certitude.</p>
+<p>Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; d&egrave;s
+lors, bien
+certaine d'avoir touch&eacute; juste, Cara n'eut plus qu'&agrave; jouer
+sa sc&egrave;ne de
+mani&egrave;re &agrave; arriver &agrave; des aveux. Rouspineau se
+d&eacute;fendit; il ne savait pas
+ce que tout cela voulait dire, il &eacute;tait innocent comme l'enfant
+qui
+vient de na&icirc;tre; s'il avait demand&eacute; de l'argent &agrave;
+M. Haupois fils,
+c'&eacute;tait parce qu'il en avait besoin; et, &agrave; l'appui de
+cette derni&egrave;re
+assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se
+renfermant &eacute;troitement dans son &laquo;tout&raquo;, si bien
+qu'apr&egrave;s plus d'une
+heure de discussion, Rouspineau dut reconna&icirc;tre qu'il n'avait pas
+pu
+faire autrement que d'accepter le r&ocirc;le qu'on lui avait
+impos&eacute;; son coeur
+saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent &agrave; M.
+Haupois fils,
+un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon,
+qui &eacute;tait une ma&icirc;tresse femme, ne voulant payer les
+billets qu'&agrave; cette
+condition.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.</p>
+<p>&#8212;Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous
+gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas
+pay&eacute;s.</p>
+<p>Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employ&eacute;
+l'adresse,
+elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau
+n'e&ucirc;t jamais parl&eacute;: sous le coup d'une d&eacute;nonciation
+au parquet pour
+usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et
+qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et,
+peut-&ecirc;tre ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges
+admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le
+r&eacute;cit
+qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son
+avantage:</p>
+<p>&#8212;Maintenant que vous voil&agrave; raisonnable, dit-elle, vous allez
+m'&eacute;crire
+tout ce que vous venez de me conter.</p>
+<p>&#8212;Oh! cela jamais.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne
+voulez pas
+me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame
+Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.</p>
+<p>&#8212;Oh! juste; et pour cela seulement, bien s&ucirc;r; songez donc,
+vingt mille
+francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres
+pauvres
+diables.</p>
+<p>&#8212;Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, m&ecirc;me
+pour tous
+ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier
+que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le
+moins
+qui pourrait vous arriver, ce serait d'&ecirc;tre condamn&eacute;
+&agrave; restituer
+l'exc&eacute;dant de ce qui vous &eacute;tait d&ucirc;
+l&eacute;gitimement, et de plus, &agrave; payer une
+amende s'&eacute;levant &agrave; la moiti&eacute; de ce que vous avez
+pr&ecirc;t&eacute;; rappelez-vous
+Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et
+voyez si le total de tout cela n'exc&eacute;derait pas les vingt mille
+francs
+pour lesquels vous criez si fort.</p>
+<p>&#8212;Vous ne ferez pas cela.</p>
+<p>&#8212;Je ne le ferais que si vous refusiez d'&eacute;crire la lettre que
+je vous
+demande, laquelle ne sera pas montr&eacute;e &agrave; madame
+Haupois-Daguillon, je
+vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'&eacute;crivez, je
+vais
+prendre l'engagement de vous payer moi-m&ecirc;me vos deux billets dans
+le cas
+o&ugrave; madame Haupois-Daguillon les refuserait.</p>
+<p>&#8212;Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'&eacute;cria Rouspineau.
+Dictez-moi
+ce que vous voulez que j'&eacute;crive; d&egrave;s lors que vous vous
+engagez &agrave; payer
+si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas
+&agrave;
+craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet &eacute;crit.</p>
+<p>Cara dicta et Rouspineau &eacute;crivit:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Je soussign&eacute;, reconnais: 1&deg; que c'est par ordre de
+madame
+Haupois-Daguillon que j'ai fait des d&eacute;marches pour &ecirc;tre
+pay&eacute; par M. L&eacute;on
+Haupois de ce qu'il me doit; 2&deg; que les quatre premiers billets
+souscrits par M. L&eacute;on Haupois ont &eacute;t&eacute; pay&eacute;s
+&agrave; l'&eacute;ch&eacute;ance par la maison
+Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont &eacute;t&eacute; protest&eacute;s
+que pour la forme.</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;ROUSPINEAU.&raquo;</p>
+</div>
+<p>Cela fait, Cara &eacute;crivit elle-m&ecirc;me l'engagement de payer
+les vingt mille
+francs restant dus, si les billets n'&eacute;taient pas
+acquitt&eacute;s par M. et
+madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de
+compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de
+vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame
+Cara, et il valait mieux &ecirc;tre de ses amis que de ses ennemis.</p>
+<p>En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais
+elle
+se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.</p>
+<p>Comme le jour o&ugrave; elle &eacute;tait venue demander &agrave;
+Riolle ce que valait la
+maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le
+cabinet
+de l'avocat, et, comme ce jour-l&agrave; encore, elle trouva Riolle
+pench&eacute; sur
+ses dossiers et travaillant.</p>
+<p>Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait
+fait
+alors, elle ferma la porte avec bruit, de fa&ccedil;on &agrave;
+s'annoncer.</p>
+<p>Riolle leva la t&ecirc;te pour voir qui venait le d&eacute;ranger.</p>
+<p>&#8212;En voil&agrave; une surprise; on ne te vois plus: tu
+n&eacute;gliges tes amis, et
+quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu
+bourgeoise plus rang&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;J'aime.</p>
+<p>&#8212;Il me semble que ce n'est pas la premi&egrave;re fois, et quand
+cette
+indisposition te prenait, elle ne t'emp&ecirc;chait pas d'&ecirc;tre
+convenable avec
+tes amis.</p>
+<p>&#8212;Maintenant c'est autre chose.</p>
+<p>&#8212;Je m'en aper&ccedil;ois.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.</p>
+<p>&#8212;Tu t'imagines peut-&ecirc;tre que tu aimes pour la premi&egrave;re
+fois?</p>
+<p>&#8212;Justement; au moins, c'est la premi&egrave;re fois que j'aime
+ainsi; il est
+vrai que chaque fois que j'ai aim&eacute; je me suis dit:
+Celui-l&agrave;, c'est le
+bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.</p>
+<p>&#8212;Et tu as toujours trouv&eacute; au nouveau des m&eacute;rites que
+l'ancien n'avait
+pas ou plus justement n'avait plus.</p>
+<p>&#8212;Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais
+pas
+L&eacute;on, c'est le meilleur gar&ccedil;on du monde, bon enfant,
+simple, tendre,
+affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre pr&eacute;occupation,
+d'autre
+passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez
+b&ecirc;tes
+pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux id&eacute;es
+ou qu'aux
+affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il
+n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau gar&ccedil;on,
+tendre,
+sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;&#8212;et
+voil&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce
+qui
+me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,&#8212;me
+diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?</p>
+<p>&#8212;Un conseil &agrave; te demander.</p>
+<p>&#8212;Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible
+L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Heureusement, car ce qu'il aurait d'un c&ocirc;t&eacute;, il le
+perdrait de
+l'autre.</p>
+<p>&#8212;C'est aimable.</p>
+<p>&#8212;Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais &eacute;t&eacute;
+qu'une t&ecirc;te, dr&ocirc;le il
+est vrai, mais une simple t&ecirc;te; c'est &agrave; cette t&ecirc;te
+que je m'adresse
+aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Fran&ccedil;ais
+contract&eacute; &agrave;
+l'&eacute;tranger sans le consentement des parents et sans publication?</p>
+<p>&#8212;Ton mariage n'en est pas un, &ccedil;a n'est rien, &ccedil;a
+n'existe pas aux yeux
+de la loi.</p>
+<p>&#8212;De votre loi.</p>
+<p>&#8212;Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le
+Code, au titre cinqui&egrave;me &laquo;Du mariage&raquo;.</p>
+<p>&#8212;Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'&agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de
+votre loi contenue dans votre Code au titre cinqui&egrave;me,
+sixi&egrave;me ou
+vingti&egrave;me, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse:
+tu me
+dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te
+l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?</p>
+<p>&#8212;Pourquoi t'adresses-tu &agrave; moi pour une chose qui n'est pas de
+ma
+sp&eacute;cialit&eacute;? tu n'as donc pas dans le clerg&eacute; du
+dioc&egrave;se de Paris un
+conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de
+la cour de Paris pour tes affaires civiles?</p>
+<p>&#8212;Tu sais que je n'ai jamais tol&eacute;r&eacute; la plaisanterie sur
+ce sujet, assez
+donc, je te prie, et si tu le veux bien, r&eacute;ponds plut&ocirc;t
+&agrave; ma question,
+que je pr&eacute;cise: le mariage religieux de deux Fran&ccedil;ais
+c&eacute;l&eacute;br&eacute; &agrave;
+l'&eacute;tranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul
+comme le
+mariage civil?</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas dans les affaires religieuses la m&ecirc;me
+comp&eacute;tence que dans
+les affaires civiles; je ne puis donc te r&eacute;pondre que des
+&agrave;-peu-pr&egrave;s: un
+mariage c&eacute;l&eacute;br&eacute; religieusement, selon les lois de
+l'&Eacute;glise, est valable
+aux yeux de l'&Eacute;glise, et n'est attaquable pour elle que si une
+des
+prescriptions qu'elle exige n'a pas &eacute;t&eacute; observ&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Je te propose un exemple: je me marie &agrave; l'&eacute;tranger
+avec L&eacute;on devant un
+pr&ecirc;tre catholique en observant toutes les r&egrave;gles du
+mariage catholique,
+et je reviens ensuite en France, suis-je mari&eacute;e?</p>
+<p>&#8212;Non, pour la loi.</p>
+<p>&#8212;Mais, pour l'&Eacute;glise?</p>
+<p>&#8212;Oui sans doute.</p>
+<p>&#8212;C'est-&agrave;-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier
+&agrave; l'&eacute;glise
+une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?</p>
+<p>&#8212;&Agrave; la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre,
+&agrave; l'&eacute;glise vous
+ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier
+mariage
+soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par
+l'autorit&eacute; eccl&eacute;siastique au cas o&ugrave; les
+formalit&eacute;s exig&eacute;es n'auraient
+pas &eacute;t&eacute; toutes observ&eacute;es.</p>
+<p>&#8212;C'est bien ce que je pensais, je te remercie.</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne
+signifie rien.</p>
+<p>&#8212;Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est
+pire,
+comme un incr&eacute;dule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et
+elles
+sont nombreuses, qui, m&ecirc;me sans pratiquer la d&eacute;votion,
+consid&egrave;rent le
+mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il
+n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient &agrave; prendre
+un mari
+qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'&Eacute;glise;
+tu vois
+donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et
+m&ecirc;me qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me
+suffit,
+et je t'en remercie.</p>
+<p>&#8212;Veux-tu me payer mes honoraires?</p>
+<p>&#8212;C'est selon.</p>
+<p>&#8212;Avec une r&eacute;ponse.</p>
+<p>&#8212;Oh! alors volontiers.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; quand ce mariage?</p>
+<p>&#8212;La date n'est pas fix&eacute;e, mais ce sera peut-&ecirc;tre pour
+bient&ocirc;t; au
+revoir, cher ami, et encore une fois merci.</p>
+<p>&#8212;Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: <i>Lugete veneres cupidinesque</i>.</p>
+<p>&#8212;Cela veut dire?</p>
+<p>&#8212;<i>De profundis</i>.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XXIV</h3>
+<br />
+<p>Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva L&eacute;on qui
+l'attendait avec une
+impatience au moins &eacute;gale &agrave; celle qu'elle avait eue
+elle-m&ecirc;me la veille:</p>
+<p>&#8212;Enfin, te voil&agrave;? D'o&ugrave; viens-tu? Qu'as-tu fait?</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; que tes paroles sont justement celles que je
+t'adressais hier;
+tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assur&eacute;
+que ce
+n'&eacute;tait point pour te faire conna&icirc;tre mes angoisses que je
+suis sortie
+ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas ferm&eacute; l'oeil de
+la nuit.</p>
+<p>&#8212;Malade?</p>
+<p>&#8212;Non, inqui&egrave;te, tourment&eacute;e: j'ai
+r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; ce que tu m'as dit &agrave; propos
+de ce voyage que ta m&egrave;re te voudrait voir entreprendre.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se
+ferait
+pas?</p>
+<p>&#8212;Et c'est justement pour cela que je me tourmente.</p>
+<p>&#8212;Ne m'as-tu pas dit toi-m&ecirc;me que tu ne voulais pas que nous
+nous
+s&eacute;parions?</p>
+<p>&#8212;Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole
+a
+&eacute;t&eacute; le cri de l'&eacute;go&iuml;sme et de la passion: je
+n'ai pens&eacute; qu'&agrave; moi, qu'&agrave;
+mon amour, qu'&agrave; mon bonheur; je n'ai pens&eacute; ni &agrave;
+ton repos, ni &agrave; la sant&eacute;
+de ta m&egrave;re. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas
+oublier. Toute
+la nuit j'ai donc r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; ce cri qui m'avait
+&eacute;chapp&eacute;, et j'ai fait
+mon examen de conscience, me disant que quand, de ton
+c&ocirc;t&eacute;, toi aussi tu
+r&eacute;fl&eacute;chirais, tu me condamnerais pour cette pens&eacute;e
+&eacute;go&iuml;ste.</p>
+<p>&#8212;Te condamner serait me condamner moi-m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'&agrave; un
+certain
+point, de celui de ta m&egrave;re. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti
+cela. Mais
+je n'ai pas voulu m'en tenir aux r&eacute;flexions d'une nuit de
+fi&egrave;vre, ce
+matin j'ai voulu demander un conseil s&ucirc;r.</p>
+<p>&#8212;Et &agrave; qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?</p>
+<p>&#8212;&Agrave; quelqu'un de qui tu ne peux pas &ecirc;tre jaloux, car si
+bon que tu
+sois, il est encore meilleur que toi; si sens&eacute;, si ferme que tu
+sois, il
+est encore plus sens&eacute; et plus ferme que toi,&#8212;au bon Dieu. Je
+viens de
+la Madeleine. J'ai &eacute;t&eacute; bien longtemps, cela est possible,
+mais j'ai pri&eacute;
+jusqu'&agrave; ce que la lumi&egrave;re se fasse dans mon esprit
+troubl&eacute; et me montre
+la route &agrave; suivre.</p>
+<p>&#8212;Et de quelle route parles-tu? demanda L&eacute;on, qui &eacute;tait
+fort peu
+religieux de nature et d'&eacute;ducation.</p>
+<p>&#8212;De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta
+m&egrave;re: il faut que tu acceptes cette proposition.</p>
+<p>&#8212;Tu veux que je parte en voyage, s'&eacute;cria-t-il, toi! c'est toi
+qui me
+donnes un pareil conseil?</p>
+<p>&#8212;Oh! le mauvais regard que tu m'as jet&eacute;. Ne d&eacute;tourne
+pas les yeux, j'ai
+lu ce qu'ils disaient; c'est une pens&eacute;e de jalousie qui t'a
+arrach&eacute; ce
+cri.</p>
+<p>&#8212;De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me
+conseiller de partir.</p>
+<p>&#8212;Oh! l'ingrat! Je pense &agrave; lui, je ne pense qu'&agrave; lui et
+&agrave; sa m&egrave;re, je me
+sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage
+pour &ecirc;tre libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma
+libert&eacute;, qui m'emp&ecirc;cherait de la prendre? Sommes-nous
+mari&eacute;s? Non,
+n'est-ce pas? Je ne suis que ta ma&icirc;tresse, et je puis te quitter
+demain,
+tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime,
+n'est-ce
+pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai
+accept&eacute;
+cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non
+pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voil&agrave; en
+quoi le
+conseil judiciaire que tes parents t'ont donn&eacute; est bon, c'est
+qu'en te
+liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve &agrave;
+chaque
+instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les
+choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je
+trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment m&ecirc;me
+o&ugrave; cet amour
+s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne
+veux ni quereller ni me f&acirc;cher. Tu as eu une mauvaise
+pens&eacute;e,
+oublions-la et revenons &agrave; ce que je te disais. Ta m&egrave;re
+est malade, et tu
+dois tout faire pour lui rendre la sant&eacute;; pour cela, le meilleur
+moyen
+c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en
+Angleterre,
+en Am&eacute;rique, en Asie, tandis que je serai &agrave; Paris, et
+tout de suite elle
+se r&eacute;tablira. Voil&agrave; pour elle, &agrave; qui nous devons
+tout d'abord penser; si
+plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-m&ecirc;me
+conseill&eacute; ce
+voyage, elle m'en saura peut-&ecirc;tre gr&eacute;. Maintenant,
+occupons-nous de toi.
+Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourment&eacute;
+et
+humili&eacute; par ces r&eacute;clamations honteuses de Rouspineau et
+de Brazier. &Agrave;
+ton retour, tu serais d&eacute;barrass&eacute; d'eux, et cela aussi est
+un point
+important &agrave; consid&eacute;rer. Ce n'est pas le seul: au lieu de
+m&eacute;nager ton
+argent, tu as &eacute;t&eacute; vite; esp&eacute;rant faire des
+b&eacute;n&eacute;fices qui te
+permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as pari&eacute; aux
+courses et
+tu as perdu; de plus, toujours pour le m&ecirc;me motif, tu as
+confi&eacute; d'assez
+fortes sommes &agrave; ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons,
+devait
+ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement
+ruin&eacute;
+lui-m&ecirc;me en te perdant ton argent; de sorte que tu es
+pr&eacute;sentement dans
+une assez mauvaise situation financi&egrave;re. Si tu voyages, tes
+parents
+seront oblig&eacute;s de t'accorder des frais de route; et ils le
+feront sans
+doute assez largement pour que tu puisses &eacute;conomiser dessus
+quelque
+bonne somme qui, &agrave; ton retour, te sera utile. Voil&agrave; les
+pens&eacute;es qui me
+sont venues &agrave; l'&eacute;glise, et c'est pourquoi je te dis
+d'accepter la
+proposition de ta m&egrave;re; pour elle, pour toi, pour nous.
+Maintenant tu
+feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille
+et satisfaite, ce qui est quelque chose.</p>
+<p>Tout cela &eacute;tait si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas
+ne pas en
+&ecirc;tre touch&eacute;. &Eacute;videmment son devoir de fils
+&eacute;tait de donner &agrave; sa m&egrave;re
+malade la satisfaction qu'elle demandait. &Eacute;videmment son
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+lui-m&ecirc;me &eacute;tait de se d&eacute;barrasser au plus vite de
+Brazier et de
+Rouspineau. &Eacute;videmment en lui donnant ce conseil Hortense
+agissait avec
+une d&eacute;licate g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;: cela &eacute;tait
+d'une femme de coeur.</p>
+<p>Il ne pouvait v&eacute;ritablement que remercier celle qui avait eu
+assez
+d'abn&eacute;gation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.</p>
+<p>Ce fut apr&egrave;s avoir d&eacute;jeun&eacute; avec sa ch&egrave;re
+Hortense, plus ch&egrave;re que
+jamais, qu'il se rendit chez sa m&egrave;re.</p>
+<p>Quand celle-ci apprit qu'il consentait &agrave; partir, elle pleura
+de joie.
+C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'il la voyait pleurer, car
+madame
+Haupois-Daguillon n'&eacute;tait pas femme &agrave; s'abandonner
+facilement &agrave; ses
+&eacute;motions.</p>
+<p>&#8212;Je ne mets qu'une condition &agrave; mon voyage, dit L&eacute;on en
+souriant
+doucement; si quinze jours apr&egrave;s mon d&eacute;part tu ne
+m'&eacute;cris pas que tu es
+gu&eacute;rie, compl&eacute;tement gu&eacute;rie, je reviens; car tu
+comprends bien, n'est-ce
+pas, que ce voyage sera un p&egrave;lerinage pour obtenir ton
+r&eacute;tablissement.</p>
+<p>&#8212;Avant huit jours je serai gu&eacute;rie.</p>
+<p>Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler
+son
+mari, pour qu'il v&icirc;t L&eacute;on avant le d&eacute;part de
+celui-ci, mais elle crut
+qu'il &eacute;tait plus sage d'&eacute;viter une rencontre dans
+laquelle pourraient
+s'&eacute;changer des reproches r&eacute;ciproques, et, au lieu de lui
+&eacute;crire de
+revenir, elle le pria de prolonger son absence.</p>
+<p>&Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; une question longuement
+d&eacute;battue de savoir o&ugrave; L&eacute;on
+voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu,
+le
+choix du pays &agrave; son fils, Cara avait fait adopter
+l'Am&eacute;rique.</p>
+<p>&#8212;Ne fais pas les choses &agrave; demi, lui avait-elle dit, et pour
+que tes
+parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux
+&Eacute;tats-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'int&eacute;ressera,
+et puis, comme
+la d&eacute;pense sera grosse, les &eacute;conomies que tu feras seront
+grosses aussi.</p>
+<p>Pendant les jours qui pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent son
+d&eacute;part, L&eacute;on alla chaque matin
+passer deux heures avec sa m&egrave;re, et le reste de son temps il le
+donna &agrave;
+Hortense: jamais elle n'avait &eacute;t&eacute; plus tendre pour lui;
+jamais elle ne
+l'avait aim&eacute; plus passionn&eacute;ment.</p>
+<p>Il devait s'embarquer &agrave; Liverpool, et comme Byasson, par un
+bienheureux
+hasard (arrang&eacute; il est vrai avec madame Haupois-Daguillon),
+avait des
+affaires qui l'appelaient &agrave; Manchester, il avait
+&eacute;t&eacute; convenu qu'il
+accompagnerait son jeune ami jusqu'&agrave; bord du paquebot. Comme
+cela on
+aurait la certitude que Cara n'&eacute;tait pas du voyage, au moins
+pour sa
+premi&egrave;re partie.</p>
+<p>Ce fut donc seulement jusqu'&agrave; la gare du Nord que Cara put
+conduire son
+amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amen&eacute;s qu'ils se
+s&eacute;par&egrave;rent: que de baisers que d'&eacute;treintes, que de
+promesses, que de
+serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures;
+jure encore. Cara &eacute;tait affol&eacute;e; L&eacute;on &eacute;tait
+plus calme, mais cependant
+tr&egrave;s-&eacute;mu, tr&egrave;s-attendri.</p>
+<p>Cependant, lorsque la porti&egrave;re de la voiture eut
+&eacute;t&eacute; referm&eacute;e, et
+lorsque L&eacute;on eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant
+dans son
+appartement, elle &eacute;tait tout &agrave; fait calme.</p>
+<p>Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du
+linge
+et des robes; les malles &eacute;taient bient&ocirc;t pleines.</p>
+<p>&#8212;Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu
+iras
+les reprendre et tu iras les d&eacute;poser &agrave; la gare de
+l'Ouest, bureau de la
+consigne; prenons toutes nos pr&eacute;cautions, et si la m&egrave;re
+me fait
+surveiller, ce qui me para&icirc;t probable, elle en sera pour ses
+frais. Tu
+diras &agrave; la concierge que je suis malade et que je garde le lit.</p>
+<p>L&eacute;on devait s'embarquer le samedi &agrave; Liverpool;
+&agrave; midi, madame
+Haupois-Daguillon re&ccedil;ut une d&eacute;p&ecirc;che de Byasson:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Liverpool, 11 heures.</p>
+<p>&laquo;Ai quitt&eacute; L&eacute;on sur le <i>Pacific</i>. Le
+vapeur prend la mer, beau temps.&raquo;</p>
+</div>
+<p>Deux heures apr&egrave;s, on remit &agrave; madame Haupois-Daguillon
+une lettre qu'un
+expr&egrave;s venait d'apporter:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;La personne que nous avions mission de
+surveiller
+n'&eacute;tait point malade
+comme elle le pr&eacute;tendait; elle n'est point chez elle, et nous
+avons tout
+lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit;
+faut-il
+rechercher o&ugrave; elle a pu aller?&raquo;</div>
+<p>Avant de r&eacute;pondre, madame Haupois-Daguillon &eacute;tudia
+l'indicateur des
+chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour
+aller
+de Paris &agrave; Liverpool; cet examen la rassura; si Cara
+&eacute;tait partie le
+vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver
+&agrave;
+Liverpool avant le d&eacute;part du <i>Pacific</i>.</p>
+<p>Alors elle r&eacute;pondit un seul mot &agrave; cette lettre:
+&laquo;Cherchez.&raquo;</p>
+<p>Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le r&eacute;sultat de cette
+recherche:
+le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller
+s'&eacute;tait
+embarqu&eacute;e au Havre sur le <i>Labrador</i>, en route pour
+New-York.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XXV</h3>
+<br />
+<p>Les deux vapeurs le <i>Pacific</i> et le <i>Labrador</i> courent
+&agrave; toute vitesse
+sur l'Oc&eacute;an; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre
+de la
+Manche; les m&ecirc;mes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur
+qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fum&eacute;es
+noires
+tracent la ligne qu'ils suivent.</p>
+<p>Sur le pont du <i>Labrador</i> une femme &agrave; la toilette
+&eacute;l&eacute;gante, une
+Parisienne, Cara, une jumelle de courses &agrave; la main, sonde les
+profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle
+lui
+demande, mais sans pr&eacute;ciser la question; si tous les vapeurs
+partis
+d'Europe le samedi pour l'Am&eacute;rique suivent la m&ecirc;me route.</p>
+<p>Sur le pont du <i>Pacific</i>, L&eacute;on regarde aussi la mer,
+mais il ne cherche
+rien &agrave; l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit
+pas en
+vue; s'il prom&egrave;ne les yeux &ccedil;&agrave; et l&agrave;, c'est
+en r&ecirc;vant m&eacute;lancoliquement.</p>
+<p>Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de
+libert&eacute;;
+il avait &eacute;t&eacute; si bien pris, si &eacute;troitement
+envelopp&eacute; par Cara, qu'il
+avait peu &agrave; peu cess&eacute; de s'appartenir, pour lui
+appartenir &agrave; elle,
+n'ayant pas une pens&eacute;e, une sensation, un sentiment qui lui
+fussent
+propres ou personnels, tous lui &eacute;taient sugg&eacute;r&eacute;s
+par elle, ou tout au
+moins &eacute;taient partag&eacute;s avec elle. On ne se d&eacute;gage
+pas facilement d'une
+pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une
+pareille
+servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se fa&ccedil;onne
+par
+l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi
+ais&eacute;ment, tout
+aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils
+reprennent
+leur personnalit&eacute;: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un
+vide
+douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie &agrave; bord et
+la
+monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et
+grosse houle rendaient encore plus pesants. &Agrave; qui parler?
+L'oreille qui
+l'&eacute;coutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans
+lesquels
+il cherchait l'accord de sa pens&eacute;e ne pouvaient lui
+r&eacute;pondre.</p>
+<p>Mais peu &agrave; peu il se laissa gagner par le charme
+m&eacute;lancolique du voyage,
+la monotonie m&ecirc;me des choses qui l'entouraient le
+p&eacute;n&eacute;tra, la r&eacute;p&eacute;tition
+r&eacute;guli&egrave;re de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit
+un certain
+int&eacute;r&ecirc;t, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement
+remplacer
+celles qui avaient &eacute;t&eacute; si brusquement rompues par son
+d&eacute;part.</p>
+<p>D'ailleurs la vie m&ecirc;me du bord avait pris une activit&eacute;
+pour l'&eacute;quipage
+et pour les passagers un int&eacute;r&ecirc;t qu'elle n'avait pas
+pendant les
+premi&egrave;res journ&eacute;es o&ugrave; l'on s'&eacute;loignait de
+l'Europe; on approchait de
+Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est
+toujours
+le moment critique de la travers&eacute;e.</p>
+<p>La temp&eacute;rature s'&eacute;tait refroidie, l'air s'&eacute;tait
+obscurci, et l'on avait
+rencontr&eacute; de grands icebergs qui, descendant du p&ocirc;le, s'en
+venaient
+fondre dans les eaux chaudes du <i>Gulf Stream</i>; plusieurs fois le
+vapeur
+avait brusquement vir&eacute; de bord, changeant sa route pour ne pas
+aller
+donner contre ces &eacute;cueils flottants, s'ouvrir et couler bas.
+Puis
+d'&eacute;pais brouillards, plus froids que la neige avaient
+envelopp&eacute; le
+navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents,
+avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.</p>
+<p>&#8212;Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous
+coul&eacute;s par
+eux?</p>
+<p>De pareilles questions discut&eacute;es avec les officiers qui, dans
+leurs
+caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le
+pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'&eacute;motion.</p>
+<p>Quand L&eacute;on d&eacute;barqua &agrave; New York, son &eacute;tat
+moral ne ressemblait en rien &agrave;
+celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'&eacute;tait
+arrach&eacute; des bras de
+Cara &agrave; la gare du Nord.</p>
+<p>Si son p&egrave;re et sa m&egrave;re, si Byasson avaient pu le voir,
+ils auraient cru
+que les esp&eacute;rances du fonctionnaire de la pr&eacute;fecture de
+police &eacute;taient
+en train de se r&eacute;aliser: la puissance de l'accoutumance
+&eacute;tait
+consid&eacute;rablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des
+journ&eacute;es de
+voyage encore sans doute pour qu'elle f&ucirc;t tout &agrave; fait
+d&eacute;truite. Alors,
+que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle
+&eacute;tait r&eacute;ellement?</p>
+<p>Avant son d&eacute;part de Paris il avait &eacute;t&eacute; convenu
+qu'il descendrait au
+grand h&ocirc;tel de la cinqui&egrave;me avenue, et c'&eacute;tait
+l&agrave; qu'on devait lui
+envoyer des d&eacute;p&ecirc;ches, s'il &eacute;tait besoin qu'on lui
+en envoy&acirc;t; en tout
+cas, c'&eacute;tait l&agrave; qu'on devait lui adresser ses lettres.</p>
+<p>De d&eacute;p&ecirc;ches, il n'en attendait point; loin de
+s'aggraver l'&eacute;tat de sa
+m&egrave;re avait d&ucirc; s'am&eacute;liorer, et il n'y avait pas
+&agrave; craindre qu'Hortense
+f&ucirc;t malade; triste, oui, ennuy&eacute;e, mais non malade. Ce ne
+fut donc que
+par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas
+de
+d&eacute;p&ecirc;che &agrave; son nom.</p>
+<p>Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en
+remit
+une, et sa main trembla en l'ouvrant:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Arriverai par <i>Labrador</i> peu apr&egrave;s toi;
+n'&eacute;cris &agrave; personne, ne
+t&eacute;l&eacute;graphie pas sans nous &ecirc;tre vus.</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;HORTENSE.&raquo;</p>
+</div>
+<p>Il resta stup&eacute;fait.</p>
+<p>Que se passait-il? Pourquoi cette d&eacute;p&ecirc;che? Pourquoi ce
+voyage? Pourquoi
+ne devait-il pas &eacute;crire? Pourquoi ne devait-il pas
+t&eacute;l&eacute;graphier?</p>
+<p>Toutes ces questions se pressaient dans sa t&ecirc;te
+troubl&eacute;e sans qu'il leur
+trouv&acirc;t une r&eacute;ponse satisfaisante ou raisonnable.</p>
+<p>Cette d&eacute;p&ecirc;che, en plus de l'inqui&eacute;tude qu'elle
+lui causa, n'eut qu'un
+r&eacute;sultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit
+plus
+qu'elle, il ne pensa plus qu'&agrave; elle, il fut &agrave; elle comme
+s'il &eacute;tait
+encore &agrave; Paris et comme s'il venait de la quitter.</p>
+<p>Pourquoi arrivait-elle?</p>
+<p>&Eacute;tait-elle jalouse?</p>
+<p>Il n'y avait gu&egrave;re que cette explication qui par&ucirc;t
+sens&eacute;e, et encore
+avait-elle un c&ocirc;t&eacute; absurde: une femme jalouse n'envoie pas
+une d&eacute;p&ecirc;che &agrave;
+celui qu'elle soup&ccedil;onne.</p>
+<p>Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique
+fran&ccedil;aise pour
+savoir quand devait arriver le <i>Labrador</i>; on lui r&eacute;pondit
+que, parti du
+Havre le samedi, il &eacute;tait attendu d'un moment &agrave; l'autre.</p>
+<p>Ainsi Hortense avait quitt&eacute; le Havre le jour o&ugrave;
+lui-m&ecirc;me s'embarquait &agrave;
+Liverpool: c'&eacute;tait l&agrave; un fait qui rendait ce
+myst&egrave;re de plus en plus
+inextricable.</p>
+<p>Le mieux &eacute;tait donc d'attendre sans chercher &agrave;
+comprendre ce qui
+&eacute;chappait &agrave; des conjectures raisonnables.</p>
+<p>Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier o&ugrave; sa
+m&egrave;re lui
+avait ouvert un cr&eacute;dit; cela occuperait son temps et calmerait
+son
+impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la
+finance.</p>
+<p>Il fit passer sa carte &agrave; ce banquier qui, depuis longtemps,
+&eacute;tait en
+relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le
+re&ccedil;ut
+plus que froidement. Alors L&eacute;on parla de son cr&eacute;dit.</p>
+<p>Sans r&eacute;pondre, le banquier prit une d&eacute;p&ecirc;che dans
+un tiroir et la lui
+pr&eacute;senta; elle &eacute;tait en fran&ccedil;ais et ne contenait
+que quelques mots:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Consid&eacute;rez lettre du 5 courant comme non avenue et
+ouverture de cr&eacute;dit
+annul&eacute;e.</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;Haupois-Daguillon.&raquo;</p>
+</div>
+<p>C'&eacute;tait marcher de surprise en surprise; mais, si la
+premi&egrave;re &eacute;tait
+stup&eacute;fiante, celle-l&agrave; en plus &eacute;tait outrageante.</p>
+<p>C'&eacute;tait sa m&egrave;re qui annulait, par une
+d&eacute;p&ecirc;che adress&eacute;e &agrave; son banquier
+et non &agrave; lui-m&ecirc;me, le cr&eacute;dit qu'elle lui avait
+ouvert avant son d&eacute;part,
+gracieusement, g&eacute;n&eacute;reusement, sans m&ecirc;me qu'il le
+demand&acirc;t, et d'une
+fa&ccedil;on beaucoup plus large qu'il ne paraissait n&eacute;cessaire.</p>
+<p>&Eacute;videmment c'&eacute;tait quand sa m&egrave;re avait appris
+le d&eacute;part d'Hortense,
+qu'elle avait envoy&eacute; une d&eacute;p&ecirc;che; mais alors,
+pourquoi l'avoir adress&eacute;e
+au banquier et non &agrave; lui? il y avait l&agrave; une marque de
+m&eacute;fiance qui lui
+causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait
+&eacute;t&eacute; celle faite
+par la demande de conseil judiciaire.</p>
+<p>Qu'elle cr&ucirc;t qu'il l'avait tromp&eacute;e en se faisant
+accompagner par
+Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop
+se f&acirc;cher de cette absence de confiance; mais qu'elle le
+suppos&acirc;t
+capable de s'approprier ind&eacute;licatement un argent qu'on lui
+refusait,
+cela malgr&eacute; ses efforts pour se calmer, l'exasp&eacute;rait et
+lui donnait la
+fi&egrave;vre.</p>
+<p>Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le <i>Labrador</i>
+arriv&eacute;,
+mais retenu &agrave; la quarantaine, p&ucirc;t d&eacute;barquer ses
+passagers.</p>
+<p>Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspir&eacute;
+la d&eacute;p&ecirc;che
+au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait
+n&eacute;cessit&eacute; son
+voyage; il n'aurait plus &agrave; aller d'une interrogation &agrave;
+une autre, les
+brouillant, les enchev&ecirc;trant et n'arrivant &agrave; rien.</p>
+<p>De loin il l'aper&ccedil;ut, appuy&eacute;e sur le bastingage, lui
+faisant des signes
+avec son mouchoir.</p>
+<p>Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu
+des
+passagers qui ne se h&acirc;taient point, n'&eacute;tant attendus par
+personne, elle
+arriva &agrave; L&eacute;on, et &eacute;mue, palpitante, elle se jeta
+dans ses bras.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XXVI</h3>
+<br />
+<p>Ils mont&egrave;rent en voiture pour se rendre &agrave;
+l'h&ocirc;tel, et aussit&ocirc;t L&eacute;on
+voulut interroger Cara.</p>
+<p>Mais, sans r&eacute;pondre, elle le regarda en le pressant dans ses
+bras:</p>
+<p>&#8212;Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis
+pr&egrave;s de
+toi; je te tiens; on ne nous s&eacute;parera plus; oh! ces douze jours!
+j'ai
+vieilli de dix ans. M'aimes-tu?</p>
+<p>&#8212;Tu le demandes?</p>
+<p>&#8212;Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut
+que
+je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive.</p>
+<p>&#8212;Mais qu'arrive-t-il?</p>
+<p>&#8212;Tu ne le sais pas?</p>
+<p>Disant cela, elle plongea dans ses yeux.</p>
+<p>&#8212;Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces
+yeux
+honn&ecirc;tes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais
+qu'&agrave; te
+voir pour &ecirc;tre rassur&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Mais encore....</p>
+<p>&#8212;On a pr&eacute;par&eacute; une terrible machination pour nous
+s&eacute;parer.</p>
+<p>&#8212;Qui?</p>
+<p>&#8212;Tes parents, ta m&egrave;re: j'en ai la preuve que je t'apporte;
+quand tu
+auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons
+&eacute;t&eacute; tromp&eacute;s,
+dup&eacute;s.</p>
+<p>Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il
+ne
+bronchait pas, qu'il ne se r&eacute;voltait pas,&#8212;et cela &eacute;tait
+un point d'une
+importance d&eacute;cisive qu'il &eacute;cout&acirc;t les accusations
+contre sa m&egrave;re, sans
+m&ecirc;me tenter de les arr&ecirc;ter.</p>
+<p>&#8212;Que dois-je lire?</p>
+<p>&#8212;&Agrave; l'h&ocirc;tel; jusque-l&agrave; laisse-moi tout &agrave;
+la joie de te voir; puisque
+nous sommes r&eacute;unis nous pourrons parler, nous expliquer, car il
+faut que
+nous nous expliquions franchement, loyalement, sans
+arri&egrave;re-pens&eacute;e, et
+que nous sachions &agrave; quoi nous en tenir, non-seulement pour
+l'heure
+pr&eacute;sente, mais pour l'avenir.</p>
+<p>Il voulut insister, elle lui ferma les l&egrave;vres avec un baiser.</p>
+<p>&#8212;Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je
+t'ai, je te tiens, je n'&eacute;couterai qu'un mot si tu veux bien me
+le dire:
+m'aimes-tu?</p>
+<p>Ils arriv&egrave;rent &agrave; l'h&ocirc;tel et alors il voulut la
+prendre dans ses bras,
+mais elle se d&eacute;gagea et le tint &agrave; distance.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, dit-elle, l'heure des explications d&eacute;cisives a
+sonn&eacute;; j'ai
+voulu, pendant ce trajet, n'&ecirc;tre qu'&agrave; la tendresse et
+&agrave; l'amour;
+maintenant c'est notre vie qui va se d&eacute;cider.</p>
+<p>De son carnet elle tira un papier pli&eacute; en quatre et le lui
+tendit:</p>
+<p>&#8212;Lis, dit-elle.</p>
+<p>Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait
+ce
+papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis
+qu'il restait assis.</p>
+<p>&#8212;Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que
+je
+dois faire.</p>
+<p>Ayant ouvert ce papier il courut &agrave; la signature; mais,
+apr&egrave;s avoir lu le
+nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui
+dire qu'il jugeait inutile de continuer:</p>
+<p>&#8212;Lis, dit-elle d'une voix saccad&eacute;e, ne vois-tu pas que tu me
+fais
+mourir?</p>
+<p>Il lut:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Je soussign&eacute; reconnais: 1&deg; que
+c'est par ordre de
+madame
+Haupois-Daguillon que j'ai fait des d&eacute;marches pour &ecirc;tre
+pay&eacute; par M. L&eacute;on
+Haupois de ce qu'il me doit; 2&deg; que les quatre premiers billets
+souscrits par M. L&eacute;on Haupois ont &eacute;t&eacute; pay&eacute;s
+&agrave; l'&eacute;ch&eacute;ance par la maison
+Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont &eacute;t&eacute; protest&eacute;s
+que pour la forme.&raquo;</div>
+<p>Comme il restait immobile, accabl&eacute;, elle dit:</p>
+<p>&#8212;Tu connais l'&eacute;criture de Rouspineau, tu connais sa
+signature, tu ne
+les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu
+vois donc que cette reconnaissance est bien &eacute;crite par lui.</p>
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas.</p>
+<p>&#8212;Tu vois aussi quel a &eacute;t&eacute; le r&ocirc;le de Rouspineau,
+et comment on s'est
+servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer &agrave;
+quitter
+Paris, o&ugrave; l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie
+insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont
+jou&eacute;
+le r&ocirc;le qui leur &eacute;tait impos&eacute;, et ta m&egrave;re
+elle-m&ecirc;me a jou&eacute; le sien dans
+la com&eacute;die de la maladie; enfin, on s'est moqu&eacute; de toi.</p>
+<p>C'&eacute;tait lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout
+en attendant
+que chaque mot e&ucirc;t produit son effet, de fa&ccedil;on &agrave;
+n'arriver que
+progressivement &agrave; sa conclusion.</p>
+<p>Tout &agrave; coup L&eacute;on releva la t&ecirc;te, et la regardant
+en face:</p>
+<p>&#8212;As-tu vu ma m&egrave;re? dit-il.</p>
+<p>&#8212;Non.</p>
+<p>&#8212;As-tu vu quelqu'un envoy&eacute; par elle?</p>
+<p>&#8212;Personne.</p>
+<p>&#8212;Lui as-tu &eacute;crit?</p>
+<p>&#8212;Tu es fou.</p>
+<p>Comme elle ne connaissait pas la d&eacute;p&ecirc;che envoy&eacute;e
+au banquier, elle se
+demandait ce que signifiaient ces &eacute;tranges questions; mais son
+plan
+&eacute;tant trac&eacute; &agrave; l'avance, elle ne voulut pas s'en
+&eacute;carter:</p>
+<p>&#8212;Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai
+appris le r&ocirc;le jou&eacute; par Rouspineau en cette affaire. Tout
+simplement en
+l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, &eacute;t&eacute; bien surprise
+par les demandes
+insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens
+&agrave; te
+poursuivre me paraissait &eacute;trange et jusqu'&agrave; un certain
+point
+inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille &agrave; qui ils
+ont pr&ecirc;t&eacute;
+de l'argent: tu &eacute;tais le premier &agrave; qui ils le
+r&eacute;clamaient de cette
+fa&ccedil;on. Le vendredi, veille de ton d&eacute;part, Rouspineau,
+depuis longtemps
+d&eacute;j&agrave; press&eacute; par moi, se d&eacute;cida &agrave;
+parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai
+ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui
+payer les deux billets que tu dois encore, il consentit &agrave;
+m'&eacute;crire ce
+papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le
+samedi matin &agrave; Liverpool. Que faire? Il m'&eacute;tait
+impossible de te
+rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une
+d&eacute;p&ecirc;che, craignant
+qu'elle f&ucirc;t intercept&eacute;e par ton ami Byasson, qui, tu dois
+le comprendre
+maintenant, ne t'avait accompagn&eacute; que pour te surveiller et
+t'exp&eacute;dier
+comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les
+pr&eacute;cautions
+&eacute;taient bien prises. Alors je r&eacute;solus de te rejoindre
+ici. J'eus le
+temps de rentrer chez moi, de faire mes malles &agrave; la h&acirc;te,
+avec l'aide de
+Louise, et de prendre le train du Havre, qui part &agrave; minuit dix
+minutes.
+Arriv&eacute;e au Havre, j'allai au t&eacute;l&eacute;graphe pour
+t'envoyer ma d&eacute;p&ecirc;che, puis
+je m'embarquai sur le <i>Labrador</i>; et me voici. Dans quelle
+situation
+morale je fis la travers&eacute;e, tu peux l'imaginer: je voyais tout
+le monde
+conjur&eacute; pour te s&eacute;parer de moi et je me demandais si tu
+n'&eacute;tais pas
+d'accord avec tes parents.</p>
+<p>&#8212;Moi!</p>
+<p>&#8212;Cela &eacute;tait absurde et encore plus injuste, j'en conviens,
+mais toi
+aussi tu conviendras qu'il &eacute;tait bien difficile d'admettre que
+ta m&egrave;re
+qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il
+&eacute;tait
+bien difficile d'admettre que ta m&egrave;re avait pu toute seule
+machiner un
+pareil plan. J'ai quitt&eacute; Paris d&eacute;cid&eacute;e, je te
+l'avoue, &agrave; pousser les
+choses &agrave; l'extr&ecirc;me, pour trancher notre situation dans un
+sens ou dans
+un autre: ou nous nous s&eacute;parerons franchement, ou je deviens ta
+femme;
+tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgr&eacute; ton
+p&egrave;re et ta
+m&egrave;re, &agrave; la condition de leur faire des sommations; si tu
+m'aimes comme
+je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que
+pr&egrave;s de moi que tu peux trouver de l'affection et de la
+tendresse, si tu
+vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donn&eacute; un
+conseil
+judiciaire, qui t'as d&eacute;shonor&eacute; en te livrant aux
+moqueries des usuriers,
+qui s'est jou&eacute;e de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul
+int&eacute;r&ecirc;t de
+son argent; si tu comprends tout cela, tu n'h&eacute;sites pas &agrave;
+me donner ton
+nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours
+t&eacute;moign&eacute;; si tu
+h&eacute;sites, retenu par je ne sais quelles l&acirc;ches
+consid&eacute;rations mondaines,
+je n'h&eacute;site pas, moi, &agrave; me s&eacute;parer d'un homme qui
+n'est pas digne d'&ecirc;tre
+aim&eacute;.</p>
+<p>Elle avait prononc&eacute; ce discours, &eacute;videmment
+pr&eacute;par&eacute; &agrave; l'avance, en
+d&eacute;tachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de L&eacute;on;
+c'&eacute;tait en
+arrivant seulement &agrave; son projet de mariage qu'elle avait
+press&eacute; son
+d&eacute;bit, de mani&egrave;re &agrave; n'&ecirc;tre pas interrompue.
+Ayant dit ce qu'elle avait &agrave;
+dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers
+mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre.</p>
+<p>Or, ce qu'elle lisait n'&eacute;tait pas pour la satisfaire: tout
+d'abord la
+surprise, puis l'embarras, puis enfin la r&eacute;pulsion.</p>
+<p>Mais elle n'&eacute;tait pas femme &agrave; se f&acirc;cher et
+encore moins &agrave; se d&eacute;courager
+en voyant l'accueil fait &agrave; son projet.</p>
+<p>&Agrave; vrai dire, elle l'avait pr&eacute;vu cet accueil. Elle
+connaissait trop bien
+L&eacute;on pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la
+travers&eacute;e
+elle pr&eacute;parait ce discours, qu'il allait lui r&eacute;pondre en
+lui sautant au
+cou et en &eacute;crivant &agrave; un notaire de Paris pour que
+celui-ci proc&eacute;d&acirc;t aux
+sommations respectueuses. Cette hardiesse de r&eacute;solution
+n'&eacute;tait pas dans
+le caract&egrave;re de L&eacute;on. Si mont&eacute; qu'il p&ucirc;t
+&ecirc;tre contre ses parents,&#8212;et de
+ce c&ocirc;t&eacute; elle l'avait trouv&eacute; dans les dispositions
+les plus favorables &agrave;
+ses desseins,&#8212;si exasp&eacute;r&eacute; qu'il f&ucirc;t, il avait trop
+le sentiment de la
+famille, il &eacute;tait trop petit gar&ccedil;on, il &eacute;tait trop
+domin&eacute; par le respect
+humain pour risquer aussi franchement une d&eacute;claration de guerre
+&agrave;
+visage d&eacute;couvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup
+de t&ecirc;te,
+elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Am&eacute;rique, et &agrave;
+Paris m&ecirc;me elle
+se f&ucirc;t fait &eacute;pouser. Si, malgr&eacute; ses
+pr&eacute;visions, elle avait cependant
+parl&eacute; de ce mariage pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de sommations,
+c'est parce qu'il &eacute;tait dans
+ses principes de ne jamais rien n&eacute;gliger de ce qui avait une
+chance, si
+faible qu'elle f&ucirc;t, de r&eacute;ussir. Or, comme il se pouvait
+que L&eacute;on, en se
+voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entr&acirc;t dans un
+acc&egrave;s
+d'exasp&eacute;ration qui lui ferait accepter cette id&eacute;e de
+mariage, elle avait
+cru devoir la mettre en avant, quitte &agrave; se replier sur une
+autre, si
+celle-l&agrave; &eacute;tait repouss&eacute;e. Et, en
+cons&eacute;quence, elle avait pr&eacute;par&eacute; cette
+autre id&eacute;e dont la r&eacute;alisation, pour lui donner des
+avantages moins
+complets que la premi&egrave;re, n'en serait pas moins cependant pour
+elle un
+superbe succ&egrave;s qui couronnerait ses efforts.</p>
+<p>L'exasp&eacute;ration ne s'&eacute;tant pas produite chez
+L&eacute;on au point de l'entra&icirc;ner
+aux derni&egrave;res extr&eacute;mit&eacute;s, Cara ne commit point la
+maladresse de lui
+faire une sc&egrave;ne de reproches, qui n'aurait abouti &agrave; rien
+de pratique.
+Elle &eacute;tait indign&eacute;e de voir son embarras et son trouble,
+et c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+avec une v&eacute;ritable jouissance qu'elle lui e&ucirc;t
+reproch&eacute; sa l&acirc;chet&eacute; en
+l'accablant de son m&eacute;pris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en
+ce
+monde, et elle n'avait pas travers&eacute; l'Oc&eacute;an pour s'offrir
+des
+jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces
+h&eacute;sitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux
+&agrave; faire; plus
+tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne
+devait lui dire que ce qui &eacute;tait utile.</p>
+<p>Jusqu'alors elle avait parl&eacute; debout devant L&eacute;on en le
+tenant sous son
+regard; mais, si cette position &eacute;tait bonne pour l'observer et
+le
+dominer, elle &eacute;tait mauvaise pour le toucher et dans un
+mouvement de
+trouble passionn&eacute; lui faire perdre la t&ecirc;te.</p>
+<p>Elle vint donc se placer pr&egrave;s de lui sur le canap&eacute;
+o&ugrave; il &eacute;tait assis:</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; dans quelles dispositions j'ai quitt&eacute; Paris,
+dit-elle, d&eacute;cid&eacute;e &agrave;
+t'obliger &agrave; la rupture ou au mariage, &agrave; la rupture si tu
+&eacute;tais le
+complice de ta famille, ou au mariage si tu en &eacute;tais la victime.
+Et ma
+r&eacute;solution &eacute;tait si bien arr&ecirc;t&eacute;e que j'ai eu
+soin de prendre avec moi
+tous les papiers n&eacute;cessaires &agrave; ce mariage: tes actes de
+naissance et de
+bapt&ecirc;me, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en
+quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux
+pas qu'&agrave; cet &eacute;gard il s'&eacute;l&egrave;ve un doute dans
+ton esprit: j'avais ces
+actes depuis quelque temps d&eacute;j&agrave;, bien avant que ton
+voyage f&ucirc;t d&eacute;cid&eacute;,
+les l&eacute;galisations qui sont sur les actes de naissance en feront
+foi par
+leur date.</p>
+<p>Pourquoi avait-elle lev&eacute; ces actes bien avant que le voyage
+de L&eacute;on f&ucirc;t
+d&eacute;cid&eacute;? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au
+succ&egrave;s de son
+plan que L&eacute;on ne p&ucirc;t pas croire qu'elle avait eu le temps
+de les obtenir
+entre le moment o&ugrave; Rouspineau avait parl&eacute; et celui
+o&ugrave; elle &eacute;tait partie,
+et la date de la l&eacute;galisation &eacute;tait une r&eacute;ponse
+suffisante &agrave; cette
+question si L&eacute;on se la posait.</p>
+<p>Elle continua:</p>
+<p>&#8212;Pendant les premiers jours de la travers&eacute;e, je m'affermis
+dans ma
+r&eacute;solution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de
+possible, il
+n'y avait que cela de digne.</p>
+<p>&#8212;Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais?</p>
+<p>&#8212;Remarque que j'&eacute;tais dans une situation terrible: si je
+n'admettais
+pas que tu me trompais, je devais admettre que c'&eacute;tait ta
+m&egrave;re qui te
+trompait, et, malgr&eacute; tout, je n'osais porter une pareille
+accusation
+contre celle qui &eacute;tait ta m&egrave;re, tant jusqu'&agrave; ce
+jour je m'&eacute;tais habitu&eacute;e
+&agrave; la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse
+affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces
+jours de douleur, je n'ai pas quitt&eacute; ma cabine. Cependant, cet
+&eacute;tat de
+maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calm&eacute; la
+fi&egrave;vre et la
+col&egrave;re qui me d&eacute;voraient quand j'ai quitt&eacute; Paris.
+Une nuit que tout le
+monde dormait dans le navire et que le silence n'&eacute;tait
+troubl&eacute; que par
+le ronflement de la machine et le g&eacute;missement du vent dans la
+m&acirc;ture,
+j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un r&ecirc;ve, car je ne
+dormais
+pas. &Eacute;coute-moi s&eacute;rieusement.</p>
+<p>&#8212;Je t'&eacute;coute.</p>
+<p>&#8212;Sans douter de la r&eacute;alit&eacute; de cette vision,
+malgr&eacute; ton irr&eacute;ligion. J'ai
+vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes id&eacute;es, je sais que
+cela doit
+te para&icirc;tre insens&eacute;; cependant cela est ainsi. Il me
+parle, et voici ses
+paroles: &laquo;Tu serais coupable de pousser ton ami &agrave; peiner
+ses parents.
+Mais tu serais coupable aussi de pers&eacute;v&eacute;rer plus
+longtemps dans la vie
+qui est la v&ocirc;tre.&raquo; Puis la vision disparut, et je restai
+livr&eacute;e &agrave; mes
+pens&eacute;es, m'effor&ccedil;ant de m'expliquer ces paroles qui
+m'avaient
+boulevers&eacute;e. Le premier avertissement me parut assez facile
+&agrave;
+comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les
+sommations respectueuses &agrave; tes parents, qui seraient une si
+cruelle
+blessure pour leur vanit&eacute; et leur orgueil; donc je devais
+renoncer &agrave;
+mon projet de mariage tel que je l'avais arrang&eacute; dans ma
+t&ecirc;te pendant
+ces si longues journ&eacute;es. Je ne suis pas femme &agrave;
+d&eacute;sob&eacute;ir &agrave; la volont&eacute; de
+Dieu; je renon&ccedil;ai donc &agrave; ce mariage.</p>
+<p>Elle baissa les yeux comme si elle &eacute;tait profond&eacute;ment
+&eacute;mue, mais elle
+avait &eacute;t&eacute; dou&eacute;e par la nature d'une qualit&eacute;
+que l'usage avait
+singuli&egrave;rement perfectionn&eacute;e, celle de voir sans
+para&icirc;tre regarder; elle
+remarqua que le visage de L&eacute;on, jusqu'alors douloureusement
+contract&eacute;,
+se d&eacute;tendit.</p>
+<p>Apr&egrave;s un moment donn&eacute; &agrave; l'&eacute;motion, elle
+poursuivit:</p>
+<p>&#8212;Le second avertissement &eacute;tait moins clair: comment ne pas
+pers&eacute;v&eacute;rer
+dans la vie qui &eacute;tait la n&ocirc;tre? La premi&egrave;re
+id&eacute;e qu'il s'offrit &agrave; mon
+esprit fut celle de la rupture: je devais me s&eacute;parer de toi.
+S'il
+m'avait &eacute;t&eacute; cruel de renoncer &agrave; ce projet de
+mariage qui assurait mon
+bonheur pour l'&eacute;ternit&eacute;, combien plus cruelle encore me
+fut la pens&eacute;e de
+la s&eacute;paration! J'avais pu, apr&egrave;s bien des combats,
+abandonner
+l'esp&eacute;rance d'&ecirc;tre ta femme; mais je ne pouvais pas
+t'abandonner
+toi-m&ecirc;me, renoncer &agrave; notre amour, &agrave; mon bonheur,
+&agrave; la vie. Je me dis
+qu'il &eacute;tait impossible que telle f&ucirc;t la volont&eacute; de
+Dieu, et je cherchai
+un autre sens &agrave; ces paroles. C'est hier seulement que j'ai
+trouv&eacute;, et de
+ce moment j'ai abandonn&eacute; ma cabine, gu&eacute;rie, pour monter
+sur le pont
+comme si j'&eacute;tais insensible au mal de mer; voil&agrave; pourquoi
+je ne suis pas
+trop d&eacute;faite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois
+jours, je
+n'&eacute;tais qu'un spectre: comment suis-je?</p>
+<p>Elle resta un moment assez long &agrave; le regarder dans les yeux,
+en face de
+lui, et si pr&egrave;s, que de son souffle elle lui faisait trembler la
+barbe.</p>
+<p>Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui
+abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa
+tendrement.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coute-moi, dit-elle, je t'en prie, &eacute;coute-moi avec
+toute ton &acirc;me,
+sans distraction, sans pens&eacute;e &eacute;trang&egrave;re &agrave;
+ce qui nous occupe, car c'est
+ma vie que tu vas d&eacute;cider par un oui ou par un non;
+&eacute;coute-moi.</p>
+<p>Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais
+cette fois fi&eacute;vreusement, passionn&eacute;ment.</p>
+<p>&#8212;Ce qui m'avait tromp&eacute;, dit-elle, c'&eacute;tait la
+pens&eacute;e que je devais
+renoncer &agrave; devenir ta femme. Ta femme par un mariage
+l&eacute;gal avec
+consentement de tes parents et publications, oui, &agrave; cela je dois
+renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de
+tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu;
+oui, voil&agrave; ce que je dois poursuivre, voil&agrave; ce que Dieu
+exige, voil&agrave; ce
+que je te demande, voil&agrave; ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes,
+voil&agrave; ce
+que je vais exiger de toi et ce qui am&egrave;nerait notre
+s&eacute;paration si tu me
+le refusais. Je t'ai demand&eacute; de m'&eacute;couter tout &agrave;
+l'heure, je te r&eacute;p&egrave;te
+ma pri&egrave;re &agrave; tes genoux; avant de parler, avant de
+r&eacute;pondre, avant de
+prononcer le oui ou non qui va d&eacute;cider notre vie &agrave; tous
+deux, notre
+bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, &eacute;coute-moi jusqu'au
+bout.</p>
+<p>Elle se laissa glisser &agrave; terre, et, jetant les bras autour de
+L&eacute;on, elle
+resta serr&eacute;e contre lui, la t&ecirc;te lev&eacute;e, le
+regardant ardemment:</p>
+<p>&#8212;Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la
+plus
+grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me
+vois &agrave; tes genoux te priant, te suppliant &agrave; mains jointes
+comme si je
+m'adressais &agrave; Dieu. J'aurais persist&eacute; dans ma
+premi&egrave;re id&eacute;e d'exiger de
+toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais
+dit simplement ce que je d&eacute;sirais et j'aurais attendu la
+r&eacute;ponse sans
+appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage
+l&eacute;gal
+m'aurait donn&eacute; des droits que celui que j'implore ne me donnera
+jamais.
+Par un mariage l&eacute;gal je me serais trouv&eacute;e ta femme aux
+yeux de la loi,
+c'est-&agrave;-dire que j'aurais partag&eacute; ta fortune, celle que
+tu recueilleras
+un jour dans la succession de tes parents, j'aurais port&eacute; ton
+nom,
+j'aurais &eacute;t&eacute; ton h&eacute;riti&egrave;re pour le cas
+o&ugrave; tu serais mort avant moi. Cela
+e&ucirc;t compliqu&eacute; ma demande de questions d'argent et
+d'int&eacute;r&ecirc;ts qui
+m'eussent impos&eacute; une grande r&eacute;serve. Dieu merci, cette
+r&eacute;serve n'existe
+pas maintenant, et je n'ai pas &agrave; me renfermer dans une froide
+dignit&eacute;.
+Je peux te prier, te supplier, faire appel &agrave; ta tendresse,
+&agrave; l'amour, &agrave;
+nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans
+craindre de m&ecirc;ler l'argent au sentiment, car ce mariage purement
+religieux, ne me donnera aucuns droits &agrave; ta fortune, je ne serai
+pas ta
+femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union
+sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu.
+Voil&agrave;
+pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des
+hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.</p>
+<p>Ce n'&eacute;tait pas seulement par la parole qu'elle le pressait,
+c'&eacute;tait
+encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se
+serrant contre lui, l'enveloppant, l'&eacute;treignant, le fascinant:
+s'il y
+avait de l'habilet&eacute; dans ce qu'elle disait, combien plus encore
+y en
+avait-il dans la fa&ccedil;on dont elle le disait: ce discoure
+e&ucirc;t pu laisser
+calme un indiff&eacute;rent, mais ce n'&eacute;tait pas &agrave; un
+indiff&eacute;rent qu'elle
+s'adressait, c'&eacute;tait &agrave; un homme qui l'aimait, qui
+&eacute;tait s&eacute;par&eacute; d'elle
+depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps
+&eacute;tudi&eacute; dans son fort
+aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la
+pianiste
+conna&icirc;t son clavier. Pendant toute la travers&eacute;e, elle
+avait
+soigneusement travaill&eacute; les airs qu'elle jouerait sur ce
+clavier, et,
+dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'&eacute;tait
+livr&eacute; aux
+hasards dangereux de l'improvisation.</p>
+<p>Que n'e&ucirc;t-elle pas esp&eacute;r&eacute; si elle avait pu
+savoir que celui sur qui elle
+exer&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; tant de puissance venait
+d'&ecirc;tre frapp&eacute; au coeur par un
+coup qui lui enlevait toute force de r&eacute;sistance! Connaissant la
+d&eacute;p&ecirc;che
+au banquier, ce n'e&ucirc;t peut-&ecirc;tre pas &eacute;t&eacute; le
+seul mariage religieux
+qu'elle e&ucirc;t poursuivi.</p>
+<p>Elle reprit:</p>
+<p>&#8212;Pour &ecirc;tre sinc&egrave;re, je dois dire que ce n'est pas
+seulement le repos de
+ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie
+enti&egrave;re,
+celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes
+parents poursuivront notre s&eacute;paration; le pass&eacute; nous
+annonce l'avenir;
+ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne r&eacute;ussiront pas?
+On est
+bien fort quand on est pr&ecirc;t &agrave; tout. Ce mariage nous
+d&eacute;fendra contre eux,
+et il me donnera la s&eacute;curit&eacute; sans laquelle je ne peux
+plus vivre. Tu
+leur diras la v&eacute;rit&eacute;, et alors ils seront bien
+forc&eacute;s de renoncer &agrave; la
+guerre. Qui sait m&ecirc;me si ce ne sera pas la paix qui se fera quand
+ils
+auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras
+aussi comment les choses se sont pass&eacute;es, comment je n'ai voulu,
+comment
+je n'ai demand&eacute; que le mariage religieux quand je pouvais exiger
+l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par
+l&agrave; &agrave; me
+conna&icirc;tre et, je l'esp&egrave;re, &agrave; m'estimer: Qui sait ce
+que deviendront
+alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous r&eacute;unis?</p>
+<p>Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser &agrave; la
+r&eacute;flexion le
+temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer.</p>
+<p>Puis, apr&egrave;s avoir &eacute;treint L&eacute;on une
+derni&egrave;re fois et lui avoir bais&eacute; les
+mains longuement en les mouillant de ses larmes br&ucirc;lantes, elle
+se
+releva:</p>
+<p>&#8212;J'ai tout dit. &Agrave; toi maintenant de prononcer. Jamais nous
+n'avons
+travers&eacute; une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que
+tu vas
+choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester &agrave;
+jamais,
+n'ayant d'autre souci que de me consacrer &agrave; toi tout
+enti&egrave;re et de te
+rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a
+&eacute;t&eacute;
+ador&eacute;. Tu dis non, et je m'&eacute;loigne pour ne te revoir
+jamais, car mon
+amour ne r&eacute;sisterait pas au m&eacute;pris que tu me
+t&eacute;moignerais en me refusant
+une juste satisfaction qui te co&ucirc;tera si peu. R&eacute;duite aux
+termes dans
+laquelle je la pose, la question que tu as &agrave; trancher en ce
+moment
+consiste simplement &agrave; savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes
+pas. Tu
+m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc l&agrave; le
+mot, le
+seul que tu as &agrave; dire: je t'aime. Tes l&egrave;vres l'ont
+prononc&eacute; bien
+souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point?</p>
+<p>Parlant ainsi, elle avait fi&egrave;vreusement remis son chapeau et
+son
+manteau, puis, &agrave; chaque mot, elle avait avanc&eacute; peu
+&agrave; peu vers la porte
+qu'elle touchait.</p>
+<p>L&eacute;on l'avait suivie.</p>
+<p>Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses
+yeux dans ceux de son amant.</p>
+<p>Ils rest&egrave;rent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et
+elle
+s'abattit sur sa poitrine.</p>
+<p>Qu'avait-elle &agrave; demander de plus?&#8212;Il l'avait retenue.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>XXVII</h3>
+<br />
+<p>Elle n'&eacute;tait pas femme &agrave; s'endormir dans le
+succ&egrave;s et &agrave; attendre
+patiemment que L&eacute;on f&ucirc;t dispos&eacute; &agrave;
+r&eacute;aliser l'engagement tacite qu'elle
+avait eu tant de peine &agrave; lui arracher.</p>
+<p>Il pouvait r&eacute;fl&eacute;chir lorsqu'il serait de sang-froid et
+revenir alors sur
+cet engagement.</p>
+<p>D'autre part il y avait &agrave; craindre que ses parents
+n'intervinssent
+aupr&egrave;s de lui, soit en accourant eux-m&ecirc;mes
+d'Am&eacute;rique, soit en faisant
+agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi &agrave;
+changer
+sa r&eacute;solution, qui n'&eacute;tait pas assez ferme pour qu'on
+p&ucirc;t avoir pleine
+confiance en elle.</p>
+<p>Dans ces circonstances, le mieux &eacute;tait donc de ne pas perdre
+une minute
+et de faire c&eacute;l&eacute;brer aussi promptement que possible le
+mariage
+religieux.</p>
+<p>Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et
+rapidement en Am&eacute;rique, mais elle ignorait en quoi consistaient
+au juste
+cette facilit&eacute; et cette rapidit&eacute;. On lui avait dit que
+l'acte de
+naissance et l'acte de bapt&ecirc;me &eacute;taient les seules
+pi&egrave;ces qu'on exigeait;
+cela &eacute;tait-il vrai? &Eacute;tait-il vrai aussi que les
+d&eacute;lais entre la demande
+et la c&eacute;l&eacute;bration &eacute;taient insignifiants? Elle
+voulait mieux que des
+on-dit plus ou moins vagues; c'&eacute;tait des certitudes qu'il lui
+fallait.</p>
+<p>Le lendemain matin, alors que L&eacute;on &eacute;tait encore au
+lit, elle sortit
+&laquo;pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de
+quelques
+minutes, le temps d'aller &agrave; l'&eacute;glise la plus voisine, et
+elle revenait&raquo;.</p>
+<p>Ce fut en effet &agrave; l'&eacute;glise catholique la plus
+rapproch&eacute;e qu'elle se fit
+conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra &agrave;
+la
+sacristie et demanda si elle pouvait parler &agrave; un pr&ecirc;tre
+qui f&ucirc;t Fran&ccedil;ais
+ou qui entend&icirc;t le fran&ccedil;ais. &Agrave; ces mots, un
+pr&ecirc;tre qui arrangeait des
+surplis dans un tiroir lui r&eacute;pondit avec un accent
+&eacute;tranger
+tr&egrave;s-prononc&eacute; qu'il &eacute;tait &agrave; sa disposition.</p>
+<p>Il se pr&eacute;parait &agrave; entrer dans l'&eacute;glise, croyant
+qu'il s'agissait d'une
+confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil
+pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui
+raconta l'histoire qu'elle avait pr&eacute;par&eacute;e.</p>
+<p>Elle venait d'arriver &agrave; New-York avec son fianc&eacute;, et
+ils &eacute;taient press&eacute;s
+de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire b&eacute;nir
+leur union
+par l'&Eacute;glise, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs
+d&eacute;lais;
+car si ces d&eacute;lais devaient les retenir &agrave; New-York, ils
+seraient oblig&eacute;s
+de se mettre en route avant d'avoir re&ccedil;u le sacrement du
+mariage, ce qui
+serait une grande douleur pour leurs &acirc;mes chr&eacute;tiennes:
+elle d&eacute;sirait
+donc qu'on abr&eacute;ge&acirc;t ces d&eacute;lais autant que possible;
+elle &eacute;tait dispos&eacute;e
+&agrave; payer toutes les dispenses n&eacute;cessaires, et de plus
+&agrave; faire &agrave; la
+chapelle de la tr&egrave;s-sainte Vierge un cadeau proportionn&eacute;
+au service
+qu'on lui aurait rendu.</p>
+<p>L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point
+d&eacute;cisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mari&acirc;t
+avant leur d&eacute;part
+pour l'Ouest. Mais le succ&egrave;s d&eacute;passa ses
+esp&eacute;rances, car le pr&ecirc;tre
+consentit &agrave; les marier &agrave; l'instant m&ecirc;me, s'ils
+avaient les pi&egrave;ces
+exig&eacute;es pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le
+pr&ecirc;tre
+l'avait mal comprise, et elle recommen&ccedil;a ses explications. Le
+pr&ecirc;tre,
+apr&egrave;s l'avoir patiemment &eacute;cout&eacute;e, lui
+r&eacute;p&eacute;ta ce qu'il lui avait d&eacute;j&agrave;
+dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne f&ucirc;t pas valable;
+mais le
+pr&ecirc;tre lui assura qu'il &eacute;tait au contraire indissoluble.
+Elle pouvait
+donc se pr&eacute;senter avec son fianc&eacute; quand elle le voudrait;
+ce jour m&ecirc;me,
+le lendemain, et apr&egrave;s s'&ecirc;tre l'un et l'autre
+confess&eacute;s, ils seraient
+mari&eacute;s; ils n'auraient pas besoin d'amener des t&eacute;moins,
+on leur en
+fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office.</p>
+<p>Tout autre qu'un pr&ecirc;tre lui e&ucirc;t tenu ce langage, elle
+e&ucirc;t cru qu'on se
+moquait d'elle; mais ces paroles &eacute;taient &eacute;videmment
+s&eacute;rieuses; il ne lui
+restait donc qu'&agrave; profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et
+au plus
+vite; elle remercia ce pr&ecirc;tre si complaisant et lui dit qu'elle
+allait
+revenir bient&ocirc;t avec son fianc&eacute;.</p>
+<p>Avant de rentrer &agrave; l'h&ocirc;tel, elle s'arr&ecirc;ta chez un
+bijoutier et elle
+acheta un anneau ainsi qu'une pi&egrave;ce de mariage.</p>
+<p>Arriv&eacute;e &agrave; l'h&ocirc;tel, elle garda sa voiture, puis
+rapidement elle monta &agrave;
+la chambre de L&eacute;on; il &eacute;tait en train de s'habiller.</p>
+<p>&#8212;Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus
+&agrave;
+mon aise.</p>
+<p>&#8212;Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu
+fusses
+en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir.</p>
+<p>&#8212;Nous marier! s'&eacute;cria-t-il en riant.</p>
+<p>Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que
+le
+pr&ecirc;tre de Saint-Fran&ccedil;ois venait de lui apprendre: ils
+&eacute;taient attendus;
+elle avait promis de revenir avant une demi-heure.</p>
+<p>Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette
+noire,
+simple et s&eacute;v&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Eh bien? dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Mais un pareil mariage est absurde, dit L&eacute;on, il ne vaut
+rien.</p>
+<p>&#8212;Que t'importe? ne t'inqui&egrave;te pas de cela; dis-moi que tu
+reviens sur
+ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que
+j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis
+pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison
+pr&eacute;cis&eacute;ment
+pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera &agrave; rien;
+s'il ne
+l'est pas, ce que j'esp&egrave;re, ce que je crois, pourquoi le
+refuserais-tu
+aujourd'hui quand tu l'as accept&eacute; hier?</p>
+<p>Il n'y avait pas &agrave; r&eacute;pondre, ou plut&ocirc;t il y
+avait trop de choses &agrave;
+r&eacute;pondre.</p>
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie fut b&acirc;cl&eacute;e en peu de temps;
+ils sign&egrave;rent sur un registre,
+un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize
+ou quatorze ans sign&egrave;rent apr&egrave;s eux, puis le pr&ecirc;tre
+qui avait c&eacute;l&eacute;br&eacute; la
+messe signa &agrave; son tour;&#8212;ils &eacute;taient mari&eacute;s.</p>
+<p>Dans un r&ecirc;ve, les &eacute;v&eacute;nements n'auraient pas
+march&eacute; plus vite.</p>
+<p>&Eacute;tait-ce possible?</p>
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment parce que la validit&eacute; d'un mariage
+conclu dans ces
+conditions paraissait plus que douteuse &agrave; L&eacute;on, il voulut
+faire quelque
+chose de positif et de solide pour Hortense.</p>
+<p>Apr&egrave;s leur d&eacute;jeuner, il la fit monter en voiture avec
+lui, et il dit au
+cocher de les conduire dans Broadway &agrave; un num&eacute;ro qu'il
+lui indiqua.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; allons-nous? demanda-t-elle.</p>
+<p>&#8212;Tu vas le voir.</p>
+<p>Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; la porte d'une Compagnie
+d'assurances sur la vie, et
+l&agrave;, tout aussi promptement qu'&agrave; l'&eacute;glise
+L&eacute;on conclut une assurance en
+vertu de laquelle la compagnie s'engageait &agrave; payer &agrave;
+madame Hortense
+Binoche, sa femme, si elle lui survivait et apr&egrave;s son
+d&eacute;c&egrave;s la somme de
+cinquante mille dollars.</p>
+<p>Quand L&eacute;on eut pay&eacute; la premi&egrave;re prime, il
+montra son portefeuille &agrave;
+Hortense, il ne lui restait que quelques billets.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; toute ma fortune, dit-il assez gaiement.</p>
+<p>Et il lui raconta comment le cr&eacute;dit qui lui avait
+&eacute;t&eacute; ouvert avait &eacute;t&eacute;
+presque aussit&ocirc;t supprim&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ce qui est &agrave; la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous
+partagerons,
+et comme avec ce que j'ai apport&eacute; nous ne sommes pas tout
+&agrave; fait &agrave; sec,
+nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le
+Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes mari&eacute;s en
+Suisse
+ou en Italie.</p>
+<p>Trois jours apr&egrave;s le d&eacute;part de L&eacute;on et de Cara,
+madame Haupois-Daguillon
+d&eacute;barquait &agrave; New-York et descendait &agrave;
+l'h&ocirc;tel que son fils venait de
+quitter.</p>
+<p>Elle accourait ayant tout quitt&eacute;, tout brav&eacute; pour le
+sauver, mais elle
+arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, o&ugrave;? on n'en savait rien,
+pour
+l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas &agrave; le chercher, ni &agrave;
+courir apr&egrave;s
+lui. O&ugrave; le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher &agrave;
+cette femme?</p>
+<p>Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas
+compl&eacute;tement
+inutile; gr&acirc;ce au consul, pour qui elle avait une lettre de
+recommandation, gr&acirc;ce &agrave; un homme d'affaires actif et
+intelligent avec
+qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour
+l'Europe, que L&eacute;on s'&eacute;tait mari&eacute; &agrave;
+l'&eacute;glise Saint-Fran&ccedil;ois devant l'abb&eacute;
+O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.</p>
+<p>Mari&eacute;! Lui, son fils!</p>
+<p>Mari&eacute; avec cette femme, une fille!</p>
+<p>L&eacute;on et Cara employ&egrave;rent trois mois &agrave; visiter
+la r&eacute;gion des grands lacs
+et &agrave; descendre le Saint-Laurent; c'&eacute;tait un vrai voyage
+de noces; jamais
+on n'avait vu jeunes mari&eacute;s plus tendres; cependant il y avait
+des
+heures o&ugrave; le mari paraissait sombre et pr&eacute;occup&eacute;;
+quant &agrave; la femme, elle
+&eacute;tait radieuse, tout lui plaisait, la s&eacute;duisait,
+l'enchantait.</p>
+<p>Enfin ils s'embarqu&egrave;rent &agrave; Qu&eacute;bec pour Glasgow,
+et ce fut seulement
+apr&egrave;s une promenade en &Eacute;cosse, non moins sentimentale que
+celle du
+Canada, qu'il rentr&egrave;rent &agrave; Paris.</p>
+<p>Une surprise,&#8212;cruelle pour Cara,&#8212;les y attendait; le concierge de la
+rue Auber remit &agrave; L&eacute;on toute une liasse de papiers
+timbr&eacute;s.</p>
+<p>De la lecture de ces assignations, il r&eacute;sultait que M. et
+madame
+Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullit&eacute;
+d'un
+pr&eacute;tendu mariage conclu par leur fils, L&eacute;on
+Haupois-Daguillon, avec une
+demoiselle Hortense Binoche, devant un pr&ecirc;tre de l'&eacute;glise
+de
+Saint-Fran&ccedil;ois, &agrave; New-York (&Eacute;tats-Unis), lequel
+mariage n'avait &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'aucune publication, et avait
+&eacute;t&eacute; fait sans le consentement des
+p&egrave;re et m&egrave;re du mari&eacute;; qu'aux termes de l'article
+182 du Code civil, le
+mariage ainsi contract&eacute; &eacute;tait nul, et qu'il importait aux
+demandeurs de
+ne pas laisser &eacute;couler le d&eacute;lai pr&eacute;vu par
+l'article 183 du m&ecirc;me Code
+pour porter leur action en nullit&eacute; devant la justice.</p>
+<p>Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, L&eacute;on les porta
+imm&eacute;diatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire;
+l'avis de
+l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien &agrave; faire et qu'il
+&eacute;tait
+inutile de se d&eacute;fendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal
+en
+France qui ne prononcerait la nullit&eacute; d'un mariage conclu dans
+de
+semblables conditions: une seule chose &eacute;tait possible,
+c'&eacute;tait
+d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, apr&egrave;s
+les d&eacute;lais
+l&eacute;gaux et les formalit&eacute;s en usage, de
+pr&eacute;c&eacute;der &agrave; un nouveau mariage.</p>
+<p>&#8212;Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que
+je
+vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.</p>
+<p>Comme L&eacute;on s'en revenait rue Auber et passait sur la place de
+la
+Madeleine, il aper&ccedil;ut une dame en grand deuil qui traversait le
+boulevard comme pour entrer &agrave; l'&eacute;glise; cette dame
+ressemblait d'une
+fa&ccedil;on frappante &agrave; sa m&egrave;re: m&ecirc;me tournure,
+m&ecirc;me taille, m&ecirc;me d&eacute;marche,
+c'&eacute;tait &agrave; croire que c'&eacute;tait elle.</p>
+<p>Mais cette pens&eacute;e ne se fut pas plus t&ocirc;t
+pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; son esprit qu'il la
+chassa: cela n'&eacute;tait pas possible, c'&eacute;tait sa vision
+int&eacute;rieure qu'il
+voyait; sa m&egrave;re n'&eacute;tait pas en deuil.</p>
+<p>De qui serait-elle en deuil?</p>
+<p>Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barr&eacute; le
+passage &agrave;
+cette dame, celle-ci s'arr&ecirc;ta et tourna &agrave; demi la
+t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute; de L&eacute;on.</p>
+<p>C'&eacute;tait-elle! le doute n'&eacute;tait pas possible,
+c'&eacute;tait bien elle; mais
+alors que signifiait ce deuil?</p>
+<p>Instinctivement et sans r&eacute;fl&eacute;chir il traversa le
+boulevard en courant.</p>
+<p>Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les
+premi&egrave;res marches de l'escalier.</p>
+<p>&#8212;M&egrave;re? s'&eacute;cria-t-il d'une voix &eacute;touff&eacute;e.</p>
+<p>Elle se retourna et en l'apercevant tout pr&egrave;s d'elle elle
+recula.</p>
+<p>&#8212;En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui?</p>
+<p>Elle le regarda un moment.</p>
+<p>&#8212;De mon fils, dit-elle.</p>
+<p>Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant
+&eacute;cras&eacute;, suffoqu&eacute;.</p>
+<br />
+<h4>FIN DE LA DEUXI&Egrave;ME PARTIE.</h4>
+<hr style="width: 65%;" />
+<br />
+<h2>TROISI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+<h3>I</h3>
+<br />
+<p>Le th&eacute;&acirc;tre de l'Op&eacute;ra annon&ccedil;ait <i>Hamlet</i>,
+pour les d&eacute;buts de
+mademoiselle Harol, dans le r&ocirc;le d'Oph&eacute;lie.</p>
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que Paris entendait ce nom,
+qui, disaient les
+journaux de th&eacute;&acirc;tres, &eacute;tait celui d'une jeune
+chanteuse, Fran&ccedil;aise
+d'origine, mais dont la r&eacute;putation s'&eacute;tait faite en
+Italie &agrave; la Scala, &agrave;
+la Fenice, &agrave; la Pergola. Quelques articles avaient parl&eacute;
+des succ&egrave;s
+qu'elle avait obtenus sur ces sc&egrave;nes, mais Paris a autre chose
+&agrave; faire
+que de s'occuper de ce qui se passe &agrave; l'&eacute;tranger, et
+toute r&eacute;putation
+qu'il n'a pas consacr&eacute;e, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe
+pas
+pour lui.</p>
+<p>Faite simplement, modestement et sans r&eacute;clames tapageuses,
+l'annonce de
+ce d&eacute;but n'avait pas produit une bien vive curiosit&eacute; dans
+le public:
+aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'&eacute;tait-elle pas
+celle d'une
+repr&eacute;sentation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au
+plus
+avaient daign&eacute; se d&eacute;ranger, parce qu'on leur avait fait
+un service et
+surtout parce qu'ils n'avaient pas &agrave; employer mieux leur
+soir&eacute;e
+ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil
+d'orchestre &eacute;tait vide.</p>
+<p>Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces
+fauteuils:
+il n'y avait pas de premi&egrave;re repr&eacute;sentation ce
+soir-l&agrave;, et, ne sachant
+que faire, il &eacute;tait venu &agrave; l'Op&eacute;ra plut&ocirc;t
+pour ne pas se coucher trop
+t&ocirc;t que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et
+dont il
+n'avait pas souci; ce n'&eacute;tait pas une de ces d&eacute;butantes
+qui, par le
+bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention.</p>
+<p>Hamlet, en sc&egrave;ne, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et
+la
+fragilit&eacute; des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette
+et se
+mit &agrave; examiner la salle, allant de loge en loge.</p>
+<p>Il &eacute;tait absorb&eacute; dans cet examen et il tournait le dos
+&agrave; la sc&egrave;ne
+lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur
+le th&eacute;&acirc;tre: une voix qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+entendue venait de r&eacute;citer les
+premiers mots du r&ocirc;le d'Oph&eacute;lie:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>H&eacute;las! votre &acirc;me, en proie<br />
+</span><span>A d'&eacute;ternels regrets, condamne votre joie!<br />
+</span><span>Et le roi, m'a-t-on dit, a re&ccedil;u vos adieux!<br />
+</span></div>
+</div>
+<p>Ce n'&eacute;tait pas seulement cette vois qu'il avait
+d&eacute;j&agrave; entendue; celle qui
+chantait, il l'avait d&eacute;j&agrave; vue aussi!</p>
+<p>Madeleine!</p>
+<p>Et, n'&eacute;coutant plus, il regarda; mais l'&eacute;clairage de
+la rampe change les
+traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de
+th&eacute;&acirc;tre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta
+assez longtemps
+la lorgnette braqu&eacute;e sans savoir &agrave; quoi s'en tenir.</p>
+<p>Il avait si souvent pens&eacute; &agrave; Madeleine qu'il devait
+&ecirc;tre en ce moment le
+jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait
+son esprit.</p>
+<p>Cependant la ressemblance &eacute;tait v&eacute;ritablement
+merveilleuse: c'&eacute;tait
+elle, c'&eacute;tait sa t&ecirc;te ovale, son nez droit, ses yeux
+bleus, ses cheveux
+blonds, sa figure douce et pensive.</p>
+<p>Mais n'&eacute;tait-ce point Oph&eacute;lie qui
+pr&eacute;cis&eacute;ment ressemblait &agrave; Madeleine?
+quoi d'&eacute;tonnant &agrave; cela; le type de la beaut&eacute; de
+Madeleine n'&eacute;tait-il pas
+celui de la beaut&eacute; blonde, vaporeuse et po&eacute;tique?</p>
+<p>Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements
+&eacute;clataient dans toute la salle s'adressant non-seulement
+&agrave; Hamlet, mais
+encore, mais surtout &agrave; Oph&eacute;lie: en quelques minutes, le
+public,
+indiff&eacute;rent pour elle, avait &eacute;t&eacute; gagn&eacute; et
+charm&eacute;.</p>
+<p>Byasson avait &eacute;t&eacute; trop occup&eacute; &agrave; regarder
+mademoiselle Harol pour avoir
+pu la bien &eacute;couter. Cependant il lui avait sembl&eacute; que la
+voix &eacute;tait
+belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de
+l'op&eacute;ra, et la voix de Madeleine, au temps o&ugrave; il l'avait
+entendue, &eacute;tait
+loin d'avoir cette &eacute;tendue et cette s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+<p>Il est vrai que, depuis cette &eacute;poque, c'est-&agrave;-dire
+depuis plus de trois
+ans, cette voix avait pu se d&eacute;velopper par le travail.</p>
+<p>Mais o&ugrave; Madeleine, si c'&eacute;tait Madeleine, avait-elle pu
+travailler?</p>
+<p>On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; apr&egrave;s
+avoir
+quitt&eacute; la maison de son oncle, c'&eacute;tait donc en Italie que
+Madeleine
+avait &eacute;t&eacute;: cela expliquait que les recherches entreprises
+&agrave; Paris et &agrave;
+Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.</p>
+<p>C'&eacute;tait donc la passion du th&eacute;&acirc;tre qui l'avait
+fait abandonner la maison
+de sans oncle.</p>
+<p>Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon
+n'eussent permis &agrave; leur ni&egrave;ce de se faire
+com&eacute;dienne: en se sauvant,
+elle avait ob&eacute;i &agrave; une irr&eacute;sistible vocation.</p>
+<p>Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection
+tr&egrave;s-vive et
+tr&egrave;s-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier
+cette
+fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu
+qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir
+qu'elle
+voulait accomplir, il &eacute;tait fier de voir qu'il ne s'&eacute;tait
+pas tromp&eacute;
+dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.</p>
+<p>C'&eacute;tait pendant la cavatine de La&euml;rte et le choeur des
+officiers qu'il
+r&eacute;fl&eacute;chissait ainsi; aussit&ocirc;t qu'il put quitter sa
+place sans troubler
+ses voisins, il se h&acirc;ta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans
+l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il s&ucirc;t.</p>
+<p>Et il se dirigea vers l'entr&eacute;e des artistes; mais,
+apr&egrave;s avoir fait
+quelques pas, il s'arr&ecirc;ta, retenu par une r&eacute;flexion qui
+venait de
+traverser son esprit.</p>
+<p>Pour que Madeleine sauv&acirc;t L&eacute;on, il fallait qu'elle
+f&ucirc;t toujours
+Madeleine, la Madeleine d'autrefois.</p>
+<p>Qui pouvait dire ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;? qu'&eacute;tait
+devenue l'honn&ecirc;te et
+pure jeune fille apr&egrave;s trois ann&eacute;es de vie
+th&eacute;&acirc;trale, seule, sans
+affection, sans appui autour d'elle?</p>
+<p>Avant de voir Madeleine, avant de tenter une d&eacute;marche
+aupr&egrave;s d'elle, il
+importait donc de savoir quelle femme il trouverait.</p>
+<p>Il revint sur ses pas, d&eacute;cid&eacute; &agrave; rentrer dans la
+salle et chercher
+quelqu'un, un journaliste ou un homme de th&eacute;&acirc;tre, qui
+p&ucirc;t lui donner ces
+renseignements.</p>
+<p>Comme il traversait le vestibule, il aper&ccedil;ut justement un
+jeune musicien
+qui, faisant partie de l'administration de l'Op&eacute;ra, devait
+&ecirc;tre en
+situation mieux que personne de l'&eacute;clairer; il alla &agrave; lui.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous
+notre nouvelle chanteuse?</p>
+<p>&#8212;Charmante.</p>
+<p>&#8212;C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je
+n'ai
+jamais dout&eacute; de son succ&egrave;s, mais j'avoue qu'il
+d&eacute;passe ce que je j'avais
+esp&eacute;r&eacute;. Ce que c'est que la beaut&eacute; et le charme.
+Voici une jeune femme
+qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir;
+croyez-vous qu'elle e&ucirc;t fait la conqu&ecirc;te du public avec
+cette rapidit&eacute;,
+si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux.</p>
+<p>&#8212;Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui
+de
+son jeune ami et en l'accaparant.</p>
+<p>&#8212;Oui, mais c'est une Fran&ccedil;aise, d'Orl&eacute;ans je crois.
+Elle est &eacute;l&egrave;ve de
+Loz&egrave;s, ce qui est bien &eacute;tonnant, car l'animal n'a jamais
+form&eacute; une femme
+de talent; mais elle a travaill&eacute; aussi en Italie, o&ugrave; elle
+a d&eacute;but&eacute; avec
+assez de succ&egrave;s pour qu'on m'ait envoy&eacute; la chercher. Elle
+a pour cornac
+un vieux sapajou d'Italien appel&eacute; Sciazziga, qui est bien
+l'&ecirc;tre le plus
+insupportable de la cr&eacute;ation: avare, mendiant, pleurard. Elle
+vit avec
+lui.</p>
+<p>Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras.</p>
+<p>&#8212;Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga,
+l'id&eacute;e que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu
+dire
+qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est
+bien gard&eacute;e, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux
+chenapan
+qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de
+suite
+qu'elle a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e. Je n'ai pas entendu
+la moindre m&eacute;disance sur son
+compte, et cela prouve bien &eacute;videmment qu'il n'y a rien &agrave;
+dire, car sa
+vie a &eacute;t&eacute; pass&eacute;e au crible, soyez-en s&ucirc;r.
+Mais rentrons, le deuxi&egrave;me
+acte va commencer, et vous savez qu'elle para&icirc;t tout de suite; je
+vous
+recommande son air: &laquo;Adieu, ayez foi!&raquo;</p>
+<p>Byasson ne se laissa pas d&eacute;router par le mot
+&laquo;Orl&eacute;ans&raquo;; se tenant bien,
+&eacute;lev&eacute;e, honn&ecirc;te, c'&eacute;tait Madeleine; ce ne
+pouvait &ecirc;tre qu'elle; Orl&eacute;ans
+ne devait &ecirc;tre qu'une tromperie pour d&eacute;router les
+recherches; il n'&eacute;tait
+pas plus vrai que ne l'&eacute;tait le nom de Harol.</p>
+<p>Ah! la ch&egrave;re et charmante fille! elle &eacute;tait
+rest&eacute;e la Madeleine
+d'autrefois; elle pouvait donc sauver L&eacute;on et l'arracher des
+mains de
+Cara.</p>
+<p>Cette pens&eacute;e emp&ecirc;cha Byasson de bien &eacute;couter
+l'air d'Oph&eacute;lie; mais les
+applaudissements lui apprirent comment il avait &eacute;t&eacute;
+chant&eacute;; c'&eacute;tait un
+triomphe.</p>
+<p>&Agrave; l'entr'acte suivant Byasson ne r&eacute;sista plus &agrave;
+l'envie d'aller voir
+Madeleine, car c'&eacute;tait bien, ce ne pouvait &ecirc;tre que
+Madeleine; sans
+doute le moment n'&eacute;tait gu&egrave;re favorable &agrave; une
+visite, et la pauvre
+petite devait &ecirc;tre toute &agrave; l'&eacute;motion de son
+d&eacute;but, mais il ne lui dirait
+qu'un mot.</p>
+<p>La fa&ccedil;on dont il affranchit sa carte lui fit trouver
+quelqu'un pour la
+porter sans retard.</p>
+<p>Il n'attendit pas longtemps la r&eacute;ponse: un petit homme gros,
+gras,
+souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante o&ugrave;
+&eacute;tait M.
+Byasson.</p>
+<p>Celui-ci s'avan&ccedil;a, croyant qu'on allait le conduire
+pr&egrave;s de Madeleine.</p>
+<p>&#8212;<i>Z'est</i> donc vous qui d&eacute;sirez voir la signora, dit le
+petit homme,
+<i>z'est oune</i> impossibilit&eacute; en ce moment, nous n'avons pas <i>oune
+minoute</i>. Vous <i>compr&eacute;nez</i>, pas <i>oune minoute</i>.
+D&eacute;solation; <i>z&eacute; souis
+zarg&eacute; d&eacute;</i> vous <i>l&eacute;</i> dire <i>d&eacute;</i>
+la part <i>d&eacute;</i> la signora, <i>ma</i> demain elle
+vous <i>r&eacute;c&eacute;vra</i> avec satisfaction, <i>roue</i>
+Ch&acirc;teaudun <i>noumero
+quarante-huit</i>, si vous <i>l&eacute;</i> voulez bien. <i>Escousez,
+ze souis</i> oblig&eacute;
+<i>d&eacute;</i> vous <i>qouitter</i>; vous savez <i>l&eacute;</i>
+jour <i>d'oun d&eacute;bout</i>, pas <i>oune
+minoute</i> &agrave; soi.</p>
+<p>C'&eacute;tait-l&agrave; assur&eacute;ment le vieux sapajou
+nomm&eacute; Sciazziga dont on avait
+parl&eacute; &agrave; Byasson, l'entrepreneur de Madeleine.</p>
+<p>Il s'&eacute;loigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait <i>d&eacute;bout&eacute;</i>
+lui-m&ecirc;me, il n'aurait certes pas &eacute;t&eacute; plus
+affair&eacute;, plus &eacute;mu; mais, en
+r&eacute;alit&eacute;, n'&eacute;tait-ce pas pour lui que Madeleine
+d&eacute;butait?</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>II</h3>
+<br />
+<p>Le lendemain matin, apr&egrave;s avoir lu trois ou quatre journaux
+qui tous
+&eacute;taient unanimes pour constater le grand, l'&eacute;clatant
+succ&egrave;s obtenu la
+veille &agrave; l'Op&eacute;ra par mademoiselle Harol dans le
+r&ocirc;le d'Oph&eacute;lie, Byasson
+se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.</p>
+<p>Dans ses v&ecirc;tements de deuil, madame Haupois-Daguillon
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; au
+travail pench&eacute;e sur ses livres, et M. Haupois, qui venait
+d'arriver,
+parcourait les journaux du matin.</p>
+<p>&#8212;J'ai du nouveau &agrave; vous annoncer, dit-il &agrave; ses amis,
+en leur serrant
+la main joyeusement.</p>
+<p>&#8212;Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons re&ccedil;u une bonne
+nouvelle, et
+j'allais aller chez vous tout &agrave; l'heure pour vous la
+communiquer.
+L'homme que nous avons charg&eacute; de surveiller Cara est venu nous
+apprendre
+hier soir qu'il avait la certitude que L&eacute;on &eacute;tait
+tromp&eacute;. Il para&icirc;t que
+cette coquine n'a pu jouer son r&ocirc;le plus longtemps. Apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre impos&eacute;
+la sagesse pour arriver &agrave; ses fins, elle a trouv&eacute; que le
+car&ecirc;me &eacute;tait
+trop long, et elle est retourn&eacute;e &agrave; son carnaval. Elle va
+une fois par
+semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les
+perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engou&eacute;e d'un caprice
+pour
+Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la
+solidit&eacute; du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de L&eacute;on
+que c'est &agrave; peine
+si elle prend des pr&eacute;cautions pour lui cacher cette double
+intrigue.</p>
+<p>&#8212;De qui est cette r&eacute;flexion, demanda Byasson, de vous ou de
+votre
+homme?</p>
+<p>&#8212;De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves
+mat&eacute;rielles de ce qu'il a d&eacute;couvert, mais il
+esp&egrave;re les avoir bient&ocirc;t,
+et alors nous serons sauv&eacute;s. Lorsque L&eacute;on aura ces
+preuves sous les
+yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu,
+il
+conna&icirc;tra cette femme et comprendra comment il a
+&eacute;t&eacute; abus&eacute;, entra&icirc;n&eacute;,
+comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'h&eacute;sitera pas
+&agrave; se
+r&eacute;unir &agrave; nous pour demander &agrave; la cour la
+confirmation du jugement qui
+d&eacute;clare nul son pr&eacute;tendu mariage; de m&ecirc;me il se
+r&eacute;unira &agrave; nous encore
+pour poursuivre &agrave; Rome l'annulation du mariage religieux. Vous
+voyez
+bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen &eacute;tait
+le seul
+bon pour r&eacute;ussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un
+jour ou
+l'autre retourner &agrave; son ruisseau? cela &eacute;tait logique,
+cela &eacute;tait fatal,
+il n'y avait qu'&agrave; attendre ce jour.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai jamais pr&eacute;tendu que Cara ne retournerait pas
+&agrave; son ruisseau,
+r&eacute;pliqua Byasson, j'aurais plut&ocirc;t cru qu'elle n'en
+sortirait pas. Ce que
+vous m'apprenez ne me surprend pas.</p>
+<p>&#8212;Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne para&icirc;t pas
+vous
+causer la m&ecirc;me satisfaction qu'&agrave; nous.</p>
+<p>&#8212;C'est que je ne puis pas partager vos esp&eacute;rances.</p>
+<p>&#8212;Mon cher, vous avez toujours &eacute;t&eacute; trop pessimiste, dit
+M. Haupois avec
+humeur.</p>
+<p>&#8212;Et vous, mon cher, vous avez toujours &eacute;t&eacute; trop
+optimiste.</p>
+<p>&#8212;Les situations n'&eacute;taient pas les m&ecirc;mes, dit madame
+Haupois-Daguillon.</p>
+<p>&#8212;Cela est parfaitement juste, r&eacute;pondit Byasson, et si je
+rappelle que
+j'ai cru ce mariage possible et m&ecirc;me imminent quand vous ne
+vouliez pas
+l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours
+tromp&eacute;. Eh bien, dans le cas pr&eacute;sent, je crois que je ne
+me trompe pas
+encore en disant que ces preuves mat&eacute;rielles qu'on vous promet,
+on ne
+les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez
+maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des
+preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis
+dispos&eacute; &agrave;
+croire, c'est dans des conditions o&ugrave; elle peut nier toutes les
+accusations de fa&ccedil;on &agrave; abuser L&eacute;on, la seule chose
+importante pour elle.
+Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles
+convainquissent L&eacute;on, qui est trop compl&eacute;tement
+aveugl&eacute; pour voir clair
+en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans
+certaines pr&eacute;parations. Enfin, je ne crois pas qu'il se
+r&eacute;unisse &agrave; vous
+pour demander devant la cour la nullit&eacute; de son mariage, pas plus
+que
+celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas
+d'importance, la cour prononcera cette nullit&eacute;, avec ou contre
+lui,
+comme le tribunal de premi&egrave;re instance l'a prononc&eacute;e.
+Mais, pour le
+mariage religieux, la situation est bien diff&eacute;rente; jamais la
+cour de
+Rome ne prononcera cette nullit&eacute; si L&eacute;on lui-m&ecirc;me
+ne la demande pas, et,
+s'il la demande, il n'est m&ecirc;me pas du tout certain que vous
+l'obteniez.
+Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les r&eacute;sultats
+que vous
+esp&eacute;rez, et j'ai la conviction que, lors m&ecirc;me qu'elles
+seraient
+&eacute;clatantes, L&eacute;on n'en poursuivrait pas moins ses
+sommations
+respectueuses, tant il est incapable de volont&eacute; entre les mains
+de Cara;
+n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisi&egrave;me acte, et
+qu'un mois
+apr&egrave;s il pourra se marier, &agrave; Paris, malgr&eacute; vous,
+et l&eacute;gitimement.</p>
+<p>Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en
+long
+et en large avec tous les signes de l'impatience et de la
+col&egrave;re; pour
+madame Haupois, elle &eacute;coutait attentivement, examinant Byasson.</p>
+<p>Comme son mari allait r&eacute;pondre, elle lui coupa la parole.</p>
+<p>&#8212;Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas
+ainsi
+si vous n'aviez pas un autre moyen &agrave; nous proposer; vous auriez
+piti&eacute; de
+nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau &agrave; nous
+annoncer;
+qu'est-ce? je vous en prie, parlez.</p>
+<p>&#8212;Madeleine est &agrave; Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par
+Madeleine seule
+que L&eacute;on peut &ecirc;tre arrach&eacute; des mains de Cara, une
+femme seule sera assez
+forte pour d&eacute;lier ce qu'une femme a li&eacute;; une influence
+salutaire
+d&eacute;truira l'influence n&eacute;faste.</p>
+<p>&#8212;L&eacute;on n'aime plus Madeleine, puisqu'il a &eacute;pous&eacute;
+cette coquine.</p>
+<p>&#8212;L&eacute;on n'a aim&eacute; Cara que parce qu'il aimait Madeleine;
+il a demand&eacute; &agrave;
+l'une de lui faire oublier l'autre; apr&egrave;s une longue
+s&eacute;paration, sans
+avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir m&ecirc;me si
+elle
+vivait encore, il a pu se laisser s&eacute;duire par Cara; mais le jour
+o&ugrave;
+Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra;
+j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles m&ecirc;mes de
+L&eacute;on, quand
+il m'a affirm&eacute; qu'il n'avait pris une ma&icirc;tresse que pour
+se consoler,
+mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aim&eacute;e, celle
+qu'il
+aimait toujours.</p>
+<p>M. Haupois laissa &eacute;chapper un geste de m&eacute;contentement.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.</p>
+<p>Byasson aurait voulu ne pas r&eacute;pondre tout de suite &agrave;
+cette question, et
+c'&eacute;tait avec intention qu'il avait tout d'abord insist&eacute;
+sur l'influence
+d&eacute;cisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les
+sentiments que
+L&eacute;on &eacute;prouvait pour sa cousine.</p>
+<p>Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; maladroit de
+vouloir s'&eacute;chapper, et mieux valait encore aborder de front la
+difficult&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Vous avez, dit-il, cherch&eacute; toutes sortes d'explications au
+d&eacute;part de
+Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine &eacute;tait n&eacute;e
+artiste, elle
+voulait &ecirc;tre artiste. C'est pour cela qu'elle a quitt&eacute;
+votre maison;
+c'est pour se faire chanteuse; elle a d&eacute;but&eacute; hier
+&agrave; l'Op&eacute;ra avec un
+succ&egrave;s que les journaux sont unanimes ce matin &agrave;
+constater: une grande
+artiste nous est n&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Com&eacute;dienne!</p>
+<p>&#8212;Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous
+r&eacute;pondrai que
+Madeleine est devenue chanteuse comme L&eacute;on est devenu le mari de
+Cara:
+chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation &agrave;
+une
+femme, l'autre au travail et &agrave; l'art. Enfin Madeleine est
+chanteuse, et
+je l'ai retrouv&eacute;e hier &agrave; l'Op&eacute;ra chantant
+Oph&eacute;lie avec le succ&egrave;s que je
+viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la
+sc&egrave;ne que je l'ai reconnue, ma premi&egrave;re pens&eacute;e a
+&eacute;t&eacute; d'aller &agrave; elle pour
+lui demander si elle voulait sauver L&eacute;on. Heureusement je me
+suis arr&ecirc;t&eacute;
+en chemin. D'abord il &eacute;tait sage de s'assurer si Madeleine
+&eacute;tait
+toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donn&eacute;e telle
+que je la
+pouvais d&eacute;sirer. Puis il &eacute;tait sage aussi de savoir si
+vous &eacute;tiez
+dispos&eacute;s &agrave; accepter son concours et &agrave; le payer du
+prix qu'il m&eacute;rite au
+cas o&ugrave; elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous
+demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant
+d'ici. Si Madeleine vous rend L&eacute;on, puis-je, en votre nom,
+prendre
+l'engagement que vous consentirez &agrave; son mariage avec votre fils;
+puis-je
+loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez
+&agrave; rien
+de pratique et qui seul peut emp&ecirc;cher L&eacute;on de persister
+dans la voie o&ugrave;
+Cara le pousse?</p>
+<p>&#8212;Mais, cher ami ... s'&eacute;cria M. Haupois &eacute;videmment
+suffoqu&eacute;.</p>
+<p>Une fois encore la m&egrave;re coupa la parole au p&egrave;re, la
+femme au mari:</p>
+<p>&#8212;Qui vous dit que Madeleine a &eacute;prouv&eacute; pour L&eacute;on
+les sentiments que vous
+croyez? Si cela a &eacute;t&eacute;, qui vous dit que cela est encore?</p>
+<p>&#8212;Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour
+L&eacute;on autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi
+qu'elle
+avait quitt&eacute; votre maison parce qu'elle ne voulait pas
+s'abandonner &agrave; un
+sentiment qu'elle savait n'&ecirc;tre jamais approuv&eacute; par vous;
+enfin je crois
+que si, dans la carri&egrave;re qu'elle a embrass&eacute;e, elle a pu
+rester honn&ecirc;te
+comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a &eacute;t&eacute;
+gard&eacute;e par ce sentiment.
+Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est
+certain aussi que si, contrairement &agrave; mon esp&eacute;rance, ce
+sentiment
+n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine
+pour
+votre belle-fille, L&eacute;on, avant deux mois, sera mari&eacute; avec
+Cara par un
+mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux
+eccl&eacute;siastiques ne
+pourront rompre. La question pr&eacute;sentement se r&eacute;duit
+&agrave; ceci: Qui
+pr&eacute;f&eacute;rez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine?
+D&eacute;cidez.
+Maintenant laissez-moi vous r&eacute;p&eacute;ter encore ce que je vous
+ai d&eacute;j&agrave; dit.
+L&eacute;on ne consentira &agrave; voir les preuves dont vous attendez
+merveille que
+si Madeleine lui &ocirc;te le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux.
+Essayez
+de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous h&acirc;terez
+son
+mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis
+pas un grand ma&icirc;tre dans les choses du coeur, cependant j'ai vu
+des gens
+poss&eacute;d&eacute;s par la passion, et de ce que j'ai vu est
+r&eacute;sult&eacute;e pour moi la
+conviction que, quand une femme est parvenue &agrave; mettre des verres
+roses
+aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui
+peut
+changer ces verres, celle-l&agrave; les remplace avec une extr&ecirc;me
+facilit&eacute;, et
+de ce jour ce qui &eacute;tait rose devient noir pour lui, c'est d'un
+autre
+c&ocirc;t&eacute; qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience
+m'inspirait.
+Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'int&eacute;r&ecirc;t
+de votre fils
+et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une
+jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle
+Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.</p>
+<p>&#8212;Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.</p>
+<p>Mais madame Haupois intervint de nouveau.</p>
+<p>&#8212;Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la t&ecirc;te; pour moi
+je suis
+accabl&eacute;e; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma
+part, de
+notre part, que nous n'aurons rien &agrave; refuser &agrave; celle qui
+nous aura rendu
+notre fils..., si elle est digne de lui.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>III</h3>
+<br />
+<p>Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame
+Haupois-Daguillon, c'&eacute;tait un point capital d'avoir obtenu
+qu'ils
+accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur
+fils; il s'&eacute;tait attendu &agrave; des luttes; et celle qu'il
+avait d&ucirc; soutenir
+avait &eacute;t&eacute; beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand
+l'id&eacute;e lui
+&eacute;tait venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer
+&agrave; Cara.</p>
+<p>Cependant, pour avoir r&eacute;ussi de ce c&ocirc;t&eacute;, tout
+n'&eacute;tait pas dit:
+maintenant il fallait voir ce que Madeleine r&eacute;pondrait;
+accepterait-elle
+le r&ocirc;le qu'il lui destinait? Aimait-elle L&eacute;on?
+Voudrait-elle pour mari
+d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle
+&agrave;
+abandonner le th&eacute;&acirc;tre?</p>
+<p>Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se
+rendait de la rue Royale &agrave; la rue de Ch&acirc;teaudun, et il
+&eacute;tait oblig&eacute; de
+reconna&icirc;tre qu'elles &eacute;taient graves, tr&egrave;s-graves.</p>
+<p>Au <i>noum&eacute;ro qouarante-houit</i>, comme disait Sciazziga,
+le concierge &agrave; qui
+il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui r&eacute;pondit de
+monter au
+troisi&egrave;me &eacute;tage; l&agrave;, une femme de chambre &agrave;
+l'air discret et honn&ecirc;te lui
+ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon
+tr&egrave;s-convenable,
+qui n'avait que le d&eacute;faut d'&ecirc;tre beaucoup trop
+encombr&eacute;; en le meublant,
+Sciazziga, qui avait fait pendant son absence g&eacute;rer sa maison de
+commerce, avait profit&eacute; de cette occasion pour vendre
+tr&egrave;s-cher &agrave; son
+&eacute;l&egrave;ve une quantit&eacute; de meubles dont celle-ci
+n'avait aucun besoin.</p>
+<p>Byasson n'eut pas longtemps &agrave; attendre: presque
+aussit&ocirc;t Madeleine parut
+et vint &agrave; lui les deux mains tendues:</p>
+<p>&#8212;Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et
+tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie
+de
+m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma
+r&eacute;ponse?</p>
+<p>&#8212;Ce serait moi, ma ch&egrave;re enfant, qui devrait vous demander si
+vous me
+pardonnez ma visite.</p>
+<p>&#8212;J'&eacute;tais si &eacute;mue que je n'ai pu ajouter &agrave; cette
+&eacute;motion celle que
+votre visite m'aurait donn&eacute;e; j'avais besoin de calme, il me
+fallait
+aller jusqu'au bout sans d&eacute;faillance, et j'avais peur de moi;
+c'est
+chose si terrible de para&icirc;tre devant ce public indiff&eacute;rent
+qui, en
+quelques minutes, peut vous condamner &agrave; une mort honteuse; mais
+ne
+parlons pas de cela.</p>
+<p>&#8212;Votre triomphe a &eacute;t&eacute; splendide.</p>
+<p>&#8212;J'ai &eacute;t&eacute; heureuse. Mais dites-moi, je vous prie,
+comment se porte mon
+oncle, comment se porte ma tante?</p>
+<p>&#8212;Ils vont bien, quoique depuis votre d&eacute;part ils aient
+&eacute;t&eacute; cruellement
+&eacute;prouv&eacute;s; quand vous les verrez, vous les trouverez bien
+vieillis; votre
+oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fi&egrave;rement les
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, et votre tante n'a plus son
+activit&eacute; d'autrefois; mais
+vous ne me demandez pas de nouvelles de L&eacute;on?</p>
+<p>Parlant ainsi, il l'avait regard&eacute;e en face; il vit qu'elle
+p&acirc;lissait.</p>
+<p>&#8212;J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux.</p>
+<p>&#8212;Ah! vous savez?</p>
+<p>&#8212;Je sais ce que les journaux ont rapport&eacute; de ce
+proc&egrave;s, qui, je le
+comprends, a d&ucirc; causer de terribles chagrins &agrave; mon oncle
+et &agrave; ma tante.
+Et lui ... je veux dire L&eacute;on, comment a-t-il support&eacute;
+cette crise?</p>
+<p>&#8212;Nous n'avons pas vu L&eacute;on depuis longtemps; il a rompu toutes
+relations
+avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui.</p>
+<p>&#8212;Ah! pauvre L&eacute;on!</p>
+<p>&#8212;Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce.</p>
+<p>&#8212;Il est malheureux?</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-malheureux, le plus malheureux homme du monde.</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu!</p>
+<p>De nouveau il la regarda, elle paraissait profond&eacute;ment
+&eacute;mue et troubl&eacute;e,
+et cependant elle n'&eacute;tait plus une enfant qui s'abandonne sans
+r&eacute;sistance &agrave; ses impressions; de grands changements
+s'&eacute;tait faits en
+elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la
+libert&eacute; et de
+l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermet&eacute;, son
+geste de
+l'ampleur, la jeune fille &eacute;tait devenue une jeune femme.</p>
+<p>&#8212;Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais &ecirc;tre
+sinc&egrave;re
+avec vous et tout vous apprendre: L&eacute;on est tomb&eacute; sous
+l'influence d'une
+femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme
+le
+bonheur pour lui consiste &agrave; rendre heureux ceux qu'il aime, il a
+&eacute;t&eacute;
+promptement domin&eacute;, sa volont&eacute; a &eacute;t&eacute;
+annihil&eacute;e, et si compl&eacute;tement, que
+dans une heure de folie, n'ayant personne aupr&egrave;s de lui, seul en
+Am&eacute;rique, il s'est laiss&eacute; marier &agrave; cette femme.
+Comment cette folie
+a-t-elle &eacute;t&eacute; provoqu&eacute;e? c'est l&agrave; le point
+int&eacute;ressant, et je vous
+demande, mon enfant, de m'&eacute;couter avec la confiance que vous
+accorderiez
+&agrave; votre p&egrave;re, si vous l'aviez encore, comme un ami
+d&eacute;vou&eacute;, qui a
+toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout
+son
+coeur.</p>
+<p>Sans r&eacute;pondre, elle lui serra la main dans une
+&eacute;treinte &eacute;mue.</p>
+<p>&#8212;C'est non-seulement de L&eacute;on que je dois parler, c'est encore
+de vous,
+c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des v&ocirc;tres.
+Le sujet
+est difficile, d&eacute;licat, soyez indulgente, soyez patiente.
+L&eacute;on n'a pas
+pu vous voir sans vous aimer....</p>
+<p>&#8212;Oh! monsieur Byasson! s'&eacute;cria-t-elle on d&eacute;tournant la
+t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Je vous ai demand&eacute; toute votre confiance et toute votre
+indulgence;
+laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de
+L&eacute;on, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque
+L&eacute;on est
+revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert &agrave;
+son p&egrave;re
+et &agrave; sa m&egrave;re en leur disant qu'il d&eacute;sirait vous
+prendre pour femme. M.
+et madame Haupois-Daguillon ont refus&eacute; leur consentement
+&agrave; ce mariage,
+par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualit&eacute; qui,
+pour eux, &agrave;
+cette &eacute;poque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a
+envoy&eacute;
+L&eacute;on en Espagne, et en son absence, &agrave; son insu, on a
+voulu vous faire
+&eacute;pouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitt&eacute; la
+maison de votre
+oncle, entra&icirc;n&eacute;e par votre vocation pour le
+th&eacute;&acirc;tre, et domin&eacute;e plus
+encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ...
+qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon
+intention n'est pas de chercher &agrave; savoir quel &eacute;tait alors
+l'&eacute;tat de
+votre coeur. Lorsque L&eacute;on revint, il fut v&eacute;ritablement
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Il
+vous chercha partout, &agrave; Paris, &agrave; Rouen, &agrave;
+Saint-Aubin, et, de retour &agrave;
+Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle
+&eacute;tait sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui,
+comme
+pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut
+alors que L&eacute;on fit la connaissance de cette femme. Comment se
+laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous r&eacute;p&eacute;ter les
+mots m&ecirc;mes dont
+il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oubli&eacute;s:
+&laquo;Puisque ma famille m'emp&ecirc;chait d'&eacute;pouser celle
+aupr&egrave;s de laquelle
+j'aurais v&eacute;cu heureux, j'ai pris pour ma&icirc;tresse une femme
+qui a &eacute;t&eacute;
+assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aim&eacute;e,
+que j'aime
+toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine,
+mais pour me consoler.&raquo; Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli
+qu'il
+a cherch&eacute; aupr&egrave;s de cette femme; il y a trouv&eacute; la
+folie et la honte. Je
+vous ai dit qu'il s'&eacute;tait mari&eacute; &agrave; New-York. Je
+vous ai dit que ses
+parents avaient demand&eacute; la nullit&eacute; de ce mariage,
+laquelle a &eacute;t&eacute;
+prononc&eacute;e. Mais L&eacute;on, de plus en plus aveugl&eacute;,
+affol&eacute;, a fait faire des
+sommations respectueuses &agrave; son p&egrave;re, et dans deux mois,
+si d'ici l&agrave; rien
+ne l'arr&ecirc;te, il va &eacute;pouser cette femme par un mariage
+cette fois
+indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arr&ecirc;ter, voulez-vous le
+sauver?</p>
+<p>&#8212;Moi!</p>
+<p>&#8212;Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents
+r&eacute;duits
+au d&eacute;sespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est
+la plus
+mis&eacute;rable cr&eacute;ature que la boue de Paris ait produite.
+Dites un mot, il
+est au contraire sauv&eacute;, car il vous aime, je vous le
+r&eacute;p&egrave;te, il vous
+aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement
+&agrave;
+devenir sa femme. Vous allez me r&eacute;pondre que ses parents n'ont
+pas voulu
+de vous il y a trois ans, ch&egrave;re enfant, que leur orgueil a
+refus&eacute; ce
+mariage, mais depuis cet orgueil a &eacute;t&eacute; cruellement
+humili&eacute;; ils ont
+pendant ces trois ans durement expi&eacute; leur faute, et aujourd'hui
+c'est en
+leur nom que je parle; voulez-vous accepter L&eacute;on pour votre
+mari? Je
+vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit, laissez-moi vous le
+r&eacute;p&eacute;ter, c'est son honneur qui
+est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents.</p>
+<p>Byasson se tut; mais, au lieu de r&eacute;pondre, Madeleine ne
+balbutia que
+quelques paroles &agrave; peu pr&egrave;s inintelligibles; alors il
+reprit:</p>
+<p>&#8212;Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inqui&eacute;tudes, vos
+angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets tr&egrave;s-bien qu'avant
+de me
+r&eacute;pondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour
+mari est
+toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont &eacute;t&eacute; mieux
+justifi&eacute;es que
+les v&ocirc;tres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir
+voir; je
+serais le premier &agrave; vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point
+un
+engagement imm&eacute;diat et d&eacute;finitif que j'attends de vous;
+ce n'est pas le
+oui sacramentel qu'on prononce &agrave; la mairie, c'est seulement, et
+pour le
+moment, votre aide et votre concours; voyez L&eacute;on, voyez-le,
+sachant &agrave;
+l'avance le danger qu'il court et comment il peut &ecirc;tre
+sauv&eacute;, puis
+ensuite vous d&eacute;ciderez dans votre conscience et dans votre
+coeur, mon
+enfant.</p>
+<p>&#8212;Mais je ne suis pas libre.</p>
+<p>Ce mot abattit instantan&eacute;ment toutes les combinaisons de
+Byasson.</p>
+<p>&#8212;Votre coeur ... dit-il.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas de mon coeur que je parle, r&eacute;pondit-elle avec
+un sourire
+d&eacute;sol&eacute;, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui,
+pour neuf
+ann&eacute;es encore, est &agrave; celui qui a pay&eacute; mon
+&eacute;ducation musicale.</p>
+<p>Byasson respira.</p>
+<p>&#8212;Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce
+souci; ce contrat qui vous lie &agrave; votre entrepreneur se
+d&eacute;liera avec de
+l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous
+parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par
+l'argent.</p>
+<p>&#8212;Mais j'appartiens au th&eacute;&acirc;tre. Si lorsque j'ai
+embrass&eacute; cette carri&egrave;re
+je n'&eacute;tais pas pouss&eacute;e par une irr&eacute;sistible
+vocation, cette vocation est
+venue, je suis une artiste, j'aime mon art.</p>
+<p>&#8212;Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne
+viens
+pas vous &eacute;blouir de la fortune que vous trouverez dans ce
+mariage; c'est
+le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-l&agrave;
+seul et
+non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour
+L&eacute;on, ce
+n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis
+avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette
+affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez
+piti&eacute; de
+lui, ma ch&egrave;re fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle
+dont
+seule vous &ecirc;tes capable; sauvez-le.</p>
+<p>Madeleine resta pendant quelques minutes sans r&eacute;pondre,
+suivant sa
+pens&eacute;e int&eacute;rieure, le coeur serr&eacute;, ne respirant
+pas; tout &agrave; coup elle se
+leva et passa dans la pi&egrave;ce d'o&ugrave; elle &eacute;tait sortie
+quand Byasson avait
+&eacute;t&eacute; introduit dans le salon. Elle resta peu de temps
+absente: quand elle
+reparut, elle avait un chapeau sur la t&ecirc;te et un manteau sur les
+&eacute;paules.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>IV</h3>
+<br />
+<p>Byasson offrit son bras &agrave; Madeleine, et ils se
+dirig&egrave;rent vers la rue
+Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses &eacute;tudes, sur
+ses
+d&eacute;buts, sur sa vie de th&eacute;&acirc;tre, et elle lui raconta
+combien les
+commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient
+&eacute;t&eacute;
+durs; elle lui fit aussi le r&eacute;cit de ses visites &agrave;
+Maraval et &agrave; Loz&egrave;s.</p>
+<p>&#8212;J'ai eu bien des d&eacute;faillances; j'ai eu aussi bien des
+d&eacute;go&ucirc;ts, dont le
+plus amer s'est trouv&eacute; dans l'existence en commun, une existence
+&eacute;troite, intime avec ceux &agrave; qui j'appartiens
+pr&eacute;sentement, M. et madame
+Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de m&eacute;chantes gens, mais nos
+go&ucirc;ts,
+nos id&eacute;es ne sont pas les m&ecirc;mes, nous n'avons pas
+&eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s de la m&ecirc;me
+fa&ccedil;on, nous n'envisageons pas les choses au m&ecirc;me point de
+vue. Depuis
+trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quitt&eacute;e d'une minute,
+je suis
+un capital pour eux et ils me gardent avec des pr&eacute;cautions dont
+ils ne
+soup&ccedil;onnent m&ecirc;me pas l'inconvenance r&eacute;voltante.
+C'est seulement
+lorsqu'il a &eacute;t&eacute; question de venir &agrave; Paris que j'ai
+stipul&eacute; une certaine
+libert&eacute;: pouvais-je consentir &agrave; para&icirc;tre devant les
+personnes qui ont
+connu mon p&egrave;re ou qui connaissent ma famille, avec madame
+Sciazziga &agrave;
+mes c&ocirc;t&eacute;s comme une du&egrave;gne du th&eacute;&acirc;tre
+espagnol? C'est la peur que je ne
+consente pas &agrave; venir &agrave; Paris, qui a arrach&eacute; cette
+concession &agrave;
+Sciazziga. Aussi, depuis mon arriv&eacute;e, le mari et la femme
+vivent-ils
+dans des transes continuelles; et, tout &agrave; l'heure, quand nous
+sommes
+sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme
+nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne
+nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le
+th&eacute;&acirc;tre?
+C'est l&agrave; leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer
+l'engagement qui me lie &agrave; lui, il a stipul&eacute; un
+d&eacute;dit de 200,000 francs
+au cas o&ugrave; je quitterais le th&eacute;&acirc;tre avant
+l'expiration de cet engagement.
+&Agrave; ce moment 200,000 francs c'&eacute;tait une grosse somme; mais
+maintenant je
+vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en
+continuant de partager mes appointements avec eux.</p>
+<p>Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon.</p>
+<p>En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler
+sous
+le sien.</p>
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, et se penchant vers elle en parlant &agrave;
+mi-voix:</p>
+<p>&#8212;N'oubliez pas, ch&egrave;re enfant, que dans cette maison
+d&eacute;sol&eacute;e vous allez
+remplir le r&ocirc;le de la Providence.</p>
+<p>La premi&egrave;re personne qu'ils trouv&egrave;rent en entrant dans
+les magasins fut
+Saffroy, qui, lorsqu'il aper&ccedil;ut Madeleine au bras de Byasson,
+resta
+immobile comme s'il &eacute;tait p&eacute;trifi&eacute;.</p>
+<p>En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une
+importance de plus en plus pr&eacute;pond&eacute;rante; les chagrins,
+les
+pr&eacute;occupations, les voyages avaient paralys&eacute; M. et madame
+Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient d&ucirc; abandonner
+une part
+de leur autorit&eacute;, c'&eacute;tait Saffroy qui s'en &eacute;tait
+empar&eacute; pour ne plus la
+c&eacute;der. Il voyait le jour proche o&ugrave; il prendrait en main
+la direction
+enti&egrave;re de la maison. L&eacute;on mari&eacute; par un vrai
+mariage avec Cara, M. et
+madame Haupois-Daguillon accabl&eacute;s, ne pourraient pas rester
+&agrave; Paris; ils
+se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, &agrave;
+Noiseau; alors qui h&eacute;riterait de cette maison si ce n'est lui?
+Qui se
+d&eacute;vouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que
+voulait-elle? Qu'avait-il &agrave; craindre d'elle?</p>
+<p>Ces questions s'&eacute;taient &agrave; peine
+pr&eacute;sent&eacute;es &agrave; son esprit que Madeleine,
+ayant pass&eacute; devant lui avec une courte inclination de
+t&ecirc;te, &eacute;tait entr&eacute;e
+dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon.</p>
+<p>&#8212;Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de
+vos
+d&eacute;sirs, et elle a voulu vous apporter elle-m&ecirc;me sa
+r&eacute;ponse &agrave; vos
+propositions.</p>
+<p>Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa
+tante,&#8212;celle-ci
+la serrant avec effusion dans ses bras,&#8212;Byasson sortit en ayant soin de
+bien refermer la porte.</p>
+<p>Apr&egrave;s le premier moment donn&eacute; aux embrassements, il y
+eut un temps
+d'embarras pour tous, qui, bien que court en r&eacute;alit&eacute;,
+leur parut long et
+p&eacute;nible: ils ne disaient rien; ils &eacute;vitaient m&ecirc;me
+de se regarder.</p>
+<p>Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos &agrave;
+la
+chemin&eacute;e, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait
+prononcer un discours, il se tourna &agrave; demi vers Madeleine:</p>
+<p>&#8212;Ma ch&egrave;re enfant, dit-il, je n'ai pas &agrave; revenir sur
+les propositions
+que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous
+souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre
+L&eacute;on
+pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous
+n'avons pas cru devoir accueillir cette id&eacute;e de mariage lorsque
+L&eacute;on
+nous en a parl&eacute; pour la premi&egrave;re fois. D'abord il faut
+que tu saches
+qu'&agrave; ce moment L&eacute;on ne nous a pas dit qu'il
+&eacute;prouvait pour toi une
+passion toute-puissante, il n'a alors parl&eacute; que d'un sentiment
+de vive
+tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement
+apr&egrave;s
+ton d&eacute;part qu'il nous a avou&eacute; cet amour. Cette
+explication pr&eacute;alable
+&eacute;tait indispensable, car elle te fait comprendre notre
+r&eacute;ponse. En
+principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui
+apport&acirc;t une
+fortune &eacute;gale &agrave; la sienne. Tu n'avais pas cette fortune,
+il s'en fallait
+de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir
+&agrave;
+un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune &eacute;tait
+le seul
+reproche que nous eussions &agrave; t'adresser, mais, avec nos
+id&eacute;es, il &eacute;tait
+d&eacute;cisif. Et il l'&eacute;tait d'autant plus que nous ne savions
+pas, je viens
+de te le dire, quelle &eacute;tait la nature du sentiment que
+L&eacute;on &eacute;prouvait
+pour toi; nous croyions &agrave; une simple inclination, &agrave; une
+affection entre
+cousins; c'&eacute;tait un amour, un amour r&eacute;el, profond.
+Aujourd'hui, ma ch&egrave;re
+Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles &eacute;taient
+alors, et ce
+que nous demandons &agrave; celle que nous choisissons pour bru, c'est
+qu'elle
+nous ram&egrave;ne notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est
+qu'elle le
+sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne
+renon&ccedil;ons pas enti&egrave;rement &agrave; nos id&eacute;es de
+fortune pour L&eacute;on. Nous les
+modifions, voil&agrave; tout.</p>
+<p>Jusqu'&agrave; ce moment, M. Haupois avait parl&eacute; avec une
+certaine g&ecirc;ne; mais,
+arriv&eacute; &agrave; ce point de son discours, car c'&eacute;tait
+bien un discours, il
+reprit toute son aisance. &Eacute;videmment il se sentait s&ucirc;r de
+lui, et
+maintenant il avait confiance dans sa parole:</p>
+<p>&#8212;Ce que nous voulons, c'est que L&eacute;on soit dans une belle
+position; il a
+&eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; pour cette position, il doit
+l'occuper, et puisque sa femme ne
+peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est &agrave;
+nous de
+fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre ni&egrave;ce, il est tout
+naturel
+que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de
+commerce &agrave; notre fils le jour de son mariage, et &agrave; toi
+notre ni&egrave;ce et sa
+femme, nous donnerons un million.</p>
+<p>C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M.
+Haupois
+il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que
+dans la r&eacute;alit&eacute;. Un million de dot!</p>
+<p>Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait d&ucirc;
+produire.</p>
+<p>&#8212;Je suis oblig&eacute; de sortir pour quelques instants, dit-il, je
+te laisse
+avec ta tante, j'esp&egrave;re te retrouver.</p>
+<p>Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon
+fit
+entendre &agrave; Madeleine; elle ne chercha point &agrave;
+l'&eacute;blouir en faisant
+miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que
+d'affection, que de tendresse, que de famille.</p>
+<p>Et ce que Byasson avait dit elle le r&eacute;p&eacute;ta, mais en
+m&egrave;re qui cherche &agrave;
+sauver son fils.</p>
+<p>Madeleine fut beaucoup plus sensible &agrave; ce langage qu'elle ne
+l'avait &eacute;t&eacute;
+&agrave; celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait bless&eacute;e.</p>
+<p>Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de
+pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de
+L&eacute;on, ce ne
+serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par
+amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par
+un sentiment de d&eacute;vouement.</p>
+<p>Sa tante, en s'adressant &agrave; ce sentiment, produisit donc sur
+elle un tout
+autre effet que le million.</p>
+<p>L'&eacute;motion de la m&egrave;re, sa tendresse, ses angoisses
+pass&egrave;rent en elle, et
+quand elle vit sa tante, nagu&egrave;re si haute et si fi&egrave;re, se
+mettre &agrave; ses
+genoux pour la prier, pour la supplier de sauver L&eacute;on, elle la
+releva en
+la serrant dans ses bras:</p>
+<p>&#8212;Je verrai L&eacute;on, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Mais il t'aime, ch&egrave;re enfant, il n'a jamais cess&eacute; de
+t'aimer, c'est
+pour t'oublier qu'il s'est jet&eacute; dans les bras de cette femme.</p>
+<p>&#8212;Qui sait si elle n'a pas r&eacute;ussi? avant que je vous
+r&eacute;ponde,
+permettez-moi donc de m'entretenir avec L&eacute;on, et soyez certaine
+que si
+je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous
+voulez croire....</p>
+<p>&#8212;Auquel nous croyons tous.</p>
+<p>&#8212;Soyez certaine que je ne penserai qu'&agrave; ce sentiment. Je n'ai
+pas le
+droit, ch&egrave;re tante, de me montrer bien rigoureuse, bien
+exigeante. Moi
+aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai &agrave; me faire
+pardonner.</p>
+<p>Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosit&eacute;:</p>
+<p>&#8212;Et quoi donc? demanda-t-elle.</p>
+<p>&#8212;Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour
+femme &agrave; votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis
+com&eacute;dienne, et,
+quoique ma conscience me permette de me tenir la t&ecirc;te haute
+partout et
+devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une
+tache sur mon front.</p>
+<p>&Agrave; ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau.</p>
+<p>&#8212;Nous avons caus&eacute;; Madeleine est la meilleure des filles, la
+plus
+tendre, la plus g&eacute;n&eacute;reuse, nous nous entendrons.</p>
+<p>Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se
+rappela
+que pour lui c'&eacute;tait l'heure de sa promenade habituelle.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es?
+dit-elle.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>V</h3>
+<br />
+<p>Comment faire savoir &agrave; L&eacute;on que Madeleine &eacute;tait
+&agrave; Paris?</p>
+<p>Ce fut la question qu'on agita.</p>
+<p>Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas
+lui
+&eacute;crire; d'ailleurs, se d&eacute;cid&acirc;t-on &agrave; employer
+ce moyen, il &eacute;tait &agrave; peu
+pr&egrave;s certain que Cara recevait elle-m&ecirc;me toutes les
+lettres qu'on
+adressait &agrave; L&eacute;on, et qu'elle ne les lui remettait
+qu'apr&egrave;s un examen
+pr&eacute;alable; elle garderait donc celle o&ugrave; l'on parlerait de
+Madeleine.</p>
+<p>Byasson fut d'avis que le mieux &eacute;tait de proc&eacute;der
+ouvertement,
+publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il
+raconterait &agrave; un journaliste l'histoire vraie de celle-ci,
+c'est-&agrave;-dire
+l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans
+tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrang&eacute;e
+avec la
+seule pr&eacute;occupation de cacher plus ou moins habilement la source
+o&ugrave; on
+l'avait puis&eacute;e.</p>
+<p>Si Cara exer&ccedil;ait son contr&ocirc;le sur les lettres, elle ne
+pouvait pas se
+d&eacute;fier des journaux. L&eacute;on serait donc s&ucirc;rement
+inform&eacute; de la pr&eacute;sence de
+Madeleine &agrave; Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi
+que
+mademoiselle Harol n'&eacute;tait autre que mademoiselle Madeleine
+Haupois,
+fille d'un ancien magistrat, et ni&egrave;ce de M. Haupois-Daguillon,
+le
+c&eacute;l&egrave;bre orf&egrave;vre de la rue Royale; mais
+c'&eacute;tait l&agrave; un secret qui devait
+&eacute;clater t&ocirc;t ou tard, et mieux valait le
+r&eacute;v&eacute;ler utilement que de laisser
+cette r&eacute;v&eacute;lation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.</p>
+<p>Les choses s'arrang&egrave;rent ainsi, et grande fut la surprise de
+L&eacute;on
+lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut
+frapp&eacute; par
+son nom. En ces derniers temps, il avait eu le
+d&eacute;sagr&eacute;ment de voir son
+nom assez souvent imprim&eacute; dans les journaux, pour le
+reconna&icirc;tre &agrave;
+premi&egrave;re vue, m&ecirc;me lorsqu'il &eacute;tait noy&eacute; au
+milieu d'un article. Cette
+fois ce n'&eacute;tait pas &agrave; la rubrique des tribunaux que ce
+nom se montrait,
+c'&eacute;tait &agrave; celle des th&eacute;&acirc;tres.</p>
+<p>Madeleine &agrave; Paris! Madeleine &eacute;tait cette chanteuse qui
+venait de d&eacute;buter
+&agrave; l'Op&eacute;ra avec un succ&egrave;s que tous les journaux
+c&eacute;l&eacute;braient!</p>
+<p>Justement Cara &eacute;tait absente; il n'eut point d'explication
+&agrave; donner,
+point de pr&eacute;texte &agrave; inventer, il courut &agrave;
+l'Op&eacute;ra et de l'Op&eacute;ra rue
+Ch&acirc;teaudun.</p>
+<p>&#8212;Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se
+pr&eacute;senta.</p>
+<p>Il dit son nom; et ce fut en marchant fi&eacute;vreusement en long
+et en large,
+les mains contract&eacute;es, les l&egrave;vres fr&eacute;missantes,
+qu'il attendit dans le
+salon o&ugrave; on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant
+rien de
+ce qui l'entourait.</p>
+<p>Une porte s'ouvrit:&#8212;c'&eacute;tait elle.</p>
+<p>Il s'avan&ccedil;a les bras ouverts.</p>
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et
+d'h&eacute;sitation.</p>
+<p>Elle lui tendit la main.</p>
+<p>Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.</p>
+<p>Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient:
+c'&eacute;tait
+donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-&agrave;-dire ceux de
+l'affection
+familiale, qu'il l'abordait.</p>
+<p>Elle l'embrassa comme lui-m&ecirc;me l'embrassait.</p>
+<p>&#8212;Ch&egrave;re Madeleine, dit-il en s'asseyant pr&egrave;s d'elle, te
+voil&agrave;, te voil&agrave;
+donc enfin!</p>
+<p>Sa voix &eacute;tait haletante, saccad&eacute;e, ses mains
+tremblaient, &eacute;videmment il
+&eacute;tait sous l'influence d'une &eacute;motion profonde.</p>
+<p>Il la regarda longuement; puis avec un sourire:</p>
+<p>&#8212;Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes
+yeux
+ont de l'&eacute;clat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta
+physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?</p>
+<p>&#8212;Mais oui.</p>
+<p>Elle-m&ecirc;me &eacute;tait profond&eacute;ment troubl&eacute;e,
+cette &eacute;motion l'avait gagn&eacute;e;
+elle voulut r&eacute;agir et ne pas s'abandonner:</p>
+<p>&#8212;Tu crois donc, dit-elle en s'effor&ccedil;ant de prendre un ton
+enjou&eacute;,
+qu'une com&eacute;dienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses
+yeux ne
+peuvent pas &ecirc;tre doux?</p>
+<p>&#8212;En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien
+imagin&eacute;, j'ai
+&eacute;t&eacute; boulevers&eacute;, et dans mon trouble de joie je
+suis parti pour venir
+ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est
+revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais,
+compar&eacute; celle que je voyais, que je revoyais apr&egrave;s
+l'avoir crue perdue,
+&agrave; celle dont j'avais gard&eacute; l'image dans mon coeur.</p>
+<p>Tout cela &eacute;tait bien tendre, bien passionn&eacute;, et tel
+que Madeleine devait
+croire que Byasson ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute; en disant que
+L&eacute;on l'aimait
+toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant?
+d'amiti&eacute;?
+d'amour?</p>
+<p>Lorsqu'elle avait pens&eacute; &agrave; la visite de L&eacute;on,
+elle s'&eacute;tait dit qu'elle
+devait garder son sang-froid et s'appliquer &agrave; l'&eacute;couter
+avec un esprit
+calme, &agrave; l'examiner, &agrave; le juger pour savoir ce qui se
+passait en lui et
+quels &eacute;taient pr&eacute;sentement ses sentiments; mais
+voil&agrave; qu'elle n'&eacute;tait
+plus ma&icirc;tresse de sa volont&eacute;, voil&agrave; qu'elle
+l'&eacute;coutait avec un coeur
+palpitant et troubl&eacute;, voil&agrave; qu'au lieu de voir ce qui se
+passait en lui,
+elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait
+irr&eacute;sistiblement
+entra&icirc;n&eacute;e par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher
+ni l'&eacute;tendue
+ni la force,&#8212;elle l'aimait, malgr&eacute; tout, malgr&eacute; sa
+liaison, malgr&eacute; son
+mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit o&ugrave;,
+faisant
+son examen de conscience, elle avait d&ucirc; s'avouer cet amour, et
+m&ecirc;me plus
+passionn&eacute;ment, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle
+avait
+souffert par lui.</p>
+<p>&#8212;Mais comment t'es-tu d&eacute;cid&eacute;e &agrave; entrer au
+th&eacute;&acirc;tre, dit-il, quand tu
+m'avais promis de m'&eacute;crire?</p>
+<p>&#8212;Je t'ai &eacute;crit.</p>
+<p>&#8212;Pour me dire que tu quittais la maison de mon p&egrave;re;
+c'&eacute;tait avant de
+prendre cette r&eacute;solution que tu devais m'&eacute;crire. Que ne
+l'as-tu fait!</p>
+<p>Il pronon&ccedil;a ces derniers mots avec un accent qui la remua
+jusqu'au plus
+profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de
+regrets, que de reproches, que de douleurs!</p>
+<p>&#8212;Tu ne pouvais venir &agrave; mon secours qu'en te mettant en
+opposition avec
+tes parents, et je n'ai pas voulu &ecirc;tre la cause d'une rupture
+entre
+vous.</p>
+<p>&#8212;Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et &agrave; ton
+occasion!</p>
+<p>Il s'arr&ecirc;ta brusquement; puis, ayant pass&eacute; sa main sur
+son front, il
+continua:</p>
+<p>&#8212;Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne
+convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi
+donc ce que tu as fait, o&ugrave; tu as &eacute;t&eacute;, o&ugrave; tu
+t'es cach&eacute;e? Ta lettre
+re&ccedil;ue, je suis accouru &agrave; Paris pour te chercher, j'ai
+&eacute;t&eacute; &agrave; Rouen, &agrave;
+Saint-Aubin. Revenu &agrave; Paris, j'ai m&ecirc;me fait faire des
+recherches par la
+police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais
+pour....</p>
+<p>Il allait dire: &laquo;pour moi&raquo;, il se retint et reprit:</p>
+<p>&#8212;Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pens&eacute; au
+chagrin, au
+d&eacute;sespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au
+d&eacute;sespoir, le mot
+n'est pas trop fort appliqu&eacute; au sentiment ... &agrave;
+l'affection que
+j'&eacute;prouvais pour toi. Mais voil&agrave; que je me laisse
+entra&icirc;ner, ce n'est
+pas &agrave; moi de parler; c'est &agrave; toi.</p>
+<p>Alors elle lui fit le r&eacute;cit qu'elle avait d&eacute;j&agrave;
+fait &agrave; Byasson, mais
+plus longuement, avec plus de d&eacute;tails, de mani&egrave;re
+&agrave; ce qu'il la suiv&icirc;t
+dans son existence &agrave; Paris, en Italie, &agrave; ce qu'il
+v&icirc;t et conn&ucirc;t ceux qui
+l'avaient entour&eacute;e, particuli&egrave;rement Sciazziga.</p>
+<p>Au moment o&ugrave; l'on parlait de lui, Sciazziga, annonc&eacute;
+par la femme de
+chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme &eacute;tait
+chez
+Madeleine, et il venait voir quel &eacute;tait ce jeune homme. Bien
+entendu il
+avait un pr&eacute;texte, un bon pr&eacute;texte bien arrang&eacute;,
+pour se pr&eacute;senter et
+interrompre, malgr&eacute; <i>loui</i>, la signora <i>oune</i> raison
+<i>imp&eacute;riouse</i>; mais
+Madeleine, qui ne se laissa pas prendre &agrave; cette raison <i>imp&eacute;riouse</i>,
+lui
+r&eacute;pondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle
+avait &agrave;
+causer d'affaires s&eacute;rieuses avec son cousin,&#8212;ce fut toute la
+pr&eacute;sentation,&#8212;et que plus tard elle l'entendrait.</p>
+<p>&#8212;Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en
+riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'&agrave;
+moiti&eacute;
+f&acirc;ch&eacute;e de cette visite, elle te montre, au moins pour un
+c&ocirc;t&eacute;, quelle a
+&eacute;t&eacute; ma vie depuis que j'ai quitt&eacute; la rue de
+Rivoli: il y a un mois,
+Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrang&eacute; pour
+assister &agrave;
+notre entretien.</p>
+<p>Puis elle acheva son r&eacute;cit.</p>
+<p>&#8212;Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas
+&eacute;t&eacute; trop
+malheureuse; les commencements, il est vrai, ont &eacute;t&eacute;
+durs, mais enfin
+j'ai &eacute;t&eacute; favoris&eacute;e par la chance; maintenant que
+j'ai vu de pr&egrave;s les
+dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver
+heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?</p>
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas tout de suite, et ce fut apr&egrave;s
+quelques secondes
+d'embarras qu'il la regarda:</p>
+<p>&#8212;Tu as vu mes parents? demanda-t-il.</p>
+<p>&#8212;Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.</p>
+<p>&#8212;Alors, je n'ai rien &agrave; t'apprendre.</p>
+<p>&#8212;Ce n'&eacute;tait pas cela que je voulais te demander, puisque, tu
+le devines
+bien, tes parents m'ont parl&eacute; de toi; je te disais que je me
+trouvais
+assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement,
+affectueusement: et toi?</p>
+<p>Il lui tendit la main:</p>
+<p>&#8212;Oui, dit-il, tu as raison; je dois te r&eacute;pondre franchement,
+car c'est
+l'amiti&eacute; qui inspire ta question.</p>
+<p>Cependant, bien qu'il annon&ccedil;&acirc;t qu'il voulait
+r&eacute;pondre, il resta pendant
+assez longtemps silencieux, la t&ecirc;te basse:</p>
+<p>&#8212;Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma ch&egrave;re Madeleine, je ne
+suis pas
+heureux. Le bonheur pour moi aurait &eacute;t&eacute; dans la vie de
+famille, avec la
+femme aim&eacute;e, avec des enfants qui auraient &eacute;t&eacute;
+ceux de mon p&egrave;re et de ma
+m&egrave;re. C'&eacute;tait l&agrave; le r&ecirc;ve que j'avais fait
+quand j'&eacute;tais jeune ... il y a
+trois ans. La fatalit&eacute; a voulu qu'il ne se r&eacute;alis&acirc;t
+point. Je n'ai pas
+d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me
+plaindre la vie que je me suis faite.</p>
+<p>Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser
+entra&icirc;ner &agrave;
+en dire davantage.</p>
+<p>&#8212;Je te verrai bient&ocirc;t, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que
+je
+sois prise par le th&eacute;&acirc;tre. Et quand veux-tu m'entendre?
+Faut-il dire que
+je serais heureuse de chanter pour toi?</p>
+<p>&#8212;Tu chantes ce soir?</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.</p>
+<p>&#8212;Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester &agrave;
+d&icirc;ner avec moi: tu
+ferais un mauvais d&icirc;ner, car je mange peu quand je dois chanter,
+mais
+nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et
+anim&eacute;; et
+apr&egrave;s d&icirc;ner tu me conduirais au th&eacute;&acirc;tre; tu
+aurais ainsi le plaisir de
+faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui
+tous les soirs marche dans mon ombre et ne d&eacute;daigne pas de
+remplacer mon
+habilleuse pour porter la queue de ma robe.</p>
+<p>Il eut un moment tr&egrave;s-court, un &eacute;clair
+d'h&eacute;sitation.</p>
+<p>Pour Madeleine, cette h&eacute;sitation fut cruelle.</p>
+<p>&#8212;Qui va-t-il pr&eacute;f&eacute;rer? se demanda-t-elle avec angoisse.</p>
+<p>Elle voulut cacher son &eacute;motion sous un sourire:</p>
+<p>&#8212;Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la d&icirc;nette avec ta
+cousine?</p>
+<p>&#8212;Avec bonheur!</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>VI</h3>
+<br />
+<p>L&eacute;on fut oblig&eacute; d'inventer une histoire bien
+compliqu&eacute;e pour expliquer
+et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout
+simplement qu'il &eacute;tait rest&eacute; &agrave; d&icirc;ner avec sa
+cousine Madeleine et
+qu'apr&egrave;s d&icirc;ner il avait pass&eacute; sa soir&eacute;e
+&agrave; l'Op&eacute;ra. Qu'e&ucirc;t dit Cara qui,
+pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables
+sc&egrave;nes de
+jalousie? Combien souvent l'avait-elle interrog&eacute; curieusement
+sur cette
+cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les
+mani&egrave;res &agrave;
+savoir s'il l'avait aim&eacute;e! Ne serait-elle pas malheureuse de ce
+d&icirc;ner et
+de cette soir&eacute;e? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un
+aveu
+inutile? Pourquoi &eacute;veiller ses soup&ccedil;ons? Pourquoi la
+faire souffrir dans
+le pr&eacute;sent et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait,
+les
+souffrances de la jalousie, et il tenait &agrave; les &eacute;pargner
+&agrave; celle envers
+qui il se sentait des torts.</p>
+<p>Mais si cette histoire fut accept&eacute;e sans &eacute;veiller les
+d&eacute;fiances de Cara,
+celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour
+expliquer
+ses absences, ne le furent point de la m&ecirc;me mani&egrave;re:
+jusqu'alors il
+sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi?</p>
+<p>Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art
+du
+mensonge ne s'acquiert pas facilement; &agrave; des dispositions
+naturelles, il
+faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et
+par le m&eacute;tier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce
+qu'on a
+invit&eacute; de mani&egrave;re &agrave; le r&eacute;p&eacute;ter la
+vingti&egrave;me fois &agrave; l'improviste, comme
+on l'a dit la premi&egrave;re apr&egrave;s une savante
+pr&eacute;paration, voil&agrave; ce qui exige
+des qualit&eacute;s de m&eacute;moire et d'assurance qui sont rares.
+Ces qualit&eacute;s,
+L&eacute;on ne les poss&eacute;dait pas; non-seulement il n'avait pas
+le don de
+l'invention, mais encore il manquait de m&eacute;tier; ses histoires,
+qu'il
+cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les
+disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce
+de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un
+caract&egrave;re
+de vraisemblance et d'autorit&eacute;.</p>
+<p>S'il avait prudemment confisqu&eacute; le journal o&ugrave; il avait
+lu le nom de
+Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle
+Harol, dont tout Paris parlait, &eacute;tait la cousine de L&eacute;on,
+et de l&agrave; &agrave;
+conclure que c'&eacute;tait pour voir cette cousine que L&eacute;on
+s'absentait, il
+n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine,
+mademoiselle Harol? lui avait-elle demand&eacute; le lendemain du jour
+o&ugrave; elle
+avait su qui &eacute;tait mademoiselle Harol.</p>
+<p>Il fut oblig&eacute; de dire et de soutenir malgr&eacute;
+l'&eacute;vidence qu'il ne l'avait
+point vue encore.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi ne la vois-tu pas?</p>
+<p>&#8212;Parce que je ne vois plus personne de ma famille.</p>
+<p>&#8212;Oh! une com&eacute;dienne ne doit pas, il me semble, avoir la
+b&eacute;gueulerie de
+tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma
+cousine; nous irons ce soir &agrave; l'Op&eacute;ra.</p>
+<p>&#8212;Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas.</p>
+<p>&#8212;Parce que?</p>
+<p>&#8212;Parce que je ne veux pas m'exposer &agrave; rencontrer mon
+p&egrave;re ou ma m&egrave;re
+qui doivent suivre les repr&eacute;sentations de leur ni&egrave;ce.</p>
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que Cara rencontrait une
+r&eacute;sistance s&eacute;rieuse
+chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut
+bien caract&eacute;ristique, quoi qu'elle f&icirc;t, elle ne parvint
+point &agrave; la
+briser. Elle alla &agrave; l'Op&eacute;ra, mais L&eacute;on ne
+l'accompagna point, au moins
+dans la salle, car il profita de sa libert&eacute; pour aller rendre
+visite &agrave;
+Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle.</p>
+<p>Si Cara avait appris ces visites, elle e&ucirc;t vu tous les dangers
+de sa
+situation; mais n'ayant pas pris de pr&eacute;cautions pour surveiller
+L&eacute;on,
+elle ignora o&ugrave; il avait pass&eacute; sa soir&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Je me suis promen&eacute;, dit-il, quand elle lui demanda comment
+il avait
+employ&eacute; son temps.</p>
+<p>Mais bient&ocirc;t un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller
+&agrave; l'Op&eacute;ra
+vint jeter sur cette situation une &eacute;blouissante lumi&egrave;re.</p>
+<p>Le moment &eacute;tait venu pour L&eacute;on d'adresser &agrave; ses
+parents le troisi&egrave;me
+acte respectueux apr&egrave;s lequel, selon le langage de la loi, il
+pourrait
+passer outre &agrave; la c&eacute;l&eacute;bration de son mariage. Deux
+jours avant
+l'expiration du d&eacute;lai dans lequel cet acte pouvait &ecirc;tre
+signifi&eacute;, il
+re&ccedil;ut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait
+de
+passer &agrave; son &eacute;tude. Bien entendu, ce fut &agrave; Cara
+qu'on la remit; mais en
+voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de
+d&eacute;cacheter une lettre dont elle croyait conna&icirc;tre le
+contenu. C'&eacute;tait
+par Riolle que lui avait &eacute;t&eacute; recommand&eacute; le notaire
+de la Branche comme
+un homme capable de donner un peu de la consid&eacute;ration dont il
+jouissait
+&agrave; ses clients, et elle avait toute confiance dans les
+recommandations de
+son ami Riolle.</p>
+<p>L&eacute;on se rendit donc &agrave; l'invitation de son notaire;
+celui-ci le re&ccedil;ut
+avec une figure grave et un air recueilli:</p>
+<p>&#8212;Monsieur, lui dit-il, le moment arrive o&ugrave;, selon vos
+instructions, je
+dois notifier &agrave; M. votre p&egrave;re et &agrave; madame votre
+m&egrave;re le troisi&egrave;me et
+dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de
+proc&eacute;der &agrave; cet
+acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas
+chang&eacute;. De tous les actes de notre minist&egrave;re,
+celui-l&agrave; est peut-&ecirc;tre le
+plus grave, et c'est chose tellement s&eacute;rieuse qu'un mariage
+contract&eacute; en
+opposition avec la volont&eacute; de nos parents, que je croirais
+manquer aux
+devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une
+nouvelle et derni&egrave;re affirmation de votre volont&eacute; calme
+et r&eacute;fl&eacute;chie. Il
+ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon r&ocirc;le,
+puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et
+c'est ce que je fais en vous demandant de ne me r&eacute;pondre
+qu'apr&egrave;s vous
+&ecirc;tre recueilli.</p>
+<p>L&eacute;on se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui
+pr&ecirc;ter encore
+quelques instants d'attention:</p>
+<p>&#8212;En tout &eacute;tat de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre
+ces
+observations, qui pour moi, je vous le r&eacute;p&egrave;te, sont
+affaire de
+conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai
+re&ccedil;u une visite qui enl&egrave;ve &agrave; mon intervention tout
+caract&egrave;re de
+spontan&eacute;it&eacute;, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de
+votre famille,
+M. Byasson. Il m'a apport&eacute; des documents dont il m'a,
+jusqu'&agrave; un certain
+point, oblig&eacute; &agrave; prendre connaissance, lesquels documents
+portent contre
+la personne que vous vous proposez d'&eacute;pouser, des accusations de
+la plus
+haute gravit&eacute;. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour
+vous les
+communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai
+pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas
+proc&eacute;der &agrave;
+la derni&egrave;re sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu
+M.
+Byasson.</p>
+<p>L&eacute;on aimait peu qu'on lui donn&acirc;t des le&ccedil;ons;
+cette fa&ccedil;on de disposer de
+lui l'exasp&eacute;ra.</p>
+<p>&#8212;Il me semblait, dit-il, que vous &eacute;tiez mon notaire et non
+celui de M.
+Byasson ou de ma famille.</p>
+<p>M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualit&eacute;
+rare de ne
+pas se f&acirc;cher et de ne jamais se laisser emporter:</p>
+<p>&#8212;Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre
+notaire, c'est-&agrave;-dire, en prenant &agrave; coeur ce que je crois
+vos int&eacute;r&ecirc;ts,
+que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure,
+monsieur, d'&eacute;couter la v&ocirc;tre plut&ocirc;t que votre
+susceptibilit&eacute; qui, j'en
+conviens, peut en ce moment se trouver bless&eacute;e. Mais
+r&eacute;fl&eacute;chissez,
+surtout voyez M. Byasson, et, apr&egrave;s avoir fait acte d'homme
+raisonnable
+qui ne ferme point de parti pris les yeux &agrave; la lumi&egrave;re,
+nous reprendrons
+cet entretien. D'aujourd'hui en huit, &agrave; pareille heure, si vous
+le
+voulez bien, je serai &agrave; votre disposition.</p>
+<p>L&eacute;on resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson,
+f&acirc;ch&eacute; contre
+celui-ci, irrit&eacute; contre son p&egrave;re et sa m&egrave;re,
+furieux contre Cara qui ne
+l'avait jamais vu de pareille humeur, exasp&eacute;r&eacute; contre
+lui-m&ecirc;me et
+changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il
+suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq
+jours il ne vit point Madeleine, il s'enfon&ccedil;a de plus en plus
+dans sa
+col&egrave;re. Enfin, se disant qu'il ne devait point para&icirc;tre
+avoir peur des
+r&eacute;v&eacute;lations qu'on lui annon&ccedil;ait, il arriva un
+matin chez Byasson.</p>
+<p>Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage &agrave;
+Liverpool, le
+re&ccedil;ut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement:</p>
+<p>&#8212;Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu
+p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; toi, je t'aurais
+&eacute;vit&eacute; la peine de venir jusqu'ici, ce
+qui te fera peut-&ecirc;tre gronder, et je t'aurais port&eacute;
+certains
+renseignements que tu dois conna&icirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a &eacute;t&eacute;
+charg&eacute; par tes parents
+de surveiller Cara....</p>
+<p>&#8212;Vous voulez dire ma femme, sans doute.</p>
+<p>&#8212;Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point
+l&agrave;-dessus, je te prie. Tes parents ont donc charg&eacute; un
+homme de
+surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute
+s'il a dress&eacute; contre elle un acte d'accusation au lieu
+d'&eacute;crire un
+pan&eacute;gyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout
+simplement,
+sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte
+d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne
+pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la
+na&iuml;vet&eacute; de
+vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux
+faire
+ta femme &eacute;tait ... &eacute;tait indigne de toi. Il n'y a donc
+dans ces pi&egrave;ces
+que des faits dont tu pourras contr&ocirc;ler l'exactitude. Quand tu
+auras lu,
+tu seras fix&eacute;. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de
+la
+Branche, et me trouvant assez embarrass&eacute; pour te faire parvenir
+ces
+pi&egrave;ces, j'ai pens&eacute; un moment &agrave; charger Madeleine
+de te les remettre.</p>
+<p>&#8212;Vous n'auriez pas fait cela!</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien
+&agrave;
+ajouter. Prends ces pi&egrave;ces, tu les liras seul.</p>
+<p>Il h&eacute;sita.</p>
+<p>&#8212;Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les br&ucirc;leras.</p>
+<p>Il ne les br&ucirc;la point.</p>
+<p>La plus longue de ces pi&egrave;ces &eacute;tait la copie des
+rapports de police
+dress&eacute;s au moment o&ugrave; la duchesse Carami avait voulu
+arracher son fils
+des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'&agrave;
+cette
+&eacute;poque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'&eacute;tait
+omis.</p>
+<p>Les autres pi&egrave;ces &eacute;taient les rapports de l'agent gui,
+depuis que Cara
+&eacute;tait revenue d'Am&eacute;rique, l'avait surveill&eacute;e jour
+par jour. Ils
+relataient les visites &agrave; Salzondo et &agrave; Otto dont M.
+Haupois avait parl&eacute;
+&agrave; Byasson; mais bien que d&eacute;taill&eacute;s et amplement
+circonstanci&eacute;s avec ce
+soin m&eacute;ticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus
+insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve
+mat&eacute;rielle. C'&eacute;taient des all&eacute;gations qui avaient
+tous les caract&egrave;res de
+la vraisemblance; mais &eacute;taient-elles fond&eacute;es?</p>
+<p>Il fallait les contr&ocirc;ler.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>VII</h3>
+<br />
+<p>Le temps n'&eacute;tait plus o&ugrave; le soup&ccedil;on ne pouvait
+pas s'&eacute;lever jusqu'&agrave; la
+zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immacul&eacute;e;
+elle
+&eacute;tait descendue de ce tr&ocirc;ne et n'&eacute;tait plus qu'une
+simple mortelle.</p>
+<p>Pourquoi apr&egrave;s tout?</p>
+<p>Pourquoi croire aveugl&eacute;ment qu'elle valait mieux que les
+autres?</p>
+<p>Terrible question que celle-l&agrave;, et, &agrave; l'heure
+o&ugrave; elle se pose devant un
+amant, il y a d&eacute;j&agrave; bien des chances pour qu'il admette
+que la femme
+qu'il a aim&eacute;e et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle
+raison,
+vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.</p>
+<p>Fatalement elle conduisait &agrave; une seconde: pourquoi tant
+d'accusations
+contre Cara (elle &eacute;tait Cara maintenant), et pas une seule
+contre
+Madeleine? pour celle-ci, l'unanimit&eacute; dans l'&eacute;loge, pour
+celle-l&agrave;
+l'unanimit&eacute; dans le bl&acirc;me.</p>
+<p>Il saisirait la premi&egrave;re occasion qui se pr&eacute;senterait,
+pour faire ce
+contr&ocirc;le, et si les rapports &eacute;taient vrais, elle ne
+tarderait pas &agrave; se
+pr&eacute;senter, ils indiquaient le jeudi pour la visite &agrave;
+Salzondo; il
+verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il
+verrait plus tard.</p>
+<p>Mais le jeudi suivant, qui justement &eacute;tait le lendemain,
+cette occasion
+ne se pr&eacute;senta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne
+sortit pas
+davantage.</p>
+<p>Se savait-elle surveill&eacute;e, ou bien ces rapports
+&eacute;taient-ils faux?</p>
+<p>En r&eacute;alit&eacute; elle se tenait sur ses gardes.</p>
+<p>Tant qu'elle avait &eacute;t&eacute; s&ucirc;re de L&eacute;on, elle
+avait agi librement, sans g&ecirc;ne
+et selon ses fantaisies: pourquoi e&ucirc;t-elle pris des
+pr&eacute;cautions inutiles
+pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il
+regard&acirc;t,
+qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il &eacute;cout&acirc;t?
+Pourquoi se
+cacher d'un aveugle et d'un sourd!</p>
+<p>Mais du jour o&ugrave; elle avait remarqu&eacute; des changements
+chez L&eacute;on et o&ugrave; elle
+s'&eacute;tait sentie menac&eacute;e dans la toute-puissance de son
+influence,
+Salzondo et Otto lui-m&ecirc;me l'avaient attendue inutilement; ce
+n'&eacute;tait pas
+le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient &agrave;
+courir avant
+le mariage, il fallait les consacrer &agrave; la raison et &agrave; la
+prudence;
+P&acirc;ques arriverait apr&egrave;s ce temps de car&ecirc;me.</p>
+<p>Et, comme elle voulait que ce car&ecirc;me f&ucirc;t aussi court que
+possible, elle
+veillait avec soin &agrave; ce que les d&eacute;lais impos&eacute;s par
+la loi pour les
+sommations respectueuses fussent rigoureusement observ&eacute;s. Grande
+f&ucirc;t sa
+surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point
+notifi&eacute; &agrave; M. et madame Haupois-Daguillon le
+troisi&egrave;me et dernier acte.</p>
+<p>Que pouvait signifier un pareil retard? &Eacute;tait-il le fait du
+notaire ou
+de L&eacute;on?</p>
+<p>Elle s'en expliqua avec celui-ci:</p>
+<p>&#8212;Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas &eacute;t&eacute;
+faite? demanda L&eacute;on.</p>
+<p>&#8212;Riolle.</p>
+<p>&#8212;Riolle se m&ecirc;le de ce qui ne le regarde pas: c'est &agrave;
+moi de demander la
+notification de cet acte, et non &agrave; d'autres.</p>
+<p>Et tu ne l'as pas demand&eacute;e?</p>
+<p>&#8212;Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arr&ecirc;t
+de la
+cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui d&eacute;clare
+notre
+mariage nul, nous n'avons pas besoin de proc&eacute;der &agrave; un
+nouveau mariage,
+et d&egrave;s lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire
+elle
+le confirme, il sera temps &agrave; ce moment-l&agrave; de recourir au
+dernier acte
+respectueux.</p>
+<p>&#8212;Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu &eacute;tais franc, tu
+dirais que
+tu esp&egrave;res qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette
+esp&eacute;rance que tu ne veux pas que cette derni&egrave;re sommation
+soit notifi&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en
+ce
+moment de pousser les choses &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;; mon
+p&egrave;re et ma m&egrave;re sont
+malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.</p>
+<p>&#8212;C'&eacute;tait lors de la premi&egrave;re sommation qu'il fallait
+faire ces
+touchantes r&eacute;flexions.</p>
+<p>&#8212;Lors de la premi&egrave;re sommation, j'&eacute;tais
+exasp&eacute;r&eacute; par le proc&egrave;s en
+nullit&eacute; de mariage, et tu as su mettre cette exasp&eacute;ration
+&agrave; profit pour
+m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis
+plus
+sous ce coup imm&eacute;diat de la col&egrave;re, je me suis
+calm&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Dis que tu as r&eacute;fl&eacute;chi.</p>
+<p>&#8212;Si tu le veux: j'ai r&eacute;fl&eacute;chi et j'ai compris; j'ai
+senti que j'avais
+des devoirs envers mes parents.</p>
+<p>&#8212;N'en as-tu pas envers moi?</p>
+<p>&#8212;Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour
+calmer
+ta conscience qui s'&eacute;veillait; je l'ai accept&eacute;, bien
+qu'il ne me par&ucirc;t
+pas s&eacute;rieux....</p>
+<p>&#8212;Parce qu'il ne te paraissait pas s&eacute;rieux plut&ocirc;t.</p>
+<p>&#8212;Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur &agrave; en
+supporter
+une; au revoir.</p>
+<p>Elle se jeta sur lui pour le retenir:</p>
+<p>&#8212;L&eacute;on, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par
+piti&eacute;....</p>
+<p>Il se d&eacute;gagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre
+&agrave; quatre,
+et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber &agrave; la rue de
+Ch&acirc;teaudun.</p>
+<p>Il &eacute;tait furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant
+chez
+Madeleine.</p>
+<p>Il resta trois heures rue Ch&acirc;teaudun &agrave; &eacute;couter
+Madeleine travailler:
+jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'&acirc;me et tant de
+charme; il
+&eacute;tait ravi, &eacute;merveill&eacute;, transport&eacute;.</p>
+<p>Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner pr&egrave;s de
+Cara.</p>
+<p>&#8212;Quand te verrai-je? demanda Madeleine.</p>
+<p>&#8212;Bient&ocirc;t.</p>
+<p>&#8212;Sais-tu que tu as &eacute;t&eacute; cinq jours sans venir.</p>
+<p>&#8212;Pardonne-moi, j'ai &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-occup&eacute; ...
+et surtout tr&egrave;s-pr&eacute;occup&eacute;,
+tr&egrave;s-pein&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consol&eacute;, au
+moins
+j'aurais essay&eacute; de te distraire.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; bient&ocirc;t.</p>
+<p>&#8212;Quand tu pourras, quand tu voudras.</p>
+<p>S'il s'&eacute;tait sauv&eacute; pour &eacute;viter une
+sc&egrave;ne, il &eacute;tait peu dispos&eacute; &agrave; en
+subir une &agrave; son retour.</p>
+<p>Bien que ce f&ucirc;t l'heure du d&icirc;ner, il ne trouva ni
+lumi&egrave;re allum&eacute;e ni
+couvert mis dans la salle &agrave; manger; il sonna Louise, elle ne
+r&eacute;pondit
+pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour
+d&icirc;ner
+dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profit&eacute; pour
+aller se
+promener?</p>
+<p>S'il en &eacute;tait ainsi, il allait bien vite retourner chez
+Madeleine et
+d&icirc;ner avec elle.</p>
+<p>De la salle &agrave; manger il passa dans le salon, il n'y trouva
+personne;
+dans la chambre, elle &eacute;tait vide. Il crut entendre un bruit dans
+le
+cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment o&ugrave; il
+se
+dirigeait de ce c&ocirc;t&eacute;, son flambeau &agrave; la main, une
+odeur douce&acirc;tre et
+vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il
+aper&ccedil;ut Hortense couch&eacute;e tout de son long. Il s'approcha
+d'elle. Elle ne
+bougea pas. Ses yeux &eacute;taient clos, sa face &eacute;tait
+d&eacute;color&eacute;e, une l&eacute;g&egrave;re
+&eacute;cume moussait au coins de ses l&egrave;vres. Il la prit et la
+releva, elle fit
+entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour
+de lui. Sur la table o&ugrave; il avait pos&eacute; son flambeau se
+trouvait une fiole
+noire entour&eacute;e d'&eacute;tiquettes rouge et blanche. Il la prit,
+elle &eacute;tait
+vide: sur l'&eacute;tiquette blanche, il lut: <i>Laudanum de Sydenham</i>.
+Il revint
+&agrave; Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit
+debout
+sur ses pieds.</p>
+<p>Ce n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re fois qu'elle
+s'empoisonnait, c'&eacute;tait la
+seconde. &Agrave; leur retour d'Am&eacute;rique, au moment o&ugrave; il
+&eacute;tait question
+d'adresser des sommations &agrave; M. et madame Haupois et o&ugrave; il
+se refusait &agrave;
+cette mesure, elle avait d&eacute;j&agrave; vid&eacute; une fiole de
+laudanum; il l'avait
+soign&eacute;e et secourue en perdant la t&ecirc;te, ne sachant trop ce
+qu'il
+faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de
+tendresse, la couvrant de baisers, se jetant &agrave; ses genoux, lui
+disant de
+douces paroles, et il l'avait sauv&eacute;e; peu d'instants
+apr&egrave;s lui avoir dit
+qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.</p>
+<p>Cette fois, ce ne fut point de la m&ecirc;me mani&egrave;re qu'il la
+soigna, ce ne
+fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement.
+Apr&egrave;s
+l'avoir plant&eacute;e sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la
+poussant, la secouant, il l'obligea &agrave; marcher jusqu'&agrave; la
+cuisine; l&agrave;, il
+l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille
+o&ugrave; se
+trouvait le caf&eacute; que Louise pr&eacute;parait &agrave; l'avance
+pour ses d&eacute;jeuners, il
+lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer
+les dents, il les lui &eacute;carta avec une cuill&egrave;re, de force,
+et il lui
+entonna le caf&eacute; dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans
+son
+bras, il la fit marcher en long et en large &agrave; travers tout
+l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait
+&eacute;nergiquement.</p>
+<p>Quelle diff&eacute;rence entre ce second traitement et le premier;
+entre les
+caresses de l'un et les bousculades de l'autre!</p>
+<p>Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait
+&eacute;t&eacute;
+celui du premier: elle ne tarda pas &agrave; ouvrir les yeux et
+&agrave; prononcer
+quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors,
+&agrave;
+plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en
+regardant L&eacute;on, et tout &agrave; coup elle &eacute;clata en
+sanglots.</p>
+<p>Il s'&eacute;tait assis devant elle; il resta immobile, la
+regardant, attendant
+que cette crise nerveuse f&ucirc;t calm&eacute;e avant de lui parler.</p>
+<p>Ils demeur&egrave;rent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus
+d'un quart
+d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui r&eacute;fl&eacute;chissant;
+ce fut elle qui
+la premi&egrave;re rompit ce silence:</p>
+<p>&#8212;Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+<p>&#8212;Parce que tu ne voulais pas mourir.</p>
+<p>&#8212;Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?</p>
+<p>&#8212;Parce que, n'y e&ucirc;t-il qu'une chance contre mille pour que ton
+suicide
+f&ucirc;t vrai, je devais te soigner.</p>
+<p>&#8212;Brutalement; mais comment m'&eacute;tonner de cette
+brutalit&eacute; chez un homme
+qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle
+que tu as couru; c'est apr&egrave;s t'avoir vu entrer au num&eacute;ro
+48 que je suis
+revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute;
+la
+prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'inf&acirc;me! la
+mis&eacute;rable!</p>
+<p>&#8212;Qui inf&acirc;me? qui mis&eacute;rable? s'&eacute;cria-t-il.</p>
+<p>&#8212;Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette com&eacute;dienne, la
+ma&icirc;tresse
+de celui qui la tra&icirc;ne de ville en ville: tout le monde sait que
+ce
+vieil Italien est son amant: il est pay&eacute; en nature.</p>
+<p>D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux
+poings crisp&eacute;s; le geste fut si furieux qu'elle courba la
+t&ecirc;te, mais il
+ne frappa pas. Apr&egrave;s l'avoir regard&eacute;e durant une ou deux
+secondes, il
+s'&eacute;lan&ccedil;a dans le salon; elle courut apr&egrave;s lui;
+mais quand elle arriva
+dans la salle &agrave; manger, il fermait la porte de l'entr&eacute;e;
+elle l'ouvrit;
+il avait d&eacute;j&agrave; descendu deux &eacute;tages: le rejoindre
+&eacute;tait impossible,
+l'appeler &eacute;tait inutile, elle rentra, puis allant dans sa
+chambre, elle
+prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire &eacute;paisse;
+ainsi
+habill&eacute;e elle descendit &agrave; son tour l'escalier; quand elle
+fut dans la
+rue, une voiture vide passait; elle arr&ecirc;ta le cocher et lui dit
+de la
+conduire rue de Ch&acirc;teaudun, n&deg; 48; l&agrave; il attendrait.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>VIII</h3>
+<br />
+<p>En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais;
+il
+avait besoin de marcher; la col&egrave;re grondait dans son coeur et
+dans sa
+t&ecirc;te, la fi&egrave;vre bouillonnait dans ses veines, il fallait
+qu'il calm&acirc;t
+l'une et qu'il us&acirc;t l'autre par le mouvement.</p>
+<p>Il alla ainsi &agrave; grands pas, droit devant lui, sans rien voir,
+sans
+savoir o&ugrave; il &eacute;tait pendant pr&egrave;s de deux heures.
+Puis, se trouvant sur la
+place de la Concorde, l'id&eacute;e lui vint d'entrer rue de Rivoli; il
+savait
+par Madeleine que son ancien appartement &eacute;tait dans
+l'&eacute;tat o&ugrave; il l'avait
+quitt&eacute;; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec
+Cara.
+S'il avait eu sa clef, il aurait r&eacute;alis&eacute; cette
+id&eacute;e; mais, &agrave; la pens&eacute;e
+d'aller sonner &agrave; la porte de son p&egrave;re pour demander cette
+clef &agrave;
+Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'&eacute;tait pas
+ainsi
+qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.</p>
+<p>Depuis longtemps, il n'avait point os&eacute; passer rue Royale,
+mais &agrave; cette
+heure il n'avait point &agrave; craindre la rencontre d'un
+employ&eacute;. Arriv&eacute;
+devant la maison de son p&egrave;re, il vit une faible lumi&egrave;re
+&agrave; une fen&ecirc;tre,
+celle du bureau de ses parents; sa m&egrave;re &eacute;tait l&agrave;
+pench&eacute;e sur ses livres,
+travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse &eacute;motion le
+serra &agrave;
+la gorge.</p>
+<p>Il continua sa marche jusqu'&agrave; la gare Saint-Lazare, et
+l&agrave; il se souvint
+qu'il n'avait pas d&icirc;n&eacute;. Il entra dans un restaurant, et
+dit au gar&ccedil;on de
+lui servir &agrave; manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de
+pr&ecirc;t.</p>
+<p>Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas
+errer
+toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez
+lui rue Auber, puisqu'il &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne
+revoir jamais Cara.</p>
+<p>&Agrave; ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la
+sienne dit
+au gar&ccedil;on de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le
+train du
+Havre.</p>
+<p>Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui sugg&eacute;ra
+l'id&eacute;e d'aller
+au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait chang&eacute; un
+billet de
+cinq cents francs le matin et il en avait gard&eacute; la monnaie,
+c'&eacute;tait plus
+qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.</p>
+<p>Bien qu'il f&ucirc;t seul dans son compartiment, il ne put pas
+dormir, il
+&eacute;tait trop agit&eacute;, trop fi&eacute;vreux, et puis il
+soufflait au dehors un vent
+de temp&ecirc;te qui secouait les vitres du wagon &agrave; croire
+qu'elles allaient
+se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait,
+&eacute;clair&eacute;s par
+la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis
+tout &agrave; coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros
+nuages
+noirs, et des ond&eacute;es rapides fouettaient les vitres.</p>
+<p>&Agrave; Motteville, il aper&ccedil;ut une rang&eacute;e
+d'&eacute;normes sapins couch&eacute;s dans le
+champ les racines en l'air.</p>
+<p>En d&eacute;barquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et
+dit au
+cocher de le conduire &agrave; la jet&eacute;e, mais celui-ci ne put
+aller beaucoup
+plus loin que le mus&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Ma voiture serait culbut&eacute;e par le vent, dit-il, en criant
+ces quelques
+mots dans l'oreille de L&eacute;on.</p>
+<p>L&eacute;on descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux,
+marchant en
+zigzag, la figure cingl&eacute;e par le gravier: contre ce pavillon et
+contre
+la batterie des gens se tenaient abrit&eacute;s, risquant de temps en
+temps un
+oeil pour regarder la mer.</p>
+<p>Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui
+arrivaient de l'ouest on tra&icirc;nant sur la mer: &ccedil;&agrave; et
+l&agrave; dans ce mur noir
+s'ouvraient des trou&eacute;es jaunes qui &eacute;clairaient l'horizon,
+mais, aussi
+loin que la vue pouvait s'&eacute;tendre on n'apercevait qu'une immense
+nappe
+d'&eacute;cume, sans une seule voile; bien que la mar&eacute;e ne
+f&ucirc;t pas encore
+haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jet&eacute;e.</p>
+<p>L&eacute;on resta environ une heure &agrave; regarder ce spectacle,
+puis l'id&eacute;e lui
+vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau
+pr&ecirc;t &agrave;
+sortir: ce temps &eacute;tait &agrave; souhait pour son &eacute;tat
+moral.</p>
+<p>Pour revenir &agrave; l'avant-port il n'eut qu'&agrave; se laisser
+pousser par le
+vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se
+pr&eacute;paraient &agrave; sortir; seul le bateau de Caen chauffait.
+Il irait &agrave; Caen.
+Que lui importait un pays ou un autre jusqu'&agrave; ce qu'il s&ucirc;t
+ce qu'il
+ferait? pour aller &agrave; Caen la travers&eacute;e serait plus
+longue, et cela ne
+pouvait pas lui d&eacute;plaire. Il embarqua donc et il se trouva le
+seul
+passager qui e&ucirc;t os&eacute; braver ce gros temps; un matelot
+&agrave; qui il
+s'adressa, une pi&egrave;ce blanche dans la main, lui pr&ecirc;ta une
+vareuse et un
+<i>surouet</i> imperm&eacute;ables, et ainsi &eacute;quip&eacute;, il
+resta pendant toute la
+travers&eacute;e appuy&eacute; contre le m&acirc;t d'artimon,
+secou&eacute; par la mer, bouscul&eacute;
+par le vent, arros&eacute; par les vagues, mais &eacute;prouvant
+int&eacute;rieurement un
+sentiment d'apaisement.</p>
+<p>Arriv&eacute; &agrave; Caen, il ne s'y arr&ecirc;ta pas: Qu'avait-il
+&agrave; y faire? Il s'en
+alla &agrave; Saint-Aubin pour penser &agrave; Madeleine et revoir le
+pays o&ugrave; ils
+avaient v&eacute;cu ensemble pendant huit jours. Le village
+&eacute;tait d&eacute;sert, ou
+tout au moins les maisons b&acirc;ties au bord du rivage &eacute;taient
+closes; il
+semblait qu'on &eacute;tait dans une ville morte, dont tous les
+habitants
+avaient miraculeusement disparu: Pomp&eacute;i ou le ch&acirc;teau de
+la <i>Belle au
+bois dormant</i>. Il trouva cependant un h&ocirc;tel o&ugrave; l'on
+voulut bien le
+recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de
+laine,
+une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la
+gr&egrave;ve o&ugrave; les vagues furieuses venaient s'abattre en
+creusant des sillons
+dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'&agrave; Courseulles,
+d&icirc;na dans
+une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage,
+s'arr&ecirc;tant de
+place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la
+lune, ou pour chercher les deux phares de la H&egrave;ve qui
+disparaissaient
+souvent dans des embruns.</p>
+<p>Comme cette nuit ressemblait &agrave; celle o&ugrave; il
+&eacute;tait venu avec Madeleine et
+les p&ecirc;cheurs, chercher &agrave; cette m&ecirc;me place le cadavre
+de son oncle! cette
+lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les
+deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.</p>
+<p>Que n'avait-il parl&eacute; alors, ou tout au moins quelques jours
+plus tard, &agrave;
+Paris, elle n'eut pas quitt&eacute; la maison de la rue de Rivoli, elle
+ne
+serait pas devenue chanteuse, et lui....</p>
+<p>Il voulut chasser la pens&eacute;e qui se pr&eacute;senta &agrave;
+son esprit, mais il n'y
+parvint qu'en &eacute;voquant l'image de Madeleine.</p>
+<p>Ah! comme il l'aimait!</p>
+<p>Et c'&eacute;tait l&agrave; justement le malheur de sa situation: il
+aimait une femme
+qui ne pouvait &ecirc;tre &agrave; lui, et il n'aimait plus celle
+&agrave; laquelle il &eacute;tait
+li&eacute;.</p>
+<p>Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le
+croyait, il devait &ecirc;tre un objet de ris&eacute;e ou de
+m&eacute;pris pour ceux qui le
+connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il
+&eacute;tait
+d&eacute;shonor&eacute;; on peut donner sa fortune, son coeur &agrave;
+une femme perdue, on
+ne lui donne pas son nom.</p>
+<p>Et pendant toute la soir&eacute;e, pendant la nuit surtout o&ugrave;
+il dormit peu,
+r&eacute;veill&eacute; qu'il &eacute;tait &agrave; chaque instant par
+le hurlement de la temp&ecirc;te, le
+tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la chemin&eacute;e, les
+secousses
+qu'il imprimait &agrave; la porte et &agrave; la fen&ecirc;tre, le
+balancement de la maison,
+cette pens&eacute;e lui revint sans cesse, l'obs&eacute;da,
+l'hallucina. Quand il
+s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses
+id&eacute;es
+tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en
+tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la
+c&ocirc;te avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.</p>
+<p>Quand il se leva le lendemain matin, le vent &eacute;tait
+calm&eacute; et la pluie
+tombait &agrave; torrents; comme il &eacute;tait impossible de sortir,
+il resta au
+coin du feu; enfin les nuages pass&egrave;rent et le temps
+s'&eacute;claircit. Il put
+alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre &agrave; la mer,
+il
+remonta dans le village pour aller au cimeti&egrave;re, &agrave; la
+tombe de son
+oncle. Comme il longeait l'&eacute;glise, il aper&ccedil;ut devant
+cette tombe une
+femme inclin&eacute;e dans l'attitude du recueillement et de la
+pri&egrave;re: bien
+qu'envelopp&eacute;e dans un gros manteau et encapuchonn&eacute;e,
+cette femme
+ressemblait &agrave; Madeleine.</p>
+<p>Il avan&ccedil;a vivement: c'&eacute;tait elle.</p>
+<p>Mais, soit qu'elle ne l'e&ucirc;t pas entendu marcher sur la terre
+humide,
+soit qu'elle f&ucirc;t absorb&eacute;e dans ses pens&eacute;es, elle ne
+tourna pas la t&ecirc;te;
+alors &agrave; quelques pas d'elle, derri&egrave;re elle, il
+s'arr&ecirc;ta et resta
+silencieux, la regardant, le coeur &eacute;mu, l'esprit troubl&eacute;.</p>
+<p>Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout &agrave;
+coup, elle eut
+un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en m&ecirc;me
+temps un
+sourire se montra sur son visage baign&eacute; de larmes.</p>
+<p>&#8212;Toi! s'&eacute;cria-t-elle en lui serrant les deux mains.</p>
+<p>Il les prit et les serra longuement.</p>
+<p>&#8212;Comment, tu as pens&eacute; &agrave; l'anniversaire de sa
+naissance! dit-elle d'un
+ton heureux et avec l'accent de la gratitude.</p>
+<p>&#8212;Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire
+que
+je suis ici; j'ai quitt&eacute; Paris parce que j'&eacute;tais
+malheureux, et je suis
+venu &agrave; Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser &agrave;
+toi et de revoir
+le pays o&ugrave; nous avions v&eacute;cu ensemble pendant huit jours.</p>
+<p>Il dit ces derni&egrave;res paroles comme si elles lui
+&eacute;taient arrach&eacute;es par
+une force &agrave; laquelle il ne pouvait r&eacute;sister, puis,
+mettant le bras de
+Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimeti&egrave;re.</p>
+<p>Ils se dirig&egrave;rent du c&ocirc;t&eacute; de la mer, et
+jusqu'&agrave; ce qu'ils fussent
+descendus sur la gr&egrave;ve d&eacute;serte, L&eacute;on ne parla que
+de choses
+insignifiantes, l&agrave; seulement il revint au sujet qu'il avait
+abord&eacute; dans
+le cimeti&egrave;re:</p>
+<p>&#8212;Sais-tu que ton arriv&eacute;e ici est vraiment providentielle pour
+moi?
+dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer &agrave; Paris.</p>
+<p>&#8212;Tu veux ne pas revenir &agrave; Paris?</p>
+<p>&#8212;Ch&egrave;re Madeleine, je suis dans une situation horrible;
+follement, par
+chagrin, je me suis jet&eacute; dans une liaison honteuse, et plus
+follement
+encore je me suis laiss&eacute; entra&icirc;n&eacute; &agrave; un
+mariage, qui, pour &ecirc;tre nul
+l&eacute;galement, n'en fera pas moins le d&eacute;sespoir de ma vie.
+Cette liaison,
+je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a
+pouss&eacute; &agrave;
+cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de
+me
+cacher en Am&eacute;rique. Seulement, il faut que tu saches que je suis
+sans
+ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas
+emprunter. Or, m'en aller en Am&eacute;rique sans rien, c'est m'exposer
+&agrave;
+mourir de faim. Veux-tu m'aider &agrave; aller en Am&eacute;rique, et
+&agrave; y gagner ma
+vie en me pr&ecirc;tant l'argent n&eacute;cessaire &agrave; cela? Cela
+est &eacute;trange, n'est-ce
+pas, que moi, h&eacute;ritier de la maison Haupois-Daguillon,
+j'emprunte
+quelques milliers de francs &agrave; une pauvre fille comme toi; enfin,
+c'est
+ainsi; ta pauvret&eacute; te permet elle de me pr&ecirc;ter; de me
+donner ce que je
+demande &agrave; ton amiti&eacute;, &agrave; notre parent&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider
+&agrave;
+partir.</p>
+<p>&#8212;Il faut que je parte, cependant.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi partir si tu sens, si tu es s&ucirc;r que cette rupture
+est
+irr&eacute;vocable?</p>
+<p>&#8212;Parce que ...&#8212;il h&eacute;sita assez longtemps,&#8212;parce que, quand je
+me suis
+jet&eacute; dans cette liaison, &ccedil;a &eacute;t&eacute; pour
+oublier une personne que ...
+j'avais aim&eacute;e; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que
+j'ai revu
+cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais
+plus que je ne l'avais aim&eacute;e. Mais cette personne ne peut
+m'aimer; et le
+p&ucirc;t-elle, je ne puis pas lui demander d'&ecirc;tre ma femme, car
+elle n'a pas
+de fortune et mes parents ne consentiraient jamais &agrave;
+l'accueillir comme
+leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une
+seconde fois sans le consentement de mon p&egrave;re et de ma
+m&egrave;re; et tu
+comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.</p>
+<p>&#8212;Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?</p>
+<p>&#8212;Je ne pourrais pas l'avoir.</p>
+<p>&#8212;Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?</p>
+<p>&#8212;Madeleine!...</p>
+<p>&#8212;Si je te disais que ton p&egrave;re et ta m&egrave;re m'ont
+demand&eacute; d'&ecirc;tre ta
+femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant
+que
+celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h3>IX</h3>
+<br />
+<p>Ils all&egrave;rent jusqu'au s&eacute;maphore de Berni&egrave;res,
+et tous deux, &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un
+de l'autre, Madeleine lisant ce que L&eacute;on &eacute;crivait,
+L&eacute;on lisant ce
+qu'&eacute;crivait Madeleine, ils r&eacute;dig&egrave;rent leurs
+d&eacute;p&ecirc;ches:</p>
+<div class="blkquot">
+<p style="margin-left: 40px;">&laquo;Cher oncle,</p>
+<p>&laquo;Tuez le veau gras; invitez pour d&icirc;ner demain M.
+Byasson, et faites
+mettre le couvert de L&eacute;on ainsi que celui de votre fille.</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;MADELEINE.&raquo;</p>
+<p style="margin-left: 40px;">&laquo;Ch&egrave;re m&egrave;re,</p>
+<p>&laquo;Je te prie de vouloir bien faire pr&eacute;parer mon ancien
+appartement pour
+recevoir Madeleine; quant &agrave; moi, je demande &agrave; te
+remplacer rue Royale et
+&agrave; r&eacute;parer le temps perdu,</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;L&Eacute;ON.&raquo;</p>
+</div>
+<p>Lorsque le lendemain soir ils arriv&egrave;rent rue de Rivoli, ils
+trouv&egrave;rent
+l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entr&eacute;e de
+l'appartement de M. et de madame Haupois &eacute;taient grandes
+ouvertes, et
+dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravat&eacute; de
+blanc,
+gant&eacute;, pr&ecirc;t &agrave; annoncer les invit&eacute;s comme en
+un jour de grande f&ecirc;te.</p>
+<p>Et quelle plus grande f&ecirc;te pouvait-il y avoir, pour ce
+p&egrave;re et cette
+m&egrave;re si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant
+prodigue &agrave;
+la maison paternelle!</p>
+<p>Madeleine avait voulu prendre le bras de L&eacute;on, mais il ne
+s'&eacute;tait pas
+pr&ecirc;t&eacute; &agrave; cet arrangement.</p>
+<p>&#8212;Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens &agrave; ce qu'il
+soit bien
+marqu&eacute; que c'est toi qui me ram&egrave;nes.</p>
+<p>Mais ni le p&egrave;re ni la m&egrave;re n'&eacute;taient en
+&eacute;tat de faire cette remarque:
+dans leur &eacute;lan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson
+seul
+l'observa:</p>
+<p>&#8212;C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous
+il
+ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est &agrave; vous seule
+qu'est
+d&ucirc; ce miracle.</p>
+<p>La d&eacute;p&ecirc;che de Madeleine avait &eacute;t&eacute;
+ex&eacute;cut&eacute;e &agrave; la lettre par madame
+Haupois-Daguillon: &laquo;Elle avait tu&eacute; le veau gras,&raquo; et
+jamais d&icirc;ner plus
+splendide et plus, exquis en m&ecirc;me temps n'avait &eacute;t&eacute;
+servi chez elle; ce
+fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:</p>
+<p>&#8212;Il ne faut pas &ecirc;tre trop heureux pour bien manger, dit-il;
+nous
+manquons de recueillement pour appr&eacute;cier ce merveilleux
+d&icirc;ner.</p>
+<p>Madeleine et L&eacute;on croyaient passer la soir&eacute;e dans une
+&eacute;troite intimit&eacute;,
+mais &agrave; neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon,
+annon&ccedil;a M. Le
+Genest de la Crochardi&egrave;re, le notaire de la famille.</p>
+<p>Que venait-il faire?</p>
+<p>M. Haupois-Daguillon se chargea de r&eacute;pondre &agrave; cette
+question que L&eacute;on
+s'&eacute;tait pos&eacute;e: il le fit avec une dignit&eacute;
+temp&eacute;r&eacute;e par l'&eacute;motion.</p>
+<p>&#8212;Comme tu nous as fait part de ton d&eacute;sir de rentrer dans
+notre maison,
+dit-il, nous avons pens&eacute;, ta m&egrave;re et moi, que ce ne
+pouvait pas &ecirc;tre
+dans les m&ecirc;mes conditions qu'autrefois; nous avons donc
+pri&eacute; M. le
+Genest de dresser un projet d'acte de soci&eacute;t&eacute; dont il va
+te donner
+lecture et que nous r&eacute;aliserons quand tu auras &eacute;t&eacute;
+relev&eacute; de ton conseil
+judiciaire. Notre Soci&eacute;t&eacute; est form&eacute;e pour cinq
+ann&eacute;es; elle te reconna&icirc;t
+une part de propri&eacute;t&eacute; &eacute;gale &agrave; la notre; la
+raison sociale sera:
+Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid
+sera, si tu le veux bien, confi&eacute;e &agrave; Saffroy.</p>
+<p>Ces derniers mots s'adress&egrave;rent &agrave; Madeleine autant
+qu'&agrave; L&eacute;on.</p>
+<p>La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le
+Genest de la Crochardi&egrave;re, homme discret et prolixe,-presque
+aussi
+prolixe en ses discours qu'en son nom,-occup&egrave;rent tout le reste
+de la
+soir&eacute;e.</p>
+<p>L&eacute;on voulut conduire Madeleine jusqu'&agrave; la porte de son
+ancien
+appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi
+reconduire Byasson, car il avait &agrave; entretenir celui-ci d'une
+affaire
+d&eacute;licate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant
+ses
+parents.</p>
+<p>&#8212;Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans
+l'associ&eacute; de la
+maison Haupois-Daguillon pour lui pr&ecirc;ter trois cent mille francs?</p>
+<p>&#8212;Je te pr&eacute;viens que si tu veux employer cet argent &agrave;
+payer le d&eacute;dit de
+Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton
+p&egrave;re
+prend ce d&eacute;dit &agrave; sa charge et qu'il traitera avec
+Sciazziga. Quant &agrave;
+l'engagement que Madeleine a sign&eacute; &agrave; l'Op&eacute;ra, il
+sera expir&eacute; avant que
+vous puissiez vous marier.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a
+vendu
+son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.</p>
+<p>&#8212;On pr&eacute;tend, au contraire, qu'elle lui a donn&eacute; un gros
+b&eacute;n&eacute;fice.</p>
+<p>&#8212;Ceci est affaire d'appr&eacute;ciation: de plus elle m'a
+pr&ecirc;t&eacute; diverses
+sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnit&eacute; que je lui
+dois
+valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car
+je
+ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai oblig&eacute; de
+m'adresser
+&agrave; mes parents, et cela me co&ucirc;tera beaucoup; je ne voudrais
+pas mettre
+cette nouvelle d&eacute;pense &agrave; leur charge, je voudrais, au
+contraire,
+l'acquitter avec mes premiers b&eacute;n&eacute;fices.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! je te les pr&ecirc;terai, mais &agrave; une condition qui
+est que je ne
+les verserai &agrave; Cara que le jour de ton mariage; et d&egrave;s
+demain j'irai
+r&eacute;gler cette affaire avec elle.</p>
+<p>Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut
+re&ccedil;u
+avec empressement.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est L&eacute;on? demanda-t-elle avec
+anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il
+devient l'associ&eacute;: cette association est consentie en vue de son
+prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se
+c&eacute;l&eacute;brera quand la
+nullit&eacute; du v&ocirc;tre aura &eacute;t&eacute; prononc&eacute;e
+par la cour de Rome.</p>
+<p>Cara ne broncha pas.</p>
+<p>&#8212;Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que
+c'est
+parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas
+l'emp&ecirc;cher:
+L&eacute;on aime sa cousine, et rien ne gu&eacute;rit mieux un ancien
+amour qu'un
+nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez
+cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie
+d'engager une lutte qui, pour n'&ecirc;tre pas dangereuse, n'en serait
+pas
+moins aga&ccedil;ante, je vous offre trois cent mille francs que je
+prends
+l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici
+l&agrave; vous nous laissez en paix.</p>
+<p>&#8212;Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la
+validit&eacute; de
+mon mariage?</p>
+<p>&#8212;Rien; nous sommes s&ucirc;rs d'obtenir la nullit&eacute; que nous
+demandons, nous
+ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs
+c'est une belle somme et qui repr&eacute;sente largement les sacrifices
+que
+vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.</p>
+<p>Elle p&acirc;lit et ses l&egrave;vres se d&eacute;color&egrave;rent;
+mais elle se raidit et, par un
+effort de volont&eacute;, elle parvint &agrave; amener un sourire sur
+ses l&egrave;vres
+fr&eacute;missantes:</p>
+<p>&#8212;Vous aviez voulu m'&eacute;trangler comme une b&ecirc;te
+malfaisante, dit-elle,
+vous r&eacute;alisez aujourd'hui votre d&eacute;sir.</p>
+<p>&#8212;Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les
+chiffons de papier qui les enveloppent.</p>
+<p>Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute
+la
+force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait
+pas reconqu&eacute;rir L&eacute;on en perdant Madeleine, ce qui
+&eacute;tait sa seule chance
+de succ&egrave;s; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas
+l'aider;
+d'ailleurs, apr&egrave;s un moment de d&eacute;pit, il s'&eacute;tait
+r&eacute;sign&eacute; &agrave; toucher ses
+deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment
+pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre
+regret
+&laquo;<i>qu&eacute; d&eacute;</i> voir <i>oune</i> grande artiste
+finir mis&eacute;rablement dans <i>oune
+mariaze bourzeois</i>.&raquo;</p>
+<p>Battue de ce c&ocirc;t&eacute;, Cara, qui ne voulait pas exposer ses
+trois cent mille
+francs, n'eut plus d'esp&eacute;rance que dans la validit&eacute; de
+son mariage, car
+il &eacute;tait bien certain que si la famille Haupois-Daguillon
+croyait ne pas
+pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullit&eacute; de ce mariage,
+elle lui
+payerait cher son acquiescement &agrave; la demande en nullit&eacute;:
+c'&eacute;tait une
+derni&egrave;re carte &agrave; jouer, et il fallait la jouer
+s&eacute;rieusement;
+malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.</p>
+<p>Malgr&eacute; l'apparente confiance de Byasson, il n'&eacute;tait
+pas du tout prouv&eacute;
+que Rome pronon&ccedil;&acirc;t jamais cette nullit&eacute;.</p>
+<p>M. et madame Haupois s'&eacute;taient adress&eacute;s &agrave; un
+personnage influent,
+disait-on, et qui d&eacute;j&agrave; avait fait prononcer la
+nullit&eacute; d'un mariage
+conclu entre un banquier allemand et une Fran&ccedil;aise; mais ce
+personnage,
+tout en se faisant donner de l'argent, n'avan&ccedil;ait &agrave; rien,
+et r&eacute;pondait
+toujours que l'affaire &eacute;tait grave, qu'il fallait attendre, etc.</p>
+<p>Impatient&eacute;e d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de
+Rome, et,
+se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'&eacute;loquence
+d'une
+m&egrave;re comment son fils avait &eacute;t&eacute; mari&eacute;. Elle
+obtint alors qu'une enqu&ecirc;te
+serait ouverte &agrave; l'archev&ecirc;ch&eacute; de Paris,
+conform&eacute;ment &agrave; la bulle de
+Benoit XIV (<i>Dei miseratione</i>) et que le r&eacute;sultat en serait
+transmis &agrave;
+la sacr&eacute;e congr&eacute;gation du concile qui examinerait la
+validit&eacute; de ce
+mariage.</p>
+<p>Ce fut devant ce tribunal de l'officialit&eacute; dioc&eacute;saine
+que comparurent
+L&eacute;on et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui
+avaient eu
+connaissance des faits se rapportant &agrave; ce mariage; malgr&eacute;
+l'habilet&eacute; de
+sa d&eacute;fense, Cara fut convaincue de n'avoir &eacute;t&eacute; en
+Am&eacute;rique que pour
+&eacute;luder la loi canonique et d'avoir tromp&eacute; l'abb&eacute;
+O'Connor. Comme il
+fallait innocenter celui-ci de la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; avec
+laquelle il avait
+c&eacute;l&eacute;br&eacute; ce mariage, elle fut charg&eacute;e de
+toute la responsabilit&eacute;, et la
+nullit&eacute; fut prononc&eacute;e.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t les publications l&eacute;gales furent faites
+&agrave; Noiseau et &agrave; Paris, et
+tout se pr&eacute;para pour le mariage de L&eacute;on et de Madeleine.</p>
+<p>Bien que Cara e&ucirc;t paru subir les conditions qui lui avaient
+&eacute;t&eacute; impos&eacute;es
+par Byasson, celui n'&eacute;tait pas sans crainte pour le jour de la
+c&eacute;r&eacute;monie. Comment l'emp&ecirc;cher d'entrer &agrave;
+l'&eacute;glise, et au pied de l'autel
+de se jeter entre L&eacute;on et Madeleine.</p>
+<p>Elle &eacute;tait parfaitement capable de jouer cette sc&egrave;ne
+m&eacute;lodramatique, et
+le souvenir de son discours devant le tribunal lors du proc&egrave;s
+engag&eacute; &agrave;
+propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines
+circonstances elle pouvait tr&egrave;s-bien pr&eacute;f&eacute;rer la
+vengeance &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+<p>La peur de ce scandale d&eacute;termina Byasson &agrave; aller voir
+l'ami qu'il avait
+&agrave; la pr&eacute;fecture de police, de sorte que l'on remarqua
+pendant la
+c&eacute;r&eacute;monie &agrave; l'&eacute;glise et &agrave; la mairie,
+plusieurs invit&eacute;s &agrave; l'air martial,
+paraissant assez mal &agrave; l'aise dans leurs gants et que personne
+ne
+connaissait.</p>
+<p>Rien ne troubla cette double c&eacute;r&eacute;monie, ni le
+d&icirc;ner, ni le bal qui eut
+lieu sous une tente dress&eacute;e dans la cour d'honneur du
+ch&acirc;teau de
+Noiseau.</p>
+<p>De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua &agrave; cette
+soir&eacute;e; il
+quitta Noiseau apr&egrave;s le d&icirc;ner, et &agrave; dix heures, il
+arrivait rue Auber,
+portant dans ses poches trois cent mille francs.</p>
+<p>Cara l'attendait; elle re&ccedil;ut les billets et les compta avec
+un calme
+parfait:</p>
+<p>&#8212;Maintenant, dit-elle, nous avons une derni&egrave;re affaire
+&agrave; traiter:
+combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont
+de
+L&eacute;on, tr&egrave;s-tendres, quelquefois passionn&eacute;es,
+d'autres fois l&eacute;g&egrave;res, et
+si j'en envoie une chaque jour &agrave; madame Haupois jeune, je crois
+que
+celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.</p>
+<p>Byasson resta un moment embarrass&eacute;, puis il allongea la main
+vers le
+paquet de lettres:</p>
+<p>&#8212;Vous permettez? dit-il.</p>
+<p>&#8212;Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.</p>
+<p>&#8212;Non, merci, je ne tiens pas &agrave; entendre, il me suffit de voir.</p>
+<p>Et il feuilleta les lettres qui &eacute;talent rang&eacute;es
+d&eacute;pli&eacute;es les unes
+par-dessus les autres:</p>
+<p>&#8212;Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il apr&egrave;s son
+examen, cela
+leur &ocirc;te pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si
+elles
+portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont
+en cet &eacute;tat, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez
+&agrave; madame
+Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous
+avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'&eacute;criture de son
+mari.
+D&eacute;sol&eacute; de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais
+j'esp&egrave;re que celle
+des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve
+de L&eacute;on, comme vous en manifestiez le d&eacute;sir autrefois.</p>
+<p>Ces trois cent mille francs ne suffirent pas &agrave; cela
+cependant, car deux
+ans apr&egrave;s, le lendemain du bapt&ecirc;me de son second
+petit-fils, M.
+Haupois-Daguillon re&ccedil;ut la lettre suivante, qui lui apprit que
+Cara
+&eacute;tait dans une f&acirc;cheuse situation:</p>
+<p>&laquo;Monsieur,</p>
+<p>&laquo;Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres,
+ce sont
+celles que votre fils m'&eacute;crivit, et c'est tout ce qui me reste
+de lui.</p>
+<p>&laquo;Je vous les remets ne voulant pas m'adresser &agrave; lui
+pour me secourir
+dans la position d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e o&ugrave; je me
+trouve: je vais &ecirc;tre expuls&eacute;e de
+mon logement et mon pauvre mobilier va &ecirc;tre vendu si jeudi je ne
+paye
+pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille
+francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue
+Drouot.</p>
+<p>&laquo;Veuillez agr&eacute;er; monsieur, l'assurance des sentiments
+de respect d'une
+femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne
+sera plus pour tous que</p>
+<p>&laquo;CARA&raquo;.</p>
+<h4>FIN</h4>
+<hr style="width: 65%;" />
+<br />
+<p style="font-weight: bold;">NOTE:</p>
+<a name="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1">[1]</a>
+<div class="note">
+<p> Voir la <i>Fille de la Com&eacute;dienne</i>.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA ***
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
diff --git a/old/13027.txt b/old/13027.txt
new file mode 100644
index 0000000..ca2f91e
--- /dev/null
+++ b/old/13027.txt
@@ -0,0 +1,13913 @@
+The Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cara
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: July 26, 2004 [EBook #13027]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Wilelmina Malliere and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+CARA
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+E.D.
+
+PARIS
+
+E. DENTU, EDITEUR
+
+_Libraire de la Societe des Gens de Lettres_
+
+PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLEANS
+
+1878
+
+
+
+
+Dedie
+
+A FERDINAND FABRE
+
+Son ami
+
+H.M.
+
+
+
+
+CARA
+
+PREMIERE PARTIE
+
+HAUPOIS-DAGUILLON (Ch. P.), ** _orfevre fournisseur des cours
+d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grece_, rue Royale, maisons a
+Londres Regent street, et a Madrid, calle de la Montera.--(0)
+1802-6-19-23-27-31-44-40.--(P.M.) Londres, 1851.--(A) New-York,
+1853.--Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867.
+
+C'est ainsi que se trouve designee dans le _Bottin_ une maison
+d'orfevrerie qui, par son anciennete,--pres d'un siecle
+d'existence,--par ses succes artistiques,--(0)(A) medailles d'or et
+d'argent a toutes les grandes expositions de la France et de
+l'etranger,--par sa solidite financiere, par son honorabilite, est une
+des gloires de l'industrie parisienne.
+
+Jusqu'en 1840, elle avait ete connue sous le seul nom de Daguillon; mais
+a cette epoque l'heritier unique de cette vieille maison etait une
+fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajoute le nom de son mari a
+celui de ses peres: Haupois-Daguillon.
+
+Ce Haupois (Ch. P.) etait un Normand de Rouen venu, dans une heure
+d'enthousiasme juvenile, de sa province a Paris pour etre statuaire,
+mais qui, apres quelques annees d'experience, avait, en esprit avise
+qu'il etait, pratique et industrieux, abandonne l'art pour le commerce.
+
+Il n'eut tres-probablement ete qu'un mediocre sculpteur, il etait devenu
+un excellent orfevre, et sous sa direction, qui reunissait dans une
+juste mesure l'inspiration de l'artiste a l'intuition et a la prudence
+du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un developpement qui
+aurait bien etonne le premier des Daguillon si, revenant au monde, il
+avait pu voir, a partir de 1850, la chiffre des inventaires de ses
+heritiers.
+
+Il est vrai que dans cette direction il avait ete puissamment aide par
+sa femme, personne de tete, intelligente, courageuse, resolue, apre au
+gain, dure a la fatigue, en un mot, une de ces femmes de commerce qu'il
+n'etait pas rare de rencontrer il y a quelques annees dans la
+bourgeoisie parisienne, assises a leur comptoir ou derriere le grillage
+de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant
+dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir.
+
+En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point eu
+pour but de quitter au plus vite les affaires, apres fortune faite, pour
+vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, l'heritiere
+des Daguillon l'eut pu, et meme tres-largement, a l'epoque a laquelle
+elle s'etait mariee. Pour cela elle n'aurait eu qu'a vendre sa maison de
+commerce. Mais l'inaction n'etait point son fait, pas plus que les
+loisirs d'une existence mondaine n'etaient pour lui plaire. C'etait
+l'action au contraire qu'il lui fallait, c'etait le travail qu'elle
+aimait, et ce qui la passionnait c'etaient les affaires, c'etait le
+commerce pour les emotions et les orgueilleuses satisfactions qu'ils
+donnent avec le succes.
+
+Il etait venu ce succes, grand, complet, superbe, et a mesure qu'etaient
+arrivees les medailles et les decorations, a mesure qu'avait grossi le
+chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses etaient venues
+aussi, de sorte que d'annees en annees le mari et la femme, avaient ete
+de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'etait tout dire.
+
+Deux enfants etaient nes de leur mariage, une fille, l'ainee, et, par
+une grace vraiment providentielle, un fils qui continuerait la dynastie
+des Daguillon.
+
+Mais les reves ou les projets des parents ne s'accordent pas toujours
+avec la realite. Bien que ce fils eut ete eleve en vue de diriger un
+jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il
+n'avait montre aucune disposition a realiser les esperances de ses
+parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune
+influence, aucun mirage sur lui.
+
+Cette froideur s'etait manifestee des son enfance; et alors qu'il
+suivait les cours du lycee Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou pendant
+les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait
+jamais vu prendre interet a ce qui se faisait ni a ce qui se disait
+autour de lui. Combien etait sensible la difference entre la mere et le
+fils, car les distractions les plus agreables de son enfance, c'etait
+dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouvees, ecoutant,
+regardant curieusement les clients, admirant les pieces d'orfevrerie
+exposees dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du monde
+lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui
+n'etaient pas terminees bien entendu) pour jouer a la marchande avec ses
+camarades.
+
+Mais etait-il sage de s'inquieter de l'apathie d'un enfant? plus tard la
+raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait
+assurement pas insensible aux avantages que sa naissance lui donnait.
+
+L'age seul etait venu, et lorsque, ses etudes finies, Leon etait entre
+dans la maison paternelle, il avait garde son apathie et son
+indifference, restant de glace pour les joies commerciales, insensible
+aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires.
+
+Sans doute il n'avait pas nettement declare qu'il ne voulait point etre
+commercant, car il n'etait point dans son caractere de proceder par des
+affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des
+discussions, aimant tendrement son pere et sa mere, enfin etant habitue
+depuis son enfance a entendre les esperances de ses parents, il ne
+s'etait pas senti le courage de dire franchement que la gloire d'etre un
+Daguillon ne l'eblouissait pas, et qu'il ne sentait pas la vocation
+necessaire pour remplir convenablement ce role.
+
+Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laisse entendre, sinon en
+paroles, au moins en actions, par ses manieres d'etre avec les clients,
+avec les employes, les ouvriers, avec tous et dans toutes les
+circonstances.
+
+Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exige de leur fils le zele et
+l'exactitude d'un commis ou d'un associe, ils auraient pu s'expliquer
+son apathie et son indifference par la paresse; mais cette explication
+n'etait malheureusement pas possible.
+
+Leon n'etait pas paresseux; collegien, il avait figure parmi les
+laureats du grand concours; eleve de l'Ecole de droit, il avait passe
+tous ses examens regulierement et avec de bonnes notes; enfin, dans
+l'atelier ou il avait appris le dessin, il avait acquis une habilete et
+une surete de main qu'une longue application peut seule donner.
+
+Et puis, d'autre part, ce n'etait pas du zele, ce n'etait meme pas du
+travail qu'ils lui demandaient. Le jour ou ils l'avaient fait entrer
+dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: "Tu travailleras depuis
+sept heures et demie du matin jusqu'a neuf heures du soir, et tu
+emploieras ton temps sans perdre une minute." Loin de la. Car ce jour
+meme ils lui avaient offert un appartement de garcon luxueusement
+amenage, avec deux chevaux dans l'ecurie, un pour la selle, l'autre pour
+l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un
+pareil cadeau, qui lui permettait de mener desormais l'existence d'un
+riche fils de famille, n'etait pas compatible avec de rigoureuses
+exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans
+l'esprit du pere ni dans celui de la mere. Qu'il s'amusat. Qu'il prit
+dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait a l'heritier
+de leur maison, cela etait parfait; ils en seraient heureux; mais par
+contre cela n'empechait pas (au moins ils le croyaient) qu'il
+s'interessat aux affaires de cette maison, qui en realite serait un
+jour, qui etait deja la sienne.
+
+C'etait la seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils esperaient, ce
+qu'ils exigeaient de lui.
+
+Cependant si peu que cela fut, ils ne l'obtinrent pas.
+
+A quoi pouvait tenir son indifference, d'ou venait-elle?
+
+Ce furent les questions qu'ils agiterent avec leurs amis et
+particulierement avec le plus intime, un commercant nomme Byasson, mais
+sans leur trouver une reponse satisfaisante, chacun ayant un avis
+different.
+
+Ils s'arreterent donc a cette idee, que les choses changeraient si,
+comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait a Leon un role plus
+important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de
+responsabilite, et pour en arriver a cela, ils deciderent de s'eloigner
+de Paris pendant quelque temps.
+
+Depuis plusieurs annees, les medecins conseillaient a M. Haupois d'aller
+faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Herault. Il avait toujours
+resiste aux medecins. Il ceda. La femme accompagna le mari.
+
+Leon, reste seul maitre de la maison, serait bien force de prendre
+l'habitude de diriger tout et de commander a tous; meme aux vieux
+employes, qui jusqu'a ce jour l'avaient traite un peu en petit garcon.
+
+Cependant il ne dirigea rien et ne commanda a personne, ni aux jeunes ni
+aux vieux employes.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le depart de son pere et de sa mere lui avait impose une obligation
+qu'il avait du accepter, si desagreable qu'elle fut: c'etait
+d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue
+Royale.
+
+Lorsque le dernier des Daguillon, qui etait le pere de madame Haupois,
+avait quitte le quartier du Louvre, ou sa maison avait ete fondee, pour
+la transferer rue Royale, il avait installe son appartement a cote de
+ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois,
+les affaires de la maison s'etaient developpees et avaient atteint leur
+apogee, il avait fallu prendre cet appartement pour le transformer en
+salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'a ce jour
+avait servi a l'habitation particuliere on n'avait conserve qu'une
+chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait du louer un
+appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue
+Saint-Florentin. C'etait la que les enfants avaient grandi, en bon air,
+au soleil, les yeux egayes par la verdure des Tuileries. Mais cet
+appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait guere
+habite, car obligee de rester rue Royale, ou l'oeil du maitre etait
+necessaire, elle avait conserve sa chambre aupres de ses magasins, la
+premiere levee, la derniere couchee, ne vivant de la vie de famille que
+le dimanche seulement.
+
+Tant que durerait l'absence de ses parents, Leon devait habiter cette
+chambre, remplacer ainsi sa mere, et comme elle faire bonne garde sur
+toutes choses.
+
+Mais pour coucher rue Royale Leon ne s'etait pas trouve oblige a
+s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli
+le role de gardien, voila tout, et encore en dormant sur les deux
+oreilles.
+
+Pour le reste, il avait laisse les choses suivre leur cours, et quand le
+vieux caissier, le venerable Savourdin, bonhomme a lunettes d'or et a
+cravate blanche le priait chaque soir de verifier la caisse, il
+s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance veritablement
+inexplicable. Quelle difference entre la mere et le fils! et le bonhomme
+Savourdin, qui avait des lettres, s'ecriait de temps en temps: _O
+tempora, o mores!_ en se demandant avec angoisse a quels abimes courait
+la societe.
+
+Il y avait deja douze jours que M. et madame Haupois-Daguillon etaient
+partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le
+courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva
+une lettre adressee a M. Leon Haupois, avec la mention "personnelle et
+pressee" ecrite au haut de sa large enveloppe.
+
+Aussitot il appela un garcon de bureau:
+
+--Portez cette lettre a M. Leon.
+
+--M. Leon n'est pas leve.
+
+--Eh bien, remettez-la a son domestique en lui faisant remarquer qu'elle
+est pressee.
+
+--Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui d'eveiller
+son maitre.
+
+--Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les epaules
+par un geste de pitie, que ce n'est pas une lettre d'affaires;
+l'ecriture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, l'oncle de
+M. Leon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village aupres duquel
+M. l'avocat general habite ordinairement avec sa fille pendant les
+vacances pour prendre les bains. Cela decidera sans doute Joseph, ou
+comme vous dites "M. Joseph", a reveiller son maitre.
+
+Le garcon de bureau prit la lettre et, secouant la tete en homme bien
+convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin
+et alla frapper a une petite porte batarde,--celle de la cuisine,--qui
+ouvrait directement sur l'escalier.
+
+Une voix lui ayant repondu de l'interieur, il entra: deux hommes se
+trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu,
+evidemment un commissionnaire, etait en train de cirer des bottines;
+l'autre, en gilet a manches, assis sur deux chaises, les pieds en l'air,
+etait occupe a lire le journal.
+
+--Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture.
+
+--Moi-meme, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous apporter une
+lettre pour M. Leon.
+
+--Monsieur n'est pas eveille.
+
+Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le
+mouvement de son bras droit:
+
+--Frottez donc, pere Manhac; vous avez deja batte les vetements tout a
+l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est pas
+monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent.
+
+Puis se tournant vers le garcon de bureau:
+
+--Ma parole d'honneur, c'est agacant de ne pouvoir pas avoir une minute
+de tranquillite; si vous vous relachez de votre surveillance, rien ne va
+plus.
+
+Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le pere Manhac avait
+acheve de cirer les bottines; les ayant posees delicatement sur une
+table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les
+observations que de les affronter.
+
+--Ne portez-vous pas ma lettre a M. Leon? demanda le garcon de bureau.
+
+--Non, bien sur.
+
+--Ce n'est pas une lettre d'affaires.
+
+--Quand meme ce serait une lettre d'amour, je ne le reveillerais pas.
+
+--C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu
+l'ecriture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat general de
+Rouen, l'oncle de M. Leon; ce qui est assez etonnant, car les deux
+freres ne se voient plus; mais ils veulent peut-etre se reconcilier; M.
+Armand Haupois a une fille tres jolie, mademoiselle Madeleine, que M.
+Leon aimait beaucoup.
+
+--Elle n'a pas le sou, votre fille tres-jolie; cela m'est donc bien egal
+que M. Leon l'ait aimee, car l'heritier de la maison Haupois-Daguillon
+n'epousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce cote, les
+parents feront bonne garde, ils ont d'autres idees, que je partage
+d'ailleurs jusqu'a un certain point.
+
+--Oh! alors....
+
+--Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi aurait
+accepte M. Leon Haupois si j'avais admis la probabilite, la possibilite
+d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un garcon
+qui mene la vie de garcon; c'est une regle de conduite. Voila pourquoi
+je suis entre chez M. Leon; c'etait un fils de bourgeois enrichi et je
+m'etais imagine qu'il irait bien: mais il m'a trompe.
+
+--Il ne va donc pas?
+
+Joseph haussa les epaules.
+
+--Pas de femmes, hein? insista le garcon de bureau en clignant de
+l'oeil.
+
+--Mon cher, les hommes ne sont pas ruines par les femmes, ils le sont
+par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette
+influence decisive qui conduit aux folies.
+
+--Eh bien, vous m'etonnez, car, a l'epoque ou M. Leon n'etait encore que
+collegien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il venait
+souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau,
+et, tout le temps qu'ils etaient la, ils restaient le nez ecrase contre
+les vitres a regarder le defile des voitures qui vont au Bois ou qui en
+reviennent, et qui naturellement passent sous nos fenetres. De ma place
+je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes a la
+mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles etaient, et,
+en les ecoutant, je me disais a part moi: "Il faudra voir plus tard, ca
+promet." Je suis joliment surpris de m'etre trompe. En tout cas, si j'ai
+raisonne faux, pour le fils, j'ai tombe juste pour la fille.
+
+--Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes?
+
+--Quelle betise! Comme son frere, mademoiselle Camille restait aussi le
+nez colle contre les vitres, mais le defile qu'elle regardait, c'etait
+celui des gens titres. Tout ce qui avait un nom dans le grand monde
+parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-la qui
+l'interessaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur le bout
+du doigt leur parente; elle annoncait leur mariage, et alors comme pour
+le frere je me disais: "Il faudra voir;" j'ai vu; elle a epouse un
+noble.
+
+--Baronne Valentin, la belle affaire en verite.
+
+--Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui
+finir a la fabrique une garniture de boutons en or pour un de ses
+paletots, avec sa couronne de baronne gravee sur chaque bouton; c'est
+tres-joli.
+
+--Ridicule de parvenu, mon cher, voila tout; on fait porter ses armes
+par ses valets, on ne les porte pas soi-meme.
+
+Un coup de sonnette interrompit cette conversation.
+
+
+
+
+III
+
+
+Lorsque Joseph entra dans la chambre de son maitre, celui-ci etait
+debout, le dos appuye contre un des chambranles de la fenetre, occupe a
+allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit retroussees, le
+col rejete de chaque cote de la poitrine, les cheveux ebouriffes, il
+apparaissait, dans le cadre lumineux de la fenetre, comme un grand et
+beau garcon, au torse vigoureux, avec une tete aux traits reguliers,
+harmonieux, aux yeux doux, a la physionomie ouverte et bienveillante.
+
+--Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: "Personnelle et
+pressee."
+
+--Donnez, dit-il nonchalamment.
+
+Mais aussitot qu'il eut jete les yeux sur l'adresse, l'interet remplaca
+l'indifference.
+
+--Vite une voiture, s'ecria-t-il en jetant cette lettre sur la table, un
+cheval qui marche bien; courez.
+
+Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son maitre le rappela:
+
+--Savez-vous a quelle heure part l'express pour Caen?
+
+--A neuf heures.
+
+--Quelle heure est-il presentement?
+
+--Huit heures quarante.
+
+--Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera a la
+porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac a main du linge
+pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous hatant de maniere a me
+remettre ce sac.
+
+Tout en donnant ces ordres d'une voix precipitee, il s'etait mis a sa
+toilette; en quelques minutes il fut habille et pret a partir.
+
+Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et se
+dirigea vers la caisse:
+
+--Savourdin, je pars.
+
+--C'est impossible. J'ai des signatures a vous demander.
+
+--Vous vous arrangerez pour vous en passer.
+
+Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste desespere,
+mais Leon lui avait deja tourne le dos.
+
+--Monsieur Leon, cria le bonhomme, monsieur Leon, je vous en prie, au
+nom du ciel....
+
+Mais Leon avait gagne le vestibule et descendait l'escalier.
+
+Au moment ou il franchissait la porte cochere, une voiture, avec Joseph
+dedans, s'arretait devant le trottoir.
+
+--A la gare Saint-Lazare! dit Leon, montant brusquement dans la voiture,
+et aussi vite que vous pourrez!
+
+Le cheval, enleve par un vigoureux coup de fouet, partit au grand trot;
+aussitot Leon voulut reprendre la lecture de la lettre, dont les
+premieres lignes l'avaient si profondement bouleverse.
+
+Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui separe
+la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de
+la gare, il n'avait pas encore tourne le premier feuillet; l'horloge
+allait sonner neuf heures.
+
+Il etait temps: on ferma derriere lui le guichet de distribution des
+billets.
+
+Ce fut seulement quand il se trouva installe dans son wagon, ou il etait
+seul, qu'il reprit sa lecture, non au point ou il l'avait interrompue,
+mais a la premiere ligne:
+
+"Mon cher Leon,
+
+"Ma depeche telegraphique d'hier, par laquelle je te demandais si tu
+serais a Paris libre de toute occupation pendant la fin de la semaine, a
+du te surprendre jusqu'a un certain point.
+
+"En voici l'explication:
+
+"Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher neveu,
+qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il
+fallait donc que je fusse certain qu'aussitot prevenu tu pourrais
+accourir pres d'elle.
+
+"Cette certitude, ta reponse me la donne, et, comme d'avance je suis sur
+de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma resolution.
+
+"Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Nes de parents pauvres,
+ton pere et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis que ton
+pere, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la carriere
+commerciale au lieu d'etre artiste, comme il l'avait tout d'abord
+souhaite, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, tandis que
+ton pere epousait une femme riche qui lui apportait des millions, j'en
+epousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une cinquantaine
+de mille francs.
+
+"Cette dot avait ete placee dans une affaire industrielle; je ne
+changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de defaire ce
+qui avait ete fait par mon beau-pere, et d'un autre cote j'etais bien
+aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour
+que ma femme et ma fille n'eussent point trop a souffrir de la
+mediocrite de mon traitement de substitut.
+
+"C'est grace a ce revenu qu'apres avoir perdu ma femme au bout de quatre
+annees de mariage, je pus garder ma fille pres de moi, et qu'elle a ete
+elevee sous mes yeux, sur mon coeur.
+
+"En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de serieuses
+economies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans la maison
+paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche d'instruction,
+pour la peinture un peintre de merite, pour la musique des artistes de
+talent, cela coute cher, tres-cher, et en employant utilement ces
+economies, soit a former un capital, soit a constituer une assurance sur
+la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je
+serais arrive a lui constituer une dot moitie plus forte que celle que
+sa mere avait recue. Mais je n'ai point cru que c'etait la le meilleur.
+Plusieurs raisons d'ordre different me determinerent: j'aimais ma fille,
+et ce m'eut ete un profond chagrin de me separer d'elle; je n'etais pas
+partisan de l'education en commun pour les filles; jeune encore, je ne
+voulais pas m'exposer a la tentation de me remarier, ce qui eut pu
+arriver si je n'avais pas eu ma fille pres de moi; enfin je me disais
+que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le mariage,
+il en est cependant qui veulent une femme, et c'etait une femme que je
+voulais elever; toi qui connais Madeleine, ses qualites d'esprit et de
+coeur, tu sais si j'ai reussi.
+
+"Tu as passe quelques-unes de tes vacances avec nous; tu sais quelle
+etait notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers et notre
+etroite intimite dans le travail comme dans le plaisir; tu as assiste a
+nos soirees de lecture, a nos seances de musique, a nos reunions entre
+amis, je n'ai donc rien a te dire de tout cela; a le faire je
+m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux
+pas m'attendrir.
+
+"Cependant, en rappelant ainsi un passe que tu connais dans une certaine
+mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-etre, et qui a son
+importance: nos depenses depasserent chaque annee mes previsions et
+m'entrainerent dans des embarras d'argent qui furent les seuls tourments
+de ces annees si heureuses; mais ton pere me vint en aide, et, grace a
+son concours fraternel, je pus en sortir a mon honneur.
+
+"Malgre ces embarras d'argent causes le plus souvent par des besoins
+imprevus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, par une
+mauvaise administration, j'esperais pouvoir suivre jusqu'au bout le plan
+que je m'etais trace pour l'education de Madeleine, quand un incident
+desastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison dans
+laquelle notre capital etait place se trouva en mauvaises affaires, et
+de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds
+tout etait perdu. Sans economies, sans ressources autres que celles
+provenant de mon traitement, il m'etait difficile, pour ne pas dire
+impossible, de me procurer la somme necessaire pour cet apport. J'aurais
+pu, il est vrai, la demander a ton pere; mais j'en etais empeche par des
+raisons, a mes yeux decisives: ton pere m'ayant deja aide dans plusieurs
+circonstances, je ne pouvais m'adresser a lui sans augmenter les
+obligations que j'avais deja contractees a son egard dans des
+proportions qui n'etaient nullement en rapport avec ma situation
+financiere; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais donner;
+enfin, je ne voulais pas m'exposer a voir nos relations fraternelles
+genees par des questions d'argent, et meme a voir les liens d'amitie qui
+nous unissaient brises par ces questions. Mais ce que je n'avais pas
+voulu faire, un de nos cousins le fit a mon insu, et ton pere apprit les
+difficultes de ma situation; il vint a Rouen et voulut regler cette
+affaire d'apres certains principes de commerce qui n'etaient pas les
+miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos idees
+sont differentes sur presque tous les points; cette discussion
+s'envenima et se termina par une rupture complete, telle que nos
+relations ont ete brisees et que depuis ce jour nous ne nous sommes pas
+revus, malgre certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais qui ont
+trouve ton pere implacable.
+
+"Si difficile que fut ma position, je parvins cependant a me procurer
+la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements tres-lourds
+que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre
+affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle
+vient de s'effondrer, me laissant ruine, et ce qui est plus terrible,
+endette pour des sommes qu'il m'est impossible de payer.
+
+"Si l'insolvabilite est grave pour tout le monde, combien plus encore
+l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet
+poursuivi par les huissiers soit oblige de parlementer avec eux, d'user
+de finesses plus ou moins legales, de les abuser, de les prier
+d'attendre? Les prier!
+
+"Ce n'est pas tout.
+
+"Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma vue, ou plus
+justement du trouble et de l'obscurite. Tout d'abord je ne m'en
+inquietai pas. Mais bientot les objets ne m'apparurent plus qu'entoures
+d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres
+semblaient vaciller devant mes yeux, et se reunir toutes ensemble au
+point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme.
+
+"Je consultai le docteur La Roe, que tu connais bien; il constata une
+amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle.
+
+"On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille menace.
+Cependant je ne me laissai pas accabler, je resolus d'employer ce que
+j'avais d'energie et d'intelligence a lutter. Un de mes collegues et des
+plus eminents est aveugle; ce qui ne l'empeche pas de remplir les
+devoirs de sa charge: j'esperai pouvoir suivre son exemple et remplir
+aussi les miens.
+
+"Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux especes,
+celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les
+dossiers, on prend des notes, c'est-a-dire qu'on fait usage des yeux; a
+l'audience on conclut, c'est-a-dire qu'on fait surtout usage de la
+parole. Lorsque je sortis de chez mon medecin, je rentrai chez moi et
+aussitot je revelai la verite ou tout au moins une partie de la verite a
+Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation financiere;
+puis je lui demandai si elle voulait me servir de secretaire et me lire
+les dossiers que j'avais a etudier, en un mot etre, selon l'expression
+de Sophocle, "la fille dont les yeux voient pour elle et pour son pere."
+
+"Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement irresistible de
+desespoir la fit jeter dans mes bras, elle reagit contre cette
+faiblesse, et tout de suite nous nous mimes au travail.
+
+"Ces doigts habitues a manier le pinceau et le crayon ou a courir sur
+les touches du piano tournerent les feuillets poudreux des dossiers; ces
+levres qui jusqu'a ce jour n'avaient prononce que des phrases
+harmonieuses savamment arrangees par nos grand ecrivains, prononcerent
+les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les avoues.
+
+"Et moi, assis en face d'elle, je l'ecoutais, mais sans pouvoir
+m'empecher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser
+distraire par les pensees qui m'oppressaient; plus d'une fois je
+detournai la tete et d'une main furtive j'essuyai les larmes qui
+roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle etait charmante ainsi!
+bientot je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit eternelle!
+
+"Mes affaires preparees, je devais prendre mes conclusions a l'audience
+sans notes, sans pieces, meme sans code et en parlant d'abondance. La
+tache etait d'autant plus difficile pour moi, que jusqu'alors j'avais eu
+l'habitude de me servir tres-peu de ma memoire, parlant le plus souvent
+avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes,
+m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas. Malgre mon
+application et mes efforts, j'echouai miserablement. Que cette
+impuissance fut le resultat de ma maladie, ce qui est possible, car
+l'amaurose est souvent une consequence de certaines lesions du cerveau;
+qu'elle fut due au contraire a l'absence de cette faculte que les
+phrenologues appellent la _concentrativite_, cela importait peu, ce qui
+etait capital, c'etait cette impuissance meme; et par malheur elle est
+absolue.
+
+"Convaincu par cette deplorable experience que bientot je ne pourrais
+plus remplir mes fonctions d'avocat general, je fis faire des demarches
+a Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un siege de
+conseiller; je n'avais guere l'esperance de reussir, mais enfin je
+devais ne rien negliger et tenter meme l'absurde. Tu trouveras ci-jointe
+la reponse que j'ai recue: c'est la copie de mes notes individuelles et
+confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre a la
+chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je n'ai
+rien a esperer, rien a attendre, mais encore elle te montrera ce que je
+suis; au moment d'executer la resolution que la fatalite m'impose, j'ai
+besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le
+feras en connaissance de cause.
+
+"Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus, l'un par
+les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma demission, on
+me la demandera; si je la refuse, on me destituera.
+
+"Destitue, ruine, aveugle, que puis-je?
+
+"Deux choses seules se presentent: mendier aupres de mes parents et de
+mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour moi
+a je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de metier.
+
+"Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour entrainer cette
+pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai elevee.
+
+"Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour ou je serai
+mort elle deviendra la fille de ton pere.
+
+"Il faut donc qu'elle soit orpheline.
+
+"Je n'ai pas besoin de te developper cette idee, qui s'imposera a ton
+esprit avec toutes ses consequences; c'est elle qui a determine ma
+resolution.
+
+"Nos dissentiments et notre rupture n'ont point change mes sentiments a
+l'egard de ton pere; je sais quelle est sa generosite, sa bonte, son
+affection pour les siens, et quant a toi, mon cher Leon, je connais ton
+coeur plein de tendresse et de devouement; Madeleine va perdre en moi un
+pere qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une famille, en
+toi un frere.
+
+"Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton pere a l'avance et de
+lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle est
+sa niece; mais a toi, mon cher Leon, je veux la confier par un acte
+solennel de derniere volonte.
+
+"La pauvre enfant va eprouver la plus horrible douleur qu'elle ait
+encore ressentie; je te demande d'etre pres d'elle a ce moment, afin
+que, lorsqu'elle sera frappee, elle trouve une main qui la soutienne, et
+un coeur dans lequel elle puisse pleurer.
+
+"Demain tout sera fini pour moi.
+
+"Je ne peux pas retarder davantage l'execution de ma resolution: ma
+guerison est impossible, ma destitution est imminente, et la perte
+complete de la vue peut se produire d'un moment a l'autre; j'ai pu
+encore ecrire cette lettre tant bien que mal en enchevetrant
+tres-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne le
+pourrais peut-etre plus; dans huit jours je ne pourrais pas davantage me
+conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul.
+
+"Et precisement, pour accomplir ce que j'ai arrete, il faut que je sorte
+seul; nous sommes a la veille d'une grande maree, et demain la mer
+decouvrira une immense etendue de rochers jusqu'a deux kilometres au
+moins de la cote; je partirai pour aller a la peche ainsi que je l'ai
+fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tombe dans un trou, ou
+bien je me serai laisse surprendre par la maree montante; ma mort sera
+le resultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur ces
+greves; toi seul sauras la verite, et j'ai assez foi en ta discretion
+pour etre certain que personne,--je repete et je souligne
+_personne_,--personne au monde ne la connaitra.
+
+"Cette lettre recue, quitte Paris, fais diligence, et quand tu arriveras
+a Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je l'espere; au moins
+j'aurai tout arrange pour cela.
+
+"Adieu, mon cher Leon, mon cher enfant, je t'embrasse tendrement.
+
+"ARMAND HAUPOIS."
+
+A cette longue lettre etait attachee une feuille de papier portant un
+en-tete imprime,--la copie des notes de la chancellerie;--mais Leon n'en
+commenca pas la lecture immediatement, et ce fut seulement apres etre
+reste assez longtemps immobile, aneanti par ce qu'il venait d'apprendre,
+etourdi par la secousse qu'il avait recue, qu'il revint a ces notes et
+qu'il se mit a lire machinalement.
+
+_Note individuelle_.
+
+Nom et prenoms du magistrat.--Haupois (Armand-Charles).
+
+Lieu et departement ou il est ne.--Rouen (Seine-Inferieure).
+
+Son etat ou profession avant d'etre magistrat.--Avocat.
+
+Etat ou profession de son pere.--Officier retraite.
+
+Dire s'il parle ou ecrit quelque langue etrangere ou quelque idiome
+utile.--L'anglais, l'italien.
+
+Quel est son revenu independamment de son traitement?--Nul.
+
+Demande-t-il quelque avancement?--Il accepterait les fonctions de
+conseiller, mais il ne demande rien.
+
+Dire s'il irait partout ou il pourrait etre envoye en France.--Non.
+
+Quel est le ressort ou il desire etre place?--Rouen.
+
+_Renseignements confidentiels_.
+
+Caractere.--Tres ferme.
+
+Conduite privee.--Irreprochable.
+
+Conduite publique.--Legere.
+
+Impartialite.--Incontestable.
+
+Travail.--Suffisant.
+
+Exactitude, assiduite.--Bonnes.
+
+Zele, activite.--Suffisants.
+
+Fermete.--Mal appliquee.
+
+Sante.--Bonne; menace d'une maladie des yeux.
+
+Rapports avec ses chefs.--Officiels et froids.
+
+Rapports avec les autorites.--Officiels et froids.
+
+Rapports avec le public.--Affables.
+
+Habitudes sociales.--Homme de bonne compagnie, mais ses relations
+artistiques l'obligent a frequenter des personnes qui ne sont pas dignes
+de lui.
+
+Capacite.--Reelle.
+
+Sagacite.--Grande.
+
+Jugement.--Droit.
+
+Style.--Simple, ferme.
+
+Elocution.--Facile.
+
+S'il est propre au service de l'audience civile.--Oui.
+
+S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.--Oui.
+
+S'il est propre au service de la cour d'assises.--Oui.
+
+S'il convient a la magistrature assise.--Non.
+
+S'il se livre a des occupations etrangeres a ses fonctions.--A la
+musique, a la poesie.
+
+S'il jouit de l'estime publique.--Oui.
+
+S'il a encouru des peines disciplinaires.--Non.
+
+Si ses liens de parente apportent quelque obstacle au service.--Non.
+
+S'il a droit a quelque avancement.--Non, a cause de ses gouts
+artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entrainent dans la
+frequentation de gens peu convenables.
+
+_Faits particuliers_.
+
+Ses gouts d'artiste lui font mener une vie difficile.
+
+Embarras d'argent.
+
+Dettes.
+
+Magistrat integre.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le train marchant a grande vitesse avait depasse Poissy et ces stations
+qui sont sans nom pour les express; Leon, le front appuye contre la
+vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux boises
+devant lesquels il defilait.
+
+La lecture entiere de cette lettre ne l'avait pas tire de la
+stupefaction dans laquelle l'avaient jete ses premieres lignes; et son
+esprit etait emporte dans un tourbillon comme il etait emporte lui-meme
+dans l'espace.
+
+Mais si extraordinaire, si inimaginable que fut cette resolution de
+suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant
+s'habituer a la considerer comme reelle:--"Demain tout sera fini pour
+moi."
+
+Le seul point sur lequel l'esperance etait encore possible etait celui
+qui avait rapport au moment ou ce suicide s'accomplirait; a l'heure
+presente, neuf heures quarante minutes, etait-il ou n'etait-il pas
+accompli? Tout etait la?
+
+Apres quelques instants de douloureuse reflexion, il se dit que dans dix
+minutes, le train allait s'arreter a Mantes, ou se trouve un bureau
+telegraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion pour envoyer une
+depeche a Madeleine.
+
+Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une minute, il
+se mit aussitot a rediger sa depeche:
+
+_Mademoiselle Madeleine Haupois_,
+
+_maison Exupere Heroult_.
+
+_Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernieres_.
+
+(_Avec expres_).
+
+"Je viens de voir un medecin de Rouen qui me dit qu'il est dangereux de
+laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je
+serai pres de vous vers quatre heures de soir.
+
+"LEON HAUPOIS."
+
+Il eut fallu etre plus precis, mais cela n'etait possible qu'en disant
+la verite entiere; or, cette verite, il ne pouvait la dire qu'en
+commettant un abus de confiance.
+
+De la cette depeche etrange.
+
+C'etait cette etrangete meme qui faisait precisement son merite;--si
+elle arrivait a Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez lui,
+elle etait assez claire pour que Madeleine ne le laissat point partir,
+ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnat; si au contraire, elle
+arrivait trop tard, elle etait assez obscure pour ne pas reveler le
+suicide et permettre des explications telles quelles.
+
+D'ailleurs les minutes s'ecoulaient, et il n'avait pas le loisir de
+prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se presentait a son
+esprit; cette premiere depeche terminee, il en ecrivit une seconde
+adressee au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir une
+voiture attelee de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au train de
+deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible a
+Saint-Aubin.
+
+Il ecrivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la machine annonca
+l'arrivee a Mantes: avant l'arret complet du train, Leon sauta sur le
+quai et courut au telegraphe; il n'avait que trois minutes.
+
+En sortant du bureau, ses depeches expediees, il passa devant la
+bibliotheque des chemins de fer, et ses yeux tomberent par hasard sur un
+paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le _Journal de Rouen_.
+Instantanement le souvenir lui revint qu'au temps ou il passait une
+partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un
+bulletin meteorologique donnant l'heure des marees sur la cote. Il
+acheta un numero et, remonte dans son compartiment, il chercha vivement
+ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle
+pouvait etre ou ne pas etre sauve par sa depeche: la pleine mer etait
+annoncee pour six heures au Havre; par consequent; c'etait a midi
+qu'avait lieu la basse mer, et c'etait entre onze heures et une heure
+que son oncle devait accomplir son suicide.
+
+La depeche arriverait-elle a temps?
+
+Si elle arrivait avant que M. Haupois fut sorti, il etait sauve; si elle
+arrivait apres, il etait perdu; sa vie dependait donc du hasard.
+
+Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur brise par la
+perte d'une personne aimee, Leon repoussait l'idee de la mort pour les
+siens; que ceux qui nous sont indifferents meurent, cela nous parait
+tout naturel, non ceux que nous aimons.
+
+Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de la
+rupture survenue entre les deux freres, il eut cesse de le voir.
+Pourquoi son oncle et son pere s'etaient-ils faches? Il le savait a
+peine. Ils avaient eu de serieuses raisons sans doute, aussi bonnes
+probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait jamais
+voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait change en rien les
+sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, des son
+enfance, concus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si prevenant,
+si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade et
+l'ami avec tant de bonne grace.
+
+Et, entraine par les souvenirs que la lecture de cette lettre venait de
+reveiller en lui, il revint a ce temps de sa jeunesse.
+
+Il retourna a Rouen et se retrouva dans cette petite maison du quai des
+Curandiers ou il avait eu tant de journees de gaiete et de liberte. Il
+la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni
+par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux
+effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses
+rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands
+navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles
+et jetant l'ancre devant l'ile du Petit-Gay; ceux-la continuant leur
+route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse.
+
+A son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au moment ou
+surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, elle
+appelait son cousin pour qu'il vint avec elle au bord de la riviere;
+sans l'attendre, elle courait jusqu'a l'extremite de la berge, et quand
+le remous des eaux souleve par les roues du vapeur arrivait frange
+d'ecume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des petits cris
+joyeux, ses cheveux dores flottant au vent.
+
+Le soir, quelques amis sonnaient a la porte verte; quand tous ceux qu'on
+attendait etaient venus, le pere prenait son violon, la fille s'asseyait
+au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne fut encore
+qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie
+dans un ensemble ou se trouvaient de veritables artistes aupres desquels
+elle savait se faire applaudir; car elle etait deja tres-bonne
+musicienne et sa voix etait charmante. Vers dix heures, ces amis s'en
+allaient, on les reconduisait en suivant la riviere dont le courant
+miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait
+que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts
+d'un _carrosse_ a peu pres comme les gondoles de Venise, mais qui, pour
+le reste, ne ressemblent pas plus aux barques legeres de la lagune que
+le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux de
+la capitale de la Normandie.
+
+Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs
+intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie
+affairee que ses parents menaient a Paris, et c'etait justement pour
+cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait ete une
+revelation et, par suite, un sujet de reverie et de comparaison; il n'y
+avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait donc
+causer d'autre chose que d'echeances et de recouvrements; il y avait
+donc des peres qui faisaient passer avant tout l'education de leurs
+enfants!
+
+De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de fois
+s'etaient engagees entre sa soeur et lui, alors qu'elle l'accompagnait a
+Rouen.
+
+Autant il avait de plaisir a passer quelques semaines dans la maison du
+quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait
+miserablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier etait demode;
+les gens qui la frequentaient etaient vulgaires, communs, sans nom;
+Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux etait fade,
+ses manieres ne seraient jamais nobles. Que le mobilier fut demode, il
+avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets
+d'art, sculptures, faiences, antiquites, curiosites qui couvraient les
+murs, n'etaient-ils pas d'une tout autre importance que des fauteuils ou
+des tables? Que Madeleine s'habillat sans coquetterie, il le concedait
+encore, mais non que ses manieres ne fussent pas nobles: Pas noble,
+Madeleine! Mais en verite elle etait la noblesse meme, ayant recu sa
+distinction de race de sa mere, qui descendait des conquerants normands,
+ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot
+germain _tot_, qui signifie demeure. De sa mere aussi elle avait recu
+ce type de beaute scandinave qui lui donnait un cachet si particulier:
+la tete ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front moyennement
+developpe, le nez droit, le teint rose, les yeux d'un bleu clair
+limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond dore, la figure
+suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et
+allongees, le pied petit et cambre.
+
+Comme elle avait du grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait vue! Ce
+n'etait plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf ans.
+
+
+
+
+V
+
+
+A deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare de Caen; a
+deux heures vingt minutes, Leon montait dans la voiture qui l'attendait.
+
+--Nous allons a Saint-Aubin, dit le conducteur.
+
+--Oui, et grand train.
+
+Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet vigoureusement
+appliques.
+
+--Combien vous faut-il de temps? demanda Leon.
+
+--Nous avons vingt kilometres.
+
+--Faites votre compte.
+
+--Il y a la traversee de la ville.
+
+Cette maniere normande de se derober au lieu de repondre exaspera Leon:
+
+--Combien de temps? repeta-t-il.
+
+--Si nous disions une heure et demie?
+
+--Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous.
+
+Le cocher ne repondit pas, mais a la facon dont il empoigna son fouet,
+il fut evident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. Epron,
+Cambes, Mathieu furent promptement atteints et depasses; etendant son
+fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur:
+
+--Voila le clocher de la chapelle de la Delivrande, dit-il.
+
+En sortant de la Delivrande, Leon se trouva en face de la mer, qui
+developpait son immensite jusqu'aux limites confuses de l'horizon; une
+plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage
+borde d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un mur
+azure et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse.
+
+A l'entree de Saint-Aubin, le cocher arreta pour demander a une femme
+qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, ou se
+trouvait la maison Exupere Heroult; puis, aussitot qu'il eut obtenu ce
+renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant
+une minute ou deux, puis elle s'arreta devant une maison de chetive
+apparence contre les murs de laquelle etaient accroches des filets
+tannes au cachou.
+
+Au meme moment une jeune femme parut sur la porte.
+
+--Mon cousin! s'ecria-t-elle.
+
+Mais, avant de descendre, Leon l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil:
+aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant.
+
+Il sauta vivement a bas de la voiture, et prenant dans ses deux mains
+celles que Madeleine lui tendait:
+
+--Mon oncle? demanda-t-il.
+
+--Il est a la peche.
+
+Leon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait donc trop
+tard.
+
+--Tu n'as pas recu ma depeche? demanda-t-il enfin; car sous peine de se
+trahir il fallait bien parler.
+
+--Si mais papa etait deja parti; je l'avais conduit jusqu'a la porte
+d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la greve
+que l'homme du semaphore, m'ayant rejointe, me remis ta depeche; j'ai
+ete pour retourner sur mes pas, mais j'ai reflechi que papa ne courait
+aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne.
+
+--Ah! ce monsieur l'accompagne?
+
+--Comme tu me dis cela.
+
+--C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'etonne qu'il
+accompagne mon oncle.
+
+--M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite Bernieres
+pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et
+bien souvent ils vont a la peche ensemble; il va ramener papa tout a
+l'heure et tu feras sa connaissance; je suis meme surprise qu'ils ne
+soient pas encore arrives. Mais entre donc; donne-moi ton sac; on le
+portera a l'hotel, ou je t'ai retenu une chambre, car nous n'en avons
+pas a te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le vois.
+
+Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Leon eut le temps de
+se remettre et de composer son visage.
+
+La verite n'etait que trop evidente: l'irreparable etait a cette heure
+accompli, et les dispositions prises par son oncle s'etaient realisees:
+"Quand tu arriveras a Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien, au moins
+j'aurai tout arrange pour cela." Ils etaient faciles a deviner ces
+arrangements, et certainement cette visite a ce M. Soullier avait ete
+une tromperie inventee par le pere pour abuser la fille. Maintenant il
+n'y avait plus qu'a attendre que cette tromperie se revelat; il n'y
+avait plus qu'a se conformer aux desirs de la lettre: "Au moment ou elle
+sera frappee, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un coeur dans
+lequel elle puisse pleurer." S'il arrivait trop tard pour sauver son
+oncle, au moins arrivait-il assez tot pour tendre la main a sa cousine.
+Cependant telles etaient les circonstances, qu'il ne devait pas devancer
+les evenements, mais au contraire n'intervenir qu'apres qu'ils auraient
+parle.
+
+--Es-tu fatigue? demanda Madeleine.
+
+--Pas du tout.
+
+--Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou bien
+si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer.
+
+--Je ferai ce que tu voudras, dit-il.
+
+--Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus tot.
+
+Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main a son
+cousin.
+
+--M'offres-tu ton bras? dit-elle.
+
+Avant de prendre le chemin qui conduit a la plage, Madeleine frappa
+doucement au carreau d'une fenetre.
+
+--Madame Exupere, dit-elle a la femme qui ouvrit cette fenetre,
+voulez-vous avoir la complaisance de dire a papa, si par hasard il
+revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon cousin
+Leon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Leon?
+
+La pauvre enfant, comme elle etait loin de prevoir le coup epouvantable
+qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes
+peut-etre! Et Leon sa demanda s'il n'etait pas possible d'amortir la
+violence de ce coup en la preparant a le recevoir. Mais comment? Que
+dire? Lorsque la verite serait connue, n'eclairerait-elle pas d'une
+lueur sinistre ce qu'il aurait tente en ce moment? Toute parole
+n'etait-elle pas imprudente?
+
+Madeleine ne lui laissa pas le temps de reflechir.
+
+--Sais-tu, dit-elle, que ta depeche m'a cause autant de surprise que de
+joie? Te souviens-tu du dernier jour ou nous nous sommes vus?
+
+--Il y a environ deux ans.
+
+--Il y a deux ans, trois mois et onze jours.
+
+--J'ai du par respect et par convenance ne pas donner un dementi a mon
+pere.
+
+--Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas
+l'effrayer, et il s'inquiete tant du danger qui le menace que ce serait
+lui porter un coup penible, que de lui dire que tu as ete averti de ce
+danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roe?
+
+Leon avait prepare sa reponse a cette question, car il avait bien prevu
+qu'elle lui serait posee: il raconta donc l'histoire qu'il avait
+inventee a l'avance.
+
+--Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le
+littoral?
+
+--Precisement, et comme mon oncle me parlera sans doute de sa maladie,
+je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui etre utile a
+quelque chose.
+
+Ils etaient arrives sur la plage.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait
+menacante comme une inondation, et sur la greve plate, deja aux trois
+quarts recouverte, les pointes verdatres des rochers qui emergeaient
+encore de l'eau semblaient sombrer tout a coup au milieu des vagues
+clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coule a pic; la ou
+quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de
+goemons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne d'ecume
+blanche qui se rapprochait d'instants en instants.
+
+Et devant la maree montante, tous ceux qui avaient profite de la basse
+mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se decouvrent que
+rarement, pecher des coquillages ou ramasser des varechs, se hataient
+vers le rivage; a l'entree des chemins qui du village ou des champs
+aboutissent a la greve, c'etait un long defile de voitures chargees
+d'etoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goemons que les
+cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et aussi
+toute une procession de pecheurs et de pecheuses, le filet a crevette
+sur l'epaule ou le crochet a la main, qui, mouilles jusqu'aux epaules,
+s'en revenaient gaiement.
+
+--Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder
+maintenant a voir mon pere arriver avec M. Soullier.
+
+Et guidant Leon elle le conduisit a leur cabine, dont elle ouvrit les
+deux portes vitrees, puis l'ayant fait asseoir et s'etant elle-meme
+installee en se tournant du cote de Bernieres:
+
+--Ainsi placee, dit-elle, je verrai mon pere arriver de loin et je te
+previendrai:
+
+C'etait toujours la meme idee qui revenait comme si Madeleine eut ete
+sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en
+distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux apres tout qu'elle fut
+jusqu'a un certain point preparee a recevoir le coup suspendu au-dessus
+de sa tete, et qui d'un moment a l'autre, dans quelques minutes,
+peut-etre allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, s'il
+n'en etait pas moins rude?
+
+--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle apres un moment de silence.
+
+--Je pense a mon oncle.
+
+--Tu es inquiet, n'est-ce pas?
+
+--Inquiet, pourquoi? Je pense a sa maladie.
+
+--Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-meme, mais par
+l'angoisse qu'il lui cause pour le present et plus encore pour l'avenir,
+car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi voudrait-il
+cacher a tous le danger qui le menace. S'il se doute que quelqu'un de
+Rouen t'a parle de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup.
+
+--N'est-il pas convenu que je suis arrive ici en me promenant?
+
+--Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensee, et fais le
+possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est la ma grande
+preoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiete pas que je ne
+l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand
+il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma
+tendresse, il en arrive parfois a douter de la gravite de son mal, et a
+se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui
+rendre un peu de tranquillite!
+
+Tandis qu'elle parlait, Leon regardait ce qui se passait sur la greve et
+remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas lorsqu'il
+etait arrive avec Madeleine.
+
+Des groupes s'etaient formes, ca et la, dans lesquels on paraissait
+s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de
+grands mouvements de bras, ceux qui ecoutaient prenaient des attitudes
+affligees ou consternees.
+
+En face de la cabine dans laquelle ils etaient assis, mais a une
+certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles
+qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop eloignees pour qu'on
+entendit ce qu'elles disaient, il etait evident, a leurs exclamations et
+a la facon dont elles accompagnaient, dont elles poussaient leur boule
+lancee de la tete, des epaules ou du maillet qu'elles apportaient un
+tres-vif interet a leur partie. Tout a coup, une personne etant venue
+parler a l'une d'elles, toutes cesserent instantanement de jouer et
+formerent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, ce que
+Leon avait deja remarque pour les groupes se reproduisit: meme animation
+dans celle qui parlait, meme consternation dans celles qui ecoutaient;
+puis l'une de ces jeunes filles s'etant tournee vers la cabine de
+Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les mains,
+et aussitot elle reprit sa place dans le cercle.
+
+Pres de ces jeunes filles des enfants s'amusaient a construire des
+fortifications en sable pour les opposer a la maree montante; l'un d'eux
+abandonna ce travail pour aller ecouter ce que disaient les joueuses de
+croquet; puis etant revenu pres de ses camarades, ceux-ci l'entourerent
+et les fortifications furent abandonnees sans defenseurs a l'assaut des
+vagues.
+
+Il etait impossible de ne pas reconnaitre que tout cela etait
+significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.
+
+Tout a coup Madeleine s'arreta, et se levant vivement:
+
+--Veux-tu venir avec moi? s'ecria-t-elle. J'ai peur. Cette animation
+n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous
+regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent
+savoir quelque chose.
+
+Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger vers
+les joueuses de croquet, elle s'arreta brusquement.
+
+--M. Soullier s'ecria-t-elle en designant de la main un monsieur qui
+s'avancait marchant a grands pas.
+
+Et elle se mit a courir, sans plus s'inquieter de Leon, qui la suivit.
+
+Ils arriverent ainsi tous deux ensemble pres de M. Soullier.
+
+--Mon pere! s'ecria Madeleine.
+
+--Mais je ne l'ai pas vu.
+
+--Mon Dieu!
+
+Leon posa un doigt sur ses levres en regardant M. Souiller, mais
+celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention a ce signe;
+d'ailleurs, il etait tout a Madeleine.
+
+--Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda Leon.
+
+La question avait l'avantage de permettre a M. Soullier de ne pas
+repondre directement a Madeleine; celui-ci le sentit, et se tournant
+aussitot vers Leon:
+
+--On m'a parle de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au moins j'ai
+cru que c'etait de lui qu'il s'agissait.
+
+Leon s'etait rapproche de Madeleine et il lui avait pris la main.
+
+--Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Ou est mon
+pere? Courons pres de lui.
+
+Sans lui repondre directement, M. Soullier s'adressa a Leon:
+
+--Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout
+d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute renonce a
+son projet de peche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, qui
+avait profite de la grande maree pour aller pecher sur les roches qu'en
+appelle iles de Bernieres, vient de me dire qu'un ... accident ... un
+malheur etait arrive.
+
+--Mon Dieu! s'ecria Madeleine.
+
+Sans s'adresser a elle, M. Soullier continua vivement, en homme qui a
+hate d'achever ce qu'il doit dire:
+
+--Une personne restee en arriere, quand deja tout le monde revenait vers
+le rivage, avait ete surprise par la maree montante. Cette personne se
+trouvait alors sur un ilot, et c'est la ce qui explique comment elle
+n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet ilot et la terre se
+trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle fut
+remplie. Ceux qui virent la situation perilleuse de ce pecheur attarde
+pousserent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. Aussitot
+le pecheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se fut laisse
+tomber dans un trou, soit que la fosse fut deja remplie, il disparut
+sans qu'il fut possible de lui porter secours.
+
+--Mon pere, mon pere! s'ecria Madeleine.
+
+--Mon enfant, il n'est nullement prouve que cette personne fut votre
+pere ... on ne m'a pas affirme que c'etait lui. Il est vrai que le
+signalement qu'on m'a donne se rapportait jusqu'a un certain point a
+votre pere; c'est la ce qui m'a inquiete, c'est ce qui m'a fait accourir
+ici pour voir....
+
+--Et vous voyez qu'il n'est pas la; oh! mon Dieu!
+
+Elle resta un moment eperdue, affolee; puis, son regard se degageant des
+larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui
+lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son epaule.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa premiere parole
+fut une priere adressee a son cousin:
+
+--La maree basse aura lieu cette nuit a une heure, dit-elle; tu
+m'accompagneras, n'est-ce pas?
+
+Elle ne dit point ou elle voulait aller ni ce qu'elle voulait faire,
+mais il n'etait pas necessaire qu'elle s'expliquat plus clairement pour
+etre comprise de Leon.
+
+--Nous irons ensemble, repondit-il.
+
+Mais ce n'etait pas seuls qu'ils pouvaient tenter la recherche que
+Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la greve, au milieu des
+rochers, en pleine nuit?
+
+Abandonnant Madeleine un moment, Leon s'entendit avec la proprietaire
+pour que celle-ci s'occupat de reunir une dizaine d'hommes de bonne
+volonte, marins ou pecheurs, qui les accompagneraient la nuit sur les
+iles de Bernieres, munis de torches ou de lanternes; puis, cela fait, il
+envoya un mot a M. Soullier, en le priant de retrouver quelques-unes des
+personnes qui avaient vu disparaitre M. Haupois dans la fosse, et qui
+par consequent pouvaient indiquer d'une facon exacte la place ou il
+avait disparu.
+
+Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour
+detourner ou etourdir son desespoir par de banales paroles de
+consolation, mais pour etre pres d'elle, pour qu'elle ne fut pas seule.
+
+Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table devant
+laquelle il s'etait assis, puis, quand dans le silence arrivait le
+ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arretait parfois tout
+a coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la tete aux pieds
+elle ecoutait; la brise passait, la plainte des vagues s'eteignait et
+Madeleine reprenait sa marche.
+
+Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, comme
+si elle se parlait a elle-meme, elle repetait un mot que dix fois, que
+vingt fois deja elle avait dit:
+
+--Mais comment ne l'a-t-on pas secouru?
+
+Vers dix heures, on entendit dans la piece voisine un bruit de pas
+lourds et de voix etouffees; c'etaient les marins et les pecheurs, qui
+arrivaient: Leon en avait demande dix, une vingtaine repondirent a son
+appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on
+demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre
+jeune fille qui pleurait son pere; et puis sur les cotes on est
+compatissant aux catastrophes causees par la mer; aujourd'hui notre
+voisin, demain nous-meme.
+
+Quand Madeleine entra dans la piece ou ces gens etaient reunis, tous les
+bonnets de laine se leverent devant elle, et ces rudes visages hales par
+la mer exprimerent la compassion et la sympathie; cela s'etait fait
+silencieusement, sans que personne dit un seul mot.
+
+Alors un homme sortit du groupe et s'avanca vers Madeleine.
+
+C'etait un pecheur nomme Pecune, dont le pere et le fils avaient ete
+noyes, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si
+frequentes et si dangereuses sur ces cotes sans ports, ou les barques de
+peche qui doivent echouer par tous les temps sur la greve presque plate
+sont mal construites pour resister a un coup de vent.
+
+--Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouve mon pere, nous
+retrouverons le votre.
+
+Un autre s'avanca aussi d'un pas:
+
+--La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle.
+
+Madeleine voulut prononcer une parole de remerciment, mais de sa gorge
+contractee il ne sortit qu'un son etouffe et qu'un sanglot.
+
+On se mit en marche, Madeleine enveloppee dans un manteau et s'appuyant
+sur le bras de Leon, qui la guidait; les pecheurs s'avancant par groupes
+de deux ou trois, silencieux.
+
+--En peu de temps, par les rues sombres et desertes du village, ils
+arriverent sur la greve; la mer s'etait deja retiree a une assez grande
+distance, et le sable humide reflechissait ca et la avec des
+miroitements argentins la lumiere de la lune, dont le disque commencait
+a s'echancrer; il soufflait une brise de terre qui poussait les nuages
+vers l'embouchure de la Seine, et, de ce cote, ils s'entassaient en des
+profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux des
+phares de la Heve.
+
+Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crisperent sur le bras de son
+cousin: la vague, qui deferlait sur la plage, frappait sur son coeur.
+
+En moins d'une demi-heure, par la greve, ils arriverent devant le
+semaphore de Bernieres; alors trois ombres se detacherent de la terre
+pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux pecheurs
+qui avaient vu la catastrophe.
+
+Mais les recherches ne purent pas commencer aussitot, car la maree lente
+a descendre etait encore trop haute: il fallut attendre; et les hommes
+se promenerent de long en large tandis que Madeleine appuyee sur le bras
+de Leon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle ne se
+retirerait jamais.
+
+Elle se retira cependant et l'on alluma les torches goudronnees dont les
+flammes avivees par la brise et refletees par le sable humide, par les
+flaques d'eau et par les goemons ruisselants eclairerent toute cette
+partie de la greve a une assez grande distance.
+
+Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion s'engagea
+entre les deux pecheurs de Bernieres sur la question de savoir le point
+precis ou M. Haupois avait ete englouti; l'un soutenait que c'etait a
+gauche d'un long rocher encore couvert par la vague ecumeuse, l'autre
+que n'etait au contraire a droite.
+
+Leon, pour trancher le differend, qui entre Normands menacait de prendre
+les proportions d'un proces a plaider, decida qu'on se diviserait en
+deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui
+trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car le
+ressac empecherait d'entendre les paroles comme les cris.
+
+Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Leon la retint.
+
+--Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sur moyen d'arriver vite
+aupres de ceux qui nous avertiront.
+
+Elle n'etait pas en etat de discuter, encore moins de raisonner; elle se
+laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des
+torches, secouee a chaque instant par le balancement d'une de ces
+torches, attendant le second; et reconnaissant avec desespoir que ce
+qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal etait en realite le
+resultat du hasard ou de l'inegalite des rochers sur lesquels les hommes
+marchaient.
+
+Une heure s'ecoula ainsi, la plus longue assurement, la plus cruelle
+qu'elle eut jamais passee; puis, un a un, les pecheurs se rapprocherent
+d'elle, et la reunion des torches fit revenir ceux qui s'etaient le plus
+eloignes; chez tous ce fut la meme signe de tete ou la meme parole:
+rien.
+
+A la facon dont elle s'appuya contre lui, Leon sentit combien profonde
+etait la douleur qu'elle eprouvait, combien affreux etait son desespoir.
+
+--Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il.
+
+--A quoi bon?
+
+--L'ombre a pu vous tromper.
+
+--Je vous en prie! s'ecria Madeleine.
+
+Pecune s'avanca:
+
+--Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par
+desesperance que nous vous disons ca; seulement nous connaissons la mer,
+vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande maree.
+
+--Precisement, interrompit Leon, c'est ce courant qui nous oblige a
+perseverer; il peut avoir entraine le corps plus loin que la ou vos
+recherches se sont arretees.
+
+Une nouvelle discussion s'engagea entre les pecheurs, chacun emit son
+avis, mais sans rien affirmer, d'une facon dubitative et comme si l'on
+raisonnait en theorie; en realite, tous semblaient convaincus que pour
+le moment de nouvelles recherches etait entierement inutiles.
+
+Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'etait
+l'esperance, c'etait la croyance qu'elle allait retrouver son pere. Dans
+son desespoir, c'etait la pour elle une sorte de consolation, au moins
+c'etait une occupation pour son esprit. Se detachant du passe, sa pensee
+se portait sur l'avenir; ce n'etait pas le vide pour son coeur, et c'est
+la un point capital dans la douleur.
+
+En ecoutant cette discussion et en voyant les pecheurs disposes a
+abandonner toutes recherches, elle eut un moment de defaillance et elle
+s'affaissa contre l'epaule de Leon; mais presque aussitot elle reagit
+contre cette faiblesse, et relevant la tete:
+
+--Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupee, encore un peu de courage,
+je vous en supplie.
+
+L'appel etait si dechirant qu'il toucha ces rudes natures.
+
+--Mamzelle a raison, dit Pecune; il ne faut pas lacher comme ca; ce que
+la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant.
+Allons-y!
+
+--J'irai avec vous! s'ecria Madeleine.
+
+Leon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette attente dans
+l'immobilite, cette anxiete etaient horribles et devaient fatalement
+briser le courage le plus resolu.
+
+--Oui, dit-il, allons avec eux.
+
+--Je vas vous eclairer, dit Pecune.
+
+Et ayant mouche sa torche a demi consumee, en posant son sabot dessus,
+il la leva en l'air, eclairant Madeleine et Leon qui le suivirent,
+tandis que les autres pecheurs se dispersaient ca et la dans les
+rochers.
+
+Ils arriverent assez rapidement sur l'ilot de rochers ou M. Haupois
+avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et
+plus penible, car les pierres etaient couvertes d'herbes glissantes, et
+ca et la se trouvaient des crevasses pleines d'eau qu'il fallait
+traverser en se mouillant a mi-jambes; mais Madeleine n'etait sensible
+ni a la fatigue, ni a l'eau; elle allait courageusement en avant,
+regardant autour d'elle bien plus qu'a ses pieds et se cramponnant a la
+main de Leon quand elle faisait un faux pas.
+
+Pendant longtemps ils explorerent ainsi cet ilot, mais, helas!
+inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de
+pres et sous la lumiere de la torche n'etait qu'une pierre recouverte de
+goemons a la longue chevelure.
+
+La maree, en montant, les forca de revenir en arriere pres des pecheurs
+reunis sur le sable.
+
+L'un d'eux comprit le desespoir de cette pauvre fille.
+
+--Nous reviendrons a la basse mer du jour, dit-il.
+
+Pour Madeleine, cette parole etait une esperance.
+
+On revint lentement a Saint-Aubin. La nuit etait avancee, et, dans
+l'aube qui blanchissait deja l'orient, l'eclat des phares de la Heve
+palissait.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Leon ayant reconduit Madeleine jusqu'a sa porte pria Pecune de bien
+vouloir le guider jusqu'a l'hotel ou une chambre lui avait ete retenue,
+et qu'il eut ete bien embarrasse de trouver seul.
+
+D'ailleurs il voulait consulter le pecheur, ce qu'il n'avait pu faire
+en presence de Madeleine.
+
+--Croyez-vous donc que nous devons renoncer a l'esperance de retrouver
+mon oncle? demanda-t-il.
+
+--Non, monsieur, je ne crois pas ca; meme qu'on le trouvera pour sur;
+c'est le courant qui aura entraine le corps, mais il le ramenera. Et
+puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois etait bien vetu, il
+avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des
+bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la peche; les crabes,
+les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de
+mal. Ce n'est pas comme mon pauvre pere et mon garcon que j'ai perdus il
+y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des sabots,
+et les sabots, vous savez, ca flotte, ca ne coule pas avec le corps.
+Quand il a ete bien certain qu'ils etaient noyes, je me disais: "S'ils
+pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les deux,
+le pere et le garcon." C'etait toute mon esperance, toute ma
+consolation. Ils sont revenus; mais en quel etat, mon Dieu! Vous n'avez
+pas ca a craindre pour votre oncle. Et mademoiselle Madeleine, la chere
+demoiselle, pourra embrasser son pere une derniere fois; ca lui sera
+bon.
+
+--Mais quand?
+
+--Le bon Dieu seul le sait!
+
+--Je voudrais qu'un bateau croisat toujours dans ces parages a la mer
+haute, et qu'a la mer basse on continuat les recherches.
+
+--Le bateau, c'est trop tot.
+
+--Peut-etre, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son pere
+n'est pas abandonne. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce matin meme
+sur les iles de Bernieres pour ne plus s'en eloigner.
+
+--Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne vous
+cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la greve.
+
+--Je placerai des hommes sur la greve.
+
+--Il faudrait prevenir aussi les douaniers.
+
+--Je m'occuperai de cela.
+
+Leon ne se coucha pas mais, s'etant fait allumer un grand feu, il se
+secha et se rechauffa; puis, quand les maisons commencerent a s'ouvrir,
+il fit ce que Pecune lui avait recommande.
+
+Quand il se presenta chez Madeleine, il la trouva assise devant la
+cheminee de sa petite salle: elle non plus ne s'etait pas couchee:
+
+--Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage?
+
+--Ce que tu veux, je le veux.
+
+Ils se dirigerent vers le rivage, et quand ils arriverent en vue de la
+mer, Leon vit les yeux de Madeleine prendre une expression affolee.
+
+Alors, etendant la main dans la direction de l'ouest, il lui montra une
+barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bordee devant le
+semaphore de Bernieres.
+
+--C'est la barque de Pecune, dit-il, elle restera la a croiser en
+examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit.
+
+Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en
+vedette sur la cote depuis le phare de Ver jusqu'a l'embouchure de
+l'Orne.
+
+Elle marchait pres de lui, seule, sans lui donner le bras; tout a coup
+elle s'arreta, et, lui tendant la main:
+
+--Tu es bon, dit-elle.
+
+Il garda cette main dans la sienne, puis la placant sous son bras, il se
+remit en marche se dirigeant vers Bernieres.
+
+--Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'a present, dit-il, de moi, ni de
+nous; c'etait a un autre que nous devions etre entierement d'esprit et
+de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde,
+chere Madeleine, et que tu as un frere.
+
+Elle tourna vers lui son visage convulse, et dans ses yeux hagards,
+quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes
+d'attendrissement.
+
+Il continua.
+
+--Dans mon pere, dans ma mere, dans ma soeur, sois certaine que tu
+trouveras une famille, sois certaine aussi que le differend survenu si
+malheureusement entre nos parents n'a altere en rien les sentiments de
+mon pere; il m'a toujours parle de toi avec tendresse, et s'il etait ici
+il te tiendrait ce langage avec plus d'autorite seulement, mais non avec
+plus d'amitie, avec plus d'affection; notre maison est la tienne.
+
+--Je voudrais rester ici, dit-elle.
+
+--Assurement nous y resterons tant que cela sera necessaire, j'y
+resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas
+d'aujourd'hui.
+
+--Je comprends, je sens que tu es la bonte meme, mais tout le reste je
+le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs.
+
+Disant cela, elle detourna les yeux et par un mouvement rapide elle les
+jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage.
+
+--Je ne veux pas te distraire, continua Leon, et je ne te dirai que ce
+qui doit etre dit.
+
+--Descendons a la mer, je te prie.
+
+--Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous eloignera pas de
+Bernieres, ou je vais pour prevenir par depeche mon pere de ce qui est
+arrive; il faut que tu aies pres de toi ceux qui t'aiment.
+
+Mais la reponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que Leon avait
+prevu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc avant
+plusieurs jours, le medecin s'y opposait formellement, et madame
+Haupois-Daguillon restait pres de lui pour le soigner. Ils etaient l'un
+et l'autre desoles de ne pouvoir pas accourir aupres de Madeleine a qui
+ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur devouement.
+
+--C'est pres de ton pere que tu devrais etre, dit Madeleine, lorsque
+Leon lui lut cette depeche, pars donc, je t'en prie.
+
+--Si mon pere etait en danger je partirais, mais cela n'est pas, ses
+douleurs se sont exasperees sous l'influence des eaux, voila tout; mon
+devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment ou
+nous pourrons partir ensemble.
+
+Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Leon l'esperait; les jours
+s'ecoulerent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles qu'il recut des
+gens postes le long de la cote furent toujours les memes: rien de
+nouveau.
+
+Chaque jour, chaque heure qui s'ecoulaient augmentaient l'angoisse de
+Madeleine: jamais plus elle ne verrait son pere qui n'aurait pas une
+tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer.
+
+Elle ne quittait pas la greve et du matin au soir on la voyait marcher
+sur le rivage, avec Leon pres d'elle, depuis Langrune jusqu'a
+Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant
+vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle
+descendait.
+
+Devant cette jeune fille en noir, au visage pale, au regard desole, tout
+le monde se decouvrait respectueusement; mais elle ne repondait jamais a
+ces temoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et lorsqu'elle les
+remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tete, sans
+parler a personne.
+
+C'etait seulement aux douaniers et aux gens qui etaient charges
+d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore etait-ce d'une
+facon contrainte:
+
+--Rien de nouveau encore? demandait-elle.
+
+Mais elle ne prononcait pas de nom, et le mot decisif elle l'evitait.
+
+On lui repondait de la meme maniere, et le plus souvent sans parole, en
+secouant la tete.
+
+Le septieme jour apres la mort de M. Haupois, le temps, jusque-la beau,
+se mit au mauvais.
+
+Le vent, qui avait constamment ete au sud, passa a l'est, puis au nord,
+d'ou il ne tarda pas a souffler en tempete: toutes les barques revinrent
+a la cote, et sur la mer demontee on n'apercut plus a l'horizon que de
+grands navires: le bateau de Pecune, que depuis sept jours on etait
+habitue a voir du matin au soir courir des bordees devant Bernieres, dut
+aborder ne pouvant plus tenir la mer.
+
+Aussitot a terre, Pecune vint trouver Madeleine dans la cabine ou elle
+se tenait avec Leon.
+
+--J'ai resiste tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y avait plus moyen
+de rester a la mer, excusez-moi, mamzelle.
+
+Madeleine inclina la tete.
+
+--Faut pas que cela vous desole, continua Pecune, c'est un bon vent pour
+votre malheureux, il porte a le cote; soyez sure que demain ou
+apres-demain il doit aborder.
+
+Comme elle levait la main avec un signe d'incredulite et de
+desesperance, Pecune se pencha vers elle, et d'une voix basse:
+
+--Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvieme jour les noyes
+qui n'ont pas ete retrouves se levent eux-memes dans la mer et se
+mettent en marche pour venir se coucher dans la terre benite; s'ils ne
+sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne
+restent en route que si le chemin a faire est trop long ou si le vent
+leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon presentement.
+Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre
+pauvre pere.
+
+Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis il
+faiblit mais sans tomber completement.
+
+Le matin du neuvieme jour Leon vit arriver l'homme qui avait la garde du
+rivage de Bernieres: M. Haupois venait d'aborder sur la greve, selon la
+prediction de Pecune.
+
+L'enterrement eut lieu le meme jour a trois heures de l'apres-midi, et
+le soir Leon monta avec Madeleine dans le train qui arrive a Paris a
+cinq heures du matin.
+
+Pendant ces neuf jours il avait execute l'acte de derniere volonte de
+son oncle, il etait reste pres de Madeleine, "elle avait trouve en lui
+une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu
+pleurer."
+
+Mais sa tache n'etait pas finie.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Avant de quitter Saint-Aubin, Leon avait envoye une depeche pour qu'on
+preparat a Madeleine un appartement dans la maison de la rue de
+Rivoli,--celui que sa soeur occupait avant son mariage.
+
+En arrivant il la conduisit lui-meme a son appartement:
+
+--Te voila chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est celle de
+Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place
+de la soeur ainee.
+
+Il se dirigea sers la porte de sortie, mais apres avoir fait quelques
+pas il revint en arriere:
+
+--Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en inquiete pas
+trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain a Rouen pour m'occuper
+des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux et
+je le rapporterai.
+
+--J'aurais voulu aller a Rouen.
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais....
+
+Elle hesita.
+
+Aussitot il lui vint en aide:
+
+--Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires?
+
+Elle inclina la tete avec un signe affirmatif.
+
+--Sois tranquille, elles seront arrangees a la satisfaction de tous;
+aussi bien a l'honneur de ... mon oncle, qu'a l'interet de ceux avec qui
+il etait en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais c'est
+trop causer. A tantot!
+
+Elle le retint
+
+--Un seul mot.
+
+--Mais....
+
+--Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est
+douloureux et qu'il doit etre dit: ces affaires sont embarrassees ...
+tres-embarrassees; nous avons des dettes qui certainement depasseront
+notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas
+m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se reveleront
+assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux
+qu'elles soient toutes payees.
+
+--C'est bien ainsi que je le comprends.
+
+--On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des choses
+de la loi; j'ai des droits a faire valoir comme heritiere de ma mere;
+j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens a ce que tout ce
+que je possede soit vendu pour que ces dettes soient payees.
+
+Mais Leon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le desirait, car il
+trouva rue Royale une depeche de son pere annoncant son arrivee a Paris
+pour le soir meme.
+
+Ce que Leon voulait en se rendant a Rouen, c'etait prendre connaissance
+des affaires de son oncle, et dire aux creanciers qui allaient s'abattre
+menacants qu'ils n'avaient rien a craindre, qu'ils seraient payes
+integralement et qu'il le leur garantissait, lui Leon Haupois-Daguillon,
+de la maison Haupois-Daguillon de Paris.
+
+Son pere a Balaruc, cela lui etait facile, il n'avait personne a
+consulter, il agissait de lui-meme, dans le sens qu'il jugeait
+convenable.
+
+Mais l'arrivee de son pere a Paris changeait la situation.
+
+Il fallait laisser a celui-ci le plaisir de sa generosite envers cette
+pauvre Madeleine; cela etait convenable, cela etait juste, et, de plus,
+cela etait, jusqu'a un certain point, habile; on s'attache a ceux qu'on
+oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son pere
+a Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait pour
+elle.
+
+C'etait par le train de six heures que M. et madame Haupois-Daguillon
+devaient arriver a la gare de Lyon. A six heures moins quelques minutes,
+Leon les attendait a la porte de sortie des voyageurs. Tout d'abord il
+avait pense a demander a Madeleine si elle voulait l'accompagner, ce qui
+eut ete une prevenance a laquelle son pere et sa mere auraient ete
+sensibles; mais la reflexion l'avait fait vite renoncer a cette idee; il
+ne pouvait pas, a Paris, sortir seul avec Madeleine.
+
+De la gare de Lyon a la rue de Rivoli, le temps se passa pour M. et
+madame Haupois en questions, pour Leon en recit.
+
+Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait prepare
+sa reponse: "Comment etait-il arrive a Saint-Aubin juste au moment de la
+mort de son oncle?"
+
+Ce fut sa mere qui la lui posa:
+
+Son explication fut celle qu'il avait deja donnee a Madeleine: le
+medecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le previent que son
+oncle est menace de devenir aveugle.
+
+Cette histoire du medecin avait l'inconvenient de ne pas expliquer la
+lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de
+cette lettre? Cela n'etait pas probable; si contre toute attente le
+vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une
+facon telle quelle.
+
+Eleve par un pere et une mere qui l'aimaient, Leon n'avait pas ete
+habitue a mentir, aussi se serait-il assez mal tire de son recit fait
+dans le calme et en tete a tete avec ses parents; mais en voiture, au
+milieu du bruit et des distractions, il en vint a bout sans trop de
+maladresse.
+
+En entrant dans le salon ou Madeleine se tenait, M. Haupois-Daguillon
+ouvrit ses bras a sa niece et l'embrassa tendrement.
+
+Puis apres l'oncle vint la tante.
+
+Mais ce fut plutot en pere et en mere qu'ils l'accueillirent qu'en oncle
+et en tante.
+
+Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette
+nuance:
+
+--Desormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu trouveras
+dans ton oncle un pere, dans Leon un frere; pour moi tu peux compter sur
+toute ma tendresse.
+
+Madeleine etait trop emue pour repondre, mais ses larmes parlerent pour
+elle.
+
+Madame Haupois Daguillon etait depuis trop longtemps eloignee de sa
+maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre des le soir meme les
+habitudes de toute sa vie; aussi, malgre les fatigues d'un voyage de
+vingt-deux heures, voulut-elle, apres le diner, aller coucher rue
+Royale.
+
+--Je vais t'accompagner, lui dit son fils.
+
+A peine dans la rue, Leon se pencha a l'oreille de sa mere:
+
+--Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il.
+
+L'intonation de cette question etait si douce, que madame
+Haupois-Daguillon s'arreta surprise et, s'appuyant sur le bras de son
+fils, elle forca celui-ci a la regarder en face:
+
+--Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle.
+
+--Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu
+n'avais pas vue depuis deux ans.
+
+--Et pourquoi tiens-tu tant a savoir ce que je pense de Madeleine?
+
+--Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me repondre.
+
+Ces quelques paroles s'etaient echangees rapidement; la voix du fils
+etait emue; celle de la mere etait inquiete.
+
+Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement.
+
+--Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui
+paraissait vouloir gagner du temps et peser sa reponse avant de la
+risquer.
+
+--Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je te
+parle.
+
+--J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes
+comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son
+esprit, de son coeur, de son caractere?
+
+--De tout.
+
+--Quand je voyais Madeleine, elle etait une bonne petite fille,
+intelligente.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Douce de caractere et d'humeur facile.
+
+--N'est-ce pas? et pleine de coeur.
+
+--Elle etait tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant je n'en
+sais rien; deux annees changent beaucoup une jeune fille.
+
+--Assurement, mais moi qui, depuis dix jours, vis pres d'elle, je puis
+t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractere de
+Madeleine, ils sont analogues a ceux qui se sont faits dans sa personne.
+
+--Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante.
+
+--Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme?
+
+--Je dirais que tu es fou.
+
+
+
+
+X
+
+
+Lorsque pendant trente ans on a dirige une grande maison de commerce,
+avec une armee d'employes ou d'ouvriers sous ses ordres, on a pris bien
+souvent dans cette direction des habitudes d'autorite qu'on porte dans
+la vie et dans le monde; partout l'on commande, et a tous, sans admettre
+la resistance ou la contradiction.
+
+C'etait le cas de madame Haupois-Daguillon qui, meme avec ses enfants
+qu'elle aimait cependant tendrement, etait toujours madame
+Haupois-Daguillon.
+
+Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'etait en mere qu'elle lui
+avait tout d'abord parle d'un ton affectueux et vraiment maternel; mais
+ce ne fut pas la mere qui s'ecria: "Tu es fou"; ce fut la femme de
+volonte, d'autorite, la femme de commerce.
+
+Leon connaissait trop bien sa mere peur ne pas saisir les moindres
+nuances de ses intonations, et c'etait precisement parce qu'il avait au
+premier mot senti chez elle de la resistance qu'il avait ete si net et
+si precis dans sa demande: c'etait la un des cotes de son caractere; mou
+dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et meme cassant
+aussitot qu'il se voyait en face d'une opposition.
+
+--En quoi est-ce folie de penser a prendre Madeleine pour femme?
+demanda-t-il.
+
+Ils etaient arrives sur la place de la Concorde, madame Haupois s'arreta
+tout a coup, puis, apres un court mouvement d'hesitation, elle tourna
+sur elle-meme.
+
+--Rentrons rue de Rivoli, dit-elle.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ton pere n'est pas encore couche, tu vas lui expliquer ce que tu viens
+de me dire....
+
+--Mais....
+
+--Madeleine est la niece de ton pere; elle est son sang; par le malheur
+qui vient de la frapper, elle devient jusqu'a un certain point sa
+fille, c'est donc a lui qu'il appartient de decider d'elle. Je ne veux
+pas, si la reponse de ton pere est contraire a tes desirs ... que tu
+m'accuses d'avoir pese sur lui et d'avoir inspire cette reponse.
+
+--Mais c'etait la justement ce que je voulais, dit-il avec un sourire,
+tu l'as bien devine.
+
+--Rentrons, explique-toi franchement avec ton pere, il te dira ce qu'il
+pense.
+
+--Mais toi?
+
+--Je te le dirai aussi.
+
+--Tu me fais peur.
+
+Et, sans echanger d'autres paroles, ils revinrent a l'appartement de la
+rue de Rivoli.
+
+M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre sa
+femme et son fils.
+
+--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
+
+--Leon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse longuement,
+je veux te le dire en deux mots,--il desire prendre Madeleine pour
+femme.
+
+--Il est donc fou!
+
+--C'est justement le mot que je lui ai repondu.
+
+Puis, s'adressant a son fils:
+
+--Tu ne diras pas que ton pere et moi nous nous etions entendus.
+
+Leon resta deconcerte, et pendant plusieurs minutes il regarda son pere
+et sa mere, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur
+celle-la.
+
+Enfin il se remit.
+
+--Il y a une question que j'ai adressee a ma mere, veux-tu me permettre
+de te la poser?
+
+--Laquelle?
+
+--En quoi est-ce folie de vouloir epouser Madeleine?
+
+--Elle n'a pas un sou.
+
+--Je ne tiens nullement a epouser une femme riche.
+
+--Nous y tenons, nous!
+
+--Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, a epouser une femme que tu
+n'aimerais pas, mais je te demande qu'en echange tu ne prennes pas une
+femme qui ne nous conviendrait pas.
+
+--En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mere
+reconnaissait tout a l'heure qu'elle etait charmante sous tous les
+rapports.
+
+--Sous tous, j'en conviens, repondit M. Haupois, sous un seul excepte,
+sous celui de la fortune; ta position....
+
+--Oh! ma position.
+
+--Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige a epouser
+une femme digne de toi.
+
+--Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine.
+
+--Il n'est pas question d'amour.
+
+--Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la premiere
+question a examiner, repliqua Leon avec une certaine raideur, et pour
+moi je puis vous affirmer que je n'epouserai qu'une femme que j'aimerai.
+
+Peu a peu le ton s'etait eleve chez le pere aussi bien que chez le fils,
+madame Haupois jugea prudent d'intervenir.
+
+--Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton pere,
+tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur
+Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et
+financiere que doit occuper dans le monde celle qui epousera l'heritier
+de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierte de ta maison,
+de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: "noblesse oblige"; la
+noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est "fortune qui
+oblige". Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas epouser une
+femme qui n'a rien.
+
+Depuis que ce gros mot de fortune avait ete prononce, Leon avait une
+replique sur les levres: "Mon pere n'avait rien, ce qui ne l'a pas
+empeche d'epouser l'heritiere des Daguillon;" mais, si decisive qu'elle
+fut, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son pere aussi bien que
+sa mere, et il la retint:
+
+--Il y aurait un moyen que Madeleine ne fut pas une femme qui n'a rien,
+dit-il en essayant de prendre un ton leger.
+
+--Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne
+discutat pas toujours gravement et methodiquement.
+
+--Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue ta
+fille, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la
+moitie de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport egal.
+
+--Allons, decidement, tu es tout a fait fou.
+
+--Non, mon pere, et je t'assure que je n'ai jamais parle plus
+serieusement; car je m'appuie sur ta bonte, sur ta generosite, sur ton
+coeur, et cela n'est pas folie.
+
+--Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes deja
+entendus a ce sujet, ta mere et moi, de meme que nous nous sommes
+entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons.
+
+--Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt sur
+ses levres; puis tout de suite s'adressant a son fils: C'est assez; nous
+savons les uns et les autres ce qu'il etait important de savoir; ton
+pere et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les notres:
+il est tard; nous sommes fatigues, et d'ailleurs il ne serait pas sage
+de discuter ainsi a l'improviste une chose aussi grave; nous y
+reflechirons chacun de notre cote, et nous verrons ensuite chez qui ces
+sentiments doivent changer. Reconduis-moi.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Les mauvaises dispositions manifestees par son pere et sa mere ne
+pouvaient pas empecher Leon de s'occuper des affaires de Madeleine: tout
+au contraire.
+
+Le lendemain, il parla a son pere de son projet d'aller a Rouen pour
+voir quelle etait precisement la situation de son oncle.
+
+Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arreta:
+
+--Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai deja ecrit a Rouen, et j'ai charge
+un de mes anciens camarades, aujourd'hui avoue, de mener a bien cette
+liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme
+d'affaires viendra plus facilement a bout des creanciers.
+
+Le mot "liquidation" avait fait lever la tete a Leon, l'idee de venir
+"a bout des creanciers facilement" le souleva:
+
+--Pardon, s'ecria-t-il, mais l'intention de Madeleine est d'abandonner
+tous les droits qu'elle tient de sa mere, pour que les creanciers soient
+payes; il n'y a donc pas a venir a bout d'eux.
+
+--Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont
+insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller a
+Rouen, ton voyage est inutile.
+
+--Je te repete ce que Madeleine m'a dit.
+
+--C'est bien, je sais ce que j'ai a faire. Mais puisqu'il est question
+de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce
+n'est pas serieusement que tu penses a prendre Madeleine pour ta femme,
+n'est-ce pas?
+
+--Rien n'est plus serieux.
+
+--Tu veux te marier?
+
+--Je desire devenir le mari de Madeleine.
+
+--A vingt-quatre ans, tu veux dire adieu a la vie de garcon, a la
+liberte, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens?
+
+--La vie de garcon n'a pas pour moi les charmes que tu supposes, et je
+me soucie peu d'une liberte dont je ne sais bien souvent que faire. J'ai
+plutot besoin d'affection et de tendresse.
+
+--Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont manque,
+repliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu etais fou, je te le repete
+aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de
+sang-froid et apres reflexion. Toute la nuit j'ai reflechi a ton projet,
+a ta fantaisie; et de quelque cote que je l'aie retourne, il m'a paru
+ce qu'il est reellement, c'est-a-dire insense; aussi, pour ne pas
+laisser aller les choses plus loin, je te declare, puisque nous sommes
+sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement a un mariage
+avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je
+te parle en mon nom et au nom de ta mere; tu n'epouseras pas ta cousine
+avec notre agrement; sans doute tu toucheras bientot a l'age ou l'on
+peut se marier malgre ses parents; mais, si tu prends ainsi Madeleine
+pour femme, il est bien entendu des maintenant que ce sera malgre nous.
+Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour etre
+franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai ecrit que
+notre intention etait de recueillir cette pauvre enfant et de la traiter
+comme notre fille, nous pensions, ta mere et moi, que tu n'eprouverais
+pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour
+toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier
+nous prouve que nous nous trompions.
+
+--Jusqu'a ce jour Madeleine n'a ete pour moi qu'une soeur.
+
+--Jusqu'a ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez a chaque instant,
+et si vous vivez sous le meme toit, les sentiments fraternels seront
+remplaces par d'autres sans doute; tu te laisseras entrainer par la
+sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son cote, pourra
+tres-bien ne pas rester insensible a ta tendresse et t'aimer aussi. Cela
+est-il possible, je le demande?
+
+--Que voulez-vous donc, ma mere et toi?
+
+--Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous
+sommes decides a ne pas te laisser epouser Madeleine.
+
+--Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mere vous ne ferez cela.
+
+--Il depend de toi que Madeleine reste ici comme si elle etait notre
+fille.
+
+--Et comment cela?
+
+--Tu comprends, n'est-ce pas, qu'apres ce que tu nous as dit nous ne
+pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme,
+nous ne pouvons pas tolerer que vous viviez l'un et l'autre dans une
+etroite intimite.
+
+--Vous reconnaissez donc de bien grandes qualites a Madeleine, que vous
+craignez qu'une intimite de chaque jour developpe un amour naissant? Si
+Madeleine n'est pas digne d'etre aimee, le meilleur moyen de de me le
+prouver n'est-il pas de me laisser vivre pres d'elle pour que j'apprenne
+a la connaitre et a la juger telle qu'elle est?
+
+--Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous le
+meme toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en serait
+ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont commence;
+regulierement, beaucoup plus regulierement qu'autrefois, tu dejeunerais
+avec nous, tu dinerais avec nous, tu passerais tes soirees avec nous,
+c'est-a-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se realise pas, il n'y a
+que deux partis a prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou tu
+t'eloignes toi-meme.
+
+--C'est ma mere qui a eu cette idee?
+
+--Ta mere et moi; mais ne nous fais pas porter une responsabilite qui
+t'incombe a toi-meme, et si ce que je viens de te dire te blesse,
+n'accuse que celui qui nous impose ces resolutions.
+
+--Et ou dois-je aller?
+
+--A Madrid, ou ta presence sera utile, tres-utile aux affaires de notre
+maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et
+nous avons pour elle les soins d'un pere et d'une mere; tu la refuses,
+alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable ou elle
+vivra jusqu'au jour de son mariage.
+
+Leon resta assez longtemps sans repondre.
+
+--Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien?
+
+--Je sens que votre resolution est par malheur bien arretee, je ne lui
+resisterai donc pas. J'irai a Madrid, car je ne veux pas causer a
+Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre a
+votre volonte, je ne renonce pas a Madeleine. Loin d'elle j'interrogerai
+mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'eprouve pour elle,
+quelle est leur solidite et leur profondeur; a mon retour je vous ferai
+connaitre ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et nous
+reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte!
+
+--Le plus tot sera le mieux.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Ce n'etait pas la premiere fois que Leon se trouvait en opposition avec
+les idees ambitieuses de son pere et de sa mere; il les connaissait donc
+bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas a lutter
+contre elles.
+
+Quand sa mere avait dit avec modestie et les yeux baisses: "notre
+position", tout etait dit.
+
+Et, pour son pere, il n'y avait rien au-dessus de la fortune "gagnee
+loyalement dans le commerce".
+
+Tous deux avaient au meme point la fierte de l'argent et le mepris de la
+mediocrite.
+
+Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait ete
+question de marier celle-ci, quelle etait la puissance tyrannique de ces
+idees, qui avaient fait repousser, malgre les supplications de Camille,
+les pretendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en fin de
+compte un baron Valentin, a peine noble mais riche. Combien de fois
+Camille, qui voulait etre duchesse et qui n'admettait qu'avec rage la
+possibilite d'etre simple marquise, avait-elle verse des torrents de
+larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touche M. et madame Haupois.
+
+--Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre.
+
+Cette reponse avait toujours ete la meme en presence d'un mari pauvre.
+
+S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'etait faire faillite moralement.
+
+Que repondre a son pere et a sa mere lui disant: "Ce n'est pas Madeleine
+que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?"
+
+Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne
+feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait,
+ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en realite contre elle.
+
+Ce qu'il fallait pour le moment, c'etait que Madeleine restat pres de
+son pere et de sa mere et qu'elle devint de fait ce qu'elle n'etait
+encore qu'en parole: leur fille.
+
+Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il serait
+pour lui-meme un temps d'epreuve. Loin de Madeleine, il sonderait son
+coeur. Et, s'etant degage du sentiment de sympathie et de tendresse qui
+a cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait reellement
+sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'epouser malgre son
+pere et sa mere.
+
+La chose etait assez grave pour etre murement pesee et ne point se
+decider a la legere par un coup de tete ou dans un mouvement de revolte.
+
+Resolu a partir, il voulut l'annoncer lui-meme a Madeleine, et pour cela
+il choisit un moment ou, sa mere etant occupee rue Royale et son pere
+etant a son cercle, il etait certain de la trouver seule et de n'etre
+point deranges dans leur entretien.
+
+--Je viens t'annoncer mon depart pour demain, dit-il.
+
+A ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni emotion, mais tirant un
+morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit a son
+cousin.
+
+--Voici la liste des objets que je te prie de me faire expedier,
+dit-elle.
+
+--Mais je ne vais point a Rouen, je pars pour Madrid.
+
+--Madrid!
+
+Et cette emotion que Leon lui reprochait tout bas de n'avoir point
+manifestee quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et palir
+ses levres fremissantes.
+
+--Tu pars! repeta-t-elle tout bas et machinalement: Ainsi tu pars.
+
+--Demain.
+
+--Et tu seras longtemps absent?
+
+Il hesita un moment avant de repondre.
+
+--Je ne sais.
+
+--C'est-a-dire pour etre franc que tu ne peux pas prevoir le moment de
+ton retour, n'est-ce pas? Tu as ete si bon, si genereux pour moi, que me
+voila tout attristee.
+
+Puis baissant la voix:
+
+--Avec qui parlerai-je de lui?
+
+Et deux larmes coulerent sur ses joues.
+
+C'etait la pensee de son pere qui, assurement, faisait couler les
+larmes, et cette pensee seule.
+
+--Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon pere? demanda Leon apres
+quelques minutes de reflexion; tu sais qu'ils se sont aimes tendrement
+comme deux freres, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a brise nos
+relations, mon pere avait plaisir a raconter des histoires de son
+enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frere Armand se trouvait
+mele: tu seras agreable a mon pere en lui parlant de ce temps.
+
+--Certes je le ferai.
+
+--Puisque je te demande d'etre agreable a mon pere, veux-tu me permettre
+de te donner un conseil, ma chere petite Madeleine?...
+
+Il s'arreta brusquement, car, se laissant entrainer par son emotion il
+avait ete plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller.
+
+Mais aussitot il reprit en souriant:
+
+--Tiens! voila que je parle comme lorsque tu n'etais qu'une petite fille
+et que nous jouiions au mariage.
+
+Elle detourna la tete et ne repondit pas.
+
+--Ce que je veux te demander, poursuivit Leon vivement, c'est que tu
+t'appliques a faire la conquete de mon pere et de ma mere. Cela te sera
+facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es.
+
+--Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face,
+dit-elle en s'efforcant de sourire.
+
+--Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut bien
+que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de
+cette qualite.
+
+--Adresse-toi a mon desir de t'etre agreable a toi-meme, c'est assez.
+
+--Enfin, je veux que tu charmes mon pere et ma mere de telle sorte qu'a
+mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par
+l'adoption, mais encore par l'affection. Presentement tu sais qu'ils
+t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en sorte
+qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plait parce qu'on plait,
+sans raison bien souvent; mais on plait aussi parce qu'on veut plaire.
+Fais-moi l'amitie, chere petite ... cousine, de leur plaire a tous
+deux, a l'un comme a l'autre. Ce qui sera le plus sensible a ma mere, ce
+sera l'interet que tu porteras aux affaires de notre maison. Si tu veux
+bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides a
+ecrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires
+intelligemment quelques belles pieces d'orfevrerie, elle t'adorera.
+Quant a mon pere, il sera tres-heureux que tu l'accompagnes dans sa
+promenade de tous les jours aux Champs-Elysees, et quand il sera fier de
+toi pour les regards d'admiration que tu auras provoques en passant
+appuyee sur son bras, sa conquete sera faite aussi, et solidement, je
+t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration.
+
+--Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement.
+
+--Maintenant il me reste a parler d'un membre de notre famille avec qui
+tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il
+n'est meme pas a souhaiter que tu fasses sa conquete.
+
+--Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle?
+
+--Parce qu'elle voudrait te marier.
+
+Elle ne put retenir un mouvement de repulsion.
+
+--Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de progres en
+elle, depuis qu'elle est mariee; elle a toujours a offrir une collection
+de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les plus
+beaux noms de la noblesse francaise ou etrangere, car elle n'a pas de
+prejuges patriotiques.
+
+--Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles
+pauvres.
+
+--Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas etre si
+pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans
+une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la
+beaute, par la grace, par les qualites de l'esprit et de l'ame....
+
+Il avait prononce ces paroles avec elan, il s'arreta, et reprenant le
+ton enjoue:
+
+--Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes ainsi
+faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me reserve de te
+marier....
+
+Elle le regarda interdite, ne sachant evidemment que penser de ces
+paroles et cherchant leur sens.
+
+Il continua en souriant:
+
+--Plus tard, a mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne permets a
+personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle malgre
+toi, ecris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une jeune
+fille ecrive ainsi, meme a son cousin; mais dans une circonstance aussi
+grave, ce ne serait pas a ton cousin que tu ecrirais, ce serait a ... ce
+serait a ton frere. Me le promets-tu?
+
+Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.
+
+--Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose a te demander. Je
+voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me
+quitterait pas. Veux-tu me donner le petit medaillon qui etait suspendu
+a la chaine de mon oncle et dans lequel se trouve l'email fait d'apres
+ton portrait quand tu etais petite fille?
+
+--Si je veux, ah! de tout coeur!
+
+Et vivement elle courut chercher ce medaillon qu'elle tendit a Leon.
+
+--Merci, dit-il.
+
+Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la
+regardant dans les yeux.
+
+A ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, les couvrit
+d'un coup d'oeil.
+
+--Je faisais mes adieux a Madeleine, dit Leon apres un court moment
+d'embarras, car j'avance mon depart, je me mettrai en route demain
+matin.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Apres le depart de Leon, Madeleine s'appliqua de tout coeur a suivre les
+conseils qu'il lui avait donnes, et cela lui fut d'autant plus facile
+qu'elle desirait elle-meme tres-franchement plaire a son oncle et a sa
+tante.
+
+Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le
+degout, ni le mepris, et ce n'etait nullement un ennui pour elle d'aller
+passer quelques heures de sa journee aupres de sa tante; elle prenait
+interet a ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait
+des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives
+pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame
+Haupois-Daguillon etait enchantee d'elle.
+
+Si elle n'eprouvait pas non plus un plaisir extreme a monter chaque jour
+les Champs-Elysees jusqu'a l'Arc de Triomphe et a les redescendre a
+l'heure ou le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale
+promenade, cela ne lui etait pas en realite une bien grande fatigue:
+son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnat, elle etait
+elle-meme contente du contentement de son oncle.
+
+M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garcon et homme a bonnes
+fortunes, avait, malgre l'age et ses occupations commerciales, conserve
+l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un
+statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles a la beaute feminine
+que ce riche bourgeois. Sa niece eut ete laide ou mal batie, il ne l'eut
+point pour cela repoussee; mais les sentiments de compassion qu'il eut
+eprouves pour elle n'eussent en rien ressemble a ceux de tendre
+sympathie qui tout de suite l'avaient touche lorsqu'apres une separation
+de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'etre laide ou mal batie, elle
+etait au contraire fort belle et surtout admirablement modelee cette
+jeune niece: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses epaules
+tombantes sans saillies osseuses, son torse entier etaient dignes de la
+sculpture, et comme sur ces epaules se dressait une tete gracieuse et
+fine d'une beaute delicate, que la douleur en ces derniers temps avait
+petrie pour lui donner quelque chose de tendre et de poetique, qu'elle
+n'avait pas en sa premiere jeunesse, elle produisait une vive sensation
+sur ceux qui la voyaient, alors meme qu'il ne la connaissaient pas. Et
+pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil a la demarche modeste,
+il arrivait souvent qu'on se retournat ou qu'on s'arretat alors qu'elle
+accompagnait son oncle qui, lui, s'avancait en vainqueur superbe: il
+marchait la tete haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate
+longue et sur une chemise d'une blancheur eblouissante formant le
+plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonnee
+qui maintenait au majestueux un ventre proeminent; tenant dans sa main
+soigneusement gantee une canne dont la pomme en argent etait ciselee et
+niellee avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du
+trottoir; tendant le mollet, il passait a travers la foule, heureux de
+sa bonne sante, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et
+fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait
+a son bras.
+
+En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le desir de Leon, la
+conquete de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux
+un pere et une mere, elle sentit au moins qu'elle etait adoptee avec
+tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce
+qu'il le faut.
+
+Dans l'apaisement que le temps amena peu a peu en elle, deux points
+noirs resterent cependant inquietants pour son esprit et menacants pour
+son repos.
+
+L'un se trouva dans les soins genants dont l'entoura le principal
+employe de son oncle, un jeune homme de l'age de Leon et son camarade de
+classes, nomme Eugene Saffroy;--l'autre dans l'ignorance ou son oncle la
+laissait a propos du reglement des affaires de son pere.
+
+Le premier souci de son oncle, des qu'elle s'etait installee a Paris,
+avait ete de provoquer son emancipation, et, aussitot qu'il l'eut
+obtenue, de se faire donner une procuration generale, de telle sorte que
+Madeleine n'eut a se preoccuper ni a s'occuper de rien. Si elle avait
+ose, elle aurait dit qu'elle desirait au contraire regler elle-meme tout
+ce qui touchait la succession de son pere; mais une extreme reserve lui
+etait imposee en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait ose
+risquer, son oncle lui avait ferme la bouche:
+
+--As-tu confiance en moi?
+
+--Oh! mon oncle.
+
+--Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Leon m'a dit que tu
+abandonnais tous tes droits, nous aurons egard a ta volonte, qui est
+respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter
+a ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux
+mains les quittances de tous ceux a qui ton pere devait; cela, il me
+semble, doit te suffire.
+
+Evidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle etait
+parfaitement juste. N'etait-ce pas lui qui payait? Il avait bien le
+droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin
+de compte, lui couterait assez cher.
+
+Elle se disait, elle se repetait tout cela, et cependant elle etait
+tourmentee autant qu'affligee que son oncle ne lui parlat jamais de ce
+qui se passait a Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait
+prendre a coeur de sauver l'honneur de son pere et de defendre sa
+memoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvrete, celui-la etait
+pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait
+rien, pas meme parler, pas meme savoir; elle n'avait qu'a attendre dans
+son impuissance et surtout dans une confiance apparente.
+
+Du cote d'Eugene Saffroy, son tourment, pour etre moins profond, n'etait
+pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.
+
+Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugene Saffroy avait ete
+recueilli, apres la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon,
+qui l'avait fait elever et instruire avec Leon, jusqu'au jour ou
+celui-ci avait quitte le college pour l'Ecole de droit. A cette epoque
+Eugene Saffroy etait entre dans la maison de la rue Royale, et
+rapidement, par son zele, par son activite, par son intelligence des
+affaires, il etait devenu un employe modele, realisant ainsi le secret
+desir de madame Haupois-Daguillon qui avait ete de faire de lui le
+soutien de Leon, c'est-a-dire l'homme de travail et le directeur reel de
+la maison dont Leon serait bientot le chef en nom beaucoup plus qu'en
+fait.
+
+Lorsqu'on a de pareilles visees sur un homme qui, par son activite et
+son intelligence, peut se creer partout une bonne situation, on ne
+saurait trop le menager pour se l'attacher solidement.
+
+C'etait ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double
+rapport des interets et des relations, elle l'avait traite aussi
+genereusement que possible; non-seulement il avait une part dans les
+benefices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les
+dimanches, a Paris pendant l'hiver, et pendant l'ete au chateau de
+Noiseau: il etait presque un associe, et jusqu'a un certain point un
+membre de la famille.
+
+Cette position l'avait mis en relations frequentes avec Madeleine, qu'il
+voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait
+dans les magasins de la rue Royale aupres de sa tante, et le dimanche
+quand il venait diner a Noiseau.
+
+Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde a ses attentions et a ses
+politesses, mais bientot elle avait du reconnaitre qu'il n'etait pour
+personne ce qu'il etait pour elle.
+
+Alors elle s'etait renfermee dans une extreme reserve; mais, sans se
+decourager, il avait persiste, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle
+arrivait, cherchant sans cesse a lui adresser la parole, et, ce qu'il y
+avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame
+Haupois-Daguillon etaient presents, comme s'il se savait assure de leur
+consentement.
+
+Madeleine etait assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces
+politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait a lui
+plaire; a la verite, c'etait avec toutes les marques du plus grand
+respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il etait visible
+pour tous.
+
+Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en
+apercevant, comment ne disaient-ils rien?
+
+Cela etait etrange.
+
+La soeur de Leon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la
+campagne, se chargea de l'eclairer a ce sujet.
+
+Au temps ou Camille venait passer une partie de ses vacances a Rouen,
+elle n'avait pas grande amitie pour sa cousine Madeleine, mais
+maintenant la situation n'etait plus la meme, Madeleine etait
+malheureuse, orpheline, pauvre, et c'etait assez pour que la baronne
+Valentin, qui ne desirait rien tant que de trouver "des personnes
+interessantes" qu'elle put conseiller, secourir et proteger, lui
+temoignat une active sympathie.
+
+Son premier mot, lorsqu'elle avait trouve Madeleine installee chez ses
+parents et l'avait embrassee affectueusement, avait ete pour lui dire
+tout bas a l'oreille:
+
+--Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus
+belles relations.
+
+Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarque l'attitude de
+Saffroy, elle s'etait explique franchement et vigoureusement sur les
+pretentions du commis:
+
+--Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,--elle se plaisait a
+se moquer des roturiers en leur donnant la particule,--tu vois que
+monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-etre
+pas, c'est qu'il est encourage par mon pere et ma mere.
+
+--Ils te l'ont dit? s'ecria Madeleine.
+
+--Non, mais cela n'etait pas necessaire; j'ai des yeux pour voir, il me
+semble. D'ailleurs, cette faveur que mon pere et ma mere accordent a
+Saffroy entre dans leur systeme: ils veulent se l'attacher et ils vont
+jusqu'a vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien
+certains qu'il ne se separera jamais de Leon et qu'il s'exterminera
+toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas.
+D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a deja que trop de
+puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir.
+Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Breaute de Valletot! Sois
+tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquiere.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux etait de se
+conduire, avec Saffroy de facon a ce que celui-ci comprit bien qu'elle
+ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il
+renoncerait sans doute a son projet; on n'epouse pas volontiers une
+jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et
+bien clairement qu'elle ne vous aime pas.
+
+Mais la choses ne tournerent point comme elle l'avait espere; Saffroy ne
+montra aucun decouragement, et, comme elle persistait dans sa reserve et
+sa froideur, sa tante intervint entre eux.
+
+--Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune
+commis avait ete tenu a distance avec plus de raideur encore que de
+coutume.
+
+--Mais rien.
+
+--Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien
+hautaine avec lui.
+
+--Hautaine!
+
+--Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est
+notre ami bien plus que notre employe; il a toute notre confiance. Et
+j'ajoute qu'il la merite pleinement sous tous les rapports, il merite
+d'etre aime; jeune, beau garcon, intelligent, instruit, il rendra
+heureuse la femme qu'il epousera et il lui donnera une belle position
+dans le monde.
+
+Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant
+entierement d'un coup d'oeil profond.
+
+Puis, apres un moment de reflexion, elle continua:
+
+--Puisque nous avons parle de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au
+bout, dit-elle.
+
+Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de maniere a la
+bien tenir sous ses yeux:
+
+--Tu n'as pas oublie que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce
+role que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations
+serieuses; la premiere et la plus importante est de penser a ton avenir,
+c'est-a-dire a ton mariage.
+
+--Mais ma tante....
+
+--Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage?
+Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux
+songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions
+coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure
+presente; nous devons nous preoccuper du lendemain, et c'est ce que nous
+faisons.
+
+Madeleine ecoutait avec inquietude, car elle ne voyait que trop
+clairement ou l'entretien allait aboutir.
+
+--En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne
+voulons pas, comme certains parents egoistes, nous decharger au plus
+vite de la responsabilite qui nous incombe, et il n'est nullement dans
+nos intentions d'avancer le jour ou nous nous separerons. Nous t'aimons,
+ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que
+cette separation, un chagrin tres-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens
+a Saffroy dont, en realite, je ne me suis pas eloignee autant que
+l'incoherence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc
+un double desir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous separer
+de toi. Ce double desir, nous croyons avoir trouve le moyen de le
+realiser. Ne devines-tu pas comment?
+
+Madeleine ne repondit pas. Peut-etre, en attendant, trouverait-elle une
+reponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.
+
+--Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon,
+c'est de te donner Saffroy pour mari.
+
+Prevenue, Madeleine ne broncha pas.
+
+--Tu ne dis rien?
+
+--Je n'ai qu'une chose a dire, c'est que je desire ne pas me marier.
+
+--En ce moment, je te repete que nous comprenons cela. Mais je ne parle
+pas de demain. Je parle de l'avenir.
+
+Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses pensees; que
+diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle declarerait qu'elle ne
+voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette reponse
+une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui temoignaient,
+et qui etait si douce a son coeur brise, ne se changerait-elle pas en
+froideur? Elle n'etait pas leur fille; et si elle voulait etre aimee
+d'eux il fallait qu'elle se fit aimer, et c'etait prendre une mauvaise
+route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.
+
+Comme elle cherchait, sans les trouver, helas! les raisons qui
+pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se
+facher de son refus, elle recut de Rouen une lettre qui, tout en lui
+causant un tres-vif chagrin, lui parut propre a rompre completement tout
+projet de mariage avec Saffroy.
+
+Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de
+papiers qui etaient les recus des sommes dues par son pere.
+
+--Je t'avais promis de mener a bien le reglement des affaires de ton
+pauvre pere, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que
+tu devras conserver avec soin, les recus pour solde,--il avait souligne
+ce mot,--de ses creanciers, de tous ses creanciers.
+
+Elle s'etait jetee alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles
+pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrasse.
+
+L'honneur de son pere etait sauf et c'etait a son oncle qu'elle le
+devait. Il avait tout paye puisque les creanciers, tous les creanciers
+avaient signe des quittances pour solde: on ne donne des quittances que
+contre argent.
+
+La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait
+et connaissait mal les affaires.
+
+Elle etait d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'etait
+trouvee assez souvent en relations dans une maison amie, et c'etait en
+rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait
+pour lui ecrire.
+
+Creanciere de l'avocat general pour une somme de dix mille francs pretee
+d'une facon assez irreguliere, elle avait ete appelee par l'homme
+d'affaires charge de liquider la succession de M. Haupois, et on lui
+avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle
+une quittance entiere; tout d'abord elle avait refuse; mais l'homme
+d'affaires, ne se laissant emouvoir par rien, lui avait demontre que si
+elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, apres avoir
+pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre
+quittance entiere de 10,000 francs, touche les cinq mille qu'on lui
+proposait. Son cas n'avait pas ete unique; d'autres comme elle avaient
+perdu la moitie de ce qui leur etait du et cependant avaient signe les
+recus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces creanciers avaient pu supporter
+ce sacrifice, elle n'etait pas dans une aussi bonne situation qu'eux;
+cette perte de cinq mille francs etait une ruine pour elle, et c'etait
+pour cela qu'elle s'adressait directement a mademoiselle Madeleine
+Haupois, en faisant appel a ses sentiments de justice, d'honneur et de
+piete filiale.
+
+La lecture de cette lettre avait atterre Madeleine. Eh quoi! c'etait la
+ce que son oncle appelait mener a bien le reglement des affaires de son
+pere!
+
+Mais, apres une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouve un moyen qui
+non-seulement payerait entierement les dettes de son pere, mais qui
+encore empecherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage.
+
+Et le jour meme, a l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle,
+profondement emue, mais aussi fermement resolue, elle s'ouvrit a lui.
+
+
+
+
+XV
+
+
+M. Haupois etait un homme methodique en toutes choses, meme en ses
+distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le
+faisait une seconde fois, une troisieme, et toujours. Ainsi, ayant pris
+l'habitude de monter chaque jour les Champs-Elysees et de les
+redescendre, il ne depassait jamais le rond-point de l'Etoile; arrive
+la, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou
+douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de
+Boulogne, et revenait a petits pas a Paris, prenant pour descendre le
+trottoir oppose a celui qu'il avait suivi pour monter.
+
+Madeleine monta les Champs-Elysees, appuyee sur le bras de son oncle,
+sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre,
+une maison, un endroit quelconque ou elle parlerait, et depassant cette
+maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de pretextes, combien de
+raisons meme n'avait-elle pas pour se taire! son oncle etait distrait;
+on les avait salues; on allait les aborder.
+
+Enfin, ils arriverent au rond-point de l'Etoile: il fallait se decider
+ou renoncer.
+
+--Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en
+s'efforcant de prendre un ton enjoue alors que son coeur etait serre a
+etouffer.
+
+--Jusqu'au Bois!
+
+Et M. Haupois resta un moment stupefait, se demandant ce que pouvait
+signifier une pareille extravagance. Mais c'etait une voix douce et
+harmonieuse qui venait de lui parler, c'etaient de beaux yeux tendres
+qui le regardaient, il se laissa toucher.
+
+--Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?
+
+--C'est ce que je me demande. Le temps est a souhait pour la promenade,
+ni chaud ni froid; pas de poussiere, pas de boue et un splendide
+coucher de soleil qui se prepare derriere le Mont-Valerien.
+
+--Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.
+
+En peu de temps, ils arriverent a l'entree du Bois: le soleil s'etait
+abaisse derriere le Mont-Valerien, dont la dure silhouette se decoupait
+en noir sur un fond d'or, et deja des vapeurs blanches s'elevaient ca et
+la au-dessus des arbres depouilles de feuilles.
+
+Puis, ayant pris l'allee des fortifications ils se trouverent seuls au
+milieu du bois, dans le silence qui n'etait trouble que par le bruit des
+feuilles seches soulevees par leurs pas: le moment etait venu de parler.
+
+Comme elle reflechissait depuis quelques instants, son oncle
+l'interpella:
+
+--Je te trouve bien melancolique, si tu es fatiguee, dis-le franchement,
+ma mignonne, nous rentrerons.
+
+--Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir
+d'une lettre que j'ai recue, une lettre de Rouen.
+
+--De Rouen?
+
+--De madame Monfreville.
+
+A ce nom, qui etait celui de la vieille dame creanciere de l'avocat
+general, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrariete.
+
+--Et que te veut madame Monfreville?
+
+--Elle me dit qu'elle n'a touche que cinq mille francs sur les dix mille
+qui etaient dus par mon pere, et elle me demande, elle me prie de lui
+faire payer ces cinq mille francs.
+
+--Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes
+ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne
+t'est rien reste, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mere.
+Elle veut t'apitoyer apres avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi.
+Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui repondre moi-meme de
+facon a ce qu'elle te laisse tranquille desormais.
+
+--Mais, mon oncle.
+
+Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.
+
+--Les comptes faits, le passif de ton pere s'est trouve de 75% superieur
+a son actif augmente de l'abandon de tes droits, j'ai pris a ma charge
+25% et nous sommes ainsi arrives a offrir aux creanciers 50%, qui ont
+ete acceptes avec une veritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un
+bon nombre c'etait plus qu'il ne leur etait du reellement, et ils
+avaient encore un joli benefice, tant ton pauvre pere avait mal arrange
+ses affaires. C'etait le cas particulierement de ta vieille madame
+Monfreville, a qui, je le parierais, ton pere ne devait pas legitimement
+plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de
+resistance pour donner une quittance entiere, et cela prouve mieux que
+tout la valeur de ces creances.
+
+Cette explication pouvait etre bonne, mais elle ne porta nullement la
+conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur:
+que son pere dut legitimement ou non, elle ne s'en inquietait pas; il
+devait, c'etait assez pour qu'elle voulut payer.
+
+--Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je
+suis penetree de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant
+j'ose encore vous demander davantage.
+
+--Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et
+je ne la ferai pas.
+
+--Vous etes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous
+expliquera comment j'ose avoir une maniere de comprendre et de sentir
+les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce
+que mon pere doit fut paye.
+
+--Tout ce qu'il devait reellement a ete paye.
+
+--J'entends tout ce qu'on lui reclamait.
+
+--C'est de la folie.
+
+--Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice,
+mais ma tante m'a dit que, dans votre generosite, vous vouliez me donner
+une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux
+pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie,
+ne me donnez pas cette dot, et employez-la a payer ce que mon pere doit.
+
+--Ton pere ne doit rien, je te le repete, et ce que tu me demandes la
+est absurde a tous les points de vue.
+
+--Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la memoire de mon pere;
+permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit
+l'etre, alors meme que cela serait absurde.
+
+--Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de
+repousser un bon mariage. C'est son independance qu'elle refuse.
+
+--Mais l'independance ne peut-elle pas aussi s'acquerir, pour une
+orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que
+vous me destiniez a payer ces dettes, ce sera precisement et seulement
+cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant
+ces deux graces, vous aurez ete pour moi le meilleur des parents.
+Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma
+tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'etre pauvre
+comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.
+
+M. Haupois-Daguillon s'arreta, et durant assez longtemps il regarda sa
+niece, dont le visage pali par l'emotion recevait en plein la lumiere du
+soleil couchant.
+
+--Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1 deg. payer ce que tu crois
+que ton pere doit encore; 2 deg. ne pas epouser Saffroy; 3 deg. travailler, et
+surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon oncle, dit-elle.
+
+--Eh bien! je ne consentirai a aucune de ces trois choses,--je ne
+payerai pas ce que ton pere ne doit pas,--je ferai tout au monde pour
+que tu epouses Saffroy,--je ne te permettrai jamais de travailler dans
+ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons a te
+donner, tu les connais deja ou tu les sens. Mais comme tu pourrais
+t'etonner que je ne veuille pas te donner a travailler dans notre
+maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille,
+j'admets que des explications sont necessaires; les voici donc: tu es
+jeune, jolie, seduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut
+pas vivre sur le pied de l'intimite avec un homme jeune aussi, beau
+garcon aussi, qui est son cousin. Il y a la un danger pour tous. Mariee,
+nous ne nous separerions jamais, puisque ton mari serait notre associe.
+Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme
+employee de la maison, nous serions obliges de tenir notre fils loin de
+Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant a Madrid malgre le
+chagrin que nous eprouvions a nous separer de lui. Il y restera tant que
+tu n'auras pas accepte Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous
+creera pour tous une situation bien difficile. Reflechis a tout cela, et
+plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme
+tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici a
+Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les
+bruits de la maison se furent eteints, Madeleine reflechit a ce que son
+oncle lui avait demande.
+
+Qu'on ne voulut pas payer les dettes de son pere, c'etait ce qu'elle ne
+comprenait pas. Son oncle, elle en etait convaincue, etait un honnete
+homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'etait la
+reputation de probite commerciale dont il jouissait. D'autre part, il
+poussait jusqu'a l'orgueil la fierte de son nom. Alors comment se
+faisait-il qu'il ne voulut pas payer integralement les dettes de son
+propre frere, et qu'il s'abaissat a chercher un arrangement avec les
+creanciers de celui-ci?
+
+Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le
+determiner a proceder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on
+reclamait a la succession de son frere fut du reellement, avait-il dit.
+Mais qu'importait? ce n'etait pas cette succession qui etait engagee,
+c'etait la memoire de ce frere.
+
+Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-meme.
+
+Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne
+possede rien?
+
+Sans doute, il y avait un moyen qui se presentait a elle, et qui
+tres-probablement reussirait,--c'etait d'accepter Saffroy pour mari.
+Qu'elle allat a lui et franchement qu'elle lui dit: "Je serai votre
+femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon
+pere avec la dot ou plutot sur la dot que mon oncle me donnera", et il
+semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce
+n'etait pas l'amour, ce serait l'interet qui lui dirait d'accepter cette
+condition.
+
+Mais pour agir ainsi il eut fallu qu'elle fut libre, et elle ne l'etait
+pas.
+
+Pour donner sa vie en echange de l'honneur de son pere, il eut fallu
+qu'elle fut maitresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas.
+
+Ce n'etait plus l'heure des menagements et des compromis avec soi-meme,
+et eut-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eut pas pu, les
+paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Leon.
+
+Dans sa purete virginale elle avait repousse cet aveu chaque fois que de
+son coeur il lui etait monte aux levres. Ingenieuse a se tromper
+elle-meme, elle s'etait dit et repete que les sentiments qu'elle
+eprouvait pour Leon etaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une
+soeur pour son frere, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait
+pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.
+
+Mais cela etait hypocrisie et mensonge.
+
+La verite, la realite c'etait qu'elle l'aimait non comme son cousin, non
+comme son frere, non pas par reconnaissance; c'etait l'amour qui
+emplissait son coeur.
+
+Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le
+repousser quand, pensant a un mariage avec Saffroy, elle se sentait
+etouffee par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son pere,
+elle eut ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aime Leon?
+c'etait son coeur qui se revoltait contre sa tete, c'etait l'amour de
+l'amante, qui refusait de se sacrifier a l'amour de la fille.
+
+Libre, elle eut pu accepter Saffroy meme ne l'aimant pas,--la tendresse
+sinon l'amour naitrait peut-etre plus tard.
+
+Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle
+etait a un autre? C'eut ete tromperie de se dire que la tendresse
+naitrait peut-etre plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait
+bien qu'elle n'aimerait jamais que Leon.
+
+Meme pour l'honneur de son pere, elle ne pouvait pas se deshonorer ni
+deshonorer son amour.
+
+Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la
+memoire de son pere fut deshonoree.
+
+Jamais elle n'avait eprouve pareille angoisse: par moments son coeur
+s'arretait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa
+tete a croire que son crane allait eclater, puis tout a coup un
+aneantissement la prenait, et, s'enfoncant la tete dans son oreiller,
+elle pleurait comme une enfant; mais ce n'etaient pas des larmes qu'il
+fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre
+son desespoir, elle se disait qu'elle devait etre digne de son amour
+pour son pere, aussi bien que de son amour pour Leon.
+
+Oui, c'etait cela, et cela seul qu'elle devait.
+
+Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, a cette pensee,
+elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses acces de
+desesperance la reprenaient: ah! miserable fille qu'elle etait, sans
+initiative et sans force.
+
+A qui s'adresser, a qui demander conseil?
+
+Il y avait dans sa chambre, qui avait ete autrefois celle de Camille, un
+portrait de Leon fait a l'epoque ou celui-ci avait vingt ans, et que
+Camille, se mariant, n'avait pas emporte chez son mari. Combien souvent,
+portes closes et sure de n'etre pas surprise, Madeleine etait-elle
+restee devant ce portrait qui lui rappelait son cousin a l'age
+precisement ou, sans qu'elle eut conscience du changement qui se faisait
+dans son coeur de quinze ans, il etait devenu pour elle plus qu'un
+cousin.
+
+Aneantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et,
+allumant une lumiere, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil place
+devant ce portrait, et elle resta la longtemps, plongee dans une muette
+contemplation.
+
+La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au
+dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne percait
+pas la flamme de la bougie qui n'eclairait guere que le portrait devant
+lequel elle brulait comme un cierge devant une sainte image.
+
+Et de fait pour Madeleine n'en etait-ce point une: celle de son dieu,
+devant qui elle restait agenouillee lui demandant l'inspiration.
+
+Elle lui avait promis de lui ecrire si on la pressait de se marier, mais
+la promesse qu'elle lui avait faite alors etait maintenant impossible a
+tenir.
+
+Il arriverait, cela etait bien certain, si elle lui ecrivait qu'on
+voulait la marier a Saffroy. Mais alors que se passerait-il?
+
+Ou Leon prendrait son parti, et alors il se facherait avec son pere et
+sa mere.
+
+Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle
+qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur,
+quelque invraisemblable qu'il fut pour son coeur.
+
+Non, elle ne devait pas l'appeler a son secours, et seule elle devait
+agir.
+
+--N'est-ce pas, Leon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix
+suppliante, parle-moi, inspire-moi.
+
+Et elle resta les yeux attaches sur cette image, les mains tendues vers
+elle.
+
+La bougie s'etait consumee et, arrivant a sa fin, elle jetait des lueurs
+inegales et vacillantes: tout a coup Madeleine crut voir les yeux du
+portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie;
+ils lui parlaient. Et comme elle cherchait a les bien comprendre,
+brusquement la nuit se fit epaisse et noire; la bougie venait de mourir.
+
+Elle se releva, et a tatons, elle gagna son lit sans avoir l'idee
+d'allumer une autre bougie: a quoi bon? elle savait maintenant ce
+qu'elle avait a faire, sa route etait tracee.
+
+Elle sauverait l'honneur de son pere,--et elle sauverait la purete de
+son amour.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Au temps ou l'avocat general reunissait souvent le soir, dans sa maison
+du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit
+a Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs
+par an au theatre avec sa voix et son talent.
+
+--Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misere; lui repetait
+souvent un vieil ami de son pere qui en sa jeunesse avait ete un grand
+artiste; la position de votre pere privera la France d'une chanteuse
+admirable.
+
+Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets,
+et jamais l'idee ne lui etait venue qu'elle pourrait chanter un jour
+pour d'autres que pour son pere, pour ses amis ou pour elle-meme.
+Comedienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eut ete folie.
+
+Ce qui lui avait paru folie a cette epoque ne l'etait plus maintenant.
+
+Elle n'etait plus la fille d'un magistrat, elle etait celle d'un homme
+ruine, et ce que la haute position de celui-la aurait defendu si elle
+en avait eu le desir, la miserable position de celui-ci le commandait
+malgre la repugnance instinctive qu'elle eprouvait a accueillir cette
+idee.
+
+Il ne s'agissait plus a cette heure de ses desirs ou de ses repugnances,
+il s'agissait de son pere et de son amour.
+
+Le jour naissant la surprit sans qu'elle eut ferme les yeux une seule
+minute; mais sa nuit avait ete mieux employee qu'a dormir: sa resolution
+etait arretee; elle n'avait plus qu'a trouver les moyens de la mettre a
+execution; heureusement cela ne demandait pas la meme intensite de
+reflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Leon,
+qui, d'ailleurs, sous la lumiere blanche du matin avait perdu
+l'animation et la vie.
+
+Et pendant toute la journee, au milieu de ses banales occupations
+ordinaires, des allees et venues, des conversations, elle tacha de batir
+un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fut d'une
+realisation pratique.
+
+Bien qu'elle n'eut pas une grande experience des choses du monde, elle
+n'etait ni assez simple ni assez naive pour s'imaginer qu'elle n'avait
+qu'a ecrire au directeur de l'opera pour lui demander une audition qui
+serait immediatement accordee et a la suite de laquelle on lui offrirait
+un engagement.
+
+Elle sentait qu'elle ne pourrait pas proceder ainsi, et, precisement
+parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce
+talent etait insuffisant, surtout pour le theatre: quand on a chante
+pendant plusieurs annees avec des chanteurs de profession, on sait la
+difference qui separe l'amateur, meme le meilleur, d'un artiste, meme
+mediocre.
+
+Elle avait beaucoup a etudier, beaucoup a acquerir avant de pouvoir
+paraitre sur un theatre.
+
+Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se
+sentait forte et vaillante.
+
+Mais, au point de vue des moyens de travail, elle etait au contraire
+pleine d'inquietude: comment etudier, comment payer les maitres qui la
+feraient travailler, quand elle ne possedait rien que quelques centaines
+de francs, des bijoux et des effets personnels?
+
+Elle pouvait a la verite se presenter au Conservatoire dont les cours
+sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le depot
+d'un acte de naissance, et des lors il serait trop facile de savoir ce
+qu'elle etait devenue, c'est-a-dire que son oncle, sa tante, Leon
+lui-meme interviendraient aussitot pour l'empecher d'executer son
+dessein.
+
+Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son
+pere pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les eleves
+pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'eleve est eleve et
+etudie, il ne paye point son professeur, mais du jour ou il est artiste
+et ou il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant
+pour cent plus ou moins fort et pendant une periode plus ou moins longue
+au professeur qui l'a forme.
+
+C'etait un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que
+dans l'avenir; une part pour le maitre, une autre pour les creanciers de
+son pere, et tout etait sauve.
+
+Le point le plus delicat maintenant etait de savoir comment elle
+vivrait pendant le temps de ces lecons et jusqu'au moment ou elle serait
+en etat de paraitre sur un theatre; elle fit le compte de son argent, il
+lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents
+francs que son oncle lui avait donne recemment pour ses menues depenses;
+de plus elle possedait quelques bijoux et enfin des vetements et du
+linge qu'elle ne pouvait guere estimer a leur prix de vente. En tous cas
+cela reuni formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de
+vivre, avec une rigoureuse economie, pendant pres de deux ans; et
+c'etait assez sans doute en travaillant energiquement, pour gagner le
+moment ou elle pourrait debuter.
+
+Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez
+les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander
+s'ils consentaient a l'accepter comme eleve, mais ayant toujours ete
+accompagnee, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il
+lui etait impossible de faire ces visites.
+
+Pour cela il fallait qu'elle fut libre, et pour etre libre il fallait
+qu'elle quittat cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais.
+
+A cette pensee son coeur se serra et une defaillance morale l'envahit
+tout entiere. C'etaient les liens de la famille qu'elle allait briser de
+ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante
+lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait ete si
+hospitaliere? Que serait-elle pour Leon, a qui elle ne pourrait pas dire
+la verite, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que
+penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner?
+Lui!
+
+Son angoisse fut telle qu'elle en vint a se demander si son dessein
+etait realisable et s'il n'etait pas plus sage de l'abandonner; mais
+elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle
+appelait sagesse, etait en realite lachete.
+
+Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre etait possible,
+mais quand meme son oncle et sa tante la condamneraient, quand meme Leon
+la chasserait de son souvenir, elle devait perseverer. Est-ce que son
+depart qui allait la separer de sa famille, n'allait pas justement
+ramener dans cette famille celui qui a cause d'elle en avait ete
+eloigne, un fils bien-aime?
+
+En agissant comme elle l'avait resolu, ce n'etait pas seulement a son
+pere qu'elle donnait sa vie, c'etait encore a Leon.
+
+Il n'y avait donc plus a hesiter, elle quitterait cette maison, et
+seule, sans appui, laissant derriere un souvenir condamne, elle
+s'embarquerait a dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de
+retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice a ceux
+qu'on aime et le devoir accompli.
+
+Cependant, son parti fermement arrete, elle en differa, elle en retarda
+l'execution; c'etait chose si grave, si cruelle, de dire adieu
+volontairement aux joies tranquilles du foyer, a la tendresse de la
+famille, a l'amour.
+
+Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint
+l'arracher a ses hesitations.
+
+--Tu as reflechi a ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir.
+
+--Oui, ma tante.
+
+--Bien reflechi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable?
+
+--Oui, ma tante, bien reflechi, longuement au moins et avec toute
+l'attention dont je suis capable.
+
+--Et qu'as-tu decide au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a
+demande de reflechir, voudrait savoir comme moi ce que tu as decide; il
+y a pour nous urgence a ce que tu te prononces.
+
+--Voulez-vous me donner jusqu'a demain soir, je vous ecrirai?
+
+--Pourquoi ecrire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix,
+franchement, amicalement?
+
+--Si vous le voulez, j'aime mieux ecrire; je dirai ainsi moins
+difficilement ce que j'ai a vous dire.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+En disant a sa tante qu'il lui serait moins difficile d'ecrire que de
+parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensee que cette lettre
+serait facile,--dans sa position rien n'etait facile, ni lettres, ni
+paroles, ni actes.
+
+Mais ce n'etait pas devant les difficultes qu'elle devait s'arreter,
+c'etait devant les impossibilites, et encore devait-elle les affronter,
+quitte a etre vaincue.
+
+Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit a ecrire cette
+lettre:
+
+"Ma chere tante,
+
+"C'est a mon oncle aussi bien qu'a vous que j'adresse cette lettre;
+c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que
+j'ai recu dans cette maison. Avec les douces pensees qui m'emplissent le
+coeur lorsque je songe a l'affection que vous m'avez montree ce m'est un
+profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me
+rendant a vos desirs.
+
+"Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas,
+et je n'aime pas M. Saffroy, malgre toutes les qualites que je lui
+reconnais.
+
+"Je sens qu'une pareille reponse me cree des devoirs et que, puisque je
+refuse l'existence fortunee que dans votre genereuse tendresse vous
+vouliez m'assurer, c'est a moi de prendre desormais la direction de
+cette existence.
+
+"En demandant a mon oncle les moyens de travailler, je ne cedais pas a
+un caprice, mais a une volonte posee et arretee, celle de pouvoir
+prendre librement la responsabilite de mes determinations. Mon oncle a
+cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guide, mais il
+m'est impossible de les accepter.
+
+"Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberte de mes
+resolutions et de mes actes, gagner moi-meme par le travail cette
+liberte.
+
+"Je comprends qu'il m'est impossible d'executer ma volonte en restant
+pres de vous; demain j'aurai donc quitte cette maison ou j'ai ete si
+tendrement recue.
+
+"Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me decouvrir, en
+tous cas je vous previens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne
+puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout
+l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien,
+n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre a l'abri de vos
+reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et
+l'autre m'avez temoigne, en ces dernieres circonstances, une tendresse
+si douce a mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquee
+franchement au lieu de vous ecrire cette lettre que mes larmes
+interrompent a chaque ligne?
+
+"Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que
+je vivrai avec votre souvenir et avec la pensee de rester digne de votre
+affection, si vous voulez bien me la conserver.
+
+"MADELEINE HAUPOIS"
+
+Cette lettre achevee, il lui en restait une autre a ecrire, car elle ne
+voulait pas sortir de cette maison ou elle avait ete amenee par Leon,
+sans qu'il fut prevenu de son depart.
+
+Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.
+
+"Tu m'as fait promettre de t'ecrire, mon cher Leon, dans le cas ou l'on
+me parlerait de mariage. On m'en a parle. Ton pere et ta mere m'ont
+demande de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer,
+j'ai refuse malgre les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te
+l'assure, ont ete vives.
+
+"Si je ne t'ai pas appele a mon aide comme je t'avais promis de le
+faire, c'est que j'ai ete retenue par cette consideration que tu ne
+pouvais venir a mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton pere
+et ta mere, en les blessant, en te fachant avec eux peut-etre.
+
+"Je dois me defendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter
+cette maison et vivre de mon travail.
+
+"Pardonne-moi de ne pas te dire ou je me retire; je ne le puis, sachant
+bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas
+accepter dans la maison de ton pere, je le puis encore moins hors de
+cette maison.
+
+"Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te
+le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait differer longtemps
+l'execution d'une resolution qui, quoi qu'il nous en coute a tous, doit
+s'accomplir.
+
+"Ou que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection.
+
+"Toi, je l'espere, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un
+soutien dans la vie, ou je vais entrer seule et rester seule, de savoir
+et de me dire que tu penses avec tendresse a ta pauvre
+
+"MADELEINE."
+
+Apres avoir ecrit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses
+pensees et accablee sous le poids de son emotion.
+
+C'etait fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas ete aimee,
+elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journee d'amour et
+de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.
+
+Derriere elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.
+
+Quand elle s'eveilla, son plan etait trace.
+
+Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue
+de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, apres avoir eloigne les
+domestiques sous un pretexte quelconque, elle irait elle-meme chercher
+un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un
+commissionnaire.
+
+Les choses s'arrangerent a souhait pour le succes de son dessein: la
+cuisiniere etait sortie pour aller a la halle, elle envoya en course le
+valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller
+chercher son fiacre et son commissionnaire.
+
+Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la derniere
+caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre ou
+elle avait cru que s'ecoulerait sa vie, ou elle etait restee si peu de
+temps.
+
+Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Leon, comme dans la nuit
+ou il lui avait parle, et, l'ayant embrasse, elle s'enfuit sans se
+retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui ecrasa
+le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligee de s'appuyer sur
+la rampe.
+
+Elle se fit conduire a la gare Saint-Lazare, ou elle prit un billet pour
+Argenteuil. A Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant
+une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet
+pour Paris (gare du Nord), ou elle arriva deux heures apres avoir quitte
+Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances
+pour qu'on ne devinat pas cet itineraire; on la croirait plutot partie
+pour Rouen.
+
+Arrivee a la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de
+venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle
+se mit en route, mais a pied, pour les Batignolles, ou elle voulait
+chercher ce logement. C'etait la premiere fois qu'elle sortait seule
+dans les rues de Paris; mais ce qui l'eut assez vivement troublee
+quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquieter ou l'emouvoir;
+elle avait maintenant bien d'autres dangers a braver, et de plus
+serieux.
+
+Si elle avait ete libre, elle aurait pris une chambre dans une maison
+meublee ou dans une pension bourgeoise, ce qui eut ete beaucoup plus
+simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de
+magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui
+regissent les maisons meublees ou les hotels, et l'on sait que c'est la
+qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il
+ne fallait pas que son oncle la trouvat.
+
+Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant
+de nom, rendrait les recherches presque impossibles.
+
+Apres avoir marche pendant trois heures dans les rues les plus
+tranquilles de Batignolles, et monte cinq ou six cents marches, elle
+trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy,
+cite des Fleurs, au dernier etage d'une modeste maison, une chambre et
+un cabinet qui etaient vacants et a peu pres habitables.
+
+Les deux pieces etaient mansardees; mais, par la fenetre de la chambre,
+on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminees d'usines, et,
+tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela coutait
+deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province
+sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des
+renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.
+
+Elle n'avait plus qu'a acheter les meubles qui lui etaient
+indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques
+objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole,
+gril, assiettes, verres, couteau, cuillere et fourchette.
+
+Au moment ou la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au
+milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.
+
+Elle avait jure qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle fit,
+elle ne put retenir ses larmes.
+
+Seule!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Elle etait resolue a ne pas perdre de temps et a chercher immediatement
+le professeur qui voudrait bien la prendre pour eleve.
+
+Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et
+quittant ses vetements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire
+remarquer et par la mettre sur ses traces, si, comme cela etait
+probable, on la cherchait, elle revetit une de ses anciennes robes qui,
+sans etre noire, etait cependant de couleur sombre.
+
+Le professeur auquel elle voulait s'adresser etait un ancien chanteur
+retire du theatre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitte la
+scene en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans
+se conquerir un de ces noms glorieux qui s'imposent a une epoque et la
+datent, il s'etait place cependant parmi les trois ou quatre bons
+artistes de son temps. Assez mal doue par la nature qui ne lui avait
+donne qu'une voix ingrate et qu'un exterieur peu agreable, c'etait a
+force de travail, d'etudes, de volonte et d'intelligence qu'il etait
+arrive a cette position. Le succes avait ete d'autant plus lent qu'il
+n'avait ete aide par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent
+ceux qui veulent reussir a tout prix: la reclame, la bassesse ou
+l'intrigue. Honnete homme, galant homme dans la vie, il avait voulu
+l'etre,--ce qui est plus difficile,--meme au theatre, et il l'avait ete;
+aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui
+honorait sa profession, son nom se presentait-il toujours le premier:
+"Voyez Maraval." C'etait non-seulement par ces qualites qu'il s'etait
+impose aux sympathies bourgeoises, mais c'etait encore par la fortune:
+econome, soigneux, range, il avait mis de cote la grosse part de ce
+qu'il avait gagne, et en ces dernieres annees il s'etait fait construire
+avenue de Villiers un petit hotel qui rehaussait singulierement la
+consideration dont il jouissait dans un certain monde. C'etait la qu'il
+vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingue, et son gendre,
+associe d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon epoux,
+bon pere, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que
+de former des eleves dignes de lui.
+
+Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au theatre, Madeleine savait tout
+cela, et c'etait ce qui l'avait determinee a s'adresser a lui.
+N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait desirer: le talent et
+l'honnetete?
+
+Sortant de la cite des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de
+Villiers, ou elle ne tarda pas a arriver; mais, ignorant ou demeurait
+Maraval, elle demanda son adresse a un sergent de ville du quartier, qui
+de la main lui designa une petite maison batie dans le style moitie
+romain, moitie egyptien, avec une decoration polychrome pour la facade.
+
+Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert
+applique sur une porte peinte en rouge etrusque. M. Maraval etait
+occupe, il donnait une lecon et ne serait libre que dans une demi-heure.
+Elle attendit dans un petit salon, dont les murs etaient couverts de
+portraits (lithographies, photographies), offerts "a mon cher camarade,
+a mon cher maitre, a mon cher ami Maraval".
+
+Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vetu d'un
+pantalon gris et d'une redingote noire boutonnee, parut devant elle; de
+la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste
+atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel
+respirait un ordre meticuleux.
+
+--Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de
+la main un fauteuil.
+
+--Mademoiselle Harol.
+
+C'etait le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait etre
+connue desormais, non-seulement au theatre, mais dans le monde.
+
+C'etait a elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que fut son
+trouble, il fallait qu'elle parlat.
+
+--Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des
+lecons.
+
+Sans repondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un
+assentiment.
+
+Madeleine continua:
+
+--Je ne suis pas tout a fait une commencante, j'ai travaille, j'ai meme
+beaucoup travaille.
+
+--Avec qui, je vous prie?
+
+Madeleine avait prevu cette question et elle avait prepare sa reponse en
+consequence.
+
+--Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orleans.
+
+--Je connais les bons professeurs d'Orleans; est-ce Ferriol, qui a ete
+votre maitre, Delecourt, ou Bortha?
+
+--J'ai travaille sous la direction de mon pere, qui n'etait point
+artiste de profession.
+
+--Ah! tres bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il etait
+facile de comprendre.
+
+Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les
+professeurs qui n'etaient point artistes de profession; il fallait donc
+effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.
+
+--Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.
+
+--Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur. Que voulez-vous?
+
+--Ce que vous voudrez vous-meme, vous pouvez vous accompagner?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Avec une politesse ou il y avait une legere nuance d'ennui, il lui
+montra un piano.
+
+Elle s'assit. Autant elle s'etait sentie faible quelques instants
+auparavant, autant maintenant elle etait resolue.
+
+Sa pensee n'etait plus dans ce salon, mais plus loin, a Saint-Aubin,
+dans le cimetiere ou son pere reposait, et c'etait le souvenir de ce
+pere bien-aime qu'elle invoquait.
+
+C'etait son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il
+fut rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air du
+_Freyschutz_.
+
+Aux premieres mesures Maraval, qui avait garde son attitude composee,
+preta l'oreille.
+
+Madeleine commenca le recitatif:
+
+ Le calme se repand sur la nature entiere.
+
+Maraval ne la laissa pas aller plus loin:
+
+--Parfait! s'ecria-t-il, brava, brava, tous mes compliments a la
+pianiste et a la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile
+pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin
+pour que je voie de quoi vous etes capable; mais pour mon plaisir je
+vous demande la grace de continuer.
+
+Jamais parole plus douce n'avait caresse son oreille, jamais
+applaudissements ne l'avaient si profondement emue: les portes du
+theatre s'ouvraient devant elle.
+
+N'etant plus paralysee par l'emotion, elle se livra entierement, et
+quand elle eut acheve cet air qui a fait le desespoir de tant de
+chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencerent,
+non pas insignifiants dans leur banalite mais tels qu'un maitre pouvait
+les donner.
+
+--Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais
+bientot debuter au theatre?
+
+Instantanement, la physionomie souriante de Maraval changea:
+
+--Au theatre, s'ecriait-il, c'est pour le theatre que vous me consultez?
+
+--Mais oui.
+
+--J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien
+de ce que j'ai dit: la nature a ete genereuse pour vous et vous avez
+acquis un talent remarquable, mais le theatre demande autre chose.
+
+Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains
+dans ses poches.
+
+--Ca n'est plus ca, ma chere enfant.
+
+La chute fut ecrasante, et Madeleine resta un moment aneantie.
+
+Pendant ce temps, Maraval, qui s'etait leve, avait tourne autour d'elle
+en l'examinant curieusement.
+
+--Comment, s'ecria-t-il, vous voulez entrer au theatre, quelle mauvaise
+fantaisie vous a passe par la tete?
+
+--Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison imperieuse, la necessite
+non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.
+
+Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle etait obligee de se
+faire chanteuse.
+
+--Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent
+et de la gloire; vous voyez le theatre de loin, c'est de pres qu'il faut
+le regarder a l'envers.
+
+Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut
+remarquer que ce n'etait plus seulement de la curiosite qui se montrait
+dans ses yeux, c'etait plus, c'etait mieux, c'etait de la sympathie, et
+de l'interet.
+
+--Qui vous a conseille de vous adresser a moi? demanda-t-il.
+
+--Personne: je suis venue a vous pour ce que je savais de vous.
+
+--De moi, le chanteur?
+
+--De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.
+
+--Ah!
+
+Et il laissa paraitre un sourire de satisfaction.
+
+Puis, apres avoir marche pendant quelques minutes de long on large dans
+le salon, il vint s'asseoir pres de Madeleine.
+
+--Mademoiselle, dit-il, le temoignage, de confiance et d'estime que vous
+m'avez donne en venant ici m'impose un devoir, celui de vous eclairer.
+Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaitre depuis longtemps, il
+ne m'est pas difficile de voir que vous etes une jeune fille bien
+elevee, distinguee, intelligente, instruite, pleine de purete,
+d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous
+le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces
+qualites que pour pouvoir justifier le role que je crois devoir prendre
+aupres de vous; soyez convaincue que ce que j'ai a vous dire est tout a
+fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout a
+l'heure. Il est possible qu'apres un certain temps d'etudes serieuses ce
+talent se developpe et devienne un grand talent; mais il est possible
+aussi qu'il ne se developpe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce
+moment, superieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant
+au theatre. La n'est donc pas absolument la question. Elle est ou ma
+conscience la place: dans la carriere que vous voulez embrasser, et
+c'est la ce qui m'oblige a vous eclairer sur les terribles difficultes,
+sur les insurmontables difficultes que vous voulez affronter sans les
+connaitre. Mon age et mon experience me donnent pour cela une autorite,
+qui, je l'espere, vous fera reflechir serieusement pendant qu'il en est
+temps encore. Vous m'ecoutez, n'est-ce pas?
+
+--Si je vous ecoute! Oh! oui monsieur.
+
+--L'existence d'un comedien et surtout celle d'une comedienne est, mon
+enfant, la plus difficile et la plus miserable des existences. Ne croyez
+pas que j'exagere. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles
+conditions on debute ordinairement, je ne dis pas sur les petits
+theatres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scene honorable.
+Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver a une situation qui
+soit moins precaire que celle des premieres annees, et vous voyez
+combien peu y arrivent, combien au contraire, meme avec beaucoup de
+talent, restent dans des positions effacees. C'est la une cruelle
+blessure, qui n'est rien cependant aupres de celles que vous font chaque
+jour les rivalites: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de
+tous les cotes; il faut se defendre, et dans cette lutte les hommes
+laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignite, les
+femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualites tout
+a l'heure; elles seraient justement des defauts, de grands defauts pour
+cette existence: l'honnetete, la distinction, la bonne education, que
+voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver,
+vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous etes aujourd'hui
+que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais,
+vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pense au public, a sa
+frivolite, a ses caprices; avez-vous pense a la critique, a son
+incapacite, a son ignorance, a ses exigences? J'ai quitte le theatre dix
+ans plus tot que je ne devais par peur de l'un et par degout de l'autre.
+Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chere enfant, et donnez-moi la
+satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas etre la votre.
+Tout, tout plutot que le theatre pour une femme. Mais voyons,
+regardez-moi, n'etes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous etes
+faite pour etre aimee et pour aimer. Je ne sais si vous etes convaincue,
+mais j'ajoute que je refuse de vous donner des lecons, car ce serait
+vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.
+
+A ce moment, deux enfants entrerent bruyamment dans le salon, un petit
+garcon et une petite fille.
+
+--Mais viens donc dejeuner, grand-pere, cria celle-ci, c'est moi qui ait
+fait cuire ton oeuf, il va etre froid.
+
+Madeleine se leva.
+
+D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui
+montrant:
+
+--Voila ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il;
+mariez-vous, mariez-vous, ma chere enfant. Je suis sur que dans quelques
+annees, tenant vos bebes par la main, vous viendrez me remercier de mes
+conseils. Au revoir, mademoiselle.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment
+sans savoir de quel cote tourner ses pas.
+
+Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensee. Non pas qu'elle n'eut
+point ete touchee par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent
+si convaincu et si sympathique; elle en avait ete bouleversee au
+contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fut parfaitement
+vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt
+seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne
+pouvaient pas l'arreter. Elle s'abaisserait en se faisant comedienne. Eh
+bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutot que de
+subir cet abaissement, elle devait se marier. En theorie, cela pouvait
+etre vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle.
+C'etait, au contraire, dans le mariage, qu'etait pour elle l'abaissement
+le plus deshonorant.
+
+Il fallait qu'elle fut chanteuse; et, puisque s'etait pour elle le seul
+moyen de ne pas laisser deshonorer la memoire de son pere et de ne pas
+fletrir son amour, il le fallait malgre tout et malgre tous.
+
+C'est-a-dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvat un maitre qui
+la mit au plus vite en etat de paraitre sur un theatre, puisque Maraval,
+par interet et par sympathie pour elle, refusait d'etre ce maitre.
+
+Mais ou etait-il, ce maitre?
+
+Debout devant la porte de Maraval, immobile, reflechissant et ne
+trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumiere
+sur laquelle elle avait tenu les yeux fixes, et qui l'avait guidee,
+venant de s'eteindre tout a coup.
+
+Sa memoire troublee ne retrouvait meme plus les noms des maitres qui
+quelques jours auparavant lui etaient vaguement connus.
+
+Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, ou les
+passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris.
+En marchant, une bonne inspiration, une idee, se presenteraient sans
+doute a son esprit.
+
+Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinite, ou l'enseigne et la
+devanture d'un cabinet de lecture lui suggererent enfin ce qu'elle avait
+a faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach
+des adresses. A l'article des professeurs et compositeurs de musique
+elle trouva le nom qu'elle avait vainement demande a sa memoire: Lozes,
+rue Blanche.
+
+Ce qu'elle savait de Lozes, c'etait qu'il etait chanteur assez mediocre,
+mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette
+reputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire ou il avait
+pour eleves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du
+vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses eleves en public, et
+plusieurs de ceux qu'il avait formes avaient obtenu des succes
+retentissants en ces dernieres annees.
+
+Elle monta la rue Blanche jusqu'au numero que l'almanach lui avait
+indique; mais, n'etant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait
+saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle
+courait lui revint; si on allait la reconnaitre! et il lui semblait que
+chacun de ceux qui la regardaient etaient des amis ou des employes de
+son oncle; alors elle assurait d'une main febrile le voile epais qui lui
+cachait le visage.
+
+L'ecole de Lozes etait situee au fond d'une cour, dans un atelier vitre
+qui avait servi autrefois a un photographe; et on y arrivait de
+plain-pied apres avoir traverse un petit vestibule, sans que personne
+fut dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.
+
+Lorsque Madeleine eut pousse la porte de ce vestibule, elle s'arreta un
+moment sans oser entrer.
+
+Au fond de l'atelier, un jeune home a la figure energique et de carrure
+athletique chantait le grand air de _Rigoletto_, qu'un gros homme au
+teint jaune, vetu d'une robe de chambre crasseuse et chausse de
+chaussons de feutre, ecoutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant
+des yeux blancs,--Lozes, sans aucun doute, qui donnait une lecon; et ce
+n'etait pas le moment de le deranger.
+
+Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de
+l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait
+pas une place ou elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Deja
+les gros yeux blancs de Lozes, qui s'etaient fixes sur elle a son
+entree, ne l'avaient que trop intimidee. Dans un coin formant
+enfoncement, elle apercut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et
+bizarrement accoutrees, assises sur des banquettes; elle se dirigea
+doucement de leur cote et s'assit derriere elles.
+
+Aussitot elles se retournerent, et longuement, attentivement elles la
+devisagerent, en tachant de percer son voile.
+
+--C'est-y pour prendre une lecon de mosieu Lozes que vous venez? demanda
+l'une d'elles a voix basse.
+
+Madeleine sans repondre fit un signe affirmatif.
+
+--Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a ete
+derange.
+
+L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, theatral,
+contrasta singulierement, avec celui de la premiere vieille; elle posa
+une serie de questions a Madeleine, qui ne repondit que par signes
+exactement comme si elle avait ete muette.
+
+Heureusement pour elle, la voix de Lozes vient faire taire les
+vieilles:
+
+--Silence donc dans le coin des meres, cria-t-il, fermez vos boites.
+
+Le silence se fit aussitot, et Madeleine delivree put suivre la lecon.
+
+L'eleve chantait:
+
+ Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-ne-e
+ Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-nee.
+
+Lozes sauta de son fauteuil.
+
+--Mais va donc, s'ecria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'ame; quel
+pot-a-feu a remuer que ce garcon-la.
+
+Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.
+
+L'eleve recommenca avec le meme calme, exactement comme s'il donnait la
+benediction aux "cour-ti-sans race vi-le".
+
+Lozes etait reste pres de lui dans un etat de violente exasperation;
+tout a coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant
+grossierement.
+
+Alors cet hercule, qui etait dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se
+mit a pleurer et a beugler:
+
+--Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....
+
+--Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec
+les veaux. A un autre.
+
+Une jeune fille sortit d'un coin et s'avanca aupres du fauteuil ou Lozes
+s'etait rassis: elle avait quinze ou seize ans a peine, jolie, elegante
+et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.
+
+Au moment ou elle ouvrait la bouche, Lozes l'arreta:
+
+--Dis donc, toi, je t'ai deja fait remarquer qu'on devait m'embrasser en
+arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.
+
+La jeune fille ne dit rien, mais s'avancant vers Lozes qui, sans se
+lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rasee, qui,
+de loin, paraissait toute bleue.
+
+La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tete aux pieds, et
+son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce
+comedien!
+
+La pensee lui vint de se sauver au plus vite, mais la reflexion la
+retint; il fallait perseverer quand meme.
+
+La lecon avait commence, mais elle n'alla pas loin.
+
+--Ce n'est pas ca, s'ecria Lozes, arrete, et va t'asseoir sur cette
+chaise la-bas; tu croiseras tes bras derriere et tu respireras
+fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer
+la poitrine. A un autre.
+
+Un tenor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir
+sur sa chaise et s'appliqua a faire descendre sa respiration.
+
+Ou bien Lozes n'etait pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais
+caractere, car le jeune tenor avait a peine dit quelques mots, qu'il se
+facha:
+
+--Toi, je t'ai deja dit de choisir; veux-tu chanter a la maniere
+francaise, en ouvrant la bouche en rond, ou bien a la maniere italienne,
+en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tete a sourire, souris
+donc; ca charmera les femmes.
+
+Le tenor recommenca en ouvrant si largement la bouche qu'il montra
+toutes ses dents.
+
+Tout en l'ecoutant, Lozes surveillait la jeune fille, qui avait ete
+s'asseoir sur sa chaise; tout a coup, il courut a elle et la fit lever:
+
+--Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.
+
+Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:
+
+--Couche-toi la-dessus, dit-il, etale-toi tout de ton long et en mesure,
+tu diras do, do, do, do.
+
+Malgre la gravite de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire.
+
+La lecon avait ete reprise, mais bien que Madeleine voulut y apporter
+attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derriere elle;
+machinalement elle tourna la tete; elle ne vit qu'une petite porte
+fermee. C'etait de derriere cette porte que venait ce chuchotement,
+auquel se melait depuis quelques instants comme un bruit de baisers
+etouffes.
+
+Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouie d'une finesse
+extreme, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne
+soupconnaient meme pas. Cependant ces chuchotements etaient si forts
+qu'elle fut surprise qu'ils n'eveillassent point la curiosite de ses
+voisines.
+
+Brusquement l'une d'elles se leva et courut a la petite porte:
+
+--Ursule, je t'y prends encore a te faire embrasser dans les escaliers,
+viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.
+
+Madeleine eut voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants
+auparavant elle eut voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se
+demanda si elle ne devait pas sortir immediatement de cette maison,
+mais, se raidissant contre le degout qui l'envahissait, elle resta.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Cependant la presence de Madeleine avait produit une certaine sensation:
+on avait remarque cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue,
+ressemblait si peu aux eleves qui venaient ordinairement chez Lozes, et
+trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu a peu avaient fini par
+s'asseoir sur les banquettes, et ils s'etaient mis a la regarder, la
+toisant des pieds a la tete, l'examinant, la deshabillant comme si elle
+avait ete exposee la pour leur plaisir.
+
+Bien qu'elle evitat de tourner ses yeux de leur cote, elle avait senti
+le feu de ces regards braques sur elle et le rouge lui etait monte au
+visage.
+
+C'etaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient,
+se mouchaient avec des poses sceniques, la tete de trois quarts, le
+poing sur l'epaule, le sourire aux levres, s'ecoutant entre eux comme on
+ecoute au theatre avec des attitudes fausses.
+
+Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer,
+puisque entre eux ils se tutoyaient tous "Bonjour, ma petite
+chatte.--Comment vas-tu, ma vieille?"
+
+Lozes annonca que c'etait fini "pour aujourd'hui."
+
+Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maitre terrible, et, tout de
+suite, pendant que les eleves s'empressaient joyeusement vers la porte
+de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil ou Lozes etait reste assis.
+
+A mesure qu'elle avanca, elle se sentit enveloppee par un regard
+curieux.
+
+Arrivee pres de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son
+courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:
+
+--Je voudrais entrer au theatre, dit-elle d'une voix qui, malgre ses
+efforts, etait tremblante, et je viens vous demander vos lecons.
+
+Il n'avait pas bouge de dessus son fauteuil; la tete renversee, il la
+regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'etait pas satisfait
+de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec
+son accent meridional:
+
+--Defaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot.
+
+Elle obeit, decidee a tout.
+
+--Bon, dit-il apres l'avoir regardee en dodelinant de la tete avec
+approbation, pas mal, pas mal.
+
+Et comme elle rougissait sous ce regard qui etait un outrage pour son
+innocence de jeune fille:
+
+--Vous savez que vous etes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez
+le type d'Ophelia, ce n'est pas mauvais, ca, et c'est rare; marchez un
+peu.
+
+Elle se mit a marcher.
+
+--Presentez votre poitrine comme un bouquet; les epaules effacees; bien,
+cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?
+
+Madeleine repeta ce qu'elle avait deja dit a Maraval.
+
+--Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozes; ils
+sont _toc_ en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez.
+
+Elle proposa l'air du _Freyschutz_: puisqu'elle avait reussi aupres de
+Maraval, Lozes ne serait pas plus difficile sans doute.
+
+Mais Lozes refusa:
+
+--Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour
+le moment, c'est votre voix; savez-vous le _Brindisi_ de la _Traviata_?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Eh bien! allez-y alors: je vous ecoute.
+
+Et de fait il l'ecouta attentivement, le coude appuye sur le bras de son
+fauteuil et le menton pose dans sa main.
+
+--Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitot qu'elle se tut.
+
+--Vous m'acceptez?
+
+--A bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozes, vous serez une
+grande artiste.
+
+--Ah! monsieur!
+
+--Si vous travaillez et si vous suivez mes lecons, bien entendu; parce
+que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.
+
+--Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous
+promets que vous n'aurez jamais eu d'eleve plus attentive, plus
+appliquee.
+
+--S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous
+serez en etat de debuter, et, comme debute une eleve de Lozes, d'une
+facon splendide; ces anes du Conservatoire verront un peu ce que je sais
+faire d'une eleve qui est douee.
+
+Le moment etait venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les
+dispositions dans lesquelles elle voyait Lozes lui donnaient du courage
+et de l'espoir.
+
+Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.
+
+--Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces
+arrangements-la: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi,
+c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gener et payer vos lecons
+comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par
+mois qu'il vous faut; votre famille est ruinee me disiez-vous, eh bien,
+une belle fille comme vous ne doit pas etre embarrassee pour trouver
+cinq cents francs par mois.
+
+Bien que Madeleine se fut promis de tout entendre sans broncher, elle ne
+put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte
+l'etouffait.
+
+Puis elle fit quelques pas pour se retirer, desesperee.
+
+Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'eloignait lentement,
+parce que ses yeux troubles la guidaient mal, il la rappela tout a coup.
+
+--Voyons, ne vous en allez pas comme ca; et tout d'abord croyez bien que
+je suis fache de ne pas vous donner des lecons; je sens qu'on peut faire
+quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coutera
+peut-etre cher, tres-cher meme.
+
+--Jamais trop cher, je suis prete a tous les sacrifices.
+
+--Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-etre le fera. Si
+nous etions en Italie, poursuivit Lozes, rien ne serait plus facile. Il
+y a la des gens toujours disposes a se faire les entrepreneurs d'un
+jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont
+pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont
+des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un
+petit capital et ils l'emploient a l'exploitation de celui ou de celle
+qu'ils ont decouvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit
+avec le sujet lui-meme, c'est-a-dire qu'ils l'achetent pour un certain
+temps. Pendant les premieres annees, ils lui donnent le logement, la
+nourriture, l'habillement et surtout l'education musicale, et, en
+echange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne a son maitre ce
+qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il
+commence a gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me
+direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens a Paris.
+Precisement, j'en connais un qui, apres avoir fait ce metier pendant sa
+jeunesse, s'est fixe a Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de
+Chateaudun, une boutique de bric-a-brac, de curiosites, de meubles
+italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et
+de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de
+vous. Mais, avant que je fasse cette demarche, il faut que vous me
+disiez si vous, de votre cote, vous etes disposee a accepter la
+direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.
+
+--Avec reconnaissance et de tout coeur.
+
+--N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec
+Sciazziga,--c'est mon italien; defendez vos interets puisque vous etes
+orpheline et que vous n'avez personne pour vous proteger, c'est un
+avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera apre;
+vous, de votre cote, soyez ferme et ne lui cedez pas tout ce qu'il vous
+demandera. Accordez-lui seulement la moitie de ses exigences, et ce sera
+deja beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas
+paraitre dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'a l'avance je
+vous previens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozes avec
+reconnaissance. On vous dira peut-etre bien des choses de lui; vous
+repondrez alors: "Voila ce qu'il a fait pour moi."
+
+L'impression premiere produite par Lozes s'etait un peu effacee: il
+pouvait etre brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'etait pas
+certainement un mechant homme.
+
+Cette pensee fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait
+honorer celui qui lui tendait la main.
+
+--Encore un mot, dit Lozes, je vous ai explique que notre homme se
+chargerait de pourvoir a tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est
+pas tout. Vous etes seule; que ferez-vous le jour ou vous aborderez le
+theatre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien,
+en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif,
+d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour preparer
+vos succes, pour gagner ou eclairer la critique, qui ne voit que ce
+qu'elle a interet a voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce
+quelqu'un, et grace a lui le succes vous arrivera agreable et
+appetissant, comme un poulet bien roti arrive sur la table de ceux qui
+ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine.
+C'est quelque chose cela, en un temps comme le notre, qui n'est que de
+reclame. Ou voulez-vous que je vous envoie notre Italien?
+
+Elle rougit et balbutia en pensant a sa miserable mansarde.
+
+--Est-ce que vous n'etes pas seule comme vous me le disiez? demanda
+Lozes remarquant son embarras.
+
+--Oh! monsieur, s'ecria-t'elle avec confusion.
+
+--Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?
+
+--Oui, cite des Fleurs, a Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans
+ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal dispose a m'accorder les
+conditions que vous me conseillez d'exiger.
+
+--Je n'avais pas pense a cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il
+vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez apres-demain a
+quatre heures.
+
+--Oh! monsieur, combien je suis touchee de votre bonte!
+
+--Vous verrez, ma petite, que bonte et talent sont synonymes: tout se
+tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Le surlendemain, a trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez
+Lozes, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'etait pas encore
+arrive.
+
+--J'ai vu notre homme, dit Lozes, il va venir; seulement, il est
+possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour
+but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amenera
+quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de
+s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et
+faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de
+gout ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix
+emplira l'Opera, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier.
+
+Ce fut a quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un
+vieux petit bonhomme ratatine, fit son entree dans l'atelier de Lozes;
+pour lui, c'etait un homme de cinquante a cinquante-cinq ans, gras,
+gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre,
+doucereux, mieilleux, obsequieux. Madeleine, qui malgre son emotion
+l'observait anxieusement, eprouva a sa vue un mouvement repulsif; et
+cependant il s'avancait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux
+que pour admirer un gros brillant qu'il portait a son doigt.
+
+Arrive pres d'elle, il la salua avec des graces de theatre, les bras
+arrondis, le dos voute, marchant en rond comme les comediens qui veulent
+remplir la scene.
+
+--La signora, n'est-_ce_ pas? dit-il avec un tres-fort accent italien en
+s'adressant a Lozes.
+
+--Apparemment.
+
+Alors, tirant un face-a-main en or et le braquant sur Madeleine, il se
+mit a tourner autour d'elle.
+
+--_Carmante, carmante_, disait-il a chaque pas en souriant a son
+acolyte; _figoure_ expressive, avec de la _nobilite_, belle taille,
+_ceveloure_ splendide.
+
+Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas passe un
+examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter:
+jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle etait
+pourpre de honte.
+
+--Et la signora nous _fera_ la grace _de_ nous _canter oun_ morceau?
+
+Cette parole lui fut une delivrance; chanter, elle etait la pour
+chanter; elle echapperait ainsi a cet examen de sa personne.
+
+--Mon _cer_ ami _le_ maestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien
+accompagner la signora.
+
+Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozes s'approcha
+d'elle et, lui parlant a voix basse:
+
+--Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va
+vous juger; il a ete, dans son temps, un de nos meilleurs chefs
+d'orchestre.
+
+Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozes, elle
+chanterait avec confiance.
+
+Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style
+different, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son
+mieux, ainsi que Lozes le lui avait recommande.
+
+Sciazziga ecouta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de
+blame.
+
+Seul Lozes applaudit des mains et de la voix.
+
+--Si, si, dit Sciazziga, _que ce_ n'est pas mal, _grazia_.
+
+Quant a Maffeo, son attitude etait etrange; il semblait qu'il voulut
+applaudir et qu'il n'osat pas.
+
+Lorsque Madeleine eut acheve son troisieme morceau, elle crut que
+Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en
+fut rien.
+
+--Qu'il est necessaire que _ze_ cause avec mon _cer_ ami Maffeo,
+dit-il; pour cela _ze_ prie la signora de venir demain matin, _roue_
+Chateaudun, avec son _touteur_.
+
+--Je n'ai pas de tuteur.
+
+--Vous avez _plous_ de vingt _oun_ ans?
+
+--Je suis emancipee.
+
+--Ah! _diavolo, perfetto._
+
+Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles;
+evidemment cela faisait son affaire.
+
+--_Que ze_ pense que la signora voudra bien nous faire _le_ plaisir de
+_dezouner_ avec nous, a onze _houres_; nous causerons avant.
+
+Elle n'avait plus qu'a remercier et a se retirer, ce qu'elle fit; Lozes
+la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga
+s'entretenaient a voix basse.
+
+--Ne vous inquietez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tachez de
+vous defendre demain; a bientot, ma chere eleve.
+
+Naturellement elle fut exacte, et a onze heures precises, le lendemain,
+elle entrait dans le magasin de bric-a-brac de la rue de Chateaudun.
+Elle y trouva une grande femme enveloppee dans un chale des Indes use et
+la tete couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir
+cinquante ans environ et d'une ancienne beaute dont on voyait encore des
+traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point
+ordinairement le caractere distinctif des marchandes a la toilette; mais
+avant d'etre marchande, mise Sciazziga avait ete chanteuse, et au milieu
+de sa boutique, drapee dans son vieux cachemire, elle etait toujours
+Norma ou dona Anna.
+
+Sans quitter le fauteuil dans lequel elle etait posee, elle repondit a
+Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une piece qu'elle lui
+indiqua d'un geste sculptural.
+
+Il etait assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui,
+en train d'ecrire sur une feuille timbree; l'entassement des meubles,
+bahuts, chaises, fauteuils, casiers, etait tel que Madeleine ne put que
+difficilement arriver a cette table.
+
+--_Ze_ travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; _le_ petit
+engagement _que ze_ prepare, et qu'il est _zouste que_ vous signiez, si
+nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense _que_ vous avez des
+dispositions, _ma_ il vous faudra des _lecons_, des _etoudes_, toutes
+_coses_ qui coutent tres-_cer_. On ne sait pas combien _le_ maestro
+Lozes _se_ fait payer _cer_; c'est _oune rouine_.
+
+Sa figure prit une expression desolee, en pensant aux exigences de
+Lozes.
+
+--De _plous_, pour _oune_ personne comme vous, _zolie_, il faut _de_ la
+toilette, il faut un logement, _oune_ bonne _nourritoure_; c'est tres
+_outile_, la bonne _nourritoure_: tout cela fait _oune_ grosse somme de
+depenses, et pendant _plousieurs_ annees; il est donc _zouste que ze_
+rentre dans ces avances, et _que ze_ fasse _oun_ benefice. Est-_ce
+zouste_?
+
+--Tres juste.
+
+--_Encante que_ vous compreniez _que ze souis_ l'homme de la _joustice_
+et aussi l'ami des artistes: _le_ reste, entre nous, va maintenant aller
+tout facilement. _Zousqu'au_ jour ou vous aurez _oun_ engagement, je
+payerai toutes vos depenses, _lecons_, toilettes, _nourritoure_,
+plaisirs, et tres _larzement_; si vous _me_ connaissiez, vous sauriez
+combien _ze souis larze_, c'est _joustement_ pour _cela que ze_ _ne
+souis_ pas _rice_. Vous _de_ votre cote, quand vous aurez _oun
+engazement_, nous en _partazerons le_ montant.
+
+Prevenue par Lozes, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait
+prepare sa reponse:
+
+--Pendant combien de temps?
+
+--_Zoustement_ c'est la question a debattre; il me semble honnete _de_
+mettre dix ans.
+
+--En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs
+que vous toucherez?
+
+--Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante
+mille _que ze_ toucherai; mais pour _cela_ il faut _que_ vous
+_reoussissiez_, il faut _que_ vous viviez, et si vous mourez, _ousque
+ze_ retrouverai _ce que z'aurai_ debourse? Il faut _calcouler le_
+risque, signora. N'est-_ce_ pas _zouste_?
+
+Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine a l'avance etait
+vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'etait pas
+egale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les
+discussions d'interet humiliantes.
+
+Cependant, se renfermant dans ce que Lozes lui avait conseille, elle
+obtint que les dix annees de partage seraient reduites a cinq; mais
+Sciazziga ne ceda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre:
+tant que Madeleine serait au theatre, elle lui abandonnerait dix pour
+cent sur ses appointements, et si elle quittait le theatre avant dix
+annees, comptees du jour de son debut, pour une cause autre que maladie
+grave ou perte de voix, elle payerait a Sciazziga une somme de deux cent
+mille francs.
+
+Bien qu'elle fut incapable de soutenir une discussion, elle voulut se
+defendre, mais elle ne tarda pas a etre enlacee par l'Italien qui
+l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer
+"_le_ petit _engazement_" qu'il avait prepare.
+
+--Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donne un double de
+l'engagement et qu'il eut serre l'autre, nous avons encore _oune petite
+cose_ a arranger. _Que_ c'est relativement a votre vie avec nous; ca
+_ne_ s'ecrit pas parce _que_ nous sommes des gens d'_honnour_, mais _ca
+se_ dit. Vous etes orpheline, vous n'avez pas _de_ parents, alors _ze_
+voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre
+famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la _vertou_; c'est
+la _vertou_ qui conserve la voix et aussi la taille des _zounes_
+personnes, quand elles sont _zolies_ comme vous.
+
+Et comme si ces paroles n'etaient pas assez claires, il les expliqua et
+les precisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine.
+
+--_Cez_ nous, dans notre interieur vous _serez protezee_ contre tous les
+dangers, toutes les _sedouctions_ qui a Paris entourent _oune joune_
+fille; madame Sciazziga, qui est l'_honnour_ meme, vous _accompagnera_
+partout, aux _lecons_, a la promenade; vous _lozerez cez_ nous, sous
+notre clef; vous _manzerez_ avec nous. Vous serez notre fille. Et je
+vous _assoure_, signora, qu'il faut que _zaie oune_ bien grande
+sympathie pour vous, car en _azissant_ ainsi, _ze_ vous _introuduis_ en
+tiers dans notre _interiour_, et _ze pouis_ le dire, madame Sciazziga et
+moi, nous nous adorons. Mais nous _ferons_ cela, certainement nous _le
+ferons_, pour _oune_ personne aussi bien elevee _que_ vous. Cela vous
+convient-il?
+
+Madeleine avait signe tout ou a peu pres tout ce que Sciazziga lui avait
+impose; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame
+Sciazziga etait la derniere goutte, la plus amere et la plus ecoeurante
+du calice; elle eut un mouvement de degout qui la fit frissonner des
+pieds a la tete.
+
+Mais la reflexion lui dit qu'elle devait se resigner a accepter ce
+degout comme tant d'autres, elle n'en etait plus a les compter.
+
+Apres tout, la presence de madame Sciazziga la preserverait de bien des
+ennuis.
+
+--Eh bien? fit Sciazziga en insistant.
+
+Ne pouvant pas repondre, elle fit un signe d'acquiescement.
+
+--Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que _ze_ vous montre
+votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous
+m'accompagner?
+
+Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond,
+ils monterent au sixieme etage.
+
+--_Oun_ etage encore, disait-il, _ma l'ezalier_ est _doux_.
+
+La chambre destinee a Madeleine etait une sorte de grenier encombre de
+meubles de toutes sorte.
+
+--Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la _loumiere_;
+avec _oun_ bon piano vous _serez_ ici comme _oune_ reine; vous pourrez
+travailler _dou_ matin au soir sans etre _deranzee_: demain _ze_ ferai
+prendre vos _moubles_ chez vous.
+
+Quand ils redescendirent le dejeuner etait servi sur une toile ciree.
+
+Deja assise a sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitte ni son
+cachemire ni son fichu de dentelle, designa une chaise a Madeleine avec
+un geste de reine de theatre.
+
+--Entre nous deux, dit-elle en souriant a son mari.
+
+Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa
+gorge etait serree.
+
+C'etait la sa nouvelle famille, c'etait avec ces gens qu'elle allait
+vivre--de leur vie.
+
+Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner
+sur le verre leur petite maison de Rouen ou s'etait ecoulee son enfance,
+comme aux jours ou sous les rayons du soleil couchant, elle se refletait
+dans la Seine.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Le jour meme ou Madeleine signait avec Sciazziga "_oun_ petit
+_engazement_", Leon arrivait de Madrid a Paris.
+
+En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au telegraphe et il
+avait envoye a sa cousine une depeche, avec la mention personnelle sur
+l'adresse:
+
+"N'accomplis pas ta resolution avant de m'avoir vu; je pars a l'instant
+pour Paris, ou j'arriverai apres-demain matin."
+
+Mais, malgre la mention personnelle, cette depeche n'avait pas ete
+remise a Madeleine, qui avait quitte la maison de la rue de Rivoli
+depuis deux jours quand le facteur du telegraphe s'etait presente.
+
+Avant meme d'entrer chez lui, Leon monta rapidement a l'appartement de
+son pere. Personne n'etait encore leve, mais la facon dont il sonna
+reveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte.
+
+C'etait le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, etait au
+service de ses parents.
+
+--Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Leon.
+
+Sans repondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.
+
+--Reponds donc, mon vieux Jacques.
+
+--Elle est partie.
+
+--Ou?
+
+--On ne sait pas; c'est-a-dire que mardi matin, au moment ou il n'y
+avait personne dans la maison, elle a ete chercher un commissionnaire et
+une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le
+commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a
+ete bien etonne, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme?
+
+--Mais depuis?
+
+--On a cherche mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par
+la police, et ... on ne l'a pas trouvee.
+
+--Conduis-moi a la chambre de mon pere.
+
+--Monsieur dort.
+
+--Je vais le reveiller; eclaire-moi.
+
+L'idee de reveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable a
+Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant
+maitre, qu'il resta immobile; sans insister, Leon lui prit la lumiere
+des mains et se dirigea vers la chambre de son pere.
+
+Celui-ci avait ete reveille par le carillon de la sonnette, et quand
+Leon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiffe d'un
+foulard de soie cerise noue a l'espagnole autour de sa tete,
+tres-noblement.
+
+--Toi! s'ecria M. Haupois.
+
+--Quelles nouvelles de Madeleine?
+
+M. Haupois fut suffoque par cette demande.
+
+--C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquietes de la sante de
+ta mere?
+
+--Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleverse:
+Madeleine partie sans qu'on sache ou elle est, ce qu'elle est devenue!
+
+--Madeleine est une ingrate.
+
+--Vous vouliez la marier.
+
+--Qui t'a dit?
+
+--Elle m'a ecrit.
+
+--Ah! vous etiez en correspondance!
+
+--Cette lettre a ete la premiere que j'aie recue d'elle depuis mon
+sejour a Madrid.
+
+--C'est trop d'une.
+
+--Enfin, ou est-elle?
+
+--Dans le premier moment d'inquietude et malgre le scandale de sa
+conduite, nous avons eu la bonte de la faire chercher; nous avons meme
+prevenu la police; tout ce qu'on a pu decouvrir ca ete un indice: le
+commissionnaire qui a porte ses bagages l'a entendue donner au cocher
+l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point ete
+retrouve; concluant de ce renseignement qu'elle aurait du aller a Rouen,
+j'ai fait prendre des renseignements a Rouen, on ne l'y a point vue, et
+il parait meme a peu pres certain qu'elle n'y est point venue; dans les
+hotels de Paris, dans les maisons meublees, les recherches n'ont point
+abouti, bien qu'elles aient ete dirigees par une main habile.
+
+--Eh bien, je les ferai aboutir, moi.
+
+--Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce
+pas? nous ne la recevrions pas.
+
+--Tu lui fermerais ta maison?
+
+--Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.
+
+--Quand tu m'as demande de partir pour Madrid, j'ai cede a ton desir
+qui, tu le sais, n'etait pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour
+toi et pour ma mere. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin
+qu'elle put rester dans cette maison, pres de vous qui l'aimeriez et la
+consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi
+devions partir, je n'ai pas voulu que ce fut elle, et je me suis exile a
+Madrid, ou je n'avais que faire, et ou je suis reste malgre mon ennui.
+Mais je m'imaginais que Madeleine etait heureuse, tranquille, choyee,
+aimee, c'est-a-dire consolee, et je ne parlais pas de revenir a Paris.
+Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.
+
+--Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'etait notre devoir.
+
+--Et le mien, vous l'avez oublie. Ma mere et toi vous saviez quelles
+etaient mes intentions a l'egard de Madeleine, quels etaient mes
+sentiments.
+
+Parlant ainsi, il avait fait un pas en arriere du cote de la porte.
+
+--Ou vas-tu?
+
+--Chercher Madeleine.
+
+--Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.
+
+--Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la
+chercher et la trouver.
+
+--Leon!
+
+Mais il etait arrive a la porte; il l'ouvrit.
+
+--Au revoir, mon pere, a bientot, tu diras a ma mere que malgre tout je
+l'embrasse tendrement.
+
+Et, sans ecouter la voix de son pere, il sortit en refermant vivement la
+porte.
+
+De ce que son pere lui avait dit, il resultait pour lui la probabilite
+que Madeleine etait retournee a Rouen. Pourquoi eut-elle dit a son
+cocher de la conduire a la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu
+aller a Rouen? D'ailleurs n'etait-il pas raisonnable d'admettre que
+quittant Paris elle avait voulu se refugier chez des amis de son pere?
+On avait fait a Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne
+prouvait pas que Madeleine ne fut pas a Rouen. On avait mal cherche,
+voila tout. Il chercherait mieux.
+
+Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de
+huit heures du matin.
+
+Il resta pendant plusieurs jours a Rouen, frequentant tous les endroits
+ou il pouvait la rencontrer, et ou naturellement il ne la rencontra pas.
+
+De guerre lasse, il se dit qu'elle s'etait peut-etre refugie a
+Saint-Aubin aupres de son pere, et il partit pour Saint-Aubin.
+
+Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetiere, et
+cela etait bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une
+jeune femme elegante paraitra dans un petit village sans qu'on la
+remarque; a plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue
+de tout le monde.
+
+Il revint a Rouen; puis apres quelques jours de recherches il rentra a
+Paris, desole, et aussi plein d'inquietude.
+
+Qu'etait devenue Madeleine? ou le desespoir avait-il pu l'entrainer?
+
+Il continuerait ses recherches a Paris, et il les ferait poursuivre par
+des gens capables de les mener a bonne fin.
+
+Si grandes que fussent ses inquietudes, il ne voulait pas cependant
+parler de Madeleine a son pere ni a sa mere; mais celle-ci vint lui en
+parler elle-meme.
+
+--Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?
+
+Il secoua la tete par un geste desole.
+
+--Je crois que tu aurais pu t'epargner ce voyage a Rouen; comme toi,
+nous avons ete inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le
+depart de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous
+nous tourmentions a tort: Madeleine ne possede rien, elle n'a meme pas
+un metier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitte une
+maison, ou elle etait heureuse et ou elle etait aimee, il fallait
+qu'elle fut certaine d'en trouver une autre ou elle serait et plus
+heureuse et plus aimee encore.
+
+Leon, qui etait assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise,
+puis il s'avanca vers sa mere, pale et les levres tremblantes.
+
+Mais, pret a parler, il s'arreta.
+
+Puis, apres quelques secondes, qui parurent terriblement longues a
+madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.
+
+On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il
+n'ecrivit pas a ses parents: ou etait-il? personne n'en savait rien.
+
+Quand il rentra, ni son pere, ni sa mere n'oserent lui parler de son
+voyage.
+
+Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononce.
+
+
+
+
+FIN DE LA PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+I
+
+
+C'etait un samedi, le Cirque des Champs-Elysees donnait une
+representation extraordinaire pour la rentree du gymnaste Otto, eloigne
+de Paris depuis plusieurs annees, et pour les debuts de son eleve
+Zabette.
+
+Depuis quinze jours les murs de Paris etaient couverts d'affiches
+representant deux hommes lances dans l'espace, l'un aux membres
+athletiques, muscles comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre
+mince, delie, gracieux comme un ephebe athenien; aux quatre cotes de
+cette affiche s'etalaient en gros caracteres les noms d'Otto et de
+Zabette. Ce nom d'Otto etait bien connu a Paris dans le monde des
+theatres et de la galanterie, car les succes de celui qui le portait
+avaient ete aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que
+dans l'autre, et pendant plusieurs annees il avait ete de mode pour le
+gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices,
+lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapeze en trapeze, arrachait
+des cris d'admiration a ses spectateurs; comme, dans un autre public
+plus special et plus restreint, il avait ete de mode aussi de
+s'arracher Otto qui sans maillot etait plus merveilleux encore.
+
+Quant au nom de Zabette, il etait nouveau a Paris; mais, grace aux
+journaux "bien informes", on avait bientot su que Zabette etait un jeune
+creole qu'Otto avait rencontre en Amerique, et dont il avait fait son
+eleve pour l'associer a ses exercices. Puis d'autres journaux, "mieux
+informes encore", avaient raconte que ce jeune Zabette, bien que portant
+des vetements d'homme, etait en realite une jeune fille qui adorait son
+maitre. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette etait
+un garcon ou si cette Zabette etait une fille avait suffi pour occuper
+la badauderie parisienne, toujours prete a rester bouche ouverte,
+attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile
+d'ailleurs, de l'exploiter.
+
+C'etait assez, on le comprend, pour que cette rentree d'Otto et ce debut
+de Zabette fussent un evenement. A deux heures toutes les premieres
+etaient louees, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places
+hautes, demandees par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste
+et que leur honnetete bourgeoise preservait de la curiosite de chercher
+a savoir si Zabette etait un jeune garcon on une jeune fille.
+
+A huit heures et demie, devant une salle a moitie remplie pour les
+places louees et comble pour les autres, le spectacle commencait par les
+exercices ordinaires des cirques francais, anglais, americains ou
+espagnols, des Champs-Elysees ou d'ailleurs: _Jupiter_, cheval dresse et
+presente en liberte; _entree comique_; _Jeanne d'Arc_, scene a cheval.
+
+Qu'il s'agisse d'une premiere representation aux Francais, a l'Opera,
+aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la meme,
+qui du 1er janvier au 31 decembre se rencontre inevitablement dans ces
+soirees, et qui, bien entendu, se connait sans avoir eu souvent les plus
+petites relations personnelles: on est habitue a se voir et l'on se
+cherche des yeux.
+
+Au milieu de la scene de _Jeanne d'Arc_, deux jeunes gens firent leur
+entree au moment ou Jeanne, a genoux sur sa selle, les yeux en extase,
+entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitot de bouche en
+bouche:
+
+--Leon Haupois-Daguillon.
+
+--Henri Clorgeau.
+
+C'etait en effet Leon qui, accompagne de son ami intime Henri Clorgeau,
+le fils de la tres-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et
+Dammartin, venait assister aux debuts de Zabette. Ils gagnerent leurs
+places au quatrieme rang, et, au lieu de donner leurs pardessus a
+l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les deposerent sur les deux
+places qui etaient devant eux et qu'ils avaient louees pour etre a leur
+aise.
+
+Puis, ayant tire leurs lorgnettes, ils se mirent a passer l'inspection
+de la salle, sans s'inquieter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une
+attitude inspiree, pressait religieusement son epee sur son coeur en
+criant: "Hop! hop!" Le cheval allongeait son galop, et, prenant son epee
+a deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais
+invisibles: la musique jouait un air guerrier.
+
+Leon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant a l'oreille de son
+ami:
+
+--Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle
+pleine sans m'imaginer que je vais peut-etre apercevoir ma cousine
+Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite,
+si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre
+chose a faire qu'a passer ses soirees dans les theatres. Mais c'est
+egal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans
+les rues ou dans les promenades, ou je dois avoir l'air d'un chien qui
+quete.
+
+--Elle te tient bien au coeur.
+
+--Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une facon
+toute particuliere, avec quelque chose de vague et je dirais meme de
+poetique, si le mot pouvait etre applique a notre existence si banale;
+c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux a
+respirer que les sentiments qui l'ont forme sont plus purs; je penserai
+toujours a elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse emue.
+
+--La police n'a pu rien decouvrir?
+
+--Rien. Elle m'a seulement donne une terrible emotion pendant que tu
+etais a Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouve dans la
+Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par
+certains points de celui de Madeleine. J'ai couru a la Morgue, dans quel
+etat d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en presence du
+cadavre; c'etait celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai
+cru tout d'abord que c'etait elle; mais je m'etais trompe. Jamais je
+n'ai eprouve plus cruelle emotion; je vois encore, je verrai toujours ce
+cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensee de Madeleine tant
+qu'elle n'aura pas ete retrouvee.
+
+Jeanne d'Arc venait de mourir brulee sur son bucher, et quelques
+personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.
+
+Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore
+Henri Clorgeau et Leon, celui-ci, qui n'etait nullement a ce qui se
+passait dans la salle ni a la salle elle-meme, continua a parler a
+l'oreille de son ami.
+
+--Comme je me disposais a sortir de la Morgue, la porte que j'allais
+ouvrir s'ouvrit devant mon pere. Lui aussi avait ete prevenu et il etait
+accouru presque aussi vite que moi. Par la, je vis qu'il faisait faire
+des recherches de son cote. Lorsqu'il entra, il etait aussi pale que le
+cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement a lui en criant: "Ce
+n'est pas elle!" "Dieu soit loue!" murmura-t-il, et il me tendit la
+main. Ce temoignage de tendresse me toucha, et il en resulta que mes
+rapports avec mon pere et ma mere furent moins tendus; mais je crains
+bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont ete. Ils ont cru etre
+tres-habiles en forcant Madeleine a quitter leur maison; ils se sont
+trompes dans leur calcul.
+
+--Tu ne l'aurais pas epousee malgre eux.
+
+--Ils ont eu peur que je les amene a accepter Madeleine, et pour ne pas
+s'exposer a cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est
+sauvee epouvantee. Qui sait ce qui s'est passe? La lettre que Madeleine
+m'a ecrite est pleine de reticences, et je n'ai jamais pu avoir
+d'explications ni avec mon pere ni avec ma mere.
+
+L'exercice qui suivait la scene de Jeanne d'Arc etait un quadrille a
+cheval; l'orchestre se mit a faire un tel tapage, que toute conversation
+intime devint impossible.
+
+Alors Leon et son ami s'amuserent au spectacle de la salle, qui assez
+rapidement se remplissait, car l'heure arrivait ou Otto et Zabette
+allaient s'elancer sur leurs trapezes; de tous cotes apparaissaient des
+figures de connaissance, des habitues des clubs et des courses; ca et la
+quelques femmes honnetes accompagnees d'amis intimes, et partout les
+autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'etalant et provoquant les
+lorgnettes. A l'une des entrees, juste en face d'eux, de l'autre cote de
+l'arene, surgit une femme de trente ans environ, vetue de blanc avec une
+simplicite et un gout qui auraient surement affirme a ceux qui ne la
+connaissaient pas que c'etait une honnete femme.
+
+--Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, la-bas, en face de nous, en blanc
+comme une vierge; elle adresse des discours a l'ouvreuse, ce qui indique
+qu'elle n'a pas de place numerotee.
+
+Prenant sa lorgnette, Leon se mit a la regarder.
+
+--Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.
+
+Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand
+nous la regardions, de tes fenetres, passer dans sa voiture, elle etait
+exactement ce qu'elle est aujourd'hui.
+
+--Moins bien.
+
+--Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de
+ceux qui l'ont formee.
+
+--Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.
+
+--Et du meilleur.
+
+--Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.
+
+--Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne
+de la vallee de Montmorency; jusqu'a dix ans elle a travaille a la
+terre.
+
+--On ne le croirait jamais a la finesse de ses mains.
+
+--Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux,
+est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez
+mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille
+longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?
+
+--Avec qui est-elle presentement?
+
+--Personne: apres avoir ruine Jacques Grandchamp si completement qu'il
+me disait dernierement que, s'il ne l'avait pas quittee, elle lui aurait
+tout devore: chateaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison
+paternelle; elle s'est fait ruiner a son tour par une sorte de ruffian
+de la grande boheme, moitie homme politique, moitie financier, Ackar, de
+qui elle s'etait betement toquee.
+
+Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques
+instants apres, elle se montrait a l'entree qui desservait leurs places
+et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en designant de la main
+leurs pardessus.
+
+--Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Leon.
+
+--Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.
+
+Et, sans attendre une reponse, il se leva:
+
+--Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.
+
+
+
+
+II
+
+
+A cette invitation, Cara repondit par un signe de main accompagne d'un
+sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une
+couleuvre, jusqu'a la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut
+fait si adroitement, si prestement que personne ne fut derange.
+
+--C'est une femme a passer par le trou d'une aiguille, dit Leon tout bas
+en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avancait.
+
+--Oui, mais avec grace.
+
+Et de fait il etait impossible de mettre plus de grace dans la
+souplesse: ce n'etaient pas seulement ses levres qui souriaient en
+passant devant les gens qu'elle frolait avec une molle caresse,
+c'etaient ses bras, c'etait sa taille flexible, c'etait toute sa
+personne.
+
+En arrivant a sa place elle tendit la main a Henri Clergeau et adressa a
+Leon une gracieuse inclination de tete.
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas indiscretion de ma part a accepter votre place?
+dit-elle.
+
+--Pas du tout; ces deux places etaient louees pour nos paletots et
+surtout pour ne pas avoir devant nous des gens genants; vous voyez que
+vous pouvez accepter sans scrupule.
+
+Elle parlait doucement, posement, en s'adressant tout autant a Henri
+Clergeau qu'a Leon, et cependant c'etait la premiere fois qu'elle se
+trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme
+lui-meme la connaissait, mais sans qu'une parole eut jamais ete echangee
+entre eux.
+
+Leon remarqua que le timbre de sa voix etait harmonieux et doux; il fut
+frappe aussi de la reserve de ses manieres, de la correction de ses
+gestes, de la limpidite de son regard.
+
+Pendant qu'il l'examinait, elle continuait a s'entretenir avec Henri
+Clergeau, et elle le faisait sans eclats de voix, sans rires forces,
+convenablement, decemment, comme une femme du monde.
+
+Cependant, la premiere partie du programme avait ete remplie, et l'on
+s'occupait a dresser un immense filet au-dessus de l'arene et a le bien
+raidir de facon a attenuer le danger des chutes pour les gymnastes.
+
+Cela avait amene tout naturellement la conversation sur Otto, et Leon
+remarqua que Cara montrait une complete indifference sur la question de
+savoir si Zabette etait ou n'etait pas une femme, question qui a ce
+moment meme passionnait tant de curiosites feminines et meme masculines,
+et faisait a l'avance preparer tant de lorgnettes.
+
+Cara parlait d'Otto avec un mepris qu'elle ne prenait pas la peine de
+dissimuler.
+
+--Vous ne l'aimez pas, dit Leon.
+
+--J'avoue que je le deteste; il a tue une de mes amies, cette pauvre
+Emma Lajolais, qu'il a ruinee et martyrisee[1]. Ah! c'est un grand
+malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.
+
+[Note 1: Voir la _Fille de la Comedienne_.]
+
+--Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.
+
+--J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un
+etre vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet
+amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingue, un caractere
+honnete, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'etre aimee?
+Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?
+
+--C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.
+
+--Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Leon.
+
+--C'est a la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne
+vous est pas arrive quelquefois de regarder votre pendule a un moment
+donne de la journee, puis apres qu'un temps assez long s'est ecoule, de
+voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes
+seulement apres l'heure que vous aviez notee; elle s'est arretee, voila
+tout, et vous avez vecu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me
+semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps;
+les jours, les mois, les annees s'ecoulent sans qu'on s'en apercoive;
+quoi de plus delicieux qu'une existence qui est un reve? Mais, voici
+Otto, Ah! comme il a vieilli.
+
+--Et voici Zabette.
+
+En voyant paraitre les deux gymnastes, un brouhaha s'etait eleve dans la
+salle et toutes les lorgnettes s'etaient braquees sur eux.
+
+Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui
+ne variaient guere:
+
+--C'est un homme.
+
+--Mais non, c'est une femme.
+
+Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de
+faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa
+taille; il tenait ses bras a demi plies pour faire saillir les biceps,
+et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui
+disait clairement: "Admirez-moi." Quant a Zabette, revetu d'un maillot
+gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple,
+et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient
+en dedans.
+
+Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arene, chacun d'eux se
+suspendit a celle qui lui etait destinee, et, sans qu'ils fissent un
+mouvement, on les hissa jusqu'a leur trapeze.
+
+Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur baton, vis-a-vis l'un
+de l'autre; Zabette portant ses doigts a sa bouche, envoya un salut, un
+baiser a Otto.
+
+Instantanement un silence absolu s'etablit dans toute la salle; de
+l'arene au cintre les respirations s'arreterent, bien des coeurs
+cesserent de battre.
+
+Ils etaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapeze
+en trapeze: Otto remplissait le role de la force, Zabette celui de la
+legerete.
+
+Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara detourna
+la tete comme si elle etait trop emue pour les suivre; elle etait
+justement placee devant Leon, et en se detournant ainsi elle le frolait
+aux genoux avec ses epaules.
+
+Les gymnastes avaient termine la partie gracieuse de leurs exercices;
+mais, apres les applaudissements donnes a l'adresse et a la souplesse,
+il fallait en arracher d'autres plus nerveux a l'emotion et a l'effroi:
+remontes sur leurs trapezes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains
+mouillees par la sueur.
+
+Otto etait assis sur un trapeze suspendu a la moitie de la hauteur du
+cirque a peu pres, Zabette l'etait sur un qui se trouvait presque dans
+les combles; il devait s'elancer de la, et, le saisissant par les deux
+mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arreter dans
+sa chute.
+
+Otto s'etait suspendu a son trapeze par les pieds; Zabette, apres s'etre
+balance un moment lacha son trapeze, et on le vit, lance dans l'espace
+comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'emotion avait suspendu le
+souffle des spectateurs.
+
+Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol
+que par une seule; l'impulsion qu'il recut n'etant plus egalement
+partagee lui fit glisser les pieds, ils se desserrerent, et dans une
+sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tomberent sur le
+filet; soit que celui-ci eut ete trop fortement tendu, soit tout autre
+cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta
+dans l'arene.
+
+Tous deux resterent etendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de
+l'arene.
+
+Une clameur, un immense cri d'epouvante s'etait echappe de toutes les
+poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices
+s'etaient detournes pour ne pas voir cette chute ou s'etaient cache la
+tete entre leurs mains.
+
+Se rejetant brusquement en arriere, Cara s'etait renversee sur une des
+jambes de Leon, et elle restait la sans mouvement. Il se pencha vers
+elle, mais elle ne bougea pas.
+
+Au milieu du desordre et de la confusion, personne ne pouvait faire
+attention a l'etrange situation de cette femme a demi evanouie; on
+allait, on venait, on criait. Otto s'etait releve et avait glisse a bas
+du filet, mais Zabette avait ete emporte evanoui ou mort: on ne savait.
+
+Cara se releva lentement, les yeux egares, le visage pale, les levres
+tremblantes.
+
+--Vous etes souffrante? dit Leon.
+
+--Oui, je ne me sens pas bien.
+
+--Voulez-vous sortir? demanda Leon.
+
+--Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.
+
+Leon descendit pres d'elle et, la soutenant par le bras, ils se
+dirigerent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme
+si de nouveau elle allait defaillir. Il la porta plutot qu'il ne la
+conduisit dehors.
+
+Ils la firent asseoir sur une chaise, a l'abri d'un massif d'arbustes;
+cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.
+
+La chute de ces malheureux m'a brisee, dit-elle d'une voix dolente, mais
+ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous
+accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une
+voiture pour que je me fasse conduire chez moi.
+
+Ce fut Henri Clergeau qui se mit a la recherche de cette voiture, et
+pendant ce temps Leon resta pres de Cara: l'effort qu'elle avait fait en
+parlant paraissait l'avoir epuisee, elle se tenait a demi renversee dans
+sa chaise, respirant peniblement.
+
+Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.
+
+--Nous allons vous reconduire chez vous, dit Leon en lui donnant le
+bras.
+
+--Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal,
+maintenant.
+
+Le ton de ces paroles leur donnait un dementi; elle paraissait fort mal
+a l'aise au contraire.
+
+La voiture amenee par Henri Clergeau etait une voiture a deux places; il
+fallait que l'un des deux amis abandonnat Cara.
+
+Il etait plus logique que ce fut Leon, qui la connaissait moins que
+Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.
+
+Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eut trop conscience.
+
+Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voila tout.
+
+Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des roles qu'il ne
+remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir
+pres d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir a ses cotes, ainsi qu'il
+etait naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante.
+
+Ce fut seulement quand ils furent tous deux installes que Leon remarqua
+qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais
+celui-ci ne lui en donna pas le temps.
+
+--J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il a Cara.
+
+Puis, s'adressant au cocher:
+
+--Boulevard Malesherbes, 17 _bis_.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut
+d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupes, que pendant le
+trajet elle repondit aux questions que de temps en temps, avec
+sollicitude, Leon lui adressait:
+
+--J'ai hate d'etre arrivee.
+
+--Voulez-vous que nous allions chez votre medecin, ou que je le
+previenne de se rendre chez vous?
+
+--Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se derange jamais la nuit
+pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos
+suffiront.
+
+Ils approchaient du boulevard Malesherbes.
+
+--L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installee
+a la campagne, a Saint-Germain, et mes domestiques sont a Saint-Germain.
+
+--Je vais vous accompagner jusque chez vous.
+
+--Oh! non, s'ecria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscretion
+jusque-la; c'est deja trop.
+
+--Il n'y a pas d'indiscretion; je vous assure que je soigne tres-bien
+les malades, c'est ma vocation.
+
+--Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une
+femme, mais c'est impossible.
+
+--Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'a obeir.
+
+--Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser la? C'est
+pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez ete mon
+garde-malade?
+
+--Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquieter de cela.
+
+--Ah! Et Berthe?
+
+--Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.
+
+--Et Raphaelle?
+
+--Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaelle, si l'on peut
+appeler fini ce qui a a peine commence: vous etes mal renseignee.
+
+La voiture venait de s'arreter devant le numero 17 _bis_; Leon descendit
+le premier et tendit la main a Cara; elle s'appuya contre sa poitrine
+pour se laisser glisser a terre, lentement.
+
+Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnat
+pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas decemment
+l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idee d'abord.
+
+--Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais
+vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitot.
+
+Elle demeurait au second etage, et l'escalier, bien que doux, lui parut
+long a monter.
+
+Elle voulut ouvrir sa porte elle-meme, mais elle n'en put pas venir a
+bout; il fallut que Leon lui prit la clef des mains.
+
+--Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc
+faibles!
+
+Comme il n'y avait pas de lumiere dans l'appartement, elle prit Leon par
+la main pour le guider.
+
+--Allons lentement, dit-elle.
+
+Et ils allerent lentement, tres-lentement, la main dans la main au
+milieu de l'obscurite.
+
+--Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.
+
+Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire eviter
+quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.
+
+Ils traverserent ainsi plusieurs pieces; puis, tout a coup, Cara
+s'arreta et l'arreta:
+
+--Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester la en
+attendant que j'aie allume une bougie.
+
+Elle lui lacha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car
+les volets et les rideaux clos ne laissaient pas penetrer la plus legere
+lueur qui put le guider; cela avait quelque chose d'etrange et de
+mysterieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait
+une penetrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne
+pouvait provenir que de fleurs naturelles.
+
+Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanement
+une faible lumiere lui montra qu'il etait dans une vaste chambre dont
+les murs etaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles
+etaient recouverts de tapisseries du meme genre, et sur le parquet etait
+etale un vieux tapis de Caboul; par la severite, le gout et meme le
+style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes a la mode ou
+il etait jusqu'a ce jour entre.
+
+--Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe a esprit de vin, dit-elle
+en se debarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de
+tilleul, car je me sens vraiment mal a l'aise.
+
+--Mais pas du tout, repondit Leon, c'est moi qui vais vous faire cette
+infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous
+prie.
+
+--Vous y mettez trop de bonne grace pour que j'ose vous resister;
+passons dans mon cabinet de toilette ou nous trouverons ce qui nous sera
+necessaire.
+
+Ce cabinet de toilette etait aussi grand que la chambre, mais meuble
+dans un tout autre style, plein d'elegance et de coquetterie; ce qui
+attira surtout l'attention de Leon, bien plus que le satin, les
+brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les
+bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui etaient en
+argent nielle;--il y avait la un luxe aussi remarquable par le dedain de
+la valeur de la matiere premiere que par le gout et l'art de
+l'ornementation; aussi, malgre le peu d'estime que Leon professait pour
+le metier auquel il devait sa fortune, fut-il gagne par un sentiment
+d'admiration; cela etait vraiment charmant et original.
+
+Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une
+bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: "tilleul".
+
+--Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.
+
+Aussitot Leon emplit la bouilloire et alluma la lampe.
+
+Quant a Cara, elle s'etendit sur un large canape en satin gris et se
+cala la tete avec deux coussins: elle paraissait a bout de force, ses
+dents claquaient.
+
+--Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,--et j'avoue que j'ai
+grand besoin de soins,--soyez donc assez bon pour me donner un chale, je
+suis glacee; vous en trouverez un dans cette armoire.
+
+Il prit ce chale dans l'armoire qu'elle lui designait d'une main
+tremblante, et il l'enveloppa avec precaution en le lui passant sous les
+pieds.
+
+--Comme vous etes bon! dit-elle d'une voix emue.
+
+L'eau ne tarda pas a bouillir; il prepara l'infusion de tilleul et la
+lui donna apres l'avoir sucree.
+
+Cependant elle ne se rechauffa point, et elle continua de claquer des
+dents, avec des frissons par tout le corps.
+
+--Laissez-moi donc vous aller chercher un medecin, dit-il.
+
+--Non, repondit-elle, le sommeil va me calmer.
+
+--Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canape, vous ne vous
+rechaufferez pas.
+
+--Vous croyez?
+
+--Assurement.
+
+--Si j'osais....
+
+Et elle s'arreta.
+
+--Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son medecin, dites donc ce que vous
+feriez.
+
+--Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre,
+je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand
+je serai dans mon lit, il est certain que je me rechaufferai tout de
+suite; d'ailleurs, quand j'eprouve des crises de ce genre, il n'y a que
+le lit qui me guerit.
+
+--Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.
+
+Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de
+toilette, preparant une nouvelle tasse d'infusion.
+
+Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva
+dans le lit pelotonnee jusqu'au cou dans les draps; elle continuait a
+trembler; il lui presenta l'infusion; alors elle se souleva a demi pour
+boire; elle avait revetu une chemise de nuit bordee de dentelles, et il
+etait impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la
+sienne.
+
+--Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller;
+je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'a tirer la
+porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai
+jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.
+
+Placant son bras sous sa tete, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose
+etait pleine de grace et d'abandon; le cou cache dans les dentelles, sa
+tete brune encadree dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante,
+elle etait vraiment ravissante ainsi sous la faible lumiere de la
+bougie.
+
+Assis a une assez grande distance d'elle et accoude sur une table, Leon
+se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle
+pouvaient etre vraies: en tout cas, il etait impossible d'etre plus
+simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie,
+charmante.
+
+Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point:
+a chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de
+position.
+
+--Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.
+
+--Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes
+tomber la devant moi.
+
+--Voulez-vous une autre tasse de tilleul?
+
+--Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fievre brulante a remplace
+la fievre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait
+de ne plus penser a ces malheureux. Voulez-vous que nous causions?
+
+--Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.
+
+--Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empechera de s'egarer.
+Mais puisque vous voulez bien causer, vous deplairait-il de vous
+rapprocher, vous etes a une telle distance que nous aurons peine a nous
+entendre.
+
+Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il etait assis il se
+rapprocha du lit.
+
+--Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise.
+
+Et de la main elle lui indiqua un fauteuil place tout contre le lit et
+de telle sorte qu'une fois assis la ils se trouveraient en face l'un de
+l'autre.
+
+--Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installe, une question, je vous
+prie. Comment vous nommez-vous?
+
+--Mais....
+
+--Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point
+ou nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous
+dise, monsieur Haupois-Daguillon?
+
+--Leon.
+
+--Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me
+donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus a
+notre aise. Voulez-vous etre Leon pour moi et voulez-vous que je sois
+Hortense pour vous?
+
+--Cela est convenu.
+
+--Eh bien, mon cher Leon, j'ai une demande a vous adresser, c'est celle
+qui commence la plupart des contes des _Mille et une Nuits_: "Vous
+contez si bien, contez-moi donc une histoire."
+
+--C'est que justement je ne sais pas du tout conter.
+
+--Ah! quel malheur! en faisant un effort.
+
+--Meme en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.
+
+--Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce
+serait, j'en suis sure, un merveilleux remede: je ne verrais plus ces
+malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous
+imposer une tache ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer
+d'ingratitude. Seulement, comme je tiens a l'histoire, voulez-vous que
+je vous en conte une, moi.
+
+--Vous allez vous fatiguer.
+
+--Au contraire, je vais me guerir, mais il est bien entendu que si je
+vous endors vous m'arreterez.
+
+--C'est entendu.
+
+--Mon recit aura pour titre, si vous le voulez bien: _Histoire d'une
+pauvre fille de la vallee de Montmorency_; c'est un conte vrai,
+tres-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elle commenca son recit:
+
+--"Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la
+vallee de Montmorency, il serait peut-etre convenable de vous faire la
+description de cette vallee. Mais comme elle est decouverte depuis
+longtemps deja, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve
+dans certains romans, ou trop souvent elles ne figurent que pour masquer
+le vide du recit, je passe cette description et vous dis tout de suite
+que notre petite fille est ne a Montlignon. Elle etait le dernier enfant
+d'une famille qui en comptait trois: un garcon, l'aine, et deux filles.
+Cette famille etait pauvre, tres-pauvre; le pere etait terrassier chez
+un pepinieriste et la mere travaillait a la terre avec son mari; c'etait
+elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son
+homme recouvrait a la houe ou au rateau. Notre jeune fille.... Si nous
+lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu
+d'imagination que je n'en trouve pas.
+
+--Si nous la baptisions Hortense.
+
+--C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son pere, qui mourut quand
+elle n'avait que deux ans. Si la vie avait ete difficile quand le pere
+apportait son gain a la maison, elle le fut bien plus encore quand la
+mere se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus
+d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appetit,
+ce qui, pretendent les gens qui se donnent des indigestions, est
+excellent pour la sante ... des autres. Devant cette misere, la mere se
+remaria, non par amour, mais par speculation, pour trouver quelqu'un qui
+l'aidat a nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une
+infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme
+que la mere d'Hortense avait pris etait une sorte de brute, terrassier
+aussi, et qui n'avait d'autre merite que de travailler comme deux. C
+etait justement ce qu'il fallait. Malheureusement a cote de cette
+qualite il y avait un defaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en
+allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de
+vin. Il ne lachait son argent a la maison que quand on le lui arrachait;
+et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une
+terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler "le drame de
+la faim"; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se
+mettaient a pleurer en criant: "J'ai faim". Et ils criaient cela
+d'autant mieux que c'etait vrai.
+
+Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le
+bien-etre qui donne la beaute, ni la sante, heureusement. Elle poussa et
+se developpa en liberte a courir les champs et les bois, se nourrissant
+surtout de bon air, ce qui, parait-il, est plus nutritif qu'on ne le
+croit generalement.
+
+Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fut question de l'envoyer
+a l'ecole comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, a qui elle
+portait des fraises des bois dans l'ete, et dans l'hiver des branches de
+houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitie pour
+sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent a Pontoise, promettant de se
+charger de son instruction et plus tard de son avenir.
+
+Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas,
+comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent.
+Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint
+la meilleure eleve de sa classe.
+
+Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche
+mourut sans avoir pense a Hortense dans son testament, et, comme ses
+heritiers n'etaient pas disposes a se charger de cette petite fille
+qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mere a
+Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.
+
+La question qu'elle se posait en revenant etait de savoir a quoi on
+allait l'employer lorsqu'elle serait rentree dans la maison maternelle,
+car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et
+prevoyant.
+
+Cette question fut vite resolue.--Te voila, dit sa mere en la voyant
+entrer.--Oui, je viens pour rester avec vous.--Rester, tu n'y pense pas;
+pour que le pere fasse de toi ce qu'il a fait de l'ainee, jamais; tu vas
+t'en aller, et tout de suite.--Ou,--N'importe ou, fut-ce en enfer, tu
+serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.
+
+Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle
+en comprenait le ton et sentait bien qu'il etait inutile d'insister.
+Apres une assez longue discussion ou plus justement une longue
+recherche, il fut decide qu'elle irait a Paris demander l'hospitalite a
+une de ses tantes, fruitiere dans le quartier des Invalides. Seulement,
+comme le prix d'un billet coute dix-neuf sous d'Ermont a Paris et qu'il
+n'y avait que onze sous a la maison, il fut decide qu'elle irait prendre
+le train a Saint-Denis, ce qui ne couterait que huit sous. Sa mere
+l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les
+trois sous qui lui restaient.
+
+Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, a treize ans,
+apres avoir embrasse sa mere, qu'elle ne devait pas revoir.
+
+Quand elle entra chez sa tante la fruitiere, vous pouvez vous imaginer
+les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'etait point
+une mechante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours apres elle
+l'installa a un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite
+table chargee de fruits verts ou a moitie pourris. Vous representez-vous
+une jeune fille de treize ans, jolie, tres-jolie, disait-on, elevee dans
+un couvent, instruite jusqu'a un certain point, vendant des pommes a un
+sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.
+
+Quelle chute! Quelle souffrance!
+
+Pendant pres de trois ans elle vecut de cette miserable existence,
+dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et
+cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien aupres du supplice
+moral qui lui fut inflige.
+
+Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que
+vouliez-vous qu'elle fit, elle n'avait pas de metier, et elle etait trop
+miserable pour se payer un apprentissage, meme qui ne lui eut rien
+coute. De quoi eut-elle vecu pendant le temps de cet apprentissage?
+
+Il y a une saison ou les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs
+et elle quittait les Invalides pour des quartiers ou l'on a de l'argent
+a depenser aux superfluites du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin
+du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un eventaire charge de
+violettes pendu a son cou, un phaeton s'arreta devant elle, et un jeune
+homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le presenta, le jeune
+homme la regarda longuement et, lui ayant donne les deux sous, il
+continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment ou il
+disparut dans la confusion des voitures.
+
+Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer:
+c'etait le duc de Carami, celebre alors par sa grande existence, ses
+pertes au jeu, ses chevaux, ses maitresses et ses folies toutes marquees
+au coin de l'originalite.
+
+Le lendemain, Hortense se trouvait a la meme place, quand le duc
+s'arreta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au
+grand ebahissement des gens qui passaient, il resta a causer avec elle
+pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle etait et bien
+surpris de ses reponses.
+
+Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute
+la semaine, chaque jour a la meme heure, et quinze jours apres il
+installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallee de Montmorency,
+dans un hotel de la rue Francois Ier, qui coutait dix mille francs de
+loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des
+savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son ecurie.
+
+C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fut, a
+toujours eu un bouquet de violettes pres d'elle,--souvenir des fleurs
+qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.
+
+Disant cela, Cara regarda le bouquet place sur la table ou, quelques
+instants auparavant Leon etait accoude; puis elle continua:
+
+--Ne blamez pas la pauvre fille de s'etre ainsi jetee dans les bras du
+duc, elle n'a pas reflechi si elle se vendait ou si elle se donnait;
+elle etait fascinee, eblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et
+qui l'aimait. Car il l'aimait passionnement, et la meilleure preuve en
+est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porte.
+
+Elle s'arreta avec une sorte de confusion, puis se mettant a sourire:
+
+--J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon recit, dit-elle,
+mais, bien que je me sois coupee nous la reprendrons si vous le
+permettez.--Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui
+dit-il, mais je veux t'en donner une part, et desormais tu t'appelleras
+Cara. Ils s'aimerent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense
+devint a la mode. Etait-il possible qu'il en fut autrement pour la
+maitresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le
+duc, vous devez le savoir, etait poitrinaire, et la vie a outrance qu'il
+menait ruinait sa faible sante. Les choses en vinrent a ce point qu'on
+lui ordonna le sejour de Madere. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya
+et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il
+aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena a Paris.
+
+Elle s'arreta, la voix voilee par l'emotion; mais apres quelques minutes
+elle continua:
+
+--Le duc par son testament lui avait laisse une grosse part de ce qui
+restait de sa fortune. Ce testament fut attaque par la duchesse de
+Carami, remariee a cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente
+ans, et il fut casse par la justice pour captation. Vous avez du
+entendre parler de ce proces, qui a ete presque une cause celebre, je ne
+vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se concoit de
+reste, appele l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner
+des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'a faire son choix parmi les
+plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait etre fidele au
+souvenir et au culte de celui qu'elle avait adore, et dont elle se
+considerait comme la veuve. Cependant la misere etait devant elle, car
+ce proces l'avait ruinee, et elle avait une peur effroyable de la
+misere, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus
+hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier,
+Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanite folle et les
+pretentions, et qui, portant perruque sur une tete nue comme un genou,
+se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques meches de sa
+perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crut
+qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait a sa maitresse qu'une
+seule chose, qui etait qu'elle fit croire et fit dire qu'il avait une
+maitresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux,
+quand, en realite, il n'avait pas plus de maitresse que de cheveux.
+Hortense accepta ce marche, qui n'etait pas bien honorable, j'en
+conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misere, et
+pendant plusieurs annees, le tout Paris dont se preoccupait tant
+Salzondo put croire que celui-ci avait une maitresse. C'est la un fait
+bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces
+choses-la ne s'inventent pas.
+
+Sans repondre, Leon inclina la tete par un mouvement qui pouvait passer
+pour un acquiescement.
+
+--Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques
+annees, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle
+aspirait a une vie reguliere, sa reputation la suffoquait, et le milieu
+dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond degout. Elle
+crut avoir trouve dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le
+travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont
+elle ne se croyait pas tout a fait indigne. Elle sacrifia a cet homme la
+plus grande partie de ce qu'elle possedait; et trop tard elle s'apercut
+qu'elle s'etait trompee sur lui. De toutes les blessures qui l'ont
+frappee, celle-la a ete la plus douloureuse, non pas qu'elle aimat cet
+homme,--elle n'a jamais aime que celui qui est mort dans ses bras;--mais
+elle aimait l'honneur et la dignite de la vie, et c'etait sur la main de
+cet homme qu'elle avait compte pour les atteindre.
+
+Voila l'histoire de la pauvre fille de la vallee de Montmorency. J'ai
+tenu a vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme a qui
+vous avez temoigne tant de bonte, non Cara, mais Hortense."
+
+Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donne la
+sienne, elle la serra doucement.
+
+--Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idees,
+qui m'empecheront de penser a ces malheureux acrobates; je vous demande
+donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit
+entiere.
+
+--Mais....
+
+--Si demain vous pensez encore a moi et si vous voulez bien venir savoir
+quel a ete l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journee.
+
+--A demain alors.
+
+
+
+
+V
+
+
+Lorsque la porte du vestibule se fut refermee avec un petit bruit sec,
+et qu'il fut des lors bien certain que Leon sorti ne pouvait pas
+rentrer, Cara glissa vivement a bas de son lit, et, en chemise comme une
+femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie a la main,
+vers sa cuisine.
+
+Elle ne tremblait plus: et elle marchait resolument sans ces hesitations
+qui l'avaient obligee a s'appuyer sur le bras de Leon.
+
+Ayant pose sa bougie sur une table, elle se mit a fureter dans les
+armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.
+
+Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre a
+moitie rempli d'un gros vin noiratre, et dans l'autre un crouton de pain
+qui, place un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant
+il etait dur et sec.
+
+Mais elle ne parut pas s'en inquieter autrement, et prenant un couteau
+de cuisine, elle parvint a en couper ou plutot a en casser un morceau.
+Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de
+la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce
+vin.
+
+Evidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creuse l'estomac ou lui
+avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se reconforter; les
+infusions calmantes n'etaient pas le remede qui lui convenait
+presentement.
+
+Apres ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se
+coucher, elle atteignit un reveil-matin, dont elle placa l'aiguille sur
+huit heures; puis, apres l'avoir remonte, elle se mit au lit et, dix
+minutes apres, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et
+l'innocence etaient attestes par la regularite de la respiration.
+
+Elle dormit ainsi jusqu'au moment ou partit la sonnerie du reveil;
+alors, sans se frotter les yeux, sans s'etirer les bras, elle sauta a
+bas de son lit comme une femme de resolution ou d'humeur facile.
+
+En un tour de main elle fut habillee, chaussee, coiffee, et elle sortit.
+
+Arrivee rue du Helder, elle monta au second etage d'une maison de bonne
+apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.
+
+--Monsieur Riolle.
+
+--Mais monsieur n'est pas visible.
+
+--Il n'est pas seul?
+
+--Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....
+
+--Alors, c'est bien; j'entre.
+
+Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un etroit et
+sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand
+on la connaissait bien.
+
+Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombre de
+livres et de paperasses eparpillees partout sur le tapis et sur les
+meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'annees, a la
+figure rasee, vetu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe
+de moine, travaillait la tete enfoncee dans ses deux mains.
+
+Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se derangea
+pas, et Cara put arriver jusqu'a lui, glissant sur le tapis, sans qu'il
+levat la tete; sans doute il croyait que c'etait son valet de chambre;
+alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.
+
+Il fit un saut sur son fauteuil.
+
+--Tiens, Cara! s'ecria-t-il.
+
+Elle le menaca du doigt, et se mettant a rire
+
+--Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le
+cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infame!
+
+--Es-tu bete!
+
+--Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments
+que je suis venue te deranger si matin.
+
+--Tu viens me demander un conseil?
+
+--Tu as devine, avocat perspicace et malin.
+
+--Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?
+
+--D'une question de personne.
+
+--C'est plus delicat alors.
+
+--Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le
+bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la
+Banque de France.
+
+--Tu me flattes; c'est donc bien grave?
+
+--Tres-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?
+
+--Ah bah! est-ce que le fils?...
+
+--Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.
+
+--Excellente; fortune considerable et solidement etablie, a l'abri de
+tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'interesser, honorabilite
+parfaite.
+
+--Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle?
+Voila tout.
+
+--Huit, dix millions.
+
+--Au plus ou au moins?
+
+--Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de preciser.
+
+--Ton a peu pres suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?
+
+--Un fils et une fille; celle-ci a epouse le baron Valentin.
+
+--Un imbecile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle
+sont les relations du pere et du fils? Le pere est-il un homme dur, un
+vrai commercant?
+
+--Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mere qui est la tete de la
+maison.
+
+--Mauvaise affaire!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible
+generalement. Sais-tu si le fils est associe ou interesse dans la
+maison, et s'il a la signature?
+
+--Je suis oblige de te repondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de
+relation dans la maison.
+
+Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus
+sa jambe droite en haussant les epaules:
+
+--Comme on se fait sur les gens des idees que la realite demolit,
+dit-elle. Ainsi te voila, toi: tu es assurement un des hommes
+d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car apres avoir
+commence par etre l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses
+du demi-monde, ce qui personnellement avait des agrements, mais ce qui
+pecuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est-a-dire, le
+conseil des gens de la finance et de la speculation; au lieu de plaider
+simplement pour eux comme tes confreres, tu as fait leurs affaires, tu
+as ete les arranger a Constantinople, a Vienne, a Londres, partout; il
+parait que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moque
+de ce qui etait defendu ou permis, tu as ete recompense de ton courage
+par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquerir.
+Aujourd'hui, quand on parle de Riolle a quelqu'un, on vous repond
+invariablement: "C'est un malin". Tu as la reputation de connaitre ton
+Paris comme pas un. Eh bien, je viens a toi, et tu me reponds que tu ne
+peux pas me repondre!
+
+Riolle se mit a rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses
+levres minces, ce qui decouvrit ses dents pointues comme celles d'un
+chat.
+
+--Que tu es bien femme, dit-il, une idee te passe par la cervelle et
+tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il
+te fallait des renseignements precis sur la maison Haupois-Daguillon, tu
+les aurais aujourd'hui.
+
+--Hier, je n'y pensais pas.
+
+--Eh bien, donne-moi jusqu'a ce soir, et je te promets de te les porter
+precis et circonstancies, tels que tu les veux en un mot.
+
+--Ce soir, c'est impossible.
+
+--Tu es cruelle.
+
+--J'aime mieux venir les chercher demain matin.
+
+--Eh bien, soit.
+
+--Alors, adieu, a demain.
+
+--Deja!
+
+--Il faut que je passe chez Horton.
+
+--Tu es malade?
+
+--Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.
+
+Et elle s'en alla chez son medecin, auquel elle raconta ce qui lui etait
+arrive la veille, et qui lui ecrivit l'ordonnance qu'elle
+desirait,--c'est-a-dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle
+envoya une depeche a ses gens a Saint-Germain, pour leur dire de revenir
+a Paris.
+
+Toutes ces precautions prises, elle fit une gracieuse toilette de
+malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline
+blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse
+pres d'elle, elle attendit la visite de Leon.
+
+Elle l'attendit toute la journee, et elle se demandait s'il ne viendrait
+pas,--ce qui, a vrai dire, l'etonnait prodigieusement,--lorsqu'a neuf
+heures du soir il arriva. Elle avait donne des instructions pour qu'on
+le recut et qu'on ne recut que lui.
+
+Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui
+prendre des mains son pardessus et le conduire pres de Cara.
+L'appartement n'avait plus le meme aspect que la veille, le salon etait
+eclaire et les housses qui recouvraient les meubles avaient ete
+enlevees. Cependant ce n'etait pas dans ce salon que se tenait Cara;
+elle etait dans la chambre ou il avait passe une partie de la nuit
+precedente, allongee sur une chaise longue, pale et dolente.
+
+--Comme vous etes bon d'avoir pense a moi, dit-elle en lui tendant la
+main, et que c'est genereux a vous de venir faire visite a une malade
+chagrine et desagreable!
+
+--Comment allez-vous?
+
+--Assez mal, et vous voyez tous les remedes qu'Horton m'ordonne; j'ai
+fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.
+
+--Sans faire de medecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon
+remede; en venant, j'ai passe par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en
+sera quitte pour la peur.
+
+--Mais vous avez donc toutes les delicatesses du coeur aussi bien que de
+l'esprit, s'ecria-t-elle d'une voix emue; j'envie la femme que vous
+aimez; comme elle doit etre heureuse!
+
+--Je n'aime personne.
+
+--C'est impossible.
+
+Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.
+
+Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins legerement, plus ou moins
+spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout
+different prenait naissance dans le vestibule.
+
+Peu de temps apres l'arrivee de Leon, le timbre avait retenti, et un
+homme a mine rebarbative s'etait presente: c'etait un creancier,
+l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que
+trop bien.
+
+--Je veux voir votre maitresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en
+passant j'ai apercu les fenetres eclairees et je suis monte.
+
+A cela Louise repondit que sa maitresse ne pouvait recevoir; mais
+Carbans n'etait pas homme a se laisser ainsi econduire; il connaissait
+la maniere d'arriver aupres des debiteurs les plus recalcitrants.
+
+--Votre maitresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si
+demain je n'ai pas un fort a-compte, je la poursuis a outrance et la
+fais vendre.
+
+--Je le dirai a madame.
+
+--Non pas vous, mais moi en face; ca la touchera et la fera se remuer.
+
+Il avait eleve la voix et il commencait a crier fort lorsque Louise, qui
+etait une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son
+metier, se posa le doigt sur les levres, en faisant signe a Carbans
+qu'il ne fallait pas parler si haut:
+
+--Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas aupres de madame,
+c'est que quelqu'un est avec elle.
+
+--Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un serieux, il s'attendrira.
+
+--S'il est serieux, tenez, jugez-en vous-meme.
+
+Et, allant au pardessus de Leon, elle prit dans la poche de cote un
+petit carnet, dont on voyait le coin en argent se detacher sur le noir
+du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle presenta a Carbans:
+
+--Trouvez-vous ce nom-la serieux? dit-elle.
+
+--Bigre! fit-il en souriant, mes compliments a votre maitresse.
+
+Puis tout a coup se ravisant:
+
+--Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?
+
+--Parce que ca ne fait que commencer.
+
+--Et si ca ne dure pas?
+
+--Le meilleur moyen que ca ne dure pas, c'est de l'effrayer des le
+debut; si cela vous parait adroit, entrez, je me retire de devant la
+porte.
+
+--Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un a-compte,
+mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, interets et frais;
+et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... a
+boulet rouge. Dites bien cela a votre charmante maitresse. Huit jours,
+pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Leon ne se contenta pas de cette seule visite a Cara; apres la premiere
+il en fit une seconde, apres la seconde une troisieme.
+
+N'etaient-elles pas justifiees par l'etat maladif dans lequel elle se
+trouvait; cette chute lui avait reellement cause une violente emotion,
+et cela etait apres tout bien naturel.
+
+Et puis pourquoi n'aurait-il pas ete sincere avec lui-meme? il avait
+plaisir a la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait
+connues jusqu'a ce jour.
+
+Discrete, intelligente, instruite, causant de tout avec a-propos et
+mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu,
+beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses
+d'une facon amusante, avec malice sans mechancete, delicate dans ses
+gouts, distinguee dans ses manieres, c'etait, a ses yeux, une vraie
+femme du monde avec laquelle on aurait la liberte de tout dire et de
+tout risquer, a la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela
+mieux que jolie, et faite de la tete aux pieds pour provoquer le desir,
+mais en le contenant par un air de decence et un charme naturel qui
+etaient un aiguillon de plus et non des moins forts.
+
+Chaque fois que Leon la quittait, elle lui disait a demain, et le
+lendemain il revenait; le premier jour, il etait arrive a neuf heures,
+le second a huit heures et demie, le troisieme a six heures, le
+quatrieme a cinq heures, et, apres deux heures de conversation qui
+avaient passe sans qu'il eut conscience du temps, il etait reste a diner
+avec elle, sans facon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce
+jour-la il ne s'etait retire qu'a deux heures du matin. Et alors,
+marchant par les rues desertes et silencieuses, il s'etait dit
+tres-franchement qu'il eprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir a la
+voir.
+
+Depuis la disparition de Madeleine, il avait vecu fort melancoliquement,
+ne s'interessant a rien, et portant partout un ennui insupportable aussi
+bien a lui-meme qu'aux autres.
+
+Et voila que pour la premiere fois depuis cette epoque il retrouvait de
+l'entrain, de la bonne humeur; voila que pour la premiere fois le temps
+passait sans qu'il comptat les heures en baillant.
+
+Qui avait opere ce miracle?
+
+Cara.
+
+Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient ete
+pour lui si vides ces journees, si longues, si penibles, qu'il avait
+vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement
+s'il se refusait a ce que Cara les remplit, comme depuis quelques jours
+elle les remplissait.
+
+En realite, le sentiment qu'il avait eprouve et qu'il eprouvait toujours
+pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'etait point de ceux qui
+commandent la fidelite. Cara ferait-elle qu'il gardat ce souvenir moins
+vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait du
+revoir Madeleine dans un temps determine, la situation serait bien
+differente; mais la reverrait-il, jamais? De meme, cette situation
+serait toute differente, si elle l'avait aime, comme elle le serait
+aussi s'il lui avait avoue son amour et si tous deux avaient echange un
+engagement, une promesse, ou tout simplement une esperance. Mais non,
+les choses entre eux ne s'etaient point passees de cette maniere; il n'y
+avait eu rien de precis; et il etait tres-possible que Madeleine ne se
+doutat meme pas de l'amour qu'elle avait inspire. Alors, s'ils se
+revoyaient jamais, ce qui etait au moins problematique, dans quelles
+dispositions Madeleine serait-elle a son egard? N'aimerait-elle pas? Ne
+serait-elle pas mariee? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui
+assurement, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il
+voulait la prendre pour femme.
+
+Raisonnant ainsi, il etait arrive devant sa porte; mais, au lieu
+d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de
+Rivoli. Paris endormi etait desert, et de loin en loin seulement on
+rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux
+comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se
+detachaient en noir.
+
+Il etait arrive au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en
+prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de
+marcher et de respirer l'air frais de la riviere.
+
+Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au
+moins il n'en voyait pas, car si seduisante que fut Cara, ce n'etait pas
+une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;--malgre
+toutes ses qualites, et il les voyait nombreuses, elle ne serait
+toujours et ne pourrait etre jamais que Cara.
+
+Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds
+qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'etaient plonges dans les
+siens.
+
+Et a cette pensee, malgre la fraicheur du matin et le brouillard de la
+riviere qui le penetraient, une bouffee de chaleur lui monta a la tete
+et son coeur battit plus vite.
+
+Si l'heure n'avait pas ete si avancee, il serait retourne chez elle;
+mais deja l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les
+tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris
+d'oiseaux; ce n'etait vraiment pas le moment d'aller sonner a la porte
+d'une femme endormie depuis deux heures deja.
+
+Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; la il prit une voiture et se fit
+conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener
+n'importe ou dans les allees du bois.
+
+A neuf heures seulement, il se fit ramener a Paris, boulevard
+Malesherbes.
+
+Cara n'etait pas encore levee bien entendu, mais Louise ne fit aucune
+difficulte pour aller la reveiller et lui dire que M. Leon
+Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.
+
+Moins de deux minutes apres son entree Cara le rejoignait, vetue d'un
+simple peignoir:
+
+--Eh bien! s'ecria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc?
+
+Mais il lui montra un visage souriant.
+
+Alors elle le regarda curieusement de la tete aux pieds, ne comprenant
+rien au desordre de sa toilette et a la poussiere qui couvrait ses
+bottines.
+
+--D'ou venez-vous donc? demanda-t-elle.
+
+--Du bois de Boulogne, ou j'ai passe la nuit.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,--de
+la mienne, que j'ai fait serieusement dans le recueillement et le
+silence.
+
+--Vous ne me rassurez pas du tout.
+
+--C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si
+vous voulez bien m'entendre.
+
+Et, la prenant par la main, il la fit asseoir pres de lui, devant lui:
+
+--Vous etes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarque que je suis
+parti d'ici hier soir fort trouble, profondement emu: ce trouble et
+cette emotion etaient causes par un sentiment qui a pris naissance dans
+mon coeur. Avant de m'abandonner a ce sentiment, j'ai voulu sonder sa
+profondeur et eprouver quelle etait sa solidite; voila pourquoi j'ai
+passe la nuit a marcher en m'interrogeant, et ca ete seulement quand
+j'ai ete fixe, bien fixe, que je me suis decide a venir vous voir si
+matin pour vous dire ... que je vous aime.
+
+Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la
+porta a son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en
+meme temps, elle regarda Leon avec un sourire plein de tristesse:
+
+--J'aurais tant voulu etre Hortense pour vous! dit-elle apres un moment
+de silence, et n'etre que Hortense; mais, helas! il parait que cela
+etait impossible, meme pour un homme delicat tel que vous, puisque c'est
+a Cara que vous venez de parler.
+
+--Mais je vous jure....
+
+Elle ne le laissa pas continuer.
+
+--Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres a votre
+place seraient venus a moi et m'auraient dit: "Vous me plaisez, Cara;
+combien me demandez-vous par mois pour etre ma maitresse?" Vous etes
+trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parle d'un
+sentiment ne dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je
+suis touchee de vos paroles; mais, pour etre franche, je dois dire que
+j'en suis peinee aussi. Il me semble que l'amour ne nait point ainsi et
+ne s'affirme pas si vite: le gout peut-etre, le caprice peut-etre aussi,
+mais non, a coup sur, un sentiment serieux.
+
+De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse
+dont il avait deja ete frappe.
+
+--Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je
+le dedaigne. J'en suis vivement touchee au contraire, j'en suis fiere,
+car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis
+le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui
+sont nes en moi. D'autres naitront-ils plus tard? Je ne sais: cela est
+possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je
+connais vous etes celui vers qui je me sens la plus tendrement attiree.
+Mais l'heure n'a pas sonne de mettre ma main dans la votre, et j'espere
+que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter a mes levres un
+langage qui ne viendrait pas de mon coeur. A ma place, une coquette vous
+dirait peut-etre qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre
+amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire,
+parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.
+
+Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:
+
+--Et j'ajoute: faites-vous aimer.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Contrairement a ce qui se voit le plus souvent dans le monde auquel Cara
+appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, etait laide et
+d'une laideur repoussante qui inspirait la repulsion ou la pitie, selon
+qu'on etait dur ou compatissant aux infortunes d'autrui.
+
+Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la
+petite verole avait defiguree, ce n'etait point par un sentiment de
+prudente jalousie ou pour avoir a ses cotes un repoussoir donnant toute
+sa valeur a son teint blanc, veloute, vraiment superbe, qui pour le
+grain de la peau (la pate comme diraient les peintres), rappelait les
+petales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de ces
+precautions, sachant bien ce qu'elle etait, et connaissant sa puissance
+mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercee et eprouvee jusqu'a
+l'extreme.
+
+Si elle avait accepte pour femme de chambre cette fille laide, ca avait
+ete par pitie, par sentiment familial et aussi par interet. Louise en
+effet etait sa cousine et elles avaient ete elevees ensemble; mais
+tandis qu'Hortense se rendait a Paris pour y devenir Cara, Louise
+restait dans son village pour y travailler et y gagner honnetement sa
+vie comme couturiere. Par malheur, au moment ou Louise allait se marier
+avec un garcon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu la petite
+verole qui l'avait si bien defiguree, que lorsqu'elle avait ete guerie,
+son fiance n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait epouse une autre
+jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fut enceinte de cinq mois.
+Louise avait alors quitte son village, ou elle etait devenue un objet de
+risee et de moquerie pour tous, et elle etait arrivee aupres de sa
+cousine Hortense, a ce moment maitresse en titre du duc de
+Carami,--c'est-a-dire une puissance.
+
+Si la misere et les hontes des annees de jeunesse avaient trempe le
+coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas
+pourtant ferme aux sentiments de la famille: Louise etait sa camarade,
+son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait
+apprendre a coiffer, a habiller, a servir a table, et apres avoir paye
+ses couches et envoye son enfant en nourrice en se chargeant de toutes
+les depenses, elle l'avait prise pour femme de chambre.
+
+Femme de chambre devant les etrangers, attentive, polie et
+respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie,
+lorsqu'elle etait en tete a tete avec sa maitresse, en realite sa
+cousine, et une amie devouee, une sorte d'associee qui avait son
+franc-parler pour conseiller, blamer ou approuver librement, sans
+menagements, comme si elle soutenait ses propres interets.
+
+Cependant il etait rare qu'elle en usat pour interroger Cara ou pour
+aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle se
+contentait de repondre a ce qu'on lui demandait, ne prenant directement
+la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient.
+
+Les menaces de Carbans lui parurent de nature a legitimer une
+intervention energique. Bien entendu, elle avait raconte a Cara la
+visite de l'usurier, puis elle avait raconte aussi comment elle avait pu
+le renvoyer, grace au bienheureux pardessus de Leon, et naturellement
+elle avait cru que les 27,500 francs seraient verses avant le delai de
+huit jours fixe comme date fatale; mais, a son grand etonnement, elle
+avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le
+versement de ces 27,500 francs dut se faire prochainement.
+
+Et comme elle considerait qu'il y avait urgence, elle se decida a
+intervenir la veille du jour ou Carbans devait se presenter, pret a
+tirer a boulet rouge, suivant son expression, s'il n'etait pas paye.
+Pour cela elle attendit le depart de Leon, et comme il s'en alla a deux
+heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle
+aborda l'entretien en aidant Cara a se deshabiller.
+
+--Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle.
+
+--Je ne l'ai pas oublie.
+
+--Tu as des fonds?
+
+--Pas le premier sou.
+
+--Mais alors?
+
+--Alors il sera paye.
+
+--Avec quoi? par qui?
+
+--Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne puis
+preciser. Par qui? Par M. Leon Haupois-Daguillon qui sort d'ici.
+
+--Alors il paye d'avance, M. Leon Haupois-Daguillon?
+
+--Parbleu! M. Leon Haupois est d'une espece particuliere, l'espece
+sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met
+toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour
+conduire les gens, il n'y a qu'a chercher et a trouver leur grand
+ressort; une fois qu'on les tient par la, on les manoeuvre comme on
+veut.--Ne me tire pas les cheveux.--Si j'avais brusque les choses de
+telle sorte que Leon, mon amant depuis deux ou trois jours seulement,
+eut du payer 27,500 francs a Carbans, il eut tres-probablement ete
+blesse, et il eut tres-bien pu se dire que je ne l'avais accepte que
+pour battre monnaie sur son amour;--de la, reflexion, deception,
+humiliation et finalement separation dans un temps plus ou moins
+rapproche. Or, cette separation je n'en veux pas.
+
+--Mais Carbans?
+
+--Carbans viendra demain a neuf heures, Leon sera avec moi; tu defendras
+ma porte de maniere a ce que Carbans exaspere te mette de cote, et
+entre quand meme. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la colere
+l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me reclamera son argent
+grossierement en me reprochant de ne pas avoir use du delai qu'il
+m'avait donne pour me procurer les fonds. Alors, si Leon est l'homme que
+je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans
+s'en ira avec la promesse d'etre paye le lendemain par l'heritier de la
+maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel
+sera le resultat de cette scene due au hasard seul? Ce sera de prouver a
+Leon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, meme sous le coup de
+poursuites qui me menacent d'etre chassee d'ici, je ne cede pas a
+l'interet. D'un autre cote, il sera heureux et fier, n'etant pas mon
+amant, de m'avoir donne cette marque de son amour. Enfin je pourrai etre
+touchee de cette marque d'amour et l'en recompenser, ce qui simplifiera
+et ennoblira le denoument. Sois tranquille, nous sommes dans une bonne
+voie, et la situation va changer.
+
+--Il etait temps.
+
+--Il n'etait pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos changements, qui
+iront du haut en bas de l'echelle, tu renverras demain Francoise; elle
+nous a fait l'autre jour un diner que Leon a trouve execrable, et comme
+il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin
+de me choisir un vrai cordon bleu, Leon est sensible aux satisfactions
+que donne la table. J'etudierai son gout; il me faut quelqu'un qui soit
+en etat non-seulement de le contenter, mais, ce qui est autrement
+important, de lui donner des idees. Tu payeras a Francoise ses huit
+jours.
+
+--Sois tranquille, je n'aurai pas de peine a la renvoyer, elle ne
+demande que cela.
+
+--De quoi se plaint-elle?
+
+--De tout, du vin qu'on prend a mesure et au litre, du charbon qu'on
+achete au sac plombe, mais principalement de la viande que tu veux qu'on
+aille chercher a la Halle en ne prenant que celle de basse qualite.
+
+--Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-etre; moi j'ai
+dine pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux garcons de
+salle des Invalides pour deux sous.
+
+--Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire a
+la concierge: "Il n'y a rien a faire ici, madame est trop bonne pour sa
+famille, elle veut qu'on lui donne les restes."
+
+--Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne se
+plaignent pas que la viande est de basse qualite. Tu me debarrasseras
+donc de Francoise.
+
+--Celle qui la remplacera sera peut-etre aussi difficile qu'elle; une
+cuisiniere econome ne se trouve pas du premier coup.
+
+--On ne fera plus d'economie, sans rien gaspiller on prendra le
+meilleur; tu veilleras a cela. Mais assez pour aujourd'hui, il se fait
+tard.
+
+Et Cara se mit au lit.
+
+Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prevu, arriva pendant
+qu'elle etait en tete en tete avec Leon, et, comme elle l'avait prevu
+aussi, exaspere par Louise il forca la porte du salon ou il entra la
+menace a la bouche.
+
+Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en quelques
+paroles il dit tout ce qu'il avait a dire: on lui devait 27,500 francs,
+il les voulait, et puisque le delai de huit jours qu'il avait accorde
+n'avait servi a rien, il allait commencer des poursuites vigoureuses.
+
+Ce fut alors a Leon de se lever et d'intervenir.
+
+En cela encore Cara ne s'etait pas trompee dans ses previsions.
+
+--Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit
+Leon.
+
+--A qui ai-je l'honneur de parler?
+
+--Haupois-Daguillon.
+
+Carbans, qui ne saluait guere, s'inclina tout bas.
+
+--Je suis a vos ordres.
+
+Mais Cara a son tour se mit entre eux, et tirant Leon par la main, elle
+l'emmena dans l'embrasure d'une fenetre:
+
+--Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous melez pas de
+cela; n'ajoutez pas la honte a mes regrets.
+
+--C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal juge; si vous avez
+un peu d'amitie pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un moment
+avec cet homme.
+
+--Mais....
+
+--Je vous en prie.
+
+Il fallut bien qu'elle cedat et qu'elle se retirat dans sa chambre.
+
+Alors Leon revint vers Carbans qui avait abandonne son attitude
+provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et surtout
+beaucoup plus conciliante.
+
+--Monsieur, dit Leon, j'ai l'honneur d'etre l'ami de la personne que
+vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces
+soient mises a execution; si les 27,500 francs que vous reclamez sont
+dus legitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre jusqu'a
+demain et d'ici la, vous contenter de mon engagement, de ma parole?
+
+--Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain jusqu'a
+six heures.
+
+Et, sans en dire davantage, il deposa sa carte sur le coin de la table,
+qui se trouvait a portee de sa main.
+
+Cependant ce ne fut que le surlendemain que Leon paya ces 27,500 francs,
+car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurat, ce qui etait
+assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des
+relations avec ceux qui pretent ordinairement aux jeunes gens.
+
+Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien cocher
+nomme Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de Suresnes et
+proprietaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de l'argent,
+sans prelever de trop grosses commissions ni de trop gros interets, aux
+gens du monde riches et bien etablis qui se trouvaient par hasard genes.
+
+Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait
+pretees a 6 pour 100 seulement a M. Haupois-Daguillon puisqu'il n'y
+avait pas de risques a courir, mais il ne les avait pas, ces sommes, et
+l'argent etait bien dur et bien difficile a trouver.
+
+Bref, contre six billets s'elevant au chiffre total de 60,000 francs, il
+put preter a Leon une somme de 50,000 francs, et encore fut-ce seulement
+pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte eut ete
+difficile a prouver, cependant son benefice n'etait pas aussi gros
+qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait ete oblige de
+prelever dessus une somme de 2,000 francs offerte a Cara pour la
+remercier de lui avoir procure la connaissance de M. Haupois-Daguillon,
+qui, il fallait l'esperer, pourrait devenir avantageuse.
+
+Sur les 50,000 francs qu'il recut, Leon paya les 27,500 francs dus a
+Carbans, offrit a Cara une parure et garda 12,000 francs pour ses
+depenses courantes qui naturellement allaient etre un peu plus fortes
+que par le passe.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Une femme en vue comme l'etait Cara ne prend pas un amant sans que cela
+devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et meme sans
+que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en
+fassent ce qu'ils appellent une indiscretion.
+
+Bientot tout Paris, le tout Paris qui s'interesse a ces cancans, sut que
+Leon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue
+Royale?--Lui-meme.) etait l'amant de Cara (--Celle qui a ete la
+maitresse du duc de Carami?--Elle-meme.); et alors, pendant quelques
+jours, cela devint un sujet de conversation.
+
+--Il etait temps.
+
+Comme cela arrive presque toujours, la derniere personne qui apprit la
+liaison de Cara et de Leon fut celle qui avait le plus grand interet a
+la connaitre,--c'est-a-dire "le papa".
+
+Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se
+passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait "des lorettes ou des
+courtisanes". Bel homme et gate en sa jeunesse par des succes qui
+s'etaient continues jusque dans son age mur, il n'avait jamais compris
+qu'on se commit avec des femmes "qui font marchandise de leur amour". A
+quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.
+
+Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour a ses oreilles; alors il
+voulut tout naturellement savoir s'il etait fonde, et comme il lui etait
+difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la reponse la plus
+precise, c'est-a-dire Leon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui
+devait avoir des renseignements a ce sujet.
+
+En effet, bien que Byasson n'eut pas de relations dans le monde de Cara,
+il savait a peu pres ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se
+passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'a
+celui des cocottes, simplement en qualite de curieux qui veut etre
+informe de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosite, il
+ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne
+plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un
+ordre tout autre, sur tout ce qui touchait a la litterature, a la
+peinture, a la musique. Bien qu'il ne fut qu'un commercant, il ne
+laissait pas paraitre un livre nouveau un peu important sans le lire, et
+sans se faire lui-meme,--et l'un des premiers,--une opinion a son sujet
+dont rien plus tard ne le faisait demordre, pas plus l'eloge que le
+blame. Dans tous les bureaux de location des theatres de Paris, son nom
+etait inscrit pour qu'on lui reserva un fauteuil d'orchestre aux
+premieres representations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou
+applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en
+ce jour-la serieux et reserves comme des augures qui croient a leur
+sacerdoce, lui eut revele leurs sentiments. Avant que le Salon de
+peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y
+figurer; il avait ete les voir dans les ateliers, il avait cause avec
+les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute
+faite des journaux ou des gens du metier. Toutes les fois qu'une vente
+interessante avait lieu a l'hotel des commissaires-priseurs, il recevait
+un des premiers catalogues tires, et s'il n'assistait point a toutes les
+vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui meritaient
+une visite. Ou trouvait-il du temps pour cela? C'etait un prodige; et
+cependant il en trouvait, de meme qu'il en trouvait encore pour arriver
+presque chaque jour a la fin du dejeuner de M. et madame
+Haupois-Daguillon, de facon a prendre une tasse de cafe avec eux;--il
+est vrai que la famille Haupois-Daguillon etait sa famille a lui qui ne
+s'etait point marie, comme Leon et Camille etaient ses enfants; et il
+est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si
+avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.
+
+Personne mieux que lui assurement n'etait en etat de savoir ce qu'etait
+cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans
+jamais s'inquieter d'elle, et qui maintenant, disait-on, etait la
+maitresse de son fils.
+
+Au premier mot, il fut evident que Byasson pourrait repondre s'il le
+voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout a fait
+significative.
+
+--Vous savez qu'elle est la maitresse de Leon? demanda M. Haupois.
+
+--On le dit; mais je n'en sais rien.
+
+--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale
+a mon fils en m'apprenant ce que vous savez. A vrai dire, et tout a fait
+entre nous, je ne suis pas fache de cette liaison.
+
+--Ah! vraiment.
+
+--Entendons-nous: certainement je suis offusque de voir un homme comme
+Leon, beau garcon, intelligent, distingue, mon fils, qui pourrait
+prendre des maitresses ou il voudrait, devenir l'amant d'une lorette,
+d'une courtisane a la mode; oui, tres-certainement cela me blesse; mais
+enfin, d'un autre cote, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement
+que je vois Leon echapper a l'influence sous laquelle il etait;--Cara le
+guerira de Madeleine.
+
+--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses a votre point de vue,
+et je ne peux pas me rejouir de voir Leon l'amant de Cara.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voila pourquoi je suis
+jusqu'a un certain point effraye de penser que Leon va subir son
+influence. N'oubliez pas comment Leon a ete eleve et quelles etaient ses
+dispositions dans sa premiere jeunesse.
+
+--Il me semble que Leon a ete aussi bien eleve qu'il pouvait l'etre.
+
+--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collegien pour ces
+femmes qui, a un degre quelconque, etaient des Cara. Vous vous
+contentiez de hausser les epaules quand nous le voyions, le nez colle
+contre les vitres, regardant leur defile. Et vous haussiez les epaules
+encore quand vous le preniez a lire ces journaux ou ces romans qui ont
+la pretention d'etre l'expression du _high-life_ parisien. Il ne vous
+faisait point part de ses idees, bien entendu, mais avec moi il
+regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien
+etait vive sa curiosite de savoir quelle etait cette existence qui
+l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'a ce
+jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse
+que par la nullite ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le
+prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas
+nulle, elle n'est pas sotte.
+
+--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle
+d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.
+
+--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse,
+Caravane, Carapace et surtout Caravanserail,--ce qui, eu egard a ses
+moeurs hospitalieres, est une sorte de qualificatif parfaitement
+justifie,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, nee
+a Montlignon, dans la vallee de Montmorency, de parents pauvres et peu
+honnetes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car a neuf ans elle
+seduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commence de bonne
+heure,--une vieille dame riche qui la fit elever dans un couvent.
+Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commenca pour la jeune
+fille une existence de misere horrible. On la retrouve au bout de
+quelques annees la maitresse du duc de Carami. C'est le temps de sa
+splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il
+etait bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui
+restait de sa fortune a sa maitresse. Le testament est attaque pour
+captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle
+est la maniere de plaider de Nicolas, quel est son systeme de
+personnalites et d'injures; il a forme son dossier avec des notes qui
+lui ont ete fournies par la prefecture de police, il lit ces notes et
+montre ce qu'a ete Cara depuis l'age de treize ans, c'est-a-dire depuis
+son arrivee a Paris. Jamais requisitoire n'a ete plus ecrasant, et ce
+qui lui donne un caractere de cruaute reelle, c'est la presence de Cara
+a l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se leve et s'avance a la barre
+dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant elegante.
+Elle demande a donner quelques explication et prend la parole: "Tout ce
+qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis
+nee dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable
+de la fatalite de ma naissance? oui, mon enfance s'est passee dans la
+fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis
+sortie. Mais que dire de celles qui, nees dans le ciel, descendent
+volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus
+riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte
+de cinq mois?" La-dessus, comme vous le pensez bien, le president,
+indigne, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit
+ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte,
+c'etait la duchesse de Carami. Voila qui vous fera connaitre Cara,
+mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable,
+et quelle est sa resolution, quelle est son audace quand on l'attaque.
+
+Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbe dans la reflexion;
+depuis quelques instants deja, il avait perdu le sourire de confiance et
+d'assurance avec lequel il avait aborde cet entretien.
+
+--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur ainee, Isabelle.
+Toutes deux ont suivi la meme carriere; mais, tandis qu'Isabelle a
+demande la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce
+qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandee au monde
+commercial et financier. Apres l'experience du duc de Carami, qui avait
+mal fini, elle s'est adressee aux fils de famille de la haute banque et
+du haut commerce, trouvant la des avantages moins brillants peut-etre
+que ceux que rencontrait sa soeur, mais a coup sur plus serieux et plus
+productifs. Vous donner la liste des gens a la fortune desquels elle a
+fait une large breche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons
+des noms si vous en desirez.
+
+--Alors elle doit etre riche?
+
+--Elle l'etait, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un
+aventurier qu'elle voulait epouser. C'est le juste retour des choses
+d'ici-bas.
+
+--Tout ce que vous me dites-la est assez effrayant.
+
+--Aussi avez-vous eu grand tort de vous rejouir en pensant que Cara le
+guerirait de Madeleine; il y a des remedes gui sont pires que le mal; et
+cette chere Madeleine n'etait pas un mal. Ah! la pauvre fille, que
+n'est-elle la pour nous sauver!
+
+--Elle serait la que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Leon
+n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai.
+En tout cas, il y a un moyen d'empecher les choses d'aller trop loin.
+Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Leon serre, et alors
+elle s'en fatiguera bien vite.
+
+--A moins que Leon ne trouve des preteurs, ce qui, vous le savez comme
+moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signe
+Haupois-Daguillon?
+
+--Allons, decidement je parlerai a Leon.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Bien que M. Haupois voulut parler a son fils, il ne lui parla point; la
+situation n'etait pas assez franche pour qu'il l'affrontat volontiers,
+sans raisons decisives sur lesquelles il put s'appuyer; si Leon devait
+faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.
+
+Il valait donc mieux ne pas se hater et attendre pour voir quelle
+tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme
+que lorsqu'on l'aime, et par cela que Leon etait l'amant de Cara, il
+n'etait nullement demontre qu'il l'aimat; cette liaison pouvait tres
+bien n'etre qu'un caprice, et il n'etait pas de sa dignite de pere de
+famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait ete question
+d'un sentiment serieux, il n'avait pas hesite a agir: bien que cela
+parut peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menacant, et il
+paraissait sage de garder intacte l'autorite paternelle pour ce moment,
+au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point etait
+urgent a l'heure presente: c'etait de surveiller Leon et, autant que
+possible, de le retenir a la maison de commerce, de facon a ce qu'il ne
+donnat pas trop de temps a Cara, et sur ce point il fut tres-net avec
+son fils.
+
+Leon eut voulu faire ce que son pere lui demandait, car il se sentait en
+faute vis-a-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que
+lui-meme voulait etait par malheur impossible.
+
+Son pere et sa mere savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas a
+leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position
+aupres de Cara, il etait oblige de faire a chaque instant, a propos de
+tout comme a propos de rien, la preuve de son amour.
+
+La situation en effet avait ete nettement dessinee par elle:
+
+--Il est bien entendu, mon cher Leon, que je ne veux pas de ton argent,
+lui avait-elle dit le jour ou il lui avait apporte le cadeau qu'il avait
+paye avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as debarrassee de cet horrible
+Carbans, et j'ai accepte ce service parce que je le considere comme un
+pret que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont
+la negociation est en ce moment difficile, mais qui a un moment donne
+redeviendront ce qu'elles sont en realite, excellentes; je te les
+montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce
+cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait
+te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date
+dans notre vie. Mais, quant aux choses d'interet, je veux qu'il n'en
+soit jamais question entre nous.
+
+--Cependant....
+
+--Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a
+pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela
+est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces a cette
+joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est la une fatalite de ma
+position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la reputation qui
+m'a ete faite. On a cru que j'etais avide, et bien que je n'aie par rien
+justifie une pareille reputation, elle s'est repandue dans Paris, ou
+elle s'est solidement etablie, parait-il.
+
+--Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondee!
+
+--Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour ou
+tu pourrais douter de mon desinteressement, cela importerait beaucoup.
+Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'elever l'ombre meme d'un
+soupcon, et ce soupcon pourrait naitre si tu n'avais pas la preuve que
+je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que
+tu te donneras toi-meme en te disant: "Elle n'a jamais voulu accepter un
+sou de moi?" Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je
+t'aime par interet?
+
+--Ne crains point cela.
+
+--Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te
+donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais ete une
+femme avide, si j'avais ete inspiree par l'interet dans le choix de mon
+amant, je n'aurais pas ete assez maladroite ni assez mal avisee pour te
+prendre.
+
+Disant cela, elle l'avait regarde a la derobee, mais il n'avait pas
+bronche.
+
+Alors elle avait continue de facon a preciser ce qu'elle voulait dire:
+
+--Cela t'etonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel
+que toi, et cependant, si tu veux reflechir, tu sentiras combien mes
+paroles sont raisonnables. Si ton pere est riche, il l'est d'une bonne
+petite fortune bourgeoise qui n'a rien a voir avec le grand luxe; et
+puis il connait le prix de l'argent; c'est un commercant, et il ne
+laisserait assurement pas ecorner un morceau de cette fortune sans s'en
+apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on ecorche tout vivant.
+D'autre part, elle n'est pas a toi cette fortune, elle est a ton pere, a
+ta mere, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout
+coeur, ont peut-etre vingt ans, ont peut-etre trente ans a vivre. Il y
+aurait donc la encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour
+demontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit
+pas.
+
+--Que veux tu donc?
+
+--Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se meler a notre
+amour; voila pourquoi desormais tu ne me feras plus des cadeaux qui
+valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce
+qui a une valeur materielle, je te demande et j'exige ce qui a mes yeux
+est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton
+amitie, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut
+donner. Et, de ce cote, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi
+laisse-moi te faire un reproche a ce sujet: depuis que nous nous aimons,
+c'est a peine si tu as dine ici cinq ou six fois. Ca n'etait pas la ce
+que j'avais espere et la preuve c'est que j'avais pris une cuisiniere
+pour toi. La premiere fois que tu as accepte mon diner, j'ai tres-bien
+vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu etais plus difficile
+que moi; alors tout de suite j'ai renvoye ma cuisiniere, qui etait bien
+suffisante pour moi, et j'ai pris a ton intention un cordon bleu.
+
+--Tu as fait cela!
+
+--Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu recompensee? Tu as
+trouve ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guere fait
+plus d'honneur que si elle avait continue d'etre mediocre. Est-ce que tu
+ne devrais pas rester a dejeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu
+ne devrais pas revenir diner tous les soirs? Comprends donc que je suis
+affamee de joies que je ne connais pas: celles de l'interieur, du
+tete-a-tete, du menage. Revele-les moi ces joies, fais-les moi gouter,
+que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer pres de moi? Non,
+n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons,
+toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses a nous dire, et,
+lorsque nous nous separons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que
+nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie a deux, a un, comme je la
+voudrais etroite et fermee, si intime qu'il n'y ait place entre nous que
+pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!
+
+Cette vie intime a deux c'etait celle que Leon avait si souvent revee,
+si souvent desiree en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la
+bouche de sa maitresse l'avait-il profondement emu.
+
+--Si tu n'etais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te
+parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espere, a te faire
+manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu
+es maitre de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois
+me sacrifier a ta boutique. Me le dis-tu?
+
+Au moment ou elle parlait ainsi, elle connaissait deja assez Leon pour
+savoir qu'elle le frappait a son endroit sensible.
+
+--Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu desires, je le desire
+moi-meme.
+
+--Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu
+m'aimes comme je veux etre aimee, prouve-le moi tous les jours, a chaque
+instant, dans tout. Ah! si j'etais ce qu'on appelle une femme honnete ou
+si tout simplement j'etais ta femme, je serais moins exigeante, mais je
+suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par
+les soins, par les prevenances, par les egards que tu me le feras
+oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui
+t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.
+
+La question se trouvant ainsi posee par son pere et par Cara, c'etait du
+cote de celle-ci qu'il avait ete entraine. Comment rester a sa
+"boutique" quand il etait attendu? Comment ne pas venir diner quand elle
+l'attendait? Elle se facherait. Pouvait-il la facher?
+
+S'il lui avait plu, c'avait ete un hasard.
+
+Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait etre
+aime,--ce qui etait un choix.
+
+Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui etait doux.
+
+Ce reve de collegien emancipe, qu'il avait fait si souvent, d'etre aime
+par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, etait realise.
+
+Cara l'aimait et elle voulait etre aimee par lui.
+
+Il y avait la de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanite. Ce
+n'est pas seulement de tendresse ou de desir qu'est fait l'amour et
+surtout l'amour qu'inspire une femme a la mode, une femme comme Cara.
+
+Combien de fils de famille ont ete jetes dans les folies ou les hontes
+de la passion, parce que leur maitresse etait une Cara.
+
+Combien ont ete perdus, ruines, deshonores, non par l'amour, mais par
+l'amour-propre.
+
+Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un
+titre de noblesse. On etait fils d'un bourgeois enrichi: on devient
+quelqu'un.
+
+
+
+
+X
+
+
+Bien que Cara voulut avoir toujours Leon pres d'elle, il y avait deux
+jours de la semaine cependant ou elle lui rendait la liberte, non pas
+franchement, mais d'une facon detournee, avec des raisons sans cesse
+renouvelees: ces deux jours etaient le jeudi et le dimanche.
+
+En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois ou elle
+s'arrangeait pour etre seule,--le 17.
+
+Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Leon n'avait pas
+tarde a remarquer qu'il y avait la quelque chose d'etrange: l'habilete
+meme des pretextes mis en avant avait frappe son attention.
+
+Si une maitresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanite et
+l'amour-propre; par contre, elle enfievre bien souvent la jalousie d'un
+amant.
+
+Assurement Leon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait
+entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux
+que personne ce que valaient les histoires racontees sur son compte et
+sur ses pretendus amants; mais cependant ses audaces de rehabilitation
+n'allaient pas jusqu'a la faire immaculee; elle avait ete aimee, elle
+avait eu des liaisons.
+
+Toutes etaient-elles rompues?
+
+Ou allait-elle?
+
+Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de precautions pour cacher ses
+absences?
+
+Certainement elle etait intelligente et fine, mais lui-meme n'etait ni
+naif ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir
+qu'elle n'etait pas sincere dans les explications qu'elle lui donnait et
+qu'il ne lui demandait pas.
+
+Quand meme elle ne se serait pas troublee (et sont trouble prouvait bien
+qu'elle n'etait pas aussi rouee qu'on le pretendait), Louise l'eut
+eclaire par son embarras, lorsque, rentrant a l'improviste, il
+l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des reponses evasives, telles
+qu'en peut faire une femme de chambre devouee qui ne veut pas trahir sa
+maitresse.
+
+Tout cela formait un ensemble de faits qui n'etaient que trop
+significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.
+
+En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis
+midi jusqu'a sept heures du soir? Elle etait pieuse, cela etait vrai, et
+bien qu'elle se cachat pour dire ses prieres, et qu'elle eut place son
+prie-Dieu dans un cabinet retire, ou personne ne penetrait, au lieu de
+l'exposer a l'endroit le plus en vue de sa chambre a coucher, comme tant
+de femmes le font, il etait impossible de ne pas savoir, quand on avait
+vecu de sa vie, qu'elle accomplissait avec regularite certaines
+pratiques religieuses; mais, si devote qu'on soit, on ne reste pas dans
+les eglises de midi a sept heures, meme le dimanche.
+
+Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.
+
+Il n'y en a pas davantage qui reviennent periodiquement et regulierement
+le 17 de chaque mois.
+
+Et puis, si telle avait ete la raison qui la faisait sortir et la
+retenait dehors, pourquoi ne l'eut-elle pas dit tout simplement?
+
+Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, a
+lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montre tant de
+precautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher.
+
+C'etaient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi
+a s'inquieter, et non pas la jalousie, non pas la mefiance.
+
+De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de mefiance, etant
+au contraire porte par sa nature a croire le bien beaucoup plus
+facilement que le mal.
+
+Cependant, dans le cas present, il fallait fatalement qu'apres avoir
+cherche le bien sans le trouver nulle part, il en arrivat au mal malgre
+lui, et il y avait des jours ou il se disait qu'il fallait qu'il apprit,
+n'importe comment, ou Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait,
+ce qu'elle faisait.
+
+Plusieurs fois il le lui avait demande sur le ton de la plaisanterie,
+n'osant pas l'interroger serieusement; mais toujours elle lui avait
+repondu par des reponses evasives qui, malgre sa finesse, criaient le
+mensonge.
+
+Un jour, cependant, elle s'etait fachee et, sous le coup de la colere,
+elle lui avait repondu franchement:
+
+--Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux
+vaut nous separer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure
+que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que
+celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou
+renonce a moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est
+justement le contraire des egards et des sentiments d'estime que je te
+demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-la, dont
+on peut etre jaloux sans qu'elles en soient blessees; il y en a
+d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle
+des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut
+pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point,
+n'est-pas?
+
+Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il etait
+jaloux: comment eut-il cesse de l'etre, alors que les causes qui avaient
+provoque cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus
+de ces inquietudes que, pour le reste, Cara s'appliquait a le rendre
+aussi heureux que possible: toujours prevenante, toujours caressante,
+toujours tendre, la plus douce, la plus agreable des maitresses; gaie et
+enjouee d'humeur, egale de caractere, passionnee de coeur, ravissante
+d'esprit, ne cherchant qu'a lui plaire, s'ingeniant a le charmer avec
+une souplesse, une fecondite de ressources, une richesse d'invention qui
+le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle
+l'aimait!
+
+Et cependant?
+
+Cependant, ce point d'interrogation restait enfonce comme un clou dans
+sa tete, a l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour
+en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque
+jeudi, Cara sortait regulierement comme si elle ne s'apercevait pas du
+supplice qu'elle lui imposait.
+
+Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fit rien d'ailleurs
+pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 precisement, il recut un
+billet pour assister a l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il
+s'etait lie a Madrid, et qui venait de mourir a Paris. Il hesita
+d'autant moins a se rendre a cet enterrement qu'il ne devait pas voir
+Cara ce jour-la.
+
+Deux ou trois personnes seulement se trouverent avec lui a l'eglise;
+alors, pour que ce pauvre garcon ne fut pas conduit tout seul au
+cimetiere, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse,
+qui avait ete creusee dans la partie haute du Pere-Lachaise, au dela de
+la grande allee transversale.
+
+Comme il redescendait melancoliquement vers Paris en suivant l'allee des
+Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Perier, il apercut une
+femme qui, de loin, lui parut ressembler a Cara d'une facon frappante:
+meme taille, meme port de tete, memes epaules, elle etait penchee sur la
+vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette
+vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille posee
+pres d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la
+reconnaitre surement. Elle fit un mouvement, c'etait elle. Alors il se
+jeta derriere un monument pour qu'elle ne le vit pas et ne crut point
+qu'il etait ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle
+continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints
+gantees, puis quand elle eut tout nivele, un jardinier lui apporta un
+arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-meme les fleurs qu'elle venait
+de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, apres une assez longue
+priere, elle partit.
+
+Alors Leon, vivement emu, s'approcha, et sur le monument devant lequel
+elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: "Amedee-Claude-Francois-Regis
+de Galaure duc de Carami."
+
+Ainsi celui qu'il avait cru un rival etait un mort.
+
+Le jardinier qui avait apporte l'arrosoir, etait en train de placer dans
+sa corbeille les plantes fanees arrachees par Cara; Leon s'approcha de
+lui:
+
+--Voila une tombe pieusement entretenue, dit-il.
+
+--Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ca dans le cimetiere: tous les
+mois, le 17, _recta_, la garniture est changee, et jamais rien de trop
+beau, rien de trop cher.
+
+Leon revint a Paris, marchant la tete dans les nuages, et il s'en alla
+droit chez Cara qui, bien entendu, etait rentree.
+
+L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:
+
+--Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.
+
+--Oui, je suis heureux, tres-heureux.
+
+Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse emue.
+
+Il avait son projet.
+
+On etait au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait
+etre absente depuis deux heures jusqu'a six; il etait resolu a la
+suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien
+certain de decouvrir une tromperie du jeudi analogue a celle du 17.
+
+A deux heures moins dix minutes, il etait dans une voiture devant le
+numero 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant
+vivement de voiture, il la suivit de loin a pied.
+
+Elle le conduisit ainsi jusqu'a la rue Legendre, a Batignolles: elle
+allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la
+rue Legendre un embarras sur le trottoir la forca a s'arreter et a se
+coller contre une maison; alors, levant la tete, elle apercut Leon qui
+arrivait.
+
+En quelques pas, il fut pres d'elle.
+
+--Toi ici! s'ecria-t-elle, d'une voix etouffee.
+
+Mais, sans se laisser arreter par ces paroles et par son regard
+courrouce, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle
+intention il l'avait suivie.
+
+Elle garda un moment de silence.
+
+--Tu meriterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je
+ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas
+tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frere. Il est mort, laissant
+trois enfants qui sont orphelins, car leur mere est plus que morte pour
+eux. Je les ai pris, je les eleve, et je viens passer quelques heures
+avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas a l'ecole, je
+les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de
+tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur
+porte; monte avec moi. Ne resiste pas; je le veux; ce sera ta punition,
+jaloux!
+
+Ils monterent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les
+portes etaient fermees; en arrivant au palier du premier etage, il la
+prit dans ses deux bras, et l'embrassant:
+
+--Tu es un ange! dit-il.
+
+Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout a coup se
+mettant a rire:
+
+--Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?--de ses levres elle lui
+effleura l'oreille,--une grande bebete.
+
+C'etait au dernier etage qu'habitaient les enfants, dans un logement
+simple, tres-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les
+soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint
+ouvrir la porte.
+
+Aussitot les trois enfants accoururent et se jeterent sur Cara, sans
+faire attention a Leon qui se tenait un peu en arriere.
+
+--Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Carbans n'etait pas le seul creancier de Cara: Leon ne fut pas longtemps
+sans decouvrir cette facheuse verite.
+
+Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'etait
+explique une bonne fois avec lui a propos de ses affaires, et elle
+n'etait pas femme a revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait
+pas qu'il y eut de questions d'argent entre eux, cela avait ete
+nettement formule; elle lui avait seulement montre les valeurs dont se
+composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but,
+se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Leon, qui
+n'etait pas lui-meme bien au courant des choses financieres, avait du
+interroger quelques personnes competentes, et il avait eu le tres-vif
+chagrin de venir dire a sa maitresse que ce qu'elle considerait comme
+une fortune n'etait qu'un ensemble de titres deprecies et qui pour la
+plupart meme n'etaient pas realisables.
+
+Cara avait recu cette mauvaise nouvelle sans en etre trop vivement
+affectee, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle etait loin
+d'avoir une pareille pensee), mais parce qu'elle savait par experience
+que des valeurs declares mauvaises par des gens de Bourse peuvent
+devenir, a un moment donne, une source de fortune: il n'y a pas de femme
+dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce
+prince qui fit cadeau a une de ses maitresse de quelques titres de
+propriete sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien
+preter, et qui, du jour au lendemain, quand on commenca a exploiter les
+sources de petrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes
+croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotees cinq
+francs a la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs
+centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et
+elles y tiennent.
+
+Ce fut par Louise que Leon connut la situation vraie de Cara: interrogee
+par lui, la fidele femme de chambre commenca par se defendre de parler,
+mais elle finit par tout dire:
+
+--Je vois bien que monsieur a remarque l'inquietude de madame, et qu'il
+a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentees dans la maison; je ne
+veux pas que cette inquietude et nos airs mysterieux lui fassent
+supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux,
+et, si monsieur etait malheureux, cela ferait le chagrin de madame.
+C'est la ce qui me decide a parler. Seulement, monsieur voudra bien me
+promettre a l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai raconte
+et que c'est moi qui l'ai averti.
+
+--Parlez.
+
+--Eh bien, madame va etre saisie et vendue.
+
+Leon respira; ce n'etait pas cela qu'il craignait apres ces savantes
+recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers
+n'etaient pas graves, et leur guerison etait facile.
+
+--Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce miserable M. Ackar,
+en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de
+madame; il les a vendues ou echangees et a remplace celles qui lui
+avaient ete confiees par d'autres qui ont tellement baisse que les
+vendre maintenant serait une ruine. Madame etait loin de se douter de
+cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a
+decouvert la verite ou tout au moins une partie de la verite, car a ce
+moment il y avait une certaine quantite de ces valeurs qui, etant
+depreciees, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru a cette
+hausse, et elle a compte dessus pour payer ses depenses. Ce n'est pas la
+hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a
+pas diminue ses depenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses
+fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le
+boucher, l'epicier, meme le boulanger; c'est a en perdre la tete. Si
+elle voulait que tout cela fut paye du jour au lendemain, rien ne serait
+plus facile, elle n'aurait qu'un mot a dire, qu'un signe de tete a
+faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se
+ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce
+signe, elle aime trop monsieur.
+
+A une pareille confidence il n'y avait qu'une reponse possible: demander
+les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Leon.
+
+Mais Louise refusa:
+
+--Si monsieur croit que c'est pour en arriver a ce resultat que je lui
+ai raconte, bien malgre moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce
+que j'ai demande a monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai
+parle. Si monsieur payait lui-meme les fournisseurs, madame comprendrait
+tout de suite le role que j'ai joue et dans sa colere elle me
+renverrait. Je ne veux pas de ca et voila pourquoi, avant d'ouvrir la
+bouche, j'ai fait promettre a monsieur que madame ne saurait jamais rien
+de ce que je lui aurais raconte; monsieur a promis, je lui demande de
+tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parle, c'est pour
+monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiete pas de ce qu'il
+peut remarquer d'etrange. Maintenant il est bien certain, que si
+monsieur pouvait debarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais
+heureuse, mais comment?
+
+Leon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il
+la voyait devouee a Cara; mais, malgre tout, elle lui inspirait un
+sentiment de repulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette
+confidence.
+
+--Voila une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les
+dettes de sa maitresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener a
+demander a Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle
+me croit plus jeune que je ne suis.
+
+Et il se decida a demander a Cara l'etat de ses dettes, bien convaincu
+qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot
+qui l'obligeait a intervenir: "Si elle voulait, elle n'aurait qu'un
+signe a faire pour que tout fut paye du jour au lendemain." Si cela
+n'etait pas completement vrai, il suffisait que ce fut possible pour que
+Leon trouvat son honneur engage a payer tout lui-meme. Seulement il
+aurait mieux aime qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins
+adroitement deguise, Cara s'adressat franchement a lui, cela eut ete
+plus digne, plus conforme au caractere qu'il avait cru trouver en elle,
+qu'il avait ete si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui
+gatait la Cara qui peu a peu s'etait revelee a lui, et qui, justement
+par les qualites qu'il avait decouvertes en elle, s'etait emparee de son
+coeur d'une maniere si forte et si profonde. Mais cette deception
+n'etait pas telle qu'elle dut l'empecher de s'acquitter de son devoir
+envers elle: il etait son amant, son seul amant, elle avait des dettes,
+il devait les payer, cela etait oblige.
+
+Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignite et son honneur,
+mais il le devait encore pour le monde, c'est-a-dire pour sa reputation.
+Malgre son amour du tete-a-tete et de l'intimite, Cara n'avait pas rompu
+avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un
+certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient a son
+monde, les hommes appartenaient a tous les mondes, au vrai comme au
+faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude,
+les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle etait une
+femme desirable, ceux-la pour rien, pour aller quelque part ou l'on
+s'amuse, ou l'on est libre, et ou de temps en temps on trouve un bon
+diner. Pour tous il etait l'amant en titre et si les huissiers
+saisissaient sa maitresse, c'etait exactement comme s'ils le
+saisissaient lui-meme, avec cette circonstance aggravante qu'il la
+laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y etait pas lui-meme.
+
+Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir
+entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il
+payat tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-etre
+assez difficile; car ce qu'il s'etait reserve sur le pret de Rouspineau
+etait depense depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il
+ferait un nouvel emprunt a Rouspineau.
+
+Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement
+pris avec Louise; il avait trouve dans l'antichambre un monsieur qui
+avait la tournure d'un huissier et il desirait savoir ce que cet
+huissier venait faire.
+
+Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette
+question nettement posee, elle avait voulu se lancer dans de longues
+explications; mais s'etant coupee deux ou trois fois sans pouvoir se
+reprendre, elle avait ete obligee a la fin, et a sa grande confusion,
+d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.
+
+--J'aurais paye depuis longtemps deja, car je n'aime pas plus que toi
+les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes
+_Docks de Naples_ et de mes _Mines du Centre_ qu'on m'annoncait comme
+prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans
+quelque temps, prochainement, je serai debarrassee de cet huissier.
+
+--Laisse-moi t'en debarrasser tout de suite.
+
+--Restons-en la; cet huissier sera paye, sois tranquille; pourquoi
+soulever entre nous une cause de desaccord? tu aimes donc bien les
+querelles? Si tu veux quereller a toute force, choisis au moins un autre
+sujet.
+
+Il avait insiste: elle s'etait fachee.
+
+Alors lui aussi s'etait fache, et il lui avait represente les raisons
+personnelles qui l'obligeaient a ne pas la laisser exposee aux
+poursuites des huissiers: sa dignite, son honneur etaient en jeu.
+
+Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'ecouter; mais peu a peu elle
+s'etait laisse toucher par les raisons qu'il lui donnait; assurement il
+etait desagreable pour lui qu'on dit que sa maitresse etait poursuivie;
+mais ne serait-il pas plus desagreable, deshonorant pour elle qu'on dit
+qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement
+s'il payait des dettes qui, en realite, n'etaient pas les siennes?
+
+Elle ne pouvait donc pas ceder a ce qu'il lui demandait, et elle ne
+cederait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'etait de vendre
+ses _Docks de Naples_ et ses _Mines du Centre_, sans attendre la hausse;
+sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce
+sacrifice de bon coeur.
+
+Ce fut a son tour de resister: il ne pouvait pas accepter un pareil
+sacrifice.
+
+Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la premiere et
+peut-etre plus longue. Cependant elle se termina par un arrangement bien
+simple: afin d'eviter desormais entre eux toute discussion d'affaires,
+afin d'etre a l'abri des poursuites des huissiers, afin de ne pas faire
+inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en realite etre
+evite, Cara remettrait a Leon toutes ses valeurs, celui-ci emprunterait
+dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable se
+serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de
+titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avance.
+
+Qui eut l'idee de cet arrangement, qui terminait d'une facon si heureuse
+cette difficulte au premier abord presque insurmontable? Personne en
+propre. Elle leur fut suggeree a l'un aussi bien qu'a l'autre par la
+logique meme des choses.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Quand on est fils de bourgeois, et quand on a ete eleve bourgeoisement
+au milieu d'idees bourgeoises, de moeurs bourgeoises, d'habitudes
+bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine
+developpee par celle de son education, et quoi qu'on fasse, quoi qu'on
+veuille, on ne peut pas ne pas etre bourgeois, au moins par quelque
+cote. Chez Leon, qui non-seulement etait fils de bourgeois, mais qui de
+plus avait pour pere un Normand et pour mere une femme de commerce, ce
+cote bourgeois se manifestait dans une certaine mefiance qui
+apparaissait chez lui aussitot qu'il s'agissait d'une question d'argent;
+c'est-a-dire, pour preciser en employant une expression bourgeoise,
+qu'il etait volontiers porte a s'imaginer "qu'on voulait lui tirer des
+carottes". Et comme des son enfance, au college, ou il etait arrive avec
+de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois a subir
+cette extraction desagreable, il avait pris des habitudes de reserve et
+de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait il
+se mettait sur la defensive.
+
+On comprend combien fut doux son soulagement quand, apres son entretien
+avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas
+envoye Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il redoutait tant.
+
+Elle etait donc bien reellement la femme qu'il avait cru, et non pas
+celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait
+maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants.
+
+Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus que
+deux choses a faire: savoir tout d'abord a combien se montaient les
+sommes que devait sa maitresse, et ensuite se procurer l'argent
+necessaire pour qu'elle put elle-meme payer ces sommes.
+
+Profitant d'un jeudi, c'est-a-dire d'une absence de Cara, il s'adressa a
+Louise pour qu'elle lui donnat le montant de ces sommes: mais ce fut
+difficilement qu'il la decida a parler.
+
+A mesure qu'elle lui enumerait les noms des creanciers, couturier,
+modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc.,
+avec le chiffre de ce qui etait du a chacun, il ecrivait ces noms et ces
+chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces
+chiffres alignes les uns au-dessous des autres:
+
+67,694 francs.
+
+Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit sa
+mine s'allonger.
+
+En effet, le total etait un peu fort; de plus a ces 67,694 fr. il
+fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total general
+de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour
+Cara ne serait nullement le total de ses dettes a lui. Pour payer 27,500
+fr. a Carbans, il avait emprunte 60,000 fr. a Rouspineau; combien
+faudrait-il qu'il empruntat pour payer ces 67,694 fr? Au moins 100,000
+fr. C'est-a-dire que sa dette a lui serait de 160,000 fr.; et ce chiffre
+devait donner a reflechir.
+
+Apres avoir emprunte, il faudrait payer. Ou prendrait-il ces 160,000
+francs?
+
+Une pareille question pouvait tres-justement allonger la mine. Jusqu'a
+ce moment Leon n'avait point eu de dettes. Il avait vecu facilement avec
+la tres-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il s'etait
+trouve arriere de quelques milliers de francs, il n'avait eu qu'un mot a
+dire a son pere pour que celui-ci les lui donnat; cela rentrerait dans
+les frais generaux auxquels la maison Haupois-Daguillon etait tenue:
+noblesse oblige.
+
+Mais de quelques milliers de francs a 160,000 francs, la marge est
+large, et n'y avait pas a esperer que son pere continuat maintenant a se
+montrer aussi facile.
+
+Malheureusement de pareilles reflexions etaient a cette heure
+completement inutiles; c'etait avant de prendre Cara pour maitresse
+qu'il fallait les faire, et non maintenant.
+
+Maintenant il etait engage, et il fallait qu'il allat jusqu'au bout,
+c'est-a-dire qu'il devait, a n'importe quel prix, se procurer ces 67,694
+francs.
+
+Heureusement Rouspineau etait la; mais quand le marchand de fourrage de
+la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,--Leon avait arrondi
+la somme,--il poussa les hauts cris.
+
+--Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il
+abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses
+rentes dans son pays natal, a Beaugency, un joli pays comme chacun sait,
+ou le vin n'est pas tant cher; il s'etait saigne aux quatre membres pour
+trouver les soixante mille francs qu'il avait deja pretes et qui etaient
+toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'etait pas a
+lui qu'il fallait s'adresser, c'etait a un capitaliste.
+
+En ecoutant ce discours, Leon ne s'etait pas beaucoup inquiete, se
+disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces
+quatre-vingt mille francs; mais bientot il avait compris qu'il ne
+trouverait pas la la somme qu'il lui fallait.
+
+--Je ne vois guere que Tom Brazier qui pourrait faire l'affaire; vous
+connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie
+anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet
+d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les
+courses.
+
+--J'en ai entendu parler, mais je n'ai point ete en relations avec lui.
+
+--Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain,
+vous saurez sa reponse: mais, a l'avance, je crois pouvoir vous assurer
+qu'elle sera ce que vous desirez. Si Tom n'a pas les fonds, il les
+trouvera; il a une riche clientele, et il fait valoir l'argent de plus
+d'une de nos femmes a la mode, qui chez lui trouvent de gros benefices
+qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus cher
+que moi.
+
+Cette reponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait prevue, et le
+lendemain Leon se presenta chez M. Brazier; mais on ne penetrait pas
+chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses
+clients dans un petit bureau ou il tenait sous clef, dans des coffres
+sur lesquels on s'asseyait, des echantillons d'avoine et de son. Chez
+Brazier, on trouvait un elegant magasin meuble a l'anglaise, dans lequel
+de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous,
+s'informant poliment de ce que vous desiriez. Ce que Leon desirait,
+c'etait voir M. Brazier; et, comme celui-ci etait occupe, il dut
+l'attendre pendant pres d'une heure, assez mal a l'aise au milieu de ce
+magasin.
+
+Enfin, il vit paraitre une sorte de patriarche a cheveux blancs, d'une
+tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-meme, qui le
+pria de passer dans son bureau particulier.
+
+En quelques mots Leon lui exposa l'objet de sa visite.
+
+--L'affaire est faisable, repondit gravement Brazier: elle se resout
+dans une question de garantie; autrement dit, en echange des 80,000
+francs qui vous sont necessaires, qu'offrez-vous?
+
+--Ma signature.
+
+Brazier s'inclina avec une politesse affectee.
+
+--Moralement, c'est beaucoup, mais financierement, c'est moins, si j'ose
+me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de
+fortune propre.
+
+--J'ai celle que mes parents me laisseront un jour.
+
+--J'ai l'honneur de connaitre M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui
+j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et
+l'autre, pleins de sante; ils peuvent vivre longtemps encore.
+
+--Je l'espere.
+
+--J'en suis convaincu; on ne desire pas generalement la mort de ses
+parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas
+notre cas. Nous sommes donc en presence d'un fils de famille, qui aura
+une belle fortune un jour, mais qui presentement n'offre comme garantie
+que des esperances; encore ces esperances peuvent-elles ne pas se
+realiser; il peut mourir avant ses parents; il peut etre pourvu d'un
+conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans;
+vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas
+cependant qu'elles soient telles qu'il faille considerer ce pret comme
+impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je
+ne suis qu'un intermediaire; et je dis encore que cette absence de
+garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le
+proportionnera au risque couru.
+
+Il ne fallut pas longtemps a Brazier pour consulter ses clients, et le
+surlendemain il communiqua a Leon la reponse que celui-ci attendait,
+sinon avec inquietude, il avait prevu que l'affaire se ferait, au moins
+avec une curiosite impatiente de savoir quelles en seraient les
+conditions.
+
+Elles furent dures, tres-dures.
+
+Le temps n'est plus ou les usuriers vendaient a leurs clients des
+collections de crocodiles empailles ou de vieux habits; mais si les
+crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procedes de
+messieurs les usuriers sont toujours les memes, sinon dans la forme, au
+moins dans le fond.
+
+--Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'a une condition,
+c'est que nous prendrons toutes nos suretes contre les proces. Pour cela
+il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable a notre
+pret. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si
+grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez.
+Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit defaut
+honnete qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis
+charge de vous proposer. Nous vous vendons une ecurie de course: oh! en
+steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons a des prix
+de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des
+affaires, vous subissez des pertes, notre pret s'explique et se
+justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les
+explications a donner en justice; car, en realite, j'espere, je suis sur
+que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent;
+en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites
+pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est _Aventure_, _Diavolo_
+et _Robber_. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous
+prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?
+
+Leon ne dit rien, pas plus a propos du capitaine Thunder qu'a propos
+d'_Aventure_, de _Diavolo_, de _Robber_, de l'assurance sur la vie qu'on
+l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit
+signer pour lui livrer l'ecurie de course et les 80,000 francs; il etait
+pris; il n'avait rien a dire. Au reste l'ecurie de course ne lui
+deplaisait pas trop. C'etait un billet a la loterie qu'il prenait, et,
+dans les conditions ou il allait se trouver avec les echeances qui le
+menacaient, c'etait une sorte de soutien pour lui que ce billet de
+loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?
+
+Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte
+qu'elle ne put pas croire qu'il avait des doutes sur la realite du
+chiffre des dettes accuse par Louise.
+
+--Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il a Cara en lui
+remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu
+m'as parle, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.
+
+Elle se jeta dans ses bras:
+
+--Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'ecria-t-elle, je t'ai
+trompe, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu dois
+connaitre la verite entiere.
+
+Et, apres avoir longuement cherche, elle remit une serie de factures
+dont le chiffre s'elevait a 67,694 francs.
+
+Cela fut encore un soulagement pour Leon d'avoir la preuve que ce que
+Louise lui avait annonce etait reellement du: il avait ete eleve dans
+des habitudes de probite commerciale qui ne sont pas celles de toutes
+les maisons de Paris; ce n'etait pas chez M. Haupois-Daguillon qu'on
+aurait fait deux factures avec des chiffres differents: l'une pour etre
+montree a celui qui fournissait l'argent, l'autre pour etre reellement
+payee.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+_Aventure_, _Diavolo_ et _Robber_ porterent assez convenablement les
+couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque ecarlate), mais
+ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il esperait; et, quand
+le premier des effets Rouspineau arriva a echeance, Leon n'avait pas les
+fonds necessaires pour le payer.
+
+Signe "Haupois-Daguillon", ce billet fut presente a la maison de la rue
+Royale. Habitue a venir souvent a cette caisse, et a ne s'en retourner
+jamais sans etre paye, le garcon de recette passa son billet par le
+guichet et alla s'asseoir sur une chaise.
+
+En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'etait pas inscrit
+sur son carnet d'echeances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux,
+mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaitre l'ecriture et la
+signature de Leon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et
+prit sa loupe pour l'examiner: c'etait bien dix mille francs, il n'y
+avait ni grattage, ni surcharge d'ecriture ou de chiffre.
+
+Il resta un moment a reflechir, tenant le billet dans ses mains, que
+l'emotion faisait trembler, puis tout a coup il ferma la porte en fer de
+sa caisse, enfonca sa toque de velours bleu sur sa tete, placa le billet
+dans la poche de cote de sa redingote et se dirigea rapidement vers le
+bureau de madame Haupois-Daguillon.
+
+--Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?
+
+A madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus
+pour reconnaitre l'ecriture de son fils; mais la surprise fut si forte
+chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu
+a peu, elle tourna vers Savourdin un visage pale, mais calme:
+
+--Mon fils ne vous avait donc pas prevenu? dit-elle.
+
+--Non, madame, et voila pourquoi je viens vous demander s'il faut payer.
+
+--Vous demandez s'il faut payer un billet signe Haupois-Daguillon, vous!
+Payez vite: c'est deja trop de retard.
+
+Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arreta d'un signe
+de la main:
+
+--Je vous autorise a faire remarquer a mon fils qu'il doit vous prevenir
+des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui
+fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.
+
+Ce fut tout; mais les employes qui dans la journee eurent affaire a
+"madame", comme on l'appelait dans la maison, furent recus de telle
+facon qu'il fut evident pour tous qu'il se passait quelque chose de
+grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on
+ne sut pas ce qui motivait cette humeur.
+
+Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'a l'heure ordinaire
+pour aller diner rue de Rivoli: elle trouva son mari installe dans la
+salle a manger, a sa place, et l'attendant tranquillement les deux
+coudes sur la table, lisant son journal etale devant lui. Cette table
+etait servie comme a l'ordinaire, c'est-a-dire avec trois couverts,
+ceux du maitre et de la maitresse de maison en face l'un de l'autre,
+celui de Leon a un bout; car bien qu'il ne partageat plus souvent les
+repas de ses parents, son couvert etait mis chaque jour comme si on
+l'attendait surement, et c'etait avec cette place vide devant les yeux
+que son pere et sa mere avaient le chagrin de diner presque chaque soir
+on tete-a-tete; moins tristes encore cependant quand ils etaient seuls
+que lorsqu'ayant des invites, ils etaient obliges d'excuser leur fils
+empeche, "qui ventait de les prevenir qu'a son grand regret, il lui
+etait impossible de diner avec eux ce soir-la."
+
+Madame Haupois-Daguillon laissa son mari diner, mais pour elle il lui
+fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'apres le
+depart du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle
+prit dans sa poche le billet de Leon et le tendit a son mari:
+
+--Voici un billet qu'on a presente tantot et que j'ai paye, dit-elle.
+
+--Leon! dix mille francs, s'ecria-t-il, et tu as paye!
+
+--Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!
+
+Dix mille francs n'etaient pas une somme pour eux; mais combien de
+billets de dix mille francs avaient-ils ete deja signes par Leon? La
+etait la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la
+resoudre: c'etait d'interroger Leon. Mais, apres ce qui s'etait passe a
+propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une
+explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce
+n'etait pas pousser Leon a une rupture, loin de la; c'etait tout au
+contraire le ramener a la maison paternelle. Il fallait donc proceder
+avec prudence et avec douceur; interroger Leon, obtenir de lui une
+confession par l'amitie plutot que par la severite, et n'agir ensuite
+energiquement que si l'energie etait commandee par les circonstances.
+
+Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours,
+il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions etaient maintenant
+une sinecure, declara qu'avant de sortir "monsieur ne lui avait rien
+dit."
+
+Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui ecrire chez cette femme:
+ils n'avaient qu'a attendre son retour.
+
+Mais en attendant ainsi ils recurent une nouvelle qui modifia leurs
+sentiments: un banquier avec qui la maison etait en relations ecrivit a
+Haupois-Daguillon qu'on lui avait demande d'escompter trois billets de
+10,000 fr. chacun, signes "Haupois-Daguillon", et qu'avant de les
+accepter ou de les refuser definitivement il se croyait oblige de l'en
+prevenir.
+
+M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces
+billets etaient souscrits a l'ordre de M. Tom Brazier, negociant, rue de
+la Paix; et aussitot, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci.
+
+Le patriarche anglais le recut avec les demonstrations du plus profond
+respect, et il ne fit aucune difficulte de lui apprendre que M. son
+fils, "un charmant jeune homme", etait son debiteur pour une somme de
+cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prete
+et pour une autre part du prix de vente d'une ecurie de course, "trois
+chevaux excellents qui feraient honneur a leur proprietaire, _Aventure_,
+_Diavolo_ et _Robber_."
+
+Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter
+par la colere et de dire son fait au venerable negociant; mais il
+s'arreta heureusement aux premieres paroles de son allocution, et,
+plantant la M. Tom Brazier legerement suffoque de cette algarade, il
+alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le
+temps des menagements etait passe; il n'avait que trop attendu;
+maintenant il fallait agir et au plus vite.
+
+C'etait Favas qui depuis vingt ans etait son avocat; il fut d'avis, lui
+aussi, qu'il fallait agir au plus vite.
+
+--Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter a
+votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura
+d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demande. Il
+faut l'arreter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met a votre
+disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel
+votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.
+
+A ces mots, M. Haupois-Daguillon se recria: mon fils pourvu d'un conseil
+judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!
+
+--Voulez-vous que votre fils dissipe des maintenant la fortune que vous
+lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous
+ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas
+qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il
+soit quitte par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le
+moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter
+et qui n'aura que de l'amour a lui offrir? Non. Le conseil judiciaire,
+malgre ses inconvenients, est la seule voie que vous puissiez suivre;
+c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si
+j'etais a votre place.
+
+Il n'y eut pas d'explication entre le pere et le fils, il ne fut meme
+pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait ete paye;
+mais un matin comme Leon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet
+de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbres,
+qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait caches
+pour que personne ne les vit.
+
+Reste seul, Leon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier etait la
+copie d'une requete au president du tribunal de premiere instance de la
+Seine tendant a la nomination d'un conseil judiciaire a la personne de
+Leon-Charles Haupois;--le second etait un avis du conseil de famille
+reuni sous la presidence de M. le juge de paix du premier arrondissement
+de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la
+nomination de ce conseil judiciaire;--enfin, le troisieme etait un
+jugement ordonnant qu'il devrait comparaitre le surlendemain en la
+chambre du conseil pour y etre interroge.
+
+Il resta abasourdi: il avait cru a des explications plus ou moins vives
+avec son pere et sa mere, mais non a ce coup droit.
+
+Que devait-il faire?
+
+L'habitude, plus que la volonte, le porta au boulevard Malesherbes, et,
+arrive devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette
+porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prevenir Cara qu'il
+ne rentrerait peut-etre pas a l'heure convenue.
+
+A ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air
+sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se
+passer quelque chose de grave, et, cela constate, il ne lui fallut pas
+longtemps pour obtenir une confession complete.
+
+Il fut bien etonne de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni
+indignation:
+
+--Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas a cela, je
+m'attendais a quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frere, qui
+n'est entre dans votre famille que pour s'emparer de toute votre
+fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir
+aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entiere de la
+maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te defends
+pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un
+an l'interdiction. Il est habile.
+
+En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter
+energiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les
+premieres victimes.
+
+Il ne fut plus question que de choisir l'avocat a qui il devait confier
+sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'etait
+pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en etait un
+qui apportat un peu de son autorite et de sa consideration a son client;
+elle proposa Gontaud qui reunissait ces conditions.
+
+Leon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour etudier
+l'affaire, puis, au bout de huit jours, il repondit: "Qu'il ne plaidait
+pas des affaires de ce genre"; et il ajouta avec son sourire narquois:
+"Allez trouver Nicolas, il vous defendra."
+
+Cara n'avait pas de prejuges; bien que Nicolas l'eut trainee dans la
+boue lors du proces a propos du testament du duc de Carami, elle
+conseilla a Leon de s'adresser a lui. Et Nicolas, qui avait encore moins
+de prejuges que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une
+occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il
+avait dit d'excessif dans la premiere: "En realite, messieurs, cette
+femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc.,
+etc."
+
+Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin,
+"ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons"; mais il perdit son
+affaire; sur les conclusions conformes du ministere public, M.
+Haupois-Daguillon fut nomme conseil judiciaire de son fils.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de la
+nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas,
+d'amener une rupture immediate entre Leon et Cara: une femme comme Cara
+ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait
+ete repete par M. Haupois-Daguillon et il etait devenu celui de la
+famille entiere. Le baron Valentin lui-meme, que M. et madame
+Haupois-Daguillon ecoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait des
+usages et des moeurs du monde et du demi-monde, declarait qu'il etait
+impossible que la liaison de son beau-frere avec "cette fille" se
+prolongeat longtemps:
+
+--Vous ne savez pas, disait-il a sa belle-mere, qui le consultait a
+chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas
+quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux
+ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de
+ces negociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais generaux
+par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous
+qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux
+commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans
+doute cela lui sera desagreable, car lorsqu'elle a jete le grappin sur
+Leon elle etait au bout de son rouleau, et elle esperait bien avec lui
+refaire sa fortune et en meme temps se refaire elle-meme dans une
+existence calme et bourgeoise, ou elle pourrait enfin se reposer de
+toutes ses fatigues. Mais, quand il y a necessite, on ne s'arrete pas
+devant ce qui est desagreable. Cara congediera donc Leon, soyez-en
+certaine, au moins en qualite d'amant en titre; si elle le gardait, ce
+serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que Leon
+accepte un pareil role.
+
+--Mon fils! s'ecria madame Haupois-Daguillon. Et a cette pensee sa
+fierte se revolta indignee au moins autant que son honnetete.
+
+C'etait un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron Valentin, mais
+il avait au moins cette superiorite sur des gens tout aussi ridicules
+que lui, de savoir qu'il l'etait, et par ou il l'etait. C'etait parce
+qu'il etait peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu l'illustrer par
+quelque action d'eclat et qu'il avait recherche obstinement les gloires
+du tir aux pigeons, n'etant point en etat d'en briguer d'autres, plus
+difficiles ou plus dispendieuses a obtenir. C'etait encore parce qu'il
+se savait de tournure chetive et jusqu'a un certain point heteroclite,
+qu'il prenait a propos des choses les plus simples des grands airs de
+dignite. En entendant sa belle-mere pousser son exclamation, il se
+redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes:
+
+--Vous vous meprenez sur le sens de mes paroles, chere mere, dit-il avec
+noblesse, je n'ai jamais eu la pensee que votre fils put accepter le
+role que je vous indiquais; bien que l'avocat de Leon ait parle de moi
+en termes peu convenables, m'a-t-on rapporte, mes sentiments a l'egard
+du frere de ma femme n'ont pas change et ils ne changeront pas.
+
+--Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspire cette plaidoirie.
+
+--Je le pense; il y a la une traitrise trop forte pour n'etre pas
+feminine.
+
+Cependant les previsions de Favas ne se realiserent pas plus que celles
+du baron Valentin: Cara ne congedia point l'amant qui n'avait plus que
+de l'amour a lui offrir, et Leon, du premier rang, ne passa point au
+dernier.
+
+Si l'intention premiere de Cara avait ete de se separer de Leon le jour
+ou celui-ci avait eu les mains si bien liees par la justice qu'il ne
+pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tarde a adopter
+un plan tout oppose.
+
+La demande en nomination de conseil judiciaire avait exaspere Leon
+contre ses parents, non pas precisement a cause meme de cette demande,
+mais a cause de la facon dont elle avait ete introduite. Que ses parents
+voulussent l'empecher de continuer un systeme d'emprunts qui en
+quelques mois avait devore plus de deux cent mille francs, il
+l'admettait et trouvait meme qu'ils n'etaient point tout a fait dans
+leur tort; mais qu'ils eussent procede de cette maniere, en arriere de
+lui, sans le prevenir, c'etait ce qui le suffoquait. Pourquoi ne lui
+avaient-ils rien dit? il se serait explique avec eux et il leur aurait
+fait comprendre qu'il avait ete entraine, mais que son intention n'etait
+pas du tout de marcher sur ce pied. En realite, deux cent mille francs
+n'etaient pas dans sa position une depense constituant des habitudes de
+prodigalite telles, qu'on devait les reprimer brutalement, par la
+nomination d'un conseil judiciaire.
+
+En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait a son
+pere et a sa mere etait celui-la meme qu'ils pouvaient le plus justement
+lui retourner. Indigne qu'ils eussent introduit leur demande sans le
+prevenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis qu'on
+presenterait a leur caisse un billet de 10,000 francs souscrit a l'ordre
+de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une
+explication il les eut facilement donnees. Mais il n'admettait pas que
+ses parents en eussent eu de leur cote pour agir comme ils l'avaient
+fait. Quelle difference, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 francs a
+payer et une demande en nomination de conseil judiciaire!
+
+Le resultat naturel de cette exasperation avait ete de le rapprocher de
+Cara: cela etait oblige, etant donne sa nature; il avait besoin d'etre
+plaint, d'etre aime, de ne pas se sentir isole.
+
+Et c'etait de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonne et
+isole. Enfant, il avait vu ses parents absorbes par le soin de leurs
+affaires n'avoir presque pas de temps a lui donner et consacrer tous
+leurs efforts a faire fortune, le grand but, la joie supreme de leur
+vie. Plus tard, c'etait encore ce souci de la fortune qui les avait
+empeches de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'etait
+toujours a la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.
+
+Cara, voyant cet acces de tendresse et en comprenant tres-bien la cause,
+n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui
+etait si doux de l'etre, elle l'avait aime comme il desirait l'etre;
+elle avait ete toute a lui, entierement pleine de ces prevenances et de
+ces calineries qu'une mere a pour son enfant malheureux: maitresse,
+mere, soeur et meme soeur de charite, elle avait ete tout cela a la
+fois.
+
+Comment ne l'eut-il pas aimee pour cet amour qu'elle lui temoignait
+alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'etait plus la brillante Cara
+qu'il voyait en elle, c'etait la douce et affectueuse Cara qui le
+consolait, une femme de coeur tendre et aimante.
+
+Avant que le jugement fut rendu, Capa avait pu apprecier les changements
+qui s'etaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais
+encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire
+qu'elle avait pris sur lui et de la solidite des liens par lesquels il
+lui etait attache: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus
+que par elle, et, ce qui etait d'une bien plus grande importance encore,
+il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vit, et cela sans desir
+de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensee.
+
+Cet etat changeait si completement la situation, qu'apres avoir
+commence par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un
+conseil judiciaire fut repoussee, elle en vint a se demander s'il ne
+valait pas mieux au contraire qu'elle fut admise: repoussee, Leon
+pouvait se reconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus
+et alors il etait tout a elle.
+
+Il est vrai qu'il l'etait sans rien pouvoir faire; mais son incapacite
+d'emprunter et d'aliener ne serait pas eternelle; et puis, d'ailleurs,
+elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacite.
+
+Et quand cette idee se presenta pour la premiere fois a son esprit, elle
+se mit a rire toute seule silencieusement: ils etaient vraiment prudents
+et prevoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents,
+bien perspicaces dans les savantes precautions qu'ils prenaient pour
+empecher les jeunes gens de se ruiner!
+
+Le jour du jugement, elle voulut accompagner Leon jusqu'a la porte du
+Palais, et elle l'attendit la, a moitie cachee au fond de sa voiture. A
+la facon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que
+le conseil judiciaire etait accorde, mais elle n'en ressentit aucune
+contrariete. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa
+maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement,
+passionnement serre contre elle, puis, le regardant en face avec des
+yeux un peu egares:
+
+--Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te
+reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'etre aime; tu
+verras comme je t'aime.
+
+Et comme il restait accable, elle le gronda doucement.
+
+--Ne vas-tu pas te desoler pour une chose qui, en realite, n'est qu'une
+chose d'argent.
+
+--Ce n'est pas pour moi que je me desole, c'est pour toi.
+
+--Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai
+jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait.
+
+Il la regarda avec inquietude.
+
+--Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la
+meme situation.
+
+--Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus inquiets.
+
+--Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te voila sans
+le sou, tandis que moi-meme je n'ai que des valeurs ... qui ne valent
+pas grand'chose, il faut que nous prenions une resolution serieuse.
+
+--Et tu l'as arretee dans ton esprit, cette resolution?
+
+--Je l'ai arretee.
+
+--Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire connaitre?
+
+--Il le faut bien.
+
+Alors, voyant par l'inquietude de Leon les choses au point ou elle
+voulait les amener, elle continua:
+
+--Voici ce que j'ai decide: continuer a vivre comme je vis actuellement
+est desormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je vends
+tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation generale et
+forcee comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est
+indispensable pour meubler un appartement modeste et elegant: salle a
+manger, petit salon, deux chambres, le strict necessaire: et c'est dans
+cet appartement que nous allons nous etablir.
+
+A mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Leon s'etait eclairee;
+quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les
+levres par un baiser.
+
+--Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus devouee!
+
+--Je t'aime, c'est la ma seule qualite, ne m'en cherche pas d'autres;
+serons-nous heureux ainsi!
+
+La reflexion revint a Leon, et avec elle un sentiment de dignite.
+
+--C'est impossible, dit-il.
+
+--Parce que?
+
+--Mais....
+
+Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs etait inutile, car elle avait
+compris.
+
+--Es-tu bebete, dit-elle, tu ne veux pas de cet arrangement parce que tu
+serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ca serait cependant
+un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et
+je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais
+pas de ton argent quand tu etais riche, je l'accepte maintenant que tu
+es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire?
+Rassure-toi. Tu m'as prete environ 100,000 francs, je te les rendrai sur
+le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs que
+nous vivrons. Qu'en dis-tu?
+
+--Je dis que tu es un ange!
+
+
+
+
+XV
+
+
+CATALOGUE
+D'un tres-beau et tres elegant
+MOBILIER MODERNE
+
+CHAMBRE A COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES
+SALON RECOUVERT EN BROCATELLE
+SALLE A MANGER EN EBENE, MEUBLES D'ART, GLACES, PIANOS, BRONZES D'ART
+GARNITURES DE CHEMINEES, LUSTRES, FEUX
+GROUPES ET BUSTES D'APRES L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, IVOIRES
+MARBRES, EMAUX CLOISONNES
+PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SEVRES ET AUTRES
+TABLEAUX, CURIOSITES
+DIAMANTS
+BAGUES, COLLIERS
+BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES
+OMBRELLES, EVENTAILS, LINGE
+VOITURES
+CALECHE ET DORSAY A HUIT RESSORTS
+COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVREES
+Dont la vente aura lieu
+Par suite du depart de Mlle C...
+_Hotel Drouot, grande salle n deg.1._
+
+Ce catalogue, imprime par Claye avec un vrai luxe typographique et tire
+sur papier teinte, annonca au tout Paris que ces sortes de choses
+interessent la vente de Cara.
+
+Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications
+et de commentaires. Combien de bonnes amies s'ecrierent avec des larmes
+dans la voix et le sourire aux levres:
+
+--C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout a fait ruinee!
+
+A quoi il y avait des gens moins naifs qui repliquaient que ce n'est pas
+toujours parce qu'une femme est ruinee qu'elle vend son mobilier, mais
+que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et
+tout neuf.
+
+--Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un,
+puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.
+
+--Il lui donnera peut-etre mieux que cela.
+
+--Quoi donc?
+
+--Son nom?
+
+Il y eut foule a l'exposition particuliere, qui se fit un samedi, et
+plus grande foule encore a l'exposition du dimanche, car ces bavardages
+avaient donne un attrait particulier a cette vente: puisqu'on en
+parlait, il fallait voir ca.
+
+Et l'on etait venu voir ca, non-seulement ceux qui, de pres ou de loin,
+touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui,
+appartenant au monde honnete, etaient curieux d'apprendre et de
+s'instruire.
+
+Comment font ces femmes-la? Comment sont-elles meublees? Ont-elles des
+meubles speciaux a leur metier? Comment est leur chambre a coucher?
+
+On eprouva une irritante deception a ce sujet en venant voir
+l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre a coucher "en
+tapisseries anciennes" fut le premier article inscrit au catalogue,
+celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle
+ne figura pas a l'exposition, et les femmes qui etaient venues a cette
+exposition pour voir cette fameuse chambre, de meme que les hommes qui
+s'y etaient rendus comme a une sorte de pelerinage pour la revoir, en
+furent pour leur temps perdu: la proprietaire s'etait, au dernier
+moment, reserve le mobilier de cette chambre.
+
+Ceux qui etaient venus pour revoir ce qu'ils avaient deja vu, les uns
+pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soiree,
+constaterent que ce n'etait pas seulement le mobilier de la chambre a
+coucher qui ne figurait pas a l'exposition; celui du cabinet de
+toilette, si curieux et si original, avait ete distrait aussi; de meme
+avaient ete reserves encore par la proprietaire d'autres meubles ou
+d'autres objets pris ca et la; il etait donc evident qu'un choix avait
+ete fait et que la rubrique du catalogue et des affiches "pour cause de
+depart" n'etait pas vraie; elles auraient du dire, ces affiches: "pour
+cause de changement de domicile".
+
+En effet, avec ce que Cara avait retire de son mobilier, elle avait
+meuble pour Leon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est
+vrai, mais tout a fait elegant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde
+de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison
+quelconque, valeur intrinseque ou affection.
+
+C'etait ainsi qu'elle avait reserve sa chambre entiere, tout son cabinet
+de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle a manger, si
+bien que sans depenser presque rien elle s'etait organise un interieur
+charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de facon a faire de serieuses
+economies sur les voitures.
+
+Et cependant, malgre ce prelevement, son catalogue, grossi d'ailleurs
+par une assez grande quantite d'objets fournis par le
+commissaire-priseur et l'expert charges de la vente, avait presente un
+chiffre total de trois cent quarante numeros bien suffisants pour
+attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres
+non chiffrees, dix-sept cravaches a pomme d'or sans initiales et
+vingt-deux porte-mine aussi en or et egalement sans initiales, le tout
+entierement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitot donnees, montres
+ou cravaches avaient ete serrees pour etre vendues un jour.
+
+De tout ce qui peut allumer les encheres, Cara n'avait refuse que deux
+moyens: vendre chez elle, ce qui est la supreme attraction pour le monde
+bourgeois, et diriger sa vente ou meme simplement y assister; mais ni
+l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discretes,
+et les employer, si avantageux qu'ils pussent etre, eut ete donner un
+dementi a sa vie entiere: elle ressemblait ou tout au moins elle avait
+la pretention de ressembler a ces fleurs qu'on voyait toujours chez
+elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour
+la trouver.
+
+Malgre cette absence, sa vente obtint un tres-beau succes; elle
+produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien
+entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par
+"les journaux bien informes", fit rever plus d'une pauvre fille,
+acharnee a l'ouvrage de sept heures du matin a dix heures du soir et
+gagnant quinze sous par jour.
+
+Pendant que les commissionnaires de l'hotel des ventes demenageaient
+l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur cote,
+les tapissiers amenageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Leon,
+pour echapper a ces ennuis, passaient quelques jours a Fontainebleau, se
+promenant sentimentalement dans la foret, seuls, en tete a tete,
+oublieux du passe et se jetant passionnement dans les jouissances de
+l'heure presente.
+
+Ce fut a Fontainebleau que Cara recut la lettre de son
+commissaire-priseur, lui annoncant que le produit de sa vente s'elevait
+a 319,423 francs. Elle n'en dit rien a Leon, et ce fut seulement quand
+le tapissier la prevint que tout etait pret dans l'appartement de la rue
+Auber qu'elle parla de revenir a Paris.
+
+Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce
+nouvel appartement, et ce devait etre une surprise pour Leon d'y faire
+son entree pour la premiere fois.
+
+C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soiree fut remplie pour
+lui par une serie de surprises.
+
+Partis de Fontainebleau dans l'apres-midi, ils etaient arrives a Paris
+pour l'heure du diner, et a peine entres dans le salon, avant meme
+d'avoir pu visiter l'appartement, Louise etait venue les prevenir que le
+diner etait servi.
+
+--Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle a
+manger.
+
+Elle etait toute petite, cette salle a manger, et faite pour l'intimite
+la plus etroite: deux couverts etaient mis sur la table, mais a cote
+l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge etait
+eblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux reflechissaient par
+leurs facettes la douce lumiere de la lampe; sur le poele, dans une
+jardiniere placee devant la fenetre, sur le buffet, des fleurs fraiches
+et odorantes etaient arrangees avec gout dans des mousses veloutees.
+
+Le menu n'etait compose que de trois plats, poisson, roti et legumes,
+mais ces plats bien prepares etaient ceux precisement que Leon
+preferait; aussitot apres les avoir places sur la table et avoir change
+le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dinaient en tete
+a tete comme deux amants enfermes dans un cabinet particulier.
+
+Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors
+Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle
+revint prendre le bras de Leon pour le conduire dans le salon, ou, sur
+un petit gueridon, deux tasses etaient preparees, flanquant une boite de
+cigares.
+
+Elle lui versa, elle lui sucra elle-meme son cafe, puis allumant une
+allumette en papier a la lampe, elle la lui presenta; ce fut alors
+seulement qu'elle s'assit sur le canape aupres de lui, tout contre lui.
+
+--Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de regler
+nos comptes.
+
+Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la
+posa sur le gueridon:
+
+--27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas?
+dit-elle, c'est-a-dire ce que tu as bien voulu me preter: les voici,
+c'est a toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec
+economie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera
+longtemps. J'ai deja pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est
+pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera
+notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et
+tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu;
+nous ne depenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-etre
+par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas
+nous inquieter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous
+rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.
+
+Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les
+epaules effacees, la tete haute, d'un air majestueux:
+
+--M. Leon Haupois-Daguillon ici present, permettez-vous a votre
+maitresse, a votre esclave de vous rendre heureux? repondez, je vous
+prie, comme vous repondriez a M. le maire, oui ou non.
+
+Il la prit dans ses bras, mais presque aussitot elle se degagea:
+
+--Comme j'avais prevu ta reponse, j'ai dispose a l'avance ce qui, selon
+mon sentiment, devait, en satisfaisant les idees, te plaire. Veux-tu me
+suivre?
+
+Elle prit la lampe et marcha devant lui. La piece qui faisait suite au
+salon etait la chambre a coucher, exactement meublee, aux dimensions
+pres, comme au boulevard Malesherbes; puis apres cette chambre en venait
+une autre assez grande qui avait ete transformee en un cabinet de
+toilette qui etait le meme aussi que celui du boulevard Malesherbes.
+
+Il semblait que c'etait la que finissait l'appartement; cependant Cara
+ouvrit une porte dans une armoire et dit a Leon de la suivre.
+
+Ils se trouverent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement,
+puis, apres cette chambre, ils passerent dans un petit salon.
+
+--Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une
+entree particuliere sur l'escalier, afin que mon petit homme ait
+l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gene, je
+le parierais, qu'on dit qu'il demeure chez sa petite femme.
+
+Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du
+lit:
+
+--Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que
+ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit
+de semblant; il ne deviendra un lit veritable que quand tu le voudras.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Ainsi que Cara l'avait pressenti, Leon aurait ete gene "qu'on dit qu'il
+demeurait chez sa petite femme"; plus que gene, honteux, et il n'y
+aurait point demeure. Mais l'arrangement de l'appartement particulier
+leva tous les scrupules: aux yeux du monde il etait la chez lui, et
+c'etait chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait
+donner des rendez-vous, non chez sa maitresse. Les convenances etaient
+sauvees, et Leon n'etait pas homme a se mettre volontiers au-dessus des
+convenances,--cette religion bourgeoise. En realite c'etait lui qui
+payait le loyer, lui qui payait toutes les depenses, et l'argent avec
+lequel il ferait ses paiements lui avait coute assez cher pour qu'il le
+considerat comme lui appartenant. Sa conscience etait donc en repos; en
+tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle
+avait des velleites de protestation ou de revolte, ce qui, a vrai dire,
+arrivait assez souvent.
+
+Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en
+ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron
+Valentin, leur avait repete, attendaient leur fils et, pour sa rentree,
+M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, prepare une petite allocution
+dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux resultat:
+
+--De ce que tu as ete entraine a des actes de prodigalite que nous avons
+du, bien malgre nous, arreter, il ne s'en suit pas que nous recourrons
+contre toi a des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de changee
+dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme
+par le passe et aussi tes appointements; seulement comme nous desirons
+que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison,
+nous augmentons ta part d'interet, nous la portons a 10 pour 100,
+certains a l'avance que par ton assiduite au travail tu voudras
+justifier notre confiance.
+
+Ce petit discours debite simplement, amicalement, bras dessus, bras
+dessous en se promenant, en ami indulgent plutot qu'en pere justement
+irrite, devait etre selon eux tout a fait irresistible.
+
+Cependant ce n'etait pas tout; la mere, elle aussi, aurait quelque chose
+a dire a son fils, amicalement; tendrement:
+
+--Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signes de ton nom
+soient protestes; chaque fois qu'on en presentera un, la caisse refusera
+de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu
+porteras toi-meme chez l'huissier.
+
+Le "toi-meme" serait legerement souligne et seulement de facon a bien
+marquer le temoignage de confiance.
+
+Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne
+serait-il par touche par ces temoignages d'affection!
+
+Mais l'enfant prodigue n'etait pas rentre; et, les affiches annoncant la
+vente de Cara avaient frappe leurs yeux: _Mobilier moderne, diamants_,
+par suite du depart de mademoiselle C....
+
+"Par suite de depart"; comme ces mots leur avaient ete doux! Et M.
+Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit a sa femme
+qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue
+pour la lire elle-meme. Ah! comme son coeur de mere avait battu en
+lisant cette ligne: "Par suite du depart de mademoiselle C..."; mais
+comme en meme temps son imagination de femme honnete avait travaille en
+lisant la longue enumeration de l'affiche: _Meubles d'art, marbres,
+tableaux, diamants, voitures_, c'etait par le luxe que ces femmes
+seduisaient les jeunes gens, et c'etait pour entretenir ce luxe que
+ceux-ci se ruinaient.
+
+Enfin elle partait cette femme et bientot ils en seraient delivres:
+apres tout, il etait jusqu'a un certain point admissible que Leon eut
+voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les
+chagrins de ce depart et de cette vente: il etait si bon, si tendre le
+brave garcon.
+
+Mais la vente avait eu lieu et le brave garcon n'etait pas revenu a la
+maison paternelle comme on l'esperait; ou plutot, s'il etait revenu rue
+de Rivoli, ce n'avait point ete pour y rester et y reprendre son
+domicile: tout au contraire.
+
+Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon dejeunaient rue Royale comme
+ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de
+chambre, Jacques, avec une mine effaree.
+
+Le pere et la mere, qui n'avaient qu'une pensee dans le coeur, avaient
+senti tous deux en meme temps qu'il s'agissait de leur fils; et, comme
+Saffroy etait a table avec eux, ils avaient fait un meme signe a Jacques
+pour qu'il ne parlat pas. Saffroy etait trop fin pour n'avoir pas saisi
+ce signe, et bien qu'il eut le plus vif desir de savoir ce que Jacques
+venait annoncer, car il avait bien devine lui aussi qu'il s'agissait de
+Leon, il avait quitte la table pour rentrer au magasin.
+
+--Eh bien, Jacques?
+
+Ce fut le meme cri qui s'echappa des levres de M. et de madame
+Haupois-Daguillon.
+
+--M. Leon est venu il y a environ deux heures a son appartement; par
+malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour prevenir
+monsieur et madame.
+
+--Alors, comment l'avez-vous su?
+
+--C'est Joseph qui, tout a l'heure, est venu me le dire. M. Leon a donne
+conge a Joseph et il l'a paye.
+
+Le pere et la mere se regarderent avec inquietude.
+
+Jacques, qui s'etait arrete un moment, comme s'il n'osait continuer,
+reprit bientot:
+
+--Ce n'est pas tout: M. Leon a fait mettre dans des malles son linge,
+ses vetements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a porte
+le tout dans une voiture, et avant de partir M. Leon a dit a Joseph de
+m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais
+prevenir monsieur et madame.
+
+Jacques ayant acheve ce qu'il avait a dire, sortit laissant ses deux
+maitres ecrases.
+
+Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les pensees qui
+les etouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme tous les
+jours leur serrer la main et prendre une tasse de cafe avec eux; s'il
+avait ete fidele a cette coutume amicale pendant vingt annees, il
+l'etait plus encore depuis l'absence de Leon; quand ses amis etaient
+heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient;
+maintenant qu'ils etaient malheureux, il venait avec la regularite
+qu'inspire l'accomplissement d'un devoir.
+
+Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une crise;
+mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En
+quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques
+venait de leur dire.
+
+--Et qu'avez-vous decide? demanda-t-il.
+
+--Rien; nous ne savons a quel parti nous arreter.
+
+--Mon mari parlait d'ecrire, mais ou voulez-vous qu'il adresse cette
+lettre? Chez cette femme, est-ce possible?
+
+--Si je ne puis pas ecrire a mon fils chez cette femme, je puis encore
+bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois.
+
+--Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, c'est
+moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec Leon
+ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait etre dangereux. Vous etes
+exaspere contre lui, et de son cote il croit avoir, il a des griefs
+contre vous: de votre rencontre, il pourrait resulter un choc qui, dans
+les circonstances presentes, mettrait les choses au pire: je le verrai,
+moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou.
+
+--Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois.
+
+--Sans doute, il est evident que Leon s'est jete dans les bras de cette
+femme et s'est rapproche d'elle plus etroitement parce qu'il a ete
+blesse par la demande en nomination de conseil judiciaire. Quand, sur
+l'avis de Favas, vous avez adopte cette mesure, je ne vous ai rien dit
+parce que vous ne m'avez pas consulte, et que rien n'est plus grave que
+d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai augure rien de
+bon, et j'ai meme fait des demarches aupres de trois membres du conseil
+de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis
+franchement.
+
+--Vouliez-vous donc qu'il nous ruinat?
+
+--Je ne crois pas qu'il eut ete jusque-la, tout au plus aurait-il fait
+une breche a la fortune que vous lui laisserez un jour; enfin cette
+breche eut-elle ete large, tres large, tout n'eut pas ete perdu; il faut
+savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, surtout
+quand ils sont passionnes, et sous son apparence calme Leon est
+passionne, il est tendre, et quand il aime il est capable de toutes les
+folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de l'arreter,
+vous en avez use, et ce moyen s'est retourne contre vous. Vous avez fait
+comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent aussitot
+qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'a la derniere
+extremite. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le savez, pour
+ajouter a votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une certaine
+mesure, comment je comprends que Leon ait ete entraine a la resistance
+et finalement a cette folle resolution. J'ai voulu que vous sachiez a
+l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront de
+nature a le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on peut
+agir sur lui.
+
+--Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon.
+
+--Aussitot que possible, aujourd'hui, demain, aussitot que je l'aurai
+trouve.
+
+--Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez
+devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains.
+
+Comme Byasson, apres les avoir quittes, traversait le vestibule, Saffroy
+se trouva devant lui.
+
+--Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Leon?
+
+Byasson n'avait pas une tres-grande sympathie pour Saffroy; il le
+trouvait trop ambitieux, et il le soupconnait de speculer sur l'absence
+de Leon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes graces de M. et
+de madame Haupois-Daguillon, de facon a devenir un jour le seul chef de
+la maison, le fils etant ecarte.
+
+--Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici;
+j'espere que, quand il dirigera tout a fait la maison, il ne pensera
+plus qu'au travail.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Trouver Leon n'etait pas bien difficile, il n'y avait qu'a trouver Cara;
+pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait
+la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa
+pretendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la
+donner: rue Auber, n deg. 9.
+
+Arrive au quatrieme, il sonna a la porte de gauche comme le concierge le
+lui avait recommande, et il sonna fort.
+
+Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui
+s'entre-bailla, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement
+les dessins geometriques du tapis de l'escalier, leva la tete pour voir
+si dans sa preoccupation il ne s'etait pas trompe; il apercut le bonnet
+blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.
+
+Puis bientot apres la porte de gauche fut ouverte par Leon lui-meme,
+qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.
+
+--Je suis indiscret? dit celui-ci.
+
+--Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir,
+au contraire, vous me trouvez en train d'emmenager.
+
+Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir
+cet interieur simple et decent ou rien ne rappelait la femme a la mode,
+et surtout une femme telle que Cara.
+
+--Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne
+viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce
+plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que
+j'ai vu naitre et grandir; cependant je ne serais pas monte ici si je
+n'avais eu a te parler serieusement. Je quitte tes parents a l'instant
+meme, et comme, peu de temps avant mon arrivee, Jacques etait venu leur
+annoncer ton demenagement, tu peux t'imaginer dans quel etat de
+desespoir ils sont; ta mere, ta pauvre mere est baignee dans les larmes;
+ton pere est accable dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu
+etais mort.
+
+--Qui m'a tue?
+
+--Qui tout d'abord les a desesperes? Ne recriminions point: je ne suis
+venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me
+trouve pas a mon aise ici,--il regarda autour de lui comme pour sonder
+les tentures,--je te demande de sortir quelques instants avec moi.
+
+Leon, assez mal a l'aise, montra les caisses et les malles placees au
+milieu du salon:
+
+--J'aurais voulu achever mon emmenagement, dit-il.
+
+--Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?
+
+--Et ou voulez-vous que nous allions?
+
+--Sois sans inquietude, je ne te menage pas une surprise, ces moyens ne
+sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de
+m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes
+closes, librement.
+
+--Je suis tout a vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me
+preparer.
+
+Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne
+fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se preparer; il resta pres
+d'un quart d'heure absent.
+
+Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de
+temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de
+choses insignifiantes, et plus d'une fois Leon laissa tomber la
+conversation comme un homme qui suit sa propre pensee: le quart d'heure
+qu'il avait employe a se preparer, selon son expression, l'avait
+singulierement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le
+laisser sortir, Cara l'avait style. Ce n'etait donc plus seulement
+contre lui que Byasson allait avoir a lutter; ce serait encore contre
+elle; mais, si formelles que pussent etre les promesses qu'elle avait
+exigees de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces
+conditions defavorables que de l'avoir elle-meme derriere soi,
+invisible, mais menacante et prete a paraitre au moment decisif.
+
+Au lieu de recevoir Leon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le
+fit monter a sa chambre, ou il etait sur que personne ne pourrait venir
+les deranger et ou il n'y avait pas d'oreilles indiscretes a craindre.
+Mais si cette chambre etait un lieu sur, elle etait en meme temps un
+lieu encombre et si plein de toutes sortes de choses placees ca et la
+avec un beau desordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de
+travail avant de pouvoir trouver deux sieges pour s'asseoir. Sur le
+canape etait un tableau tout nouvellement achete et auquel il ne fallait
+pas toucher, car il n'etait pas encore sec; les chaises etaient prises,
+celle-ci par un vase en bronze, celle-la par un ivoire, une autre par un
+tas de gravures; sur un fauteuil etaient de vieilles faiences, et debout
+dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis
+et des etoffes qui attendaient la depuis longtemps le moment ou le
+maitre s'etant decide a faire construire la maison de campagne dont
+depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau,
+toujours changeant dans sa tete, on les emploierait enfin a l'usage pour
+lequel ils avaient ete successivement achetes au hasard des occasions.
+
+--Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle
+est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton pere et de ta mere,
+le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu etais mon fils,
+moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux
+dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et
+legitime que je me jette entre tes parents et toi au moment ou vous
+allez vous separer. Et que produira cette separation? votre malheur,
+votre desespoir a tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un;
+mais ce quelqu'un merite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton
+avenir, et ton honneur?
+
+--Celle dont vous parlez sans la connaitre m'aime et je l'aime.
+
+--Sans la connaitre! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriete
+est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la
+certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirme par vingt, par cent
+temoins qui viendront deposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te
+peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que
+j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes
+paroles ne sont pas l'eloge de celle que tu crois aimer. Quelle est
+cette femme que tu preferes a ton pere, a ta mere, a la famille, a la
+fortune, a l'honneur, et aupres de qui tu veux vivre miserablement dans
+une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue
+possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?
+
+--Je l'aime.
+
+--A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la
+jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les
+folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes a elle; pour combien de temps?
+Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse
+et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous separer dans un avenir
+prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son age.
+Elle pourrait etre ta mere; ce n'est pas a toi qu'il faut le dire, toi
+qui l'as vue sous la cruelle lumiere du matin, si terrible pour une
+femme de son age.
+
+Leon, blesse par ces paroles, ne pouvait guere s'en facher, il voulut
+essayer de sourire:
+
+--Vous qui aimez tant les choses d'art, reflechissez donc un peu,
+dit-il, a l'age qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la
+representa nue.
+
+--Quelle niaiserie!
+
+--Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle etait adoree par son amant, qui
+en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle
+n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.
+
+--Elle en aura soixante le jour ou tombera le bandeau qu'elle t'a mis
+sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu
+entendras, la satiete peut-etre, mieux que cela, la voix de ta dignite
+et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient
+que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle
+n'a jamais eveille en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de
+grand, rien de ce qui est la consequence ordinaire de l'amour lorsqu'il
+existe entre deux etres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est
+digne de toi, toi que j'ai connu honnete, tendre, bon, genereux, toi qui
+portes ecrites sur ton visage toutes les qualites qui sont dans ton
+coeur?
+
+--Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas.
+
+--Oui, mais tu ne me diras pas que tu as ete seduit et entraine par ces
+qualites qui, etant aussi en elle, se sont mariees aux tiennes. Tu as
+ete seduit par ses defauts, par ses vices, par son savoir de vieille
+femme, qui depuis vingt-cinq ans a etudie, pratique, experimente sur le
+sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries
+de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art
+incomparable. Je les connais, ces habiletes de vieilles femmes qui se
+font les meres en meme temps que les maitresses de leurs jeunes amants,
+leur preparant d'une main experimentee la cantharide ou le haschisch et
+de l'autre les enveloppant de flanelle. Voila ce qui m'epouvante pour
+toi et me fait te tenir ce discours, que je t'epargnerais comme je me
+l'epargnerais moi-meme, si, au lieu d'etre aux mains de cette femme, tu
+aimais la premiere venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de
+ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrene.
+
+--C'etait a mon pere qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand
+j'aimais Madeleine.
+
+--Je l'ai fait.
+
+--Et vous n'avez point ete ecoute, pas plus que je ne l'ai ete moi-meme;
+vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon pere
+et ma mere veulent mettre a l'abri de mes prodigalites, c'est encore mon
+coeur qu'ils veulent proteger contre mes egarements, c'est ma vie qu'ils
+veulent prendre pour la diriger au gre de leurs idees, de leurs
+interets, de leur sagesse. Eh bien, je me suis revolte, et puisqu'on
+m'avait empeche de prendre pour femme, une jeune fille digne entre
+toutes de respect et d'amour, aupres de laquelle j'aurais vecu heureux
+dans ma famille, tranquillement, sans autres emotions que celles du
+bonheur et de la paix, j'ai pris pour maitresse une femme qui a ete
+assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimee, celle que
+j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de
+Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il
+fallait en effet que son art fut grand, tres-grand. Mais pour tout le
+reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide
+et la flanelle, ce n'est pas par la qu'Hortense me tient comme vous le
+pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination
+n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes
+complications la ou les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la
+connaissance d'Hortense, j'ai obei a un caprice: elle me plaisait, voila
+tout. Mais bientot j'ai appris a la connaitre, et j'ai vu qu'elle valait
+mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis
+heureux d'etre aime par elle. C'est la ce que vous appelez de la folie.
+Peut-etre au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la
+folie, mais j'ai le malheur d'etre ainsi fait que je prefere la folie
+qui me donne le bonheur a la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui.
+
+--Mais, malheureux enfant....
+
+--Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis deja
+dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose a
+etre juge severement par ceux qui s'appellent les honnetes gens, cela
+est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aime, je vis, je
+me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles:
+cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de
+l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien
+posee dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus
+de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la
+connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime,
+et rien ne me separera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me
+deshonorait, ou ai-je trouve de l'affection et de l'appui, si ce n'est
+pres d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, ou sur la demande de mon
+pere et de ma mere ... de ma mere, Byasson, on venait de faire de moi
+une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir?
+les siens. Et vous voulez que maintenant je me separe de cette femme qui
+m'a console dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinee,
+pour rester ma maitresse, quand vous qui etes riche vous m'avez
+deshonore de peur que la centieme, la millieme partie peut-etre de votre
+fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je
+ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lachete et une infamie dont je
+ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est
+donc incurable.
+
+--Que tu penses a elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas a ton
+pere, ne penseras-tu pas a ta mere?
+
+--A qui ont-ils pense lorsqu'ils ont presente cette demande? a moi ou a
+eux?
+
+--Ne parlons point du passe; parlons du present. Que vas-tu faire?
+
+--Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.
+
+--Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas etre l'amant de Cara
+puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maitresse?
+
+--Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai recu
+de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.
+
+--Et quand ces cent mille francs seront depenses, ton pere et ta mere,
+morts de chagrin, t'auront laisse leur fortune, n'est-ce pas, et alors
+tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espere?
+
+Leon allait repondre; mais au moment meme ou il etendait le bras, on
+frappa a la porte du salon qui precedait la chambre.
+
+--Laissez-nous, cria Byasson.
+
+Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colere alla
+ouvrir la porte.
+
+--C'est une lettre pressee pour M. Leon Haupois, dit le commis qui
+entra.
+
+Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgre la distance Leon
+avait entendu ces quelques mots.
+
+Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit
+la lettre, mais, chose etrange, l'adresse etait d'une ecriture qu'il ne
+connaissait pas; vivement il l'ouvrit.
+
+"Madame vient de se trouver mal; le medecin est tres-inquiet; Madame
+prononcant votre nom a chaque instant j'ose vous prevenir de ce qui se
+passe.
+
+"LOUISE."
+
+Alors s'adressant a Byasson:
+
+--Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que
+je vous quitte.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Lorsque Leon arriva rue Auber, il trouva sa maitresse sans connaissance
+etendue sur son lit, et aupres d'elle un jeune medecin qu'on avait ete
+chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait a la faire revenir a
+elle.
+
+--C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs
+je crois qu'elle va cesser.
+
+En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour
+d'elle d'un air egare, puis apercevant Leon, le reconnaissant, elle lui
+jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant a elle par un mouvement
+passionne, elle eclata en sanglots spasmodiques.
+
+--Maintenant, dit le medecin, madame n'a plus besoin que de repos et de
+calme; je puis me retirer.
+
+Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la
+conviction d'avoir accompli un miracle.
+
+Leon s'installa aupres du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la
+main, qu'elle garda dans la sienne, ils resterent ainsi assez longtemps
+sans parler; malgre le desir qu'il en avait, Leon n'osait l'interroger,
+le medecin ayant prescrit le repos et le calme.
+
+Enfin, Cara se trouva assez bien elle-meme pour prendre la parole:
+
+--Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est
+ta voix qui ma ressuscitee; je crois bien que j'etais en train de
+mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je
+serais peut-etre restee longtemps, toujours dans cet etat, si tout a
+coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a semble que
+je me reveillais; comme tu as ete bien inspire de revenir!
+
+--Je n'ai pas ete inspire; je suis revenu parce que Louise m'a ecrit que
+tu etais malade.
+
+--Comment, Louise?
+
+--Elle m'a ecrit parce qu'elle etait effrayee, et elle m'a dit de venir
+tout de suite.
+
+--Je comprends qu'elle ait ete effrayee. Apres ton depart, j'ai pense a
+ce que tu venais de me dire, et je me suis imagine, pardonne-moi, que
+ton ami Byasson allait si bien te precher et te circonvenir que nous ne
+nous verrions plus. Alors, j'ai ete prise d'un aneantissement, mon coeur
+a cesse de battre, mes yeux ont cesse de voir, j'ai pousse un cri,
+Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passe: quand j'ai
+recouvre la vue, j'ai rencontre tes yeux.
+
+--C'est pendant cette syncope que Louise effrayee m'a ecrit; mais
+comment a-t-elle su que j'etais chez Byasson?
+
+--Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurement ce n'est pas moi
+qui le lui ai dit, car je suis fachee qu'elle t'ait ecrit.
+
+--Comment, tu es fachee que je sois revenu?
+
+--Cela parait absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui,
+je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais
+j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas
+ramene par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmene chez lui,
+ce n'etait point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses
+curiosites, c'etait pour tacher de te decider a te separer de moi et a
+rentrer chez ton pere. Ne me dis pas non, c'est cette pensee, ce sont
+ces discours que j'entendais qui m'ont etouffee et qui ont provoque ma
+syncope. Quand j'en suis venue a bien preciser la situation et a me
+dire: ecoutera-t-il la voix de son ami ou ecoutera-t-il celle de son
+amour? retournera-t-il chez son pere ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a
+ete si poignante que je me suis evanouie. Mais, malgre tout, malgre
+l'etat affreux dans lequel j'etais, j'aurais voulu que Louise ne
+t'ecrivit pas. Livre a toi-meme tu aurais seul decide cette situation,
+c'est-a-dire notre avenir a tous deux, ma vie a moi. C'etait une
+epreuve, elle eut ete telle qu'il ne serait plus reste de doute apres.
+Si tu avais ete chez ton pere, je serais peut-etre morte, mais
+qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu etais revenu pres
+de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est
+vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout a l'heure, parce que Louise
+t'a ecrit que j'etais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur;
+il n'y a pas eut choix. Et c'etait sortir triomphante de cette lutte que
+j'aurais voulu. C'etait ce choix qui aurait calme mes alarmes. Tu es
+accouru apres avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en verite
+chez un homme tel que toi qui est la bonte meme! Pitie n'est pas amour.
+Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite,
+mais demain, apres-demain, il reprendra son preche ou il a ete
+interrompu, et tu decideras en connaissance de cause, librement.
+
+Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la defendre.
+
+Leon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille
+et sa maitresse, n'y retourna pas, car y aller eut ete avouer qu'il
+pouvait etre indecis, et que la lettre de Louise l'avait precisement
+arrache a cette indecision.
+
+Quant a la facon dont cette lettre lui etait parvenue, il en avait eu,
+meme sans la demander, l'explication la plus simple et la plus
+naturelle: dans sa crise, Cara avait prononce plusieurs fois, sans en
+avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tete, avait
+imagine qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouve
+l'adresse dans le _Bottin_.
+
+Byasson, ne voyant pas Leon revenir bientot comme celui-ci en avait pris
+l'engagement, lui ecrivit; mais Leon ne recut pas ses lettres qui furent
+remises a Louise par la concierge, et par Louise a Cara; alors il vint
+lui-meme rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui
+ouvrit pas. Il sonna a la porte de Cara, Louise lui repondit que madame
+etait a la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le
+laisser monter, l'arreta pour lui dire que M. Leon Haupois etait en
+voyage; quelques jours apres on lui fit la meme reponse.
+
+C'etait evidemment un parti pris; le mieux dans des conditions etait
+donc de ne pas brusquer les choses; il etait plus sage d'attendre, de
+veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se presenterait;
+ce qui devait arriver un jour ou l'autre.
+
+Cara eut alors toute liberte de pratiquer sur Leon le systeme de
+l'absorption, a petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle
+se rendit plus chere, surtout plus indispensable.
+
+Vivant sous le meme toit, ils ne se quitterent plus, et, peu a peu, ils
+en vinrent a sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au theatre dans
+une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et ou ils se tenaient
+serres l'un contre l'autre, les jambes enlacees, la main dans la main,
+ecoutant, riant, s'attendrissant ensemble.
+
+Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses,
+d'abord a la Marche, a Porchefontaine, au Vesinet, ou l'on a pour ainsi
+dire l'excuse de la partie de campagne, puis a Chantilly, puis enfin a
+Longchamps, devant tout Paris.
+
+Le jeudi, il l'accompagna a Batignolles, rue Legendre, et rapidement il
+devint l'ami, le pere des enfants qui, tres franchement, se prirent pour
+lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir a leur faire
+des surprises de joujoux, de gateaux ou de bonbons; il les emmena a la
+campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, diner dans les bois
+ou au bord de l'eau.
+
+--Quel bon pere, quel bon Papa-Gateau tu ferais! disait-elle.
+
+Bientot il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, ou Cara le laissa
+seul, celui ou elle allait au Pere-Lachaise, en pelerinage au tombeau du
+duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'a la porte du cimetiere.
+Puis, la fois suivante, comme elle etait souffrante et pouvait a peine
+se trainer, il lui donna le bras pour l'aider a monter jusqu'au tombeau,
+et ensuite il l'accompagna toujours.
+
+C'etait beaucoup pour Cara que Leon ne put pas se passer d'elle, mais ce
+n'etait pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait
+qu'il s'habituat a voir en elle plus qu'une maitresse, si agreable, si
+seduisante que fut cette maitresse.
+
+Lorsqu'ils allaient aux courses, Leon ne restait pas toujours a ses
+cotes comme un jaloux, et alors quand elle etait seule dans sa voiture,
+ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du
+monde dans lequel elle avait vecu l'entouraient, les uns pour lui donner
+une banale poignee de main, les autres pour causer plus intimement avec
+elle.
+
+Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si preoccupee que
+Leon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle repondit
+qu'elle n'avait rien; mais son ton dementait ses paroles.
+
+Enfin, apres le diner, lorsqu'ils furent en tete a tete, cote a cote,
+elle se decida a parler:
+
+--Sais-tu qui j'ai vu tantot a Longchamps? Salzondo.
+
+Leon laissa echapper un mouvement de contrariete; car, malgre l'histoire
+des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait ete si notoire, si
+publique, que ce nom ne pouvait pas etre doux a ses oreilles.
+
+--Sais-tu ce qu'il m'a propose? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour
+la centieme fois, de redevenir pour lui ce que j'etais il y a quelques
+annees; puis, quand il a ete bien convaincu que je n'y consentirais
+jamais, il m'a tout simplement demande d'etre sa femme, sa vraie femme,
+c'est-a-dire devant le maire.
+
+--Et tu as repondu? demanda-t-il d'une voix mal assuree.
+
+--Que je reflechirais; car enfin la chose merite d'etre pesee. Etre la
+femme de Salzondo n'est pas plus serieux que d'etre sa maitresse;
+seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune;
+et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on
+aime et qu'on est aimee; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un
+pareil mariage n'empeche pas d'etre aimee par celui qui est maitre de
+votre coeur et d'etre a lui corps et ame. De plus, ce mariage, s'il se
+faisait, te permettrait de te reconcilier avec ta famille, et c'est la
+encore une consideration d'un poids considerable. Combien de fois,
+pensant a cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer,
+ce sera elle qui te detachera de moi: femme de Salzondo....
+
+--Hortense! s'ecria-t-il en se levant avec colere.
+
+Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:
+
+--Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'etais
+assez miserable pour ecouter de pareilles considerations. Mais, sois
+tranquille, si je sais voir ou est la sagesse, je ne puis aller que la
+ou est l'amour.
+
+Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit a ecrire:
+
+"Mon cher Salzondo.
+
+"J'ai reflechi a votre proposition et j'en suis touchee comme je dois
+l'etre, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je
+vous le jure), la raison, la sagesse, meme le vice, ne peuvent rien
+contre lui.
+
+"Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie
+
+"CARA."
+
+Elle donna ce billet a lire a Leon, puis l'ayant mis dans une enveloppe,
+elle sonna.
+
+Louise parut:
+
+--Va jeter tout de suite cette lettre a la poste.
+
+Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir pres de Leon:
+
+--Etes-vous content, mon maitre? moi, je suis la plus heureuse des
+femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante a Salzondo d'abord de
+m'avoir montre qu'il m'estimait assez pour m'epouser, et aussi et
+surtout de t'avoir inspire ce geste de colere qui prouve mieux que tout
+combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuee!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui
+devait lui permettre de faire aupres de Leon une nouvelle tentative plus
+efficace que la premiere.
+
+Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Leon par
+quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau;
+mais Leon lui-meme ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus
+pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne repondait
+point, et quand ses anis, cedant aux instances de Byasson, voulaient
+aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche des le premier mot;
+Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir a la charge, n'avait
+obtenu que des paroles de colere qui avaient amene une brouille entre
+eux.
+
+--J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Leon, je ne veux point
+d'un conseil d'amis.
+
+Avec ses creanciers, Rouspineau, Brazier, Leon avait pratique ce meme
+systeme de faire le mort, et il les avait renvoyes a son conseil
+judiciaire; il n'avait rien, (son appartement etait au nom de Cara), il
+ne pouvait rien: c'etait a son pere de payer si celui-ci le voulait
+bien, sinon il payerait plus tard lui-meme quand il le pourrait; et il
+n'avait pas pris autrement souci de leurs reclamations, se disant qu'ils
+lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui reclamaient pour
+attendre. L'attente n'etait-elle pas justement un des risques sur
+lesquels ils avaient base leurs operations?
+
+Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame
+Haupois-Daguillon s'etaient montres de bonne composition: afin de sauver
+l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer
+les billets a leur echeance, mais a condition qu'ils seraient protestes
+pour la forme, et surtout a condition plus expresse encore que cet
+arrangement serait tenu secret, de maniere a ce que Leon ne le connut
+jamais. Le jour ou une indiscretion serait commise ils ne payeraient
+plus.
+
+Fatigue, agace de voir qu'il n'obtiendrait rien de Leon, Byasson voulut
+risquer une tentative aupres de Cara, et il lui ecrivit pour lui
+demander une entrevue.
+
+Si Cara ne voulait pas que Leon fut expose aux attaques amicales de
+Byasson, qui pouvaient l'emouvoir et a la longue l'ebranler, elle
+n'avait pas les memes craintes pour elle-meme. D'avance elle bien
+certaine de ne pas se laisser toucher, si pathetique, si entrainante que
+fut l'eloquence de Byasson; c'est au theatre qu'on voit les Marguerite
+Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un pere noble et se
+contenter d'un baiser, "le seul vraiment chaste qu'elles aient recu",
+pour le paiement de leur sacrifice; dans la realite les choses se
+passent d'une facon moins scenique peut-etre, mais a coup sur plus
+sensee. D'ailleurs, elle avait interet a voir Byasson et a apprendre de
+lui combien M. et madame Haupois etaient disposes a payer la liberte de
+leur fils.
+
+Elle donna donc a Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et,
+pour etre sure de n'etre point derangee, elle envoya Leon a la campagne.
+
+Byasson arriva a l'heure fixee, et, pour la premiere fois, cette porte,
+a laquelle il avait si souvent sonne, s'ouvrit toute grande devant lui.
+
+Cara etait dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de menage,
+elle s'occupait a recoudre des boutons aux chemises de Leon, dont une
+pile, revenant de chez le blanchisseur, etait placee devant elle sur une
+table a ouvrage; ce fut donc l'aiguille a la main, travaillant, que
+Byasson la surprit.
+
+Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un
+siege.
+
+Byasson avait prepare ce qu'il aurait a dire, il entama donc l'entretien
+rapidement et franchement:
+
+--Vous savez, dit-il, que je suis un commercant, nous parlerons donc, si
+vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espere que nous nous
+entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous etes une femme
+pratique.
+
+Cara se mit a sourire.
+
+--Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami
+Leon?
+
+--La question est originale.
+
+--Il y a acheteur.
+
+--Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?
+
+--C'est a vous de le dire: vous avez; moi je demande.
+
+--A livrer quand?
+
+--Tout de suite.
+
+--Et vous payez tout de suite aussi?
+
+--Nous ne sommes pas precisement presses, mais je vous ferai remarquer
+qu'entre vos mains la valeur que vous avez se deprecie.
+
+--Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque
+jour qui s'ecoule, etant un jour de vie, rend plus prochaine la
+realisation de mes esperances.
+
+--Enfin c'est a vous de faire votre prix, et non a moi.
+
+--J'avoue que vous me prenez au depourvu, car il me faudrait une table
+de probabilites pour la mortalite, comme en ont les compagnies
+d'assurances, et je n'ai pas cette table; en realite votre question se
+resume a ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame
+Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps a vivre; et franchement je
+n'en sais rien; vous etes mieux que moi renseigne a ce sujet; ont-ils
+des infirmites, suivent-ils un bon regime, le coeur est-il solide, les
+poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment
+loyaute a vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore?
+Mourront-ils bientot? Faites-moi une offre raisonnable; nous
+discuterons, et j'espere que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout
+lieu de le supposer, vous etes un homme pratique.
+
+Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur
+marche de Cara, il vit qu'il s'etait trompe, et il resta un moment sans
+repondre.
+
+--Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en
+continuant; je croyais que vous me l'aviez propose, mettons que je me
+suis trompee. C'est donc a moi de faire mon compte. Je vais essayer.
+Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de
+600,000 fr. Votre ami s'etant trouve dans une mauvaise situation, j'ai
+du pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une
+vente forcee. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tire 300,000 fr.
+environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De
+plus je lui ai prete 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son
+compte diverses depenses, dont je puis fournir etat, s'elevant a environ
+100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis
+creanciere et sur lesquels il n'y a pas un sou a diminuer. Maintenant, a
+ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est necessaire pour vivre
+honnetement en veuve de Leon, et je ne pense pas que vous trouverez que
+ma demande est exageree si je la porte a 25,000 francs de rente, c'est a
+dire un capital de 500,000 francs. En tout, et repondant a votre
+question, je vous dis que pour moi votre ami Leon vaut un million, si je
+vends tout de suite et comptant, deux si je vends a terme. Qu'est-ce que
+vous offrez?
+
+Quand on est ne sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de
+flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:
+
+--Vous vous imaginez donc que Leon vous aimera toujours? s'ecria-t-il.
+
+--Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage
+des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle etait votre intention;
+est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer
+un autre langage?
+
+--Mais....
+
+--Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; tres-volontiers,
+et a vrai dire cela m'agree: le sentiment, mais c'est notre fort a nous
+autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Leon
+m'aimerait toujours. Je ne peux pas repondre a cela, car toujours, c'est
+bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai
+Leon m'epousera. A combien estimez-vous la fortune de M. et de madame
+Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la
+part d'heritage de Leon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq
+millions que j'abandonne pour un million. C'est-a-dire que si j'etais
+une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marche de dupe. Mais
+si je ne suis pas une honnete femme selon vos idees, je suis une femme
+d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de
+dire que j'ai le sentiment de la famille. Voila pourquoi je n'ai pas
+voulu jusqu'a ce jour que Leon m'epouse. Mais vous comprendrez qu'apres
+cette entrevue, je n'aurais plus les memes scrupules si vous, mandataire
+de cette famille que je voulais menager, vous repoussiez l'arrangement
+que je n'ai pas ete vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux
+bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et
+j'exagere mon pouvoir sur Leon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari,
+et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sure de ma force,
+puisqu'a l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une
+resistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons
+pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Leon, son caractere, sa
+nature; c'est un garcon au coeur tendre et a l'ame sensible. Quand ces
+gens-la aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne
+m'aimait pas il serait rentre dans sa famille, lui qui est la bonte
+meme, pour ne pas desoler sa mere et son pere. Pourquoi ne l'a-t-il pas
+fait? Parce qu'il ne peut pas se detacher de moi, attendu que je le
+tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son etre;
+en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que
+vous ne l'ayez pas marie jeune; comme il eut aime sa femme! il a tout ce
+qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer
+et aussi la fidelite: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une
+femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis
+passionnement comme dans le jeu des marguerites, puis toujours
+davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les
+timides, les betes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Leon
+mieux que moi; je n'ai donc rien a vous dire. C'est vous qui avez a me
+repondre.
+
+--Je vous aurais repondu si vous m'aviez parle serieusement.
+
+--Je vous jure que je n'ai jamais ete plus serieuse, et il me semble
+que, si vous voulez bien reflechir a mes chiffres, vous verrez combien
+ils sont moderes. Je voudrais que la question put se traiter devant
+Leon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donne
+ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a
+pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiete. Croyez-vous que
+cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est
+exterminee pour offrir a un homme cette chose rare et precieuse qu'on
+appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne
+la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre
+heureux vos beaux fils de famille, eleves niaisement, qui ne prennent
+interet a rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'energie que
+pour satisfaire leur vanite bourgeoise, et qui nous prennent, non pour
+ce que nous sommes, non pour notre beaute ou notre esprit, mais pour
+notre reputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la
+tache est rude et que celles qui la reussissent gagnent bien leur
+argent. Mais je ne veux pas insister; vous reflechirez, et vous verrez
+combien ma demande est modeste.
+
+Elle se leva, et comme Byasson restait decontenance par le resultat de
+leur entretien, elle continua:
+
+--Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas ou vos
+reflexions seraient longues, que Leon peut attendre sans etre trop
+malheureux?
+
+Et, souriante, legere, elle le promena dans son appartement, le salon,
+la salle a manger, meme le cabinet de toilette:
+
+--Voila mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous
+autres, c'est la piece la plus importante de notre appartement.
+
+Et elle se mit a lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce
+qui lui restait de bijoux et de curiosites. Pour cela, elle venait a
+chaque instant s'asseoir pres de lui, sur un sopha, et il etait
+impossible de deployer plus de gracieusete, plus de chatteries qu'elle
+n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eut voulu
+seduire Byasson qu'elle n'eut pas ete plus aimable.
+
+Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils etaient l'un
+contre l'autre, les yeux dans les yeux.
+
+--A quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec calinerie.
+
+--Je pense que si j'etais le pere de Leon, je vous etranglerais la sur
+ce sopha comme une bete malfaisante.
+
+Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientot a rire:
+
+--Evidemment ce serait economique, mais ca ne se fait plus ces
+choses-la: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un
+compliment.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Un million!
+
+Ce fut le mot que Byasson se repeta en allant de la rue Auber a la rue
+Royale, pour raconter a M. et a madame Haupois-Daguillon son entrevue
+avec Cara.
+
+Byasson, qui avait gagne lui-meme ce qu'il possedait, sou a sou d'abord,
+franc a franc ensuite, et seulement apres plusieurs annees de travail
+acharne par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et
+ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une
+idee bien exacte, representait d'efforts, de peines et de combinaisons
+meme pour les heureux de ce monde.
+
+Un million! Elle avait bon appetit mademoiselle Hortense Binoche, et
+elle s'estimait a haut prix.
+
+Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million,
+ils faillirent etre suffoques tout d'abord par la surprise et ensuite
+par l'indignation.
+
+--Assurement vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et
+cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'etais bien
+convaincu qu'il vous debarrassera a jamais de cette femme.
+
+--Y pensez-vous!
+
+--J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de
+pres et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable,
+parfaitement capable, de se faire epouser par Leon.
+
+--Mon fils!
+
+Si Cara n'avait demande qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer
+en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un
+million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les
+aurait donnes; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu
+de chances de reussir.
+
+Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre,
+Byasson qui avait vu Cara en sentait la necessite, et il avait fait
+partager ses craintes a madame Haupois-Daguillon.
+
+Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas desesperes:
+tandis que madame Haupois-Daguillon, qui etait pieuse, demandait un
+miracle a Dieu, a la Vierge et a tous les saints du paradis, Byasson qui
+n'avait pas la meme confiance dans les moyens surnaturels se decidait a
+risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et
+assistance aupres de l'autorite. Ancien juge au tribunal de commerce,
+membre de plusieurs commissions permanentes du ministere de
+l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde
+officiel dont il pouvait user et meme abuser, et il n'hesita pas a
+recourir a leur influence plus ou moins legitime pour arracher Leon des
+mains de Cara. Il lui etait reste dans la memoire des histoires de
+femmes appartenant au monde de Cara qui avaient ete expulsees de Paris
+ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une
+mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-etre lui procurerait-on,
+peut-etre lui suggererait-on un autre moyen d'arriver a ses fins: ce
+n'etait pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se
+permettre de rien negliger; le possible, l'impossible devaient etre
+tentes.
+
+Il connaissait a la prefecture de police un haut fonctionnaire sous la
+direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi
+que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagne de M.
+Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur
+ami, Leon Haupois-Daguillon, etait l'amant d'une femme connue sous le
+nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menacait de
+se faire epouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces
+conditions, que faire? Le jeune homme etait si aveugle, si fascine qu'il
+se pouvait tres-bien qu'il se laissat entrainer a ce honteux mariage.
+
+M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui
+il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'a un
+certain point, rassure de ce cote, il n'en desirait pas moins voir finir
+une liaison deshonorante qui faisait son desespoir et celui de toute sa
+famille.
+
+--Et qui vous fait esperer que ce mariage n'est pas possible? demanda le
+fonctionnaire de la prefecture.
+
+--Les idees d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a ete
+eleve.
+
+--Vous etes heureux, monsieur, d'avoir vecu dans un monde ou l'on croit
+a la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'etre arrive a
+votre age sans avoir recu de l'experience de cruelles lecons. Pour nous,
+nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous
+voyons chaque jour a quels abimes les passions peuvent entrainer les
+hommes, meme ceux qui ont recu les plus pures lecons d'honneur et de
+vertu; aussi ne disons-nous jamais a l'avance qu'une chose est
+impossible, par cela seul qu'elle a les probabilites les plus serieuses
+contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, meme
+l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.
+
+--La passion n'est pas la folie, s'ecria M. Haupois-Daguillon.
+Assurement, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme
+passionne a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il
+fait le bien ou le mal, et l'homme passionne agit en sachant ce qu'il
+fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a
+que satisfaction de sa passion; on a dit: "l'homme s'agite et Dieu le
+mene", mais il faut dire aussi: "l'homme s'agite et ses passions le
+menent." Ou la passion dont monsieur votre fils est possede le
+conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux esperer avec vous que ce ne
+sera pas a ce mariage dont M. Byasson se montre effraye. Cependant, je
+dois vous dire que, si cette femme veut se faire epouser, elle est
+parfaitement capable d'arriver a ses fins. Je la connais, et je l'ai eue
+dans ce cabinet, a cette place meme ou vous etes assis en ce moment,
+monsieur,--il adressa ces paroles a M. Haupois-Daguillon--a l'epoque ou
+elle etait la maitresse du duc de Carami. Effrayee, elle aussi, de voir
+son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense
+de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce
+moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive
+bien souvent, trop souvent, helas! que des familles eperdues, qui n'ont
+plus de secours a attendre de personne, s'adressent a nous comme a la
+Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas
+alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu
+de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur
+elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je
+m'imaginai,--j'etais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,--je
+m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait
+immediatement sa maitresse, si grand que put etre l'amour qu'il
+ressentait pour elle.
+
+--Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.
+
+--Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naivete de les lui
+communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que
+ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant epris aurait-il ajoute
+foi a ceux qui parlaient de sa maitresse? Il fallait quelque chose de
+plus precis. Je fis cacher le duc derriere ce rideau, cela ne fut pas
+tres-facile; mais enfin j'en vins a bout, et lorsque mademoiselle de
+Lignon,--c'est Cara que je veux dire,--arriva, je racontai a celle-ci sa
+vie entiere, avec piece a l'appui de chaque fait allegue; de telle sorte
+qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'etait
+pour le duc que je racontais, et comme sa maitresse etait contrainte par
+les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation a
+chaque fait, il etait a croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait
+edifie quand j'arriverais au bout de mon recit. Je n'y arrivai pas. A un
+certain moment, Cara dont les soupcons avaient ete eveilles par le ton
+dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard
+maladroitement lance du cote du rideau, se leva vivement et courut a ce
+rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de theatre, et
+alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'a ce
+moment. Quel fut selon vous le resultat de cette explication? Cara
+manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de
+mon cabinet plus fortement lies l'un a l'autre que lorsqu'ils etaient
+entres. Desolee de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint
+que Cara serait mise a Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le
+troisieme, je recus l'ordre de la faire mettre en liberte; et il n'y
+avait pas a discuter cet ordre, qui avait ete obtenu grace aux
+toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain
+monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car
+cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara
+elle-meme d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence,
+ont eu la sagesse de se partager les roles, l'une a travaille dans le
+monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidees,
+elles ne se sont pas contrariees. Aujourd'hui, par consideration pour
+vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara a
+Saint-Lazare, mais je vous previens d'avance qu'elle n'y restera pas
+longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis desole. Mais,
+helas! il n'y a plus de pouvoir qui protege les familles; nous ne sommes
+plus au temps ou l'on pouvait expedier Manon Lescaut a la Louisiane.
+Nous ne sommes meme plus au temps ou, par la contrainte par corps, on
+pouvait, en coffrant les jeunes gens a Clichy, les separer de leurs
+maitresses: M. Leon Haupois a fait pour deux cent mille francs de
+billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois
+a Clichy, il aurait eu le temps de se deshabituer de sa maitresse, et la
+force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisee, vous auriez eu
+bien des chances pour rompre definitivement cette liaison. Je me sens si
+incapable, et vous,--il se tourna vers M. Haupois,--et vous, monsieur,
+je vous vois si faible en presence du danger qui vous menace que j'en
+viens a vous dire: souhaitez que votre fils manque a cet honneur que
+vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse
+condamner, et nous l'arrachons a cette femme: il serait en prison, il
+serait a la Nouvelle-Caledonie, je vous le rendrais et il reviendrait,
+j'en suis sur, un honnete homme; il est dans la chambre de Cara, je ne
+puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Bien que la parole du fonctionnaire de la prefecture de police eut
+produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne
+l'avait cependant pas convaincu que Leon put jamais en venir a prendre
+Cara pour femme.
+
+--Assurement, dit-il a Byasson en sortant, il y a de l'exageration. Le
+spectacle continuel du mal conduit a un pessimisme desolant: la
+passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, tres-petite
+chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en realite, il n'y a pas
+urgence a agir des demain; certes, j'ai grande hate de voir cette
+liaison rompue, et j'ai grande hate aussi de voir l'enfant prodigue
+revenir a la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre.
+
+Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de reflechir
+et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il
+l'avait espere, car une lettre du cure de Noiseau vint a quelques jours
+de la lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence a
+agir pour empecher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a deja
+dit que c'etait a Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient
+leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait a la famille
+Daguillon depuis plus de cinquante ans, les heritiers de cette famille
+etaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne
+compte guere plus de cent cinquante habitants: maire, cure, conseillers,
+instituteur, garde champetre, tout le monde dependait, a un titre
+quelconque, du chateau et des fermes, et par consequent s'interessait a
+ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux proprietaires actuels ou
+futurs de ce chateau et de ses terres.
+
+C'etait a Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'etait mariee; c'etait
+dans le cimetiere de Noiseau que ses peres etaient enterres; enfin
+c'etait sur les registres de Noiseau qu'avaient ete inscrits les actes
+de naissance et de bapteme de Camille et de Leon, nes l'un et l'autre au
+chateau.
+
+Dans sa lettre d'un style vraiment ecclesiastique, c'est-a-dire aussi
+peu clair et aussi peu precis que possible, le cure de Noiseau croyait
+devoir prevenir "sa bonne dame madame Haupois-Daguillon" qu'une personne
+fort elegante de toilette, et tout a fait bien dans sa tenue, etait
+ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Leon Haupois-Daguillon.
+Il savait d'une facon indirecte, mais certaine cependant, qu'a la mairie
+la meme personne avait aussi demande une copie legalisee de l'acte de
+naissance de M. Leon. Il ne lui appartenait pas de scruter les
+intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laisse une
+offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la
+chapelle de la tres sainte Vierge, mais il croyait neanmoins de son
+devoir de porter cette demande a la connaissance "de sa bonne dame
+madame Haupois-Daguillon", afin que celle-ci prit les mesures que la
+prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures a prendre,
+ce que lui ignorait et ne cherchait meme pas a savoir. Il regrettait
+bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en
+question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mysterieux
+dans les allures, etait venue elle-meme commander et prendre ces actes,
+de sorte qu'il avait ete impossible, malgre certaines avances faites a
+ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'etait meme la
+reserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donne a
+penser au cure de Noiseau que "sa bonne dame madame Haupois-Daguillon"
+devait etre avertie.
+
+Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination a M. et a madame
+Haupois Daguillon pour comprendre que "cette personne fort elegante de
+toilette, tout a fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir
+s'envelopper dans une reserve mysterieuse," n'etait autre que Cara et
+ils avaient compris aussi que le moment etait venu d'agir energiquement
+et de se defendre: si l'on se trompait une premiere fois, on
+recommencerait une seconde, une troisieme, toujours, tant qu'on n'aurait
+pas reussi.
+
+Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait
+agite dans la solitude et dans la fievre cent projets qui, tous,
+n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns
+fous, elle le reconnaissait elle-meme, les autres senses, au moins elle
+les jugeait tels, il y en avait un auquel elle etait toujours revenue,
+et qui precisement par cela lui inspirait une certaine confiance. Au
+moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le sejour de Paria
+desagreable et penible a Leon, qui, elle le savait mieux que personne,
+avait l'horreur des reclamations d'argent; quand ces deux creanciers,
+dont ils etaient maitres, l'auraient bien harcele, on lui ferait
+proposer d'une facon quelconque (cela etait a chercher) de quitter
+Paris, d'entreprendre un voyage seul, ou il voudrait, et a son retour,
+apres trois mois, apres deux mois d'absence, il trouverait toutes ses
+dettes payees.
+
+Decidee a agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet a son mari, et
+tout de suite on lanca en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux
+d'avoir la certitude d'etre integralement payes sans rabais et sans
+proces, se preterent avec empressement au role qu'on exigeait deux;
+pendant un mois Leon ne put point faire un pas sans etre expose a leurs
+reclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs
+demandes d'argent, tantot poliment, "ils savaient bien que paralyse par
+son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce
+l'etait pas la totalite de leurs creances qu'ils demandaient, c'etait un
+simple a-compte"; tantot au contraire grossierement: "Quand on avait
+assez d'argent pour vivre a ne rien faire, on devait etre juste envers
+ceux qui s'etaient ruines pour vous." Et les choses avaient pris une
+telle tournure qu'un jour Rouspineau etait venu annoncer a madame
+Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M.
+son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'etre jete
+du haut en bas de l'escalier.
+
+Ce jour-la, madame Haupois-Daguillon avait juge que le moment etait
+arrive d'intervenir personnellement; elle etait, il est vrai, malade et
+obligee de garder le lit; mais, loin d'etre une condition mauvaise, cela
+pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas a chercher le
+moyen de faire faire sa proposition a son fils, elle la lui adresserait
+elle-meme directement, car elle n'admettait pas que Leon, la sachant
+malade, refusat de venir la voir.
+
+Elle n'avait donc qu'a le prevenir de cette maladie.
+
+Mais, voulant mettre toutes les chances de son cote, elle pria son mari
+de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours a leur maison de
+Madrid: par cette absence, il n'etait pour rien dans sa tentative, ce
+qui devait derouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Leon
+craignait des reproches, il serait rassure, sachant son pere en Espagne.
+
+Ce fut le coeur emu et les mains tremblantes que madame Haupois
+Daguillon se decida a ecrire a son fils apres le depart de son mari:
+
+"Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule
+a Paris, ton pere etant retenu a Madrid; je voudrais te voir; toi, ne
+voudras-tu pas embrasser ta mere qui t'aime et que ton baiser guerira
+peut-etre?"
+
+Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains
+de Leon, et pour cela il n'etait pas prudent de la confier a la poste;
+elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute
+confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n deg. 9
+de la rue Auber.
+
+--Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui
+disant que je suis malade; s'il est accompagne, vous ne lui remettrez et
+ne lui direz rien; vous attendrez.
+
+Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi
+jusqu'a cinq heures du soir, et ce fut seulement a ce moment qu'il put
+remettre sa lettre a Leon qui rentrait seul.
+
+Tout d'abord Leon, qui avait reconnu l'ecriture de l'adresse, voulut
+repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononca alors les paroles
+que, depuis qu'il avait commence sa faction, il se repetait
+machinalement:
+
+--Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre a monsieur.
+
+Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, a pas rapides il
+se dirigea du cote de la rue de Rivoli.
+
+Le temps de l'attente avait ete terriblement long pour madame
+Haupois-Daguillon de deux heures a cinq; enfin, un coup de sonnette
+retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'etait lui! elle ne se
+trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitee d'un
+fils inquiet sonne ainsi.
+
+La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle
+lui tendit les bras et ils s'embrasserent.
+
+Elle avait fait preparer une chaise pres de son lit, elle le fit
+asseoir, et elle l'eut en face d'elle, apres etre restee si longtemps
+sans le voir, l'attendant, le pleurant.
+
+Comme il etait change! Il avait pali; ses traits etaient fatigues, des
+plis coupaient son front.
+
+Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes reflexions que cet
+examen provoquait en elle; elle ne l'eut pu qu'en les accompagnant de
+reproches, et ce n'etait point pour lui adresser des reproches qu'elle
+lui avait ecrit et qu'elle l'avait appele pres d'elle.
+
+D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment repondre,
+car elle, aussi avait change sous l'influence du chagrin d'abord, de la
+maladie ensuite, et Leon lui posait question sur question pour savoir
+depuis quand elle etait souffrante, ce qu'elle eprouvait, ce que le
+medecin disait.
+
+Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton egalement affectueux
+chez la mere aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs
+paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion a ce qui
+s'etait passe de grave entre eux.
+
+Il s'informa de la sante de son pere, de celle de sa soeur, de celle de
+quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frere, prenant
+ainsi la responsabilite de la plaidoirie de Nicolas.
+
+Le temps s'ecoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie
+apres six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses
+bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit a dresser le
+couvert sur une petite table.
+
+--Tu manges donc? demanda Leon.
+
+--Oui, depuis deux jours, mais jusqu'a present, j'ai mange du bout des
+dents, le pain avait un gout de platre, il me semble aujourd'hui que
+j'ai presque faim, tu me gueris.
+
+La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui etait
+necessaire en une seule fois, etait sortie.
+
+--Si j'osais? dit madame Haupois.
+
+--Quoi donc, maman?
+
+--Je te demanderais de diner avec moi ... si tu n'es pas attendu
+toutefois; je suis sure que je dinerais tout a fait bien si je t'avais
+la en face de moi, me servant.
+
+Assurement, il etait attendu; et, comme il devait rentrer a cinq heures,
+il y avait deja longtemps qu'Hortense s'exasperait, car elle n'aimait
+pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes?
+comment partir quand sa mere lui disait qu'elle dinerait bien s'il etait
+en face d'elle pour la servir? Hortense elle-meme lui dirait de rester,
+si elle etait la; il lui expliquerait comment il avait ete retenu sans
+pouvoir la prevenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour
+ne pas comprendre qu'il avait du accepter, elle etait trop bonne pour se
+facher.
+
+Il rencontra les yeux de sa mere; leur expression anxieuse l'arracha a
+son irresolution et a ses raisonnements.
+
+--Mais certainement, dit-il, je dine avec toi.
+
+--Oh! mon cher enfant!
+
+Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'emotion, elle
+le pria de sonner pour qu'on mit un second couvert.
+
+--Et puis il faut savoir s'il y a a diner pour toi, dit-elle en
+souriant, le regime d'une malade ne doit pas etre le tien.
+
+On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame put en manger un
+peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'etait point la le diner que madame
+Haupois voulait offrir a son fils; heureusement le menu put etre
+renforce par les provisions de la maison: une terrine de Nerac qu'un ami
+envoyait de Nerac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les
+marchands; du fromage de Brie fabrique a la ferme de Noiseau expres pour
+les proprietaires et qui ne ressemblait en rien a celui du commerce; des
+fruits du chateau; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait
+ordinairement que dans les jours de fete, et que Jacques alla chercher a
+la cave, enfin ces patisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces
+chatteries, toutes ces choses caracteristiques de la vie de famille et
+qui rappellent si doucement les annees d'enfance.
+
+Ainsi compose, le diner dura longtemps. Leon eut voulu cependant
+l'abreger, mais le moyen? il etait plus de huit heures quand il se
+termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarque que, malgre la
+joie que Leon eprouvait a diner avec elle, il etait preoccupe, et elle
+avait compris quelle etait la cause de cette preoccupation. Elle ne
+voulut pas pousser a l'extreme le triomphe si considerable qu'elle
+venait d'obtenir.
+
+--Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours,
+mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous separions. Te
+verrai-je demain?
+
+--Tu le demandes?
+
+--Eh bien, a demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que
+je te dise un mot serieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point
+question de reproches, cette soiree a trop bien commence pour que je la
+termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.
+
+Elle lui serra la main.
+
+--Quand nous avons recouru a la mesure du conseil judiciaire,--je dis
+nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de
+responsabilite de cette mesure,--quand nous avons recouru au conseil
+judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous
+desesperait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus
+etroite et plus intime; et, au lieu de revenir a nous, tu t'en es
+eloigne davantage.
+
+--Mais....
+
+--Ecoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas
+t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompe; ce n'est
+pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as
+prise, tu t'es mis dans l'impossibilite de payer tes creanciers, qui te
+tourmentent et te harcelent. Je les ai vus. Je comprends que leurs
+reclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.
+
+--Tres malheureux, cela est vrai.
+
+--Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payees. Elles le
+seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne
+veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme
+tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction a
+ton pere et de lui prouver que ton coeur n'est pas ferme a la voix de la
+conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois
+meme, seul bien entendu; fais un voyage ou il te plaira, et, a ton
+retour, je te donnerai moi-meme, j'en prends l'engagement, tous tes
+billets acquittes. Voila ce que j'ai obtenu de ton pere, et voila ce que
+je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance
+envers ton pere, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changes
+du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera
+pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la
+solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible a Paris,
+et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te
+le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas
+besoin de te dire ce que je demanderai a Dieu. Mais enfin, quoi que tu
+fasses, tu auras lutte; et, si ce n'est pas a nous que tu reviens, tu
+auras au moins la satisfaction de nous avoir donne un temoignage de bon
+vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te
+condamnerons plus. Reflechis a cela, mon enfant. Tu me repondras demain,
+plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixe. Pour aujourd'hui,
+embrasse-moi.
+
+Ils s'embrasserent, emus tous deux.
+
+--Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journee je n'ai
+qu'a t'attendre. A demain.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Si Leon n'avait pas ete en retard, il se serait assurement abandonne, en
+sortant de la chambre de sa mere, aux douces emotions qui emplissait son
+coeur; mais, malgre lui, la pensee d'Hortense s'imposa imperieusement a
+son esprit.
+
+Dans quel etat allait-il la trouver? C'etait la premiere fois qu'il la
+faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut
+quatre a quatre qu'il monta les marches de son escalier.
+
+Comme il allait, courbe en avant, la tete basse, il fut tout surpris, un
+peu avant d'arriver a son palier, de se trouver brusquement arrete; en
+meme temps deux bras se jeterent autour de son cou:
+
+--Enfin, te voila!
+
+C'etait Hortense, haletante, eperdue.
+
+Ils acheverent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce
+fut seulement a la porte du salon close qu'Hortense, apres l'avoir
+passionnement embrasse a plusieurs reprises, put trouver des paroles
+pour l'interroger:
+
+--Ou as-tu ete? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrive? Qui t'a retarde?
+Comment n'as-tu pas pu me prevenir? Ah! si tu savais quelles ont ete mes
+angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc;
+tu es la et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le
+franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le
+vois, je le sais.
+
+Elle voulait qu'il parlat, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir
+les levres.
+
+Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par
+les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.
+
+Mais, au moment ou il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire
+que le diner etait servi:
+
+--Ah! c'est vrai, s'ecria Cara, j'oubliais, tu dois etre mort de faim,
+viens diner, a table tu me raconteras tout.
+
+--Mais j'ai dine.
+
+--Ah! tu as dine; et moi, pendant que tu dinais tranquillement,
+joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dine?
+
+--Avec ma mere.
+
+Cara etait ordinairement maitresse de ses impressions, elle ne put pas
+cependant retenir un mouvement de stupefaction:
+
+--Ta mere!
+
+Alors il voulut commencer son recit; mais, apres l'avoir si vivement
+presse de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:
+
+--Je n'ai pas dine, dit-elle, car j'etais trop tourmentee pour manger,
+mais maintenant que je vois que j'ai ete comme toujours beaucoup trop
+naive, je vais me mettre a table si tu veux bien le permettre; tu me
+conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?
+
+Elle se mit a table, mais apres le potage il lui fut impossible de
+manger.
+
+--Non, dit-elle, cela m'etouffe; je sens qu'il se passe quelque chose
+de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.
+
+Elle avait eu le temps de reflechir et de prendre une contenance, elle
+ecouta donc Leon sans l'interrompre.
+
+Il lui dit comment, au moment ou il rentrait, Jacques, le valet de
+chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mere; comment
+en apprenant que sa mere etait malade il avait couru rue de Rivoli, sans
+penser a rien autre chose qu'a cette nouvelle inquietante; comment il
+avait trouve sa mere alitee, souffrant de douleurs rhumatismales fort
+penibles; comment celle-ci, au moment de diner, lui avait demande de
+partager son diner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin
+comment, malgre le desir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne
+pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.
+
+Elle l'avait ecoute les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il
+se tut, elle s'avanca de deux pas et, lui prenant la tete entre les
+mains en se penchant doucement, de maniere a l'effleurer de son souffle:
+
+--Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien
+ta bonte, ta generosite, ta tendresse; ta mere, s'associant a ton pere,
+t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu
+oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une
+pensee: l'embrasser; et tu cours a elle les bras ouverts. Oh! mon cher
+Leon, comme je t'aime et que je suis fiere de toi! Oh! le brave garcon,
+le bon coeur!
+
+Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux,
+puis, avec effusion passionnee, elle l'embrassa encore:
+
+--Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pense a moi.
+
+--Je te jure....
+
+--Tu me jures que quand ta mere t'a garde a diner tu as ete peine de ne
+pouvoir me prevenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux
+dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idee de monter ici quand ton
+vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mere, car cela ne t'aurait pris
+que quelques minutes a peine, et tu ne m'aurais pas laisse dans
+l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en
+est une autre: tu as eu peur que je te garde.
+
+--Je t'assure que non.
+
+--Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empecher
+d'aller voir ta mere malade, car la verite est qu'il y a longtemps que
+je t'aurais envoye pres d'elle, meme alors qu'elle etait en bonne sante,
+si je l'avais ose. Est-ce que je n'ai pas tout interet, grand enfant, a
+ce que tu sois bien avec ta famille? Au debut, oui, j'aurais pu craindre
+que ta famille te separat de moi. Mais maintenant il faudrait que je
+fusse une femme sans coeur et meme sans intelligence pour avoir cette
+crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu
+m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous separera? Cette crainte
+ecartee, combien d'avantages j'aurais a une reconciliation! Je ne parle
+pas d'avantages materiels, ceux-la sont de peu d'importance pour moi.
+Mais si jamais ma supreme esperance se realise, si jamais tu me prends
+publiquement, legitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec
+l'assentiment de ta famille et non malgre elle. C'est donc d'elle que
+j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien
+j'aurais ete heureuse que ta mere put apprendre que c'etait moi qui
+t'envoyais pres d'elle? Elle m'aurait su gre de ce commencement de
+reconciliation, et elle aurait compris que je n'etais pas la femme
+qu'elle s'imagine d'apres de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te
+retenir, j'aurais ete la premiere a te dire d'aller l'embrasser.
+
+--Quand Jacques m'a dit que ma mere etait malade, je n'ai pense qu'a
+cette maladie, et je suis parti sans autre reflexion; mais, quand elle
+m'a demande de diner avec elle, la pensee m'est venue alors que si tu
+pouvais me parler tu me dirais: "Reste".
+
+--Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.
+
+Ce n'etait pas la premiere fois que Cara parlait de son mariage, c'etait
+peut-etre la centieme; mais toujours elle avait eu grand soin de le
+faire d'une facon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idee
+folle, puis comme d'un reve irrealisable, puis peu a peu en precisant,
+mais de telle sorte cependant que Leon ne put pas lui repondre d'une
+facon categorique: cette reponse eut du etre un oui, elle l'eut
+bravement provoquee; mais comme a l'embarras de Leon, lorsqu'elle
+abordait ce sujet, il etait evident que ce oui n'etait pas pret a venir,
+elle n'avait jamais voulu brusquer un denoument qui ne s'annoncait pas
+comme devant s'accorder avec ses desirs. Il fallait attendre, patienter,
+cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le
+lui livrer sans defense, et encore n'etait-il pas du tout certain que
+cette heure sonnat jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette
+occasion sur cette idee de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'a
+present, et comme si elle n'en avait parle que par hasard, elle passa a
+un autre sujet.
+
+Que lui avait dit sa mere dans cette longue entrevue? Tout leur temps
+n'avait pas ete employe a manger. Une reconciliation etait-elle
+probable, etait-elle prochaine?
+
+Il hesita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne
+pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il
+voulait cacher.
+
+--Cette reconciliation a laquelle tu pousses toi-meme, dit-il enfin,
+serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement
+qu'on me propose.
+
+--Quel qu'il soit, il faut le subir.
+
+--Meme s'il doit nous separer?
+
+--Mon Dieu!
+
+--Oh! pour deux mois seulement.
+
+Alors il raconta la proposition de sa mere, tres-franchement et telle
+qu'elle lui avait ete faite.
+
+--Et qu'as-tu repondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
+
+--Je n'ai pas repondu.
+
+--Que repondras-tu?
+
+--Je ne repondrai pas pour ne point peiner ma mere, et elle ne tardera
+pas a comprendre que je ne peux pas me separer de toi, je ne dis pas
+pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.
+
+--Pas pour une heure.
+
+Ce recit donna a reflechir a Cara, et pour elle la nuit entiere se passa
+dans ces reflexions.
+
+Il etait evident que la famille de Leon, qui pendant assez longtemps
+avait laisse aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la
+satiete ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se defendre
+vigoureusement: de la cette feinte maladie de la mere qui etait inventee
+pour attendrir le fils; de la cette proposition de payer les billets
+Rouspineau et Brazier a condition que Leon quitterait Paris pendant deux
+mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait,
+on l'entrainerait.
+
+Si Brazier et Rouspineau avaient ete si menacants en ces derniers temps,
+n'etait-ce pas precisement pour rendre le sejour de Paris insupportable
+a Leon?
+
+Deja Cara avait eu des soupcons a ce sujet, et il lui avait semble que
+les reclamations de ces deux creanciers, que leurs poursuites et que
+leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le desir d'etre
+payes par Leon.
+
+La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste apres la
+periode la plus violente de reclamations, persuada Cara que ses soupcons
+etaient fondes.
+
+Reclamations insolentes des creanciers, maladie et proposition amicale
+de la mere, tout cela s'enchainait et tendait a un meme but: eloigner
+Leon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait gueri de son
+amour.
+
+Bien que cela parut logique a Cara, elle ne voulut pas s'en tenir a des
+presomptions si bien fondees qu'elles pussent etre, il lui fallait une
+certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'a interroger
+Rouspineau et Brazier.
+
+Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le
+patriarche anglais etait assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait
+bien dire.
+
+Mais avec Rouspineau il pouvait en etre tout autrement: si Rouspineau
+avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi etait paysanne
+d'origine, et la vie de Paris avait singulierement aiguise chez elle la
+finesse qu'elle avait recue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait
+sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens
+d'intimidation qui le feraient parler quand meme il voudrait se taire.
+
+Ce serait donc a lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait
+le role que madame Haupois avait joue dans les tracasseries qui en ces
+derniers temps avaient rendu Leon si malheureux.
+
+Que dirait Leon lorsqu'il verrait sa mere, sa mere malade, sa bonne mere
+poussant en avant les gens qui l'avaient harcele et exaspere?
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le
+marchand de fourrages de la rue de Suresnes.
+
+Rouspineau etait occupe a rentrer une voiture de paille; mais quand il
+apercut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche a l'un de ses
+garcons pour se rendre dans son bureau, ou Cara l'attendait le visage
+severe et dans l'attitude d'une personne indignee:
+
+--Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il
+l'accablait avec l'obsequiosite et la platitude d'un homme qui n'a pas
+la conscience sure, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je
+puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de
+ce que vous possedez.
+
+--Ca c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.
+
+--Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous
+engage a rien envers moi.
+
+--Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....
+
+--Ecoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M.
+Leon Haupois de vos reclamations d'argent, vous m'avez dit que vous
+etiez gene, que vous etiez menace de la faillite, enfin vous avez si
+bien joue votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous etes moque de
+moi. Vous n'avez tourmente M. Leon Haupois que parce que vous aviez
+interet a le faire.
+
+--Si l'on peut dire!
+
+--Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela
+vous coutera cher.
+
+Le moyen employe par Cara etait celui qui reussit si souvent dans les
+querelles d'amant et de maitresse: "je sais tout", c'est-a-dire
+l'affirmation de la probabilite; avec Rouspineau, il devait etre
+infaillible si le fameux "tout" etait bien dit avec l'assurance de la
+certitude.
+
+Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; des lors, bien
+certaine d'avoir touche juste, Cara n'eut plus qu'a jouer sa scene de
+maniere a arriver a des aveux. Rouspineau se defendit; il ne savait pas
+ce que tout cela voulait dire, il etait innocent comme l'enfant qui
+vient de naitre; s'il avait demande de l'argent a M. Haupois fils,
+c'etait parce qu'il en avait besoin; et, a l'appui de cette derniere
+assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se
+renfermant etroitement dans son "tout", si bien qu'apres plus d'une
+heure de discussion, Rouspineau dut reconnaitre qu'il n'avait pas pu
+faire autrement que d'accepter le role qu'on lui avait impose; son coeur
+saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent a M. Haupois fils,
+un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon,
+qui etait une maitresse femme, ne voulant payer les billets qu'a cette
+condition.
+
+--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.
+
+--Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous
+gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas
+payes.
+
+Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employe l'adresse,
+elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau
+n'eut jamais parle: sous le coup d'une denonciation au parquet pour
+usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et
+qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et,
+peut-etre ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges
+admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le recit
+qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son
+avantage:
+
+--Maintenant que vous voila raisonnable, dit-elle, vous allez m'ecrire
+tout ce que vous venez de me conter.
+
+--Oh! cela jamais.
+
+--Ecoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas
+me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame
+Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.
+
+--Oh! juste; et pour cela seulement, bien sur; songez donc, vingt mille
+francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres
+diables.
+
+--Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, meme pour tous
+ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier
+que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins
+qui pourrait vous arriver, ce serait d'etre condamne a restituer
+l'excedant de ce qui vous etait du legitimement, et de plus, a payer une
+amende s'elevant a la moitie de ce que vous avez prete; rappelez-vous
+Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et
+voyez si le total de tout cela n'excederait pas les vingt mille francs
+pour lesquels vous criez si fort.
+
+--Vous ne ferez pas cela.
+
+--Je ne le ferais que si vous refusiez d'ecrire la lettre que je vous
+demande, laquelle ne sera pas montree a madame Haupois-Daguillon, je
+vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'ecrivez, je vais
+prendre l'engagement de vous payer moi-meme vos deux billets dans le cas
+ou madame Haupois-Daguillon les refuserait.
+
+--Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'ecria Rouspineau. Dictez-moi
+ce que vous voulez que j'ecrive; des lors que vous vous engagez a payer
+si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas a
+craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet ecrit.
+
+Cara dicta et Rouspineau ecrivit:
+
+"Je soussigne, reconnais: 1 deg. que c'est par ordre de madame
+Haupois-Daguillon que j'ai fait des demarches pour etre paye par M. Leon
+Haupois de ce qu'il me doit; 2 deg. que les quatre premiers billets
+souscrits par M. Leon Haupois ont ete payes a l'echeance par la maison
+Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont ete protestes que pour la forme.
+
+"ROUSPINEAU."
+
+Cela fait, Cara ecrivit elle-meme l'engagement de payer les vingt mille
+francs restant dus, si les billets n'etaient pas acquittes par M. et
+madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de
+compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de
+vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame
+Cara, et il valait mieux etre de ses amis que de ses ennemis.
+
+En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle
+se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.
+
+Comme le jour ou elle etait venue demander a Riolle ce que valait la
+maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet
+de l'avocat, et, comme ce jour-la encore, elle trouva Riolle penche sur
+ses dossiers et travaillant.
+
+Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait
+alors, elle ferma la porte avec bruit, de facon a s'annoncer.
+
+Riolle leva la tete pour voir qui venait le deranger.
+
+--En voila une surprise; on ne te vois plus: tu negliges tes amis, et
+quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu
+bourgeoise plus rangee.
+
+--J'aime.
+
+--Il me semble que ce n'est pas la premiere fois, et quand cette
+indisposition te prenait, elle ne t'empechait pas d'etre convenable avec
+tes amis.
+
+--Maintenant c'est autre chose.
+
+--Je m'en apercois.
+
+--Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.
+
+--Tu t'imagines peut-etre que tu aimes pour la premiere fois?
+
+--Justement; au moins, c'est la premiere fois que j'aime ainsi; il est
+vrai que chaque fois que j'ai aime je me suis dit: Celui-la, c'est le
+bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.
+
+--Et tu as toujours trouve au nouveau des merites que l'ancien n'avait
+pas ou plus justement n'avait plus.
+
+--Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas
+Leon, c'est le meilleur garcon du monde, bon enfant, simple, tendre,
+affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre preoccupation, d'autre
+passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez betes
+pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idees ou qu'aux
+affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il
+n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garcon, tendre,
+sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;--et
+voila precisement Leon.
+
+--Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui
+me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,--me
+diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?
+
+--Un conseil a te demander.
+
+--Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Leon.
+
+--Heureusement, car ce qu'il aurait d'un cote, il le perdrait de
+l'autre.
+
+--C'est aimable.
+
+--Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais ete qu'une tete, drole il
+est vrai, mais une simple tete; c'est a cette tete que je m'adresse
+aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Francais contracte a
+l'etranger sans le consentement des parents et sans publication?
+
+--Ton mariage n'en est pas un, ca n'est rien, ca n'existe pas aux yeux
+de la loi.
+
+--De votre loi.
+
+--Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le
+Code, au titre cinquieme "Du mariage".
+
+--Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'a cote de
+votre loi contenue dans votre Code au titre cinquieme, sixieme ou
+vingtieme, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me
+dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te
+l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?
+
+--Pourquoi t'adresses-tu a moi pour une chose qui n'est pas de ma
+specialite? tu n'as donc pas dans le clerge du diocese de Paris un
+conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de
+la cour de Paris pour tes affaires civiles?
+
+--Tu sais que je n'ai jamais tolere la plaisanterie sur ce sujet, assez
+donc, je te prie, et si tu le veux bien, reponds plutot a ma question,
+que je precise: le mariage religieux de deux Francais celebre a
+l'etranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le
+mariage civil?
+
+--Je n'ai pas dans les affaires religieuses la meme competence que dans
+les affaires civiles; je ne puis donc te repondre que des a-peu-pres: un
+mariage celebre religieusement, selon les lois de l'Eglise, est valable
+aux yeux de l'Eglise, et n'est attaquable pour elle que si une des
+prescriptions qu'elle exige n'a pas ete observee.
+
+--Je te propose un exemple: je me marie a l'etranger avec Leon devant un
+pretre catholique en observant toutes les regles du mariage catholique,
+et je reviens ensuite en France, suis-je mariee?
+
+--Non, pour la loi.
+
+--Mais, pour l'Eglise?
+
+--Oui sans doute.
+
+--C'est-a-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier a l'eglise
+une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?
+
+--A la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, a l'eglise vous
+ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage
+soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par
+l'autorite ecclesiastique au cas ou les formalites exigees n'auraient
+pas ete toutes observees.
+
+--C'est bien ce que je pensais, je te remercie.
+
+--Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne
+signifie rien.
+
+--Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire,
+comme un incredule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles
+sont nombreuses, qui, meme sans pratiquer la devotion, considerent le
+mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il
+n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient a prendre un mari
+qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Eglise; tu vois
+donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et
+meme qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit,
+et je t'en remercie.
+
+--Veux-tu me payer mes honoraires?
+
+--C'est selon.
+
+--Avec une reponse.
+
+--Oh! alors volontiers.
+
+--A quand ce mariage?
+
+--La date n'est pas fixee, mais ce sera peut-etre pour bientot; au
+revoir, cher ami, et encore une fois merci.
+
+--Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: _Lugete veneres cupidinesque_.
+
+--Cela veut dire?
+
+--_De profundis_.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Leon qui l'attendait avec une
+impatience au moins egale a celle qu'elle avait eue elle-meme la veille:
+
+--Enfin, te voila? D'ou viens-tu? Qu'as-tu fait?
+
+--Voila que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier;
+tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assure que ce
+n'etait point pour te faire connaitre mes angoisses que je suis sortie
+ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas ferme l'oeil de la nuit.
+
+--Malade?
+
+--Non, inquiete, tourmentee: j'ai reflechi a ce que tu m'as dit a propos
+de ce voyage que ta mere te voudrait voir entreprendre.
+
+--Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait
+pas?
+
+--Et c'est justement pour cela que je me tourmente.
+
+--Ne m'as-tu pas dit toi-meme que tu ne voulais pas que nous nous
+separions?
+
+--Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a
+ete le cri de l'egoisme et de la passion: je n'ai pense qu'a moi, qu'a
+mon amour, qu'a mon bonheur; je n'ai pense ni a ton repos, ni a la sante
+de ta mere. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute
+la nuit j'ai donc reflechi a ce cri qui m'avait echappe, et j'ai fait
+mon examen de conscience, me disant que quand, de ton cote, toi aussi tu
+reflechirais, tu me condamnerais pour cette pensee egoiste.
+
+--Te condamner serait me condamner moi-meme.
+
+--Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'a un certain
+point, de celui de ta mere. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais
+je n'ai pas voulu m'en tenir aux reflexions d'une nuit de fievre, ce
+matin j'ai voulu demander un conseil sur.
+
+--Et a qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?
+
+--A quelqu'un de qui tu ne peux pas etre jaloux, car si bon que tu
+sois, il est encore meilleur que toi; si sense, si ferme que tu sois, il
+est encore plus sense et plus ferme que toi,--au bon Dieu. Je viens de
+la Madeleine. J'ai ete bien longtemps, cela est possible, mais j'ai prie
+jusqu'a ce que la lumiere se fasse dans mon esprit trouble et me montre
+la route a suivre.
+
+--Et de quelle route parles-tu? demanda Leon, qui etait fort peu
+religieux de nature et d'education.
+
+--De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta
+mere: il faut que tu acceptes cette proposition.
+
+--Tu veux que je parte en voyage, s'ecria-t-il, toi! c'est toi qui me
+donnes un pareil conseil?
+
+--Oh! le mauvais regard que tu m'as jete. Ne detourne pas les yeux, j'ai
+lu ce qu'ils disaient; c'est une pensee de jalousie qui t'a arrache ce
+cri.
+
+--De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me
+conseiller de partir.
+
+--Oh! l'ingrat! Je pense a lui, je ne pense qu'a lui et a sa mere, je me
+sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage
+pour etre libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma
+liberte, qui m'empecherait de la prendre? Sommes-nous maries? Non,
+n'est-ce pas? Je ne suis que ta maitresse, et je puis te quitter demain,
+tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce
+pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepte
+cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non
+pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voila en quoi le
+conseil judiciaire que tes parents t'ont donne est bon, c'est qu'en te
+liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve a chaque
+instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les
+choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je
+trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment meme ou cet amour
+s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne
+veux ni quereller ni me facher. Tu as eu une mauvaise pensee,
+oublions-la et revenons a ce que je te disais. Ta mere est malade, et tu
+dois tout faire pour lui rendre la sante; pour cela, le meilleur moyen
+c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre,
+en Amerique, en Asie, tandis que je serai a Paris, et tout de suite elle
+se retablira. Voila pour elle, a qui nous devons tout d'abord penser; si
+plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-meme conseille ce
+voyage, elle m'en saura peut-etre gre. Maintenant, occupons-nous de toi.
+Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmente et
+humilie par ces reclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. A
+ton retour, tu serais debarrasse d'eux, et cela aussi est un point
+important a considerer. Ce n'est pas le seul: au lieu de menager ton
+argent, tu as ete vite; esperant faire des benefices qui te
+permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parie aux courses et
+tu as perdu; de plus, toujours pour le meme motif, tu as confie d'assez
+fortes sommes a ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait
+ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruine
+lui-meme en te perdant ton argent; de sorte que tu es presentement dans
+une assez mauvaise situation financiere. Si tu voyages, tes parents
+seront obliges de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans
+doute assez largement pour que tu puisses economiser dessus quelque
+bonne somme qui, a ton retour, te sera utile. Voila les pensees qui me
+sont venues a l'eglise, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la
+proposition de ta mere; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu
+feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille
+et satisfaite, ce qui est quelque chose.
+
+Tout cela etait si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en
+etre touche. Evidemment son devoir de fils etait de donner a sa mere
+malade la satisfaction qu'elle demandait. Evidemment son interet a
+lui-meme etait de se debarrasser au plus vite de Brazier et de
+Rouspineau. Evidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec
+une delicate generosite: cela etait d'une femme de coeur.
+
+Il ne pouvait veritablement que remercier celle qui avait eu assez
+d'abnegation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.
+
+Ce fut apres avoir dejeune avec sa chere Hortense, plus chere que
+jamais, qu'il se rendit chez sa mere.
+
+Quand celle-ci apprit qu'il consentait a partir, elle pleura de joie.
+C'etait la premiere fois qu'il la voyait pleurer, car madame
+Haupois-Daguillon n'etait pas femme a s'abandonner facilement a ses
+emotions.
+
+--Je ne mets qu'une condition a mon voyage, dit Leon en souriant
+doucement; si quinze jours apres mon depart tu ne m'ecris pas que tu es
+guerie, completement guerie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce
+pas, que ce voyage sera un pelerinage pour obtenir ton retablissement.
+
+--Avant huit jours je serai guerie.
+
+Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son
+mari, pour qu'il vit Leon avant le depart de celui-ci, mais elle crut
+qu'il etait plus sage d'eviter une rencontre dans laquelle pourraient
+s'echanger des reproches reciproques, et, au lieu de lui ecrire de
+revenir, elle le pria de prolonger son absence.
+
+C'avait ete une question longuement debattue de savoir ou Leon
+voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le
+choix du pays a son fils, Cara avait fait adopter l'Amerique.
+
+--Ne fais pas les choses a demi, lui avait-elle dit, et pour que tes
+parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux
+Etats-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'interessera, et puis, comme
+la depense sera grosse, les economies que tu feras seront grosses aussi.
+
+Pendant les jours qui precederent son depart, Leon alla chaque matin
+passer deux heures avec sa mere, et le reste de son temps il le donna a
+Hortense: jamais elle n'avait ete plus tendre pour lui; jamais elle ne
+l'avait aime plus passionnement.
+
+Il devait s'embarquer a Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux
+hasard (arrange il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des
+affaires qui l'appelaient a Manchester, il avait ete convenu qu'il
+accompagnerait son jeune ami jusqu'a bord du paquebot. Comme cela on
+aurait la certitude que Cara n'etait pas du voyage, au moins pour sa
+premiere partie.
+
+Ce fut donc seulement jusqu'a la gare du Nord que Cara put conduire son
+amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenes qu'ils se
+separerent: que de baisers que d'etreintes, que de promesses, que de
+serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures;
+jure encore. Cara etait affolee; Leon etait plus calme, mais cependant
+tres-emu, tres-attendri.
+
+Cependant, lorsque la portiere de la voiture eut ete refermee, et
+lorsque Leon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son
+appartement, elle etait tout a fait calme.
+
+Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge
+et des robes; les malles etaient bientot pleines.
+
+--Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras
+les reprendre et tu iras les deposer a la gare de l'Ouest, bureau de la
+consigne; prenons toutes nos precautions, et si la mere me fait
+surveiller, ce qui me parait probable, elle en sera pour ses frais. Tu
+diras a la concierge que je suis malade et que je garde le lit.
+
+Leon devait s'embarquer le samedi a Liverpool; a midi, madame
+Haupois-Daguillon recut une depeche de Byasson:
+
+"Liverpool, 11 heures.
+
+"Ai quitte Leon sur le _Pacific_. Le vapeur prend la mer, beau temps."
+
+Deux heures apres, on remit a madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un
+expres venait d'apporter:
+
+"La personne que nous avions mission de surveiller n'etait point malade
+comme elle le pretendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout
+lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il
+rechercher ou elle a pu aller?"
+
+Avant de repondre, madame Haupois-Daguillon etudia l'indicateur des
+chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller
+de Paris a Liverpool; cet examen la rassura; si Cara etait partie le
+vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver a
+Liverpool avant le depart du _Pacific_.
+
+Alors elle repondit un seul mot a cette lettre: "Cherchez."
+
+Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le resultat de cette recherche:
+le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller s'etait
+embarquee au Havre sur le _Labrador_, en route pour New-York.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Les deux vapeurs le _Pacific_ et le _Labrador_ courent a toute vitesse
+sur l'Ocean; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre de la
+Manche; les memes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur
+qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumees noires
+tracent la ligne qu'ils suivent.
+
+Sur le pont du _Labrador_ une femme a la toilette elegante, une
+Parisienne, Cara, une jumelle de courses a la main, sonde les
+profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui
+demande, mais sans preciser la question; si tous les vapeurs partis
+d'Europe le samedi pour l'Amerique suivent la meme route.
+
+Sur le pont du _Pacific_, Leon regarde aussi la mer, mais il ne cherche
+rien a l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en
+vue; s'il promene les yeux ca et la, c'est en revant melancoliquement.
+
+Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de liberte;
+il avait ete si bien pris, si etroitement enveloppe par Cara, qu'il
+avait peu a peu cesse de s'appartenir, pour lui appartenir a elle,
+n'ayant pas une pensee, une sensation, un sentiment qui lui fussent
+propres ou personnels, tous lui etaient suggeres par elle, ou tout au
+moins etaient partages avec elle. On ne se degage pas facilement d'une
+pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille
+servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se faconne par
+l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisement, tout
+aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent
+leur personnalite: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide
+douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie a bord et la
+monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et
+grosse houle rendaient encore plus pesants. A qui parler? L'oreille qui
+l'ecoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels
+il cherchait l'accord de sa pensee ne pouvaient lui repondre.
+
+Mais peu a peu il se laissa gagner par le charme melancolique du voyage,
+la monotonie meme des choses qui l'entouraient le penetra, la repetition
+reguliere de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain
+interet, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer
+celles qui avaient ete si brusquement rompues par son depart.
+
+D'ailleurs la vie meme du bord avait pris une activite pour l'equipage
+et pour les passagers un interet qu'elle n'avait pas pendant les
+premieres journees ou l'on s'eloignait de l'Europe; on approchait de
+Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours
+le moment critique de la traversee.
+
+La temperature s'etait refroidie, l'air s'etait obscurci, et l'on avait
+rencontre de grands icebergs qui, descendant du pole, s'en venaient
+fondre dans les eaux chaudes du _Gulf Stream_; plusieurs fois le vapeur
+avait brusquement vire de bord, changeant sa route pour ne pas aller
+donner contre ces ecueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis
+d'epais brouillards, plus froids que la neige avaient enveloppe le
+navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents,
+avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.
+
+--Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous coules par
+eux?
+
+De pareilles questions discutees avec les officiers qui, dans leurs
+caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le
+pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'emotion.
+
+Quand Leon debarqua a New York, son etat moral ne ressemblait en rien a
+celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'etait arrache des bras de
+Cara a la gare du Nord.
+
+Si son pere et sa mere, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru
+que les esperances du fonctionnaire de la prefecture de police etaient
+en train de se realiser: la puissance de l'accoutumance etait
+considerablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journees de
+voyage encore sans doute pour qu'elle fut tout a fait detruite. Alors,
+que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle
+etait reellement?
+
+Avant son depart de Paris il avait ete convenu qu'il descendrait au
+grand hotel de la cinquieme avenue, et c'etait la qu'on devait lui
+envoyer des depeches, s'il etait besoin qu'on lui en envoyat; en tout
+cas, c'etait la qu'on devait lui adresser ses lettres.
+
+De depeches, il n'en attendait point; loin de s'aggraver l'etat de sa
+mere avait du s'ameliorer, et il n'y avait pas a craindre qu'Hortense
+fut malade; triste, oui, ennuyee, mais non malade. Ce ne fut donc que
+par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas de
+depeche a son nom.
+
+Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en remit
+une, et sa main trembla en l'ouvrant:
+
+"Arriverai par _Labrador_ peu apres toi; n'ecris a personne, ne
+telegraphie pas sans nous etre vus.
+
+"HORTENSE."
+
+Il resta stupefait.
+
+Que se passait-il? Pourquoi cette depeche? Pourquoi ce voyage? Pourquoi
+ne devait-il pas ecrire? Pourquoi ne devait-il pas telegraphier?
+
+Toutes ces questions se pressaient dans sa tete troublee sans qu'il leur
+trouvat une reponse satisfaisante ou raisonnable.
+
+Cette depeche, en plus de l'inquietude qu'elle lui causa, n'eut qu'un
+resultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit plus
+qu'elle, il ne pensa plus qu'a elle, il fut a elle comme s'il etait
+encore a Paris et comme s'il venait de la quitter.
+
+Pourquoi arrivait-elle?
+
+Etait-elle jalouse?
+
+Il n'y avait guere que cette explication qui parut sensee, et encore
+avait-elle un cote absurde: une femme jalouse n'envoie pas une depeche a
+celui qu'elle soupconne.
+
+Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique francaise pour
+savoir quand devait arriver le _Labrador_; on lui repondit que, parti du
+Havre le samedi, il etait attendu d'un moment a l'autre.
+
+Ainsi Hortense avait quitte le Havre le jour ou lui-meme s'embarquait a
+Liverpool: c'etait la un fait qui rendait ce mystere de plus en plus
+inextricable.
+
+Le mieux etait donc d'attendre sans chercher a comprendre ce qui
+echappait a des conjectures raisonnables.
+
+Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier ou sa mere lui
+avait ouvert un credit; cela occuperait son temps et calmerait son
+impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la
+finance.
+
+Il fit passer sa carte a ce banquier qui, depuis longtemps, etait en
+relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le recut
+plus que froidement. Alors Leon parla de son credit.
+
+Sans repondre, le banquier prit une depeche dans un tiroir et la lui
+presenta; elle etait en francais et ne contenait que quelques mots:
+
+"Considerez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de credit
+annulee.
+
+"Haupois-Daguillon."
+
+C'etait marcher de surprise en surprise; mais, si la premiere etait
+stupefiante, celle-la en plus etait outrageante.
+
+C'etait sa mere qui annulait, par une depeche adressee a son banquier
+et non a lui-meme, le credit qu'elle lui avait ouvert avant son depart,
+gracieusement, genereusement, sans meme qu'il le demandat, et d'une
+facon beaucoup plus large qu'il ne paraissait necessaire.
+
+Evidemment c'etait quand sa mere avait appris le depart d'Hortense,
+qu'elle avait envoye une depeche; mais alors, pourquoi l'avoir adressee
+au banquier et non a lui? il y avait la une marque de mefiance qui lui
+causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait ete celle faite
+par la demande de conseil judiciaire.
+
+Qu'elle crut qu'il l'avait trompee en se faisant accompagner par
+Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop
+se facher de cette absence de confiance; mais qu'elle le supposat
+capable de s'approprier indelicatement un argent qu'on lui refusait,
+cela malgre ses efforts pour se calmer, l'exasperait et lui donnait la
+fievre.
+
+Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le _Labrador_ arrive,
+mais retenu a la quarantaine, put debarquer ses passagers.
+
+Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspire la depeche
+au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait necessite son
+voyage; il n'aurait plus a aller d'une interrogation a une autre, les
+brouillant, les enchevetrant et n'arrivant a rien.
+
+De loin il l'apercut, appuyee sur le bastingage, lui faisant des signes
+avec son mouchoir.
+
+Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu des
+passagers qui ne se hataient point, n'etant attendus par personne, elle
+arriva a Leon, et emue, palpitante, elle se jeta dans ses bras.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Ils monterent en voiture pour se rendre a l'hotel, et aussitot Leon
+voulut interroger Cara.
+
+Mais, sans repondre, elle le regarda en le pressant dans ses bras:
+
+--Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis pres de
+toi; je te tiens; on ne nous separera plus; oh! ces douze jours! j'ai
+vieilli de dix ans. M'aimes-tu?
+
+--Tu le demandes?
+
+--Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut que
+je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive.
+
+--Mais qu'arrive-t-il?
+
+--Tu ne le sais pas?
+
+Disant cela, elle plongea dans ses yeux.
+
+--Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces yeux
+honnetes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais qu'a te
+voir pour etre rassuree.
+
+--Mais encore....
+
+--On a prepare une terrible machination pour nous separer.
+
+--Qui?
+
+--Tes parents, ta mere: j'en ai la preuve que je t'apporte; quand tu
+auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons ete trompes,
+dupes.
+
+Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il ne
+bronchait pas, qu'il ne se revoltait pas,--et cela etait un point d'une
+importance decisive qu'il ecoutat les accusations contre sa mere, sans
+meme tenter de les arreter.
+
+--Que dois-je lire?
+
+--A l'hotel; jusque-la laisse-moi tout a la joie de te voir; puisque
+nous sommes reunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il faut que
+nous nous expliquions franchement, loyalement, sans arriere-pensee, et
+que nous sachions a quoi nous en tenir, non-seulement pour l'heure
+presente, mais pour l'avenir.
+
+Il voulut insister, elle lui ferma les levres avec un baiser.
+
+--Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je
+t'ai, je te tiens, je n'ecouterai qu'un mot si tu veux bien me le dire:
+m'aimes-tu?
+
+Ils arriverent a l'hotel et alors il voulut la prendre dans ses bras,
+mais elle se degagea et le tint a distance.
+
+--Maintenant, dit-elle, l'heure des explications decisives a sonne; j'ai
+voulu, pendant ce trajet, n'etre qu'a la tendresse et a l'amour;
+maintenant c'est notre vie qui va se decider.
+
+De son carnet elle tira un papier plie en quatre et le lui tendit:
+
+--Lis, dit-elle.
+
+Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait ce
+papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis
+qu'il restait assis.
+
+--Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que je
+dois faire.
+
+Ayant ouvert ce papier il courut a la signature; mais, apres avoir lu le
+nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui
+dire qu'il jugeait inutile de continuer:
+
+--Lis, dit-elle d'une voix saccadee, ne vois-tu pas que tu me fais
+mourir?
+
+Il lut:
+
+"Je soussigne reconnais: 1 deg. que c'est par ordre de madame
+Haupois-Daguillon que j'ai fait des demarches pour etre paye par M. Leon
+Haupois de ce qu'il me doit; 2 deg. que les quatre premiers billets
+souscrits par M. Leon Haupois ont ete payes a l'echeance par la maison
+Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont ete protestes que pour la forme."
+
+Comme il restait immobile, accable, elle dit:
+
+--Tu connais l'ecriture de Rouspineau, tu connais sa signature, tu ne
+les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu
+vois donc que cette reconnaissance est bien ecrite par lui.
+
+Il ne repondit pas.
+
+--Tu vois aussi quel a ete le role de Rouspineau, et comment on s'est
+servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer a quitter
+Paris, ou l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie
+insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont joue
+le role qui leur etait impose, et ta mere elle-meme a joue le sien dans
+la comedie de la maladie; enfin, on s'est moque de toi.
+
+C'etait lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout en attendant
+que chaque mot eut produit son effet, de facon a n'arriver que
+progressivement a sa conclusion.
+
+Tout a coup Leon releva la tete, et la regardant en face:
+
+--As-tu vu ma mere? dit-il.
+
+--Non.
+
+--As-tu vu quelqu'un envoye par elle?
+
+--Personne.
+
+--Lui as-tu ecrit?
+
+--Tu es fou.
+
+Comme elle ne connaissait pas la depeche envoyee au banquier, elle se
+demandait ce que signifiaient ces etranges questions; mais son plan
+etant trace a l'avance, elle ne voulut pas s'en ecarter:
+
+--Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai
+appris le role joue par Rouspineau en cette affaire. Tout simplement en
+l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, ete bien surprise par les demandes
+insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens a te
+poursuivre me paraissait etrange et jusqu'a un certain point
+inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille a qui ils ont prete
+de l'argent: tu etais le premier a qui ils le reclamaient de cette
+facon. Le vendredi, veille de ton depart, Rouspineau, depuis longtemps
+deja presse par moi, se decida a parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai
+ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui
+payer les deux billets que tu dois encore, il consentit a m'ecrire ce
+papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le
+samedi matin a Liverpool. Que faire? Il m'etait impossible de te
+rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une depeche, craignant
+qu'elle fut interceptee par ton ami Byasson, qui, tu dois le comprendre
+maintenant, ne t'avait accompagne que pour te surveiller et t'expedier
+comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les precautions
+etaient bien prises. Alors je resolus de te rejoindre ici. J'eus le
+temps de rentrer chez moi, de faire mes malles a la hate, avec l'aide de
+Louise, et de prendre le train du Havre, qui part a minuit dix minutes.
+Arrivee au Havre, j'allai au telegraphe pour t'envoyer ma depeche, puis
+je m'embarquai sur le _Labrador_; et me voici. Dans quelle situation
+morale je fis la traversee, tu peux l'imaginer: je voyais tout le monde
+conjure pour te separer de moi et je me demandais si tu n'etais pas
+d'accord avec tes parents.
+
+--Moi!
+
+--Cela etait absurde et encore plus injuste, j'en conviens, mais toi
+aussi tu conviendras qu'il etait bien difficile d'admettre que ta mere
+qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il etait
+bien difficile d'admettre que ta mere avait pu toute seule machiner un
+pareil plan. J'ai quitte Paris decidee, je te l'avoue, a pousser les
+choses a l'extreme, pour trancher notre situation dans un sens ou dans
+un autre: ou nous nous separerons franchement, ou je deviens ta femme;
+tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgre ton pere et ta
+mere, a la condition de leur faire des sommations; si tu m'aimes comme
+je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que
+pres de moi que tu peux trouver de l'affection et de la tendresse, si tu
+vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donne un conseil
+judiciaire, qui t'as deshonore en te livrant aux moqueries des usuriers,
+qui s'est jouee de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul interet de
+son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hesites pas a me donner ton
+nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours temoigne; si tu
+hesites, retenu par je ne sais quelles laches considerations mondaines,
+je n'hesite pas, moi, a me separer d'un homme qui n'est pas digne d'etre
+aime.
+
+Elle avait prononce ce discours, evidemment prepare a l'avance, en
+detachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Leon; c'etait en
+arrivant seulement a son projet de mariage qu'elle avait presse son
+debit, de maniere a n'etre pas interrompue. Ayant dit ce qu'elle avait a
+dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers
+mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre.
+
+Or, ce qu'elle lisait n'etait pas pour la satisfaire: tout d'abord la
+surprise, puis l'embarras, puis enfin la repulsion.
+
+Mais elle n'etait pas femme a se facher et encore moins a se decourager
+en voyant l'accueil fait a son projet.
+
+A vrai dire, elle l'avait prevu cet accueil. Elle connaissait trop bien
+Leon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la traversee
+elle preparait ce discours, qu'il allait lui repondre en lui sautant au
+cou et en ecrivant a un notaire de Paris pour que celui-ci procedat aux
+sommations respectueuses. Cette hardiesse de resolution n'etait pas dans
+le caractere de Leon. Si monte qu'il put etre contre ses parents,--et de
+ce cote elle l'avait trouve dans les dispositions les plus favorables a
+ses desseins,--si exaspere qu'il fut, il avait trop le sentiment de la
+famille, il etait trop petit garcon, il etait trop domine par le respect
+humain pour risquer aussi franchement une declaration de guerre a
+visage decouvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup de tete,
+elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amerique, et a Paris meme elle
+se fut fait epouser. Si, malgre ses previsions, elle avait cependant
+parle de ce mariage precede de sommations, c'est parce qu'il etait dans
+ses principes de ne jamais rien negliger de ce qui avait une chance, si
+faible qu'elle fut, de reussir. Or, comme il se pouvait que Leon, en se
+voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrat dans un acces
+d'exasperation qui lui ferait accepter cette idee de mariage, elle avait
+cru devoir la mettre en avant, quitte a se replier sur une autre, si
+celle-la etait repoussee. Et, en consequence, elle avait prepare cette
+autre idee dont la realisation, pour lui donner des avantages moins
+complets que la premiere, n'en serait pas moins cependant pour elle un
+superbe succes qui couronnerait ses efforts.
+
+L'exasperation ne s'etant pas produite chez Leon au point de l'entrainer
+aux dernieres extremites, Cara ne commit point la maladresse de lui
+faire une scene de reproches, qui n'aurait abouti a rien de pratique.
+Elle etait indignee de voir son embarras et son trouble, et c'eut ete
+avec une veritable jouissance qu'elle lui eut reproche sa lachete en
+l'accablant de son mepris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en ce
+monde, et elle n'avait pas traverse l'Ocean pour s'offrir des
+jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces
+hesitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux a faire; plus
+tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne
+devait lui dire que ce qui etait utile.
+
+Jusqu'alors elle avait parle debout devant Leon en le tenant sous son
+regard; mais, si cette position etait bonne pour l'observer et le
+dominer, elle etait mauvaise pour le toucher et dans un mouvement de
+trouble passionne lui faire perdre la tete.
+
+Elle vint donc se placer pres de lui sur le canape ou il etait assis:
+
+--Voila dans quelles dispositions j'ai quitte Paris, dit-elle, decidee a
+t'obliger a la rupture ou au mariage, a la rupture si tu etais le
+complice de ta famille, ou au mariage si tu en etais la victime. Et ma
+resolution etait si bien arretee que j'ai eu soin de prendre avec moi
+tous les papiers necessaires a ce mariage: tes actes de naissance et de
+bapteme, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en
+quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux
+pas qu'a cet egard il s'eleve un doute dans ton esprit: j'avais ces
+actes depuis quelque temps deja, bien avant que ton voyage fut decide,
+les legalisations qui sont sur les actes de naissance en feront foi par
+leur date.
+
+Pourquoi avait-elle leve ces actes bien avant que le voyage de Leon fut
+decide? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au succes de son
+plan que Leon ne put pas croire qu'elle avait eu le temps de les obtenir
+entre le moment ou Rouspineau avait parle et celui ou elle etait partie,
+et la date de la legalisation etait une reponse suffisante a cette
+question si Leon se la posait.
+
+Elle continua:
+
+--Pendant les premiers jours de la traversee, je m'affermis dans ma
+resolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de possible, il
+n'y avait que cela de digne.
+
+--Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais?
+
+--Remarque que j'etais dans une situation terrible: si je n'admettais
+pas que tu me trompais, je devais admettre que c'etait ta mere qui te
+trompait, et, malgre tout, je n'osais porter une pareille accusation
+contre celle qui etait ta mere, tant jusqu'a ce jour je m'etais habituee
+a la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse
+affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces
+jours de douleur, je n'ai pas quitte ma cabine. Cependant, cet etat de
+maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calme la fievre et la
+colere qui me devoraient quand j'ai quitte Paris. Une nuit que tout le
+monde dormait dans le navire et que le silence n'etait trouble que par
+le ronflement de la machine et le gemissement du vent dans la mature,
+j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un reve, car je ne dormais
+pas. Ecoute-moi serieusement.
+
+--Je t'ecoute.
+
+--Sans douter de la realite de cette vision, malgre ton irreligion. J'ai
+vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idees, je sais que cela doit
+te paraitre insense; cependant cela est ainsi. Il me parle, et voici ses
+paroles: "Tu serais coupable de pousser ton ami a peiner ses parents.
+Mais tu serais coupable aussi de perseverer plus longtemps dans la vie
+qui est la votre." Puis la vision disparut, et je restai livree a mes
+pensees, m'efforcant de m'expliquer ces paroles qui m'avaient
+bouleversee. Le premier avertissement me parut assez facile a
+comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les
+sommations respectueuses a tes parents, qui seraient une si cruelle
+blessure pour leur vanite et leur orgueil; donc je devais renoncer a
+mon projet de mariage tel que je l'avais arrange dans ma tete pendant
+ces si longues journees. Je ne suis pas femme a desobeir a la volonte de
+Dieu; je renoncai donc a ce mariage.
+
+Elle baissa les yeux comme si elle etait profondement emue, mais elle
+avait ete douee par la nature d'une qualite que l'usage avait
+singulierement perfectionnee, celle de voir sans paraitre regarder; elle
+remarqua que le visage de Leon, jusqu'alors douloureusement contracte,
+se detendit.
+
+Apres un moment donne a l'emotion, elle poursuivit:
+
+--Le second avertissement etait moins clair: comment ne pas perseverer
+dans la vie qui etait la notre? La premiere idee qu'il s'offrit a mon
+esprit fut celle de la rupture: je devais me separer de toi. S'il
+m'avait ete cruel de renoncer a ce projet de mariage qui assurait mon
+bonheur pour l'eternite, combien plus cruelle encore me fut la pensee de
+la separation! J'avais pu, apres bien des combats, abandonner
+l'esperance d'etre ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner
+toi-meme, renoncer a notre amour, a mon bonheur, a la vie. Je me dis
+qu'il etait impossible que telle fut la volonte de Dieu, et je cherchai
+un autre sens a ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouve, et de
+ce moment j'ai abandonne ma cabine, guerie, pour monter sur le pont
+comme si j'etais insensible au mal de mer; voila pourquoi je ne suis pas
+trop defaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je
+n'etais qu'un spectre: comment suis-je?
+
+Elle resta un moment assez long a le regarder dans les yeux, en face de
+lui, et si pres, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe.
+
+Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui
+abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa
+tendrement.
+
+--Ecoute-moi, dit-elle, je t'en prie, ecoute-moi avec toute ton ame,
+sans distraction, sans pensee etrangere a ce qui nous occupe, car c'est
+ma vie que tu vas decider par un oui ou par un non; ecoute-moi.
+
+Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais
+cette fois fievreusement, passionnement.
+
+--Ce qui m'avait trompe, dit-elle, c'etait la pensee que je devais
+renoncer a devenir ta femme. Ta femme par un mariage legal avec
+consentement de tes parents et publications, oui, a cela je dois
+renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de
+tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu;
+oui, voila ce que je dois poursuivre, voila ce que Dieu exige, voila ce
+que je te demande, voila ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voila ce
+que je vais exiger de toi et ce qui amenerait notre separation si tu me
+le refusais. Je t'ai demande de m'ecouter tout a l'heure, je te repete
+ma priere a tes genoux; avant de parler, avant de repondre, avant de
+prononcer le oui ou non qui va decider notre vie a tous deux, notre
+bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, ecoute-moi jusqu'au bout.
+
+Elle se laissa glisser a terre, et, jetant les bras autour de Leon, elle
+resta serree contre lui, la tete levee, le regardant ardemment:
+
+--Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus
+grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me
+vois a tes genoux te priant, te suppliant a mains jointes comme si je
+m'adressais a Dieu. J'aurais persiste dans ma premiere idee d'exiger de
+toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais
+dit simplement ce que je desirais et j'aurais attendu la reponse sans
+appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage legal
+m'aurait donne des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais.
+Par un mariage legal je me serais trouvee ta femme aux yeux de la loi,
+c'est-a-dire que j'aurais partage ta fortune, celle que tu recueilleras
+un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porte ton nom,
+j'aurais ete ton heritiere pour le cas ou tu serais mort avant moi. Cela
+eut complique ma demande de questions d'argent et d'interets qui
+m'eussent impose une grande reserve. Dieu merci, cette reserve n'existe
+pas maintenant, et je n'ai pas a me renfermer dans une froide dignite.
+Je peux te prier, te supplier, faire appel a ta tendresse, a l'amour, a
+nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans
+craindre de meler l'argent au sentiment, car ce mariage purement
+religieux, ne me donnera aucuns droits a ta fortune, je ne serai pas ta
+femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union
+sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voila
+pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des
+hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.
+
+Ce n'etait pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'etait
+encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se
+serrant contre lui, l'enveloppant, l'etreignant, le fascinant: s'il y
+avait de l'habilete dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en
+avait-il dans la facon dont elle le disait: ce discoure eut pu laisser
+calme un indifferent, mais ce n'etait pas a un indifferent qu'elle
+s'adressait, c'etait a un homme qui l'aimait, qui etait separe d'elle
+depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps etudie dans son fort
+aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste
+connait son clavier. Pendant toute la traversee, elle avait
+soigneusement travaille les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et,
+dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'etait livre aux
+hasards dangereux de l'improvisation.
+
+Que n'eut-elle pas espere si elle avait pu savoir que celui sur qui elle
+exercait deja tant de puissance venait d'etre frappe au coeur par un
+coup qui lui enlevait toute force de resistance! Connaissant la depeche
+au banquier, ce n'eut peut-etre pas ete le seul mariage religieux
+qu'elle eut poursuivi.
+
+Elle reprit:
+
+--Pour etre sincere, je dois dire que ce n'est pas seulement le repos de
+ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie entiere,
+celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes
+parents poursuivront notre separation; le passe nous annonce l'avenir;
+ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne reussiront pas? On est
+bien fort quand on est pret a tout. Ce mariage nous defendra contre eux,
+et il me donnera la securite sans laquelle je ne peux plus vivre. Tu
+leur diras la verite, et alors ils seront bien forces de renoncer a la
+guerre. Qui sait meme si ce ne sera pas la paix qui se fera quand ils
+auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras
+aussi comment les choses se sont passees, comment je n'ai voulu, comment
+je n'ai demande que le mariage religieux quand je pouvais exiger
+l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par la a me
+connaitre et, je l'espere, a m'estimer: Qui sait ce que deviendront
+alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous reunis?
+
+Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser a la reflexion le
+temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer.
+
+Puis, apres avoir etreint Leon une derniere fois et lui avoir baise les
+mains longuement en les mouillant de ses larmes brulantes, elle se
+releva:
+
+--J'ai tout dit. A toi maintenant de prononcer. Jamais nous n'avons
+traverse une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que tu vas
+choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester a jamais,
+n'ayant d'autre souci que de me consacrer a toi tout entiere et de te
+rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a ete
+adore. Tu dis non, et je m'eloigne pour ne te revoir jamais, car mon
+amour ne resisterait pas au mepris que tu me temoignerais en me refusant
+une juste satisfaction qui te coutera si peu. Reduite aux termes dans
+laquelle je la pose, la question que tu as a trancher en ce moment
+consiste simplement a savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes pas. Tu
+m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc la le mot, le
+seul que tu as a dire: je t'aime. Tes levres l'ont prononce bien
+souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point?
+
+Parlant ainsi, elle avait fievreusement remis son chapeau et son
+manteau, puis, a chaque mot, elle avait avance peu a peu vers la porte
+qu'elle touchait.
+
+Leon l'avait suivie.
+
+Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses
+yeux dans ceux de son amant.
+
+Ils resterent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et elle
+s'abattit sur sa poitrine.
+
+Qu'avait-elle a demander de plus?--Il l'avait retenue.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Elle n'etait pas femme a s'endormir dans le succes et a attendre
+patiemment que Leon fut dispose a realiser l'engagement tacite qu'elle
+avait eu tant de peine a lui arracher.
+
+Il pouvait reflechir lorsqu'il serait de sang-froid et revenir alors sur
+cet engagement.
+
+D'autre part il y avait a craindre que ses parents n'intervinssent
+aupres de lui, soit en accourant eux-memes d'Amerique, soit en faisant
+agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi a changer
+sa resolution, qui n'etait pas assez ferme pour qu'on put avoir pleine
+confiance en elle.
+
+Dans ces circonstances, le mieux etait donc de ne pas perdre une minute
+et de faire celebrer aussi promptement que possible le mariage
+religieux.
+
+Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et
+rapidement en Amerique, mais elle ignorait en quoi consistaient au juste
+cette facilite et cette rapidite. On lui avait dit que l'acte de
+naissance et l'acte de bapteme etaient les seules pieces qu'on exigeait;
+cela etait-il vrai? Etait-il vrai aussi que les delais entre la demande
+et la celebration etaient insignifiants? Elle voulait mieux que des
+on-dit plus ou moins vagues; c'etait des certitudes qu'il lui fallait.
+
+Le lendemain matin, alors que Leon etait encore au lit, elle sortit
+"pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de quelques
+minutes, le temps d'aller a l'eglise la plus voisine, et elle revenait".
+
+Ce fut en effet a l'eglise catholique la plus rapprochee qu'elle se fit
+conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra a la
+sacristie et demanda si elle pouvait parler a un pretre qui fut Francais
+ou qui entendit le francais. A ces mots, un pretre qui arrangeait des
+surplis dans un tiroir lui repondit avec un accent etranger
+tres-prononce qu'il etait a sa disposition.
+
+Il se preparait a entrer dans l'eglise, croyant qu'il s'agissait d'une
+confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil
+pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui
+raconta l'histoire qu'elle avait preparee.
+
+Elle venait d'arriver a New-York avec son fiance, et ils etaient presses
+de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire benir leur union
+par l'Eglise, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs delais;
+car si ces delais devaient les retenir a New-York, ils seraient obliges
+de se mettre en route avant d'avoir recu le sacrement du mariage, ce qui
+serait une grande douleur pour leurs ames chretiennes: elle desirait
+donc qu'on abregeat ces delais autant que possible; elle etait disposee
+a payer toutes les dispenses necessaires, et de plus a faire a la
+chapelle de la tres-sainte Vierge un cadeau proportionne au service
+qu'on lui aurait rendu.
+
+L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point
+decisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariat avant leur depart
+pour l'Ouest. Mais le succes depassa ses esperances, car le pretre
+consentit a les marier a l'instant meme, s'ils avaient les pieces
+exigees pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le pretre
+l'avait mal comprise, et elle recommenca ses explications. Le pretre,
+apres l'avoir patiemment ecoutee, lui repeta ce qu'il lui avait deja
+dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fut pas valable; mais le
+pretre lui assura qu'il etait au contraire indissoluble. Elle pouvait
+donc se presenter avec son fiance quand elle le voudrait; ce jour meme,
+le lendemain, et apres s'etre l'un et l'autre confesses, ils seraient
+maries; ils n'auraient pas besoin d'amener des temoins, on leur en
+fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office.
+
+Tout autre qu'un pretre lui eut tenu ce langage, elle eut cru qu'on se
+moquait d'elle; mais ces paroles etaient evidemment serieuses; il ne lui
+restait donc qu'a profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et au plus
+vite; elle remercia ce pretre si complaisant et lui dit qu'elle allait
+revenir bientot avec son fiance.
+
+Avant de rentrer a l'hotel, elle s'arreta chez un bijoutier et elle
+acheta un anneau ainsi qu'une piece de mariage.
+
+Arrivee a l'hotel, elle garda sa voiture, puis rapidement elle monta a
+la chambre de Leon; il etait en train de s'habiller.
+
+--Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle.
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus a
+mon aise.
+
+--Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu fusses
+en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir.
+
+--Nous marier! s'ecria-t-il en riant.
+
+Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que le
+pretre de Saint-Francois venait de lui apprendre: ils etaient attendus;
+elle avait promis de revenir avant une demi-heure.
+
+Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette noire,
+simple et severe.
+
+--Eh bien? dit-elle.
+
+--Mais un pareil mariage est absurde, dit Leon, il ne vaut rien.
+
+--Que t'importe? ne t'inquiete pas de cela; dis-moi que tu reviens sur
+ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que
+j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis
+pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison precisement
+pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera a rien; s'il ne
+l'est pas, ce que j'espere, ce que je crois, pourquoi le refuserais-tu
+aujourd'hui quand tu l'as accepte hier?
+
+Il n'y avait pas a repondre, ou plutot il y avait trop de choses a
+repondre.
+
+La ceremonie fut baclee en peu de temps; ils signerent sur un registre,
+un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize
+ou quatorze ans signerent apres eux, puis le pretre qui avait celebre la
+messe signa a son tour;--ils etaient maries.
+
+Dans un reve, les evenements n'auraient pas marche plus vite.
+
+Etait-ce possible?
+
+Precisement parce que la validite d'un mariage conclu dans ces
+conditions paraissait plus que douteuse a Leon, il voulut faire quelque
+chose de positif et de solide pour Hortense.
+
+Apres leur dejeuner, il la fit monter en voiture avec lui, et il dit au
+cocher de les conduire dans Broadway a un numero qu'il lui indiqua.
+
+--Ou allons-nous? demanda-t-elle.
+
+--Tu vas le voir.
+
+Ils s'arreterent a la porte d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et
+la, tout aussi promptement qu'a l'eglise Leon conclut une assurance en
+vertu de laquelle la compagnie s'engageait a payer a madame Hortense
+Binoche, sa femme, si elle lui survivait et apres son deces la somme de
+cinquante mille dollars.
+
+Quand Leon eut paye la premiere prime, il montra son portefeuille a
+Hortense, il ne lui restait que quelques billets.
+
+--Voila toute ma fortune, dit-il assez gaiement.
+
+Et il lui raconta comment le credit qui lui avait ete ouvert avait ete
+presque aussitot supprime.
+
+--Ce qui est a la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous partagerons,
+et comme avec ce que j'ai apporte nous ne sommes pas tout a fait a sec,
+nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le
+Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes maries en Suisse
+ou en Italie.
+
+Trois jours apres le depart de Leon et de Cara, madame Haupois-Daguillon
+debarquait a New-York et descendait a l'hotel que son fils venait de
+quitter.
+
+Elle accourait ayant tout quitte, tout brave pour le sauver, mais elle
+arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, ou? on n'en savait rien, pour
+l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas a le chercher, ni a courir apres
+lui. Ou le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher a cette femme?
+
+Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas completement
+inutile; grace au consul, pour qui elle avait une lettre de
+recommandation, grace a un homme d'affaires actif et intelligent avec
+qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour
+l'Europe, que Leon s'etait marie a l'eglise Saint-Francois devant l'abbe
+O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.
+
+Marie! Lui, son fils!
+
+Marie avec cette femme, une fille!
+
+Leon et Cara employerent trois mois a visiter la region des grands lacs
+et a descendre le Saint-Laurent; c'etait un vrai voyage de noces; jamais
+on n'avait vu jeunes maries plus tendres; cependant il y avait des
+heures ou le mari paraissait sombre et preoccupe; quant a la femme, elle
+etait radieuse, tout lui plaisait, la seduisait, l'enchantait.
+
+Enfin ils s'embarquerent a Quebec pour Glasgow, et ce fut seulement
+apres une promenade en Ecosse, non moins sentimentale que celle du
+Canada, qu'il rentrerent a Paris.
+
+Une surprise,--cruelle pour Cara,--les y attendait; le concierge de la
+rue Auber remit a Leon toute une liasse de papiers timbres.
+
+De la lecture de ces assignations, il resultait que M. et madame
+Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullite d'un
+pretendu mariage conclu par leur fils, Leon Haupois-Daguillon, avec une
+demoiselle Hortense Binoche, devant un pretre de l'eglise de
+Saint-Francois, a New-York (Etats-Unis), lequel mariage n'avait ete
+precede d'aucune publication, et avait ete fait sans le consentement des
+pere et mere du marie; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le
+mariage ainsi contracte etait nul, et qu'il importait aux demandeurs de
+ne pas laisser ecouler le delai prevu par l'article 183 du meme Code
+pour porter leur action en nullite devant la justice.
+
+Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Leon les porta
+immediatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de
+l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien a faire et qu'il etait
+inutile de se defendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en
+France qui ne prononcerait la nullite d'un mariage conclu dans de
+semblables conditions: une seule chose etait possible, c'etait
+d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, apres les delais
+legaux et les formalites en usage, de preceder a un nouveau mariage.
+
+--Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je
+vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.
+
+Comme Leon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la
+Madeleine, il apercut une dame en grand deuil qui traversait le
+boulevard comme pour entrer a l'eglise; cette dame ressemblait d'une
+facon frappante a sa mere: meme tournure, meme taille, meme demarche,
+c'etait a croire que c'etait elle.
+
+Mais cette pensee ne se fut pas plus tot presentee a son esprit qu'il la
+chassa: cela n'etait pas possible, c'etait sa vision interieure qu'il
+voyait; sa mere n'etait pas en deuil.
+
+De qui serait-elle en deuil?
+
+Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barre le passage a
+cette dame, celle-ci s'arreta et tourna a demi la tete du cote de Leon.
+
+C'etait-elle! le doute n'etait pas possible, c'etait bien elle; mais
+alors que signifiait ce deuil?
+
+Instinctivement et sans reflechir il traversa le boulevard en courant.
+
+Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les
+premieres marches de l'escalier.
+
+--Mere? s'ecria-t-il d'une voix etouffee.
+
+Elle se retourna et en l'apercevant tout pres d'elle elle recula.
+
+--En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui?
+
+Elle le regarda un moment.
+
+--De mon fils, dit-elle.
+
+Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant
+ecrase, suffoque.
+
+
+FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Le theatre de l'Opera annoncait _Hamlet_, pour les debuts de
+mademoiselle Harol, dans le role d'Ophelie.
+
+C'etait la premiere fois que Paris entendait ce nom, qui, disaient les
+journaux de theatres, etait celui d'une jeune chanteuse, Francaise
+d'origine, mais dont la reputation s'etait faite en Italie a la Scala, a
+la Fenice, a la Pergola. Quelques articles avaient parle des succes
+qu'elle avait obtenus sur ces scenes, mais Paris a autre chose a faire
+que de s'occuper de ce qui se passe a l'etranger, et toute reputation
+qu'il n'a pas consacree, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe pas
+pour lui.
+
+Faite simplement, modestement et sans reclames tapageuses, l'annonce de
+ce debut n'avait pas produit une bien vive curiosite dans le public:
+aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'etait-elle pas celle d'une
+representation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au plus
+avaient daigne se deranger, parce qu'on leur avait fait un service et
+surtout parce qu'ils n'avaient pas a employer mieux leur soiree
+ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil
+d'orchestre etait vide.
+
+Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces fauteuils:
+il n'y avait pas de premiere representation ce soir-la, et, ne sachant
+que faire, il etait venu a l'Opera plutot pour ne pas se coucher trop
+tot que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et dont il
+n'avait pas souci; ce n'etait pas une de ces debutantes qui, par le
+bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention.
+
+Hamlet, en scene, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la
+fragilite des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se
+mit a examiner la salle, allant de loge en loge.
+
+Il etait absorbe dans cet examen et il tournait le dos a la scene
+lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur
+le theatre: une voix qu'il avait deja entendue venait de reciter les
+premiers mots du role d'Ophelie:
+
+ Helas! votre ame, en proie
+ A d'eternels regrets, condamne votre joie!
+ Et le roi, m'a-t-on dit, a recu vos adieux!
+
+Ce n'etait pas seulement cette vois qu'il avait deja entendue; celle qui
+chantait, il l'avait deja vue aussi!
+
+Madeleine!
+
+Et, n'ecoutant plus, il regarda; mais l'eclairage de la rampe change les
+traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de
+theatre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps
+la lorgnette braquee sans savoir a quoi s'en tenir.
+
+Il avait si souvent pense a Madeleine qu'il devait etre en ce moment le
+jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait
+son esprit.
+
+Cependant la ressemblance etait veritablement merveilleuse: c'etait
+elle, c'etait sa tete ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux
+blonds, sa figure douce et pensive.
+
+Mais n'etait-ce point Ophelie qui precisement ressemblait a Madeleine?
+quoi d'etonnant a cela; le type de la beaute de Madeleine n'etait-il pas
+celui de la beaute blonde, vaporeuse et poetique?
+
+Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements
+eclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement a Hamlet, mais
+encore, mais surtout a Ophelie: en quelques minutes, le public,
+indifferent pour elle, avait ete gagne et charme.
+
+Byasson avait ete trop occupe a regarder mademoiselle Harol pour avoir
+pu la bien ecouter. Cependant il lui avait semble que la voix etait
+belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de
+l'opera, et la voix de Madeleine, au temps ou il l'avait entendue, etait
+loin d'avoir cette etendue et cette surete.
+
+Il est vrai que, depuis cette epoque, c'est-a-dire depuis plus de trois
+ans, cette voix avait pu se developper par le travail.
+
+Mais ou Madeleine, si c'etait Madeleine, avait-elle pu travailler?
+
+On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; apres avoir
+quitte la maison de son oncle, c'etait donc en Italie que Madeleine
+avait ete: cela expliquait que les recherches entreprises a Paris et a
+Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.
+
+C'etait donc la passion du theatre qui l'avait fait abandonner la maison
+de sans oncle.
+
+Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon
+n'eussent permis a leur niece de se faire comedienne: en se sauvant,
+elle avait obei a une irresistible vocation.
+
+Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection tres-vive et
+tres-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette
+fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu
+qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle
+voulait accomplir, il etait fier de voir qu'il ne s'etait pas trompe
+dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.
+
+C'etait pendant la cavatine de Laerte et le choeur des officiers qu'il
+reflechissait ainsi; aussitot qu'il put quitter sa place sans troubler
+ses voisins, il se hata de sortir. Il ne pouvait pas rester dans
+l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sut.
+
+Et il se dirigea vers l'entree des artistes; mais, apres avoir fait
+quelques pas, il s'arreta, retenu par une reflexion qui venait de
+traverser son esprit.
+
+Pour que Madeleine sauvat Leon, il fallait qu'elle fut toujours
+Madeleine, la Madeleine d'autrefois.
+
+Qui pouvait dire ce qui s'etait passe? qu'etait devenue l'honnete et
+pure jeune fille apres trois annees de vie theatrale, seule, sans
+affection, sans appui autour d'elle?
+
+Avant de voir Madeleine, avant de tenter une demarche aupres d'elle, il
+importait donc de savoir quelle femme il trouverait.
+
+Il revint sur ses pas, decide a rentrer dans la salle et chercher
+quelqu'un, un journaliste ou un homme de theatre, qui put lui donner ces
+renseignements.
+
+Comme il traversait le vestibule, il apercut justement un jeune musicien
+qui, faisant partie de l'administration de l'Opera, devait etre en
+situation mieux que personne de l'eclairer; il alla a lui.
+
+--Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous
+notre nouvelle chanteuse?
+
+--Charmante.
+
+--C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je n'ai
+jamais doute de son succes, mais j'avoue qu'il depasse ce que je j'avais
+espere. Ce que c'est que la beaute et le charme. Voici une jeune femme
+qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir;
+croyez-vous qu'elle eut fait la conquete du public avec cette rapidite,
+si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux.
+
+--Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui de
+son jeune ami et en l'accaparant.
+
+--Oui, mais c'est une Francaise, d'Orleans je crois. Elle est eleve de
+Lozes, ce qui est bien etonnant, car l'animal n'a jamais forme une femme
+de talent; mais elle a travaille aussi en Italie, ou elle a debute avec
+assez de succes pour qu'on m'ait envoye la chercher. Elle a pour cornac
+un vieux sapajou d'Italien appele Sciazziga, qui est bien l'etre le plus
+insupportable de la creation: avare, mendiant, pleurard. Elle vit avec
+lui.
+
+Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras.
+
+--Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga,
+l'idee que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu dire
+qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est
+bien gardee, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux chenapan
+qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de suite
+qu'elle a ete elevee. Je n'ai pas entendu la moindre medisance sur son
+compte, et cela prouve bien evidemment qu'il n'y a rien a dire, car sa
+vie a ete passee au crible, soyez-en sur. Mais rentrons, le deuxieme
+acte va commencer, et vous savez qu'elle parait tout de suite; je vous
+recommande son air: "Adieu, ayez foi!"
+
+Byasson ne se laissa pas derouter par le mot "Orleans"; se tenant bien,
+elevee, honnete, c'etait Madeleine; ce ne pouvait etre qu'elle; Orleans
+ne devait etre qu'une tromperie pour derouter les recherches; il n'etait
+pas plus vrai que ne l'etait le nom de Harol.
+
+Ah! la chere et charmante fille! elle etait restee la Madeleine
+d'autrefois; elle pouvait donc sauver Leon et l'arracher des mains de
+Cara.
+
+Cette pensee empecha Byasson de bien ecouter l'air d'Ophelie; mais les
+applaudissements lui apprirent comment il avait ete chante; c'etait un
+triomphe.
+
+A l'entr'acte suivant Byasson ne resista plus a l'envie d'aller voir
+Madeleine, car c'etait bien, ce ne pouvait etre que Madeleine; sans
+doute le moment n'etait guere favorable a une visite, et la pauvre
+petite devait etre toute a l'emotion de son debut, mais il ne lui dirait
+qu'un mot.
+
+La facon dont il affranchit sa carte lui fit trouver quelqu'un pour la
+porter sans retard.
+
+Il n'attendit pas longtemps la reponse: un petit homme gros, gras,
+souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante ou etait M.
+Byasson.
+
+Celui-ci s'avanca, croyant qu'on allait le conduire pres de Madeleine.
+
+--_Z'est_ donc vous qui desirez voir la signora, dit le petit homme,
+_z'est oune_ impossibilite en ce moment, nous n'avons pas _oune
+minoute_. Vous _comprenez_, pas _oune minoute_. Desolation; _ze souis
+zarge de_ vous _le_ dire _de_ la part _de_ la signora, _ma_ demain elle
+vous _recevra_ avec satisfaction, _roue_ Chateaudun _noumero
+quarante-huit_, si vous _le_ voulez bien. _Escousez, ze souis_ oblige
+_de_ vous _qouitter_; vous savez _le_ jour _d'oun debout_, pas _oune
+minoute_ a soi.
+
+C'etait-la assurement le vieux sapajou nomme Sciazziga dont on avait
+parle a Byasson, l'entrepreneur de Madeleine.
+
+Il s'eloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait _deboute_
+lui-meme, il n'aurait certes pas ete plus affaire, plus emu; mais, en
+realite, n'etait-ce pas pour lui que Madeleine debutait?
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain matin, apres avoir lu trois ou quatre journaux qui tous
+etaient unanimes pour constater le grand, l'eclatant succes obtenu la
+veille a l'Opera par mademoiselle Harol dans le role d'Ophelie, Byasson
+se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.
+
+Dans ses vetements de deuil, madame Haupois-Daguillon etait deja au
+travail penchee sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver,
+parcourait les journaux du matin.
+
+--J'ai du nouveau a vous annoncer, dit-il a ses amis, en leur serrant
+la main joyeusement.
+
+--Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons recu une bonne nouvelle, et
+j'allais aller chez vous tout a l'heure pour vous la communiquer.
+L'homme que nous avons charge de surveiller Cara est venu nous apprendre
+hier soir qu'il avait la certitude que Leon etait trompe. Il parait que
+cette coquine n'a pu jouer son role plus longtemps. Apres s'etre impose
+la sagesse pour arriver a ses fins, elle a trouve que le careme etait
+trop long, et elle est retournee a son carnaval. Elle va une fois par
+semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les
+perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouee d'un caprice pour
+Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la
+solidite du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Leon que c'est a peine
+si elle prend des precautions pour lui cacher cette double intrigue.
+
+--De qui est cette reflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre
+homme?
+
+--De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves
+materielles de ce qu'il a decouvert, mais il espere les avoir bientot,
+et alors nous serons sauves. Lorsque Leon aura ces preuves sous les
+yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il
+connaitra cette femme et comprendra comment il a ete abuse, entraine,
+comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hesitera pas a se
+reunir a nous pour demander a la cour la confirmation du jugement qui
+declare nul son pretendu mariage; de meme il se reunira a nous encore
+pour poursuivre a Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez
+bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen etait le seul
+bon pour reussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou
+l'autre retourner a son ruisseau? cela etait logique, cela etait fatal,
+il n'y avait qu'a attendre ce jour.
+
+--Je n'ai jamais pretendu que Cara ne retournerait pas a son ruisseau,
+repliqua Byasson, j'aurais plutot cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que
+vous m'apprenez ne me surprend pas.
+
+--Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne parait pas vous
+causer la meme satisfaction qu'a nous.
+
+--C'est que je ne puis pas partager vos esperances.
+
+--Mon cher, vous avez toujours ete trop pessimiste, dit M. Haupois avec
+humeur.
+
+--Et vous, mon cher, vous avez toujours ete trop optimiste.
+
+--Les situations n'etaient pas les memes, dit madame Haupois-Daguillon.
+
+--Cela est parfaitement juste, repondit Byasson, et si je rappelle que
+j'ai cru ce mariage possible et meme imminent quand vous ne vouliez pas
+l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours
+trompe. Eh bien, dans le cas present, je crois que je ne me trompe pas
+encore en disant que ces preuves materielles qu'on vous promet, on ne
+les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez
+maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des
+preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis dispose a
+croire, c'est dans des conditions ou elle peut nier toutes les
+accusations de facon a abuser Leon, la seule chose importante pour elle.
+Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles
+convainquissent Leon, qui est trop completement aveugle pour voir clair
+en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans
+certaines preparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se reunisse a vous
+pour demander devant la cour la nullite de son mariage, pas plus que
+celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas
+d'importance, la cour prononcera cette nullite, avec ou contre lui,
+comme le tribunal de premiere instance l'a prononcee. Mais, pour le
+mariage religieux, la situation est bien differente; jamais la cour de
+Rome ne prononcera cette nullite si Leon lui-meme ne la demande pas, et,
+s'il la demande, il n'est meme pas du tout certain que vous l'obteniez.
+Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les resultats que vous
+esperez, et j'ai la conviction que, lors meme qu'elles seraient
+eclatantes, Leon n'en poursuivrait pas moins ses sommations
+respectueuses, tant il est incapable de volonte entre les mains de Cara;
+n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisieme acte, et qu'un mois
+apres il pourra se marier, a Paris, malgre vous, et legitimement.
+
+Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long
+et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colere; pour
+madame Haupois, elle ecoutait attentivement, examinant Byasson.
+
+Comme son mari allait repondre, elle lui coupa la parole.
+
+--Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi
+si vous n'aviez pas un autre moyen a nous proposer; vous auriez pitie de
+nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau a nous annoncer;
+qu'est-ce? je vous en prie, parlez.
+
+--Madeleine est a Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule
+que Leon peut etre arrache des mains de Cara, une femme seule sera assez
+forte pour delier ce qu'une femme a lie; une influence salutaire
+detruira l'influence nefaste.
+
+--Leon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a epouse cette coquine.
+
+--Leon n'a aime Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demande a
+l'une de lui faire oublier l'autre; apres une longue separation, sans
+avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir meme si elle
+vivait encore, il a pu se laisser seduire par Cara; mais le jour ou
+Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra;
+j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles memes de Leon, quand
+il m'a affirme qu'il n'avait pris une maitresse que pour se consoler,
+mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimee, celle qu'il
+aimait toujours.
+
+M. Haupois laissa echapper un geste de mecontentement.
+
+--Ou avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.
+
+Byasson aurait voulu ne pas repondre tout de suite a cette question, et
+c'etait avec intention qu'il avait tout d'abord insiste sur l'influence
+decisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que
+Leon eprouvait pour sa cousine.
+
+Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eut ete maladroit de
+vouloir s'echapper, et mieux valait encore aborder de front la
+difficulte.
+
+--Vous avez, dit-il, cherche toutes sortes d'explications au depart de
+Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine etait nee artiste, elle
+voulait etre artiste. C'est pour cela qu'elle a quitte votre maison;
+c'est pour se faire chanteuse; elle a debute hier a l'Opera avec un
+succes que les journaux sont unanimes ce matin a constater: une grande
+artiste nous est nee.
+
+--Comedienne!
+
+--Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous repondrai que
+Madeleine est devenue chanteuse comme Leon est devenu le mari de Cara:
+chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation a une
+femme, l'autre au travail et a l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et
+je l'ai retrouvee hier a l'Opera chantant Ophelie avec le succes que je
+viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la
+scene que je l'ai reconnue, ma premiere pensee a ete d'aller a elle pour
+lui demander si elle voulait sauver Leon. Heureusement je me suis arrete
+en chemin. D'abord il etait sage de s'assurer si Madeleine etait
+toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnee telle que je la
+pouvais desirer. Puis il etait sage aussi de savoir si vous etiez
+disposes a accepter son concours et a le payer du prix qu'il merite au
+cas ou elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous
+demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant
+d'ici. Si Madeleine vous rend Leon, puis-je, en votre nom, prendre
+l'engagement que vous consentirez a son mariage avec votre fils; puis-je
+loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez a rien
+de pratique et qui seul peut empecher Leon de persister dans la voie ou
+Cara le pousse?
+
+--Mais, cher ami ... s'ecria M. Haupois evidemment suffoque.
+
+Une fois encore la mere coupa la parole au pere, la femme au mari:
+
+--Qui vous dit que Madeleine a eprouve pour Leon les sentiments que vous
+croyez? Si cela a ete, qui vous dit que cela est encore?
+
+--Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour
+Leon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle
+avait quitte votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner a un
+sentiment qu'elle savait n'etre jamais approuve par vous; enfin je crois
+que si, dans la carriere qu'elle a embrassee, elle a pu rester honnete
+comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a ete gardee par ce sentiment.
+Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est
+certain aussi que si, contrairement a mon esperance, ce sentiment
+n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour
+votre belle-fille, Leon, avant deux mois, sera marie avec Cara par un
+mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclesiastiques ne
+pourront rompre. La question presentement se reduit a ceci: Qui
+preferez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Decidez.
+Maintenant laissez-moi vous repeter encore ce que je vous ai deja dit.
+Leon ne consentira a voir les preuves dont vous attendez merveille que
+si Madeleine lui ote le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez
+de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous haterez son
+mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis
+pas un grand maitre dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens
+possedes par la passion, et de ce que j'ai vu est resultee pour moi la
+conviction que, quand une femme est parvenue a mettre des verres roses
+aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut
+changer ces verres, celle-la les remplace avec une extreme facilite, et
+de ce jour ce qui etait rose devient noir pour lui, c'est d'un autre
+cote qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait.
+Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'interet de votre fils
+et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une
+jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle
+Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.
+
+--Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.
+
+Mais madame Haupois intervint de nouveau.
+
+--Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tete; pour moi je suis
+accablee; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de
+notre part, que nous n'aurons rien a refuser a celle qui nous aura rendu
+notre fils..., si elle est digne de lui.
+
+
+
+
+III
+
+
+Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame
+Haupois-Daguillon, c'etait un point capital d'avoir obtenu qu'ils
+accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur
+fils; il s'etait attendu a des luttes; et celle qu'il avait du soutenir
+avait ete beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand l'idee lui
+etait venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer a Cara.
+
+Cependant, pour avoir reussi de ce cote, tout n'etait pas dit:
+maintenant il fallait voir ce que Madeleine repondrait; accepterait-elle
+le role qu'il lui destinait? Aimait-elle Leon? Voudrait-elle pour mari
+d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle a
+abandonner le theatre?
+
+Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se
+rendait de la rue Royale a la rue de Chateaudun, et il etait oblige de
+reconnaitre qu'elles etaient graves, tres-graves.
+
+Au _noumero qouarante-houit_, comme disait Sciazziga, le concierge a qui
+il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui repondit de monter au
+troisieme etage; la, une femme de chambre a l'air discret et honnete lui
+ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon tres-convenable,
+qui n'avait que le defaut d'etre beaucoup trop encombre; en le meublant,
+Sciazziga, qui avait fait pendant son absence gerer sa maison de
+commerce, avait profite de cette occasion pour vendre tres-cher a son
+eleve une quantite de meubles dont celle-ci n'avait aucun besoin.
+
+Byasson n'eut pas longtemps a attendre: presque aussitot Madeleine parut
+et vint a lui les deux mains tendues:
+
+--Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et
+tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie de
+m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma reponse?
+
+--Ce serait moi, ma chere enfant, qui devrait vous demander si vous me
+pardonnez ma visite.
+
+--J'etais si emue que je n'ai pu ajouter a cette emotion celle que
+votre visite m'aurait donnee; j'avais besoin de calme, il me fallait
+aller jusqu'au bout sans defaillance, et j'avais peur de moi; c'est
+chose si terrible de paraitre devant ce public indifferent qui, en
+quelques minutes, peut vous condamner a une mort honteuse; mais ne
+parlons pas de cela.
+
+--Votre triomphe a ete splendide.
+
+--J'ai ete heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, comment se porte mon
+oncle, comment se porte ma tante?
+
+--Ils vont bien, quoique depuis votre depart ils aient ete cruellement
+eprouves; quand vous les verrez, vous les trouverez bien vieillis; votre
+oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fierement les
+Champs-Elysees, et votre tante n'a plus son activite d'autrefois; mais
+vous ne me demandez pas de nouvelles de Leon?
+
+Parlant ainsi, il l'avait regardee en face; il vit qu'elle palissait.
+
+--J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux.
+
+--Ah! vous savez?
+
+--Je sais ce que les journaux ont rapporte de ce proces, qui, je le
+comprends, a du causer de terribles chagrins a mon oncle et a ma tante.
+Et lui ... je veux dire Leon, comment a-t-il supporte cette crise?
+
+--Nous n'avons pas vu Leon depuis longtemps; il a rompu toutes relations
+avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui.
+
+--Ah! pauvre Leon!
+
+--Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce.
+
+--Il est malheureux?
+
+--Tres-malheureux, le plus malheureux homme du monde.
+
+--Mon Dieu!
+
+De nouveau il la regarda, elle paraissait profondement emue et troublee,
+et cependant elle n'etait plus une enfant qui s'abandonne sans
+resistance a ses impressions; de grands changements s'etait faits en
+elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la liberte et de
+l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermete, son geste de
+l'ampleur, la jeune fille etait devenue une jeune femme.
+
+--Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais etre sincere
+avec vous et tout vous apprendre: Leon est tombe sous l'influence d'une
+femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme le
+bonheur pour lui consiste a rendre heureux ceux qu'il aime, il a ete
+promptement domine, sa volonte a ete annihilee, et si completement, que
+dans une heure de folie, n'ayant personne aupres de lui, seul en
+Amerique, il s'est laisse marier a cette femme. Comment cette folie
+a-t-elle ete provoquee? c'est la le point interessant, et je vous
+demande, mon enfant, de m'ecouter avec la confiance que vous accorderiez
+a votre pere, si vous l'aviez encore, comme un ami devoue, qui a
+toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout son
+coeur.
+
+Sans repondre, elle lui serra la main dans une etreinte emue.
+
+--C'est non-seulement de Leon que je dois parler, c'est encore de vous,
+c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des votres. Le sujet
+est difficile, delicat, soyez indulgente, soyez patiente. Leon n'a pas
+pu vous voir sans vous aimer....
+
+--Oh! monsieur Byasson! s'ecria-t-elle on detournant la tete.
+
+--Je vous ai demande toute votre confiance et toute votre indulgence;
+laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de
+Leon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque Leon est
+revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert a son pere
+et a sa mere en leur disant qu'il desirait vous prendre pour femme. M.
+et madame Haupois-Daguillon ont refuse leur consentement a ce mariage,
+par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualite qui, pour eux, a
+cette epoque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a envoye
+Leon en Espagne, et en son absence, a son insu, on a voulu vous faire
+epouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitte la maison de votre
+oncle, entrainee par votre vocation pour le theatre, et dominee plus
+encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ...
+qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon
+intention n'est pas de chercher a savoir quel etait alors l'etat de
+votre coeur. Lorsque Leon revint, il fut veritablement desespere. Il
+vous chercha partout, a Paris, a Rouen, a Saint-Aubin, et, de retour a
+Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle
+etait sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, comme
+pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut
+alors que Leon fit la connaissance de cette femme. Comment se
+laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous repeter les mots memes dont
+il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oublies:
+"Puisque ma famille m'empechait d'epouser celle aupres de laquelle
+j'aurais vecu heureux, j'ai pris pour maitresse une femme qui a ete
+assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimee, que j'aime
+toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine,
+mais pour me consoler." Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli qu'il
+a cherche aupres de cette femme; il y a trouve la folie et la honte. Je
+vous ai dit qu'il s'etait marie a New-York. Je vous ai dit que ses
+parents avaient demande la nullite de ce mariage, laquelle a ete
+prononcee. Mais Leon, de plus en plus aveugle, affole, a fait faire des
+sommations respectueuses a son pere, et dans deux mois, si d'ici la rien
+ne l'arrete, il va epouser cette femme par un mariage cette fois
+indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arreter, voulez-vous le sauver?
+
+--Moi!
+
+--Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents reduits
+au desespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est la plus
+miserable creature que la boue de Paris ait produite. Dites un mot, il
+est au contraire sauve, car il vous aime, je vous le repete, il vous
+aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement a
+devenir sa femme. Vous allez me repondre que ses parents n'ont pas voulu
+de vous il y a trois ans, chere enfant, que leur orgueil a refuse ce
+mariage, mais depuis cet orgueil a ete cruellement humilie; ils ont
+pendant ces trois ans durement expie leur faute, et aujourd'hui c'est en
+leur nom que je parle; voulez-vous accepter Leon pour votre mari? Je
+vous l'ai deja dit, laissez-moi vous le repeter, c'est son honneur qui
+est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents.
+
+Byasson se tut; mais, au lieu de repondre, Madeleine ne balbutia que
+quelques paroles a peu pres inintelligibles; alors il reprit:
+
+--Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquietudes, vos
+angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets tres-bien qu'avant de me
+repondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour mari est
+toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont ete mieux justifiees que
+les votres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir voir; je
+serais le premier a vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point un
+engagement immediat et definitif que j'attends de vous; ce n'est pas le
+oui sacramentel qu'on prononce a la mairie, c'est seulement, et pour le
+moment, votre aide et votre concours; voyez Leon, voyez-le, sachant a
+l'avance le danger qu'il court et comment il peut etre sauve, puis
+ensuite vous deciderez dans votre conscience et dans votre coeur, mon
+enfant.
+
+--Mais je ne suis pas libre.
+
+Ce mot abattit instantanement toutes les combinaisons de Byasson.
+
+--Votre coeur ... dit-il.
+
+--Ce n'est pas de mon coeur que je parle, repondit-elle avec un sourire
+desole, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, pour neuf
+annees encore, est a celui qui a paye mon education musicale.
+
+Byasson respira.
+
+--Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce
+souci; ce contrat qui vous lie a votre entrepreneur se deliera avec de
+l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous
+parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par
+l'argent.
+
+--Mais j'appartiens au theatre. Si lorsque j'ai embrasse cette carriere
+je n'etais pas poussee par une irresistible vocation, cette vocation est
+venue, je suis une artiste, j'aime mon art.
+
+--Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne viens
+pas vous eblouir de la fortune que vous trouverez dans ce mariage; c'est
+le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-la seul et
+non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour Leon, ce
+n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis
+avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette
+affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez pitie de
+lui, ma chere fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle dont
+seule vous etes capable; sauvez-le.
+
+Madeleine resta pendant quelques minutes sans repondre, suivant sa
+pensee interieure, le coeur serre, ne respirant pas; tout a coup elle se
+leva et passa dans la piece d'ou elle etait sortie quand Byasson avait
+ete introduit dans le salon. Elle resta peu de temps absente: quand elle
+reparut, elle avait un chapeau sur la tete et un manteau sur les
+epaules.
+
+--Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Byasson offrit son bras a Madeleine, et ils se dirigerent vers la rue
+Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses etudes, sur ses
+debuts, sur sa vie de theatre, et elle lui raconta combien les
+commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient ete
+durs; elle lui fit aussi le recit de ses visites a Maraval et a Lozes.
+
+--J'ai eu bien des defaillances; j'ai eu aussi bien des degouts, dont le
+plus amer s'est trouve dans l'existence en commun, une existence
+etroite, intime avec ceux a qui j'appartiens presentement, M. et madame
+Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de mechantes gens, mais nos gouts,
+nos idees ne sont pas les memes, nous n'avons pas ete eleves de la meme
+facon, nous n'envisageons pas les choses au meme point de vue. Depuis
+trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittee d'une minute, je suis
+un capital pour eux et ils me gardent avec des precautions dont ils ne
+soupconnent meme pas l'inconvenance revoltante. C'est seulement
+lorsqu'il a ete question de venir a Paris que j'ai stipule une certaine
+liberte: pouvais-je consentir a paraitre devant les personnes qui ont
+connu mon pere ou qui connaissent ma famille, avec madame Sciazziga a
+mes cotes comme une duegne du theatre espagnol? C'est la peur que je ne
+consente pas a venir a Paris, qui a arrache cette concession a
+Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivee, le mari et la femme vivent-ils
+dans des transes continuelles; et, tout a l'heure, quand nous sommes
+sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme
+nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne
+nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le theatre?
+C'est la leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer
+l'engagement qui me lie a lui, il a stipule un dedit de 200,000 francs
+au cas ou je quitterais le theatre avant l'expiration de cet engagement.
+A ce moment 200,000 francs c'etait une grosse somme; mais maintenant je
+vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en
+continuant de partager mes appointements avec eux.
+
+Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon.
+
+En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler sous
+le sien.
+
+Il s'arreta, et se penchant vers elle en parlant a mi-voix:
+
+--N'oubliez pas, chere enfant, que dans cette maison desolee vous allez
+remplir le role de la Providence.
+
+La premiere personne qu'ils trouverent en entrant dans les magasins fut
+Saffroy, qui, lorsqu'il apercut Madeleine au bras de Byasson, resta
+immobile comme s'il etait petrifie.
+
+En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une
+importance de plus en plus preponderante; les chagrins, les
+preoccupations, les voyages avaient paralyse M. et madame
+Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient du abandonner une part
+de leur autorite, c'etait Saffroy qui s'en etait empare pour ne plus la
+ceder. Il voyait le jour proche ou il prendrait en main la direction
+entiere de la maison. Leon marie par un vrai mariage avec Cara, M. et
+madame Haupois-Daguillon accables, ne pourraient pas rester a Paris; ils
+se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, a
+Noiseau; alors qui heriterait de cette maison si ce n'est lui? Qui se
+devouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que
+voulait-elle? Qu'avait-il a craindre d'elle?
+
+Ces questions s'etaient a peine presentees a son esprit que Madeleine,
+ayant passe devant lui avec une courte inclination de tete, etait entree
+dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon.
+
+--Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de vos
+desirs, et elle a voulu vous apporter elle-meme sa reponse a vos
+propositions.
+
+Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa tante,--celle-ci
+la serrant avec effusion dans ses bras,--Byasson sortit en ayant soin de
+bien refermer la porte.
+
+Apres le premier moment donne aux embrassements, il y eut un temps
+d'embarras pour tous, qui, bien que court en realite, leur parut long et
+penible: ils ne disaient rien; ils evitaient meme de se regarder.
+
+Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos a la
+cheminee, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait
+prononcer un discours, il se tourna a demi vers Madeleine:
+
+--Ma chere enfant, dit-il, je n'ai pas a revenir sur les propositions
+que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous
+souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre Leon
+pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous
+n'avons pas cru devoir accueillir cette idee de mariage lorsque Leon
+nous en a parle pour la premiere fois. D'abord il faut que tu saches
+qu'a ce moment Leon ne nous a pas dit qu'il eprouvait pour toi une
+passion toute-puissante, il n'a alors parle que d'un sentiment de vive
+tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement apres
+ton depart qu'il nous a avoue cet amour. Cette explication prealable
+etait indispensable, car elle te fait comprendre notre reponse. En
+principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui apportat une
+fortune egale a la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, il s'en fallait
+de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir a
+un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune etait le seul
+reproche que nous eussions a t'adresser, mais, avec nos idees, il etait
+decisif. Et il l'etait d'autant plus que nous ne savions pas, je viens
+de te le dire, quelle etait la nature du sentiment que Leon eprouvait
+pour toi; nous croyions a une simple inclination, a une affection entre
+cousins; c'etait un amour, un amour reel, profond. Aujourd'hui, ma chere
+Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles etaient alors, et ce
+que nous demandons a celle que nous choisissons pour bru, c'est qu'elle
+nous ramene notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est qu'elle le
+sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne
+renoncons pas entierement a nos idees de fortune pour Leon. Nous les
+modifions, voila tout.
+
+Jusqu'a ce moment, M. Haupois avait parle avec une certaine gene; mais,
+arrive a ce point de son discours, car c'etait bien un discours, il
+reprit toute son aisance. Evidemment il se sentait sur de lui, et
+maintenant il avait confiance dans sa parole:
+
+--Ce que nous voulons, c'est que Leon soit dans une belle position; il a
+ete eleve pour cette position, il doit l'occuper, et puisque sa femme ne
+peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est a nous de
+fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre niece, il est tout naturel
+que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de
+commerce a notre fils le jour de son mariage, et a toi notre niece et sa
+femme, nous donnerons un million.
+
+C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. Haupois
+il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que
+dans la realite. Un million de dot!
+
+Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait du produire.
+
+--Je suis oblige de sortir pour quelques instants, dit-il, je te laisse
+avec ta tante, j'espere te retrouver.
+
+Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon fit
+entendre a Madeleine; elle ne chercha point a l'eblouir en faisant
+miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que
+d'affection, que de tendresse, que de famille.
+
+Et ce que Byasson avait dit elle le repeta, mais en mere qui cherche a
+sauver son fils.
+
+Madeleine fut beaucoup plus sensible a ce langage qu'elle ne l'avait ete
+a celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessee.
+
+Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de
+pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de Leon, ce ne
+serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par
+amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par
+un sentiment de devouement.
+
+Sa tante, en s'adressant a ce sentiment, produisit donc sur elle un tout
+autre effet que le million.
+
+L'emotion de la mere, sa tendresse, ses angoisses passerent en elle, et
+quand elle vit sa tante, naguere si haute et si fiere, se mettre a ses
+genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Leon, elle la releva en
+la serrant dans ses bras:
+
+--Je verrai Leon, dit-elle.
+
+--Mais il t'aime, chere enfant, il n'a jamais cesse de t'aimer, c'est
+pour t'oublier qu'il s'est jete dans les bras de cette femme.
+
+--Qui sait si elle n'a pas reussi? avant que je vous reponde,
+permettez-moi donc de m'entretenir avec Leon, et soyez certaine que si
+je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous
+voulez croire....
+
+--Auquel nous croyons tous.
+
+--Soyez certaine que je ne penserai qu'a ce sentiment. Je n'ai pas le
+droit, chere tante, de me montrer bien rigoureuse, bien exigeante. Moi
+aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai a me faire pardonner.
+
+Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosite:
+
+--Et quoi donc? demanda-t-elle.
+
+--Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour
+femme a votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis comedienne, et,
+quoique ma conscience me permette de me tenir la tete haute partout et
+devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une
+tache sur mon front.
+
+A ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau.
+
+--Nous avons cause; Madeleine est la meilleure des filles, la plus
+tendre, la plus genereuse, nous nous entendrons.
+
+Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se rappela
+que pour lui c'etait l'heure de sa promenade habituelle.
+
+--Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux Champs-Elysees?
+dit-elle.
+
+
+
+
+V
+
+
+Comment faire savoir a Leon que Madeleine etait a Paris?
+
+Ce fut la question qu'on agita.
+
+Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui
+ecrire; d'ailleurs, se decidat-on a employer ce moyen, il etait a peu
+pres certain que Cara recevait elle-meme toutes les lettres qu'on
+adressait a Leon, et qu'elle ne les lui remettait qu'apres un examen
+prealable; elle garderait donc celle ou l'on parlerait de Madeleine.
+
+Byasson fut d'avis que le mieux etait de proceder ouvertement,
+publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il
+raconterait a un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est-a-dire
+l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans
+tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangee avec la
+seule preoccupation de cacher plus ou moins habilement la source ou on
+l'avait puisee.
+
+Si Cara exercait son controle sur les lettres, elle ne pouvait pas se
+defier des journaux. Leon serait donc surement informe de la presence de
+Madeleine a Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que
+mademoiselle Harol n'etait autre que mademoiselle Madeleine Haupois,
+fille d'un ancien magistrat, et niece de M. Haupois-Daguillon, le
+celebre orfevre de la rue Royale; mais c'etait la un secret qui devait
+eclater tot ou tard, et mieux valait le reveler utilement que de laisser
+cette revelation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.
+
+Les choses s'arrangerent ainsi, et grande fut la surprise de Leon
+lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frappe par
+son nom. En ces derniers temps, il avait eu le desagrement de voir son
+nom assez souvent imprime dans les journaux, pour le reconnaitre a
+premiere vue, meme lorsqu'il etait noye au milieu d'un article. Cette
+fois ce n'etait pas a la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait,
+c'etait a celle des theatres.
+
+Madeleine a Paris! Madeleine etait cette chanteuse qui venait de debuter
+a l'Opera avec un succes que tous les journaux celebraient!
+
+Justement Cara etait absente; il n'eut point d'explication a donner,
+point de pretexte a inventer, il courut a l'Opera et de l'Opera rue
+Chateaudun.
+
+--Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se
+presenta.
+
+Il dit son nom; et ce fut en marchant fievreusement en long et en large,
+les mains contractees, les levres fremissantes, qu'il attendit dans le
+salon ou on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de
+ce qui l'entourait.
+
+Une porte s'ouvrit:--c'etait elle.
+
+Il s'avanca les bras ouverts.
+
+Elle s'arreta.
+
+De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hesitation.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.
+
+Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'etait
+donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-a-dire ceux de l'affection
+familiale, qu'il l'abordait.
+
+Elle l'embrassa comme lui-meme l'embrassait.
+
+--Chere Madeleine, dit-il en s'asseyant pres d'elle, te voila, te voila
+donc enfin!
+
+Sa voix etait haletante, saccadee, ses mains tremblaient, evidemment il
+etait sous l'influence d'une emotion profonde.
+
+Il la regarda longuement; puis avec un sourire:
+
+--Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux
+ont de l'eclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta
+physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?
+
+--Mais oui.
+
+Elle-meme etait profondement troublee, cette emotion l'avait gagnee;
+elle voulut reagir et ne pas s'abandonner:
+
+--Tu crois donc, dit-elle en s'efforcant de prendre un ton enjoue,
+qu'une comedienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne
+peuvent pas etre doux?
+
+--En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imagine, j'ai
+ete bouleverse, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir
+ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est
+revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais,
+compare celle que je voyais, que je revoyais apres l'avoir crue perdue,
+a celle dont j'avais garde l'image dans mon coeur.
+
+Tout cela etait bien tendre, bien passionne, et tel que Madeleine devait
+croire que Byasson ne s'etait pas trompe en disant que Leon l'aimait
+toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amitie?
+d'amour?
+
+Lorsqu'elle avait pense a la visite de Leon, elle s'etait dit qu'elle
+devait garder son sang-froid et s'appliquer a l'ecouter avec un esprit
+calme, a l'examiner, a le juger pour savoir ce qui se passait en lui et
+quels etaient presentement ses sentiments; mais voila qu'elle n'etait
+plus maitresse de sa volonte, voila qu'elle l'ecoutait avec un coeur
+palpitant et trouble, voila qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui,
+elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irresistiblement
+entrainee par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'etendue
+ni la force,--elle l'aimait, malgre tout, malgre sa liaison, malgre son
+mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit ou, faisant
+son examen de conscience, elle avait du s'avouer cet amour, et meme plus
+passionnement, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait
+souffert par lui.
+
+--Mais comment t'es-tu decidee a entrer au theatre, dit-il, quand tu
+m'avais promis de m'ecrire?
+
+--Je t'ai ecrit.
+
+--Pour me dire que tu quittais la maison de mon pere; c'etait avant de
+prendre cette resolution que tu devais m'ecrire. Que ne l'as-tu fait!
+
+Il prononca ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus
+profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de
+regrets, que de reproches, que de douleurs!
+
+--Tu ne pouvais venir a mon secours qu'en te mettant en opposition avec
+tes parents, et je n'ai pas voulu etre la cause d'une rupture entre
+vous.
+
+--Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et a ton occasion!
+
+Il s'arreta brusquement; puis, ayant passe sa main sur son front, il
+continua:
+
+--Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne
+convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi
+donc ce que tu as fait, ou tu as ete, ou tu t'es cachee? Ta lettre
+recue, je suis accouru a Paris pour te chercher, j'ai ete a Rouen, a
+Saint-Aubin. Revenu a Paris, j'ai meme fait faire des recherches par la
+police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais
+pour....
+
+Il allait dire: "pour moi", il se retint et reprit:
+
+--Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pense au chagrin, au
+desespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au desespoir, le mot
+n'est pas trop fort applique au sentiment ... a l'affection que
+j'eprouvais pour toi. Mais voila que je me laisse entrainer, ce n'est
+pas a moi de parler; c'est a toi.
+
+Alors elle lui fit le recit qu'elle avait deja fait a Byasson, mais
+plus longuement, avec plus de details, de maniere a ce qu'il la suivit
+dans son existence a Paris, en Italie, a ce qu'il vit et connut ceux qui
+l'avaient entouree, particulierement Sciazziga.
+
+Au moment ou l'on parlait de lui, Sciazziga, annonce par la femme de
+chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme etait chez
+Madeleine, et il venait voir quel etait ce jeune homme. Bien entendu il
+avait un pretexte, un bon pretexte bien arrange, pour se presenter et
+interrompre, malgre _loui_, la signora _oune_ raison _imperiouse_; mais
+Madeleine, qui ne se laissa pas prendre a cette raison _imperiouse_, lui
+repondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait a
+causer d'affaires serieuses avec son cousin,--ce fut toute la
+presentation,--et que plus tard elle l'entendrait.
+
+--Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en
+riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'a moitie
+fachee de cette visite, elle te montre, au moins pour un cote, quelle a
+ete ma vie depuis que j'ai quitte la rue de Rivoli: il y a un mois,
+Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrange pour assister a
+notre entretien.
+
+Puis elle acheva son recit.
+
+--Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas ete trop
+malheureuse; les commencements, il est vrai, ont ete durs, mais enfin
+j'ai ete favorisee par la chance; maintenant que j'ai vu de pres les
+dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver
+heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?
+
+Il ne repondit pas tout de suite, et ce fut apres quelques secondes
+d'embarras qu'il la regarda:
+
+--Tu as vu mes parents? demanda-t-il.
+
+--Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.
+
+--Alors, je n'ai rien a t'apprendre.
+
+--Ce n'etait pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines
+bien, tes parents m'ont parle de toi; je te disais que je me trouvais
+assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement,
+affectueusement: et toi?
+
+Il lui tendit la main:
+
+--Oui, dit-il, tu as raison; je dois te repondre franchement, car c'est
+l'amitie qui inspire ta question.
+
+Cependant, bien qu'il annoncat qu'il voulait repondre, il resta pendant
+assez longtemps silencieux, la tete basse:
+
+--Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chere Madeleine, je ne suis pas
+heureux. Le bonheur pour moi aurait ete dans la vie de famille, avec la
+femme aimee, avec des enfants qui auraient ete ceux de mon pere et de ma
+mere. C'etait la le reve que j'avais fait quand j'etais jeune ... il y a
+trois ans. La fatalite a voulu qu'il ne se realisat point. Je n'ai pas
+d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me
+plaindre la vie que je me suis faite.
+
+Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entrainer a
+en dire davantage.
+
+--Je te verrai bientot, dit-il.
+
+--Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je
+sois prise par le theatre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que
+je serais heureuse de chanter pour toi?
+
+--Tu chantes ce soir?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.
+
+--Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester a diner avec moi: tu
+ferais un mauvais diner, car je mange peu quand je dois chanter, mais
+nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et anime; et
+apres diner tu me conduirais au theatre; tu aurais ainsi le plaisir de
+faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui
+tous les soirs marche dans mon ombre et ne dedaigne pas de remplacer mon
+habilleuse pour porter la queue de ma robe.
+
+Il eut un moment tres-court, un eclair d'hesitation.
+
+Pour Madeleine, cette hesitation fut cruelle.
+
+--Qui va-t-il preferer? se demanda-t-elle avec angoisse.
+
+Elle voulut cacher son emotion sous un sourire:
+
+--Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dinette avec ta cousine?
+
+--Avec bonheur!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Leon fut oblige d'inventer une histoire bien compliquee pour expliquer
+et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout
+simplement qu'il etait reste a diner avec sa cousine Madeleine et
+qu'apres diner il avait passe sa soiree a l'Opera. Qu'eut dit Cara qui,
+pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables scenes de
+jalousie? Combien souvent l'avait-elle interroge curieusement sur cette
+cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les manieres a
+savoir s'il l'avait aimee! Ne serait-elle pas malheureuse de ce diner et
+de cette soiree? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un aveu
+inutile? Pourquoi eveiller ses soupcons? Pourquoi la faire souffrir dans
+le present et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, les
+souffrances de la jalousie, et il tenait a les epargner a celle envers
+qui il se sentait des torts.
+
+Mais si cette histoire fut acceptee sans eveiller les defiances de Cara,
+celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour expliquer
+ses absences, ne le furent point de la meme maniere: jusqu'alors il
+sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi?
+
+Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art du
+mensonge ne s'acquiert pas facilement; a des dispositions naturelles, il
+faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et
+par le metier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce qu'on a
+invite de maniere a le repeter la vingtieme fois a l'improviste, comme
+on l'a dit la premiere apres une savante preparation, voila ce qui exige
+des qualites de memoire et d'assurance qui sont rares. Ces qualites,
+Leon ne les possedait pas; non-seulement il n'avait pas le don de
+l'invention, mais encore il manquait de metier; ses histoires, qu'il
+cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les
+disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce
+de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un caractere
+de vraisemblance et d'autorite.
+
+S'il avait prudemment confisque le journal ou il avait lu le nom de
+Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle
+Harol, dont tout Paris parlait, etait la cousine de Leon, et de la a
+conclure que c'etait pour voir cette cousine que Leon s'absentait, il
+n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi.
+
+--Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine,
+mademoiselle Harol? lui avait-elle demande le lendemain du jour ou elle
+avait su qui etait mademoiselle Harol.
+
+Il fut oblige de dire et de soutenir malgre l'evidence qu'il ne l'avait
+point vue encore.
+
+--Pourquoi ne la vois-tu pas?
+
+--Parce que je ne vois plus personne de ma famille.
+
+--Oh! une comedienne ne doit pas, il me semble, avoir la begueulerie de
+tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma
+cousine; nous irons ce soir a l'Opera.
+
+--Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que je ne veux pas m'exposer a rencontrer mon pere ou ma mere
+qui doivent suivre les representations de leur niece.
+
+C'etait la premiere fois que Cara rencontrait une resistance serieuse
+chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut
+bien caracteristique, quoi qu'elle fit, elle ne parvint point a la
+briser. Elle alla a l'Opera, mais Leon ne l'accompagna point, au moins
+dans la salle, car il profita de sa liberte pour aller rendre visite a
+Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle.
+
+Si Cara avait appris ces visites, elle eut vu tous les dangers de sa
+situation; mais n'ayant pas pris de precautions pour surveiller Leon,
+elle ignora ou il avait passe sa soiree.
+
+--Je me suis promene, dit-il, quand elle lui demanda comment il avait
+employe son temps.
+
+Mais bientot un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller a l'Opera
+vint jeter sur cette situation une eblouissante lumiere.
+
+Le moment etait venu pour Leon d'adresser a ses parents le troisieme
+acte respectueux apres lequel, selon le langage de la loi, il pourrait
+passer outre a la celebration de son mariage. Deux jours avant
+l'expiration du delai dans lequel cet acte pouvait etre signifie, il
+recut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait de
+passer a son etude. Bien entendu, ce fut a Cara qu'on la remit; mais en
+voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de
+decacheter une lettre dont elle croyait connaitre le contenu. C'etait
+par Riolle que lui avait ete recommande le notaire de la Branche comme
+un homme capable de donner un peu de la consideration dont il jouissait
+a ses clients, et elle avait toute confiance dans les recommandations de
+son ami Riolle.
+
+Leon se rendit donc a l'invitation de son notaire; celui-ci le recut
+avec une figure grave et un air recueilli:
+
+--Monsieur, lui dit-il, le moment arrive ou, selon vos instructions, je
+dois notifier a M. votre pere et a madame votre mere le troisieme et
+dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de proceder a cet
+acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas
+change. De tous les actes de notre ministere, celui-la est peut-etre le
+plus grave, et c'est chose tellement serieuse qu'un mariage contracte en
+opposition avec la volonte de nos parents, que je croirais manquer aux
+devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une
+nouvelle et derniere affirmation de votre volonte calme et reflechie. Il
+ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon role,
+puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et
+c'est ce que je fais en vous demandant de ne me repondre qu'apres vous
+etre recueilli.
+
+Leon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui preter encore
+quelques instants d'attention:
+
+--En tout etat de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre ces
+observations, qui pour moi, je vous le repete, sont affaire de
+conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai
+recu une visite qui enleve a mon intervention tout caractere de
+spontaneite, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de votre famille,
+M. Byasson. Il m'a apporte des documents dont il m'a, jusqu'a un certain
+point, oblige a prendre connaissance, lesquels documents portent contre
+la personne que vous vous proposez d'epouser, des accusations de la plus
+haute gravite. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour vous les
+communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai
+pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas proceder a
+la derniere sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu M.
+Byasson.
+
+Leon aimait peu qu'on lui donnat des lecons; cette facon de disposer de
+lui l'exaspera.
+
+--Il me semblait, dit-il, que vous etiez mon notaire et non celui de M.
+Byasson ou de ma famille.
+
+M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualite rare de ne
+pas se facher et de ne jamais se laisser emporter:
+
+--Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre
+notaire, c'est-a-dire, en prenant a coeur ce que je crois vos interets,
+que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure,
+monsieur, d'ecouter la votre plutot que votre susceptibilite qui, j'en
+conviens, peut en ce moment se trouver blessee. Mais reflechissez,
+surtout voyez M. Byasson, et, apres avoir fait acte d'homme raisonnable
+qui ne ferme point de parti pris les yeux a la lumiere, nous reprendrons
+cet entretien. D'aujourd'hui en huit, a pareille heure, si vous le
+voulez bien, je serai a votre disposition.
+
+Leon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, fache contre
+celui-ci, irrite contre son pere et sa mere, furieux contre Cara qui ne
+l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspere contre lui-meme et
+changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il
+suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq
+jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonca de plus en plus dans sa
+colere. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraitre avoir peur des
+revelations qu'on lui annoncait, il arriva un matin chez Byasson.
+
+Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage a Liverpool, le
+recut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement:
+
+--Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu
+penetrer jusqu'a toi, je t'aurais evite la peine de venir jusqu'ici, ce
+qui te fera peut-etre gronder, et je t'aurais porte certains
+renseignements que tu dois connaitre.
+
+--Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche.
+
+--Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a ete charge par tes parents
+de surveiller Cara....
+
+--Vous voulez dire ma femme, sans doute.
+
+--Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point
+la-dessus, je te prie. Tes parents ont donc charge un homme de
+surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute
+s'il a dresse contre elle un acte d'accusation au lieu d'ecrire un
+panegyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout simplement,
+sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte
+d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne
+pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la naivete de
+vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux faire
+ta femme etait ... etait indigne de toi. Il n'y a donc dans ces pieces
+que des faits dont tu pourras controler l'exactitude. Quand tu auras lu,
+tu seras fixe. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de la
+Branche, et me trouvant assez embarrasse pour te faire parvenir ces
+pieces, j'ai pense un moment a charger Madeleine de te les remettre.
+
+--Vous n'auriez pas fait cela!
+
+--Voila un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien a
+ajouter. Prends ces pieces, tu les liras seul.
+
+Il hesita.
+
+--Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les bruleras.
+
+Il ne les brula point.
+
+La plus longue de ces pieces etait la copie des rapports de police
+dresses au moment ou la duchesse Carami avait voulu arracher son fils
+des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'a cette
+epoque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'etait omis.
+
+Les autres pieces etaient les rapports de l'agent gui, depuis que Cara
+etait revenue d'Amerique, l'avait surveillee jour par jour. Ils
+relataient les visites a Salzondo et a Otto dont M. Haupois avait parle
+a Byasson; mais bien que detailles et amplement circonstancies avec ce
+soin meticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus
+insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve
+materielle. C'etaient des allegations qui avaient tous les caracteres de
+la vraisemblance; mais etaient-elles fondees?
+
+Il fallait les controler.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le temps n'etait plus ou le soupcon ne pouvait pas s'elever jusqu'a la
+zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculee; elle
+etait descendue de ce trone et n'etait plus qu'une simple mortelle.
+
+Pourquoi apres tout?
+
+Pourquoi croire aveuglement qu'elle valait mieux que les autres?
+
+Terrible question que celle-la, et, a l'heure ou elle se pose devant un
+amant, il y a deja bien des chances pour qu'il admette que la femme
+qu'il a aimee et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison,
+vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.
+
+Fatalement elle conduisait a une seconde: pourquoi tant d'accusations
+contre Cara (elle etait Cara maintenant), et pas une seule contre
+Madeleine? pour celle-ci, l'unanimite dans l'eloge, pour celle-la
+l'unanimite dans le blame.
+
+Il saisirait la premiere occasion qui se presenterait, pour faire ce
+controle, et si les rapports etaient vrais, elle ne tarderait pas a se
+presenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite a Salzondo; il
+verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il
+verrait plus tard.
+
+Mais le jeudi suivant, qui justement etait le lendemain, cette occasion
+ne se presenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas
+davantage.
+
+Se savait-elle surveillee, ou bien ces rapports etaient-ils faux?
+
+En realite elle se tenait sur ses gardes.
+
+Tant qu'elle avait ete sure de Leon, elle avait agi librement, sans gene
+et selon ses fantaisies: pourquoi eut-elle pris des precautions inutiles
+pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardat,
+qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il ecoutat? Pourquoi se
+cacher d'un aveugle et d'un sourd!
+
+Mais du jour ou elle avait remarque des changements chez Leon et ou elle
+s'etait sentie menacee dans la toute-puissance de son influence,
+Salzondo et Otto lui-meme l'avaient attendue inutilement; ce n'etait pas
+le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient a courir avant
+le mariage, il fallait les consacrer a la raison et a la prudence;
+Paques arriverait apres ce temps de careme.
+
+Et, comme elle voulait que ce careme fut aussi court que possible, elle
+veillait avec soin a ce que les delais imposes par la loi pour les
+sommations respectueuses fussent rigoureusement observes. Grande fut sa
+surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point
+notifie a M. et madame Haupois-Daguillon le troisieme et dernier acte.
+
+Que pouvait signifier un pareil retard? Etait-il le fait du notaire ou
+de Leon?
+
+Elle s'en expliqua avec celui-ci:
+
+--Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas ete faite? demanda Leon.
+
+--Riolle.
+
+--Riolle se mele de ce qui ne le regarde pas: c'est a moi de demander la
+notification de cet acte, et non a d'autres.
+
+Et tu ne l'as pas demandee?
+
+--Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arret de la
+cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui declare notre
+mariage nul, nous n'avons pas besoin de proceder a un nouveau mariage,
+et des lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle
+le confirme, il sera temps a ce moment-la de recourir au dernier acte
+respectueux.
+
+--Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu etais franc, tu dirais que
+tu esperes qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette
+esperance que tu ne veux pas que cette derniere sommation soit notifiee.
+
+--Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce
+moment de pousser les choses a l'extremite; mon pere et ma mere sont
+malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.
+
+--C'etait lors de la premiere sommation qu'il fallait faire ces
+touchantes reflexions.
+
+--Lors de la premiere sommation, j'etais exaspere par le proces en
+nullite de mariage, et tu as su mettre cette exasperation a profit pour
+m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus
+sous ce coup immediat de la colere, je me suis calme.
+
+--Dis que tu as reflechi.
+
+--Si tu le veux: j'ai reflechi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais
+des devoirs envers mes parents.
+
+--N'en as-tu pas envers moi?
+
+--Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer
+ta conscience qui s'eveillait; je l'ai accepte, bien qu'il ne me parut
+pas serieux....
+
+--Parce qu'il ne te paraissait pas serieux plutot.
+
+--Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur a en supporter
+une; au revoir.
+
+Elle se jeta sur lui pour le retenir:
+
+--Leon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par pitie....
+
+Il se degagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre a quatre,
+et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber a la rue de
+Chateaudun.
+
+Il etait furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez
+Madeleine.
+
+Il resta trois heures rue Chateaudun a ecouter Madeleine travailler:
+jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'ame et tant de charme; il
+etait ravi, emerveille, transporte.
+
+Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner pres de Cara.
+
+--Quand te verrai-je? demanda Madeleine.
+
+--Bientot.
+
+--Sais-tu que tu as ete cinq jours sans venir.
+
+--Pardonne-moi, j'ai ete tres-occupe ... et surtout tres-preoccupe,
+tres-peine.
+
+--Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas console, au moins
+j'aurais essaye de te distraire.
+
+--A bientot.
+
+--Quand tu pourras, quand tu voudras.
+
+S'il s'etait sauve pour eviter une scene, il etait peu dispose a en
+subir une a son retour.
+
+Bien que ce fut l'heure du diner, il ne trouva ni lumiere allumee ni
+couvert mis dans la salle a manger; il sonna Louise, elle ne repondit
+pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour diner
+dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profite pour aller se
+promener?
+
+S'il en etait ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et
+diner avec elle.
+
+De la salle a manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne;
+dans la chambre, elle etait vide. Il crut entendre un bruit dans le
+cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment ou il se
+dirigeait de ce cote, son flambeau a la main, une odeur douceatre et
+vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il
+apercut Hortense couchee tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne
+bougea pas. Ses yeux etaient clos, sa face etait decoloree, une legere
+ecume moussait au coins de ses levres. Il la prit et la releva, elle fit
+entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour
+de lui. Sur la table ou il avait pose son flambeau se trouvait une fiole
+noire entouree d'etiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle etait
+vide: sur l'etiquette blanche, il lut: _Laudanum de Sydenham_. Il revint
+a Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout
+sur ses pieds.
+
+Ce n'etait pas la premiere fois qu'elle s'empoisonnait, c'etait la
+seconde. A leur retour d'Amerique, au moment ou il etait question
+d'adresser des sommations a M. et madame Haupois et ou il se refusait a
+cette mesure, elle avait deja vide une fiole de laudanum; il l'avait
+soignee et secourue en perdant la tete, ne sachant trop ce qu'il
+faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de
+tendresse, la couvrant de baisers, se jetant a ses genoux, lui disant de
+douces paroles, et il l'avait sauvee; peu d'instants apres lui avoir dit
+qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.
+
+Cette fois, ce ne fut point de la meme maniere qu'il la soigna, ce ne
+fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Apres
+l'avoir plantee sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la
+poussant, la secouant, il l'obligea a marcher jusqu'a la cuisine; la, il
+l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille ou se
+trouvait le cafe que Louise preparait a l'avance pour ses dejeuners, il
+lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer
+les dents, il les lui ecarta avec une cuillere, de force, et il lui
+entonna le cafe dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son
+bras, il la fit marcher en long et en large a travers tout
+l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait energiquement.
+
+Quelle difference entre ce second traitement et le premier; entre les
+caresses de l'un et les bousculades de l'autre!
+
+Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait ete
+celui du premier: elle ne tarda pas a ouvrir les yeux et a prononcer
+quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, a
+plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en
+regardant Leon, et tout a coup elle eclata en sanglots.
+
+Il s'etait assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant
+que cette crise nerveuse fut calmee avant de lui parler.
+
+Ils demeurerent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart
+d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui reflechissant; ce fut elle qui
+la premiere rompit ce silence:
+
+--Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'ecria-t-elle.
+
+--Parce que tu ne voulais pas mourir.
+
+--Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?
+
+--Parce que, n'y eut-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide
+fut vrai, je devais te soigner.
+
+--Brutalement; mais comment m'etonner de cette brutalite chez un homme
+qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle
+que tu as couru; c'est apres t'avoir vu entrer au numero 48 que je suis
+revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la
+prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infame! la miserable!
+
+--Qui infame? qui miserable? s'ecria-t-il.
+
+--Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comedienne, la maitresse
+de celui qui la traine de ville en ville: tout le monde sait que ce
+vieil Italien est son amant: il est paye en nature.
+
+D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux
+poings crispes; le geste fut si furieux qu'elle courba la tete, mais il
+ne frappa pas. Apres l'avoir regardee durant une ou deux secondes, il
+s'elanca dans le salon; elle courut apres lui; mais quand elle arriva
+dans la salle a manger, il fermait la porte de l'entree; elle l'ouvrit;
+il avait deja descendu deux etages: le rejoindre etait impossible,
+l'appeler etait inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle
+prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire epaisse; ainsi
+habillee elle descendit a son tour l'escalier; quand elle fut dans la
+rue, une voiture vide passait; elle arreta le cocher et lui dit de la
+conduire rue de Chateaudun, n deg. 48; la il attendrait.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il
+avait besoin de marcher; la colere grondait dans son coeur et dans sa
+tete, la fievre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmat
+l'une et qu'il usat l'autre par le mouvement.
+
+Il alla ainsi a grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans
+savoir ou il etait pendant pres de deux heures. Puis, se trouvant sur la
+place de la Concorde, l'idee lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait
+par Madeleine que son ancien appartement etait dans l'etat ou il l'avait
+quitte; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara.
+S'il avait eu sa clef, il aurait realise cette idee; mais, a la pensee
+d'aller sonner a la porte de son pere pour demander cette clef a
+Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'etait pas ainsi
+qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.
+
+Depuis longtemps, il n'avait point ose passer rue Royale, mais a cette
+heure il n'avait point a craindre la rencontre d'un employe. Arrive
+devant la maison de son pere, il vit une faible lumiere a une fenetre,
+celle du bureau de ses parents; sa mere etait la penchee sur ses livres,
+travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse emotion le serra a
+la gorge.
+
+Il continua sa marche jusqu'a la gare Saint-Lazare, et la il se souvint
+qu'il n'avait pas dine. Il entra dans un restaurant, et dit au garcon de
+lui servir a manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de pret.
+
+Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer
+toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez
+lui rue Auber, puisqu'il etait decide a ne revoir jamais Cara.
+
+A ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit
+au garcon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du
+Havre.
+
+Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggera l'idee d'aller
+au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait change un billet de
+cinq cents francs le matin et il en avait garde la monnaie, c'etait plus
+qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.
+
+Bien qu'il fut seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il
+etait trop agite, trop fievreux, et puis il soufflait au dehors un vent
+de tempete qui secouait les vitres du wagon a croire qu'elles allaient
+se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, eclaires par
+la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis
+tout a coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages
+noirs, et des ondees rapides fouettaient les vitres.
+
+A Motteville, il apercut une rangee d'enormes sapins couches dans le
+champ les racines en l'air.
+
+En debarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au
+cocher de le conduire a la jetee, mais celui-ci ne put aller beaucoup
+plus loin que le musee.
+
+--Ma voiture serait culbutee par le vent, dit-il, en criant ces quelques
+mots dans l'oreille de Leon.
+
+Leon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en
+zigzag, la figure cinglee par le gravier: contre ce pavillon et contre
+la batterie des gens se tenaient abrites, risquant de temps en temps un
+oeil pour regarder la mer.
+
+Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui
+arrivaient de l'ouest on trainant sur la mer: ca et la dans ce mur noir
+s'ouvraient des trouees jaunes qui eclairaient l'horizon, mais, aussi
+loin que la vue pouvait s'etendre on n'apercevait qu'une immense nappe
+d'ecume, sans une seule voile; bien que la maree ne fut pas encore
+haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetee.
+
+Leon resta environ une heure a regarder ce spectacle, puis l'idee lui
+vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau pret a
+sortir: ce temps etait a souhait pour son etat moral.
+
+Pour revenir a l'avant-port il n'eut qu'a se laisser pousser par le
+vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se
+preparaient a sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait a Caen.
+Que lui importait un pays ou un autre jusqu'a ce qu'il sut ce qu'il
+ferait? pour aller a Caen la traversee serait plus longue, et cela ne
+pouvait pas lui deplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul
+passager qui eut ose braver ce gros temps; un matelot a qui il
+s'adressa, une piece blanche dans la main, lui preta une vareuse et un
+_surouet_ impermeables, et ainsi equipe, il resta pendant toute la
+traversee appuye contre le mat d'artimon, secoue par la mer, bouscule
+par le vent, arrose par les vagues, mais eprouvant interieurement un
+sentiment d'apaisement.
+
+Arrive a Caen, il ne s'y arreta pas: Qu'avait-il a y faire? Il s'en
+alla a Saint-Aubin pour penser a Madeleine et revoir le pays ou ils
+avaient vecu ensemble pendant huit jours. Le village etait desert, ou
+tout au moins les maisons baties au bord du rivage etaient closes; il
+semblait qu'on etait dans une ville morte, dont tous les habitants
+avaient miraculeusement disparu: Pompei ou le chateau de la _Belle au
+bois dormant_. Il trouva cependant un hotel ou l'on voulut bien le
+recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine,
+une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la
+greve ou les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons
+dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'a Courseulles, dina dans
+une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arretant de
+place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la
+lune, ou pour chercher les deux phares de la Heve qui disparaissaient
+souvent dans des embruns.
+
+Comme cette nuit ressemblait a celle ou il etait venu avec Madeleine et
+les pecheurs, chercher a cette meme place le cadavre de son oncle! cette
+lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les
+deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.
+
+Que n'avait-il parle alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, a
+Paris, elle n'eut pas quitte la maison de la rue de Rivoli, elle ne
+serait pas devenue chanteuse, et lui....
+
+Il voulut chasser la pensee qui se presenta a son esprit, mais il n'y
+parvint qu'en evoquant l'image de Madeleine.
+
+Ah! comme il l'aimait!
+
+Et c'etait la justement le malheur de sa situation: il aimait une femme
+qui ne pouvait etre a lui, et il n'aimait plus celle a laquelle il etait
+lie.
+
+Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le
+croyait, il devait etre un objet de risee ou de mepris pour ceux qui le
+connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il etait
+deshonore; on peut donner sa fortune, son coeur a une femme perdue, on
+ne lui donne pas son nom.
+
+Et pendant toute la soiree, pendant la nuit surtout ou il dormit peu,
+reveille qu'il etait a chaque instant par le hurlement de la tempete, le
+tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminee, les secousses
+qu'il imprimait a la porte et a la fenetre, le balancement de la maison,
+cette pensee lui revint sans cesse, l'obseda, l'hallucina. Quand il
+s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses idees
+tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en
+tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la
+cote avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.
+
+Quand il se leva le lendemain matin, le vent etait calme et la pluie
+tombait a torrents; comme il etait impossible de sortir, il resta au
+coin du feu; enfin les nuages passerent et le temps s'eclaircit. Il put
+alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre a la mer, il
+remonta dans le village pour aller au cimetiere, a la tombe de son
+oncle. Comme il longeait l'eglise, il apercut devant cette tombe une
+femme inclinee dans l'attitude du recueillement et de la priere: bien
+qu'enveloppee dans un gros manteau et encapuchonnee, cette femme
+ressemblait a Madeleine.
+
+Il avanca vivement: c'etait elle.
+
+Mais, soit qu'elle ne l'eut pas entendu marcher sur la terre humide,
+soit qu'elle fut absorbee dans ses pensees, elle ne tourna pas la tete;
+alors a quelques pas d'elle, derriere elle, il s'arreta et resta
+silencieux, la regardant, le coeur emu, l'esprit trouble.
+
+Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout a coup, elle eut
+un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en meme temps un
+sourire se montra sur son visage baigne de larmes.
+
+--Toi! s'ecria-t-elle en lui serrant les deux mains.
+
+Il les prit et les serra longuement.
+
+--Comment, tu as pense a l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un
+ton heureux et avec l'accent de la gratitude.
+
+--Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que
+je suis ici; j'ai quitte Paris parce que j'etais malheureux, et je suis
+venu a Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser a toi et de revoir
+le pays ou nous avions vecu ensemble pendant huit jours.
+
+Il dit ces dernieres paroles comme si elles lui etaient arrachees par
+une force a laquelle il ne pouvait resister, puis, mettant le bras de
+Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetiere.
+
+Ils se dirigerent du cote de la mer, et jusqu'a ce qu'ils fussent
+descendus sur la greve deserte, Leon ne parla que de choses
+insignifiantes, la seulement il revint au sujet qu'il avait aborde dans
+le cimetiere:
+
+--Sais-tu que ton arrivee ici est vraiment providentielle pour moi?
+dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer a Paris.
+
+--Tu veux ne pas revenir a Paris?
+
+--Chere Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par
+chagrin, je me suis jete dans une liaison honteuse, et plus follement
+encore je me suis laisse entraine a un mariage, qui, pour etre nul
+legalement, n'en fera pas moins le desespoir de ma vie. Cette liaison,
+je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a pousse a
+cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me
+cacher en Amerique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans
+ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas
+emprunter. Or, m'en aller en Amerique sans rien, c'est m'exposer a
+mourir de faim. Veux-tu m'aider a aller en Amerique, et a y gagner ma
+vie en me pretant l'argent necessaire a cela? Cela est etrange, n'est-ce
+pas, que moi, heritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte
+quelques milliers de francs a une pauvre fille comme toi; enfin, c'est
+ainsi; ta pauvrete te permet elle de me preter; de me donner ce que je
+demande a ton amitie, a notre parente?
+
+--Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider a
+partir.
+
+--Il faut que je parte, cependant.
+
+--Pourquoi partir si tu sens, si tu es sur que cette rupture est
+irrevocable?
+
+--Parce que ...--il hesita assez longtemps,--parce que, quand je me suis
+jete dans cette liaison, ca ete pour oublier une personne que ...
+j'avais aimee; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu
+cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais
+plus que je ne l'avais aimee. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le
+put-elle, je ne puis pas lui demander d'etre ma femme, car elle n'a pas
+de fortune et mes parents ne consentiraient jamais a l'accueillir comme
+leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une
+seconde fois sans le consentement de mon pere et de ma mere; et tu
+comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.
+
+--Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?
+
+--Je ne pourrais pas l'avoir.
+
+--Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?
+
+--Madeleine!...
+
+--Si je te disais que ton pere et ta mere m'ont demande d'etre ta
+femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que
+celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ils allerent jusqu'au semaphore de Bernieres, et tous deux, a cote l'un
+de l'autre, Madeleine lisant ce que Leon ecrivait, Leon lisant ce
+qu'ecrivait Madeleine, ils redigerent leurs depeches:
+
+"Cher oncle,
+
+"Tuez le veau gras; invitez pour diner demain M. Byasson, et faites
+mettre le couvert de Leon ainsi que celui de votre fille.
+
+"MADELEINE."
+
+"Chere mere,
+
+"Je te prie de vouloir bien faire preparer mon ancien appartement pour
+recevoir Madeleine; quant a moi, je demande a te remplacer rue Royale et
+a reparer le temps perdu,
+
+"LEON."
+
+Lorsque le lendemain soir ils arriverent rue de Rivoli, ils trouverent
+l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entree de
+l'appartement de M. et de madame Haupois etaient grandes ouvertes, et
+dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravate de blanc,
+gante, pret a annoncer les invites comme en un jour de grande fete.
+
+Et quelle plus grande fete pouvait-il y avoir, pour ce pere et cette
+mere si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue a
+la maison paternelle!
+
+Madeleine avait voulu prendre le bras de Leon, mais il ne s'etait pas
+prete a cet arrangement.
+
+--Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens a ce qu'il soit bien
+marque que c'est toi qui me ramenes.
+
+Mais ni le pere ni la mere n'etaient en etat de faire cette remarque:
+dans leur elan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul
+l'observa:
+
+--C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il
+ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est a vous seule qu'est
+du ce miracle.
+
+La depeche de Madeleine avait ete executee a la lettre par madame
+Haupois-Daguillon: "Elle avait tue le veau gras," et jamais diner plus
+splendide et plus, exquis en meme temps n'avait ete servi chez elle; ce
+fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:
+
+--Il ne faut pas etre trop heureux pour bien manger, dit-il; nous
+manquons de recueillement pour apprecier ce merveilleux diner.
+
+Madeleine et Leon croyaient passer la soiree dans une etroite intimite,
+mais a neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annonca M. Le
+Genest de la Crochardiere, le notaire de la famille.
+
+Que venait-il faire?
+
+M. Haupois-Daguillon se chargea de repondre a cette question que Leon
+s'etait posee: il le fit avec une dignite temperee par l'emotion.
+
+--Comme tu nous as fait part de ton desir de rentrer dans notre maison,
+dit-il, nous avons pense, ta mere et moi, que ce ne pouvait pas etre
+dans les memes conditions qu'autrefois; nous avons donc prie M. le
+Genest de dresser un projet d'acte de societe dont il va te donner
+lecture et que nous realiserons quand tu auras ete releve de ton conseil
+judiciaire. Notre Societe est formee pour cinq annees; elle te reconnait
+une part de propriete egale a la notre; la raison sociale sera:
+Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid
+sera, si tu le veux bien, confiee a Saffroy.
+
+Ces derniers mots s'adresserent a Madeleine autant qu'a Leon.
+
+La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le
+Genest de la Crochardiere, homme discret et prolixe,-presque aussi
+prolixe en ses discours qu'en son nom,-occuperent tout le reste de la
+soiree.
+
+Leon voulut conduire Madeleine jusqu'a la porte de son ancien
+appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi
+reconduire Byasson, car il avait a entretenir celui-ci d'une affaire
+delicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses
+parents.
+
+--Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associe de la
+maison Haupois-Daguillon pour lui preter trois cent mille francs?
+
+--Je te previens que si tu veux employer cet argent a payer le dedit de
+Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton pere
+prend ce dedit a sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant a
+l'engagement que Madeleine a signe a l'Opera, il sera expire avant que
+vous puissiez vous marier.
+
+--Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu
+son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.
+
+--On pretend, au contraire, qu'elle lui a donne un gros benefice.
+
+--Ceci est affaire d'appreciation: de plus elle m'a prete diverses
+sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnite que je lui dois
+valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je
+ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai oblige de m'adresser
+a mes parents, et cela me coutera beaucoup; je ne voudrais pas mettre
+cette nouvelle depense a leur charge, je voudrais, au contraire,
+l'acquitter avec mes premiers benefices.
+
+--Eh bien! je te les preterai, mais a une condition qui est que je ne
+les verserai a Cara que le jour de ton mariage; et des demain j'irai
+regler cette affaire avec elle.
+
+Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut recu
+avec empressement.
+
+--Ou est Leon? demanda-t-elle avec anxiete.
+
+--Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il
+devient l'associe: cette association est consentie en vue de son
+prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se celebrera quand la
+nullite du votre aura ete prononcee par la cour de Rome.
+
+Cara ne broncha pas.
+
+--Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est
+parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empecher:
+Leon aime sa cousine, et rien ne guerit mieux un ancien amour qu'un
+nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez
+cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie
+d'engager une lutte qui, pour n'etre pas dangereuse, n'en serait pas
+moins agacante, je vous offre trois cent mille francs que je prends
+l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici
+la vous nous laissez en paix.
+
+--Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validite de
+mon mariage?
+
+--Rien; nous sommes surs d'obtenir la nullite que nous demandons, nous
+ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs
+c'est une belle somme et qui represente largement les sacrifices que
+vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.
+
+Elle palit et ses levres se decolorerent; mais elle se raidit et, par un
+effort de volonte, elle parvint a amener un sourire sur ses levres
+fremissantes:
+
+--Vous aviez voulu m'etrangler comme une bete malfaisante, dit-elle,
+vous realisez aujourd'hui votre desir.
+
+--Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les
+chiffons de papier qui les enveloppent.
+
+Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la
+force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait
+pas reconquerir Leon en perdant Madeleine, ce qui etait sa seule chance
+de succes; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider;
+d'ailleurs, apres un moment de depit, il s'etait resigne a toucher ses
+deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment
+pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret
+"_que de_ voir _oune_ grande artiste finir miserablement dans _oune
+mariaze bourzeois_."
+
+Battue de ce cote, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille
+francs, n'eut plus d'esperance que dans la validite de son mariage, car
+il etait bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas
+pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullite de ce mariage, elle lui
+payerait cher son acquiescement a la demande en nullite: c'etait une
+derniere carte a jouer, et il fallait la jouer serieusement;
+malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.
+
+Malgre l'apparente confiance de Byasson, il n'etait pas du tout prouve
+que Rome prononcat jamais cette nullite.
+
+M. et madame Haupois s'etaient adresses a un personnage influent,
+disait-on, et qui deja avait fait prononcer la nullite d'un mariage
+conclu entre un banquier allemand et une Francaise; mais ce personnage,
+tout en se faisant donner de l'argent, n'avancait a rien, et repondait
+toujours que l'affaire etait grave, qu'il fallait attendre, etc.
+
+Impatientee d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et,
+se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'eloquence d'une
+mere comment son fils avait ete marie. Elle obtint alors qu'une enquete
+serait ouverte a l'archeveche de Paris, conformement a la bulle de
+Benoit XIV (_Dei miseratione_) et que le resultat en serait transmis a
+la sacree congregation du concile qui examinerait la validite de ce
+mariage.
+
+Ce fut devant ce tribunal de l'officialite diocesaine que comparurent
+Leon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu
+connaissance des faits se rapportant a ce mariage; malgre l'habilete de
+sa defense, Cara fut convaincue de n'avoir ete en Amerique que pour
+eluder la loi canonique et d'avoir trompe l'abbe O'Connor. Comme il
+fallait innocenter celui-ci de la legerete avec laquelle il avait
+celebre ce mariage, elle fut chargee de toute la responsabilite, et la
+nullite fut prononcee.
+
+Aussitot les publications legales furent faites a Noiseau et a Paris, et
+tout se prepara pour le mariage de Leon et de Madeleine.
+
+Bien que Cara eut paru subir les conditions qui lui avaient ete imposees
+par Byasson, celui n'etait pas sans crainte pour le jour de la
+ceremonie. Comment l'empecher d'entrer a l'eglise, et au pied de l'autel
+de se jeter entre Leon et Madeleine.
+
+Elle etait parfaitement capable de jouer cette scene melodramatique, et
+le souvenir de son discours devant le tribunal lors du proces engage a
+propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines
+circonstances elle pouvait tres-bien preferer la vengeance a l'interet.
+
+La peur de ce scandale determina Byasson a aller voir l'ami qu'il avait
+a la prefecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la
+ceremonie a l'eglise et a la mairie, plusieurs invites a l'air martial,
+paraissant assez mal a l'aise dans leurs gants et que personne ne
+connaissait.
+
+Rien ne troubla cette double ceremonie, ni le diner, ni le bal qui eut
+lieu sous une tente dressee dans la cour d'honneur du chateau de
+Noiseau.
+
+De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua a cette soiree; il
+quitta Noiseau apres le diner, et a dix heures, il arrivait rue Auber,
+portant dans ses poches trois cent mille francs.
+
+Cara l'attendait; elle recut les billets et les compta avec un calme
+parfait:
+
+--Maintenant, dit-elle, nous avons une derniere affaire a traiter:
+combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de
+Leon, tres-tendres, quelquefois passionnees, d'autres fois legeres, et
+si j'en envoie une chaque jour a madame Haupois jeune, je crois que
+celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.
+
+Byasson resta un moment embarrasse, puis il allongea la main vers le
+paquet de lettres:
+
+--Vous permettez? dit-il.
+
+--Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.
+
+--Non, merci, je ne tiens pas a entendre, il me suffit de voir.
+
+Et il feuilleta les lettres qui etalent rangees depliees les unes
+par-dessus les autres:
+
+--Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il apres son examen, cela
+leur ote pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles
+portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont
+en cet etat, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez a madame
+Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous
+avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'ecriture de son mari.
+Desole de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espere que celle
+des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve
+de Leon, comme vous en manifestiez le desir autrefois.
+
+Ces trois cent mille francs ne suffirent pas a cela cependant, car deux
+ans apres, le lendemain du bapteme de son second petit-fils, M.
+Haupois-Daguillon recut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara
+etait dans une facheuse situation:
+
+"Monsieur,
+
+"Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont
+celles que votre fils m'ecrivit, et c'est tout ce qui me reste de lui.
+
+"Je vous les remets ne voulant pas m'adresser a lui pour me secourir
+dans la position desesperee ou je me trouve: je vais etre expulsee de
+mon logement et mon pauvre mobilier va etre vendu si jeudi je ne paye
+pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille
+francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue
+Drouot.
+
+"Veuillez agreer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une
+femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne
+sera plus pour tous que
+
+"CARA".
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA ***
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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new file mode 100644
index 0000000..7cea59a
--- /dev/null
+++ b/old/13027.zip
Binary files differ