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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:41:10 -0700 |
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diff --git a/13013-0.txt b/13013-0.txt new file mode 100644 index 0000000..67d8c61 --- /dev/null +++ b/13013-0.txt @@ -0,0 +1,8941 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13013 *** +COMTESSE DE SÉGUR + + +FRANÇOIS LE BOSSU + + +A MA PETITE FILLE CAMILLE DE MALARET + +Chère et bonne Camille, la Christine dont tu vas lire l'histoire te +ressemble trop par ses beaux côtés pour que je me prive du plaisir de +te dédier ce volume. Tu as sur elle l'avantage d'avoir d'excellents +parents; puisses-tu, comme elle, trouver un excellent François qui sache +t'aimer et t'apprécier comme mon François aime et apprécie Christine! +C'est le voeu de ta grand'mère, qui t'aime tendrement. + +COMTESSE DE SÉGUR, +née ROSTOPCHINE. + + + + +I + +COMMENCEMENT D'AMITIÉ + +Christine était venue passer sa journée chez sa cousine Gabrielle; elles +travaillaient toutes deux avec ardeur, pour habiller une poupée que +Mme de Cémiane, mère de Gabrielle et tante de Christine, venait de +lui donner: elles avaient taillé une chemise et un jupon, lorsqu'un +domestique entra. «Mesdemoiselles, Mme de Cémiane vous demande au +jardin, sur la terrasse couverte». + +GABRIELLE + +--Faut-il y aller tout de suite? Y a-t-il quelqu'un? + +LE DOMESTIQUE + +--De suite, Mademoiselle; il y a un Monsieur avec Madame. + +GABRIELLE + +--Allons, Christine, viens. + +CHRISTINE + +--C'est ennuyeux! je ne pourrai pas habiller ma poupée, qui est nue et +qui a froid. + +GABRIELLE + +--Que veux-tu! il faut bien aller joindre maman, puisqu'elle nous fait +demander. + +CHRISTINE + +--Moi, seule à la maison, je ne pourrai pas l'habiller; je ne sais pas +travailler. Mon Dieu! que je suis malheureuse de ne savoir rien faire. + +GABRIELLE + +--Pourquoi ne demanderais-tu pas à ta bonne de lui faire une robe? + +CHRISTINE + +--Ma bonne ne voudra pas: elle ne fait jamais rien pour m'amuser. + +GABRIELLE + +--Comment faire, alors?... Si je t'en faisais une? + +--Toi, tu pourrais? dit Christine, en relevant la tête et en souriant. + +GABRIELLE + +--Je crois que oui; j'essayerai toujours. + +CHRISTINE + +--Tout de suite? + +GABRIELLE + +--Non, pas tout de suite, puisque maman nous attend pour promener; mais +quand nous serons revenues, nous travaillerons à ta robe. + +CHRISTINE + +--Mais, en attendant, ma pauvre fille a froid. + +GABRIELLE + +--Je vais l'envelopper dans ce vieux petit manteau tu vas voir; donne-la +moi. + +Gabrielle prend la poupée, l'enveloppe de son mieux et la met dans un +fauteuil. + +GABRIELLE + +--Là! elle est très bien! Viens, à présent; maman nous attend. +Dépêchons-nous. + +Christine embrasse Gabrielle, qui l'entraîne hors de la chambre; elles +arrivent en courant à une allée couverte où se promenait leur maman avec +un Monsieur et un petit garçon qui était un peu en arrière. Gabrielle +et Christine le regardent avec surprise. Il était un peu plus grand +qu'elles, gros, d'une tournure singulière; sa figure était jolie, ses +yeux doux et intelligents, il avait une physionomie très agréable, mais +l'air craintif et embarrassé. + +Christine s'approche, lui prend la main: + +--Viens, mon petit, jouer avec nous; veux-tu? + +L'enfant ne répond pas; il regarde d'un air timide Gabrielle et +Christine. + +--Est-ce que tu es sourd, mon petit? demanda Gabrielle amicalement. + +--Non, répondit l'enfant à voix basse. + +GABRIELLE + +--Et pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne viens-ru pas avec nous? + +L'ENFANT + +--Parce que j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi comme les autres. + +GABRIELLE + +--Nous moquer de toi? Et pourquoi cela? Pourquoi les autres se +moquent-ils de toi? + +--Vous ne voyez donc pas! dit le petit garçon en relevant la tête et les +regardant avec surprise. + +GABRIELLE + +--Je te vois, mais je ne comprends pas pourquoi on se moque de toi. Et +toi, Christine, vois-ru quelque chose? + +CHRISTINE + +--Non, pas moi; je ne vois rien. + +--Alors, vous voudrez bien m'embrasser et jouer avec moi? dit le petit +garçon en souriant et en hésitant encore. + +--Certainement, s'écrièrent les deux cousines en l'embrassant de tout +leur coeur. + +Le petit garçon semblait si heureux, que Gabrielle et Christine se +sentirent aussi toutes joyeuses. Au moment où ils s'embrassaient tous +les trois, la maman et le Monsieur se retournèrent. Ce dernier poussa +une exclamation joyeuse. + +--Ah! les bonnes petites filles! Ce sont les vôtres, Madame? Elles +veulent bien embrasser mon pauvre François! Pauvre enfant! il en a l'air +tout heureux! + +MADAME DE CÉMIANE + +--Pourquoi donc paraissez-vous surpris que ma fille et ma nièce +accueillent bien votre petit François! Je m'étonnerais du contraire. + +M. DE NANCÉ + +--Je serais bien heureux, Madame, que tout le monde pensât comme vous; +mais l'infirmité de mon pauvre enfant le rend si timide! Il est si +habitué à se voir l'objet des railleries et de l'aversion de tous les +enfants, qu'il doit être heureux de se voir fêté et embrassé par vos +bonnes et charmantes petites filles. + +--Pauvre enfant! dit Mme de Cémiane en le regardant avec +attendrissement. + +Les enfants s'étaient rapprochés. Gabrielle et Christine tenaient +chacune une main du petit garçon qu'elles faisaient courir, et qui riait +de tout son coeur de cette course forcée. + +GABRIELLE + +--Maman, le petit garçon nous a dit qu'on se moquait de lui et que +personne ne voulait l'embrasser. Pourquoi? il est très bon et très +gentil. + +Mme de Cémiane ne répondit pas; le petit François la regardait avec +anxiété; M. de Nancé soupirait et se taisait également. + +CHRISTINE: + +--Monsieur, pourquoi se moque-t-on du petit garçon? + +M. DE NANCÉ + +Parce que le bon Dieu a permis qu'il fût bossu à la suite d'une chute, +mes enfants; et il y a des gens assez méchants pour se moquer des +bossus, ce qui est très mal. + +GABRIELLE + +Certainement, c'est très mal; ce n'est pas sa faute s'il est bossu, il +est très bien tout de même. + +--Où donc est-il bossu? Je ne vois pas, dit Christine en tournant autour +de François. + +Le pauvre François était rouge et inquiet pendant cette inspection de +Christine. + +«Mon Dieu! mon Dieu! pensait-il, si elle voit ma bosse, elle fera comme +les autres, elle se moquera de moi!» + +Mme de Cémiane était embarrassée pour faire finir Christine sans que M. +de Nancé s'en aperçût: Gabrielle commençait aussi à examiner le dos de +François, lorsque Christine s'écria: + +«Voilà! voilà! je vois! C'est là, sur le dos! Vois-tu Gabrielle?» + +GABRIELLE + +--Oui, je vois; mais ce n'est rien du tout. Pauvre garçon! tu croyais +que nous nous moquerions de toi? Ce serait bien méchant! Tu n'as plus +peur, n'est-ce pas? Comment t'appelles-tu? Où est ta maman? + +FRANÇOIS + +--Je m'appelle François; maman est morte, je ne l'ai jamais vue: et +voilà papa avec votre maman. + +CHRISTINE + +--Comment, c'est ce Monsieur qui est ton papa? + +M. DE NANCÉ + +--Pourquoi cela vous étonne-t-il, ma bonne petite? + +CHRISTINE + +--Parce que vous êtes très grand et lui est si petit, vous êtes maigre +et lui est si gras. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Quelle bêtise tu dis, Christine! Est-ce qu'un enfant est jamais grand +comme son papa? Si vous alliez vous amuser avec François, ce serait +mieux que de rester ici à dire des niaiseries. + +M. DE NANCÉ + +--Laissez-moi vous embrasser, mes bonnes petites filles; je vous +remercie de tout mon coeur d'être bonnes pour mon pauvre petit François. + +M. de Nancé embrassa à plusieurs reprises Gabrielle et Christine, et il +alla rejoindre Mme de Cémiane. Les enfants, de leur côté, entrèrent dans +le bois pour ramasser des fraises. + +CHRISTINE + +--Tiens, François, viens par ici: voici une bonne place; regarde, que de +fraises! Prends, prends tout. + +FRANÇOIS + +--Merci, ma petite amie. Comment vous appelez-vous toutes deux? + +GABRIELLE + +--Je m'appelle Gabrielle. + +CHRISTINE + +--Et moi, Christine. + +FRANÇOIS + +--Quel âge avez-vous? + +GABRIELLE + +--Moi j'ai sept ans, et Christine, qui est ma cousine, a six ans. Et +toi, quel âge as-tu? + +--Moi... j'ai... déjà dix ans, répondit François en rougissant. + +GABRIELLE + +--C'est beaucoup, dix ans! C'est plus que Bernard. + +FRANÇOIS + +--Qui est Bernard? + +GABRIELLE + +--C'est mon frère. Il est très bon. Je l'aime beaucoup, Il n'est pas ici +à présent; il prend une leçon chez M. le curé. + +FRANÇOIS + +--Ah! moi aussi je dois aller prendre une leçon chez le curé, tout près +d'ici, à Druny. + +GABRIELLE + +--C'est comme Bernard; il y va aussi à Druny. Tu es donc près de Druny. + +FRANÇOIS + +--Tout près! Il faut dix minutes pour aller de chez nous chez le curé. + +GABRIELLE + +--Pourquoi n'es-tu jamais venu nous voir? + +FRANÇOIS + +Parce que je ne demeurais pas ici; papa était en Italie pour ma santé; +les médecins disaient que je deviendrais droit et grand en Italie; et, +au contraire, je suis plus bossu qu'avant, ce qui me chagrine beaucoup. + +GABRIELLE + +--Ecoute, François, ne pense pas à cela; je t'assure que tu es très +gentil; n'est-ce pas Christine? + +CHRISTINE + +--Je l'aime beaucoup, il a l'air si bon! + +Toutes deux embrassèrent François qui riait et qui avait l'air heureux; +et tous les trois se mirent à cueillir des fraises. Gabrielle et +Christine eurent toujours soin de désigner les meilleures places à +François pour qu'il se fatiguât moins à chercher. Au bout d'un quart +d'heure, ils avaient rempli un petit panier que Gabrielle tenait à son +bras. + +«A présent nous allons manger, dit Gabrielle en s'essuyant le front. Il +fait chaud, cela nous rafraîchira. Tiens, François, assois-toi là, sous +le sapin, près de moi, et toi, Christine, mets-toi de l'autre côté; +c'est François qui va partager.» + +FRANÇOIS + +--Et dans quoi les mettrons-nous? nous n'avons pas d'assiettes. + +GABRIELLE + +--Nous allons en avoir tout à l'heure. Que chacun prenne une grande +feuille de châtaigner; en voici trois. + +Chacun prit sa feuille, et François commença le partage; les petites +filles le regardaient faire. Quand il eut fini: + +«C'est très mal partagé, dit Gabrielle; tu nous as presque tout donné; +et il t'en reste à peine.» + +---Tiens, mon bon petit, en voici des miennes, dit Christine en versant +une part de ses fraises dans la feuille de François. + +---Et en voilà des miennes, dit Gabrielle en faisant comme Christine. + +FRANÇOIS + +--C'est trop, beaucoup trop, mes bonnes amies. + +GABRIELLE + +--Du tout, c'est très bien: mangeons. + +FRANÇOIS + +--Comme vous êtes bonnes! Quand je suis avec d'autres enfants, ils +prennent tout et ne m'en laissent presque pas. + + + + +II + +PAOLO + +Les enfants finissaient de manger leurs fraises et ils sortaient du +bois, quand ils virent arriver un jeune homme de dix-huit à vingt +ans qui tenait son chapeau à la main, et qui saluait à chaque pas en +s'approchant des enfants. Puis il resta debout devant eux, sans parler. + +Les enfants le regardaient et ne disaient rien non plus. + +«Signora, Signor, me voilà», dit le jeune homme saluant encore. + +Les enfants saluèrent aussi, mais un peu effrayés. + +«Sais-tu qui c'est», dit François à l'oreille de Gabrielle. + +GABRIELLE + +--Non; j'ai peur. Si nous nous sauvions? + +«Signora, Signor, sé souis venou, mé voici», recommença l'étranger +saluant toujours. + +Pour toute réponse, Gabrielle prit la main de Christine et se mit à +courir en criant: + +«Maman, maman, un Monsieur!» + +Elles ne tardèrent pas à rencontrer Mme de Cémiane et M. de Nancé qui +les avaient entendues crier et qui accouraient aussi, craignant quelque +accident. + +«Qu'y a-t-il? Où est François?» demanda M. de Nancé avec anxiété. + +--Là, là, dans le bois, avec un Monsieur fou qui va lui faire du mal, +dit Christine tout essoufflée. + +M. de Nancé partit comme une flèche et aperçut François debout et +souriant devant l'étranger, qui se mit à saluer de plus belle? + +M. DE NANCÉ + +--Qui êtes-vous, Monsieur? Que voulez-vous? + +L'ÉTRANGER, saluant. + +--Moi, zé souis invité de venir sé Signor conté. C'est vous, Signor +Cémiane. + +M. DE NANCÉ + +--Non, ce n'est pas moi, Monsieur; mais voici Mme de Cémiane. + +L'étranger s'approcha de Mme de Cémiane, recommença ses saluts, et +répéta la phrase qu'il venait de dire à M. de Nancé. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Mon mari est absent, Monsieur, il va rentrer; mais veuillez me dire +votre nom, car je ne crois pas avoir encore reçu votre visite. + +--Moi, Paolo Peronni, et voilà une lettre dé Signor conté Cémiane. + +Il tendit à Mme de Cémiane une lettre, qu'elle parcourut en réprimant un +sourire. + +«Ce n'est pas l'écriture de mon mari», dit-elle. + +PAOLO + +--Pas écritoure! Alors, quoi faire? Il invite à dîner, et moi, povéro +Paolo, z'étais très satisfait. Z'ai marcé fort; z'avais peur de venir +tard. Quoi faire? + +MADAME DE CÉMIANE + +--Il faut rester à dîner avec nous, Monsieur; vos amis ont voulu sans +doute vous jouer un tour, et vous le leur rendrez en dînant ici et en +faisant connaissance avec nous. + +PAOLO + +--Ça est bon à vous; merci, Madame; moi, zé souis pas depuis longtemps +ici; moi, zé connais personne. + +Le jeune homme raconta comme quoi il était médecin, Italien, échappé à +un affreux massacre du village de Liepo, qu'il défendait avec deux cents +jeunes Milanais contre Radetzki. + +«Eux sont restés presque tous toués, coupés en morceaux; moi zé mé souis +sauvé en mé zétant sous les amis morts; quand la nouit est venoue, moi +ramper longtemps, et puis zé mé souis levé debout et z'ai couru, couru; +lé zour, zé souis cacé dans les bois, z'ai manzé les frouits des +oiseaux, et la nouit courir encore zousqu'à Zènes; pouis z'ai marcé et +z'ai dit Italiano! et les amis m'ont donné du pain, des viandes, oune +lit; et moi zé souis arrivé en vaisseau en bonne France; les bons +Français ont donné tout et m'ont amené ici à Arzentan; et moi, zé +connais personne, et quand est arrivée oune lettre dou Signor conté +Cimiano, moi z'étais content, et les camarades de rire et toussoter, et +oune me dit: «Va pas, c'est pour rire»; mais moi, z'ai pas écouté et +z'ai fait deux lieues en oune heure; et voilà comment Paolo est venu +zousqu'ici... Vous riez comme les camarades; c'est drôle, pas vrai?» + +Mme de Cémiane riait de bon coeur; M. de Nancé souriait et regardait le +pauvre Italien avec un air de profonde pitié. + +«Pauvre jeune homme!» dit-il avec un soupir, Et où sont vos parents? + +«Mes parents?...» + +Et le visage du jeune homme prit une expression terrible. + +«Mes parents, morts, toués par les féroces Autrichiens; fousillés avec +les soeurs, frères, amis, dans les maisons à eux! Tout est brûlé! et +avant battous, pour les punir eux, parce que moi, Italien, z'ai allé +avec les amis pour touer les Autrichiens méssants et barbares. Voici +l'Autrice! voilà le Radetzki! [1]» + +[Note 1: (retour) Maréchal autrichien, célèbre par la répression cruelle de +la révolte des Lombards en 1849.] + +MADAME DE CÉMIANE + +--Pauvre garçon! C'est affreux! + +M. DE NANCÉ + +--Malheureux jeune homme! Etre ainsi sans parents, sans patrie, sans +fortune! Mais il faut avoir courage. Tout s'arrangera avec l'aide de +Dieu; ayons confiance en lui, mon cher Monsieur. Courage! Vous voyez +que vous voilà chez Mme de Cémiane sans savoir comment. C'est un +commencement de protection. Tout ira bien; soyez tranquille. + +Le pauvre Paolo regarda M. de Nancé d'un air sombre et ne répondit pas; +il ne parla plus jusqu'au retour au château. + +Les enfants restèrent un peu en arrière pour ne pas se trouver trop près +de ce Paolo qui inspirait aux petites filles une certaine terreur. + +--Qu'est-ce qu'il disait donc des Autrichiens? demanda Christine. Il +avait l'air si en colère. + +GABRIELLE + +--Il disait que les Italiens brûlaient des Autrichiens, et que ses soeurs +battaient... leurs habits, je crois; et puis qu'ils tuaient tout, même +les parents et les maisons. + +CHRISTINE + +--Qui tuait? + +GABRIELLE + +--Eux tous. + +CHRISTINE + +--Comment, eux tous? Qu'est-ce qu'ils tuaient? Et pourquoi les soeurs +battaient-elles les habits? Je ne comprends pas du tout. + +GABRIELLE + +--Tu ne comprends rien, toi. Je parie que François comprend. + +FRANÇOIS + +--Oui, je comprends, mais pas comme tu dis. C'est les +Autrichiens qui tuaient les pauvres Italiens, et qui brûlaient tout, et +qui ont tué les parents et les soeurs de l'homme et ont brûlé sa maison. +Comprends-tu, Christine? + +CHRISTINE + +--Oui, très bien; parce que tu le dis très bien; mais Gabrielle disait +très mal. + +GABRIELLE + +--Ce n'est pas ma faute si tu es bête et que tu ne comprends rien. Tu +sais bien que ta maman te dit toujours que tu es bête comme une oie. + +Christine baissa la tête tristement et se tut. François s'approcha +d'elle et lui dit en l'embrassant: + +--Non, tu n'es pas bête, ma petite Christine. Ne crois pas ce que te dit +Gabrielle. + +CHRISTINE + +--Tout le monde me dit que je suis laide et bête, je crois qu'ils disent +vrai. + +GABRIELLE, l'embrassant. + +--Pardon, ma pauvre Christine, je ne voulais pas te faire de peine; j'en +suis fâchée; non, non, tu n'es pas bête; pardonne-moi, je t'en prie. + +Christine sourit et rendit à Gabrielle son baiser. La cloche sonna pour +le dîner, et les enfants coururent à la maison pour se nettoyer et +arranger leurs cheveux. Le dîner se passa gaiement, grâce à l'aventure +de l'Italien, que Mme de Cémiane avait présenté à son mari, et à +l'appétit vorace du pauvre Paolo, qui ne se laissait pas oublier. Quand +le rôti fut servi, il n'avait pas encore fini l'énorme portion de +fricassée de poulet qui débordait son assiette. Le domestique avait déjà +servi à tout le monde un gigot juteux et appétissant, pendant que Paolo +avalait sa dernière bouchée de poulet; il regardait le gigot avec +inquiétude; il le dévorait des yeux, espérant toujours qu'on lui en +donnerait. Mais, voyant le domestique s'apprêter à passer un plat +d'épinards, il rassembla son courage, et, s'adressant à M. de Cémiane, +il dit d'une voix émue: + +--Signor conté, voulez-vous m'offrir zigot, s'i vous plait? + +--Comment donc! très volontiers, répondit le Comte en riant. + +Mme de Cémiane partit d'un éclat de rire; ce fut le signal d'une +explosion générale. Paolo regardant d'un air ébahi, riait aussi, sans +savoir pourquoi et mangeait tout en riant; excité par la gaieté, par les +rires des enfants, il rit si fort qu'il s'étrangla; une bouchée trop +grosse ne passait pas. Il devint rouge, puis violet; ses veines se +gonflaient; ses yeux s'ouvraient démesurément. François, qui était à sa +gauche, voyant sa détresse, se précipita vers lui, et, introduisant ses +doigts dans la bouche ouverte de Paolo, en retira une énorme bouchée de +gigot. Immédiatement tout rentra dans l'ordre; les yeux, les veines, le +teint reprirent leur aspect ordinaire, l'appétit revint plus vorace que +jamais. Les rires avaient cessé devant l'angoisse de l'étranglement; +mais ils reprirent de plus belle quand Paolo, se tournant la bouche +pleine vers François, lui saisit la main, la baisa à plusieurs reprises. + +--Bon Signorino! Pauvre petit! tou m'as sauvé la vie, et moi zé té ferai +grand comme ton père. Quoi c'est ça? ajouta-t-il en passant sa main +sur la bosse de François. Pas beau, pas zoli. Zé souis médecin, tout +partira. Sera droit comme papa. + +Et il se mit à manger sans plus parler à personne; il se garda bien de +rire jusqu'à la fin du dîner. Bernard avait aussi fait connaissance avec +François pendant le dîner. + +--Je suis bien fâché de n'avoir pas pu rentrer plus tôt, dit Bernard. +J'étais chez le curé; j'y vais tous les jours prendre une leçon. + +FRANÇOIS + +--Et moi aussi, je dois aller chez le curé pour apprendre le latin. Je +suis bien content que tu y ailles; nous nous verrons tous les jours. + +BERNARD + +--J'en suis bien aise aussi; nous ferons les mêmes devoirs probablement. + +FRANÇOIS + +--Je ne crois pas; quel âge as-tu? + +BERNARD + +--Moi, j'ai huit ans. + +FRANÇOIS + +--Et moi dix ans. + +BERNARD + +--Dix ans! Comme tu es petit! + +François baissa la tête, rougit et se tut. Peu de temps après qu'on fut +sorti de table, on vint annoncer à Christine que sa bonne venait la +chercher pour la ramener à la maison. Christine lui fit demander si elle +pouvait rester encore un quart d'heure, pour emporter sa poupée vêtue de +la robe que lui faisait Gabrielle; mais, habituée à la sévérité de sa +bonne, elle se disposa à partir et à dire adieu à sa tante et à son +oncle. + +GABRIELLE + +--Attends un peu, Christine; je vais finir la robe dans dix minutes. + +CHRISTINE + +--Je ne peux pas; ma bonne attend. + +GABRIELLE + +--Qu'est-ce que ça fait? elle attendra un peu. + +CHRISTINE + +--Mais maman me gronderait et ne me laisserait plus venir. + +GABRIELLE + +--Ta maman ne le saura pas. + +CHRISTINE + +--Oh oui! ma bonne lui dit tout. + +La tête de la bonne apparut à la porte. + +--Allons donc, Christine, dépêchez-vous! + +CHRISTINE + +--Me voici, ma bonne, me voici! + +Christine courut à sa tante pour dire adieu. François et Bernard +voulurent l'embrasser; ils n'eurent pas le temps; la bonne entra dans le +salon. + +LA BONNE + +--Christine, vous ne voulez donc pas venir? Il est tard; votre maman ne +sera pas contente. + +CHRISTINE + +Me voici, ma bonne, me voici! + +GABRIELLE + +Et ta poupée? tu la laisses? + +--Je n'ai pas le temps, répondit tout bas Christine effarée; finis la +robe, je t'en prie; tu me la donneras quand je reviendrai. + +La bonne prit le bras de Christine, et, sans lui donner le temps +d'embrasser Gabrielle, elle l'emmena hors du salon. La pauvre Christine +tremblait; elle craignait beaucoup sa bonne, qui était injuste et +méchante. La bonne la poussa dans la carriole qui venait la chercher, y +monta elle-même; la carriole partit. + +--Christine pleurait tout bas; la bonne la grondait, la menaçait en +allemand, car elle était Allemande. + +LA BONNE + +--Je dirai à votre maman que vous avez été méchante; vous allez voir +comme je vous ferai gronder. + +CHRISTINE + +--Je vous assure, ma bonne, que je suis venue tout de suite. Je vous en +prie, ne dites pas à maman que j'ai été méchante; je n'ai pas voulu vous +désobéir, je vous assure. + +LA BONNE + +--Je le dirai, Mademoiselle, et, de plus, que vous êtes menteuse et +raisonneuse. + +CHRISTINE, pleurant. + +--Pardon, ma bonne; je vous en prie, ne dites pas cela à maman, parce +que ce n'est pas vrai. + +--Allez-vous bientôt finir vos pleurnicheries? Plus vous serez méchante +et maussade, plus j'en dirai. + +Christine essuya ses yeux, retint ses sanglots, étouffa ses soupirs, et, +après une demi-heure de route, ils arrivèrent au château des Ormes, où +demeuraient les parents de Christine. La bonne l'entraîna au salon; +M. et Mme des Ormes y étaient; elle la fit entrer de force. Christine +restait près de la porte, n'osant parler. Mme des Ormes leva la tête. + +--Approchez, Christine; pourquoi restez-vous à la porte comme une +coupable? Mina. est-ce que Christine a été méchante? + +MINA + +--Comme à l'ordinaire, Madame; Madame sait bien que Mademoiselle +Christine ne m'écoute jamais. + +CHRISTINE, pleurant. + +--Ma bonne, je vous assure... + +MADAME DES ORMES + +--Laissez parler votre bonne. Qu'a-t-elle fait, Mina? + +MINA + +--Elle ne voulait pas revenir, Madame; après m'avoir fait longtemps +attendre, elle se débattait encore pour rester avec sa cousine; il a +fallu que je l'entraînasse de force. + +Mme des Ormes s'était levée; elle s'approcha de Christine. + +MADAME DES ORMES + +--Vous m'aviez promis d'être sage, Christine? + +CHRISTINE + +--Je... vous assure,... maman,... que j'ai été... sage,... répondit la +pauvre Christine en sanglotant. + +--Oh! Mademoiselle, reprit la bonne en joignant les mains, ne mentez pas +ainsi! C'est bien vilain de mentir, Mademoiselle. + +MADAME DES ORMES, à Christine. + +--Ah! vous allez encore mentir comme vous faites toujours! Vous voulez +donc le fouet? + +M. des Ormes, qui n'avait rien dit jusque-là, approcha de sa femme. + +M. DES ORMES + +--Ma chère, je demande grâce pour Christine. Si elle a été +désobéissante, elle ne recommencera pas... + +MADAME DES ORMES + +--Comment, si? Mina s'en plaint continuellement et ne peut pas en venir +à bout... à ce qu'elle dit. + +M. DES ORMES, avec impatience. + +Mina, Mina!... Avec nous, Christine est toujours parfaitement sage; elle +obéit avec la docilité d'un chien d'arrêt. + +MADAME DES ORMES + +--Parce qu'elle a peur d'être punie. Voyons, Mina, vous m'ennuyez avec +vos plaintes continuelles; vous exagérez toujours. + +Mme des Ormes questionna Christine, malgré l'humeur visible de Mina, +dont M. des Ormes examina la physionomie fausse et méchante. + +Mme des Ormes finit par douter de la culpabilité de Christine, qu'elle +remit à Mina pour la faire coucher, en lui recommandant de ne pas la +gronder. Quand M. des Ormes se trouva seul avec sa femme, il lui dit +avec émotion: + +--Vous êtes sévère pour cette pauvre enfant, vous croyez trop aux +accusations de cette bonne, qui se plaint pour un rien. + +MADAME DES ORMES + +--Vous appelez la désobéissance un rien? + +M. DES ORMES + +--A savoir si elle a désobéi. + +MADAME DES ORMES + +--Comment, si elle a désobéi? Puisque Mina le dit! + +M. DES ORMES + +--Mina ne m'inspire aucune confiance; je l'ai surprise déjà plus d'une +fois à mentir; et, de plus, je crois qu'elle déteste cette petite. + +MADAME DES ORMES + +--Ce n'est pas étonnant! Avec elle, Christine est toujours désagréable +et maussade. + +M. DES ORMES + +--Ce qui prouve que Mina s'y prend mal. Mais, vous êtes trop sévère +avec Christine, parce que vous ne surveillez pas assez ce qui se passe, +et que vous ajoutez foi aux plaintes de la bonne. Christine a une +peur affreuse de cette Mina! De grâce, mettez-y plus de soin et de +surveillance. + +MADAME DES ORMES + +--Ah! je vous en prie, parlons d'autre chose. Ce sujet m'impatiente. + +M. des Ormes soupira, quitta le salon, et, curieux de voir ce que +faisait Mina, il alla voir si Christine se consolait de sa triste +journée; il entra chez elle. Christine était dans son lit, et, seule, +elle pleurait tout bas. M. des Ormes s'approcha, se pencha vers le lit +de sa fille. + +--Où est ta bonne, Christine? + +CHRISTINE + +--Elle est sortie, papa + +M. DES ORMES + +--Comment? elle te laisse toute seule? + +CHRISTINE + +--Oui, toujours quand je suis couchée. + +M. DES ORMES + +--Veux-tu que je l'appelle? + +--Oh! non! non! Laissez-la, je vous en prie, papa, s'écria Christine +avec effroi. + +--Pourquoi as-tu peur d'elle? + +Christine ne répondit pas. Son père insista pour savoir la cause de sa +frayeur; la petite finit par répondre bien bas: + +--Je ne sais pas. + +Ne pouvant en obtenir autre chose, il quitta Christine, triste et +préoccupé. Sa conscience lui reprochait son insouciance pour elle et le +peu de soin qu'il prenait de son bien-être, sa femme ne s'en occupant +pas du tout. Quand il rentra au salon, il trouva Mme des Ormes d'assez +mauvaise humeur; il ne lui reparla plus de Christine ni de Mina, mais +il forma le projet de surveiller la bonne et de la faire partir à la +première méchanceté ou calomnie dont elle se rendrait coupable. + + + + +III + +DEUX ANNÉES QUI FONT DEUX AMIS + +Peu de jours après, M. des Ormes fut appelé à Paris pour une affaire +importante; il aurait désiré y aller seul, mais sa femme voulut +absolument l'accompagner, disant qu'elle avait à faire des emplettes +indispensables; elle se rendit en toute hâte chez sa belle-soeur de +Cémiane pour lui annoncer son départ. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Et Christine, l'emmenez-vous? + +MADAME DES ORMES + +--Certainement non; que voulez-vous que j'en fasse pendant mes courses, +mes emplettes? Je n'emmène que ma femme de chambre et un domestique. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Que deviendra donc, Christine? + +MADAME DES ORMES + +--D'abord, mon absence durera à peine quinze jours; elle restera avec sa +bonne, qui n'a pas autre chose à faire qu'à la soigner. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Il me semble que Christine la craint beaucoup; ne pensez-vous pas +qu'elle soit trop sévère? + +MADAME DES ORMES + +--Pas du tout! Elle est ferme, mais très bonne. Christine a besoin +d'être menée un peu sévèrement; elle est raisonneuse, impertinente même, +et toujours prête à résister. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Je ne l'aurais pas cru! elle parait si douce, si obéissante! Je la +ferai venir souvent chez moi pendant votre absence, n'est-ce pas? + +MADAME DES ORMES + +--Tant que vous voudrez, ma chère; faites comme vous voudrez et tout ce +que vous voudrez, pourvu qu'elle reste établie aux Ormes avec sa bonne. +Adieu, je me sauve, je pars demain, et j'ai tant à faire! + +Mme des Ormes rentra, s'occupa de ses paquets, recommanda à Mina de +mener souvent Christine chez sa tante de Cémiane, et partit le lendemain +de bonne heure. + +Cette absence devait être de quinze jours; elle se prolongea de mois en +mois pendant deux ans, à cause d'un voyage à la Martinique que dut faire +M. des Ormes, qui avait placé là une grande partie de sa fortune. Mme +des Ormes voulut à toute force l'accompagner, car elle aimait tout ce +qui était nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces +deux ans, les Cémiane et M. de Nancé ne quittèrent pas la campagne, +heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et +leur ami François. Christine conçut une amitié très vive pour François +dont la bonté et la complaisance la touchaient et lui donnaient le désir +de l'imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante, +qui avait pitié de son abandon. Mina était hypocrite aussi bien que +méchante, de sorte qu'elle sut se contenir en présence des étrangers, et +que personne ne devina combien la pauvre Christine avait à souffrir de +sa dureté et de sa négligence. Christine n'en parlait jamais, parce que +Mina l'avait menacée des plus terribles punitions si elle s'avisait de +se plaindre à ses cousins où à quelque autre. + +Paolo aimait et protégeait Christine; il aimait aussi François, auquel +il donnait des leçons de musique et d'italien, ce qui lui faisait gagner +cinquante francs par mois, somme considérable dans sa position, et +suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui +l'appelaient, le sachant médecin et peu exigeant pour le payement de ses +visites. D'ailleurs, il passait des semaines entières chez M. de Nancé. +Ces deux années se passèrent donc heureusement pour tous nos amis. On +avait tous les mois à peu près des nouvelles de M. et Mme des Ormes; ils +annoncèrent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils +furent exacts. L'entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante; son +père et sa mère l'embrassèrent sans émotion, la trouvèrent très grande +et embellie: elle avait huit ans, avec la raison et l'intelligence d'un +enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le même +développement; Mina ne lui apprenait rien, pas même à coudre; Christine +avait appris à lire presque seule, aidée de Gabrielle et de François, +mais elle n'avait de livres que ceux que lui prêtait Gabrielle; François +ignorait son dénûment, sans quoi il lui eût donné toute sa bibliothèque. + +Le lendemain du retour de M. et Mme des Ormes, ils reçurent un mot de +Mme de Cémiane, qui leur demandait de venir passer la journée suivante +avec eux et d'amener Christine. + +«Il faut, disait-elle, que je vous présente un nouveau voisin de +campagne, M. de Nancé, qui est charmant; et un demi-médecin italien, +fort original, qui vous amusera; il me fait savoir, par un billet +attaché au collier de mon chien de garde, qu'il viendra chez moi demain. +Amenez-nous Christine; Gabrielle vous le demande instamment.» + +MADAME DES ORMES + +--Je suis bien aise que votre soeur fasse quelques nouvelles +connaissances dans le voisinage; nous en profiterons et nous les +engagerons à dîner pour la semaine prochaine. + +M. DES ORMES + +--Comme vous voudrez, ma chère; mais il me semble qu'il vaudrait mieux +attendre qu'ils nous eussent fait une visite. + +MADAME DES ORMES + +--Pourquoi attendre? Si l'un est charmant et l'autre original, comme dit +notre soeur, je veux les avoir chez moi; ils nous amuseront. + +M. des Ormes garda le silence, comme d'habitude, devant l'opposition +de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour préparer sa toilette du +lendemain. Elle ne songea pas à Christine, mais M. des Ormes prévint +la bonne qu'ils emmèneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine +brillèrent: elle eut peine à contenir sa joie; sa bouche souriait malgré +elle, et ses joues s'animèrent d'un éclat extraordinaire; mais la +présence de sa bonne arrêta tout signe extérieur de satisfaction; elle +resta silencieuse et immobile. La journée lui parut interminable; le +lendemain elle s'éveilla de bonne heure; sa bonne dormit tard, et la +pauvre Christine attendit deux grandes heures le réveil de Mina. + +La certitude d'avoir une journée de liberté mit la bonne de belle +humeur; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les +cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en +la débarbouillant, l'habilla proprement, et lui donna pour son premier +déjeuner un peu de beurre sur son pain, douceur à laquelle Christine +n'était pas accoutumée, car la bonne mangeait habituellement le beurre +et le chocolat au lait destinés à Christine, et ne lui donnait que du +pain et une tasse de lait. + +La matinée s'avançait, personne ne venait chercher Christine; elle +commençait à s'inquiéter, surtout quand elle entendit les allées et +venues qui annonçaient le départ, et enfin le bruit de la voiture devant +le perron. Elle n'osait rien demander à sa bonne, mais son visage +s'attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s'ouvrit, et M. +des Ormes entra. S'avançant vers elle: + +--Christine, nous partons; es-tu prête? + +CHRISTINE + +--Oui, papa, depuis longtemps. + +M. DES ORMES + +--Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Aimes-tu mieux rester à +la maison? + +CHRISTINE. + +--Oh non! non, papa! J'avais peur que vous ne m'oubliassiez. + +M DES ORMES + +--Ma pauvre fille, je ne t'oublie pas, tu le vois bien. Allons vite, +pour ne pas faire attendre ta maman. + +Christine ne se le fit pas dire deux fois et courut à son père, qui +l'emmena précipitamment. Il entendait la voix mécontente de sa femme; +elle arrivait au perron et appelait: + +--Philippe, où êtes-vous donc? Où est M. des Ormes? Pourquoi Christine +ne vient-elle pas? + +--Me voici, Madame, répondit le domestique sortant de l'antichambre. +Monsieur est monté chez Mademoiselle. + +MADAME DES ORMES + +--Allez leur dire que je les attends. + +M. DES ORMES + +--Ne vous impatientez pas, ma chère; j'étais allé chercher Christine. + +MADAME DES ORMES + +--Bonjour, Christine. Pourquoi n'es-tu pas venue chez moi? + +CHRISTINE + +--Maman, j'attendais ma bonne, qui m'avait défendu de sortir sans elle. + +MADAME DES ORMES + +--Mina a toujours des idées baroques! Quelle nécessité d'enfermer cette +enfant et de l'empêcher de venir dans ma chambre! Et toi, Christine, si +tu avais eu un peu d'esprit, tu n'aurais pas attendu la permission de +Mina... Comme tu es rouge, Christine; tu n'es pas jolie, ma pauvre +fille! + +M. DES ORMES + +--Il est impossible de savoir si elle a de l'esprit puisqu'elle ne parle +guère, devant nous, du moins; et, quant à sa laideur, je ne puis vous +l'accorder, car elle vous ressemble extraordinairement. + +M. des Ormes sourit malicieusement en disant ces mots, et voulut aider +sa femme à monter en voiture; mais elle le repoussa en disant avec +humeur: + +«Laissez-moi; je monterai bien sans votre aide». + +Il prit Christine dans ses bras et voulut la mettre dans la voiture, +près de sa mère. + +«Mettez-la sur le siège, dit Mme des Ormes; elle va chiffonner ma jolie +robe ou elle la salira avec ses pieds». + +M. des Ormes plaça Christine sur le siège, près du cocher. + +--Faites bien attention à la petite, dit-il en la lui remettant. + +LE COCHER + +--Que Monsieur soit tranquille, j'y veillerai, elle est si mignonne, si +douce, pauvre petite! Ce serait bien dommage qu'il lui arrivât quelque +chose. + +Christine n'avait pas dit un mot tout ce temps; elle osait à peine +respirer, tant elle avait peur d'augmenter l'humeur de sa mère et d'être +laissée à la maison. Quand la voiture partit, elle poussa un soupir de +satisfaction. + +--Vous avez quelque chose qui vous gêne, Mademoiselle Christine? demanda +le cocher. + +CHRISTINE + +--Non, au contraire; je suis contente que nous soyons partis! J'avais si +peur de rester à la maison. + +LE COCHER + +--Pauvre petite mam'selle! Votre bonne vous rend la vie dure tout de +même. + +CHRISTINE + +--Oh! taisez-vous, je vous en prie, bon Daniel; si ma bonne le savait! + +LE COCHER + +--C'est vrai tout de même! Pauvre petite! vous n'en seriez pas plus +heureuse. + +CHRISTINE + +--Mais je vais voir Gabrielle, qui est si bonne pour moi! et le petit +François, qui est si bon! et mon cousin Bernard, que j'aime tant. Je +suis heureuse, très heureuse, je vous assure! + +--Aujourd'hui, dit Daniel en lui-même; mais demain ce sera autre chose. + +Christine ne parla plus, elle songea avec bonheur à la bonne journée +qu'elle allait passer; la route n'était pas longue, on ne tarda pas à +arriver, car il n'y avait que trois kilomètres du château des Ormes à +celui de M. et Mme de Cémiane. Gabrielle et Bernard se précipitèrent à +la rencontre de leur cousine, que M. des Ormes avait fait descendre de +dessus le siège. + +«Viens vite, lui dit Gabrielle, j'ai habillé une poupée comme une +mariée; viens voir comme elle est jolie! Elle est pour toi». + +Mme des Ormes était déjà entrée au salon, et Christine se laissa aller +à la joie; Gabrielle et Bernard l'emmenèrent dans leur chambre, où elle +trouva sa poupée étendue sur un joli petit lit et habillée en robe de +mousseline blanche, avec un voile comme pour une première communion. +Christine ne cessait de remercier Gabrielle et Bernard aussi, qui avait +travaillé avec le menuisier au petit lit de la poupée. François ne +tarda pas à se joindre à ses amis; Christine lui témoigna sa joie de le +revoir. Pendant que son coeur se dilatait et que sa langue se déliait, +Mme des Ormes faisait la gracieuse avec M. de Nancé que lui avait +présenté Mme de Cémiane et l'Italien qui saluait et qui faisait son +possible pour plaire à Mme des Ormes, afin d'être engagé à aller la +voir, ce qui lui ferait une connaissance de plus. + +Il avait bien vite deviné que c'était à Mme des Ormes qu'il fallait +plaire pour être admis chez elle; aussi ne cessa-t-il de chercher les +occasions de lui être agréable; elle laissa tomber une épingle qui +attachait son châle, Paolo se précipita à quatre pattes pour la +chercher. + +MADAME DES ORMES + +--Ce n'est pas la peine, Monsieur Paolo: une épingle n'a rien de +précieux. + +PAOLO + +--Oh! oune épingle portée par vous, bella Signora, est oune trésor. + +MADAME DES ORMES + +--Joli trésor! Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos recherches; je vous +répète que ce n'est pas la peine. + +PAOLO + +--Zamais, Signora; zé resterai ployé vers la terre zousqu'à la +trouvaille dé cé trésor. + +«Madame la Comtesse est servie!» annonça un valet de chambre. + +Chacun se dirigea vers la salle à manger; Paolo restait à quatre pattes. +Il se releva sur ses genoux quand tout le monde fut sorti. + +«Per Bacco! dit-il à mi-voix en se grattant la tête; z'ai fait oune +sottise... Quoi faire? ils vont manzer tout! Et cette couquine +d'épingle, quoi faire? Ah! z'ai oune idée! Bella! bellissima! zé vais +prendre oune épingle sour la table et zé dirai: «Voilà, voilà votre +épingle! Zé l'ai trouvée!» + +Il sauta sur ses pieds, saisit une des épingles qui garnissaient une +pelote à ouvrage posée sur la table et se précipita vers la salle à +manger d'un air triomphant. + +--Voilà, voilà, Signora! Zé l'ai trouvée! + +--Ah! ah! ah! dit Mme des Ormes, riant aux éclats, ce n'est pas la +mienne! Elle est blanche, la mienne était noire! + +--Dio mio! s'écria le malheureux Paolo consterné de ce qu'il venait +d'entendre! c'est parce que zé l'ai frottée à... à... mon horloze +d'arzent. + +--Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos folies et mangez votre omelette, +dit M. de Cémiane à demi mécontent; le déjeuner n'en finira pas, et les +enfants n'auront pas le temps de s'amuser et de faire leur pêche aux +écrevisses. + +Paolo ne se le fit pas dire deux fois; il se mit à table et avala son +omelette avec une promptitude qui lui fit regagner le temps perdu. Mme +des Ormes regardait souvent Christine et la reprenait du geste et de la +voix. + +«Tu manges trop, Christine! N'avale donc pas si gloutonnement!... Tu +prends de trop gros morceaux!...» + +Christine rougissait, ne disait rien; François, qui était près d'elle, +la voyant prête à pleurer, après une dixième observation, ne put +s'empêcher de répondre pour elle: + +«C'est parce qu'elle a très faim, Madame; d'ailleurs, elle ne mange pas +beaucoup; elle coupe ses bouchées aussi petites que possible». + +Mme des Ormes ne connaissait pas François; elle le regarda d'un air +étonné. + +MADAME DES ORMES + +--Qui êtes-vous, mon petit chevalier, pour prendre si vivement la +défense de Christine? + +FRANÇOIS + +--Je suis son ami, Madame, et je la défendrai toujours de toutes mes +forces. + +MADAME DES ORMES + +--Qui ne sont pas grandes, mon pauvre ami. + +--Non c'est vrai; mais j'ai papa pour soutien si j'en ai besoin. + +MADAME DES ORMES, d'un air moqueur + +--Oh! oh! voudriez-vous me livrer bataille, par hasard? Et où est-il, +votre papa, mon petit Ésope? + +--Près de vous, Madame, reprit M. de Nancé d'une voix grave et sévère. + +MADAME DES ORMES, très surprise. + +--Comment? ce petit... ce... cet aimable enfant? + +M. DE NANCÉ + +--Oui, Madame, ce petit Ésope, comme vous venez de le nommer, est mon +fils; j'ai l'honneur de vous le présenter. + +MADAME DES ORMES, embarrassée. + +--Je suis désolée..., je suis charmée!... je regrette... de ne l'avoir +pas su plus tôt. + +M. DE NANCÉ + +--Vous lui auriez épargné cette nouvelle humiliation, n'est-ce pas, +Madame? Pauvre enfant! il en a tant supporté! Il y est plus fait que +moi! + +FRANÇOIS + +--Papa! papa! je vous en prie, ne vous en affligez pas! Je vous assure +que cela m'est égal! Je suis si heureux ici, au milieu de vous tous! +Bernard, Gabrielle et Christine sont si bons pour nous! Je les aime +tant! + +--Et nous aussi nous t'aimons tant, mon bon François, dit Christine à +demi-voix en lui serrant la main dans les siennes. + +--Et nous t'aimerons toujours! Tu es si bon! reprit Gabrielle en lui +serrant l'autre main. + +BERNARD + +--Et partout et toujours, nous nous défendrons l'un l'autre; n'est-ce +pas, François? + +Mme des Ormes était restée fort embarrassée pendant ce dialogue; M. des +Ormes ne l'était pas moins qu'elle, pour elle; M. et Mme de Cémiane +étaient mal à l'aise et mécontents de leur soeur. M. de Nancé restait +triste et pensif. Tout à coup Paolo se leva, étendit le bras et dit +d'une voix solennelle: + +--Écoutez tous! Écoutez-moi, Paolo. Zé dis et zé zoure qué lorsque cet +enfant, que la Signora appelle Esoppo, aura vingt et oune ans, il sera +aussi grand, aussi belle que son respectabile Signor padre. C'est moi +qui lé ferai parce que l'enfant est bon, qu'il m'a fait oune énorme +bienfait, et... et que zé l'aime. + +M. DE NANCÉ + +--C'est la seconde fois que vous me faites cette bonne promesse, +Monsieur Paolo; mais si vous pouvez réellement redresser mon fils, +pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite? + +--Patience, Signor mio, zé souis médecin. A présent, impossible, +l'enfant grandit; à dix-huit ou vingt ans, c'est bon; mais avant, +mauvais. + +M. de Nancé soupira et sourit tout à la fois en regardant François, dont +le visage exprimait le bonheur et la gaieté. Il causait d'un air fort +animé avec ses amis; tous parlaient et riaient, mais à voix basse, pour +ne pas troubler la conversation des grandes personnes. + + + + +IV + +LES CARACTÈRES SE DESSINENT + +Le déjeuner était fort avancé, Bernard demanda à sa mère s'il pouvait +sortir de table avec Gabrielle, Christine et François. La permission fut +accordée sans difficulté, et les enfants disparurent pour s'amuser dans +le jardin. + +CHRISTINE + +--Mon bon François, comme je te remercie d'avoir pris ma défense! Je ne +savais plus comment faire pour manger comme maman voulait. + +FRANÇOIS + +--C'est pour cela que j'ai parlé pour toi, Christine: je voyais bien que +tu n'osais plus manger, que tu avais envie de pleurer. Ça m'a fait de la +peine. + +CHRISTINE + +--Et moi aussi, j'ai eu du chagrin quand maman a eu l'air de se moquer +de toi. + +FRANÇOIS + +--Oh! il ne faut pas te chagriner pour cela! Je suis habitué d'entendre +rire de moi. Cela ne me fait rien; c'est seulement quand papa est là que +je suis fâché, parce qu'il est toujours triste quand il entend se moquer +de ma bosse. Il m'aime tant, ce pauvre papa! + +BERNARD + +--Oh oui! il est bien meilleur que ma tante des Ormes, qui n'aime pas du +tout la pauvre Christine. + +CHRISTINE + +--Je t'assure, Bernard, que tu te trompes. Maman m'aime; seulement, elle +n'a pas le temps de s'occuper de moi. + +BERNARD + +--Pourquoi n'a-t-elle pas le temps? + +CHRISTINE + +--Parce qu'il faut qu'elle fasse des visites, qu'elle s'habille, qu'elle +essaye des robes! Et puis elle a des personnes qui viennent la voir! Et +puis ils sortent ensemble! Et puis... beaucoup d'autres choses encore. + +FRANÇOIS + +--Et toi, qu'est-ce que tu fais pendant ce temps? + +CHRISTINE + +--Je reste avec ma bonne; et c'est ça qui est terrible! Elle est si +méchante, ma bonne! + +FRANÇOIS + +--Pourquoi ne le dis-tu pas à ta maman? + +CHRISTINE + +--Parce ma bonne me battrait horriblement; elle dirait des mensonges à +maman, et je serais encore grondée et punie. + +FRANÇOIS + +--Pourquoi ne dis-tu pas à ta maman que ta bonne est une méchante +menteuse? + +CHRISTINE + +--Maman ne me croirait pas; elle croit toujours ma bonne. + +FRANÇOIS + +--Alors, moi, je vais le dire à papa pour qu'il le dise à ta maman. + +CHRISTINE + +--Non, non, François, je t'en prie, ne dis rien; ma bonne me gronderait +et me battrait bien plus, et maman ne me croirait pas. Je n'en parle +qu'à toi, parce que je t'aime plus que tout le monde. + +FRANÇOIS + +--Mais tu es malheureuse, pauvre Christine, et je ne peux pas supporter +cela. + +CHRISTINE + +--Mais non! quand je suis ici, avec toi surtout, je suis très heureuse; +j'y viens presque tous les jours; et quand ma bonne n'est pas avec moi, +je ne suis pas malheureuse. + +FRANÇOIS + +--Je voudrais bien que papa allât chez toi. + +CHRISTINE + +--Pourquoi n'y vient-il pas? + +FRANÇOIS + +Parce que ta maman voit beaucoup de monde; elle est très élégante, et +papa n'aime pas cela. + +CHRISTINE + +--Mais il vient chez ma tante; c'est la même chose! + +FRANÇOIS + +--Il dit que non; que vous êtes tous très bons, que ta tante et ton +oncle ne font pas d'élégance, qu'ils reçoivent simplement et sans +toilette, et je ne sais quoi encore que j'ai oublié. + +Bernard et Gabrielle, qui s'étaient éloignés, reviennent. + +BERNARD + +--C'est ennuyeux de ne rien faire! Si nous commencions notre pêche aux +écrevisses? + +GABRIELLE + +--Oui, oui, commençons; demandons les pêchettes, la viande crue, les +paniers. + +BERNARD + +--Mais il nous faut quelqu'un pour nous aider. + +FRANÇOIS + +--Voici tout juste M. Paolo; mais il ne nous voit pas. + +Les enfants se mirent à crier: + +«Monsieur Paolo! par ici!» + +Paolo se retourne et s'avance vers eux à pas précipités. Il salue: + +--Messieurs, mesdemoiselles..., à quel service vous voulez Paolo? Lé +voici! + +FRANÇOIS + +--Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous nous aider à arranger nos +pêchettes pour prendre des écrevisses? + +PAOLO + +--Oui, Signor; tout pour votre service. Paolo reconnaissant, n'oublie +jamais ni bon ni mauvais. + +Tous coururent chercher ce qu'il leur fallait, et revinrent près du +ruisseau; Paolo allait, venait, déployait les pêchettes, les mettait +dans l'eau. + +«Pas là, pas là, Monsieur Paolo, criaient les enfants; il y a des +branches qui accrochent la pêchette». + +Paolo changeait de place. + +«Pas là, pas là! criaient Bernard et Gabrielle: il n'y en a pas; il n'y +a que des pierres.» + +PAOLO + +--L'écrevisse aime les pierres, Signor Bernardo. + +BERNARD + +--Quand les pierres sont dans l'eau, mais pas quand elles sont perchées +en l'air. + +PAOLO + +--L'écrevisse a des pattes, Signor Bernardo. + +BERNARD + +--Pour marcher dans l'eau, mais pas pour en sortir, grimper et tomber. + +PAOLO + +--L'écrevisse a oune queue, Signor Bernardo. + +BERNARD + +--Pour se soutenir dans l'eau, mais pas en l'air. + +PAOLO + +--L'écrevisse a oune peau dure, Signor Bernardo. + +BERNARD + +--Ah bah! Vous m'ennuyez, Monsieur Paolo! Je vous dis que les pêchettes +sont très mal là! Donnez-les-moi, que je les place comme il faut. + +PAOLO + +--Voilà, Signor Bernardo. + +Paolo tendit la pêchette déjà accrochée à une racine qui sortait d'un +rocher. Bernard la prit et la plaça avec deux autres dans un recoin où +venaient se réfugier quelques écrevisses. + +Pendant qu'il arrangeait ses pêchettes, Paolo restait immobile, un peu +honteux, un peu mécontent et n'osant le témoigner. François et Christine +s'aperçurent de son embarras, et s'approchèrent de lui: + +«Mon cher Monsieur Paolo, lui dit tout bas le petit François, prenons +les quatre pêchettes qui restent, et allons les mettre près d'un rocher +où vous vouliez mettre les autres; je suis sûr qu'il y a des écrevisses +par là.» + +--Vous croyez, Signor excellentissimo? dit Paolo d'un air joyeux. + +CHRISTINE + +--Oui, oui, François a raison, mon pauvre Monsieur Paolo; venez avec +nous. + +Paolo sourit et saisit les pêchettes oubliées; il les arrangea, les +plaça très habilement et attendit patiemment les écrevisses; elles ne +tardèrent pas à arriver en foule, si bien que lorsque Bernard leva sa +pêchette en criant d'un air triomphant: + +«J'en ai trois!» + +Paolo leva les siennes et s'écria avec une voix retentissante: + +«Z'en ai dix-houit et des souperbes!» + +BERNARD + +--Dix-huit! Près de ce rocher? Pas possible! + +Bernard et Gabrielle coururent aux pêchettes de Paolo, et comptèrent en +effet dix-huit belles écrevisses. + +--C'est vrai, dit Gabrielle, M. Paolo a raison. + +--Et Bernard a eu tort! dit Christine à Gabrielle en s'éloignant. Il +a fait de la peine à ce pauvre M. Paolo, qui est très bon et très +complaisant. + +GABRIELLE + +--Oui, mais il est si ridicule! + +CHRISTINE + +--Qu'est-ce que ça fait, s'il est bon? + +GABRIELLE + +--C'est vrai, mais c'est tout de même ennuyeux d'être ridicule. + +CHRISTINE + +--Gabrielle, est-ce que tu n'aimes pas François? + +GABRIELLE + +--Si fait, mais je ne voudrais pas être comme lui. + +CHRISTINE + +--Et moi, je le trouve si bon, que je l'aime cent fois plus que Maurice +et Adolphe de Sibran, qui sont si beaux. + +GABRIELLE + +--Pas moi, par exemple; François est bon, c'est vrai; mais quand il y a +du monde, je suis honteuse de lui. + +CHRISTINE + +--Moi, jamais je ne serai honteuse de François, et je voudrais être sa +soeur pour pouvoir être toujours avec lui. + +GABRIELLE + +--Je serais bien fâchée d'avoir un frère bossu! + +CHRISTINE + +--Et moi, je serais bien heureuse d'avoir un frère si bon! + +--Signorina Christina dit bien, fait bien et pense bien, dit Paolo, qui +s'était approché d'elles sans qu'elles le vissent. + +GABRIELLE + +--Comme c'est vilain d'écouter, Monsieur Paolo, Vous m'avez fait peur. + +PAOLO, avec malice + +--On a toujours peur quand on dit mal, Signorina. + +GABRIELLE + +--Je n'ai rien dit de mal. Vous n'allez pas raconter tout cela à +François, je l'espère bien? + +PAOLO + +--Pourquoi? Puisque vous n'avez rien dit de mal! + +GABRIELLE + +--Non, certainement; mais tout de même je ne veux pas que François sache +ce que nous avons dit. + +PAOLO + +--Pourquoi? puisque... + +FRANÇOIS + +--Monsieur Paolo, Monsieur Paolo, venez m'aider, je vous prie, à prendre +les écrevisses et les mettre dans une terrine couverte. + +PAOLO + +--Pourquoi vous m'appelez, puisque c'est fini, Signor Francesco? + +FRANÇOIS, rougissant + +--Parce que j'avais besoin de vous..., de votre aide. + +--Non, non, ce n'est pas ça? dit Paolo en secouant la tête; il y a autre +chose... Dites le vrai; Paolo sera discret, ne dira rien à personne. + +FRANÇOIS + +--Eh bien! c'est parce que Gabrielle était embarrassée et que vous la +tourmentiez; j'ai voulu la délivrer. + +PAOLO + +--Vous avez entendu ce qu'elles ont dit. + +FRANÇOIS + +--Oui, tout; mais il ne faut pas qu'elles le sachent. + +PAOLO + +--Et vous venez au secours de Gabrielle? c'est bien ça! c'est bien! Zé +vous ferai grand comme le Signor papa! Vous verrez. + +François se mit à rire; il ne croyait pas à la promesse de Paolo, mais +il était reconnaissant de sa bonne volonté. + +La pêche continua quelque temps, pêche miraculeuse, car ils prirent en +deux heures plus de cent écrevisses, grâce à Paolo et à François, qui +plaçaient bien les pêchettes, et qui saisissaient les écrevisses au +passage. La journée s'acheva très heureusement pour tout le monde; Mme +des Ormes, enchantée d'avoir deux personnes de plus à inviter, fut +charmante pour M. de Nancé, qu'elle engagea à venir dîner chez elle le +surlendemain avec François; M. de Nancé allait refuser, quand il vit le +regard inquiet et suppliant de son fils; il accepta donc, à la grande +joie de Christine et de son ami François. Mme des Ormes invita Paolo, +qui salua jusqu'à terre pour témoigner sa reconnaissance; M. et Mme de +Cémiane promirent aussi de venir avec Bernard et Gabrielle. En s'en +allant, Mme des Ormes permit à Christine de se mettre dans la calèche, +sa toilette ne devant plus être ménagée; Christine était si contente de +sa journée, qu'elle ne pensa à sa bonne qu'en descendant de voiture; +heureusement que la bonne n'était pas rentrée et que Christine, aidée de +la femme de Daniel, eut le temps de se déshabiller, de se coucher et de +s'endormir avant le retour de Mina. + + + + +V + +ATTAQUE ET DÉFENSE + +Le lendemain, sa vie de misère recommença; habituée à souffrir et à se +taire, elle se consola par la pensée du dîner du lendemain, qui devait +la réunir à sa cousine et à son ami François. Mme des Ormes fut très +agitée le jour du dîner; elle avait une toilette élégante à préparer, +une coiffure nouvelle à essayer, les apprêts du dîner à surveiller. Un +nouveau cuisinier qui n'avait pas encore fait de grands galas, lui +donnait de vives inquiétudes; elle craignait que quelque chose ne fût +pas bien; elle fit une douzaine de descentes à la cuisine, des visites +innombrables à l'office, brouillant tout, grondant les domestiques, leur +donnant des ordres contradictoires, aidant elle-même à piquer un gigot +de mouton qui devait être présenté comme du chevreuil, dressant des +corbeilles de fruits qui s'écroulaient avant que le sommet de la +pyramide eût reçu ses derniers ornements. Son mari la suppliait de ne +pas tant s'agiter, de laisser faire les domestiques. + +--Vous les retarderez au lieu de les aider, ma chère, votre agitation +les gagne et ils ne font que courir et discourir sans rien terminer. + +MADAME DES ORMES + +--Laissez-moi tranquille; vous n'y entendez rien, vous ne m'aidez jamais +et vous voulez donner des conseils! Ces domestiques sont bêtes et +insupportables; ils ne comprennent rien; si je n'étais pas là tout +serait ridicule et affreux. + +M. DES ORMES + +--Mais pourquoi tout ce train pour un dîner de famille? + +MADAME DES ORMES + +--De famille? Vous appelez famille M. de Nancé et son fils, M. et Mme de +Sibran et leurs fils, M. Paolo, M. et Mme de Guilbert et leurs filles! + +M. DES ORMES + +--Comment! vous avez invité tout ce monde? + +MADAME DES ORMES + +--Certainement! Je ne veux pas faire dîner M. de Nancé en tête-à-tête +avec nous et avec ma soeur et son mari. + +M. DES ORMES + +--Je crois qu'il l'aurait mieux aimé que de se trouver avec un tas de +gens fort peu agréables et qu'il n'a jamais vus. + +MADAME DES ORMES + +--C'est bon! Vous n'y entendez rien, je vous le répète; laissez-moi +faire!... Grand Dieu! trois heures! Ils vont venir dans une heure! Je ne +suis ni coiffée, ni habillée. + +Mme des Ormes sortit en courant. M. des Ormes leva les épaules et rentra +dans sa chambre pour oublier, à l'aide d'une mélodie écorchée sur son +violon, les bizarreries de sa femme et le joug qui pesait sur lui. + +Christine, qui n'avait pas autant d'embarras de toilette que sa mère, +fut prête de bonne heure et vit arriver, peu d'instants après, son oncle +et sa tante de Cémiane avec Bernard et Gabrielle, puis M. de Nancé avec +François et Paolo, puis les Sibran et les Guilbert. + +Mme des Ormes ne paraissait pas encore; M. des Ormes semblait un +peu embarrassé, faisait des excuses de l'absence de sa femme, qui, +disait-il, avait eu beaucoup d'occupations. + +Enfin, Mme des Ormes fit son apparition au salon dans une toilette +resplendissante qui surprit toute la société; elle provoqua les +compliments, fit remarquer ses beaux bras (trop courts pour sa taille), +sa peau blanche (blafarde et épaisse), sa taille parfaite (grâce à une +épaule et à un côté rembourrés), ses beaux cheveux (crépus et d'un +noir indécis). M. et Mme de Cémiane souffraient du ridicule qu'elle se +donnait; les autres s'en amusaient et s'extasiaient sur les beautés +qu'elle leur signalait et qu'ils n'auraient pas aperçues sans son aide. + +Pendant ce temps, les enfants, au nombre de huit s'amusaient et +causaient dans un salon à côté. Maurice et Adolphe de Sibran examinaient +avec une curiosité moqueuse le pauvre François, qu'ils ne connaissaient +pas encore; Hélène et Cécile de Guilbert chuchotaient avec eux et +jetaient sur François des regards dédaigneux. + +--Qui est ce drôle de petit bossu? demanda Maurice à Bernard. + +BERNARD + +--C'est un ami que nous voyons depuis deux ans environ, et qui est très +bon garçon. + +MAURICE + +--Bon garçon, j'en doute; les bossus sont toujours méchants; aussi il +faut les écraser avant qu'ils vous écorchent, et c'est ce que nous +faisons, Adolphe et moi. + +BERNARD + +--Celui-ci ne vous écorchera ni ne vous mordra: je vous répète qu'il est +très bon. + +MAURICE + +--Bah! bah! laissez donc. Mais faites-nous faire connaissance avec lui. + +BERNARD + +--Très volontiers, si vous voulez être bons pour lui. + +MAURICE + +--Soyez tranquille, nous serons très polis et très aimables. + +BERNARD + +--François, voici Maurice et Adolphe de Sibran qui veulent faire +connaissance avec toi. + +François s'approcha de Bernard et tendit la main aux deux Sibran. + +«Bonjour, bonjour, mon petit, dirent-ils presque ensemble; vous êtes +bien gentil, et je pense que vous savez déjà parler et causer». + +François regarda d'un air étonné et ne répondit pas. + +--Je ne sais pas votre nom, continua Maurice, mais je le devine sans +peine: vous êtes sans doute parent d'un homme charmant qui s'appelait +Ésope et qui est très célèbre par une excroissance qu'il avait sur le +dos. + +--Et sur la poitrine aussi, répondit François en souriant; et vous savez +sans doute, messieurs, puisque vous êtes si savants, que son esprit est +aussi célèbre que sa bosse; et, sous ce rapport, je vous remercie de la +comparaison, très flatteuse pour moi. + +Tout le monde se mit à rire; Maurice et son frère rougirent, parurent +vexés et voulurent parler, mais Christine s'écria: + +--Bravo, François! C'est bien fait! Ils ont voulu te faire une +méchanceté, et ce sont eux qui sont rouges et embarrassés. + +MAURICE + +Moi! rouge, embarrassé? Est-ce qu'un jeune homme comme moi (il avait +douze ans) se laisse intimider par un pauvre petit de cinq à six ans +tout au plus? + +CHRISTINE + +Vraiment! Vous lui donnez cinq à six ans? Vous devez le trouver bien +avancé pour son âge? Il a mieux répondu que vous, et il connaît Ésope +mieux que vous. + +--Les enfants très jeunes ont quelquefois des idées au-dessus de leur +âge, dit Maurice très piqué. + +CHRISTINE + +C'est vrai! De même que les jeunes gens ont quelquefois des paroles +au-dessous de leur âge. Mais je vous préviens que François a douze ans, +et qu'il est très avancé pour son âge. + +MAURICE + +M. François a douze ans? Je ne l'aurais jamais cru. Moi aussi, j'ai +douze ans. + +CHRISTINE + +Douze ans! Je ne l'aurais jamais cru! + +MAURICE + +Quel âge me croyez-vous donc? Quatorze? Quinze? + +CHRISTINE + +Non, non; cinq ou six tout au plus. + +--Christine, tu défends bien tes amis, dit Gabrielle en l'embrassant. + +--Et ses amis en sont bien reconnaissants, dit François en l'embrassant +à son tour. + +--Et nous t'en aimons davantage, dit Bernard, l'embrassant de son côté. + +--Et moi aussi, il faut que j'embrasse la Signorina, s'écria Paolo en +saisissant Christine et en appliquant un baiser sur chacune de ses +joues. + +--Ah! vous m'avez fait peur, dit Christine en riant. Je ne mérite pas +tous ces éloges; j'étais fâchée que Maurice et Adolphe fissent de la +peine à François, et j'ai répondu sans y penser. + +HÉLÈNE, riant + +--Il faudra prendre garde à Christine quand elle sera grande. + +FRANÇOIS + +--Elle est bien bonne et ne dit jamais de méchancetés à personne +pourtant. + +ADOLPHE, avec ironie. + +--Vous trouvez? Ce que c'est que d'avoir de l'esprit! + +CHRISTINE + +--Et du coeur. + +BERNARD + +--Ah ça! quand finirons-nous nos disputes à coups de langue? Si nous +sortions avant le dîner? Nous avons encore une heure. + +--Sortons, répondirent toutes les voix ensemble. + +Et tous se dirigèrent vers le jardin. Maurice et Adolphe étaient de +mauvaise humeur; ils entravèrent tous les jeux, et, n'osant se moquer +tout haut de François, ils en rirent tout bas, ainsi que de Christine, +avec Hélène et Cécile. + +Après avoir rejeté plusieurs jeux, ils acceptèrent enfin celui de +cache-cache; on se divisa en deux bandes: l'une se cachait, l'autre +cherchait. Maurice et Adolphe choisirent pour leur bande Hélène et +Cécile; François et Bernard prirent Gabrielle et Christine; le sort +désigna les premiers pour se cacher, les seconds pour chercher. Quand +ces derniers entendirent le signal, ils se précipitèrent dans le bois +pour chercher; mais ils eurent beau courir, fureter, chercher partout, +ils ne trouvèrent personne. Ils se réunirent pour décider ce qu'il y +avait à faire. + +--Retourner à la maison, dit Bernard. + +--Faire tous ensemble le tour du petit bois, en criant: «Nous +renonçons», dit Gabrielle. + +--Leur crier qu'ils sont tricheurs, dit Christine. + +--Suivre le conseil de Bernard, et revenir à la maison en passant par +les serres et le jardin des Fleurs, dit François. + +Ce dernier avis prévalut: ils firent une fort jolie promenade et +rentrèrent pour l'heure du dîner; l'autre bande n'était pas encore de +retour; Bernard et François commencèrent à s'inquiéter et dirent à leurs +pères ce qui était arrivé. MM. de Cémiane et de Nancé en firent part à +MM. de Sibran et de Guilbert et tous les quatre allèrent à la recherche +de la bande révoltée et rentrèrent sans l'avoir retrouvée. + + + + +VI + +LES TRICHEURS PUNIS + +Le dîner fut retardé; mais, personne ne revenant, on se mit à table fort +agité et inquiet. On mangea quelques morceaux à la hâte; puis les hommes +se dispersèrent dans le parc pour chercher les absents; les dames +rentrèrent au salon, où bientôt les quatre enfants firent leur +apparition, échevelés, leurs vêtements en lambeaux, rouges et suants, +inondés de larmes. + +Un Ah! général les accueillit; les mères s'élancèrent, vers leurs +enfants. + +--Petits imbéciles! s'écria Mme de Sibran. + +--Petites sottes! s'écria de même Mme de Guilbert. + +--Hi! hi! hi! nous... nous... sommes perdus..., répondirent les filles. + +--Hi! hi! hi! nous... avons été... poursuivis par... deux gros dogues, +reprirent les garçons. + +LES FILLES + +--Hi! hi! hi! Ils ont manqué nous dévorer! + +LES GARÇONS + +--Hi! hi! hi! Il fait noir, on n'y voit plus. + +MADAME DE SIBRAN + +--C'est votre faute, mauvais garçons. Pourquoi vous êtes-vous sauvés... + +MADAME DE GUILBERT + +--C'est bien fait! Cela vous apprendra à tricher, méchantes filles. + +--Faites sonner la cloche pour faire rentrer ces Messieurs, dit Mme des +Ormes au valet de chambre. La cloche ne tarda pas à faire revenir les +pères et leurs amis; les enfants, perdus et retrouvés, furent encore +grondés, et le dîner recommença, moins lugubre que dans sa première +partie. Bernard, Gabrielle, Christine et François avaient peine à +réprimer une violente envie de rire chaque fois qu'ils jetaient les +yeux sur leurs malheureux camarades, dont les cheveux en désordre, les +vêtements déchirés, les visages et les mains griffés, rouges, gonflés et +suants, contrastaient avec l'avidité qu'ils déployaient devant chaque +plat qu'on leur servait. + +Quand leur appétit fut un peu satisfait. Gabrielle leur demanda comment +et où ils s'étaient perdus. + +CÉCILE + +--Nous voulions tricher et aller au delà du carré que vous nous aviez +fixé pour nous cacher, et nous sommes entrés dans le bois; nous avons +couru pour revenir à la maison sans que vous nous vissiez; mais nous +nous sommes trompés de chemin et nous avons marché longtemps, bien +longtemps, sans savoir où nous étions. Maurice et Adolphe avaient peur +et pleuraient... + +MAURICE, interrompant. + +--Pas du tout, je n'avais pas peur, et je riais. + +CÉCILE + +--Tu riais? Ah! ah! joliment! Tu pleurais, mon cher, et c'est Hélène qui +te rassurait et qui te consolait. Laisse-moi finir notre histoire... +Nous marchions ou plutôt nous courions toujours en avant, lorsque deux +chiens énormes et très méchants s'élancent d'un hangar et veulent se +jeter sur nous; nous crions: Au secours! Nous courons, les chiens +courent après nous, nous attrapent, se jettent sur nous l'un après +l'autre, déchirent nos vêtements, nous barrent le chemin et nous +forcent, en aboyant après nous, à retourner sur nos pas. Un bonhomme +sort de la maison et appelle les chiens: «Rustaud! Partavo!» Les chiens +nous quittent et l'homme vient à nous. + +»--Mes chiens vous ont fait peur, messieurs, mesdemoiselles? Faites +excuse! Ils sont jeunes, ils sont joueurs; ils ne vous auraient pas +mordus tout de même. + +«Nous pleurions tous et nous ne pouvions répondre: l'homme s'en aperçut. + +«--Est-ce que ces messieurs et ces demoiselles ont quelque chose qui +leur fait de la peine? Si je pouvais vous venir en aide, disposez de +moi, je vous en prie. + +«--Nous sommes perdus», lui répondit Maurice en sanglotant. + +MAURICE, interrompant. + +--Ah! par exemple! Je sanglotais? Moi? J'avais froid et je grelottais: +voilà tout. + +CÉCILE + +--Froid? Par un temps pareil? Tu suais et tu sues encore; je te dis que +tu sanglotais. Laisse-moi raconter; ne m'interromps plus. + +«--Perdu? D'où êtes-vous donc, messieurs, mesdemoiselles? nous demanda +l'homme. + +«--Nous venons du château des Ormes. + +«--Ah bien, vous serez bientôt de retour: vous êtes dans le parc. + +«--Mais le parc est si grand que nous ne savons plus comment revenir. + +«--Je vais vous ramener, messieurs, mesdemoiselles; excusez, mes chiens, +s'il vous plait, ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire». + +--L'homme nous a ramenés jusqu'au château, et j'ai bien dit à Maurice +et à Adolphe que c'était leur faute si nous nous étions perdus, parce +qu'ils voulaient jouer un mauvais tour à François et à Christine. + +MAURICE + +--Ce n'est pas vrai, Mademoiselle: vous avez triché tout comme moi et +mon frère. + +HÉLÈNE + +--Parce que vous nous avez persuadées; n'est-ce pas, Cécile? + +CÉCILE + +--Oui, c'est très vrai; tu es furieux contre François parce qu'il t'a +riposté très spirituellement, et contre Christine parce qu'elle a +défendu François; et je trouve qu'elle a bien fait et que tu as mal +fait. + +Les parents écoutaient le récit et la discussion; Mme des Ormes la +termina en disant: + +--Christine se mêle toujours de ce qui ne la regarde pas; on dirait que +François a besoin d'elle pour se défendre. Je te prie, Christine, de te +taire une autre fois. + +CHRISTINE + +--Mais, maman, ce pauvre François est si bon qu'il ne veut jamais se +venger, et... + +MADAME DES ORMES + +--Et c'est toi qui te jettes en avant, sottement et impoliment. Si tu +recommences, je t'empêcherai de voir François... Va te coucher, au +reste: dans ton lit, du moins tu ne feras pas de sottises. + +M. de Nancé comprit le regard suppliant de Christine et l'air désolé de +François. + +--Madame! dit-il à Mme des Ormes, veuillez m'accorder la grâce de Mlle +Christine; en la punissant de son acte de courage et de générosité, vous +punissez aussi mon fils et tous ses jeunes amis. Vous êtes trop bonne +pour nous refuser la faveur que nous sollicitons. + +MADAME DES ORMES + +--Je n'ai rien à vous refuser, Monsieur. Christine, restez, puisque +M. de Nancé le désire, et venez le remercier d'une bonté que vous ne +méritez pas. + +Christine s'avança vers M. de Nancé, leva vers lui des yeux pleins de +larmes, et commença: + +--Cher Monsieur..., cher Monsieur..., merci... + +Puis elle fondit en larmes; M. de Nancé la prit dans ses bras et +l'embrassa à plusieurs reprises en lui disant tout bas: + +--Pauvre petite!... Chère petite!... Tu es bonne!... Je t'aime bienl... + +Ces paroles de tendresse consolèrent Christine; ses larmes s'arrêtèrent, +et elle reprit sa place près de François, qui avait été fort agité +pendant cette scène. + +Paolo n'avait rien dit depuis le commencement du dîner, qui avait +absorbé toutes ses facultés; mais on se levait de table, il avait tout +entendu et observé; il s'approcha de François et lui dit: + +--Quand zé vous ferai grand, vous donnerez soufflets au grand vaurien, +le Maurice. + +--Pourquoi? lui demanda François surpris. + +PAOLO + +--Pour venzeance; c'est bon, venzeance. + +FRANÇOIS + +--Non, c'est mauvais; je pardonne, j'aime mieux cela Notre-Seigneur +pardonne toujours. C'est le démon qui se venge. + +--Qui vous a appris cela? demanda Paolo avec surprise. + +FRANÇOIS + +--C'est mon cher et bon maître, papa. + +CHRISTINE + +--J'aime beaucoup ton papa, François. + +FRANÇOIS + +--Tu as raison, il est si bon! Et il t'aime bien aussi. + +CHRISTINE + +--Pourquoi m'aime-t-il? + +FRANÇOIS + +--Parce que tu m'aimes et parce que tu es bonne. + +CHRISTINE + +--C'est drôle! C'est la même chose que moi. Je l'aime parce qu'il t'aime +et qu'il est bon. + +Il était tard; le dîner, retardé d'abord, interrompu ensuite, avait duré +fort longtemps. De plus, les habits déchirés de Maurice et d'Adolphe, +les robes et jupons en lambeaux de Mlles de Guilbert, rendaient +impossible un plus long séjour chez Mme des Ormes. Mais, en se retirant, +Mme de Guilbert engagea à dîner chez elle, pour la semaine suivante, +toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon, y compris les +enfants. + + + + +VII + +PREMIER SERVICE. RENDU PAR PAOLO A CHRISTINE + +François répondit poliment à l'adieu que lui adressèrent Maurice et +Adolphe, un peu embarrassés vis-à-vis de lui depuis qu'ils savaient que +M. de Nancé était son père. M. de Nancé passait dans le pays pour avoir +une belle fortune; et il avait la réputation d'un homme excellent, +religieux, charitable et prêt à tout sacrifier pour le bonheur de son +fils. Son grand chagrin était l'infirmité du pauvre François qui avait +été droit et grand jusqu'à l'âge de sept ans, et qu'une chute du haut +d'un escalier avait rendu bossu. Quand Mme de Guilbert l'engagea à +dîner, il commença par refuser; mais, Mme de Guilbert lui ayant dit que +François était compris dans l'invitation, il accepta, pour ne pas priver +son fils d'une journée agréable avec ses amis Bernard, Gabrielle et +surtout Christine. Toute la société se dispersa une heure après le +départ des Sibran et des Guilbert. Christine promit à ses cousins de +demander la permission d'aller les voir le lendemain dans la journée. + +--Tâche de venir aussi, François; nous nous rencontrerons tous en face +du moulin de mon oncle de Cémiane. + +FRANÇOIS + +--Non, Christine; il faut que je travaille; je passe deux heures chez M. +le curé avec Bernard, et je reviens à le maison pour faire mes devoirs. +Et toi, est-ce que tu ne travailles pas? + +CHRISTINE + +--Non, je lis un peu toute seule. + +FRANÇOIS + +--Mais la personne qui t'a appris à lire ne te donne-t-elle pas des +leçons? + +CHRISTINE + +--Personne ne m'a appris; Gabrielle et Bernard m'ont un peu fait voir +comment on lisait, et puis j'ai essayé de lire toute seule. + +--Moi, z'apprendrai beaucoup à la Signorina, dit Paolo, qui écoutait +toujours les conversations des enfants. Moi, zé viendrai tous les zours, +et Signorina saura italien, latin, mousique, dessin, mathématiques, +grec, hébreu, et beaucoup d'autres encore. + +CHRISTINE + +--Vraiment, Monsieur Paolo, vous voudrez bien? Je serais si contente +de savoir quelque chose! Mais demandez à maman; je n'ose pas sans sa +permission. + +-Oui, Signorina; z'y vais; et vous verrez que zé né souis pas si bête +que z'en ai l'air. + +Et s'approchant de Mme des Ormes qui causait avec M. de Nancé: + +--Signorina, bella, bellissima, moi, Paolo, désire vous voir tous les +zours avec vos beaux ceveux noirs de corbeau, votre peau blanc de lait, +vos bras souperbes et votre esprit magnifique; et zé demande, Signora, +que zé vienne tous les zours; zé donnerai des leçons à la petite +Signorina; zé serai votre serviteur dévoué, zé dézeunerai, pouis zé +recommencerai les leçons, pouis les promenades avec vous, pouis vos +commissions, et tout. + +MADAME DES ORMES + +--Ah! ah! ah! quelle drôle de demande! Je veux bien, moi; mais si vous +donnez des leçons à Christine, il faudra un tas de livres, de papiers, +de je ne sais quoi, et rien ne m'ennuie comme de m'occuper de ces +choses-là. + +Paolo resta interdit; il n'avait pas prévu cette difficulté. Son air +humble et honteux, l'air affligé de Christine, touchèrent M. de Nancé, +qui dit avec empressement: + +--Vous n'aurez pas besoin de vous en occuper, Madame; j'ai une foule de +livres et de cahiers dont François ne se sert plus, et je les donnerai à +Christine pour ses leçons avec Paolo. + +MADAME DES ORMES + +--Très bien! Alors venez, mon cher Monsieur Paolo, quand vous voudrez et +tant que vous voudrez, puisque vous êtes si heureux de me voir. + +PAOLO + +--Merci, Signora; vous êtes belle et bonne; à demain. + +Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie. François +enchanté de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nancé heureux +d'avoir fait à si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine, +de Paolo et surtout de son cher François; quand ils furent seuls, +François remercia son père avec effusion du service qu'il rendait à la +pauvre Christine, dont il lui expliqua l'abandon. Il lui raconta aussi +tout ce qui s'était passé entre elle et Maurice, et tout ce qu'elle lui +avait dit, à lui, de bon et d'affectueux. + +--J'aime cette enfant, elle est réellement bonne! dit M. de Nancé; +vois-la le plus souvent possible, mon cher François; c'est, de tout +notre voisinage, la meilleure et la plus aimable. + + + + +VIII + +MINA DÉVOILÉE + +Le lendemain du dîner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa +bonne était invitée à une noce dans le village, et qu'elle voulait se +débarrasser de Christine le plus tôt possible. + +--Allez demander votre déjeuner, dit Mina quand Christine fut habillée; +je n'ai pas le temps, moi; j'ai ma robe à repasser. Et prenez garde que +votre papa ne vous voie; s'il vous aperçoit, je vous donnerai une bonne +leçon de précaution. + +Christine alla à la cuisine demander son pain et son lait; elle +regardait de tous côtés avec inquiétude. + +--De quoi avez-vous peur, mam'selle demanda le cocher qui déjeunait. + +CHRISTINE + +--J'ai peur que papa ne vienne et qu'il ne me voie. + +LE CUISINIER + +--Qu'est-ce que ça fait! Votre papa ne vous gronde jamais. + +CHRISTINE + +--Ma bonne m'a défendu que papa me voie à la cuisine. + +LE COCHER + +--Mais puisque c'est elle qui vous a envoyée! + +CHRISTINE + +--C'est qu'elle va à la noce, et elle repasse sa robe. + +LE COCHER + +--Et elle vous plante là comme un paquet de linge sale! Si j'étais de +vous, mam'selle, je raconterais tout à votre papa. + +CHRISTINE + +--Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas. + +LE COCHER + +--Mais votre papa vous croirait! + +CHRISTINE + +--Oui, mais il n'aime pas à contrarier maman... Il faut que je m'en +aille; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse +déjeuner? + +LE CUISINIER + +--Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, mam'selle! il vous +brûlerait. + +CHRISTINE + +--Je n'ai pas de chocolat; je mange mon pain dans du lait froid. + +LE CUISINIER + +--Comment? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat. + +CHRISTINE + +--C'est elle qui le mange; elle ne m'en donne pas. + +LE CUISINIER + +--Si ce n'est pas une pitié! Une malheureuse enfant comme ça! Lui voler +son déjeuner! Tenez, mam'selle, voilà votre tasse de chocolat, mangez-le +ici, bien tranquillement. + +CHRISTINE + +--Je n'ose pas; si papa venait! + +--Venez par ici, dans l'office; personne n'y entre; on ne vous verra +pas. + +Le cuisinier, qui était bon homme, établit Christine dans l'office et +plaça devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gâteaux. +Christine mangeait avec plaisir cet excellent déjeuner, lorsqu'à sa +grande terreur elle entendit la voix de sa bonne. + +MINA + +--Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s'il vous plait. + +LE CUISINIER, d'un ton bourru: + +--Je n'en ai pas fait. + +LA BONNE + +--Comment? vous n'avez pas fait le déjeuner de Christine? + +LE CUISINIER, de même. + +--Si fait! Vous avez envoyé demander un morceau de pain sec et du lait +froid: je les lui ai donnés. + +LA BONNE + +--Il me faut son chocolat pourtant. + +LE CUISINIER + +--Vous ne l'aurez pas. + +LA BONNE. + +--Je le dirai à Madame. + +LE CUISINIER + +--Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille. + +Mina sortit furieuse; elle dut attendre le réveil de Mme des Ormes pour +porter plainte contre le cuisinier; elle attendit longtemps, ce qui +augmenta son humeur. Christine, inquiète et effrayée, n'osa pas rentrer +dans sa chambre; elle resta dehors jusqu'à l'arrivée de Paolo, qu'elle +attendait et qu'elle considérait comme son protecteur, même vis-à-vis de +sa mère; il ne tarda pas à paraître avec un gros paquet sous le bras. +L'accueil empressé et amical de Christine le toucha et augmenta sa +sympathie pour elle. + +--Tenez, Signorina, dit-il, voici un gros paquet pour vous. + +CHRISTINE + +--Pour moi? Pour moi? Qu'est-ce que c'est? + +PAOLO + +--C'est M. de Nancé qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes, +des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos leçons; +seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que +des livres, qu'il a promis devant votre maman. + +CHRISTINE + +--Pourquoi ça? + +PAOLO + +--Parce qu'on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu'il vous +faut, et que cela lui ferait du chagrin. + +CHRISTINE + +--Oh! alors, je ne dirai rien du tout; dites-le à ce bon M. de Nancé, et +remerciez-le bien, bien, et François aussi. Mais, si on me demande qui +m'a envoyé ces choses, qu'est-ce que je dirai pour ne pas mentir? + +PAOLO + +--Si on vous demande, vous direz: «C'est bon Paolo qui a apporté tout.» +Et c'est la vérité. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c'est +la maman, et la maman croira que c'est le papa». + +Pendant que l'heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc., +dans sa petite commode, et commençait une leçon avec Paolo, Mme des +Ormes s'éveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui +refusait le chocolat de Christine. + +MADAME DES ORMES + +--Dieu! que c'est ennuyeux! Vous êtes toujours en querelle avec +quelqu'un, Mina. + +MINA + +--Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans +déjeuner. + +MADAME DES ORMES + +--Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans +m'obliger à m'en mêler. Que voulez-vous que je fasse à présent? Que je +fasse venir cet homme, que je le gronde! Quel ennui, mon Dieu, quel +ennui! Allez chercher mon mari; dites-lui que j'ai à lui parler. + +MINA + +--Si Madame préfère, j'irai chercher le chef. + +MADAME DES ORMES + +--Mais non; c'est précisément ce qui m'ennuie. + +MINA + +--Si Madame voulait lui donner un ordre par écrit, ce serait mieux que +de déranger Monsieur. + +MADAME DES ORMES + +--Quelles sottes idées vous avez, Mina! Que j'aille écrire à mon +cuisinier, quand je peux lui parler! Allez me chercher mon mari. + +MINA + +--Mais, Madame... + +MADAME DES ORMES + +--Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre: allez me chercher mon +mari. + +Mina sortit, mais se garda bien d'exécuter l'ordre de sa maîtresse; +irritée des retards qu'éprouvait sa toilette pour la noce, elle +se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause, +pensait-elle, de ces ennuis. + +«Où est-elle cette petite sotte? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin». + +Elle alla à sa recherche; ne l'ayant pas trouvée dans le jardin, elle +rentra de plus en plus mécontente et finit par trouver Christine dans le +salon, prenant une leçon d'écriture avec Paolo. + +--Qu'est-ce que vous faites ici, Christine? Rentrez vite dans votre +chambre! lui dit-elle rudement. + +Christine allait se lever pour obéir à sa bonne, dont elle redoutait la +colère, lorsque Paolo, la faisant rasseoir: + +--Pardon, Signorina, restez là; nous n'avons pas fini nos leçons. +Et vous, dona Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la +Signorina. + +--Laissez-moi tranquille vous-même, grand Italien, pique-assiette; je +veux emmener cette petite sotte, qui n'a pas besoin de vos leçons, et je +l'aurai malgré vous. + +Paolo saisit Christine, l'enleva et la plaça derrière lui; Mina +s'élançant sur lui, reçut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais +qui redoubla sa fureur et ses forces; d'un revers de bras elle repoussa +Paolo et attrapa Christine, qu'elle tira à elle avec violence. + +«Si vous appelez, je vous fouette au sang!» s'écria-t-elle, tirant +toujours Christine que retenait Paolo. + +Au moment où Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l'abandonnait +à l'ennemi commun, Mina poussa un cri et lâcha Christine. Une main de +fer l'avait saisie à son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers +la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C'était M. +des Ormes, qui, inaperçu de Paolo et de Christine, était entré par une +porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenêtre, assistait à la +leçon. Quand Mina fut expulsée de l'appartement, M. des Ormes rassura +Christine tremblante et serra la main de Paolo. + +M. DES ORMES + +--Ma pauvre Christine, est-ce qu'elle te traite quelquefois aussi +rudement que tout à l'heure. + +CHRISTINE + +--Toujours, papa: mais ne lui dites rien, je vous en supplie: elle me +battrait plus encore. + +M. DES ORMES + +--Comment, plus? Elle te bat donc quelquefois? + +CHRISTINE + +--Oh oui! papa, avec une verge qui est dans son tiroir. + +--Misérable! scélérate! dit M. des Ormes, pâle et tremblant de colère. +Oser battre ma fille! + +--Monsieur le Comte, dit Paolo, si vous permettez, zé pounirai la dona +Furiosa à ma façon; zé la foustizerai comme un rien. + +M. DES ORMES + +--Merci. Monsieur Paolo; cette punition ne convient pas en France. +Je vais en causer avec ma femme; continuez votre leçon à la pauvre +Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette mégère. + +M. des Ormes entra chez sa femme; elle pensa qu'il venait appelé par +Mina. + +--Vous voilà, mon cher! Je vous ai prié de venir pour que vous parliez +au cuisinier, qui refuse à Christine son déjeuner; et grondez-le, je +vous en prie; ça m'ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante +avec ses plaintes continuelles. + +M. DES ORMES + +--Mina est une misérable; je viens de découvrir qu'elle battait +Christine. + +MADAME DES ORMES + +--Allons! en voilà d'une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui +vous a fait ces contes? + +M. DES ORMES + +--C'est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles. + +MADAME DES ORMES + +--Mais puisque, au contraire, Mina s'est plainte que le cuisinier ne +donnait pas à Christine son chocolat! Elle prend donc le parti de +Christine! + +M. DES ORMES + +--Que m'importe les plaintes de Mina? Je l'ai vue et entendue traiter +Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de +vaisselle, et je suis venu vous prévenir que je l'ai chassée du salon et +que je la chasserai de la maison. + +MADAME DES ORMES + +--Encore un ennui; une bonne à chercher! Pourquoi vous mêlez-vous des +bonnes? Est-ce que cela vous regarde? + +M. DES ORMES + +--Ma fille me regarde, et, à ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant +à ce chocolat, je parie que c'est quelque méchanceté de Mina. + +MADAME DES ORMES + +--Vous accusez toujours Mina; vérifiez le fait; parlez au cuisinier. + +M. DES ORMES + +--C'est ce que je vais faire, ici, et devant vous. + +MADAME DES ORMES + +--Non, non, pas devant moi, je vous en prie; c'est à mourir d'ennui, ces +querelles de domestiques. + +M. DES ORMES + +--C'est plus qu'une querelle de domestiques, du moment qu'il s'agit de +votre fille. + +M. des Ormes avait sonné; la femme de chambre entra. + +M. DES ORMES + +--Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite. + +Cinq minutes après, le chef entrait. + +LE CHEF + +Monsieur le Comte m'a demandé? + +M. DES ORMES + +--Oui. Tranchant; ma femme voudrait savoir s'il est vrai que vous ayez +refusé ce matin à Mina le chocolat de Christine. + +LE CHEF + +--Oui, Monsieur le Comte; c'est très vrai. + +M. DES ORMES + +--Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence? + +LE CHEF + +--Monsieur le Comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans +l'office. + +M. DES ORMES + +--Dans l'office! Ma fille dans l'office! Qu'est-ce que tout cela? Je n'y +comprends rien. + +LE CHEF + +--Je vais l'expliquer à Monsieur le Comte, qui comprendra parfaitement. +Mlle Christine ne mange jamais son chocolat. + +M. DES ORMES + +Pourquoi cela? + +--Parce que c'est Mlle Mina qui l'avale pendant que Mlle Christine mange +du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam'selle (qui +nous fait pitié à tous, par parenthèse) est venue chercher son pain et +son lait; je l'ai cachée dans l'office pour qu'elle mangeât son chocolat +une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l'ai +refusé. Voilà toute l'affaire. + +M. DES ORMES + +--Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin? + +LE CHEF + +--Parce que la servante a vu bien des fois comment ça se passait, et que +Mlle Christine nous l'a dit elle-même. + +M. DES ORMES + +--C'est bien, Tranchant, je vous remercie; vous avez bien fait, mais +vous auriez dû me prévenir plus tôt. + +LE CHEF + +--Monsieur le Comte, on n'osait pas. + +M. DES ORMES + +--Pourquoi? + +LE CHEF + +--Monsieur le Comte, c'est que.., Madame... n'aurait pas cru... et... +Monsieur comprend... on avait peur de... de déplaire à Madame. + +Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croisés, regardait sa femme +sans parler. Mme des Ormes était confuse, embarrassée, et gardait le +silence. + +--Caroline, dit enfin M. des Ormes, il faut que vous fassiez partir +aujourd'hui même cette méchante femme. + +MADAME DES ORMES + +--Dieu! quel ennui! Faites-la partir vous-même; je ne veux pas me mêler +de cette affaire; c'est vous qui l'avez commencée, c'est à vous de la +finir. + +M. DES ORMES, sévèrement + +--C'est vous qui la terminerez, Caroline, en expiation de votre +négligence à l'égard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colère +en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette +malheureuse enfant l'objet de la pitié de nos domestiques, meilleurs +pour elle que nous ne l'avons été. Chassez cette femme de suite. + +MADAME DES ORMES + +--Et que ferai-je de Christine? Ah!... une idée! je vais prendre Paolo +pour la garder. + +M. DES ORMES + +--C'est ridicule et impossible! Mais il est certain que Christine serait +bien gardée; Paolo est un homme excellent; on dit beaucoup de bien de +lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut +absolument en chercher une), dites à votre femme de chambre de soigner +Christine. + +M. des Ormes sortit, riant à la pensée de Paolo bonne d'enfant. Mme des +Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s'en +aller de suite. Mina commença une discussion et une justification; Mme +des Ormes s'ennuya, s'impatienta, se mit en colère, cria, et, pour se +débarrasser de Mina, après une discussion d'une heure et demie, elle +lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la +recommander. + + + + +IX + +GRAND EMBARRAS DE PAOLO + +Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de +Christine en disant d'elle tout le mal possible, Paolo continuait et +achevait la leçon de Christine; il fut enchanté de l'intelligence et de +la bonne volonté de son élève, qui, dès la première leçon, apprit ses +chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commença à +former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon, +elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers. + +--Ah! vous voilà, mon cher Monsieur Paolo! Je viens vous demander de me +rendre un service. + +--Tout ce que voudra la Signora, répondit Paolo en s'inclinant. + +--Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe; je ne sais +que faire de Christine. Aurez-vous la bonté de venir passer vos journées +chez moi pour la garder et lui donner des leçons? + +Paolo, étonné de cette proposition inattendue et dont lui-même devinait +le ridicule, resta quelques instants sans répondre, la bouche ouverte, +les yeux écarquillés. + +--Eh bien! continua Mme des Ormes avec impatience, vous hésitez? Vous +étiez prêt à exécuter toutes mes volontés, disiez-vous. + +PAOLO + +--Certainement, Signora... sans aucun doute... mais.., mais... + +MADAME DES ORMES + +--Mais quoi? Voyons, dites. Parlez... + +PAOLO + +--Signora... zé donne des leçons... à M. François. + +MADAME DES ORMES + +--Combien gagnez-vous? + +PAOLO + +--Cinquante francs par mois, Signora. + +MADAME DES ORMES + +--Je vous en donne cent... + +PAOLO + +--Mais, le pauvre François... + +MADAME DES ORMES + +--Eh bien! vous aurez deux heures de congé par jour; vous emmènerez +Christine chez le petit de Nancé. + +PAOLO + +--Mais..., Signora, zé demeure bien loin..., M. de Nancé est loin..., +pour revenir, c'est loin. + +MADAME DES ORMES + +--Mon Dieu! que de difficultés! Vous logerez ici... Voulez-vous, oui ou +non? + +Christine le regarda d'un air si suppliant qu'il répondit presque malgré +lui: + +--Zé veux, Signora, zé veux, mais... + +--C'est bien, je vais faire préparer votre chambre. Venez déjeuner. +Viens, Christine. + +Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu'il avait donné par +surprise. Christine avait l'air radieux; elle lui serra la main à la +dérobée et lui dit tout bas: + +«Merci, mon bon, mon cher Monsieur Paolo». + +A table, Mme des Ormes annonça à son mari que Paolo allait demeurer +au château et qu'il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l'air +surpris et mécontent, et dit seulement: + +--C'est impossible! Caroline, vous abusez de la complaisance de M. +Paolo. + +MADAME DES ORMES + +--Mais non; je lui donne cent francs par mois. + +Paolo devint fort rouge; le mécontentement de M. des Ormes devint plus +visible; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s'écria avec humeur: + +--De grâce, mon cher, pas d'objection. C'est fait; c'est décidé. +Laissez-nous déjeuner tranquillement... Voulez-vous une côtelette ou un +fricandeau, Monsieur Paolo? + +PAOLO + +--Côtelette d'abord; fricandeau après, Signora. + +Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du +café, de l'eau-de-vie. Quand on eut fini de déjeuner, elle lui demanda +d'emmener Christine dans le parc. + +M. DES ORMES + +--Je vais emmener Christine; il faut bien que ce soit moi qui me charge +de la promener ce matin, puisqu'il n'y a personne près d'elle. Viens. +Christine. + +Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de +n'avoir pas surveillé cette méchante bonne et d'avoir livré si longtemps +la malheureuse Christine à ses mauvais traitements. + +Paolo se rendit ensuite chez M. de Nancé. François fut le premier à +remarquer l'air effaré et l'agitation du pauvre Paolo. + +FRANÇOIS + +Qu'avez-vous donc, cher Monsieur Paolo? Vous Est-il arrivé quelque chose +de fâcheux? + +PAOLO + +--Oui..., non..., zé ne sais pas..., zé ne sais quoi faire. + +M. DE NANCÉ + +--Qu'y a-t-il donc? Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en +aide. + +PAOLO + +--Voilà, Signor! C'est la Signora des Ormes. Je donnais une leçon à la +Christinetta; bien zentille! bien intelligente! bien bonne! Et voilà +la mama qui mé dit..., qui mé demande..., qui me forcé... à garder +la Christina, à venir dans le sâteau, à promener, élever, soigner la +Christina... Elle sasse la Mina; c'est bien fait; la Mina! qué canailla! +qué Fouria!... Mais comment voulez-vous! Quoi pouis-zé faire? Le papa +pas content! Ah! zé lé crois bien! Moi Paolo, moi homme, moi médecin, +moi maître pour leçons, garder comme bonne oune petite Signora de huit +ans! c'est impossible! Et moi comme oune bête, zé dis oui, parce que +la povéra Christinetta me regarde avec des yeux... que zé n'ai pou +résister. Et pouis me serre les mains; et pouis me remercie tout bas si +zoyeusement, que zé n'ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c'est +impossible. Que faire, caro Signor? Dites, quoi faire? + +M. DE NANCÉ + +--Dites que vous donnez des leçons pour vivre. + +PAOLO + +--Z'ai ait; elle me donne deux fois autant. + +M. DE NANCÉ + +--Dites que vous m'avez promis de donner des leçons à mon fils. + +PAOLO + +--Z'ai dit: elle mé donne deux heures. + +M. DE NANCÉ + +--Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous. + +PAOLO + +--Z'ai dit; elle mé fait préparer une sambre au sâteau. + +M. DE NANCÉ + +--Sac à papier! quelle femme! Mais qu’elle prenne une bonne. + +PAOLO + +--Elle n'en a pas. Où trouver? + +M. DE NANCÉ + +--Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez; mais c'est ridicule! Vous +ne pouvez pas vous faire bonne d'enfant. N'y retournez pas; voilà la +seule manière de vous en tirer. + +PAOLO + +--Mais la povéra Christina! Elle est seule, malheureuse. La maman n'y +pense pas; le papa n'y pense pas; la poveretta ne sait rien et voudrait +savoir; ne fait rien et s'ennouie; ça fait pitié; elle est si bonne, +cette petite! + +François n'avait encore rien dît; il écoutait tout pensif. + +FRANÇOIS + +--Papa, dit-il, me permettez-vous d'arranger tout cela? M. Paolo sera +content, Christine aussi, et moi aussi. + +M. DE NANCÉ + +--Toi, mon enfant? Comment pourras-tu arranger une chose impossible à +arranger? + +FRANÇOIS + +--Si vous me permettez de faire ce que j'ai dans la tête, j'arrangerai +tout, papa. + +M. DE NANCÉ + +--Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais +que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment +vas-tu faire? + +FRANÇOIS + +--Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c'est-à-dire, +ajouta-t-il en souriant, que j'ai douze ans et que je suis raisonnable, +que je travaille sagement, que je me lève, que je m'habille seul, que je +suis presque toujours avec vous. + +M. DE NANCÉ + +--Tout cela est très vrai, cher enfant; mais en quoi cela peut-il +arranger l'affaire de Paolo. + +FRANÇOIS + +--Vous allez voir, papa. Vous voyez d'après ce que je vous ai dit, que +je n'ai plus besoin des soins de ma bonne, que j'aime de tout mon coeur, +mais qu'il me faudra quitter un jour ou l'autre. Je demanderai à ma +bonne d'entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de +savoir Christine heureuse. + +M. DE NANCÉ + +--Ta pensée est bonne et généreuse, mon ami; elle prouve la bonté de ton +coeur; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des +Ormes, qu'elle sait être capricieuse, désagréable à vivre. Elle est chez +moi depuis ta naissance; elle sait que nous lui sommes fort attachés; +elle t'aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu'elle reste +encore près de toi pour bien des soins qui te sont nécessaires. + +FRANÇOIS + +--Pour les soins dont vous parlez, papa, nous avons Bathilde, la femme +de votre valet de chambre; elle m'aime, et je suis sûr que ma bonne +serait bien tranquille, la sachant près de moi. Voulez-vous, papa? Me +permettez-vous de parler à ma bonne? + +M. DE NANCÉ + +--Fais comme tu voudras, cher enfant; mais je suis très certain que ta +bonne n'acceptera pas ta proposition. + +François remercia son père et courut chercher sa bonne; il l'embrassa +bien affectueusement. + +--Ma bonne, dit-il, tu m'aimes bien, n'est-ce pas, et tu serais contente +de me faire plaisir? + +LA BONNE + +--Je t'aime de tout mon coeur, mon François, et je ferai tout ce que tu +me demanderas. + +FRANÇOIS + +--Je te préviens que je vais te demander un sacrifice. + +LA BONNE + +--Parle; dis ce que tu veux de moi. + +François fit savoir à sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter; +il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon; il dit +combien Christine l'aimait, combien elle lui était attachée et dévouée, +et combien il serait heureux de la savoir aimée et bien soignée. Il +finit par supplier sa bonne de se présenter chez Mme des Ormes pour être +bonne de Christine. + +LA BONNE + +--C'est impossible, mon cher enfant; jamais je n'entrerai chez Mme des +Ormes, je serais malheureuse, chez elle et loin de toi. + +FRANÇOIS + +--Tu ne serais pas malheureuse, puisqu'elle ne s'occupe pas du tout de +Christine et que Christine est très bonne; et puis tu serais tout près +de moi. + +LA BONNE + +--Mais je serais obligée de rester près de Christine et je ne pourrais +pas te voir. + +FRANÇOIS + +--Tu demanderas à venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire +en voiture. Je t'en prie, ma chère bonne, fais-le pour moi; ce me sera +une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l'a été +avec cette méchante Mina. + +La bonne lutta longtemps contre le désir de François; enfin, vaincue par +ses prières et par l'assurance que Bathilde resterait près de lui, elle +y consentit et elle permit à François de la faire proposer chez Mme des +Ormes. + + + + +X + +FRANÇOIS ARRANGE L'AFFAIRE + +François courut triomphant annoncer à son père la réussite de sa +négociation, et Paolo fut chargé d'aller de suite offrir à Mme des +Ormes, la bonne de François. Paolo, enchanté de se tirer de l'embarras +où l'avait plongé la proposition étrange de Mme des Ormes, approuva +vivement l'idée de François, et alla en toute hâte la faire accepter par +M. et Mme des Ormes, Il rencontra à la porte du parc, M. des Ormes avec +Christine. + +«Signor! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut, hé! Signor! (M. +des Ormes s'arrêta), zé vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle +excellente; la Signora sera très heureuse. + +--Quoi? qu'est-ce? répondit M. des Ormes avec surprise. Quelle nouvelle? + +PAOLO + +--Z'apporte oune bonne excellente, Oune bonne admirable, oune bonne +comme il faut à la Signorina. La Signora votre épouse veut Paolo pour +bonne, c'est impossible, Signor; n'est-il pas vrai? + +M. DES ORMES + +--Tout à fait impossible, mon cher Monsieur Je ne le permettrai sous +aucun prétexte. + +PAOLO + +--Bravo, Signor! Ni moi non plus, malgré, que z'ai dit oui. Mais voilà +oune bonne admirable que zé vous apporte. + +M. DES ORMES + +--Qui donc? Où est cette merveille? + +PAOLO + +--Qui? la dona Isabella, bonne de M. de Nancé. Où est-elle? chez M. de +Nancé, son maître, qui n'a plus besoin de la dona, puisque le petit +François est avec son papa. + +M. DES ORMES + +--C'est très bien, mais je ne veux pas livrer la pauvre Christine à une +seconde Mina, et je veux savoir ce que c'est que cette Isabelle. + +PAOLO + +--Oh! Signor! cette Isabella est oun anze, et la Mina est oun démon. Le +petit Francesco aime la Isabella comme sa maman, et la petite Christina +déteste la Mina comme oune diavolo (diable). C'est oune différence +cela; pas vrai, Signor? Avec la Mina, Christinetta était oune pauvre +misérable; avec la Isabella, elle sera heureuse comme oune reine! Voilà, +Signor! Zé cours chercher la Isabella. + +Et Paolo courait déjà, lorsque M. des Ormes l'appela et l'arrêta. + +--Attendez, mon cher; donnez-moi le temps d'en parler à ma femme. + +PAOLO + +Pas besoin, Signor. Vous verrez la Isabella, vous la prendrez, et la +Signora votre épouse dira: «C'est bon». Dans oune minoute, zé serai de +retour». + +Cette fois, Paolo courut si bien que M. des Ormes ne put l'arrêter. +Christine avait été si étonnée qu'elle n'avait rien dit. + +--Connais-tu cette Isabelle que recommande Paolo? lui demanda M. des +Ormes. + +CHRISTINE + +--Non, papa; je sais seulement que François l'aime beaucoup, qu'elle est +très bonne pour lui, et qu'il était très fâché qu'elle cherchât à se +placer. + +--C'est Dieu qui me l'envoie, se dit M. des Ormes; je ne peux pas faire +la bonne d'enfant avec toutes mes occupations au dehors. C'est assommant +d'avoir à promener une petite fille! Que Dieu me vienne en aide en me +donnant cette femme dont Paolo fait un si grand éloge. Je n'en parlerai +à ma femme que lorsque j'aurai terminé l'affaire. + +M. des Ormes rentra avec Christine, qui se mit à lire, à écrire, à +refaire tout ce que Paolo lui avait appris le matin. Une heure après, +Mme des Ormes entra au salon. + +--Que fais-tu ici toute seule, Christine? + +CHRISTINE + +--Je repasse mes leçons de ce matin, maman. + +MADAME DES ORMES + +--Ici! au salon? Tu as perdu la tête! Est-ce qu'un salon est une salle +d'étude? Emporte tout ça et va-t'en faire tes leçons ailleurs. Où as-tu +pris ces livres, ces papiers? Et de la musique aussi? Tu ne comprends +rien à tout cela. Reporte-les où tu les as pris. + +CHRISTINE + +--C'est ce bon M Paolo qui m'a tout apporté. + +MADAME DES ORMES + +--Paolo? C'est différent! Je ne veux pas dépenser mon argent en choses +aussi inutiles. Emporte ça dans ta chambre; ne laisse rien ici. + +Christine commença à mettre les livres et les papiers en tas; la porte +s'ouvrit, et Paolo entra au salon suivi d'Isabelle. + +--Signora, madama, dit-il en saluant à plusieurs reprises, z'ai +l'honneur de présenter la dona Isabella. + +Mme des Ormes, étonnée, salua la dame qui accompagnait Paolo, ne sachant +qui elle saluait. + +--C'est la dona Isabella: voilà, Signora, oune lettre de M. de Nancé. + +De plus en plus surprise, Mme des Ormes ouvrit la lettre, la lut et +regarda la bonne; l'air digne et modeste, doux et résolu de cette femme +lui plut. + +MADAME DES ORMES + +--Vous désirez entrer chez moi? D'après la lettre de M. de Nancé, je +n'ai aucun renseignement à prendre; vous aviez six cents francs de +gages chez M. de Nancé; je vous en donne sept cents et tout ce que vous +voudrez, pour que je n'entende plus parler de rien et qu'on me laisse +tranquille. Entrez chez moi tout de suite: je n'ai personne auprès de +ma fille. Tenez, emmenez Christine avec ses livres et ses paperasses. +Monsieur Paolo, vous allez lui donner la leçon là-haut dans sa chambre. + +--Et le piano, Signora? + +--Je ne veux pas qu'elle touche au piano du salon; faites comme vous +voudrez, ayez-en un où vous pourrez, pourvu que je n'aie rien à acheter, +rien à payer, et qu'on ne m'ennuie pas de leçons et de tout ce qui +les concerne. Au revoir, Monsieur Paolo; allez, Isabelle; va-t'en, +Christine. + +Et elle disparut. Paolo tout démonté, Isabelle fort étonnée, Christine +très ahurie, quittèrent le salon; Christine succombait sous le poids des +livres et des cahiers; Isabelle les lui retira des mains; Paolo les prit +à son tour des mains d'Isabelle. + +--Permettez, dona Isabella, c'est trop lourd pour vous. Mais... où +faut-il les porter, Signorina Christina? + +CHRISTINE + +--En haut, dans ma chambre. Qui est cette dame? demanda-t-elle tout bas +à Paolo. + +PAOLO + +--C'est la bonne que vous a donnée votre ami François; c'est sa bonne, +dona Isabella. + +CHRISTINE + +--C'est vous, Madame Isabelle, que François aime tant? Il m'a bien +souvent parlé de vous... Et vous voulez bien quitter le pauvre François +pour rester avec moi? + +ISABELLE + +--Oui, Mademoiselle; j'ai du chagrin de quitter mon cher petit François; +j'aurais voulu rester encore l'été près de lui, mais il m'a tant +suppliée de venir chez vous, que je n'ai pu lui résister. Je ne sais pas +quand votre maman désire que j'entre tout à fait. Ne pourriez-vous pas +le lui demander, Mademoiselle? + +CHRISTINE + +--Je n'ose pas; il vaut mieux que ce soit M. Paolo, que maman a l'air +d'aimer assez. Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous aller demander à +maman quand Mme Isabelle, bonne de François, peut entrer ici? + +PAOLO + +--Zé veux bien, Signorina; mais si votre mama est fâcée, comment zé +ferai pour vous donner des leçons? + +CHRISTINE + +--Non, non, mon bon Monsieur Paolo, elle vous écoutera; allez, je vous +en prie. + +PAOLO + +--Oh! les yeux suppliant! Zé souis oune bête, zé cède toujours. Quoi +faire? Obéir. + +Et Paolo se dirigea à pas lents vers l'appartement de Mme des Ormes, +pendant que Christine faisait voir à sa future bonne celui qu'elle +devait habiter. Il y avait deux jolies chambres, une pour la bonne, une +pour Christine; Isabelle parut très satisfaite du logement et se mit à +causer avec Christine en attendant la réponse de Paolo. + +Paolo avait frappé à la porte de Mme des Ormes. + +«Entrez», avait-elle répondu. + +--Ah! c'est encore vous, Monsieur Paolo. Que vous faut-il? Est-ce une +simple visite ou quelque chose à demander? + +PAOLO + +--A demander, Signora. La dona Isabella demande quand elle doit entrer? + +MADAME DES ORMES + +--Mais tout de suite; qu'elle reste, puisqu'elle y est. + +PAOLO + +--C'est impossible, Signora; elle n'a rien que sa personne cez vous; +tout est resté cez M. de Nancé. + +MADAME DES ORMES + +--J'enverrai chercher ses effet, chez M. de Nancé. + +PAOLO + +--C'est impossible, Signora; elle n'a pas dit adieu à son petit +François, à M. de Nancé, à personne. + +MADAME DES ORMES + +--Elle ira demain en promenant Christine. + +PAOLO + +--Mais, Signora, elle aime de tout son coeur le petit François et elle +voudrait s'en aller pas si vite, tout doucement. + +MADAME DES ORMES + +--Dieu! que vous m'ennuyez, mon cher Paolo! Qu'elle fasse ce qu'elle +voudra, qu'elle vienne quand elle pourra, mais qu'on me laisse +tranquille, qu'on ne m'ennuie pas de ces bonnes, de Christine, de +François. Que je suis malheureuse d'avoir tout à faire dans cette +maison. + +PAOLO + +--Mais, Signora, la Christina est votre chère fille; il faut bien que +vous fassiez comme toutes les mama. + +MADAME DES ORMES + +--Allez-vous me faire de la morale, mon cher Paolo? Je suis fatiguée, +éreintée, j'ai mille choses à faire: je dois dîner demain chez Mme de +Guilbert; il est quatre heures, et je n'ai rien de prêt, ni robe, ni +coiffure. Jamais je n'aurai le temps avec toutes ces sottes affaires. +Faites pour le mieux, mon cher Paolo; arrangez tout ça comme vous +aimerez mieux, mais de grâce, laissez-moi tranquille. + +Mme des Ormes repoussa légèrement Paolo, ferma la porte et sonna sa +femme de chambre pour se faire apporter ses robes blanches, roses, +bleues, lilas, vertes, grises, violettes, unies, rayées, quadrillées, +mouchetées, etc., afin de choisir et arranger celle du lendemain. + +Paolo remonta chez Christine, raconta à sa manière ce qui s'était +passé entre lui et Mme des Ormes. Il fut décidé que Paolo donnerait +à Christine sa leçon, qu'il remmènerait Isabelle chez M. de Nancé et +qu'elle viendrait le lendemain assez à temps pour habiller Christine, +qui devait aller dîner chez Mme de Guilbert. + + + + +XI + +M. DES ORMES GATE L'AFFAIRE + +Paolo tombait de fatigue de ses allées et venues de la journée; il resta +à dîner chez M. de Nancé, auquel il raconta la façon bizarre dont Mme +des Ormes avait accepté Isabelle. François fut heureux de la certitude +du bonheur de son amie Christine; mais, une fois la chose assurée, il +sentit péniblement le vide que laisserait dans la maison l'absence de +sa bonne. Il comprit mieux le sacrifice qu'il avait généreusement conçu +pour le bien de sa petite amie, quand il fut accompli. Encore une nuit +passée sous le même toit, et sa bonne ne serait plus là pour l'aimer, le +consoler dans ses petits chagrins, le câliner dans ses petits maux. Sa +tristesse fut de suite aperçue par son père, qui en devina facilement la +cause. + +--Ton sacrifice est accompli, cher enfant, et malgré le chagrin que te +causera l'absence de ta bonne, tu auras toujours la grande satisfaction +de penser que tu es l'auteur d'une nouvelle et heureuse vie pour ta +petite amie; peut-être serait-elle tombée encore sur une femme méchante +comme Mina, ou tout au moins indifférente et négligente. Avec Isabelle, +il est certain qu'elle sera aussi heureuse que peut l'être un enfant +négligé par ses parents, et ce sera à toi qu'elle devra non seulement +son bonheur présent, mais le bonheur de toute sa vie, car elle sera bien +et pieusement élevée par Isabelle. + +--C'est vrai, papa, c'est une grande consolation et un grand bonheur +pour moi aussi, et je vous assure que je ne regrette pas d'avoir donné +ma bonne à Christine; que je suis très content... + +Le pauvre François ne put achever; il fondit en larmes; son père +l'embrassa, le calma en lui rappelant que sa bonne restait dans le +voisinage, qu'il pourrait la voir souvent, et que Christine, qui avait +un excellent coeur, lui tiendrait compte de son sacrifice en redoublant +d'amitié pour lui. Ces réflexions séchèrent les larmes de François, et +il résolut de garder tout son courage jusqu'à la fin. + +Le lendemain, quand Isabelle dut partir, il demanda à son père la +permission d'accompagner sa bonne jusque chez Christine. + +M. DE NANCÉ + +--Certainement, mon ami; mais qui est-ce qui te ramènera? + +FRANÇOIS + +--Paolo, papa, qui est chez Christine pour ses leçons; nous reviendrons +ensemble dans la carriole qui portera les effets de ma bonne, et il me +donnera ma leçon d'italien et de musique au retour. + +M. DE NANCÉ + +--Très bien, mon ami; je te proposerais bien de te mener moi-même, mais +je crains d'ennuyer M. et Mme des Ormes, qui m'ennuient beaucoup: la +femme par sa sottise et son manque de coeur à l'égard de sa fille, et le +mari par sa faiblesse et son indifférence. + +François partit donc avec Isabelle; ils préférèrent aller à pied pendant +qu'une carriole porterait les malles au château des Ormes. Ils firent la +route silencieusement; François retenait ses larmes; la bonne laissait +couler les siennes. + +ISABELLE + +--Cher enfant, pourquoi m'as-tu demandé d'entrer chez Mme des Ormes? +J'aurais pu encore passer deux ou trois mois avec toi. + +FRANÇOIS + +--Et après, ma bonne, il aurait fallu tout de même nous séparer! Et tu +aurais été placée loin de moi, tandis que chez Christine je pourrai te +voir très souvent. Si tu avais pu rester toujours chez papa!... Mais tu +as dit toi-même que, n'ayant rien à faire depuis que je sortais sans +toi, que je couchais près de papa, que je travaillais loin de toi, tu +t'ennuyais et que tu étais malade d'ennui. Tu cherchais une place, et +en entrant chez Christine tu restes près de moi, tu me fais un grand +plaisir en me rassurant sur son bonheur, et tu seras maîtresse de faire +tout ce que tu voudras, puisque Mme des Ormes ne s'occupe pas du tout de +la pauvre Christine. + +--Tu as raison, mon François, tu as raison, mais... il faut du temps +pour m'habituer à la pensée de vivre dans une autre maison que la +tienne, ne pas t'embrasser tous les matins, et tant d'autres petites +choses que j'abandonne avec chagrin. + +François pensait comme sa bonne, il ne répondit pas; ils arrivèrent au +château des Ormes, ils montèrent chez Christine, qui finissait sa leçon +avec Paolo. En apercevant François elle poussa un cri de joie et se +jeta à son cou. François, déjà disposé aux larmes, s'attendrit de ce +témoignage de tendresse et pleura amèrement. + +--François, mon cher François, pourquoi pleures-tu? s'écria Christine en +le serrant dans ses bras. Dis-moi pourquoi tu pleures. + +FRANÇOIS + +--C'est le départ de ma bonne qui me fait du chagrin mais je suis bien +content qu'elle soit avec toi; elle t'aimera; tu seras heureuse, aussi +heureuse que j'ai été heureux avec elle. + +CHRISTINE + +--Mais alors... pourquoi l'as-tu laissée partir de chez toi? + +FRANÇOIS + +--Pour que tu sois heureuse. Parce que je craignais pour toi une autre +Mina. + +CHRISTINE, l'embrassant. + +--François, mon bon cher François! que tu es bon! Comme je t'aime: Je +t'aime plus que personne au monde! Tu es meilleur que tous ceux que +je connais! Pauvre François! cela me fait de la peine de te causer du +chagrin. + +Et Christine se mit à pleurer. Isabelle fit de son mieux pour les +consoler tous les deux, et elle y parvint à peu près. + +Au bout d'une demi-heure, François fut obligé de s'en aller. Christine +demanda à Isabelle de le reconduire jusque chez lui, mais l'heure était +trop avancée; il fallait s'habiller et partir pour aller dîner chez Mme +de Guilbert. + +--Nous nous retrouverons dans deux heures, dit Christine à François; et +tu verras aussi ta bonne parce que maman a dit qu'on me remmènerait à +neuf heures et que ce serait ma bonne qui viendrait me chercher. + +«Quel bonheur!» dit François qui partit en carriole avec Paolo et le +domestique, après avoir bien embrassé sa bonne et Christine, et tout +consolé par la pensée de les revoir toutes deux le soir même. + +Isabelle commença la toilette de Christine, et sans la tarabuster, sans +lui arracher les cheveux, elle l'habilla et la coiffa mieux que ne +l'avait jamais été la pauvre enfant. Elle remercia sa bonne avec +effusion, l'embrassa, lui dit encore combien elle était heureuse de +l'avoir pour bonne et voulut aller joindre sa maman. Elle ouvrait la +porte, lorsque M. des Ormes entra. + +M. DES ORMES + +--Comment! déjà prête? Qui est-ce qui t'a habillée? Comme te voilà bien +coiffée? Avec qui es-tu ici? + +CHRISTINE + +--Avec ma bonne, papa; c'est elle qui m'a coiffée et habillée. + +M. DES ORMES + +--Quelle bonne? d'où vient-elle? Que veut dire ça? (Encore une sottise +de ma femme, pensa-t-il). J'en avais une qu'on m'a recommandée et +que j'attends depuis le déjeuner. Je suis fâchée, Madame, dit-il en +s'adressant à Isabelle, que vous soyez installée ici sans que j'en aie +rien su; mais je ne puis confier ma fille à une inconnue, et je vous +prie de ne pas vous regarder comme étant à mon service. + +ISABELLE + +--Je croyais vous obliger, Monsieur, d'après ce que m'avait dit Mme des +Ormes, en venant de suite près de Mademoiselle; mais du moment que ma +présence ici vous déplaît, je me retire; vous me permettrez seulement de +rassembler mes effets que j'avais rangés dans l'armoire. + +L'air digne, le ton poli d'Isabelle frappèrent M. des Ormes, qui se +sentit un peu embarrassé et qui dit avec quelque hésitation: + +--Certainement! prenez le temps nécessaire; je ne veux rien faire qui +puisse vous désobliger; vous coucherez ici si vous voulez. + +ISABELLE + +--Merci, Monsieur, je préfère m'en retourner chez moi. Adieu donc, ma +pauvre Christine; je vous regrette bien sincèrement, soyez-en certaine. + +Christine pleurait à chaudes larmes en embrassant Isabelle. M. des Ormes +regardait d'un air étonné l'attendrissement de la bonne et les larmes de +Christine, qui s'écria dans son chagrin: + +--Dites à mon bon François que je voudrais être morte; je serais bien +plus heureuse. + +M. DES ORMES + +--Ah çà! Christine, tu perds la tête. Quelle sottise de te mettre à +pleurer parce que je ne garde pas une bonne que je ne connais pas, que +personne ne connaît et qui est ici depuis quelques instants, je pense! + +Christine voulut répondre, mais elle ne put prononcer une parole. +Isabelle ramassa promptement le peu d'effets qu'elle avait sortis de sa +malle, embrassa une dernière fois Christine, et se disposa à partir en +disant: + +--J'enverrai demain chercher la malle, Monsieur; vous permettrez +peut-être que je la laisse ici; mais si elle vous gêne, je demanderai à +M. de Nancé de vouloir bien l'envoyer chercher de suite. + +M. DES ORMES + +--M. de Nancé! vous le connaissez! + +ISABELLE + +--Oui, Monsieur; je viens de chez lui. + +M. DES ORMES + +--Comment, vous seriez...? Mais ne vous a-t-il pas donné une lettre pour +moi? + +ISABELLE + +--Non, Monsieur; j'en avais une pour Madame qui m'a arrêtée de suite; +mais je vous assure que je regrette bien de m'être présentée; si j'avais +prévu ce qui arrive, je m'en serais bien gardée. + +M. DES ORMES + +--Mon Dieu! mais... j'ignorais que vous fussiez la personne que devait +envoyer M. de Nancé; je ne savais pas que vous eussiez vu ma femme; +restez, je vous en prie, restez. + +ISABELLE + +--Non, Monsieur; il pourrait m'arriver d'autres désagréments du même +genre et je ne veux pas m'y exposer; habituée à être traitée par M. +de Nancé avec politesse et même avec affection, un langage rude, une +méfiance injurieuse me blessent et me chagrinent. Adieu une dernière +fois, ma pauvre Christine; le bon Dieu vous protégera. François et moi, +nous prierons pour vous. + +En finissant ces mots, Isabelle salua M. des Ormes et sortit. Christine +se jeta dans un fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et pleura +amèrement. Elle ne pouvait aller dîner ainsi chez Mme de Guilbert; M. +des Ormes, fort contrarié d'avoir agi si précipitamment, réfléchit un +instant, laissa Christine et alla trouver sa femme. + +Mme des Ormes finissait sa toilette et mettait ses bracelets. + +M. DES ORMES + +--Vous avez arrêté une bonne tantôt? + +MADAME DES ORMES + +--Non; hier pour aujourd'hui. + +M. DES ORMES + +--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? + +MADAME DES ORMES + +--Parce que le choix d'une bonne me regarde, que vous n'y entendez rien +et que je ne suis pas obligée de vous demander des permissions pour agir +comme je l'entends. + +M. DES ORMES + +--Votre cachotterie est cause d'un grand désagrément pour nous. Ne +connaissant pas cette bonne, je l'ai renvoyée. + +MADAME DES ORMES, stupéfaite + +--Vous l'avez renvoyée! Mais vous avez perdu le sens! Jamais je +ne retrouverai une femme sûre comme cette Isabelle! Courez vite; +retenez-la, dites-lui de venir me parler. + +M. DES ORMES, embarrassé + +--C'est trop tard; elle est partie. + +MADAME DES ORMES, avec colère + +--Partie! c'est trop fort! c'est trop bête! c'est méchant pour Christine +que vous prétendez aimer, grossier pour moi qui ai choisi cette femme, +injurieux pour cette pauvre bonne, et impertinent pour M. de Nancé qui +me la recommande comme une merveille. + +M. DES ORMES + +--Je suis désolé vraiment... + +MADAME DES ORMES + +--Il est bien temps de se désoler quand la sottise est faite. Et voilà +l'heure de partir pour ce dîner! Brigitte, allez chercher Christine». + +Cinq minutes après, Christine entra, les yeux et le nez rouges et +bouffis, les cheveux en désordre, la robe chiffonnée. + +MADAME DES ORMES + +--Quelle figure! Qu'est-ce qui t'est arrivé pour te mettre en cet état? +Tu ne peux pas aller ainsi faite chez Mme de Guilbert. Il faut te +recoiffer et te rhabiller. Va chercher ta bonne. + +--Ma bonne est partie, dit Christine en recommençant à sangloter. + +MADAME DES ORMES + +--Ah! c'est vrai! Alors, viens tout de même comme tu es. + +M. DES ORMES + +--Elle ne peut pas aller chez Mme de Guilbert sanglotante, décoiffée et +chiffonnée. + +MADAME DES ORMES + +--Taisez-vous et laissez-moi faire; je sais ce que je fais. Viens, +Christine. + +Mme des Ormes repoussa son mari, monta dans la voiture, prit Christine +près d'elle et dit au cocher: + +«Chez M. de Nancé». + +M. DES ORMES + +--Comment! vous ne m'attendez pas? Vous allez chez M. de Nancé? Pour +quoi faire? c'est ridicule. + +MADAME DES ORMES + +--Je sais ce que je fais, et vous, vous ne savez pas ce que vous faites. +Allez, Daniel. + +Daniel partit, laissant M. des Ormes stupéfait et très mécontent. Une +demi-heure après, il fit atteler une petite voiture découverte et partit +de son côté. + + + + +XII + +MME DES ORMES RACCOMMODE L'AFFAIRE + +Mme des Ormes arriva chez M. de Nancé au moment où la voiture de ce +dernier avançait au perron. M. de Nancé attendait seul et fut très +surpris de voir Mme des Ormes et Christine descendre de leur voiture. + +MADAME DES ORMES + +--Monsieur de Nancé, attendez un instant; où est Isabelle? Il faut +que je lui parle. M. des Ormes a fait une sottise comme il en fait si +souvent. Ne connaissant pas Isabelle, il l'a prise pour une aventurière +et l'a fait partir, ne sachant pas que je l'eusse vue et arrêtée. Il est +fort contrarié, je suis désolée, Christine est désespérée, et il faut +que je voie Isabelle et que je la ramène chez moi. + +M. DE NANCÉ + +--Madame, à vous dire vrai, je ne crois pas que vous réussissiez, car +elle doit être fort blessée du procédé de M. des Ormes; elle n'est pas +encore de retour; revenant à pied par la traverse, elle sera ici dans un +quart d'heure. + +MADAME DES ORMES + +--Eh bien! je l'attendrai chez vous Je ne pars pas avant d'avoir arrangé +cette affaire. + +Un peu contrarié, M. de Nancé lui offrit le bras et la mena dans le +salon, où ils trouvèrent François qui venait de rejoindre son père; il +fit un cri de joie en voyant Christine et une exclamation de surprise en +apercevant ses yeux rouges et les traces de ses larmes. + +FRANÇOIS + +--Christine, qu'as-tu? Pourquoi viens-tu? Qu'est-il arrivé? + +--Ta bonne est partie, dit Christine, recommençant à sangloter. + +FRANÇOIS + +--Partie! Ma bonne! Et pourquoi? + +CHRISTINE + +--Papa l'a renvoyée. + +FRANÇOIS + +--Renvoyé ma bonne! ma pauvre bonne! et pourquoi? + +CHRISTINE + +--Je ne sais pas; il ne la connaissait pas. + +François resta muet; combattu entre la joie de revoir sa bonne pour +quelque temps encore et le chagrin de Christine, il ne savait ce qu'il +devait regretter ou désirer. Mme des Ormes expliquait à M. de Nancé la +gaucherie de M. des Ormes; M. de Nancé, ne sachant s'il devait l'accuser +avec Mme des Ormes ou combattre l'accusation, gardait le silence. En +ce moment on vit Isabelle passer dans la cour et rentrer; François et +Christine coururent à elle. + +«Amenez-la, amenez-la!» criait Mme des Ormes. + +François et Christine la firent entrer de force dans le salon. Mme des +Ormes courut à elle: + +--Ma chère Isabelle, je viens vous chercher. Vous allez revenir chez +moi; M. des Ormes n'a pas le sens commun; il ne vous connaissait pas, +et il voulait avoir, il attendait Isabelle, bonne de François de Nancé; +c'est donc pour vous avoir qu'il vous a renvoyée si brutalement! Mais +n'y faites pas attention; il est honteux et désolé; Christine ne fait +que pleurer; tout le monde est dans le chagrin. Vous reviendrez, +n'est-ce pas? + +ISABELLE + +--Madame, je dois avouer que la manière dont m'a parlé M. des Ormes m'a +fort peinée, et que je crains d'avoir à recommencer des scènes de ce +genre. + +MADAME DES ORMES + +--Jamais, jamais, ma bonne Isabelle; croyez-le et soyez bien tranquille +pour l'avenir. Je défendrai à mon mari de vous parler; personne ne +trouvera à redire à rien de ce que vous ferez; Christine vous obéira en +tout. + +--Oh oui! en tout et toujours, s'écria Christine, se jetant au cou +d'Isabelle. + +--Ma bonne, ne repousse pas ma pauvre Christine, lui dit tout bas +François en l'embrassant. + +ISABELLE + +--Mes chers enfants, je veux bien oublier ce qui s'est passé, mais M. +des Ormes voudra-t-il à l'avenir me traiter avec les égards auxquels m'a +habituée M. de Nancé? + +MADAME DES ORMES + +--Oui, je vous réponds de lui, ma chère Isabelle; il ne s'occupe pas de +Christine, vous ne le verrez jamais; je ne sais quelle lubie lui a pris +aujourd'hui. + +ISABELLE + +--Alors, puisque Madame veut bien me témoigner la confiance que je crois +mériter, je suis prête à retourner chez Madame. Mais Mlle Christine est +toute décoiffée et chiffonnée; elle ne peut pas dîner ainsi avec ces +dames. + +MADAME DES ORMES + +--Vous viendrez avec nous et vous l'arrangerez là-bas ou en route; ça +ne fait rien. Voyons, partons tous; nous sommes en retard, Monsieur de +Nancé, venez avec moi dans ma voiture; les enfants et Isabelle suivront +dans la vôtre. + +M. de Nancé, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras +à Mme des Ormes et monta dans sa calèche. Isabelle et les enfants +montèrent dans le coupé de M. de Nancé. Ils arrivèrent tous un peu tard +chez les Guilbert, mais encore assez à temps pour n'avoir pas dérangé +l'heure du dîner. Quelques instants après, M. des Ormes entra; il avait +perdu du temps en faisant un détour pour s'expliquer avec Isabelle au +château de Nancé; tout le monde en était parti, et lui-même vint les +rejoindre chez les Guilbert. Après avoir salué M. et Mme de Guilbert, il +s'avança vivement vers M. de Nancé. + +--J'ai bien des excuses à vous faire, Monsieur, du mauvais accueil que +j'ai fait à la personne recommandée par vous, mais j'ignorais que vous +eussiez écrit à ma femme, qu'elle eût vu la bonne de François, qu'elle +l'eût prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne, +que je tenais beaucoup à elle précisément, et que je l'attendais d'un +instant à l'autre, j'ai craint quelque originalité de ma femme; elle a +déjà pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j'ai renvoyée, et +j'ai craint pour Christine une seconde Mina; je suis fort contrarié de +ma bévue, et je vous demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne +de François et d'obtenir d'elle qu'elle rentre chez moi pour le bonheur +de Christine. + +M. DE NANCÉ + +--Mme des Ormes est déjà venue arranger votre affaire, Monsieur; +Isabelle a repris son service près de Christine; elle est ici avec les +enfants. + +M. DES ORMES + +--Mille remerciements, Monsieur; je suis heureux de savoir par vous +cette bonne nouvelle. + +Le dîner fut annoncé, et M. des Ormes quitta M. de Nancé pour offrir son +bras à Mme de Sibran; on se mit à table. Les enfants dînaient à +part dans un petit salon à côté; les jeunes Sibran et les Guilbert +regardaient d'un air moqueur François et Christine qui avaient tous +deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait été imparfaitement +arrangée. + +--Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffée et habillée, Christine? +demanda Gabrielle. + +CHRISTINE + +--D'abord, je n'ai plus Mina. + +GABRIELLE + +--Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie? + +CHRISTINE + +--C'est papa qui l'a chassée hier matin. + +BERNARD + +--Chassée? racontez-nous cela, Christine; ce doit être amusant. + +HÉLÈNE + +--Est-ce qu'il a mis sa meute après elle? + +MAURICE + +--Oui, sa meute composée du chien de garde et d'un basset. + +CHRISTINE + +--Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vous parlez ainsi de papa +et de ses chiens. + +CÉCILE + +--Oh! je t'en prie, Christine? + +CHRISTINE + +--Non, je le dirai après dîner à Bernard et à Gabrielle; mais à vous +autres, rien. + +CÉCILE + +--Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes méchancetés. + +MAURICE + +--Je n'ai rien dit de méchant; demande au chevalier de la Triste-Figure +[2]. + +[Note 2: Surnom donné à un fou nommé don Quichotte.] + +CHRISTINE + +--Qui appelez-vous comme ça? + +MAURICE + +--Votre chevalier, ébouriffé comme vous, et qui a les yeux gonflés comme +vous, ce qui fait croire qu'on vous a administré une correction à tous +les deux. + +CHRISTINE + +--On administre des corrections aux méchants comme vous, à des garçons +mal élevés comme vous. François est toujours bon, et s'il a les yeux +rouges, c'est par bonté pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air +triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air +triste et doux que s'il avait l'air sot et méchant. + +ADOLPHE + +--Avec ça, il a une belle tournure, une belle taille. + +CHRISTINE + +--Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus +grand et le plus beau de vous deux. + +MAURICE + +--Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans! + +Christine, rouge et irritée, allait répondre, lorsque François l'arrêta. + +FRANÇOIS + +--Laisse-les dire, ma chère Christine! Ces pauvres garçons ne savent ce +qu'ils disent: ne te fâche pas, ne me défends pas. Quel mal me font-ils? +Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils +sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes vengés par eux-mêmes. + +BERNARD + +--Bien répondu, François! bien dit! Tu sais joliment te défendre contre +les méchantes langues. + +FRANÇOIS + +--Je ne me défends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaqué. Je +calme Christine qui allait s'emporter. + +Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquèrent de Maurice et +d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que répondre à François et à +Christine, et, tout en riant et causant, le dîner s'avançait et on en +était au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras, +mangèrent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arrêter. + +Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie. + +HÉLÈNE + +--On dirait que vous mourez de faim chez vous. + +CÉCILE + +--Ou bien que vous ne mangez rien de bon à la maison. + +BERNARD + +--Vous serez malades d'avoir trop mangé. + +GABRIELLE + +--Et personne ne vous plaindra. + +Maurice et Adolphe, mal à l'aise et honteux, ne répondaient pas; ils +avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit +au jardin; les enfants se mirent à jouer et à courir, à l'exception de +Maurice et d'Adolphe, qui restèrent au salon à moitié couchés dans des +fauteuils. Ils avaient comploté de s'emparer de quelques cigarettes +qu'ils avaient vues sur la cheminée, et de fumer quand ils seraient +seuls; leurs parents leur avaient expressément défendu de fumer, mais +ils n'avaient pas l'habitude de l'obéissance, et ils firent en sorte +qu'on ne s'aperçût pas de leur absence. + + + + +XIII + +INCENDIE ET MALHEUR + +M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser +l'étang, qui tournait comme une rivière et qui avait un kilomètre de +long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister à une danse +à l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On +s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger; +les messieurs se mirent à ramer. M. de Nancé avait placé François +près de lui, et Christine s'était mise entre François et sa cousine +Gabrielle. Quand on débarqua, la noce était très en train; on dansait, +on chantait; on avait l'air de beaucoup s'amuser; les danseurs +accoururent aussitôt pour inviter Mlles de Guilbert, Gabrielle et +Christine; Bernard engagea à danser une des petites filles de la +noce; les mamans, les papas dansèrent aussi; au milieu de l'animation +générale, personne ne s'aperçut de l'absence de Maurice et d'Adolphe; à +neuf heures, M. de Nancé parla de départ. + +--Mais il n'est pas tard, dit Mme des Ormes. + +M. DE NANCÉ + +--Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu'il est +temps de terminer cette agréable soirée. + +MADAME DES ORMES + +--C'est ennuyeux, les enfants! Ils gâtent tout! Ils empêchent! Ne +trouvez-vous pas? + +M. DE NANCÉ + +--Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, intéressante, +heureuse enfin; et, s'ils empêchent de goûter quelques plaisirs +frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste. + +MADAME DES ORMES + +--C'est égal, on est bien plus à l'aise pour s'amuser sans enfants. + +Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du +bateau, qui faisaient un effet charmant; elles étaient en verres de +différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau. +Toute la société du château se rembarqua et on s'éloigna. M. et Mme de +Sibran s'aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas +accompagnés, ce qu'Hélène expliqua par le malaise qu'ils éprouvaient +pour avoir trop mangé. On était arrivé au quart du trajet, à un tournant +d'où l'on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de +flammes qui éclairaient l'étang; chacun regarda d'où ils venaient, et on +s'aperçut avec terreur qu'ils s'échappaient des croisées du château; les +rameurs redoublèrent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux +jets de flammes s'échappèrent des croisées de l'étage supérieur, et +quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du +château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage; +fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut +avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient +et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne +n'exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les +chercha de tous côtés; personne ne lui répondit; les domestiques, trop +effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune +indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers, +des bijoux et effets précieux; on jetait tout par les fenêtres, au +risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n'y avait +pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne, +personne pour commander; à mesure que les flammes gagnaient le château, +le désordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui +avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les +bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les +glaces furent consumés. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur +à sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, éperdu, +continuait à appeler et à chercher ses fils; M. de Nancé avait demandé +aux domestiques ce qu'étaient devenus les jeunes de Sibran. + +--Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront +mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu'ils se sont +sauvés; on n'a trouvé personne dans les salons quand on s'est aperçu +de l'incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de +s'échapper. + +M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près +de ces dames, pensant à l'inquiétude qu'avait certainement éprouvée +François en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi à +l'inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient +très probablement restés au salon, d'après le dire du valet de chambre. + +Un cri de joie salua son retour. François se jeta à son cou; il +l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine +était près de lui, l'obscurité croissante l'avait empêché de +l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il +avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était +profondément accablée et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la +tête dans ses mains. + +--Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquiétude. + +M. DE NANCÉ + +--Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas à +venir vous rassurer. + +MADAME DE SIBRAN + +--Dieu soit loué! ils sont en sûreté! Les avez-vous vus? Où étaient-ils? + +M.DE NANCÉ + +--Je ne saurais vous dire. Madame, Nous étions tous trop occupés +pour avoir des détails. Mais, comme le disait le domestique que j'ai +questionné, il est clair qu'ils ne pouvaient courir aucun danger, +quand même ils se seraient trouvés dans le foyer de l'incendie; au +rez-de-chaussée, à six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver. + +MADAME DE SIBRAN + +--Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible; Dieu vous +bénisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous êtes +venu me donner, et que mon mari... + +Un grand cri, cri de détresse et de terreur, interrompit sa phrase +inachevée, A une mansarde du château, éclairée par les flammes, +apparurent deux têtes livides, épouvantées, criant au secours; c'étaient +Maurice et Adolphe, MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques étaient +en bas; leur cri d'épouvante avait répondu au cri de détresse des +enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre; M. des Ormes, les +mains jointes, la bouche ouverte, répétait: «Mon Dieu! mon Dieu!» mais +ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient. + +Mme de Sibran se releva et se précipita pour secourir ses fils, mais +Dieu lui épargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant +d'un profond évanouissement. + +«Pauvre femme! dit M. de Nancé la regardant avec pitié; elle est mieux +ainsi que si elle avait sa connaissance. François, ne bouge pas d'ici, +je te le défends; je vais tâcher de sauver ces infortunés.» + +--Papa, papa, ne vous exposez point! s'écria François les mains jointes. + +--Sois tranquille, je penserai à toi, cher enfant, et Dieu veillera sur +nous. + +Et il s'élança vers le château. + +«Des matelas, vite des matelas!» cria-t-il aux domestiques épouvantés. + +A force de les exhorter, de les pousser, de répéter ses ordres, il +parvint à faire apporter cinq ou six matelas, qu'il fit placer sous la +mansarde où étaient encore Maurice et Adolphe, enveloppés de flammes et +de fumée. + +M. DE NANCÉ. + +--Jetez-vous par la fenêtre, il y a des matelas dessous. Allons courage! + +Maurice s'élança et tomba maladroitement, moitié sur les matelas et +moitié sur le pavé. M. de Nancé se baissa pour le retirer et faire place +à Adolphe; mais avant qu'il eût eu le temps de l'enlever, Adolphe se +jeta aussi et vint tomber sur les épaules de son frère, qui poussa un +grand cri et perdit connaissance. + +--Malheureux! s'écria M. de Nancé, ne pouviez-vous attendre une +demi-minute? + +--Je brûlais, je suffoquais, répondit faiblement Adolphe. + +Et il commença à gémir et à se plaindre de la douleur causée par les +brûlures. M. de Nancé remit Adolphe aux mains des domestiques, qui +l'emmenèrent à la ferme, et lui-même s'occupa de faire revenir Maurice: +mais ses soins furent inutiles; les reins étaient meurtris ainsi que +les épaules; les jambes, qui avaient porté sur le pavé, étaient +contusionnées et brisées; il demanda qu'on allât au plus vite chercher +un médecin, étendit Maurice sur l'herbe, et engagea M. de Sibran à +donner des soins à ses fils au lieu de se lamenter. + +--Ma femme! ma femme! dit M. de Sibran avec désespoir. + +M. DE NANCÉ + +--Que diable! mon cher, ayez donc courage! Que votre femme s'évanouisse, +on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de père, et voyez ce +qu'il y a à faire pour secourir vos fils. + +M. DE SIBRAN + +--Mes fils! mes enfants! Où sont-ils? + +M. DE. NANCÉ + +Ils sont contusionnés et brûlés; Maurice, là, près de vous et Adolphe à +la ferme. + +--Maurice! Maurice! Il s'écria M. de Sibran en se jetant près de lui. + +Maurice poussa un gémissement douloureux. + +M. DE NANCÉ + +--Prenez garde! ne lui donnez pas d'émotions inutiles, faites-lui +respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le +secouez pas! Mettez deux matelas près de lui, et tâchons de l'enlever +pour le placer dessus. + +M. de Sibran demanda du monde pour l'aider à transporter Maurice. M. +de Nancé appela M. des Ormes, lui répéta ce qu'il y avait à faire en +attendant le médecin, et retourna près de ces dames. Il prit de l'eau +dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tête et le visage de +Mme de Sibran, toujours évanouie, lui bassina à grande eau les tempes, +et le front, et demanda à ces dames de continuer jusqu'à ce qu'elle +reprît ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guilbert s'en chargèrent et +apprirent par M. de Nancé le triste état de Maurice et d'Adolphe. + +--Qu'est-ce qui a causé l'incendie, papa? demanda François? Où est ma +bonne? + +--Ta bonne va bien, mon enfant; elle est allée donner des soins à +Adolphe. Quant à l'incendie et ce qui l'a occasionné, personne ne le +sait; les domestiques étaient tous à table; il n'y avait au salon que +Maurice et Adolphe; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon, +et comment ces deux garçons se sont trouvés dans les mansardes. Maurice +est encore sans connaissance, et Adolphe gémit et ne parle pas; tous +deux sont fortement brûlés et doivent souffrir beaucoup. + +Mme de Sibran était revenue à elle pendant que M. de Nancé parlait aux +enfants consternés. On lui dit que ses fils étaient sauvés; M. de Nancé +lui expliqua de quelle manière et comment la précipitation d'Adolphe +avait contusionné Maurice. + +--On a été chercher un médecin, ajouta-t-il, et je pense qu'on pourra +sans inconvénient les transporter chez vous, Madame. + +Après quelques autres explications à ces dames et aux enfants, Mme de +Guilbert lui demanda si toutes les chambres du château avaient été +atteintes et consumées, et s'il n'y avait plus de logement pour elle et +sa famille. + +M. DE NANCÉ + +--Tout est brûlé, Madame, mais on a pu sauver les effets d'habillement +et les objets de valeur. + +MADAME DE GUILBERT + +--Qu'allons-nous devenir? Où irons-nous? + +M. DE NANCÉ + +--Si J'osais vous offrir un refuge provisoire, Madame, je vous +demanderais de vouloir bien accepter mon château; je n'en occupe qu'une +petite partie avec mon fils; le reste est à votre disposition. + +MADAME DE GUILBERT + +--Merci. Monsieur de Nancé; je suis bien reconnaissante de votre offre; +si mon mari m'y autorise, je l'accepterai pour quelques jours, jusqu'à +ce que nous trouvions à nous loger. Ce sera une gêne pour vous, je le +sais, et je vous suis d'autant plus obligée. + +M. DE NANCÉ + +--Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, Madame. + +MADAME DE GUILBERT + +--Permettez-vous que nous nous installions chez vous dès cette nuit? + +M. DE NANCÉ + +--Certainement, Madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres +necessaires. Viens, François; nous allons bientôt partir, mon ami. + +Mmes des Ormes et de Cémiane proposèrent à Mme de Sibran de la ramener +près de ses fils. + +«Après quoi nous retournerons chacune chez nous; les pauvres enfants +doivent être harassés de fatigue». dit Mme de Cémiane. + + + + +XIV + +HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE + +Ils se dirigèrent tous vers la pelouse où se trouvait Maurice avec son +père, toujours morne et accablé, et MM. des Ormes et de Cémiane. Maurice +avait retrouvé sa connaissance et la parole; il se plaignait de ses +brûlures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins; il ne +pouvait faire un mouvement sans gémir. Mme de Sibran s'agenouilla près +de lui sans parler; ses larmes tombèrent amères et abondantes sur le +visage de son fils noirci par la fumée, et qui exprimait une souffrance +aiguë. Elle déposa un baiser sur son front, puis resta immobile et +silencieuse. Elle demanda à ces dames de la laisser près de son fils et +d'emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice +près d'Adolphe, afin qu'elle les eût tous deux sous les yeux. M. de +Nancé se chargea de la commission et s'éloigna avec François, que +Christine n'avait pas quitté un instant. Isabelle vint les joindre pour +chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes. +Mais quand ils arrivèrent dans la cour où étaient les voitures, ils +trouvèrent Mme des Ormes partie. N'ayant trouvé ni Christine ni +Isabelle, elle s'en était informée; on lui avait répondu qu'elles +avaient sans doute été emmenées par M. des Ormes; ne poussant pas plus +loin ses recherches, elle était partie pour les Ormes. + +L'effroi de Christine en se voyant oubliée fut de suite calmé par M. de +Nancé, qui lui dit: + +--Ma petite Christine, je t'emmènerai avec François et Isabelle, et tu +coucheras chez moi avec Isabelle qui nous sera fort utile pour préparer +les logements des Guilbert. + +--Merci, cher Monsieur de Nancé, répondit Christine en lui baisant la +main qui tenait la sienne. Comme vous êtes bon! Comme François est +heureux! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa! + +--Merci, papa! mon cher papal s'écria François dont les yeux brillèrent +de joie. Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne +chercher Christine. + +Christine sauta dans la voiture près de M. de Nancé; François s'élança +en face d'elle; Isabelle, près de lui: et M. de Nancé, souriant de +l'inquiétude de François et de Christine, dit au cocher d'aller bon +train. Quand ils arrivèrent, il chargea Isabelle d'installer Christine +dans l'ancienne petite chambre de François donnant dans celle +d'Isabelle; François, tout joyeux, mena Christine dans cette petite +chambre, l'embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la +sienne, près de son père. Il n'oublia pas dans sa prière de remercier le +bon Dieu de lui avoir donné un si bon père et une si bonne petite amie, +et il s'endormit heureux et reconnaissant. + +M. de Nancé, au lieu de se reposer des fatigues de la journée, veilla, +avec Isabelle et Bathilde, à l'arrangement des chambres destinées aux +Guilbert, maîtres et domestiques: tout était prêt quand ils arrivèrent. +Il les reçut à la porte du château, les installa chacun chez eux, leur +recommanda de demander tout ce qu'ils désiraient, et s'échappa à leurs +remerciements mille fois répétés, en rentrant dans son appartement: il +embrassa son petit François endormi et se coucha après avoir, lui aussi, +remercié le bon Dieu de lui avoir donné un si excellent fils. + +Christine dormit tard et se réveilla le lendemain tout étonnée de ne pas +connaître sa chambre; elle ne tarda pas à se ressouvenir des événements +de la veille, et son coeur bondit de joie quand elle pensa qu'elle +reverrait François et M. de Nancé et qu'elle déjeunerait avec eux, chez +eux. A peine Isabelle l'eut-elle habillée et lui eut-elle fait faire sa +prière, que François entra; Christine courut à lui et se jeta dans ses +bras. + +--Oh! François, garde-moi toujours chez toi! Je me sens si heureuse ici! +mon coeur est tranquille comme s'il dormait. + +FRANÇOIS + +--Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et +ta maman ne voudront pas. + +CHRISTINE + +--Pourquoi? qu'est-ce que ça leur fait? Tu vois bien qu'ils m'ont +oubliée hier dans ce château brûlé. + +FRANÇOIS + +--C'est parce que tout le monde était agité par cet incendie, Tu vas +voir qu'ils vont t'envoyer chercher... En attendant, je viens t'emmener +pour déjeuner. Je déjeune toujours avec papa, et j'ai dit que tu +déjeunerais avec nous. Veux-tu? + +CHRISTINE + +--Merci, merci, mon bon François. Quelle bonne idée tu as eue! + +François embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et, +prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nancé +qui écrivait en attendant François. + +--Bonjour, mon bon cher papa, dit François en lui passant les bras +autour du cou. + +Il se sentit en même temps embrassé de l'autre côté, et deux petits +bras entourèrent aussi son cou. C'était Christine, qui faisait comme +François. + +Il sourit, les embrassa tous deux. + +--Bonjour, chers enfants; vous voilà déjà ensemble? + +--Cher Monsieur de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec +François. Je serais si heureuse chez vous! je vous aimerai tant! autant +que François, dit Christine en l'entourant toujours de ses bras. + +M. DE NANCÉ + +--Ma pauvre chère enfant, j'en serais aussi heureux que toi; mais c'est +impossible! Tu as un père et une mère. + +--Quel dommage! dît Christine en laissant tomber ses bras. + +M. de Nancé sourit encore une fois et l'embrassa. + +--Notre déjeuner est prêt, dit-il. Nous avons bon appétit; mangeons. + +Il servit à Christine et à François une tasse de chocolat, et prit +lui-même une tasse de thé. Les enfants mangèrent et causèrent tout le +temps; leurs réflexions amusaient M. de Nancé; leur amitié réciproque +le touchait; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder +toujours; son petit François serait si heureux! Mais il se redit ce +qu'il leur avait dit déjà: + +«C'est impossible!» + +Après les avoir laissés jouer quelque temps: + +--Je crois, ma petite Christine, dit-il, que je vais à présent faire +atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent être +inquiets de toi. + +--Déjà! s'écrièrent les deux enfants à la fois. + +--Eh oui! déjà, mais vous vous reverrez bientôt et souvent. Isabelle te +mènera promener de notre côté, et François ira se promener avec moi du +côté des Ormes; vous jouerez pendant que je lirai au pied d'un arbre; et +puis nous ferons des visites au château et à ta tante de Cémiane quand +tu y seras. + +M. de Nancé fit atteler; il monta dans la voiture avec François, +Christine et Isabelle; un quart d'heure après, ils descendaient au +château des Ormes. Ils trouvèrent M. et Mme des Ormes dans le salon. + +MADAME DES ORMES + +--Ah! vous voilà, Monsieur de Nancé; c'est fort aimable de m'avoir +vous-même ramené Christine; je pensais bien que quelqu'un s'en serait +chargé. + +M. DES ORMES + +--Comment est-ce M. de Nancé qui nous amène Christine? D'où venez-vous +donc, mon cher Monsieur? + +M. DE NANCÉ + +--De chez moi, Monsieur. + +MADAME DES ORMES + +--Ah! c'est que vous ne savez pas, mon cher, que j'ai laissé Christine +hier soir chez les Guilbert, la croyant avec vous. Ce n'est pas +étonnant! Cet incendie était si terrible! Mais j'ai bien pensé ce matin, +en la sachant encore absente, que M. de Nancé ou bien ma soeur de Cémiane +l'aurait emmenée et nous la ramènerait. + +M. DES ORMES + +--Vous abusez de l'obligeance de M. de Nancé, Caroline. + +MADAME DES ORMES + +--Pas du tout. Je suis bien sûre que M. de Nancé est très heureux de me +rendre ce service. + +M. DE NANCÉ + +--Celui-là, oui, Madame; je vous l'affirme bien sincèrement. + +--Vous voyez bien, dit Mme des Ormes triomphante. Vous croyez toujours +que les autres pensent comme vous. Je suis persuadée, moi, que si +j'avais à faire un voyage, et si je demandais à M. de Nancé de garder +Christine chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir. + +M. DE NANCÉ + +--Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous +verrez. + +MADAME. DES ORMES + +--Que vous êtes aimable, Monsieur de Nancé! + +M. DES ORMES + +--Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles. Monsieur de +Nancé, voulez-vous rester à déjeuner avec nous? + +M. DE NANCÉ + +Merci bien, Monsieur; j'ai chez moi nos pauvres voisins incendiés, et je +ne les ai pas encore vus aujourd'hui. + +M. de Nancé partit avec François quelques instants après; Christine +monta dans sa chambre avec Isabelle. + + + + +XV + +TRISTES SUITES DE L'INCENDIE + +Aucun événement extraordinaire ne vint plus troubler la tranquillité +des châteaux voisins. Christine continua à voir François, Gabrielle et +Bernard, presque tous les jours, tantôt chez eux, tantôt au château des +Ormes. François s'attachait de plus en plus à Christine, et, grâce au +désir qu'avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient +dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au château de Cémiane. +M. de Nancé, cédant au désir de François, donnait souvent des déjeuners +et des goûters aux enfants des environs; c'étaient les beaux jours de +François et de Christine. Paolo continuait avec un succès marqué ses +leçons à ses deux élèves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnât +à Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule, +plus encore qu'il ne craignait l'humeur de sa femme, les paya assez +largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues; car dans le +voisinage on s'amusait beaucoup de l'avarice de Mme des Ormes pour tout +ce qui concernait sa fille. + +La vie se passait donc heureuse et calme pour François et Christine; +pour M. de Nancé, qui n'était heureux que par son fils; pour Isabelle, +qui aimait beaucoup Christine à cause de la tendresse qu'elle +témoignait à François, et aussi à cause des charmantes qualités qui se +développaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de +M. de Nancé. Ce dernier portait à Christine une affection paternelle, et +il cherchait à suppléer à la direction qui manquait à la pauvre enfant +du côté de ses parents, par des conseils, toujours écoutés et suivis +avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour +ne s'occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et +indifférent, avait, comme nous l'avons vu, des éclairs de demi-tendresse +qui ne duraient pas; tranquille sur le sort de Christine depuis qu'il la +savait sous la direction sage et dévouée d'Isabelle, il ne s'occupait +pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, à passer agréablement +ses journées. Tous deux laissaient à Isabelle liberté complète d'élever +Christine selon ses idées; c'est ainsi qu'aidée de M. de Nancé elle +donna à Christine des sentiments religieux et des habitudes qui lui +manquaient; elle la menait au catéchisme avec François, qui fit cette +année sa première communion sous la direction du bon curé du village et +guidé par son père, dont la piété touchait et encourageait François et +Christine. Dès les premiers temps qui suivirent l'entrée d'Isabelle chez +Christine, ils eurent occasion d'exercer la vertu de charité à l'égard +de Maurice et d'Adolphe. Les brûlures d'Adolphe le faisaient souffrir +beaucoup, mais ce n'était rien auprès de ce que souffrait Maurice. +Outre des brûlures, le médecin lui avait trouvé les reins et le dos +contusionnés et déviés et les jambes toutes disloquées. + +On les transporta chez eux la nuit même de l'incendie; et ce fut après +qu'ils furent installés dans leurs lits, que les deux médecins appelés +commencèrent à panser les brûlures et à remettre les membres démis et +brisés. Paolo avait demandé à assister à l'opération; il voulut donner +des conseils, et faire autrement que ne faisaient les médecins pour +remettre les membres disloqués et brisés. Mais on se moqua de ses avis, +et on refusa de les suivre. + +Paolo se retira en branlant la tête, et dit le lendemain à M. de Nancé: + +«Mauvais, mauvais pour le Maurice! Sera bossou et horrible; les zambes +mal arranzées; très mal! C'est abouminable! Moi z'aurais fait bien; pas +comme ces zens imbéciles». + +Maurice poussa des cris lamentables pendant cette opération, qui dura +une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l'impossibilité de +remuer, à cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses +épaules; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l'essuyer +comme un petit enfant; il se désolait, se fâchait; ses colères et ses +agitations augmentaient son mal. + +Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir; +mais, après un mois, M. de Nancé demanda si François ne pouvait pas +venir le distraire et le consoler; M. et Mme de Sibran acceptèrent la +proposition avec joie, et ils annoncèrent à leurs fils la visite de +François. + +--Pourquoi l'avez-vous acceptée, dit Maurice en gémissant. Il va +triompher de me voir si malade; Adolphe et moi, nous nous sommes moqués +de sa bosse, et il doit nous en vouloir. + +MADAME DE SIBRAN + +--Mon pauvre ami, tu t'ennuies tant et tu souffres tant, que ton père et +moi nous avons jugé utile de te donner une distraction. + +MAURICE + +--Jolie distraction! + +ADOLPHE + +--Agréable passe-temps! + +Malgré l'humeur qu'ils témoignaient ils ne voulurent pas que Mme de +Sibran écrivît à François pour l'empêcher de venir. Le lendemain, +François arriva à une heure; ni Maurice ni Adolphe ne bougèrent ni ne +parlèrent quand il entra chez eux et qu'il leur dit bonjour d'un air +affectueux. + +FRANÇOIS + +--Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup?... + +Pas de réponse. + +FRANÇOIS + +--Nous avons été tous bien tristes de votre accident... Papa a envoyé +tous les jours savoir de vos nouvelles... Dès que j'ai su que vous +alliez un peu mieux, j'ai bien vite demandé la permission de venir +vous voir... Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un +mouvement... Je vous fatigue peut-être?... Dites-le moi franchement; je +reviendrai demain ou après-demain... + +Le pauvre François était un peu embarrassé; il ne savait s'il devait +rester ou s'en aller; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice +et Adolphe persistant à garder le silence, il se leva. + +--Adieu, Maurice; adieu, Adolphe; je reviendrai vous voir avec papa, et +je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer. + +Le bon François sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient +fait ces garçons dont il avait déjà eu tant à se plaindre; mais, +toujours bon et généreux, il se dit: + +--Il ne faut pas leur en vouloir, à ces pauvres malheureux! Ils +souffrent; peut-être que le bruit leur fait mal... Je verrai une autre +fois à leur parler de choses qui les amusent. + +Christine savait qu'il avait été voir les Sibran; le lendemain, elle +alla chez lui savoir de leurs nouvelles. + +--Ils souffrent toujours beaucoup, répondit François. + +CHRISTINE + +--Ont-ils été contents de te voir? + +FRANÇOIS + +--Je ne sais pas; ils ne me l'ont pas dit. + +CHRISTINE + +--T'ont-ils raconté comment le feu avait pris au salon? + +FRANÇOIS + +--Non, je ne leur ai pas demandé. + +CHRISTINE + +--De quoi avez-vous donc causé? + +FRANÇOIS + +--Mais ils n'ont pas causé; j'ai parlé tout seul. + +CHRISTINE + +--Ah! mon Dieu! est-ce que leur langue est brûlée! + +FRANÇOIS, souriant. + +--Non; seulement ils ne parlent pas... + +Christine le regarda attentivement. + +CHRISTINE + +--François... ils t'ont fait quelque méchanceté, et tu ne veux pas le +dire. Je le vois à ton air embarrassé. + +--Et tu as deviné, Christine, dit M. de Nancé en riant. Ils ne lui ont +pas dit un mot, pas répondu un oui ou un non; ils ne l'ont pas regardé. +Et François veut y retourner. + +CHRISTINE + +--Tu es trop bon, François! Je t'assure que tu es trop bon. Ne +trouvez-vous pas, cher Monsieur? + +M. DE NANCÉ + +--On n'est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l'est +assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, François fait un double +acte de charité, il rend le bien pour le mal, et il visite des +malheureux qui souffrent et qui ont longtemps à souffrir encore, surtout +Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-être; et, s'ils voient +souvent François, ils deviendront probablement meilleurs. + +CHRISTINE + +--C'est vrai cela; on est toujours meilleur quand on a passé quelque +temps avec François et avec vous... Et c'est pourquoi je serais si +contente de ne jamais vous quitter tous les deux!..., Si vous +vouliez?... + +--Pauvre chère enfant, dit M. de Nancé en l'embrassant, n'y pense pas; +c'est impossible. + +CHRISTINE + +--Quand je serai vieille, et que je serai ma maîtresse, je viendrai chez +vous et j'y resterai toujours. + +M. DE NANCÉ + +--Alors, nous verrons; nous avons le temps d'y penser. En attendant, va +jouer avec François; j'ai à travailler. + +CHRISTINE + +--Qu'est-ce que vous faites? A quoi travaillez-vous? + +M. DE NANCÉ + +--Tu es une petite curieuse. Je travaille à un livre que tu ne comprends +pas. + +CHRISTINE + +--Vous croyez? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous? + +M. DE NANCÉ + +--De l'éducation des enfants, et des sacrifices qu'on doit leur faire. + +CHRISTINE + +Ce n'est pas difficile à comprendre. Il faut faire comme vous, voilà +tout. Je comprends très bien tous les sacrifices que vous faites +à François. Je vois que vous restez toujours à la campagne pour +l'éducation de François; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent +être utiles ou agréables à François; que vous me laissez venir si +souvent vous déranger et vous ennuyer chez vous, pour François; que vous +m'apprenez à être bonne et pieuse, pour François; que vous m'aimez enfin +pour François; que vous... + +M. DE NANCÉ, l'embrassant. + +--Assez, assez, chère enfant; tu es trop modeste pour ce qui te regarde +et trop clairvoyante pour le reste. Dans l'origine, je t'ai aimée et +attirée pour François, mais je t'ai bien vite aimée pour toi-même, et, +après François, tu es la personne que j'aime le plus au monde. François +le sait bien; nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons très +bien pour t'aimer. + +CHRISTINE, se jetant à son cou. + +--Je suis bien contente de ce que vous me dites là! Comme je vous aime, +cher, cher Monsieur de Nancé! Et comme cela m'ennuie de vous appeler +Monsieur! J'ai toujours envie de vous dire: PAPA. + +M. DE NANCÉ + +--Ne fais jamais cela, mon enfant; ce serait mal. + +CHRISTINE + +--Pourquoi mal? + +M. DE NANCÉ + +--Parce que ce serait presque un blâme pour ton papa; c'est comme si +tu disais: M. de Nancé est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je +l'aime davantage. + +CHRISTINE + +--Mais... ce serait la vérité. + +M. DE NANCÉ + +--Chut! ma Christine: chut! Que personne ne t'entende dire pareille +chose. + +Christine resta un instant sans parler, la tête appuyée sur l'épaule de +M. de Nancé. + +M. DE NANCÉ + +--A quoi penses-tu, Christine? + +CHRISTINE + +--Je pense que je suis très heureuse de vous avoir connus, vous et +François. Il est si bon, François! + +M. DE NANCÉ, souriant. + +--Oui, il est bien bon, mais prends garde qu'il ne s'impatiente de +perdre son temps à nous regarder au lieu de jouer. + +CHRITINE + +--Est-ce que cela t'ennuie? François? + +FRANÇOIS + +--Oh non! pas du tout. J'aime beaucoup à t'entendre dire des choses +aimables à papa et à l'entendre te répondre. + +CHRISTINE + +--Iras-tu demain chez Maurice? + +FRANÇOIS + +--Oui, certainement; je l'ai promis. + +CHRISTINE + +--Veux-tu que j'y aille avec toi? + +FRANÇOIS + +--Oui, si papa veut bien t'emmener. + +M. DE NANCÉ + +--Tu ne peux pas y aller, Christine: tu as neuf ans; tu ne peux pas +faire des visites à des grands garçons de treize et onze ans. + +CHRISTINE + +--C'était seulement pour que François ne s'ennuie pas chez eux que je +demandais à y aller, car je les déteste... c'est-à-dire je ne les aime +pas beaucoup. + +M. DE NANCÉ + +--Tu as bien fait de te reprendre, chère petite, car ton déteste n'était +pas charitable; à présent, mes enfants, allez-vous-en; vous m'empêchez +d'écrire. + +Les enfants allèrent rejoindre Isabelle et jouèrent quelque temps. +Paolo arriva pour donner à François ses leçons; et ils se séparèrent en +disant: + +«A demain!» + + + + +XVI + +CHANGEMENT DE MAURICE + +Le lendemain, avant la visite de Christine, qu'elle faisait toujours un +peu tard, vers trois heures, à cause des leçons que lui donnait Paolo, +François retourna avec son père chez les Sibran; il monta, comme la +veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise. +Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien. + +FRANÇOIS + +--Bonjour, Maurice; bonjour, Adolphe; j'espère que vous allez un peu +mieux aujourd'hui... Vos yeux sont plus animés et vous êtes moins +pâles... Je ne vous ferai pas une longue visite... comme hier... +seulement pour vous raconter que M. de Guilbert va demain s'établir à +Argentan, où il a trouvé une maison à louer, pendant qu'il fait rebâtir +son château brûlé... Il paraît qu'il ne perdra rien, parce que la +compagnie d'assurances lui paye tous ses meubles et son château... +Adieu, pauvre Maurice; adieu, Adolphe; je prie toujours le bon Dieu +qu'il vous guérisse bientôt. + +François leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte. + +«François!» appela Maurice aune voix faible. François retourna bien vite +près de son lit. + +MAURICE + +--François! pardonnez-moi; pardonnez à Adolphe. Vous êtes bon, bien bon! +Et nous, nous avons été si mauvais, moi surtout! Oh! François! comme +Dieu m'a puni! Si vous saviez comme je souffre! De partout! Et toujours, +toujours! Ces appareils me gênent tant! Pas une minute sans souffrance! + +FRANÇOIS + +--Pauvre Maurice! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne +puis malheureusement pas vous soulager: mais si je croyais pouvoir vous +distraire, vous être agréable, je viendrais vous voir tous les jours. + +MAURICE + +--Oh oui! Bon, généreux François! Venez tous les jours; restez bien +longtemps. + +FRANÇOIS + +--A demain donc, mon cher Maurice; à demain, Adolphe. + +Dès qu'il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son +frère. + +--Pourquoi n'as-tu rien dit, Adolphe? Comment n'as-tu pas été touché de +la bonté de ce pauvre François, que nous avons reçu si grossièrement +avant-hier et qui veut continuer ses visites, malgré notre méchanceté? + +ADOLPHE + +--Je déteste ce vilain bossu; les bossus sont toujours méchants; c'est +toi-même qui l'as dit. + +MAURICE + +--J'ai mal dit, car François est bon. + +ADOLPHE + +--Est-ce qu'on sait s'il est bon ou méchant? + +MAURICE + +--Ce qu'il fait nous prouve qu'il est bon. S'il vient demain, je t'en +prie, sois poli pour lui, et parle-lui. + +Adolphe ne répondit pas; Maurice était fatigué, il ne dit plus rien. + +En revenant à la maison avec son père, François lui raconta avec bonheur +ce que lui avait dit Maurice. M. de Nancé partagea le triomphe de +François et lui fit voir combien la bonté et l'indulgence réussissaient +mieux que la colère et la sévérité. + +--Continue ta bonne oeuvre, cher ami, peut-être s'améliorera-t-il tout à +fait. C'est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les méchants. + +Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et +encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à +de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les +jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois; +il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté, +à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus +en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François, +devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout +de ces deux mois, le médecin lui permit de se lever et de faire usage +de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber +de suite sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de +s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de +quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et +raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne +pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes +ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été +aussi, mais beaucoup moins. + +Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé +sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses +mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son +désespoir à son fils. + +--Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me +laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être +un objet d'horreur et de risée. + +Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace: + +--Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante +en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins, +est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman, +secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice! + +Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore +Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent +craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils, +elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la +sienne. + +Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses +difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et +repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les +plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et +ses jambes. Pendant qu'il continuait l'examen de sa personne, la porte +s'ouvrit doucement, et François entra. Toujours attentif à éviter ce qui +pouvait peiner ou blesser les autres, il réprima, non sans peine, un cri +de surprise et de frayeur à la vue de l'infortuné Maurice, qu'il devina +plus qu'il ne le reconnut. Maurice se retourna, l'aperçut et examina +l'impression qu'il produisait sur François. Il ne put découvrir que +l'expression d'une profonde pitié et d'un sincère attendrissement. + +FRANÇOIS + +--Mon pauvre ami! Mon pauvre Maurice! Quel malheur! Mon Dieu, quel +malheur! + +François soutint dans ses bras Maurice prêt à défaillir; il le fit +asseoir, resta près de lui, et pleura avec lui et sur lui. + +--Du courage, mon ami, lui dit-il après quelques instants; ne perds pas +l'espoir de redevenir ce que tu étais. Tu es faible à présent, tu ne +peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes; dans quelques jours, +quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras +droit comme avant. + +MAURICE + +--Non, non, François; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes +jambes?... Comment se redresseraient-elles? elles sont contournées et +tortues. Et l'épaule? Comment s'aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce +qu'elle était? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien! moi qui me suis tant +moqué de ton infirmité, qui t'ai ridiculisé et tourmenté, j'en suis +réduit à envier ton apparence. Je n'oserai jamais me montrer; je ne +sortirai plus de ma chambre. + +FRANÇOIS + +--Tu auras tort, mon pauvre Maurice; tu te rendras malade, tu +t'ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus. + +MAURICE + +--Crois-tu que ce soit agréable de voir tout le monde rire et chuchoter, +d'entendre crier les petits enfants: Un bossu, un bossu! Venez voir un +bossu! + +FRANÇOIS. souriant. + +--Ce n'est pas agréable, je le sais mieux que tout antre; c'est triste +et pénible. Mais on se résigne à la volonté du bon Dieu et on s'y +habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu'un +de bon qui vous témoigne de la pitié, de l'amitié, qui prend votre +défense, qui vous aime parce que vous êtes infirme! Ce bonheur-là, +Maurice, compense ce qu'il y a de pénible dans ma position. + +MAURICE + +--Tu pourrais dire notre position... Ce que tu m'as dit me fait du bien; +je ne me sens plus aussi désespéré; peut-être, en effet, serai-je moins +difforme dans quelque temps. + +François resta longtemps chez Maurice; quand il le quitta, le désespoir +des premiers moments était calmé; il promit à François d'espérer, de se +résigner et d'obéir docilement aux prescriptions du médecin, quand même +il ordonnerait les promenades à pied et en voiture. + +Adolphe ne parut pas, tant que François resta chez Maurice; il n'avait +pas encore vu son frère levé. Quand Maurice fut seul, Adolphe entra; il +poussa un cri en voyant la difformité de Maurice. + +ADOLPHE + +--Mon pauvre Maurice, que tu es laid! Quelle tournure tu as! Quelles +épaules! Quelles jambes! Et ta figure!... En vérité, je te plains! c'est +affreux! c'est horrible! + +MAURICE, tristement. + +--Je le sais, Adolphe; je le vois sans que tu me le dises. + +ADOLPHE + +--Toi qui te moquais tant de François, tu es bien pis que lui! Si tu +voyais la figure que tu as! + +MAURICE + +--Je l'ai vue dans la glace. + +ADOLPHE + +--Et tu n'as pas eu peur en te voyant? + +MAURICE + +--Non, j'ai pleuré... Et le bon François a pleuré avec moi. + +ADOLPHE + +--Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi... Je t'en demande bien +pardon; je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais il m'est impossible +de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir +difforme! + +MAURICE + +--Comme c'est mal ce que tu dis, Adolphe! François m'a consolé, m'a +encouragé; et toi, qui es mon frère et qui devrais me plaindre, tu ne +trouves rien à dire pour me consoler de ce grand malheur. + +ADOLPHE + +--François a pleuré avec toi parce qu'il est bossu, lui; mais moi, que +veux-tu que je fasse, que je dise? + +MAURICE + +--Adolphe. Laisse-moi seul, je t'en prie; ton indifférence me peine; +elle m'afflige pour toi. + +ADOLPHE + +--Pour moi? tu es bien bon! Je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais +quant à pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction +au sensible François. Adieu, je sors avec papa; nous allons t'acheter +quelque chose pour te consoler; nous serons de retour dans une heure. + +Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de désespoir +et gémit tout haut sur l'insensibilité de son frère; il en fit la +comparaison avec François, et il se demanda d'où pouvait venir cette +différence. Il crut comprendre qu'elle provenait de l'éducation +différente qu'ils avaient reçue: Adolphe et lui, élevés légèrement, +sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la +dissipation; François, élevé pieusement, sérieusement, quoique gaiement, +pratiquant la religion et la charité, s'oubliant pour les autres et +faisant passer le devoir avant le plaisir. «Il faut que j'en parle à +François, se dit-il, et si j'ai deviné juste, je changerai de manière de +penser et de vivre, et je crois que j'en serai plus heureux.» + + + + +XVII + +HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES + +Christine arriva le lendemain comme d'habitude pour savoir des nouvelles +du malade; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien +l'incendie et la chute avaient défiguré le pauvre Maurice, et le +désespoir dans lequel il était plongé à l'arrivée de François; elle fut +très contente du second succès de son ami. + +CHRISTINE + +--Je suis sûre que tu finiras par le rendre excellent. C'est comme moi; +tu m'obliges à devenir bonne, rien que par amitié pour toi. Je ne sais +ce que je serais capable de faire pour toi. + +FRANÇOIS + +--Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement. + +CHRISTINE + +--Oh non! d'abord parce que tu ne m'en conseillerais jamais, et puis +parce que je te ferais de la peine et à ton papa aussi en faisant mal. + +FRANÇOIS + +--Bonne Christine! je plains le pauvre Maurice, s'il doit rester +infirme, de n'avoir pas une chère petite Christine comme moi. + +CHRISTINE + +--Il n'a qu'à prendre pour amie une des demoiselles Guilbert. + +FRANÇOIS + +--Ce ne sont pas des Christine. + +Un domestique entra. + +--M. de Nancé demande M. François et Mlle Christine. + +--Vous nous demandez, papa? dit François. + +--Oui, chers enfants; je reçois un petit mot de Mme des Ormes qui me +demande d'aller de suite chez elle avec toi, François, et avec toi, +Christine; je ne sais pas ce qu'elle désire de nous. Il faut y aller, +mes enfants; apprêtez-vous, nous irons à pied par les prairies. + +Les enfants et Isabelle furent prêts en cinq minutes; M. de Nancé les +attendait sur le perron; ils coururent gaiement en avant. M. de Nancé +les suivait avec Isabelle. + +--Que peut me vouloir Mme des Ormes? se demandait-il. Elle est si +bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma +petite Christine serait victime... et mon pauvre François aussi par +conséquent... Je vais le savoir bientôt, au reste; la voici qui vient +au-devant de nous. + +Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l'arrivée +de M. de Nancé, accourait comme une jeune personne de quinze ans, +cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant. + +MADAME DES ORMES + +--Venez vite, Monsieur de Nancé, que je vous dise une bonne nouvelle. M. +des Ormes vient d'acheter un hôtel à Paris, superbe hôtel! Je donnerai +des bals, des concerts... Non, pas de concerts; je n'aime pas la +musique. Des tableaux vivants; c'est charmant. Vous figurerez dans mes +tableaux vivants; vous ferez le roi Assuérus, et moi la reine Esther, et +mon mari l'oncle Mardochée; ah, ah, ah! mon mari en Mardochée avec une +grande barbe blanche! N'est-ce pas que ce sera amusant? + +--Très amusant, Madame, répondit gravement M de Nancé; mais ce n'est pas +pour cela que vous m'avez fait venir avec les enfants? + +MADAME DES ORMES + +--Si fait, si fait; c'est pour vous proposer de venir demeurer avec nous +dans mon hôtel; vous prendrez le rez-de-chaussée, que je vous louerai +dix mille francs, mais à la condition que, les jours de réception, on +soupera dans votre appartement. + +M. DE NANCÉ + +--C'est impossible, Madame. D'abord je ne joue pas la comédie; ensuite +je passe mes hivers à la campagne avec mon fils. + +MADAME DES ORMES + +--A la campagne! Quel dommage! J'avais si bien arrangé tout cela! Vous +auriez fait un superbe Assuérus». + +M. de Nancé ne put s'empêcher de sourire: tout cela lui parut d'un +tel ridicule, que pour le faire sentir à Mme des Ormes et pour l'en +dégoûter, il lui dit: + +--Prenez Paolo, Madame! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses +moustaches; il jouera tout ce que vous voudrez. + +MADAME DES ORMES + +--Tiens! c'est une idée. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo. +Adieu, mon cher Monsieur de Nancé; au revoir, je pars demain. Christine, +dis adieu à tes amis, nous partons demain. + +CHRISTINE + +--François, mon cher François! je ne veux pas le quitter! Laissez-moi +avec lui, maman; je vous en supplie, ne m'emmenez pas. + +FRANÇOIS + +--Madame, Madame, laissez-moi ma chère Christine! Je serai si malheureux +sans elle! De grâce, je vous en prie, ne l'emmenez pas. + +Et tous deux se jetèrent en sanglotant au cou l'un de l'autre. + +MADAME DES ORMES + +--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Quelle scène absurde! Vas-tu +finir de pleurer, Christine. Cela m'ennuie de voir pleurer. + +CHRISTINE + +--Je pleurerai toujours tant que je serai séparée de François. + +MADAME DES ORMES + +--Je t'enverrai à Séraphin, à Franconi. + +CHRISTINE + +--Je ne veux pas de Séraphin sans François; je veux rester avec +François. + +MADAME DES ORMES + +--Dieu! quel ennui! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en +face de moi? Mon bon Monsieur de Nancé, de grâce, venez faire Assuérus. + +M. DE NANCÉ + +--Impossible, Madame: je ne me ferai jamais comédien. + +MADAME DES ORMES + +--Que faire alors? Venez à mon secours. + +M. DE NANCÉ + +--Madame,... M. de Nancé hésita. + +MADAME DES ORMES + +--Quoi, quoi? dites, dites, mon cher Monsieur de Nancé. Délivrez-moi de +cet ennui; je ne peux pas supporter la lutte. + +M. DE NANCÉ + +--Madame... je vous offre un moyen de vous en délivrer. Laissez-moi +Christine; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gêne. + +MADAME DES ORMES + +--Mais pour vous quel ennui! quelle charge! + +M. DE NANCÉ + +--Non, Madame; je jouirai d'abord du bonheur de ces deux enfants, et +puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque léger qu'il +soit. + +MADAME DES ORMES + +--Léger? mais c'est un énorme service que vous me rendez. C'est vrai! +Cette pauvre Christine! elle serait sans cesse dérangée de sa chambre +pour mes soirées, mes dîners: elle serait mal, très mal. Chez vous elle +sera très bien; c'est une chose décidée alors. Je vous l'envoie demain +avec Isabelle. Seulement, comme j'ai besoin de mes chevaux et de mes +gens, je l'enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets. + +M. DE NANCÉ + +--Ne dérangez personne, Madame, j'irai prendre moi-même Christine et +Isabelle. + +MADAME DES ORMES + +--Merci, cher Monsieur; vous me rendez un service d'ami; je vous en +remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuérus. + +M. de Nancé, délivré de son inquiétude pour François et Christine, rit +bien franchement à la pensée de Paolo en Assuérus. Mais il promit de +l'envoyer le soir même. Il allait s'éloigner, lorsque Mme des Ormes le +rappela. + +--Monsieur de Nancé!... cher Monsieur de Nancé, vous êtes si bon, que +vous voudrez bien, j'en suis sûre, compléter votre obligeance en prenant +Christine aujourd'hui même; j'ai tant à faire! M. des Ormes est parti +ce matin; je dîne chez ma belle-soeur de Cémiane; je ne verrai pas +Christine; alors j'aime mieux vous la donner de suite. + +M. DE NANCÉ + +--De tout mon coeur, chère Madame: quand faut-il que je vienne la +prendre? + +MADAME DES ORMES + +--Tout de suite! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets, +qu'Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine; adieu, ma fille; +sois bien sage, bien obéissante; ne fais pas enrager ce bon M. de Nancé, +qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois. + +Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de +Nancé, et s'éloigna en courant et sautillant comme elle était venue. + +Quand elle se fut éloignée, Christine et François, dont le coeur +bondissait de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, puis +Christine se jeta dans ceux de M. de Nancé, qu'elle embrassait en +répétant: + +--Mon père! mon père! mon bon père! Vous m'avez sauvée! Que je vous +aime, cher, cher père! M. de Nancé, attendri, lui rendit ses baisers. + +--Chère enfant! Oui, je suis ton père d'adoption; tu sais si je t'aime +tendrement. + +Et il réunit dans ses bras ces deux enfants dont l'un était à lui, et +dont fautre lui était seulement confié, mais il les aimait presque d'une +égale tendresse. La rentrée au château de Nancé fut triomphale; des cris +de joie annoncèrent à Bathilde le séjour de Christine au château. +Le dîner, la soirée furent une fête et un éclat de rire continuel. +Christine se coucha, installée dans la maison de son cher François et +fut longtemps à s'endormir, tant la joie l'agitait. François était au +moins aussi heureux; et M. de Nancé l'était plus sérieusement et plus +profondément. + + + + +XVIII + +PAOLO, PRIS, S'ÉCHAPPE + +Aussitôt après être rentré, M. de Nancé envoya chercher Paolo et le fit +mener de suite chez Mme des Ormes, qui l'attendait avec impatience. Dès +qu'elle l'aperçut, elle courut à lui. + +MADAME DES ORMES + +--Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo; j'ai besoin de vous. M. de +Nancé vous a-t-il parlé? + +PAOLO + +--Non, Signora; il m'a seulement dit, avant que z'aie pou descendre de +la voiture: «Partez vite, mon cer, «Madame des Ormes vous attend. Et +la voiture m'a remmené si vite que z'en avais le vertize, Ce bon M. de +Nancé, il a des ceveaux qui courent comme des diavolo. + +MADAME DES ORMES + +--Bon! c'est très bien! Je pars demain pour Paris; je laisse Christine +à M. de Nancé; mon mari a acheté un hôtel charmant, je donnerai des +soirées, des bals et j'ai besoin de vous. + +PAOLO + +--De moi! Oh! Signora! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme +la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir à rien et z'aime +mieux rester avec M. de Nancé. + +MADAME DES ORMES + +--Du tout, du tout. J'ai besoin de vous pour mes charades; vous ferez +Assuérus. + +PAOLO + +--Quoi c'est des sarades, Signora? Quoi c'est Souérousse? + +MADAME DES ORMES + +--Des charades sont des choses charmantes; je vous expliquerai cela plus +tard. Assuérus est un roi; ce sera vous. + +PAOLO + +--Mais ze ne peux pas être roi, Signora. Ze ne souis qu'un pauvre +médecin italien. + +MADAME DES ORMES + +--Que vous êtes nigaud, mon cher! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce +sera pour rire; et je serai votre Esther, votre femme. + +PAOLO, effrayé. + +--Oh! Signora, c'est impossible! Ce bon M. des Ormes! Non, non! Ze ne +pouis pas accepter ça, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez +ma femme. + +MADAME DES ORMES + +--Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s'amuser. +Il faut absolument que je vous emmène. + +PAOLO + +--Signora, de grâce! laissez-moi avec M. de Nancé mon bon ami. Ze souis +trop bête pour être un roi. + +MADAME DES ORMES + +--Ça ne fait rien, Assuérus était très bête. Vous allez coucher ici; je +vous emmènerai demain avec moi. Brigitte, faites préparer un lit pour M. +Paolo, je l'emmène à Paris. Sans adieu, mon cher Paolo. + +Brigitte, faîtes préparer un dîner pour M. Paolo. Je pars; à demain. + +Mme des Ormes sauta dans un coupé, qui s'éloigna rapidement. Paolo resta +sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant à lui enfin et se +frappant la tête de ses poings: + +--Imbécile! qu'ai-ze fait? Elle va m'emmener! ze ne veux pas moi avoir +oune femme si horrible et si ridicoule! Ze veux la laisser au pauvre M. +des Ormes!... Quel diable d'Assouérous! Ze ne souis pas Assouérous! ze +souis le pauvre Paolo, et ze veux être le pauvre Paolo et rester avec +le bon M. de Nancé qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme +ridicoule. Et ze veux rester et donner des leçons à mon petit +François... Quel bon garçon!... Et à ma Christinetta!... Quelle bonne, +douce demoiselle! Si vive, si gaie, et qui vous entortille avec ses +grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours... Quoi faire? Ze vais +parler à M. de Nancé; ze me moque bien du dîner de la Signora; ze ne +veux pas de son dîner, moi. + +Paolo partit en courant, malgré les cris de Brigitte, et arriva tout +essoufflé chez M. de Nancé au moment où les enfants venaient de se +coucher. + +M. DE NANCÉ + +Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Paolo? Vous arrivez comme un homme +poursuivi par des loups. + +PAOLO + +Oh! caro Signor, z'aimerais mieux une bande de loups que Mme des Ormes; +ze me souis sauvé cé vous; elle veut m'emmener, me faire roi Assouérous, +m'épouser. C'est impossible, Signor! impossible! Ze ne veux pas être son +mari! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes! Quoi faire Signor! +elle va me relancer partout; à Arzentan, cé vous, partout! + +M. de Nancé riait à se tenir les côtes; il calma le pauvre Paolo, lui +expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et qu'elle serait la vie +qu'il mènerait à Paris. Paolo frémit, pria M. de Nancé de le cacher +jusqu'après le départ de sa persécutrice et de lui permettre de venir +passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fit +enlever à Argentan. M. de Nancé lui promit secours et protection, +consentit volontiers à le garder tant qu'il voudrait rester à Nancé, et +lui demanda où il avait dîné. + +PAOLO + +--Noulle part, Signor! Cette femme m'a fait perdre la tête et l'appétit. + +M. DE NANCÉ + +--Vous aller dîner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu'on vous +prépare à dîner et à coucher. + +Pendant que Paolo tremblait d'être enlevé, Mme des Ormes se fâchait et +grondait tous ses gens pour avoir laissé échapper ce pauvre Paolo. Elle +commanda qu'on allât au petit jour à Argentan, et qu'on le lui ramenât +de gré ou de force; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo, +qu'on n'avait pu trouver nulle part. Grande colère de Mme des Ormes, +qui n'avait plus le temps d'aller à sa recherche: elle partit furieuse, +arriva de même et trouva à redire à tout ce que son mari avait fait +dans l'appartement; elle donna divers ordres contraires à ceux qu'avait +donnés M. des Ormes, et, aussitôt arrivée, elle annonça qu'elle aurait +une grande soirée dans quinze jours, vers le 15 décembre. Et dès le +lendemain elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante visites, +emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et +quatre heures du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde, +c'est-à-dire de folle. Elle se mit à organiser les charades, mais elle +trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu'elle +voulait faire le rôle d'Esther, personne ne voulut faire Assuérus. Dans +son désespoir, elle écrivit à Paolo: + +«Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande de grâce de me donner huit +jours. Prenez demain le chemin de fer; descendez chez moi, dans mon +hôtel, rue de la Femme-Sans-Tête, 18. Je ne vous garderai que huit jours +au plus; et comme je ne veux pas vous faire perdre l'argent que vous +font gagner vos leçons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de +votre départ. J'ai absolument besoin de vous; sans vous, ma fête est +manquée. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous +défendrai de voir Christine. Ne répondez pas, mais arrivez vite.» + +«CAROLINE DES ORMES.» + +Quand Paolo reçut cette lettre, il retomba dans le désespoir; M. de +Nancé, après avoir ri de la persévérance de Mme des Ormes, conseilla à +Paolo de se rendre à ses voeux et de prendre le chemin de fer de midi qui +l'amènerait à Paris à quatre heures. Paolo soupira, pleura même, se +tapa la tête et partit, maudissant la Signora et ses charades. Il était +attendu; on le reçut avec enthousiasme; sans lui donner le temps de se +reposer, Mme des Ormes l'entraîna dans le salon où se faisaient les +répétitions; tous les acteurs y étaient; ils accueillirent Paolo avec +des éclats de rire que ne justifiaient que trop son air effaré, étrange, +son attitude embarrassée et son apparence misérable; car pour ménager +son habit de parade, il avait mis sa redingote râpée et tachée, des +souliers ferrés, le reste à l'avenant, Mme des Ormes le traînant par la +main, le présentant à tout le monde: + +--Voici mon Assuérus, disait-elle; commençons la répétition. + +On plaça Paolo sur une estrade; l'un lui leva le bras, l'autre la jambe; +on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on hérissa ses cheveux; +tous riaient à se tordre, excepté Paolo, qui, impatienté de ces +plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l'estrade au milieu du +salon, et cria avec colère: + +--Ze ne veux pas qu'on me tiraille comme un veau qu'on égorge. Ze veux +qu'on me respecte et qu'on me donne à manzer. Si la Signora me fait des +farces comme ça, moi, Paolo, ze prends la dilizence et m'en retourne à +Arzentan. + +Toute la société rit de plus belle, mais se retira devant les yeux +enflammés et les gestes furieux de Paolo. Mme des Ormes lui expliqua que +c'était une répétition, qu'on allait lui servir un bon repas; elle +le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu'on le menât dans sa +chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se décourager, +que tout irait bien maintenant qu'elle tenait son Assuérus, et qu'elle +se chargeait de lui faire répéter son rôle et ses pauses. + +Le jour de la représentation arriva. Le salon était plein de monde; +deux tableaux avaient été passablement exécutés. Esther et Assuérus, +qui excitaient d'avance les rires de l'assemblée, étaient attendus avec +impatience; enfin la toile se leva. Assuérus, raide comme un soldat +au port d'armes, le sceptre sur l'épaule en guise de fusil, regardait +les spectateurs d'un oeil hébété et terrifié; Esther, demi-agenouillée +devant lui, les bras tendus, le regardait d'un oeil suppliant. + +«Abaissez, votre sceptre sur ma tête», avait-elle dit tout bas, au +moment où la toile allait se lever. Assuérus l'abaissa, mais trop tard, +convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur +la tête de Mme des Ormes; le coup était si violent, si imprévu, qu'elle +ne put s'empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri. +Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de +l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air +courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux mieux, s'approcha de la +rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et +détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin, +redoublèrent les éclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther. +Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo +de l'échec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y était plus; devinant la +confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de +ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui +avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour +y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à +Nancé, racontant sa mésaventure qu'il bénissait puisqu'il lui devait +d'être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le +revoir; il leur raconta les beautés de Paris telles qu'il les avait vues +et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de +Mme des Ormes tels qu'il les avait éprouvés. + +Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther; elle le +traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir +accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la +sottise de lui donner. + +«Ze les ai bien gagnés, se dit Paolo en riant; quant à ses inzures, +ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la +défourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront +ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile». + +Et se mettant à table, il écrivit: + +«O Signora! ô bella, ô adorable! comment est-il possible qu'Assouérous +reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait +tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon +sceptre de bois, z'ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure, +Signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de +douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis +sauvé et z'ai couru comme un dératé zousqu'à la dilizence du cemin de +fer. Pardonnez, Signora de mon coeur, Signora de mon âme, et recevez +encore votre humble, soumis et éternel esclave.» + +«PAOLO PERONNI». + +Il faut que ze montre à M. de Nancé; c'est zoliment zoli ce que z'ai +écrit. + +--Monsieur de Nancé, Signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse, +dit Paolo en entrant chez M. de Nancé. Vous me direz si ce n'est pas +sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse. + +M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de +rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l'effet qu'il +avait produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, que +M. de Nancé témoignât tout haut son admiration. + +M. DE NANCÉ, lui rendant les lettres. + +--Mon cher Paolo, votre lettre est, dans son genre, aussi ridicule que +celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous +lui répondez par une moquerie par trop évidente. + +PAOLO + +--Cer Monsieur de Nancé, ze ne souis pas bête, quoique z'aie l'air +d'oune imbécile; c'est comme ça qu'il faut faire avec cette Signora +absourdissima. Elle croit qu'elle est souperbe, ze lui dis qu'elle est +souperbe; elle croit que zé l'adore. Voilà la Signora ensantée; ze zouis +peut-être le seul qui dise comme elle; alors elle pardonne et ne se +fasse pas quand ze viens donner des leçons à ma Chnstinetta. Voilà +pourquoi z'ai écrit comme oune imbécile. + +M. DE NANCÉ + +Nous verrons si vous avez deviné juste, mon cher Paolo; je le désire +pour vous. + +Deux jours après, Paolo entra triomphant chez M. de Nancé, et lui +présenta une lettre. + +--Prenez, Signor, lisez, voyez si Paolo est oune bête! + +«Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m'a touchée et m'a +bien fait regretter les injures que je vous ai écrites. Pauvre Paolo! +Pardonnez-moi; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en +bonne maîtresse. Adieu. mon esclave. Je m'amuse beaucoup, je donne des +bals; je danse toute la nuit.» + +»CAROLINE DES ORMES». + +--Folle! dit M. de Nancé en levant les épaules. Que je suis heureux +d'avoir pu tirer ma chère Christine de cette maison de folie et de +dissipation! + + + + +XIX + +CHRISTINE EST BONNE MAURICE EST EXIGEANT + +L'hiver se passait doucement et agréablement au château de Nancé. +François et Christine accompagnaient M. de Nancé dans ses promenades de +propriétaire, aidaient à la plantation des arbres, au tracé des chemins, +etc. Elles étaient précédées et suivies des leçons de Paolo et de M. de +Nancé. François sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le +pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites; Maurice questionnait +beaucoup François, lui demandait des conseils et en profitait au point +d'avoir amené un changement complet dans son caractère. Il devenait +doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement +favorable, s'éloignait de plus en plus de son frère et détestait +François chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps, +mais il ne s'était encore fait voir à personne. Un jour, il demanda à +François si M. de Nancé voudrait bien lui permettre d'aller le voir au +château. François l'assura que M. de Nancé serait charmé de le recevoir +ainsi que Christine. + +MAURICE + +--Christine? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps. + +FRANÇOIS + +--Oui, il y a trois mois qu'elle est partie, mais elle nous a laissé +Christine et Isabelle. + +MAURICE + +--Christine est avec toi? Comme tu es heureux d'avoir une si bonne et si +gentille petite fille! + +FRANÇOIS + +--Oui, tu dis vrai! très heureux! Si tu la connaissais mieux, tu verrais +comme elle est bonne, dévouée, aimable, gaie, charmante! Et comme elle +nous aime, papa et moi! Elle nous dit, tout en riant, des choses si +aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi. + +MAURICE + +--Oh oui! Je la connais bien. + +FRANÇOIS + +--Je ne t'en parlais jamais, parce que je croyais que tu ne l'aimais +pas. + +MAURICE + +--Je la détestais comme je te détestais quand j'étais méchant; mais, à +présent que je me souviens comme elle te défendait, comme elle t'aimait, +je l'aime moi-même beaucoup, et je voudrais qu'elle m'aimât. Quand +pourrai-je venir chez toi? + +FRANÇOIS + +--Veux-tu venir demain? je préviendrai papa. + +MAURICE + +--Très bien; au revoir, à demain à deux heures. + +Ils se séparèrent et François annonça la visite de Maurice. M. de Nancé +en fut bien aise pour François, qui formait là une nouvelle et agréable +intimité. Le lendemain, quand Maurice entra, embarrassé et honteux de sa +ridicule apparence, François et Christine coururent à lui. Christine fut +presque effrayée et repoussée au premier aspect, mais, surmontant sa +répugnance par un sentiment de bonté, elle s'approcha de Maurice et +l'embrassa. + +--Pauvre Maurice, dit-elle, je sais combien vous avez souffert; j'ai +tout su par François. + +MAURICE + +--Qui m'a pardonné comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m'a +bien puni de mes méchantes moqueries à l'égard du bon François. Je riais +de votre amitié pour lui, de votre généreuse défense contre mes ignobles +attaques. A présent je comprends le bonheur d'être aimé et défendu par +un ami, et j'envie son heureux sort d'avoir une amie telle que vous. + +CHRISTINE + +--Moi! je suis une pauvre petite amie qui doit tout à François et à M. +de Nancé! Sans eux, je serais ignorante, sotte, méchante. + +MAURICE + +--Ignorante, peut-être! Mais sotte et méchante, jamais. + +--Bonjour, mon bon Maurice, dit M. de Nancé qui entrait. Vous voilà +bien mieux, mon ami; et votre courage se soutient; je sais par François +combien vous êtes patient, résigné et... amélioré, pour tout dire. + +MAURICE + +--C'est François qui m'a fait du bien par sa bonté, Monsieur. Moi qui +avais été méchant pour lui, et lui... + +M. DE NANCÉ + +--Ne parlons pas du passé, mon ami; et profitons du présent. Venez nous +voir souvent; nous sommes très heureux ici. Ma petite Christine est +gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie: +j'entends, une pie bien élevée et raisonnable, ce qui la rend très +agréable et jamais incommode. + +Christine sourit et baisa la main de M. de Nancé. Maurice voulut lui +prendre le bras, car il marchait péniblement avec ses jambes tortues; +le premier mouvement de Christine fut de céder à sa répugnance et +de reculer; mais, rencontrant le regard peiné de François, elle se +rapprocha et tendit son bras à Maurice. + +MAURICE + +--Vous aimez peut-être mieux courir ou marcher en liberté, Christine? + +CHRISTINE + +--Non, non, je vais vous aider à marcher; cela me fera plaisir. +Appuyez-vous bien, Maurice, n'ayez pas peur; je peux vous soutenir. + +MAURICE + +--Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l'êtes de +François? + +CHRISTINE + +--Comme de François, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je +vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour +François, c'est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j'aime +François et M. de Nancé. + +François était enchanté de cette déclaration si franche de Christine; +Maurice redevenait triste; bientôt il se plaignit d'éprouver de la +fatigue, et on rentra; après une demi-heure de conversation, il se leva, +dit adieu à tout le monde et s'en alla. Christine courut à lui, lui +offrit son bras; il l'accepta en souriant tristement. + +--Christine, dit-il en la quittant, je suis bien malheureux, et je n'ai +pas un ami. + +CHRISTINE + +--Vous avez François. Et François vaut tous les amis du monde. Adieu, +Maurice, à bientôt, j'espère. + +Christine rentra dans le salon. Elle s'approcha de M. de Nancé, qui +lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou. + +--Mon père, dit-elle. + +--Ah! ah! ceci annonce une confidence ou une confession, dit M. de Nancé +en l'embrassant et en posant son livre. Voyons, de quoi s'agit-il, mon +enfant? + +--Mon père, répéta-t-elle tout bas, Maurice me répugne: je le déteste; +je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je +lui donne le bras. Et j'ai été bien fausse, car je lui ai offert mon +bras pour l'aider à s'en aller et je lui ai dit: «A bientôt, j'espère», +quand je voudrais ne le revoir jamais. + +M. DE NANCÉ + +--Tu n'as pas été fausse, ma fille; tu as été bonne; tu as senti que +ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le +détestes-tu? + +CHRISTINE, s'animant. + +--C'est depuis qu'il m'a demandé de l'aimer comme j'aime François. En +moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais à +peine, l'aimer comme j'aime François, comme je vous aime, vous qui êtes +si bon pour moi depuis quatre ans! François qui est mon frère, vous qui +êtes mon père! Que j'aime un étranger comme vous! C'est bête et sot! Et +pour cela, je ne peux plus le souffrir. + +--Ma chère enfant, répondit M. de Nancé en l'embrassant à plusieurs +reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous +t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de +ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme, +sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il était +difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite, +que c'est une vraie charité d'être bonne pour lui. + +CHRISTINE + +--Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas +l'aimer comme j'aime François et vous. + +M. DE NANCÉ + +--Tu n'y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je +serais bien triste de te voir détester quelqu'un. + +CHRISTINE + +--Vous! triste? Par ma faute? Oh! mon père! jamais je ne détesterai +personne, pas même Maurice. + +M. DE NANCÉ + +--C'est bien, mon enfant; je te remercie de ta promesse et de ta +confiance. + +CHRISTINE + +--Je serais bien fâchée de vous cacher quelque chose, mon cher père, +surtout quand c'est du mal. + +François entra au moment où un dernier baiser de Christine terminait la +conversation. + +FRANÇOIS + +--Ce pauvre Maurice me fait pitié! il est parti si triste, plus triste +que je ne l'ai vu depuis longtemps. + +CHRISTINE + +--Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il veut? + +FRANÇOIS + +--Comment, ce qu'il a? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu, +défiguré? + +CHRISTINE + +--Oui, j'ai vu; il est horrible, affreux. + +FRANÇOIS + +--Et bien! c'est ça qui l'attriste; il a bien vu que tu t'approchais +avec répugnance, presque avec dégoût, dit-il. + +CHRISTINE + +--C'est vrai, mais c'est sa faute. + +FRANÇOIS + +--Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si +terriblement défiguré. + +CHRISTINE + +--Oui, mais écoute, François; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il +était méchant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup +et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu'il t'a aimé. +Aujourd'hui, quand il est entré, il m'a fait pitié et j'étais disposée +à lui porter un peu d'amitié; mais il m'a demandé de l'aimer comme je +t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive émotion), +alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aimé du tout. Je l'ai trouvé +ridicule et bête! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de +coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai +pour toi et pour notre père; il ne comprend pas que je ne peux aimer +personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous, +et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand +maman et papa reviendront je serai désolée. + +Christine fondit en larmes; François la consola de son mieux, ainsi que +M. de Nancé, qui lui dit qu'elle était une petite folle; que ses parents +ne songeaient pas encore à revenir; que personne ne l'obligeait à aimer +Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté. +Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait été un peu sotte et +promit de ne plus recommencer. + +--Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent +pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes. + +--Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai +par-dessus tout, excepté papa. + + + + +XX + +SURPRISE DÉSAGRÉABLE QUI NE GATE RIEN + +Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore +plus agréable aux habitants du château de Nancé; Paolo était devenu +l'homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il +était toujours prêt à tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nancé, +c'étaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliothèque, +les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un +zèle, un empressement que rien n'arrêtait. Pour les enfants, c'étaient +des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons +de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de +berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le +cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué. +M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l'éducation de +François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance. +Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des +Ormes semblaient avoir oublié l'existence de leur fille; excepté une +lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois, +elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'était +pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de +musique, de tout ce qui compose l'éducation d'un enfant. Christine ne +songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague +et pénible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et +reconnaissant de ce que M. de Nancé faisait pour son éducation, pour son +amélioration; elle éprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins +que donnait Paolo à son instruction; elle l'aimait très sincèrement; +lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et +à comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commencé son +éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie, +dessin, elle était avancée comme l'est une bonne élève de dix à onze +ans; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui +inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne +cessait de remercier son cher François de l'avoir décidée à se charger +de Christine, «Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher +François, entre toi et Christine, chez ton excellent père; rien ne +manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours!» + +Il dura jusqu'à l'été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M. +de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied +duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au +milieu d'eux; c'était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous +immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite. + +MADAME DES ORMES + +--Eh bien! Monsieur de Nancé; eh bien! mon cher esclave Paolo; eh bien! +Christine, vous ne me dites rien? + +M. de Nancé salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et +devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mère, mais +Mme des Ormes arrêta une démonstration dangereuse pour son col garni +de dentelles et pour sa coiffure emmêlée de fausses nattes et de faux +bandeaux; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front; +et, la regardant avec surprise: + +--Comme tu es grandie! Je suis honteuse d'avoir une fille si grande! Tu +as l'air d'avoir dix ans! + +CHRISTINE + +Et je les ai, maman, depuis huit jours. + +MADAME DES ORMES + +--Quelle folie! Toi, dix ans! Tu en as huit à peine! + +CHRISTINE + +--Je suis sûre que j'ai dix ans, maman. + +MADAME DES ORMES + +--Est-ce que tu peux savoir ton âge mieux que moi? Je te dis que tu as +huit ans, et je te défends de dire le contraire. Puisque j'ai à peine +vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans. + +Personne ne répondit; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car +elle s'était mariée à vingt-deux ans, et Christine était née un an après +son mariage. + +--Monsieur de Nancé, continua-t-elle, je vous remercie d'avoir gardé +Christine si longtemps; elle a dû bien vous ennuyer. + +M. DE NANCÉ + +--Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps +fort agréables. + +MADAME DES ORMES + +--En vérité! Mais... alors,... si vous vouliez la garder jusqu'au retour +de mon mari? J'ai tant à faire, tant à arranger dans ce château! J'ai +tout justement besoin de l'appartement de Christine, car j'attends +beaucoup de monde. Je serais obligée de la mettre dans les mansardes, et +la pauvre petite serait très mal. Et puis elle s'ennuierait à mourir, +car je ne peux la laisser descendre au salon quand j'ai quelqu'un! Elle +est trop grande pour..., pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand +je serai seule. + +M. DE NANCÉ + +--Donnez-la moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez; +mon fils et moi, nous sommes heureux de l'avoir. + +MADAME DES ORMES + +--Votre fils? Ah oui! c'est vrai! C'est ce joli petit là-bas. A la bonne +heure! Il ne grandit pas comme une perche lui! il ne vous fait pas vieux +par sa taille. Adieu, cher Monsieur! Paolo, venez avec moi; j'ai besoin +de vous. Adieu, Christine. + +Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint. + +--A propos, Christine, tu n'as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne +la laissez pas venir, cher M. de Nancé. Je viendrai la voir chez vous... +Adieu... Eh bien! où est Paolo?.. Paolo!... mon pauvre Paolo! Il sera +parti en avant dans son empressement de me voir. + +Et Mme des Ormes hâta le pas, pour rentrer et retrouver Paolo, auquel +elle voulait faire exécuter différents travaux dans ses appartements. + +M. de Nancé fut quelques minutes, avant de revenir de son étonnement. +Cette mère retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune émotion, après +une séparation de huit mois! ne s'occupant que de la taille et de l’âge +de sa fille, qu'elle veut cacher pour se rajeunir elle-même! c'était +plus révoltant encore que l'indifférence passée; et la tendresse de M. +de Nancé pour Christine se révoltait d'un accueil aussi froid. François +et Christine n'étaient pas encore revenus de leur frayeur d'être +séparés, et de leur stupéfaction de se sentir réunis pour longtemps. + +CHRISTINE + +--Oh! François, François! quel bonheur que j'ai tant grandi! Je vais +tâcher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici +avec toi. + +Christine et François sautaient et battaient des mains dans leur joie; +M. de Nancé rit de bon coeur de la résolution de Christine. Chacun +avait compris son bonheur et se livrait à une gaieté bruyante et à +des plaisanteries réjouissantes, lorsque Paolo parut, l'air encore si +effrayé et regardant de tous côtés si la tête de Méduse avait réellement +disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi à battre +des mains, à gambader, à rire tout haut, au grand ébahissement de ses +amis; François et Christine joignirent leur gaieté à la sienne; M. de +Nancé riait en les regardant. + +--Ze me souis cacé derrière le gros arbre! Z'avais oune peur terrible +que la Signora ne m'aperçoût et ne me tirât de ma cacette. Quelle +Signora terribila! Aïe! ze crois que ze l'entends. + +Et Paolo se précipita derrière son arbre. C'était une fausse alerte; +personne ne parut. + + + + +XXI + +VISITES DE M. ET MADAME DES ORMES + +Les habitants du château de Nancé ne s'aperçurent du retour de M. et Mme +des Ormes que par quelques rares apparitions du père ou de la mère de +Christine. M. des Ormes confirma la défense qu'avait faite sa femme à +Christine de venir au château. + +--Ta mère a toujours du monde; elle craint que tu ne t'ennuies, que +tu ne déranges tes heures de travail; et puis il faudrait venir te +chercher, te ramener, ce qui serait difficile avec tous ces messieurs et +dames qu'il faut promener et voiturer. Puisque M. de Nancé a la bonté de +te garder chez lui, nous sommes bien tranquilles sur ton compte; et je +suis convaincu que tu n'es pas fâchée de cet arrangement. + +CHRISTINE + +--Du tout, du tout, papa, au contraire; je suis si heureuse avec ce bon +M. de Nancé et mon ami François. + +M. DES ORMES + +--Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux! J'espère que tu aimes M. de +Nancé, que tu es aimable pour lui. + +CHRISTINE + +--Je l'aime de tout mon coeur, papa, et je le lui témoigne tant que je +peux. Je voulais même l'appeler papa ou mon père, mais il n'a pas voulu; +il croît que cela vous fera de la peine. + +M. DES ORMES + +--Pas le moins du monde. Appelle-le comme tu voudras. + +CHRISTINE + +--Merci, papa, merci, je le lui dirai. Vous êtes bien bon; je vous +remercie bien. + +M. DES ORMES + +--Je suis bien aise de te faire plaisir, Christine, et que tu me le +dises. Adieu, ma fille; je viendrai te voir souvent; mais pas de visites +chez nous, ta mère m'a chargé de te le rappeler. + +CHRISTINE + +--Soyez tranquille, papa, je ne viendrai pas. + +M. DES ORMES + +--A propos, as-tu su que ton oncle et ta tante de Cémiane étaient en +Italie pour quelques années! + +CHRISTINE + +--Non, papa; je croyais qu'ils reviendraient passer l'été à Cémiane. + +M. DES ORMES + +--Ils sont allés en Suisse, puis en Italie, pour la santé de ta tante, +qui souffre de la poitrine. Adieu, Christine, bien des amitiés à M. de +Nancé. + +A peine M. des Ormes fut-il parti, que Christine s'élança vers +l'appartement de M. de Nancé. Elle entra comme un ouragan. + +--Papa! mon père! Je peux vous appeler comme je le voudrai; papa me l'a +permis. + +--Christine, Christine, dit M. de Nancé en hochant la tête, tu as eu +tort de le lui demander. Je t'ai déjà dit que ce n'était pas bien. + +CHRISTINE, avec affection. + +--Pas bien? pourquoi? Ne faites-vous pas pour moi ce que vous feriez +si j'étais votre fille? Ne me traitez-vous pas comme si j'étais votre +fille? Ne m'aimez-vous pas comme une vraie fille, comme une vraie soeur +de François? Ne croyez-vous pas que je vous aime comme un vrai père? +Pourquoi donc m'obliger à vous parler comme à un étranger, à vous +appeler Monsieur? Pourquoi m'imposer cette peine? Pourquoi me défendre +de vous donner le nom que vous donne mon coeur, celui que vous donne +François, qui ne peut pas vous aimer plus que je ne vous aime! Mon père, +mon cher père, laissez-moi vous appelez mon père. + +En achevant ces mots, Christine se laissa glisser à genoux devant M. de +Nancé; elle appuya ses lèvres sur sa main, et le regarda avec ces +grands yeux doux et suppliants qui faisaient de Paolo son très humble +serviteur. M. de Nancé, de même que Paolo n'y résista pas; il releva +Christine, la serra dans ses bras, l'embrassa à plusieurs reprises, et +lui dit d'une voix émue: + +--Ma fille! ma chère fille! appelle-moi ton père, puisque ton père te le +permet, et crois bien que si je suis un père pour toi, tu es pour moi +une fille bien tendrement aimée. + +Christine remercia M. de Nancé, lui demanda pardon de l'avoir dérangé de +son travail, et alla raconter ce qui venait de se passer à François, qui +s'en réjouit autant qu'elle. Elle rentra ensuite dans son appartement, +où l'attendait Paolo pour lui donner ses leçons. + +L'été se passa ainsi, bien calme pour François et pour Christine; M. de +Nancé refusa toutes les invitations de M. et de Mme des Ormes. + +--C'est bien mal à vous, M. de Nancé, lui dit un jour Mme des Ormes dans +une de ses rares visites; vous refusez toutes mes invitations; vous ne +voyez aucune de mes fêtes, qui sont si jolies, aucun de mes amis, qui +sont si aimables, qui m'aiment tant, qui sont si heureux près de moi! +Vous ne goûtez à aucun de mes excellents dîners; j'ai un cuisinier +admirable! un vrai Vatel! + +M. DE NANCÉ + +--Je suis vraiment contrarié, Madame, d'avoir toujours à vous refuser; +mais les devoirs de la paternité s'accordent mal avec les plaisirs du +monde, et je préfère une soirée passée avec mes enfants, aux fêtes les +plus brillantes. + +MADAME DES ORMES + +--Comment dites-vous, mes enfants? Je croyais que vous n'aviez qu'un +fils. + +M. DE NANCÉ + +--Et Christine, Madame? Ne m'avez-vous pas permis de la regarder comme +ma fille? + +MADAME DES ORMES + +--Christine! Vous avez la bonté de vous en occuper vous-même? Vous ne la +laissez pas à sa bonne? + +M. DE NANCÉ + +--Non, Madame. Je croirais manquer à la confiance que vous avez bien +voulu me témoigner en me la... donnant..., car vous me l'avez bien +donnée, n'est-il pas vrai? + +MADAME DES ORMES, riant. + +--Oui, oui. Gardez-la tant que vous voudrez! Mais... où est-elle? Je +suis venue pour la voir. + +M. DE NANCÉ + +--Je vais la faire descendre, Madame; elle prend sa leçon de musique +avec Paolo. + +M. de Nancé sonna + +--Faites venir Mlle Christine, dit-il au domestique. + +MADAME DES ORMES + +A propos de Paolo, il y a longtemps que je ne l'ai vu. J'ai besoin de +lui pour une décoration de théâtre; nous allons jouer la Belle au bois +dormant. C'est moi qui fais la BELLE. Tous ces messieurs ont déclaré +que personne ne remplirait ce rôle mieux que moi. Ces dames étaient +furieuses. Mais ils ont dit que les bras étaient très en évidence, car +je serai dans un fauteuil, les bras pendants; on dit que j'ai de très +beaux bras... Comment trouvez-vous mes bras? + +M. DE NANCÉ, froidement. + +--Probablement très beaux, Madame; mais je ne m'y connais pas. + +--Mon père, vous me demandez!... s'écria Christine, qui arrivait en +courant le croyant seul. Ah! + +Christine venait d'apercevoir sa mère, que les dernières paroles de M. +de Nancé avaient mise de mauvaise humeur. + +MADAME DES ORMES + +--A qui parlez-vous, si haut, Christine? Croyez-vous entrer dans une +écurie? + +CHRISTINE + +--Pardon, maman: on m'avait dit que M. de Nancé me demandait. Je le +croyais seul. + +MADAME DES ORMES + +--Et pourquoi l'appelez-vous votre père? + +CHRISTINE + +--Maman, papa m'a permis d'appeler M. de Nancé, mon père, parce qu'il +est si bon pour moi... + +MADAME DES ORMES + +--Ah! Ah! ah! la bonne idée! Dieu! que c'est bête à M des Ormes! + +M. de Nancé s'aperçut que les choses allaient tourner mal pour la pauvre +Christine interdite, et il crut devoir intervenir. + +M. DE NANCÉ + +--Christine est d'une reconnaissance excessive du peu que je fais pour +elle, Madame. Elle croit la mieux témoigner en m'appelant son père. +Comment pourrai-je oublier qu'elle est votre fille, qu'elle me vient +de vous; qu'en m'occupant d'elle, c'est à vous que je rends service; +qu'elle est pour moi un souvenir perpétuel de vous? + +Mme des Ormes, enchantée, serra la main de M. de Nancé, baisa +Christine au front. + +--Tu as bien raison, Christine, aime-le bien... et appelle-le ton père, +car il est cent fois meilleur que ton vrai père. Au revoir cher Monsieur +de Nancé; je viendrai très souvent vous voir. Et ne craignez pas que +je vous enlève Christine: non, non; puisque vous y tenez, gardez-là en +souvenir de moi. Adieu, mon ami. + +M. de Nancé la salua profondément et la reconduisit jusqu'à sa voiture. +Elle y était déjà montée et M. de Nancé s'en croyait débarrassé, +lorsqu'elle sauta à terre et remonta le perron. + +--Et Paolo que j'oublie! Christine, va me le chercher... Dieu! qu'elle +est grande, cette fille! dit Mme des Ormes en la regardant courir pour +exécuter l'ordre de sa mère. C'est vraiment ridicule d'avoir une fille +si grande pour son âge; elle est encore grandie depuis mon retour, Ne +craignez-vous pas, cher Monsieur de Nancé, en la laissant vous appeler +son père, qu'elle ne vous vieillisse terriblement? + +--Je ne crains rien dans ce genre, répondit M. de Nancé en souriant. +François a quatorze ans, et je ne cherche pas à me rajeunir. + +MADAME DES ORMES + +--Vous avez l'air si jeune. Quel âge avez-vous? + +M. DE NANCÉ + +--J'ai quarante ans, Madame. + +MADAME DES ORMES + +--Quarante ans! Dieu! quelle horreur! j'espère bien n'avoir jamais +quarante ans!... Il est vrai que j'en suis loin! J'ai à peine +vingt-trois ans. + +M. de Nancé ne put réprimer entièrement un sourire moqueur. + +MADAME DES ORMES + +--Vous ne le croyez pas? C'est à cause de cette ridicule taille de +Christine, à laquelle on donnerait dix ans, en vérité? Et c'est à peine +si elle en a huit. Je me suis mariée à quinze ans. + +M. de Nancé ne pouvait répliquer sans dire une impertinence: il se tut. + +--Maman, dit Christine qui revenait tout essoufflée, je ne trouve pas M. +Paolo; il est sans doute parti, ne vous sachant pas ici. + +MADAME DES ORMES + +--Que c'est ennuyeux! Comment ne lui a-t-on pas dit que j'étais là. Ce +bon Paolo! Il est si heureux quand il me voit! Envoyez-le-moi demain, +mon cher Monsieur de Nancé. Adieu, à bientôt. + +Elle monta dans son poney-duc et partit en envoyant des baisers avec ses +doigts épatés qu'elle croyait effilés. + +--C'est ennuyeux que Paolo soit parti, dit Christine; je n'avais pas +fini ma leçon de piano, et je n'ai pas encore eu ma leçon d'histoire. + +M. DE NANCÉ + +--Il reviendra peut-être, mon enfant; et, s'il rentre trop tard, tu +viendras chez moi, je te donnerai ta leçon d'histoire. + +CHRISTINE + +--Oh! merci, mon père! J'aime tant quand c'est vous qui me donnez mes +leçons... Mais, dites-moi, mon père, est-ce vrai que vous ne me soignez +que pour maman, et que vous ne m'aimez qu'en souvenir d'elle? + +M. DE NANCÉ + +--Ma pauvre petite, je te soigne pour toi, je ne t'aime que pour toi. +Ce que j'en ai dit à ta maman, c'était pour adoucir sa mauvaise humeur, +pour détourner son intention du reproche qu'elle t'adressait, et de +crainte que ta grande tendresse pour nous ne lui donnât la pensée de te +faire revenir chez elle. Tu juges quel chagrin c'eût été pour moi, pour +François et pour toi-même. + +CHRISTINE + +--Je crois que j'en serais morte! Vous quitter, rentrer là-bas après +avoir été heureuse et aimée ici, vous savoir dans le chagrin, vous et +François! Mon Dieu! mon Dieu! oui, j'en serais morte! + +--Pst! pst! est-elle partie? dit une voix qui semblait venir du ciel. + +M. de Nancé et Christine levèrent la tête et virent apparaître à une +lucarne du grenier la tête de Paolo, inquiet et alarmé. + +M. DE NANCÉ + +--Vous voilà! Que faites-vous donc là-haut? Je vous croyais sorti. + +--Attendez Paolo oune minute, Signor. Ze descends. Deux minutes après, +Paolo apparut; il paraissait content, mais encore un peu inquiet. + +--Ze me souis sauvé; z'avais peur que la Signora ne me poursuivît; z'ai +couru au grenier, et, comme ze n'entendais plus rien, z'ai regardé et ze +souis venu. + +M. DE NANCÉ + +--Mon cher, vous n'avez pas gagné grand'chose, car je suis chargé de +vous envoyer demain chez Mme des Ormes. + +Paolo fit une mine allongée qui fit rire M. de Nancé, mais il fit signe +à Paolo de se taire à cause de Christine. + +--A présent, mon ami, allez continuer les leçons de ma petite Christine; +finissez votre temps de galères. + +--O Dio! quelle galère! avec oune si sarmante Signora! si douce, si +obéissante, si intellizente, si... + +M. DE NANCÉ, riant + +--Assez, assez, mon cher, assez. Vous allez donner de l'orgueil à ma +fille. + +CHRISTINE + +--A moi, mon père? De l'orgueil? et de quoi? Que fais-je, moi, que +suivre vos conseils et ceux du bon Paolo! C'est vous et lui qui devez +avoir de l'orgueil, si je fais bien; vous surtout, mon père, vous qui +m'apprenez à être ce que dit Paolo, douce et obéissante, et à demander +au bon Dieu de me rendre bonne et pieuse comme François. + +--Voyez, voyez, Signor! Quel anze que cet enfant! s'écria Paolo en +joignant les mains et en s'élançant ensuite sur Christine, que, dans son +admiration, il enleva de six pieds, et qu'il remit à terre avant qu'elle +eût le temps de pousser un cri de frayeur. + +--Vous m'avez fait peur, Paolo, lui dit Christine d'un air de reproche. + +--Pardon. Signorina, pardon, dit Paolo confus; c'était la zoie, +l'admiration. + +Et il rentra un peu honteux, précédé de M. de Nancé et de Christine. + + + + +XXII + +MAURICE CHEZ M. DE NANCÉ + +François rentrait un jour de chez Maurice, qu'il continuait à voir +une ou deux fois par semaine, et dont la santé et l'état physique ne +s'amélioraient guère. Ses jambes et ses reins ne se redressaient pas; +son épaule restait aussi saillante, son visage aussi couturé. Il +s'affaiblissait au lieu de prendre des forces. Sa difformité et +l'insouciance de son frère lui donnaient une tristesse qu'il ne pouvait +vaincre; il allait assez souvent chez M. de Nancé, où il était toujours +reçu avec amitié; Christine était bonne et aimable pour lui; elle lui +témoignait de la compassion, mais pas l'amitié qu'il aurait désiré lui +inspirer et qu'il éprouvait pour elle. Plusieurs fois il lui représenta +qu'il avait les mêmes droits que François à son affection, puisqu'il +était infirme et malheureux comme lui. + +--François n'est pas malheureux, répondit Christine; il a eu du courage; +il s'est résigné... D'ailleurs,... Christine se tut. + +MAURICE + +--D'ailleurs quoi, Christine? Parlez. + +CHRISTINE + +--Non, j'aime mieux me taire. Seulement personne ne pourra faire pour +moi ce qu'ont fait M. de Nancé et François, je vous l'ai déjà dit. Et je +vous ai dit aussi que je ferais ce que je pourrais pour vous témoigner +la compassion et l'intérêt que vous m'inspirez. + +Maurice recommençait son exhortation, Christine répondait de même, et +quand elle se trouvait seule avec M. de Nancé, elle se plaignait à lui +des importunités de Maurice. + +--Chaque fois qu'il me dit de ces choses, je l'aime moins; je le trouve +de plus en plus ridicule; il demande plus qu'il ne le devrait; et comme +je ne sais que lui répondre, ses visites me sont désagréables... Que +faire, cher père? Je crains de ne pouvoir m'empêcher de le détester. + +M. DE NANCÉ + +--Non, chère petite; il t'ennuie; mais tu ne le détesteras pas, car tu +penseras qu'il est l'ami de François... + +CHRISTINE + +--Oh!... l'ami!... François y va par charité. + +M. DE NANCÉ + +--Et toi, tu le recevras par charité. Et tu prieras le bon Dieu de te +rendre bonne et charitable; et tu n'oublieras pas que tu vas faire ta +première communion l'année prochaine. + +CHRISTINE, l'embrassant + +--Et puis je penserai à vous et à François pour vous imiter; la première +fois que Maurice viendra, vous verrez, cher père, comme je serai bonne! + +Les bonnes résolutions de Christine portèrent leur fruit; Maurice crut +voir que Christine l'aimait enfin comme il désirait en être aimé, et il +devint plus gai et plus aimable pendant ses visites. + +Le jour où François revint de chez Maurice, comme nous l'avons dit, il +avait trouvé son pauvre protégé fort triste; ses parents lui avaient +annoncé que, n'ayant pas été à Paris depuis près d'un an, leurs affaires +s'étaient dérangées et les obligeaient à y aller passer un ou deux mois; +que, de plus, leur père était assez gravement malade et les demandait; +qu'il fallait s'apprêter à partir sous peu de jours, et qu'Adolphe +entrerait au collège dès leur arrivée à Paris. + +--Alors, dit Maurice, j'ai supplié maman de me laisser ici et de ne pas +m'exposer à la honte, aux humiliations pénibles que je subirais à Paris. +Maman, inquiète de ma santé, ne veut pas me quitter, et pourtant elle +est obligée d'aller à Paris pour ses affaires et pour mon grand-père. Il +faut donc que je me laisse emmener, que je subisse toutes les peines que +je prévois. Si papa pouvait y aller seul, je m'y résignerais encore; et +quant à Adolphe, je comprends bien qu'ici il ne travaille pas, il perd +son temps et il a besoin d'aller au collège; mais, maman partant, il +faut que je parte aussi? Quel chagrin pour moi de quitter la campagne et +ma vie calme et retirée! Maman, me voyant si malheureux de ce voyage, +m'a dit qu'elle ferait le sacrifice que je lui demandais qu'elle me +laisserait ici, et qu'elle se séparerait d'avec moi si nous avions dans +le voisinage un parent ou un ami intime qui voulût bien me recevoir chez +lui pendant un mois ou deux, et encore, à la condition que moi ou le +médecin nous lui écririons tous les jours pour la rassurer sur ma santé. +C'est vrai que je suis malade, plus malade même qu'elle ne le croit, +car je lui cache la plus grande partie, de mes souffrances pour ne pas +l'inquiéter davantage. Ce fatal voyage me tuera! Et, par malheur, +nous n'avons dans le voisinage aucun parent aucun ami qui puisse me +recueillir! Oh! François, que je suis malheureux! + +François, ne trouvant aucune parole pour consoler le pauvre Maurice, +pleura avec lui et l'engagea à recourir à Dieu et à la sainte Vierge. Il +lui promit de lui écrire souvent; il chercha à le rassurer sur sa santé, +sur les terreurs que lui causait son séjour à Paris, et le laissa un peu +moins abattu, mais bien malheureux encore. + +François vint raconter à son père et à Christine le nouveau et vif +chagrin du pauvre Maurice. + +--Pauvre garçon! pauvre Maurice! dit Christine; que pouvons-nous faire +pour le consoler dans sa douleur? + +M. DE NANCÉ + +--Ses chagrins sont malheureusement de nature à ne pouvoir être effacés; +mais nous pouvons les adoucir en redoublant de soins et d'affection +jusqu'à son départ. Demain, François pourra y retourner, et nous +l'accompagnerons. + +CHRISTINE + +--Mon père, je crois que j'ai trouvé un moyen excellent de le rendre non +seulement moins triste, mais heureux. + +M. DE NANCÉ + +--Toi, tu as trouvé cela, Christine? Dis-le nous bien vite. + +CHRISTINE + +--C'est que vous allez être... pas content. + +M. DE NANCÉ + +--Pas content? Pourquoi? Ton invention est donc mauvaise, méchante? + +CHRISTINE. + +--Au contraire, mon père; excellente et très bonne. Devinez! Ce n'est +pas difficile. + +M. DE NANCÉ + +--Comment veux-tu que je devine, si tu ne me dis pas quelque chose pour +m'aider? + +CHRISTINE + +--Et toi, François, devines-tu? + +François la regarda attentivement. + +--Je crois que j'ai trouvé, s'écria-t-il. + +Et il dit quelques mots à l'oreille de Christine. + +--C'est ça, tu as deviné, répondit-elle en riant. A votre tour, mon père; +vous ne devinez pas. + +M. DE NANCÉ + +--Hem! je crois que je devine aussi. Tu veux que je lui propose... + +CHRISTINE + +--C'est cela! c'est cela! Eh bien! papa, voulez-vous? + +M. DE NANCÉ, souriant + +--Mais tu ne m'as pas laissé achever! tu ne sais pas ce que j'allais +dire! + +CHRISTINE + +--Si fait, si fait! Et je vous demande encore: Le voulez-vous? + +M. DE NANCÉ, avec malice + +--Il faut bien, puisque tu le désires si vivement. Mais je te demande +instamment que ce ne soit pas pour longtemps. Huit jours au plus. + +CHRISTINE + +--Ce sera assez mon père, pour le consoler; pourtant, j'aimerais mieux +un mois que huit jours. + +M. DE NANCÉ, de même + +--Nous verrons si nous pouvons nous y habituer, François et moi. + +CHRISTINE + +--Oh! vous vous y habituerez très bien. François ira le lui demander +demain. + +M. DE NANCÉ, souriant. + +--Il vaut mieux que tu y ailles toi-même avec Isabelle: tu verras en +même temps la chambre que te donnera Mme de Sibran pour toi et pour +Isabelle. + +CHRISTINE, effrayée + +--Quelle chambre? Pourquoi une chambre? + +M. DE NANCÉ + +--Mais pour demeurer chez Mme de Sibran pendant huit jours, jusqu'à son +départ, comme tu le désires. + +CHRISTINE + +--Moi, demeurer là-bas? Moi, vous quitter? aller chez ce Maurice que je +ne peux pas souffrir? Oh! mon père! vous ne m'aimez donc pas, puisque +vous me renvoyez avec tant de facilité! Vous ne croyez pas à ma +tendresse, puisque vous me supposez le désir, la possibilité de vouloir +vous quitter! François, tu avais deviné, toi; tu m'aimes! + +Christine, désespérée et tout en larmes, se jeta au cou de François, qui +regardait son père avec tristesse. + +M. DE NANCÉ, la saisissant dans ses bras et l'embrassant. + +--Christine! ma fille! mon enfant! Ne pleure pas! Ne t'afflige pas! +C'est une plaisanterie; je devinais très bien que tu me demandais de +faire venir Maurice ici avec nous. Tu ne m'as pas laissé achever, et +j'ai profité de l'occasion pour te guérir de ta précipitation à vouloir +comprendre les pensées inachevées. Je suis désolé, chère enfant, du +chagrin que tu témoignes! Et crois bien que je ne t'aurais jamais permis +l'inconvenance que je te proposais en plaisantant; et que je tiens trop +a toi, que j'aime trop, pour me séparer de toi volontairement. + +Christine, consolée, embrassa tendrement ce père et ce frère tant aimés, +et renouvela la proposition d'avoir Maurice à Nancé. + +M. DE NANCÉ + +--Tout ce que vous voudrez, mes enfants; je m'associe à votre acte de +charité, quoiqu'il ne me soit pas plus agréable qu'à Christine; mais, +comme elle, je supporterai les ennuis d'un malade étranger et je +vaincrai mes répugnances. + +Quand François retourna le lendemain chez Maurice, et lui fit part de +l'invitation de M. de Nancé, le visage de Maurice exprima une telle +joie, une telle reconnaissance, que François en fut touché. Il remercia +François dans les termes les plus affectueux, et annonça le départ de +sa mère pour le lendemain matin, parce qu'on avait reçu de mauvaises +nouvelles de son grand-père. + +FRANÇOIS + +--Alors tu viendras à Nancé dans l'après-midi? + +MAURICE + +--J'en parlerai à maman; elle le voudra bien, j'en suis sûr, et alors je +viendrai le plus tôt que je pourrai. Mais, dis-moi, François, Christine +ne sera-t-elle pas ennuyée de mon long séjour près de vous? + +FRANÇOIS + +--Pas du tout, puisque c'est elle qui en a eu l'idée et qui l'a demandé +à papa. + +MAURICE + +--En vérité? Christine! Oh! qu'elle est bonne! Quelle bonne petite amie +j'ai là! + +François réprima un petit mouvement de mécontentement du vol que voulait +lui faire Maurice de l'amitié de Christine. Mais il réfléchit que +Christine n'avait pour Maurice que de la compassion, et que ce n'était +qu'un acte de charité qu'elle exerçait envers lui. + +--A demain! lui dit François. + +--Oui, à demain, cher ami! dit gaiement Maurice. Eh bien! tu pars sans +me donner la main? + +FRANÇOIS + +--C'est vrai! Je n'y pensais pas! Viens de bonne heure. + +MAURICE + +--Le plus tôt que je pourrai; merci, mon ami. + +François s'en retourna à Nancé un peu pensif; il rencontra à moitié +chemin Christine et son père qui venaient a sa rencontre. + +M. de Nancé demanda des nouvelles de Maurice, pendant que Christine +disait à François: + +--Qu'as-tu, tu es triste! + +--Oui, je suis fâché contre moi-même. + +Et il raconta à son père et à Christine ce que lui avait dit Maurice. + +--Et alors..., dit-il. + +CHRISTINE, vivement. + +--Et alors, tu es fâché contre lui, et tu as eu envie de lui dire que je +n'étais pas son amie et que tu étais et serais mon seul ami, et que je +ne l'aimerais jamais comme je t'aime? Et puis, tu ne l'aimes pas; tout +comme moi, dit Christine en riant et en l'embrassant. + +FRANÇOIS. Surpris. + +--Tiens! comment as-tu deviné? + +CHRISTINE + +--C'est que cela m'a fait la même chose quand il m'a demandé de l'aimer +comme je t'aime: je le trouvais bête, je me sentais fâchée contre lui, +et depuis ce temps je ne peux pas l'aimer pour de bon; mais papa dit que +ça ne fait rien, qu'on peut tout de même être bon et aimable pour lui, +sans l'aimer. + +FRANÇOIS + +--Je crains que ce ne soit mal de ma part, papa; c'est vrai que je ne +l'aime pas. Et pourtant il me fait pitié, je le plains; mais je n'aime +pas à le voir. + +M. DE NANCÉ + +--Et pourtant tu y vas de plus en plus, mon ami. + +FRANÇOIS + +--Parce que je l'aime de moins en moins; et c'est pour me punir de ce +mauvais sentiment, que je fais plus pour lui que si je l'aimais. + +M. DE NANCÉ + +-Tu ne peux faire ni plus ni mieux, mon ami, car tu agis par charité; +tu fais donc plus et mieux que si tu agissais par amitié... Sois bien +tranquille, et, quand il sera ici, continue à lui laisser croire que tu +es son ami. Le bon Dieu te récompensera de ce grand acte de charité. + +CHRISTINE + +--Mon père, vous avez raison de dire grand acte de charité, parce que +c'est bien difficile d'être avec les gens qu'on n'aime pas, comme si on +les aimait. + +L'arrivée de Paolo interrompit leur conversation, que François reprit +avec son père avant de se coucher. Ils dirent beaucoup de choses que +nous n'avons pas besoin de savoir, et dont le résultat fut pour François +une tranquillité de coeur complète, un redoublement de tendresse pour +Christine et de compassion pour Maurice, qu'il résolut de traiter plus +amicalement encore que par le passé. + + + + +XXIII + +FIN DE MAURICE + +Le lendemain, Maurice arriva pâle et défait, les yeux rouges et gonflés, +la poitrine oppressée. Le départ de ses parents lui avait causé une +douleur profonde, malgré la promesse de sa mère de revenir dès qu'il y +aurait une amélioration dans la santé de son grand-père. Quand il vit +François et Christine qui accouraient au-devant de lui, il sourit, un +éclair de joie illumina son visage; il hâta le pas pour les joindre plus +vite; dans son empressement, une de ses jambes accrocha l'autre, et il +tomba tout de son long par terre; aussitôt un flot de sang s'échappa +de sa bouche: une veine s'était rompue dans sa poitrine. François et +Christine coururent à lui pour le relever, et, malgré leur frayeur, ils +n'en témoignèrent aucune, de peur d'effrayer Maurice. + +--Va chercher papa, dit François à l'oreille de Christine, qui partit +comme une flèche. + +CHRISTINE + +--Mon père, venez vite; Maurice vomit du sang: François le +soutient. + +M. DE NANCÉ, se levant. + +--Où sont-ils? + +CHRISTINE + +--Dans le vestibule. + +M. DE NANCÉ + +--Va vite appeler ta bonne, ma chère enfant; qu'elle apporte ce qu'il +faut. + +Isabelle, en entendant le récit de Christine, prit une fiole d'eau +de Pagliari, en versa une cuillerée dans un verre d'eau, et se hâta +d'arriver près de Maurice, auquel elle fit boire la moitié de cette eau. +Quelques instants après il but l'autre moitié, et le vomissement de +sang, qui avait déjà diminué, s'arrêta tout à fait. Isabelle obligea +Maurice à se mettre au lit, malgré sa résistance. Il témoignait un tel +chagrin d'être séparé de ses amis François et Christine, que M. de Nancé +lui promit de les lui amener, pourvu qu'il parlât le moins possible, ce +que Maurice promit avec joie. + +M. de Nancé ne tarda pas à ramener les enfants. + +MAURICE + +--François, Christine, mes chers, mes bons amis; je suis bien malade, je +le sens... Je suis trop malheureux; j'ai demandé au bon Dieu de me faire +mourir. + +FRANÇOIS + +--Oh! Maurice, que dis-tu? Tu veux donc nous quitter; tu ne nous aimes +donc plus? + +MAURICE + +--C'est parce que je vous aime trop que je suis malheureux. Je voudrais +être toujours avec vous, et je vous vois si peu. Je voudrais être avec +maman et papa, et les voilà partis! Je voudrais que mon frère m'aimât, +et il ne me témoigne que de l'indifférence. Toi, François, et toi, chère +et bonne Christine, si vous pouviez être mon frère et ma soeur. Mais vous +ne l'êtes pas! Je voudrais que vous m'aimiez de telle sorte que vous +n'aimiez que moi, et cela aussi est impossible. + +M. DE NANCÉ + +--Maurice, vous parlez trop; je vais renvoyer vos amis si vous +continuez. + +MAURICE + +--Pardon. Monsieur; je ne dirai plus rien. + +François et Christine s'assirent près du lit de Maurice et cherchèrent à +le distraire en causant, avec M. de Nancé, de leurs projets d'hiver +et de l'été prochain. Ils mêlaient toujours Maurice à leurs projets, +pensant lui faire plaisir. Il souriait tristement; à la longue, une +larme qu'il retenait, coula le long de sa joue. + +FRANÇOIS + +--Maurice, tu pleures? Souffres-tu? Qu'as-tu? + +MAURICE + +--Je ne souffre que d'une grande faiblesse. Je pleure parce que je vous +aurai quittés depuis longtemps quand le printemps arrivera. + +M. DE NANCÉ + +--Pourquoi? Si votre bonheur et votre santé dépendent de votre séjour +chez moi, je ne serai pas assez cruel pour vous renvoyer, mon pauvre +garçon. + +MAURICE + +--Ce n'est pas ce que je veux dire, Monsieur... Je crois que je n'ai +plus longtemps à vivre. + +FRANÇOIS + +--Maurice, ne pense donc pas à des choses si tristes! + +MAURICE + +--Mes bons amis, le peu d'affection que m'a témoigné mon frère, le +départ de maman et de papa, que je croyais ne jamais quitter dans l'état +où je suis, la crainte de mourir loin d'eux, sans les revoir, sans +recevoir leur bénédiction, sans les embrasser, tout cela me tue! Depuis +longtemps je me sens mourir, et je le cache à mes parents; je les +regrette amèrement, et pourtant je suis heureux d'être ici, parce que +je veux mourir bien pieusement, et vous m'y aiderez. Vous êtes tous si +bons, si pieux! Chez moi, personne ne prie; personne ne parle du bon +Dieu; personne n'a l'air d'y penser, Monsieur de Nancé, ajouta-t-il en +joignant les mains, ayez pitié de moi! Je voudrais faire ma première +communion comme l'a faite François, et je ne sais comment la faire; je +ne sais rien; je ne sais même pas prier. Ayez pitié de moi! Dites, que +dois-je faire? + +--Mon pauvre garçon, répondit M. de Nancé attendri, il faut vous +soumettre à la volonté de Dieu; vivre s'il le veut, et ne pas vous +préoccuper de la crainte de mourir. Il faut vous soigner comme on vous +l'ordonne, offrir à Dieu les chagrins qu'il vous envoie, et lui demander +du courage et de la patience. Quant à la première communion, nous en +reparlerons demain. A présent, restez bien tranquille jusqu'à l'arrivée +du médecin, que j'ai envoyé chercher. Isabelle ou Bathilde restera près +de vous. Soyez calme, mon ami, et remettez-vous entre les mains du bon +Dieu, notre père et notre ami à tous. + +M. de Nancé lui serra la main. + +--Merci, Monsieur, merci: vous m'avez déjà consolé. + +--M. de Nancé sortit, emmenant François et Christine qui pleuraient et +qui envoyèrent à Maurice un baiser d'adieu, auquel il répondit par un +sourire. + +--Le croyez-vous bien malade, papa? dit François avec anxiété. + +M. DE NANCÉ + +--Je ne sais, mon ami; il est possible qu'il voie juste en se croyant +près de sa fin; il est extrêmement changé et affaibli depuis quelque +temps déjà. Aujourd'hui son visage est très altéré. Le départ de ses +parents l'a beaucoup affligé. + +FRANÇOIS + +--Pauvre Maurice! et moi qui ne l'aimais pas! + +CHRISTINE + +--Et moi donc? Mais nous allons le soigner comme si nous l'aimions +tendrement; n'est-ce pas, François? + +FRANÇOIS + +--Oh oui! Et je l'aime réellement à présent; il me fait trop pitié. + +CHRISTINE + +--Je suis comme toi, et je crois que je l'aime. + +Quand le médecin arriva, il traita légèrement le vomissement de sang de +Maurice; il l'attribua à sa chute, et pensa que ce serait un bien pour +le fond de la santé; il engagea Maurice à se lever, à manger, à sortir, +à faire, enfin, ce que lui permettraient ses forces. M. de Nancé lui +demanda pourtant d'écrire à M. et à Mme de Sibran pour les avertir de +l'accident arrivé à leur fils. Lui-même leur en raconta tous les détails +en ajoutant l'opinion du médecin, et promit de les avertir de la moindre +aggravation dans l'état de Maurice. Cette consultation rassura tout +le monde, excepté Maurice lui-même, qui persista à vouloir hâter sa +première communion. + +M. de Nancé, n'y voyant que de l'avantage, et ayant reçu de M. et Mme de +Sibran l'autorisation de céder à ce qu'ils croyaient être une fantaisie +de malade, fit venir tous les jours un prêtre pieux et distingué, pour +donner à Maurice l'instruction religieuse qui lui manquait. M. de Nancé +lui-même, développa, par son exemple et par ses paroles, la foi et la +piété de Maurice; François lui racontait les pieuses impressions de +sa première communion, et, un mois après son entrée chez M. de Nancé, +Maurice faisait aussi sa première communion avec les sentiments les plus +chrétiens et les plus résignés. + +La faiblesse avait insensiblement augmenté, au point qu'il se soutenait +difficilement sur ses jambes. Mais le médecin n'en concevait aucune +inquiétude et attendait une guérison complète au retour du printemps. +Peu de jours après sa première communion, il fut pris d'un nouveau +vomissement de sang. M. de Nancé s'empressa d'écrire à M. et Mme de +Sibran, en ne dissimulant pas sa vive inquiétude. + +Le vomissement de sang ne put être complètement arrêté, et plusieurs +fois dans la matinée il reprit avec violence. La faiblesse de Maurice +augmentait d'heure en heure. Dans l'après-midi, il demanda François et +Christine. + +--François, bon et généreux François, dit-il, je ne veux pas mourir sans +te demander une dernière fois pardon de ma méchanceté passée. Ne pleure +pas, François; écoute-moi, car je me sens bien faible. Quand je ne serai +plus prie pour moi, demande au bon Dieu de me pardonner; aime-moi mort +comme tu m'as aimé vivant; ton amitié a été ma consolation dans mes +peines, elle a sauvé mon âme en me ramenant à Dieu. Que Dieu te bénisse, +mon François, et qu'il te rende le bien que tu m'as fait! + +--Et toi, Christine, ma bonne et chère Christine, qui m'as aimé comme +un frère, comme un ami; ta tendresse, tes soins ont fait le bonheur des +derniers mois de ma triste et pénible existence. Que Dieu te récompense +de ta bonté, de ta charité, de ta tendresse! Que Dieu te bénisse avec +François! Puisses-tu ne jamais le quitter pour votre excellent père!... +Oh! Monsieur de Nancé, mon père en Dieu, mon sauveur, je vous aime, +je vous remercie, ma reconnaissance est si grande, que je ne puis +l'exprimer comme je le voudrais. Que Dieu!... + +Un nouveau vomissement de sang interrompit Maurice. François et +Christine, à genoux près de son lit, pleuraient amèrement; M. de Nancé +était vivement ému. Maurice revint à lui; il demanda M. le curé, que M. +de Nancé avait déjà envoyé prévenir et qui entrait. Maurice reçut une +dernière fois l'absolution et la sainte communion; il demanda instamment +l'extrême-onction, qui lui fut administrée. + +Depuis ce moment, un grand calme succéda à l'agitation et à la fièvre; +il pria M. de Nancé, dans le cas où ses parents arriveraient trop tard, +de leur faire ses tendres adieux et de leur exprimer ses vifs regrets de +n'avoir pu les embrasser avant de mourir. + +--Dites-leur aussi que j'ai été bien heureux chez vous, que je les +bénis et les remercie de m'avoir permis de venir mourir près de vous. +Dites-leur qu'ils aiment François et Christine pour l'amour de moi. +Dites-leur que je meurs en les aimant, en les bénissant; que je meurs +sans regrets et en bon chrétien. Adieu... adieu... à maman... + +Il baisa le crucifix qu'il tenait sur sa poitrine, et il ne dit plus +rien. Ses yeux se fermèrent, sa respiration se ralentit, et il rendit +son âme à Dieu avec le sourire du chrétien mourant. + +M. de Nancé avait fait éloigner ses enfants avec Isabelle, pour éviter +l'impression de ces derniers moments; lui-même ferma les yeux du pauvre +Maurice, et resta près de lui à prier pour le repos de son âme. + +Le lendemain, de grand matin, M. et Mme de Sibran, inquiets et +tremblants, entraient précipitamment chez M. de Nancé. Il leur apprit +avec tous les ménagements possibles la triste et douce fin de leur fils. +Le désespoir des parents fut effrayant. Ils se reprochaient de n'avoir +pas deviné le danger, de l'avoir abandonné le dernier mois de son +existence, de l'avoir laissé mourir dans une famille étrangère. Ils +demandèrent à voir le corps inanimé de leur fils, et là, à genoux près +de ce lit de mort, ils demandèrent pardon à Maurice de leur aveuglement. + +--Mon fils, mon cher fils! s'écria la mère, si j'avais eu le moindre +soupçon de la gravité de ton état, je ne t'aurais jamais quitté. Plutôt +perdre toute ma fortune et la dernière bénédiction de mon père; que le +dernier soupir de mon fils. + +Ils restèrent longtemps près de Maurice sans qu'on pût les en arracher. +M. de Nancé se rendit près d'eux et parvint à leur rendre un peu de +calme en leur parlant de la douceur, de la résignation de Maurice, de sa +tendresse pour eux, des efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses +souffrances, dans la crainte de les inquiéter et de les chagriner. Il +leur parla de sa piété, des sentiments profondément religieux qui lui +avaient tant fait désirer sa première communion. Isabelle les rassura +sur les soins qu'il avait reçus, sur la tendresse que lui avaient +témoignée M. de Nancé, François et Christine; elle leur redit toutes ses +paroles, toutes ses recommandations, et enfin elle leur représenta si +vivement la triste vie qu'il était destiné à mener, et ses propres +terreurs devant les misères et les humiliations qu'il pressentait, +qu'ils finirent par comprendre que sa fin prématurée était un bienfait +de Dieu qui l'avait pris en pitié. + +Ils voulurent voir, remercier et embrasser François et Christine et ils +pleurèrent avec eux près du corps de Maurice. + +Les jours suivants, M. de Nancé éloigna le plus possible les enfants de +ces scènes de deuil. Paolo contribua beaucoup à distraire François et +Christine de l'impression douloureuse qu'ils avaient ressentie. + +--Que voulez-vous, mes sers enfants? Le pauvre Signor Maurice est mort +comme ze mourrai, comme vous mourrez, comme le Signor de Nancé mourra, +un zour. Voulez-vous qu'il vive avec les zambes crossues? Ce n'est pas +zouste, ça, puisqu'il était horrible. Pourquoi voulez-vous qu'il vive +horrible? Ce n'est pas zentil, ça. Puisqu'il est heureux avec le bon +Zézu et les petits anzes, pourquoi voulez-vous qu'il reste à Nancé ou à +Sibran, à zémir, à crier: «Mon Dieu, faites que ze meure!» + +CHRISTINE + +--C'est égal, Paolo, ça me fait de la peine qu'il ne soit plus là... + +PAOLO + +--Ça n'est pas zouste. Pourquoi voulez-vous oune si grande fatigue pour +la Signora Isabella, et pour votre ser papa qui se relevait la nuit pour +voir ce pauvre garçon? Et moi donc, qui vous voyais tous misérables, et +qui avais les leçons toutes déranzées? «Pas de mousique auzourd'hui, +Paolo, Maurice me demande de rester. Pas de zéographie, Paolo, Maurice +veut zouer aux cartes; il s'ennouie.» Vous croyez que c'est zouste, +ça; que c'est agréable de voir mes pauvres élèves ainsi déranzés? Et +pouis..., et pouis... tant d'autres sozes que ze ne veux pas dire. + +CHRISTINE + +--Quoi donc, Paolo? Dites, qu'est-ce que c'est! Mon cher Paolo, dites-le +nous. + +PAOLO + +--Eh bien! ze vous dirai que ce pauvre Signor Maurice vous empêçait de +vous promener, de zouer, de courir, de causer, et que vous étiez si +bons, si zentils pour lui... Ecoutez bien ce que dit Paolo!... non pas +parce que vous aviez de l'amour pour ce garçon, mais parce que... vous +aviez de l'amour pour le bon Dieu, et que vous êtes tous les deux bons, +sarmants et saritables. Est-ce vrai ce que ze dis? + +FRANÇOIS + +--Chut! Paolo. Pour l'amour de Dieu, ne dites pas ça; ne le dites à +personne. + +PAOLO, content + +--Eh! eh! on pourrait bien le dire à Signor de Nancé. + +FRANÇOIS + +--A personne, personne! Je vous en prie, je vous en supplie, mon bon, +bon Paolo. + +PAOLO, hésitant + +--Moi,... ze veux bien,... mais... + +CHRISTINE + +--Le jurez-vous? Jurez, mon cher Paolo. + +--Ze le zoure! dit Paolo en étendant les bras. + +A force de raisonnements pareils, Paolo finit par les distraire. M. de +Nancé était obligé à de fréquentes absences pour les obsèques du pauvre +Maurice et pour venir en aide aux malheureux parents. Aussitôt après +l'enterrement, M. et Mme de Sibran retournèrent à Paris, où ils avaient +leur fils Adolphe et toute leur famille. + +A Nancé on reprit la vie habituelle, tranquille, occupée, uniforme et +heureuse. Pourtant la mort du pauvre Maurice attrista pendant longtemps +leurs soirées d'hiver. + + + + +XXIV + +SÉPARATION, DÉSESPOIR + +L'été suivant ramena M. et Mme des Ormes et la bande joyeuse et dissipée +que M. de Nancé continua à éviter. Leurs relations avec Christine +ne furent ni plus tendres ni plus fréquentes. Ils semblaient avoir +entièrement abandonné leur fille à M. de Nancé. Cette position bizarre +dura quelques années encore; Christine arriva à l'âge de seize ans et +François à vingt. Christine était devenue une charmante jeune personne, +sans être pourtant jolie; grande, élancée, gracieuse et élégante, ses +grands yeux bleus, son teint frais, ses beaux cheveux blonds, de belles +dents, une physionomie ouverte, gaie, intelligente et aimable, faisaient +toute sa beauté; son nez un peu gros, sa bouche un peu grande, les +lèvres un peu fortes, ne permettaient pas de la qualifier de belle ni de +jolie, mais tout le monde la trouvait charmante; elle paraissait telle, +surtout aux yeux de ses trois amis dévoués, M. de Nancé, François +et Paolo. Son caractère et son esprit avaient tout le charme de sa +personne; l'infirmité de François, qui leur faisait éviter les nouvelles +relations et fuir les réunions élégantes du voisinage, avait donné à +Christine les mêmes goûts sérieux et le même éloignement pour ce qu'on +appelle plaisirs dans le monde. M. de Nancé les menait quelquefois chez +Mme de Guilbert et chez Mme de Sibran, mais jamais quand il y avait du +monde. Une fois, il les avait forcés à aller à une petite soirée de feu +d'artifice et d'illuminations chez Mme de Guilbert; mais Christine avait +tant souffert de l'abandon dans lequel on laissait François, des regards +moqueurs qu'on lui jetait, des ricanements dont il avait été l'objet, +qu'elle demanda instamment à M. de Nancé de ne plus l'obliger à subir +ces corvées. + +--Comme tu voudras, ma fille. Je croyais t'amuser; c'est François qui +m'a demandé de te procurer quelques distractions. + +--François est bien bon et je l'en remercie, mon père. Mais je n'ai pas +besoin de distractions; je vis si heureuse près de vous et près de +lui, que tout ce qui change cette vie douce et tranquille m'ennuie et +m'attriste. + +M. DE NANCÉ + +--J'ai en effet remarqué hier que tu étais triste, mon enfant, et que +tu ne prenais plaisir à rien; toi, toujours si gaie, si animée, tu ne +parlais pas, tu souriais à peine. + +CHRISTINE + +--Comment pouvais-je être gaie et m'amuser, mon père, pendant que +François souffrait et que vous partagiez son malaise? Je n'entendais +autour de moi que des propos méchants, je ne voyais que des visages +moqueurs ou indifférents. Ici c'est tout le contraire; les paroles sont +amicales, les visages expriment la bonté et l'amitié. Non, cher père, je +voudrais ne jamais sortir d'ici. + +M. de Nancé avait compris le tendre dévouement de sa fille; il n'insista +pas et l'embrassa en lui rappelant que sa mère revenait le lendemain. + +--Il faut que j'aille la voir, dit-il. + +CHRISTINE + +--Faut-il que j'y aille avec vous, mon père? + +M. DE NANCÉ + +--Non, mon enfant; tu sais qu'elle détend tes visites au château. + +--Je n'en suis pas fâchée, dit Christine en souriant, quand elle me +voit, c'est toujours pour me gronder; je resterai avec François toujours +bon, toujours aimable. + +M. de Nancé alla voir M. et Mme des Ormes; il leur représenta qu'il +était obligé de mener son fils dans le Midi pour sa santé et pour +d'autres motifs; qu'il était impossible qu'il emmenât Christine avec +lui, et que, malgré le vif chagrin que leur causerait à tous cette +séparation, il la jugeait absolument nécessaire. + +MADAME DES ORMES + +--Je ne peux pas la reprendre, Monsieur de Nancé; que ferais-je d'une +grande fille comme Christine? Je ne saurais pas m'en occuper, la +diriger; elle courrait risque d'être fort mal élevée. + +M. DE NANCÉ + +--Ce ne serait pas impossible, Madame, si vous ne vous en occupez pas; +mais il faut que vous preniez un parti quelconque, car enfin Christine a +seize ans et elle est votre fille. + +MADAME DES ORMES + +--Elle est bien plus à vous qu'à nous. Christine n'a jamais eu de coeur, +et c'est ce qui m'en a détachée. D'abord et avant tout, je ne veux pas +d'elle chez moi: ma maison n'est pas montée pour cela, et mon genre de +vie ne lui conviendra pas. + +M. DE NANCÉ + +--Alors, Madame, me permettrez-vous un conseil dans votre intérêt à +tous? + +MADAME DES ORMES + +--Oui, oui, donnez vite. + +M. DE NANCÉ + +--Mettez-la au couvent pour deux ou trois ans. + +MADAME DES ORMES + +--Parfait! admirable! Mais pas à Paris! Je ne veux absolument pas +l'avoir à Paris. + +M. DE NANCÉ + +--Le couvent des dames Sainte-Clotilde, qui est à Argentan, est +excellent, Madame. + +MADAME DES ORMES + +--Très bien. C'est arrangé; n'est-ce pas, Monsieur des Ormes? Vous +donnez, comme moi, pleins pouvoirs à M. de Nancé? + +M. des Ormes, plus que jamais sous le joug de sa femme, consentit à +tout ce qu'elle voulut, et M. de Nancé rentra chez lui le coeur plein +de tristesse, pour annoncer à ses enfants la fatale nouvelle de leur +séparation. + +Au retour de sa visite, M. de Nancé fit venir François et Christine. + +--Qu'avez-vous, mon père? dit Christine en entrant; vous êtes pâle et +vous semblez triste et agité. + +--Je le suis en effet, mes enfants, car j'ai une fâcheuse nouvelle à +vous annoncer. + +M. de Nancé se tut, passa sa main sur son front, et, voyant la frayeur +qu'exprimait la physionomie de François et de Christine, il les prit +dans ses bras, les embrassa, et, les regardant avec tristesse: + +--Mes enfants, mes pauvres enfants, notre bonne et heureuse vie est +finie; il faut nous séparer... Ma Christine, tu vas nous quitter. + +CHRISTINE, avec effroi + +--Vous quitter?... Vous quitter? Vous, mon père? toi, mon frère? Oh +non!... non... jamais! + +M. DE NANCÉ + +--Il le faut pourtant, ma fille chérie; ta mère te met au couvent, parce +que moi je suis obligé de mener François finir ses études dans le Midi, +et que je ne puis t'y mener avec moi. + +--Ma mère me met au couvent! Ma mère m'enlève mon père, mon frère, mon +bonheur! s'écria Christine en tombant à genoux devant M. de Nancé. O mon +père, vous qui m'avez sauvée tant de fois, sauvez-moi encore; gardez-moi +avec vous! + +François releva précipitamment Christine, la serra contre son coeur, et +mêla ses larmes aux siennes. M. de Nancé tomba dans un fauteuil et cacha +son visage dans ses mains. Tous trois pleuraient. + +--Mon père, dit Christine en se mettant à genoux près de lui et en +passant un bras autour de son cou, pendant que de l'autre main elle +tenait celle de François, mon père, votre chagrin, vos larmes, les +premières que je vous aie jamais vu répandre, me disent assez qu'une +volonté plus forte que la vôtre dispose de mon existence et me voue +au malheur, j'obéirai, mon père; je ne serai plus heureuse que par le +souvenir; je penserai à vous, à votre tendresse, à votre bonté, à mon +cher, mon bon François; je vous aimerai tant que je vivrai, de toute mon +âme, de toutes les forces de mon coeur, j'ai été, grâce à vous, à vous +deux, heureuse pendant huit ans. Si je ne dois plus vous revoir, +j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi, qu'il ne me laissera pas +longtemps dans ce monde. François, mon frère, mon ami, n'oublie pas ta +Christine, qui eût été si heureuse de consacrer sa vie à ton bonheur. + +François ne répondit que par ses larmes aux tendres paroles de +Christine. + +--Comment pourrai-je vivre sans toi, ma Christine? lui dit-il enfin en +la regardant avec une tristesse profonde. + +CHRISTINE + +--La vie n'a qu'un temps, cher François... Et, se penchant à son +oreille, elle lui dit bien bas: + +--Ayons du courage pour notre pauvre père, qui souffre pour nous plus +que pour lui-même. + +François lui serra la main et fit un signe de tête qui disait oui. + +--Mon père, dit Christine en baisant les mains et les joues inondées de +larmes de M. de Nancé, mon père, le bon Dieu viendra à notre secours; +il nous réunira peut-être. Qui sait si cette séparation n'est pas notre +bonheur à venir? M. de Nancé releva vivement la tête. + +--Que Dieu t'entende, ma chère fille bien-aimée! Qu'il nous réunisse un +jour pour ne jamais nous quitter! + +Le courage de Christine excita celui de François; quand M. de Nancé vit +ses enfants plus calmes, son propre chagrin devint moins amer. Il entra +dans quelques détails sur leur existence future, encore animée par +l'espoir de la réunion. + +CHRISTINE + +--Quand j'aurai vingt et un ans, mon père, je pourrai disposer de +moi-même; je viendrai alors chercher un refuge près de vous, et nous +jouirons d'autant mieux de notre bonheur que nous en aurons été privés +pendant... cinq ans. + +--Cinq ans! s'écria François. Oh! Christine serons-nous réellement cinq +ans séparés? + +M. DE NANCÉ + +--Qui sait ce qui peut arriver mon ami? Peut-être nous retrouverons-nous +bien plus tôt. + +CHRISTINE + +--Vous m'écrirez bien souvent, n'est-ce pas, mon père? n'est-ce pas +François? + +FRANÇOIS + +--Tous les jours! Un jour mon père, et moi l'autre. + +CHRISTINE + +--Et moi de même, si on me le permet à ce couvent; on y est peut-être +très sévère. + +M. DE NANCÉ + +--Non, ma fille; la supérieure est une ancienne amie de ma femme; elle +est excellente et te donnera toute la liberté possible; c'est pour cette +raison que j'ai indiqué ce couvent à ta mère, de peur qu'elle ne te +plaçât dans quelque maison inconnue et éloignée. Ici, du moins, tu auras +ta tante de Cémiane, qui revient à la fin de l'année, après une absence +de six ans. + +CHRISTINE + +--Oui, mon père, Gabrielle m'a écrit que ma tante était tout à fait +remise depuis les deux ans qu'elle a passés a Madère. Et vous, mon père, +vous serez bien loin avec François? + +M. DE NANCÉ + +--Dans le Midi, chère enfant, près de Pau, où François finira ses +études, Nous reviendrons dans deux ans avec le bon Paolo, que j'emmène. + +CHRISTINE + +--Bon Paolo! lui aussi! Plus personne! + +M. DE NANCÉ + +--Isabelle, seule, te restera, ma fille; et nos coeurs seront toujours +près de toi. + +Les journées passèrent vite et tristement; Paolo partageait les chagrins +de Christine; il cherchait à relever son courage. + +PAOLO + +--Cère Signorina, prenez couraze! Vous serez heureuse; c'est moi, Paolo, +qui le dis. + +CHRISTINE + +--Heureuse! Sans eux, c'est impossible! + +PAOLO + +--Avec eux! Qué diable! deux ans sont bien vite passés!... Deux ans, ze +vous dis. + +Christine secoua la tête. + +PAOLO + +--Vous remuez la tête comme une cloce; et moi ze vous dis que ze sais +ce que ze dis, et que dans deux ans vous ferez des cris de zoie: «Vive +Paolo!» + +Christine ne put s'empêcher de sourire. + +CHRISTINE + +--Je crierai: Vive Paolo! quand vous aurez obtenu de ma mère la +permission pour moi de revenir près de mon père et de François. + +PAOLO + +--Eh! eh! ze ne dis pas non! ze ne dis pas non! + +Cet espoir et l'air d'assurance de Paolo tranquillisèrent un peu +Christine, mais ce ne fut pas pour longtemps; les préparatifs de départ +qui se faisaient autour d'elle, et auxquels elle eut le courage de +prendre part, la replongeaient sans cesse dans des accès de désespoir. A +mesure qu'approchait l'heure de la séparation, ce père et ses enfants, +si tendrement unis, semblaient redoubler encore d'affection et de +dévouement. + +Le jour du départ de Christine, les adieux furent déchirants. M. de +Nancé voulut la mener lui-même au couvent, mais François restait au +château avec Paolo. M. de Nancé fut obligé d'arracher la malheureuse +Christine d'auprès de François pour la porter dans la voiture. M. de +Nancé soutint sa fille presque inanimée. La tête appuyée sur l'épaule de +son père, Christine sanglota longtemps. La désolation de M. de Nancé lui +fit retrouver le courage qu'elle avait momentanément perdu, et quand ils +arrivèrent au couvent, Christine parlait avec assez de calme de leur +correspondance et de l'avenir auquel elle ne voulait pas renoncer, +quelque éloigné qu'il lui apparût. + +La supérieure était une femme distinguée et excellente. Mise au courant +de la position de Christine par M. de Nancé, qui lui avait raconté ce +que nous savons et même ce que nous ne savons pas, elle reçut Christine +avec une tendresse toute maternelle, et quand il fallut dire un dernier +adieu à son père chéri, Christine tomba défaillante dans les bras de la +supérieure. + +Quand M. de Nancé fut de retour, il trouva François et Paolo pâles et +silencieux; François se jeta dans les bras de son père, qui le tint +longtemps embrassé. + +M. DE NANCÉ + +--Partons, partons vite, mon cher enfant. Ce château sans Christine +m'est odieux. + +FRANÇOIS + +--Oh oui! mon père! Il me fait l'effet d'un tombeau! le tombeau de notre +bonheur à tous. + +Les chevaux étaient mis, les malles étaient chargées. Les domestiques +étaient d'une tristesse mortelle; personne ne put prononcer une parole. +M. de Nancé, François et Paolo leur serrèrent la main à tous. Paolo, en +montant en voiture, s'écria: + +--Dans deux ans, mes amis! Dans deux ans ze vous ramènerai vos bons +maîtres, et vous serez tous bien zoyeux! Vous allez voir! En route, +cocer! et marcez vite! + +La voiture roula, s'éloigna et disparut. La tristesse et la désolation +régnèrent à Nancé comme au coeur des maîtres. Le voyage se fit et +s'acheva rapidement; mais, ni l'aspect d'un pays nouveau, ni les +agréments d'une habitation charmante, ni les distractions d'un nouvel +établissement ne purent dissiper la morne tristesse de François et de M. +de Nancé. Paolo réussit pourtant quelquefois à les faire sourire en leur +parlant de Christine, en racontant des traits de son enfance. Tous les +jours arrivait une lettre de Christine, et tous les jours il en partait +une pour elle. Peu de temps après leur arrivée dans les environs de Pau, +un espoir fondé vint ranimer le coeur et l'esprit de François et de +son père; chaque jour augmentait leur sécurité; quelle était cette +espérance? Nous ne la connaissons pas encore, mais nous pensons qu'une +indiscrétion de Paolo ou la suite des événements nous la révélera un +jour. L'attitude de Paolo est triomphante; son langage est mystérieux +comme ses allures. M. de Nancé paraît heureux; il ne s'attriste plus en +nommant Christine, pour laquelle il éprouve une tendresse de plus en +plus vive. Mais il ne lui échappe aucune parole qui puisse expliquer le +changement qui se fait en lui. François aussi cause plus gaiement; il +ne parle que de Christine et d'un heureux avenir. Leur correspondance +continue active et affectueuse. Paolo même écrit et reçoit des lettres. +Les mois se passent, les années de même; enfin, après deux années de +séjour à Pau, un jour, après avoir reçu une lettre de Christine et de +Mme de Cémiane et en avoir longuement causé avec son père, François lui +dit: + +--Mon père, pouvons-nous parler à Christine aujourd'hui? Je suis si +malheureux loin d'elle! + +--Oui, mon ami, nous le pouvons. Paolo vient tout juste de me dire qu'il +m'y autorisait et qu'il répondait de toi sur sa tête. + +François serra vivement la main de son père et le quitta en disant: + +--Mon père, écrivez et faites des voeux pour moi; j'ai peur. + +--Je suis fort tranquille, moi, mon ami; comment pouvons-nous douter de +ce coeur si rempli de tendresse?» + +M. de Nancé n'était pourtant pas aussi calme qu'il le disait; quand +François fut parti, il se promena longtemps avec agitation dans sa +chambre et relut plusieurs fois la lettre de Christine. Puis il se mit à +écrire lui-même. Pendant qu'il était ainsi occupé, nous allons savoir ce +qu'avait fait et pensé Christine pendant ces deux longues années. + + + + +XXV + +DEUX ANNÉES DE TRISTESSE + +Lorsque Christine se trouva seule avec la supérieure, qu'elle fut +assurée de ne plus revoir M. de Nancé ni François, son courage faiblit +et elle se laissa aller à un désespoir qui effraya la supérieure: elle +parla à Christine, mais Christine ne l'entendait pas; elle la raisonna, +l'encouragea, mais ses paroles n'arrivaient pas jusqu'au coeur désolé de +Christine. Ne sachant quel moyen employer, la supérieure la mena à la +chapelle du couvent. + +--Priez, mon enfant, lui dit-elle; la prière adoucit toutes les peines. +Rappelez-vous les sentiments si religieux de votre père et de votre +frère. Imitez leur courage, et n'augmentez pas leur douleur en vous +laissant toujours aller à la vôtre. + +Christine tomba à genoux et pria, non pour elle, mais pour eux; elle +ne demanda pas à souffrir moins, mais que les souffrances leur fussent +épargnées. Elle se résigna enfin, se soumit à son isolement, et se +promit de revenir chercher du courage aux pieds du Seigneur, toutes les +fois qu'elle se sentirait envahie par le désespoir. Quand la supérieure +revint la prendre, Christine pleurait doucement; elle était calme et +elle suivit docilement la supérieure dans la chambre qui lui était +destinée; elle y trouva Isabelle, arrivée depuis quelques instants, qui +lui donna des nouvelles du départ de M. de Nancé, de François et de +Paolo; elle lui redit les paroles de Paolo, lui peignit la douleur et +l'abattement de François et de son père; Christine trouva une grande +consolation à se retrouver avec Isabelle, qui partageait ses sentiments +douloureux et ses affections. + +Les premiers jours se traînèrent péniblement. Christine n'avait pas +encore de lettres; elle écrivait tous les jours, et reçut enfin une +première lettre de François: lui aussi était triste, se sentait isolé et +malheureux; le lendemain M. de Nancé lui donna quelques détails sur +leur établissement, et la correspondance continua ainsi, animée et +intéressante. + +Six mois après, Mme de Cémiane revint chez elle après une absence de +six années; son premier soin fut d'aller voir sa nièce et de lui mener +Bernard et Gabrielle; les deux cousines ne se reconnurent pas, tant +elles étaient métamorphosées; Gabrielle était aussi grande que +Christine, mais brune, avec des couleurs très prononcées, des yeux noirs +et vifs, les traits délicats; c'était une fort jolie personne. Bernard +était devenu un grand garçon de dix-neuf ans, bon, intelligent, +raisonnable, mais un peu paresseux pour le travail de collège; il était +très bon musicien, il peignait remarquablement bien, et avec ces deux +talents il prétendait pouvoir se passer de grec et de latin. Leur joie +de revoir Christine réjouit un peu le coeur de la pauvre délaissée: ils +causèrent ou plutôt parlèrent sans arrêter pendant une heure et demie +que se prolongea la visite de Mme de Cémiane. Christine écouta beaucoup +et parla peu. Sa tante l'observait attentivement et avec intérêt. + +--Ma pauvre Christine, lui dit-elle en se levant pour partir, qu'est +devenu ton rire joyeux, ta gaieté d'autrefois? Tu as le regard +malheureux, le sourire triste, presque douloureux. Es-tu malheureuse au +couvent, mon enfant? Je t'emmènerai de suite chez moi si c'est ainsi. + +Christine embrassa sa tante et pleura doucement, mais amèrement, dans +ses bras. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Viens, ma pauvre enfant; viens! C'est affreux de t'avoir enfermée dans +cette prison; tu vas venir chez moi. + +CHRISTINE + +--Je vous remercie, ma bonne tante; ce n'est pas le couvent qui fait +couler mes larmes; j'y suis aussi heureuse que je puis l'être, séparée +de ceux que j'aime tendrement, passionnément, de ceux qui m'ont +recueillie, élevée, aimée, rendue si heureuse pendant huit ans! C'est M. +de Nancé qui m'a placée ici, et j'y resterai tant qu'il désirera que j'y +reste. Je pleure leur absence; loin de mon père et de mon frère, il n'y +a pour moi que tristesse et isolement. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Tu ne nous aimes donc plus, Christine? + +CHRISTINE + +--Je vous aime et vous aimerai toujours, mais pas de même; je ne puis +exprimer ce que je sens; mais ce n'est pas la même chose; je puis vivre +sans vous, je ne me sens pas la force de vivre loin d'eux. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Oui, je comprends; tes lettres à Gabrielle étaient pleines de +tendresse pour M. de Nancé et pour François. Comment est-il, ce bon +petit François? + +CHRISTINE, vivement. + +--Toujours aussi bon, aussi dévoué, aussi aimable. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Oui, mais sa taille, son infirmité. + +CHRISTINE + +--Il est grandi, mais son infirmité reste toujours la même. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Quel âge a-t-il donc maintenant? + +CHRISTINE + +--Il a vingt et un ans depuis trois mois. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Ecoute, ma petite Christine, je comprends ton chagrin, mais il ne faut +pas l'augmenter par la vie d'ermite que tu mènes au couvent; tu aimes +Gabrielle et Bernard, ils t'aiment beaucoup; ils se font une fête de +t'avoir, et tu vas venir passer quelque temps avec nous. Je l'avais déjà +demandé à ta mère, qui m'a dit de faire tout ce que je voudrais. + +CHRISTINE + +--Permettez-vous, ma tante, que j'écrive à M. de Nancé pour demander son +consentement, et que j'attende sa réponse? + +--Certainement, ma chère petite, répondit en souriant Mme de Cémiane. Il +est ton père d'adoption, et tu fais bien de le consulter. + +Quatre jours, après, Mme de Cémiane, qui avait aussi écrit à M. de +Nancé, vint enlever Christine et Isabelle du couvent. Christine avait +reçu de son côté un consentement plein de tendresse de son père adoptif; +il lui reprochait d'avoir attendu ce consentement; il lui faisait les +promesses les plus consolantes pour l'avenir, la suppliait de ne pas +perdre courage, que l'heure de la réunion n'était pas si éloignée +qu'elle le croyait, etc. + +Gabrielle et Bernard furent enchantés d'avoir leur cousine. Christine +elle-même fut distraite forcément de son chagrin par la gaieté de ses +cousins, par les soins affectueux de son oncle et de sa tante; elle +retrouvait sans cesse des souvenirs de François et des jours heureux +qu'elle avait passés avec lui dans son enfance. Gabrielle, voyant le +charme que trouvait Christine à tout ce qui la ramenait à François et à +M. de Nancé, et trouvant elle-même un vif plaisir à rappeler cet heureux +temps, en parlait sans cesse; elle questionna beaucoup Christine sur +la vie qu'elle menait à Nancé, s'étonnait qu'elle y eût trouvé de +l'agrément, parlait de Paolo, de Maurice, demandait des détails sur sa +maladie et sa mort. + +--Ce qui est surprenant, dit Christine, c'est qu'on n'ait jamais su +comment lui et Adolphe se sont trouvés tout en haut, dans une mansarde, +pendant l'incendie du château des Guilbert. + +GABRIELLE + +--On le sait très bien. Adolphe l'a raconté à Bernard. Tu sais qu'ils +avaient si bien dîné, qu'ils se sont trouvés malades après et puis +qu'ils étaient de mauvaise humeur; ils sont restés au salon; Maurice +avait découvert un paquet de cigarettes oubliées sur la cheminée; il +engagea Adolphe à les fumer; ils allumèrent leurs cigarettes et jetèrent +les allumettes, sans penser à les éteindre, derrière un rideau de +mousseline, qui prit feu immédiatement. Ne pouvant l'éteindre, et voyant +s'enflammer la tenture de mousseline qui recouvrait les murs, ils furent +saisis de frayeur; ils n'osèrent pas s'échapper par les salons et le +vestibule, craignant d'être rencontrés par les domestiques et d'être +accusés d'avoir mis le feu. Ils aperçurent une porte au fond du salon; +ils s'y précipitèrent; elle donnait sur un petit escalier intérieur, +qu'ils montèrent; ils arrivèrent à une mansarde, où ils se crurent en +sûreté, pensant que l'incendie serait éteint avant d'avoir gagné les +étages supérieurs. Ce ne fut que lorsque les flammes pénétrèrent dans +leur mansarde qu'ils cherchèrent à redescendre; mais les escaliers +étaient tout en feu, et ils se précipitèrent à la fenêtre en criant au +secours. Avant qu'on eût exécuté les ordres de M. de Nancé, ils furent +très brûlés, surtout le pauvre Maurice, qui cherchait de temps en temps +a s'échapper à travers les flammes. Je m'étonne que Maurice ne vous +l'ait pas raconté pendant qu'il était chez vous. + +CHRISTINE + +--François s'était aperçu que Maurice n'aimait pas à parler et à entendre +parler de ce terrible événement, et il ne lui en a jamais rien dit. + +GABRIELLE + +--Mais toi, tu aurais pu le questionner. + +CHRISTINE + +--Non; François m'avait dit de ne pas lui en parler. + + + + +XXVI + +DEMANDES EN MARIAGE. RÉPONSES DIFFÉRENTES + +Christine trouvait dans l'amitié de Gabrielle et de Bernard et +dans l'affection compatissante de M. et Mme de Cémiane, un grand +adoucissement à son chagrin; elle voyait sans peine comme sans plaisir +quelques voisins de campagne que recevait souvent Mme de Cémiane. Les +Guilbert y venaient très souvent. Adolphe prétendait être fort lié avec +Bernard, Gabrielle et Christine, il faisait le beau, l'aimable, +se moquait de tout le voisinage, et avait souvent des prises avec +Christine, qui, toujours bonne, défendait vivement les absents et +ripostait à Adolphe de manière à lui fermer la bouche. Elle ne +supportait pas surtout qu'il se permît la moindre plaisanterie sur +Maurice, dont elle prit une fois la défense avec tant de tendresse, de +pitié, d'animation, qu'Adolphe fut atterré; chacun blâma sa cruelle +attaque contre un frère mort, et approuva la courageuse défense de +Christine. + +Ces querelles fréquentes, bien loin d'éloigner Adolphe de Christine, la +lui rendirent au contraire plus agréable; il vint de plus en plus chez +Mme de Cémiane, s'occupa de plus en plus de Christine, qui restait +froide et indifférente. Enfin un jour il pria Mme de Cémiane de lui +accorder un entretien particulier, et, après quelques phrases polies, il +lui demanda la main de Christine. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Ce n'est pas moi qui dispose de la main de ma nièce, mon cher Adolphe, +c'est elle-même avant tout; ensuite, ce sont ses parents, et enfin, et +dominant tout, c'est M. de Nancé, qu'elle a adopté pour père, et qu'elle +aime avec une tendresse extraordinaire. + +ADOLPHE + +--Pour commencer par Christine elle-même, chère Madame, ayez la bonté +de lui parler aujourd'hui et de me faire savoir de suite où je dois +adresser ma lettre de demande à M. et Mme des Ormes. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Je ferai ce que vous désirez, Adolphe, mais je ne suis pas aussi +certaine que vous du succès de votre demande. + +ADOLPHE + +--Oh! Madame, vous plaisantez! Une pauvre fille abandonnée par ses +parents, élevée par un étranger, avec un vilain bossu pour tout +divertissement, enfermée ensuite dans un couvent, est trop heureuse +qu'on veuille lui donner une position agréable et indépendante en +l'épousant; elle a de l'esprit, elle sera fort riche, elle est +charmante, elle me plaît enfin, et je vous demande instamment de m'aider +à ce mariage qui me donnera le droit de vous appeler ma tante. + +Adolphe baisa la main de Mme de Cémiane en l'appelant «ma tante» et s'en +alla. + +Mme de Cémiane hocha la tête et fit appeler Christine, à laquelle elle +communiqua la demande d'Adolphe. + +--Que dois-je lui répondre, ma chère enfant? + +CHRISTINE + +--Ayez la bonté de lui dire, ma tante, que je le remercie beaucoup de sa +demande, mais que je la refuse, absolument. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Pourquoi, Christine? + +CHRISTINE + +--Je ne l'aime pas, ma tante, et je n'ai aucune estime pour lui. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Mais il est très aimable; il est riche, il est joli garçon. + +CHRISTINE + +--Que voulez-vous, ma tante, il me déplaît. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Avant de refuser si positivement, écris à M. de Nancé. Songe donc à ta +position, ma pauvre enfant. Je ne dois pas te dissimuler que ta mère +a beaucoup dérangé sa fortune par ses dépenses excessives. Que +deviendrais-tu si je venais à te manquer? + +CHRISTINE + +--J'écrirai à M. de Nancé, ma tante, mais pour lui dire que j'aimerais +mieux mourir que d'épouser Adolphe ou tout autre. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Comment, tu ne veux pas te marier? + +CHRISTINE + +--Non, ma tante; quoi qu'il arrive, je serai plus heureuse qu'avec un +mari que je ne pourrais souffrir, je le sais, j'en suis sûre. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Comme tu voudras, Christine; cette aversion du mariage adoucira le +coup que je vais porter à Adolphe, qui était si sûr de ton consentement. +J'écrirai de mon côté à M. de Nancé pour lui raconter notre +conversation. Au revoir, ma petite Christine; va faire ta lettre pendant +que j'écrirai la mienne. + +C'était cette lettre de Christine avec celle de sa tante que M. de Nancé +lisait et à laquelle il répondait à la prière de François. + +Peu de jours après cette demande d'Adolphe, Christine reçut la réponse +qu'elle attendait avec impatience; c'était bien M. de Nancé qui +répondait. Elle baisa la lettre avant de la commencer, et lut ce qui +suit: + +--Ma fille, ma bien-aimée Christine, mon François, ton frère, ton ami, +ne se sent plus le courage de vivre loin de toi; il traîne ses tristes +journées sans but et sans plaisir; moi-même, malgré mes efforts pour +dissimuler mon chagrin, je souffre comme lui de ton absence. Et toi, +ma Christine, tu es malheureuse, je le sens, j'en suis sûr; toutes tes +lettres en font foi, malgré tes efforts pour paraître calme et gaie, +François me sollicite aujourd'hui de te demander si tu veux mettre un +terme à notre séparation? Car de toi, de ta volonté, ma Christine, +dépend tout notre bonheur à venir. Tu t'étonnes que j'aie l'air de +douter de cette volonté: mais laisse-moi te dire à quel prix, par quel +sacrifice peut s'opérer notre réunion. J'ose à peine te l'écrire, ma +chère enfant, si dévouée, si aimante!... Veux-tu devenir ma vraie +fille en devenant la femme de mon François? Veux-tu consacrer ta belle +jeunesse, ta vie, au bonheur d'un pauvre infirme, vivre avec lui loin +du monde et de ses plaisirs, t'exposer aux cruelles plaisanteries que +provoque son infirmité? La vie sera pour toi sérieuse et monotone, elle +se continuera entre moi et ton frère: notre tendresse en sera le +seul embellissement, la seule distraction. J'attends ta réponse, ma +Christine, avec une anxiété que tu comprendras facilement, puisque notre +bonheur en dépend. Ce qui me donne du courage et l'espoir, c'est ce que +tu nous dis aujourd'hui de la demande d'Adolphe, de ton refus et de ses +motifs, qui nous ont remplis d'espérance, etc., etc. Christine eut de la +peine à lire cette lettre jusqu'au bout, tant ses yeux obscurcis par les +larmes déchiffraient péniblement l'écriture si connue et si chère de son +père. Quand elle l'eut finie, son premier mouvement fut de se jeter au +pied de son crucifix et de remercier Dieu du bonheur qu'il lui envoyait. +Ensuite elle courut chez Isabelle, et, se jetant à son cou, elle lui +remit la lettre de M. de Nancé en lui disant: + +--Lisez, lisez, Isabelle; voyez ce que me demande mon père. Cher père! +cher François! ils vont revenir! Je les reverrai, et nous ne nous +quitterons plus jamais. Oh! Isabelle, quelle vie heureuse nous allons +mener! + +Isabelle embrassa tendrement sa chère enfant et témoigna une grande joie +de cet heureux événement, qu'elle n'osait espérer, dit-elle, malgré +qu'elle y eût pensé bien des fois. + +CHRISTINE + +--Comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt? Si j'en avais eu l'idée, +j'en aurais parlé à mon père et à François, et nous n'aurions pas eu +deux années horribles à passer. + +ISABELLE + +--J'en ai dit quelques mots un jour à M. de Nancé; il me défendit d'en +jamais parler à François ni à vous surtout. «Je ne veux pas, me dit-il, +que ma pauvre Christine, toujours dévouée, se sacrifie au bonheur +de François et au mien; elle est trop jeune encore pour comprendre +l'étendue de son sacrifice; il faut que François passe deux ans dans +le Midi avec moi et Paolo, et que ma pauvre chère Christine arrive à +dix-huit ans au moins avant que nous lui demandions de se donner à nous +sans réserve». + +CHRISTINE + +--Mon père a pu croire que je ferais un sacrifice en devenant sa fille? +C'est mal cela; et je vais le gronder aujourd'hui même. + +En sortant de chez Isabelle, Christine alla chez sa tante. + +--Chère tante, dit-elle en l'embrassant, voyez le bonheur que Dieu +m'envoie; lisez cette lettre de M. de Nancé. + +Mme de Cémiane lut et sourit. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Tu vas donc accepter la demande de François? + +CHRISTINE + +--Avec bonheur, avec reconnaissance, chère tante; c'est la fin de toutes +mes peines, le commencement d'une vie si heureuse, que je n'ose croire à +sa réalité. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Mais, chère enfant, as-tu réfléchi à ce que te dit M. de Nancé +lui-même, des inconvénients d'unir ton existence à celle d'un pauvre +infirme, objet des moqueries du monde, et... + +CHRISTINE + +--J'ai pensé au bonheur d'être la femme de François, la fille de M. de +Nancé, au droit que me donnaient ces titres de vivre avec eux, chez eux +toujours et toujours. Tout sera à nous tous; notre vie sera en commun; +nous ne quitterons jamais Nancé et nous n'entendrons pas les sottes +plaisanteries et les méchancetés du monde. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Tu disais l'autre jour que tu ne voulais pas te marier. + +CHRISTINE + +--Avec Adolphe et tous les autres, non, ma tante; mais avec François, +c'est autre chose. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Tu oublies qu'il faut le consentement de tes parents, ma chère petite. +Veux-tu que je leur écrive, si cela t'embarrasse? + +CHRISTINE + +--Oh oui! ma tante. Je vous remercie; vous êtes bien bonne. C'est +dommage que Gabrielle et Bernard soient sortis; j'aurais voulu leur +faire voir de suite la lettre de mon père. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Ils ne tarderont pas à rentrer. + +CHRISTINE + +--Et je vais vite répondre à mon cher père, et vite envoyer ma lettre à +la poste. + +Christine rentra et répondit ce qui suit à M. de Nancé: + +«Mon cher, cher père, que je vous remercie, que vous êtes bon! que je +suis heureuse! Vous voulez donc bien que je sois la femme de notre cher +François; vous voulez bien que je sois votre fille, votre vraie fille? +Et pourquoi, mon père, mon cher père, m'avez-vous laissée toute seule à +pleurer et à me désoler pendant deux ans? Et pourquoi, vous et François, +ne m'avez vous pas demandé plus tôt ce que vous me demandez aujourd'hui? +Si je n'étais si heureuse, je vous gronderais, mon bon, cher, bien-aimé +père de ce que je viens d'apprendre par Isabelle, et de ce que je vous +raconterai plus tard: mais je n'ai que de la joie, du bonheur dans le +coeur, et je n'ai pas le courage de gronder... Je n'ai pas même relu ce +que vous me dites du prétendu sacrifice que je vous fais. Ce que vous +appelez plaisirs du monde est pour moi d'un ennui mortel; la vie que +vous me décrivez est précisément celle que j'aime, que je désire; votre +tendresse à tous deux est mon seul, mon vrai bonheur, et je n'ai besoin +d'aucune distraction à ce bonheur. Ce que vous dites de l'infirmité +de François n'a pas de sens pour moi; je l'aime comme il est; je l'ai +toujours aimé ainsi et je l'aimerai toujours. Avec vous et lui, je ne +désirerai rien, je ne regretterai rien. Ne me quittez jamais, c'est tout +ce que je vous demande en retour de ma vive tendresse. Je vous prie +instamment, mon père chéri, de vous mettre en route de suite après la +lecture de ma lettre. Si vous attendez ma réponse avec impatience, vous +jugez avec quels sentiments je vous attends. Si je m'écoutais, j'irai +moi-même vous porter cette réponse; mais je comprends que ce serait +ridicule aux yeux du sot monde que vous me soupçonnez de pouvoir +regretter. + +«Au revoir donc sous peu de jours, mon père chéri; je n'appelle plus +François que mon mari dans mon coeur, et je suis aujourd'hui sa femme +dévouée et affectionnée. Bientôt je signerai CHRISTINE DE NANCÉ. Que +je serai heureuse! Je vous embrasse, mon père, mille et mille fois, et +François aussi. + +«J'oublie que je n'ai pas encore le consentement de mes parents; mais ça +ne fait rien. Ma tante s'est chargée d'écrire et de l'avoir». + +Lorsque M. de Nancé reçut cette réponse de Christine, lui aussi eut les +yeux pleins de larmes de joie et de reconnaissance; la tendresse si +dévouée, si absolue de Christine le toucha profondément. Il appela +François. + +--La réponse de Christine, mon fils. + +FRANÇOIS + +--Que dit-elle, mon père? Consent-elle? + +M. DE NANCÉ + +--Mon enfant, je suis heureux! Quel trésor nom recevons de Dieu! Lis, +mon enfant, lis, tu verras quel coeur et quelle âme. + +François lut, et plus d'une fois il essuya une larme qui obscurcissait +sa vue. + +--Charmante et admirable nature, dit-il en rendant la lettre à son père + +M. DE NANCÉ + +--Oui, mon ami, tu seras heureux autant que peut l'être un homme en ce +monde. Et moi! avec quel bonheur j'achèverai entre vous deux une vie qui +n'a été heureuse que par vous!... Je vais écrire à ta femme, ajouta-t-il +en souriant, pour lui annoncer notre départ. Va voir avec Paolo, en lui +faisant part de ton mariage, quel jour nous pourrons partir. + +François ne tarda pas à revenir, suivi de Paolo, dont le visage +resplendissait de joie. + +--Après demain, Signor, après-demain matin à houit heures nous serons +en route. Ze vais dire au valet de sambre de faire tous les paquets. Ze +vais tout préparer de mon côté, avec mon ser François qui ne fera pas le +paresseux, ze vous en réponds. + +M. DE NANCÉ + +--Mais croyez-vous François en état de partir? + +PAOLO + +--Eh! Signor mio, il peut aller en Cine sans se reposer. Que diable! +voyez ce garçon; il est rézouissant à regarder. Ze vous dis que z'en +réponds sur ma tête. + +M. DE NANCÉ + +--Tant mieux, mon cher, tant mieux! Partons après-demain; envoyez-moi le +valet de chambre; je vais lui faire payer tous mes fournisseurs et faire +prévenir le cuisinier qu'il se tienne prêt à partir avant nous. Allons, +mon François, emballons, rangeons, et n'oublie pas les marbres et les +curiosités destinés à Christine. + +François ne se le fit pas dire deux fois, et après avoir écrit quelques +pages de tendresse et de reconnaissance à Christine, lui, M. de Nancé et +Paolo commencèrent leurs préparatifs de départ. + + + + +XXVII + +CHRISTINE A RÉPONSE A TOUT + +Pendant qu'à Pau ils font leurs paquets, nous allons retourner près de +Christine, que sa tante venait de demander. + +--Christine, j'ai une lettre de ta mère. + +CHRISTINE + +--Vous envoie-t-elle son consentement et celui de mon père pour mon +mariage avec François? + +MADAME DE CÉMIANE + +--Oui, mais... + +CHRISTINE + +--Quoi donc, ma tante? Vous avez l'air tout émue. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Ma pauvre petite, c'est que j'ai une nouvelle fâcheuse à t'annoncer. + +CHRISTINE + +--Ah! mon Dieu! est-ce que M. de Nancé ou François... + +MADAME DE CÉMIANE + +--Non, non, il ne s'agit pas d'eux. Il s'agit de ta dot. + +CHRISTINE + +--Dieu! que vous m'avez fait peur, ma tante! Je craignais un malheur. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Mais c'est un malheur que j'ai à t'apprendre! D'abord, tes parents ne +te donnent pas de dot. + +CHRISTINE + +--Eh bien! qu'est-ce que cela fait, ma tante? + +MADAME DE CÉMIANE, étonnée. + +--Comment, ce que cela fait? Mais M. de Nancé et François comptaient +certainement sur une dot. + +CHRISTINE + +--Je suis sûre qu'ils n'y ont pas plus pensé que moi. M. de Nancé est +assez riche pour nous trois. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Quelle drôle de fille tu fais!... L'autre chose que j'ai il te dire, +c'est que tes parents sont ruinés. + +CHRISTINE + +--J'en suis bien peinée pour eux. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Ils sont obligés de vendre les Ormes. + +CHRISTINE + +--En sont-ils fâchés? + +MADAME DE CÉMIANE + +--Non, ils vont s'établir à Florence. + +CHRISTINE + +--Moi, cela m'est égal, si cela ne leur fait rien. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Mais les Ormes eussent été à toi après tes parents! + +CHRISTINE + +--Je n'ai pas besoin des Ormes, puisque j'ai Nancé. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Nancé n'est pas à toi; c'est à M. de Nancé. + +CHRISTINE + +--N'est-ce pas la même chose, puisque je resterai chez lui? + +MADAME DE CÉMIANE + +--Tu es incroyable; ainsi tu n'es pas affligée de n'avoir ni dot ni +fortune à venir? + +CHRISTINE + +--Moi affligée! Pas plus que si j'avais des millions. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Mais M. de Nancé et François en seront fort contrariés. + +CHRISTINE + +--Pas plus que moi, ma tante. De même que j'aime François et M. de Nancé +et pas leur fortune, de même c'est moi qu'ils veulent avoir et pas ma +fortune. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Nous verrons ce qui arrivera. + +CHRISTINE + +--Oh! je suis bien tranquille; je leur devrai tout dans l'avenir comme +dans le passé. Voilà la différence; elle n'est pas grande, comme vous +voyez, ma tante. Je vais écrire à François le consentement de mes +parents. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Et leur ruine aussi. + +CHRISTINE + +--Oui, oui, je leur en parlerai; au revoir, ma bonne tante. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Tiens, voici la lettre de ta mère. + +CHRISTINE + +--Merci, ma tante, je l'enverrai à François. + +Christine se retira chez elle et ouvrit avec répugnance la lettre de sa +mère, dont elle n'avait jamais reçu que des paroles désagréables. + +«Ma chère soeur, disait-elle, Christine n'a pas le sens commun de vouloir +épouser un bossu, elle ferait cent fois mieux de se faire religieuse. Ni +mon mari ni moi, nous ne lui refusons pourtant pas notre consentement; +avec un mari bossu, il est clair qu'elle devra vivre à Nancé sans en +sortir, ce qui convient parfaitement à son peu de beauté, à son petit +esprit et à ses goûts bizarres. Un autre motif nous fait donner notre +consentement. J'ai eu le malheur d'être trompée par un homme d'affaires +malhonnête, et nous nous trouvons ruinés, ou à peu près; notre fortune +actuelle payera nos dettes; il nous restera la terre des Ormes, que nous +vendrons à un marchand de bois, moyennant une rente de cinquante mille +francs; mais Christine n'aura rien, ni dot, ni fortune à venir. Nous +sommes donc assez contents que M. de Nancé veuille bien prendre +Christine à sa charge et qu'il l'empêche de revenir, en la mariant à +son pauvre petit bossu. Je vous enverrai demain notre consentement par +devant notaire, afin de ne plus entendre parler de cette affaire. Dès +que la vente des Ormes, qui est en train, sera terminée, nous partirons +pour la Suisse et puis pour Florence, où j'ai l'intention de me fixer. +Dites bien à M. de Nancé que Christine n'a et n'aura pas le sou. Adieu, +ma soeur; mille compliments à votre mari... Je n'ai pas même de quoi +faire un trousseau à Christine. Dites-le.» + +«CAROLINE DES ORMES.» + +Christine laissa tomber tristement la lettre de sa mère. + +«Quelle indifférence! se dit-elle. Pas un mot; pas une pensée de +tendresse pour moi, leur fille, leur seule enfant! Et ce bon, ce cher +M. de Nancé! quels soins, quelle bonté, quelle tendresse, quelle +préoccupation constante de mon bien-être, de mon bonheur! Oh! que je +l'aime, ce père bien-aimé que le bon Dieu m'a envoyé dans mon triste +abandon! Et François! ce frère chéri qui depuis des années ne vit que +pour moi, comme je ne vis que pour lui et pour notre père! Quelle joie +remplit mon coeur depuis que je suis certaine d'être à eux pour toujours! +Quand donc m'annonceront-ils leur retour? Je devrais recevoir la lettre +aujourd'hui!» + +Après avoir écrit à François, Christine se mit à écrire à M. de Nancé en +lui envoyant la lettre de sa mère. + +«Je ne sais pourquoi, disait-elle, ma tante a peur que la lettre de ma +mère ne vous chagrine. Je suis bien sûre, moi, que vous n'en éprouverez +aucune peine par rapport a moi. Je vous dois tout depuis huit ans, je +continuerai à tout vous devoir, cher bien-aimé père; bien loin de m'en +trouver humiliée, j'en ressens plutôt du bonheur et de l'orgueil; ma +reconnaissance est plus solide et ma tendresse plus vive. Je suis votre +création et votre bien, et je vous reste telle que vous, m'avez reçue +de mes parents. Quand donc reviendrez-vous, cher père? Quand donc +pourrai-je vous embrasser avec mon cher François? Je viens de lui écrire +la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour vous comme pour lui. Il +faut qu'il vous lise ma lettre, afin de prendre votre bonne part de +ma tendresse. Adieu, père chéri; je vous attends chaque jour, presque +chaque heure! Que je voudrais savoir l'heure de votre retour! Je vous +embrasse, cher père, encore et toujours, avec mon bien cher François. +J'embrasse, aussi notre bon Paolo.» + +«Votre fille, CHRISTINE». + +Le lendemain du départ de cette lettre, elle reçut celle de François +annonçant leur arrivée pour le jour suivant; elle fit part à Isabelle +de cette bonne nouvelle, et obtint de sa tante la permission d'aller à +Nancé, avec Isabelle et Gabrielle, pour tout préparer au château; elles +devaient y passer la journée, y dîner, si c'était possible, et ne +revenir chez sa tante que le soir. Elle et Gabrielle furent enchantées +de cette permission; Bernard voulut aussi les accompagner, mais elles +lui dirent qu'il les gênerait dans leurs occupations de ménage. + +--Alors, dit-il, je vais m'enfermer pour achever mon cadeau à François. + +CHRISTINE + +--Quel cadeau? Que lui destines-tu? + +BERNARD + +--C'est un secret. + +CHRISTINE + +--Pas pour moi, qui suis la femme de François! + +BERNARD + +--Pour toi comme pour Gabrielle, comme pour tout le monde. Adieu, +curieuse; au revoir. + +Christine, qui avait retrouvé toute sa gaieté, rit avec Gabrielle du +prétendu mystère de Bernard. En arrivant dans la cour, Christine poussa +un cri de joie; elle avait aperçu le cuisinier. + +--Mallar! s'écria-t-elle, mon cher Mallar, vous voilà revenu? Ils +reviennent demain; à quelle heure? + +MALLAR + +--A deux heures, Mademoiselle, ils seront ici. + +CHRISTINE + +--Quelle joie, quel bonheur! Je viendrai les attendre. Pouvez-vous nous +donner à dîner aujourd'hui Mallar, à ma cousine, à Isabelle et à moi? + +MALLAR + +--Certainement, Mademoiselle; seulement je prierai ces dames de +m'excuser si le dîner est un peu mesquin, n'ayant pas beaucoup de temps +pour le préparer. + +CHRISTINE + +--Cela ne fait rien, mon bon Mallar: donnez-nous ce que vous pourrez. +Allons, vite à l'ouvrage, Gabrielle; nous avons beaucoup à faire et pas +beaucoup de temps. + +Elles travaillèrent toute la journée à ranger les meubles, à mettre en +ordre les affaires de M. de Nancé et de François, à orner le salon de +fleurs, à découvrir et épousseter les bronzes et les tableaux de prix, +à ranger et essuyer les livres, à faire marcher les pendules, etc. Les +heures s'écoulèrent rapidement; l'heure du dîner approchait. Christine +emmena Gabrielle dans la bibliothèque, qui était le cabinet de travail +de M. de Nancé. + +--Pauvre bon père! dit Christine en s'asseyant dans le fauteuil de M. de +Nancé, que de fois nous sommes venus ici, François et moi, le déranger +de son travail! Quand je passais mon bras autour de son cou, il +m'embrassait et me regardait si tendrement, que je me sentais heureuse +de rester là, la tête sur son épaule. Gabrielle, je prie le bon Dieu de +t'envoyer le bonheur qu'il me donne: un François pour mari, un M. de +Nancé pour père. + +GABRIELLE + +--Pour rien dans le monde, je n'épouserais un infirme, ma pauvre +Christine. + +CHRISTINE + +--Qu'importe, chère Gabrielle? Si tu connaissais François comme je le +connais, tu ne songerais pas plus à son infirmité que je n'y songe, et +tu l'aimerais comme je l'aime! + +GABRIELLE + +--Oh non! par exemple! Pense donc que tu ne pourras jamais aller avec +lui au bal, au spectacle! + +CHRISTINE + +--Je déteste bals et spectacles. + +GABRIELLE + +--Tu ne pourras pas du tout aller dans le monde. + +CHRISTINE + +--Je déteste le monde; il m'attriste et m'ennuie. + +GABRIELLE + +--Tu ne pourras pas aller aux promenades ni dans les environs. + +CHRISTINE + +--Je n'aime que les promenades que peut faire François, et je déteste +les environs. + +GABRIELLE + +--Mais tu ne pourras même pas avoir du monde chez toi. + +CHRISTINE + +--Je n'ai besoin de personne que de François et de mon père; toi, +Bernard et tes parents, vous ne comptez pas comme monde, et je vous +verrai sans craindre les moqueries pour mon pauvre François. + +GABRIELLE + +--Enfin, je ne sais, mais un mari infirme est toujours ridicule; tu ne +pourras seulement pas lui donner le bras; il a un pied de moins que toi. + +CHRISTINE + +--S'il est ridicule aux yeux du monde, c'est pour moi une raison de +l'aimer davantage, de me dévouer à lui et à mon père pour leur témoigner +ma vive reconnaisance de tout ce qu'ils ont fait pour moi; et, quant au +bras, je sais marcher seule; je déteste de donner le bras. + +GABRIELLE + +--Alors tout est pour le mieux; mais je n'envie pas ton bonheur. + +Le dîner vint interrompre la conversation des deux cousines; les +domestiques restés au château avaient fait la grosse besogne, les +chambres, les lits, etc. Le cocher reçut l'ordre de se trouver le +lendemain à l'heure voulue au chemin de fer, et Christine retourna +chez sa tante, heureuse et joyeuse de l'attente du lendemain; elle +s'attendait peu à la surprise qu'elle devait éprouver. + + + + +XXVIII + +MÉTAMORPHOSE DE FRANÇOIS + +Ce lendemain si désiré arriva; Christine, un peu pâle, les yeux un peu +battus, parut au déjeuner après lequel elle devait aller attendre M. de +Nancé et François au château. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Tu es pâle, Christine; souffres-tu? + +CHRISTINE + +--Non, ma tante; j'ai mal dormi: la joie m'a agitée; c'est pourquoi je +me sens un peu fatiguée. + +Le déjeuner sembla long à Christine; dès qu'Isabelle fut prête à +l'accompagner, elle dit adieu à sa tante, à Gabrielle et à Bernard, et +s'élança dans la voiture qui devait l'emmener. Ses yeux rayonnaient, son +visage exprimait le bonheur; arrivée à Nancé, elle ne voulut pas quitter +le perron, de crainte de manquer le moment de l'arrivée; l'attente ne +fut pas longue; la voiture parut, s'arrêta au perron, et M. de Nancé +sauta à bas de la voiture et reçut dans ses bras sa fille, sa Christine +qui versait des larmes de joie. + +CHRISTINE + +--Mon père! mon père! quel bonheur! Et François, mon cher François, où +est-il? Oh! mon Dieu! François! Qu'est-il arrivé? + +M. DE NANCÉ, l'embrassant encore + +--Le voilà, ton François! Tu ne le vois pas? Ici, devant toi. + +Et, au même instant, Christine se sentit saisie dans les bras d'un grand +jeune homme. + +Christine poussa un cri, s'arracha de ses bras, et, se réfugiant dans +ceux de M. de Nancé, regarda avec surprise et terreur. + +FRANÇOIS + +--Comment, ma Christine, tu ne reconnais pas ton François? tu le +repousses? + +CHRISTINE + +--François, ce grand jeune homme? François? + +FRANÇOIS + +--Moi-même, ma Christine chérie, bien-aimée! C'est moi, guéri, redressé +par Paolo. + +Christine poussa un second cri, mais joyeux cette fois, et se jeta à son +tour dans les bras de François. + +PAOLO + +--Ah çà! et moi? Ze souis là comme oune buce, sans que personne me +regarde et m'embrasee. Ma Christinetta oublie son cer Paolo! + +--Mon bon, mon cher Paolo! dit Christine en quittant François et en +embrassant Paolo à plusieurs reprises. Non, je n'oublie pas ce que je +vous dois. Si vous saviez combien je vous aime! quelle reconnaissance +je me sens pour vous! Oh! François! cher François! mon coeur déborde de +bonheur. Pauvre ami! te voilà donc dépouillé de cette infirmité qui +gâtait ta vie! + +FRANÇOIS + +--Et que je bénis, ma soeur, mon amie, puisqu'elle m'a fait connaître les +adorables qualités de ton coeur et le degré de dévouement auquel pouvait +atteindre ce coeur aimant et dévoué. + +--Dévouement? dit Christine en souriant; ce n'était pas du dévouement: +c'était l'affection, la reconnaissance la plus tendre et la mieux +méritée; je n'y avais aucun mérite; j'aimais toi et mon père parce que +vous avez été toujours pour moi d'une bonté constante, si pleine de +tendresse, que je m'attendrissais en y pensant... Mais pourquoi, mon +père, ne m'avez-vous pas dit ou écrit ce que faisait notre bon Paolo +pour mon cher François? + +M. DE NANCÉ + +--Parce que le traitement pouvait ne pas réussir, et que tu pouvais +en éprouver du mécompte et du chagrin. Paolo avait inventé un système +mécanique qui agissait lentement et qui pouvait ne pas avoir le succès +qu'il en espérait. Je t'ai donc laissée au couvent, me trouvant dans la +nécessité d'habiter un pays chaud pendant deux années que devait durer +le traitement de François. + +CHRISTINE + +--Et pourquoi ne m'avoir pas emmenée? + +M. DE NANCÉ, souriant. + +--Parce que tu avais seize ans, que François en avait vingt, et que ce +n'eût pas été convenable aux yeux du monde que je t'emmène avec moi. + +CHRISTINE + +--Ah oui! le monde! c'est vrai. Et avez-vous reçu ma lettre et celle de +ma mère? + +M. DE NANCÉ + +Le matin même de notre départ, mon enfant. Tu nous as parfaitement +jugés; bien loin de regretter ta fortune, nous sommes enchantés de +n'avoir d'eux que toi, ta chère et bien-aimée personne, et d'avoir même +à te donner ta robe de noces. + +CHRISTINE + +--Emblème de mon bonheur, père chéri! Et moi, je suis heureuse de tout +vous devoir, tout, jusqu'aux vêtements qui me couvrent. + +Les premières heures passèrent comme des minutes. Quand il fut temps +pour Christine de partir: + +--Mon père, dit-elle en passant son bras autour du cou de M. de Nancé +comme aux jours de son enfance; mon père,... ne puis-je rester? + +M. DE NANCÉ + +--Chère enfant, je n'aimerais pas à te voir rentrer trop tard. + +CHRISTINE + +--Je ne rentrerais pas du tout, mon père; je reprendrais près de vous +notre chère vie d'autrefois. + +M. DE NANCÉ + +--Cela ne se peut, chère petite; aie patience; dans trois semaines nous +te reprendrons. + +CHRISTINE + +--Trois semaines! comme c'est long! N'est-ce pas François? + +François ne répondit qu'en l'embrassant. Le domestique vint annoncer la +voiture, et Christine partit avec Isabelle. + +Le lendemain, M. de Nancé vint présenter son fils à M. et Mme de +Cémiane et à Gabrielle et Bernard stupéfaits. Paolo, le fidèle Paolo, +les accompagnait; il voulait être témoin de l'entrevue. Christine +était convenue la veille, avec François, son père et Paolo, qu'elle +ne parlerait pas du changement survenu dans la personne de François. +Les cris de surprise qui furent successivement poussés enchantèrent +Christine, firent sourire M. de Nancé et François et provoquèrent chez +Paolo une joie qui se manifesta par des sauts, des pirouettes et des +cris discordants. Gabrielle resta ébahie; elle ne se lassait pas de +considérer François, devenu grand comme son père, droit, robuste, le +visage coloré, la barbe et les moustaches complétant l'homme fait. + +--François, dit Gabrielle en riant, ne bouge pas, laisse-moi tourner +autour de toi, comme nous l'avons fait, Christine et moi, la première +fois que tu es venu nous visiter... C'est incroyable! Droit comme +Bernard, le dos plat comme celui de Christine! Comme tu es bien! comme +tu es beau! Jamais je ne t'aurais reconnu! Vraiment, Paolo a fait un +miracle! + +Ce fut une joie, un bonheur général; Paolo, M. de Nancé et Christine +étaient rayonnants. Pendant que les jeunes gens causaient, riaient, +et que Paolo racontait à sa manière la guérison et le traitement de +François. M. de Nancé causait avec M. et Mme de Cémiane du mariage, du +contrat, et les rassurait sur la dot de Christine. + +--C'est moi qui me suis arrogé le droit de la doter, mes chers amis, +dit-il; j'ai été son père adoptif; je deviens son vrai père, et je +partage ma fortune avec mes deux enfants, revenu et capital. Nous en +aurons chacun la moitié; j'ai soixante mille francs de revenu, chacun +de nous en aura trente mille, le jeune ménage comptant pour un. Nous +vivrons tous ensemble; nous ne quitterons guère Nancé, à ce que je vois. +Ne vous occupez donc pas de la fortune de Christine; le contrat de +mariage lui en donnera autant qu'à François. Je ne veux même pas que son +trousseau lui vienne d'un autre que moi. + +MADAME DE CÉMIANE + +--Oh! quant à cela, cher Monsieur, laissez-nous en faire les frais. + +M. DE NANCÉ + +--Pardon, chère Madame; je crois avoir acquis le droit de traiter +Christine comme ma fille. Faites-lui le présent de noces que vous +voudrez, mais laissez-moi le plaisir de lui donner trousseau et meubles. +Vous le voulez bien, n'est-il pas vrai? Ne faites pas les choses à demi, +et abandonnez-moi entièrement ma fille, ma Christine. + +Ce point décidé, M. de Nancé demanda encore la permission de presser le +contrat et le mariage, «afin, dit-il, de nous laisser rentrer dans +notre bonne vie calme, qui ne peut être heureuse et complète qu'avec +Christine.» + +M. et Mme de Cémiane consentirent à tout ce que désirait M. de Nancé. +Il fut convenu que, jusqu'au jour du mariage, François et Christine +passeraient leurs journées ensemble, soit à Nancé, soit chez Mme de +Cémiane. La visite terminée, M. de Nancé emmena Christine pour la +ramener le soir chez sa tante. Il en fut de même tous les jours; après +déjeuner, François venait à Cémiane; et, dans l'après-midi, quand M. de +Nancé avait terminé ses affaires, il emmenait ses enfants, pour voir +Paolo, dîner à Nancé, et les ramenait achever la soirée avec Gabrielle +et Bernard. + +Au bout de quinze jours, il annonça que tout était en règle, que le +contrat de mariage pouvait se signer le surlendemain, et le mariage +avoir lieu le jour d'après. On fit des préparatifs de soirée chez Mme +de Cémiane pour le contrat, auquel on engagea tout le voisinage. Paolo +prépara des surprises de chant, des vers composés pour Christine, des +bouquets, etc. Le jour du mariage, on devait dîner chez M. de Nancé, +mais il demanda à n'engager que les Cémiane, selon le désir de ses +enfants. + +La veille du contrat, Christine reçut un trousseau charmant, mais simple +et conforme à ses goûts et à la vie qu'elle désirait mener. + +Ce fut Paolo qui fut chargé de le lui remettre. + +--Voyez, disait-il, voyez, ma Christinetta, comme c'est zoli! Quelle +zentille robe! vous serez sarmante avec toutes ces zoupes, ces +dentelles, ces cacemires, et tant d'autres soses. + +La soirée du contrat commençait lorsqu'on apporta une caisse avec +recommandation de l'ouvrir de suite, ce qui fut exécuté. Elle contenait +un beau portrait de Christine, peint par Bernard pour François. +Christine et François furent touchés de cette attention et en +remercièrent tendrement Bernard. + +--C'est là ton secret, lui dit Christine. + +François fut l'objet de la curiosité et de l'admiration générales; +Adolphe, qui eut l'audace d'accepter l'invitation, fut aussi étonné +que furieux; il espérait pouvoir se venger du refus de Christine en se +moquant de son bossu, et il ne put qu'enrager intérieurement sans oser +faire paraître son déplaisir. + +Le jour du mariage se passa dans un tranquille bonheur; Christine, après +la messe, fut emmenée par son père et François. + +--A vous, mon père; à toi, mon François, dit Christine quand la voiture +roula vers Nancé; à vous pour toujours. + +Et, s'appuyant sur l'épaule de son père, elle pleura. Ses larmes +furent comprises par son père et son mari, car c'étaient des larmes de +tendresse et de bonheur. Arrivés à Nancé, ils trouvèrent le bon Paolo, +qui, parti un peu avant, attendait les mariés à la porte avec tous les +gens de la maison; il embrassa la mariée, serra François dans ses bras, +et fut serré à son tour dans ceux de M. de Nancé. + +Christine ayant demandé à passer chez elle pour enlever son voile et sa +belle robe de dentelle (présent de sa tante), son père la mena dans son +nouvel appartement, arrangé et meublé élégamment et confortablement. +Isabelle avait sa chambre près d'elle. Christine et François passèrent +quelques heures à arranger avec Isabelle les petits objets de fantaisie +dont leurs chambres étaient ornées; entre autres, les marbres et +albâtres que François avait apportés pour Christine. Elle se retrouva +enfin à Nancé comme jadis chez elle, et pour n'en plus sortir. + + + + +XXIX + +PAOLO HEUREUX, CONCLUSION + +A partir du jour de leur mariage, François et Christine jouirent d'un +bonheur calme et complet, augmenté encore par celui de leur père, +qui semblait avoir redoublé de tendresse pour eux. Il ne cessait de +remercier Dieu de la douce récompense accordée aux soins paternels +dont il avait fait l'objet constant de ses pensées et de sa plus chère +occupation. Paolo aussi était l'objet de sa reconnaissante amitié. + +--A vous, mon ami, lui disait-il souvent, je dois la grande, l'immense +jouissance de regarder mon fils, de penser à lui sans tristesse et sans +effroi de son avenir. Il n'est plus un sujet de raillerie: il ne craint +plus de se faire voir; Christine aussi est délivrée de cette terreur +incessante d'une humiliation pour notre cher François. Je vous aime bien +sincèrement, mon cher Paolo, et mon coeur paternel vous remercie sans +cesse. + +--O carissimo Signor, ze souis moi-même si zoyeux, que ze voudrais +touzours les embrasser! Tenez, les voilà qui courent dans le zardin +après ce poulain ésappé! Voyez qu'ils sont zentils! La Christinetta! +voyez qu'elle est lézère comme oune petit oiseau! Et le zeune homme! le +voilà qui saute une barrière. Le beau zeune homme! C'est que z'en souis +zaloux, moi! Voyez quelle taille! quel robuste garçon! + +Et Paolo sautait lui-même, pirouettait. + +--Signor mio, dit-il un jour, ze souis oune malheureux, oune profond +scélérat!... Ze m'ennouie de la patrie! Il faut que ze revoie la patrie! +O patria bella! O Italia! Signor mio, laissez-moi zeter un coup d'oeil +sur la patrie, seulement oune petite quinzaine. + +--Quand vous voudrez et tant que vous voudrez, mon pauvre cher garçon; je +vous payerai votre voyage, votre séjour, tout. + +--O Signor! s'écria Paolo, vous êtes bon, vraiment bon et zénéreux! +Alors ze pourrai partir demain? + +--Certainement, mon ami, répondit M. de Nancé en riant de cet +empressement. Demandez malles, chevaux, voiture, quand vous voudrez. Ce +soir, je vous remettrai mille francs pour les frais du voyage. Paolo +serra les mains de M. de Nancé et voulut les baiser, mais M. de Nancé +l'embrassa et lui conseilla de s'occuper de ses malles. + +L'absence de Paolo dura deux mois; à la fin du premier mois, il écrivit +à M. de Nancé: + +«O Signor de Nancé! qu'ai-ze fait, malheureux! Pardonnez-moi! Pitié pour +votre Paolo dévoué!... Voilà ce que c'est, Signor. Z'ai retrouvé oune +zeune amie que z'aimais et que z'aime parce qu'elle est bonne et +sarmante comme Christinetta; cette pauvre zeune amie n'a rien que du +malheur; elle me fait pitié, et moi ze loui dis: «Cère zeune amie, +voulez-vous être ma femme? Il zouste comme notre cer François à la +Christinetta; et la zeune amie se zette dans mes bras et me dit: «Ze +serai votre femme», zouste comme notre Christinetta à François. Et moi, +ze n'ai pas pensé à vous, excellent Signor; et ze ne veux pas vivre loin +de vous, et ze ne veux pas laisser ma femme à Milan. Alors quoi faire, +cer Signor? Ze souis au désespoir, et ze pleure toute la zournée; et +ma zeune amie pleure avec moi! Quoi faire, mon Dieu, quoi faire? Si ze +reste loin de vous, ze meurs! Si ze laisse ma zeune amie, ze meurs. +Alors, quoi faire? Ze vous embrasse, mon cer Signor; z'embrasse mon +François céri, ma Christinetta bien-aimée; cers amis, conseillez votre +pauvre Paolo et sa zeune amie. + +«PAOLO PERRONI.». + +M. de Nancé s'empressa de faire voir cette lettre à ses enfants. + +--Que faire? leur dit-il en riant. Que faire? + +CHRISTINE + +--C'est de les faire venir ici, chez nous, père chéri; nous les +garderons toujours, n'est-ce pas, François? + +FRANÇOIS + +--Oui, mon père; je suis de l'avis de Christine. + +M. DE NANCÉ + +--Et moi aussi; de sorte que nous sommes tous d'accord, comme toujours. + +CHRISTINE + +--Oh! cher bien-aimé père! comment ne serions-nous pas d'accord? Nous +sommes si heureux! + +M. de Nancé écrivit à Paolo de se marier vite et de leur amener sa jeune +amie, qui resterait à Nancé toute sa vie si elle le voulait, et que lui +M. de Nancé et François lui donnaient pour cadeau de noces, une rente de +trois mille francs. + +Le bonheur de Paolo fut complet; un mois après, il présentait sa jeune +épouse à ses amis; Christine trouva en elle une jeune compagne aimable +et dévouée: elles convinrent que si Christine avait des filles, Mme +Paolo (qui s'appelait Elena) l'aiderait à les élever. Elle eut, en +effet, filles et garçons, deux filles et deux fils; Mme Paolo en eut un +peu plus, trois filles et quatre fils; tous ces enfants répandirent la +gaieté et l'entrain dans le château de Nancé, dont les habitants vivent +tous plus heureux que jamais. + +M. des Ormes, abruti, hébété par le joug de sa femme, mourut subitement +peu d'années après le mariage de Christine. Il lui avait écrit à cette +occasion une lettre assez affectueuse et lui promettait d'aller la voir; +mais il n'accomplit pas cette promesse et se contenta de lui écrire +tous les ans. Sa femme, vieille et plus laide que jamais, continue à se +croire jeune et belle; elle donne des dîners qu'on mange, des soirées +où l'on danse; elle a des visiteurs, mais pas d'amis; la mauvaise mère +inspire de l'éloignement à tout le monde. Elle se sent vieillir, malgré +ses efforts pour paraître jeune; elle se voit seule, sans intérêt +dans la vie; personne ne l'aime et elle déteste tout le monde. Elle a +toujours repoussé les avances de Christine et refusé de la voir de peur +que l'âge de sa fille ne fit deviner le sien. En somme, elle traîne une +existence misérable et malheureuse. + +Mme de Guilbert vint un jour à Nancé annoncer à Christine le mariage de +sa fille Hélène avec Adolphe. Ce fut un triste ménage. Hélène aimait le +monde et ne vivait que de bals, de concerts et de spectacles; Adolphe +aimait le jeu; il y perdit une partie de sa fortune, se battit en duel, +y fut blessé et périt misérablement à la suite de cette blessure. + +Cécile se maria avec un banquier qui lui apporta de l'argent, et qui la +rendit malheureuse par son caractère brutal et emporté. + +Gabrielle épousa un jeune député plein d'intelligence et de bonté; elle +fut très heureuse avec son mari et continua à venir passer tous ses étés +chez sa mère à Cémiane, et à voir presque tous les jours Christine et +François. + +Bernard ne se maria pas; il aima mieux aider son père à cultiver ses +terres. Il s'occupait de musique et de peinture et il passait presque +tous ses hivers à Nancé; Christine et François étaient excellents +musiciens, de sorte que tous les soirs, aidés de Paolo, de sa femme et +de Bernard, ils faisaient une musique excellente qui ravissait M. de +Nancé. + +Un jour que Christine questionnait affectueusement Bernard sur la vie +qu'il menait et qui lui semblait bien isolée: + +--Christine, répondit-il, je vis et je mourrai seul. Quand je t'ai +bien connue, à notre retour de Madère, je me suis dit que je ne serais +heureux qu'avec une femme semblable à toi, bonne, pieuse, dévouée, +intelligente, gaie, instruite, raisonnable, charmante enfin. Je ne l'aie +pas trouvée; je ne la trouverai jamais. Voilà pourquoi je reste garçon +et pourquoi je suis sans cesse à Nancé. + +Christine l'embrassa pour toute réponse, et fit part de l'explication de +Bernard à François et à M. de Nancé, qui l'en aimèrent plus tendrement. + +Isabelle resta et est encore chez ses enfants, comme elle continue +d'appeler François et Christine; elle soigne et élève tous leurs +enfants, et elle déclare qu'elle mourra chez eux. Christine et François +la comblent de soins et d'affections; elle est heureuse plus qu'une +reine. + +Quant à Christine et à François, ils ne se lassent pas de leur bonheur; +ils ne se quittent pas; ils n'ont jamais de volontés, de goûts, de +désirs différents. Ils ne vont pas à Paris, et ils vivent à Nancé chez +leur père. + +Mme de Sibran est morte peu après la triste fin du malheureux Adolphe. +M. de Sibran, bourrelé de remords de l'éducation qu'il avait donnée à +ses fils, s'est fait capucin; il prêche bien et il est très demandé pour +des missions. + +Mina est entrée chez une princesse valaque, où on lui promettait de bons +gages; mais, ayant été surprise par le prince pendant qu'elle battait +une des petites princesses, le prince la fit saisir et la fit battre de +verges à tel point qu'elle passa un mois à l'hôpital. Quand elle fut +guérie, elle voulut partir, mais le prince la retint de force et +l'obligea à reprendre son service; il n'y a pas de mois qu'elle ne soit +vigoureusement punie pour des vivacités qu'elle ne peut entièrement +réprimer. Se trouvant au fond des terres en Valachie, elle reste à la +merci du prince valaque et ne peut pas sortir de chez lui. Sa méchanceté +se trouve ainsi justement et terriblement punie. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + +I. Commencement d'amitié +II. Paolo +III. Deux années qui font deux amis +IV. Les caractères se dessinent +V. Attaque et défense +VI. Les tricheurs punis +VII. Premier service rendu par Paolo à Christine +VIII. Mina dévoilée +IX. Grand embarras de Paolo +X. François arrange l'affaire +XI. M. des Ormes gâte l'affaire +XII. Mme. des Ormes raccommode l'affaire +XIII. Incendie et malheur +XIV. Heureux moments pour Christine +XV. Tristes suites de l'incendie +XVI. Changement de Maurice +XVII. Heureuse bizarrerie de Mme des Ormes +XVIII. Paolo pris, s'échappe +XIX. Christine est bonne, Maurice est exigeant +XX. Surprise désagréable qui ne gâte rien +XXI. Visites de M. et Mme des Ormes +XXII. Maurice chez M. de Nancé +XXIII. Fin de Maurice +XXIV. Séparation, désespoir +XXV. Deux années de tristesse +XXVI. Demandes en mariages; réponses différentes +XXVII. Christine a réponse à tout +XXVIII. Métamorphose de François +XXIX. Paolo heureux.--Conclusion. +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13013 *** |
